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-The Project Gutenberg EBook of Madame de Ferneuse, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Madame de Ferneuse
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: March 21, 2016 [EBook #51515]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- LE MASQUE D’AMOUR
-
- Madame
-
- de Ferneuse
-
-
-
-
- ŒUVRES
-
- DE
-
- DANIEL LESUEUR
-
-
- ÉDITION ELZÉVIRIENNE
-
- POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets
- philosophiques._—_Sursum Corda_/1 vol. avec portrait. 6 »
-
- LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._
- —_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 »
-
- Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancèe d’Abydos._—_Le Corsaire._
- —_Lara_, etc. 1 vol. 6 »
-
-ÉDITION IN-18 JÉSUS
-
-ROMANS
-
- MARCELLE. 1 vol. 3 50
-
- AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50
-
- NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
-
- UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
-
- PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
-
- JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50
-
- HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50
-
- A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50
-
- INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50
-
- LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50
-
- COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50
-
- AU DELA DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50
-
- _Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50
-
- — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50
-
- L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50
-
- FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50
-
- _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50
-
- — — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50
-
- LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50
-
- _Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50
-
- — — MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 50
-
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- _DANIEL LESUEUR_
-
-
- LE MASQUE D’AMOUR
-
-
- Madame
- de Ferneuse
-
-[Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCCCIV
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Madame de Ferneuse
-
-
-
-
-I
-
-_UNE RENCONTRE_
-
-
-L’IMMENSE paquebot _La Vendée_, parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres,
-atteignait la région équatoriale.
-
-On avait quitté, quelques jours auparavant, l’Europe assombrie par les
-brumes et les longues nuits de novembre, et, chaque matin, sur la mer
-pourtant toujours déserte et semblable à elle-même, on sentait monter
-plus éclatante et plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà
-les passagers auraient souffert de la chaleur, sans le souffle des
-vents alizés et sans l’aménagement confortable du luxueux navire.
-Quotidiennement, dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette. Et les
-frais planchers, sous l’ombre des toiles tendues, gardaient pendant
-quelques heures, autour des longs sièges d’osier, le bienfait de cette
-ablution. Quand les rayons, plus verticaux, achevaient de dévorer la
-dernière trace humide, et rendaient le bois et les cuivres si brûlants
-qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires de la maison
-flottante descendaient dans les salons clos, non sans avoir, presque
-tous, passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient,
-lisaient ou causaient à voix indolente, auprès des plateaux chargés de
-boissons glacées. Une somnolence régnait partout, et semblait gagner
-jusqu’à l’équipage—dont la manœuvre était sommaire sur ces eaux vastes
-et magnifiques,—jusqu’au gigantesque bateau lui-même, qui s’avançait
-rapidement, mais insensiblement, d’une marche d’enchantement et de
-rêve. Le soir tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les
-étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des robes élégantes
-frôlaient les bastingages, tandis qu’en bas, par les fenêtres ouvertes
-sur la galerie du premier pont, des bouffées de musique, et, parfois,
-des trépidations de danse, partaient, s’envolaient sur les eaux
-luisantes, s’éteignaient dans la muette immensité.
-
-S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance, les cancans,
-la curiosité, sévissent avec une virulence particulière, c’est le
-petit monde fortuitement composé pour une traversée en commun. Ces
-quelques centaines de personnes, que le hasard rassemble, pour
-plusieurs jours ou pour plusieurs semaines, entre les parois d’un
-navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant plus vif, qu’elles se
-trouvent momentanément séparées du reste de l’univers, distraites de
-leurs occupations habituelles, livrées à la monotonie et à l’ennui.
-Elles deviennent donc, les unes pour les autres, l’unique pâture
-intellectuelle, sentimentale ou divertissante. Elles s’observent, se
-groupent, se critiquent, se recherchent ou se méprisent, se jalousent,
-s’espionnent, et ne pensent pas plus au contraste de leurs misérables
-préoccupations avec l’abîme indifférent qui les berce, qu’elles
-ne songeront, rentrées au tumulte des villes, à cet autre abîme
-sur lequel se suspend, entre la naissance et la mort, la vanité de
-leurs existences. Une vie humaine sur l’éternité, une traversée sur
-l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit encore la galopade effrénée
-des passions, sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice d’une
-seule minute.
-
-Sur le paquebot _La Vendée_, deux voyageurs avaient le don d’exciter
-au plus haut point l’intérêt des autres, et le privilège,—si c’en est
-un,—de susciter les commentaires et d’alimenter les conversations: un
-religieux et une femme.
-
-Le religieux portait la bure grise liserée de noir, et le manteau noir
-des Octaviens. Son ordre ne s’était pas soumis aux conditions désormais
-imposées par le Gouvernement pour être autorisé en France. Il s’en
-allait. Ou?... Nul ne savait au juste.
-
-On assurait qu’il était grand dignitaire de cette congrégation fameuse.
-Sa physionomie, laide mais imposante, le donnait à croire. Il avait,
-autour de sa tonsure, les cheveux presque blancs de la soixantaine,
-un regard large dans des yeux bridés, un nez trop court, trop éloigné
-d’une bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une admirable
-expression de bonté pensive, et une voix qui devait couler comme le
-plus suave des baumes sur les plaies brûlantes des âmes.
-
-La femme qui, sans le connaître, partageait avec lui l’attention du
-bord, s’appelait la comtesse de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa
-femme de chambre, s’isolait constamment, et paraissait obsédée par un
-chagrin fiévreux. Sur son visage de blonde effleuré par la quarantaine,
-mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction frappante, on
-ne lisait pas la mélancolie de quelque tristesse inguérissable. On y
-constatait une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme tendue vers un but,
-où elle se brisera peut-être, mais qu’elle veut atteindre à tout prix.
-
-Le rang social de la comtesse de Ferneuse et le caractère religieux du
-père Eudoxe, l’octavien, les rapprochaient aux repas, par la proximité
-des places d’honneur, qui leur étaient assignées près du commandant.
-
-Un soir, à table, le moine, pour la première fois, se mêla à la
-conversation de ses voisins.
-
-Jusqu’alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans qu’aucun lien les
-rapprochât, observaient la même attitude: une courtoisie distante
-à l’égard des autres convives, et, en fait de paroles, l’échange
-de quelques phrases banales, sur la santé, le temps ou le service,
-indispensables à des gens dont le silence voulu se tempère d’une
-parfaite éducation.
-
-Cette soirée-là était violemment belle, par les flamboyantes ardeurs
-du couchant, où des brumes, peut-être annonciatrices d’orage,
-emmagasinaient les derniers rayons du soleil. La chaleur était lourde.
-Par les fenêtres grand’ouvertes de la salle à manger, donnant sur la
-galerie circulaire du premier pont, s’apercevaient une mer immobile,
-glacée d’améthyste, d’incarnat et de soufre, puis le double horizon,
-mauve et cendre à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de sang
-mêlé de feu.
-
-—«Quelle splendeur!» s’écria l’un des passagers.
-
-Un autre questionna:
-
-—«Cela ne nous présage-t-il pas une tempête, commandant?»
-
-Le marin éclata de rire, moins pour railler le propos que pour en
-atténuer l’effet.
-
-Mais l’inquiétude ne s’éveillait pas pour si peu. L’heure était douce,
-le dîner réussi. Un de ces moments où les plus poltrons narguent le
-danger, parce que, physiquement, ils n’y croient pas.
-
-On vanta la sécurité qu’offrait _La Vendée_ et l’habileté du capitaine.
-Un plaisantin prononça gravement:
-
-—«Cela ne nous empêchera point de passer dans l’autre monde.»
-
-Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut et un certain froid,
-le bel esprit ajouta:
-
-—«Oui, dans l’autre monde,—le nouveau,—puisque nous allons en Amérique.»
-
-Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet inattendu, tourner la
-causerie vers la métaphysique.
-
-Quand ils entendent dire: «l’autre monde», les plus légers rêvent un
-instant, s’interrogent, réfléchissent: «Tout de même...»
-
-Quelqu’un prononça sérieusement:
-
-—«L’autre monde... C’est le but de toutes les religions, et c’est aussi
-leur négation.»
-
-Le double aphorisme sonnait de façon si singulière, au moins dans sa
-seconde partie, que le moine, malgré son détachement volontaire des
-bavardages environnants, tressaillit et regarda celui qui venait de
-parler.
-
-—«Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend Père,» continua le
-passager,—un écrivain allemand connu, qui s’exprimait parfaitement en
-français, et qui s’empressa de surprendre la muette interrogation de
-l’octavien.
-
-Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins se tournèrent vers lui
-curieusement, et, d’ailleurs, furent aussitôt sous le charme de sa voix.
-
-—«Je ne devine pas votre pensée, monsieur,» dit-il avec douceur.
-«Elle est certainement paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir
-l’expliquer. Comment la vie éternelle,—assurée aux hommes par la
-religion,—démentirait-elle cette religion même?
-
-—Parce que cette vie éternelle est un article de foi primordial, et que
-nul cœur humain ne saurait l’admettre absolument. Si nous comptions
-vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la mort. Elle serait la
-plus belle fête sur cette terre. Puisque ce dogme de la vie éternelle,
-qui pourtant flatte notre plus fervent espoir, ne peut s’implanter en
-nous, comment prêter à la religion une puissance divine, agissante?
-Comment admettre qu’elle existe dans nos âmes autrement qu’à la
-surface, qu’elle soit jamais autre chose qu’un simulacre sublime?
-
-—Il y a les martyrs,» fit le moine.
-
-—«Ceux-là se réjouissent de la mort, c’est vrai. Mais encore la leur
-impose-t-on. Et puis...»
-
-Il s’arrêta.
-
-—«Achevez,» dit le Père Eudoxe.
-
-—«Pardon, mon Révérend. Je ne voudrais pas vous froisser.
-
-—J’exercerais un triste ministère si je devais me froisser d’une
-objection.
-
-—Eh bien,» reprit le psychologue germanique, «la science nous démontre
-que le martyr qui sourit dans les supplices, est en état d’hypnose, et
-qu’il ne souffre même pas.»
-
-Le religieux eut un lent sourire.
-
-—«C’est parce que la science suffit au vieux continent que je m’en vais
-dans le nouveau,» prononça-t-il.
-
-—«Puisque vous ne craignez pas la franchise, mon Père,» dit
-l’incrédule,—qui, par politesse employait cette appellation opposée
-à son indépendance d’esprit,—«je vous demanderai si c’est une
-capitulation.
-
-—De la religion devant la science?... Non, monsieur. Nous ne capitulons
-pas en portant à des peuples primitifs la nourriture spirituelle que
-vous n’acceptez plus. Le christianisme fut la manne qui permit à vos
-ancêtres de traverser les déserts de la barbarie et de vous amener aux
-jardins merveilleux de la civilisation. Vous vous nourrissez d’autre
-chose... _pour le moment_.» (Le moine souligna fortement les trois
-derniers mots.) «Trouvez bon que nous offrions ce que vous rejetez aux
-pauvres âmes incertaines en marche vers l’avenir.»
-
-La chaude mélodie de l’accent, comme la tranquille sérénité des
-phrases, gagnèrent la sympathie des auditeurs. Le sceptique lui-même
-fut séduit. Voulant donner à son contradicteur une marque d’intérêt
-déférent, il lui demanda:
-
-—«Est-ce que vous vous rendez en mission dans des régions dangereuses,
-Révérend Père? Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples
-primitifs.
-
-—Aux plus primitifs qui restent encore sur ce globe,» répliqua le moine
-avec un air joyeux. «Mais je n’y ai nul mérite, et j’y courrai moins de
-dangers que dans le pays, pourtant si cher, dont je m’éloigne.
-
-—Oh! cependant...
-
-—L’injure, la calomnie, l’arrachement d’une séculaire demeure, la
-séparation d’avec mes frères, furent des peines plus vives que ne m’en
-imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre à la torture. Mais
-ils n’en feront rien. Ce sont des peuplades craintives et douces, à
-quelques exceptions près.
-
-—Et ces peuplades habitent?...
-
-—La grande Selve amazonienne... La plus vaste forêt du monde, et la
-plus inexplorée. Une forêt plus étendue que l’Europe, et moins pénétrée
-que le cœur de l’Afrique, parce qu’elle n’a pas encore offert à la
-cupidité du monde les trésors du continent noir.»
-
-A ce nom «la Selve amazonienne», la comtesse de Ferneuse n’avait pu
-retenir un mouvement.
-
-Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation sur les cartes,
-pour avoir lu le récit des rares explorations qu’on y dirigea,
-cette mystérieuse région des forêts vierges de l’Amérique du Sud.
-Elle la connaissait pour d’autres raisons peut-être. Son imagination
-avait parfois tenté de se représenter ces formidables solitudes, où
-les évaporations torrides montant des marécages et des cours d’eau
-épandus largement sous le soleil tropical, développent une végétation
-tellement touffue que les fauves mêmes n’y peuvent circuler et vivre.
-C’est le domaine des oiseaux. Les plumages les plus merveilleux et
-les plus variés voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous, dans
-l’étouffement indescriptible et inextricable des fourrés, c’est le
-silence, la fièvre et la mort.
-
-Étranges contrées. Dernier refuge de la sauvagerie humaine. Car, là où
-les quadrupèdes ne sauraient s’accommoder des conditions d’existence,
-les Indiens trouvèrent un asile au moment brutal de la conquête
-espagnole. Au long des fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis,
-des peuplades ingénues existent encore, plus étrangères au reste du
-monde que si elles habitaient une autre planète. Elles se nourrissent
-de poissons, d’oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent d’écorce,
-se parent de plumes et de baies séchées, s’arment de flèches trempées
-aux poisons dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent le délire
-des passions. Elles savent comment le désir, l’orgueil, l’amour et la
-haine, font palpiter le cœur. Et le peu de notions chuchotées de l’une
-à l’autre sur la civilisation entrevue leur en inspire le mépris et
-l’horreur.
-
-C’est à ces simples créatures que songeait le Père Eudoxe, lorsque, à
-la table d’honneur de _La Vendée_, devant le luxe des cristaux et de
-l’argenterie, sous l’étincellement des ampoules électriques brusquement
-allumées dans le crépuscule, il parla des régions que traverse le
-Haut-Amazone.
-
-D’autres pensées venaient de faire frémir et pâlir la comtesse de
-Ferneuse.
-
-Quand le repas eut pris fin, les yeux de la grande dame suivirent la
-robe de bure grise bordée de noir, et ses pas aussi s’en allèrent dans
-le mouvement de cette robe, comme entraînés par une fascination.
-
-L’octavien monta sur la dunette.
-
-Le vaste spardeck, délivré de la prison de toile de sa tente, luisait
-sous la nuit bleue, avec ses longs fauteuils de toile, que les mousses
-commençaient à replier et à ranger. Il était à peu près désert. Une
-séance de musique se donnait au salon, qui retenait la jeunesse et les
-femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient, buvaient le café ou des
-liqueurs, le cigare à la bouche, dans le fumoir.
-
-Accoudé au bastingage d’arrière, le moine semblait contempler le
-sillage du navire, où dansaient des gouttes d’argent tombées des
-étoiles.
-
-—«Pardon, mon Père,» dit la comtesse de Ferneuse, en s’approchant.
-
-—«Madame...»
-
-Il s’inclina, sans surprise. Il avait observé cette femme, la devinait
-chargée d’un lourd souci. Et sa connaissance de la vie et des cœurs
-lui donnait conscience de cette attraction qu’exerce sur un mystère
-féminin trop obsédant l’âme à la fois ouverte et secrète du prêtre.
-
-—«Mon Père, je suis peut-être importune...»
-
-Il fit un geste de dénégation.
-
-—«... mais vous avez dit, à table, que vous vous rendiez dans la
-Selve...
-
-—Certainement, madame la comtesse.
-
-—Oserais-je vous demander par quel chemin vous y parviendrez, de quel
-côté vous comptez aborder cette région des forêts?
-
-—Par la Bolivie.
-
-—Oh!» s’écria-t-elle avec une émotion singulière. «C’est donc la
-volonté du Ciel.
-
-—Tout se fait, madame, par la volonté du Ciel.
-
-—Sans doute. Mais... je veux dire... Notre rencontre est, pour moi, une
-grâce de la Providence.
-
-—Elle en sera une pour moi aussi, madame, si je puis vous servir en
-chrétien.
-
-—Vous pouvez, mon Père, m’être d’un incroyable secours.
-
-—Est-ce possible?
-
-—Je me rends moi-même en Bolivie. Je voudrais, moi aussi, pénétrer dans
-la forêt amazonienne.»
-
-L’étonnement laissa le moine sans paroles. Quel étrange projet pouvait
-conduire cette femme appartenant à la plus haute société française,
-parisienne peut-être, habituée à tous les raffinements de la vie, dans
-des pays aussi éloignés de tout ce qui devait l’intéresser, vers des
-aventures au moins hasardeuses, et sans même un compagnon de route?
-
-Devant le silence de l’octavien, Gaétane de Ferneuse craignit d’être
-mal comprise.
-
-—«Oh!» dit-elle vivement, «je n’ai pas la prétention de vous imposer
-une présence qui, dans un tel voyage, serait un embarras pour vous,
-mon Père. Peut-être, sans me montrer indiscrète, pourrais-je profiter,
-jusqu’à La Paz, de votre expérience, de votre connaissance de la
-langue espagnole, des indications pratiques que vous voudrez bien me
-donner. Mais c’est la moindre des choses. Le bienfait considérable que
-j’attends de votre bonté chrétienne, s’accorderait, j’espère, avec
-votre mission.»
-
-Véritablement intrigué, le moine la pressa d’éclaircir des paroles si
-imprévues.
-
-—«C’est une bien longue histoire,» murmura la comtesse de Ferneuse,
-avec une hésitation soudaine.
-
-—«S’il n’est pas nécessaire que je la sache, ne croyez pas, madame, que
-je prétende la connaître pour mettre mon dévouement à votre service.
-Dans le cas contraire, je l’écouterai en confident respectueux et sûr,
-ou, si vous le souhaitez, en confesseur.
-
-—En confesseur,» dit-elle, d’une voix défaillante. «Car c’est ma faute
-que vous apprendrez, mon Père, avant de savoir à quel point je l’expie.»
-
-Le moine vit ce beau visage qui se décolorait et s’amincissait de
-douleur dans la bleuâtre lueur de la nuit claire. Il fut remué,
-percevant l’humiliation qui, soudain, courbait cette créature de
-fierté. D’une voix paternelle, il vint en aide à son trouble.
-
-—«Confiez-vous au prêtre, ma fille. J’ai reçu les ordres majeurs. Dieu
-a déposé dans mes mains les trésors de son pardon. C’est lui-même qui
-vous écoute, dans l’humilité de son serviteur.
-
-—Je l’ai tant prié en vain!» dit Gaétane.
-
-Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient de larmes.
-
-—«Nulle prière n’est vaine,» observa le moine.
-
-L’admirable tête se releva, comme une fleur sous une rosée d’espérance.
-
-—«Je le crois, ce soir, puisqu’une intervention divine vous a placé sur
-ma route.»
-
-D’un mouvement simultané, tous deux gagnèrent des sièges proches,
-et s’assirent. Ni l’un ni l’autre ne songea seulement à remettre au
-lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait longue, d’après ce
-qu’avait annoncé la comtesse. Mais quel moment, quel endroit, plus
-favorables que cette heure nocturne, solennelle, que cette dunette
-élevée au-dessus des eaux immenses, dans une solitude qui allait
-devenir complète, lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu
-dans sa cabine?
-
-La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça d’une voix basse et pénétrée
-les paroles de pénitence, puis se recueillit un instant.
-
-
-
-
-II
-
-_LA CONFESSION_
-
-
-«MON Père,» commença-t-elle, «si détaché de ce monde que vous soyez,
-vous avez entendu parler de l’Affaire Valcor?
-
-—Sans doute. Qui ne s’est ému de ce déplorable scandale? Un néfaste
-signe des temps! Il est du même ordre que ces proscriptions devant
-lesquelles nous sommes obligés de fuir, nous autres religieux. Vos
-frères de l’aristocratie, madame la comtesse, sont devenus suspects
-comme mes frères de l’Église. Nous représentons des choses hautes. On
-n’en veut plus. La foule abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du
-matérialisme et de la médiocrité.
-
-—Vos paroles m’effraient, mon Père, non point dans leur sens général,
-que je n’aborde même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera
-peut-être à toute compréhension de ce que j’ai à vous dire. Que
-savez-vous donc de l’Affaire Valcor?
-
-—Ce que j’en sais?... Mais,» répondit l’octavien étonné, «ce qui est
-de notoriété publique. Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois,
-la curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé des discussions
-passionnées, presque des divisions civiles. Renaud, marquis de Valcor,
-fut accusé de n’être pas le véritable héritier de ce nom ancien et
-illustre, mais de s’être substitué à lui pendant un long voyage
-d’exploration dans des contrées mystérieuses,—précisément, madame, dans
-ces forêts presque inconnues du bassin de l’Amazone, où j’essaierai
-de porter quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et où vous
-prétendez conduire votre délicatesse, votre fragilité de grande dame.
-
-—C’est bien cela,» dit-elle. «Il y eut un jeune homme, beau, noble et
-ardent, un être d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud de
-Valcor. Un désespoir d’amour le jeta hors de sa patrie.
-
-—Ah!» s’écria le moine. «Un désespoir d’amour?»
-
-La comtesse inclina la tête, évitant le regard aigu qui cherchait ses
-yeux.
-
-—«Son énergie,» poursuivit-elle, «fit sortir une belle œuvre de sa
-douleur. Il partit pour l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone
-des forêts tropicales, qui passait pour mortelle et impénétrable. Il
-gagna la confiance de certaines peuplades indiennes, leur enseigna
-à défricher leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle à
-l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de ces contrées, matière
-devenue si précieuse par l’évolution de l’industrie moderne.
-
-—En un mot,» interrompit le Père Eudoxe, «il fonda la Valcorie. Ce nom,
-devenu populaire, désigne plus qu’un domaine, pourtant immense. Il
-évoque une conquête morale, aussi bien sur la barbarie des primitifs
-que sur la routine des civilisés. Et c’est un pareil homme,» ajouta
-le moine avec feu, «que des parents cupides, aidés par d’indignes
-manœuvres politiques, ont tenté de déshonorer, de dépouiller!
-
-—Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux ans quand il partit. Il
-en avait près de trente quand il revint en France,» dit lentement la
-comtesse. «Il en avait trente-deux quand il reparut en Bretagne, quand
-il amena dans son château ancestral cette Laurence de Servon-Tanis,
-qu’il avait épousée à Paris. Pendant les dix années qui transforment
-le plus un homme,—surtout quand il les vit au milieu des aventures et
-sous des climats excessifs,—nul de ceux qui l’avaient connu enfant ou
-adolescent, n’ont posé leurs yeux sur lui.
-
-—Certes, madame. Et sur ce fait s’est basée l’imputation atroce. Le
-vrai marquis de Valcor, assurait-on, aurait péri au cours de son
-expédition. Celui qui jouit aujourd’hui de son rang, de sa fortune, de
-sa célébrité, qui recueille les fruits de ses héroïques travaux, serait
-un imposteur audacieux, son habile sosie, son assassin peut-être.»
-
-Un visible frisson secoua M^{me} de Ferneuse. Dans la clarté nocturne,
-Eudoxe vit, contre la jupe blanche, les blancheurs des mains qui
-tremblaient.
-
-—«Serait-il possible, madame la comtesse, que vous crussiez, vous,
-une femme de votre nom, de votre race, à cette abominable légende,
-inventée, prétend-on, par un valet congédié—un métis!—exploitée par
-l’avidité d’un parent pauvre, et magnifiée par la passion envieuse
-d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont la haine de
-l’aristocratie, qui souhaiteraient de voir crouler une noble maison
-dans la boue?»
-
-Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, qu’il n’entendit
-pas, ou ne voulut pas entendre, une faible protestation de Gaétane,
-murmurant:
-
-—«C’est en pénitente que je vous ai prié de m’écouter.»
-
-Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante:
-
-—«D’ailleurs, la question est jugée.
-
-—Pas par les tribunaux, mon Père.
-
-—Mieux que par les tribunaux,» riposta vivement l’octavien. «Par un
-vote éclatant de la Chambre, validant l’élection du marquis de Valcor,
-député du Finistère. Et vous n’ignorez pas après quel incident. La
-fameuse lettre, base de l’accusation, arguée de faux par le marquis,
-reconnue authentique par les experts officiels, fut dénoncée à la
-tribune comme écrite sur un papier postérieur de dix-huit ans à sa
-date. Le filigrane trahissait la fabrication récente. Le document
-venait d’être créé de toutes pièces. Et cette découverte, étouffée
-d’abord par la perfidie du parti au pouvoir, éclata si manifestement,
-que personne ne s’est essayé, depuis, à y contredire.»
-
-Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria:
-
-—«Les tribunaux! Mais ils n’auront même pas à prononcer. Il paraît que
-monsieur de Plesguen, le soi-disant héritier du nom, se désiste, retire
-sa plainte.
-
-—Vraiment?» dit la comtesse d’une voix altérée. «J’ignorais ce détail.
-En êtes-vous sûr?
-
-—Je le tiens,» dit le Père, «d’une de mes parentes, Mère économe dans
-une maison de nos excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse a
-reçu la visite de mademoiselle Françoise de Plesguen, qui, désespérée,
-souhaite de prendre le voile.
-
-—Françoise au couvent!» s’exclama Gaétane.
-
-A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il devinait déjà. La
-comtesse de Ferneuse devait être mêlée d’une façon étroite—et, sans
-doute, tragique, d’après son attitude—au drame de Valcor. Elle s’était
-donnée comme une coupable. Aurait-elle trempé dans la machination
-dont il s’indignait? Était-elle alliée aux adversaires du marquis?
-Détenait-elle le secret de cette intrigue? Un peu d’ironie perçait dans
-son accent quand il repartit:
-
-—«Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce moi qui vous apprendrais
-quelque chose sur un sujet dont vous me supposiez à peine informé?
-Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas plus que son père,
-d’ailleurs, demeurer complice de faussaires—car tous deux étaient,
-semble-t-il, de bonne foi—renoncerait à ce fameux héritage de Valcor.
-Mais, avec le nom et l’apanage, il lui faudrait perdre l’amour
-intéressé de son fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait
-que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse, humiliée et
-abandonnée, songerait à se réfugier dans un cloître.
-
-—Je la plains,» soupira Gaétane. «Mais il est des souffrances pires que
-la sienne.»
-
-Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent et de toute la personne
-de cette femme, si belle et si désolée sous la nuit, parmi le bruit
-mélancolique des flots remués, sur ce navire, désert maintenant en
-apparence et silencieux comme un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente
-étreignit le cœur du moine. Il regretta ses soupçons.
-
-—«Ma fille,» dit-il, reprenant sa voix onctueuse et paternelle,
-«j’oublie, sous le souffle trop âpre des contestations humaines, que
-vous attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce que, rentré dans la
-lutte, je puisse vous servir, comme vous me l’avez fait espérer, par
-les faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je vous écoute avec la
-fraternité profonde d’un prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami.
-Découvrez-moi le secret qui vous torture. Nous trouverons sans doute un
-remède à votre peine, et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience.»
-
-Un recueillement solennel enveloppa ces deux êtres pendant une minute,
-où ils se turent.
-
-Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette femme avait à faire! La
-vide immensité du ciel et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à
-son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans ce formidable espace,
-où ne comptent pourtant pas les plus déchirantes clameurs humaines?
-D’une voix éteinte, elle murmura:
-
-—«J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai oublié mes devoirs
-d’épouse. Il est le père de mon fils.»
-
-Pressentant autour de cette faute quelque chose de plus irréparable
-qu’une criminelle passion, le religieux, stupéfait, demanda:
-
-—«Mais alors, je me trompais donc, en vous imaginant parmi ses
-adversaires?
-
-—Mon fils a vingt-cinq ans,» dit-elle. «J’ai aimé monsieur de Valcor
-lorsque le marquis avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus
-rigoureux à mon égarement que la seule fidélité conjugale eut raison de
-ma folle tendresse. Je brisai la chaîne adorée. C’est alors que Renaud
-partit pour l’Amérique.»
-
-Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha:
-
-—«Et depuis?...
-
-—Depuis... je doute de l’avoir jamais revu.
-
-—Mais... celui... celui dont nous parlions tout à l’heure?
-
-—Oh! celui-là, durant les quinze dernières années, j’ai vécu presque de
-sa vie. Je suis devenue l’amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte
-à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de
-Ferneuse.»
-
-Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu’impliquaient
-ces phrases, amèrement prononcées.
-
-—«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit de vengeance, la
-jalousie, sont des ennemis abominables de l’âme. Cette accusation
-qui ressort de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui? Si,
-pendant quinze ans, vous avez vécu dans l’intimité de cette famille,
-c’est que vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la
-passion s’est donc, en vous, rencontré avec l’écho d’une campagne de
-calomnies, dont justice est faite désormais?
-
-—Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez rien. Il vous reste à entendre
-le pire.»
-
-La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer
-ses souvenirs ou rassembler ses forces. Puis elle les rouvrit
-lentement. L’octavien les vit briller dans l’ombre azurée de cette
-admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle
-des étoiles.
-
-—«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai aimé... S’être arrachée à ce qui
-vous était plus précieux,—je m’en confesse, je m’en accuse!—que la
-sainte éternité même. Avoir dit adieu à l’être uniquement cher, au
-moment où l’on s’était crue près d’être unie à lui pour toujours... Le
-perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste
-fidèle, et même s’il existe encore... Puis apprendre qu’il revient dans
-sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il en épouse une
-autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver
-enfin face à face avec lui...»
-
-Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible:
-
-—«Lui!...»
-
-Puis continua:
-
-—«Un «lui» tellement changé, à l’aspect si distant, au souvenir si
-bien mort, à la physionomie si différente, qu’on doute... oh! non
-pas d’abord de son identité matérielle, mais de la survivance de
-son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu’on ne retrouve plus.
-Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre lui-même!...
-Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour
-plus interdit que jamais. L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud
-existait toujours. Et maintenant lui-même était marié. Trop docile
-à mon injonction d’oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il
-paraissait avoir accompli ce programme jusqu’au plus intime de
-lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et sacrées de l’être, où les
-tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette
-transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour
-moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître.
-Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans
-des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet
-homme, qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils,
-et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d’une étrangeté si
-tragique, que je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.»
-
-Elle se tut, et le moine prononça doucement:
-
-—«Votre souffrance était une expiation, ma fille. Certes, elle dut
-être douloureuse. Mais je ne m’explique pas l’espèce d’impression
-surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en
-homme loyal. Son absence avait duré jusqu’au jour de sa guérison. Et
-cette guérison se manifestait par son mariage. Le passé n’existait plus
-pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par
-un signe, je me l’explique... Car je sens dans vos moindres paroles
-vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui,
-pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, il
-devait garder l’attitude que vous me dépeignez.
-
-—Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane. «Aussi, veuillez croire
-que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense,
-mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous
-appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j’ai essayé
-de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d’angoisse
-frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme,
-qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si
-j’eusse frôlé un spectre, c’est parce que, dans une si invraisemblable
-histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite.
-D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et
-s’émeut à le remémorer.
-
-—Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien.
-
-—«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit la comtesse de Ferneuse,
-«que j’aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible.
-Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même à votre objection.
-Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du
-marquis de Valcor, qu’il était véritablement pour moi l’étranger qu’il
-feignait d’être? De ce qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous
-nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure qu’il ne s’en
-souvenait pas, en effet, qu’il ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant
-point celui qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait adressé les
-inoubliables serments?...»
-
-Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l’effarait
-un peu.
-
-Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix.
-
-—«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle, «un jour que le marquis
-de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils,
-qu’il devait croire sien, me dit:—«Cet enfant tient uniquement de vous.
-Il n’a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de
-Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge?» Cette
-parole était vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je regardai
-fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son
-visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que
-j’y distinguai, ce n’était plus la marque des années, la coloration
-accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu
-de la jeune moustache,—tout ce qui différenciait l’homme en pleine
-maturité de l’adolescent dont je gardais l’impérissable souvenir.
-Non... Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui,
-s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un
-tourbillon d’effroi, ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce n’est
-pas lui!»
-
-—Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça Eudoxe. «Vous me voyez
-très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais vous exprimer
-ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame.
-
-—Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à
-Dieu même.
-
-—Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous
-firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables
-au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne
-s’expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Pardonnez-moi,
-madame. Il n’était pas le mari. Et son jugement si âpre contre ce mari
-même me paraît en situation. Car l’amour peut périr. La jalousie ne
-périt jamais.
-
-—Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m’étonner.
-Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de
-mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur
-de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la
-réalité. Personne dans le Finistère n’ignore quelle nature violente
-et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque
-devenue la femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore une enfant,
-j’eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale,
-dans cette sombre Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, de
-ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses
-perpétuelles absences à la chasse ou en mer. J’avais dix-sept ans.
-Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait
-vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi,
-qui m’apporta d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la splendeur
-de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je
-me donnai à lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut
-l’honneur de Renaud de n’en point douter. L’homme qui pouvait en douter
-un jour, qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était pas Renaud de
-Valcor.»
-
-Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que le remords inclinait? Le
-moine lui-même ne s’en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois
-divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette
-âme altière, jusque dans les écarts qu’il aurait dû réprouver.
-
-Gaétane de Ferneuse poursuivait:
-
-—«Lorsque je compris que j’allais être mère, je révélai tout à mon
-mari, et j’attendis son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation
-fut résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement du divorce, et je
-pouvais espérer...
-
-—Le divorce!» protesta le moine.
-
-—«La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m’égarais
-en pensant que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce moment
-avec mon bonheur, et m’enjoignaient de me rendre libre pour épouser
-le père de mon enfant. L’Église même, dans une situation pareille,
-m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l’annulation de mon
-mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes
-torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l’enfant qui
-allait naître, son véritable père. Cependant l’acte ne suivit pas ma
-résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je
-ne vous dépeindrai pas les phases cruelles, quitta le château, dans
-son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait
-sans connaissance, la face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la
-balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,» murmurait en moi
-une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse
-ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du
-délire prolongé où l’avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait
-oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des
-médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l’espoir
-de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder
-près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son
-amour s’était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils
-que la loi et les hommes lui attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle,
-causée par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... Jamais!
-
-—Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez pas quitté?...
-
-—Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus
-odieux que ma trahison? Pouvais-je frapper cet être, qui avait,—j’en
-étais certaine,—voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait
-la lumière du jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation
-qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je restai comtesse de
-Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l’héritier de ce
-nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m’oublier,
-de s’éloigner, de ne reparaître que lorsqu’il aurait étouffé en lui
-jusqu’au souvenir.
-
-—Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus
-tard, le doute s’éleva en vous quant à sa personne, qu’importait? Vous
-n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d’en fouiller
-les ténèbres, au nom d’un passé qui devait être aboli.
-
-—Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens. Vous vous refusez à
-tenir compte de ce qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver
-un cœur de femme, où rien n’avait changé...—apprenez-le, dussiez-vous
-ne pas m’en absoudre...» (Elle répéta:)—«où rien n’avait changé...
-C’était le châtiment. Je n’ai même pas le droit de m’en plaindre.
-Mais, déjà, il ne s’agissait plus du passé. Un présent se levait, non
-moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où j’acquis, peu à peu, à
-force d’observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la
-certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j’en
-acquis une autre.
-
-—Laquelle?
-
-—Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.
-
-—Ciel!...» s’écria le moine.
-
-—«L’un et l’autre n’étaient guère encore que des enfants. Mais le
-sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne
-datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils? Mille indices, lorsque
-j’eus ouvert les yeux,—de ces indices qui ne trompent pas une mère,—me
-prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la
-tendresse unique, impérissable, à laquelle s’attache la seule chance
-de bonheur de toute une existence.
-
-—Alors?...» demanda avidement l’octavien.
-
-—«Alors, ce qui m’avait consternée me rassura. La conviction, acquise
-jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui
-aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que
-Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée—plus
-infernale—que mon enfant s’était épris de sa propre sœur. Enfin, le
-fait même de cet amour réciproque, qui s’épanouissait naïvement,
-devint la suprême pierre de touche où ma certitude s’affirma.
-Monsieur de Valcor s’en apercevait comme moi-même. Le jour vint
-des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés.
-Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, Renaud—ou du moins celui
-qui portait ce nom—me parla, à moi, de la possibilité d’unir nos
-enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions
-à travers lesquelles je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de
-loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute mon âme, pût combiner de
-sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre,
-le plus révoltant des incestes?
-
-—Est-ce possible?...» s’exclama le Père Eudoxe, confondu. «Mais
-dans quel tourbillon d’idées contradictoires me jetez-vous, madame
-la comtesse! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue, plein de
-circonspection, de doute. Le cœur d’une femme qui aime est sujet à
-caution. Les chimères y ont tant de prise! Et ma persuasion était si
-forte! Mais en face de quelle déconcertante énigme me placez-vous?...
-Comment! ce sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le père de
-votre fils, et il se propose de lui donner sa fille!...
-
-—Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» ajouta la comtesse.
-
-—«Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» répéta le moine.
-
-—«A moins,» reprit-elle «qu’une troisième version,—la sienne,—ne soit
-vraie. Nous ne sommes qu’à l’entrée du mystère.
-
-—Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre?» questionna l’octavien.
-
-—«J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui je ne sais plus,
-avec le mirage des années, avec la lente substitution en moi de la
-personne présente au souvenir qui va s’effaçant, avec les déclarations
-extraordinaires entendues récemment de cette bouche, je ne sais plus à
-quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais plus,—imaginez cela,
-mon Père!—je ne sais plus que croire...
-
-—Mon Dieu!...
-
-—Comprenez-vous, maintenant, que ce n’est pas la rancune, que ce n’est
-pas la vengeance, que ce n’est pas ce procès, qui ont influencé ma
-pensée intime, qui inspirent à présent mes paroles?
-
-—Oubliez ce jugement téméraire, madame la comtesse. Votre sincérité est
-hors de question. Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture
-si audacieuse, si invraisemblable. Je ne puis m’imaginer que la
-personnalité du marquis de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une
-autre version,—la sienne. D’avance mon sentiment s’y rattache.
-
-—Mon Père, cette version concorde avec un étrange revirement
-d’attitude, qui vous la rendra suspecte. La réserve que vous avez louée
-dans la conduite de monsieur de Valcor cessa un jour, brusquement,
-après quinze ans d’indifférence et de silence. Ce jour-là—c’était l’été
-dernier—le marquis sollicita de moi une entrevue, dans une grotte,
-au bord de la mer, où jadis nous avions eu des heures de coupable
-mais indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant une explication
-décisive. Renaud de Valcor éveilla le passé, tout le passé.»
-
-La voix de Gaétane trembla et s’éteignit.
-
-—«Vous m’épouvantez!» s’écria le moine.
-
-—«Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation fut ardente au point
-de me troubler encore aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel
-trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y fit secrètement et
-violemment écho. Le vertige fut si fort que, pendant quelques minutes,
-mes soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux le Renaud que
-j’avais tant aimé.
-
-—Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il évoquer ce souvenir?
-
-—J’ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j’ai entrevu: je suppose que ce
-génie du mal, qui porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres—ma
-raison m’atteste son crime, encore que mon cœur hésite par moments—aura
-tardivement connu le roman de notre jeunesse. Un hasard le lui a
-révélé. Des lettres retrouvées, sans doute... Car pas une bouche
-humaine ne lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé à
-Renaud les miennes avant qu’il quittât l’Europe. Ne les aurait-il pas
-détruites? Seraient-elles tombées entre les mains... de l’autre, et
-seulement après ces quinze ans? Que sais-je? Ce qui me donne l’idée
-de ces lettres, c’est une bizarre scène de jalousie que m’a faite,
-vers cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle pas, elle-même,
-découvert quelque preuve? Une preuve qui n’existait nulle part, sinon
-dans ces billets passionnés.
-
-—Mais,» objecta l’octavien, «pourquoi, en ce cas, le marquis n’eût-il
-pas continué à se taire?
-
-—Parce que, mon Père, un phénomène psychologique dont votre grande
-connaissance du cœur va reconnaître la possibilité, se serait passé en
-lui. Cet homme, suggestionné par un brûlant passé, m’aurait vue tout
-à coup avec les yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser
-dans la personnalité de son modèle, il se serait enflammé au contact
-de l’ancienne passion. Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège?
-Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut sembler flatteuse et rare
-à ce comédien sorti d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer
-au jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son noble devancier
-avait possédée, lui, pour s’affirmer égal, voulait la reprendre. Ce
-qui fut pris, ce fut son cœur, ou—ne profanons pas ce mot—du moins,
-son imagination, son désir, sa volonté infernale. C’est ainsi que je
-m’explique la flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa. Ce
-fut un voile de feu, l’éblouissement du passé... Ah! mon Père, quel
-déconcertant mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle ardent. Jamais
-il ne m’avait donné à ce point l’illusion de celui qu’il prétendait
-être. Je l’ai fui, mon Père... Je l’ai fui... parce que j’ai eu peur de
-le croire! De tous les masques qu’il a mis sur son visage, celui qui
-tient le mieux, celui que j’arracherai pourtant, et qui fera tomber
-tous les autres, c’est le masque d’amour!»
-
-Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné dans le ciel. Au loin,
-vers l’avant, un choc de bronze vibra dans l’espace. La vigie piquait
-l’heure. Était-ce une demie? Était-ce une heure du matin?
-
-—«Mais,» reprit le moine, «puisque monsieur de Valcor ressuscitait le
-passé, il se reconnaissait le père de votre fils?
-
-—Oui.
-
-—Avait-il pu découvrir cette paternité dans les lettres auxquelles vous
-faisiez allusion tout à l’heure?
-
-—Certainement. De la façon la plus claire.
-
-—Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le projet de la marier à...?
-
-—Non. Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas Renaud, s’il n’était
-pas le père de mon Hervé? Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas
-briser le cœur de la sienne.
-
-—Cependant...
-
-—C’est ici qu’il me présenta une inconcevable légende. Obligé, pour
-soutenir son personnage, de se reconnaître le père d’Hervé, il
-prétendit ne pas être celui de Micheline.
-
-—Comment! N’est-ce pas sa fille et celle de la marquise?
-
-—Suivant l’état civil, oui. Mais monsieur de Valcor me confia, sous
-le sceau du secret, que leur propre fillette était morte peu d’heures
-après sa naissance, alors que la jeune mère était elle-même mourante.
-On avait, pour sauver celle-ci, caché cette mort, en substituant une
-enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, de momentanée, devint
-durable, quand, au cours d’une lente convalescence, la marquise se prit
-si fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla trop barbare de la
-lui enlever. Renaud lui-même, réalisant à peine la substitution dont
-il était pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme il l’eût
-fait à l’être de sa chair et de son sang. Cette petite créature était
-l’enfant d’une faute, sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux
-que le hasard lui dispensait si miraculeusement.
-
-—L’aventure est singulière, mais non sans précédents,» observa le Père
-Eudoxe. «Dans ma carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce
-genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux.
-
-—Je ne puis croire à celui-ci, mon père.
-
-—Pourquoi?
-
-—L’agencement des circonstances serait trop fabuleux. Si telle était
-la vérité, le marquis de Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la
-dire?»
-
-L’octavien se tut, réfléchissant. La comtesse reprit:
-
-—«Je ne puis sans confusion vous entretenir de l’amour que cet homme
-m’avoua l’année dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je suis
-forcée d’y insister pour vous éclairer sur l’abîme ténébreux de cette
-âme. Est-il, dans les données psychologiques, qu’une passion s’enflamme
-ainsi de nouveau après être demeurée si complètement éteinte? Je
-conçois bien qu’une étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle
-n’existait pas ou si elle existait en s’ignorant encore. Mais comment
-se fût-elle ignorée avec le miroir de feu du souvenir? Non... non... En
-ce cas elle n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours.
-
-—Qu’en savons-nous?» dit profondément le moine. «La passion de l’amour
-est une puissance imprévue et redoutable, qui se joue des cœurs humains.
-
-—Mon Père, vous persistez à croire que le marquis de Valcor est bien
-lui-même? Rien, dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture?
-
-—A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, madame la comtesse?
-Avez-vous la certitude?»
-
-Gaétane murmura:
-
-—«Non, je ne l’ai pas.»
-
-Le religieux dit:
-
-—«Je l’ai compris.
-
-—Croyez-vous,» fit-elle, «qu’il existe une destinée semblable à la
-mienne? Un damné, dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et la
-réalité de sa torture.
-
-—Ma fille, vous blasphémez. La cause de votre torture et sa réalité,
-voulez-vous que je vous les dise?
-
-—Non, non!» gémit-elle en levant des mains suppliantes.
-
-Impitoyable, il poursuivit:
-
-—«Un désir coupable vous consume. L’amour n’est point mort en vous.
-Peut-être, dans les années où vous constatiez le dédain de l’infidèle,
-puis dans celles où vous avez préféré l’imaginer anéanti, disparu,
-plutôt qu’oublieux, la fierté d’abord, la haine de celui que vous
-supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée contre le vertige. Mais
-quand le marquis de Valcor est retombé à vos pieds avec des prières
-brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, et alors vos doutes
-ont faibli. Vous avez souhaité de croire en l’homme pour retrouver
-l’amant.»
-
-M^{me} de Ferneuse cacha son visage dans ses mains.
-
-—«Faites pénitence, ma fille,» dit le moine.
-
-Elle releva la tête.
-
-—«J’ai fait pénitence,» reprit-elle. «J’ai prié. J’ai pleuré. Mais
-Dieu n’a pas eu en grâce mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus
-durement que jamais.
-
-—Comment cela?
-
-—Hélas! mon acharnement à démêler ce mystère coûte peut-être la vie à
-mon fils.
-
-—A votre fils! Le malheureux connaît-il vos erreurs et le secret de sa
-naissance?
-
-—Non. Il ignore tout, sinon qu’il existe dans la famille de Valcor un
-secret qui, s’il n’est éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il
-aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé mon Hervé d’une mission
-dont, peut-être, n’ai-je pas assez prévu tous les périls. Depuis
-longtemps je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa recherche que je
-vais, prête à braver moi-même tous les dangers. Voici pourquoi, enfin,
-je me suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là où vous allez,
-vous retrouviez la trace de mon pauvre enfant.
-
-—Dans les forêts de l’Amazone?
-
-—Oui, dans ces régions se passa le drame où périt, sans doute, le
-véritable marquis de Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses
-exploitations de caoutchouc, confinent à la Selve sauvage.
-
-—Et vous avez envoyé votre fils?...
-
-—Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller un messager secret, que
-monsieur de Valcor expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au
-marquis, comme preuve de son identité, un anneau d’or, souvenir de
-notre amour. Cet anneau, que le Renaud d’autrefois m’avait donné, je
-le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait passé à son petit
-doigt, jurant de ne s’en séparer jamais. Je le savais homme à tenir ce
-serment. Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait toujours
-ce gage et qu’il le placerait sous mes yeux. Sur mon insistance, il
-me demanda du temps, me parla d’un endroit sûr où il avait laissé le
-bijou en dépôt. Déjà marié, il était retourné en Amérique, et, pour que
-jamais le souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât aux mains de sa
-femme, il l’avait mis en sécurité là-bas. Il allait, m’assura-t-il,
-charger un messager de confiance de le lui rapporter. Je sus ensuite
-qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez fâcheuse réputation,
-un contrebandier sans peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de
-se faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes sur son ordre. Je
-soupçonne ce Mathias Gaël d’avoir emporté des instructions atroces. Le
-véritable marquis de Valcor, assassiné jadis, dut être enseveli avec
-cet anneau qu’il avait juré de garder à son doigt.
-
-—Son assassin l’en aurait dépouillé.
-
-—Non... Un simple anneau, semblable à la plus unie des alliances. Le
-marquis actuel en a saisi la valeur caractéristique seulement lorsque
-je le priai de me répéter l’inscription gravée à l’intérieur, ce qu’il
-ne put faire.
-
-—Il ne le put?» s’exclama Eudoxe. «Ah! voici peut-être, madame, la
-charge la plus sérieuse.
-
-—Vous le pensez comme moi. Dans la bague, il y avait une date et nos
-deux noms, suivis de ces mots: «_De ce jour à toujours._» Pensez-vous
-qu’on oublie une telle devise et une telle date?
-
-—Ce fait est particulièrement impressionnant,» déclara l’octavien.
-
-—«C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à la suprême tentation. Il y
-eut—vous l’avez deviné—une minute où j’aurais tout donné pour croire...
-pour entrevoir encore le mirage du plus merveilleux amour qui jamais
-éblouit un cœur de femme... Cet anneau perdu, cet anneau béni... me
-sauva.
-
-—Mais, cet anneau, où supposez-vous donc qu’il se trouve?
-
-—Dans une tombe, au doigt d’un mort... ou plutôt, parmi sa poussière.
-Ah! mon Père... Accomplir une pareille découverte! Ce serait la
-délivrance du doute le plus effrayant, du vertige le plus abominable
-qui jamais ait broyé, affolé un cœur de femme. Ce serait l’assurance
-que mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et dans l’autre par
-l’entraînement d’une passion incestueuse. Ce serait enfin la juste
-vengeance, la revanche lointaine d’une noble victime, l’écroulement
-d’un scandaleux destin. Songez, mon Père, songez au triomphe récent de
-cet homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il aurait tout volé!
-Il n’aurait en propre qu’une audace et une habileté de démon. Et la
-foudre dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le répète, dans
-le cercle étroit d’un anneau d’or, au fond d’une sépulture inconnue!
-
-—Mais cet anneau, si son émissaire le lui rapporte, scellera, au
-contraire, son succès infâme,» s’écria le moine.
-
-Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Il y paraissait converti.
-Cet esprit, plein de circonspection, lent à évoluer, que ses
-renseignements, ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation
-féminine, inclinaient en faveur du marquis de Valcor, qui, si
-obstinément, venait de repousser la théorie accusatrice, oscillait
-sur sa ferme assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une devise
-d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait plus lourd de signification,
-plus définitif que tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout ce
-reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré qu’il en eût, jusqu’à
-ce point particulier, d’où jaillissait une si brusque lueur.
-
-—«Oui,» appuya-t-il. «Seul l’émissaire du marquis de Valcor possède les
-données indispensables pour retrouver, si elle existe, la dépouille
-d’un être que vous ne croyez plus au nombre des vivants. S’il y eut une
-victime, qu’advint-il de ses restes? Furent-ils seulement ensevelis?
-Cette tombe, perdue dans quelque solitude sans point de repère,
-serait-elle même reconnue par celui qui la creusa?
-
-—Dieu la voit,» dit la comtesse.
-
-—«Voudra-t-il nous y conduire?
-
-—«Nous?» mon Père. Songeriez-vous donc à partager ma tâche, à venir en
-aide à l’enfant que j’espère rejoindre là-bas?
-
-—Pourquoi pas, madame la comtesse? Je demandais au Seigneur de
-m’indiquer une œuvre à entreprendre.
-
-—Priez-le qu’il vous permette d’accomplir un miracle.
-
-—Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en nous réunissant sur ce
-navire?»
-
-
-
-
-III
-
-_MARCHE FUNÈBRE_
-
-
-UN matin de décembre, vers onze heures, les personnes—elles étaient
-nombreuses—qui avaient affaire rue du Bac, se répandaient en
-commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix
-les obligeaient à un détour par les rues adjacentes.
-
-Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés.
-Lorsqu’on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un
-coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans le tronçon intercepté.
-
-Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et
-à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation.
-Mais ce qui compliquait les choses, c’était la curiosité de la foule
-pour le spectacle dont on l’éloignait. Elle s’amassait contre les
-cordons d’agents, malgré les représentations des chefs.
-
-—«Vous ne resterez pas là,» disaient ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les
-rangs lorsque le cortège se mettra en marche.»
-
-Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l’instant était un
-somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d’immenses couronnes
-de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies
-funèbres contre la porte extérieure d’un hôtel, d’ailleurs invisible
-au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en
-couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des
-Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un
-grand V d’argent, surmonté d’une couronne, à fleurons alternés de
-perles.
-
-On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis.
-
-—«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient les badauds.
-
-—«Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice,»
-observaient quelques-uns.
-
-—«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient les autres, en hochant la
-tête.
-
-—«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient les sceptiques.
-
-Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe.
-
-Quel roman! Et au début du XX^e siècle, avec la rapidité de
-communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens
-d’information dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite du monde
-civilisé, aussi bien par l’éclat de son nom, l’ancienneté de sa race,
-que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions lointaines,
-fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se
-voyait contester sa personnalité, n’arrivait pas à établir de façon
-indiscutable qu’il était _lui_, et non un aventurier usurpant sa propre
-apparence! La manifestation de toute une province en sa faveur, l’élan
-de son pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation de son
-mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel
-s’appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un
-faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen,
-qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de
-Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à désarmer les
-attaques. Un doute subsistait. L’étrange accusation avait trop frappé
-les esprits, s’était formulée de façon trop romanesque, pour qu’une
-partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable empreinte. La politique,
-d’ailleurs, s’y mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de
-l’opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés.
-
-—«Avec l’immense fortune de cet homme, que n’achète-t-on pas?»
-grommelaient les irréductibles. «Sans ses millions, il serait au bagne.
-
-—Tout de même,» glapit un gavroche, comme le corbillard s’ébranlait,
-«on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu,
-faisant des chaussons de lisière.»
-
-Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant le deuil.
-
-Dans l’atmosphère sèche et froide de cette matinée d’hiver, il
-marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin par-dessus
-noir passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le
-développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa
-tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien
-taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans,
-bien qu’il fût près de la cinquantaine. C’était une figure hautaine,
-captivante, d’un prestige immédiat.
-
-Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris.
-Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme
-lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et
-lui dit avec une voix qui tremblait d’émotion:
-
-—«Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que,
-pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d’admirables cœurs comme
-celui-là!»
-
-Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné tout de même. Il
-vit une toute jeune femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue ainsi
-qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant dans ses bras.
-
-Comme il reportait les yeux sur le marquis de Valcor, il observa que
-celui-ci, malgré le recueillement de sa douleur, vraie ou feinte,
-venait—attiré, eût-on dit, par un aimant secret—de tourner son regard
-de leur côté.
-
-Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand seigneur et la modeste
-spectatrice de son malheur pompeux. La même commotion les secoua.
-Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant à observer que son
-chagrin d’apparat, passa sur le visage du marquis. Il eut, lui qui
-suivait le cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible,
-mouvement, comme pour s’arrêter, avec un appel muet de toute la
-physionomie.
-
-Ce fut une seconde...
-
-Le grand char couvert de fleurs avançait, avec une légère oscillation
-de son dôme empanaché. Le dos si droit, la tête un peu inclinée du
-veuf, se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement d’un long
-troupeau, formes sombres, épaissies de lourds vêtements, pelisses de
-fourrure, cols relevés, tubes de soie coiffant également tant de têtes
-inégales.
-
-Dans la double haie, au bord des trottoirs, coururent des noms de
-personnages connus: des députés, collègues du marquis, des sénateurs,
-des académiciens plus ou moins ducs.
-
-Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine:
-
-—«Mince!» lui dit-il tout à coup, «je parie qu’en ce moment il pense à
-vous plus qu’à sa défunte, le beau marquis.» Et il ajouta, se tapant la
-cuisse, comme réjoui intérieurement:—«C’est rigolo, ça, tout de même!»
-
-La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant sur sa pâleur,
-s’occupa de son bébé sans avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu
-s’en aller, mais les rangs se serraient derrière elle, tandis que, sur
-la chaussée, défilaient un équipage, avec ses lanternes allumées sous
-le crêpe, et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au pas, puis les
-lourdes voitures de deuil, que dominaient les chapeaux napoléoniens des
-cochers et leurs épaules à aiguillettes d’argent.
-
-Tout cela disparut peu à peu, lentement, au tournant d’une petite rue
-qui conduit à Saint-Thomas d’Aquin.
-
-Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux se pressaient. Sous
-le porche, des commissaires réclamaient les lettres d’invitation pour
-permettre d’entrer.
-
-—«J’ai oublié la mienne,» dit un jeune homme fort élégant, «Mais peu
-importe.
-
-—Pardon,» fit le suisse avec majesté, «la consigne est formelle.
-
-—Laissez donc, prince,» dit un individu à teint olivâtre, qui
-accompagnait le jeune homme. «Qu’avons-nous besoin d’assister à la
-cérémonie?»
-
-A ce mot de «prince», les aiguillettes noires frémirent sur la grande
-tenue funèbre du suisse. Un commissaire s’avança, obséquieux.
-
-—«Mon Dieu... Si ces messieurs veulent passer. Mais en se dépêchant un
-peu. Voici le cortège qui arrive.»
-
-Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et son compagnon, le métis
-bolivien, José Escaldas, pénétrèrent dans la nef, puis, tournant
-aussitôt, s’enfoncèrent dans un des bas-côtés.
-
-—«C’est de la folie!» murmurait le second. «Que pensera-t-on de nous
-voir ici?»
-
-L’autre ne daigna même pas répondre. Une expression tendue, âpre,
-sardonique, gâtait cette physionomie de joli garçon à la mode, qui
-devait sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et sa brune moustache
-conquérante, surtout à sa grâce cavalière, que sa mine maussade
-compromettait fort pour le moment.
-
-Dans l’église fourmillante de monde, entre les hautes draperies noires
-écussonnées, parmi le palpitement des petites flammes jaunes des
-cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs, sous le cri des
-orgues, s’avança Renaud de Valcor.
-
-—«Je l’écraserai, ce bandit! Je le briserai sous mon talon!» murmura le
-prince entre ses dents serrées.
-
-—«Taisez-vous... Allons-nous-en,» fit Escaldas, pris de peur.
-
-—«Ah!» s’écria sourdement Gilbert, «j’en ai assez de votre
-couardise!... Sans vos perpétuels tremblements, nous aurions eu raison
-de ce misérable.
-
-—Mon cher,» dit l’autre, «n’oubliez pas que je sors de prison,—une
-prison préventive, qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il
-m’arrivera pire. Cet homme est le diable.
-
-—Chut!...» protesta le public autour des deux causeurs.
-
-Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un violon éclata. Une voix
-magnifique de douleur dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant la
-mort. Puis ce furent des accents religieux, des clameurs de repentance
-et des éclats de colère divine. Mais tous ces êtres assemblés là
-n’étaient déchirés que par les notes où pleurait le regret de passer si
-vite et de disparaître.
-
-Dans un silence, un assistant toucha légèrement le prince de Villingen.
-
-—«Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître la famille... Qui donc
-est la dame toute en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la
-première place, du côté des femmes?»
-
-On voyait, en effet, une forme indistincte, tellement voilée de longs
-plis funèbres, que la curiosité générale s’était trouvée déçue, quand
-elle avait discrètement glissé de sa voiture jusque-là.
-
-—«C’est mademoiselle de Valcor,» dit sèchement l’interpellé.
-
-—«La fille du marquis et de la marquise?
-
-—Oui.
-
-—On la dit si belle!»
-
-Gairlance de Villingen tourna le dos.
-
-Des tintements de clochette vibraient. Les femmes s’agenouillèrent
-toutes, tandis que les hommes se levaient, baissant le menton, l’air
-condescendant et contraint.
-
-Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux à l’élévation.
-Quelques-uns égrenaient des chapelets. A ces détails seuls, on
-eût constaté une majorité appartenant à la noblesse catholique et
-réactionnaire.
-
-Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à l’heure par son
-compagnon, chuchota:
-
-—«Quelle absurdité de dire: «Cet homme «est le diable!» Je l’ai tenu à
-la pointe de mon épée, et si j’avais voulu...
-
-—Vous auriez percé son corps, qui est peut-être de chair et de sang,»
-riposta Escaldas, très bas. «Mais son âme est infernale. Songez qu’il
-m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite sur un papier
-fabriqué il y a dix-huit mois, alors que je l’avais vue, cette lettre,
-que je l’avais tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que je l’ai
-reçue d’un témoin qui la connaissait depuis vingt. Et c’était la
-même... Et ce témoin est mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il
-n’y ait pas d’intervention diabolique dans cette damnée affaire!»
-
-La voix s’éleva un peu dans l’animation de la dernière phrase. De
-nouveau, ceux qui les entouraient manifestèrent leur mécontentement.
-
-On s’étonnait de ces deux hommes, si peu faits, d’après l’apparence,
-pour frayer ensemble, et qui semblaient apporter là des préoccupations
-singulièrement profanes.
-
-Mais le susurrement d’autres conversations particulières montait de
-divers points de l’église dès que les orgues se taisaient. Ce troublant
-procès Valcor avait mis en jeu tant de passions! Dans ce lieu sacré
-même, et devant un cercueil, elles s’agitaient, se heurtaient.
-
-Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant à droite, puis
-s’inclinant à gauche, engageait, par une mimique muette, les membres de
-la famille à poursuivre la mise en scène funéraire.
-
-Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un geste respectueux, mais
-impassible, traça dans l’air une croix devant le monceau de fleurs où
-se cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet consacré.
-Micheline le souleva d’une main défaillante. Sous son voile de crêpe,
-on ne distinguait pas ses larmes. Mais toute sa personne souple,
-svelte, aux lignes mouvantes et expressives, semblait chancelante et
-écrasée de désespoir.
-
-Le défilé commençait. La _Marche funèbre_ de Chopin exhalait ses
-magnifiques et effrayants soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des
-entrailles humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle.
-
-Le prince de Villingen et son compagnon se hâtèrent vers la sortie.
-
-Sous le porche, n’osant, ne pouvant entrer, mais, absorbant des yeux et
-des oreilles tout ce qui s’exhalait hors de cette nef endeuillée, avec
-les lueurs des cierges contre les noires tentures et la voix poignante
-des violons, une jeune femme se tenait. C’était la jolie ouvrière,
-portant un bébé dans ses bras, qui, tout à l’heure, dans la rue du Bac,
-avait éveillé l’observation malicieuse d’un gamin.
-
-Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit, hésita, puis fit
-deux pas vers elle, le visage contracté.
-
-—«Bertrande, que fais-tu là?» dit-il durement.
-
-Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui ses grands yeux clairs,
-dont les prunelles glauques scintillaient comme de l’eau traversée de
-soleil.
-
-—«Ce que je fais, Gilbert? Que vous importe? Est-ce que je compte
-pour vous? Et cet enfant... _notre_ enfant... est-ce qu’il compte
-davantage?...
-
-—Comment?... Un esclandre!...» s’écria-t-il.
-
-—«Non, non, ne craignez pas cela,» répliqua-t-elle, baissant davantage
-sa voix très douce, et reculant avec une sorte de farouche dignité.
-
-Sa grâce touchante calma l’égoïste méfiance du jeune homme.
-
-—«Viens... Je voudrais te dire deux mots,» reprit-il moins rudement.
-Et il ajouta:—«Escaldas, ne me quittez pas,» en se tournant vers ce
-compagnon à figure exotique et à tournure vulgaire, qui formait avec
-lui un si frappant disparate.
-
-Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain qui sortait de l’église.
-Parvenus à l’écart, Gilbert dit à celle qu’il avait appelée Bertrande:
-
-—«Il te faut pourtant choisir?. Es-tu, ou n’es-tu pas avec mes ennemis?
-
-—Vos ennemis!...
-
-—Oui. J’en ai assez de t’apercevoir ainsi de temps à autre, comme un
-reproche vivant. Ton premier mot pour moi, tout à l’heure, c’était
-une accusation. De quoi te plains-tu?... Je ne t’abandonnerai pas, je
-n’abandonnerai pas l’enfant, si tu renonces à jouer ton double jeu. Et
-pourtant ce n’est pas moi qui peux vous rendre la vie heureuse. Je suis
-dans un enfer. Avec mon titre de prince et mes habits du bon faiseur,
-je suis plus bas que toi dans l’existence, ma pauvre Bertrande!»
-
-L’amertume de sa dernière phrase, le demi-attendrissement faisant
-fléchir sa voix, remuèrent le cœur qui l’aimait.
-
-—«Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne venez-vous pas à nous? Un peu
-d’amour, c’est tout ce que nous demandons de vous pour être heureux,
-mon petit Claude et moi.»
-
-Son geste tendit légèrement le bébé, qui, d’un gentil mouvement, tourna
-sa petite tête.
-
-Le prince vit un mignon visage, dont les traits commençaient à se
-débrouiller hors de l’ébauche incertaine des premiers mois, des yeux
-arrondis, que les prunelles sombres emplissaient presque entièrement,
-une bouchette rose, une boucle soyeuse et dorée, échappée de la
-capeline de laine.
-
-—«Il est gentil, ce mioche,» observa-t-il en souriant.
-
-Escaldas intervint, obséquieux et blagueur:
-
-—«Vous ne pouvez pas le renier. Il a déjà vos yeux. Il vous ressemblera.
-
-—Ce n’est pas ce qu’on vous demande,» dit le prince brusquement. «Si
-je vous ai enjoint de rester, Escaldas, c’est que je veux avoir une
-explication avec vous. Et je dois en avoir une avec Bertrande, qui se
-trouvera sans doute être la même.»
-
-La jeune femme regarda presque avec répulsion ce métis à figure
-olivâtre, à la barbe taillée en rectangle sous le menton, comme un
-rabat, ou comme celle de certains dieux égyptiens, et qui semblait
-avoir de la bile dans le blanc des yeux. Elle balbutia tout bas:
-
-—«J’aimerais mieux vous parler seule à seul, Gilbert.
-
-—J’ai besoin, ma chère, de te démontrer l’infamie des gens pour qui tu
-veux me trahir.»
-
-Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement profond se
-peignit sur son visage, qui eût été radieusement beau dans le bonheur
-et le bien-être, mais que la fatigue, les privations, les souffrances
-morales et physiques, fanaient déjà.
-
-A présent, le prince de Villingen fendait résolument la cohue. De temps
-à autre, il rendait des coups de chapeau, sans s’inquiéter si les gens
-de connaissance remarquaient la suite étrange que lui composaient José
-Escaldas et Bertrande. Sans doute, son expérience parisienne lui
-garantissait qu’on ne s’en apercevait même pas, aucun lieu n’étant,
-plus que la foule, propice pour égarer les curiosités. Les personnes
-marchant dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement de sa
-société.
-
-Un peu plus loin, il jeta un prudent regard circulaire, avant de se
-laisser rejoindre par ses deux compagnons, auprès d’un fiacre qu’il
-venait d’arrêter, et dans lequel il s’engouffra avec eux.
-
-Il avait donné l’adresse d’un restaurant de la rive droite. Bertrande,
-timidement, demanda:
-
-—«Vous ne venez donc pas chez moi?
-
-—Qu’y ferions-nous?» dit Gilbert.
-
-Il voulait s’épargner le spectacle de l’unique chambre, la constatation
-peut-être qu’il y manquait encore un meuble, un bibelot, un dernier
-débris du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait installé la
-petite dentellière, la sauvageonne des landes de Bretagne, la pauvre
-fille séduite, prise comme un jouet brillant, et devenue si encombrante
-par sa folie de maternité, d’honnêteté.
-
-Dire qu’elle aurait pu devenir une des reines du demi-monde, et qu’elle
-préférait bercer un poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet
-à dentelle! Elle refusait même les minces subsides de son amant, parce
-qu’elle n’était pas nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir, et
-qu’elle le savait. D’ailleurs n’était-il pas plus pauvre qu’elle-même
-de toutes les dettes et de tous les besoins qu’il avait.
-
-—«Qu’y ferions-nous, chez toi?» répéta le prince décavé, d’une voix
-presque mauvaise. Puis il se détendit un peu, dans un rire. «Il est
-plus d’une heure. J’ai faim. Je vais vous offrir à déjeuner. Est-ce que
-ce jeune homme ne nous fera pas des drames?» ajouta-t-il avec un coup
-de menton vers le bébé.
-
-—«Mon Claudinet?» sourit Bertrande. «Il est si sage! Vous me permettrez
-de lui donner d’abord son déjeuner, à lui,» ajouta-t-elle (avec une
-rougeur qui décela que ce déjeuner était en réserve dans son corsage).
-«Ensuite, on l’étendra sur un coussin quelconque, et il dormira tant
-qu’on voudra.»
-
-Ce programme fut rempli, dans le salon particulier où le prince de
-Villingen s’enferma avec ses invités bizarres.
-
-Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un poupon au maillot,
-singuliers convives, dont les garçons durent sourire en secret, sous
-leurs masques imperturbables et glabres. Mais, dans ce restaurant,
-comme dans les autres cabarets chics de la capitale, on connaissait
-l’espèce d’enfant terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux
-Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince de Villingen par Napoléon,
-après cette victoire fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant
-avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux, le fond brutal.
-Mais de telles dispositions ne paraissent d’héroïques vertus que
-lorsqu’elles trouvent un certain emploi. En temps de paix et de
-régularité sociale, elles font d’un homme, sans discipline intérieure
-suffisante pour les contrôler, le duelliste, le joueur, le viveur,
-qu’était le séducteur de Bertrande.
-
-De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille! Avec quelle joie
-tremblante elle s’asseyait à la même table que lui, pour cette
-intimité d’un repas commun qui semble un si doux fragment de rêve
-familial aux femmes sans foyer, nostalgiques des tendresses de «la
-maison». C’était la première fois,—depuis ce dîner dans un restaurant
-du boulevard, auquel assistait également Escaldas, et où elle avait été
-la cause involontaire d’une si terrifiante révélation. Que d’événements
-depuis lors!... La naissance de son petit Claude... Sa tentative de
-suicide... Les journées de douceur et de doute, sous le toit du marquis
-de Valcor... Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux hommes,
-ces deux êtres, tellement au-dessus d’elle, et en qui, pourtant,
-s’incarnait son humble destin, à qui, diversement, elle avait voué
-toute son âme, tout son amour,—face à face, dans une ivresse de haine,
-pour un combat meurtrier.
-
-Hélas! nulle réconciliation n’avait eu lieu. La lutte actuelle se
-poursuivait plus férocement encore que sur le matériel terrain de la
-rencontre. Elle en eut la preuve lorsque, enfin, Gilbert et Escaldas
-parlèrent, une fois les garçons congédiés, la porte close, les liqueurs
-et les cigares posés sur la table.
-
-Sur le divan du cabinet particulier dormait le petit Claude, sous la
-glace rayée d’inscriptions par les diamants des filles de plaisir.
-
-Bertrande ne se troublait pas du contraste entre cette innocence et le
-cadre vicieux. Elle ne savait pas. Fleur sauvage de la lande, n’ayant
-respiré depuis sa naissance que les souffles de l’Océan, elle avait
-suivi l’étoile néfaste, mais pure, de son amour. Elle ignorait le mal.
-Son chemin de détresse et de ruine l’avait conduite tout au bord de
-l’égout qui roule au bas-fond des grandes cités. Elle avait effleuré la
-souillure sans la voir, les yeux en haut.
-
-Tandis que ses deux compagnons allumaient leurs cigares, elle
-s’approcha du bébé, pour constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle
-écarta la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son mouchoir la
-moiteur du mignon visage.
-
-Le prince de Villingen se leva, vint se planter devant la couchette de
-cet ange, faite avec les coussins de la débauche. Il savait, lui. Un
-étrange et triste sourire flotta sous sa moustache brune.
-
-—«Il est beau, n’est-ce pas?» fit Bertrande.
-
-Beau... Le mot ne disait pas assez, malgré toute la fierté maternelle.
-L’enfant endormi était délicieux comme le _bambino_ que Raphaël met aux
-bras de ses madones. Et l’impression de cette grâce était plus forte
-que la beauté, parce que la vie, le malheur et le mystère de l’avenir
-sur un petit être, émeuvent encore plus que les prodiges de l’art.
-
-Gilbert se pencha, baisa le front, charmant sous les bouclettes
-fines,—des bouclettes de ce blond puéril, si chaud, qui va devenir brun.
-
-Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce jeune père, qui, par ce
-baiser, semblait reconnaître le fils qu’elle lui avait donné.
-
-Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès, l’air ailleurs.
-
-Mais le prince n’était pas homme à prolonger un attendrissement. Il
-revint à sa place, demanda du feu au Bolivien, lança quelques bouffées
-en silence, puis dit à Bertrande:
-
-—«Ma petite, écoute-moi bien. Je ne me refuse pas à rester ton ami et
-celui de cet enfant...»
-
-Elle eut un geste, au mot «ami», qui lui sembla si froid. Mais la
-présence d’un tiers arrêta sa protestation d’amoureuse.
-
-—«Beaucoup d’hommes, dans ma situation, n’en feraient pas autant,»
-continua Gilbert. «Combien se croient obligés de prendre au sérieux une
-amourette? Quand tu t’es sauvée de chez ta grand’mère pour me rejoindre
-à Brest...
-
-—Vous me l’aviez demandé,» s’écria-t-elle.
-
-—«Oui, pour une journée,» répliqua-t-il cruellement.
-
-Bertrande jeta un regard vers Escaldas.
-
-—«Par pitié... devant monsieur!...» balbutia-t-elle.
-
-—«Eh oui... pardon!» reprit Gilbert avec impatience. «Aussi bien ne
-s’agit-il pas de récriminations oiseuses. Je ne t’accuse de rien,
-Bertrande. Tu m’as aimé plus que je ne pouvais t’aimer moi-même... Ce
-n’est notre faute, ni à l’un ni à l’autre. Je reconnais volontiers ton
-désintéressement, ta discrétion. Tu as trouvé moyen de te suffire à
-toi-même, en faisant de la dentelle. Tu nourris bravement ton bébé...
-Tu ne m’as jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela t’aurait-il
-servi d’agir autrement? Je suis ruiné, archi-ruiné, ma pauvre fille.
-Tu ne sais pas ce que cela veut dire?... Le jeu m’a été fatal. Je
-me suis endetté pendant l’Affaire Valcor. Et maintenant que cette
-affaire paraît close à l’avantage de ton damné marquis, la meute de
-mes créanciers me hurle aux chausses. Je me trouve dans un effroyable
-pétrin.
-
-—Qu’espériez-vous donc tirer de cette affaire?» demanda-t-elle, la
-figure soudain durcie. «Vous n’êtes pas un parent du marquis. Vous ne
-pouviez avoir de droits sur son titre ou sa fortune, comme monsieur de
-Plesguen?
-
-Gairlance éclata d’un rire strident.
-
-—«Regardez-la,» cria-t-il à Escaldas. «Voyez ce que devient cette
-créature si soumise, si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle
-veut garder mon amour! Elle prétend ne pas appartenir à mes ennemis!
-
-—Mon Dieu!...» gémit Bertrande. «N’ai-je pas deviné la vérité? Ne
-sais-je pas que vous deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous
-parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer à son père un
-nom et des biens héréditaires qu’il croyait siens. Car il y croyait,
-lui... Il était de bonne foi, lui... Puisqu’il vient de se désister en
-découvrant un faux parmi les soi-disant preuves avec lesquelles on l’a
-tenté.»
-
-Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés, la face verdie,
-s’inclina vers sa maîtresse:
-
-—«Assez!...» rugit-il. «Qui les avait fournies, ces preuves? Moi,
-n’est-ce pas? Et Escaldas. Nous sommes des faussaires, alors? Je savais
-bien que c’était ton opinion... Je savais que tu me trahissais... Eh
-bien, soit!... va-t’en... Emporte ton mioche, et va-t’en!...»
-
-Sa violence atterra Bertrande. Elle tendit ses mains jointes, secouant
-la tête, comme pour nier, mais dans l’impossibilité d’articuler une
-parole.
-
-Escaldas mit une main sur le bras du prince, et, avec son accent à la
-fois zézayant et guttural, s’interposa:
-
-—«Voyons, voyons... Gairlance... que diable!... Un peu de liant...
-Comment voulez-vous qu’on s’explique?... Faut-il s’emporter pour des
-propos de femme jalouse?...
-
-—Oh! s’il n’y avait que la jalousie!...» grommela Gilbert.
-
-Bertrande se renversait sur le dossier de sa chaise, oppressée, sans
-souffle. Elle essaya de parler. De nouveau, le son mourut dans sa gorge.
-
-—«Ne la maltraitez pas,» fit le Bolivien. «Pensez que c’est une mère,
-qui nourrit.»
-
-Prenant une carafe, il versa de l’eau dans un verre, y jeta quelques
-gouttes du cognac, dont l’étiquette arborait une date plus ancienne que
-sincère, et poussant le breuvage vers la jeune femme:
-
-—«Buvez,» dit-il. «Et ne vous mettez pas dans cet état. Il est moins
-méchant qu’il n’en a l’air, votre prince.»
-
-Bertrande méprisait et redoutait cet homme. Elle le considérait comme
-un bas intrigant, comme l’artisan maudit de l’affreuse trame où elle se
-débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait de son bon mouvement et
-le remercia d’un faible sourire.
-
-Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en maîtrisant sa voix:
-
-—«Je sais bien, Bertrande, que ta position est douloureuse. Toutes
-ces preuves, que tu repousses, et dont quelques-unes—Escaldas va te
-les dire—sont pourtant de nature à te convaincre,—toi, plus que
-personne,—toutes ces preuves établissent que le marquis de Valcor, cet
-homme vers lequel une fascination t’attire, sur le chemin de qui tu
-t’es mise encore tout à l’heure, pour le contempler dans l’ostentation
-de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en scène, parmi la
-servilité des politiciens, le fanatisme d’une aristocratie décrépite et
-la stupeur des foules... oui, que cet éclatant marquis de Valcor, est
-l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis gradé infime dans la maistrance
-de l’Etat, disparu il y a une vingtaine d’années avec tout l’équipage
-du transport _le Triton_, fils aîné de Mathurine Gaël, du Conquet,
-et... ton père.
-
-—Comment serait-ce possible?» balbutia Bertrande.
-
-—«Tu le sais bien, comment ce serait possible. Bertrand Gaël, échappé
-du naufrage, aurait rejoint,—par hasard ou avec intention,—le marquis
-Renaud de Valcor, son jeune maître, son frère de lait,—son vrai frère
-peut-être,—car il y a eu plus d’un doux lien entre le château et la
-chaumière, depuis qu’existent sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des
-Valcor. Où était Renaud? En exploration dans les contrées sauvages et
-dangereuses de l’Amérique du Sud. Il y resta longtemps... Il y resta
-toujours... Il y est mort. Celui qui revint, c’était... l’autre.
-C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance, qui possédait ses
-secrets, qui l’avait étudié, confessé, dépouillé de sa personnalité
-morale pour la lui prendre,—avant de lui prendre la vie,—celui qui
-pouvait jouer son rôle, car il lui ressemblait de cette ressemblance
-célèbre à travers les siècles entre vos deux familles, de cette
-ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois, toi, Bertrande, pour
-l’orgueilleuse héritière, pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on peut
-s’y tromper, car celle-là, elle est bien de ton sang, elle est bien ta
-sœur.
-
-—Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas admettre cette fable?»
-demanda Bertrande. «Quel crime est-ce que je commets envers vous,
-Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce pas mon intérêt, au
-contraire?...
-
-—Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne ne te soupçonnera jamais
-d’agir par intérêt. Ce que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que
-tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour de moi en traîtresse,
-en espionne... C’est que, parmi tes caresses d’amour, tu cherches
-à surprendre mes secrets, pour aller les livrer à ce bandit, que
-j’exècre... que tu sais... oui, que tu sais ton père... et que tu veux
-préserver du châtiment dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi que tu
-fasses, je te le jure!»
-
-Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, dont les tentures
-sournoises et fanées n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques.
-
-Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure de femme, dont
-il sentait, sans la voir, la surhumaine pâleur, la contraction de
-suppliciée. Il entendit tout à coup la voix tremblante, qui murmurait:
-
-—«Je n’ai pas un cœur double ni perfide, Gilbert. Je t’aime. Pourquoi
-te trahirais-je?
-
-—Pour sauver cet homme!
-
-—Justice ne lui a-t-elle pas été rendue?
-
-—Ma justice, à moi, l’atteindra, sois tranquille.
-
-—Qu’avez-vous donc contre lui?
-
-—Je le hais.
-
-—Pourquoi?»
-
-Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert, enlaidit redoutablement
-sa séduisante figure.
-
-—«Il y a plus d’un compte à régler entre lui et moi. Ce serait trop
-long à te dire. Qu’il te suffise de savoir ceci: il me déplaît qu’un
-aventurier se pare d’un titre plus ancien dix fois que le mien, et se
-vautre dans l’or, quand moi, petit-fils du héros de Villingen, prince
-de l’Empire, je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir la
-société, et peut-être la vie, pour échapper à mes créanciers.
-
-—Vous aimeriez mieux leur échapper en épousant Françoise de
-Plesguen, que vous auriez fait reconnaître héritière de Valcor,» dit
-douloureusement Bertrande.
-
-—«Certes!» affirma le prince avec une cruauté et un cynisme que la
-malheureuse venait de provoquer.
-
-Elle se tut, à bout de souffrance.
-
-—«Tu vois bien,» reprit-il, un peu honteux, «que nos chemins sont
-trop divergents, ma pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre
-moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir, tes vœux, sont avec mes
-ennemis. Tu me traites tacitement de faussaire et de menteur, et tu
-sais que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout en repoussant
-avec horreur ce que j’affirme. Au fond, tu voudrais te persuader que
-c’est ton père, cet être superbe, qui passait devant toi dans une
-apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme celui-là, tu devrais
-mille fois le maudire. Ses énergies merveilleuses, qui pouvaient te
-mettre si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a fait servir
-à sa seule ambition, à sa cupidité, à son infernal orgueil. Ce bras si
-fort, où t’a-t-il laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue, dans le
-désespoir... sous les roues de sa voiture, où tu t’es précipitée pour
-qu’elle t’écrasât!
-
-—Taisez-vous!...» implora Bertrande.
-
-—«Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage avaient affaibli
-l’esprit, et qui est devenue folle après une apparition mystérieuse?
-N’a-t-elle pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari dans la
-lande,—ce mari qu’elle pleurait depuis des années, qu’on croyait mort.
-Il lui avait fait, assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il
-passé entre eux?... Elle l’avait vu, reconnu... Mais la scène fut
-si effroyable qu’elle en resta hébétée pour le reste de ses jours.
-Une hallucination, affirmait-on... Peu de temps après, le soi-disant
-marquis de Valcor réintégrait son manoir héréditaire.
-
-—Taisez-vous!...
-
-—Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu révélé? Que ton père portait
-au bras gauche, tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin
-d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence d’une Indienne,
-jadis esclave favorite du soi-disant Valcor, et qui avait surpris,
-pendant qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés d’habitude par
-un brassard...»
-
-—«Le marquis de Valcor les a?» interrogea la jeune femme en haletant.
-
-—«Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé au bras, dans notre
-duel? Pour le forcer à découvrir cette place de son corps, que nul,
-sauf son vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera pas, n’avait
-vue depuis vingt ans peut-être. (Exceptons sa femme, cette Laurence,
-morte aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.) Sais-tu,
-Bertrande, ce que les médecins, ce que mes témoins, ont aperçu dans la
-chair de ce bras traversée par mon épée?
-
-—Non,» fit-elle, près de s’évanouir.
-
-—«Une cicatrice... Une horrible cicatrice... trace d’une large
-brûlure... Il dit, lui, qu’il appliqua le fer rouge sur une plaie faite
-par une flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à laquelle il dut
-la vie. Je dis, moi, que cet homme doué d’une volonté infernale, eut
-le courage de brûler dans sa chair les signes tatoués qui criaient si
-dangereusement et si clairement son imposture.
-
-—Oh!
-
-—Mais il ne pensa pas à d’autres signes que la nature a mis là... Il
-ne pensa pas que jamais quelqu’un constaterait certains grains de
-beauté,—ah!... grains de fatalité, de justice,—et que quelqu’un d’autre
-en aurait gardé le souvenir. Ta grand’mère Mathurine, interrogée à
-l’improviste par Escaldas, avoua que son fils Bertrand portait, juste
-au-dessus de son tatouage, trois signes bruns en triangle. Ces trois
-signes, ils existent, au-dessus de l’équivoque cicatrice, sur le bras
-du marquis de Valcor.
-
-—Ma grand’mère!...» soupira Bertrande.
-
-L’image austère, mélancolique, de l’aïeule, se leva en elle. Ah!
-pauvre vieille, si ferme en son orgueil familial, l’âme raidie dans
-l’idée du devoir, malgré les pires détresses, comme elle devait
-souffrir! Sa faute, à elle, Bertrande, si atroce pour cette fin
-d’existence désolée, n’en serait donc pas le dernier tourment?
-
-—«Veux-tu d’autres preuves?» poursuivait Gilbert. «Veux-tu que je
-t’apprenne ceci: que cet homme, au cours de la scène furieuse qu’il est
-venu me faire, et dont résulta notre duel, m’a offert telle dot que
-j’exigerais pour t’épouser.
-
-—Est-ce possible?...
-
-—Non, ce ne serait pas possible, qu’un marquis de Valcor offrît de
-doter une petite ouvrière en dentelles, issue d’une famille de marins
-qu’il protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible, si cet homme
-ne tenait pas à toi par les liens que tu sais, s’il n’avait pas senti
-se tordre ses entrailles devant la déchéance de sa fille.»
-
-Bertrande cacha son visage dans ses mains.
-
-—«Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne pas demander pourquoi j’ai
-refusé. Si je pouvais faire de toi une princesse de Villingen, je
-n’attendrais pas qu’on me payât pour y consentir.»
-
-De nouveau, un silence tomba.
-
-La fumée du cigare d’Escaldas—Gilbert avait laissé éteindre le
-sien—imprégnait la pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr’ouvrir la
-fenêtre, donner un peu d’air. Car tous trois suffoquaient, et non pas
-seulement à cause des vapeurs du tabac.
-
-Bertrande se leva aussi. Elle rabattit sur la tête de l’enfant, qui
-dormait toujours, la capeline de laine.
-
-En se tournant, elle se trouva face à face avec Gilbert. Leurs yeux se
-rencontrèrent longuement.
-
-—«Je n’ai qu’à partir,» dit-elle.
-
-—«Ah!... Tu as choisi?
-
-—Que veux-tu dire?»
-
-Le tutoiement des heures d’amour revenait parfois à ses pauvres lèvres
-tremblantes.
-
-—«Je veux dire que tu es convaincue. Je t’ai persuadée que le marquis
-de Valcor est Bertrand Gaël, ton père. (Quel père!... Enfin!...) Tu
-prends parti pour lui, pour son effroyable imposture... Et alors tu
-sens qu’il ne peut plus rien y avoir de commun entre toi et moi. C’est
-un adieu.
-
-—Je ne te dirai jamais adieu de mon plein gré, Gilbert. Je t’aime.
-Partout où je serai avec ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu
-trouveras deux cœurs fidèles.»
-
-Il lui prit la main, remué.
-
-—«Ma pauvre petite!... Comme je t’ai fait du mal!...»
-
-Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui l’étouffaient. Ses yeux
-clairs, d’eau et de soleil, où palpitaient les reflets de la grève
-natale, s’enfonçaient dans les prunelles brunes de son séducteur,
-jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y porter cette certitude qu’elle
-préférait son amour, sa chute, sa détresse, le déchirement actuel de
-son cœur et de sa conscience, à une vie paisible qu’il n’aurait pas
-traversée.
-
-Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur tombé à l’intrigue pour une
-fin de lucre et d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que ce but
-lui échappait, cuirassé de méfiance et d’égoïsme, il reçut pourtant le
-doux choc. Il s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux.
-
-—«Bertrande...»
-
-Mais, tout à coup, les intonations roulantes d’Escaldas vibrèrent.
-
-—«Sapristi! On se sent vraiment de trop entre des amoureux. Dites donc,
-Gairlance, pourquoi diable m’avez-vous fait venir?»
-
-Le prince tressaillit et se retourna. C’était un avertissement.
-La présence de ce tiers devait empêcher les défaillances et les
-concessions.
-
-Pourtant, son intervention fut mal reçue.
-
-—«Libre à vous de vous en aller, mon cher.
-
-—Comment!» s’écria le Bolivien. «Mais nous avions à nous entendre...
-Depuis qu’ils m’ont relâché, nous n’avons pas pu...»
-
-Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à Bertrande:
-
-—«Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre Inca.»
-
-Il se vengeait par des railleries de son alliance avec l’équivoque
-individu. Ce titre «d’Inca», rappelant qu’une assez forte dose de sang
-indien coulait sous la peau bistrée du métis, jetait celui-ci hors de
-lui.
-
-Cette fois, l’injure fut pour peu de chose dans la fureur qui verdit la
-face et enténébra le regard d’Escaldas.
-
-—«En prison!...» rugit-il. «En prison préventive, pour faux!... Oui,
-mademoiselle...» (Un jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses,
-fit presque reculer la jeune femme, surprise). «Or, savez-vous qui
-est l’auteur de ce faux, dont on n’a pu me convaincre? C’est celui
-qui vous touche de si près... C’est le bandit que vous défendez parce
-que vous le savez votre père... quand vous devriez le renier à cause
-de cela même. Il nous a joués, le misérable!... Comment? je l’ignore.
-Mais je sais une chose, c’est que je me vengerai de lui... C’est que
-je reconstruirai patiemment l’édifice de conviction qu’il a fait
-crouler... J’ai encore de quoi le perdre... On verra bien... On verra...
-
-—Assez, Escaldas!» cria Gilbert.
-
-Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et le fait de tenir dans
-ses bras cette créature charmante, qu’il avait doublement désirée, pour
-elle-même et pour sa ressemblance avec une autre, réveillait un trouble
-mal éteint.
-
-Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, ne se calmait pas
-d’un mot.
-
-—«Un faux», répétait-il, «un faux! Cette pièce que j’ai vue il y a
-quatre ans, qu’on a cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait
-depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de lieues... Et qui se
-retrouve ici, écrite avec une encre presque fraîche, sur un papier dont
-le filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais c’est par là que
-je le repincerai, le démon!... Il a dû ravoir sa véritable lettre et y
-substituer l’autre. Un coup de génie! Mais il n’est pas tiré d’affaire
-pour ça, monsieur le marquis de Valcor. Je le tiens, moi!... oui,
-moi, Escaldas. Nous sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur de
-carton, matelot déserteur, assassin, voleur et faussaire!... Je lui
-intenterai un procès en diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il
-faudra bien retrouver l’homme qui a dépouillé le vieux Pabro, qui l’a
-tué, peut-être.»
-
-Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d’une
-réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l’amour avait
-été trop opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et
-les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des
-obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d’apprendre
-une chose dont il était à mille lieues de se douter: la proposition
-qu’avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune
-fille. Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si la somme se
-mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père
-supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique
-dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, puisqu’un duel s’en
-était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise
-de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du
-marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s’envolait, qui sait si
-l’on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme? Après
-tout, il l’aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l’enfant
-qu’elle lui avait donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper
-à la meute hurlante des créanciers...
-
-En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse
-étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut
-le dénouement de l’idylle. C’était, avec le désistement de Marc de
-Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l’Affaire
-Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre
-le marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même, avec un adversaire
-pareil, il n’y laissait pas sa peau.
-
-Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, avait terrifié Bertrande,
-semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle
-s’était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne
-suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle
-saisissait avidement chaque mot.
-
-Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que
-le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit,
-il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait
-quelquefois par familiarité dédaigneuse:
-
-—«Tu as fini?»
-
-L’autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules.
-
-—«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme, avec le même air de blague
-méprisante, «je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai invité
-pour m’aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir,
-au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs
-flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as pas besoin de nous
-attendre.
-
-—Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne que je voulais vous
-soumettre?...
-
-—Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux
-que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil
-Inca.»
-
-
-
-
-IV
-
-_CŒURS ALTIERS_
-
-
-JOSÉ Escaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui
-bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas
-aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs
-désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le
-parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.
-
-La marche le calma peu à peu.
-
-D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et
-finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il
-franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.
-
-De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il
-jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques
-indices de l’événement du matin. Mais il ne distingua même pas la
-grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps
-des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la
-foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne
-rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.
-
-Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la
-rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain
-l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux
-discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux
-attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient
-débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé
-de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache
-blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux
-mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui
-s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline
-revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait
-maintenu séparées leurs deux douleurs.
-
-«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en
-tournant sur ses talons.
-
-Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte
-cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des
-caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en
-formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.
-
-Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait de façades aux
-jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen,
-aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher,
-à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des
-commodités modernes.
-
-Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se
-trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour,
-à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui
-n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de
-l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant
-de drap vert.
-
-Une bonne vint ouvrir.
-
-—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»
-
-La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle
-n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter.
-
-—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de
-Plesguen?»
-
-Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut:
-
-—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.»
-
-Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.
-
-Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir
-une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.
-
-—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous
-défendre d’entrer.
-
-—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi. Vous ne savez pas de
-quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.
-
-La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la
-fin le désir de savoir fut le plus fort.
-
-—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à
-l’intention de la domestique.
-
-Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté
-reparut. M^{lle} de Plesguen introduisit le visiteur dans une petite
-pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet
-de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient
-une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment
-écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie
-commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée
-de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour,
-calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs
-noircis.
-
-La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison
-pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les
-coups de marteau résonnèrent plus sourds.
-
-—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide.
-
-Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse,
-qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau.
-Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce
-fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint
-plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement une
-beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait
-paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.
-
-Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la
-robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore
-cette physionomie éteinte.
-
-—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans
-que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua M^{lle} de
-Plesguen, avec une amertume rancunière.
-
-—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.
-
-—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin
-germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées.
-
-—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire
-insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père,
-dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu
-à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans
-doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission?
-
-—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...»
-
-Escaldas ricana.
-
-—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de
-honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...»
-
-Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.
-
-—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force
-impressionnante, «je ne puis vous faire des serments. Vous ne croiriez
-pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui
-n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une
-inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous
-croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que
-défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai
-que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer
-sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis
-de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme
-qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en
-apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais
-fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce
-n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»
-
-L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme
-en silence, puis elle eut un geste découragé.
-
-—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse
-lettre n’ait pas été fabriquée par vous...
-
-—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le
-Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.
-
-—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus
-affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques.
-Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le
-quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire.
-Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.
-
-—Raison de plus pour chercher la lumière.
-
-—Il ne peut croire que vous la déteniez.»
-
-Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis,
-changeant de ton, il reprit:
-
-—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu
-pour plaider la cause de votre intérêt.
-
-—Et quelle cause donc?
-
-—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»
-
-Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues
-pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son
-amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!
-
-—«Je vous en prie, monsieur!...»
-
-Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet
-Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de
-Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?
-
-—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une
-voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous
-pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise
-dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que
-vous?
-
-—Avec ma cousine Micheline.
-
-—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de
-l’aventurier. Que vous ai-je dit alors?
-
-—Que vous amèneriez le prince à mes pieds.
-
-—L’ai-je fait?
-
-—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite
-folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays
-lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien.
-Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai
-depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la
-vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce
-que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable
-héritière de Valcor.
-
-—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline
-que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille
-pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans
-amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez
-jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été
-l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais
-lancé.»
-
-Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion
-dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément,
-dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé
-par M^{lle} de Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à
-l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de
-vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les
-déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince
-était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour
-atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de
-Micheline.
-
-—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un
-accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous
-étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est
-couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi,
-qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi,
-recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce
-Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route.
-
-—Supprimé?...
-
-—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de
-nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de
-l’affaire.»
-
-La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase.
-Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en
-elle, Françoise murmura:
-
-—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique
-fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous
-voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre
-de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis
-les pieds chez nous.
-
-—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas.
-
-—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?
-
-—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à
-la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui,
-en un moment pareil, ne s’en formalisait pas. «Comment voulez-vous
-qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte
-sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est
-absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même
-désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je
-vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre
-commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on
-le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit
-au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit.
-Maintenant sa situation est inextricable.»
-
-M^{lle} de Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure,
-les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se
-douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour
-les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le
-jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces
-considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose.
-
-—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne
-peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette
-navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.
-
-—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît
-rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a
-un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même
-celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui
-vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère et de persévérance.
-Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale.
-
-—D’une rivale!...»
-
-La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu
-de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la
-convulsion des lèvres.
-
-—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de
-l’impression produite.
-
-—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise.
-
-Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui
-toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare
-valeur de cette créature d’exception?
-
-Escaldas eut un rire bref.
-
-—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa
-fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea
-un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?...
-J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle
-qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour
-ce qui est de l’autre...
-
-—Que voulez-vous dire?
-
-—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse,
-fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc
-de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant
-parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée
-Bertrande?...
-
-—Bertrande?» répéta M^{lle} de Plesguen en interrogeant ses souvenirs.
-«Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande
-Gaël?
-
-—Si, précisément.
-
-—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la
-marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du
-château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la
-tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite
-ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci
-trouvaient gênante.
-
-—Parbleu!
-
-—Comment?
-
-—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup
-de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions
-une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre
-que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père
-de cette petite fille?...
-
-—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est
-cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus
-depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et
-comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»
-
-—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave,»
-répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la
-catastrophe arriva.
-
-—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.
-
-—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, «ma rivale»?
-prononça hautainement Françoise qui, dans le drame où se jouait leur
-destinée, ne voyait que son amour.
-
-—Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle.
-Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi
-ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»
-
-Le pâle visage de M^{lle} de Plesguen s’incendia. Elle demeura une
-minute interdite. Puis elle dit, d’un ton méprisant:
-
-—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre? Qu’il ait
-répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir.
-Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé
-de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est
-assez, n’est-ce pas, monsieur.»
-
-Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la
-dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant
-maintien héréditaire.
-
-Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble.
-
-—«Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect
-jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une
-vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n’est pas
-seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une
-prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui.
-
-—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que
-vous me révélez?
-
-—Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut.
-Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci
-voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour faire de Bertrande une
-princesse de Villingen.
-
-—Il l’épouserait!» cria Françoise.
-
-Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi,
-d’indignation.
-
-—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme
-qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est
-belle, irréprochable—du moins pour lui—et, de plus, il y a un enfant.
-
-—Un enfant!» murmura M^{lle} de Plesguen.
-
-Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un
-égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat
-passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul.
-
-—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit un peu brutalement Escaldas,
-que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière
-nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une
-escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie
-de garçon. Les conséquences... c’est à vous d’empêcher qu’il ne
-s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat
-s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme
-un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une
-sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans
-l’esprit d’un être charmant, mais un peu léger, très friand de joies
-positives, tel que notre aimable prince?»
-
-Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le
-regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes
-d’une attention intense.
-
-C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir.
-Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des
-sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de
-son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante
-irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle
-écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée,
-saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de
-lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des
-décombres.
-
-Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du
-lendemain dépendaient d’elle seule, M^{lle} de Plesguen demanda, d’une
-voix aussi brisée que toute sa personne:
-
-—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.
-
-—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à
-reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés.
-Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute
-de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il
-le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez
-que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un
-gentilhomme la main d’une jeune femme que ce gentilhomme saurait
-rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort
-envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant
-à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre
-abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part...
-
-—D’autre part?» répéta Françoise haletante.
-
-—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent
-de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée.
-L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec
-des airs vraiment paternels.
-
-—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.
-
-De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait
-avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de
-volonté souveraine.
-
-Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait
-plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce
-n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes,
-mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce
-jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline,
-et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop
-privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor,
-traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées,
-les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le
-but avec la vaillance tenace d’une femme qui vise une triple conquête:
-revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout
-à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante
-sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant
-infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce
-que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il
-était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous
-le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que
-toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée
-au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se
-dégageait en elle d’un seul bond.
-
-—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince
-de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?
-
-—Comment? bien volontiers...» balbutia l’autre, démonté sans savoir
-pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée
-dans l’inaccessible.
-
-Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une
-intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains
-travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne
-les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule
-d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en
-bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des
-mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un
-cercueil?
-
-—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement Françoise, «qu’il doit
-épouser la mère de son enfant.
-
-—Vous n’y pensez pas!
-
-—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de Plesguen, je le lui
-conseille.»
-
-Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait
-mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir
-une fleur humide de rosée.
-
-—«Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous
-perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel
-monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit
-qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre
-amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.
-
-—L’honneur de mon père est intact.
-
-—Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion,
-après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre
-spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit
-vous-même.»
-
-Elle se tut. Le Bolivien reprit:
-
-—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez
-l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce
-à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa
-foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules
-quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite
-à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et
-votre désistement après la validation sensationnelle que vous savez,
-consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais
-ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre
-père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants
-abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un
-titre et une fortune.»
-
-Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise.
-Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?
-
-Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de
-l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader
-qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données
-psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait
-compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race:
-la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait
-avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus
-haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant
-ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là
-demeuraient indiscernables pour le métis.
-
-Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme
-bouleversée. M^{lle} de Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre.
-Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait
-Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant
-inconsciemment haussé le ton.
-
-Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait
-duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé
-moralement et physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache
-et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long
-visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là.
-Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit
-presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette
-physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même,
-y apparut.
-
-—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop
-suffoqué pour en prononcer un autre.
-
-—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant la main, «c’est moi qui ai
-fait entrer monsieur Escaldas.
-
-—Toi!»
-
-Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une
-intrusion grossière.
-
-—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.
-
-Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le
-fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque
-peu. D’un accent plus mesuré, il reprit:
-
-—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur.
-Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous
-accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence
-paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais
-troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que,
-vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par
-vos fallacieux mirages. Moi, je les avais repoussés avec dégoût.
-Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini
-là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous
-essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve
-jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit
-ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi
-qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit,
-mais non pas comme faussaire et comme votre complice.»
-
-José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la
-mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que
-celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour
-sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.
-
-Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur
-meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs,
-de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue.
-Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa
-peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces
-gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.
-
-«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert,
-un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin
-il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château
-de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été
-coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en
-épousant sa Bertrande, il n’aura pas le cœur, j’espère, de me laisser
-crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que
-je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer
-ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million
-que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y
-verrai, nom de D...!
-
-
-
-
-V
-
-_LES DEUX COUSINES_
-
-
-DEVANT le portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe
-attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied
-sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute
-et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et
-le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction,
-s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur.
-
-—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre
-vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une
-gouvernante.
-
-—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?
-
-—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.»
-
-Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes
-de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de
-violettes,—pâles violettes de Parme, aplaties et tassées en un disque
-odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres.
-A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif
-respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement
-l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.
-
-Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu
-de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les
-plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les
-entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin
-vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée
-avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies
-et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites
-chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des
-palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces
-plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont
-plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps
-fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs
-rameaux.
-
-Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus
-étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs
-de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.
-
-A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait
-être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par
-le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à
-clochetons, à colonnettes et à fenêtres ogivales, dans lesquelles
-brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large,
-entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait
-un aristocratique isolement.
-
-Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant
-ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et
-où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée.
-L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion
-profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait
-pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus
-persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait
-seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà
-s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis
-quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille
-glacée.
-
-—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la
-tombe,» dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à
-cette distance, le recueillement de l’étrangère.
-
-La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il
-plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que
-Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis,
-mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe:
-
-—«Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude?
-
-—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à Prosper qu’il peut promener
-les chevaux pendant un bon moment. Vous... attendez-moi à la grille.»
-
-Il s’éloignait. Elle le rappela:
-
-—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous
-apercevoir en sortant.»
-
-Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui
-venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude:
-
-«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»
-
-La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées
-à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle
-se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses
-mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un
-recueillement impossible à distraire.
-
-La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une
-élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil.
-Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans
-une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme
-l’avoine mûre, sous un toquet de velours.
-
-—«Françoise!» dit-elle.
-
-Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se
-tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse
-qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs,
-aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi.
-
-L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle
-montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu
-anormale peut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans
-l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste,
-étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.
-
-—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma
-mère... Toi qui l’as tuée!...»
-
-Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans
-l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration
-désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation.
-Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:
-
-—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à
-genoux et en larmes, je t’eusse chassée!
-
-—Un cimetière est à tout le monde,» dit M^{lle} de Plesguen en se
-relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devant _elle_,
-qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans
-le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.»
-
-Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et
-elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de
-choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus
-sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur
-dalle glacée.
-
-Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans
-une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de
-grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant
-à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen!
-Elles s’imaginaient être amies, alors, les deux cousines, grandies
-côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque
-revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir
-à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin.
-
-—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier
-jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi
-maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»
-
-Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans doute si coûteuses
-pour la saison,—qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas.
-Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles
-qu’on appelle en Provence du _safrano_, que Micheline vit alors, elle
-aussi, jonchant les marches devant le caveau.
-
-—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer,» dit
-Françoise, «pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre
-tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle?
-
-—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais ce lieu sacré, en y
-pénétrant.»
-
-Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. M^{lle} de Valcor semblait ne
-pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle
-accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si
-proche. Elle ajouta:
-
-—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime qui repose ici, c’est donc
-que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner,
-déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre.
-Quels ne doivent pas être tes remords, en effet!»
-
-Françoise de Plesguen répondit:
-
-—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou
-aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à
-me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur
-qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui
-vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les
-joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce
-monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor?...
-Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa
-mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.
-
-—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre.
-
-—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes
-que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me
-souviens.»
-
-Micheline eut un sourire amer.
-
-—«Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de
-se disculper, à ce compte-là.
-
-—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas.
-Je dis la vérité.
-
-—C’est assez. Va-t’en.
-
-—Soit! Adieu, Micheline.
-
-—Adieu.»
-
-Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de
-telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut
-s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de
-la frêle silhouette, qui se détournait maintenant, une telle ombre
-de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque
-doucement:
-
-—«Françoise!»
-
-La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours
-noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin.
-
-—«Que veux-tu?
-
-—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu
-n’essayais de l’être envers nous?
-
-—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache seulement que ton splendide
-domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton
-nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien
-changer à mon sort.
-
-—Comment?
-
-—Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire
-religieuse.
-
-—Toi, religieuse!...
-
-—Cela t’étonne.
-
-—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans!
-
-—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait? Je la hais
-maintenant, la vie.
-
-—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions
-criminelles?...
-
-—Oh!...» murmura M^{lle} de Plesguen avec une expression étrange.
-
-—«Tu crois peut-être encore à ton bon droit?
-
-—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré: je
-n’ai pas de remords.»
-
-Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un
-petit rire, un de ces rires qui font mal.
-
-—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... Si j’ai souhaité d’être une
-héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que
-j’aimais.
-
-—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir.
-Malheureuse!...
-
-—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités.
-J’aimais. J’ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de
-mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, je suis franche...
-
-—Eh bien?...
-
-—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour
-qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur,—mon pauvre
-père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte,—pendant
-ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui
-m’avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il
-commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait
-une jeune fille... Une jeune fille qu’il a rendue mère...»
-
-M^{lle} de Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec
-son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus
-strident cette fois:
-
-—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, cette fille... si, à son
-tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne
-de princesse.
-
-—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince de Villingen.
-
-—Lui-même,» fit ironiquement Françoise.
-
-Des images d’autrefois surgirent en M^{lle} de Valcor... Le bal qui
-avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans
-deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait
-conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis,
-et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite
-figure, contractée d’angoisse, de haine. Là, elle avait compris.
-
-—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je te plains de toute mon âme.
-
-—Tu me plains?
-
-—Oui.
-
-—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée?
-
-—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.
-
-—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère.»
-
-Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une châtelaine en acier
-noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de
-loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille
-du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et
-les lui rendit.
-
-—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle en ouvrant la porte de la
-petite chapelle.
-
-C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages
-naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles,
-d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendant que le
-printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans
-les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid.
-Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre
-de Venise irisé d’or:
-
-—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.
-
-Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. Ses larmes jaillirent.
-Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et
-s’abîma dans une prière.
-
-M^{lle} de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis
-elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet
-de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec
-autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le
-boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie,
-contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous
-les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale
-s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle
-murmura: «Maman!...» Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi,
-mais dans l’intérieur de la chapelle.
-
-Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient
-dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui
-dit simplement:
-
-—«Merci.
-
-—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus,» dit gravement
-M^{lle} de Valcor. «Veux-tu accepter de moi un conseil?
-
-—Parle.
-
-—N’entre pas au couvent par désespoir, Françoise. Tu n’as pas la
-vocation. C’est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu
-n’as que vingt ans.»
-
-M^{lle} de Plesguen hocha la tête.
-
-—«Essaie de guérir.
-
-—Comment?
-
-—Par l’oubli.
-
-—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»
-
-Le beau visage se couvrit de rougeur.
-
-—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» dit hautainement M^{lle} de
-Valcor.
-
-—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement
-dire dans quel pays? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi,
-les Valcor...
-
-—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. «Est-ce pour cela que je
-t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?...»
-
-Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise.
-
-—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma
-pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»
-
-Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau:
-
-—«En son nom, à _elle_, je te le jure.»
-
-Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, M^{lle} de Valcor
-s’éloignait. Françoise la rappela.
-
-—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une
-ouvrière à qui ta famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas
-perdue de vue.
-
-—Qui donc?
-
-—Bertrande Gaël.»
-
-Micheline répéta ce nom avec étonnement.
-
-—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa
-grand’mère, au Conquet.
-
-—Tu me réponds cela de bonne foi?
-
-—Pourquoi veux-tu?...
-
-—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi,
-lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues
-de son automobile.
-
-—Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?...
-
-—L’année dernière. Aux Champs-Élysées.
-
-—Comment?... Bertrande a donc été à Paris?
-
-—Elle y est toujours.
-
-—Qui l’y a fait venir?
-
-—Le prince de Villingen.
-
-—Oh!...»
-
-Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et
-clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne
-prononçaient pas. La première demanda enfin:
-
-—«C’est elle?...
-
-—Oui.»
-
-Une pause haletante. Puis Micheline:
-
-—«Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette
-misérable?...
-
-—Ne me demande pas,» dit Françoise, «quel rôle elle a pu jouer entre
-le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de
-Villingen, son amant.»
-
-Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était
-si terrible.
-
-—«D’ailleurs,» ajouta M^{lle} de Plesguen, «je ne le vois pas moi-même
-clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre
-et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre
-Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute.»
-
-Si ferme et si fière que fût M^{lle} de Valcor, elle frissonna. Mais
-aussitôt:
-
-—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature?
-T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle?
-
-—Peux-tu le croire?
-
-—Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir
-contre nous?
-
-—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. J’ai
-désarmé. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?...
-
-—Alors?...
-
-—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, «je
-voudrais voir l’enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu?
-
-—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je ne comprends pas. Cependant,»
-ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je
-te le ferai parvenir.
-
-—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»
-
-M^{lle} de Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain
-le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter
-l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser
-impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce
-qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette
-bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave
-indolence de Micheline. Celle-ci la vit disparaître entre les tombes,
-fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus
-fragile de toute cette immutabilité.
-
-M^{lle} de Valcor revint lentement vers l’entrée principale du
-cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces
-marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent
-appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de
-cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux
-noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes,
-pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des
-fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure.
-Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait
-presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre
-avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur
-leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée
-cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités
-pacificatrices de M^{lle} de Plesguen ne pouvaient être mises en doute.
-
-«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.
-
-Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose,
-entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de
-ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce
-possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose
-d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son
-âme s’insurgeait contre un tel supplice!... N’était-ce pas celui dont
-sa mère était morte?...
-
-Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser.
-Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur.
-Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il
-lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait,
-quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni
-la foi.
-
-Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles
-méchants.
-
-Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré
-cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse
-expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que
-des paroles corrodées d’amertume.
-
-Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à
-travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait,
-isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur
-le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères
-à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un
-fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi
-ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la
-violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine
-entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les
-masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des
-palais, des flèches, des tours.
-
-La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du cocher, la porte
-haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On
-s’arrêtait devant le perron.
-
-—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre.
-
-—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du
-Palais Bourbon.»
-
-«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa la jeune fille.
-
-Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre,
-qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de
-ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put
-s’empêcher de murmurer:
-
-—«Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir,
-même à la maison!
-
-—Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de
-monsieur le marquis,» dit la camériste. «Ce n’est pas le costume qui
-fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil.»
-
-Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé
-dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud
-de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la
-beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux.
-
-—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi,» lui avait-il
-dit. «Tu te marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur
-de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en
-saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc, quand nous sommes
-tous deux seuls chez nous.»
-
-Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon.
-
-Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle
-aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames
-de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient
-encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe,
-timbrée du Conquet, attira son attention.
-
-Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main
-peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature:
-«_Mathurine Gaël_.»
-
-C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure
-d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste
-comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la
-mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait.
-
-Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait
-cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un
-peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la
-petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait:
-
-—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères
-dans la vie, n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas,
-sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête.»
-
-«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa Micheline.
-
-Voici quelle était l’épître:
-
- «_Mademoiselle_,
-
- «_Vous avez perdu votre mère. Rien au monde ne la remplacera pour
- vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre
- douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui
- voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas
- repousser les miennes._
-
- «_Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien
- d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse
- encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous
- vous en souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, car Dieu lui a
- aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée._
-
- «_Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle
- devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au
- fond de l’abîme._
-
- «_J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande
- pourrait encore être sauvée._
-
- «_Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière
- y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en
- vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien
- humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se
- croisant sur votre front._
-
- «MATHURINE GAËL.»
-
-M^{lle} de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de
-solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté.
-Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femme de condition
-infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au
-moins du dévouement.
-
-La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la
-bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et
-c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui
-assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle,
-Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque
-illusion sur le prestige des cheveux blancs.
-
-Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille.
-Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas
-de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme,
-qu’elle jugeait emphatique et ambiguë.
-
-Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait
-même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se
-serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir.
-
-«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures
-sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!»
-
-Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle
-crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une
-fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de
-l’automobile.
-
-Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour
-à la maison.
-
-
-
-
-VI
-
-_UNE NUIT D’HIVER_
-
-
-DANS son empressement à rencontrer son père, à voir sa figure
-énergique, à dissiper auprès de lui les vagues inquiétudes dont elle
-sentait l’étreinte, Micheline gagna le cabinet de M. de Valcor sans
-faire prévenir celui-ci. S’il n’y était pas encore, il y viendrait en
-quittant sa chambre, après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci,
-au moment où allait sonner le dîner, elle ne le dérangerait pas. C’est
-pourquoi elle négligea de lui faire demander, comme d’habitude, s’il
-était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au lieu de passer par
-le palier, elle traversa la bibliothèque et le fumoir, puis ouvrit une
-porte intérieure donnant sur le cabinet du marquis.
-
-Un son de voix la cloua derrière une portière qu’elle allait écarter.
-Son père disait:
-
-—«Ne vous ai-je pas défendu de mettre les pieds ici? A quoi cela vous
-avance-t-il? Vous y risquez autant que moi.»
-
-Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles lui causèrent un choc
-pénible. A tout autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention. Tant
-de gens gravitaient autour du puissant maître de la Valcorie lointaine,
-du député de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant d’âmes
-et tant d’intérêts! Il avait à parler tant de langages, depuis les
-courtoises formules de la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires.
-Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait se rapporter à tant
-de complications incompréhensibles pour une jeune fille! Mais, depuis
-l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée d’équivoques. Et
-voici que le mauvais sortilège continuait d’opérer. L’intonation de son
-père lui parut aussi étrange que les paroles. Frissonnante, elle fit ce
-que, de sa vie, elle n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à
-l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer.
-
-L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le marquis de Valcor, lui fit
-peur.
-
-C’était un gaillard à visage et à costume faubouriens, un bellâtre
-vulgaire et avantageux, roux de cheveux comme de moustache, le menton
-rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux petits sous le front bas,
-la taille haute, souple, de musculature redoutable, un de ces fauves
-de barrière comme justement M^{lle} de Valcor en avait entrevu ces
-jours-ci, par les glaces de son coupé, dans les quartiers excentriques,
-autour du Père-Lachaise.
-
-—«Excusez-moi... Ça pressait, monsieur le marquis,» répliqua ce
-singulier visiteur. «Je vous dis qu’ils sont sur la voie. Quand ils
-m’auront fait coffrer, vous serez empêtré encore plus que Bibi, s’pas?
-
-—Taisez-vous,» dit M. de Valcor. «Partez, j’irai rue de Ravignan.
-Disons... ce soir, à onze heures.
-
-—Faites pas ça. Ils connaissent la cambuse. La môme a ramené l’autre
-jour un bonhomme en pain d’épices, un type fouinard, qui lui a posé un
-tas de questions. Elle a dû jaspiner, la mâtine!... Je lui ai flanqué
-une râclée, mais... trop tard. Un mouchard, sûrement, ce pistolet-là.
-Dame! Elle ne reçoit pas tous les jours des ambassadeurs. C’est le
-métier qui veut ça.»
-
-Derrière la porte, Micheline tremblait comme la feuille. Elle ne
-pouvait comprendre l’abomination des paroles. Mais avec quelle
-audacieuse familiarité l’inquiétant personnage s’adressait au marquis.
-L’expression insolente et gouailleuse de ce drôle lui faisait un effet
-plus sinistre que si les murailles eussent oscillé.
-
-Le timbre extérieur de l’hôtel vibra.
-
-Cette brusque sonorité rappela Micheline au sentiment de sa situation.
-Elle, M^{lle} de Valcor, aux écoutes derrière une porte, comme une
-servante curieuse! Une révolte la redressa. Elle s’enfuit, rentra dans
-son boudoir.
-
-Plus d’un quart d’heure s’écoula sans qu’elle parvînt à démêler ce
-qu’elle éprouvait. Deux fois encore elle entendit les sonneries
-annonçant des visiteurs. Puis on frappa chez elle. Un domestique parut.
-
-—«Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle qu’il y a trois de ses
-amis à dîner.
-
-—Comment?...»
-
-Elle allait s’écrier: «Dans notre deuil!» Mais elle retint le
-commentaire devant le valet.
-
-Celui-ci reprit:
-
-—«Monsieur le comte de Prézarches, l’ancien ministre, monsieur
-Raymond Varouze, président de la Cour de cassation, et le cousin de
-Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon-Tanis.
-
-—Priez monsieur le marquis de m’excuser. Dites-lui que je suis
-souffrante, que je ne descendrai pas.»
-
-Le domestique s’inclina, disparut.
-
-Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez sa fille.
-
-Quand elle le vit, elle se dressa, courut d’un élan se jeter dans ses
-bras. Il la sentit trembler—elle, sa Micheline, altière et forte comme
-lui-même.
-
-—«Ma chérie!... qu’as-tu?...
-
-—Père!... si vous saviez!... J’avais tant à vous dire! J’avais tant
-besoin d’être seule avec vous!
-
-—Tu m’en veux d’avoir demandé à Prézarches et à Varouze de dîner avec
-nous?... C’est la politique, mon enfant. Je dois avoir ces gens-là dans
-la main. Eux et moi, nous aurons à causer, aux cigares.
-
-—Et mon cousin?
-
-—Amaury?... Il ne compte pas.
-
-—Vous savez bien qu’il me fait la cour?
-
-—Eh! eh!...
-
-—Oh! père. Ne dites pas que vous souhaitez de me voir sa femme.
-
-—Pourquoi non?
-
-—Vous savez bien que mon cœur s’est donné.
-
-—Au petit de Ferneuse. Hélas!...»
-
-Un nuage passa sur le front du marquis. Il écarta sa fille, marcha
-par la chambre. Malgré l’heure soucieuse, elle eut une palpitation de
-fierté en contemplant ce père qu’elle adorait, et qui lui parut de si
-haute allure dans sa simple jaquette noire, gardée pour bien marquer
-l’intimité du repas.
-
-Il redressa vers elle son visage de fine énergie, aux yeux bleu sombre,
-attirants et profonds.
-
-—«Il ne s’agit pas de ton mariage. Et tu ne vas pas me dire que tu as
-peur d’un flirt.
-
-—Un flirt!...» s’écria-t-elle en se raidissant. «Moins de deux mois
-après avoir enseveli ma mère.»
-
-M. de Valcor contint à peine un geste d’impatience.
-
-—«Voyons, fillette... Pas de grands mots! Que penses-tu donc que je
-prémédite? Seigneur! Amaury est de la famille. J’ai prié deux amis
-intimes de venir causer avec moi, parce que nous n’avions que ce
-moment. Si tu trouves que c’est manquer à la mémoire de ta mère, nous
-serons d’avis différents pour la première fois.»
-
-Il parlait d’un ton ennuyé. Mais il ajouta plus sèchement:
-
-—«Si tu ne viens pas à table, je jugerai que tu veux me donner une
-leçon. Et, je t’en avertis, je ne les tolère pas.»
-
-Micheline réfléchit une seconde et dit:
-
-—«Père, à quelle heure ces messieurs s’en iront-ils? Je vous répète que
-j’ai des choses très graves à vous communiquer. Pourrez-vous m’entendre
-ce soir?»
-
-Une extrême contrariété se peignit sur la figure de Renaud.
-
-—«Non,» répondit-il. «J’ai à sortir.»
-
-Sa fille eut un cri:
-
-—«Oh! père, n’y allez pas! J’ai peur!
-
-—Tu as peur?... De quoi as-tu peur?» dit-il en marchant vers elle,
-stupéfait.
-
-Elle murmura:
-
-—«N’y allez pas!... Je vous en prie, n’y allez pas!
-
-—Mais, où donc?» fit-il, presque avec violence.
-
-Comme elle le regardait, fixement, sans répondre, il reprit, d’un ton
-très bas, empreint de sa volonté terrible:
-
-—«Ma petite fille, assez! n’est-ce pas? De telles explications sont
-hors de propos lorsque nous avons des étrangers, chez nous, que mon
-absence étonne, sans doute. Nous reprendrons cela plus tard, dans la
-mesure qui me conviendra. Pour le moment, agis à ta guise.»
-
-Il la quitta.
-
-Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna sa femme de chambre.
-
-—«Ma robe de mousseline de soie noire et crêpe... Vite!»
-
-Un instant après elle paraissait au salon.
-
-Son père eut un mouvement lorsqu’il la vit entrer, toute en noir,
-avec son admirable visage d’une pâleur qui justifiait le prétexte de
-maladie, que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les grands yeux
-d’ombre, sous le front si blanc, avaient de longs rayons tristes, mais
-aucune langueur. Leur regard, même affligé, exprimait la fermeté de
-cette âme juvénile.
-
-On s’empressa.
-
-—«Ce n’est rien... Je vais mieux... Merci.»
-
-Puis, plus bas, à son cousin:
-
-—«Amaury, soyez gentil. Ne me forcez pas à parler ce soir. C’est la
-première fois qu’il y a quelqu’un à notre table depuis que maman n’est
-plus là... Ça me fait mal.»
-
-Celui à qui elle fit cette recommandation l’observa religieusement.
-C’était un joli jeune homme, n’ayant guère pour lui, avec son
-gracieux physique, qu’une fortune point trop écornée et son beau
-nom de Servon-Tanis. Il avait contre lui son cœur tendre et timide.
-Désespérément épris de Micheline, il n’eût point même osé, avec elle,
-ce flirt auquel M. de Valcor encourageait plaisamment sa fille.
-
-Le marquis ne le favorisait pas autrement d’ailleurs, s’étant dit
-seulement que si Micheline pouvait oublier Hervé de Ferneuse, elle
-s’épargnerait peut-être bien des souffrances. Puis il eût été heureux
-de la marier tôt, de faire d’elle une Servon-Tanis, comme sa mère.
-
-Dans la salle à manger, vaste et somptueuse, autour de la table au
-service sévère, sans fleurs, sans bougies, sous la seule lumière
-électrique tombant du plafond, le dîner fut dépourvu d’entrain.
-
-«Un vrai repas d’enterrement,» pensait ce vieux beau, le comte de
-Prézarches, dépité de ne pouvoir étaler une galanterie sénile devant
-l’adorable, mais trop sérieuse jeune fille, qui présidait en face de
-son père.
-
-Des pensées de convoitise, soigneusement dissimulées d’ailleurs,
-faisaient quelquefois baisser les paupières de Varouze, sur ses
-yeux trop noirs et trop flambants de Méridional, entre ses favoris
-déjà pointillés du givre de la cinquantaine. «Ah! quand elle sera
-mariée!...» se disait-il, vicieusement. «Surtout si elle épouse ce
-benêt de petit cousin, qui roule des yeux de carpe en lui versant de
-l’eau à côté de son verre!...»
-
-Il pouvait rire des mésaventures des maris, ce président de la Cour
-suprême, qui avait frôlé, lui, sans le savoir, la plus effroyable
-aventure de ce genre. Sa femme, cette Claire Varouze, dont la vie
-intime avec lui était un enfer, affolée de l’avoir trop aimé pour
-en tant souffrir, n’avait-elle pas noué une intrigue de hasard
-avec un inconnu? Et cet inconnu n’était-il pas ensuite arrêté sous
-l’inculpation d’assassinat et de vol. C’était ce fameux Michel Occana,
-convaincu d’avoir tué une femme galante pour la dépouiller, et
-soupçonné de crimes plus mystérieux, qui n’avait échappé à l’échafaud
-qu’en s’étranglant dans sa prison. Jamais on n’avait établi l’identité
-véritable de cet homme, dont M^{me} Varouze fût devenue la maîtresse
-s’il avait été arrêté seulement trois jours plus tard, et qui aurait
-pu crier le nom de cette mondaine aux assises, s’il n’avait été un
-chevaleresque bandit. Le juge d’instruction, non moins chevaleresque,
-avait rendu à la malheureuse ses lettres passionnées, au cours d’une
-scène atroce, où elle tourna contre elle-même un revolver, et d’où elle
-faillit sortir folle.
-
-Ce qui n’empêchait pas ce soir son mari, haut magistrat, de réputation
-intègre, assis à la table du marquis de Valcor, d’escompter les futurs
-déboires conjugaux de la fille de son hôte.
-
-En même temps, d’ailleurs, il prêtait à cet hôte une oreille attentive,
-cherchant à découvrir, embusqué sous les phrases ronflantes ou
-banales, le mot qui lui livrerait un peu de ce marquis cousu d’or,
-pétri d’orgueil et de génie, mais peut-être préoccupé de rendre à la
-magistrature de son pays quelques-uns de ces services dont on ne parle
-jamais et qu’on n’oublie pas.
-
-Justement Renaud parlait de ses immenses exploitations de caoutchouc.
-Il allait mettre la Valcorie en actions. Il commençait à trouver trop
-lourde la direction d’une telle entreprise, surtout de si loin. Puis il
-pouvait disparaître. Il ne voulait pas que son œuvre s’en ressentît.
-Donc sa décision était prise. Une Société allait être constituée.
-
-L’idée des actions prochainement émises, de leur hausse assurée dans
-l’avenir, des parts de fondateur, des situations dans le conseil
-d’administration, de tous ces flots d’or qui allaient couler,
-allumèrent les yeux fatigués, ternis, du vieux de Prézarches, les
-prunelles charbonneuses de Varouze. Tous deux, pour un instant,
-oublièrent la beauté de Micheline.
-
-Autour de la table glissaient les pas assourdis des domestiques en
-livrée de deuil. Une argenterie massive couvrait la nappe. Aux murs se
-déployait la sombre magnificence des tapisseries anciennes. Il y avait
-dans ce lieu comme une solennité de richesse.
-
-«Quel morceau à dévorer, si l’Affaire Valcor devait se rouvrir!...»
-pensa involontairement le président de la Cour de cassation. Mais il se
-hâta d’imposer silence en lui-même à cette voix indiscrète. Certaines
-choses ne sont pas bonnes à se dire, surtout quand on se sait capable
-de les faire.
-
-«Le gaillard a l’air pourtant rudement sûr de lui!» songea encore
-Varouze, en observant ce type extraordinaire, cet homme d’un attrait
-viril et superbe, digne de faire dédaigner la jeunesse par toutes les
-femmes, et d’une valeur intellectuelle si forte, avec un don d’autorité
-tellement irrésistible.
-
-—«Ne pensez-vous pas retourner en Amérique, mon cher Valcor?» demanda
-l’ancien ministre des Relations Industrielles.
-
-—«Mais si... peut-être... quand ma fille sera mariée,» répondit Renaud,
-qui venait de rencontrer le regard inquiet de Micheline.
-
-Sa phrase fit rougir Amaury de Servon-Tanis.
-
-Mais, comme les autres convives le questionnaient encore sur la
-Valcorie, voulaient lui faire préciser ses projets et ses plans, il eut
-un sourire.
-
-—«Oh! tout à l’heure, messieurs, au fumoir. Je n’ai pas habitué
-mademoiselle de Valcor à ces arides questions.»
-
-Ils s’excusèrent. Le repas s’achevait, d’ailleurs. On se leva. Le comte
-de Prézarches vint offrir son bras à la fille de la maison.
-
-Le café pris, tous montèrent au premier étage. Dans la bibliothèque,
-Micheline dit à leurs convives:
-
-—«Mon père va vous conduire savourer ses cigares. Je vais prendre congé
-de vous.
-
-—Nous ne vous reverrons pas, mademoiselle?»
-
-Malgré leurs regrets de convenance, ils se hâtèrent vers la pièce où
-l’on pourrait enfin parler sérieusement.
-
-—«Vous ne les suivez pas, Amaury?
-
-—Je préfère vous tenir compagnie, si vous le permettez, ma cousine.
-
-—Je le permets, bien entendu. Mais je vous serai reconnaissante de ne
-pas profiter de la permission. Je me sens très lasse.
-
-—Alors je me retire.
-
-—Allez retrouver ces messieurs.
-
-—Je les gênerais. Mon oncle me traite en enfant.»
-
-Un éclair de malice fit briller le charmant visage de M^{lle} de
-Valcor. Pas si enfant que cela, pour le marquis, puisqu’il lui
-donnerait volontiers sa fille. Amaury interpréta mal ce sourire.
-
-—«Vous vous moquez de moi, Micheline. Je vous semble ridicule.
-
-—Non, mon cher cousin. Ce qui rend les hommes ridicules, c’est la
-coquetterie des femmes. Or, je ne suis pas coquette avec vous,
-reconnaissez-le.
-
-—Hélas!
-
-—Ne soupirez pas pour moi. C’est inutile. Et cela me fait de la peine.
-
-—Vous ne voulez pas me laisser au moins un peu d’espoir?
-
-—Pas l’ombre, mon gentil cousin.
-
-—Eh bien, j’en garderai malgré vous.
-
-—Je vous l’interdis.
-
-—Qu’importe! Cela ne suffit pas de m’interdire l’espoir. Il faudrait
-m’en guérir. C’est moins facile.
-
-—Et si je le faisais?
-
-—Je vous en défie.»
-
-Il y avait de la mélancolie sous ce badinage. La loyauté de Micheline
-crut devoir une entière confiance à un sentiment qui risquait de
-devenir trop profond.
-
-—«Amaury, c’est à votre délicatesse que j’en appelle contre vous-même.
-Je vais vous révéler un secret que vous respecterez, qui vous empêchera
-de me reparler jamais comme tout à l’heure. Je suis fiancée.
-
-—Vous!... Fiancée!... Et à qui, grands dieux?...
-
-—A Hervé de Ferneuse.
-
-—Pourquoi n’est-ce pas officiel? Pourquoi ne le voit-on jamais ici?
-Qu’attendez-vous pour l’épouser?
-
-—Voilà bien des questions,» dit Micheline avec hauteur.
-
-—«Pardonnez-moi, ma cousine. Chez les Servon-Tanis, quand un homme a
-reçu l’engagement d’une jeune fille, le service seul de sa patrie, s’il
-est marin ou soldat, peut le tenir éloigné d’elle. Lorsque la jeune
-fille est telle que vous, pareil honneur supporte mal d’être tenu caché.
-
-—Chez les Servon-Tanis,» repartit Micheline âprement, «on n’a pas
-l’habitude des insinuations sournoises. Je le sais, car j’en suis.
-Veuillez donc parler ouvertement, mon cousin.
-
-—Alors, acceptez un conseil.
-
-—S’il est l’explication de vos paroles, soit.
-
-—Continuez à garder soigneusement par devers vous le secret que vous
-m’avez confié.
-
-—Celui de mes fiançailles?
-
-—Oui.
-
-—Pourquoi?
-
-—Le bruit en avait couru, il y a plus d’un an, à Valcor. Vous vous
-rappelez, le soir de votre fête?... Ce bal si brillant, si gai?... On
-chuchotait en vous voyant danser avec monsieur de Ferneuse. L’opinion,
-pourtant, se dérouta, parce que ce ne fut pas lui, mais le prince de
-Villingen qui conduisit avec vous le cotillon. Cette circonstance vous
-épargna plus tard de pénibles commentaires.
-
-—Je ne comprends pas, Amaury.
-
-—Voyons... Si l’on considérait Hervé de Ferneuse comme votre mari
-futur, quelle explication donner à sa retraite au moment des embarras
-qu’a traversés le marquis?»
-
-Pour la seconde fois de la journée, Micheline entendait ce
-raisonnement. Son amour pour l’absent compromettait son père. Qu’elle
-était douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence! Où était-il?
-que faisait-il, celui à qui elle avait donné sa vie? Est-ce qu’on
-finirait par la faire douter de ce cœur si sûr, et des serments
-prononcés sur la falaise, après l’escalade hardie, où le jeune homme
-lui apparaissait toujours, suspendu au roc ainsi qu’un oiseau sauvage,
-la bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont s’emplissait
-l’immensité du ciel et de la mer? La vision passa en elle, avec un
-souffle d’Océan. Sa gorge haleta. Puis elle entendit son cousin qui lui
-disait:
-
-—«Ah! Micheline... Vous quitter, si j’avais eu le bonheur d’être votre
-fiancé. Jamais!... Vous quitter dans l’épreuve... Vous quitter, même
-si l’univers entier vous avait accablée!... Jamais!... jamais!...
-vous dis-je. On s’est un moment détourné de mon oncle Valcor, dans ma
-famille. Ma grand’mère, la duchesse de Servon-Tanis, n’est revenue
-qu’après la validation par la Chambre. Je me rappelle qu’elle était
-avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit, quand on acclama
-votre père. Mais, pendant longtemps, elle s’est demandé qui elle avait
-introduit dans notre famille. Si vous aviez assisté à ses crises de
-terreur!... Moi, je défendais mon oncle contre elle. Au fond, cela
-m’était bien égal. Même abattu par ses ennemis, il m’eût trouvé à son
-côté. Je ne sais si une affreuse impulsion égoïste ne me portait pas
-à souhaiter sa ruine. Oui, c’est abominable, n’est-ce pas? Mais ainsi
-j’eusse été seul à vous défendre, seul à vous sauver, à vous aimer...
-Je n’aurais pas disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé de
-Ferneuse. Ah! Micheline, qu’est-ce que je dis?... Je ne sais plus... Je
-suis fou!...»
-
-Le jeune homme s’abattit sur une chaise et couvrit son front de ses
-mains.
-
-Dans la grande bibliothèque, où tous deux se tenaient, un silence se
-fit. L’hôtel paisible, au fond de sa cour, à distance de la rue, avec
-ses murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une paix profonde.
-Paix des chambres soyeuses, emplie de calme lumière ou de nuit fragile,
-suivant le jeu des boutons électriques,—mais non point paix des âmes.
-A côté, dans le fumoir, les fauves intérêts s’épiaient, se mesuraient,
-parmi les sourires et la fumée des cigares, comme des bêtes rivales
-dans une jungle fleurie. Ici, l’amour broyait aussi ses proies.
-
-Micheline regardait les cheveux châtains, divisés par une raie fine,
-au-dessus des deux mains longues, presque féminines d’élégance, dans
-lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n’en voulait pas à son
-cousin. Il lui était trop indifférent. Par loyauté, pour lui éviter
-des tourments vains, elle lui avait déclaré qu’elle ne s’appartenait
-plus. Tout ce qu’il avait dit ensuite ne pouvait faire qu’il prît à ses
-yeux de l’importance. Il ne gardait même plus celle que sa pitié, tout
-à l’heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de choses en elle.
-Micheline ne souhaitait que d’être seule pour y penser, à ces choses
-d’inquiétude, à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice et de
-tendresse.
-
-—«Amaury,» prononça-t-elle, «je ne vous tiendrai pas compte des
-extravagances que vous venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de
-Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations que vous
-dictent la jalousie et le dépit. Mais c’est la dernière fois que vous
-aurez l’occasion de les énoncer en ma présence. Retirez-vous.»
-
-Il leva un visage blême, des yeux mouillés de larmes.
-
-—«Vous me chassez?
-
-—Je ne vous chasse pas. Je vous prie de me quitter ce soir, et de ne
-plus chercher à me parler en tête à tête. Vous n’y réussiriez point.»
-
-Puis, comme il restait devant elle, hébété, éperdu:
-
-—«Allons, mon petit cousin, allons... Au revoir!» lui dit-elle, comme
-en congédiant un enfant,—l’enfant qu’il s’était plaint d’être pour son
-oncle, et qu’il était bien davantage pour elle.
-
-Il voulut se précipiter, pour au moins lui baiser la main. Mais,
-avant qu’il en ait eu la présence d’esprit, elle avait déjà disparu,
-refermant la porte qui donnait sur son petit salon.
-
-Quand elle fut seule, M^{lle} de Valcor sentit tourbillonner en
-elle-même toutes les émotions de cette journée. Leurs ondes mouvantes
-se mêlaient. L’image dont s’était accompagnée l’une s’emplissait
-du frémissement de l’autre. Ainsi, elle se trouvait en pensée dans
-le cimetière blanc, et c’était le souvenir d’Hervé qui lui faisait
-défaillir le cœur. Où était-il?... Où était-il?... Pourquoi ce long,
-cet inexplicable silence?... Ne pouvait-il, au moins, lui faire
-transmettre de ses nouvelles par sa mère? Mais M^{me} de Ferneuse aussi
-avait disparu de leur existence.
-
-Soudain, Micheline tressaillit. Elle revoyait, en un éclair, cet
-individu répugnant qui parlait à son père sur un pied d’égalité,
-avec plus d’aisance qu’un Luc de Prézarches ou un Raymond Varouze.
-A son père, si prompt à marquer aux gens leurs distances! C’était
-ce personnage louche qu’un Renaud de Valcor irait retrouver cette
-nuit! Car elle avait entendu le rendez-vous,—sauf l’endroit, que la
-prudence du drôle modifiait. Un piège, sans doute! Son père courait
-un danger. Il n’irait pas!... Non, il n’irait pas! Elle s’attacherait
-à lui, avouerait son indiscrétion, ce qu’elle avait surpris, elle le
-supplierait... Il faudrait bien qu’il la rassurât ou qu’il restât!
-
-M^{lle} de Valcor toucha une sonnerie.
-
-—«Dites qu’on me prévienne aussitôt que ces messieurs seront partis.
-Aussitôt, n’est-ce pas?
-
-—Bien, mademoiselle,» répondit la femme de chambre.
-
-Une heure plus tard, elle crut entendre battre la grande porte de la
-rue. La camériste revint.
-
-—«Ces messieurs viennent de s’en aller.
-
-—Ah!... Mon père est seul. Où est-il?
-
-—Monsieur le marquis est sorti également.
-
-—Comment, sorti?
-
-—Oui, mademoiselle.
-
-—Avec ses amis?
-
-—Avec ces messieurs, oui, mademoiselle.
-
-—Je n’ai pas entendu de voiture.
-
-—Monsieur le marquis est parti à pied.
-
-—Bien.
-
-—Mademoiselle ne veut pas encore se mettre au lit?
-
-—Je vous sonnerai. Allez.»
-
-Micheline était résolue à rester debout jusqu’au retour de son père,
-pour lui demander un entretien, à quelque heure de la nuit que ce fût.
-
-«S’il rentre...!» pensait-elle avec les tressaillements d’une
-inquiétude qui craignait tout sans savoir au juste quoi.
-
-Bientôt la diversité de ses préoccupations se fondit dans cette peur
-irraisonnée, torturante.
-
-Craignait-elle un guet-apens tendu à son père par des malfaiteurs?
-Craignait-elle davantage une alliance de mystère, de scélératesse,
-entre ce père, qu’elle mettait si haut jusque-là, et des êtres pareils
-à celui dont elle avait entrevu tout à l’heure la figure de gredin,
-dans le cabinet même du marquis de Valcor? Elle ne définissait pas ce
-qui la faisait trembler. Ses nerfs se nouaient d’angoisse. Le silence
-lui faisait mal. Et les vagues bruits, soulevés lointainement dans le
-vaste hôtel, lui faisaient plus mal encore.
-
-Vers minuit, elle fit venir dans son petit salon Firmin, le vieux valet
-de chambre du marquis, l’homme qui passait, à tort ou à raison, pour
-posséder quelque grave secret de son maître.
-
-—«Mon père ne vous a pas prévenu de l’heure où il rentrerait, Firmin?
-
-—Non, mademoiselle. Mais ce ne sera pas très tôt, car monsieur le
-marquis m’a défendu de l’attendre.»
-
-Elle se tut, ne voulant pas éveiller les commentaires, en trahissant un
-état d’esprit que rien, peut-être, ne justifiait.
-
-—«Mademoiselle ne compte pas veiller jusqu’au retour de monsieur le
-marquis?» demanda l’ancien serviteur avec une familiarité respectueuse,
-permise à lui seul.
-
-—«Je ne sais... Cela se peut. J’ai quelque chose d’urgent à lui
-communiquer.
-
-—Oh! mademoiselle...» dit le vieil homme. «Que Mademoiselle m’excuse...
-si j’ose faire une réflexion... Mais cela pourrait contrarier... gêner
-Monsieur. Que Mademoiselle réfléchisse.
-
-—Assez, Firmin. Je ne vous demande pas votre avis. Bonsoir!» dit
-sèchement Micheline, froissée, sans toutefois comprendre la pensée du
-valet.
-
-Un instant après, elle congédiait également sa femme de chambre.
-
-Tout s’endormit.
-
-Micheline, en s’approchant d’une croisée, vit qu’il neigeait. La nuit
-de la cour s’éclairait d’un reflet pâle. Elle distingua les flocons qui
-dansaient dans un rayon, venu du vestibule, où l’électricité veillait
-avec elle, pour le retour du maître.
-
-Renaud de Valcor rentra entre deux et trois heures du matin. Micheline
-entendit sa voix, dans le profond silence ouaté de neige, tandis qu’il
-criait au concierge:
-
-—«C’est moi, Hilaire, ne bougez pas.»
-
-Elle sortit sur le palier, comme il gravissait la dernière marche de
-l’étage.
-
-Il eut un recul à son apparition, puis s’écria, d’une voix de colère
-qu’elle n’avait jamais entendue:
-
-—«Micheline!... Es-tu folle?
-
-—Père... J’étais inquiète.
-
-—Dis que tu étais curieuse. C’est indigne de toi. Rentre.»
-
-Pour mieux l’accueillir, et non pas dans cette curiosité qu’il lui
-supposait, elle tourna un commutateur. L’électricité jaillit juste en
-face de lui. Et alors sa fille vit son effrayante pâleur, l’étrange
-expression de ses yeux, le vieillissement de ses traits, la boue
-souillant ses chaussures et dont il était éclaboussé jusque sur sa
-pelisse, l’humidité ternissant l’éclat soyeux de son haut-de-forme.
-Elle ne put retenir un cri.
-
-Il la saisit par le bras, la poussa dans l’intérieur du boudoir d’où
-elle sortait.
-
-—«Eh bien, quoi?...» fit-il avec une espèce de brutalité, dont s’effara
-la jeune fille.
-
-Puis comme elle ne répondait pas, il marcha vers une glace.
-
-—«Qu’ai-je donc, enfin?... Ma figure n’est pas changée, pourtant!»
-prononça-t-il d’une voix rauque.
-
-Et, se retournant avec des gestes saccadés, aussi différents de ses
-habituelles allures que cet accent bizarre:
-
-—«Va te coucher, ma petite fille... Va te coucher,» reprit-il avec une
-douceur contrainte.
-
-Éperdue, déconcertée, elle allait obéir, quand il la rappela.
-
-—«Qu’avais-tu donc de si important à me dire, pour m’attendre jusqu’à
-trois heures du matin?»
-
-Elle ne voulut pas l’irriter en avouant son trouble, ses
-pressentiments. Elle balbutia:
-
-—«J’avais fait une étrange rencontre! Et j’avais reçu une lettre plus
-étrange encore.
-
-—Quelle rencontre?... Quelle lettre?...» demanda-t-il.
-
-—«J’ai vu Françoise, au cimetière. Elle priait sur la tombe de maman.»
-
-Le marquis haussa les épaules.
-
-—«Et la lettre?
-
-—La vieille Mathurine Gaël m’écrit...
-
-—Mathurine Gaël!...»
-
-Écho tellement vibrant que Micheline en resta saisie. A voir le geste
-indifférent aux noms de Françoise et de sa mère morte, eût-elle pensé
-que celui de cette paysanne produirait un pareil effet?
-
-—«Mathurine Gaël t’a écrit?... A toi?...
-
-—Oui, mon père.
-
-—Que te dit-elle?... Montre-moi cette lettre.»
-
-Renaud de Valcor s’assit. Et, comme il se laissait tomber sur un siège,
-sa fille eut le sentiment sinistre qu’il s’écroulait d’émotion.
-
-Quand elle lui tendit le papier, elle vit un presque imperceptible
-tremblement agiter la main dont il le saisit, et elle l’entendit
-murmurer:
-
-—«Aujourd’hui!... aujourd’hui!...»
-
-Il lut.
-
-Un visible soulagement parut sur ses traits lorsqu’il parvint à la
-dernière ligne. Mais ensuite il garda longtemps ouvert sous ses yeux ce
-feuillet de papier commun, couvert d’une grosse écriture laborieuse.
-
-Micheline ne distinguait plus l’expression de sa face penchée. Tout à
-coup, elle entendit un léger choc. Une goutte d’eau venait de s’écraser
-sur la page. Était-ce une larme?... Elle qui n’avait jamais vu pleurer
-son père, pas même au chevet d’agonie de la pauvre Laurence, elle
-s’agenouilla près de lui, secouée d’épouvante.
-
-Renaud tourna vers sa fille un visage étonné, hagard. Sans doute, il
-avait oublié sa présence.
-
-—«Va dormir, mon enfant,» lui dit-il d’une voix somnambulique. «Va.
-Nous causerons demain.»
-
-Elle n’osa pas répondre un seul mot, n’osa même pas lui tendre son
-front pour recevoir le baiser qu’il ne songeait point à y mettre.
-Fuyant l’intolérable oppression de cette scène, elle se réfugia dans sa
-chambre, le laissant dans son boudoir, à elle, où il ne paraissait plus
-d’ailleurs se douter qu’il fût.
-
-Du seuil, elle le regarda encore. Il était retombé dans son attitude si
-lugubrement pensive. Sa tête s’inclinait, ses yeux se fixaient toujours
-sur cette lettre,—la lettre où la pauvre vieille paysanne pleurait sa
-petite-fille perdue, où l’aïeule, abreuvée de douleurs, implorait pour
-Bertrande égarée la protection de la pure Micheline.
-
-
-
-
-VII
-
-_AUTOUR D’UNE TOMBE_
-
-
-LE lendemain, Micheline hésitait à se présenter chez son père. Ce fut
-lui qui, vers onze heures du matin, fit demander si Mademoiselle était
-levée, et si elle voulait bien venir le trouver dans son cabinet.
-
-Elle y entra, le cœur étreint d’appréhension.
-
-M. de Valcor marchait de long en large, en fumant une cigarette. Tout
-de suite, sa fille se rassura en voyant que ce fier visage ne gardait
-aucune trace des troubles de la nuit. Elle y retrouvait l’habituelle
-expression,—mélange de force calme, d’ironie subtile, de ferme douceur,
-qui charmait, en subjuguant. La fugace accentuation de l’âge s’était
-effacée. Les traits avaient quelque chose de retrempé, de rajeuni, que
-soulignait l’éclat du linge, éblouissant dans le veston de velours, à
-la coupe dégagée, si seyant à cette élégante silhouette.
-
-—«Eh bien, ma chérie, causons un peu,» dit le marquis. «Nous dirons
-des choses qui en vaudront la peine. Tandis qu’à trois heures du matin,
-quand je rentre harassé d’une difficile séance et que tu es toi-même
-énervée par une veille déraisonnable...
-
-—Si j’ai veillé, père, c’est que j’avais aperçu ici un individu dont
-l’aspect me laissait une véritable frayeur.
-
-—Ah!... Quel individu?
-
-—Certainement un de ces «Apaches» de faubourg, capables de donner des
-coups de couteau pour la belle «Casque d’or».
-
-M. de Valcor sourit.
-
-—«Tu lis donc le _Petit Journal_?
-
-—Ma pauvre maman le lisait. Elle m’y a montré ce roman vécu, aussi
-extraordinaire que les feuilletons qui amusaient ses longues journées
-de maladie.
-
-—Mais où l’as-tu vu, cet «Apache»?
-
-—Ici, dans votre cabinet, père. J’allais entrer... Je me suis arrêtée
-en découvrant que vous n’étiez pas seul.
-
-—Tu as mal jugé ce brave homme,» prononça le marquis, en lançant
-complaisamment une bouffée de cigarette. «C’est un ouvrier qui n’a
-rien de commun avec les «Apaches», sinon son domicile sur la Butte,
-son costume sans prétention, et son bagout de faubourien. Il venait,
-au nom de ses camarades, me prier d’assister à une réunion, où des
-orateurs populaires devaient les entretenir des débouchés qu’offrent
-les colonies aux énergies surabondantes de la métropole. On me
-demandait de parler de la Valcorie, de l’industrie du caoutchouc, et
-peut-être espérait-on que je proposerais du travail là-bas à ceux qui
-n’en trouvent point ici. C’était un guêpier où l’on pouvait me prendre.
-On m’attaque beaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte que
-j’emploie sur mes plantations des Indiens que je rétribue d’une façon
-dérisoire, alors que les bras de nos compatriotes manquent d’ouvrage.
-En somme, c’était une occasion de m’expliquer là-dessus, dans un milieu
-très spécial. Je n’en aurais pour rien au monde manqué l’occasion.
-
-—Oh! papa!... papa...» s’écria Micheline.
-
-Et, avec un élan aussi enfantin que l’appellation, elle se jeta dans
-ses bras.
-
-Il l’écarta, toujours souriant, mais la perçant du regard jusqu’au fond
-de l’âme.
-
-—«Qu’as-tu donc supposé?
-
-—Rien... Des idées... Je m’étais fait tant de mal! Et toi, tu faisais
-du bien...»
-
-Vivement, comme par une protestation plaisante, il lui mit la main sur
-la bouche. Mais, si brusque fut le geste, que Micheline sentit les
-doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses lèvres délicates. Elle
-en rit, soulagée, détendue, presque heureuse.
-
-—«Alors la réunion s’est prolongée tard?...
-
-—Jusqu’à près de deux heures. Comme je ne prends jamais ma voiture pour
-aller chez les pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités par
-les fiacres, je suis descendu de la Butte à pied, avec la neige... Tu
-as vu dans quel état je suis rentré.
-
-—Pauvre père! Et le public? Comment était-il?... Houleux, sans doute.
-Grossier?... Non?...
-
-—Pas commode, mais intéressant. Je te décrirai cela plus tard. Parlons
-plutôt...»
-
-Elle l’interrompit par une exclamation de remords attendri:
-
-—«Et moi qui prenais ton visiteur pour un assassin!...»
-
-Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se détourna vite,—sa
-fille ne put voir l’éclair de ses yeux, la crispation de sa face,—et
-marcha vers la cheminée pour y lancer le bout de sa cigarette. Puis,
-lentement, il en ralluma une autre.
-
-—«Voyons,» reprit-il enfin, «qu’avais-tu à me dire cette nuit?
-
-—Père, j’ai rencontré Françoise.»
-
-Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter ce qui suivrait.
-
-—«Ne me nomme pas cette coquine.
-
-—Elle se repent, mon père. Elle expie, allez. Elle entre en religion.
-
-—Belle acquisition pour le couvent qui la recevra. Mais comment le
-sais-tu?
-
-—Elle me l’a dit.
-
-—Tu lui as parlé!...»
-
-L’indignation de ce cri fit légèrement pâlir Micheline. Elle s’y
-attendait. Mais elle avait le courage de ses actes et de ses sentiments.
-
-—«La malheureuse m’a fait pitié. Elle se traînait en pleurant sur la
-tombe de ma mère.
-
-—Je l’y eusse écrasée!» fit Renaud.
-
-Ses dents grinçantes, son talon tournant sur le tapis, broyaient
-l’ennemie, si frêle! Micheline revit la silhouette gracile, la mince
-figure dévastée de regret. Son cœur se crispa. La lutte, entre cet
-homme et cette enfant, apparaissait trop inégale.
-
-—«Sans cette petite vipère,» déclara le marquis, «sans sa frénésie
-jalouse contre toi, sans sa folie vaniteuse et son acharnement à
-devenir princesse, l’odieux complot contre ma situation, mon honneur,
-notre nom, ne se fût jamais formé. Et c’est à elle, c’est à cette
-créature de perfidie, que tu adresses la parole, devant la tombe de ta
-mère!
-
-—Elle est si cruellement punie!»
-
-M. de Valcor eut un ricanement féroce.
-
-—«Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu as pris ses contorsions de
-rage pour du repentir? Ses convulsions de serpent vidé de son venin!...
-Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la parole à cette indigne
-créature, Micheline! Je ne te le pardonnerais pas.»
-
-Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement.
-
-Elle, à présent, restait muette, de confusion plutôt que de
-crainte, ne s’expliquant plus la généreuse impulsion qui l’avait
-apitoyée sur Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir,
-comme le supposait son oncle, mais lançait encore de sournoises
-allusions,—vipère blessée, non désarmée, suivant la comparaison de tout
-à l’heure. Et cependant Micheline n’arrivait pas à la haïr au gré du
-vouloir paternel.
-
-—«Maintenant,» fit le marquis, changeant de ton, «cette lettre de
-Mathurine Gaël, comment l’as-tu comprise?
-
-—Je n’ai pas essayé de la comprendre. C’est insensé d’audace!
-
-—Qu’est-ce que tu dis?
-
-—Je dis que cette vieille folle m’offense, moi, Micheline de Valcor, en
-essayant de m’intéresser aux aventures d’une fille perdue.
-
-—Toi!... Micheline de Valcor!... Toi!... Cette vieille folle!...»
-répéta son père, devenu blême et balbutiant, comme un homme frappé
-d’horreur.
-
-—«Certes.
-
-—Je te défends te t’exprimer ainsi... Je te le défends!...»
-s’écria-t-il, plus menaçant que lorsqu’il s’irritait de l’entrevue avec
-Françoise.
-
-Micheline allait s’insurger, ayant hérité de ce même caractère de fer
-qui se dressait aujourd’hui pour la dominer. Entre ces deux êtres,
-nulle opposition ne s’était encore élevée où ils pussent mesurer leurs
-forces. Leur immense tendresse mutuelle, et l’idolâtrie entourant
-l’enfant gâtée, la fille unique, avait reculé l’épreuve. Elle devait
-venir, un jour ou l’autre.
-
-Pas encore, pourtant. La délicate sensibilité de la jeune fille lui fit
-pressentir comme une souffrance dans la colère inusitée de son père.
-Elle redouta de l’avoir froissé.
-
-—«Je vous demande pardon. J’oubliais que Mathurine Gaël est estimée de
-notre famille pour je ne sais quels services anciens. N’a-t-elle pas
-été votre nourrice, mon père?
-
-—Quelque chose comme cela,» dit-il d’une voix plus étrange que cette
-étrange réponse.
-
-—«Ah!» reprit Micheline, «voilà donc la raison du grand intérêt que
-vous portez à sa petite-fille.
-
-—Explique-toi. Pourquoi ce ton?
-
-—Je ne me permets pas de vous juger, mon père. Mais il m’est pénible
-d’entendre votre nom lié à celui d’une aventurière qui est la maîtresse
-du prince de Villingen.
-
-—N’emploie donc pas, mon enfant, des mots de femme au courant de la
-vie, au moment même où tu montres combien—Dieu merci!—tu l’ignores.
-
-—C’est le mot «maîtresse» qui vous choque?
-
-—Dans ta bouche, oui.
-
-—La chose vous répugne donc moins que le mot, même en ce qui me
-concerne, puisque vous paraissiez trouver bon que je m’occupasse de
-cette Bertrande.»
-
-M. de Valcor regarda sa fille avec une tristesse inexprimable, puis il
-alla s’asseoir devant son bureau, et s’y accouda, le front dans sa main.
-
-Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine, mais assouplie par la
-bonté. Elle lui toucha l’épaule d’un geste caressant.
-
-—«Je vous ai fait de la peine, mon père.
-
-—Ce n’est pas ta faute.
-
-—Comme vous dites cela! J’ai donc heurté en vous, sans le vouloir, des
-sentiments bien profonds?»
-
-Le visage du marquis se ferma, impénétrable. Ses sourcils se
-contractèrent. Il dit seulement:
-
-—«Je n’aime pas voir ma fille manquer de cœur.
-
-—Envers qui?
-
-—Envers une vieille grand’mère, qui t’adresse la plainte la plus
-touchante. Envers une pauvre enfant abusée...
-
-—Oh! mon père... On n’abuse que celles qui le veulent bien.
-
-—Comment peux-tu juger?»
-
-La fière jeune fille se dressa. Ses admirables yeux étincelèrent.
-
-—«D’après moi-même.
-
-—Ne compare pas...
-
-—Je m’en garderai bien!» s’écria-t-elle, tandis que l’arc délicat de sa
-bouche se courbait de mépris.
-
-—«Pauvre petite!» dit son père. «Pauvre ignorante!»
-
-Elle demeura un peu interdite sous cet accent d’autorité. Il reprit:
-
-—«C’est une belle chose que la pureté. Mais la charité est plus haute.»
-
-L’impétueuse nature de Micheline eut un ressaut.
-
-—«Vous trouviez que j’en avais trop envers Françoise.
-
-—Françoise nous eût écorchés vifs pour s’emparer de notre titre, de
-notre fortune patrimoniale. La noble jeune femme dont je plaide la
-cause refuse l’argent de l’homme qui l’a perdue, pour ne pas donner un
-intérêt à sa faute d’amour. Et seule, sous l’injustice, le préjugé, le
-dédain, elle travaille pour élever son enfant.
-
-—Noble, avez-vous dit? Peut-il y avoir de la noblesse dans le vice?
-
-—Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement du cœur?
-
-—Oh! du cœur...
-
-—Mon enfant, quand le cœur n’est pas en cause, quand ce sont les bas
-instincts, le goût du plaisir, l’ambition, une fille coupable n’agit
-pas comme Bertrande. Une fois le péché commis, elle ne le répare pas...
-elle en profite. L’action réputée mauvaise varie de tous les degrés
-qui séparent une âme haute et illusionnée d’une âme calculatrice et
-abjecte. C’est la suite qui en donne la mesure morale.
-
-—Tout crime, à ce compte, pourrait avoir son excuse,» dit Micheline,
-qui enfonça son regard vif et franc jusqu’à l’âme de son père.
-
-Elle s’étonna de l’effet de sa phrase. M. de Valcor sembla comme
-pétrifié, les yeux attachés à ses yeux, où il cherchait peut-être une
-pensée lointaine et secrète. Sa physionomie, en même temps, s’altérait,
-sans que Micheline pût discerner le sens de ce changement bizarre. Il
-ouvrit la bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un instant,
-puis dit enfin:
-
-—«Qu’est-ce qu’un crime? Il faudrait s’entendre. Sous un uniforme
-chamarré et un chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent mille
-hommes. On est un conquérant. La destinée supprime tous les jours des
-êtres dont la mort profite à d’autres. Faire acte de souverain, faire
-acte de dieu, changer la marche de la fatalité,—cela peut apparaître
-exécrable, antihumain. Cela n’est pas toujours vil.
-
-—Un paradoxe, père. Vous ne parlez pas sérieusement?»
-
-Renaud eut un sourire, et ne répondit pas. Presque aussitôt, leur
-conversation revint à Bertrande.
-
-—«Par égard pour votre opinion, mon père,» dit M^{lle} de Valcor,
-«j’éviterai de juger sévèrement cette malheureuse en votre présence,
-et même à part moi. Si le hasard la met sur mon chemin, je ne me
-détournerai pas d’elle en lui marquant mon mépris, comme je l’eusse
-fait auparavant. Mais ne me demandez pas d’intervenir en quoi que ce
-soit dans cette existence qui me répugne.
-
-—Alors tu ne répondras pas à sa grand’mère?
-
-—Je m’en garderai bien.
-
-—Elle termine en imposant ses vieilles mains sur ton jeune front. C’est
-la bénédiction d’une aïeule que tu rejettes.»
-
-Micheline lança en fusée un léger rire moqueur.
-
-—«Ne ris pas!... Ne ris pas!...» cria son père en lui saisissant le
-poignet.
-
-—«Soit, père,» fit-elle. «Je renonce à vous comprendre. Vous voilà
-presque hors de vous, puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit
-paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, vous si superbement
-calme. Non, jamais. Pas même au plus fort de votre lutte affreuse, pas
-même au lit de mort de ma mère. Gardez donc vos secrets. Je tiendrai ma
-promesse.»
-
-Elle le quitta avec une exagération de dignité,—mélange d’orgueil
-féminin et d’enfantine bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût,
-n’atteignait pas son complet équilibre chez cette jeune fille dà peine
-vingt ans. Et son jugement avait l’intransigeance d’un idéal trop haut,
-qui ne s’est jamais mesuré aux réalités de la nature humaine et de la
-vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente dans la très grande
-innocence, elle imaginait l’excès du mal dès qu’elle cessait de le
-nier tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences de Françoise,
-combinées avec l’incompréhensible attitude de son père, finissaient
-par lui faire croire,—non pas que celui-ci entretenait une galante
-intrigue avec la jolie Bertrande, mais qu’il le donnait à supposer,
-qu’il se prêtait imprudemment à cette monstrueuse interprétation de
-sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline. Tout souffrait en
-elle à la concevoir. Sa pudeur virginale, son culte pour la mémoire
-maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. Quoi! l’on
-affirmait à bon escient que le marquis de Valcor portait quelque
-intérêt à la maîtresse de son diffamateur, de ce Gilbert de Villingen,
-qui s’était efforcé de le déshonorer! Sans la délicatesse invincible
-qui scellait les lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser
-cruellement son père, elle lui aurait opposé d’autres arguments et une
-autre résistance.
-
-Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement. Elle le regretta
-presque une semaine environ plus tard, lorsqu’elle se trouva face à
-face avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne pas rudoyer.
-
-Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites au cimetière. M^{lle}
-de Valcor ne sortait guère que pour ce pieux pèlerinage.
-
-Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une crise de désespoir, sinon
-de remords, apporter une prière et un hommage à l’innocente qu’elle
-considérait comme sa victime, à cette pauvre douce marquise Laurence,
-morte en se taisant et en aimant, comme elle avait vécu,—ne cherchait
-pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait que, deux mois après les
-funérailles, Micheline vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la
-tombe de sa mère.
-
-Pour Bertrande, c’était différent. Instruite par un inoffensif
-espionnage, elle savait à quoi s’en tenir. Avec intention, cet
-après-midi, elle se tenait dans l’intérieur du Père-Lachaise, à
-la bifurcation où celle qu’elle attendait devait quitter l’allée
-principale.
-
-La neige avait fondu dans le cimetière. Des souffles presque tièdes
-traînaient sous les nuages bas dans une continuelle menace de pluie.
-La jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait l’heure silencieuse et
-mélancolique. L’endroit, quoique funèbre, lui paraissait accueillant,
-salutaire. Se reposer, laisser un instant son cœur et ses membres
-s’engourdir, oublieux de l’effort, de l’angoisse, du travail... Cela
-lui semblait bon.
-
-Elle avait confié son petit Claude à la garde d’une voisine. Maintenant
-qu’elle occupait, non plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais
-une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, en plein quartier
-ouvrier, au fond de Clichy, elle connaissait la touchante fraternité
-des humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère su ce que c’était. Le
-paysan, le pêcheur, est concentré, replié sur soi-même. S’il ne refuse
-pas son aide, il ne l’offre pas non plus.
-
-Aucune population au monde n’exerce la solidarité avenante, joyeuse et
-bonne, comme l’ouvrier français, dans les faubourgs des grandes villes.
-Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette chaude fourmilière, la
-pauvre Bertrande ressentait moins son isolement et son malheur. Elle
-avait enduré avec tant de peine, en cette maison à demi équivoque du
-quartier Saint-Honoré, les airs de dénigrement affectés à son passage
-par des figures maquillées de cocottes ou des physionomies vinaigrées
-de bourgeoises. L’honnête cordialité populaire créait autour d’elle un
-air plus respirable après cette atmosphère oppressante.
-
-Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, elle n’avait pas
-emporté son enfant, que, pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en
-elle le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité s’atténuât,
-parmi la discrétion bienveillante de son nouvel entourage, quoiqu’elle
-commençât même à goûter le juste orgueil de posséder, d’élever un
-fils, devant l’admiration que le bébé inspirait aux braves femmes des
-alentours, Bertrande n’avait pu supporter la pensée de paraître devant
-la «demoiselle du château», la noble et pure jeune fille qui l’avait
-connue dans leur commune innocence, avec ce petit être, «le fruit de sa
-faute».
-
-Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement vêtue que jamais.
-Ses mains nues et roses de froid, mais fines, toujours soignées à
-cause de leur délicat travail,—la dentelle—reposaient sur sa mince
-robe noire. Son petit châle de laine lui suffisait, car sa robuste
-et rustique jeunesse restait presque insensible à la rigueur de la
-température.
-
-Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait eu de quoi se parer
-avec plus de luxe. Naguère, après le déjeuner au restaurant, Gilbert
-repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, qu’une âme vive
-éclairait et faisait briller malgré les épreuves physiques, l’avait
-accompagnée dans son modeste logis, lui avait donné la fête de quelques
-heures d’intimité, d’oubli, d’amour. Même, le soir, il n’avait pas
-voulu se séparer d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête à
-tête cette fois, dans une échappée de luxe, de griserie, de lumière, de
-baisers. L’heure de l’adieu était venue, toutefois, déchirante pour la
-malheureuse qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de ce caprice.
-A ce moment-là, le jeune viveur, avec toutes les précautions dont il
-était capable, tâcha de faire accepter à la mère de son fils le peu
-d’or et le billet de banque solitaire demeurés dans son gousset, toute
-sa fortune d’ailleurs, sans compter ses dettes. Bertrande refusa,
-dans une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après une journée
-comme celle-ci, une journée qui ne reviendrait peut-être pas! Ah! si
-de telles heures ne restaient pas le plus désintéressé des rêves,
-elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah! pas cela... pas cela!
-L’insistance de Gilbert avait galvanisé l’amante, lui avait donné la
-force d’abréger l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de s’arracher au
-mirage pour retourner à la réalité lamentable.
-
-Dieu! quelle tristesse au lendemain de ce jour trop délicieux!
-
-Heureusement, elle avait son fils. Pour lui, du matin au soir, et
-jusque très avant dans la nuit, elle avait manié le fin crochet dans le
-fil de neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous ses doigts,
-la dentelle, qu’hélas! elle n’était pas sûre de vendre, ou céderait à
-vil prix. Ainsi, elle n’avait pas eu le loisir de pleurer.
-
-Elle y rêvait encore durant la patiente station au cimetière.
-
-Quand elle aperçut enfin M^{lle} de Valcor qui s’avançait dans
-l’avenue, Bertrande se leva de son banc.
-
-Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet de violettes à la
-main. Le fleuriste, qui soignait les plantes de la tombe, et chez qui
-elle s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit qu’il avait placé
-dès le matin les branches lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se
-faire suivre par son valet de pied.
-
-Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande. Celle-ci l’arrêta.
-
-—«Mademoiselle Micheline!»
-
-La riche héritière devina, plutôt qu’elle ne reconnut, son ancienne
-petite camarade de la grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite
-que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que lui avait dit son père
-de la fière pauvreté voulue par l’amoureuse coupable, elle n’avait
-rien imaginé de semblable à ce qu’elle voyait. Dans cette jeune tête
-ignorante, l’idée de l’irrégularité féminine s’alliait avec celle
-du luxe, d’un luxe criard. Puis, comment se fût-elle doutée que le
-séducteur de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant conducteur de
-cotillon, fût—suivant l’argot que lui-même employait—dans la dèche. Une
-vision confuse lui représentait la coquette pécheresse en falbalas,
-sous des oripeaux insolents. Et c’était elle, cette piteuse personne,
-moins pimpante, oh! infiniment moins, que la jolie paysanne de
-jadis, surtout quand elle portait la coiffe blanche aux miraculeuses
-broderies. C’était elle! C’était Bertrande, l’aventureuse héroïne!
-C’était là une maîtresse de prince!
-
-—«Ne m’en veuillez pas de ma h pas, vous, mademoiselle Micheline! Ne
-faites pas cela! Il en résulterait des malheurs.
-
-—«Pourquoi m’imposez-vous cette conversation? Laissez-moi,» dit la
-jeune fille en se détournant. Car le souvenir de sa promesse et la
-violence de son préjugé se heurtaient en elle.
-
-—«C’est dans l’intérêt de votre père.»
-
-Micheline sursauta.
-
-—«Mon père!... Quelle familiarité!... Puisque vous connaissez si bien
-votre place, ne pourriez-vous dire «monsieur le marquis»?
-
-Un sourire crispa la bouche de Bertrande. Sourire d’énigme, d’amertume,
-et souligné par quel regard! Micheline, comme fascinée, contemplait
-cette bouche pâlie, ces prunelles couleur de mer, où passait une
-expression si étrange.
-
-—«Répondez.
-
-—Je veux bien dire «monsieur le marquis», mais pas en vous parlant, à
-vous.
-
-—Pourquoi?
-
-—N’exigez pas que je vous réponde.
-
-—Et si je l’exigeais.»
-
-Bertrande se tut.
-
-—«Que cela suffise!» reprit M^{lle} de Valcor. «Je ne vous reconnais
-pas le droit d’intervenir dans notre existence, même pour nous rendre
-ce que vous appelez des services. Je ne vous ai pas cherchée. Ne me
-cherchez plus. Brisons là.»
-
-Elle s’éloigna. Une exaspération qu’elle allait ne plus pouvoir dominer
-montait en elle.
-
-«Encore du mystère, encore de l’ironie, et chez cette créature de
-rien... En voilà trop!»
-
-Son caractère, sans être emporté, était impérieux et prompt. Si elle
-prolongeait l’entrevue, elle ne pourrait plus tenir l’engagement pris
-auprès de son père. Elle traiterait rudement celle qui osait, avilie
-par un misérable, et infectant la calomnie, lui faire des avances
-fallacieuses. La maîtresse de Villingen! Et tombée plus bas encore,
-sans doute, avec cette chétive figure de misère! Quelle audace!
-
-Derrière la silhouette hautaine qui s’en allait dans un glissement
-d’étoffes noires, Bertrande restait immobile, mais non pas calme. Une
-effervescence brûlante, un tumulte de sentiments et de pensées, animait
-sa pâleur, étincelait dans ses yeux, lui rendait cet éclat qui jadis
-rivalisait avec celui de la superbe fille des Valcor.
-
-Pourtant, ce n’était plus la ressemblance extraordinaire d’autrefois.
-Toutes deux avaient dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse.
-La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis son empreinte
-différente sur leurs traits.
-
-Bertrande suivait Micheline du regard.
-
-Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor, c’étaient les menaces
-lancées contre lui si furieusement par Escaldas. C’étaient les
-projets que le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère de
-voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait parlé sans mesure.
-Surtout, elle tenait à prévenir le marquis que ses adversaires
-semblaient être sur la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire
-duquel était parvenue au Parquet la fameuse lettre, pivot du procès.
-Cet homme, Escaldas se faisait fort de le retrouver, et, suivant le
-cas, de l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de la plus
-haute importance pour M. de Valcor d’être informé que ses ennemis
-relevaient cette piste.
-
-Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans la fièvre, ne pouvant se
-résoudre à garder par devers elle un secret d’où dépendait peut-être
-le salut de cet homme,—de cet homme à qui l’attachaient des liens
-de gratitude s’il était innocent, des liens de chair et de sang,
-s’il était coupable,—mais toutefois trop loyale envers Gilbert pour
-rentrer de nouveau en rapport direct avec le marquis. A son amant,
-elle avait juré de ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop qu’en
-le revoyant elle traverserait à nouveau les cercles infernaux de tous
-les doutes, le conflit le plus affreux de sentiments. Puis, par une
-si équivoque démarche, elle risquait de perdre complètement le triste
-amour dont la moindre parcelle suffisait encore à lui faire accepter la
-vie, l’empêchait d’en finir, comme à l’heure funeste où elle s’était
-précipitée sous l’automobile avec son enfant dans les bras.
-
-Et maintenant elle regardait Micheline qui déjà tournait l’allée, non
-pas dans la direction du caveau des Valcor, mais vers la sortie.
-
-Micheline partait. Elle venait de déposer sur une tombe inconnue,—pour
-y avoir lu l’inscription «_A ma mère_,»—le bouquet de violettes
-qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier et se recueillir
-aujourd’hui. Elle ne le pourrait pas. Elle fuyait. Bertrande perdait
-sans doute pour jamais l’occasion de lui parler.
-
-Or, maintenant, des choses palpitaient au cœur de la pauvre fille,
-qui n’étaient pas seulement des velléités de dévouement. Des choses
-tumultueuses et suffocantes, soulevées par le mépris de celle qui s’en
-allait là-bas, raidie d’orgueil, sous l’élégance onduleuse des étoffes
-noires balayant le sol, vers le faste de son équipage armorié.
-
-—«Si je voulais!...» murmura-t-elle, tandis qu’une flamme s’allumait
-dans ses yeux clairs, «Si je voulais!...»
-
-Elle songea,—oh! comme elle y avait songé depuis quelques jours!—à ce
-que lui avait dit Gilbert: «Ta grand’mère Mathurine sait bien que cet
-homme est son fils Bertrand. Elle a décrit les mêmes signes que j’ai
-remarqués sur son bras, le jour du duel.»
-
-—«Si je voulais!...» répéta la dédaignée, celle qu’attendait un enfant
-sans père, dans un logis sans feu, presque sans pain.
-
-Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, courant presque. Ses pas
-agiles eurent bientôt rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette
-en deuil.
-
-—«Micheline de Valcor!»
-
-Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un ordre si net, si
-pressant, que, de surprise, celle qu’on appelait s’arrêta.
-
-—«Ecoutez... Je n’ai qu’un mot à vous dire. Votre mépris, je ne veux
-pas l’accepter. J’ai le droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. J’ai
-ce droit-là. Peut-être en ai-je d’autres. Mais c’est le seul dont je
-veuille user. Je vais vous apprendre pourquoi vous ne devez pas me
-mépriser, Micheline de Valcor.»
-
-Stupéfaite, la fille altière et charmante de la marquise Laurence
-ouvrait ses grands yeux foncés dans une figure pâlie. D’où venait
-une pareille arrogance chez celle que la honte et le respect auraient
-dû courber? D’où venait surtout la vibration de sincérité dans ses
-étranges paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta:
-
-—«Un mystère nous rapproche plus étroitement que vous ne croyez,»
-disait Bertrande. «Le même sang coule dans nos veines. Quelle en est
-la source? Vous le saurez un jour ou l’autre. Les ennemis du marquis
-de Valcor disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de Mathurine
-Gaël et mon propre père? Ou bien veulent-ils exploiter à leur profit un
-autre secret qui existerait entre nos deux familles?... Je l’ignore.
-Mais quelqu’un connaît la vérité... quelqu’un qu’on a voulu tenter par
-tous les appâts qui entraînent les cœurs: par le sentiment maternel,
-par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste, et qui garde le
-silence, parce qu’une parole de sa bouche ferait tomber la foudre sur
-votre maison.
-
-—«Qui donc?» demanda Micheline avec des lèvres blanches.
-
-—«Ma grand’mère.
-
-—La vieille Mathurine!...
-
-—Appelez-la donc aussi «grand’mère», mademoiselle de Valcor. Cela
-vaudra mieux que de me faire dire «monsieur le marquis». Et bénissez-la
-de vous préférer, vous, l’innocente, à moi, la pécheresse, parce que
-votre sécurité repose sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant,
-elle vous maintient sur le sommet et me laisse dans l’abîme...
-
-—Vous divaguez!» s’écria Micheline. «C’est pour me raconter une
-pareille fable que vous m’attendiez dans ce cimetière!
-
-—Non. Je vous attendais pour faire transmettre à votre père—qui
-peut-être est le mien—un avis grâce auquel le marquis de Valcor serait
-mieux armé contre ceux qui le traquent. Rappelez-vous. Votre fierté m’a
-refusé le privilège de défendre votre nom. Mais je ne vous ai abordé
-que pour cela.
-
-—C’est vrai...» dit rêveusement Micheline.
-
-Elle regardait la jeune Bretonne, dans une stupeur qui lui ôtait toute
-pensée.
-
-—«Oui... Regardez-moi bien,» fit Bertrande avec un douloureux sourire,
-«puis, en rentrant, placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez
-encore cette ressemblance qui nous rendait jadis pareilles à deux
-sœurs. Elle s’effacera bientôt tout à fait. Le chagrin et la misère
-achèveront de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si de nouveau,
-à ce chagrin, à cette misère, vous étiez tentée d’ajouter votre mépris.
-
-—Je ne vous méprise pas,» dit vivement M^{lle} de Valcor, bouleversée
-au point que sa voix s’étranglait. «Je ne vous méprisais pas tout à
-l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient tellement séparés!
-Vous affirmez qu’ils se touchent... Comment le croire sans soupçonner
-mon père?... Ses ennemis vous ont abusée. Mais je vous rends justice.
-Vous ne profitez pas des pièges qu’ils tendent. Vous avez parlé
-noblement.»
-
-Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta:
-
-—«Que puis-je pour vous?»
-
-Une âcre saveur de revanche monta aux lèvres de la déshéritée. Déjà
-elle avait, du fond de son humiliation, surgi au-dessus du dédain dont
-on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres paroles, renfoncé le
-mépris jusqu’à l’âme aveugle qui prétendait l’en accabler. Cela ne
-lui suffit pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un destin
-usurpé. Mais elle ne résista pas au désir de faire passer dans la chair
-délicate de cette belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du
-crime paternel.
-
-—«Ce que vous pouvez pour moi?» répéta-t-elle. «Mais, la seule chose
-que je sollicitais de votre part. Transmettre un avis à votre père.
-Recommandez-lui de rester bien d’accord avec l’assassin du vieux Pabro,
-avec l’homme de la lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore le
-perdre.»
-
-Ce n’est pas sous cette forme que Bertrande préméditait de faire
-parvenir le précieux avis à M. de Valcor. Mais le mouvement des
-passions humaines est impétueux et incertain comme celui de la mer.
-Tout ce qui s’était dit là, depuis un moment, n’avait pas été prévu
-davantage. Un vertige amer dicta les dernières paroles, si terriblement
-significatives: «L’assassin du vieux Pabro, l’homme de la lettre...»
-
-Aussitôt une image s’évoqua dans l’esprit de Micheline... La sinistre
-figure de celui qu’elle avait nommé un «Apache», ne croyant pas si
-bien dire, de ce garçon louche, à qui son père—elle l’entendait
-encore—adressait l’étrange phrase: «Ne vous ai-je pas défendu de me
-relancer ici? _Vous y risquez autant que moi._»
-
-La malheureuse jeune fille était devenue pâle, de la pâleur qu’avaient
-autour d’elle toutes ces dalles funèbres sous le ciel d’hiver. Elle
-répondit:
-
-—«Je ne ferai pas une telle commission.
-
-—Pourquoi?... Vous m’avez mal comprise,» balbutia Bertrande, effrayée
-elle-même du sens pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans sa
-pensée, par cette brutale traduction des hypothèses d’Escaldas.
-
-—«Je n’ai rien compris et ne veux rien comprendre,» dit M^{lle} de
-Valcor. «Mon père n’a pas à s’entendre avec des assassins. Il n’a que
-faire d’un pareil message. Même si son salut en dépendait... Que le
-destin s’accomplisse!...»
-
-
-
-
-VIII
-
-_AUTOUR D’UN BERCEAU_
-
-
-BERTRANDE A MATHURINE GAËL
-
- Avril 1902.
-
-«GRAND’MÈRE, _est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on
-est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que,
-lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous
-asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les
-spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder
-dans l’ombre autour de votre âme?..._
-
-«_Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la
-mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez
-que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même
-d’indifférent à votre égard._
-
-«_Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a non plus rien de vil.
-Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une
-preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on
-m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que
-vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la
-grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai
-toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a
-cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?..._
-
-«_Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son
-berceau, à côté de la table où je vous écris._
-
-«_Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là,
-respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner.
-Je ne puis pas le croire._
-
-«_On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec
-les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine,
-que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un
-péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre
-de la vie?..._
-
-«_Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se
-fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?...
-Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit
-descendue dans le mien?_
-
-«_Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma
-honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que
-je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice._
-
-«_C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous
-interdisez de crier: «Mon fils!» parce que ce cri ferait tourner sur
-leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que
-vous appelleriez._
-
-«_Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même,
-n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le
-murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer
-mugit et le couvre de sa clameur._
-
-«_Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère.
-Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot
-de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien.
-Aussi, accordez-moi votre pardon._
-
-«_Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même
-un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour.
-Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand._
-
-«_C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers
-vous de petits bras innocents._
-
-«_Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer._
-
- «_Votre_
-
- «BERTRANDE.»
-
- * * * * *
-
-Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller
-sur-le-champ la jeter à la poste.
-
-Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, à présent que les
-lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait
-et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour
-s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève,
-vers le pays inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans
-l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec
-l’odeur salée de la mer.
-
-Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude.
-
-Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien
-le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter
-aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui
-et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues.
-
-—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en
-vouloir d’être au monde?»
-
-C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. L’enfant
-était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses,—celle de ces
-marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur
-type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à
-la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit
-prince de Villingen,—le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait
-en lui le meilleur de leur double sève.
-
-Sa première année s’achevait. Les dons que la Nature lui avait
-prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de
-sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient
-en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur
-l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant,
-rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout
-à l’heure, quand les grands yeux s’ouvriraient, on croirait voir un de
-ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur
-la toile fameuse du Musée de Dresde.
-
-Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres
-sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le
-sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur
-ses épaules et descendit en courant ses cinq étages.
-
-Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de
-sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui
-parlementait avec sa concierge. Celle-ci s’écria:
-
-—«Ah! _mame_ Bertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand
-vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on
-n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! Un Jésus, quoi!
-
-—Est-ce que Madame me demandait?» fit la jeune ouvrière.
-
-Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle,
-la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas,
-avec une physionomie défaillante.
-
-Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout
-l’assurance, impliquée par ce titre de «madame», se reprit avec un
-visible effort.
-
-—«Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël?
-
-—Oui.
-
-—Vous raccommodez les dentelles?
-
-—Pas toutes les dentelles.
-
-—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que
-j’apporte,» dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. «Nous verrions
-si vous pouvez faire le travail.
-
-—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut?»
-
-La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui
-était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de
-l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure
-pâle donnait une impression de lassitude et de débilité.
-
-Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne.
-Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller
-dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette
-jeune dame.
-
-Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue.
-Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit
-qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.
-
-Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue
-parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce
-du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que
-l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la
-fiancée de celui-ci.
-
-Fiancée... M^{lle} de Plesguen ne se considérait plus comme telle, et
-ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien
-là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les
-soupçons et la rage douloureuse de sa rivale, si la mère du petit
-Claude eût deviné son nom.
-
-Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce
-de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre.
-
-La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien
-mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil
-printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause
-de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse
-propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard.
-
-—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla
-plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à
-fleurettes bleues.
-
-Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si
-prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge
-du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse.
-D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur
-entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du
-petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un
-gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur.
-
-La jeune mère courut, écarta le rideau.
-
-Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable
-ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit
-enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses
-boucles tièdes, plus lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur.
-Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais
-veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de
-corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de
-petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache
-nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice!
-
-—«Vous permettez, madame?...» disait Bertrande. «Je suis vraiment bien
-confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite
-de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous
-entendre.
-
-—Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n’étais pas là.
-Je ne suis pas pressée,» répondit l’étrange cliente.
-
-Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle.
-Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle
-semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la
-Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure
-du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la
-lueur indécise de ses prunelles.
-
-Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de
-cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle
-sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse:—«Il
-n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas
-la paix,» elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage,
-et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa
-chair blanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa
-tête bouclée.
-
-S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait
-inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si
-charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle
-s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un
-siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et
-demanda timidement:
-
-—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame?»
-
-Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin.
-
-—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune!
-
-—Non, je n’en ai pas.
-
-—Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître
-ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit
-gourmand ait son goûter à l’heure.
-
-—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D’abord cela me repose.
-J’avais des battements de cœur en montant.»
-
-C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si
-douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix
-inattendue dans la simple scène.
-
-La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite
-d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A
-contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un
-caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur
-perdait un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui
-donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable
-innocence... M^{lle} de Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait
-pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle
-y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses
-révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à
-l’acceptation finale.
-
-Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes.
-Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même
-dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car
-le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments,
-quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres
-qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les
-usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la
-vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes.
-
-Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait
-saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée
-prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante,
-dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face
-de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci,
-même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille,
-et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait
-épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien.
-Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante
-des théories. L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature
-vulgaire,—du moins elle la qualifiait ainsi:—sa seule vengeance, et la
-meilleure, était de le laisser à cette bassesse.
-
-Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle
-croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait
-voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant.
-Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette
-mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.
-
-Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son
-entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir
-où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui
-envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien
-avec Françoise, M^{lle} de Valcor avait simplement expédié l’indication
-sous enveloppe, sans un mot.
-
-Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci
-tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur
-un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux
-ébats de Claudinet.
-
-Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu
-ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit
-danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant
-de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées.
-
-—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» observa Bertrande.
-
-—«Je ne serai jamais une maman. Je n’aurai jamais un chérubin comme
-celui-ci à moi,» dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix
-fléchit, se brisa.
-
-—Pourquoi donc?
-
-—Je vais entrer en religion.
-
-—En religion!»
-
-Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait
-en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son
-adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme.
-
-—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre le voile. Je ne
-connaissais pas la vie.
-
-—Vous est-elle donc si douce?» demanda la visiteuse avec une nuance de
-dédain.
-
-—«Elle m’a donné mon fils.»
-
-L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta M^{lle} de
-Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui
-l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie
-altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple,
-soit, Bertrande n’était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La
-mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui...
-peut-être... c’était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur
-de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la
-virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris.
-
-Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le
-silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit:
-
-—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au
-couvent. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix du
-cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je
-ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette
-paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a
-des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous
-pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me
-semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une
-robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix.
-
-—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne
-savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous
-dites!
-
-—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.
-
-—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit M^{lle} de Plesguen,
-changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie.
-«Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention
-d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément
-faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en
-orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en
-séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu
-que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée.
-Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les
-remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous
-exécuterez bien ce travail.»
-
-Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit
-Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le
-loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la
-châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur.
-Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne
-sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé
-un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un
-genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne
-trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa
-mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour
-qu’elle le prît sur ses genoux.
-
-Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une
-irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas
-faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie
-éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de
-l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front
-d’ange. Elle s’inclina.
-
-—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.»
-
-Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire
-rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit,
-point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des
-gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.
-
-Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de
-dentelle et les retournait minutieusement, pour se rendre compte du
-point.
-
-Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long
-couloir nu. Ils s’arrêtèrent devant la porte. On frappa.
-
-—«Entrez!» dit machinalement Bertrande.
-
-Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de
-Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin.
-
-«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle m’en débarrassera un
-instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»
-
-Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut: «Entrez!...» sachant
-la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. Une
-silhouette d’homme se dessina dans la baie.
-
-Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur,
-restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert
-Gairlance, prince de Villingen.
-
-D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de
-qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation:
-
-—«Françoise!...»
-
-Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée,
-étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre
-quelque chose de trop pénible.
-
-Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière
-lui.
-
-Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un
-silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre
-les trois cœurs, si violemment, si diversement remués.
-
-M^{lle} de Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son
-émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant
-l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit:
-
-—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier
-à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout
-prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée
-jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était
-dans la logique des choses.»
-
-Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut.
-Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre?
-Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité,
-mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse
-d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme
-l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune
-homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie
-masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui
-permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son
-front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce
-fût une sueur de malaise.
-
-Un sentiment dominait Bertrande: celui de cette extraordinaire
-coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier
-cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbert ne lui donnait
-pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes
-d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la
-désagréable surprise d’avoir rencontré M^{lle} de Plesguen. Mais enfin,
-de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère,
-se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation
-instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié,
-qu’elle dit à Françoise:
-
-—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en
-ennemie?»
-
-La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus
-blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir,
-son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir
-davantage,—son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un
-couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à
-Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de
-passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge? Elle répondit:
-
-—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais
-voir si votre fils lui ressemblait. Et puis...»
-
-Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme
-ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la
-question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.
-
-—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution d’entrer au couvent étant
-définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir
-une mission digne de mon futur état.
-
-—Quelle mission?» balbutia Bertrande.
-
-Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son
-regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers
-Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se
-suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette
-infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement.
-
-Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de
-grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées
-par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une
-race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans
-doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries,
-toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait
-à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle
-souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle
-un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement,
-avec une dignité impressionnante:
-
-—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que
-je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une
-autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne
-de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un
-prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie
-Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que
-vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu.»
-
-D’un geste rapide, elle se pencha vers le petit Claude, que sa mère
-tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux
-autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour
-parler, M^{lle} de Plesguen sortit de la chambre.
-
-Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.
-
-Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder
-Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée
-d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba
-dans de soucieuses réflexions.
-
-Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le
-bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le
-bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune
-homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle
-l’aimait!... Oh! si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en
-bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant
-sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement
-du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré.
-Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse,
-qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... Elle?... Quel rêve
-insensé!... D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas
-tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant
-que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres
-à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y
-prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer.
-
-Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert:
-
-—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue faire ici?
-
-—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» dit Bertrande. «Elle
-s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici
-encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les
-reprendre.
-
-—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» ricana Gairlance.
-
-—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne crois pas qu’elle ait joué la
-comédie.
-
-—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je
-ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie
-perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je me demande seulement
-si elle pouvait connaître...
-
-—Quoi donc?
-
-—A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne.
-
-—Que veux-tu dire?
-
-—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor,—ton père, ou le
-marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant,—est hors
-d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi,—ni personne
-d’ailleurs,—qui lui contesterai son titre.»
-
-La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa,
-palpitante.
-
-—«Que se passe-t-il donc?
-
-—Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais
-me remettre ici, auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et
-j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» ajouta-t-il avec une
-cruauté inconsciente, «de me voir arriver ainsi, sans raison?»
-
-«Sans raison!» se répéta intérieurement la pauvre fille. «En effet,
-le désir de me voir n’est pas pour lui une raison.» Mais un impétueux
-courant d’idées dispersa l’amertume.
-
-—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la
-double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu
-m’accablais, que sont-elles devenues?
-
-—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en
-connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre.
-
-—Non, c’est Escaldas.
-
-—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre.
-
-—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.
-
-—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais
-il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas.
-
-—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais
-bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?...
-Quelle résolution forcenée! C’est lui qui abdique?
-
-—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement
-par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause.
-
-—De quelle façon?
-
-—La plus irrévocable. Il s’est tué.
-
-—Escaldas s’est tué!...
-
-—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une détente se produisait,
-et qui, maintenant, devenait livide, avec des gouttes de sueur aux
-tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. «Il s’est
-pendu... Et c’est moi qui... tout à l’heure, en allant... m’entendre...
-avec lui... l’ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre
-d’eau... Bertrande.»
-
-
-
-
-IX
-
-_L’APACHE_
-
-
-LE Bolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que
-l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des
-données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même,
-en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le
-procès.
-
-D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant
-lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour
-son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en
-diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même
-sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère
-public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire
-apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son
-crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le
-«fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourd de quelle
-signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne
-l’avait-il pas découvert!
-
-Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible
-du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès,
-dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon
-marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier
-plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer
-une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux
-Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce
-demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage.
-
-Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts
-infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de
-Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination
-en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine
-splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous
-la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur
-adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui
-devaient leur patrimoine.
-
-Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance
-entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de
-la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la
-civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré
-inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de
-flèches empoisonnées.
-
-Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes,
-qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que
-la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.
-
-Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur
-de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés,
-des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres
-violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous
-la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.
-
-Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans
-ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes
-occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il
-n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur
-de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise
-dans ce torrent de débauche.
-
-Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte,
-vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un
-ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature,
-encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un
-corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas,
-et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du
-Bolivien.
-
-Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se
-soucierait de raconter, si une coïncidence presque fantastique n’y
-avait donné une importance capitale.
-
-Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme
-perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de
-jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien,
-à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres
-décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction
-une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il
-reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de
-quelque tribu du bassin de l’Amazone.
-
-Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui,
-aussitôt, prit un air d’importance.
-
-—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui
-viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide)
-«se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de
-faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a
-rapporté ça des pays pour de vrai.
-
-—De quels pays?
-
-—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme
-lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve,
-c’est qu’il voyage comme interprète.»
-
-Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez
-Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du
-vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas
-été, faute de preuves, retenu par la justice, avait disparu sans
-laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit
-s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme
-interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références.
-On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard
-pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient
-été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient
-couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la
-lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance
-et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui,
-reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la
-police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça
-n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie
-faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui.
-Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis
-pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas
-immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança
-coup sur coup:
-
-—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A
-Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...»
-
-La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus
-complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit
-se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.
-
-Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait pas Mindel, son petit
-homme. Mindel? Où prenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce n’était
-pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur
-Sornières.
-
-Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui
-d’espérance.
-
-—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s’est appelé
-Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis,
-deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te
-les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le
-pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon
-nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il
-s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir
-me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu’il a marché d’un
-côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire? Je te
-jure que c’est sa fortune! La somme qu’il voudra.»
-
-Les yeux de la fille brillèrent.
-
-—«Je lui ferai toujours la commission.
-
-—Il s’est donc bien appelé Mindel!»
-
-Elle trembla, tout éperdue.
-
-—«C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne
-le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le
-fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il
-me tuerait!»
-
-La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans connaître les secrets
-de son «petit homme», elle savait qu’entre tous le plus grave se
-rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel,
-qu’il avait porté là-bas. La circonspection qu’il montrait à cet égard
-devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à
-ce qu’il avait fait «quelque sale coup», mais encore à ce qu’il voulait
-en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A
-un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les
-poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes,
-il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle
-connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l’argent dont
-l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il
-allait le jouer.
-
-Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit
-pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières.
-
-Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau Rouquin», à cause de son
-irrésistible physique, ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs
-errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience.
-Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la
-Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature
-et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença
-par la rouer de coups.
-
-Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux
-larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe
-vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette
-fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa
-charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de
-cet exercice, lui dit: «Maintenant, explique-toi...» elle mit cinq
-bonnes minutes à retrouver son souffle.
-
-Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que
-ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un
-mutisme écrasant.
-
-—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? Je t’ai pas causé trop
-d’embêtements, mon pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand elle
-put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas.
-
-—«Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer
-tes puces,» répliqua-t-il. «Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur
-ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les
-aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces
-satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette.»
-
-Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Désormais, elle
-tiendrait sa langue.
-
-Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions
-au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un
-ton d’ailleurs gracieux:
-
-—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de
-cravate. Je vais dans le monde.»
-
-Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa
-montre:
-
-—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces
-salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis.»
-
-Il partit, adressant à sa compagne une cynique recommandation quant au
-travail qui leur ferait une soirée fructueuse.
-
-Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure
-d’Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle
-se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume
-possible, trouvant qu’elle offrait encore trop de surface aux coups qui
-ne manqueraient pas de pleuvoir.
-
-Mais non. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Ses dents
-claquèrent. Il dit d’une voix rauque:
-
-—«Fais-moi un vin chaud.»
-
-Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, puis, le reposant sur
-la table, si brutalement qu’il le fit voler en morceaux:
-
-—«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la sale besogne!...»
-
-Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:
-
-—«Bah! pour trente mille balles! Sans compter ce qu’on le fera chanter
-plus tard, ce rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la
-mesure!»
-
-S’égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa
-Angèle, que cette tendresse enchanta:
-
-—«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici que sur la terrasse du
-Sacré-Cœur? Ah! je te réponds que c’est un endroit pour jaspiner
-tranquillement après minuit sonné.»
-
- * * * * *
-
-Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère
-de sa chambre. A chaque son qu’il entendait dans la maison meublée,
-pleine d’allées et venues, il se levait à demi, s’apprêtait à ouvrir sa
-porte.
-
-«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il.
-
-Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse
-indulgente pour le beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre
-les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas,
-dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples,
-contribuaient pour beaucoup à l’animation de cette demeure.
-
-Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un
-après-midi, des pas masculins, gravissant l’escalier, se dirigèrent
-vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s’adressèrent à son huis.
-
-Il ouvrit.
-
-Pas une seconde—louange en soi à sa perspicacité—Escaldas ne douta de
-l’identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois.
-
-Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux
-roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette
-mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C’était bien
-«le petit homme» de la Môme-Cervelas.
-
-La présentation réciproque fut rapide. L’entrée en matière encore plus.
-
-Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard
-l’avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si
-longtemps!
-
-—«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait
-de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai été
-payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! Cet homme-là veut ma
-mort. Oui, parce que, en somme, j’ai été son complice. Je vais vous
-expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en a donné beaucoup, il m’en
-donnerait encore si j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude
-que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. Plus que
-la certitude. J’en ai la preuve, car il a déjà essayé.
-
-—Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais, le démon. Croyez-vous que
-j’aurais vingt-quatre heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui quels
-secrets je détiens et que vous allez m’en livrer un de plus?»
-
-Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... grimace?... passa sur
-les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur.
-
-—«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il, «si je prends mes
-précautions. C’est autant pour vous que pour moi, vous comprenez,
-monsieur Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre nom, en bas, à la
-concierge. J’ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et
-j’ai eu l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par d’aimables
-personnes. On ne s’étonne pas que des messieurs viennent les voir.»
-
-Le métis éclata d’un gros rire.
-
-—«J’ai bien pensé,» reprit l’Apache, «que votre carte de visite
-serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce
-qu’on vous réveille en sursaut quand on croit frapper chez Irma ou
-chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C’est
-Rosalinde, celle que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais
-sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. J’irai la voir, cette
-enfant. Elle m’a lancé un œil! Pour elle, je suis capable de faire des
-traits à la Môme-Cervelas.»
-
-Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur
-Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé
-par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface
-jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré
-qu’il tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du
-Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea
-d’attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles
-de l’autre.
-
-—«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre
-que j’ai envoyée au Parquet—au moment où je l’ai envoyée—était bien
-pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, celle que (j’ai suivi
-l’affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous
-aviez vue en Amérique.
-
-—Moi-même, la tenant dans mes mains, je l’ai cru. Cette falsification
-merveilleuse, qui l’avait faite? Ce n’était donc pas vous?
-
-—Je ne suis pas si fort.
-
-—Mais qui, alors? Pabro?
-
-—Cette vieille bête!
-
-—Parlez donc!
-
-—Le Valcor en personne.»
-
-Escaldas bondit.
-
-—«Il a possédé la vraie lettre?
-
-—Pendant vingt-quatre heures.
-
-—Comment cela?
-
-—C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce que je viens vous dire.
-J’avais su que Pabro vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai
-pensé que le marquis me la paierait cher.
-
-—Misérable!
-
-—Qui cela?
-
-—Vous!
-
-—Allons donc!» fit l’Apache en haussant les épaules.
-
-Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d’Arthur
-se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un
-éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans
-le mur, au-dessus du lit, devait avoir soutenu la flèche ou la couronne
-de rideaux désormais absents.
-
-—«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,» observa Escaldas.
-
-—«Moi? Comment donc!
-
-—C’est vrai! Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer
-aux mouches. Elle est bien exacte, au moins, votre histoire? Ce n’est
-pas un piège que vous venez me tendre?
-
-—Oh! par exemple!
-
-—C’est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé.
-
-—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.
-
-—Donnez-m’en la preuve.
-
-—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemment à la question, après
-un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? Écoutez si
-ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une
-vingtaine d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit une lettre à la
-banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé
-d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait,
-par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet
-individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort,
-naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui
-jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine
-d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor,
-qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce
-qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les
-mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a
-dévoré l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l’écueil où
-devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez
-découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment
-communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier
-Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant
-d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en
-ignorassent pas.
-
-—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça
-ne m’apprend rien.
-
-—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec qui le hasard m’a fait
-voyager de Buenos-Ayres en France—crut accomplir un coup de maître en
-vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier
-lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se
-rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il
-se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut
-raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je
-me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme
-je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand
-Pabro est tombé à la mer...
-
-—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» gronda Escaldas.
-
-—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, «vous allez voir
-que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,»
-poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que
-l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je
-viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a
-payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce
-chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il
-devait y attacher?
-
-—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais
-pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite?
-
-—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc
-lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant,
-est tout ébaubie de découvrir _subito_ un nouveau point de vue. Eh
-bien, je vais vous ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivi
-le procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme
-c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite.
-
-—«Allez donc!» fit le Bolivien.
-
-Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, le fuyant personnage
-qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Arthur
-Sornières avait des distractions. Quelque chose le préoccupait,
-qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la
-disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux.
-Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait un clou dans le mur.
-Maintenant, il supposa que c’était sa cravate. Il y porta machinalement
-la main, s’assurant que l’épingle était en place. L’Apache détourna les
-yeux obstinés qu’il fixait sur son cou. En même temps, il reprit:
-
-—«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner mal, un jour ou l’autre. Il
-en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que
-vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l’écriture,
-qu’il imiterait facilement puisque c’était la sienne, avec les signes
-caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier
-semblable, mais de _filigrane récent_, puis l’adresser au Parquet.
-Voilà le coup de génie! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l’a
-si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu’elle
-se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par
-la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous
-avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous
-avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposait accablé, quand
-la Chambre s’apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection,
-le monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner d’un peu plus près le
-filigrane du papier. Il est de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir
-écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont
-fabriqué ce faux pour me perdre.»
-
-—«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant son poing sur la table.
-
-Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un
-effort pour embrasser tous les aspects de la question.
-
-—«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale machination de
-ce genre! C’est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui
-aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une
-explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu
-si mystérieusement. Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que la
-scélératesse pût être aussi ingénieuse.»
-
-—«Elle peut l’être encore davantage,» fit Sornières en ricanant.
-
-—«Que voulez-vous dire?
-
-—Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache en détournant avec prestesse
-l’attention d’Escaldas, «il y a un point obscur pour moi, dans cette
-Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour connaître si bien. Le
-filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de
-quatre ans... Alors?
-
-—Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je l’avais
-faite après coup.
-
-—Mais vous aviez des témoins, en Amérique... à la banque Perez Rosalez.
-
-—Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les chefs de la maison, à
-ce moment-là, n’avaient aucun motif pour s’occuper de cette vieille
-correspondance dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils deviné mes
-soupçons et le but de mon enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine,
-leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, pour plus
-tard, leur témoignage. Mais je l’aurais soustraite, comme l’a fait
-ensuite leur caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. Je
-n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment venu, garantiraient
-l’authenticité du document, réclamé à leurs archives par l’instruction,
-durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité avide de
-Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans.
-
-—Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester?
-
-—Quoi?... La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je
-l’avais photographiée, que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui...
-Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction et dont on leur
-a communiqué la photographie, était bien la même qu’ils avaient eue.
-Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de leur témoignage fut une
-certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai.
-Sans cette obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation du
-faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait
-simplement l’impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout
-le monde est resté convaincu.
-
-—Pauvre innocent!» railla Sornières.
-
-—«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre, «vous êtes un fameux gibier
-de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous
-n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi? Cet
-homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument
-dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne
-m’étonnerait pas.
-
-—Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec une gaieté d’autant plus
-horrible qu’elle était sincère.
-
-—«Dame!
-
-—Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte pas pieds et poings
-liés, votre Valcor? Et moi-même, ne suis-je pas à votre merci? Vous
-connaissez tout de moi... mon nom...
-
-—Vos noms... deux au moins.
-
-—Ce sont les seuls qui vous importent. Vous savez où je perche. Vous
-pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait.
-
-—Heu! heu!
-
-—Ne faites pas le malin. Vous n’y songez guère. Entre les pattes des
-flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous
-m’offrez des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.»
-
-Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non
-dépourvue d’une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui
-donnait plus d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.
-
-—«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur quel pied pouvons-nous partir?
-Que m’offrez-vous?
-
-—Personnellement, je ne puis rien vous offrir,» dit Escaldas. «Et pour
-une excellente raison, c’est que je ne possède pas un radis.»
-
-Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de
-l’affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la
-signification de ce regard.
-
-Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur d’abord devant cette sordide
-médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi
-au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque
-agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible,
-secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton rogue:
-
-—«N’essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober
-quand je vous demande «Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse pas au
-claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates
-et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand
-le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de
-l’État, à la Nouvelle.
-
-—J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il faut que je m’entende
-avec eux.
-
-—Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé,» dit le
-Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une
-mimique singulièrement féroce.
-
-—«J’aurai vu mon plus important associé dès ce soir,» calcula tout haut
-le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait
-faire un haut-le-corps. «Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez
-l’être. Voulez-vous revenir demain?
-
-—Revenir... ici?...» interrogea Sornières, avec une expression voulue
-de méfiance.
-
-—Pourquoi pas?
-
-—Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une
-police privée. S’il apprend que je vous rends visite...
-
-—Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part?
-
-—Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation. «Après tout, on est
-tranquille dans votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y dépiste
-pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j’y
-suis venu et que je dois revenir.
-
-—Comme vous voudrez... Ça ne change rien à l’affaire.
-
-—Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée subite l’amant de la
-Môme-Cervelas, «je vais demander un rendez-vous à votre voisine
-Rosalinde. Ça me créera un alibi.»
-
-Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla drôle.
-
-—«Fixez-le pour avant de passer chez moi,» suggéra-t-il, grossièrement
-facétieux. «Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau.
-Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.
-
-—Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le voyou, qui déjà filait
-par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents
-nauséabonds de parfumerie à bon marché.
-
-A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.
-
-Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, et l’un des premiers
-du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu la
-journée dominicale ou la saison du renouveau? Il n’existait pas de
-repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce
-parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant
-au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d’averses, et
-sous l’aigre vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement
-en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d’un indigène des
-tropiques.
-
-—«Monsieur le prince n’est pas à la maison,» dit à Escaldas le
-majestueux portier, qui, un jour de l’année précédente, avait paru si
-redoutable à la pauvre Bertrande.
-
-—«Je vais monter pour lui laisser un mot.
-
-—C’est inutile. Son domestique est absent.
-
-—Dites que je reviendrai ce soir, que c’est extrêmement important.
-Priez le prince de m’attendre.
-
-—Que Monsieur soit tranquille. La commission sera transmise.»
-
-Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n’en put accuser
-l’irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez
-lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux
-reprises inutilement, se rendit compte,—cette fois par l’attestation
-navrée du vieux serviteur,—que le jeune homme n’avait pas reparu au
-logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait
-aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa
-chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien pour l’enragé viveur,
-s’il n’en dépensait aussitôt une partie,—et souvent la plus grosse.
-
-Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrande qu’il songeait à
-porter sa joie. Bertrande... c’était bon les jours de découragement,
-de nostalgie... de remords peut-être. Puis, à Bertrande, il fallait si
-peu pour être heureuse... Rien même... D’abord parce que sa fierté s’en
-trouvait mieux. Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à elle
-quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le
-désir de quelqu’une de ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi,
-par la nécessité de quitter le petit Claude, par l’étourdissement des
-choses extérieures, qui dissipent le parfum d’amour. Puisque l’argent
-ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller la trouver quand
-l’or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le
-portefeuille. Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient
-cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu’il
-y avait surtout d’attirant, de tentateur, c’était le tapis vert des
-tripots.
-
-—«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures du soir. «N’espérons pas
-que Gairlance revienne avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce
-qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons jusqu’à demain matin.»
-
-Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu’il
-y avait urgence à ce qu’il le vît le plus tôt possible. Qu’il
-l’attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à
-trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu’il cacheta, le
-Bolivien quitta la rue Cambacérès.
-
-S’il avait excepté une couple d’heures dans l’après-midi, c’est parce
-qu’il escomptait la visite d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant
-pas être aperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette
-satisfaction? En faisant la large mesure de temps, on s’assurait contre
-toute rencontre. D’autant que la conférence ne serait pas longue.
-Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas
-venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les
-négociations avec le Beau Rouquin.
-
-«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit Escaldas avec un
-ignoble rire, «puisqu’il doit présenter ses hommages à ma voisine,
-Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures
-porte à porte, ça n’est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c’est
-pour le plaisir de la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme, je
-ne manquerais point d’aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de
-son «petit ami». Quel beau parti je tirerais des circonstances!»
-
-
-
-
-X
-
-_UNE FIN TRAGIQUE_
-
-
-GILBERT DE VILLINGEN avait beaucoup gagné, cet après-midi-là, aux
-courses. Il ramena d’Auteuil chez elle une jolie personne de sa
-connaissance, qui suivait de loin son jeu sur les hippodromes, et se
-trouvait sur son chemin, comme par hasard, lorsqu’elle le voyait en
-veine. Tous deux dînèrent joyeusement au cabaret, achevèrent la soirée
-dans un music-hall, et, quand le prince eut remis la belle à sa porte,
-il courut au cercle.
-
-Il y traversa les alternatives ordinaires de gain et de perte, se
-trouva décavé vers cinq heures du matin, et se rappela l’hospitalité
-offerte par sa compagne de rencontre. Maussade et harassé, il alla
-chercher près d’elle l’insouciance fanfaronne que la solitude ne lui
-inspirait pas, mais à laquelle il se forçait nerveusement dès qu’il
-avait un spectateur et surtout une spectatrice. Cette diversion lui
-épargnait l’heure mauvaise qui suit l’abrutissante et ruineuse partie
-nocturne.
-
-Il ne rentra chez lui que, précisément, vers une heure de l’après-midi.
-
-«Quelle chance!» pensa-t-il en lisant le mot d’Escaldas, «je ne peux
-plus le voir qu’à trois heures. Bon. J’irai moi-même dans son taudis.»
-
-Il se réjouit de ce moment de répit, comme un écolier d’une récréation.
-Il se fit préparer un bain, s’y prélassa longuement, puis s’étendit, en
-peignoir, sur le divan de son cabinet de toilette, où il s’endormit.
-
-Lorsqu’il s’éveilla, la demie de trois heures sonnait.
-
-«Diable! Ce pauvre Inca va supposer que je ne le prends plus au
-sérieux, lui et son roman valcorien. Il ne se tromperait pas de
-beaucoup. Ça m’étonnerait bien s’il nous menait maintenant à la
-victoire. Et pourtant... Il garde la foi qui transporte les montagnes.
-Aussi longtemps que ce limier-là flairera la voie, moi je galoperai
-derrière. Ce serait un si magnifique hallali! Valcor aux abois, tête
-aux chiens... Bigre! Il en éventrerait encore plus d’un. Mais quelle
-curée ensuite! Tant qu’Escaldas tiendra, je tiendrai. D’ailleurs,
-je peux dire: tant qu’Escaldas vivra. Car, si cet emballé-là devait
-renoncer à la poursuite, il en crèverait de rage. Quand je le verrai
-mort, c’est que sa dernière preuve lui aura claqué dans la main.»
-
-Gilbert sonna son valet de chambre, s’habilla, puis, allumant une
-cigarette, descendit et prit le chemin de la rue de Lévis.
-
-Il y arriva vers quatre heures et quart.
-
-C’était la seconde ou la troisième fois, tout au plus, qu’il venait
-voir le Bolivien dans sa louche demeure. Une grimace involontaire
-plissa ses lèvres, retroussa ses narines, lorsqu’il pénétra dans le
-corridor d’entrée, laissant retomber derrière lui la demi-porte à
-claire-voie, dont la sonnette faussée grinça faiblement.
-
-Ce corridor, long de six à huit mètres, sans ouvertures latérales,
-aboutissait à une cour, dans laquelle se trouvait, sur la droite, une
-espèce de loge ou bureau, généralement désert.
-
-Le prince se rappelait avoir vainement attendu, puis appelé, puis
-erré dans les divers escaliers sales, avant d’avoir pu obtenir un
-renseignement, lors de sa première visite.
-
-Cet après-midi, toutefois, il aperçut dans la loge un visage renfrogné
-de vieille, qui se dressa pour le dévisager. Sa tournure élégante
-faisait événement dans un tel lieu.
-
-—«Monsieur Escaldas est-il chez lui, madame?
-
-—Certainement,» dit-elle, presque déridée par une grâce d’aspect et
-de ton si peu coutumière en ces parages. «Monsieur peut monter sans
-crainte. L’escalier A, à gauche, numéro 27.»
-
-Elle ajouta, loquace:
-
-—«J’ai porté moi-même, à une heure, le déjeuner de monsieur Escaldas.
-Il m’a dit qu’il ne le prenait pas dehors parce qu’il attendait
-quelqu’un, et qu’il ne bougerait pas tant qu’on ne serait pas venu.
-
-—Parfait!» murmura Gilbert, qui se rappela le mot sur la carte.
-
-Il ignorait que le Bolivien eût compté sur une autre visite que la
-sienne. La concierge l’ignorait aussi. L’escalier A échappait, en
-effet, presque totalement, à la surveillance de cette dignitaire du
-cordon. Car il s’ouvrait de l’autre côté de l’entrée, symétriquement à
-la loge, dans le bâtiment de façade, mais en arrière, sur la cour.
-
-Deux étages, un long couloir avec des portes mal jointes, d’où
-sortaient d’indéfinissables odeurs: laines crasseuses des ameublements
-vétustes, parfums rancis, éther et tabac. Cela prenait à la gorge. Le
-prince secoua sous son nez son mouchoir imprégné de fine violette.
-
-Il découvrit le numéro 27, s’arrêta, frappa à la porte.
-
-Point de réponse.
-
-Gairlance frappa de nouveau, sans plus de succès.
-
-«Voilà qui est curieux!» pensa-t-il. «Puisqu’il m’attend.»
-
-Il regarda la serrure. Elle n’avait pas de bouton extérieur. Se
-penchant un peu, il remarqua le point lumineux du trou, ce qui prouvait
-que la clef n’était pas en dedans.
-
-Il heurta plus fort.
-
-—«Escaldas! Vous dormez? C’est moi, Gilbert!»
-
-Une porte voisine s’ouvrit. Une femme avança la tête avec curiosité.
-Voyant le charmant garçon qui restait en détresse, elle s’empressa,
-se montra tout entière, en peignoir d’un bleu cru, garni d’horribles
-dentelles cotonneuses, les pieds nus dans des savates.
-
-Elle n’eût pas été laide, en paysanne ou en servante. Mais sa
-fraîcheur commune, et même sa jeunesse, disparaissaient sous un atroce
-maquillage. Une poupée de bazar à bon marché. La voix humaine sortant
-de ce masque faisait un effet presque sinistre.
-
-—«Vous demandez monsieur Escaldas?» fit-elle en minaudant. «Il n’est
-pas sorti, j’en suis sûre. Car il a fait un vrai potin, cet après-midi.
-Il a dû changer ses meubles de place.
-
-—Vers quelle heure?
-
-—Une heure et demie peut-être. Je le sais parce que j’ai reçu un ami
-vers deux heures. Et je lui ai même dit: «J’espère bien que mon voisin
-va enfin rester tranquille.»
-
-—Mais monsieur Escaldas a pu sortir ensuite.
-
-—Ça n’est pas probable. Je l’aurais entendu. Il frappe toujours sa
-porte assez fort.
-
-—C’est drôle,» dit Gilbert en regardant cette porte close.
-
-Un sentiment bizarre l’envahissait. Le Bolivien lui avait recommandé
-de ne pas venir entre une heure et trois. Cependant il ne sortait
-pas, puisqu’il avait dit à la concierge qu’il ne bougeait point de sa
-chambre. Pourquoi ce bruit, à ce moment, chez lui? A quelle occupation
-tapageuse réservait-il donc ces deux heures?
-
-Maintenant, dans l’esprit du prince, l’obstination avec laquelle
-Escaldas avait cherché, la veille, à le rencontrer, le mot pressant
-écrit sur sa carte et les circonstances d’aujourd’hui, formaient un
-ensemble inquiétant.
-
-Que se passait-il?
-
-Sans éprouver des sentiments bien chaleureux pour le métis, Gilbert
-avait trop étroitement lié partie avec cet homme pour se désintéresser
-de ce qui pouvait lui advenir. D’ailleurs, que pouvait-il advenir à
-Escaldas qui ne touchât à l’Affaire, objet de leur association?
-
-Le prince qui, pourtant, n’espérait pas grand’chose, tout à l’heure,
-de l’entrevue réclamée si instamment par son acolyte, commençait à y
-attribuer de l’importance, maintenant qu’un hasard déconcertant la
-reculait encore.
-
-—«Je vais aller m’informer plus amplement auprès de la concierge,»
-fit-il, comme se parlant à lui-même.
-
-La poupée de bazar, sur la porte de laquelle on pouvait lire de loin
-ces mots, en capitales azur sur fond rose:
-
- MADEMOISELLE ROSALINDE
-
-s’offrit à faire la commission.
-
-—«Ne redescendez pas, monsieur. Je vais chercher _mame_ Plu. Elle a
-peut-être la clef du 27.»
-
-La jeune personne s’élança avec une rapidité prouvant que ses
-articulations étaient de qualité plus saine et moins factice que son
-teint.
-
-Elle revint d’une démarche alentie, réglant son impétuosité sur
-l’ankylose de M^{me} Plu.
-
-—«Je n’ai pas la clef,» dit la vieille concierge. «Mais je suis sûre
-que monsieur Escaldas n’est pas sorti. Peut-être bien qu’il est malade.
-
-—Personne n’est venu le voir?
-
-—Personne qui l’ait demandé, toujours. Maintenant, il reçoit
-quelquefois des dames de connaissance. Une supposition qu’une serait
-montée tout droit, qui connaîtrait son numéro, et qu’elle soit là,
-encore. Ça se pourrait bien qu’il ne veuille pas ouvrir à cause d’elle.
-C’est délicat.»
-
-Gilbert pensa au: «Ne venez pas de une à trois.» Il hocha la tête.
-C’était possible. Pourtant on approchait de cinq heures. Que diable!...
-
-Malgré la claire journée d’avril, un perpétuel crépuscule envahissait
-le corridor. Dans l’ombre relative, le trou de serrure du 27 brilla
-plus distinct, comme un petit œil de clarté, sinistrement railleur.
-
-M^{lle} Rosalinde, qui, évidemment n’avait pas reçu son éducation au
-Sacré-Cœur ou à Saint-Denis, se pencha vers ce trou, y risqua un regard.
-
-—«Oh!» s’écria-t-elle, triomphante, «je disais bien qu’il avait
-bousculé ses meubles.
-
-—Laissez voir,» fit la concierge, tandis que le prince, pris d’un
-irrésistible intérêt pour cet espionnage de commères, tant les
-surprises de la vie piquent la curiosité des plus dédaigneux, demandait
-à Rosalinde:
-
-—«Qu’avez-vous donc vu dans la chambre?
-
-—Le lit est tiré au milieu, à la place de la table. Ça n’a jamais été
-comme ça. Je le sais bien. J’ai assez souvent passé devant, quand sa
-porte était ouverte.»
-
-Le prince n’eut pas le temps d’apprécier la pudeur imprévue de la
-dernière phrase, ni de se demander si M^{lle} Rosalinde avait des
-raisons plus sérieuses de connaître l’orientation des meubles chez
-son voisin. M^{me} Plu redressait presque agilement sa maigre échine
-rhumatisante, dans l’émoi qui la bouleversait:
-
-—«Ah! Seigneur... Seigneur Jésus!... Qu’est-ce qui lui est arrivé à ce
-pauvre monsieur?... Y a de quoi vous tourner les sangs!...
-
-—Quoi donc?... Mais je n’ai rien remarqué de si terrible,» s’exclama
-Rosalinde, en se précipitant de nouveau sur la serrure.
-
-—«Sa cervelle!... sa cervelle!...» gémit la vieille.
-
-Un frisson d’horreur sillonna la chair de Gairlance.
-
-Plus tard, malgré l’épouvante réelle qu’il devait éprouver ensuite, il
-ne pouvait se rappeler sans un soubresaut nerveux le comique lugubre de
-cette exclamation.
-
-Des portes s’ouvrirent. Des gens parurent, dont les faces pâlirent au
-cri de M^{me} Plu.
-
-Mais elle continua, haletante:
-
-—«Sa cervelle!... que je lui ai fricassée pour son déjeuner, et qui est
-sur le tapis, à côté de l’assiette, avec le bondon de son dessert. Tout
-est jeté là. Qu’est-ce qui s’est passé, mon Dieu?»
-
-Le quiproquo manifeste laissait intact le mystère. Aussi les assistants
-ne pensèrent-ils même pas à rire, lorsqu’ils surent que ce qui gisait
-dans la chambre muette était une cervelle de mouton frite, et non la
-partie pensante d’un être humain. Quelque chose de tragique avait dû
-se passer là dedans, de l’autre côté de cette porte, dont la banalité
-prenait tout à coup une physionomie poignante, avec l’obstination de
-son panneau immobile, et le scintillement, à sa serrure, d’un petit œil
-de lumière.
-
-—«Il faut faire ouvrir cette porte. Je le prends sur moi,» déclara le
-prince.
-
-—«Je vais aller chercher mon mari,» dit M^{me} Plu.
-
-Un temps se passa. Puis on vit arriver Hippolyte Plu, commissionnaire,
-la plaque de cuivre au côté de sa veste comme un crachat de grand-croix.
-
-Il hocha une bonne grosse tête grise, après avoir longuement regardé
-la porte du 27. Puis il émit l’idée que ça n’avait pas de bon sens,
-qu’il n’y avait pas de quoi se flanquer la frousse, que ses locataires
-étaient libres d’aller se promener, ou même de cuver tranquillement
-leur vin chez eux, après avoir fichu tout en l’air, sans qu’on eût pour
-ça le droit de violer leur domicile.
-
-—«Je ne m’en irai pas,» dit Gairlance, «avant qu’on ait ouvert. Allez
-chercher le commissaire de police, si bon vous semble. Je vous dis que
-je le prends sur moi.»
-
-L’autorité de ses façons, la distinction de sa personne, en imposèrent.
-M. Plu se rappela qu’il devait avoir une autre clef, ouvrant le 27.
-Pendant qu’il allait la quérir, quelqu’un de plus curieux que les
-autres ramena le serrurier d’en face.
-
-—«Est-ce que vous êtes monsieur le commissaire?» demanda l’ouvrier au
-prince de Villingen.
-
-—«Allez toujours. C’est mon affaire,» répliqua celui-ci, qui
-s’enfiévrait.
-
-On entendit grincer les passe-partout. La serrure, très grossière,
-fermée par la simple retombée automatique du pêne sans tour de clef,
-s’ouvrit tout de suite. La porte, poussée en dedans, s’arrêta à moitié
-de course contre un obstacle.
-
-M^{lle} Rosalinde, plus preste que les autres, se glissa dans
-l’ouverture.
-
-Elle se rejeta en arrière, hurlant, les bras battant l’air, sa grosse
-figure mal peinte convulsée d’un tel effroi que son masque artificiel
-s’anima de vie intense, humaine, tragique. Une âme épouvantée surgit
-sur cette face de poupée de bazar.
-
-Les autres, effarés, hésitaient maintenant.
-
-On soutint la pauvre fille, qui s’évanouissait.
-
-Gilbert alors, le cœur lui battant jusque dans les oreilles, à coups
-assourdissants, plus pâle que son plastron de chemise, fit un pas,
-pénétra par l’entre-bâillement de la porte.
-
-—«A l’aide!... à l’aide!... Un médecin!... Ce malheureux n’est
-peut-être pas mort,» cria-t-il d’une voix qu’il crut retentissante, et
-qui, presque éteinte, passant à peine ses lèvres, ne parvint qu’à ses
-voisins immédiats.
-
-Le désordre de la chambre était indescriptible,—spectacle d’autant
-plus piteux, que la misère des meubles apparaissait davantage dans
-leur bouleversement, comme apparaissaient, sur l’horrible papier, d’un
-grenat flétri, les traces, noires de saleté ou jaunes d’usure, que ces
-mêmes meubles y avaient marquées à la longue.
-
-Mais l’abomination suprême n’était pas dans cette clameur hideuse et
-muette des choses.
-
-Contre la paroi du fond, au-dessus de l’endroit où se trouvait
-d’habitude la tête du lit, le corps de José Escaldas dessinait une
-effroyable pantomime raidie, suspendu par une forte cordelière bleue à
-un crochet qu’on distinguait, près du plafond, dans la fausse corniche
-peinte. Une convulsion d’agonie, en recroquevillant les jambes du
-malheureux, l’avait laissé dans une position dansante, comme un pantin
-dont on aurait tiré la ficelle. Sa face, remontée par la corde, était
-un objet terrifiant... Gonflée, violacée, avec la langue jaillie au
-dehors. Les yeux figés dans la sclérotique élargie semblaient encore
-regarder, d’un surhumain, d’un atroce regard.
-
-—«Qu’on coupe la corde!» balbutia Gilbert.
-
-Ce bretteur, ce descendant de soldat, chez qui le courage physique
-était naturel et spontané comme la respiration, ne pouvait surmonter
-un étourdissement de faiblesse devant cette vision d’horreur, dans
-l’écœurante atmosphère de ce lieu, et sous la suffocante poussée
-des gens qui, s’amassant derrière lui, par la porte entr’ouverte,
-l’écrasaient à moitié contre le châlit.
-
-Une scène inénarrable se passait maintenant dans le corridor, qui, peu
-à peu, s’emplissait des locataires et des voisins. Les femmes criaient
-au secours. Les hommes se querellaient pour savoir si l’on devait
-toucher à un pendu, même pour le sauver, avant l’arrivée du commissaire
-de police. La vieille mère Plu faisait entendre un jappement monotone,
-et semblait subitement hébétée.
-
-Son mari montra quelque sang-froid. Avec l’autorité de ses
-attributions, l’énergie de sa poigne, le concierge parvint à déblayer
-un peu la porte et à pénétrer dans la chambre. Son premier soin fut
-d’ouvrir la fenêtre. Une bouffée d’air, sinon pur, au moins à peu près
-respirable, entra.
-
-Cette manœuvre produisit sur le prince un effet salutaire. Il se
-reprit, et, tirant de sa poche un canif, s’avança résolument dans
-l’intention de couper la corde.
-
-—«Monsieur,» lui dit le père Plu, qui palpait une des mains raidies,
-«il est glacé. Que voulez-vous faire? Prenez garde. Pour atteindre la
-corde, il vous faut écarter cette table renversée, relever une de ces
-chaises... Vaudrait mieux laisser les choses en l’état.
-
-—Allons donc! Notre devoir est de tout tenter pour rappeler ce
-malheureux à la vie. On en a fait revenir de loin avec des tractions de
-la langue.»
-
-Le voyant décidé, les autres maintenant poussaient le lit, dégageaient
-la porte, redressaient les meubles. Deux ou trois s’avancèrent pour
-soutenir le corps, afin qu’il ne glissât pas à terre.
-
-—«Voilà de la belle besogne!» grommela le portier. «Et tout cela
-pour secouer un cadavre! Comment voulez-vous que les magistrats
-reconnaissent ensuite s’il y a crime ou suicide? La distance au sol, la
-façon dont les pieds avaient repoussé la table, la direction où elle
-était tombée, toutes ces machines-là, c’est ça qui aurait pu montrer si
-ce pauvre bougre s’est accroché lui-même ou non.»
-
-Cette réflexion fit hésiter Gilbert, qui, monté sur une chaise, allait,
-en se haussant, trancher la corde.
-
-—«Vous êtes sûr qu’il est mort?» demanda-t-il. Car sa répugnance
-l’empêchait de toucher lui-même à ces membres convulsés.
-
-—«Pour être froid, il est froid,» dit le serrurier, qui, avec un maçon,
-maintenait déjà le corps, attendant qu’il leur tombât dans les bras.
-
-Mais, à cette seconde, une de ces hallucinations fréquentes devant
-les visages d’où la vie vient de fuir, surprit Gilbert. Il crut voir
-palpiter les paupières d’Escaldas. Avec une exclamation étouffée, il
-éleva son canif, entama la solide cordelière, scia, non sans peine...
-
-—«Hardi!... encore un peu!...» fit le maçon comme s’il commandait une
-manœuvre sur son chantier.
-
-Soudain, le pendu s’abattit, les bras jetés à droite et à gauche, la
-tête oscillant comme une boule inerte, tandis que, sous le poids, les
-deux ouvriers fléchissaient des jarrets.
-
-On étendit Escaldas sur son lit.
-
-A peine essayait-on de lui administrer gauchement les premiers soins,
-qu’un médecin fut amené, suivi presque aussitôt par le commissaire de
-police.
-
-Le praticien eut bientôt déclaré qu’il n’y avait rien à faire. La mort
-remontait à deux heures au moins.
-
-Quant au magistrat, il inspecta sommairement les lieux et posa quelques
-questions, de l’air du monde le plus dédaigneux et le plus détaché.
-Quel intérêt pouvait offrir cette banale aventure? Un pauvre diable,
-logé en garni,—et dans quel garni!—sans doute à bout de ressources,
-à qui le vice, l’alcool, ont ôté tout ressort pour la lutte et le
-travail, qui attache une corde à son ciel de lit, se passe la tête dans
-le nœud coulant, et envoie promener d’un coup de pied la table sur
-laquelle il s’était juché pour cette opération, cela se voit tous les
-jours, et ça n’a de conséquence vraiment regrettable que de déranger
-les commissaires de police.
-
-Toutefois, le point de vue du fonctionnaire changea quand il se fut
-avisé d’interroger le jeune homme qui, venant rendre visite au suicidé,
-avait amené la découverte lugubre.
-
-—«Votre nom, monsieur?» demanda-t-il.
-
-—«Gilbert Gairlance, prince de Villingen.»
-
-La voix eut beau se faire basse, les plus proches entendirent, et le
-mot: «Un prince!... un prince!...» vola de bouche en bouche, à travers
-le corridor et l’escalier, jusqu’à l’attroupement, dans la rue.
-
-Le commissaire de police leva les sourcils, étonné.
-
-—«Sans doute, vous apportiez quelque secours à ce malheureux?
-
-—Mais non. José Escaldas n’était pas dans le dénûment. Ce n’est
-certainement pas par misère qu’il s’est tué. Il travaillait pour le
-compte de gens qui ne l’eussent pas laissé sans pain. Cet homme est un
-Bolivien, ancien intendant du marquis de Valcor.
-
-—Oh!» s’écria le commissaire, «serait-il l’Escaldas du procès Valcor?
-
-—Lui-même.
-
-—L’auteur de la fameuse lettre fausse?»
-
-Gilbert se tut.
-
-—«Ah! mais, voilà qui est différent,» reprit le magistrat. «Je vais
-faire transporter le corps à la Morgue, aux fins d’autopsie, mettre
-ici les scellés... Je ne pense pas que cette mort ait une grande
-signification. Le diffamateur s’est fait justice. Mais enfin...»
-
-L’évidence de cette réflexion tomba lourdement sur l’âme de Gilbert.
-L’émoi de l’horrible scène se calmait en lui. La signification en
-surgissait nette, indéniable. Le suicide d’Escaldas, c’était la
-justification définitive de Valcor, l’aveu du mensonge, désormais
-démasqué, impuissant, sur lequel avait été échafaudée toute la
-retentissante Affaire. L’inventeur de la fable calomniatrice, le
-mystificateur audacieux, se voyant acculé à une catastrophe imprévue,
-à une ignominieuse défaite, au châtiment sans doute, abandonnait la
-partie en quittant l’existence.
-
-«Et voilà de quelle savante gredinerie je me suis fait complice!...»
-pensa Gilbert.
-
-Lui, il avait combattu de bonne foi. Il avait été convaincu par cet
-ensemble inouï de présomptions que lui présentait le métis. Il avait
-été persuadé que le père de Micheline était un faux marquis de Valcor.
-Il avait cru au bon droit de Marc de Plesguen. Mais qui en conviendrait
-maintenant? Qui ne l’accuserait d’avoir participé sciemment à un
-complot de bandits? Qui ne le mettrait, lui, petit-fils du vainqueur
-de Villingen, au rang de ce vil produit de races inférieures, de cet
-être dépourvu par naissance de toute moralité, de celui qu’il nommait
-plaisamment, mais avec un si véritable dédain, «l’Inca».
-
-Un accès de rage douloureuse saisit Gilbert. Il jeta sur le misérable
-corps qui gisait là un regard de féroce rancune. Quel allié pour le
-descendant d’un prince de l’Empire!
-
-La conscience vague de son intime déchéance, de l’esclavage où le
-tenaient sa paresse et ses passions, et qui l’avait conduit à prendre
-un tel allié, n’était pas pour relever le jeune homme. Et, sur lui,
-s’appesantissait encore la nauséabonde atmosphère de cette maison,
-de ces murs, de ces souffles hors des bouches fardées ou des gosiers
-brûlés d’absinthe,—car ils étaient peu nombreux, les travailleurs
-honnêtes, parmi ceux que leur oisiveté rassemblait là, béants d’une
-abjecte curiosité.
-
-—«Permettez que je me retire, monsieur le commissaire,» dit le jeune
-homme. «Voici ma carte, mon adresse. Je me tiens à votre disposition
-pour une enquête. Mais vraiment, ici, en ce moment...»
-
-Son geste exprima qu’il n’en pouvait plus.
-
-—«Pardon... Quelques renseignements encore sur l’état des choses quand
-vous avez coupé la corde.»
-
-Quel supplice! Il fallut, avec le père Plu et le maçon, sous le regard
-horrible et indéfinissable de cette tête tuméfiée, reconstituer à peu
-près la disposition des meubles.
-
-La table était là, renversée.
-
-Escaldas avait tiré son lit au milieu de la pièce, afin de pouvoir
-placer cette table au-dessous du fameux crochet. Mais pour y
-atteindre, pour y fixer le bout de la cordelière bleue,—pièce à
-conviction retenue par le commissaire de police,—il avait dû encore
-rehausser d’une chaise la table insuffisamment haute. Cette chaise, on
-la voyait plus loin, jetée à terre.
-
-Les débris du déjeuner servi par la mère Plu s’étalaient sur le sol.
-Escaldas y avait à peine touché.
-
-On comprenait qu’en un pareil moment l’appétit lui eût fait défaut.
-
-Ce qu’on arrivait moins à comprendre, c’était la façon désordonnée
-dont le suicidé avait accompli son trépas. L’être le plus dégoûté de
-la vie, le plus grossier, retrouve une espèce de respect de lui-même
-dans le seul fait qu’il va s’anéantir. Sa résolution le rehausse à ses
-propres yeux. C’est rare qu’il la suive jusqu’au bout sans un peu de
-cabotinage, un apprêt de mise en scène. Du moins y procède-t-il avec
-quelque convenance. Mais le saccage de la chambre, les meubles déplacés
-comme en hâte, les aliments tombés avec la chute de la table, sans
-qu’on les eût rangés ailleurs auparavant, l’idée de cet homme qui va
-se pendre, et qui grimpe entre son assiette encore chaude et son verre
-encore plein, sans quelque soin funèbre et mélancolique, éveillaient
-une image de précipitation dans la mort, comme d’une attaque brusque de
-folie.
-
-—«Une telle violence ne serait explicable,» observa le commissaire,
-«que si cette mort n’était pas l’effet d’un suicide.»
-
-Gilbert tressaillit.
-
-Si quelqu’un avait eu intérêt à supprimer Escaldas, un seul homme
-pouvait être ce quelqu’un. Et alors?... La théorie se renversait. Les
-preuves qu’aurait eues le Bolivien contre cette homme auraient donc été
-bien redoutables!
-
-—«Vous admettriez l’hypothèse d’un assassinat?» demanda le prince d’une
-voix altérée.
-
-—«Difficilement,» dit le magistrat, «D’ailleurs, si cette hypothèse
-se base sur l’état des lieux, elle ne peut être considérée de façon
-sérieuse. On a trop changé cet état des lieux, et il y a eu trop de
-personnes dans la pièce, pour qu’une instruction en tienne compte.»
-
-«Ainsi c’est moi,» se dit Gairlance, «c’est mon mouvement d’humanité
-pour sauver ce malheureux, qui rendra peut-être impénétrable un
-monstrueux mystère!»
-
-Il ne songeait plus à s’éloigner, retenu maintenant par l’espoir qu’une
-circonstance, un témoignage, pourrait changer les choses de face,
-démontrer qu’Escaldas ne s’était pas tué, mais qu’on l’avait tué.
-
-Ses yeux se portèrent sur cette forme effroyable, muette à jamais.
-Le mort avait toujours son regard sans nom, et cette langue projetée
-hors de la bouche, comme d’un damné qui ferait le geste de l’enfance
-impudente et moqueuse. Raillerie de cauchemar... plus effarante
-de ce qu’elle gardait véritablement un secret! Les jambes, à demi
-pliées, avaient toujours leur attitude dansante. De quoi s’égayait-il
-épouvantablement, ce spectre, qui, peut-être, était une victime? Un
-arrêt de l’enfer le condamnait-il à ce simulacre de dérision devant la
-duperie prodigieuse de sa mort?...
-
-Spectacle insoutenable. Gilbert se détourna.
-
-Il entendit alors qu’on interrogeait la concierge, les voisines
-d’étage. Personne d’inconnu n’avait mis les pieds dans la maison depuis
-midi, pour ce qu’on en savait, sauf un galant visiteur de Rosalinde,
-un «type épatant», à ce qu’elle affirma. Déjà, la veille, il l’avait
-suivie, ébloui de ses charmes. Et il avait, non sans peine, consenti à
-patienter jusqu’à aujourd’hui pour faire plus ample connaissance.
-
-L’effrontée se rengorgeait en parlant de sa conquête. Elle seule avait
-vu le «type épatant». Mais, d’après les détails circonstanciés qu’elle
-donna sur l’heure passée en sa compagnie, à en juger surtout par
-l’enthousiasme reconnaissant qu’elle manifestait pour son empressement
-amoureux, on dut renoncer à soupçonner d’un crime un individu capable,
-à l’instant même, de tels exploits, qui supposent une liberté d’esprit
-absolument incompatible avec les affres d’un meurtrier.
-
-Une jeune personne de la même catégorie sociale que Rosalinde, et
-demeurant sur le même palier, crut se rappeler d’abord, et bientôt fut
-prête à jurer, qu’elle avait remarqué le tapage bizarre fait dans la
-chambre d’Escaldas au moment même où elle venait d’entendre causer chez
-Rosalinde.
-
-—«Justement,» confessa la créature, avec son étrange candeur
-professionnelle, «je me disais «Elle en a de la veine, Rosalinde, de
-recevoir des visites à cette heure-ci!» Et patatras!... c’est alors que
-j’ai sauté en l’air, par le fracas d’une table qui tombait.»
-
-Après avoir répété deux fois cette version, toute fière de donner
-son témoignage dans le drame, la donzelle n’en eût démordu pour rien
-au monde. Sa sincérité était absolue. Seulement, d’avoir formulé si
-nettement des impressions, d’ailleurs confuses, lui avait fait perdre
-le pouvoir de se les rappeler dans un autre ordre. Qu’elle intervertît,
-sans le vouloir, la succession des bruits, que ce fût chez Escaldas
-qu’on eût parlé avant la chute de la table, et non pas, comme elle
-croyait, chez Rosalinde, elle ne pouvait plus le vérifier dans sa
-mémoire, ayant perdu à ce sujet tout sens critique, par le fait d’avoir
-émis une affirmation.
-
-La concierge répéta de son côté que M. Escaldas était sorti de ses
-habitudes en se faisant apporter son déjeuner dans sa chambre,—une
-cervelle frite et un bondon, avec une livre de pain et une
-demi-bouteille de vin. Elle déclara qu’il avait l’air «drôle», qu’il
-insistait sur son intention de rester chez lui pour recevoir quelqu’un.
-
-—«Qu’entendez-vous par «l’air drôle»?» demanda le commissaire de police.
-
-—«Embêté, quoi!» dit la concierge. «Et puis, impatient, hurluberlu...
-Il ne tenait pas en place... Même que je lui ai demandé s’il avait des
-fourmis dans les jambes. «Vous ne me direz pas ça dans quelques heures,
-mame Plu,» qu’y m’a fait, «je serai bien tranquille.»
-
-—«Ah!» s’écrièrent en même temps le commissaire et Gairlance.
-
-Un tel mot parut décisif. Ceux qui l’entendirent ne pouvaient pas
-savoir que l’infortuné s’énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de
-se retrouver en face du «Beau Rouquin», et qu’il se consolait lui-même
-en se disant que, de toutes façons, les choses s’arrangeraient sous
-peu, le marché serait conclu et la victoire certaine.
-
-—«Cette personne qu’il attendait, c’était vous, n’est-ce pas,
-monsieur?» questionna le magistrat en s’adressant au prince de
-Villingen.
-
-—«C’était moi.
-
-—Vous avait-il fixé l’heure?
-
-—Il m’avait recommandé, très instamment, de ne pas venir entre une et
-trois.
-
-—C’est clair. Il réservait ce moment pour l’exécution de son sinistre
-projet.»
-
-Tout concourait à l’évidence. L’espoir, un instant apparu à Gilbert,
-qu’il y avait eu assassinat, et que cet assassinat, une fois établi,
-changerait la face de l’Affaire Valcor, vacilla, rentra dans les
-ténèbres de l’insaisissable. Escaldas, sans doute à bout d’invention
-et de mensonge, s’était vu perdu, s’était tué. Avec lui, la légende
-mourait tout entière. L’histoire ingénieuse et romanesque d’un faux
-marquis de Valcor se substituant au véritable, l’histoire qui avait
-passionné le monde, était donc née de toutes pièces dans l’imagination
-de ce demi-sauvage, dans ce cerveau, surchauffé jadis par le soleil des
-tropiques, maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme hors d’usage,
-par le flot de sang qu’y avait chassé la corde brutale.
-
-Peut-être l’auteur de cette fable inouïe l’avait-il crue, s’était-il
-pris lui-même au piège de son désir et de sa haine. On ne joue pas
-avec tant d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel on n’est pas
-entré de bonne foi. Peut-être la découverte de son erreur avait-elle
-affolé le Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût, c’était bien
-fini. Jamais Marc de Plesguen ne serait marquis de Valcor, jamais
-sa fille Françoise ne serait châtelaine de la demeure historique,
-des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour dot le patrimoine
-héréditaire, grossi des intérêts composés,—fortune immense, même si
-les millions d’Amérique en demeuraient distincts. Et jamais Gilbert
-Gairlance, prince de Villingen, n’épouserait sans cette fortune une
-fille qu’il n’aimait pas.
-
-Les chimères de ces deux dernières années gisaient donc, grimaçantes
-et mortes, avec le malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de
-crédit conservé naguère par le jeune viveur s’était usé jusqu’au bout
-dans cette fâcheuse aventure.
-
-Quand il sortit de l’horrible maison, quand il secoua le cauchemar
-de tout à l’heure en même temps que le rêve de naguère, Gilbert se
-retrouva en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses propres yeux,
-car, pour la première fois de sa vie, il réfléchissait à sa conduite.
-Un abattement jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son âme.
-
-Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter comme s’orientent
-toutes les pensées humaines,—chez les forts aussi bien que chez les
-faibles, chez les insouciants aussi bien que chez les pusillanimes,—dès
-que s’élève le souffle des regrets, ou dès que le cœur est mordu par
-la souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse douce, indulgente,
-absolue. L’image de Bertrande s’évoqua en lui.
-
-Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, si sincèrement
-humble. Et, avec elle, lui apparut aussi ce beau petit Claude, qui
-était son enfant, à elle, et le sien, à lui-même.
-
-Une émotion inconnue l’envahit.
-
-Le prince Gairlance regarda autour de lui, dans les rues qu’il suivait
-au hasard. Il s’aperçut qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs
-tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre ouvrière.
-
-Le long après-midi d’avril rayonnait encore d’une clarté vive, dans
-l’air piquant, presque froid.
-
-«Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la surprendre,» se dit
-le jeune homme.
-
-Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse celle qu’il pouvait
-considérer comme sa fiancée, il en éprouva plus de saisissement et plus
-de gêne que de consternation. Il venait, à l’instant même,—et sur quel
-passage tragique!— de tourner cette page de sa vie. L’adieu de M^{lle}
-de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement l’émouvoir, après la
-catastrophe dont tout son être restait horriblement secoué?
-
-Il la laissa partir sans un mouvement de pitié, dans l’égoïsme de sa
-frissonnante nostalgie, sans plus de pitié que n’en éprouvait Bertrande
-elle-même, dans l’égoïsme de son amour.
-
-Et Françoise s’en alla, seule pour toujours, déchirée de les avoir
-vus ensemble, vainement soutenue par sa fierté, par le sentiment
-d’avoir fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose apaisait son
-désespoir,—ce désespoir, profond comme le gouffre de sa vie à jamais
-solitaire et vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la tiédeur
-du petit corps qui persistait à ses mains, la douceur du petit front
-qui caressait encore ses lèvres. Il l’avait appelé par un attrait
-mystérieux, cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait. Il
-l’enveloppait d’un charme irrésistible. Il lui apparaissait comme la
-raison suprême de son sacrifice.
-
-Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, garde cette
-bienveillance mystérieuse de susciter autour des pires douleurs une
-singulière effervescence de sentiments, même illogiques, qui empêche
-l’âme de voir toute l’abomination de sa plaie,—jusqu’à ce que le temps
-lui ait fait trouver la force de la regarder à nu. Mais alors elle n’en
-mesure plus que la cicatrice.
-
-
-
-
-XI
-
-_DANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSE_
-
-
-AU bord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un
-village indien.
-
-Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe
-dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de
-l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur
-des millions de kilomètres carrés.
-
-Mais quel paysage!
-
-La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis
-de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil
-tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des
-arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les
-enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses
-des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux
-feuillages. Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que
-les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes
-basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant
-de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne
-s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le
-picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se
-coulent dans l’inextricable massif.
-
-La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de
-pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler
-dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir,
-de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous,
-c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes
-ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières
-immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent,
-sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la
-pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable.
-
-Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une
-pauvre agglomération de huttes.
-
-Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même,
-soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre
-ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant
-la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se
-découvrait au centre.
-
-Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée, à physionomie laide
-et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un
-de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux
-européens, pouvait paraître singulière.
-
-Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air
-libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes
-automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet,
-formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre,
-à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de
-longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses
-mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait
-en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps
-sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la
-cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de
-suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la
-flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme
-ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois,
-une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire
-plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans
-peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long
-manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait,
-tant qu’il restait du suc dans la cuve.
-
-Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la
-première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cette
-manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis
-plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche
-d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient
-eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que
-l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était
-une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la
-source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence,
-des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était
-le _latex_, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de
-l’arbre qu’on appelle là-bas le _serynga_. Et ces Indiens étaient des
-_seryngueiros_.
-
-Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité
-des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils
-le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que
-leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs
-intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand
-marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud.
-
-M^{me} de Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon
-barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique,
-sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit
-État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique
-du _latex_ au saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa
-solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à
-la naïve gymnastique de l’Indien.
-
-Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se souciaient des
-perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et
-les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter
-de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal
-délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la
-compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables
-pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une
-enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve,
-un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs
-de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son
-armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route
-s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central,
-véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils
-trouveraient Hervé.
-
-Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine
-suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui,
-de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant
-accueilli ou escorté le joli Français doré, l’_El-dorado_, comme on
-l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un
-peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce
-surnom d’_El-dorado_ changeait là de sens, dans ce pays où il désigna
-le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête
-espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison
-tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes
-populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions.
-
-A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations
-du voyageur.
-
-De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par
-Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël,
-le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission
-mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches.
-
-Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire
-que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des
-retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il
-était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et
-d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune
-comte attendait, s’enquérait, observait.
-
-Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le
-silence dont s’était affolée M^{me} de Ferneuse.
-
-Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu.
-
-Le Père Eudoxe l’accompagnait.
-
-N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre
-sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures
-régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière? En elle, les
-tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému.
-Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame
-étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle
-poursuivait la solution.
-
-Pour M^{me} de Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide
-comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et
-connaissant déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le pays qu’ils
-parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes
-indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse
-vocation.
-
-—«Voilà le village de mes pères,» dit un jeune garçon, à la peau de
-cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres
-épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première
-pirogue.
-
-La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la
-même tribu.
-
-Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une
-rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un
-voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils
-l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule.
-
-C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que
-le Père Eudoxe et M^{me} de Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la
-région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur
-maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme
-tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés,
-prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or.
-
-—«Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang,» dit-il. «Mais ils
-furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L’homme blanc fut
-blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des
-miens qui resta debout l’a emporté dans notre village.»
-
-Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le
-rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements
-de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara:
-
-—«Voici les huttes de mes pères.»
-
-Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles
-en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs
-du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se
-déranger de leur tâche.
-
-La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en
-fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais
-la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait.
-Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui
-laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des
-détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur
-apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent
-à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par
-leur produire un effet d’uniformité.
-
-Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe
-grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un
-revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en
-imposait à ces barbares.
-
-Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. M^{me} de Ferneuse, malgré
-son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où,
-peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de lui obéir. Car elle ne
-pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à
-moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des
-cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une
-négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants.
-
-Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui
-barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son
-autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient
-le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa
-rapidement leur attention.
-
-M^{me} de Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et
-d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue
-incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune
-façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de
-gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son
-fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où
-provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes,
-derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre
-sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir,
-à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de
-quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins.
-
-Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue,
-avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise.
-
-—«Mon fils?...» cria la comtesse.
-
-—«Il vit.
-
-—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?
-
-—Je le crois.
-
-—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi courir!...
-
-—Un peu de patience, madame. Écoutez.»
-
-Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit
-en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis
-que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur
-la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de
-leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si
-différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue.
-
-—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la peine à tirer de ces gens
-quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand
-il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur hospitalité est
-admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. Car ils se figurent que
-leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru
-quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et
-surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai
-pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs
-coutumes.
-
-—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous d’Hervé?
-
-—Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez
-faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs
-mois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a pas pu le guérir
-entièrement...
-
-—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, mon Dieu?...
-
-—Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit
-de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on
-soigne pour qu’il guérisse.
-
-—Quelle insanité! Où est-il?...
-
-—Je n’ai pu l’apprendre encore.
-
-—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu’on m’aide à
-descendre! J’y vais moi-même.»
-
-Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord,
-s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe
-l’arrêta.
-
-—«Prenez garde, madame! Vous perdez votre fils.
-
-—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement
-de plus.
-
-—«Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si
-vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante
-peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une
-blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement
-et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir
-à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer
-malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de
-ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais
-vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous
-dominerez des sentiments si compréhensibles, et pourtant si périlleux.
-Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils.
-
-—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai,» fit-elle.
-
-Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la
-voyageuse à la rive.
-
-Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits
-enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec
-une espèce d’admiration méfiante.
-
-—«Dites-leur que je suis mère comme elles,» s’écria la comtesse
-en s’adressant à l’octavien. «Ce mot les attendrira. Voyez comme
-les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou.
-Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi!»
-
-Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par
-une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et
-leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait
-dans ses yeux pleins de larmes.
-
-Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces
-créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui
-maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le
-tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle
-bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y
-toucher.
-
-Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée
-de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces
-primitifs surent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait
-son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus
-forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en
-général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simp
-seul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la
-rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes
-aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer
-quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle
-on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes.
-Cette voie, naturellement, était un cours d’eau,—un affluent étroit,
-que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit.
-L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut.
-
-Bravement, M^{me} de Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses
-nouveaux amis. Le moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna eut été
-compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois
-la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés.
-
-Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une
-clairière, autour d’un marécage.
-
-Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:
-
-—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer
-quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme blanc
-n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu
-ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi
-au-dessus des forces humaines.»
-
-C’était juste. A de telles distances de la patrie et de toute
-civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir
-surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de
-l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il
-désespère peut-être d’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire
-éclater un cœur de surprise et de joie.
-
-M^{me} de Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un
-des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et
-attendit.
-
-Quelle attente!
-
-Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des
-heures.
-
-—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du plus loin qu’il put se faire
-entendre.
-
-Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut
-passagère. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là.
-
-—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» dit le Père Eudoxe,
-lorsqu’il se fut approché.
-
-Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu’allait-il
-lui apprendre?
-
-—«Hervé est malade? estropié? mourant?
-
-—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous
-arrivons juste à temps,» dit l’octavien.
-
-Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le
-jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou.
-Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la
-jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du
-marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un
-état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans
-doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une
-période indéterminée, mais certainement longue, dans son étrange
-asile. Il y paraissait heureux.
-
-—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons pas nous rendre compte,
-ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le
-coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je
-l’ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont
-rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit
-que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux,
-prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le
-regret des siens ne lui soit pas trop amer.»
-
-M^{me} de Ferneuse éclata en sanglots.
-
-—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» soupira-t-elle.
-
-—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je
-vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir.
-
-—Me reconnaîtra-t-il seulement?
-
-—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures.
-Bientôt il aura cette immense joie.
-
-—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la
-raison?...
-
-—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit
-l’exacte vérité.»
-
-Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand M^{me} de Ferneuse vit
-son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de
-savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une
-cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient, ses
-cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant
-à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint
-de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand
-elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur
-elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses
-divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir.
-Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.
-
-Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une
-petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une
-dose de quinine.
-
-Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:
-
-—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous
-viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette
-fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être
-heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la
-nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené
-Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je
-ne demanderai plus rien à la destinée.»
-
-Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère,
-fût-ce dans l’inconscience du délire.
-
-—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera
-de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage
-engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés
-quelque temps, surtout dans une période d’affaiblissement physique.
-Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre
-de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé
-momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite
-rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus
-heureux jours de leur vie.»
-
-La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se
-trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions.
-D’ailleurs, M^{me} de Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt
-que de quitter son fils.
-
-C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse
-d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son
-extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas
-le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être
-les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres
-Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui
-donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour
-elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit
-des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des
-noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes,
-dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle
-pouvait s’en nourrir sans danger.
-
-Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent
-à son fils, en la regardant comme pour lui dire: «Vois... il nous est
-cher.»
-
-Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe.
-Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la
-connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des
-missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre,
-sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des
-opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait
-transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments
-et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le
-malade, paralysait l’articulation du genou.
-
-Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé
-pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse.
-
-Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent
-çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après
-avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance
-les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour.
-
-Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge
-descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient
-si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze.
-
-
-
-
-XII
-
-_LA DÉFAITE_
-
-
-HERVÉ de Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt
-recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été
-donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener
-vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions
-indispensables à sa guérison.
-
-Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont
-l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie
-d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret
-l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur
-voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes
-dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui
-donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient.
-
-Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la
-profondeur verdoyante leur groupe assemblé sur le rivage et les
-cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris.
-Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à
-l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais
-mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse
-sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et
-de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures
-naïves.
-
-Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait
-mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour
-lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était
-l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence
-fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où
-elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses
-chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires
-de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les
-forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature
-s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.
-
-—«Mon Hervé,» dit M^{me} de Ferneuse en pressant la main de son
-fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop
-différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la
-pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?»
-
-Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la
-rassura.
-
-Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait pas encore raconté
-par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les
-Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la
-jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là,
-loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel
-n’était venu le sauver d’une fin imminente.
-
-Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité,
-d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit.
-Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la
-Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre.
-
-Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de
-mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût
-été de la traverser.
-
-Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol,
-au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de
-toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et
-au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.
-
-L’histoire fut simple et brève.
-
-Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les
-ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de
-Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles
-à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle
-d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il
-lui déclara ses intentions.
-
-—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vous êtes ici pour une louche
-besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en
-offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je
-le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer
-à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?»
-
-Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce
-qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas
-à trahir, car il n’était pas vil.
-
-—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous,
-c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce
-que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous
-découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je
-vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du
-gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.»
-
-A ce point du récit, M^{me} de Ferneuse s’écria:
-
-—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte
-pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide
-de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins
-quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce
-personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?
-
-—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez
-pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère,
-où chacun se fait justice à soi-même, et s’en tire ensuite avec
-quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique
-presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive,
-respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et
-vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez
-vous fier à lui, fût-il un pauvre _seryngueiros_ à peau rouge. Mais si
-un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous
-trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous
-verrez son cheval attaché à la porte.
-
-—Mais les tribunaux? Mais la justice?»
-
-Hervé eut un léger rire et continua son récit.
-
-Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait
-décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura
-d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante,
-qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au
-dernier souffle.
-
-Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse,
-n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne
-pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux
-sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux
-rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait
-vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce
-feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le
-vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une
-demi-journée et une nuit sans bouger de sa cachette, pour aller s’en
-saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément.
-
-Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la
-santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient
-pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux
-lettres de change l’avoisinant.
-
-—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la
-comtesse de Ferneuse.
-
-—«C’est un plan. Et il est vraiment fort clair,» observa le religieux.
-
-—«Il me parut encore plus clair,» reprit Hervé, «parce que je
-connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis
-quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de
-terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie,
-et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant
-comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un
-côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une
-aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de
-fer plaquent des taches rougeâtres.
-
-—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je m’explique sur le dessin ce
-mot: «La pierre de sang.»
-
-—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît
-une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme
-éclaboussure sanglante.
-
-—En face, sur l’autre marge de la vallée, doit être un arbre
-remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer.
-
-—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une
-taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même
-dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager
-couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus
-que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et
-s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.
-
-—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre
-de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un
-point marqué d’une croix?
-
-—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les
-indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par
-lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous
-le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la
-tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime,
-et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de
-repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise?
-Peu importe.
-
-—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les
-Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel
-n’a pas agi sans aide.
-
-—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement
-Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont
-passé. Le temps est long, la Selve immense. Et jamais, d’ailleurs, un
-Indien n’a livré son secret.
-
-—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher
-enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias
-Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but
-suprême.
-
-—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria
-Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec
-ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa
-sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à
-l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens.
-
-—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le
-combat!
-
-—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus
-vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous
-n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais
-évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur
-attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie?
-Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir
-tranquillement sa mission.
-
-—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé
-la tombe où reposait...»
-
-Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur.
-
-Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement.
-
-—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai fait ce que j’ai pu. Vous ne
-doutez pas...»
-
-M^{me} de Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras.
-
-—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te
-connais bien. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette
-horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face.»
-
-Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:
-
-—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre ténébreuse du passé reste
-définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel
-était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère
-ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor.
-Il a triomphé de tout!
-
-—Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez
-la ressentir, ma mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse avec une
-douceur pleine de ménagements. «Mais je ne puis concevoir votre état
-d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor?
-J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser.»
-
-D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria:
-
-—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu
-me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien!»
-
-Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter—trop
-tardivement—cette terrible phrase, au moment où elle échappait à
-M^{me} de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si
-impressionnante que sa mère crut revoir—avec quelle angoisse!—le
-spectre douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où
-elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé.
-
-—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma
-faute!» gémit-elle éperdue.
-
-En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à
-se prosterner devant lui.
-
-Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.
-
-—«Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous
-la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous
-autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment,
-un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la
-Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité
-qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez
-vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en
-souffrira plus que vous.»
-
-Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur
-et lui chuchoter les plus tendres consolations.
-
-Brusquement, M^{me} de Ferneuse s’arracha de ses bras:
-
-—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.
-
-Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu.
-
-Hervé cria:
-
-—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir.»
-
-Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du
-missionnaire.
-
-Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du
-prêtre.
-
-Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci
-qui allégèrent pour ce fils la douleur d’apprendre qu’il n’avait pas
-dans les veines le sang de l’homme dont il portait le nom. D’autres
-attestations, qui s’élevèrent du plus profond de son âme, l’empêchèrent
-d’éprouver même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé plus que
-tout le reste: le mépris de sa mère, de cette mère qu’il admirait et
-vénérait comme une créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La
-blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion inconsciente,
-qu’il ne se fût point pardonnée.
-
-—«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable
-délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial
-pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui
-qu’elle m’est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du
-long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait pour le comte
-Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme
-égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui m’imposait envers
-lui le respect. Mais laissez-moi vous le dire, si choquant que ce
-puisse vous paraître...»
-
-Le moine voulut l’interrompre. Il continua:
-
-—«Écoutez donc cette pensée en confession. Elle est mauvaise, soit. Je
-m’en accuse. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être à
-qui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Ma
-mère... ma pauvre mère!... Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je
-vais l’aimer!»
-
-Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Eudoxe lui dit:
-
-—«Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans
-votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste
-rêve de votre jeunesse.
-
-—Comment?
-
-—Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon
-dont l’âme s’épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle
-de Valcor.»
-
-Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis il resta rêveur.
-
-—«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien. «Que dois-je augurer
-de votre silence?
-
-—Mon Père,» dit le jeune homme avec une assurance tranquille,
-«Micheline n’est pas ma sœur.
-
-—Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le religieux. «Une illusion
-volontaire...
-
-—C’est une certitude.
-
-—Votre mère elle-même ne l’a pas.
-
-—Je la lui donnerai.
-
-—Comment?
-
-—Je ne sais pas encore. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai
-cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que
-lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que
-je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m’a
-pas condamné à une erreur monstrueuse, et que l’unique amour de ma
-vie n’est pas criminel. C’est impossible. Le marquis de Valcor que
-ma mémoire me peint, n’est pas l’homme qui avait juré à ma mère une
-fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un
-démon d’astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d’être,
-il n’aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s’il me savait
-le frère de cet ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là ne
-sont pas humains. Nous n’avons pas le droit d’en accuser même celui qui
-nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.
-
-—Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne
-suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une
-façon absolue.
-
-—Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune comte de Ferneuse.
-
-
-
-
-XIII
-
-_LA PIERRE DE SANG_
-
-
-LA comtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se
-rendre dans le vallon où s’était livrée une véritable bataille entre
-Hervé et Mathias Gaël, secondés par leurs Indiens.
-
-Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. La solitude
-sauvage et muette, le sol ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait
-sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d’un homme
-assassiné.
-
-Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane
-l’avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été
-ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en
-se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage
-d’amour, l’anneau rendu au moment de l’adieu, et que l’amant désespéré
-jura de ne jamais ôter de son doigt.
-
-Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains
-violatrices, ne révéleraient plus leur terrible secret. Mathias
-Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents
-les ossements desséchés—profanation abominable!—Maintenant il était
-en route vers l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la
-bague si imprudemment laissée par lui à l’homme qu’il avait tué. Et,
-cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l’audace de la
-présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole: «Montrez-moi cet
-anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai aimé.»
-
-Que ferait-elle à ce moment-là?
-
-Ah! elle arracherait à l’infâme ce gage sacré, elle lui crierait son
-imposture, elle le tuerait à son tour!...
-
-Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était chrétienne... Puis, il
-y avait son fils... il y avait Micheline... que ce meurtre et ce
-scandale sépareraient pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude
-absolue qui pourrait la transformer en justicière? L’horreur suprême
-n’était-elle pas qu’un doute planerait toujours sur son âme?
-
-Ces pensées déchiraient M^{me} de Ferneuse, tandis que leur petite
-caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le
-chemin.
-
-Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l’inévitable escorte des
-Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région
-montagneuse. La forêt n’apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes
-des Andes se dressaient à l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût
-à ses yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui
-chevauchait en avant. A ses côtés, le Père Eudoxe, devinant tout ce
-qui s’agitait de douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle,
-respectait sa rêverie silencieuse.
-
-Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement
-européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie,
-et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d’y
-demander asile.
-
-Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu’ils descendirent
-dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les
-lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée.
-
-Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux
-décrits par Hervé. L’âpre gorge s’allongeait entre deux parois
-inégales, l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre couronnée de
-verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus.
-Les racines de l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête même, et
-quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux.
-Presque directement en face de l’arbre, sur la muraille opposée,
-se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui
-semblait, en effet, une traînée de sang.
-
-Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle,
-à cause de l’amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches
-attestaient des éboulements plus ou moins récents.
-
-—«Cette terre est sans cesse en travail,» observa Eudoxe. «Tantôt elle
-est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par
-les déluges que forment, en crevant contre la Cordillère, les nuages
-condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.»
-
-En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette
-trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa
-ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L’expression
-de son visage s’aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il
-fut distrait par un cri de Gaétane.
-
-Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là
-où avait dû être enseveli l’être à jamais cher, le véritable époux
-de sa jeunesse, s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas venait de
-surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C’était
-un vautour, occupé à chercher s’il restait encore un lambeau de chair
-sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que M^{me}
-de Ferneuse n’avait pas tout d’abord distingué du sol poudreux dont il
-avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement
-avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré
-son extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son fils accourut
-et la soutint.
-
-—«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables d’Indiens, qui se sont battus
-ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils
-avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le verser loyalement
-d’après leur contrat.
-
-—Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia la comtesse, émue jusqu’à
-l’affolement.
-
-—«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez pas ainsi. Certes, c’est un
-Indien. Un coup d’œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son
-crâne, m’en assure. Nous en trouverons d’autres. Huit ou dix peut-être
-sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de
-leur sépulture.»
-
-Il entraîna M^{me} de Ferneuse et la fit asseoir à l’écart.
-
-—«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler
-ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle
-on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C’est
-tout ce que nous pouvons pour eux.
-
-—Je veux t’accompagner... Je veux les voir tous,» dit la comtesse avec
-agitation.
-
-Hervé la comprit.
-
-—«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il. «Ne craignez ni une négligence
-ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas mon père?»
-
-Elle cacha son visage dans ses mains.
-
-Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié:
-
-—«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même
-ignominieusement exposée comme ces pauvres corps! Mon respect et votre
-tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le
-verrons pas, lui! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait
-disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si
-chère relique.»
-
-Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux.
-Il revint au bout d’une heure.
-
-—«Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n’interviens
-pas dans leur cérémonial. Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta
-la citation évangélique: «Laissons les morts ensevelir leurs morts.»
-
-—«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?» demanda la comtesse.
-
-Hervé inclina tristement la tête.
-
-—«Qu’as-tu vu?
-
-—Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le bandit a bien rempli sa mission
-et gagné pleinement l’argent qu’on a dû lui promettre. Une énorme
-excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit même que marquait la
-croix sur le plan. Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait
-ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Et qu’était-ce?
-Sinon les restes d’une victime, et, sans doute, cette bague dont la
-signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l’assassin.
-
-—Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura Gaétane.
-
-Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient
-si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée.
-Quelle ne devait pas être l’importance du secret enfoui là, dans
-l’éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de
-Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère,
-un émissaire si résolu, afin de détruire ou de rapporter le témoignage
-que gardait ici la terre!
-
-Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée,
-fouillée. Son regard parcourait les moindres interstices de la fosse
-béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l’amour
-de sa jeunesse et l’enchantement passionné de sa vie? Cet espoir
-insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le
-poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux.
-
-Son fils l’entraîna.
-
-Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche
-une paire de jumelles, s’en servait pour examiner avec attention
-l’escarpement au-dessus duquel poussait l’eucalyptus géant.
-
-—«Regardez,» dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. «Il y
-a une autre «pierre sanglante». Seulement elle est du côté de l’arbre,
-celle-ci, et non en face, comme la première.
-
-—Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus pâle, moins distincte.
-
-—Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s’est avancé jusque
-là. Et depuis peu, sans doute. Cet échevèlement de lianes représente
-une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr.» En prononçant
-ce chiffre, le moine regarda M^{me} de Ferneuse, qui tressaillit. «Et
-si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que l’action du soleil et de
-l’air ont atténué la coloration de sa surface.
-
-—Mais l’action du soleil et de l’air a été la même sur l’autre, dont la
-nuance est si vive,» s’exclama le jeune comte.
-
-Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d’œil
-que lui lança Eudoxe. Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait
-surgir en lui une idée qui l’éblouissait.
-
-—«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il.
-
-—«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,» lui dit le religieux.
-«Regardez ces fragments de roche...» (Il en ramassait un à terre.)
-«Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet instrument de la
-précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du
-laboratoire.) «Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années vous
-croyez qu’ils puissent subir, sans s’altérer, au moins extérieurement,
-les effets de la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que des pluies
-diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l’année.
-
-—Je vous en prie,» s’écria la comtesse, «expliquez-vous en termes plus
-simples pour l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie
-votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer
-quelque chose à ce que nous avons cru voir.
-
-—Tout... madame... Tout peut changer d’aspect. Écoutez. Depuis que
-nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, que
-j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette
-«pierre sanglante», en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible
-il y a vingt années. Un éboulement récent l’a mise à nu. La seule tache
-rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc
-celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l’arbre.
-En ce cas, la ligne qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et ce
-même arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu
-de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale
-que vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non celle du fond. La
-sépulture que nous cherchons serait donc sur un côté du vallon et non à
-son extrémité.
-
-—Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura Gaétane, dans une espèce d’extase
-reconnaissante.
-
-Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe:
-
-—«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il pas tenu compte de
-cette seconde pierre rouge?
-
-—En teniez-vous compte vous-même?» riposta le moine. «L’éclat de la
-première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer
-l’autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela? Ce Gaël n’est
-qu’une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un
-homme cultivé, tel que vous? à un savant même... Car votre vocation...
-
-—Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais, mon Père, alors, selon vous,
-Mathias n’aurait rien trouvé là-bas?
-
-—Rien. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que le sol est
-remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu’il n’eût été
-nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un
-travail énorme, désespéré.
-
-—On le recommencera. Gaël reviendra ici.
-
-—Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé, ordonne à tes Indiens de
-creuser la terre immédiatement.
-
-—Laissez-moi prendre l’orientation précise,» dit l’octavien.
-
-Après les calculs préliminaires et au moment du premier coup de pioche,
-les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient
-avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. Probablement,
-Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de
-nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans
-quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d’une existence
-désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il
-avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté mourant par les Indiens
-vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le
-craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas plus que lui-même sur
-l’emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à
-le suivre.
-
-—«Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette
-vallée,» observa le jeune homme. «Mathias peut être en possession des
-renseignements du marquis.
-
-—Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt justement aujourd’hui,»
-fit la comtesse.
-
-—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons faire garder par des
-sentinelles la trouée qui donne accès au vallon.
-
-—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» demanda tout bas Hervé, en
-entourant celle-ci de ses bras.
-
-—«Moi, craindre?...» sourit-elle.
-
-Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si
-vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte,
-le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par
-le feutre gris à larges bords, le _sombrero_ du pays.
-
-Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter
-les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles,
-pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical.
-
-Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent,
-pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des
-coups de feu venaient de retentir.
-
-La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de
-flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et
-en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le
-vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis
-qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et
-celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en
-s’élançant elle-même du côté du danger. Rien n’aurait pu la retenir.
-Son fils n’avait qu’à la suivre.
-
-Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à
-l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y
-donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant
-le cadavre de Mathias Gaël.
-
-Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer.
-Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons
-indiens seulement. Car, depuis la disparition d’Hervé,—qu’il devait
-croire mort après tant de semaines,—il ne prévoyait pas que personne
-pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être
-y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être
-avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est
-qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser
-en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle.
-Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument
-irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en
-effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée,
-qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa
-consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé
-un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le
-geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un
-compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait
-pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua
-le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une
-décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes.
-
-Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en
-emportant,—suivant leur inéluctable coutume,—le corps de leur chef,
-et en protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa faire. De même,
-Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la
-sentinelle morte.
-
-Quelques-uns d’entre eux remontèrent avec le corps en haut de
-l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que
-son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des
-branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils
-choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des
-esprits heureux.
-
-En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà,
-envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère
-activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les
-étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le
-retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse
-gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire
-qui avait failli ôter à Gaétane son fils,—mort que, d’ailleurs, ils
-n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne leur
-laissait guère de regret ou de remords.
-
-Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà
-si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la
-France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait
-haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens,
-l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du
-jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur
-sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve
-qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour
-ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout
-leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple, dans ce domaine
-de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement.
-
-Un coup de pioche mit à jour un ossement humain.
-
-—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria M^{me} de Ferneuse.
-
-Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné,
-comme pour lui en demander l’explication.
-
-—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» dit-elle, «Mon Père, Hervé,
-aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et
-que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici.»
-
-A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent
-la fouille,—Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils
-enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable!—une
-terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on
-lui confiait.
-
-D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture
-devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à
-la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé
-légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire
-qu’un tassement protecteur.
-
-Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion
-grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux
-peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages
-immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant
-où ces âmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes,
-sentir passer le souffle d’une vie plus profonde, chargée de douleurs
-et de joies qu’ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus
-ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, le religieux, la
-comtesse et son fils étaient tombés à genoux.
-
-Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette,
-dont la forme générale demeurait distincte,
-tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous
-les os gardaient leurs places respectives. Sur le
-crâne, quelques touffes de cheveux restaient
-encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau
-noirâtre, qui devait être le débris d’un
-ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement
-la boucle. Vers les pieds, également se
-reconnaissaient del débris de chasseures.
-
-Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était
-au petit doigt de la main gauche, autour de l’os
-fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à
-pein terni par quelques adhéerences poudreuses,
-et qui brillait mystérieusement dans un dernier
-rayon du soir.
-
-
-
-
-XIV
-
-_LE MOT INTERDIT_
-
-
-UN jour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route
-qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la
-Pointe Saint-Mathieu, s’arrêtaient, regardaient, surpris par le passage
-vertigineux d’une automobile.
-
-Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette
-foudroyante manifestation d’un mode d’existence nouveau, ne s’en
-seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils n’avaient
-reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi
-que la charmante silhouette féminine à son côté.
-
-—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline,» disaient les
-hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer.
-
-—«Ils vont trouver de la peine en rentrant au château,» observaient
-les femmes. «C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort
-de cette pauvre madame la marquise.»
-
-Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège
-d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à
-la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse.
-
-Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas
-seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases
-sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion
-d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient toujours. Mais d’étranges
-murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait
-évident, même pour des yeux peu familiers.
-
-Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement.
-
-Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct,
-moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en
-soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et
-câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il
-se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre
-autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les
-âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de
-mépris—d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses
-sous ce front assombri?
-
-On les pénétrait d’autant moins que—chose singulière—cette
-transformation du brillant lutteur de jadis en un rêveur soucieux,
-coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait
-définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort
-retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants
-ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du
-marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était
-devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle
-achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser? A la
-Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement
-il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner
-sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son
-masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien
-connue?
-
-A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un
-monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande
-balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait
-gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les
-golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des
-yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé
-s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela
-leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les
-années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions
-de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme,
-l’attendrissaient plus que tout le reste.
-
-Des massifs d’arbres, aux branches encore nues, que rosaient des
-milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route.
-
-—«Voilà Ferneuse,» murmura M^{lle} de Valcor, à peine consciente
-d’avoir parlé tout haut.
-
-Son père tressaillit. Le train de l’automobile se ralentit tout à
-coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale
-apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails,
-en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un
-regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de
-Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis,
-leur émotion se répercuta de l’un à l’autre.
-
-—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune fille.
-
-—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit le marquis.
-
-—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est ouverte.
-
-—Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes
-rabattues au large. Tu n’as pas vu?»
-
-Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le
-fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue
-avenue, offrait un air «habité», auquel ne s’étaient trompés ni le
-marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux
-ans.
-
-Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre! Ils ne
-s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de
-leur observation.
-
-«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvert qui le sépare de
-moi?» songeait Micheline, palpitante.
-
-Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à
-cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence
-possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de
-passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas
-cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve,—cette
-preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner?
-Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était
-indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la
-nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle
-ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de
-l’amant d’aujourd’hui.
-
-Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie.
-Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose
-encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était
-las,—pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en
-lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient
-enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse
-de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor,
-jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui
-avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle.
-
-«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans un transport de désir,
-d’angoisse et d’illusion.
-
-Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le lui déclarer, quand
-il la considérait comme inaccessible! Quel déchaînement de passion
-s’était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation
-de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu n’as qu’à la reprendre.» Fou!
-Triple fou qu’il avait été, pendant des années de silence, alors qu’il
-pouvait, qu’il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si
-pure et si fière!... Et il avait parlé trop tard!
-
-Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, soulevé plus violent
-par l’aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa
-femme morte, lorsqu’il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait
-la lui rappeler. Il n’eut pas même un de ces mots que les convenances
-lui eussent inspiré, s’il eût possédé son sang-froid.
-
-Micheline en fut amèrement affectée. Cette attitude augmenta la
-distance qui s’élargissait entre le père et la fille.
-
-M^{lle} de Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n’avait pas
-été ouverte depuis le jour où la marquise l’avait quittée, à son départ
-pour Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma pour manier et ranger
-tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs.
-Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle
-qui n’était plus. Déchirante éloquence des choses! La jeune fille baisa
-quelques-unes de ces reliques—les plus modestes, les plus familières,
-celles qui avaient un petit air usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut
-l’occupation de sa première journée à Valcor.
-
-Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, le maître du logis
-s’était vu en proie aux sollicitations d’audience. Ses intendants
-voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui
-représenter combien l’année avait été mauvaise. Ses électeurs lui
-apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et
-des lettres d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement.
-C’étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules,
-fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles des
-_seryngueiros_, avaient fait prime sur le marché. Le bénéfice était
-énorme. Renaud marmotta négligemment des chiffres:
-
-—«Cent soixante-quinze mille... Deux cent mille...» Puis, changeant de
-voix, haussant le ton, bien qu’à ce moment il fût seul:
-
-—«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?» s’écria-t-il en froissant
-rageusement les papiers.
-
-Il ouvrit d’autres enveloppes.
-
-—«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.»
-
-Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui
-attendaient.
-
-—«Renvoyez tout le monde. Faites seller un cheval,» ordonna-t-il au
-valet qui se présenta.
-
-—«Monsieur le marquis m’excusera...» commença cet homme.
-
-—«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...» interrompit M. de Valcor, sans
-rien écouter.
-
-Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait.
-
-—«Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse?
-
-—A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par la question brusque et par
-l’accent.
-
-—«Oui... la comtesse?...
-
-—On l’attend, je crois. Et le comte Hervé aussi.
-
-—Ils ne sont pas là?
-
-—Pas encore, monsieur le marquis. Mais on dit, dans le pays, qu’ils
-vont revenir d’un jour à l’autre.
-
-—Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez que je ne recevrai personne
-avant demain matin.
-
-—Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient un instant après les
-serviteurs, en regardant s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait,
-même avant d’avoir franchi la grille.
-
-La question resta sans réponse.
-
-Quelqu’un dit encore:
-
-—«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.»
-
-Puis le respect et la placidité campagnarde retinrent les langues.
-D’ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable?
-
-Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent
-trotteur, et il s’en allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier
-accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses,
-les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins
-sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier
-descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il
-le descendit avec précaution, tout en laissant l’encolure libre à sa
-fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de
-chèvre.
-
-La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui apparut silencieuse
-et comme déserte.
-
-Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le
-loquet de la porte.
-
-Rien n’était fermé à clef. Il entra.
-
-Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l’Innocente, sa belle-fille.
-
-Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en murmurant une complainte
-que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. Elle
-chantonnait sans comprendre:
-
- _«J’ai cru le voir, à la brune,
- Sur la lande, un soir sans lune,
- Bertrand, mon époux si cher.
- De sa mort affreux présage,
- C’était, prenant sob visage,
- Un noir esprit de l’enfer._»
-
-Elle répéta les derniers mots:
-
- _«Un noir esprit de l’enfer._»
-
-—«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante pas cela!» ordonna celui qui
-entrant.
-
-Il avait parlé sans colère. Cependant la figure de la folle devint
-hagarde d’effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse del filets, et
-s’enfuit hors de la chambre.
-
-Le marquis restait en face de Mathurine.
-
-Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de la vieille femme.
-Mais il lui sembla que ce regard d’un vert miroitant restait la seule
-étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue
-sèche.
-
-L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel. Ce n’était pas de
-la décrépitude, c’était de l’immatérialité, une vision de poète, qui
-rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette
-tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir,
-ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d’eau
-ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une décadence physique, mais
-d’une beauté définitive.
-
-Mathurine se dressa devant le visiteur.
-
-—«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, monsieur le marquis de
-Valcor!» s’écria-t-elle, en scandant ce nom avec force.
-
-—«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il.
-
-Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le
-grand seigneur impérieux, qui s’adressait de cette voix de prière, avec
-ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne?
-
-Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans
-répéter son injonction.
-
-—«Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande.»
-
-L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme
-s’il eût été trop odieux... ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle
-détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler.
-
-—«Bertrande...» murmura-t-elle.
-
-—«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas?
-
-—Je n’ai pas le droit, _moi_...» (et elle appuya sur le mot) «de lui
-refuser mon pardon.»
-
-Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette phrase. Il reprit avec
-chaleur:
-
-—«Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée,
-et pour vous-même. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la
-retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire,
-mais qu’elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce
-qu’elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon
-mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous
-me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée. Mon désir est de
-vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature
-qui chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre petite-fille
-s’épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Je ne puis le souffrir.
-Aidez-moi à l’en empêcher. Prenez telle part de ma fortune que vous
-jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je ne sais comment dire... Vous
-avez tant de fierté!»
-
-Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues ridées roulaient des
-larmes lentes.
-
-—«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée, «ne pleurez pas ainsi. C’est
-affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de moi
-aussi. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où
-je le puis, les fatalités du sort!»
-
-L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots—plus tragiques d’être
-faibles et contenus—qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent.
-Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair.
-
-—«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle.
-
-L’intonation fut indescriptible.
-
-M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il était blême.
-
-Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait
-défié l’opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables
-audaces, courba le front devant une humble vieille femme.
-
-—«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle. «Auriez-vous perdu
-celui-là aussi?
-
-—Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais trouver ici de ses
-nouvelles.
-
-—Il n’en a pas donné depuis son départ. Comment l’aurait-il pu? Vous
-l’aviez chargé d’une mission secrète. Sans doute il ne devait pas
-trahir le but où il se rendait.
-
-—Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement qu’il partait pour
-l’Amérique? Je lui donnais un poste dans mes établissements de là-bas.
-Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande ici?
-
-—Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je? Reverrai-je mon fils
-Mathias?
-
-—Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.»
-
-Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui
-n’avait pas pour objet l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en
-pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.
-
-—«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu tort d’arrêter le châtiment de
-Dieu?»
-
-Comment analyser ce qui s’exprimait dans cette phrase? Comment décrire
-ce qui se passait dans cette âme.
-
-Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude, de désespoir, et
-aussi de tendresse invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux—qui,
-pourtant, ne connaissaient guère les larmes,—se mouillèrent.
-
-—«Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en
-conjure!» supplia-t-il.
-
-—«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je n’accepte rien du marquis de
-Valcor.
-
-—Du marquis de Valcor, soit!» fit-il. «Mais... mais de... votre...»
-
-Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses yeux entraient dans
-les yeux transparents, élargis, qui s’emplirent d’une angoisse
-extraordinaire.
-
-Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il saisir les vieilles
-mains qui se levaient tremblantes? Allait-il tomber à ses genoux? Il
-eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses.
-Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta, brisé, comme sur un obstacle
-infranchissable, c’est que la volonté de l’imposante vieille heurta
-la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l’horrible aveu. Et il
-le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Certes, il était sûr
-d’elle. N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le trahirait
-pas, cette martyre d’un affreux et sublime amour maternel? Mais elle ne
-voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de
-sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance
-et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les
-joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour
-tenir dans ses bras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, dont
-la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non,
-celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il
-croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la
-fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si
-audacieusement triché contre le Destin, et qui s’épouvantait à la fin
-de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n’aurait pas le soulagement
-divin de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un redressement farouche,
-elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son
-silence interdit, elle reprit la parole:
-
-—«Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne
-me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être,
-si vous osiez dire... Ah! ce serait un sacrilège! Cela n’est pas vrai!
-Je ne le crois pas!... Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...»
-
-Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de
-Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue
-et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait
-jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait
-cette pauvre vieille femme.
-
-Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du
-témoignage de ses sens.
-
-Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure
-auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de
-solliciteurs? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature «ma
-mère», et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de
-pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la
-vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par
-un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même.
-Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave.
-Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais
-finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette
-maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère
-s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!
-
-En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la
-salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les
-murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations
-se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande?
-Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé
-le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si
-elle voulait... Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps
-qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la
-caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait
-son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce
-une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines,
-les doigts tremblants de la paysanne.
-
-Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée:
-
-—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? Ne vois-tu pas que tu me
-tues?...» gémit-elle.
-
-Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne
-céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel
-répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il
-voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Mais elle résista. Elle ne
-serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle
-lui avait adressé, il retint son cri: «Mère!... mère!...» Car il
-craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion.
-
-Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit.
-
-Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays
-dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus
-orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône.
-
-Le châtiment commençait.
-
-
-
-
-XV
-
-_FERNEUSE ET VALCOR_
-
-
-«MA mère,» dit Hervé à la comtesse, «nous voici de retour. Pendant
-toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses
-en face de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. Que se
-passait-il en vous, pauvre mère?... pauvre femme!...»
-
-Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect,
-une tendresse infinis. Puis, d’une voix plus ferme:
-
-—«Mais aujourd’hui, votre décision doit être prise. Il importe que
-vous m’en fassiez part. Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est
-au château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, nous voici à
-Ferneuse...»
-
-Il s’interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine
-dont il était l’héritier, dont il portait le nom.
-
-Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d’un pas lent
-de promenade, le long de l’immense avenue qui descend à la grille
-principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce
-de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout
-frissonnant encore de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives
-d’une atmosphère vaporeuse.
-
-Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur
-cette terre familiale, qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang
-ne coulait pas dans ses veines. L’image du dernier d’entre eux lui
-apparaissait. Il revoyait celui qu’il avait appelé «son père», le
-comte Stanislas, l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant,
-la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face
-taciturne, sans regard, dévastée d’une horrible cicatrice, et aussi
-à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère
-entourait ce tyran domestique le touchait alors! Humilité, abnégation,
-patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale,
-l’absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie.
-Le monde avait perdu le souvenir d’un beauté faite pour y briller.
-
-«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé, «bénie sois-tu d’avoir mis
-en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé ce
-qui fut—hélas!—ta faute. Moi, ton fils, je n’aurais, de toutes façons,
-pas le droit de te juger. Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de
-t’adorer, de te vénérer... Ma mère... ma mère!...»
-
-Il la regardait dans une exaltation de tendresse, n’osant convenir
-avec lui-même qu’il ne l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui
-était plus chère dans la tragique poésie de son passé.
-
-Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son
-fils. Elle se serait bien gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas
-moins. Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop douce pour
-qu’elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée.
-
-Cependant Hervé se reprenait, après un instant d’émotion muette.
-
-—«Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. Il est temps que je la
-connaisse.
-
-—Tu aimes toujours Micheline?» demanda M^{me} de Ferneuse.
-
-Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde
-gravité de son accent y mit une espèce de solennité.
-
-Le jeune homme répondit avec force:
-
-—«Oui.
-
-—Tu veux toujours l’épouser?
-
-—Oui.»
-
-Il y eut un silence. Puis Hervé murmura:
-
-—«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce que votre vengeance?...»
-
-Elle l’interrompit:
-
-—«Ma vengeance!...»
-
-Une minute encore de suspens. M^{me} de Ferneuse vit pâlir affreusement
-le beau visage de son fils.
-
-—«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? Il y a une justice
-nécessaire. Elle sera faite. Mais la vengeance!...»
-
-Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié,
-fierté, miséricorde chrétienne?... Par quoi planait-elle au-dessus du
-sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans s’analyser, elle
-reprit:
-
-—«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le sais-tu pas? L’ardeur avec
-laquelle j’ai voulu la vérité—jusqu’à risquer ta vie, mon unique
-trésor!—s’inspirait de deux désirs indomptables: m’assurer que tu
-n’étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton
-bonheur. Et puis...»
-
-Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux
-que le besoin de respirer: celui d’échapper au vertige d’un amour qui
-ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse—d’un amour qui avait
-failli lui donner le change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable
-en doutant s’il fallait croire, qu’en croyant s’il fallait douter.
-N’y avait-il pas eu des instants où elle s’était sentie près d’ouvrir
-les bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait d’une
-prodigieuse illusion? C’était de cet enfer indicible qu’elle avait
-voulu sortir à tout prix.
-
-Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. Il n’y attacha pas sa
-pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la
-main dans une effusion de reconnaissance.
-
-—«Ah! je craignais tant!...
-
-—Quoi donc?
-
-—Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme.
-
-—Est-elle responsable?» demanda Gaétane.
-
-—«Non, certes.
-
-—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé
-grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit
-d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis
-toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non
-seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car
-ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent.
-
-—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant de joie. «C’est là votre
-conviction?
-
-—En douterais-tu?
-
-—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu des voix si redoutables au
-fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de
-celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert.
-Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu
-répondre?
-
-—Mon enfant,» prononça M^{me} de Ferneuse avec une céleste douceur,
-«nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne
-prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton
-cœur filial?
-
-—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, «j’avoue que nulle suggestion
-supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse.
-Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement
-en champion contre l’homme de là-bas...» (Hervé souleva la main dans
-la direction de Valcor), «c’est rendre impossible mon mariage avec sa
-fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m’unissent à
-la victime sont un secret entre vous et Dieu. Je ne puis intervenir
-ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que
-j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu.»
-
-M^{me} de Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu’on
-puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux,
-empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. «Un père que je
-n’ai pas connu...» Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné,
-qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa
-conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai.
-Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence
-qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui
-dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui
-de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé?
-Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas.
-
-—«Maintenant,» reprit le jeune comte, «par quel moyen accomplirons-nous
-l’œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié,
-qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de
-Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses
-abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour
-toujours dans la mienne.»
-
-M^{me} de Ferneuse se taisait.
-
-—«Nous ne pouvons cependant pas,» continua Hervé plus lentement,
-«dénoncer ce misérable. La délation n’est pas notre fait.
-
-—J’irai le trouver,» dit la comtesse.
-
-—«Vous, ma mère!
-
-—Moi.
-
-—Je ne le permettrai pas!»
-
-Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente et hautaine.
-
-—«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il avec une vivacité
-charmante. «Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre
-tendresse plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme,
-je vous en ai donné la preuve. Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère.
-Ne suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez pas à Valcor. Vous
-n’exposerez pas votre dignité... votre vie, peut-être... Cet homme est
-capable de tout.»
-
-Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son
-appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux
-volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle
-qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc,
-cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant que, tout à
-l’heure, il disait être:
-
-—«Ah! nous sommes bien malheureux!» gémit-il.
-
-La comtesse mit une main légère sur son épaule. Il releva la tête.
-
-—«Laissez-moi tout dire à Micheline,» supplia-t-il. «Elle fuira cet
-homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous
-laisserons l’imposteur à sa destinée.
-
-—Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en
-révélant à une fille les crimes de son père?»
-
-Il ne répondit pas.
-
-—«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable que soit la puissance
-du mal dans cet homme, il y a des choses qu’on ne saurait craindre
-de lui. Et il y en a d’autres qu’on en peut attendre. C’est un démon
-d’audace et d’orgueil. Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je ne
-sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de
-Valcor, qu’il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il
-le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d’un déshonneur
-qui lui arracherait ce nom dans un éclat d’infamie. Démasqué, il
-préférera disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa
-fille. C’est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec
-quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de
-cette enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta sœur, tout
-en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n’avait-il pas imaginé
-je ne sais quelle histoire de substitution d’enfant? Il consentait
-à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, qu’elle aime. Ne
-consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice?»
-
-Hervé ricana légèrement.
-
-—«Alors nous n’avons de ressource que dans sa générosité?
-
-—Non, mon fils,» dit gravement M^{me} de Ferneuse. «C’est au père de
-Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur
-de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n’en avons que faire.
-Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile?
-Cette vengeance de mon amour assassiné, j’en fais le sacrifice à ton
-amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d’épouser
-Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau
-de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel?
-
-—Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec émotion, «vous êtes un ange et
-vous êtes une femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas? Faites ce
-que vous voudrez.»
-
-Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers
-la grille d’entrée, qu’ils avaient presque atteinte.
-
-Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de
-la falaise et gagna bientôt la plage.
-
-Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture
-granitique de cette côte. Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui
-limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de
-Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui,
-se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C’était
-ce rempart de granit qu’il avait escaladé, voici près de deux ans,
-pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce
-jour-là, il n’avait revu celle qu’il aimait.
-
-Pensif, presque hésitant,—non pas de peur physique, mais d’angoisse
-morale,—Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant
-le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par
-les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un
-rudimentaire travail humain, ou marqué par une rampe,—un fil de fer
-tenu par des crampons,—là où il n’y avait guère de quoi poser le pied.
-On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du promontoire, pour jouir
-du spectacle des lames en fureur se brisant contre l’immuable paroi.
-Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur frénésie les faisait
-bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût
-balayé un être humain comme un fétu de paille.
-
-Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se contentait de
-moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui
-s’écroulaient et se reformaient sans cesse.
-
-Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne s’arrêta pas pour
-admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et
-se trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait encore, moins
-distinct, puis s’effaçait complètement.
-
-Le promeneur leva les yeux.
-
-A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa
-belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise
-rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère
-grandiose. Mais l’architecture, pas plus que le paysage, n’importait
-à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose,
-immédiatement au-dessus de sa tête, dans l’angle formé par la terrasse
-et par le rocher. C’était le coin favori de Micheline. De tout temps
-elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la
-rêverie. Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent, si elle
-l’aimait! Quel souvenir s’attachait à ce lieu, pour lui, pour elle!
-Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait
-pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en ce moment.
-
-Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d’amour aussi
-ardent? L’attirance mystérieuse avait agi. Micheline était là. Elle
-l’attendait, sans doute.
-
-Il la vit.
-
-Quelle minute!
-
-La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l’âme, dans tout
-l’être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner
-au rocher, dans son vertige de joie.
-
-Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante
-se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel
-d’avril. Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa mère. Il avait
-appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte
-l’automne précédent, à l’époque où lui-même voyait la mort de si près,
-chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne.
-
-—«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria Micheline, qui l’avait aperçu
-tout de suite.
-
-Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient pas descendues
-distinctement jusqu’à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage
-pour y obéir que pour affronter le danger de l’ascension? Il commença
-de gravir l’abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s’aidant
-des pieds et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce
-d’étroit balcon, si proche de Micheline qu’il avait pu jadis prendre
-de là une fleur qu’elle lui tendait.
-
-Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit
-portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il
-en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis,
-la montrant à Micheline:
-
-—«Vous rappelez-vous?
-
-—Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle.
-
-—«Et vous, Micheline?
-
-—Vous le demandez?... Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je
-vécu si je ne vous aimais pas?»
-
-Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en eut le cœur contracté.
-
-—«Vous avez donc souffert?
-
-—Si j’ai souffert!»
-
-Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu à cela. Et,
-l’examinant avec plus de sang-froid, il saisit toute la gravité
-nouvelle de l’expression, l’amincissement des beaux traits, la pâleur
-du teint, l’ombre profonde du regard.
-
-—«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline. «Dans le mystère de votre
-absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce
-qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux publiaient...
-
-—Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent, «votre père a triomphé de
-tout.»
-
-Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très bas:
-
-—«Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m’avait pas soutenue, je
-serais morte aussi.
-
-—Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il avec une appréhension
-violente.
-
-—«Non, Hervé. Pas un instant. Mais...
-
-—Mais, quoi?...» balbutia-t-il.
-
-—«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à
-votre retour de l’étrange voyage où il m’était interdit de vous suivre,
-même en pensée.
-
-—Je rapporte mon amour,» dit-il.
-
-—«Rien d’autre?...»
-
-Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre jusqu’à l’âme. Il détourna les
-siens.
-
-—«Vous ne répondez pas, Hervé?
-
-—Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il.
-
-—«C’est vrai?»
-
-Elle rayonna.
-
-Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse atroce et obscure
-avait étreint ce pauvre jeune cœur.
-
-—«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi. Serais-je ici? Viendrais-je
-réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il nous
-était interdit de nous aimer?
-
-—Mais votre mère?
-
-—Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle, n’existe plus au monde que
-notre bonheur.»
-
-Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée d’émotion, puis,
-d’une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura:
-
-—«A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible? A-t-elle pardonné à
-ma pauvre maman, qui est morte?»
-
-Hervé s’empressa de l’en assurer.
-
-Comme c’était loin, cette scène du bal, par laquelle s’ouvrit la
-série de leurs misères! Quel rôle avait joué alors la marquise
-Laurence? Pourquoi son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses excuses
-du lendemain? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir
-évoqué. Mais l’énigme lui parut sans importance. Évidemment la douce
-et insignifiante Laurence n’avait été qu’une visionnaire, hypnotisée
-devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu’était son
-mari, adoré par elle humblement.
-
-—«La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié.»
-
-Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion
-intérieure, sans calculer l’effet qu’elle pourrait produire.
-
-—«Pourquoi «de toute pitié»? demanda Micheline.
-
-Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L’anxiété de son
-intonation trahissait un abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout
-à coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, devant la physionomie
-contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda.
-
-—«Vous ne me parlez pas de mon père!... Si vous m’aimez, Hervé,
-dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le
-plaignez. Car je le crois très malheureux.
-
-—«Si je vous aime!...» répéta le jeune homme avec un accent de reproche.
-
-—«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de nos deux cœurs, si le vôtre est
-en désaccord avec mes sentiments filiaux?
-
-—Vos sentiments filiaux me sont sacrés, comme tout ce qui est dans
-votre âme admirable.
-
-—Votre attitude les froisse, Hervé.»
-
-Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement pâle.
-
-Micheline demanda,—la voix implorante et douce, non pour lui faire un
-reproche, mais pour lui arracher la vérité:
-
-—«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence de gravir encore cette
-falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n’existent plus?
-Pourquoi n’êtes-vous pas venu tout simplement à la maison? En vous
-apercevant sur ce chemin périlleux, je n’ai cru d’abord qu’à un élan de
-tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous
-sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre,
-mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer
-à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père?»
-
-Il répondit franchement:
-
-—«Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma
-mère lui eût parlé.
-
-—Votre mère doit lui parler?
-
-—Oui.
-
-—Quand?
-
-—Sans retard. Aujourd’hui ou demain.
-
-—Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux
-familles?
-
-—Oui,» répondit Hervé, d’un air grave, «tous les malentendus.»
-
-La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui
-n’eût été qu’un atroce jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la
-sécurité de la signification. Micheline, après avoir, de son beau
-regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira:
-
-—«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Je le vois
-clairement... Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi.
-Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé recommencera donc...»
-
-Il l’interrompit vivement:
-
-—«Non, non... La justice et l’opinion se sont prononcées. Nul n’en
-appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que...»
-
-A son tour, Micheline lui coupa la parole.
-
-—«J’en traverserai de pires, je le sens. Qu’importent la justice et
-l’opinion auprès de...»
-
-Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous un fardeau sinistre.
-
-—«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...» murmura son fiancé,
-haletant.
-
-Elle dit—si bas qu’à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi
-le gémissement qui montait de la mer:
-
-—«Auprès des idées qui se sont glissées en moi... des choses que j’ai
-entrevues... des...»
-
-Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Ses dents claquèrent
-d’angoisse. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre,
-comme prête à défaillir.
-
-Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se
-convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir.
-Vaillante fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son
-amour même, le père qu’elle avait si aveuglément aimé, admiré, en qui,
-peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours
-cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle
-avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.
-
-Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle:
-
-—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle avec un accablement sans
-nom—comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées
-du parc lui eussent écrasé le cœur.
-
-—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» s’écria le jeune homme.
-
-Que lui dire?...
-
-Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il
-eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que
-mieux qu’il ne le pouvait pas.
-
-—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie,
-«j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens
-menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque
-je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque
-j’ignore quel sera demain mon devoir.
-
-—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. «Je vous adore.»
-
-Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage
-de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la
-vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de
-reconnaissance.
-
-Les deux amoureux échangèrent, dans un long regard, l’exaltation d’un
-sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes.
-Car l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante
-qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les
-heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique
-amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion
-peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui,
-mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de
-nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers.
-
-Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne lasse l’intérêt et
-la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les
-littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui
-nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages,
-et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis.
-
-L’amour d’Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse.
-
-
-
-
-XVI
-
-_LE MASQUE TOMBE_
-
-
-RENAUD de Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier
-étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les
-bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page,
-tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son
-attention. Il ne pouvait lire.
-
-Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les
-papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s’approcha d’une
-croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues du parc. Il semblait
-attendre. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme
-nerveuse.
-
-—«Entrez!» cria-t-il.
-
-C’était un valet de chambre, qui dit:
-
-—«Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncer à monsieur le marquis.
-
-—Introduisez madame la comtesse dans le jardin d’hiver, et dites-lui
-que je me rends à ses ordres.»
-
-Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace.
-
-Était-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses
-cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage
-et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l’image après
-leur dernière entrevue, deux ans auparavant? Était-ce pour s’assurer, à
-la fermeté de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il restait le
-maître de sa physionomie et de son expression?
-
-Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il échangea avec son image
-un coup d’œil d’ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut,
-la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse.
-
-Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans
-le jardin d’hiver.
-
-C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes
-superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre
-les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits
-d’air chaud y entretenait une température exquise.
-
-Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le
-maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer
-dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la
-tourelle, et absolument isolée des autres appartements.
-
-Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se
-trouvait précisément au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où
-furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres
-étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur
-profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie
-ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air
-un peu secret et morose que lui prêtait son architecture.
-
-M^{me} de Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces
-détails.
-
-Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait pas peur de l’homme avec
-qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé
-la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur
-battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la
-première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve.
-
-—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» dit-elle. «Vous prévoyez
-que nous aurons des choses graves à nous dire.»
-
-Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une
-bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis
-d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane.
-
-M^{me} de Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit:
-
-—«Qui êtes-vous?»
-
-L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela,
-pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à
-peine si ses cils clignèrent. Il répondit:
-
-—«Je suis Renaud de Valcor.
-
-—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud de Valcor est celui qui,
-jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau.»
-
-Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule.
-Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les
-yeux sur la femme.
-
-—«Comédie...» murmura-t-il.
-
-—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. «Savez-vous où j’ai pris
-cet anneau? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez
-assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à
-l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées
-de l’arbre géant et de la pierre sanglante.»
-
-Il recula.
-
-—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!...» s’écria-t-il, dans
-un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre
-sentiment.
-
-Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas:
-
-—«Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?...» poursuivit-il. «Ah!
-que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je
-n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en
-donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez
-oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... J’ai parachevé
-son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels,—car j’en ai commis
-de tels—ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous
-dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne
-de mettre à vos pieds le plus magnifique amour que jamais homme ait
-offert à une femme. Gaétane, entendez-moi...» Il s’interrompit, il
-eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant,
-sublime. «Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion
-que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du
-seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai
-toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de
-la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus
-inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»
-
-La stupeur immobilisait M^{me} de Ferneuse. Cet homme était-il sincère?
-Il avait prononcé le mot de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il
-une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait
-pu prévoir?
-
-Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant
-d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus
-d’appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. «Une
-lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement,—sous la
-dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de
-tout geste violent.
-
-—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. «Comment osez-vous?... Cessez à
-l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici
-pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le
-voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»
-
-Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant sa face blême,
-mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit.
-
-—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite si je vous déclare que je
-suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est
-votre bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, «à cause des
-sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la
-vie? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse.
-L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes
-de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité,
-savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame,
-d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous
-adorais pas.
-
-—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai à mon tour: Croyez-vous
-que je tienne à la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est
-close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée
-là-bas. Et la vôtre n’existe pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai
-rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour
-la vengeance. Ces choses n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici,
-c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce
-que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte
-l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous
-dire: Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur
-vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre
-dans l’autre.
-
-—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Vous songez à laisser votre
-fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux
-que je suis pour vous?
-
-—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités,
-c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants.»
-
-Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé
-dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait M^{me}
-de Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant
-qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait
-souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui,
-reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse
-naturelle et d’étonnante force d’âme.
-
-—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. «Pourquoi, si vous n’avez
-de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves
-que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se
-poursuivre le jeu des apparences?
-
-—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût,» dit
-hautainement Gaétane. «Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence.
-Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être,
-alors... Mais aujourd’hui, c’est impossible. Je ne suis pas seule à
-savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand
-j’ai découvert...
-
-—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement Renaud.
-
-—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son
-témoignage.
-
-—Qui est-ce? Où est-il?...
-
-—Pensez-vous que je vais vous répondre?» s’écria la comtesse, avec un
-âpre sourire. «Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop
-facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais
-cet ami est sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera
-de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle.»
-
-Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus
-immobile qu’un visage de pierre. Enfin il dit:
-
-—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous
-savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée.
-Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la
-briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes
-la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui
-vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule,
-je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange
-satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux
-que ce que vous croyez, je vous le jure.»
-
-M^{me} de Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur
-soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être
-au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme
-le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore
-une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser
-prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré
-tout, peut-être la confession offrirait quelques traits sincères.
-Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit:
-
-—«A quoi bon?... C’est un roman que vous me raconterez... Un roman
-comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle
-aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre
-victime aussi. Car il est mort par votre faute.
-
-—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.
-
-Gaétane inclina la tête.
-
-—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y
-laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et
-solide, celui-là! Pauvre Mathias!...»
-
-Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis,
-regardant M^{me} de Ferneuse:
-
-—«C’était mon frère.
-
-—Votre frère?... Mathias Gaël?
-
-—Mon demi-frère, du moins.
-
-—Était-il vraiment le père de Micheline?
-
-—Non. Le père de Micheline, c’est moi.
-
-—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?
-
-—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je
-vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous
-les mensonges?
-
-—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.
-
-—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit ce singulier criminel, qui
-s’exprimait avec la hauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil
-d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je dédaigne les mots. Je veux
-établir trois ou quatre points. C’est tout. Il y a des choses que je ne
-puis supporter de vous laisser croire.
-
-—Lesquelles?
-
-—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont
-je porte le nom.
-
-—Qui prétendez-vous être?
-
-—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé
-cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de
-Valcor.
-
-—Comment osez-vous le soutenir? C’est de la folie!
-
-—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son
-mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c’est
-moi.
-
-—Vous!...
-
-—Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque
-aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor.
-Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour
-la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur,
-ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de
-cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me
-baptisa Bertrand.
-
-—Bertrand Gaël!...
-
-—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» cria l’aventurier avec
-un regard fulgurant. «Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les
-lois, soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis
-de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre,
-avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? Oui, son
-frère... Et on dit que je l’ai tué!...»
-
-Le cri fit frémir M^{me} de Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce
-cri, où était-elle?
-
-—«Renaud savait donc?» demanda celle pour qui ce nom de Renaud,
-désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer.
-
-—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge
-d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son
-père,—par _notre_ père,—et où celui-ci recommandait à sa générosité
-l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans
-les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés
-et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes
-lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret,
-il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par
-laquelle il me léguait une partie de ses biens.
-
-—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» dit amèrement la comtesse.
-
-—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, «je ne
-trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais
-perpétuer la race des Valcor.
-
-—Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé?
-
-—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort? Le transport d’État
-sur lequel j’étais quartier-maître s’était perdu, corps et biens,
-non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je
-me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de
-tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce
-pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne
-n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant
-que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent
-d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers
-les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon
-jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait
-une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le
-rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation particulière, j’évitai de
-faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas
-d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né
-de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination
-qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination.
-Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il
-était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à
-leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui
-nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques
-mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes,
-son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs,
-ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque
-comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité? Attiré
-au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais
-privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine
-Gaël, ma mère,—car elle me voulait le simple fils du brave marin dont
-je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé—je ne
-demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J’aidais
-au travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart,
-j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les
-détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui,
-dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre
-sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez,
-madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier
-d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait
-à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais
-rien de lui quand il est mort, rien.»
-
-Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde:
-
-—«Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla
-pas.
-
-—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, «vous l’ignoriez
-absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes
-marié?»
-
-Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie
-que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les
-sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait
-de la lumière enfin dévoilée. Même si le récit n’était pas exact
-en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète
-pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus
-incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui
-la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen
-d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie,
-d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des
-explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde
-attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor,
-empêchaient M^{me} de Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté
-de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait,
-entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe.
-Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge.
-
-—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes pressentiments ne me
-trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu,
-huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui
-vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir,
-mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas lui!...»
-Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah!»
-
-Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis elle reprit:
-
-—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les
-masques, excepté le masque d’amour!
-
-—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et cette fois avec une profondeur
-d’expression si saisissante que Gaétane ne l’interrompit point.
-«Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je
-vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!»
-poursuivit-il en la voyant frémir. «Comprenez donc que c’est mon
-châtiment. Je n’espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec
-quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc
-jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour...
-mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur
-que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» (Il se frappa
-le sein). «Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le
-deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec
-mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme
-que je prétendais être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais pas. Mon
-audace—que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes,—se
-brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous
-supposais inaccessible. Mais un jour—ah! ce jour-là!—je découvris, ou
-plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor,
-la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette
-correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant.
-
-—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.
-
-—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.
-
-—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées?
-
-—A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles
-auraient pu passer. Mais un hasard...
-
-—Entre les mains de qui tombèrent-elles?
-
-—Entre les mains de Laurence.
-
-—La malheureuse!...
-
-—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir.
-
-—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m’envoyait des
-excuses.»
-
-L’aventurier eut un sourire.
-
-—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres.
-«Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite
-leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique
-histoire de substitution d’enfant.
-
-—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma
-fille et votre fils.
-
-—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait
-tout entière, «vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter
-les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret.»
-
-Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait
-la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses
-prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre
-voix à jamais muette.
-
-—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui,» murmura-t-il
-sombrement. «J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion
-indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me
-croyais—oui, vous m’entendez bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais
-pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le
-rêve du passé et je n’avais pas le droit, dans le présent, de baiser
-le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas
-savoir... Une torture de damné.
-
-—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»
-
-Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.
-
-—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main
-sur son front. «Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté de
-son accent. «J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me
-suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en
-avait prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il demandé. Je fis
-le serment. Je le tins. Je l’aurais tenu même si—comme vous persistez
-peut-être à le croire—j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que
-la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie
-m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de
-son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime
-dont je n’étais pas capable.»
-
-Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme,
-d’attendrissement et d’ironie. M^{me} de Ferneuse inclina la tête,
-et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de
-songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans
-doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour
-demander:
-
-—«Laurence n’a jamais soupçonné?...
-
-—Jamais.
-
-—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» murmura sardoniquement la
-comtesse de Ferneuse. «L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle était
-simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est
-interdite... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente,
-qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets.»
-
-Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:
-
-—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L’Innocente?... Votre
-femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir,
-sur la lande?...
-
-—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, avec,—pour la première
-fois,—un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.
-
-Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le
-pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après
-avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que
-d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom
-de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la
-solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le
-revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle,
-enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?...
-
-Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être
-de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle
-déchiffrait l’énigme,—M^{me} de Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël
-avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa:
-
-—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline
-comme...
-
-—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue.
-
-—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse
-apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait,
-«il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre
-infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que
-ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour
-l’autre.
-
-—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère.
-
-—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les
-deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...
-
-—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de
-Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon
-service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne,
-enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.
-
-—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.
-
-—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu’il arrivât,
-moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus
-anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor,
-au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais
-une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment
-ne pas la préférer à l’autre? Pourtant, je vous le répète, Bertrande
-m’est chère.
-
-—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement la comtesse. «Ah! vous lui
-avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est
-devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de
-votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent.
-
-—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre
-avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court,
-ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une
-délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait
-enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation
-intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait
-le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien
-accepter des Valcor.
-
-—Et c’est votre mère!» prononça lentement M^{me} de Ferneuse.
-
-—«C’est ma mère.»
-
-L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis
-Gaétane reprit:
-
-—«C’est assez, Bertrand Gaël.»
-
-A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de
-Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de
-défi.
-
-—«C’est assez,» répéta M^{me} de Ferneuse. «Je ne vous interrogerai
-pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez
-pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans
-votre procès. Un procès pourtant si bien fondé! J’admets tout ce que
-vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de
-celui que vous osez appeler votre frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour
-elle-même, «j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du
-meurtrier de son père...»
-
-Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:
-
-—«Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous
-livrer à la justice.
-
-—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement
-amer. «Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps
-votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse?
-
-—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue méprisante. «Ajoutez que
-vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec
-Renaud, et que vous vous en servirez.»
-
-Il bondit presque.
-
-—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d’un marquis de
-Valcor.»
-
-Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure
-il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des
-siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance,
-où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à
-côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange
-d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait
-rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité.
-
-—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez tout à l’heure. Je vais vous
-les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison.
-
-—Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts
-effrayants,» dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez mes
-conditions.
-
-—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai
-pas.
-
-—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et
-le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à
-monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a
-pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle.
-Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué
-contre tout droit.
-
-—Laissons les attendrissements de famille,» murmura ironiquement
-l’aventurier.
-
-—Puis,» continua M^{me} de Ferneuse, sans relever ce mot douteux, «vous
-partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements
-industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe.» Elle hésita
-un instant, et enfin acheva nettement, solennellement: «Vous oublierez
-que Micheline est votre fille.
-
-—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement visible.
-«Oubliera-t-elle que suis son père?...
-
-—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement Gaétane.
-
-L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident.
-
-—«Voilà donc votre justice!... Et vous la prétendez plus généreuse que
-celle des Cours d’assises! Vous me feriez maudire par ma propre fille.
-J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.
-
-—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles
-explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle
-saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? En devenant la femme
-de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle,
-certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses
-yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos
-établissements d’outre-mer, vous en disposerez...»
-
-M^{me} de Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait,
-du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux.
-Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son
-interlocuteur, elle reprit:
-
-—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en
-justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse
-aventure un dénouement plus doux. Il n’en est pas. Du moins, si vous
-admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez
-à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de
-sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui
-qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre
-vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper?
-
-—Mon châtiment—puisque ce mot vous plaît—je ne l’accepte pas de vous,
-madame,» prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la
-partie contre le Destin.
-
-Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole.
-
-La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée.
-
-—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à
-réfléchir?
-
-—Non, madame.
-
-—Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en
-sortant d’ici après votre refus?
-
-—Non, madame.»
-
-Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller.
-
-—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous
-chercher vos lettres.»
-
-Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du
-monde.
-
-Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée
-distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus
-fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une
-acuité de sensations toute nouvelle: la perspective du jardin d’hiver,
-avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines
-colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le
-parc somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître
-hasardeux, qui pouvait dire encore—mais pour combien de temps?... «Tout
-ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor.»
-
-Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était
-déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il
-marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté.
-Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son
-destin, mais que le mensonge de son destin.
-
-—«Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de
-Valcor y avait jointes.»
-
-Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts
-touchèrent ces reliques. Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le reste
-n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de
-gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à
-cette minute.
-
-—«Quel dommage!...» soupira-t-il.
-
-Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette
-exclamation.
-
-Gaétane se détourna, partit.
-
-Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui
-s’éloignait, murmura encore:
-
-—«Quel dommage!...»
-
-De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui
-échappait, il ne regrettait qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu
-l’amour de cette femme.
-
-
-
-
-XVII
-
-_LA CORDELIÈRE BLEUE_
-
-
-RUE Cambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une
-jeune femme s’arrêta.
-
-Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte
-de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter
-les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge
-arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait
-même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les
-battants clos.
-
-Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle
-sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra
-sous la voûte, et reçut le salut du portier.
-
-—«Le prince de Villingen?... C’est bien ici?... Il m’attend,»
-ajouta-t-elle avec vivacité.
-
-—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à droite.»
-
-Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.
-
-—«Le prince m’a appelée par un télégramme. Est-il très malade?
-
-—Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n’est pas
-inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Il
-s’impressionne, il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la
-première fois que je le vois deux jours de suite au lit.»
-
-Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà,
-qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que
-la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en
-génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci
-diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux
-Denis. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait
-souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent
-durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-«brillant
-viveur».
-
-Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et,
-vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse,
-apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale
-subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille
-extrémité.
-
-Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor,
-Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au
-point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la
-société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès.
-Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique.
-Et, comme tout ne se sait pas, mais comme tout se devine, se grossit,
-devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise
-de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout
-quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde,
-qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences
-bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité
-exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen.
-
-La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le
-domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers
-se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus
-accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des
-heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien
-des fautes, et même des siennes.
-
-Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien
-près.
-
-Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se
-demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:
-
-«Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets
-de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi,
-tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de
-pain à cet enfant.»
-
-Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard
-il aurait pressé la détente. Il s’assit, songea. L’image de Bertrande
-surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut:
-
-—«Nom de nom!... Une petite fille comme ça tiendrait tête à la vie
-dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté,
-pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche...
-Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul!»
-
-Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une
-chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré.
-
-—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas me faire une commission.
-Attends... J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai.»
-
-Il griffonna le billet suivant:
-
- «_Ma petite Bertrande_,
-
- «_Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher
- d’agir en pleutre._
-
- «_De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es._
-
- «_Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le
- dire._
-
- «_A bientôt._
-
- «_Embrasse Claudinet pour moi._
-
- «_Ton_
- «GILBERT.»
-
-Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les
-reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.
-
-Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras
-effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute.
-
-Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts
-à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du
-«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par
-la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait
-une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité
-bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des
-épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement
-de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas
-l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou
-par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop
-soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain,
-une rage le prenait de la braver.
-
-Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires
-pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course
-Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure,
-commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner
-une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources.
-Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant
-pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses
-gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait.
-Événement incroyable pour lui: il payait ses dettes.
-
-Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses
-malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse.
-Il s’attachait à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le
-petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en
-installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrière
-en dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait
-maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses
-doigts de fée exécutaient.
-
-Gilbert lui disait:
-
-—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour
-accepter tout de moi.»
-
-A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait:
-
-—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée?»
-
-Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle:
-
-—«Quand je serai ta femme.»
-
-Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement,
-un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle.
-Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie,
-peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il
-n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été
-entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande
-sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue
-encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un
-télégramme du prince, qui se déclarait très malade.
-
-L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert,
-son cœur se serra.
-
-Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la
-voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de
-souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutes les fibres de
-sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine
-à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous
-prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin.
-
-—«Un juin qui ressemble à février,» observa Bertrande.
-
-Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le
-malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux
-misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid,
-chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande
-en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air
-de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le
-rassurer, elle niait le danger en riant.
-
-Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un
-cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y
-trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop.
-
-Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout
-dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les
-vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du
-prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance.
-
-La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une
-autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les
-cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des:
-«Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m’en
-fiche!» sa garde-malade avait une façon de lui dire—si douce, mais si
-ferme:
-
-—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais
-vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison.»
-
-Elle ajoutait gaîment:
-
-—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour
-sauver son empereur.»
-
-Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments
-d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les
-allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui
-l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance
-pleine de grâce.
-
-«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a
-deux ans?» songeait-il. «Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait
-même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la
-pierre de touche de la distinction.»
-
-Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait
-moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse.
-Il s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à
-l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être
-appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte.
-
-Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande:
-
-—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu
-ne m’as presque pas quitté?
-
-—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de cette question. «Je l’ai
-confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement,
-qu’il connaît bien et dont il est adoré.
-
-—Ton ancien logement?... à Clichy?
-
-—Oui.
-
-—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller le voir?
-
-—Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher.
-
-—Une fois? En huit jours?
-
-—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait bien.
-
-—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit Gilbert.
-
-—«Jamais.»
-
-Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura:
-
-—«Viens ici, près de moi, Bertrande.»
-
-Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un lent baiser.
-
-—«Tu es bonne.
-
-—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je t’aime, voilà
-tout.»
-
-Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille.
-
-—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» demanda-t-il encore.
-
-—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car le mal est dompté. Tu es en
-pleine convalescence.
-
-—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»
-
-Elle secoua négativement la tête.
-
-—«Tu en es certaine?
-
-—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse.
-
-—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, «mets ton chapeau, va chercher
-notre fils.»
-
-Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.
-
-—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop
-souffrir en le sachant dans des mains étrangères.»
-
-Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» Le mot lui tintait encore
-aux oreilles. Elle balbutia:
-
-—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... ici... dans cet appartement?...»
-
-Gilbert éclata de rire:
-
-—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette
-chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil.
-Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»
-
-Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant,
-puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert
-en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit
-comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers
-son chapeau:
-
-—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître
-qui le demande... Comprenez-vous?...»
-
-L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la
-jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une
-bûche dans la cheminée de son maître.
-
-Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard.
-Ni l’un ni l’autre ne parla. Denis fourgonna le bois, secoua les
-cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.
-
-—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux?» dit enfin Gilbert.
-
-—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il
-est vrai que Monsieur est malade.
-
-—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre,
-cette bûche. Tu as remis des cendres dessus.
-
-—Elle se consumera tout doucement.
-
-—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois.
-
-—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant...
-trop de chaleur, ça ne vaudrait rien.»
-
-Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au
-milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main.
-
-—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en se renversant sur ses
-oreillers.
-
-Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.
-
-Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de
-garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au
-nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard
-nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen
-ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même.
-
-—«Moi qui me figurais détester les enfants,» disait en riant Gilbert.
-
-—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci,» ripostait vivement le
-valet de chambre.
-
-—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. «Qu’en ferai-je
-ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne
-s’occupera de lui?»
-
-Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie:
-
-—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi?
-
-—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.
-
-Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis,
-qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention
-encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se
-séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue?
-Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la
-vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous
-les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les
-choses pussent être de nouveau comme avant.
-
-Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds,
-babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère
-et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance
-peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus
-irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce
-petit être adorablement doué, et qu’il songeait:
-
-«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal,
-mon aïeul. N’y a pas à dire... C’est un de nous.»
-
-Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le
-nom de Gilbert, s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»
-
-—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» s’écria le jeune homme, en une
-explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le
-dernier rempart de ses résistances mauvaises.
-
-Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le
-prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant
-encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il
-oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de
-ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La
-question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé.
-
-Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande
-et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des
-Automobiles du Nord.
-
-L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à
-la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard
-Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un
-journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une
-stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les
-lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:
-
- _Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle
- Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu._
-
-Sous ce titre à sensation, le récit suivait:
-
-«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre, deux femmes légères étaient
-attablées avec des amis de rencontre.
-
-«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de
-la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le
-sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.
-
-«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de
-pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en
-portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition,
-elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur
-était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins
-se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un
-morceau de la corde de l’autre.
-
-«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant
-et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait
-apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra
-dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur
-celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage
-de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez
-sérieusement pour causer une syncope.
-
-«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de
-ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de
-l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à
-aucun des spectateurs.»
-
-—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle. «C’est pour cette rien du tout
-que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera
-pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son
-amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien
-reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a
-même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue
-autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de
-l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été
-pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a
-presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour
-clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans
-le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la
-vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour
-cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta
-la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai
-voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»
-
-«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les
-gardiens de la paix.
-
-—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.
-
-—«Au poste.»
-
-«A ce mot, elle écuma positivement.
-
-—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout,»
-s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque.
-«Elle doit être complice de l’assassinat. Vous savez bien?... Escaldas,
-le type qui s’était soi-disant pendu... Il demeurait dans sa maison,
-rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait
-emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet.»
-
-«Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas
-devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la
-véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide
-d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire
-retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que
-ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à
-toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit
-le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», est un individu de la pire espèce,
-capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi
-pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni,
-assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent,
-sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à
-la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a
-passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur
-lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire.
-
-«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la
-cordelière,—bleue, en effet,—qui fut l’instrument de mort d’Escaldas.
-Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté
-après le clou quand on coupa la corde.»
-
- * * * * *
-
-Le prince de Villingen lut jusqu’au bout ce long fait divers.
-Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle,
-des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en
-inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils
-l’entendirent murmurer: «Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir
-hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.
-
-Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur
-le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant
-dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher:
-
-—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible!»
-
-Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez
-Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il
-pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer
-sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa
-fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le
-jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche
-déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que
-celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les
-circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions.
-
-Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria:
-
-—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu!
-Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»
-
-Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans
-les intérieurs médiocres et désorganisés, et qui menait la maison
-depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement
-un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait
-pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui
-eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en
-outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre
-idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au
-visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir
-annoncé.
-
-Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit,
-et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez
-d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble
-extraordinaire qu’il apportait ici.
-
-Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère,
-les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait
-déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le
-menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts
-et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les
-yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans
-la profonde cavité des orbites.
-
-Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le
-cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune
-religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la
-robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son
-ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire une congrégation
-de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de
-soigner son père.
-
-Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne
-s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue
-tout à coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard étendit
-le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se
-lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à
-demi-mortes.
-
-Sa fille, alarmée, se retourna.
-
-A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre
-petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont
-s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se
-dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité: féminine,
-aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle
-indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant
-laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite.
-
-—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de la voix la plus humble et
-sans faire un pas en avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier de
-votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate
-enfin. Escaldas ne s’était pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait
-supprimé... Comprenez-vous?»
-
-Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce
-fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable,
-d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible,
-la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur, qui allait lui permettre
-de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le
-relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une
-force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il
-saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer
-les os, et murmura, d’une voix rauque:
-
-—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!»
-
-La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour
-garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues,
-entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui
-qu’elle avait aimé.
-
-—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille.
-
-A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur
-le jeune homme des yeux qui pardonnaient.
-
-Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers.
-
-—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix
-lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.
-
-Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les
-lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu
-par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la
-lecture.
-
-Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un
-visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.
-
-—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...»
-
-La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba
-contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie
-disparaissait peu à peu.
-
-—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait Françoise. «Vous vivrez,
-pour voir s’accomplir la justice de Dieu.»
-
-Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec
-douceur:
-
-—«Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n’aurai pas la
-hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer...
-
-—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» fit M^{lle} de Plesguen.
-«Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des
-mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de
-l’avoir conduit à l’abîme.»
-
-En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva
-faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil
-de tout à l’heure.
-
-—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, «je suis l’épouse du
-Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande...
-
-—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. «Ah! que ne le suis-je,
-en effet!»
-
-Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette.
-
-—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune homme. «Vous êtes vengée. Il
-n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde.
-
-—Regardez cet habit, regardez cette croix,» dit-elle en touchant sa
-jupe de laine, puis son rosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance
-dont le désir est si loin de mon cœur.»
-
-Ils se turent tous deux.
-
-Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se
-confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta
-un coup d’œil vers M. de Plesguen.
-
-Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre.
-Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le
-ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent
-effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si
-profondément remué tout à l’heure.
-
-—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec un triste hochement de tête.
-«Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne
-l’agitera plus, hélas!»
-
-Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen,
-s’assit elle-même.
-
-—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais maudit, même avant
-d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous
-bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin.
-Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême
-satisfaction apportée par vous à mon père mourant.
-
-—Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas?» demanda-t-il.
-
-—«Les choses de la terre ne me concernent plus.
-
-—Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue
-l’héritière?
-
-—Ce sera le bien des pauvres,» dit M^{lle} de Plesguen. «Mais nous
-n’en sommes pas là,» ajouta-t-elle avec un sourire de doute.
-
-—«Je vous demande pardon, ma Sœur. Nous en sommes là. Tout s’éclaire.
-Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne
-soyons pas, en effet, si près du dénouement.
-
-—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur
-Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne
-ancienne dans un mouvement d’amertume, «ne souhaitez-vous plus le
-triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y
-rattache plus?...
-
-—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura Gilbert.
-
-Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria
-vivement:
-
-—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai
-fait tant de mal!... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de
-l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J’ai été léger surtout.
-Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui
-m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie
-déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il
-y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre
-main.
-
-—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. «Et cet autre chose,
-vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la
-malheureuse Bertrande.
-
-—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement le prince. «Et je
-n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à
-l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle
-je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point
-aux vôtres. Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis
-reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en
-votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences
-de mon ambition.»
-
-—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes
-souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de
-moi?
-
-—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez
-pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé
-juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce
-qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les
-satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est
-la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un
-enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...»
-
-La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas:
-
-—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»
-
-Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle
-prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix
-de son rosaire, comme pour en tirer une force:
-
-—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse.
-Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.
-
-—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.
-
-—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?...
-
-—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est
-rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux.
-Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera
-l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or,
-cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A
-celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de
-ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a
-pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien
-ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront
-attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!...
-Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi,
-prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de
-Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels
-prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire
-mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête
-et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande
-«Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être,
-traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures
-de mon existence, je n’en aurais pas été capable.
-
-—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du
-moins, votre conscience pour vous.
-
-—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous
-toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle.
-La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune
-me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue
-s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les
-derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les
-eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait
-régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait
-en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les
-conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant...
-Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve
-qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai
-découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc
-vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande,
-avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur
-de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très
-malheureux... Comprenez-vous?»
-
-Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se
-tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva,
-pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle
-toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près
-normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina
-vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la
-voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.
-
-Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.
-
-—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue
-si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour
-vous. Je vous en devais l’aveu.»
-
-Elle lui répondit froidement:
-
-—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore
-moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les
-conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne
-communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi,
-sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être
-une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où
-règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui
-rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni
-l’un ni l’autre.»
-
-Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la
-rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina,
-mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui
-saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines
-des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y
-avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus
-qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la
-Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie
-profane.
-
-En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse.
-Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement de son
-rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain
-sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés
-autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son
-déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il
-avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes
-sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans
-son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait
-conscience et souhaitait de s’en évader. Ah! que cela eût été bon de
-rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui
-dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se
-relever dans sa propre fierté, par une action généreuse!
-
-«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que n’ai-je pris Bertrande
-et Claude sur mon cœur, en les appelant «Ma femme... Mon fils...»
-Aujourd’hui, c’est trop tard.»
-
-Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards
-exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles
-imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent,
-palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous,
-reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait
-plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air,
-lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont
-il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage
-suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce
-serait glisser du mariage d’intérêt à l’alliance d’ignominie... Quelle
-chute pour le petit-fils d’un héros!...
-
-Il rentra rue Cambacérès.
-
-Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus,
-parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui
-crier:
-
-—«Dis pas... Coucou!...»
-
-L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut,
-les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis:
-«Papa!... Papa!...»
-
-Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains
-encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce
-rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert.
-
-Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais
-imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en
-sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le
-terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:
-
-—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester
-chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse
-admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras
-plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez
-pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai vous voir chez
-toi. Firmin va te chercher un fiacre.»
-
-Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement:
-
-—«Je n’étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es
-guéri, je m’attendais d’une minute à l’autre...
-
-—Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement. «Non, tu ne pouvais pas
-t’y attendre. Je ne m’y attendais pas moi-même... Ah! Bertrande...
-Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau cœur.
-
-—Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant en larmes.
-
-—«Oui, je vous aime.
-
-—Alors...» (et elle sourit tout en pleurant) «j’aurai du courage.
-D’ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais
-demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas
-encombrer ta vie. Garde-nous ta tendresse.
-
-—Quelle âme adorable tu as, Bertrande!» murmura-t-il en la serrant sur
-sa poitrine.
-
-Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le
-petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les
-roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s’enferma
-dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura.
-
-
-
-
-XVIII
-
-_COMPLICES_
-
-
-C’EST un fait bien établi maintenant qu’Arthur Sornières, dit le Beau
-Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso
-brusque,—souvenir de la pampa argentine, sans doute,—au moment même
-où le Bolivien l’accueillait avec enthousiasme, croyant que l’Apache
-allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en
-scène du suicide. Il importait, non seulement qu’Escaldas disparût,
-mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication
-tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait que le métis
-ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses
-manœuvres.
-
-Le calcul était juste.
-
-La logique d’une telle fin s’imposa avec tant de force, que les plus
-directement frappés même, Villingen et Plesguen, l’admirent avec
-consternation.
-
-Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et
-Sornières, précisément dans cette nuit d’hiver et de neige, où
-Micheline, toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, veilla
-pour attendre le retour de son père. Quel retour!... Et de quel
-tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque
-dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, il avait rencontré les
-yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde
-le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des
-monstrueuses paroles!
-
-L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur Sornières, avait été
-l’instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la
-femme.
-
-Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, malgré son cynisme,
-et d’autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa
-présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie
-de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de
-Rosalinde,—il laissa échapper des phrases étranges.
-
-Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement
-capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite
-sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans
-les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle
-avait dit en riant à Arthur:
-
-—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière?...» Puis elle
-ajouta sérieusement: «Le hasard fait que je l’ai justement cherchée
-tout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Rends-la moi...
-J’en ai besoin.»
-
-Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. Mais à la façon
-dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de
-ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa
-conviction faite.
-
-Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. Nouvelle
-preuve. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque?
-
-Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures
-n’était pas nécessaire à la triste fille.
-
-Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas
-diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée
-ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle
-tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son
-«petit homme» l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina
-qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette
-Rosalinde,—puisque Escaldas habitait la même maison,—alors son secret
-lui échappa dans une ivresse de vengeance.
-
-Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de
-regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop
-tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde.
-Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits,
-maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur
-de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du
-suicide, précisaient son rôle—rôle effarant d’ingéniosité froide,
-d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité.
-
-Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en
-Europe? Angèle,—la Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, il avait
-dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était
-un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il
-s’était dit: «Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus
-faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme
-celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique.»
-
-Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide
-d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion
-de sa «môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire
-parler,—une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière,
-la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette
-nouvelle conquête.
-
-Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de
-faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de
-Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai revoir la môme. Quoique
-habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son
-Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait
-sa peau à lui jouer des farces.»
-
-C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde,
-menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales
-au trente-et-quarante, qu’il lut dans les journaux la foudroyante
-nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression «mangé
-le morceau». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour
-d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer,
-cela se tenait,—réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le
-second crime amènerait la découverte du premier.
-
-Quelle journée pour le misérable!
-
-Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et
-Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions
-spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des
-hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement
-d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service
-anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez
-exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en
-éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les
-ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que
-l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas.
-Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété
-publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante.
-
-Sornières se dit:
-
-«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille de sortir de France
-sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon
-argent? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La
-moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est
-au bout du monde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai vu sur
-les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas
-cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra
-pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car
-il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai,
-ou j’éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le
-risque.»
-
-L’Apache avait un atout dans son jeu: pour faire la fête à Monte-Carlo,
-il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins
-une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il
-avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français,
-n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance
-parfaite. Grâce à ce rôle—adopté par prudence et plus encore par
-gloriole,—il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait
-pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin,
-ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest.
-Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes
-cachées de bête qui «se rase», des fuites audacieuses, des ruses
-de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea
-plusieurs fois de costume et de langage.
-
-Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il
-avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait
-maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur
-naturelle, et il faisait usage de l’anglais.
-
-—«C’est un milord excentrique,» avaient dit les sardiniers, quand
-il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le
-conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y
-transporterait plus vite et plus commodément.
-
-Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron
-et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché
-par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume,
-bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on
-tournait la voile, Sornières l’aperçut.
-
-—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec un fort accent britannique.
-
-Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, un fils de sa femme, un
-propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait
-cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche.
-Milord excuserait. Le garçon n’était pas gênant.
-
-De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie
-si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de
-si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le
-passager ne tint plus compte d’une pareille brute.
-
-Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu
-après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui
-démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le
-filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron
-de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci de
-faciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir
-quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait
-à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres
-personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas.
-
-Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en
-eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme
-d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait ici. Dès la première
-heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor.
-Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait
-dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne
-l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire
-citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de
-l’instruction, à le retenir comme complice.
-
-Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours
-«monsieur le marquis» donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout
-ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le
-coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible
-conversation avec M^{me} de Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et
-de désespoir, glissait à un fatalisme résigné.
-
-Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il
-tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. A quoi bon,
-maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en
-qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que
-lui importait le reste du monde?
-
-Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté
-même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de
-suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui
-lui adressait l’injonction:
-
- «_Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends._»
-
-La main qui tenait le papier trembla. C’était la première fois qu’une
-telle secousse d’épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si
-hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s’échappa de
-ses lèvres:
-
-—«Il est en France!...»
-
-Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours,
-était que l’assassin d’Escaldas fût à l’abri, au loin, dans quelque
-pays étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le hasardeux
-personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il
-commençait à le croire, en voyant s’écouler près d’une semaine de
-chasse infructueuse pour la police de l’Europe entière. Arthur
-Sornières hors d’atteinte, c’était la seule chance de salut. Et
-il était là, tout près, l’affreux complice!... Et nul moyen de se
-soustraire à son dangereux appel. N’était-il pas, spectre patibulaire,
-la destinée même de celui qu’il convoquait impérieusement?
-
-—«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël.
-
-Il y pensa, en glissant son revolver dans sa poche. Mais comment le
-faire disparaître? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le
-vivant lui-même.
-
-Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été flottait vers l’Occident,
-au-dessus de la mer, quand les gens du marquis de Valcor virent leur
-maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche.
-
-Il se dirigea d’abord vers la terrasse.
-
-Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille.
-Micheline regardait s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, d’un
-vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. Elle rêvait—quel rêve
-d’angoisse!...
-
-Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de son père sur le gravier.
-
-—«Je viens te dire bonsoir, mon enfant.
-
-—Vous sortez?» demanda-t-elle.
-
-—«Je vais faire un tour.
-
-—Dans le parc? Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?
-
-—Non. Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe.»
-
-Ils se regardèrent.
-
-Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, l’abîme, creusé peu à
-peu, s’élargissait dans un effondrement brusque.
-
-Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le
-portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les
-bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un
-soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une
-sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père...
-L’expression de son visage... La neige et la boue, sur ses vêtements...
-
-Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans
-sa hautaine beauté, contre la pâleur de l’espace.
-
-—«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout bas.
-
-Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux.
-
-—«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il avec une ardeur farouche.
-«Tu as cessé de croire en moi!...»
-
-Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut.
-
-—«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance était ma dernière
-raison de me défendre... C’est donc la fin!»
-
-Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se
-jetait à son cou, l’entourait de ses bras.
-
-—«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce qu’il y a de grand en
-vous, malgré...
-
-—Assez!...» fit-il violemment à ce mot «malgré».
-
-Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre sa poitrine,
-silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, dans le même silence. Il
-la baisa longuement au front. Puis enfin:
-
-—«Laisse-moi partir, ma fille adorée.
-
-—Où allez-vous?
-
-—Tout près d’ici.
-
-—Je ne vous quitte pas!
-
-—Il le faut pourtant.»
-
-Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante.
-
-—«Micheline... Toute minute de retard peut causer ma ruine.
-
-—Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous fuyez?...
-
-—Je te jure que non.
-
-—Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi.
-
-—Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. Adieu, Micheline. Ne
-condamne pas ton père.»
-
-Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas.
-
-Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le salut de celui qui se
-hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s’arrêta,
-se tordant les mains, sanglotant.
-
-—«Papa!... papa!...»
-
-Ce fut la dernière image qu’elle devait garder de lui.
-
-
-
-
-XIX
-
-_LA MER QUI MONTE_
-
-
-LE dolmen de Kerg’houât, se compose, comme à peu près tous les
-monuments celtiques de ce genre, d’une immense table de granit,
-posée sur des blocs énormes, formant piliers. Ces blocs s’enfoncent
-profondément dans le sol, sous le poids qu’ils supportent depuis vingt
-siècles. Dans le cercle qu’ils forment sous le monolithe plat, se
-trouve une excavation, généralement produite par des fouilles récentes.
-Car les savants ont cherché là, souvent avec fruit, des débris de
-sépulture et des inscriptions.
-
-A travers la lande, sous la nuit assez claire, le pseudo-marquis de
-Valcor se dirigeait vers le dolmen de Kerg’houât. Il en connaissait
-bien l’emplacement. Autrement il aurait eu quelque peine à distinguer,
-dans l’ombre, l’immense pierre, aplatie presque au ras du sol.
-
-Comme il en approchait, il éprouva une impression bizarre. Il lui
-sembla voir ramper quelque chose de noir sur la noirceur de l’herbe.
-Il tressaillit, s’arrêta, attentif. Mais il ne distingua plus rien
-de mouvant, n’entendit aucun bruit. Sans doute, une touffe de genêts
-s’était agitée dans un souffle du soir.
-
-Bertrand Gaël haussa les épaules, comme si maintenant peu lui importait
-à quel piège suprême le prendrait l’Inévitable.
-
-Il tourna autour du dolmen, pour trouver l’ouverture de cette espèce de
-petite caverne artificielle. Sauf d’un côté, la terre et les plantes
-sauvages obstruaient les intervalles des piliers.
-
-Qui eût vu le marquis de Valcor se baisser, se couler presque, à
-travers l’espace étroit laissé entre le sol et la table de granit par
-l’enfoncement des piliers, se fût demandé ce qu’un tel personnage,
-fabuleusement riche, haut titré, député de son arrondissement, pouvait
-bien avoir à faire, la nuit tombée, dans ce monument barbare, refuge
-des mulots, des araignées et des couleuvres. Une fois à l’intérieur, il
-tenait tout juste debout.
-
-Dans l’obscurité totale du lieu, une voix chuchota:
-
-—«C’est vous, marquis?
-
-—C’est moi, dit Bertrand Gaël,» en faisant craquer une
-allumette-bougie, qui éclaira la figure de Sornières.
-
-La flamme palpita, s’éteignit. Les deux hommes restèrent dans le noir.
-
-—«Qu’attendez-vous pour quitter la France?
-
-—De l’argent.
-
-—Vous êtes donc fou!... Il fallait vous mettre à l’abri d’abord. Je
-vous aurais envoyé ensuite tout ce que vous auriez voulu.
-
-—La peau!...» fit l’autre avec un ricanement non moins immonde que son
-exclamation. «Vous ne m’auriez rien envoyé du tout, parce que toute
-correspondance avec moi vous aurait trahi. C’est seulement ici que
-j’ai encore le pouvoir de vous fixer mes conditions. Donnez-moi la
-forte somme et les moyens de déguerpir. Parce que, vous savez, si on me
-pince, je cause. Je me ferai promettre la vie sauve en échange de mes
-petites histoires intéressantes. J’ai pas envie d’être raccourci pour
-vos beaux yeux.
-
-—L’argent...» dit le faux marquis, «ce n’est pas ce qui me préoccupe.
-Mais votre fuite... et dès cette nuit même... cela ne va pas être
-commode. Personne ne vous a remarqué dans le pays?
-
-—Pers...»
-
-Le misérable n’acheva pas le mot.
-
-Une clarté jaillit, en même temps que deux corps, coup sur coup,
-faisaient irruption par l’ouverture, tombant accroupis pour se
-redresser aussitôt. C’étaient deux gendarmes, revolver au poing. La
-lumière, qui brillait à l’entrée, devait être tenue par un troisième.
-Et l’on entendait plusieurs voix au dehors.
-
-Les quatre hommes, tassés en bas, l’un contre l’autre, dans l’espèce
-de fosse étroite, n’échangèrent pas une parole. Les gendarmes avaient
-mis les menottes à Sornières avant que le bandit, stupide de surprise
-et d’effroi, eût émis un son ou fait un mouvement. Ils lui jetèrent
-ensuite une corde autour des jambes et le poussèrent vers l’ouverture.
-Quelqu’un, d’en haut, le tira. Il disparut.
-
-—«Bien le bonsoir, monsieur le marquis,» cria du dehors une voix
-goguenarde.
-
-C’était un agent de la Sûreté, qui, projetant vers l’intérieur le rayon
-de sa lanterne, distinguait parfaitement l’homme acculé dans cette
-tanière,—fauve cerné par les chasseurs, accoté au granit, les bras
-croisés, orgueilleux, muet... mais vaincu.
-
-Les deux gendarmes—ironiquement sans doute—lui firent le salut
-militaire. Peut-être songeaient-ils au jour prochain où ils auraient
-mandat de mettre aussi la main au collet de ce grand seigneur. Mais
-leur geste ne trahit pas leur pensée. L’un après l’autre, ils se
-hissèrent, sortirent.
-
-La lumière palpita encore un instant, vacilla, disparut. Les pas, les
-voix s’éloignèrent. Puis, plus rien. Le silence de la lande. La nuit
-profonde, sous le dolmen millénaire.
-
-La scène de l’arrestation n’avait pas duré cinq minutes.
-
-Dans l’antique sépulture barbare, sous la pierre monstrueuse, parmi les
-ténèbres, demeura un moment celui qui avait été pendant plus de vingt
-ans, et avec un tel éclat, le marquis Renaud de Valcor.
-
-Quelles furent les pensées de cet homme durant cette indicible
-méditation?...
-
-Au bout d’un quart d’heure peut-être, il sortit. Sa taille était
-droite, son pas ferme. Si sa figure était livide, qui l’eût vu? La
-lune, en se levant, toute rouge au ras de la lande, mettait, sur le
-sombre promeneur et sur le paysage, plus de mystère que de clarté.
-
-Il gagna la route qui, de Valcor, allait au Conquet.
-
-Du haut d’un talus, dans l’atmosphère bleuâtre de la nuit, son château
-lui apparut—masse pâle, dont on devinait l’ordonnance magnifique,
-parmi la houle obscure des futaies. Il le contempla un moment, puis se
-détourna, marcha dans le sens opposé, vers le village. La course était
-longue. Dix heures sonnaient au clocher du Conquet, lorsque Bertrand
-Gaël s’engagea dans le petit chemin descendant vers la maison où il
-était né.
-
-Calme, l’humble toit brillait sous la lune, maintenant haute dans le
-ciel. Tout paraissait dormir. Et pourtant le visiteur aperçut un rais
-de lumière filtrant par la fente de la porte. Quelqu’un veillait.
-Quelqu’un lisait sous la lampe. Mathurine attendait la nuit pour
-dévorer les journaux, afin qu’on ne soupçonnât pas le tragique intérêt
-qu’elle pouvait y prendre.
-
-Le coup frappé contre la porte la surprit à peine. Elle vivait, la
-pauvre vieille, dans une expectative si terrible, depuis quelques
-jours! Elle se leva, ouvrit.
-
-—«Bonsoir, ma mère,» dit une voix pleine de tremblante douceur.
-
-L’aïeule recula devant celui qui entrait.
-
-—«Taisez-vous!» ordonna-t-elle rudement. «Je ne reconnais pas mon fils
-dans le marquis de Valcor.
-
-—Reconnaissez-le,» implora-t-il. «Reconnaissez-moi, mère... Je suis
-Bertrand... votre enfant... Il n’y a plus de marquis de Valcor.»
-
-La mâle silhouette impérieuse fléchit, un genou en terre.
-
-—«Que voulez-vous dire?» balbutia la vieille femme, qui s’inclina,
-éperdue, vers la belle tête, courbée et découverte—cette tête
-secrètement chérie, où, sous les cheveux grisonnants, elle revoyait
-toujours la grâce enfantine de son premier-né.
-
-—«Je veux dire, mère, que j’ai laissé là-bas, sous le dolmen de la
-lande, mon masque d’imposture. Je vais expier. Je vais mourir. Et
-je bénis cette mort, parce qu’elle me permet,—enfin!—de me jeter à
-vos pieds, de vous demander votre maternel pardon, de vous appeler
-«maman!»... sans que vous me l’interdisiez. Car une mère pardonne à son
-enfant qui meurt. Je ne mens plus... Mes lèvres ont le droit de vous
-nommer. Je suis Bertrand... votre Bertrand... Embrassez-moi, ma mère!...
-
-—Tu vas mourir!...» cria-t-elle.
-
-De ses bras, elle l’enveloppa, comme lorsqu’il était petit et qu’elle
-craignait pour lui quelque mal. Les vieilles lèvres baisèrent le
-front orgueilleux et adoré, où tant de fois elles avaient eu soif de
-s’appuyer avec des murmures de tendresse et de pardon.
-
-Tous deux s’étreignirent longtemps.
-
-A la fin, Bertrand se redressa, souleva le frêle vieux corps abattu
-d’émotion contre lui. Il aida sa mère à s’asseoir, et, debout devant
-elle:
-
-—«Dites-moi que vous m’absolvez de tous mes crimes,» demanda-t-il,
-d’une voix brisée, suppliante.
-
-—«Je t’en absous.»
-
-Il eut un cri, presque de joie:
-
-—«Avec le pardon de ma mère, je puis paraître devant Dieu.
-
-—Ah!» gémit Mathurine, «je dois laisser mon fils aller à la mort, et je
-ne puis pas lui commander de vivre!
-
-—Vous avez deviné que c’est impossible. J’accepte votre justice, ma
-mère, et celle du Ciel. Je ne me soumettrai pas à celle des hommes. Je
-ne m’enfuirai pas non plus, comme un lâche, dans quelque retraite de
-honte, après avoir soutenu la plus merveilleuse destinée.»
-
-Elle murmura:
-
-—«Je n’aurai pas le temps de te pleurer. J’ai plus de soixante-dix ans
-d’âge, et des siècles de douleurs sur ma tête.
-
-—Bertrande et Micheline vous consoleront.
-
-—Elles m’enseveliront,» dit la vieille femme.
-
-—«Adieu, mère.
-
-—Mon fils... mon Bertrand... Une minute encore!... Une minute!...
-
-—Adieu, adieu!... Pardon!...»
-
-Il s’enfuit, pour ne plus voir, pour ne plus entendre...
-
-Et elle, afin que les cris dont elle avait la gorge gonflée n’allassent
-pas briser le courage de celui qui courait à l’inévitable, elle mit ses
-poings entre ses dents—ses dents intactes, restées jeunes, qui firent
-jaillir le sang des grosses veines bleues, sous la peau ridée.
-
-Mais, dans cette effroyable souffrance, une pensée soutenait l’âme
-altière:
-
-«Il a tout effacé, il a tout racheté, ce soir. C’est bien un Gaël, et
-c’est bien aussi un Valcor... C’est l’enfant de mon amour... Que Dieu
-ait pitié de lui!...»
-
- * * * * *
-
-Bertrand ne remonta pas vers le pays. Il gagna la plage, et la suivit,
-retournant dans la direction de Ferneuse.
-
-La mer était basse, commençant à peine son mouvement ascensionnel. Les
-petites grèves découvertes permettaient de contourner les falaises.
-Quand le chemin était coupé de ce côté, ou menaçait de s’allonger trop,
-le promeneur s’élevait à mi-côte, et abrégeait par des sentiers qu’il
-connaissait bien depuis son enfance.
-
-D’ailleurs, il ne se pressait pas. Pour atteindre son but, il avait
-toute la nuit—et plus que la nuit... la durée désormais sans mesure.
-Déjà, pour lui, les heures n’existaient plus. Il regardait la mer
-briller sous la lune. Il écoutait toutes les voix de son âme et de sa
-vie dans les rumeurs de l’immensité.
-
-Malgré la pureté du ciel, l’Océan se brisait avec des fureurs sauvages.
-Une des grandes marées de l’année était annoncée pour le matin suivant.
-Bertrand Gaël se le rappelait quand, après sa longue marche, il parvint
-à la petite grotte où, deux années auparavant, il avait eu, avec la
-comtesse de Ferneuse, une explication si romanesque et si décisive.
-
-Il se laissa tomber sur le banc de roche où elle s’était assise. Il
-regarda la place où il s’était agenouillé devant elle, brûlant d’un tel
-amour qu’il avait donné à cette femme un instant d’illusion inouïe.
-
-Avoir été pour elle, pendant une minute, le Renaud de Valcor qu’elle
-avait adoré, c’était un triomphe plus glorieux, plus cher à l’âme de
-cet homme, que d’en avoir imposé au monde pendant vingt ans. Ah! s’il
-avait pu prolonger le mirage!...
-
-Il se perdit dans ses pensées, les yeux toujours fixés sur l’étroite
-place, tapissée de sable luisant, où il avait joué son rôle avec la
-vérité de sa passion.
-
-Des heures s’écoulèrent sans qu’il fît presque un mouvement, perdu
-qu’il était dans les souvenirs de sa prodigieuse existence.
-
-Pourtant, son attention s’éveilla tout à coup.
-
-La roche contre laquelle il s’appuyait venait de frémir de la base
-au faîte, comme dans un éclat de tonnerre. L’assaut des vagues se
-rapprochait. L’éclaboussure des embruns atteignait le songeur taciturne.
-
-En même temps, l’aube se leva. Une lueur pâle et verdâtre éclaira la
-tumultueuse solitude.
-
-Dans toutes les grandes marées, le niveau des eaux surpasse la grotte
-où se trouvait Bertrand. Bientôt des jets d’écume se lancèrent jusqu’à
-ses pieds, puis se retirèrent, comme des bêtes mauvaises, qui agacent
-la proie encore redoutable, sans oser l’attaquer pour de bon. Le sable
-qui, tout à l’heure, étincelait, sec et blanc sous la lune, brunissait
-maintenant d’humidité, et gardait des bulles transparentes qui
-crevaient à sa surface.
-
-Bertrand regarda autour de lui.
-
-Partout l’eau claquait sur le roc, s’écrasant en gerbes blanches, ou
-bouillonnant dans les anfractuosités. Déjà, il était presque trop tard
-pour quitter la retraite que cernaient les eaux.
-
-Mais celui qui l’avait choisie, cette retraite, comptait y demeurer
-jusqu’à ce que la mer en arrachât son cadavre. Il eut un sourire,
-sortit son revolver de sa poche, s’étendit sur le roc, appuya le canon
-de l’arme contre son front, et fit jouer la détente...
-
-Jamais personne ne revit, mort ou vivant, Bertrand Gaël, qui avait été,
-pendant plus de vingt ans, Renaud, marquis de Valcor.
-
-
-
-
-XX
-
-_ÉPILOGUE_
-
-
-IL y a quelques jours à peine, dans une pauvre maison de pêcheurs, sur
-la côte bretonne, près du Conquet, se passait une scène singulière.
-
-Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé pendant toutes les nuits
-d’un long demi-siècle, une vieille paysanne venait de rendre le dernier
-soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes s’embrassaient
-en pleurant et en soupirant «Pauvre grand’mère!»—une princesse de
-Villingen et une comtesse de Ferneuse.
-
-Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures suprêmes de cette vie
-douloureuse, étaient venues s’installer dans la maison des Gaël, ce
-logis héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu quitter.
-
-L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur amour. Et, dans ce
-double amour, comme dans leur mutuelle tendresse, elles trouvaient
-quelque consolation à la catastrophe qui avait brisé leur père, leur
-révélant qu’elles étaient sœurs.
-
-L’aventurier de génie, dont elles étaient les filles, avait laissé un
-testament par lequel il leur partageait également sa fortune.
-
-Quand le procès d’Arthur Sornières—qui évita la guillotine par ses
-révélations, obtenant ainsi la commutation de sa peine en celle
-des travaux forcés—eut mis en évidence la véritable personnalité
-du faux marquis de Valcor, la question s’ouvrit: «Comment répartir
-l’héritage?» Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits des
-travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise des caoutchouteries
-d’Amérique. Mais comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, le
-vrai marquis de Valcor, et répartir les résultats?
-
-Son testament, en lui-même, était inattaquable, car Bertrande, fille
-légitime, n’avait de droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre
-moitié restant attribuée comme legs à Micheline, incapable d’hériter
-sans cette disposition spéciale, n’ayant même plus d’état civil,
-inscrite sous le nom d’un père qui n’existait plus au moment de sa
-naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait pu la reconnaître. Si
-des difficultés s’étaient élevées du côté des héritiers du véritable
-marquis de Valcor, le litige fût devenu interminable. Mais le seul
-embarras—imprévu d’ailleurs—qui se produisit par l’ouverture de la
-succession, vint de ce que les ayants droit refusaient chacun leur part
-de cette colossale fortune.
-
-M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,—en religion Sœur
-Séraphine—n’acceptait que le domaine patrimonial des Valcor, pour en
-faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel des Géraldines,
-où elle avait pris le voile.
-
-Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse que les mains nettes de
-l’argent hasardeux.
-
-Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle comprit les scrupules de
-Gilbert.
-
-Dans ces conditions, un arrangement fut proposé par le Conseil
-d’administration de la Société fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa
-mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau président élu
-de cette Société demanda au prince de Villingen, devenu le mari de
-Bertrande, d’accepter l’héritage au nom de sa femme, pour l’abandonner
-au fonds social, et de devenir le directeur des établissements
-d’Amérique, avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance des
-actionnaires. Sa fierté serait ainsi sauvegardée, sa fortune assurée,
-et il trouverait une carrière digne de lui, dans un pays neuf, où ne le
-suivraient pas les préjugés mondains dont il voulait secouer le joug.
-
-Le petit-fils du héros de Villingen ne persista pas à se montrer plus
-héroïque—moralement—que ne le comportait son hérédité batailleuse et un
-peu pillarde. Il consentit. Tout de suite même, il voulut partir pour
-cette Valcorie qui allait devenir, grâce aux millions remontés à leur
-source, une des plus colossales affaires du monde. Et, naturellement,
-il emmenait sa jeune femme et son fils.
-
-Une circonstance le retarda. Mathurine Gaël était mourante. Mathurine,
-qu’aucun changement de fortune n’avait pu arracher au vieux foyer
-ancestral, et qui demeurait toujours, avec l’Innocente, dans la petite
-maison de marins, près du Conquet.
-
-—«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda Bertrande à son mari. «Puis
-nous prendrons avec nous ma pauvre mère, à qui un changement total de
-vie et de climat rendra peut-être la raison. Pense donc, Gilbert, comme
-ce serait doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance des choses
-à l’heure où elle ne verrait plus que du bonheur autour d’elle!
-
-—Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait répondu Gilbert.
-
-Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, sous le toit qui avait
-abrité des générations d’humbles marins, près de l’aïeule, si
-rigidement belle dans la mort, sous la coiffure bretonne qu’elle
-n’avait jamais quittée, pleurait la jeune comtesse Hervé de Ferneuse, à
-côté de sa sœur, Bertrande, princesse de Villingen.
-
-
-
-
- Fin de
-
- _MADAME DE FERNEUSE_
-
- Seconde et dernière Partie de
-
- _LE MASQUE D’AMOUR_
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- I. Une Rencontre 1
-
- II. La Confession 14
-
- III. Marche funèbre 41
-
- IV. Cœurs altiers 71
-
- V. Les deux Cousines 93
-
- VI. Une Nuit d’Hiver 113
-
- VII. Autour d’une Tombe 135
-
- VIII. Autour d’un Berceau 159
-
- IX. L’Apache 181
-
- X. Une Fin tragique 205
-
- XI. Dans la Forêt mystérieuse 229
-
- XII. La Défaite 248
-
- XIII. La Pierre de Sang 261
-
- XIV. Le Mot interdit 276
-
- XV. Ferneuse et Valcor 292
-
- XVI. Le Masque tombe 310
-
- XVII. La Cordelière bleue 335
-
- XVIII. Complices 365
-
- XIX. La Mer qui monte 377
-
- XX. Épilogue 387
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _Achevé d’imprimer_
-
- le trente et un mai mil neuf cent quatre
-
- PAR
-
- ALPHONSE LEMERRE
-
- 6, RUE DES BERGERS, 6
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- Paris,—Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madame de Ferneuse, by Daniel Lesueur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Madame de Ferneuse, by Daniel Lesueur.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Madame de Ferneuse, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Madame de Ferneuse
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: March 21, 2016 [EBook #51515]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 mid">LE MASQUE D’AMOUR</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pind2 elarge">Madame</p>
-<p class="prind xlarge">de Ferneuse</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 large">ŒUVRES</p>
-
-<p class="pc">DE</p>
-
-<p class="pc elarge">DANIEL LESUEUR</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc1 mid">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</p>
-
-<table id="tad1" summary="adv1">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Poésies.</span>&mdash;<i>Visions divines.</i>&mdash;<i>Visions antiques.</i>&mdash;<i>Sonnets
-philosophiques.</i>&mdash;<i>Sursum Corda</i>/1 vol. avec portrait.</td>
- <td class="tdr2">6</td>
- <td class="tdr2">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup>: <i>Heures d’Oisiveté.</i>&mdash;<i>Childe
-Harold.</i> 1 vol. avec portrait</td>
- <td class="tdr2">6</td>
- <td class="tdr2">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1">Tome II: <i>Le Giaour.</i>&mdash;<i>La Fiancèe d’Abydos.</i>&mdash;<i>Le Corsaire.</i>&mdash;<i>Lara</i>,
-etc. 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">6</td>
- <td class="tdr2">»</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc1 mid">ÉDITION IN-18 JÉSUS</p>
-
-<p class="pc1 lmid">ROMANS</p>
-
-<table id="tad2" summary="adv2">
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Marcelle.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Une Vie Tragique.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Passion Slave.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Haine d’Amour.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">A force d’aimer.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Lèvres Closes.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Comédienne.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Au dela de L’Amour.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Lointaine Revanche.</i>&mdash;<span class="smcap">L’Or sanglant.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="vh">&mdash;&mdash;</span>&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;</span>&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;&mdash;</span><span class="smcap">La Fleur de joie.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">L’Honneur d’une Femme.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Fiancée d’outre-mer.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Mortel secret.</i>&mdash;<span class="smcap">Lys Royal.</span></td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="vh">&mdash;&ndash;</span>&mdash;<span class="vh">&mdash;&ndash;</span>&mdash;<span class="vh">&mdash;&nbsp;</span><span class="smcap">Le Meurtre d’une Ame.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="smcap">Le Cœur chemine.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><i>Le Masque d’Amour.</i>&mdash;<span class="smcap">Le Marquis de Valcor.</span></td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl1"><span class="vh">&mdash;&mdash;</span>&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;&ndash;</span>&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;&mdash;</span><span class="smcap">Madame de Ferneuse.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdr2">3</td>
- <td class="tdr2">50</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 font2 large"><i>DANIEL LESUEUR</i></p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc large">LE MASQUE D’AMOUR</p>
-
-<hr class="d2" />
-
-<h1>Madame<br />
-de Ferneuse</h1>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/title.jpg" width="200" height="285"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc2 mid"><span class="font2"><i>PARIS</i></span><br />
-ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br />
-23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc">M DCCCCIV</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p>
-<p>&nbsp;</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-001.jpg" width="500" height="173"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 xlarge">Madame de Ferneuse</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<p class="pch"><i>UNE RENCONTRE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc11"><span class="smcap">L’immense</span> paquebot <i>La Vendée</i>, parti de
-Bordeaux pour Buenos-Ayres, atteignait
-la région équatoriale.</p>
-
-<p>On avait quitté, quelques jours auparavant,
-l’Europe assombrie par les brumes et
-les longues nuits de novembre, et, chaque matin,
-sur la mer pourtant toujours déserte et semblable
-à elle-même, on sentait monter plus éclatante et
-plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà
-les passagers auraient souffert de la chaleur, sans
-le souffle des vents alizés et sans l’aménagement
-confortable du luxueux navire. Quotidiennement,
-dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette.
-Et les frais planchers, sous l’ombre des toiles
-tendues, gardaient pendant quelques heures,<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>
-autour des longs sièges d’osier, le bienfait de
-cette ablution. Quand les rayons, plus verticaux,
-achevaient de dévorer la dernière trace humide,
-et rendaient le bois et les cuivres si brûlants
-qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires
-de la maison flottante descendaient dans
-les salons clos, non sans avoir, presque tous,
-passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient,
-lisaient ou causaient à voix indolente,
-auprès des plateaux chargés de boissons glacées.
-Une somnolence régnait partout, et semblait
-gagner jusqu’à l’équipage&mdash;dont la manœuvre
-était sommaire sur ces eaux vastes et magnifiques,&mdash;jusqu’au
-gigantesque bateau lui-même, qui
-s’avançait rapidement, mais insensiblement,
-d’une marche d’enchantement et de rêve. Le soir
-tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les
-étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des
-robes élégantes frôlaient les bastingages, tandis
-qu’en bas, par les fenêtres ouvertes sur la galerie
-du premier pont, des bouffées de musique, et,
-parfois, des trépidations de danse, partaient,
-s’envolaient sur les eaux luisantes, s’éteignaient
-dans la muette immensité.</p>
-
-<p>S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance,
-les cancans, la curiosité, sévissent avec
-une virulence particulière, c’est le petit monde
-fortuitement composé pour une traversée en
-commun. Ces quelques centaines de personnes,
-que le hasard rassemble, pour plusieurs jours ou
-pour plusieurs semaines, entre les parois d’un
-navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant
-plus vif, qu’elles se trouvent momentanément
-séparées du reste de l’univers, distraites de leurs<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>
-occupations habituelles, livrées à la monotonie
-et à l’ennui. Elles deviennent donc, les unes pour
-les autres, l’unique pâture intellectuelle, sentimentale
-ou divertissante. Elles s’observent, se
-groupent, se critiquent, se recherchent ou se
-méprisent, se jalousent, s’espionnent, et ne
-pensent pas plus au contraste de leurs misérables
-préoccupations avec l’abîme indifférent qui les
-berce, qu’elles ne songeront, rentrées au tumulte
-des villes, à cet autre abîme sur lequel se suspend,
-entre la naissance et la mort, la vanité de leurs
-existences. Une vie humaine sur l’éternité, une
-traversée sur l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit
-encore la galopade effrénée des passions,
-sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice
-d’une seule minute.</p>
-
-<p>Sur le paquebot <i>La Vendée</i>, deux voyageurs
-avaient le don d’exciter au plus haut point l’intérêt
-des autres, et le privilège,&mdash;si c’en est un,&mdash;de
-susciter les commentaires et d’alimenter
-les conversations: un religieux et une femme.</p>
-
-<p>Le religieux portait la bure grise liserée de
-noir, et le manteau noir des Octaviens. Son ordre
-ne s’était pas soumis aux conditions désormais
-imposées par le Gouvernement pour être autorisé
-en France. Il s’en allait. Ou?... Nul ne savait
-au juste.</p>
-
-<p>On assurait qu’il était grand dignitaire de cette
-congrégation fameuse. Sa physionomie, laide
-mais imposante, le donnait à croire. Il avait, autour
-de sa tonsure, les cheveux presque blancs
-de la soixantaine, un regard large dans des yeux
-bridés, un nez trop court, trop éloigné d’une
-bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>
-admirable expression de bonté pensive, et une
-voix qui devait couler comme le plus suave des
-baumes sur les plaies brûlantes des âmes.</p>
-
-<p>La femme qui, sans le connaître, partageait
-avec lui l’attention du bord, s’appelait la comtesse
-de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa
-femme de chambre, s’isolait constamment, et
-paraissait obsédée par un chagrin fiévreux. Sur
-son visage de blonde effleuré par la quarantaine,
-mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction
-frappante, on ne lisait pas la mélancolie
-de quelque tristesse inguérissable. On y constatait
-une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme
-tendue vers un but, où elle se brisera peut-être,
-mais qu’elle veut atteindre à tout prix.</p>
-
-<p>Le rang social de la comtesse de Ferneuse et
-le caractère religieux du père Eudoxe, l’octavien,
-les rapprochaient aux repas, par la proximité des
-places d’honneur, qui leur étaient assignées près
-du commandant.</p>
-
-<p>Un soir, à table, le moine, pour la première
-fois, se mêla à la conversation de ses voisins.</p>
-
-<p>Jusqu’alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans
-qu’aucun lien les rapprochât, observaient la
-même attitude: une courtoisie distante à l’égard
-des autres convives, et, en fait de paroles,
-l’échange de quelques phrases banales, sur la
-santé, le temps ou le service, indispensables à
-des gens dont le silence voulu se tempère d’une
-parfaite éducation.</p>
-
-<p>Cette soirée-là était violemment belle, par les
-flamboyantes ardeurs du couchant, où des
-brumes, peut-être annonciatrices d’orage, emmagasinaient
-les derniers rayons du soleil. La chaleur<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>
-était lourde. Par les fenêtres grand’ouvertes
-de la salle à manger, donnant sur la galerie circulaire
-du premier pont, s’apercevaient une mer
-immobile, glacée d’améthyste, d’incarnat et de
-soufre, puis le double horizon, mauve et cendre
-à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de
-sang mêlé de feu.</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle splendeur!» s’écria l’un des passagers.</p>
-
-<p>Un autre questionna:</p>
-
-<p>&mdash;«Cela ne nous présage-t-il pas une tempête,
-commandant?»</p>
-
-<p>Le marin éclata de rire, moins pour railler le
-propos que pour en atténuer l’effet.</p>
-
-<p>Mais l’inquiétude ne s’éveillait pas pour si
-peu. L’heure était douce, le dîner réussi. Un de
-ces moments où les plus poltrons narguent le
-danger, parce que, physiquement, ils n’y croient
-pas.</p>
-
-<p>On vanta la sécurité qu’offrait <i>La Vendée</i> et
-l’habileté du capitaine. Un plaisantin prononça
-gravement:</p>
-
-<p>&mdash;«Cela ne nous empêchera point de passer
-dans l’autre monde.»</p>
-
-<p>Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut
-et un certain froid, le bel esprit ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, dans l’autre monde,&mdash;le nouveau,&mdash;puisque
-nous allons en Amérique.»</p>
-
-<p>Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet
-inattendu, tourner la causerie vers la métaphysique.</p>
-
-<p>Quand ils entendent dire: «l’autre monde»,
-les plus légers rêvent un instant, s’interrogent,
-réfléchissent: «Tout de même...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span></p>
-
-<p>Quelqu’un prononça sérieusement:</p>
-
-<p>&mdash;«L’autre monde... C’est le but de toutes
-les religions, et c’est aussi leur négation.»</p>
-
-<p>Le double aphorisme sonnait de façon si singulière,
-au moins dans sa seconde partie, que le
-moine, malgré son détachement volontaire des
-bavardages environnants, tressaillit et regarda
-celui qui venait de parler.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend
-Père,» continua le passager,&mdash;un écrivain
-allemand connu, qui s’exprimait parfaitement en
-français, et qui s’empressa de surprendre la
-muette interrogation de l’octavien.</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins
-se tournèrent vers lui curieusement, et, d’ailleurs,
-furent aussitôt sous le charme de sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne devine pas votre pensée, monsieur,»
-dit-il avec douceur. «Elle est certainement
-paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir
-l’expliquer. Comment la vie éternelle,&mdash;assurée
-aux hommes par la religion,&mdash;démentirait-elle
-cette religion même?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que cette vie éternelle est un article
-de foi primordial, et que nul cœur humain ne
-saurait l’admettre absolument. Si nous comptions
-vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la
-mort. Elle serait la plus belle fête sur cette terre.
-Puisque ce dogme de la vie éternelle, qui pourtant
-flatte notre plus fervent espoir, ne peut
-s’implanter en nous, comment prêter à la religion
-une puissance divine, agissante? Comment admettre
-qu’elle existe dans nos âmes autrement
-qu’à la surface, qu’elle soit jamais autre chose
-qu’un simulacre sublime?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il y a les martyrs,» fit le moine.</p>
-
-<p>&mdash;«Ceux-là se réjouissent de la mort, c’est
-vrai. Mais encore la leur impose-t-on. Et puis...»</p>
-
-<p>Il s’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;«Achevez,» dit le Père Eudoxe.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon, mon Révérend. Je ne voudrais
-pas vous froisser.</p>
-
-<p>&mdash;J’exercerais un triste ministère si je devais
-me froisser d’une objection.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien,» reprit le psychologue germanique,
-«la science nous démontre que le martyr
-qui sourit dans les supplices, est en état d’hypnose,
-et qu’il ne souffre même pas.»</p>
-
-<p>Le religieux eut un lent sourire.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est parce que la science suffit au vieux
-continent que je m’en vais dans le nouveau,»
-prononça-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Puisque vous ne craignez pas la franchise,
-mon Père,» dit l’incrédule,&mdash;qui, par politesse
-employait cette appellation opposée à son indépendance
-d’esprit,&mdash;«je vous demanderai si
-c’est une capitulation.</p>
-
-<p>&mdash;De la religion devant la science?... Non,
-monsieur. Nous ne capitulons pas en portant à
-des peuples primitifs la nourriture spirituelle
-que vous n’acceptez plus. Le christianisme fut
-la manne qui permit à vos ancêtres de traverser
-les déserts de la barbarie et de vous amener aux
-jardins merveilleux de la civilisation. Vous vous
-nourrissez d’autre chose... <i>pour le moment</i>.» (Le
-moine souligna fortement les trois derniers
-mots.) «Trouvez bon que nous offrions ce que
-vous rejetez aux pauvres âmes incertaines en
-marche vers l’avenir.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span></p>
-
-<p>La chaude mélodie de l’accent, comme la
-tranquille sérénité des phrases, gagnèrent la sympathie
-des auditeurs. Le sceptique lui-même fut
-séduit. Voulant donner à son contradicteur une
-marque d’intérêt déférent, il lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que vous vous rendez en mission
-dans des régions dangereuses, Révérend Père?
-Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples
-primitifs.</p>
-
-<p>&mdash;Aux plus primitifs qui restent encore sur
-ce globe,» répliqua le moine avec un air joyeux.
-«Mais je n’y ai nul mérite, et j’y courrai moins
-de dangers que dans le pays, pourtant si cher,
-dont je m’éloigne.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cependant...</p>
-
-<p>&mdash;L’injure, la calomnie, l’arrachement d’une
-séculaire demeure, la séparation d’avec mes
-frères, furent des peines plus vives que ne m’en
-imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre
-à la torture. Mais ils n’en feront rien. Ce sont
-des peuplades craintives et douces, à quelques
-exceptions près.</p>
-
-<p>&mdash;Et ces peuplades habitent?...</p>
-
-<p>&mdash;La grande Selve amazonienne... La plus
-vaste forêt du monde, et la plus inexplorée. Une
-forêt plus étendue que l’Europe, et moins pénétrée
-que le cœur de l’Afrique, parce qu’elle n’a
-pas encore offert à la cupidité du monde les trésors
-du continent noir.»</p>
-
-<p>A ce nom «la Selve amazonienne», la comtesse
-de Ferneuse n’avait pu retenir un mouvement.</p>
-
-<p>Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation
-sur les cartes, pour avoir lu le récit des rares<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
-explorations qu’on y dirigea, cette mystérieuse
-région des forêts vierges de l’Amérique du Sud.
-Elle la connaissait pour d’autres raisons peut-être.
-Son imagination avait parfois tenté de se représenter
-ces formidables solitudes, où les évaporations
-torrides montant des marécages et des
-cours d’eau épandus largement sous le soleil tropical,
-développent une végétation tellement
-touffue que les fauves mêmes n’y peuvent circuler
-et vivre. C’est le domaine des oiseaux. Les plumages
-les plus merveilleux et les plus variés
-voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous,
-dans l’étouffement indescriptible et inextricable
-des fourrés, c’est le silence, la fièvre et
-la mort.</p>
-
-<p>Étranges contrées. Dernier refuge de la sauvagerie
-humaine. Car, là où les quadrupèdes ne
-sauraient s’accommoder des conditions d’existence,
-les Indiens trouvèrent un asile au moment
-brutal de la conquête espagnole. Au long des
-fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis, des
-peuplades ingénues existent encore, plus étrangères
-au reste du monde que si elles habitaient
-une autre planète. Elles se nourrissent de poissons,
-d’oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent
-d’écorce, se parent de plumes et de baies séchées,
-s’arment de flèches trempées aux poisons
-dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent
-le délire des passions. Elles savent comment le
-désir, l’orgueil, l’amour et la haine, font palpiter
-le cœur. Et le peu de notions chuchotées de
-l’une à l’autre sur la civilisation entrevue leur
-en inspire le mépris et l’horreur.</p>
-
-<p>C’est à ces simples créatures que songeait<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-le Père Eudoxe, lorsque, à la table d’honneur de
-<i>La Vendée</i>, devant le luxe des cristaux et de
-l’argenterie, sous l’étincellement des ampoules
-électriques brusquement allumées dans le crépuscule,
-il parla des régions que traverse le Haut-Amazone.</p>
-
-<p>D’autres pensées venaient de faire frémir et
-pâlir la comtesse de Ferneuse.</p>
-
-<p>Quand le repas eut pris fin, les yeux de la
-grande dame suivirent la robe de bure grise
-bordée de noir, et ses pas aussi s’en allèrent dans
-le mouvement de cette robe, comme entraînés
-par une fascination.</p>
-
-<p>L’octavien monta sur la dunette.</p>
-
-<p>Le vaste spardeck, délivré de la prison de
-toile de sa tente, luisait sous la nuit bleue, avec
-ses longs fauteuils de toile, que les mousses
-commençaient à replier et à ranger. Il était à
-peu près désert. Une séance de musique se donnait
-au salon, qui retenait la jeunesse et les
-femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient,
-buvaient le café ou des liqueurs, le cigare à la
-bouche, dans le fumoir.</p>
-
-<p>Accoudé au bastingage d’arrière, le moine
-semblait contempler le sillage du navire, où
-dansaient des gouttes d’argent tombées des
-étoiles.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon, mon Père,» dit la comtesse de
-Ferneuse, en s’approchant.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame...»</p>
-
-<p>Il s’inclina, sans surprise. Il avait observé cette
-femme, la devinait chargée d’un lourd souci. Et
-sa connaissance de la vie et des cœurs lui donnait
-conscience de cette attraction qu’exerce sur un<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-mystère féminin trop obsédant l’âme à la fois
-ouverte et secrète du prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Père, je suis peut-être importune...»</p>
-
-<p>Il fit un geste de dénégation.</p>
-
-<p>&mdash;«... mais vous avez dit, à table, que vous
-vous rendiez dans la Selve...</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, madame la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;Oserais-je vous demander par quel chemin
-vous y parviendrez, de quel côté vous comptez
-aborder cette région des forêts?</p>
-
-<p>&mdash;Par la Bolivie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!» s’écria-t-elle avec une émotion singulière.
-«C’est donc la volonté du Ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Tout se fait, madame, par la volonté du
-Ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Mais... je veux dire... Notre
-rencontre est, pour moi, une grâce de la Providence.</p>
-
-<p>&mdash;Elle en sera une pour moi aussi, madame,
-si je puis vous servir en chrétien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez, mon Père, m’être d’un incroyable
-secours.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
-
-<p>&mdash;Je me rends moi-même en Bolivie. Je voudrais,
-moi aussi, pénétrer dans la forêt amazonienne.»</p>
-
-<p>L’étonnement laissa le moine sans paroles.
-Quel étrange projet pouvait conduire cette
-femme appartenant à la plus haute société française,
-parisienne peut-être, habituée à tous les
-raffinements de la vie, dans des pays aussi éloignés
-de tout ce qui devait l’intéresser, vers des
-aventures au moins hasardeuses, et sans même
-un compagnon de route?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p>
-
-<p>Devant le silence de l’octavien, Gaétane de
-Ferneuse craignit d’être mal comprise.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» dit-elle vivement, «je n’ai pas la
-prétention de vous imposer une présence qui,
-dans un tel voyage, serait un embarras pour
-vous, mon Père. Peut-être, sans me montrer indiscrète,
-pourrais-je profiter, jusqu’à La Paz, de
-votre expérience, de votre connaissance de la
-langue espagnole, des indications pratiques que
-vous voudrez bien me donner. Mais c’est la
-moindre des choses. Le bienfait considérable
-que j’attends de votre bonté chrétienne, s’accorderait,
-j’espère, avec votre mission.»</p>
-
-<p>Véritablement intrigué, le moine la pressa
-d’éclaircir des paroles si imprévues.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est une bien longue histoire,» murmura
-la comtesse de Ferneuse, avec une hésitation
-soudaine.</p>
-
-<p>&mdash;«S’il n’est pas nécessaire que je la sache,
-ne croyez pas, madame, que je prétende la connaître
-pour mettre mon dévouement à votre service.
-Dans le cas contraire, je l’écouterai en
-confident respectueux et sûr, ou, si vous le souhaitez,
-en confesseur.</p>
-
-<p>&mdash;En confesseur,» dit-elle, d’une voix défaillante.
-«Car c’est ma faute que vous apprendrez,
-mon Père, avant de savoir à quel point je
-l’expie.»</p>
-
-<p>Le moine vit ce beau visage qui se décolorait
-et s’amincissait de douleur dans la bleuâtre
-lueur de la nuit claire. Il fut remué, percevant
-l’humiliation qui, soudain, courbait cette créature
-de fierté. D’une voix paternelle, il vint en
-aide à son trouble.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Confiez-vous au prêtre, ma fille. J’ai
-reçu les ordres majeurs. Dieu a déposé dans mes
-mains les trésors de son pardon. C’est lui-même
-qui vous écoute, dans l’humilité de son serviteur.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’ai tant prié en vain!» dit Gaétane.</p>
-
-<p>Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient
-de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;«Nulle prière n’est vaine,» observa le
-moine.</p>
-
-<p>L’admirable tête se releva, comme une fleur
-sous une rosée d’espérance.</p>
-
-<p>&mdash;«Je le crois, ce soir, puisqu’une intervention
-divine vous a placé sur ma route.»</p>
-
-<p>D’un mouvement simultané, tous deux gagnèrent
-des sièges proches, et s’assirent. Ni l’un
-ni l’autre ne songea seulement à remettre au
-lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait
-longue, d’après ce qu’avait annoncé la comtesse.
-Mais quel moment, quel endroit, plus favorables
-que cette heure nocturne, solennelle, que cette
-dunette élevée au-dessus des eaux immenses,
-dans une solitude qui allait devenir complète,
-lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu
-dans sa cabine?</p>
-
-<p>La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça
-d’une voix basse et pénétrée les paroles de pénitence,
-puis se recueillit un instant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2>II</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA CONFESSION</i></p>
-
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dm.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc15"><span class="smcap">«Mon</span> Père,» commença-t-elle, «si détaché
-de ce monde que vous soyez,
-vous avez entendu parler de l’Affaire
-Valcor?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Qui ne s’est ému de ce déplorable
-scandale? Un néfaste signe des temps!
-Il est du même ordre que ces proscriptions devant
-lesquelles nous sommes obligés de fuir,
-nous autres religieux. Vos frères de l’aristocratie,
-madame la comtesse, sont devenus suspects
-comme mes frères de l’Église. Nous représentons
-des choses hautes. On n’en veut plus. La foule
-abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du
-matérialisme et de la médiocrité.</p>
-
-<p>&mdash;Vos paroles m’effraient, mon Père, non
-point dans leur sens général, que je n’aborde
-même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera
-peut-être à toute compréhension de ce
-que j’ai à vous dire. Que savez-vous donc de l’Affaire
-Valcor?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce que j’en sais?... Mais,» répondit l’octavien
-étonné, «ce qui est de notoriété publique.
-Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois, la
-curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé
-des discussions passionnées, presque des divisions
-civiles. Renaud, marquis de Valcor, fut
-accusé de n’être pas le véritable héritier de ce
-nom ancien et illustre, mais de s’être substitué à
-lui pendant un long voyage d’exploration dans
-des contrées mystérieuses,&mdash;précisément, madame,
-dans ces forêts presque inconnues du
-bassin de l’Amazone, où j’essaierai de porter
-quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et
-où vous prétendez conduire votre délicatesse,
-votre fragilité de grande dame.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien cela,» dit-elle. «Il y eut un
-jeune homme, beau, noble et ardent, un être
-d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud
-de Valcor. Un désespoir d’amour le jeta
-hors de sa patrie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» s’écria le moine. «Un désespoir
-d’amour?»</p>
-
-<p>La comtesse inclina la tête, évitant le regard
-aigu qui cherchait ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash;«Son énergie,» poursuivit-elle, «fit sortir
-une belle œuvre de sa douleur. Il partit pour
-l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone des
-forêts tropicales, qui passait pour mortelle et
-impénétrable. Il gagna la confiance de certaines
-peuplades indiennes, leur enseigna à défricher
-leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle
-à l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de
-ces contrées, matière devenue si précieuse par
-l’évolution de l’industrie moderne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;En un mot,» interrompit le Père Eudoxe,
-«il fonda la Valcorie. Ce nom, devenu populaire,
-désigne plus qu’un domaine, pourtant immense.
-Il évoque une conquête morale, aussi
-bien sur la barbarie des primitifs que sur la routine
-des civilisés. Et c’est un pareil homme,»
-ajouta le moine avec feu, «que des parents cupides,
-aidés par d’indignes manœuvres politiques,
-ont tenté de déshonorer, de dépouiller!</p>
-
-<p>&mdash;Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux
-ans quand il partit. Il en avait près de trente
-quand il revint en France,» dit lentement la
-comtesse. «Il en avait trente-deux quand il reparut
-en Bretagne, quand il amena dans son
-château ancestral cette Laurence de Servon-Tanis,
-qu’il avait épousée à Paris. Pendant les
-dix années qui transforment le plus un homme,&mdash;surtout
-quand il les vit au milieu des aventures
-et sous des climats excessifs,&mdash;nul de ceux
-qui l’avaient connu enfant ou adolescent, n’ont
-posé leurs yeux sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, madame. Et sur ce fait s’est basée
-l’imputation atroce. Le vrai marquis de Valcor,
-assurait-on, aurait péri au cours de son expédition.
-Celui qui jouit aujourd’hui de son rang, de
-sa fortune, de sa célébrité, qui recueille les fruits
-de ses héroïques travaux, serait un imposteur
-audacieux, son habile sosie, son assassin peut-être.»</p>
-
-<p>Un visible frisson secoua M<sup>me</sup> de Ferneuse.
-Dans la clarté nocturne, Eudoxe vit, contre la
-jupe blanche, les blancheurs des mains qui tremblaient.</p>
-
-<p>&mdash;«Serait-il possible, madame la comtesse,<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-que vous crussiez, vous, une femme de votre
-nom, de votre race, à cette abominable légende,
-inventée, prétend-on, par un valet congédié&mdash;un
-métis!&mdash;exploitée par l’avidité d’un parent
-pauvre, et magnifiée par la passion envieuse
-d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont
-la haine de l’aristocratie, qui souhaiteraient de
-voir crouler une noble maison dans la boue?»</p>
-
-<p>Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe,
-qu’il n’entendit pas, ou ne voulut pas
-entendre, une faible protestation de Gaétane,
-murmurant:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est en pénitente que je vous ai prié de
-m’écouter.»</p>
-
-<p>Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante:</p>
-
-<p>&mdash;«D’ailleurs, la question est jugée.</p>
-
-<p>&mdash;Pas par les tribunaux, mon Père.</p>
-
-<p>&mdash;Mieux que par les tribunaux,» riposta vivement
-l’octavien. «Par un vote éclatant de la
-Chambre, validant l’élection du marquis de
-Valcor, député du Finistère. Et vous n’ignorez
-pas après quel incident. La fameuse lettre, base
-de l’accusation, arguée de faux par le marquis,
-reconnue authentique par les experts officiels,
-fut dénoncée à la tribune comme écrite sur un
-papier postérieur de dix-huit ans à sa date. Le
-filigrane trahissait la fabrication récente. Le document
-venait d’être créé de toutes pièces. Et
-cette découverte, étouffée d’abord par la perfidie
-du parti au pouvoir, éclata si manifestement,
-que personne ne s’est essayé, depuis, à y
-contredire.»</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Les tribunaux! Mais ils n’auront même
-pas à prononcer. Il paraît que monsieur de Plesguen,
-le soi-disant héritier du nom, se désiste,
-retire sa plainte.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment?» dit la comtesse d’une voix
-altérée. «J’ignorais ce détail. En êtes-vous sûr?</p>
-
-<p>&mdash;Je le tiens,» dit le Père, «d’une de mes
-parentes, Mère économe dans une maison de nos
-excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse
-a reçu la visite de mademoiselle Françoise
-de Plesguen, qui, désespérée, souhaite de
-prendre le voile.</p>
-
-<p>&mdash;Françoise au couvent!» s’exclama Gaétane.</p>
-
-<p>A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il
-devinait déjà. La comtesse de Ferneuse devait
-être mêlée d’une façon étroite&mdash;et, sans doute,
-tragique, d’après son attitude&mdash;au drame de
-Valcor. Elle s’était donnée comme une coupable.
-Aurait-elle trempé dans la machination
-dont il s’indignait? Était-elle alliée aux adversaires
-du marquis? Détenait-elle le secret de
-cette intrigue? Un peu d’ironie perçait dans son
-accent quand il repartit:</p>
-
-<p>&mdash;«Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce
-moi qui vous apprendrais quelque chose sur un
-sujet dont vous me supposiez à peine informé?
-Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas
-plus que son père, d’ailleurs, demeurer complice
-de faussaires&mdash;car tous deux étaient, semble-t-il,
-de bonne foi&mdash;renoncerait à ce fameux héritage
-de Valcor. Mais, avec le nom et l’apanage,
-il lui faudrait perdre l’amour intéressé de son
-fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
-que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse,
-humiliée et abandonnée, songerait à se
-réfugier dans un cloître.</p>
-
-<p>&mdash;Je la plains,» soupira Gaétane. «Mais il
-est des souffrances pires que la sienne.»</p>
-
-<p>Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent
-et de toute la personne de cette femme, si belle
-et si désolée sous la nuit, parmi le bruit mélancolique
-des flots remués, sur ce navire, désert
-maintenant en apparence et silencieux comme
-un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente étreignit
-le cœur du moine. Il regretta ses soupçons.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma fille,» dit-il, reprenant sa voix onctueuse
-et paternelle, «j’oublie, sous le souffle
-trop âpre des contestations humaines, que vous
-attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce
-que, rentré dans la lutte, je puisse vous servir,
-comme vous me l’avez fait espérer, par les
-faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je
-vous écoute avec la fraternité profonde d’un
-prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami. Découvrez-moi
-le secret qui vous torture. Nous
-trouverons sans doute un remède à votre peine,
-et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience.»</p>
-
-<p>Un recueillement solennel enveloppa ces
-deux êtres pendant une minute, où ils se turent.</p>
-
-<p>Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette
-femme avait à faire! La vide immensité du ciel
-et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à
-son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans
-ce formidable espace, où ne comptent pourtant
-pas les plus déchirantes clameurs humaines?
-D’une voix éteinte, elle murmura:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai
-oublié mes devoirs d’épouse. Il est le père de
-mon fils.»</p>
-
-<p>Pressentant autour de cette faute quelque
-chose de plus irréparable qu’une criminelle passion,
-le religieux, stupéfait, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais alors, je me trompais donc, en vous
-imaginant parmi ses adversaires?</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils a vingt-cinq ans,» dit-elle. «J’ai
-aimé monsieur de Valcor lorsque le marquis
-avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus
-rigoureux à mon égarement que la seule fidélité
-conjugale eut raison de ma folle tendresse. Je
-brisai la chaîne adorée. C’est alors que Renaud
-partit pour l’Amérique.»</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha:</p>
-
-<p>&mdash;«Et depuis?...</p>
-
-<p>&mdash;Depuis... je doute de l’avoir jamais revu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... celui... celui dont nous parlions
-tout à l’heure?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! celui-là, durant les quinze dernières
-années, j’ai vécu presque de sa vie. Je suis devenue
-l’amie de sa femme. Nos enfants ont
-grandi côte à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne,
-confinent avec celles de Ferneuse.»</p>
-
-<p>Le moine interpréta suivant sa persuasion
-préconçue ce qu’impliquaient ces phrases, amèrement
-prononcées.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit
-de vengeance, la jalousie, sont des ennemis
-abominables de l’âme. Cette accusation qui ressort
-de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui?
-Si, pendant quinze ans, vous avez
-vécu dans l’intimité de cette famille, c’est que<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>
-vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement
-de la passion s’est donc, en vous, rencontré
-avec l’écho d’une campagne de calomnies, dont
-justice est faite désormais?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez
-rien. Il vous reste à entendre le pire.»</p>
-
-<p>La comtesse de Ferneuse ferma un instant les
-yeux, comme pour évoquer ses souvenirs ou rassembler
-ses forces. Puis elle les rouvrit lentement.
-L’octavien les vit briller dans l’ombre
-azurée de cette admirable nuit. Leur clarté lui
-sembla lointaine et sincère comme celle des
-étoiles.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai
-aimé... S’être arrachée à ce qui vous était plus
-précieux,&mdash;je m’en confesse, je m’en accuse!&mdash;que
-la sainte éternité même. Avoir dit adieu à
-l’être uniquement cher, au moment où l’on s’était
-crue près d’être unie à lui pour toujours... Le
-perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si
-son cœur vous reste fidèle, et même s’il existe
-encore... Puis apprendre qu’il revient dans sa
-patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il
-en épouse une autre... Compter ensuite des
-jours, des mois, des années... Se trouver enfin
-face à face avec lui...»</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible:</p>
-
-<p>&mdash;«Lui!...»</p>
-
-<p>Puis continua:</p>
-
-<p>&mdash;«Un «lui» tellement changé, à l’aspect
-si distant, au souvenir si bien mort, à la physionomie
-si différente, qu’on doute... oh! non pas
-d’abord de son identité matérielle, mais de la<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>
-survivance de son âme ancienne, cette âme jadis
-adorée et qu’on ne retrouve plus. Voir, sous des
-traits qui semblent les siens, un autre lui-même!...
-Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée
-de réveiller un amour plus interdit que jamais.
-L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud
-existait toujours. Et maintenant lui-même était
-marié. Trop docile à mon injonction d’oublier,
-de se consoler, de refaire sa vie, il paraissait avoir
-accompli ce programme jusqu’au plus intime de
-lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et
-sacrées de l’être, où les tendresses impérissables
-bravent les efforts de la volonté. Mais cette transformation
-était vraiment trop inouïe, certes,
-trop inouïe pour moi qui avais tenu ce cœur
-dans mes mains et qui croyais le connaître. Je la
-constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît,
-et dans des instants où la voix du passé
-ne pouvait pas rester muette pour cet homme,
-qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père
-de mon fils, et qui le savait. Ce fut, pour moi,
-un phénomène d’une étrangeté si tragique, que
-je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.»</p>
-
-<p>Elle se tut, et le moine prononça doucement:</p>
-
-<p>&mdash;«Votre souffrance était une expiation, ma
-fille. Certes, elle dut être douloureuse. Mais je
-ne m’explique pas l’espèce d’impression surnaturelle
-que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor
-agissait en homme loyal. Son absence avait
-duré jusqu’au jour de sa guérison. Et cette guérison
-se manifestait par son mariage. Le passé
-n’existait plus pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter,
-fût-ce par un regard, par un signe, je<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
-me l’explique... Car je sens dans vos moindres
-paroles vibrer votre âme inconsolable et inconsolée.
-Pour vous-même, pour lui, pour la femme
-qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse,
-il devait garder l’attitude que vous me dépeignez.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane.
-«Aussi, veuillez croire que cette épreuve
-me trouva égale en fierté. La grâce divine, je
-pense, mais aussi, mais surtout mon orgueil de
-femme, soutinrent ce que vous appelez si justement
-mon âme inconsolable et inconsolée. Si
-j’ai essayé de vous décrire un sentiment extraordinaire,
-une espèce d’angoisse frissonnante, qui
-me glaçait devant le silence surhumain de cet
-homme, qui me faisait presque défaillir parfois
-en sa présence, comme si j’eusse frôlé un spectre,
-c’est parce que, dans une si invraisemblable histoire,
-chaque détail est essentiel. Vous le verrez
-par la suite. D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice,
-que mon cœur tremble et s’émeut à le
-remémorer.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit
-la comtesse de Ferneuse, «que j’aie pu
-étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible.
-Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même
-à votre objection. Pouvais-je déduire de
-la conduite, en apparence correcte et loyale, du
-marquis de Valcor, qu’il était véritablement
-pour moi l’étranger qu’il feignait d’être? De ce
-qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous
-nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
-qu’il ne s’en souvenait pas, en effet, qu’il
-ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant point celui
-qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait
-adressé les inoubliables serments?...»</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente
-nature féminine l’effarait un peu.</p>
-
-<p>Gaétane comprit, atténua le frémissement de
-sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle,
-«un jour que le marquis de Valcor, analysant
-la nature rêveuse, fine, sensible, de mon
-fils, qu’il devait croire sien, me dit:&mdash;«Cet
-enfant tient uniquement de vous. Il n’a rien de
-son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas
-de Ferneuse, farouche et violent comme
-ses ancêtres du moyen âge?» Cette parole était
-vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je
-regardai fixement monsieur de Valcor. Pas un
-reflet de trouble ne passa sur son visage. Et, pour
-la première fois, ce visage me parut autre. Ce
-que j’y distinguai, ce n’était plus la marque des
-années, la coloration accentuée du teint, plusieurs
-cicatrices, ni la barbe virile au lieu de la
-jeune moustache,&mdash;tout ce qui différenciait
-l’homme en pleine maturité de l’adolescent dont
-je gardais l’impérissable souvenir. Non... Ce fut
-un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose
-qui, s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit
-monter en moi-même, dans un tourbillon d’effroi,
-ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce
-n’est pas lui!»</p>
-
-<p>&mdash;Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça
-Eudoxe. «Vous me voyez très ému de
-votre récit, madame la comtesse. Je voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-vous exprimer ma pensée avec toute la délicatesse
-que le sujet réclame.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je
-vous ouvre mon cœur comme à Dieu même.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de
-monsieur de Valcor, vous firent un effet si atroce,
-et qui, en effet, eussent été abominables au cas
-où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité,
-ne s’expliquent-elles pas par un doute de
-cette paternité. Pardonnez-moi, madame. Il
-n’était pas le mari. Et son jugement si âpre
-contre ce mari même me paraît en situation.
-Car l’amour peut périr. La jalousie ne périt
-jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Père, vos déductions ne sauraient ni
-me blesser ni m’étonner. Elles viennent de ce
-que vous ignorez encore les circonstances de
-mon mariage et de ma faute. La constatation du
-caractère de monsieur de Ferneuse représentait
-une opinion banale, bien au-dessous de la réalité.
-Personne dans le Finistère n’ignore quelle
-nature violente et rude était celle du comte Stanislas.
-Ce fut mon excuse, lorsque devenue la
-femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore
-une enfant, j’eus à souffrir, loin de tout conseil
-et de toute tendresse familiale, dans cette sombre
-Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux,
-de ses infidélités avec des servantes et des filles
-de ferme, de ses perpétuelles absences à la chasse
-ou en mer. J’avais dix-sept ans. Renaud de Valcor,
-dont le domaine était limitrophe du nôtre,
-en avait vingt. Je ne résistai pas à la séduction
-de cet être jeune comme moi, qui m’apporta
-d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
-splendeur de son âme et la fougue passionnée
-de son cœur. A partir du jour où je me donnai à
-lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse.
-Ce fut l’honneur de Renaud de n’en point
-douter. L’homme qui pouvait en douter un jour,
-qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était
-pas Renaud de Valcor.»</p>
-
-<p>Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que
-le remords inclinait? Le moine lui-même ne s’en
-pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois
-divines, dont il était le représentant, il goûtait
-la noblesse de cette âme altière, jusque dans les
-écarts qu’il aurait dû réprouver.</p>
-
-<p>Gaétane de Ferneuse poursuivait:</p>
-
-<p>&mdash;«Lorsque je compris que j’allais être
-mère, je révélai tout à mon mari, et j’attendis
-son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation fut
-résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement
-du divorce, et je pouvais espérer...</p>
-
-<p>&mdash;Le divorce!» protesta le moine.</p>
-
-<p>&mdash;«La miséricorde céleste me soit clémente,
-mon Père, si je m’égarais en pensant
-que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce
-moment avec mon bonheur, et m’enjoignaient
-de me rendre libre pour épouser le père de mon
-enfant. L’Église même, dans une situation pareille,
-m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je
-obtenu l’annulation de mon mariage en cour de
-Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes
-torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en
-donnant, à l’enfant qui allait naître, son véritable
-père. Cependant l’acte ne suivit pas ma
-résolution. Le jour même de mon aveu, mon
-mari, après une scène dont je ne vous dépeindrai<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span>
-pas les phases cruelles, quitta le château, dans
-son équipement de chasse. Quelques heures
-plus tard, on le rapportait sans connaissance, la
-face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la
-balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,»
-murmurait en moi une voix que je ne
-parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse
-ne mourut point, mais il perdit les deux yeux.
-Quand il sortit du délire prolongé où l’avait
-jeté son affreuse blessure, mon mari avait oublié
-ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements
-des médecins, lui représentant
-comme une consolation à sa cécité l’espoir de
-sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux,
-pour garder près de lui, dans sa nuit
-désormais éternelle, la femme pour qui son
-amour s’était éveillé dans les convulsions de la
-jalousie et le fils que la loi et les hommes lui
-attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle, causée
-par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père...
-Jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez
-pas quitté?...</p>
-
-<p>&mdash;Le pouvais-je désormais, sans commettre
-un crime infiniment plus odieux que ma trahison?
-Pouvais-je frapper cet être, qui avait,&mdash;j’en
-étais certaine,&mdash;voulu mourir à cause de
-moi, et à qui ma faute coûtait la lumière du
-jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation
-qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je
-restai comtesse de Ferneuse, et mon fils, qui
-naquit bientôt après, fut l’héritier de ce nom. Je
-rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai
-de m’oublier, de s’éloigner, de ne reparaître<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
-que lorsqu’il aurait étouffé en lui jusqu’au souvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Son obéissance devait vous satisfaire, ma
-fille. Et même si, plus tard, le doute s’éleva en
-vous quant à sa personne, qu’importait? Vous
-n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence,
-d’en fouiller les ténèbres, au nom d’un
-passé qui devait être aboli.</p>
-
-<p>&mdash;Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens.
-Vous vous refusez à tenir compte de ce
-qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver
-un cœur de femme, où rien n’avait changé...&mdash;apprenez-le,
-dussiez-vous ne pas m’en absoudre...»
-(Elle répéta:)&mdash;«où rien n’avait
-changé... C’était le châtiment. Je n’ai même pas
-le droit de m’en plaindre. Mais, déjà, il ne s’agissait
-plus du passé. Un présent se levait, non
-moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où
-j’acquis, peu à peu, à force d’observation patiente,
-de rapprochements, de subtils pièges,
-la certitude que le marquis de Valcor était
-un prodigieux imposteur, j’en acquis une autre.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.</p>
-
-<p>&mdash;Ciel!...» s’écria le moine.</p>
-
-<p>&mdash;«L’un et l’autre n’étaient guère encore
-que des enfants. Mais le sentiment qui, en moi,
-restait plus fort que la vie et que la mort, ne
-datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils?
-Mille indices, lorsque j’eus ouvert les yeux,&mdash;de
-ces indices qui ne trompent pas une mère,&mdash;me
-prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au
-mien, était née la tendresse unique, impérissable,<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>
-à laquelle s’attache la seule chance de
-bonheur de toute une existence.</p>
-
-<p>&mdash;Alors?...» demanda avidement l’octavien.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, ce qui m’avait consternée me
-rassura. La conviction, acquise jour à jour, par
-un travail que je vous indique à peine, mais qui
-aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée...
-la conviction que Renaud de Valcor
-était... un autre, me préserva de cette pensée&mdash;plus
-infernale&mdash;que mon enfant s’était épris de
-sa propre sœur. Enfin, le fait même de cet amour
-réciproque, qui s’épanouissait naïvement, devint
-la suprême pierre de touche où ma certitude
-s’affirma. Monsieur de Valcor s’en apercevait
-comme moi-même. Le jour vint des allusions
-tendrement malicieuses, puis des projets esquissés.
-Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même,
-Renaud&mdash;ou du moins celui qui portait
-ce nom&mdash;me parla, à moi, de la possibilité
-d’unir nos enfants. Pouvez-vous admettre, même
-en faisant la part des illusions à travers lesquelles
-je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de
-loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute
-mon âme, pût combiner de sang-froid, sans
-intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre,
-le plus révoltant des incestes?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible?...» s’exclama le Père
-Eudoxe, confondu. «Mais dans quel tourbillon
-d’idées contradictoires me jetez-vous, madame
-la comtesse! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue,
-plein de circonspection, de doute. Le cœur
-d’une femme qui aime est sujet à caution. Les
-chimères y ont tant de prise! Et ma persuasion<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-était si forte! Mais en face de quelle déconcertante
-énigme me placez-vous?... Comment! ce
-sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le
-père de votre fils, et il se propose de lui donner
-sa fille!...</p>
-
-<p>&mdash;Ou il n’est pas le marquis de Valcor,»
-ajouta la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Ou il n’est pas le marquis de Valcor,»
-répéta le moine.</p>
-
-<p>&mdash;«A moins,» reprit-elle «qu’une troisième
-version,&mdash;la sienne,&mdash;ne soit vraie. Nous ne
-sommes qu’à l’entrée du mystère.</p>
-
-<p>&mdash;Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre?»
-questionna l’octavien.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui
-je ne sais plus, avec le mirage des
-années, avec la lente substitution en moi de la
-personne présente au souvenir qui va s’effaçant,
-avec les déclarations extraordinaires entendues
-récemment de cette bouche, je ne sais plus à
-quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais
-plus,&mdash;imaginez cela, mon Père!&mdash;je ne sais
-plus que croire...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!...</p>
-
-<p>&mdash;Comprenez-vous, maintenant, que ce
-n’est pas la rancune, que ce n’est pas la vengeance,
-que ce n’est pas ce procès, qui ont
-influencé ma pensée intime, qui inspirent à présent
-mes paroles?</p>
-
-<p>&mdash;Oubliez ce jugement téméraire, madame
-la comtesse. Votre sincérité est hors de question.
-Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture
-si audacieuse, si invraisemblable. Je ne
-puis m’imaginer que la personnalité du marquis<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
-de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une
-autre version,&mdash;la sienne. D’avance mon sentiment
-s’y rattache.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Père, cette version concorde avec un
-étrange revirement d’attitude, qui vous la rendra
-suspecte. La réserve que vous avez louée dans
-la conduite de monsieur de Valcor cessa un
-jour, brusquement, après quinze ans d’indifférence
-et de silence. Ce jour-là&mdash;c’était l’été
-dernier&mdash;le marquis sollicita de moi une entrevue,
-dans une grotte, au bord de la mer, où jadis
-nous avions eu des heures de coupable mais
-indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant
-une explication décisive. Renaud de Valcor
-éveilla le passé, tout le passé.»</p>
-
-<p>La voix de Gaétane trembla et s’éteignit.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous m’épouvantez!» s’écria le moine.</p>
-
-<p>&mdash;«Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation
-fut ardente au point de me troubler encore
-aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel
-trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y
-fit secrètement et violemment écho. Le vertige
-fut si fort que, pendant quelques minutes, mes
-soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux
-le Renaud que j’avais tant aimé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il
-évoquer ce souvenir?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j’ai
-entrevu: je suppose que ce génie du mal, qui
-porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres&mdash;ma
-raison m’atteste son crime, encore que
-mon cœur hésite par moments&mdash;aura tardivement
-connu le roman de notre jeunesse. Un
-hasard le lui a révélé. Des lettres retrouvées,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-sans doute... Car pas une bouche humaine ne
-lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé
-à Renaud les miennes avant qu’il quittât
-l’Europe. Ne les aurait-il pas détruites? Seraient-elles
-tombées entre les mains... de l’autre, et
-seulement après ces quinze ans? Que sais-je?
-Ce qui me donne l’idée de ces lettres, c’est une
-bizarre scène de jalousie que m’a faite, vers
-cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle
-pas, elle-même, découvert quelque preuve? Une
-preuve qui n’existait nulle part, sinon dans ces
-billets passionnés.</p>
-
-<p>&mdash;Mais,» objecta l’octavien, «pourquoi,
-en ce cas, le marquis n’eût-il pas continué à se
-taire?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, mon Père, un phénomène psychologique
-dont votre grande connaissance du
-cœur va reconnaître la possibilité, se serait
-passé en lui. Cet homme, suggestionné par un
-brûlant passé, m’aurait vue tout à coup avec les
-yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser
-dans la personnalité de son modèle, il se
-serait enflammé au contact de l’ancienne passion.
-Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège?
-Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut
-sembler flatteuse et rare à ce comédien sorti
-d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer au
-jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son
-noble devancier avait possédée, lui, pour s’affirmer
-égal, voulait la reprendre. Ce qui fut pris,
-ce fut son cœur, ou&mdash;ne profanons pas ce mot&mdash;du
-moins, son imagination, son désir, sa volonté
-infernale. C’est ainsi que je m’explique la
-flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa.<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>
-Ce fut un voile de feu, l’éblouissement
-du passé... Ah! mon Père, quel déconcertant
-mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle
-ardent. Jamais il ne m’avait donné à ce point
-l’illusion de celui qu’il prétendait être. Je l’ai fui,
-mon Père... Je l’ai fui... parce que j’ai eu peur
-de le croire! De tous les masques qu’il a mis sur
-son visage, celui qui tient le mieux, celui que
-j’arracherai pourtant, et qui fera tomber tous les
-autres, c’est le masque d’amour!»</p>
-
-<p>Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné
-dans le ciel. Au loin, vers l’avant, un choc de
-bronze vibra dans l’espace. La vigie piquait
-l’heure. Était-ce une demie? Était-ce une heure
-du matin?</p>
-
-<p>&mdash;«Mais,» reprit le moine, «puisque monsieur
-de Valcor ressuscitait le passé, il se reconnaissait
-le père de votre fils?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Avait-il pu découvrir cette paternité dans
-les lettres auxquelles vous faisiez allusion tout à
-l’heure?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement. De la façon la plus claire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le
-projet de la marier à...?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas
-Renaud, s’il n’était pas le père de mon Hervé?
-Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas
-briser le cœur de la sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant...</p>
-
-<p>&mdash;C’est ici qu’il me présenta une inconcevable
-légende. Obligé, pour soutenir son personnage,
-de se reconnaître le père d’Hervé, il
-prétendit ne pas être celui de Micheline.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comment! N’est-ce pas sa fille et celle de
-la marquise?</p>
-
-<p>&mdash;Suivant l’état civil, oui. Mais monsieur de
-Valcor me confia, sous le sceau du secret, que
-leur propre fillette était morte peu d’heures
-après sa naissance, alors que la jeune mère était
-elle-même mourante. On avait, pour sauver
-celle-ci, caché cette mort, en substituant une
-enfant vivante au petit cadavre. La supercherie,
-de momentanée, devint durable, quand, au cours
-d’une lente convalescence, la marquise se prit si
-fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla
-trop barbare de la lui enlever. Renaud lui-même,
-réalisant à peine la substitution dont il était
-pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme
-il l’eût fait à l’être de sa chair et de son sang.
-Cette petite créature était l’enfant d’une faute,
-sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux
-que le hasard lui dispensait si miraculeusement.</p>
-
-<p>&mdash;L’aventure est singulière, mais non sans
-précédents,» observa le Père Eudoxe. «Dans ma
-carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce
-genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis croire à celui-ci, mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;L’agencement des circonstances serait trop
-fabuleux. Si telle était la vérité, le marquis de
-Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la
-dire?»</p>
-
-<p>L’octavien se tut, réfléchissant. La comtesse
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne puis sans confusion vous entretenir
-de l’amour que cet homme m’avoua l’année<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span>
-dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je
-suis forcée d’y insister pour vous éclairer sur
-l’abîme ténébreux de cette âme. Est-il, dans les
-données psychologiques, qu’une passion s’enflamme
-ainsi de nouveau après être demeurée si
-complètement éteinte? Je conçois bien qu’une
-étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle n’existait
-pas ou si elle existait en s’ignorant encore.
-Mais comment se fût-elle ignorée avec le miroir
-de feu du souvenir? Non... non... En ce cas elle
-n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en savons-nous?» dit profondément
-le moine. «La passion de l’amour est une puissance
-imprévue et redoutable, qui se joue des
-cœurs humains.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Père, vous persistez à croire que le
-marquis de Valcor est bien lui-même? Rien,
-dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture?</p>
-
-<p>&mdash;A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres,
-madame la comtesse? Avez-vous la certitude?»</p>
-
-<p>Gaétane murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Non, je ne l’ai pas.»</p>
-
-<p>Le religieux dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je l’ai compris.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous,» fit-elle, «qu’il existe une
-destinée semblable à la mienne? Un damné,
-dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et
-la réalité de sa torture.</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille, vous blasphémez. La cause de
-votre torture et sa réalité, voulez-vous que je
-vous les dise?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non!» gémit-elle en levant des
-mains suppliantes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p>
-
-<p>Impitoyable, il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;«Un désir coupable vous consume.
-L’amour n’est point mort en vous. Peut-être,
-dans les années où vous constatiez le dédain de
-l’infidèle, puis dans celles où vous avez préféré
-l’imaginer anéanti, disparu, plutôt qu’oublieux,
-la fierté d’abord, la haine de celui que vous
-supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée
-contre le vertige. Mais quand le marquis de
-Valcor est retombé à vos pieds avec des prières
-brûlantes, la passion ancienne a repris son empire,
-et alors vos doutes ont faibli. Vous avez
-souhaité de croire en l’homme pour retrouver
-l’amant.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse cacha son visage dans ses
-mains.</p>
-
-<p>&mdash;«Faites pénitence, ma fille,» dit le moine.</p>
-
-<p>Elle releva la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai fait pénitence,» reprit-elle. «J’ai
-prié. J’ai pleuré. Mais Dieu n’a pas eu en grâce
-mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus
-durement que jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! mon acharnement à démêler ce
-mystère coûte peut-être la vie à mon fils.</p>
-
-<p>&mdash;A votre fils! Le malheureux connaît-il vos
-erreurs et le secret de sa naissance?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Il ignore tout, sinon qu’il existe dans
-la famille de Valcor un secret qui, s’il n’est
-éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il
-aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé
-mon Hervé d’une mission dont, peut-être, n’ai-je
-pas assez prévu tous les périls. Depuis longtemps
-je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-recherche que je vais, prête à braver moi-même
-tous les dangers. Voici pourquoi, enfin, je me
-suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là
-où vous allez, vous retrouviez la trace de mon
-pauvre enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Dans les forêts de l’Amazone?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dans ces régions se passa le drame
-où périt, sans doute, le véritable marquis de
-Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses
-exploitations de caoutchouc, confinent à
-la Selve sauvage.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez envoyé votre fils?...</p>
-
-<p>&mdash;Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller
-un messager secret, que monsieur de Valcor
-expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au
-marquis, comme preuve de son identité, un
-anneau d’or, souvenir de notre amour. Cet anneau,
-que le Renaud d’autrefois m’avait donné,
-je le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait
-passé à son petit doigt, jurant de ne s’en séparer
-jamais. Je le savais homme à tenir ce serment.
-Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait
-toujours ce gage et qu’il le placerait sous
-mes yeux. Sur mon insistance, il me demanda du
-temps, me parla d’un endroit sûr où il avait
-laissé le bijou en dépôt. Déjà marié, il était
-retourné en Amérique, et, pour que jamais le
-souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât
-aux mains de sa femme, il l’avait mis en sécurité
-là-bas. Il allait, m’assura-t-il, charger un messager
-de confiance de le lui rapporter. Je sus
-ensuite qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez
-fâcheuse réputation, un contrebandier sans
-peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de se<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
-faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes
-sur son ordre. Je soupçonne ce Mathias Gaël
-d’avoir emporté des instructions atroces. Le véritable
-marquis de Valcor, assassiné jadis, dut
-être enseveli avec cet anneau qu’il avait juré de
-garder à son doigt.</p>
-
-<p>&mdash;Son assassin l’en aurait dépouillé.</p>
-
-<p>&mdash;Non... Un simple anneau, semblable à la
-plus unie des alliances. Le marquis actuel en a
-saisi la valeur caractéristique seulement lorsque
-je le priai de me répéter l’inscription gravée à
-l’intérieur, ce qu’il ne put faire.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne le put?» s’exclama Eudoxe. «Ah!
-voici peut-être, madame, la charge la plus sérieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le pensez comme moi. Dans la
-bague, il y avait une date et nos deux noms,
-suivis de ces mots: «<i>De ce jour à toujours.</i>»
-Pensez-vous qu’on oublie une telle devise et une
-telle date?</p>
-
-<p>&mdash;Ce fait est particulièrement impressionnant,»
-déclara l’octavien.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à
-la suprême tentation. Il y eut&mdash;vous l’avez deviné&mdash;une
-minute où j’aurais tout donné pour
-croire... pour entrevoir encore le mirage du plus
-merveilleux amour qui jamais éblouit un cœur
-de femme... Cet anneau perdu, cet anneau
-béni... me sauva.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, cet anneau, où supposez-vous donc
-qu’il se trouve?</p>
-
-<p>&mdash;Dans une tombe, au doigt d’un mort... ou
-plutôt, parmi sa poussière. Ah! mon Père... Accomplir
-une pareille découverte! Ce serait la<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
-délivrance du doute le plus effrayant, du vertige
-le plus abominable qui jamais ait broyé, affolé
-un cœur de femme. Ce serait l’assurance que
-mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et
-dans l’autre par l’entraînement d’une passion
-incestueuse. Ce serait enfin la juste vengeance,
-la revanche lointaine d’une noble victime,
-l’écroulement d’un scandaleux destin. Songez,
-mon Père, songez au triomphe récent de cet
-homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il
-aurait tout volé! Il n’aurait en propre qu’une
-audace et une habileté de démon. Et la foudre
-dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le
-répète, dans le cercle étroit d’un anneau d’or, au
-fond d’une sépulture inconnue!</p>
-
-<p>&mdash;Mais cet anneau, si son émissaire le lui
-rapporte, scellera, au contraire, son succès infâme,»
-s’écria le moine.</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Il y
-paraissait converti. Cet esprit, plein de circonspection,
-lent à évoluer, que ses renseignements,
-ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation
-féminine, inclinaient en faveur du marquis de
-Valcor, qui, si obstinément, venait de repousser
-la théorie accusatrice, oscillait sur sa ferme
-assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une
-devise d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait
-plus lourd de signification, plus définitif que
-tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout
-ce reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré
-qu’il en eût, jusqu’à ce point particulier, d’où
-jaillissait une si brusque lueur.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui,» appuya-t-il. «Seul l’émissaire du
-marquis de Valcor possède les données indispensables<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
-pour retrouver, si elle existe, la dépouille
-d’un être que vous ne croyez plus au
-nombre des vivants. S’il y eut une victime,
-qu’advint-il de ses restes? Furent-ils seulement
-ensevelis? Cette tombe, perdue dans quelque
-solitude sans point de repère, serait-elle même
-reconnue par celui qui la creusa?</p>
-
-<p>&mdash;Dieu la voit,» dit la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Voudra-t-il nous y conduire?</p>
-
-<p>&mdash;«Nous?» mon Père. Songeriez-vous donc
-à partager ma tâche, à venir en aide à l’enfant
-que j’espère rejoindre là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas, madame la comtesse? Je
-demandais au Seigneur de m’indiquer une œuvre
-à entreprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Priez-le qu’il vous permette d’accomplir
-un miracle.</p>
-
-<p>&mdash;Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en
-nous réunissant sur ce navire?»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<p class="pch"><i>MARCHE FUNÈBRE</i></p>
-
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="78" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Un</span> matin de décembre, vers onze heures,
-les personnes&mdash;elles étaient nombreuses&mdash;qui
-avaient affaire rue du
-Bac, se répandaient en commentaires
-et en récriminations, tandis que les gardiens de
-la paix les obligeaient à un détour par les rues
-adjacentes.</p>
-
-<p>Depuis un moment, les voitures et les omnibus
-étaient ainsi entravés. Lorsqu’on approcha
-de midi, les piétons mêmes durent montrer un
-coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans
-le tronçon intercepté.</p>
-
-<p>Cette manœuvre n’allait pas sans encombre,
-dans une rue si passante, et à cette saison, où la
-proximité des étrennes enfiévrait la circulation.
-Mais ce qui compliquait les choses, c’était la
-curiosité de la foule pour le spectacle dont on
-l’éloignait. Elle s’amassait contre les cordons
-d’agents, malgré les représentations des chefs.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne resterez pas là,» disaient<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
-ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les rangs lorsque
-le cortège se mettra en marche.»</p>
-
-<p>Tout ce que les mieux placés apercevaient
-pour l’instant était un somptueux char mortuaire,
-sur lequel on accrochait d’immenses couronnes
-de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil,
-et les draperies funèbres contre la porte extérieure
-d’un hôtel, d’ailleurs invisible au fond de
-sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient,
-en couleurs héraldiques, les écussons
-accouplés des Servon-Tanis et des Valcor. Les
-housses des sièges, à chacune des berlines, portaient
-un grand V d’argent, surmonté d’une
-couronne, à fleurons alternés de perles.</p>
-
-<p>On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence
-de Servon-Tanis.</p>
-
-<p>&mdash;«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient
-les badauds.</p>
-
-<p>&mdash;«Heureusement elle a vécu juste assez
-pour lui voir rendre justice,» observaient quelques-uns.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient
-les autres, en hochant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient
-les sceptiques.</p>
-
-<p>Tous voulaient contempler le héros de cette
-aventure inouïe.</p>
-
-<p>Quel roman! Et au début du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, avec
-la rapidité de communications qui rapproche les
-continents, avec tous les moyens d’information
-dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite
-du monde civilisé, aussi bien par l’éclat de son
-nom, l’ancienneté de sa race, que par son œuvre,
-ayant porté le progrès dans des régions lointaines,<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-fondé une colonie, ouvert des sources de
-richesse industrielle, se voyait contester sa personnalité,
-n’arrivait pas à établir de façon indiscutable
-qu’il était <i>lui</i>, et non un aventurier usurpant
-sa propre apparence! La manifestation de
-toute une province en sa faveur, l’élan de son
-pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation
-de son mandat en une séance fameuse, où
-le document accusateur, sur lequel s’appuyaient
-ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré
-un faux et prouvé tel, le désistement de son parent,
-Marc de Plesguen, qui renonçait à se prétendre
-le véritable héritier du marquisat de Valcor,
-tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à
-désarmer les attaques. Un doute subsistait. L’étrange
-accusation avait trop frappé les esprits,
-s’était formulée de façon trop romanesque, pour
-qu’une partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable
-empreinte. La politique, d’ailleurs, s’y
-mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant
-celui de l’opposition réactionnaire, restait suspect
-aux partis avancés.</p>
-
-<p>&mdash;«Avec l’immense fortune de cet homme,
-que n’achète-t-on pas?» grommelaient les irréductibles.
-«Sans ses millions, il serait au bagne.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même,» glapit un gavroche,
-comme le corbillard s’ébranlait, «on ne voit pas
-beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu,
-faisant des chaussons de lisière.»</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant
-le deuil.</p>
-
-<p>Dans l’atmosphère sèche et froide de cette
-matinée d’hiver, il marchait, son chapeau couvert
-de crêpe à la main, un fin par-dessus noir<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
-passé sur son habit. Sa silhouette, haute et
-mince, malgré le développement robuste des
-épaules, se dessinait avec élégance. Sa tête énergique
-et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux
-épais, bien taillés, sans une touffe blanche, accusait
-moins de quarante ans, bien qu’il fût près de
-la cinquantaine. C’était une figure hautaine, captivante,
-d’un prestige immédiat.</p>
-
-<p>Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse
-du gamin de Paris. Un apprenti pâtissier
-ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme
-lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut
-pas mettre au point, et lui dit avec une voix qui
-tremblait d’émotion:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne savez pas de qui vous parlez,
-mon enfant. Plût à Dieu, que, pour nous autres
-malheureux, il y eût beaucoup d’admirables
-cœurs comme celui-là!»</p>
-
-<p>Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné
-tout de même. Il vit une toute jeune
-femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue
-ainsi qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant
-dans ses bras.</p>
-
-<p>Comme il reportait les yeux sur le marquis de
-Valcor, il observa que celui-ci, malgré le recueillement
-de sa douleur, vraie ou feinte, venait&mdash;attiré,
-eût-on dit, par un aimant secret&mdash;de
-tourner son regard de leur côté.</p>
-
-<p>Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand
-seigneur et la modeste spectatrice de son malheur
-pompeux. La même commotion les secoua.
-Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant
-à observer que son chagrin d’apparat, passa sur
-le visage du marquis. Il eut, lui qui suivait le<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>
-cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible,
-mouvement, comme pour s’arrêter,
-avec un appel muet de toute la physionomie.</p>
-
-<p>Ce fut une seconde...</p>
-
-<p>Le grand char couvert de fleurs avançait, avec
-une légère oscillation de son dôme empanaché.
-Le dos si droit, la tête un peu inclinée du veuf,
-se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement
-d’un long troupeau, formes sombres,
-épaissies de lourds vêtements, pelisses de fourrure,
-cols relevés, tubes de soie coiffant également
-tant de têtes inégales.</p>
-
-<p>Dans la double haie, au bord des trottoirs,
-coururent des noms de personnages connus:
-des députés, collègues du marquis, des sénateurs,
-des académiciens plus ou moins ducs.</p>
-
-<p>Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine:</p>
-
-<p>&mdash;«Mince!» lui dit-il tout à coup, «je parie
-qu’en ce moment il pense à vous plus qu’à sa
-défunte, le beau marquis.» Et il ajouta, se tapant
-la cuisse, comme réjoui intérieurement:&mdash;«C’est
-rigolo, ça, tout de même!»</p>
-
-<p>La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant
-sur sa pâleur, s’occupa de son bébé sans
-avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu s’en
-aller, mais les rangs se serraient derrière elle,
-tandis que, sur la chaussée, défilaient un équipage,
-avec ses lanternes allumées sous le crêpe,
-et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au
-pas, puis les lourdes voitures de deuil, que dominaient
-les chapeaux napoléoniens des cochers
-et leurs épaules à aiguillettes d’argent.</p>
-
-<p>Tout cela disparut peu à peu, lentement, au<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
-tournant d’une petite rue qui conduit à Saint-Thomas
-d’Aquin.</p>
-
-<p>Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux
-se pressaient. Sous le porche, des commissaires
-réclamaient les lettres d’invitation pour permettre
-d’entrer.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai oublié la mienne,» dit un jeune
-homme fort élégant, «Mais peu importe.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon,» fit le suisse avec majesté, «la
-consigne est formelle.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc, prince,» dit un individu à
-teint olivâtre, qui accompagnait le jeune homme.
-«Qu’avons-nous besoin d’assister à la cérémonie?»</p>
-
-<p>A ce mot de «prince», les aiguillettes noires
-frémirent sur la grande tenue funèbre du suisse.
-Un commissaire s’avança, obséquieux.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu... Si ces messieurs veulent
-passer. Mais en se dépêchant un peu. Voici le
-cortège qui arrive.»</p>
-
-<p>Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et
-son compagnon, le métis bolivien, José Escaldas,
-pénétrèrent dans la nef, puis, tournant aussitôt,
-s’enfoncèrent dans un des bas-côtés.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est de la folie!» murmurait le second.
-«Que pensera-t-on de nous voir ici?»</p>
-
-<p>L’autre ne daigna même pas répondre. Une
-expression tendue, âpre, sardonique, gâtait cette
-physionomie de joli garçon à la mode, qui devait
-sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et
-sa brune moustache conquérante, surtout à sa
-grâce cavalière, que sa mine maussade compromettait
-fort pour le moment.</p>
-
-<p>Dans l’église fourmillante de monde, entre<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
-les hautes draperies noires écussonnées, parmi
-le palpitement des petites flammes jaunes des
-cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs,
-sous le cri des orgues, s’avança Renaud de
-Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Je l’écraserai, ce bandit! Je le briserai
-sous mon talon!» murmura le prince entre ses
-dents serrées.</p>
-
-<p>&mdash;«Taisez-vous... Allons-nous-en,» fit Escaldas,
-pris de peur.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» s’écria sourdement Gilbert, «j’en
-ai assez de votre couardise!... Sans vos perpétuels
-tremblements, nous aurions eu raison de
-ce misérable.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher,» dit l’autre, «n’oubliez pas
-que je sors de prison,&mdash;une prison préventive,
-qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il
-m’arrivera pire. Cet homme est le diable.</p>
-
-<p>&mdash;Chut!...» protesta le public autour des
-deux causeurs.</p>
-
-<p>Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un
-violon éclata. Une voix magnifique de douleur
-dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant
-la mort. Puis ce furent des accents religieux, des
-clameurs de repentance et des éclats de colère
-divine. Mais tous ces êtres assemblés là n’étaient
-déchirés que par les notes où pleurait le regret
-de passer si vite et de disparaître.</p>
-
-<p>Dans un silence, un assistant toucha légèrement
-le prince de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître
-la famille... Qui donc est la dame toute
-en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la
-première place, du côté des femmes?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p>
-
-<p>On voyait, en effet, une forme indistincte,
-tellement voilée de longs plis funèbres, que la
-curiosité générale s’était trouvée déçue, quand
-elle avait discrètement glissé de sa voiture
-jusque-là.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est mademoiselle de Valcor,» dit sèchement
-l’interpellé.</p>
-
-<p>&mdash;«La fille du marquis et de la marquise?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;On la dit si belle!»</p>
-
-<p>Gairlance de Villingen tourna le dos.</p>
-
-<p>Des tintements de clochette vibraient. Les
-femmes s’agenouillèrent toutes, tandis que les
-hommes se levaient, baissant le menton, l’air
-condescendant et contraint.</p>
-
-<p>Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux
-à l’élévation. Quelques-uns égrenaient des chapelets.
-A ces détails seuls, on eût constaté une
-majorité appartenant à la noblesse catholique et
-réactionnaire.</p>
-
-<p>Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à
-l’heure par son compagnon, chuchota:</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle absurdité de dire: «Cet homme
-«est le diable!» Je l’ai tenu à la pointe de mon
-épée, et si j’avais voulu...</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez percé son corps, qui est peut-être
-de chair et de sang,» riposta Escaldas, très
-bas. «Mais son âme est infernale. Songez qu’il
-m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite
-sur un papier fabriqué il y a dix-huit mois, alors
-que je l’avais vue, cette lettre, que je l’avais
-tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que
-je l’ai reçue d’un témoin qui la connaissait depuis
-vingt. Et c’était la même... Et ce témoin est<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>
-mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il n’y
-ait pas d’intervention diabolique dans cette
-damnée affaire!»</p>
-
-<p>La voix s’éleva un peu dans l’animation de la
-dernière phrase. De nouveau, ceux qui les entouraient
-manifestèrent leur mécontentement.</p>
-
-<p>On s’étonnait de ces deux hommes, si peu
-faits, d’après l’apparence, pour frayer ensemble,
-et qui semblaient apporter là des préoccupations
-singulièrement profanes.</p>
-
-<p>Mais le susurrement d’autres conversations
-particulières montait de divers points de l’église
-dès que les orgues se taisaient. Ce troublant
-procès Valcor avait mis en jeu tant de passions!
-Dans ce lieu sacré même, et devant un cercueil,
-elles s’agitaient, se heurtaient.</p>
-
-<p>Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant
-à droite, puis s’inclinant à gauche, engageait,
-par une mimique muette, les membres de
-la famille à poursuivre la mise en scène funéraire.</p>
-
-<p>Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un
-geste respectueux, mais impassible, traça dans
-l’air une croix devant le monceau de fleurs où se
-cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet
-consacré. Micheline le souleva d’une main
-défaillante. Sous son voile de crêpe, on ne distinguait
-pas ses larmes. Mais toute sa personne
-souple, svelte, aux lignes mouvantes et expressives,
-semblait chancelante et écrasée de désespoir.</p>
-
-<p>Le défilé commençait. La <i>Marche funèbre</i> de
-Chopin exhalait ses magnifiques et effrayants
-soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des entrailles<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle.</p>
-
-<p>Le prince de Villingen et son compagnon se
-hâtèrent vers la sortie.</p>
-
-<p>Sous le porche, n’osant, ne pouvant entrer,
-mais, absorbant des yeux et des oreilles tout ce
-qui s’exhalait hors de cette nef endeuillée, avec
-les lueurs des cierges contre les noires tentures
-et la voix poignante des violons, une jeune
-femme se tenait. C’était la jolie ouvrière, portant
-un bébé dans ses bras, qui, tout à l’heure,
-dans la rue du Bac, avait éveillé l’observation
-malicieuse d’un gamin.</p>
-
-<p>Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit,
-hésita, puis fit deux pas vers elle, le visage
-contracté.</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande, que fais-tu là?» dit-il durement.</p>
-
-<p>Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui
-ses grands yeux clairs, dont les prunelles glauques
-scintillaient comme de l’eau traversée de
-soleil.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce que je fais, Gilbert? Que vous importe?
-Est-ce que je compte pour vous? Et cet
-enfant... <i>notre</i> enfant... est-ce qu’il compte davantage?...</p>
-
-<p>&mdash;Comment?... Un esclandre!...» s’écria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, non, ne craignez pas cela,» répliqua-t-elle,
-baissant davantage sa voix très douce,
-et reculant avec une sorte de farouche dignité.</p>
-
-<p>Sa grâce touchante calma l’égoïste méfiance
-du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;«Viens... Je voudrais te dire deux mots,»
-reprit-il moins rudement. Et il ajouta:&mdash;«Escaldas,
-ne me quittez pas,» en se tournant vers<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-ce compagnon à figure exotique et à tournure
-vulgaire, qui formait avec lui un si frappant disparate.</p>
-
-<p>Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain
-qui sortait de l’église. Parvenus à l’écart,
-Gilbert dit à celle qu’il avait appelée Bertrande:</p>
-
-<p>&mdash;«Il te faut pourtant choisir?. Es-tu, ou
-n’es-tu pas avec mes ennemis?</p>
-
-<p>&mdash;Vos ennemis!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui. J’en ai assez de t’apercevoir ainsi de
-temps à autre, comme un reproche vivant. Ton
-premier mot pour moi, tout à l’heure, c’était
-une accusation. De quoi te plains-tu?... Je ne
-t’abandonnerai pas, je n’abandonnerai pas l’enfant,
-si tu renonces à jouer ton double jeu. Et
-pourtant ce n’est pas moi qui peux vous rendre
-la vie heureuse. Je suis dans un enfer. Avec mon
-titre de prince et mes habits du bon faiseur, je
-suis plus bas que toi dans l’existence, ma pauvre
-Bertrande!»</p>
-
-<p>L’amertume de sa dernière phrase, le demi-attendrissement
-faisant fléchir sa voix, remuèrent
-le cœur qui l’aimait.</p>
-
-<p>&mdash;«Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne
-venez-vous pas à nous? Un peu d’amour, c’est
-tout ce que nous demandons de vous pour être
-heureux, mon petit Claude et moi.»</p>
-
-<p>Son geste tendit légèrement le bébé, qui,
-d’un gentil mouvement, tourna sa petite tête.</p>
-
-<p>Le prince vit un mignon visage, dont les traits
-commençaient à se débrouiller hors de l’ébauche
-incertaine des premiers mois, des yeux arrondis,
-que les prunelles sombres emplissaient presque
-entièrement, une bouchette rose, une boucle<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
-soyeuse et dorée, échappée de la capeline de
-laine.</p>
-
-<p>&mdash;«Il est gentil, ce mioche,» observa-t-il en
-souriant.</p>
-
-<p>Escaldas intervint, obséquieux et blagueur:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne pouvez pas le renier. Il a déjà
-vos yeux. Il vous ressemblera.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas ce qu’on vous demande,» dit
-le prince brusquement. «Si je vous ai enjoint
-de rester, Escaldas, c’est que je veux avoir une
-explication avec vous. Et je dois en avoir une
-avec Bertrande, qui se trouvera sans doute être
-la même.»</p>
-
-<p>La jeune femme regarda presque avec répulsion
-ce métis à figure olivâtre, à la barbe taillée
-en rectangle sous le menton, comme un rabat,
-ou comme celle de certains dieux égyptiens, et
-qui semblait avoir de la bile dans le blanc des
-yeux. Elle balbutia tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;«J’aimerais mieux vous parler seule à seul,
-Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai besoin, ma chère, de te démontrer
-l’infamie des gens pour qui tu veux me trahir.»</p>
-
-<p>Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement
-profond se peignit sur son visage,
-qui eût été radieusement beau dans le bonheur
-et le bien-être, mais que la fatigue, les privations,
-les souffrances morales et physiques, fanaient
-déjà.</p>
-
-<p>A présent, le prince de Villingen fendait résolument
-la cohue. De temps à autre, il rendait
-des coups de chapeau, sans s’inquiéter si les gens
-de connaissance remarquaient la suite étrange
-que lui composaient José Escaldas et Bertrande.<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-Sans doute, son expérience parisienne lui garantissait
-qu’on ne s’en apercevait même pas, aucun
-lieu n’étant, plus que la foule, propice pour
-égarer les curiosités. Les personnes marchant
-dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement
-de sa société.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, il jeta un prudent regard
-circulaire, avant de se laisser rejoindre par ses
-deux compagnons, auprès d’un fiacre qu’il venait
-d’arrêter, et dans lequel il s’engouffra avec eux.</p>
-
-<p>Il avait donné l’adresse d’un restaurant de la
-rive droite. Bertrande, timidement, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne venez donc pas chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’y ferions-nous?» dit Gilbert.</p>
-
-<p>Il voulait s’épargner le spectacle de l’unique
-chambre, la constatation peut-être qu’il y manquait
-encore un meuble, un bibelot, un dernier débris
-du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait
-installé la petite dentellière, la sauvageonne des
-landes de Bretagne, la pauvre fille séduite, prise
-comme un jouet brillant, et devenue si encombrante
-par sa folie de maternité, d’honnêteté.</p>
-
-<p>Dire qu’elle aurait pu devenir une des reines
-du demi-monde, et qu’elle préférait bercer un
-poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet
-à dentelle! Elle refusait même les minces
-subsides de son amant, parce qu’elle n’était pas
-nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir,
-et qu’elle le savait. D’ailleurs n’était-il pas plus
-pauvre qu’elle-même de toutes les dettes et de
-tous les besoins qu’il avait.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’y ferions-nous, chez toi?» répéta le
-prince décavé, d’une voix presque mauvaise.
-Puis il se détendit un peu, dans un rire. «Il est<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-plus d’une heure. J’ai faim. Je vais vous offrir à
-déjeuner. Est-ce que ce jeune homme ne nous
-fera pas des drames?» ajouta-t-il avec un coup
-de menton vers le bébé.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Claudinet?» sourit Bertrande. «Il
-est si sage! Vous me permettrez de lui donner
-d’abord son déjeuner, à lui,» ajouta-t-elle (avec
-une rougeur qui décela que ce déjeuner était en
-réserve dans son corsage). «Ensuite, on l’étendra
-sur un coussin quelconque, et il dormira tant
-qu’on voudra.»</p>
-
-<p>Ce programme fut rempli, dans le salon particulier
-où le prince de Villingen s’enferma avec
-ses invités bizarres.</p>
-
-<p>Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un
-poupon au maillot, singuliers convives, dont les
-garçons durent sourire en secret, sous leurs
-masques imperturbables et glabres. Mais, dans
-ce restaurant, comme dans les autres cabarets
-chics de la capitale, on connaissait l’espèce d’enfant
-terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux
-Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince
-de Villingen par Napoléon, après cette victoire
-fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant
-avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux,
-le fond brutal. Mais de telles dispositions
-ne paraissent d’héroïques vertus que lorsqu’elles
-trouvent un certain emploi. En temps de paix et
-de régularité sociale, elles font d’un homme,
-sans discipline intérieure suffisante pour les contrôler,
-le duelliste, le joueur, le viveur, qu’était
-le séducteur de Bertrande.</p>
-
-<p>De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille!
-Avec quelle joie tremblante elle s’asseyait à la<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
-même table que lui, pour cette intimité d’un
-repas commun qui semble un si doux fragment
-de rêve familial aux femmes sans foyer, nostalgiques
-des tendresses de «la maison». C’était la
-première fois,&mdash;depuis ce dîner dans un restaurant
-du boulevard, auquel assistait également
-Escaldas, et où elle avait été la cause involontaire
-d’une si terrifiante révélation. Que d’événements
-depuis lors!... La naissance de son petit Claude...
-Sa tentative de suicide... Les journées de douceur
-et de doute, sous le toit du marquis de Valcor...
-Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux
-hommes, ces deux êtres, tellement au-dessus
-d’elle, et en qui, pourtant, s’incarnait son humble
-destin, à qui, diversement, elle avait voué toute
-son âme, tout son amour,&mdash;face à face, dans
-une ivresse de haine, pour un combat meurtrier.</p>
-
-<p>Hélas! nulle réconciliation n’avait eu lieu. La
-lutte actuelle se poursuivait plus férocement
-encore que sur le matériel terrain de la rencontre.
-Elle en eut la preuve lorsque, enfin,
-Gilbert et Escaldas parlèrent, une fois les garçons
-congédiés, la porte close, les liqueurs et les
-cigares posés sur la table.</p>
-
-<p>Sur le divan du cabinet particulier dormait le
-petit Claude, sous la glace rayée d’inscriptions
-par les diamants des filles de plaisir.</p>
-
-<p>Bertrande ne se troublait pas du contraste
-entre cette innocence et le cadre vicieux. Elle ne
-savait pas. Fleur sauvage de la lande, n’ayant
-respiré depuis sa naissance que les souffles de
-l’Océan, elle avait suivi l’étoile néfaste, mais
-pure, de son amour. Elle ignorait le mal. Son
-chemin de détresse et de ruine l’avait conduite<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-tout au bord de l’égout qui roule au bas-fond
-des grandes cités. Elle avait effleuré la souillure
-sans la voir, les yeux en haut.</p>
-
-<p>Tandis que ses deux compagnons allumaient
-leurs cigares, elle s’approcha du bébé, pour
-constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle écarta
-la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son
-mouchoir la moiteur du mignon visage.</p>
-
-<p>Le prince de Villingen se leva, vint se planter
-devant la couchette de cet ange, faite avec les
-coussins de la débauche. Il savait, lui. Un étrange
-et triste sourire flotta sous sa moustache brune.</p>
-
-<p>&mdash;«Il est beau, n’est-ce pas?» fit Bertrande.</p>
-
-<p>Beau... Le mot ne disait pas assez, malgré
-toute la fierté maternelle. L’enfant endormi était
-délicieux comme le <i>bambino</i> que Raphaël met
-aux bras de ses madones. Et l’impression de
-cette grâce était plus forte que la beauté, parce
-que la vie, le malheur et le mystère de l’avenir
-sur un petit être, émeuvent encore plus que les
-prodiges de l’art.</p>
-
-<p>Gilbert se pencha, baisa le front, charmant
-sous les bouclettes fines,&mdash;des bouclettes de ce
-blond puéril, si chaud, qui va devenir brun.</p>
-
-<p>Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce
-jeune père, qui, par ce baiser, semblait reconnaître
-le fils qu’elle lui avait donné.</p>
-
-<p>Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès,
-l’air ailleurs.</p>
-
-<p>Mais le prince n’était pas homme à prolonger
-un attendrissement. Il revint à sa place, demanda
-du feu au Bolivien, lança quelques bouffées en
-silence, puis dit à Bertrande:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma petite, écoute-moi bien. Je ne me<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
-refuse pas à rester ton ami et celui de cet enfant...»</p>
-
-<p>Elle eut un geste, au mot «ami», qui lui
-sembla si froid. Mais la présence d’un tiers arrêta
-sa protestation d’amoureuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Beaucoup d’hommes, dans ma situation,
-n’en feraient pas autant,» continua Gilbert.
-«Combien se croient obligés de prendre au sérieux
-une amourette? Quand tu t’es sauvée de
-chez ta grand’mère pour me rejoindre à Brest...</p>
-
-<p>&mdash;Vous me l’aviez demandé,» s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, pour une journée,» répliqua-t-il
-cruellement.</p>
-
-<p>Bertrande jeta un regard vers Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Par pitié... devant monsieur!...» balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh oui... pardon!» reprit Gilbert avec
-impatience. «Aussi bien ne s’agit-il pas de récriminations
-oiseuses. Je ne t’accuse de rien, Bertrande.
-Tu m’as aimé plus que je ne pouvais
-t’aimer moi-même... Ce n’est notre faute, ni à
-l’un ni à l’autre. Je reconnais volontiers ton désintéressement,
-ta discrétion. Tu as trouvé moyen
-de te suffire à toi-même, en faisant de la dentelle.
-Tu nourris bravement ton bébé... Tu ne m’as
-jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela
-t’aurait-il servi d’agir autrement? Je suis ruiné,
-archi-ruiné, ma pauvre fille. Tu ne sais pas ce
-que cela veut dire?... Le jeu m’a été fatal. Je me
-suis endetté pendant l’Affaire Valcor. Et maintenant
-que cette affaire paraît close à l’avantage
-de ton damné marquis, la meute de mes créanciers
-me hurle aux chausses. Je me trouve dans
-un effroyable pétrin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’espériez-vous donc tirer de cette
-affaire?» demanda-t-elle, la figure soudain durcie.
-«Vous n’êtes pas un parent du marquis.
-Vous ne pouviez avoir de droits sur son titre ou
-sa fortune, comme monsieur de Plesguen?</p>
-
-<p>Gairlance éclata d’un rire strident.</p>
-
-<p>&mdash;«Regardez-la,» cria-t-il à Escaldas.
-«Voyez ce que devient cette créature si soumise,
-si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle
-veut garder mon amour! Elle prétend ne pas
-appartenir à mes ennemis!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!...» gémit Bertrande. «N’ai-je
-pas deviné la vérité? Ne sais-je pas que vous
-deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous
-parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer
-à son père un nom et des biens héréditaires
-qu’il croyait siens. Car il y croyait, lui... Il était
-de bonne foi, lui... Puisqu’il vient de se désister
-en découvrant un faux parmi les soi-disant
-preuves avec lesquelles on l’a tenté.»</p>
-
-<p>Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés,
-la face verdie, s’inclina vers sa maîtresse:</p>
-
-<p>&mdash;«Assez!...» rugit-il. «Qui les avait fournies,
-ces preuves? Moi, n’est-ce pas? Et Escaldas.
-Nous sommes des faussaires, alors? Je savais bien
-que c’était ton opinion... Je savais que tu me
-trahissais... Eh bien, soit!... va-t’en... Emporte ton
-mioche, et va-t’en!...»</p>
-
-<p>Sa violence atterra Bertrande. Elle tendit ses
-mains jointes, secouant la tête, comme pour
-nier, mais dans l’impossibilité d’articuler une
-parole.</p>
-
-<p>Escaldas mit une main sur le bras du prince,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
-et, avec son accent à la fois zézayant et guttural,
-s’interposa:</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons, voyons... Gairlance... que
-diable!... Un peu de liant... Comment voulez-vous
-qu’on s’explique?... Faut-il s’emporter pour
-des propos de femme jalouse?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s’il n’y avait que la jalousie!...»
-grommela Gilbert.</p>
-
-<p>Bertrande se renversait sur le dossier de sa
-chaise, oppressée, sans souffle. Elle essaya de
-parler. De nouveau, le son mourut dans sa
-gorge.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne la maltraitez pas,» fit le Bolivien.
-«Pensez que c’est une mère, qui nourrit.»</p>
-
-<p>Prenant une carafe, il versa de l’eau dans un
-verre, y jeta quelques gouttes du cognac, dont
-l’étiquette arborait une date plus ancienne que
-sincère, et poussant le breuvage vers la jeune
-femme:</p>
-
-<p>&mdash;«Buvez,» dit-il. «Et ne vous mettez pas
-dans cet état. Il est moins méchant qu’il n’en a
-l’air, votre prince.»</p>
-
-<p>Bertrande méprisait et redoutait cet homme.
-Elle le considérait comme un bas intrigant,
-comme l’artisan maudit de l’affreuse trame où
-elle se débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait
-de son bon mouvement et le remercia d’un faible
-sourire.</p>
-
-<p>Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en
-maîtrisant sa voix:</p>
-
-<p>&mdash;«Je sais bien, Bertrande, que ta position
-est douloureuse. Toutes ces preuves, que tu repousses,
-et dont quelques-unes&mdash;Escaldas va
-te les dire&mdash;sont pourtant de nature à te convaincre,&mdash;toi,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>
-plus que personne,&mdash;toutes ces
-preuves établissent que le marquis de Valcor,
-cet homme vers lequel une fascination t’attire,
-sur le chemin de qui tu t’es mise encore tout à
-l’heure, pour le contempler dans l’ostentation
-de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en
-scène, parmi la servilité des politiciens, le fanatisme
-d’une aristocratie décrépite et la stupeur
-des foules... oui, que cet éclatant marquis de
-Valcor, est l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis
-gradé infime dans la maistrance de l’Etat, disparu
-il y a une vingtaine d’années avec tout
-l’équipage du transport <i>le Triton</i>, fils aîné de
-Mathurine Gaël, du Conquet, et... ton père.</p>
-
-<p>&mdash;Comment serait-ce possible?» balbutia
-Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu le sais bien, comment ce serait possible.
-Bertrand Gaël, échappé du naufrage,
-aurait rejoint,&mdash;par hasard ou avec intention,&mdash;le
-marquis Renaud de Valcor, son jeune
-maître, son frère de lait,&mdash;son vrai frère peut-être,&mdash;car
-il y a eu plus d’un doux lien entre
-le château et la chaumière, depuis qu’existent
-sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des Valcor.
-Où était Renaud? En exploration dans les contrées
-sauvages et dangereuses de l’Amérique du
-Sud. Il y resta longtemps... Il y resta toujours...
-Il y est mort. Celui qui revint, c’était... l’autre.
-C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance,
-qui possédait ses secrets, qui l’avait étudié,
-confessé, dépouillé de sa personnalité morale
-pour la lui prendre,&mdash;avant de lui prendre la
-vie,&mdash;celui qui pouvait jouer son rôle, car il
-lui ressemblait de cette ressemblance célèbre à<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
-travers les siècles entre vos deux familles, de
-cette ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois,
-toi, Bertrande, pour l’orgueilleuse héritière,
-pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on
-peut s’y tromper, car celle-là, elle est bien de
-ton sang, elle est bien ta sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas
-admettre cette fable?» demanda Bertrande.
-«Quel crime est-ce que je commets envers vous,
-Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce
-pas mon intérêt, au contraire?...</p>
-
-<p>&mdash;Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne
-ne te soupçonnera jamais d’agir par intérêt. Ce
-que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que
-tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour
-de moi en traîtresse, en espionne... C’est que,
-parmi tes caresses d’amour, tu cherches à surprendre
-mes secrets, pour aller les livrer à ce
-bandit, que j’exècre... que tu sais... oui, que tu
-sais ton père... et que tu veux préserver du châtiment
-dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi
-que tu fasses, je te le jure!»</p>
-
-<p>Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant,
-dont les tentures sournoises et fanées
-n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques.</p>
-
-<p>Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure
-de femme, dont il sentait, sans la voir, la surhumaine
-pâleur, la contraction de suppliciée. Il
-entendit tout à coup la voix tremblante, qui
-murmurait:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai pas un cœur double ni perfide,
-Gilbert. Je t’aime. Pourquoi te trahirais-je?</p>
-
-<p>&mdash;Pour sauver cet homme!</p>
-
-<p>&mdash;Justice ne lui a-t-elle pas été rendue?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ma justice, à moi, l’atteindra, sois tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’avez-vous donc contre lui?</p>
-
-<p>&mdash;Je le hais.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?»</p>
-
-<p>Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert,
-enlaidit redoutablement sa séduisante figure.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a plus d’un compte à régler entre
-lui et moi. Ce serait trop long à te dire. Qu’il te
-suffise de savoir ceci: il me déplaît qu’un aventurier
-se pare d’un titre plus ancien dix fois que
-le mien, et se vautre dans l’or, quand moi, petit-fils
-du héros de Villingen, prince de l’Empire,
-je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir
-la société, et peut-être la vie, pour échapper à
-mes créanciers.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aimeriez mieux leur échapper en
-épousant Françoise de Plesguen, que vous auriez
-fait reconnaître héritière de Valcor,» dit
-douloureusement Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Certes!» affirma le prince avec une
-cruauté et un cynisme que la malheureuse venait
-de provoquer.</p>
-
-<p>Elle se tut, à bout de souffrance.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu vois bien,» reprit-il, un peu honteux,
-«que nos chemins sont trop divergents, ma
-pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre
-moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir,
-tes vœux, sont avec mes ennemis. Tu me traites
-tacitement de faussaire et de menteur, et tu sais
-que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout
-en repoussant avec horreur ce que j’affirme. Au
-fond, tu voudrais te persuader que c’est ton père,
-cet être superbe, qui passait devant toi dans une<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme
-celui-là, tu devrais mille fois le maudire. Ses
-énergies merveilleuses, qui pouvaient te mettre
-si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a
-fait servir à sa seule ambition, à sa cupidité, à
-son infernal orgueil. Ce bras si fort, où t’a-t-il
-laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue,
-dans le désespoir... sous les roues de sa voiture,
-où tu t’es précipitée pour qu’elle t’écrasât!</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!...» implora Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage
-avaient affaibli l’esprit, et qui est devenue
-folle après une apparition mystérieuse? N’a-t-elle
-pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari
-dans la lande,&mdash;ce mari qu’elle pleurait depuis
-des années, qu’on croyait mort. Il lui avait fait,
-assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il
-passé entre eux?... Elle l’avait vu, reconnu...
-Mais la scène fut si effroyable qu’elle en resta
-hébétée pour le reste de ses jours. Une hallucination,
-affirmait-on... Peu de temps après, le soi-disant
-marquis de Valcor réintégrait son manoir
-héréditaire.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!...</p>
-
-<p>&mdash;Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu
-révélé? Que ton père portait au bras gauche,
-tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin
-d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence
-d’une Indienne, jadis esclave favorite du
-soi-disant Valcor, et qui avait surpris, pendant
-qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés
-d’habitude par un brassard...»</p>
-
-<p>&mdash;«Le marquis de Valcor les a?» interrogea
-la jeune femme en haletant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé
-au bras, dans notre duel? Pour le forcer à découvrir
-cette place de son corps, que nul, sauf son
-vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera
-pas, n’avait vue depuis vingt ans peut-être.
-(Exceptons sa femme, cette Laurence, morte
-aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.)
-Sais-tu, Bertrande, ce que les médecins, ce que
-mes témoins, ont aperçu dans la chair de ce bras
-traversée par mon épée?</p>
-
-<p>&mdash;Non,» fit-elle, près de s’évanouir.</p>
-
-<p>&mdash;«Une cicatrice... Une horrible cicatrice...
-trace d’une large brûlure... Il dit, lui, qu’il appliqua
-le fer rouge sur une plaie faite par une
-flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à
-laquelle il dut la vie. Je dis, moi, que cet homme
-doué d’une volonté infernale, eut le courage de
-brûler dans sa chair les signes tatoués qui
-criaient si dangereusement et si clairement son
-imposture.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Mais il ne pensa pas à d’autres signes que
-la nature a mis là... Il ne pensa pas que jamais
-quelqu’un constaterait certains grains de beauté,&mdash;ah!...
-grains de fatalité, de justice,&mdash;et que
-quelqu’un d’autre en aurait gardé le souvenir.
-Ta grand’mère Mathurine, interrogée à l’improviste
-par Escaldas, avoua que son fils Bertrand
-portait, juste au-dessus de son tatouage, trois
-signes bruns en triangle. Ces trois signes, ils
-existent, au-dessus de l’équivoque cicatrice, sur
-le bras du marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Ma grand’mère!...» soupira Bertrande.</p>
-
-<p>L’image austère, mélancolique, de l’aïeule, se<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>
-leva en elle. Ah! pauvre vieille, si ferme en son
-orgueil familial, l’âme raidie dans l’idée du
-devoir, malgré les pires détresses, comme elle
-devait souffrir! Sa faute, à elle, Bertrande, si
-atroce pour cette fin d’existence désolée, n’en
-serait donc pas le dernier tourment?</p>
-
-<p>&mdash;«Veux-tu d’autres preuves?» poursuivait
-Gilbert. «Veux-tu que je t’apprenne ceci: que
-cet homme, au cours de la scène furieuse qu’il
-est venu me faire, et dont résulta notre duel,
-m’a offert telle dot que j’exigerais pour t’épouser.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce ne serait pas possible, qu’un marquis
-de Valcor offrît de doter une petite ouvrière
-en dentelles, issue d’une famille de marins qu’il
-protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible,
-si cet homme ne tenait pas à toi par les
-liens que tu sais, s’il n’avait pas senti se tordre
-ses entrailles devant la déchéance de sa fille.»</p>
-
-<p>Bertrande cacha son visage dans ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;«Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne
-pas demander pourquoi j’ai refusé. Si je pouvais
-faire de toi une princesse de Villingen, je n’attendrais
-pas qu’on me payât pour y consentir.»</p>
-
-<p>De nouveau, un silence tomba.</p>
-
-<p>La fumée du cigare d’Escaldas&mdash;Gilbert
-avait laissé éteindre le sien&mdash;imprégnait la
-pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr’ouvrir
-la fenêtre, donner un peu d’air. Car tous trois
-suffoquaient, et non pas seulement à cause des
-vapeurs du tabac.</p>
-
-<p>Bertrande se leva aussi. Elle rabattit sur la
-tête de l’enfant, qui dormait toujours, la capeline
-de laine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p>
-
-<p>En se tournant, elle se trouva face à face avec
-Gilbert. Leurs yeux se rencontrèrent longuement.</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai qu’à partir,» dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!... Tu as choisi?</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire?»</p>
-
-<p>Le tutoiement des heures d’amour revenait
-parfois à ses pauvres lèvres tremblantes.</p>
-
-<p>&mdash;«Je veux dire que tu es convaincue. Je
-t’ai persuadée que le marquis de Valcor est Bertrand
-Gaël, ton père. (Quel père!... Enfin!...)
-Tu prends parti pour lui, pour son effroyable
-imposture... Et alors tu sens qu’il ne peut plus
-rien y avoir de commun entre toi et moi. C’est
-un adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te dirai jamais adieu de mon plein
-gré, Gilbert. Je t’aime. Partout où je serai avec
-ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu trouveras
-deux cœurs fidèles.»</p>
-
-<p>Il lui prit la main, remué.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma pauvre petite!... Comme je t’ai fait
-du mal!...»</p>
-
-<p>Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui
-l’étouffaient. Ses yeux clairs, d’eau et de soleil,
-où palpitaient les reflets de la grève natale, s’enfonçaient
-dans les prunelles brunes de son séducteur,
-jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y
-porter cette certitude qu’elle préférait son
-amour, sa chute, sa détresse, le déchirement
-actuel de son cœur et de sa conscience, à une
-vie paisible qu’il n’aurait pas traversée.</p>
-
-<p>Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur
-tombé à l’intrigue pour une fin de lucre et
-d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
-ce but lui échappait, cuirassé de méfiance et
-d’égoïsme, il reçut pourtant le doux choc. Il
-s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande...»</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, les intonations roulantes
-d’Escaldas vibrèrent.</p>
-
-<p>&mdash;«Sapristi! On se sent vraiment de trop
-entre des amoureux. Dites donc, Gairlance,
-pourquoi diable m’avez-vous fait venir?»</p>
-
-<p>Le prince tressaillit et se retourna. C’était un
-avertissement. La présence de ce tiers devait
-empêcher les défaillances et les concessions.</p>
-
-<p>Pourtant, son intervention fut mal reçue.</p>
-
-<p>&mdash;«Libre à vous de vous en aller, mon cher.</p>
-
-<p>&mdash;Comment!» s’écria le Bolivien. «Mais
-nous avions à nous entendre... Depuis qu’ils
-m’ont relâché, nous n’avons pas pu...»</p>
-
-<p>Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à
-Bertrande:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre
-Inca.»</p>
-
-<p>Il se vengeait par des railleries de son alliance
-avec l’équivoque individu. Ce titre «d’Inca»,
-rappelant qu’une assez forte dose de sang indien
-coulait sous la peau bistrée du métis, jetait
-celui-ci hors de lui.</p>
-
-<p>Cette fois, l’injure fut pour peu de chose
-dans la fureur qui verdit la face et enténébra
-le regard d’Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«En prison!...» rugit-il. «En prison préventive,
-pour faux!... Oui, mademoiselle...» (Un
-jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses,
-fit presque reculer la jeune femme, surprise).
-«Or, savez-vous qui est l’auteur de ce<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
-faux, dont on n’a pu me convaincre? C’est celui
-qui vous touche de si près... C’est le bandit que
-vous défendez parce que vous le savez votre
-père... quand vous devriez le renier à cause de
-cela même. Il nous a joués, le misérable!... Comment?
-je l’ignore. Mais je sais une chose, c’est
-que je me vengerai de lui... C’est que je reconstruirai
-patiemment l’édifice de conviction qu’il a
-fait crouler... J’ai encore de quoi le perdre... On
-verra bien... On verra...</p>
-
-<p>&mdash;Assez, Escaldas!» cria Gilbert.</p>
-
-<p>Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et
-le fait de tenir dans ses bras cette créature charmante,
-qu’il avait doublement désirée, pour
-elle-même et pour sa ressemblance avec une
-autre, réveillait un trouble mal éteint.</p>
-
-<p>Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée,
-ne se calmait pas d’un mot.</p>
-
-<p>&mdash;«Un faux», répétait-il, «un faux! Cette
-pièce que j’ai vue il y a quatre ans, qu’on a
-cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait
-depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de
-lieues... Et qui se retrouve ici, écrite avec une
-encre presque fraîche, sur un papier dont le
-filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais
-c’est par là que je le repincerai, le démon!... Il a
-dû ravoir sa véritable lettre et y substituer
-l’autre. Un coup de génie! Mais il n’est pas tiré
-d’affaire pour ça, monsieur le marquis de Valcor.
-Je le tiens, moi!... oui, moi, Escaldas. Nous
-sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur
-de carton, matelot déserteur, assassin, voleur
-et faussaire!... Je lui intenterai un procès en
-diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il faudra<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>
-bien retrouver l’homme qui a dépouillé le
-vieux Pabro, qui l’a tué, peut-être.»</p>
-
-<p>Ce débordement de rage avait pour cause la
-peur soudaine d’une réconciliation entre Gilbert
-et Bertrande. Tant que l’amour avait été trop
-opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux
-yeux et les tendres paroles de la pauvre fille ne
-pouvaient constituer des obstacles très redoutables.
-Mais José Escaldas venait d’apprendre
-une chose dont il était à mille lieues de se douter:
-la proposition qu’avait faite au prince décavé
-le marquis de Valcor de doter la jeune fille.
-Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si
-la somme se mesurait aux exigences de Villingen
-et à la fortune immense du père supposé. Certes,
-le prince parlait de cette offre avec un magnifique
-dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence,
-puisqu’un duel s’en était suivi. Mais alors
-Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise de
-Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable
-héritier du marquisat de Valcor. Maintenant
-que ce rêve s’envolait, qui sait si l’on ne
-verrait pas venir à composition la fierté du jeune
-homme? Après tout, il l’aimait, cette délicieuse
-Bertrande. La beauté de l’enfant qu’elle lui avait
-donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper
-à la meute hurlante des créanciers...</p>
-
-<p>En une vision rapide, tandis que le prince et
-sa naïve maîtresse étreignaient leurs mains, les
-yeux dans les yeux, Escaldas aperçut le dénouement
-de l’idylle. C’était, avec le désistement de
-Marc de Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la
-véritable fin de l’Affaire Valcor. Malgré ses vantardises,
-que pouvait-il, à lui tout seul, contre le<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
-marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même,
-avec un adversaire pareil, il n’y laissait pas sa
-peau.</p>
-
-<p>Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord,
-avait terrifié Bertrande, semblait finalement
-produire un autre effet sur la jeune femme. Elle
-s’était redressée, se tournant à présent vers lui,
-toute sa personne suspendue à ces phrases, dont
-le sens lui échappait, mais dont elle saisissait
-avidement chaque mot.</p>
-
-<p>Quant à Gilbert, avec un air de résignation
-railleuse, il attendait que le Bolivien perdît le
-souffle. Lorsque cette circonstance se produisit,
-il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme
-il le faisait quelquefois par familiarité dédaigneuse:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as fini?»</p>
-
-<p>L’autre roula des yeux furieux, et haussa les
-épaules.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme,
-avec le même air de blague méprisante, «je
-trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai
-invité pour m’aider à convaincre cette enfant,
-mais non pour lui servir, au dessert, le venin
-avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs
-flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as
-pas besoin de nous attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne
-que je voulais vous soumettre?...</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons cela un autre jour. Si ton
-second plan ne vaut pas mieux que le premier,
-je te conseille de le mûrir encore un peu, mon
-vieil Inca.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="pch"><i>CŒURS ALTIERS</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dj.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc11"><span class="smcap">José</span> Escaldas sortit du restaurant. Son
-sang de «pays chaud» lui bouillait
-dans les veines. Mais la colère, chez
-lui, n’était pas aveugle. Son esprit
-astucieux dominait vite les mouvements intérieurs
-désordonnés, remettait les choses en
-place, prévoyait et réglait le parti à tirer des
-plus exaspérantes conjonctures.</p>
-
-<p>La marche le calma peu à peu.</p>
-
-<p>D’abord il allait au hasard. Puis son pas se
-ralentit, hésita, et finalement changea de direction.
-Après avoir traversé les Tuileries, il franchit
-le pont Royal, et pénétra dans la rue du
-Bac.</p>
-
-<p>De loin, comme il se préparait à tourner dans
-la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers
-l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques
-indices de l’événement du matin. Mais il ne<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-distingua même pas la grande porte, cachée
-dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps
-des communs. Les tentures funèbres avaient été
-retirées. Devant, la foule passait, indifférente.
-Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait
-la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à
-l’heure.</p>
-
-<p>Cependant une voiture, entre toutes celles
-dont le flot remontait la rue, avec des ressauts
-et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention
-d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre,
-aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée
-de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait
-remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient
-débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le
-store à demi baissé de la portière, Escaldas vit
-de longs voiles ténébreux. La tache blanche
-d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le
-geste de deux mains gantées de noir, une plus
-petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il
-devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline
-revenaient ensemble de la déchirante cérémonie,
-où l’usage avait maintenu séparées leurs
-deux douleurs.</p>
-
-<p>«Vous en verrez bien d’autres!» gronda
-férocement le Bolivien en tournant sur ses
-talons.</p>
-
-<p>Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et
-pénétra sous une porte cochère, encombrée par
-la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des
-caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres.
-D’autres caisses en formation résonnaient, dans
-la cour, sous des coups de marteau.</p>
-
-<p>Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-de façades aux jolies fenêtres Louis XIII.
-La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui
-divisé en appartements, qui ne se
-louaient pas très cher, à cause de leur distribution
-hétéroclite et du manque absolu des commodités
-modernes.</p>
-
-<p>Sans demander à la concierge si les personnes
-qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas
-gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite,
-monta deux étages, sur des marches parquetées
-et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de
-pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal.
-Il sonna à une porte, que protégeait un
-battant de drap vert.</p>
-
-<p>Une bonne vint ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»</p>
-
-<p>La femme rougit, balbutia, comme embarrassée
-par une consigne, qu’elle n’avait pas la
-présence d’esprit d’exécuter.</p>
-
-<p>&mdash;«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler
-à mademoiselle de Plesguen?»</p>
-
-<p>Il pénétra sans façon dans l’antichambre,
-ajoutant très haut:</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai des choses de la plus haute importance
-à lui dire.»</p>
-
-<p>Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra
-contre les boiseries.</p>
-
-<p>Une porte intérieure, poussée contre, seulement,
-s’écarta, laissa voir une silhouette mince,
-un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.</p>
-
-<p>&mdash;«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon
-père vous entend, il va vous défendre d’entrer.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi.<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-Vous ne savez pas de quel intérêt il
-s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.</p>
-
-<p>La jeune fille restait interdite, ne voulant pas,
-n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le
-plus fort.</p>
-
-<p>&mdash;«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant
-un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique.</p>
-
-<p>Ils suivirent un corridor obscur&mdash;court
-d’ailleurs. Puis la clarté reparut. M<sup>lle</sup> de Plesguen
-introduisit le visiteur dans une petite pièce qui
-tenait de la lingerie, de la salle d’études et du
-cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées
-au mur, en remplissaient une partie. Il y avait
-un petit bureau, où l’on avait dû récemment
-écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage
-avec une tapisserie commencée. Le bruit du
-marteau scandait la paix vieillotte et attristée de
-cette espèce de boudoir pauvre, et de cette
-demeure tout autour, calme dans une rue calme,
-avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis.</p>
-
-<p>La jeune maîtresse de céans ferma la croisée,
-ouverte malgré la saison pour faire reprendre le
-feu dans la grille d’une petite cheminée. Les
-coups de marteau résonnèrent plus sourds.</p>
-
-<p>&mdash;«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune
-fille avec une politesse froide.</p>
-
-<p>Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce
-mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait
-l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en
-avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait
-sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse,
-douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat
-durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-une beauté qui n’eût été, au mieux, que celle
-«du diable», mais qui aurait paru réelle avec
-de la fraîcheur et de la gaieté.</p>
-
-<p>Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un
-étonnement visible, sur la robe noire, sans un
-fil de lingerie blanche, qui amortissait encore
-cette physionomie éteinte.</p>
-
-<p>&mdash;«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a
-enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me
-joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua
-M<sup>lle</sup> de Plesguen, avec une amertume rancunière.</p>
-
-<p>&mdash;«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.</p>
-
-<p>&mdash;«Le marquis de Valcor est mon oncle à la
-mode de Bretagne, le cousin germain de mon
-père,» reprit-elle, les lèvres pincées.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement,
-«j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait
-des faux pour vous réintégrer, vous et votre
-père, dans une fortune et dans des droits héréditaires
-que j’aurais prétendu à tort vous avoir été
-escroqués. Pourquoi?... Pour une commission
-sans doute. A-t-il jamais été question, entre
-nous, d’une telle commission?</p>
-
-<p>&mdash;Si le fait eût été exact, naturellement,
-notre reconnaissance...»</p>
-
-<p>Escaldas ricana.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez
-entraînés dans un abîme de honte et de remords.
-Mon père en meurt. Quant à moi...»</p>
-
-<p>Un affreux tressaillement de souffrance passa
-sur cette jeune figure.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un
-accent d’une force impressionnante, «je ne puis<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span>
-vous faire des serments. Vous ne croiriez pas
-aux invocations les plus sacrées, dans la bouche
-d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de
-votre caste, sortant de prison sous une inculpation
-qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à
-laquelle vous croyez, vous; d’un homme, envers
-lequel vous n’avez maintenant que défiance et
-mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi...
-Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que
-rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis
-absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de
-Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen.
-L’homme qui porte ce titre est un imposteur.
-En apparence, et seulement en apparence,
-il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous
-avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et
-je les reconstituerai. Si ce n’est pas pour vous,
-ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»</p>
-
-<p>L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise.
-Elle regarda l’homme en silence, puis elle
-eut un geste découragé.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle.
-«Admettons que la fausse lettre n’ait pas
-été fabriquée par vous...</p>
-
-<p>&mdash;Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que
-l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance
-de non-lieu.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence.
-Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un
-qui lui a fourni des documents aussi
-équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter,
-lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se
-serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire.
-Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Raison de plus pour chercher la lumière.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne peut croire que vous la déteniez.»</p>
-
-<p>Escaldas eut un mouvement qui signifiait:
-«Nous verrons bien!» Puis, changeant de ton,
-il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je pensais me buter à cette obstination.
-Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause
-de votre intérêt.</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle cause donc?</p>
-
-<p>&mdash;Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»</p>
-
-<p>Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter
-le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la
-bouche d’un être pareil! Son cœur, son amour,
-servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous en prie, monsieur!...»</p>
-
-<p>Cependant la formule d’interdiction s’exhala
-sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme
-louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert?
-Ne vivait-il pas dans son intimité?</p>
-
-<p>&mdash;«Ne vous révoltez pas, mademoiselle
-Françoise,» reprenait-il d’une voix insidieuse,
-nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous
-pas cette soirée de fête, au château
-de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de
-voir le prince danser le cotillon avec une autre
-que vous?</p>
-
-<p>&mdash;Avec ma cousine Micheline.</p>
-
-<p>&mdash;Avec celle qui n’est pas votre cousine...
-Avec la fille de l’aventurier. Que vous ai-je dit
-alors?</p>
-
-<p>&mdash;Que vous amèneriez le prince à mes
-pieds.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;L’ai-je fait?</p>
-
-<p>&mdash;Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel
-moyen! Mais j’étais une petite folle. Vous aviez
-jadis ébloui mon enfance par des récits de pays
-lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous
-aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la
-tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai depuis
-vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois.
-Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé
-le prince à demander ma main parce que
-vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la
-véritable héritière de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il
-ne courtisait Micheline que parce que sa situation
-lui interdisait d’épouser une jeune fille
-pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et
-âme à votre cause sans amour pour vous? Avec
-la moindre préférence pour celle dont vous étiez
-jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement.
-N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire?
-Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé.»</p>
-
-<p>Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il
-pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux
-de croire? Il y manquait un élément, dont
-l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert,
-repoussé par M<sup>lle</sup> de Valcor, que jamais
-celle-ci ne consentirait à l’épouser,&mdash;conviction
-qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance.
-Françoise avait entendu, de ses propres oreilles,
-les déclarations et leur nette réplique. Mais cette
-idée que le prince était contraint à un riche mariage,
-lui semblait suffisante pour atténuer
-aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement
-auprès de Micheline.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,»
-continuait le Bolivien d’un accent moelleux,
-«que Villingen a risqué dans la partie dont vous
-étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage
-même. Il s’est couvert de dettes. Ce n’est pas
-monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions
-faire certaines dépenses: honoraires des
-gens de loi, recherches exécutées en Amérique,
-déplacements de témoins, tels que ce Pabro,
-qu’on a si étrangement supprimé en route.</p>
-
-<p>&mdash;Supprimé?...</p>
-
-<p>&mdash;Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis
-de nouveaux indices, de nouvelles preuves?
-Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de
-l’affaire.»</p>
-
-<p>La pauvre amoureuse ne fit même pas attention
-à cette dernière phrase. Tout entière aux
-préoccupations que l’adroit métis avait suscitées
-en elle, Françoise murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Si le prince de Villingen poursuivait
-autre chose que la chimérique fortune dont il
-me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de
-nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis
-la validation par la Chambre de l’élection de
-Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas
-mis les pieds chez nous.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Que lui importe, si ses sentiments sont
-désintéressés?</p>
-
-<p>&mdash;Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,»
-s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec
-une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en
-un moment pareil, ne s’en formalisait pas.<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span>
-«Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de
-vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte sans
-irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce
-qui est absolument désintéressé en ce monde?
-Vous exigez l’impossible. Même désintéressé
-d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait.
-Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans
-l’assurance de notre commune réussite&mdash;follement.
-Le crédit s’offrait de lui-même quand on
-le considérait comme le champion autorisé des
-véritables ayants droit au marquisat de Valcor.
-Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant
-sa situation est inextricable.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen, dont, malgré son assurance
-de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup
-de la vie et des hommes, ne se douta pas
-que le beau Gilbert s’était moins servi de ce
-crédit pour les dépenses du procès que pour ses
-plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait
-fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de
-ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait
-autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je?
-Le prince de Villingen ne peut attendre que
-nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à
-cette navrante aventure, nous avons perdu le
-peu que nous possédions.</p>
-
-<p>&mdash;Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise.
-Le prince ne connaît rien de ma démarche
-auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il
-y a un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de
-loi.» J’ajouterai: «pas même celles de la chevalerie.»
-Vous allez perdre celui que vous aimez
-et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span>
-et de persévérance. Vous allez jeter votre
-Gilbert dans les bras d’une rivale.</p>
-
-<p>&mdash;D’une rivale!...»</p>
-
-<p>La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise.
-Le calme voulu de sa physionomie disparut
-dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion
-des lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya
-le Bolivien, satisfait de l’impression produite.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria
-Françoise.</p>
-
-<p>Même dans sa haineuse jalousie contre cette
-compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté
-sur elle, comment ne pas attester la rare
-valeur de cette créature d’exception?</p>
-
-<p>Escaldas eut un rire bref.</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant
-Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui
-dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un
-si sensible coup d’épée dans sa personnalité
-physique. Sa fille?... J’entends celle qui consacre
-si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle
-son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis.
-Pour ce qui est de l’autre...</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise,
-une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui
-a certainement rôdé autour de vous dans le parc
-de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre
-pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties
-la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bertrande?» répéta M<sup>lle</sup> de Plesguen en
-interrogeant ses souvenirs. «Bertrande?... Attendez
-donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande
-Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Si, précisément.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce
-que vous appelez «la marmaille du pays». Elle
-appartenait à une famille très protégée du château.
-Seulement mon oncle...&mdash;je veux dire
-monsieur de Valcor&mdash;la tint de plus en plus à
-distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite
-ressemblait à Micheline d’une façon que les parents
-de celle-ci trouvaient gênante.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas
-appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la
-Chambre, et de son absurde désistement, nous
-tenions une piste, nous établissions que le soi-disant
-marquis n’était autre que le marin Bertrand
-Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de
-cette petite fille?...</p>
-
-<p>&mdash;Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse
-route. Chercher qui est cet homme, c’est se
-créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus
-depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver
-ce qu’il n’est pas.» Et comme je lui demandais:
-«Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»</p>
-
-<p>&mdash;«Je me garderai de le prononcer. C’est trop
-redoutablement grave,» répliqua-t-il. Ensuite
-je n’eus plus l’occasion de le demander, car la
-catastrophe arriva.</p>
-
-<p>&mdash;Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous osez appeler sa fille, cette fille de
-rien, «ma rivale»? prononça hautainement<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
-Françoise qui, dans le drame où se jouait leur
-destinée, ne voyait que son amour.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande pardon de ce que je vais
-vous apprendre, mademoiselle. Le prince de
-Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a
-suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»</p>
-
-<p>Le pâle visage de M<sup>lle</sup> de Plesguen s’incendia.
-Elle demeura une minute interdite. Puis elle dit,
-d’un ton méprisant:</p>
-
-<p>&mdash;«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables
-de ce genre? Qu’il ait répondu à ses
-effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir.
-Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée.
-Je vous trouve osé de m’en entretenir. Cela
-me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est
-assez, n’est-ce pas, monsieur.»</p>
-
-<p>Elle se leva, presque belle à cet instant, par la
-virginale fierté, la dignité de race, la vibrante
-révolte de sa fine personne, à l’élégant maintien
-héréditaire.</p>
-
-<p>Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister,
-très humble.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle, croyez bien que je ne
-vous manquerais pas de respect jusqu’à vous
-apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a
-une vérité que vous devez connaître. Le moment
-est sérieux. Ce n’est pas seulement votre fortune,
-c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une
-prompte résolution de vous sauverait sans doute
-aujourd’hui.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, monsieur, mêlez-vous le mot
-d’amour à la basse aventure que vous me révélez?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si l’aventure est basse, elle peut mener à
-un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor
-offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci
-voudra&mdash;vous entendez, qu’il voudra&mdash;pour
-faire de Bertrande une princesse de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;Il l’épouserait!» cria Françoise.</p>
-
-<p>Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent,
-transfigurés d’effroi, d’indignation.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce ne serait pas le vil marché, impossible
-à conclure pour un homme qui n’a pas
-abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune
-fille est belle, irréprochable&mdash;du moins pour
-lui&mdash;et, de plus, il y a un enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Un enfant!» murmura M<sup>lle</sup> de Plesguen.</p>
-
-<p>Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la
-soutenaient plus. Un égarement douloureux
-changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat
-passager s’effaçait comme sous la tombée d’un
-linceul.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne vous désolez pas, que diable!» dit
-un peu brutalement Escaldas, que le remords et
-la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière
-nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en
-appréciant comme une escapade sans conséquence
-cet épisode presque inévitable d’une vie
-de garçon. Les conséquences... c’est à vous
-d’empêcher qu’il ne s’en suive. Mais, dame,
-quand un intérêt d’argent aussi immédiat s’accorde
-avec ce que certaines consciences peuvent
-considérer comme un devoir et certains cœurs
-tendres comme une... hé! hé!... comme une sollicitation...
-très douce... peut-on savoir ce qui se
-passera dans l’esprit d’un être charmant, mais<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>
-un peu léger, très friand de joies positives, tel
-que notre aimable prince?»</p>
-
-<p>Le métis parlait d’abondance, encouragé par
-la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui
-semblaient, chez Françoise, les signes d’une
-attention intense.</p>
-
-<p>C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse
-voulait tout savoir. Mais c’était encore
-autre chose. C’était la montée étourdissante des
-sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés
-tout à coup dans le fond de son être, comme
-par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante
-irruption de la vie à travers son rêve
-ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements
-de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée,
-sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme
-ou de lâcheté, de désespoir ou de force
-vengeresse, parmi la poussière des décombres.</p>
-
-<p>Toutefois, comme Escaldas lui répétait que
-toutes les péripéties du lendemain dépendaient
-d’elle seule, M<sup>lle</sup> de Plesguen demanda,
-d’une voix aussi brisée que toute sa personne:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez
-qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites
-contre le gredin qui vous a dépouillés.
-Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore
-douté une minute de votre bon droit, ni de
-l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise.
-Pour lui, c’est un brigand déguisé en
-marquis. Supposez que cette conviction s’émousse.
-Pourquoi alors ne pas accepter d’un
-gentilhomme la main d’une jeune femme que<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
-ce gentilhomme saurait rendre acceptable,
-même socialement, et la dot? Quel serait son
-tort envers vous? N’est-ce pas vous-même qui
-le repousseriez, en renonçant à cet héritage que
-vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre
-abdication, votre froideur, le découragent. Tandis
-que d’autre part...</p>
-
-<p>&mdash;D’autre part?» répéta Françoise haletante.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens
-bien attrayants qui risquent de retenir un homme
-pour toujours. La femme est belle et passionnée.
-L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher
-sur ce petit avec des airs vraiment paternels.</p>
-
-<p>&mdash;Assez!... assez!...» ordonna Françoise.</p>
-
-<p>De nouveau elle se redressait, se soulevait de
-son siège, s’érigeait avec des raideurs et des
-frissons de martyre, mais dans un effort de volonté
-souveraine.</p>
-
-<p>Le Bolivien regardait cette frêle figure avec
-étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses
-lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n’était
-pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues
-et coquettes, mais cachant sous ces légers
-dehors une vanité malade et une féroce jalousie,
-qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec
-Micheline, et darder de poignardants regards
-dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce
-n’était pas la Françoise agressive du procès de
-Valcor, traînant son père dans les cabinets
-d’hommes de loi, les dents serrées, les traits
-tirés par l’effort constant de la lutte, marchant
-vers le but avec la vaillance tenace d’une<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
-femme qui vise une triple conquête: revanche,
-fortune et amour. Ce n’était même plus la
-Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom
-de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa
-pâleur, et n’écoutant même pas les plans de
-combat soi-disant infaillibles de leur ancien
-allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que
-devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant,
-ce qu’il était devenu. Une personnalité
-nouvelle surgissait dans son âme sous le choc
-de la destinée,&mdash;ou plutôt non, la personnalité
-plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse,
-une conscience lentement préparée au
-cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de
-toute sa race, se dégageait en elle d’un seul
-bond.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque
-vous voyez souvent le prince de Villingen,
-voulez-vous accepter une commission pour lui?</p>
-
-<p>&mdash;Comment? bien volontiers...» balbutia
-l’autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu’à
-l’accent et à l’air de cette mince figure figée
-dans l’inaccessible.</p>
-
-<p>Tous deux, de nouveau, se tenaient debout.
-La petite chambre, d’une intimité mesquine, où
-le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains
-travaux des heures vides, difficiles à remplir
-parce que l’espérance ne les enchante pas, commençait
-à s’assombrir par la tombée du crépuscule
-d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups
-de marteau montaient d’en bas avec des rythmes
-obstinés, des résonances méchantes comme
-des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une
-caisse?... Un cœur?... Un cercueil?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement
-Françoise, «qu’il doit épouser la mère de
-son enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’y pensez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de
-Plesguen, je le lui conseille.»</p>
-
-<p>Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur
-d’un homme qui aurait mis une allumette enflammée
-sur de l’amadou et qui en verrait surgir
-une fleur humide de rosée.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle, songez à ce que vous
-décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous
-perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un
-criminel monstrueux. C’est au marquis de Valcor,
-ou, du moins, c’est au bandit qui se prétend
-tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur,
-votre amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.</p>
-
-<p>&mdash;L’honneur de mon père est intact.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que non. Vous savez bien
-ce qui reste, dans l’opinion, après cette histoire
-de faux, si infernalement machinée par votre
-spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir.
-Vous me l’avez dit vous-même.»</p>
-
-<p>Elle se tut. Le Bolivien reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire
-rivale, si vous dénouez l’engagement qui le
-lie à vous, au moment même où votre père renonce
-à revendiquer votre patrimoine, le prince
-perdra d’un seul coup sa foi dans vos sentiments
-pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant
-aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors
-qu’il hésite à se rapprocher du marquis et à
-épouser Bertrande. Leur alliance et votre désistement
-après la validation sensationnelle que vous<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span>
-savez, consacreront le triomphe définitif du plus
-audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice
-humaine et la justice divine. Vous et votre père,
-vous roulerez dans la boue. Chacun verra en
-vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par
-les plus répugnants moyens, d’escroquer un titre
-et une fortune.»</p>
-
-<p>Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit
-de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se
-tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?</p>
-
-<p>Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait
-la rétractation de l’ordre qu’elle lui donnait tout
-à l’heure. Il ne pouvait se persuader qu’elle l’avait
-dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données
-psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure.
-Il tenait compte de ce qu’il devinait et
-comprenait dans cette fille de race: la jalousie,
-l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait
-avec toutes ses sœurs du même sexe, et
-ce qu’elle détenait à un plus haut degré qu’aucune
-d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant
-ressort de fierté que l’impulsion de l’antique
-droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables
-pour le métis.</p>
-
-<p>Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement
-soulevait cette âme bouleversée. M<sup>lle</sup> de Plesguen
-n’eut pas le loisir de lui répondre. Une porte
-venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle
-apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix
-du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé
-le ton.</p>
-
-<p>Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention
-préventive avait duré six semaines ou six ans,
-tant son ancien allié lui parut changé moralement<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
-et physiquement. M. de Plesguen avait
-vieilli. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd’hui
-presque tout à fait blancs. Son long
-visage maigre semblait s’être vidé du peu de
-chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s’emplissaient
-d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit
-presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante
-que prit cette physionomie spectrale,
-quand la conscience de sa présence, à lui-même,
-y apparut.</p>
-
-<p>&mdash;«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme,
-qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en
-prononcer un autre.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant
-la main, «c’est moi qui ai fait entrer monsieur
-Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;Toi!»</p>
-
-<p>Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour
-la révolte devant une intrusion grossière.</p>
-
-<p>&mdash;«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui
-convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le
-Bolivien de son plein gré le calma quelque peu.
-D’un accent plus mesuré, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est la dernière fois que vous mettez
-les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen
-ne m’infligera plus la mortification de vous
-accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans
-notre existence paisible et digne, comme un reptile
-venimeux. Vous l’avez à jamais troublée,
-souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable,
-c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête
-de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages.<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span>
-Moi, je les avais repoussés avec dégoût.
-Rappelez-vous notre conversation dans le parc
-de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement
-égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous
-essayez encore la même tactique. Prenez garde!
-Si je vous retrouve jamais en train de causer avec
-mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs,
-de son consentement ou par surprise, je vous tuerai
-ainsi qu’une vermine malfaisante. On me
-condamnera comme meurtrier, soit, mais non
-pas comme faussaire et comme votre complice.»</p>
-
-<p>José Escaldas manquait de bravoure physique.
-La seule menace de la mort lui donnait la
-chair de poule, et il ne douta pas un instant que
-celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup
-de cérémonie pour sortir, et abrégea les
-politesses qui ne lui furent pas rendues.</p>
-
-<p>Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau
-de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où
-tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements,
-de blessures. Il ne se rasséréna que dans
-la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était
-dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour
-s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces
-gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture
-vraiment intolérable.</p>
-
-<p>«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai
-peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre!
-Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin
-il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne
-sinécure au château de Valcor, je me démène
-depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré,
-tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il
-s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pas<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>
-le cœur, j’espère, de me laisser crever de faim.
-Mais crever pour crever, il y a une satisfaction
-que je me donnerai avant de passer dans l’autre
-monde, c’est de démasquer ce marquis du diable.
-Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million
-que je cracherais dessus. Je veux voir cet
-homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="pch"><i>LES DEUX COUSINES</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Devant</span> le portail du Père-Lachaise, un
-coupé de maître,&mdash;superbe attelage
-à deux, grande livrée de deuil,&mdash;s’arrêta.
-Le valet de pied sauta du siège,
-ouvrit la portière. Une jeune femme descendit,
-haute et souple, de lignes un peu incertaines
-sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé
-de fourrure, mais dont la grâce, la distinction,
-s’affirmaient au moindre mouvement. Elle
-se tourna vers l’intérieur.</p>
-
-<p>&mdash;«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle
-à une femme de chambre vêtue de noir, et
-d’une correction qui lui donnait presque l’air
-d’une gouvernante.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit
-à porter cela.»</p>
-
-<p>Le domestique avait les bras encombrés par
-d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait
-dans ses mains des bouquets de violettes,&mdash;pâles<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
-violettes de Parme, aplaties et tassées en un
-disque odorant, somptueuses violettes russes, en
-touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il
-suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect
-qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était
-pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite,
-des gens de service.</p>
-
-<p>Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait
-sur le fin gravier un peu de neige sèche. L’après-midi
-était froid et splendide. Les tombes les plus
-neuves paraissaient jaunes dans la sertissure
-immaculée qui les entourait. Celles de bronze
-ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif
-et dur. Partout, dans les jardinières et dans les
-vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles.
-Ce n’étaient que corolles brunies et comme
-brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des
-petites chapelles, à travers les portes ajourées,
-on apercevait toutefois des palmes et des feuillages
-d’un vert intact. La plupart étaient de ces
-plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles,
-mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales,
-mettant un peu de durée sur les corps fragiles,
-que l’humanité ne se soucie plus de momifier
-comme leurs rameaux.</p>
-
-<p>Après avoir quitté l’avenue principale pour
-prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait
-s’engager dans un couloir entre deux rangs de
-tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.</p>
-
-<p>A quelques mètres d’elle se dressait un édifice
-sépulcral qui devait être celui d’une riche famille,
-à en juger par son importance et par le
-style de son architecture. C’était un monument
-pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et à<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
-fenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des
-reflets de vitraux. Un jardinet relativement
-large, entouré d’une grille basse en fer forgé
-d’un beau travail, lui assurait un aristocratique
-isolement.</p>
-
-<p>Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était
-d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on
-distinguait les armes des Servon-Tanis, et où
-maintenant reposait sa mère, une personne en
-deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente
-de cette personne indiquait une émotion
-profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré.
-Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce
-cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants,
-et sur cette Laurence de Valcor que sa
-fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer
-d’un pareil hommage? Déjà s’alarmait la
-tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut
-bien pis quand elle crut reconnaître celle qui
-priait, le front contre la grille glacée.</p>
-
-<p>&mdash;«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai
-moi-même jusqu’à la tombe,» dit-elle au
-domestique, d’une voix trop basse pour troubler,
-à cette distance, le recueillement de l’étrangère.</p>
-
-<p>La grande silhouette noire du valet s’inclina
-sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets
-sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle
-n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis,
-mettant la main à son chapeau à cocarde de
-crêpe:</p>
-
-<p>&mdash;«Dois-je attendre au coin de l’allée,
-comme d’habitude?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à
-Prosper qu’il peut promener les chevaux pendant<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-un bon moment. Vous... attendez-moi à la
-grille.»</p>
-
-<p>Il s’éloignait. Elle le rappela:</p>
-
-<p>&mdash;«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il
-suffit que je puisse vous apercevoir en sortant.»</p>
-
-<p>Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec
-cette pensée, qui venait à tous à chaque marque
-de cette habituelle sollicitude:</p>
-
-<p>«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»</p>
-
-<p>La jeune fille ne songea même pas à se munir
-des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne
-de la chapelle funèbre. Elle se dirigea
-vers la personne agenouillée, qui, le front contre
-ses mains crispées à la clôture de la tombe,
-demeurait plongée dans un recueillement impossible
-à distraire.</p>
-
-<p>La nouvelle venue, en s’approchant, vit que
-la toilette noire, d’une élégance simple, n’était
-pas à proprement parler une toilette de deuil.
-Elle distingua une taille presque invraisemblablement
-mince prise dans une jaquette d’astrakan,
-et des cheveux d’un blond délicat, pâle
-comme l’avoine mûre, sous un toquet de velours.</p>
-
-<p>&mdash;«Françoise!» dit-elle.</p>
-
-<p>Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un
-visage effaré se tourna,&mdash;non sans charme,
-mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui
-ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et
-deux yeux clairs, aux paupières rougies de
-larmes, s’élargirent presque avec effroi.</p>
-
-<p>L’autre jeune fille avait écarté son grand voile
-de crêpe. Elle montrait une figure admirable,
-aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormale<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
-peut-être, mais qui, sans doute, venait de
-se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres,
-noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de
-splendeur et de mystère ses traits charmants.</p>
-
-<p>&mdash;«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?...
-Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as
-tuée!...»</p>
-
-<p>Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté
-agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce
-terrible reproche. La prostration désespérée de
-la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation.
-Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:</p>
-
-<p>&mdash;«Si je t’avais trouvée devant cette tombe
-dans une autre posture qu’à genoux et en larmes,
-je t’eusse chassée!</p>
-
-<p>&mdash;Un cimetière est à tout le monde,» dit
-M<sup>lle</sup> de Plesguen en se relevant. Et elle ajouta:
-«Je veux bien m’agenouiller devant <i>elle</i>, qui fut
-si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant
-de mal sans le vouloir... Mais non devant toi,
-Micheline.»</p>
-
-<p>Elles se tenaient face à face, dans le silence
-blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant
-silencieuses elles-mêmes, ayant trop de
-choses au fond du cœur pour essayer de les dire,
-et des secrets plus sinistres en leur jeune chair
-vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.</p>
-
-<p>Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient
-dansé le menuet dans une salle illuminée du
-château de Valcor, toutes deux éblouissantes de
-grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve
-d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse,
-l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen!
-Elles s’imaginaient être amies, alors, les<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
-deux cousines, grandies côte à côte. Même celle
-qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche
-de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle
-avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient
-les complicités du destin.</p>
-
-<p>&mdash;«Il serait inutile, en effet,» prononça
-Micheline, «de t’humilier jusqu’à me demander
-pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi
-maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»</p>
-
-<p>Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,&mdash;sans
-doute si coûteuses pour la saison,&mdash;qu’elle
-venait de remarquer, déposées à quelques
-pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet
-de roses du Midi, celles qu’on appelle en
-Provence du <i>safrano</i>, que Micheline vit alors, elle
-aussi, jonchant les marches devant le caveau.</p>
-
-<p>&mdash;«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne
-pouvant entrer,» dit Françoise, «pour qu’elles
-soient aussi près que possible de ma pauvre
-tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer
-dans la chapelle?</p>
-
-<p>&mdash;Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais
-ce lieu sacré, en y pénétrant.»</p>
-
-<p>Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. M<sup>lle</sup> de
-Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la
-tombe de sa mère tant que celle qu’elle accusait
-d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait
-si proche. Elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Puisque tu appelles «ta tante» la victime
-qui repose ici, c’est donc que tu reconnais
-l’abomination des calomnies qui devaient ruiner,
-déshonorer mon père, et dont le scandale n’est
-pas près de s’éteindre. Quels ne doivent pas être
-tes remords, en effet!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span></p>
-
-<p>Françoise de Plesguen répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai
-voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas
-si je me repens. J’ignore même si j’ai à me repentir.
-Mais je souffre au delà de mes forces.
-C’est la douleur qui m’a amenée devant cette
-tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d’y
-descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui
-ai dû les joies enfantines qui compteront comme
-ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu
-quand elle m’invitait, en été, à Valcor?...
-Quelle fête!... Mon enfance était si triste
-auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans
-la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as pourtant oublié cela quand tu nous
-as déclaré la guerre.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre
-d’espérances plus fortes que ces pâles souvenirs.
-Mes espérances ne sont plus. Alors je me souviens.»</p>
-
-<p>Micheline eut un sourire amer.</p>
-
-<p>&mdash;«Te moques-tu de moi avec une pareille
-théorie?... Ce serait facile de se disculper, à ce
-compte-là.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque
-pas. Je ne me défends pas. Je dis la vérité.</p>
-
-<p>&mdash;C’est assez. Va-t’en.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! Adieu, Micheline.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu.»</p>
-
-<p>Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les
-pires conflits, de telles natures se gardent une
-sorte d’estime réciproque qui peut s’accorder
-même avec la haine. Micheline crut voir flotter
-autour de la frêle silhouette, qui se détournait<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>
-maintenant, une telle ombre de détresse, que,
-malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque
-doucement:</p>
-
-<p>&mdash;«Françoise!»</p>
-
-<p>La tête blonde regarda en arrière, montrant
-de nouveau, sous le velours noir de la toque, un
-mince visage pâle et comme pétri de chagrin.</p>
-
-<p>&mdash;«Que veux-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi disais-tu que la vie a été plus
-cruelle envers toi que tu n’essayais de l’être
-envers nous?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache
-seulement que ton splendide domaine de Valcor,
-sur lequel je me croyais des droits, et que ton
-nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir
-aujourd’hui sans rien changer à mon sort.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que ce patrimoine magnifique ne
-m’empêcherait pas de me faire religieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, religieuse!...</p>
-
-<p>&mdash;Cela t’étonne.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y
-renoncer, à vingt ans!</p>
-
-<p>&mdash;Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal
-qu’elle m’a fait? Je la hais maintenant, la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi
-des suggestions criminelles?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!...» murmura M<sup>lle</sup> de Plesguen avec une
-expression étrange.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu crois peut-être encore à ton bon
-droit?</p>
-
-<p>&mdash;Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi
-ce que je t’ai déclaré: je n’ai pas de remords.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span></p>
-
-<p>Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent.
-Françoise eut un petit rire, un de ces
-rires qui font mal.</p>
-
-<p>&mdash;«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute...
-Si j’ai souhaité d’être une héritière comme toi,
-c’était pour contenter l’ambition de celui que
-j’aimais.</p>
-
-<p>&mdash;Je savais bien qu’on t’armait contre nous,
-qu’on te poussait à agir. Malheureuse!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline
-pas les responsabilités. J’aimais. J’ai combattu
-pour mon amour. Peut-être ai-je commis
-de mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois,
-je suis franche...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces
-choses hasardeuses, pour qui j’entraînais mon
-père à une lutte dont il avait horreur,&mdash;mon
-pauvre père, qui en mourra sans doute, comme
-ta mère en est morte,&mdash;pendant ce temps,
-celui qui était mon but, ma conscience, mon
-tout, celui qui m’avait donné sa foi, mon fiancé...
-me trompait, me mentait... Il commettait la pire
-vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait
-une jeune fille... Une jeune fille qu’il a
-rendue mère...»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt,
-reprit avec son même rire de tout à l’heure,
-ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette
-fois:</p>
-
-<p>&mdash;«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera,
-cette fille... si, à son tour, elle ramasse dans la
-boue assez d’argent pour payer une couronne de
-princesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince
-de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même,» fit ironiquement Françoise.</p>
-
-<p>Des images d’autrefois surgirent en M<sup>lle</sup> de
-Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement
-de leurs malheurs à tous,&mdash;ce bal où, sans
-deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa
-cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert.
-Puis, peu après, la partie de tennis, et l’apparition,
-au détour d’une charmille, de cette pâle
-petite figure, contractée d’angoisse, de haine.
-Là, elle avait compris.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je
-te plains de toute mon âme.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me plains?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien
-vengée?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m’interdisais d’approcher de la tombe
-de ta mère.»</p>
-
-<p>Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une
-châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture,
-sous son mantelet de crêpe doublé de loutre,
-elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord
-la grille du monument, se baissa, ramassa sur le
-seuil les roses de Françoise et les lui rendit.</p>
-
-<p>&mdash;«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle
-en ouvrant la porte de la petite chapelle.</p>
-
-<p>C’était une véritable niche de verdure et de
-fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre
-des grappes d’orchidées artificielles, d’une imitation
-merveilleuse. Parure d’hiver, en attendant<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
-que le printemps permît à un jardinier d’entretenir
-là des plantes vives. Dans les vases, les
-bouquets de la veille étaient flétris par le froid.
-Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa
-cousine un cornet en verre de Venise irisé d’or:</p>
-
-<p>&mdash;«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.</p>
-
-<p>Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix.
-Ses larmes jaillirent. Alors elle alla s’agenouiller
-au dehors, à l’angle des marches, et s’abîma dans
-une prière.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des
-autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes
-et les violettes, que son valet de pied
-avait déposés à quelques pas de là. Elle les
-arrangea avec autant de soin pour sa mère morte
-qu’elle le faisait jadis dans le boudoir de cette
-mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie,
-contemplant les corolles frileuses qui
-allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la
-nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse
-filiale s’exhalât, à travers l’insondable inconnu,
-vers l’âme enfuie. Elle murmura: «Maman!...»
-Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, mais
-dans l’intérieur de la chapelle.</p>
-
-<p>Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes
-filles se retrouvaient dans l’allée, tandis que Micheline
-refermait la grille, Françoise lui dit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;«Merci.</p>
-
-<p>&mdash;Nos deux chemins ne se croiseront peut-être
-plus,» dit gravement M<sup>lle</sup> de Valcor.
-«Veux-tu accepter de moi un conseil?</p>
-
-<p>&mdash;Parle.</p>
-
-<p>&mdash;N’entre pas au couvent par désespoir,<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span>
-Françoise. Tu n’as pas la vocation. C’est un coup
-de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu n’as
-que vingt ans.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen hocha la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Essaie de guérir.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Par l’oubli.</p>
-
-<p>&mdash;Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»</p>
-
-<p>Le beau visage se couvrit de rougeur.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,»
-dit hautainement M<sup>lle</sup> de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au
-loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays?
-S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi,
-les Valcor...</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline.
-«Est-ce pour cela que je t’aurai admise à prier
-avec moi sur la tombe de ma mère?...»</p>
-
-<p>Une émotion moins âpre détendit un peu
-l’âme en révolte de Françoise.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce
-que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline,
-ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»</p>
-
-<p>Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant
-une main vers le caveau:</p>
-
-<p>&mdash;«En son nom, à <i>elle</i>, je te le jure.»</p>
-
-<p>Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse,
-M<sup>lle</sup> de Valcor s’éloignait. Françoise la rappela.</p>
-
-<p>&mdash;«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu
-me dire où demeure une ouvrière à qui ta
-famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas
-perdue de vue.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bertrande Gaël.»</p>
-
-<p>Micheline répéta ce nom avec étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais...
-en Bretagne, chez sa grand’mère, au Conquet.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me réponds cela de bonne foi?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi veux-tu?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en
-sait plus long que toi, lui qui l’a recueillie et
-soignée quand elle s’est jetée sous les roues de
-son automobile.</p>
-
-<p>&mdash;Sous les roues!... Quand cela?... Où
-donc?...</p>
-
-<p>&mdash;L’année dernière. Aux Champs-Élysées.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?... Bertrande a donc été à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Elle y est toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Qui l’y a fait venir?</p>
-
-<p>&mdash;Le prince de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!...»</p>
-
-<p>Un silence. Les yeux chauds et sombres de
-Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise,
-se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne
-prononçaient pas. La première demanda enfin:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est elle?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui.»</p>
-
-<p>Une pause haletante. Puis Micheline:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, en ce cas, comment mon père
-protège-t-il encore cette misérable?...</p>
-
-<p>&mdash;Ne me demande pas,» dit Françoise,
-«quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de
-Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert
-de Villingen, son amant.»</p>
-
-<p>Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement
-le mot qui leur était si terrible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«D’ailleurs,» ajouta M<sup>lle</sup> de Plesguen,
-«je ne le vois pas moi-même clairement, ce
-rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou
-d’ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera
-peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le
-répète, ce ne sera plus par ma faute.»</p>
-
-<p>Si ferme et si fière que fût M<sup>lle</sup> de Valcor, elle
-frissonna. Mais aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse
-d’une pareille créature? T’abaisserais-tu à entrer
-en lutte avec elle?</p>
-
-<p>&mdash;Peux-tu le croire?</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux donc lui arracher des secrets qui
-pourraient encore te servir contre nous?</p>
-
-<p>&mdash;Micheline, je n’ai plus d’ambition, de
-projets, ni de haine. J’ai désarmé. N’en ai-je pas
-fait le serment sur la tombe de ta mère?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors?...</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie,
-les yeux fixes, «je voudrais voir l’enfant...
-Son enfant, à lui... comprends-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Non...» fit rêveusement Micheline. «Je
-ne comprends pas. Cependant,» ajouta-t-elle,
-«si je découvre le renseignement que tu me
-demandes, je te le ferai parvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor n’eut même pas le temps de
-répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine.
-Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter
-l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion
-d’un baiser impossible, ou la gêne de se
-garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un
-retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand,
-fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux
-de plein air, la grave indolence de Micheline.<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile
-et noire silhouette, plus noire de toute cette
-blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor revint lentement vers l’entrée
-principale du cimetière. Un poids affreux lui
-écrasait le cœur, comme si tous ces marbres,
-toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y
-fussent appesantis. Elle était venue ici avec la
-seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence,
-dont elle voyait sans cesse les grands yeux
-noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur
-profonde, certes, pour sa fille, après une séparation
-si récente, et quand aucune des fibres saignantes
-n’était encore cicatrisée dans la fraîche
-blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre,
-Micheline la regrettait presque dans le trouble
-plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise.
-Dieu! quel nuage plein de foudre pesait
-encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences
-de son infortunée cousine?&mdash;réticences
-d’autant plus impressionnantes que les velléités
-pacificatrices de M<sup>lle</sup> de Plesguen ne pouvaient
-être mises en doute.</p>
-
-<p>«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.</p>
-
-<p>Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après
-la lumineuse apothéose, entrevoir encore un
-coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis
-de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y
-avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu’à la fin,
-en elle-même, un doute se glissât, quelque chose
-d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non,
-pas cela!... Toute son âme s’insurgeait contre<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-un tel supplice!... N’était-ce pas celui dont sa
-mère était morte?...</p>
-
-<p>Pour n’en pas même admettre la crainte, elle
-s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour
-dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur.
-Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps?
-Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d’accepter
-comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle
-qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni
-l’espoir ni la foi.</p>
-
-<p>Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient
-des souffles méchants.</p>
-
-<p>Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa
-mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise,
-dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience,
-avaient empoisonné le cœur, et qui ne
-pouvait prononcer que des paroles corrodées
-d’amertume.</p>
-
-<p>Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le
-coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et
-fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée
-sous son crêpe, à côté de la muette femme de
-chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les
-cônes blancs des réverbères à incandescence.
-L’électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement
-humain couvrait les trottoirs. Par la
-vitre à demi ouverte de la portière entrait un air
-aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse.
-Puis ce fut la blafarde trouée de la
-Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté
-d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses,
-comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords,
-des palais, des flèches, des tours.</p>
-
-<p>La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
-cocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit.
-Le gravier cria dans la cour. On s’arrêtait
-devant le perron.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline
-au laquais d’antichambre.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis
-n’est pas encore rentré du Palais Bourbon.»</p>
-
-<p>«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa
-la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde
-femme de chambre, qui la débarrassa du
-pesant voile de crêpe et de ses vêtements de
-ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement
-blanche, et ne put s’empêcher de murmurer:</p>
-
-<p>&mdash;«Si ce n’était pour mon père, comme
-je préférerais rester en noir, même à la maison!</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle m’excusera, mais je suis
-tout à fait dans les idées de monsieur le marquis,»
-dit la camériste. «Ce n’est pas le costume
-qui fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs,
-le blanc, c’est deuil.»</p>
-
-<p>Micheline ne répondit pas. Elle savait bien
-que si sa mère eût laissé dans un autre cœur
-des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud
-de Valcor ne se fût point préoccupé des
-effets d’une étoffe pour la beauté de sa fille ou
-l’agrément de ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps
-près de moi,» lui avait-il dit. «Tu te
-marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter
-mon bonheur de te voir, en t’assombrissant
-de ces chiffons affreux. Quel gré t’en saurait
-notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc,<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>
-quand nous sommes tous deux seuls chez nous.»</p>
-
-<p>Sa toilette achevée, Micheline passa dans son
-petit salon.</p>
-
-<p>Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre,
-resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait
-des journaux illustrés, des réclames de couturiers
-et de modistes, des lettres. La plupart contenaient
-encore des condoléances. La grande
-écriture tremblée d’une enveloppe, timbrée du
-Conquet, attira son attention.</p>
-
-<p>Elle ouvrit le papier commun, vit quelques
-lignes tracées d’une main peu habituée à tenir la
-plume, et tressaillit en lisant la signature:
-«<i>Mathurine Gaël</i>.»</p>
-
-<p>C’était la grand’mère de Bertrande, cette
-vieille, à la curieuse figure d’austérité, d’orgueil,
-taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste
-comme toute fille, femme et mère de marins,
-pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir
-ceux qu’elle attendait.</p>
-
-<p>Micheline se la rappelait bien. Toute fillette,
-quand elle rencontrait cette femme, dans le parc,
-sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu
-peur de ses terribles yeux clairs dans son visage
-bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors
-jouait avec elle, lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement,
-elle a eu trop de misères dans la vie,
-n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu,
-là-bas, sur l’eau, et que maman n’a plus sa
-tête.»</p>
-
-<p>«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa
-Micheline.</p>
-
-<p>Voici quelle était l’épître:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span></p>
-
-<p class="pi4 p1">«<i>Mademoiselle</i>,</p>
-
-<p>«<i>Vous avez perdu votre mère. Rien au monde
-ne la remplacera pour vous. Votre cœur est bon.
-Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit
-vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi
-qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous
-supplie de ne pas repousser les miennes.</i></p>
-
-<p>«<i>Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que
-je sache rien d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle
-doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle
-n’a jamais connu son père. Sa mère,&mdash;vous vous en
-souvenez peut-être,&mdash;ne put la garantir du mal,
-car Dieu lui a aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses
-de la brebis égarée.</i></p>
-
-<p>«<i>Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais
-savoir ce qu’elle devient. Je voudrais qu’un ange
-compatissant s’inclinât vers elle au fond de l’abîme.</i></p>
-
-<p>«<i>J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange,
-mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée.</i></p>
-
-<p>«<i>Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai
-cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous
-l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant
-la bénédiction de mes vieilles mains, bien
-faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent
-écarter de vous la tempête en se croisant sur votre
-front.</i></p>
-
-<p class="pr2">«<span class="smcap">Mathurine Gaël.</span>»
-</p>
-
-<p class="p1">M<sup>lle</sup> de Valcor relut plusieurs fois ces lignes.
-Quelque chose de solennel et de bizarre s’en
-dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. Malgré
-les prérogatives d’un grand âge, cette femme<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
-de condition infime, et qui l’implorait, aurait pu
-lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.</p>
-
-<p>La hautaine fille du marquis était accoutumée
-à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient
-souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait
-pour la surprendre, la prétention de cette paysanne,
-qui assurait la préserver d’une fatalité
-quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de
-Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait
-quelque illusion sur le prestige des cheveux
-blancs.</p>
-
-<p>Un sourire dédaigneux flotta sur les belles
-lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse
-nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de
-celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet,
-ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et
-ambiguë.</p>
-
-<p>Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du
-cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante
-coïncidence. Le cœur de Micheline se
-serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu
-définir.</p>
-
-<p>«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle.
-Et, comme sept heures sonnaient: «Pourvu
-qu’il n’y ait pas séance de nuit!»</p>
-
-<p>Cette exclamation mentale venait à peine de
-lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer
-la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre,
-et vit tourner dans la cour les deux lumières
-électriques de l’automobile.</p>
-
-<p>Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud
-de Valcor était de retour à la maison.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<p class="pch"><i>UNE NUIT D’HIVER</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc14"><span class="smcap">Dans</span> son empressement à rencontrer
-son père, à voir sa figure énergique,
-à dissiper auprès de lui les vagues
-inquiétudes dont elle sentait l’étreinte,
-Micheline gagna le cabinet de M. de
-Valcor sans faire prévenir celui-ci. S’il n’y était
-pas encore, il y viendrait en quittant sa chambre,
-après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci,
-au moment où allait sonner le dîner, elle ne
-le dérangerait pas. C’est pourquoi elle négligea
-de lui faire demander, comme d’habitude, s’il
-était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au
-lieu de passer par le palier, elle traversa la bibliothèque
-et le fumoir, puis ouvrit une porte intérieure
-donnant sur le cabinet du marquis.</p>
-
-<p>Un son de voix la cloua derrière une portière
-qu’elle allait écarter. Son père disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Ne vous ai-je pas défendu de mettre les<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span>
-pieds ici? A quoi cela vous avance-t-il? Vous y
-risquez autant que moi.»</p>
-
-<p>Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles
-lui causèrent un choc pénible. A tout
-autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention.
-Tant de gens gravitaient autour du puissant
-maître de la Valcorie lointaine, du député
-de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant
-d’âmes et tant d’intérêts! Il avait à parler tant
-de langages, depuis les courtoises formules de
-la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires.
-Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait
-se rapporter à tant de complications incompréhensibles
-pour une jeune fille! Mais, depuis
-l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée
-d’équivoques. Et voici que le mauvais
-sortilège continuait d’opérer. L’intonation de
-son père lui parut aussi étrange que les paroles.
-Frissonnante, elle fit ce que, de sa vie, elle
-n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à
-l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer.</p>
-
-<p>L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le
-marquis de Valcor, lui fit peur.</p>
-
-<p>C’était un gaillard à visage et à costume faubouriens,
-un bellâtre vulgaire et avantageux,
-roux de cheveux comme de moustache, le menton
-rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux
-petits sous le front bas, la taille haute, souple,
-de musculature redoutable, un de ces fauves de
-barrière comme justement M<sup>lle</sup> de Valcor en
-avait entrevu ces jours-ci, par les glaces de son
-coupé, dans les quartiers excentriques, autour du
-Père-Lachaise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Excusez-moi... Ça pressait, monsieur le
-marquis,» répliqua ce singulier visiteur. «Je
-vous dis qu’ils sont sur la voie. Quand ils m’auront
-fait coffrer, vous serez empêtré encore plus
-que Bibi, s’pas?</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous,» dit M. de Valcor. «Partez,
-j’irai rue de Ravignan. Disons... ce soir, à onze
-heures.</p>
-
-<p>&mdash;Faites pas ça. Ils connaissent la cambuse.
-La môme a ramené l’autre jour un bonhomme
-en pain d’épices, un type fouinard, qui lui a
-posé un tas de questions. Elle a dû jaspiner, la
-mâtine!... Je lui ai flanqué une râclée, mais...
-trop tard. Un mouchard, sûrement, ce pistolet-là.
-Dame! Elle ne reçoit pas tous les jours des
-ambassadeurs. C’est le métier qui veut ça.»</p>
-
-<p>Derrière la porte, Micheline tremblait comme
-la feuille. Elle ne pouvait comprendre l’abomination
-des paroles. Mais avec quelle audacieuse
-familiarité l’inquiétant personnage s’adressait au
-marquis. L’expression insolente et gouailleuse
-de ce drôle lui faisait un effet plus sinistre que si
-les murailles eussent oscillé.</p>
-
-<p>Le timbre extérieur de l’hôtel vibra.</p>
-
-<p>Cette brusque sonorité rappela Micheline au
-sentiment de sa situation. Elle, M<sup>lle</sup> de Valcor,
-aux écoutes derrière une porte, comme une servante
-curieuse! Une révolte la redressa. Elle
-s’enfuit, rentra dans son boudoir.</p>
-
-<p>Plus d’un quart d’heure s’écoula sans qu’elle
-parvînt à démêler ce qu’elle éprouvait. Deux fois
-encore elle entendit les sonneries annonçant des
-visiteurs. Puis on frappa chez elle. Un domestique
-parut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle
-qu’il y a trois de ses amis à dîner.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?...»</p>
-
-<p>Elle allait s’écrier: «Dans notre deuil!» Mais
-elle retint le commentaire devant le valet.</p>
-
-<p>Celui-ci reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le comte de Prézarches, l’ancien
-ministre, monsieur Raymond Varouze, président
-de la Cour de cassation, et le cousin de
-Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon-Tanis.</p>
-
-<p>&mdash;Priez monsieur le marquis de m’excuser.
-Dites-lui que je suis souffrante, que je ne descendrai
-pas.»</p>
-
-<p>Le domestique s’inclina, disparut.</p>
-
-<p>Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez
-sa fille.</p>
-
-<p>Quand elle le vit, elle se dressa, courut d’un
-élan se jeter dans ses bras. Il la sentit trembler&mdash;elle,
-sa Micheline, altière et forte comme lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma chérie!... qu’as-tu?...</p>
-
-<p>&mdash;Père!... si vous saviez!... J’avais tant à
-vous dire! J’avais tant besoin d’être seule avec
-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Tu m’en veux d’avoir demandé à Prézarches
-et à Varouze de dîner avec nous?... C’est
-la politique, mon enfant. Je dois avoir ces gens-là
-dans la main. Eux et moi, nous aurons à causer,
-aux cigares.</p>
-
-<p>&mdash;Et mon cousin?</p>
-
-<p>&mdash;Amaury?... Il ne compte pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien qu’il me fait la cour?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! eh!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! père. Ne dites pas que vous souhaitez
-de me voir sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que mon cœur s’est
-donné.</p>
-
-<p>&mdash;Au petit de Ferneuse. Hélas!...»</p>
-
-<p>Un nuage passa sur le front du marquis. Il
-écarta sa fille, marcha par la chambre. Malgré
-l’heure soucieuse, elle eut une palpitation de
-fierté en contemplant ce père qu’elle adorait, et
-qui lui parut de si haute allure dans sa simple
-jaquette noire, gardée pour bien marquer l’intimité
-du repas.</p>
-
-<p>Il redressa vers elle son visage de fine énergie,
-aux yeux bleu sombre, attirants et profonds.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne s’agit pas de ton mariage. Et tu ne
-vas pas me dire que tu as peur d’un flirt.</p>
-
-<p>&mdash;Un flirt!...» s’écria-t-elle en se raidissant.
-«Moins de deux mois après avoir enseveli ma
-mère.»</p>
-
-<p>M. de Valcor contint à peine un geste d’impatience.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons, fillette... Pas de grands mots!
-Que penses-tu donc que je prémédite? Seigneur!
-Amaury est de la famille. J’ai prié deux amis intimes
-de venir causer avec moi, parce que nous
-n’avions que ce moment. Si tu trouves que c’est
-manquer à la mémoire de ta mère, nous serons
-d’avis différents pour la première fois.»</p>
-
-<p>Il parlait d’un ton ennuyé. Mais il ajouta plus
-sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;«Si tu ne viens pas à table, je jugerai que
-tu veux me donner une leçon. Et, je t’en avertis,
-je ne les tolère pas.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p>
-
-<p>Micheline réfléchit une seconde et dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Père, à quelle heure ces messieurs s’en
-iront-ils? Je vous répète que j’ai des choses très
-graves à vous communiquer. Pourrez-vous m’entendre
-ce soir?»</p>
-
-<p>Une extrême contrariété se peignit sur la
-figure de Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» répondit-il. «J’ai à sortir.»</p>
-
-<p>Sa fille eut un cri:</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! père, n’y allez pas! J’ai peur!</p>
-
-<p>&mdash;Tu as peur?... De quoi as-tu peur?» dit-il
-en marchant vers elle, stupéfait.</p>
-
-<p>Elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«N’y allez pas!... Je vous en prie, n’y
-allez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, où donc?» fit-il, presque avec violence.</p>
-
-<p>Comme elle le regardait, fixement, sans répondre,
-il reprit, d’un ton très bas, empreint de
-sa volonté terrible:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma petite fille, assez! n’est-ce pas? De
-telles explications sont hors de propos lorsque
-nous avons des étrangers, chez nous, que mon
-absence étonne, sans doute. Nous reprendrons
-cela plus tard, dans la mesure qui me conviendra.
-Pour le moment, agis à ta guise.»</p>
-
-<p>Il la quitta.</p>
-
-<p>Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna
-sa femme de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma robe de mousseline de soie noire et
-crêpe... Vite!»</p>
-
-<p>Un instant après elle paraissait au salon.</p>
-
-<p>Son père eut un mouvement lorsqu’il la vit
-entrer, toute en noir, avec son admirable visage<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span>
-d’une pâleur qui justifiait le prétexte de maladie,
-que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les
-grands yeux d’ombre, sous le front si blanc,
-avaient de longs rayons tristes, mais aucune langueur.
-Leur regard, même affligé, exprimait la
-fermeté de cette âme juvénile.</p>
-
-<p>On s’empressa.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n’est rien... Je vais mieux... Merci.»</p>
-
-<p>Puis, plus bas, à son cousin:</p>
-
-<p>&mdash;«Amaury, soyez gentil. Ne me forcez pas
-à parler ce soir. C’est la première fois qu’il y a
-quelqu’un à notre table depuis que maman n’est
-plus là... Ça me fait mal.»</p>
-
-<p>Celui à qui elle fit cette recommandation
-l’observa religieusement. C’était un joli jeune
-homme, n’ayant guère pour lui, avec son gracieux
-physique, qu’une fortune point trop écornée
-et son beau nom de Servon-Tanis. Il avait
-contre lui son cœur tendre et timide. Désespérément
-épris de Micheline, il n’eût point même
-osé, avec elle, ce flirt auquel M. de Valcor encourageait
-plaisamment sa fille.</p>
-
-<p>Le marquis ne le favorisait pas autrement
-d’ailleurs, s’étant dit seulement que si Micheline
-pouvait oublier Hervé de Ferneuse, elle s’épargnerait
-peut-être bien des souffrances. Puis il eût
-été heureux de la marier tôt, de faire d’elle une
-Servon-Tanis, comme sa mère.</p>
-
-<p>Dans la salle à manger, vaste et somptueuse,
-autour de la table au service sévère, sans fleurs,
-sans bougies, sous la seule lumière électrique
-tombant du plafond, le dîner fut dépourvu d’entrain.</p>
-
-<p>«Un vrai repas d’enterrement,» pensait ce<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-vieux beau, le comte de Prézarches, dépité de ne
-pouvoir étaler une galanterie sénile devant
-l’adorable, mais trop sérieuse jeune fille, qui présidait
-en face de son père.</p>
-
-<p>Des pensées de convoitise, soigneusement dissimulées
-d’ailleurs, faisaient quelquefois baisser
-les paupières de Varouze, sur ses yeux trop noirs
-et trop flambants de Méridional, entre ses favoris
-déjà pointillés du givre de la cinquantaine.
-«Ah! quand elle sera mariée!...» se disait-il,
-vicieusement. «Surtout si elle épouse ce benêt
-de petit cousin, qui roule des yeux de carpe en
-lui versant de l’eau à côté de son verre!...»</p>
-
-<p>Il pouvait rire des mésaventures des maris, ce
-président de la Cour suprême, qui avait frôlé,
-lui, sans le savoir, la plus effroyable aventure de
-ce genre. Sa femme, cette Claire Varouze, dont
-la vie intime avec lui était un enfer, affolée de
-l’avoir trop aimé pour en tant souffrir, n’avait-elle
-pas noué une intrigue de hasard avec un inconnu?
-Et cet inconnu n’était-il pas ensuite
-arrêté sous l’inculpation d’assassinat et de vol.
-C’était ce fameux Michel Occana, convaincu
-d’avoir tué une femme galante pour la dépouiller,
-et soupçonné de crimes plus mystérieux, qui
-n’avait échappé à l’échafaud qu’en s’étranglant
-dans sa prison. Jamais on n’avait établi l’identité
-véritable de cet homme, dont M<sup>me</sup> Varouze
-fût devenue la maîtresse s’il avait été arrêté seulement
-trois jours plus tard, et qui aurait pu crier
-le nom de cette mondaine aux assises, s’il n’avait
-été un chevaleresque bandit. Le juge d’instruction,
-non moins chevaleresque, avait rendu à la
-malheureuse ses lettres passionnées, au cours<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
-d’une scène atroce, où elle tourna contre elle-même
-un revolver, et d’où elle faillit sortir folle.</p>
-
-<p>Ce qui n’empêchait pas ce soir son mari, haut
-magistrat, de réputation intègre, assis à la table
-du marquis de Valcor, d’escompter les futurs
-déboires conjugaux de la fille de son hôte.</p>
-
-<p>En même temps, d’ailleurs, il prêtait à cet
-hôte une oreille attentive, cherchant à découvrir,
-embusqué sous les phrases ronflantes ou
-banales, le mot qui lui livrerait un peu de ce
-marquis cousu d’or, pétri d’orgueil et de génie,
-mais peut-être préoccupé de rendre à la magistrature
-de son pays quelques-uns de ces services
-dont on ne parle jamais et qu’on n’oublie pas.</p>
-
-<p>Justement Renaud parlait de ses immenses
-exploitations de caoutchouc. Il allait mettre la
-Valcorie en actions. Il commençait à trouver
-trop lourde la direction d’une telle entreprise,
-surtout de si loin. Puis il pouvait disparaître. Il
-ne voulait pas que son œuvre s’en ressentît.
-Donc sa décision était prise. Une Société allait
-être constituée.</p>
-
-<p>L’idée des actions prochainement émises, de
-leur hausse assurée dans l’avenir, des parts de
-fondateur, des situations dans le conseil d’administration,
-de tous ces flots d’or qui allaient couler,
-allumèrent les yeux fatigués, ternis, du vieux
-de Prézarches, les prunelles charbonneuses de
-Varouze. Tous deux, pour un instant, oublièrent
-la beauté de Micheline.</p>
-
-<p>Autour de la table glissaient les pas assourdis
-des domestiques en livrée de deuil. Une argenterie
-massive couvrait la nappe. Aux murs se
-déployait la sombre magnificence des tapisseries<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>
-anciennes. Il y avait dans ce lieu comme une
-solennité de richesse.</p>
-
-<p>«Quel morceau à dévorer, si l’Affaire Valcor
-devait se rouvrir!...» pensa involontairement le
-président de la Cour de cassation. Mais il se hâta
-d’imposer silence en lui-même à cette voix indiscrète.
-Certaines choses ne sont pas bonnes à se
-dire, surtout quand on se sait capable de les
-faire.</p>
-
-<p>«Le gaillard a l’air pourtant rudement sûr de
-lui!» songea encore Varouze, en observant ce
-type extraordinaire, cet homme d’un attrait viril
-et superbe, digne de faire dédaigner la jeunesse
-par toutes les femmes, et d’une valeur intellectuelle
-si forte, avec un don d’autorité tellement
-irrésistible.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne pensez-vous pas retourner en Amérique,
-mon cher Valcor?» demanda l’ancien
-ministre des Relations Industrielles.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais si... peut-être... quand ma fille sera
-mariée,» répondit Renaud, qui venait de rencontrer
-le regard inquiet de Micheline.</p>
-
-<p>Sa phrase fit rougir Amaury de Servon-Tanis.</p>
-
-<p>Mais, comme les autres convives le questionnaient
-encore sur la Valcorie, voulaient lui faire
-préciser ses projets et ses plans, il eut un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! tout à l’heure, messieurs, au fumoir.
-Je n’ai pas habitué mademoiselle de Valcor à ces
-arides questions.»</p>
-
-<p>Ils s’excusèrent. Le repas s’achevait, d’ailleurs.
-On se leva. Le comte de Prézarches vint
-offrir son bras à la fille de la maison.</p>
-
-<p>Le café pris, tous montèrent au premier étage.<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-Dans la bibliothèque, Micheline dit à leurs convives:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon père va vous conduire savourer ses
-cigares. Je vais prendre congé de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne vous reverrons pas, mademoiselle?»</p>
-
-<p>Malgré leurs regrets de convenance, ils se hâtèrent
-vers la pièce où l’on pourrait enfin parler
-sérieusement.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne les suivez pas, Amaury?</p>
-
-<p>&mdash;Je préfère vous tenir compagnie, si vous le
-permettez, ma cousine.</p>
-
-<p>&mdash;Je le permets, bien entendu. Mais je vous
-serai reconnaissante de ne pas profiter de la permission.
-Je me sens très lasse.</p>
-
-<p>&mdash;Alors je me retire.</p>
-
-<p>&mdash;Allez retrouver ces messieurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je les gênerais. Mon oncle me traite en
-enfant.»</p>
-
-<p>Un éclair de malice fit briller le charmant visage
-de M<sup>lle</sup> de Valcor. Pas si enfant que cela,
-pour le marquis, puisqu’il lui donnerait volontiers
-sa fille. Amaury interpréta mal ce sourire.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous vous moquez de moi, Micheline.
-Je vous semble ridicule.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon cher cousin. Ce qui rend les
-hommes ridicules, c’est la coquetterie des
-femmes. Or, je ne suis pas coquette avec vous,
-reconnaissez-le.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Ne soupirez pas pour moi. C’est inutile.
-Et cela me fait de la peine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voulez pas me laisser au moins un
-peu d’espoir?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pas l’ombre, mon gentil cousin.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, j’en garderai malgré vous.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l’interdis.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’importe! Cela ne suffit pas de m’interdire
-l’espoir. Il faudrait m’en guérir. C’est
-moins facile.</p>
-
-<p>&mdash;Et si je le faisais?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en défie.»</p>
-
-<p>Il y avait de la mélancolie sous ce badinage.
-La loyauté de Micheline crut devoir une entière
-confiance à un sentiment qui risquait de devenir
-trop profond.</p>
-
-<p>&mdash;«Amaury, c’est à votre délicatesse que
-j’en appelle contre vous-même. Je vais vous révéler
-un secret que vous respecterez, qui vous
-empêchera de me reparler jamais comme tout à
-l’heure. Je suis fiancée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous!... Fiancée!... Et à qui, grands
-dieux?...</p>
-
-<p>&mdash;A Hervé de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n’est-ce pas officiel? Pourquoi ne
-le voit-on jamais ici? Qu’attendez-vous pour
-l’épouser?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà bien des questions,» dit Micheline
-avec hauteur.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardonnez-moi, ma cousine. Chez les
-Servon-Tanis, quand un homme a reçu l’engagement
-d’une jeune fille, le service seul de sa
-patrie, s’il est marin ou soldat, peut le tenir
-éloigné d’elle. Lorsque la jeune fille est telle
-que vous, pareil honneur supporte mal d’être
-tenu caché.</p>
-
-<p>&mdash;Chez les Servon-Tanis,» repartit Micheline
-âprement, «on n’a pas l’habitude des insinuations<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
-sournoises. Je le sais, car j’en suis.
-Veuillez donc parler ouvertement, mon cousin.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, acceptez un conseil.</p>
-
-<p>&mdash;S’il est l’explication de vos paroles, soit.</p>
-
-<p>&mdash;Continuez à garder soigneusement par
-devers vous le secret que vous m’avez confié.</p>
-
-<p>&mdash;Celui de mes fiançailles?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Le bruit en avait couru, il y a plus d’un
-an, à Valcor. Vous vous rappelez, le soir de votre
-fête?... Ce bal si brillant, si gai?... On chuchotait
-en vous voyant danser avec monsieur de
-Ferneuse. L’opinion, pourtant, se dérouta, parce
-que ce ne fut pas lui, mais le prince de Villingen
-qui conduisit avec vous le cotillon. Cette circonstance
-vous épargna plus tard de pénibles
-commentaires.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas, Amaury.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons... Si l’on considérait Hervé de Ferneuse
-comme votre mari futur, quelle explication
-donner à sa retraite au moment des embarras
-qu’a traversés le marquis?»</p>
-
-<p>Pour la seconde fois de la journée, Micheline
-entendait ce raisonnement. Son amour pour
-l’absent compromettait son père. Qu’elle était
-douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence!
-Où était-il? que faisait-il, celui à qui elle
-avait donné sa vie? Est-ce qu’on finirait par la
-faire douter de ce cœur si sûr, et des serments
-prononcés sur la falaise, après l’escalade hardie,
-où le jeune homme lui apparaissait toujours,
-suspendu au roc ainsi qu’un oiseau sauvage, la
-bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-s’emplissait l’immensité du ciel et de la mer? La
-vision passa en elle, avec un souffle d’Océan. Sa
-gorge haleta. Puis elle entendit son cousin qui
-lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Micheline... Vous quitter, si j’avais
-eu le bonheur d’être votre fiancé. Jamais!...
-Vous quitter dans l’épreuve... Vous quitter, même
-si l’univers entier vous avait accablée!... Jamais!...
-jamais!... vous dis-je. On s’est un moment
-détourné de mon oncle Valcor, dans ma
-famille. Ma grand’mère, la duchesse de Servon-Tanis,
-n’est revenue qu’après la validation
-par la Chambre. Je me rappelle qu’elle était
-avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit,
-quand on acclama votre père. Mais, pendant
-longtemps, elle s’est demandé qui elle avait introduit
-dans notre famille. Si vous aviez assisté à
-ses crises de terreur!... Moi, je défendais mon
-oncle contre elle. Au fond, cela m’était bien
-égal. Même abattu par ses ennemis, il m’eût
-trouvé à son côté. Je ne sais si une affreuse impulsion
-égoïste ne me portait pas à souhaiter
-sa ruine. Oui, c’est abominable, n’est-ce
-pas? Mais ainsi j’eusse été seul à vous défendre,
-seul à vous sauver, à vous aimer... Je n’aurais pas
-disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé
-de Ferneuse. Ah! Micheline, qu’est-ce que je
-dis?... Je ne sais plus... Je suis fou!...»</p>
-
-<p>Le jeune homme s’abattit sur une chaise et
-couvrit son front de ses mains.</p>
-
-<p>Dans la grande bibliothèque, où tous deux se
-tenaient, un silence se fit. L’hôtel paisible, au
-fond de sa cour, à distance de la rue, avec ses
-murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span>
-paix profonde. Paix des chambres soyeuses, emplie
-de calme lumière ou de nuit fragile, suivant
-le jeu des boutons électriques,&mdash;mais non point
-paix des âmes. A côté, dans le fumoir, les fauves
-intérêts s’épiaient, se mesuraient, parmi les sourires
-et la fumée des cigares, comme des bêtes
-rivales dans une jungle fleurie. Ici, l’amour
-broyait aussi ses proies.</p>
-
-<p>Micheline regardait les cheveux châtains, divisés
-par une raie fine, au-dessus des deux mains
-longues, presque féminines d’élégance, dans
-lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n’en
-voulait pas à son cousin. Il lui était trop indifférent.
-Par loyauté, pour lui éviter des tourments
-vains, elle lui avait déclaré qu’elle ne s’appartenait
-plus. Tout ce qu’il avait dit ensuite ne pouvait
-faire qu’il prît à ses yeux de l’importance. Il
-ne gardait même plus celle que sa pitié, tout à
-l’heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de
-choses en elle. Micheline ne souhaitait que d’être
-seule pour y penser, à ces choses d’inquiétude,
-à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice
-et de tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;«Amaury,» prononça-t-elle, «je ne vous
-tiendrai pas compte des extravagances que vous
-venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de
-Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations
-que vous dictent la jalousie et le
-dépit. Mais c’est la dernière fois que vous aurez
-l’occasion de les énoncer en ma présence. Retirez-vous.»</p>
-
-<p>Il leva un visage blême, des yeux mouillés de
-larmes.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous me chassez?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous chasse pas. Je vous prie de me
-quitter ce soir, et de ne plus chercher à me
-parler en tête à tête. Vous n’y réussiriez point.»</p>
-
-<p>Puis, comme il restait devant elle, hébété,
-éperdu:</p>
-
-<p>&mdash;«Allons, mon petit cousin, allons... Au
-revoir!» lui dit-elle, comme en congédiant un
-enfant,&mdash;l’enfant qu’il s’était plaint d’être pour
-son oncle, et qu’il était bien davantage pour
-elle.</p>
-
-<p>Il voulut se précipiter, pour au moins lui baiser
-la main. Mais, avant qu’il en ait eu la présence
-d’esprit, elle avait déjà disparu, refermant
-la porte qui donnait sur son petit salon.</p>
-
-<p>Quand elle fut seule, M<sup>lle</sup> de Valcor sentit
-tourbillonner en elle-même toutes les émotions
-de cette journée. Leurs ondes mouvantes se mêlaient.
-L’image dont s’était accompagnée l’une
-s’emplissait du frémissement de l’autre. Ainsi,
-elle se trouvait en pensée dans le cimetière
-blanc, et c’était le souvenir d’Hervé qui lui
-faisait défaillir le cœur. Où était-il?... Où
-était-il?... Pourquoi ce long, cet inexplicable
-silence?... Ne pouvait-il, au moins, lui faire
-transmettre de ses nouvelles par sa mère? Mais
-M<sup>me</sup> de Ferneuse aussi avait disparu de leur existence.</p>
-
-<p>Soudain, Micheline tressaillit. Elle revoyait,
-en un éclair, cet individu répugnant qui parlait
-à son père sur un pied d’égalité, avec plus d’aisance
-qu’un Luc de Prézarches ou un Raymond
-Varouze. A son père, si prompt à marquer aux
-gens leurs distances! C’était ce personnage
-louche qu’un Renaud de Valcor irait retrouver<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>
-cette nuit! Car elle avait entendu le rendez-vous,&mdash;sauf
-l’endroit, que la prudence du drôle modifiait.
-Un piège, sans doute! Son père courait
-un danger. Il n’irait pas!... Non, il n’irait pas!
-Elle s’attacherait à lui, avouerait son indiscrétion,
-ce qu’elle avait surpris, elle le supplierait...
-Il faudrait bien qu’il la rassurât ou qu’il restât!</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor toucha une sonnerie.</p>
-
-<p>&mdash;«Dites qu’on me prévienne aussitôt que
-ces messieurs seront partis. Aussitôt, n’est-ce
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Bien, mademoiselle,» répondit la femme
-de chambre.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, elle crut entendre battre
-la grande porte de la rue. La camériste revint.</p>
-
-<p>&mdash;«Ces messieurs viennent de s’en aller.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... Mon père est seul. Où est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le marquis est sorti également.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, sorti?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Avec ses amis?</p>
-
-<p>&mdash;Avec ces messieurs, oui, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas entendu de voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le marquis est parti à pied.</p>
-
-<p>&mdash;Bien.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle ne veut pas encore se mettre
-au lit?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous sonnerai. Allez.»</p>
-
-<p>Micheline était résolue à rester debout jusqu’au
-retour de son père, pour lui demander un
-entretien, à quelque heure de la nuit que ce fût.</p>
-
-<p>«S’il rentre...!» pensait-elle avec les tressaillements
-d’une inquiétude qui craignait tout sans
-savoir au juste quoi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span></p>
-
-<p>Bientôt la diversité de ses préoccupations se
-fondit dans cette peur irraisonnée, torturante.</p>
-
-<p>Craignait-elle un guet-apens tendu à son père
-par des malfaiteurs? Craignait-elle davantage
-une alliance de mystère, de scélératesse, entre
-ce père, qu’elle mettait si haut jusque-là, et des
-êtres pareils à celui dont elle avait entrevu tout
-à l’heure la figure de gredin, dans le cabinet
-même du marquis de Valcor? Elle ne définissait
-pas ce qui la faisait trembler. Ses nerfs se
-nouaient d’angoisse. Le silence lui faisait mal.
-Et les vagues bruits, soulevés lointainement dans
-le vaste hôtel, lui faisaient plus mal encore.</p>
-
-<p>Vers minuit, elle fit venir dans son petit salon
-Firmin, le vieux valet de chambre du marquis,
-l’homme qui passait, à tort ou à raison, pour
-posséder quelque grave secret de son maître.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon père ne vous a pas prévenu de
-l’heure où il rentrerait, Firmin?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mademoiselle. Mais ce ne sera pas
-très tôt, car monsieur le marquis m’a défendu de
-l’attendre.»</p>
-
-<p>Elle se tut, ne voulant pas éveiller les commentaires,
-en trahissant un état d’esprit que
-rien, peut-être, ne justifiait.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle ne compte pas veiller jusqu’au
-retour de monsieur le marquis?» demanda
-l’ancien serviteur avec une familiarité respectueuse,
-permise à lui seul.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne sais... Cela se peut. J’ai quelque
-chose d’urgent à lui communiquer.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mademoiselle...» dit le vieil homme.
-«Que Mademoiselle m’excuse... si j’ose faire
-une réflexion... Mais cela pourrait contrarier...<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-gêner Monsieur. Que Mademoiselle réfléchisse.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, Firmin. Je ne vous demande pas
-votre avis. Bonsoir!» dit sèchement Micheline,
-froissée, sans toutefois comprendre la pensée du
-valet.</p>
-
-<p>Un instant après, elle congédiait également
-sa femme de chambre.</p>
-
-<p>Tout s’endormit.</p>
-
-<p>Micheline, en s’approchant d’une croisée, vit
-qu’il neigeait. La nuit de la cour s’éclairait d’un
-reflet pâle. Elle distingua les flocons qui dansaient
-dans un rayon, venu du vestibule, où
-l’électricité veillait avec elle, pour le retour du
-maître.</p>
-
-<p>Renaud de Valcor rentra entre deux et trois
-heures du matin. Micheline entendit sa voix,
-dans le profond silence ouaté de neige, tandis
-qu’il criait au concierge:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est moi, Hilaire, ne bougez pas.»</p>
-
-<p>Elle sortit sur le palier, comme il gravissait la
-dernière marche de l’étage.</p>
-
-<p>Il eut un recul à son apparition, puis s’écria,
-d’une voix de colère qu’elle n’avait jamais entendue:</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline!... Es-tu folle?</p>
-
-<p>&mdash;Père... J’étais inquiète.</p>
-
-<p>&mdash;Dis que tu étais curieuse. C’est indigne de
-toi. Rentre.»</p>
-
-<p>Pour mieux l’accueillir, et non pas dans cette
-curiosité qu’il lui supposait, elle tourna un commutateur.
-L’électricité jaillit juste en face de lui.
-Et alors sa fille vit son effrayante pâleur, l’étrange
-expression de ses yeux, le vieillissement de ses
-traits, la boue souillant ses chaussures et dont il<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-était éclaboussé jusque sur sa pelisse, l’humidité
-ternissant l’éclat soyeux de son haut-de-forme.
-Elle ne put retenir un cri.</p>
-
-<p>Il la saisit par le bras, la poussa dans l’intérieur
-du boudoir d’où elle sortait.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, quoi?...» fit-il avec une espèce
-de brutalité, dont s’effara la jeune fille.</p>
-
-<p>Puis comme elle ne répondait pas, il marcha
-vers une glace.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’ai-je donc, enfin?... Ma figure n’est
-pas changée, pourtant!» prononça-t-il d’une voix
-rauque.</p>
-
-<p>Et, se retournant avec des gestes saccadés,
-aussi différents de ses habituelles allures que cet
-accent bizarre:</p>
-
-<p>&mdash;«Va te coucher, ma petite fille... Va te
-coucher,» reprit-il avec une douceur contrainte.</p>
-
-<p>Éperdue, déconcertée, elle allait obéir, quand
-il la rappela.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’avais-tu donc de si important à me
-dire, pour m’attendre jusqu’à trois heures du
-matin?»</p>
-
-<p>Elle ne voulut pas l’irriter en avouant son
-trouble, ses pressentiments. Elle balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;«J’avais fait une étrange rencontre! Et
-j’avais reçu une lettre plus étrange encore.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle rencontre?... Quelle lettre?...» demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai vu Françoise, au cimetière. Elle
-priait sur la tombe de maman.»</p>
-
-<p>Le marquis haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;«Et la lettre?</p>
-
-<p>&mdash;La vieille Mathurine Gaël m’écrit...</p>
-
-<p>&mdash;Mathurine Gaël!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span></p>
-
-<p>Écho tellement vibrant que Micheline en resta
-saisie. A voir le geste indifférent aux noms de
-Françoise et de sa mère morte, eût-elle pensé
-que celui de cette paysanne produirait un pareil
-effet?</p>
-
-<p>&mdash;«Mathurine Gaël t’a écrit?... A toi?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Que te dit-elle?... Montre-moi cette
-lettre.»</p>
-
-<p>Renaud de Valcor s’assit. Et, comme il se
-laissait tomber sur un siège, sa fille eut le sentiment
-sinistre qu’il s’écroulait d’émotion.</p>
-
-<p>Quand elle lui tendit le papier, elle vit un
-presque imperceptible tremblement agiter la
-main dont il le saisit, et elle l’entendit murmurer:</p>
-
-<p>&mdash;«Aujourd’hui!... aujourd’hui!...»</p>
-
-<p>Il lut.</p>
-
-<p>Un visible soulagement parut sur ses traits
-lorsqu’il parvint à la dernière ligne. Mais ensuite
-il garda longtemps ouvert sous ses yeux ce
-feuillet de papier commun, couvert d’une grosse
-écriture laborieuse.</p>
-
-<p>Micheline ne distinguait plus l’expression de
-sa face penchée. Tout à coup, elle entendit un
-léger choc. Une goutte d’eau venait de s’écraser
-sur la page. Était-ce une larme?... Elle qui n’avait
-jamais vu pleurer son père, pas même au
-chevet d’agonie de la pauvre Laurence, elle s’agenouilla
-près de lui, secouée d’épouvante.</p>
-
-<p>Renaud tourna vers sa fille un visage étonné,
-hagard. Sans doute, il avait oublié sa présence.</p>
-
-<p>&mdash;«Va dormir, mon enfant,» lui dit-il d’une
-voix somnambulique. «Va. Nous causerons demain.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span></p>
-
-<p>Elle n’osa pas répondre un seul mot, n’osa
-même pas lui tendre son front pour recevoir le
-baiser qu’il ne songeait point à y mettre. Fuyant
-l’intolérable oppression de cette scène, elle se
-réfugia dans sa chambre, le laissant dans son
-boudoir, à elle, où il ne paraissait plus d’ailleurs
-se douter qu’il fût.</p>
-
-<p>Du seuil, elle le regarda encore. Il était retombé
-dans son attitude si lugubrement pensive.
-Sa tête s’inclinait, ses yeux se fixaient toujours
-sur cette lettre,&mdash;la lettre où la pauvre
-vieille paysanne pleurait sa petite-fille perdue,
-où l’aïeule, abreuvée de douleurs, implorait
-pour Bertrande égarée la protection de la pure
-Micheline.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="pch"><i>AUTOUR D’UNE TOMBE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Le</span> lendemain, Micheline hésitait à se
-présenter chez son père. Ce fut lui
-qui, vers onze heures du matin, fit
-demander si Mademoiselle était levée,
-et si elle voulait bien venir le trouver dans
-son cabinet.</p>
-
-<p>Elle y entra, le cœur étreint d’appréhension.</p>
-
-<p>M. de Valcor marchait de long en large, en
-fumant une cigarette. Tout de suite, sa fille se
-rassura en voyant que ce fier visage ne gardait
-aucune trace des troubles de la nuit. Elle y retrouvait
-l’habituelle expression,&mdash;mélange de
-force calme, d’ironie subtile, de ferme douceur,
-qui charmait, en subjuguant. La fugace accentuation
-de l’âge s’était effacée. Les traits avaient
-quelque chose de retrempé, de rajeuni, que
-soulignait l’éclat du linge, éblouissant dans le
-veston de velours, à la coupe dégagée, si seyant
-à cette élégante silhouette.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, ma chérie, causons un peu,»<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
-dit le marquis. «Nous dirons des choses qui en
-vaudront la peine. Tandis qu’à trois heures du
-matin, quand je rentre harassé d’une difficile
-séance et que tu es toi-même énervée par une
-veille déraisonnable...</p>
-
-<p>&mdash;Si j’ai veillé, père, c’est que j’avais aperçu
-ici un individu dont l’aspect me laissait une véritable
-frayeur.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... Quel individu?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement un de ces «Apaches» de
-faubourg, capables de donner des coups de couteau
-pour la belle «Casque d’or».</p>
-
-<p>M. de Valcor sourit.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu lis donc le <i>Petit Journal</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre maman le lisait. Elle m’y a
-montré ce roman vécu, aussi extraordinaire que
-les feuilletons qui amusaient ses longues journées
-de maladie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où l’as-tu vu, cet «Apache»?</p>
-
-<p>&mdash;Ici, dans votre cabinet, père. J’allais entrer...
-Je me suis arrêtée en découvrant que vous
-n’étiez pas seul.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as mal jugé ce brave homme,» prononça
-le marquis, en lançant complaisamment
-une bouffée de cigarette. «C’est un ouvrier qui
-n’a rien de commun avec les «Apaches», sinon
-son domicile sur la Butte, son costume sans prétention,
-et son bagout de faubourien. Il venait,
-au nom de ses camarades, me prier d’assister à
-une réunion, où des orateurs populaires devaient
-les entretenir des débouchés qu’offrent les colonies
-aux énergies surabondantes de la métropole.
-On me demandait de parler de la Valcorie,
-de l’industrie du caoutchouc, et peut-être espérait-on<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
-que je proposerais du travail là-bas à
-ceux qui n’en trouvent point ici. C’était un guêpier
-où l’on pouvait me prendre. On m’attaque
-beaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte
-que j’emploie sur mes plantations des Indiens
-que je rétribue d’une façon dérisoire, alors que
-les bras de nos compatriotes manquent d’ouvrage.
-En somme, c’était une occasion de m’expliquer
-là-dessus, dans un milieu très spécial. Je
-n’en aurais pour rien au monde manqué l’occasion.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! papa!... papa...» s’écria Micheline.</p>
-
-<p>Et, avec un élan aussi enfantin que l’appellation,
-elle se jeta dans ses bras.</p>
-
-<p>Il l’écarta, toujours souriant, mais la perçant
-du regard jusqu’au fond de l’âme.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’as-tu donc supposé?</p>
-
-<p>&mdash;Rien... Des idées... Je m’étais fait tant de
-mal! Et toi, tu faisais du bien...»</p>
-
-<p>Vivement, comme par une protestation plaisante,
-il lui mit la main sur la bouche. Mais, si
-brusque fut le geste, que Micheline sentit les
-doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses
-lèvres délicates. Elle en rit, soulagée, détendue,
-presque heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors la réunion s’est prolongée tard?...</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu’à près de deux heures. Comme je
-ne prends jamais ma voiture pour aller chez les
-pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités
-par les fiacres, je suis descendu de la Butte à
-pied, avec la neige... Tu as vu dans quel état je
-suis rentré.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre père! Et le public? Comment était-il?...
-Houleux, sans doute. Grossier?... Non?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pas commode, mais intéressant. Je te décrirai
-cela plus tard. Parlons plutôt...»</p>
-
-<p>Elle l’interrompit par une exclamation de remords
-attendri:</p>
-
-<p>&mdash;«Et moi qui prenais ton visiteur pour un
-assassin!...»</p>
-
-<p>Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se
-détourna vite,&mdash;sa fille ne put voir l’éclair de
-ses yeux, la crispation de sa face,&mdash;et marcha
-vers la cheminée pour y lancer le bout de sa
-cigarette. Puis, lentement, il en ralluma une
-autre.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons,» reprit-il enfin, «qu’avais-tu à
-me dire cette nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Père, j’ai rencontré Françoise.»</p>
-
-<p>Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter
-ce qui suivrait.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne me nomme pas cette coquine.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se repent, mon père. Elle expie, allez.
-Elle entre en religion.</p>
-
-<p>&mdash;Belle acquisition pour le couvent qui la
-recevra. Mais comment le sais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Elle me l’a dit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu lui as parlé!...»</p>
-
-<p>L’indignation de ce cri fit légèrement pâlir
-Micheline. Elle s’y attendait. Mais elle avait le
-courage de ses actes et de ses sentiments.</p>
-
-<p>&mdash;«La malheureuse m’a fait pitié. Elle se
-traînait en pleurant sur la tombe de ma mère.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’y eusse écrasée!» fit Renaud.</p>
-
-<p>Ses dents grinçantes, son talon tournant sur
-le tapis, broyaient l’ennemie, si frêle! Micheline
-revit la silhouette gracile, la mince figure dévastée
-de regret. Son cœur se crispa. La lutte, entre<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-cet homme et cette enfant, apparaissait trop inégale.</p>
-
-<p>&mdash;«Sans cette petite vipère,» déclara le
-marquis, «sans sa frénésie jalouse contre toi,
-sans sa folie vaniteuse et son acharnement à devenir
-princesse, l’odieux complot contre ma
-situation, mon honneur, notre nom, ne se fût
-jamais formé. Et c’est à elle, c’est à cette créature
-de perfidie, que tu adresses la parole, devant
-la tombe de ta mère!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est si cruellement punie!»</p>
-
-<p>M. de Valcor eut un ricanement féroce.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu
-as pris ses contorsions de rage pour du repentir?
-Ses convulsions de serpent vidé de son venin!...
-Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la
-parole à cette indigne créature, Micheline! Je ne
-te le pardonnerais pas.»</p>
-
-<p>Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement.</p>
-
-<p>Elle, à présent, restait muette, de confusion
-plutôt que de crainte, ne s’expliquant plus la
-généreuse impulsion qui l’avait apitoyée sur
-Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir,
-comme le supposait son oncle, mais lançait
-encore de sournoises allusions,&mdash;vipère
-blessée, non désarmée, suivant la comparaison
-de tout à l’heure. Et cependant Micheline n’arrivait
-pas à la haïr au gré du vouloir paternel.</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant,» fit le marquis, changeant
-de ton, «cette lettre de Mathurine Gaël, comment
-l’as-tu comprise?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas essayé de la comprendre. C’est
-insensé d’audace!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que tu dis?</p>
-
-<p>&mdash;Je dis que cette vieille folle m’offense,
-moi, Micheline de Valcor, en essayant de m’intéresser
-aux aventures d’une fille perdue.</p>
-
-<p>&mdash;Toi!... Micheline de Valcor!... Toi!... Cette
-vieille folle!...» répéta son père, devenu blême et
-balbutiant, comme un homme frappé d’horreur.</p>
-
-<p>&mdash;«Certes.</p>
-
-<p>&mdash;Je te défends te t’exprimer ainsi... Je te le
-défends!...» s’écria-t-il, plus menaçant que lorsqu’il
-s’irritait de l’entrevue avec Françoise.</p>
-
-<p>Micheline allait s’insurger, ayant hérité de ce
-même caractère de fer qui se dressait aujourd’hui
-pour la dominer. Entre ces deux êtres,
-nulle opposition ne s’était encore élevée où ils
-pussent mesurer leurs forces. Leur immense tendresse
-mutuelle, et l’idolâtrie entourant l’enfant
-gâtée, la fille unique, avait reculé l’épreuve. Elle
-devait venir, un jour ou l’autre.</p>
-
-<p>Pas encore, pourtant. La délicate sensibilité
-de la jeune fille lui fit pressentir comme une
-souffrance dans la colère inusitée de son père.
-Elle redouta de l’avoir froissé.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous demande pardon. J’oubliais que
-Mathurine Gaël est estimée de notre famille
-pour je ne sais quels services anciens. N’a-t-elle
-pas été votre nourrice, mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Quelque chose comme cela,» dit-il d’une
-voix plus étrange que cette étrange réponse.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» reprit Micheline, «voilà donc la
-raison du grand intérêt que vous portez à sa petite-fille.</p>
-
-<p>&mdash;Explique-toi. Pourquoi ce ton?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me permets pas de vous juger, mon<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>
-père. Mais il m’est pénible d’entendre votre
-nom lié à celui d’une aventurière qui est la maîtresse
-du prince de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;N’emploie donc pas, mon enfant, des mots
-de femme au courant de la vie, au moment même
-où tu montres combien&mdash;Dieu merci!&mdash;tu
-l’ignores.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le mot «maîtresse» qui vous
-choque?</p>
-
-<p>&mdash;Dans ta bouche, oui.</p>
-
-<p>&mdash;La chose vous répugne donc moins que le
-mot, même en ce qui me concerne, puisque
-vous paraissiez trouver bon que je m’occupasse
-de cette Bertrande.»</p>
-
-<p>M. de Valcor regarda sa fille avec une tristesse
-inexprimable, puis il alla s’asseoir devant
-son bureau, et s’y accouda, le front dans sa
-main.</p>
-
-<p>Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine,
-mais assouplie par la bonté. Elle lui toucha
-l’épaule d’un geste caressant.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous ai fait de la peine, mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas ta faute.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous dites cela! J’ai donc heurté
-en vous, sans le vouloir, des sentiments bien
-profonds?»</p>
-
-<p>Le visage du marquis se ferma, impénétrable.
-Ses sourcils se contractèrent. Il dit seulement:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’aime pas voir ma fille manquer de
-cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Envers qui?</p>
-
-<p>&mdash;Envers une vieille grand’mère, qui t’adresse
-la plainte la plus touchante. Envers une pauvre
-enfant abusée...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon père... On n’abuse que celles
-qui le veulent bien.</p>
-
-<p>&mdash;Comment peux-tu juger?»</p>
-
-<p>La fière jeune fille se dressa. Ses admirables
-yeux étincelèrent.</p>
-
-<p>&mdash;«D’après moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Ne compare pas...</p>
-
-<p>&mdash;Je m’en garderai bien!» s’écria-t-elle,
-tandis que l’arc délicat de sa bouche se courbait
-de mépris.</p>
-
-<p>&mdash;«Pauvre petite!» dit son père. «Pauvre
-ignorante!»</p>
-
-<p>Elle demeura un peu interdite sous cet accent
-d’autorité. Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est une belle chose que la pureté.
-Mais la charité est plus haute.»</p>
-
-<p>L’impétueuse nature de Micheline eut un ressaut.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous trouviez que j’en avais trop envers
-Françoise.</p>
-
-<p>&mdash;Françoise nous eût écorchés vifs pour s’emparer
-de notre titre, de notre fortune patrimoniale.
-La noble jeune femme dont je plaide la
-cause refuse l’argent de l’homme qui l’a perdue,
-pour ne pas donner un intérêt à sa faute d’amour.
-Et seule, sous l’injustice, le préjugé, le dédain,
-elle travaille pour élever son enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Noble, avez-vous dit? Peut-il y avoir de la
-noblesse dans le vice?</p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement
-du cœur?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! du cœur...</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, quand le cœur n’est pas en
-cause, quand ce sont les bas instincts, le goût du<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
-plaisir, l’ambition, une fille coupable n’agit pas
-comme Bertrande. Une fois le péché commis,
-elle ne le répare pas... elle en profite. L’action
-réputée mauvaise varie de tous les degrés qui séparent
-une âme haute et illusionnée d’une âme
-calculatrice et abjecte. C’est la suite qui en
-donne la mesure morale.</p>
-
-<p>&mdash;Tout crime, à ce compte, pourrait avoir
-son excuse,» dit Micheline, qui enfonça son regard
-vif et franc jusqu’à l’âme de son père.</p>
-
-<p>Elle s’étonna de l’effet de sa phrase. M. de
-Valcor sembla comme pétrifié, les yeux attachés
-à ses yeux, où il cherchait peut-être une pensée
-lointaine et secrète. Sa physionomie, en même
-temps, s’altérait, sans que Micheline pût discerner
-le sens de ce changement bizarre. Il ouvrit la
-bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un
-instant, puis dit enfin:</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-ce qu’un crime? Il faudrait s’entendre.
-Sous un uniforme chamarré et un
-chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent
-mille hommes. On est un conquérant. La destinée
-supprime tous les jours des êtres dont la
-mort profite à d’autres. Faire acte de souverain,
-faire acte de dieu, changer la marche de la fatalité,&mdash;cela
-peut apparaître exécrable, antihumain.
-Cela n’est pas toujours vil.</p>
-
-<p>&mdash;Un paradoxe, père. Vous ne parlez pas
-sérieusement?»</p>
-
-<p>Renaud eut un sourire, et ne répondit pas.
-Presque aussitôt, leur conversation revint à Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Par égard pour votre opinion, mon
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span>père,» dit M<sup>lle</sup> de Valcor, «j’éviterai de juger
-sévèrement cette malheureuse en votre présence,
-et même à part moi. Si le hasard la met sur mon
-chemin, je ne me détournerai pas d’elle en lui
-marquant mon mépris, comme je l’eusse fait auparavant.
-Mais ne me demandez pas d’intervenir
-en quoi que ce soit dans cette existence qui me
-répugne.</p>
-
-<p>&mdash;Alors tu ne répondras pas à sa grand’mère?</p>
-
-<p>&mdash;Je m’en garderai bien.</p>
-
-<p>&mdash;Elle termine en imposant ses vieilles mains
-sur ton jeune front. C’est la bénédiction d’une
-aïeule que tu rejettes.»</p>
-
-<p>Micheline lança en fusée un léger rire moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne ris pas!... Ne ris pas!...» cria son
-père en lui saisissant le poignet.</p>
-
-<p>&mdash;«Soit, père,» fit-elle. «Je renonce à vous
-comprendre. Vous voilà presque hors de vous,
-puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit
-paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi,
-vous si superbement calme. Non, jamais. Pas
-même au plus fort de votre lutte affreuse, pas
-même au lit de mort de ma mère. Gardez donc
-vos secrets. Je tiendrai ma promesse.»</p>
-
-<p>Elle le quitta avec une exagération de dignité,&mdash;mélange
-d’orgueil féminin et d’enfantine
-bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût, n’atteignait
-pas son complet équilibre chez cette jeune
-fille dà peine vingt ans. Et son jugement avait
-l’intransigeance d’un idéal trop haut, qui ne s’est
-jamais mesuré aux réalités de la nature humaine
-et de la vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente
-dans la très grande innocence, elle imaginait<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>
-l’excès du mal dès qu’elle cessait de le nier
-tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences
-de Françoise, combinées avec l’incompréhensible
-attitude de son père, finissaient par lui faire
-croire,&mdash;non pas que celui-ci entretenait une
-galante intrigue avec la jolie Bertrande, mais
-qu’il le donnait à supposer, qu’il se prêtait imprudemment
-à cette monstrueuse interprétation
-de sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline.
-Tout souffrait en elle à la concevoir. Sa
-pudeur virginale, son culte pour la mémoire
-maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté.
-Quoi! l’on affirmait à bon escient que le marquis
-de Valcor portait quelque intérêt à la maîtresse
-de son diffamateur, de ce Gilbert de
-Villingen, qui s’était efforcé de le déshonorer!
-Sans la délicatesse invincible qui scellait les
-lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser
-cruellement son père, elle lui aurait opposé
-d’autres arguments et une autre résistance.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement.
-Elle le regretta presque une semaine environ
-plus tard, lorsqu’elle se trouva face à face
-avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne
-pas rudoyer.</p>
-
-<p>Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites
-au cimetière. M<sup>lle</sup> de Valcor ne sortait guère que
-pour ce pieux pèlerinage.</p>
-
-<p>Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une
-crise de désespoir, sinon de remords, apporter
-une prière et un hommage à l’innocente qu’elle
-considérait comme sa victime, à cette pauvre
-douce marquise Laurence, morte en se taisant et
-en aimant, comme elle avait vécu,&mdash;ne cherchait<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
-pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait
-que, deux mois après les funérailles, Micheline
-vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la
-tombe de sa mère.</p>
-
-<p>Pour Bertrande, c’était différent. Instruite par
-un inoffensif espionnage, elle savait à quoi s’en
-tenir. Avec intention, cet après-midi, elle se tenait
-dans l’intérieur du Père-Lachaise, à la bifurcation
-où celle qu’elle attendait devait quitter
-l’allée principale.</p>
-
-<p>La neige avait fondu dans le cimetière. Des
-souffles presque tièdes traînaient sous les nuages
-bas dans une continuelle menace de pluie. La
-jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait
-l’heure silencieuse et mélancolique. L’endroit,
-quoique funèbre, lui paraissait accueillant, salutaire.
-Se reposer, laisser un instant son cœur et
-ses membres s’engourdir, oublieux de l’effort,
-de l’angoisse, du travail... Cela lui semblait
-bon.</p>
-
-<p>Elle avait confié son petit Claude à la garde
-d’une voisine. Maintenant qu’elle occupait, non
-plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais
-une pauvre chambre, dans une très pauvre maison,
-en plein quartier ouvrier, au fond de Clichy,
-elle connaissait la touchante fraternité des
-humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère
-su ce que c’était. Le paysan, le pêcheur, est concentré,
-replié sur soi-même. S’il ne refuse pas
-son aide, il ne l’offre pas non plus.</p>
-
-<p>Aucune population au monde n’exerce la solidarité
-avenante, joyeuse et bonne, comme l’ouvrier
-français, dans les faubourgs des grandes
-villes. Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-chaude fourmilière, la pauvre Bertrande ressentait
-moins son isolement et son malheur. Elle
-avait enduré avec tant de peine, en cette maison
-à demi équivoque du quartier Saint-Honoré, les
-airs de dénigrement affectés à son passage par
-des figures maquillées de cocottes ou des physionomies
-vinaigrées de bourgeoises. L’honnête
-cordialité populaire créait autour d’elle un air
-plus respirable après cette atmosphère oppressante.</p>
-
-<p>Pour venir se placer sur le chemin de Micheline,
-elle n’avait pas emporté son enfant, que,
-pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en elle
-le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité
-s’atténuât, parmi la discrétion bienveillante de
-son nouvel entourage, quoiqu’elle commençât
-même à goûter le juste orgueil de posséder,
-d’élever un fils, devant l’admiration que le bébé
-inspirait aux braves femmes des alentours, Bertrande
-n’avait pu supporter la pensée de paraître
-devant la «demoiselle du château», la noble et
-pure jeune fille qui l’avait connue dans leur commune
-innocence, avec ce petit être, «le fruit de
-sa faute».</p>
-
-<p>Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement
-vêtue que jamais. Ses mains nues et
-roses de froid, mais fines, toujours soignées à
-cause de leur délicat travail,&mdash;la dentelle&mdash;reposaient
-sur sa mince robe noire. Son petit
-châle de laine lui suffisait, car sa robuste et rustique
-jeunesse restait presque insensible à la rigueur
-de la température.</p>
-
-<p>Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait
-eu de quoi se parer avec plus de luxe. Naguère,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
-après le déjeuner au restaurant, Gilbert
-repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté,
-qu’une âme vive éclairait et faisait briller malgré
-les épreuves physiques, l’avait accompagnée
-dans son modeste logis, lui avait donné la fête
-de quelques heures d’intimité, d’oubli, d’amour.
-Même, le soir, il n’avait pas voulu se séparer
-d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête
-à tête cette fois, dans une échappée de luxe, de
-griserie, de lumière, de baisers. L’heure de l’adieu
-était venue, toutefois, déchirante pour la malheureuse
-qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de
-ce caprice. A ce moment-là, le jeune viveur,
-avec toutes les précautions dont il était capable,
-tâcha de faire accepter à la mère de son fils le
-peu d’or et le billet de banque solitaire demeurés
-dans son gousset, toute sa fortune d’ailleurs,
-sans compter ses dettes. Bertrande refusa, dans
-une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après
-une journée comme celle-ci, une journée qui ne
-reviendrait peut-être pas! Ah! si de telles heures
-ne restaient pas le plus désintéressé des rêves,
-elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah!
-pas cela... pas cela! L’insistance de Gilbert avait
-galvanisé l’amante, lui avait donné la force d’abréger
-l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de
-s’arracher au mirage pour retourner à la réalité
-lamentable.</p>
-
-<p>Dieu! quelle tristesse au lendemain de ce jour
-trop délicieux!</p>
-
-<p>Heureusement, elle avait son fils. Pour lui,
-du matin au soir, et jusque très avant dans la
-nuit, elle avait manié le fin crochet dans le fil de
-neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
-ses doigts, la dentelle, qu’hélas! elle n’était pas
-sûre de vendre, ou céderait à vil prix. Ainsi, elle
-n’avait pas eu le loisir de pleurer.</p>
-
-<p>Elle y rêvait encore durant la patiente station
-au cimetière.</p>
-
-<p>Quand elle aperçut enfin M<sup>lle</sup> de Valcor qui
-s’avançait dans l’avenue, Bertrande se leva de
-son banc.</p>
-
-<p>Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet
-de violettes à la main. Le fleuriste, qui soignait
-les plantes de la tombe, et chez qui elle
-s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit
-qu’il avait placé dès le matin les branches
-lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se faire
-suivre par son valet de pied.</p>
-
-<p>Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande.
-Celle-ci l’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle Micheline!»</p>
-
-<p>La riche héritière devina, plutôt qu’elle ne reconnut,
-son ancienne petite camarade de la
-grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite
-que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que
-lui avait dit son père de la fière pauvreté voulue
-par l’amoureuse coupable, elle n’avait rien imaginé
-de semblable à ce qu’elle voyait. Dans cette
-jeune tête ignorante, l’idée de l’irrégularité féminine
-s’alliait avec celle du luxe, d’un luxe criard.
-Puis, comment se fût-elle doutée que le séducteur
-de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant
-conducteur de cotillon, fût&mdash;suivant l’argot
-que lui-même employait&mdash;dans la dèche. Une
-vision confuse lui représentait la coquette pécheresse
-en falbalas, sous des oripeaux insolents. Et
-c’était elle, cette piteuse personne, moins pimpante,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-oh! infiniment moins, que la jolie paysanne
-de jadis, surtout quand elle portait la
-coiffe blanche aux miraculeuses broderies.
-C’était elle! C’était Bertrande, l’aventureuse héroïne!
-C’était là une maîtresse de prince!</p>
-
-<p>&mdash;«Ne m’en veuillez pas de ma h<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>
-pas, vous, mademoiselle Micheline! Ne faites
-pas cela! Il en résulterait des malheurs.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi m’imposez-vous cette conversation?
-Laissez-moi,» dit la jeune fille en se détournant.
-Car le souvenir de sa promesse et la
-violence de son préjugé se heurtaient en elle.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est dans l’intérêt de votre père.»</p>
-
-<p>Micheline sursauta.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon père!... Quelle familiarité!... Puisque
-vous connaissez si bien votre place, ne pourriez-vous
-dire «monsieur le marquis»?</p>
-
-<p>Un sourire crispa la bouche de Bertrande.
-Sourire d’énigme, d’amertume, et souligné par
-quel regard! Micheline, comme fascinée,
-contemplait cette bouche pâlie, ces prunelles
-couleur de mer, où passait une expression si
-étrange.</p>
-
-<p>&mdash;«Répondez.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien dire «monsieur le marquis»,
-mais pas en vous parlant, à vous.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;N’exigez pas que je vous réponde.</p>
-
-<p>&mdash;Et si je l’exigeais.»</p>
-
-<p>Bertrande se tut.</p>
-
-<p>&mdash;«Que cela suffise!» reprit M<sup>lle</sup> de Valcor.
-«Je ne vous reconnais pas le droit d’intervenir
-dans notre existence, même pour nous rendre ce
-que vous appelez des services. Je ne vous ai pas
-cherchée. Ne me cherchez plus. Brisons là.»</p>
-
-<p>Elle s’éloigna. Une exaspération qu’elle allait
-ne plus pouvoir dominer montait en elle.</p>
-
-<p>«Encore du mystère, encore de l’ironie, et
-chez cette créature de rien... En voilà trop!»</p>
-
-<p>Son caractère, sans être emporté, était impérieux<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-et prompt. Si elle prolongeait l’entrevue,
-elle ne pourrait plus tenir l’engagement pris auprès
-de son père. Elle traiterait rudement celle
-qui osait, avilie par un misérable, et infectant la
-calomnie, lui faire des avances fallacieuses. La
-maîtresse de Villingen! Et tombée plus bas encore,
-sans doute, avec cette chétive figure de
-misère! Quelle audace!</p>
-
-<p>Derrière la silhouette hautaine qui s’en allait
-dans un glissement d’étoffes noires, Bertrande
-restait immobile, mais non pas calme. Une effervescence
-brûlante, un tumulte de sentiments et
-de pensées, animait sa pâleur, étincelait dans ses
-yeux, lui rendait cet éclat qui jadis rivalisait avec
-celui de la superbe fille des Valcor.</p>
-
-<p>Pourtant, ce n’était plus la ressemblance
-extraordinaire d’autrefois. Toutes deux avaient
-dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse.
-La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis
-son empreinte différente sur leurs traits.</p>
-
-<p>Bertrande suivait Micheline du regard.</p>
-
-<p>Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor,
-c’étaient les menaces lancées contre lui si furieusement
-par Escaldas. C’étaient les projets que
-le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère
-de voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait
-parlé sans mesure. Surtout, elle tenait à prévenir
-le marquis que ses adversaires semblaient être sur
-la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire
-duquel était parvenue au Parquet la fameuse
-lettre, pivot du procès. Cet homme, Escaldas se
-faisait fort de le retrouver, et, suivant le cas, de
-l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de
-la plus haute importance pour M. de Valcor<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>
-d’être informé que ses ennemis relevaient cette
-piste.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans
-la fièvre, ne pouvant se résoudre à garder par
-devers elle un secret d’où dépendait peut-être
-le salut de cet homme,&mdash;de cet homme à qui
-l’attachaient des liens de gratitude s’il était innocent,
-des liens de chair et de sang, s’il était coupable,&mdash;mais
-toutefois trop loyale envers Gilbert
-pour rentrer de nouveau en rapport direct
-avec le marquis. A son amant, elle avait juré de
-ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop
-qu’en le revoyant elle traverserait à nouveau les
-cercles infernaux de tous les doutes, le conflit le
-plus affreux de sentiments. Puis, par une si équivoque
-démarche, elle risquait de perdre complètement
-le triste amour dont la moindre parcelle
-suffisait encore à lui faire accepter la vie, l’empêchait
-d’en finir, comme à l’heure funeste où
-elle s’était précipitée sous l’automobile avec son
-enfant dans les bras.</p>
-
-<p>Et maintenant elle regardait Micheline qui
-déjà tournait l’allée, non pas dans la direction
-du caveau des Valcor, mais vers la sortie.</p>
-
-<p>Micheline partait. Elle venait de déposer sur
-une tombe inconnue,&mdash;pour y avoir lu l’inscription
-«<i>A ma mère</i>,»&mdash;le bouquet de violettes
-qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier
-et se recueillir aujourd’hui. Elle ne le pourrait
-pas. Elle fuyait. Bertrande perdait sans doute
-pour jamais l’occasion de lui parler.</p>
-
-<p>Or, maintenant, des choses palpitaient au
-cœur de la pauvre fille, qui n’étaient pas seulement
-des velléités de dévouement. Des choses<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-tumultueuses et suffocantes, soulevées par le
-mépris de celle qui s’en allait là-bas, raidie d’orgueil,
-sous l’élégance onduleuse des étoffes
-noires balayant le sol, vers le faste de son équipage
-armorié.</p>
-
-<p>&mdash;«Si je voulais!...» murmura-t-elle, tandis
-qu’une flamme s’allumait dans ses yeux clairs,
-«Si je voulais!...»</p>
-
-<p>Elle songea,&mdash;oh! comme elle y avait songé
-depuis quelques jours!&mdash;à ce que lui avait dit
-Gilbert: «Ta grand’mère Mathurine sait bien
-que cet homme est son fils Bertrand. Elle a décrit
-les mêmes signes que j’ai remarqués sur son
-bras, le jour du duel.»</p>
-
-<p>&mdash;«Si je voulais!...» répéta la dédaignée,
-celle qu’attendait un enfant sans père, dans un
-logis sans feu, presque sans pain.</p>
-
-<p>Tout à coup, elle se mit à marcher très vite,
-courant presque. Ses pas agiles eurent bientôt
-rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette
-en deuil.</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline de Valcor!»</p>
-
-<p>Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un
-ordre si net, si pressant, que, de surprise, celle
-qu’on appelait s’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;«Ecoutez... Je n’ai qu’un mot à vous dire.
-Votre mépris, je ne veux pas l’accepter. J’ai le
-droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. J’ai ce
-droit-là. Peut-être en ai-je d’autres. Mais c’est le
-seul dont je veuille user. Je vais vous apprendre
-pourquoi vous ne devez pas me mépriser, Micheline
-de Valcor.»</p>
-
-<p>Stupéfaite, la fille altière et charmante de la
-marquise Laurence ouvrait ses grands yeux foncés<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-dans une figure pâlie. D’où venait une pareille
-arrogance chez celle que la honte et le
-respect auraient dû courber? D’où venait surtout
-la vibration de sincérité dans ses étranges
-paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Un mystère nous rapproche plus étroitement
-que vous ne croyez,» disait Bertrande.
-«Le même sang coule dans nos veines. Quelle
-en est la source? Vous le saurez un jour ou
-l’autre. Les ennemis du marquis de Valcor
-disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de
-Mathurine Gaël et mon propre père? Ou bien
-veulent-ils exploiter à leur profit un autre secret
-qui existerait entre nos deux familles?... Je
-l’ignore. Mais quelqu’un connaît la vérité... quelqu’un
-qu’on a voulu tenter par tous les appâts
-qui entraînent les cœurs: par le sentiment maternel,
-par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste,
-et qui garde le silence, parce qu’une parole
-de sa bouche ferait tomber la foudre sur votre
-maison.</p>
-
-<p>&mdash;«Qui donc?» demanda Micheline avec
-des lèvres blanches.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma grand’mère.</p>
-
-<p>&mdash;La vieille Mathurine!...</p>
-
-<p>&mdash;Appelez-la donc aussi «grand’mère»,
-mademoiselle de Valcor. Cela vaudra mieux que
-de me faire dire «monsieur le marquis». Et bénissez-la
-de vous préférer, vous, l’innocente, à
-moi, la pécheresse, parce que votre sécurité repose
-sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant,
-elle vous maintient sur le sommet et me laisse
-dans l’abîme...</p>
-
-<p>&mdash;Vous divaguez!» s’écria Micheline. «C’est<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
-pour me raconter une pareille fable que vous
-m’attendiez dans ce cimetière!</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je vous attendais pour faire transmettre
-à votre père&mdash;qui peut-être est le mien&mdash;un
-avis grâce auquel le marquis de Valcor
-serait mieux armé contre ceux qui le traquent.
-Rappelez-vous. Votre fierté m’a refusé le privilège
-de défendre votre nom. Mais je ne vous ai
-abordé que pour cela.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai...» dit rêveusement Micheline.</p>
-
-<p>Elle regardait la jeune Bretonne, dans une
-stupeur qui lui ôtait toute pensée.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui... Regardez-moi bien,» fit Bertrande
-avec un douloureux sourire, «puis, en rentrant,
-placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez
-encore cette ressemblance qui nous rendait
-jadis pareilles à deux sœurs. Elle s’effacera bientôt
-tout à fait. Le chagrin et la misère achèveront
-de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si
-de nouveau, à ce chagrin, à cette misère, vous
-étiez tentée d’ajouter votre mépris.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous méprise pas,» dit vivement
-M<sup>lle</sup> de Valcor, bouleversée au point que sa voix
-s’étranglait. «Je ne vous méprisais pas tout à
-l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient
-tellement séparés! Vous affirmez qu’ils
-se touchent... Comment le croire sans soupçonner
-mon père?... Ses ennemis vous ont abusée.
-Mais je vous rends justice. Vous ne profitez pas
-des pièges qu’ils tendent. Vous avez parlé noblement.»</p>
-
-<p>Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Que puis-je pour vous?»</p>
-
-<p>Une âcre saveur de revanche monta aux<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
-lèvres de la déshéritée. Déjà elle avait, du fond
-de son humiliation, surgi au-dessus du dédain
-dont on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres
-paroles, renfoncé le mépris jusqu’à l’âme aveugle
-qui prétendait l’en accabler. Cela ne lui suffit
-pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un
-destin usurpé. Mais elle ne résista pas au désir
-de faire passer dans la chair délicate de cette
-belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du
-crime paternel.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce que vous pouvez pour moi?» répéta-t-elle.
-«Mais, la seule chose que je sollicitais
-de votre part. Transmettre un avis à votre père.
-Recommandez-lui de rester bien d’accord avec
-l’assassin du vieux Pabro, avec l’homme de la
-lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore
-le perdre.»</p>
-
-<p>Ce n’est pas sous cette forme que Bertrande
-préméditait de faire parvenir le précieux avis à
-M. de Valcor. Mais le mouvement des passions
-humaines est impétueux et incertain comme celui
-de la mer. Tout ce qui s’était dit là, depuis
-un moment, n’avait pas été prévu davantage.
-Un vertige amer dicta les dernières paroles, si
-terriblement significatives: «L’assassin du vieux
-Pabro, l’homme de la lettre...»</p>
-
-<p>Aussitôt une image s’évoqua dans l’esprit de
-Micheline... La sinistre figure de celui qu’elle
-avait nommé un «Apache», ne croyant pas si
-bien dire, de ce garçon louche, à qui son père&mdash;elle
-l’entendait encore&mdash;adressait l’étrange
-phrase: «Ne vous ai-je pas défendu de me relancer
-ici? <i>Vous y risquez autant que moi.</i>»</p>
-
-<p>La malheureuse jeune fille était devenue pâle,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span>
-de la pâleur qu’avaient autour d’elle toutes ces
-dalles funèbres sous le ciel d’hiver. Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne ferai pas une telle commission.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?... Vous m’avez mal comprise,»
-balbutia Bertrande, effrayée elle-même du sens
-pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans
-sa pensée, par cette brutale traduction des hypothèses
-d’Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai rien compris et ne veux rien
-comprendre,» dit M<sup>lle</sup> de Valcor. «Mon père
-n’a pas à s’entendre avec des assassins. Il n’a
-que faire d’un pareil message. Même si son salut
-en dépendait... Que le destin s’accomplisse!...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="pch"><i>AUTOUR D’UN BERCEAU</i></p>
-
-<p class="pc2 lmid">BERTRANDE A MATHURINE GAËL</p>
-
-<p class="pr2 p4">Avril 1902.</p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dg.jpg" width="78" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc19 p1"><span class="smcap">«Grand’mère</span>, <i>est-ce vrai que vous avez un
-secret? Est-ce vrai qu’on est allé vous
-trouver pour vous l’arracher du cœur?...
-Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan
-se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de
-pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres
-des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent
-rôder dans l’ombre autour de votre âme?...</i></p>
-
-<p>«<i>Grand’mère, je souffre trop de votre douleur.
-Ayez pitié de la mienne! Pardonnez-moi! Du moins,
-si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette
-faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même
-d’indifférent à votre égard.</i></p>
-
-<p>«<i>Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
-non plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si
-je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette
-preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a
-tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a
-révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai
-senti planer autour de moi la grandeur de votre
-silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai
-toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les
-mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair
-et votre sang?...</i></p>
-
-<p>«<i>Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant
-dort dans son berceau, à côté de la table où je vous
-écris.</i></p>
-
-<p>«<i>Hélas! vous pensez que c’est une honte pour
-moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je
-n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le
-croire.</i></p>
-
-<p>«<i>On prétend que c’est un péché! Quoi donc?
-D’avoir créé son cœur avec les battements du mien?...
-Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je
-verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait
-alors un péché aussi?... Où donc commence le mal,
-et où finit-il, dans l’œuvre de la vie?...</i></p>
-
-<p>«<i>Être une mère... ce n’est donc pas sacré en
-soi?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si
-profondément l’exaltation délicieuse?... Comment se
-fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères
-soit descendue dans le mien?</i></p>
-
-<p>«<i>Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par
-ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe,
-que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse
-de l’abnégation et du sacrifice.</i></p>
-
-<p>«<i>C’est par là que je vous ai comprise, ô vous,
-mère sublime! qui vous interdisez de crier: «Mon<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-fils!» parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds
-les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui
-que vous appelleriez.</i></p>
-
-<p>«<i>Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le
-dites à vous-même, n’est-ce pas?... Vous le dites, à
-voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir,
-sur le banc de pierre de la porte... quand la mer
-mugit et le couvre de sa clameur.</i></p>
-
-<p>«<i>Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi,
-grand’mère. Moi, qui le prononce tout
-haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de
-«fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret
-est le mien. Aussi, accordez-moi votre pardon.</i></p>
-
-<p>«<i>Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez
-être quand même un peu fière de moi. Je n’ai
-vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez
-à cela votre petite-fille, mère-grand.</i></p>
-
-<p>«<i>C’est elle qui vous embrasse avec des larmes,
-et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents.</i></p>
-
-<p>«<i>Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant
-pour vous aimer.</i></p>
-
-<p class="pr8">«<i>Votre</i></p>
-<p class="pr2">«<span class="smcap">Bertrande</span>.»</p>
-
-<p class="p1">Quand la jeune mère eut achevé cette lettre,
-elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.</p>
-
-<p>Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais,
-à présent que les lignes étaient tracées, que, sous
-cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait,
-il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant,
-pour s’élancer là-bas, vers la chère
-vieille, vers la maison de la grève, vers le pays<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup
-dans l’humble chambre parisienne, avec l’odeur
-sauvage de la lande, avec l’odeur salée de la
-mer.</p>
-
-<p>Bertrande s’approcha du berceau où dormait
-son petit Claude.</p>
-
-<p>Le sommeil du bébé était si profond, si paisible,
-qu’elle pouvait bien le quitter quelques
-minutes, le temps de descendre et de remonter
-aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant
-de ramener entre lui et le jour le rideau léger
-d’indienne à fleurettes bleues.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait,
-pourrait-elle donc lui en vouloir d’être au
-monde?»</p>
-
-<p>C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait
-pas. L’enfant était adorablement beau. Issu
-de deux souches vigoureuses,&mdash;celle de ces
-marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le
-Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse,
-et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution,
-puis à l’Empire, le prodigieux guerrier
-que Napoléon fit prince de Villingen,&mdash;le petit
-Claude, l’enfant de l’amour, réunissait en lui le
-meilleur de leur double sève.</p>
-
-<p>Sa première année s’achevait. Les dons que la
-Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles
-largesses aux êtres nés de sa volonté seule,
-en dehors des conventions sociales, s’affirmaient
-en traits plus distincts. La tête mignonne qui
-s’abandonnait sur l’oreiller dans la profusion des
-boucles d’un blond brunissant, rappelait les
-anges merveilleux dont Raphaël entourait la
-Madone. Tout à l’heure, quand les grands yeux<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-s’ouvriraient, on croirait voir un de ces deux
-chérubins qui suivent du regard l’ascension de
-la Vierge sur la toile fameuse du Musée de
-Dresde.</p>
-
-<p>Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au
-désir de poser ses lèvres sur le front blanc et
-moite, ou sur l’une des joues, colorées par le
-sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta
-un fichu de laine sur ses épaules et descendit en
-courant ses cinq étages.</p>
-
-<p>Quand elle revint, de son pas agile, elle vit
-une jeune femme, vêtue de sombre, d’une distinction
-évidente malgré la simplicité de sa
-mise, qui parlementait avec sa concierge. Celle-ci
-s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! <i>mame</i> Bertrande... Je savais bien que
-vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot’
-bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi
-on n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça!
-Un Jésus, quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que Madame me demandait?» fit
-la jeune ouvrière.</p>
-
-<p>Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse,
-qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot
-dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec
-une physionomie défaillante.</p>
-
-<p>Cette personne, qui paraissait avoir à peine
-l’âge, et point du tout l’assurance, impliquée par
-ce titre de «madame», se reprit avec un visible
-effort.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes mademois... madame Bertrande
-Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous raccommodez les dentelles?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pas toutes les dentelles.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous vouliez bien me recevoir, je vous
-montrerais ce que j’apporte,» dit l’inconnue en
-soulevant un petit paquet. «Nous verrions si
-vous pouvez faire le travail.</p>
-
-<p>&mdash;Avec plaisir, madame. Vous ne craignez
-pas de monter un peu haut?»</p>
-
-<p>La singulière cliente eut un geste, comme
-pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois,
-Bertrande se faisait une conscience de
-l’obliger à gravir une centaine de marches, tant
-cette mince figure pâle donnait une impression
-de lassitude et de débilité.</p>
-
-<p>Elle en provoquait une autre chez la petite
-dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un
-souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans
-les régions lointaines et confuses de sa mémoire,
-auprès de cette jeune dame.</p>
-
-<p>Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension
-d’être reconnue. Car sa première émotion
-sembla se calmer quand elle se convainquit
-qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.</p>
-
-<p>Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise
-de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor,
-durant les séjours qu’y faisait la nièce du
-marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop
-changé, pour que l’humble maîtresse du prince
-de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée
-de celui-ci.</p>
-
-<p>Fiancée... M<sup>lle</sup> de Plesguen ne se considérait
-plus comme telle, et ne l’avait même jamais été
-officiellement. N’importe, c’était bien là son
-rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée
-les soupçons et la rage douloureuse de sa<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-rivale, si la mère du petit Claude eût deviné son
-nom.</p>
-
-<p>Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage
-le plus élevé de l’espèce de grande caserne
-pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une
-chambre.</p>
-
-<p>La clef tourna dans la serrure, et elle apparut,
-cette chambre,&mdash;bien mesquine et dénudée,
-mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil
-printanier glissant à travers la percale du rideau,
-et surtout à cause de la bercelonnette, dont la
-présence attendrissante et la miraculeuse propreté
-formaient une image aussi douce à l’âme
-qu’au regard.</p>
-
-<p>&mdash;«Votre enfant!...» murmura Françoise,
-qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que
-cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à
-fleurettes bleues.</p>
-
-<p>Bertrande était trop mère pour s’étonner de
-cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre
-chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé
-par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse.
-D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir.
-Le bruit de leur entrée,&mdash;peut-être aussi l’heure
-de son repas,&mdash;troublait le sommeil du petit
-homme. Il y eut une agitation sous la percale
-fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur
-indistincte d’un nid jaseur.</p>
-
-<p>La jeune mère courut, écarta le rideau.</p>
-
-<p>Et alors le délicieux tableau apparut,&mdash;l’éternel
-et incomparable ravissement, tel que rien
-n’émeut de la sorte en ce monde,&mdash;un petit
-enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette,
-et riait sous ses boucles tièdes, plus<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
-lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur.
-Une carnation de fleur, des yeux larges comme
-des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs
-cils épais, une toute menue bouche de corail
-mouillé, où brillaient les grains de riz des premières
-dents, de petits pieds, de petits poings
-battant l’air (car une solide attache nouait le
-milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,&mdash;un
-délice!</p>
-
-<p>&mdash;«Vous permettez, madame?...» disait
-Bertrande. «Je suis vraiment bien confuse. Vous
-voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de
-suite de lui, il commencerait une vie terrible.
-Nous ne pourrions pas nous entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Faites donc... Je vous en prie... Faites
-comme si je n’étais pas là. Je ne suis pas pressée,»
-répondit l’étrange cliente.</p>
-
-<p>Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt
-avancée pour elle. Debout, les yeux attachés
-sur cet enfant, blanche comme un linge, elle
-semblait changée en statue. Une statue, certes,
-du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l’Impossible
-et de l’Inaccessible, tant la brisure du Désir
-qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules
-et vaciller la lueur indécise de ses prunelles.</p>
-
-<p>Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel,
-ne s’aperçut pas de cette attitude. Profitant
-de la permission qui lui était donnée, elle
-sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant,
-en guise d’excuse:&mdash;«Il n’y a qu’une chose
-pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas
-la paix,» elle défit rapidement deux ou trois
-boutons de son corsage, et, avec une discrétion
-pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chair<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
-blanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en
-y jetant sa tête bouclée.</p>
-
-<p>S’étant assise pour cette opération, que la
-coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de
-la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante
-elle-même, avec son bel enfant, un gracieux
-spectacle, elle s’avisa que sa visiteuse restait debout,
-et la supplia d’accepter un siège. Elle vit
-alors toute la tristesse de cette physionomie, et
-demanda timidement:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère
-bien, madame?»</p>
-
-<p>Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait
-enfin.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n’en avez pas encore, peut-être?
-Vous êtes si jeune!</p>
-
-<p>&mdash;Non, je n’en ai pas.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! alors, vous ignorez comme on les
-aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante,
-de vous faire attendre pour que ce petit
-gourmand ait son goûter à l’heure.</p>
-
-<p>&mdash;Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien.
-D’abord cela me repose. J’avais des battements
-de cœur en montant.»</p>
-
-<p>C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux,
-qui battait si douloureusement, et non à cause
-des cinq étages, trouvait une paix inattendue
-dans la simple scène.</p>
-
-<p>La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie
-avait maudite. Maudite d’autant plus que sa rigoureuse
-morale lui interdisait toute lutte. A
-contempler la réalité de ce qui la torturait, cette
-réalité prenait un caractère attendrissant où
-s’adoucissait l’horrible mal. La douleur perdait<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>
-un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette
-mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce
-petit être, d’une si adorable innocence... M<sup>lle</sup> de
-Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas.
-Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau,
-parce qu’elle y puisait une espèce d’abnégation
-involontaire, qui violentait ses révoltes les plus
-furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait
-à l’acceptation finale.</p>
-
-<p>Au fond, cette fille du rigide Marc était une
-créature de principes. Elle respectait le droit. Elle
-pensait être restée chrétienne, même dans cette
-guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa
-cousine. Car le christianisme s’accommode avec
-certaines férocités de sentiments, quand on peut
-prétendre détester l’injustice sous la figure des
-êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline
-étant à ses yeux les usurpateurs de son
-nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la
-vérité en exécrant non seulement leur crime
-mais leurs personnes.</p>
-
-<p>Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante
-de son rôle l’avait saisie. C’est dans une
-crise de regret sincère qu’elle était allée prier et
-pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse
-tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon
-causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une
-pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci,
-même secrètement, comme une rivale. Gilbert
-avait séduit cette fille, et l’avait rendue mère.
-Gilbert, tout prince qu’il était, devait épouser
-cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était
-plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce
-point, la netteté intransigeante des théories.<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
-L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une
-créature vulgaire,&mdash;du moins elle la qualifiait
-ainsi:&mdash;sa seule vengeance, et la meilleure,
-était de le laisser à cette bassesse.</p>
-
-<p>Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait
-la passion dont elle croyait faire taire à
-son gré les suggestions éperdues. Elle avait
-voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu
-voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de
-honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde
-qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.</p>
-
-<p>Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline,
-qui, le jour de son entrevue avec Bertrande,
-ne s’était pas séparée de celle-ci sans
-savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole
-donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse,
-et à son père de ne plus avoir aucun entretien
-avec Françoise, M<sup>lle</sup> de Valcor avait simplement
-expédié l’indication sous enveloppe, sans un
-mot.</p>
-
-<p>Cependant la jeune mère, interrompant le
-repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses
-petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur
-un carré de moquette commune, seul luxe de
-la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet.</p>
-
-<p>Quelques cris de réclamation trahirent une
-vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune
-gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser
-devant lui les breloques de sa châtelaine, puis,
-les détachant de sa ceinture, les plaça dans les
-menottes avidement levées.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez déjà le cœur d’une maman,»
-observa Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne serai jamais une maman. Je n’aurai<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-jamais un chérubin comme celui-ci à moi,»
-dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix
-fléchit, se brisa.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais entrer en religion.</p>
-
-<p>&mdash;En religion!»</p>
-
-<p>Un flot rose anima les joues amaigries de
-l’ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa
-Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son
-adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir
-dans son âme.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre
-le voile. Je ne connaissais pas la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous est-elle donc si douce?» demanda
-la visiteuse avec une nuance de dédain.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle m’a donné mon fils.»</p>
-
-<p>L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta
-M<sup>lle</sup> de Plesguen. Ce qui lui semblait la
-plus effroyable déchéance, ce qui l’eût jetée à
-la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre
-de joie altière! Il est vrai que cette autre... Mais
-non... Fille du peuple, soit, Bertrande n’était
-pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La
-mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des
-conventions... oui... peut-être... c’était possible.
-Mais ici, dans la douceur et la chaleur de
-l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le
-sacrifice, la virginale vertu elle-même n’arrivait
-pas à ce mépris.</p>
-
-<p>Bertrande devinait-elle, au moins en partie,
-ce qui s’agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible
-cliente. Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Madame, je suppose que c’est un grand
-chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moi<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix
-du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves
-terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes
-jours de douleur pour des années de cette paix
-qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend
-des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas
-faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas
-sur vous-même? A la façon dont vous regardez
-mon enfant, il me semble que vos bras ne sont
-pas destinés à se croiser toujours sur une robe
-de bure, ni vos lèvres à presser uniquement
-l’ivoire d’un crucifix.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait
-violemment. «Vous ne savez pas à qui
-vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que
-vous dites!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà ce que je venais vous demander,»
-fit M<sup>lle</sup> de Plesguen, changeant de ton et ouvrant
-le petit paquet dont elle s’était munie. «Je possède
-quelques vieilles dentelles de famille. Or,
-mon intention d’entrer au couvent est tellement
-arrêtée, que je veux précisément faire réparer
-ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je
-compte en orner la chapelle, en faire présent à
-la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas.
-En même temps, j’augmenterai de cette donation
-le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire,
-car ma famille est ruinée. Ces morceaux
-ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez
-les remettre en état. Je vous confierai tout le
-reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span></p>
-
-<p>Bertrande se mit en devoir d’examiner les
-dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage,
-menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il
-avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant
-la châtelaine de la jeune dame, et qui
-avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant,
-il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,&mdash;car,
-ne sachant pas encore se soutenir sur ses
-petits membres, il avait imaginé un moyen comique
-de locomotion, rampant sur ses menottes
-et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui
-son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage.
-Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa
-mère, et commençait à la tracasser, riant et
-pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux.</p>
-
-<p>Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans
-le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur
-l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas
-faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent
-dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant
-de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de
-l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de
-caresser ce front d’ange. Elle s’inclina.</p>
-
-<p>&mdash;«Laisse maman tranquille, mon mignon,
-viens avec moi.»</p>
-
-<p>Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des
-mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui
-chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage,
-fou de jeu et de câlineries, fit bientôt
-entendre des gazouillis apprivoisés, puis de
-grands éclats de plaisir.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa
-table les morceaux de dentelle et les retournait<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span>
-minutieusement, pour se rendre compte du
-point.</p>
-
-<p>Mais, soudain, des pas retentirent au dehors,
-dans la sonorité du long couloir nu. Ils s’arrêtèrent
-devant la porte. On frappa.</p>
-
-<p>&mdash;«Entrez!» dit machinalement Bertrande.</p>
-
-<p>Elle supposait que c’était sa voisine, une
-brave femme qui raffolait de Claude, et pour
-qui c’était une distraction d’en prendre soin.</p>
-
-<p>«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle
-m’en débarrassera un instant. Je suis vraiment
-honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»</p>
-
-<p>Comme on semblait attendre, elle répéta
-plus haut: «Entrez!...» sachant la clef sur
-la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit.
-Une silhouette d’homme se dessina dans la
-baie.</p>
-
-<p>Les deux jeunes femmes se tournèrent vers
-lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C’était, au
-seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance,
-prince de Villingen.</p>
-
-<p>D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut
-sur les genoux de qui jouait son enfant.
-Abasourdi, il jeta une exclamation:</p>
-
-<p>&mdash;«Françoise!...»</p>
-
-<p>Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle
-qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme
-pour se garantir par lui contre quelque chose de
-trop pénible.</p>
-
-<p>Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant
-la porte derrière lui.</p>
-
-<p>Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette
-pauvre chambre, un silence profond jusqu’à en
-être tragique. On eût presque entendu battre les<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
-trois cœurs, si violemment, si diversement remués.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen parla la première. Malgré la
-suffocation de son émoi, elle puisa ce courage
-dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l’enfant sur
-les bras instinctivement ouverts de Bertrande,
-elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur.
-J’ai eu le tort de m’allier à vous pour une œuvre
-de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout
-prix l’argent nécessaire pour acheter votre
-amour? Je me suis abaissée jusqu’à devenir votre
-complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était
-dans la logique des choses.»</p>
-
-<p>Le prince de Villingen eut un geste de protestation.
-Mais il se tut. Comment se disculper
-auprès d’une de ces femmes sans meurtrir
-l’autre? Une telle alternative n’était pas faite
-pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme
-de son éducation, sa superficielle délicatesse
-d’homme du monde en demeuraient entravés.
-La fille noble comme l’ouvrière avaient droit ici
-aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune
-homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester
-toute la gaucherie masculine en pareil
-cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui
-permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin
-mouchoir sur son front, où le bord du chapeau
-avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une
-sueur de malaise.</p>
-
-<p>Un sentiment dominait Bertrande: celui de
-cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à
-ce moment même l’amant, peu coutumier cependant
-de visites inattendues. La pâleur de Gilbert<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-ne lui donnait pas à penser qu’un événement
-grave changeait ainsi ses habitudes d’indifférence.
-Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée,
-que la désagréable surprise d’avoir rencontré
-M<sup>lle</sup> de Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène,
-pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait
-une espèce de triomphe. Elle en éprouvait
-la sensation instinctive, certaine. Ce fut
-donc sans amertume, presque avec pitié, qu’elle
-dit à Françoise:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle,
-si ce n’était pas en ennemie?»</p>
-
-<p>La malheureuse jeune fille eut une rougeur,
-pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle
-avouer, ou seulement laisser pressentir,
-son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance,
-voulait souffrir davantage,&mdash;son avidité
-de s’enfoncer au cœur la réalité comme un
-couteau, son morbide désir de voir celle qui avait
-osé se donner à Gilbert, cette chair qu’il avait
-possédée, cet enfant né du mystère de passion
-où se torturait et s’effarait son âme de vierge?
-Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût
-point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui
-ressemblait. Et puis...»</p>
-
-<p>Elle se crispa, se raidit, presque convulsée
-dans l’effort, comme ces infortunés qui, sous les
-pinces et les fourchettes rougies de la question,
-réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.</p>
-
-<p>&mdash;«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution
-d’entrer au couvent étant définitive, je pensais
-avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir
-une mission digne de mon futur état.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quelle mission?» balbutia Bertrande.</p>
-
-<p>Gilbert ne prononça pas ces deux mots.
-Mais on les lisait dans son regard interrogateur,
-tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise.
-Et la double attente de l’homme et de la jeune
-mère se suspendit avec une espèce d’anxiété
-respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait
-si visiblement, si atrocement.</p>
-
-<p>Françoise de Plesguen, à cette minute, montra
-quelles ressources de grandeur gisent dans les
-âmes qui, même débiles, emportées, secouées
-par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir,
-la force d’une race, tendue depuis des siècles
-vers la domination de soi-même. Sans doute
-racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les
-mesquineries, toutes les vilenies qu’avait charriées
-sa pensée quand elle s’acharnait à déshonorer
-et à dépouiller ses cousins de Valcor,
-quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un
-titre de princesse et lier à elle un homme de qui
-elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement,
-avec une dignité impressionnante:</p>
-
-<p>&mdash;«Je voulais voir,&mdash;et j’ai vu,&mdash;Bertrande,
-si l’épouse du Seigneur, que je serai
-bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer
-à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare
-à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du
-père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un
-prince. Je vous rends de tout mon cœur cette
-justice. Et je supplie Gilbert d’accomplir son
-devoir envers vous, comme envers le fils que
-vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus
-de ce monde. Adieu.»</p>
-
-<p>D’un geste rapide, elle se pencha vers le petit<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>
-Claude, que sa mère tenait toujours, mit un
-baiser sur son front. Puis, avant que les deux
-autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire
-pour agir ou pour parler, M<sup>lle</sup> de Plesguen sortit
-de la chambre.</p>
-
-<p>Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.</p>
-
-<p>Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant
-de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa
-tomber sur une chaise et, bouleversée d’émotion,
-fondit en larmes. Le prince, à son tour,
-s’assit, s’absorba dans de soucieuses réflexions.</p>
-
-<p>Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait.
-Elle se mit à le bercer machinalement.
-Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le
-bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer
-ceux du jeune homme. Vainement. Le cœur
-de la triste amante se serra. Comme elle l’aimait!...
-Oh! si elle était en haut de l’échelle
-sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur
-d’anéantir la distance en prenant sa main
-pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet
-aveuglement du cœur, pour lequel rien n’existe
-au monde qu’un seul être adoré. Avait-il entendu
-seulement la voix, cette voix si noblement généreuse,
-qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?...
-Elle?... Quel rêve insensé!... D’ailleurs,
-Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas tant.
-Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue,
-croyant que la vie tissait des contes bleus,
-comme on en voit dans les livres à images,
-comme on en dit à la veillée, et que les princes
-Charmant y prenaient pour femmes les jolies
-filles dont ils se faisaient aimer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p>
-
-<p>Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque
-la question de Gilbert:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue
-faire ici?</p>
-
-<p>&mdash;J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,»
-dit Bertrande. «Elle s’est présentée
-comme une cliente, sans dire son nom. Tiens,
-voici encore ses échantillons de dentelles à réparer.
-Elle a oublié de les reprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la savais pas si bonne comédienne,»
-ricana Gairlance.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne
-crois pas qu’elle ait joué la comédie.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement
-une parole que je ne lui ai jamais
-donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie
-perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je
-me demande seulement si elle pouvait connaître...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;A quel point elle est perdue, cette partie
-qu’elle abandonne.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux dire, Bertrande, que Renaud de
-Valcor,&mdash;ton père, ou le marquis, ou le diable,
-pour ce que j’en sais maintenant,&mdash;est hors
-d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus
-moi,&mdash;ni personne d’ailleurs,&mdash;qui lui contesterai
-son titre.»</p>
-
-<p>La jeune femme posa son fils endormi dans le
-berceau, et se dressa, palpitante.</p>
-
-<p>&mdash;«Que se passe-t-il donc?</p>
-
-<p>&mdash;Il se passe ce que je venais t’apprendre,
-ou plutôt ce dont je venais me remettre ici,<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span>
-auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et
-j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,»
-ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, «de
-me voir arriver ainsi, sans raison?»</p>
-
-<p>«Sans raison!» se répéta intérieurement la
-pauvre fille. «En effet, le désir de me voir n’est
-pas pour lui une raison.» Mais un impétueux
-courant d’idées dispersa l’amertume.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert?
-Tu ne crois plus à la double personnalité
-du marquis de Valcor? Toutes ces preuves,
-dont tu m’accablais, que sont-elles devenues?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les
-ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui
-pouvais les mettre en œuvre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c’est Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une
-espèce de rire lugubre.</p>
-
-<p>&mdash;«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ma chère, non seulement il n’en
-découvrira pas d’autres, mais il a réduit à néant
-celles dont il faisait tant de cas.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait,
-à ce déjeuner, tu sais bien?... le jour des funérailles
-de la marquise? Te souviens-tu?... Quelle
-résolution forcenée! C’est lui qui abdique?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il abdique d’une façon tellement nette,
-qu’après ce désistement par trop significatif, nul
-au monde n’osera relever la cause.</p>
-
-<p>&mdash;De quelle façon?</p>
-
-<p>&mdash;La plus irrévocable. Il s’est tué.</p>
-
-<p>&mdash;Escaldas s’est tué!...</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement,» dit le prince, chez qui une
-détente se produisait, et qui, maintenant, devenait<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span>
-livide, avec des gouttes de sueur aux tempes,
-une contraction du gosier, où les mots se hachaient.
-«Il s’est pendu... Et c’est moi qui... tout
-à l’heure, en allant... m’entendre... avec lui... l’ai
-trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un
-verre d’eau... Bertrande.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="pch"><i>L’APACHE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Le</span> Bolivien José Escaldas avait bien cru,
-pendant quelque temps, que l’«Affaire
-Valcor» allait ressusciter. Il avait mis
-la main sur des données imprévues, si
-extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même,
-en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à
-recommencer le procès.</p>
-
-<p>D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque.
-C’était maintenant lui, Escaldas, qui
-tenait le dénouement du drame. Il agirait pour
-son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait
-une plainte en diffamation, sûr de démontrer
-maintenant où était le faussaire. Même sans
-se porter partie, il pourrait faire agir directement
-le Ministère public, tant les charges qu’il développerait
-contre son adversaire apparaissaient
-graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris
-à son crime comme dans une souricière. Ce
-qu’on appelle en jurisprudence le «fait nouveau»
-venait de se produire. Et quel fait! Lourd<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
-de quelle signification formidable! Et par quel
-miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert!</p>
-
-<p>Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé
-aussi près que possible du prince de Villingen.
-Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès,
-dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère
-les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son
-acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut,
-vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par
-louer une petite chambre dans une maison meublée
-de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure
-dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce
-demi-Indien, et dont la louche apparence ne
-l’offusquait pas davantage.</p>
-
-<p>Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui
-avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et
-vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor,
-c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son
-imagination en crevaient les murs. Il se revoyait
-bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne,
-non plus en parasite toléré, sans cesse sous la
-menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître,
-mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire,
-s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient
-leur patrimoine.</p>
-
-<p>Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne
-voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation.
-Ce métis, encore si près de la sauvagerie,
-vivait embusqué dans son intrigue, au sein de
-la civilisation parisienne, comme un de ses fauves
-ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve:
-l’œil guettant la proie, la main remplie de
-flèches empoisonnées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span></p>
-
-<p>Sa brutale nature s’arrangeait des basses
-mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin
-de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que
-la nuit tombe, entre les ormes rabougris des
-excentriques boulevards.</p>
-
-<p>Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre,
-se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné
-de poussière ou de pluie, aux relents des
-cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants,
-de tous ces antres violemment éclairés,
-où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante,
-sous la grande ombre lugubre de la Butte,
-coiffée par sa basilique-fantôme.</p>
-
-<p>Surtout, la bête mal domptée que ce «pays
-chaud» sentait gronder dans ses veines, s’alléchait
-aux rencontres hasardeuses, aux provocantes
-occasions, pullulant devant ces repaires
-de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas,
-il en humait avec une immonde satisfaction
-l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut
-pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.</p>
-
-<p>Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles
-tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané
-où le guidait ce qui avait peut-être été un
-ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère,
-une pauvre créature, encore presque jolie sous
-des cheveux blonds en broussaille et dans un
-corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler
-la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie
-acheva de subjuguer le cœur inflammable du
-Bolivien.</p>
-
-<p>Cette aventure ne serait certes pas de celles
-qu’un Escaldas même se soucierait de raconter,<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>
-si une coïncidence presque fantastique n’y avait
-donné une importance capitale.</p>
-
-<p>Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa
-conquête se trouvait comme perché dans un
-chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus
-de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus,
-sans rien de babylonien, à l’angle de la
-rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux
-chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas
-aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie
-formée d’armes et de parures indiennes,
-qu’il reconnut immédiatement pour des objets
-authentiques, provenant de quelque tribu du
-bassin de l’Amazone.</p>
-
-<p>Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna
-la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle.
-«Tous ceux qui viennent ici» (et elle ne
-rougit pas de ce pluriel multiple et candide)
-«se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû
-chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition.
-Mais c’est pas du toc. Mon petit homme
-a rapporté ça des pays pour de vrai.</p>
-
-<p>&mdash;De quels pays?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pour les noms, je suis pas trop calée,
-vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire!...
-Il parle toutes les langues, et la preuve,
-c’est qu’il voyage comme interprète.»</p>
-
-<p>Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot
-d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de
-l’introuvable individu, compagnon de bord du
-vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin,
-qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenu<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>
-par la justice, avait disparu sans laisser de
-traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme
-avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres,
-où il était employé comme interprète
-dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables
-références. On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il
-jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif,
-dont le mince bagage et les maigres valeurs
-avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des
-commentaires avaient couru, quand ce personnage
-avait spontanément envoyé au Parquet la
-lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle
-Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient
-pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue
-fausse, les avait si terriblement accablés
-eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante
-à dépister l’homme. D’ailleurs, ça
-n’avait pas d’importance, la lettre étant identique
-à la photographie faite par Escaldas lui-même
-et ayant été formellement reconnue par
-lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente
-dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport,
-même le plus lointain, ne les évoquât pas
-immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna
-lui-même, il lança coup sur coup:</p>
-
-<p>&mdash;«Interprète?... Ton ami était interprète?...
-Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il
-pas Mindel?...»</p>
-
-<p>La foudre tombée devant cette fille ne l’eût
-pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une
-espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre
-et précipita les paroles dans sa bouche.</p>
-
-<p>Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait
-pas Mindel, son petit homme. Mindel? Où<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
-prenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce
-n’était pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait
-Sornières, Arthur Sornières.</p>
-
-<p>Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas
-était hors de lui d’espérance.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si
-jamais ton ami s’est appelé Mindel, sa fortune
-est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis,
-deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi
-la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien
-autre chose. Pas moi. Des gens qui le pourront
-mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais
-écrire ici mon nom... mon vrai nom... José Escaldas.
-Montre-le à ton ami. Si jamais il s’est
-appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire.
-Engage-le à venir me parler. Voilà aussi mon
-adresse. Maintenant qu’il a marché d’un côté, il
-marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui
-faire? Je te jure que c’est sa fortune! La somme
-qu’il voudra.»</p>
-
-<p>Les yeux de la fille brillèrent.</p>
-
-<p>&mdash;«Je lui ferai toujours la commission.</p>
-
-<p>&mdash;Il s’est donc bien appelé Mindel!»</p>
-
-<p>Elle trembla, tout éperdue.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est comme ça que je mettais quand je
-lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur!
-Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le fera
-savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je
-vous assure, il me tuerait!»</p>
-
-<p>La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans
-connaître les secrets de son «petit homme»,
-elle savait qu’entre tous le plus grave se rapportait
-à son retour de l’Amérique du Sud et à ce
-nom de Mindel, qu’il avait porté là-bas. La circonspection<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
-qu’il montrait à cet égard devait
-tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne,
-non seulement à ce qu’il avait fait «quelque sale
-coup», mais encore à ce qu’il voulait en garder
-le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec
-elle. A un moment donné, elle lui avait vu de
-l’or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt
-après lui en avoir dispensé quelques bribes, il
-avait disparu, suivant sa coutume quand il était
-en fonds. Elle connaissait ses habitudes. Il allait
-dépenser au loin l’argent dont l’abondance inexplicable
-aurait pu le compromettre ici. Et surtout
-il allait le jouer.</p>
-
-<p>Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la
-triste fille n’attendit pas sans crainte le retour
-d’Arthur Sornières.</p>
-
-<p>Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau
-Rouquin», à cause de son irrésistible physique,
-ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs
-errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni
-par la patience. Avant même d’avoir écouté
-jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la Môme-Cervelas,
-rien que sur l’air embarrassé de la misérable
-créature et sur le soupçon qu’elle avait
-eu la langue trop longue, il commença par la
-rouer de coups.</p>
-
-<p>Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à
-la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées
-sur une taille souple de félin, d’une superbe vigueur
-de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas
-crut que, cette fois, les terribles poings
-lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie
-favorite. Et quand Arthur, s’asseyant
-pour se reposer de cet exercice, lui dit: «Maintenant,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>
-explique-toi...» elle mit cinq bonnes
-minutes à retrouver son souffle.</p>
-
-<p>Quand elle eut raconté les choses, non sans
-des réticences que ponctuèrent quelques taloches,
-le Beau Rouquin s’enferma dans un mutisme
-écrasant.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé?
-Je t’ai pas causé trop d’embêtements, mon
-pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand
-elle put espérer que la séance de tout à l’heure
-ne recommencerait pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Je crois que je t’ai montré que je savais
-m’y prendre pour tuer tes puces,» répliqua-t-il.
-«Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement
-chatouillé l’épiderme auprès de la façon
-dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques
-au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards
-de mou que t’as dans la margoulette.»</p>
-
-<p>Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas.
-Désormais, elle tiendrait sa langue.</p>
-
-<p>Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser
-d’indiscrètes questions au charmant Arthur,
-lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un
-ton d’ailleurs gracieux:</p>
-
-<p>&mdash;«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis
-tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans
-le monde.»</p>
-
-<p>Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette.
-Puis, consultant sa montre:</p>
-
-<p>&mdash;«Allons... Ils doivent avoir fini de juter
-leurs bêtises, ces salivards de la Chambre.
-V’là le moment de se trotter chez les marquis.»</p>
-
-<p>Il partit, adressant à sa compagne une cynique<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-recommandation quant au travail qui
-leur ferait une soirée fructueuse.</p>
-
-<p>Il rentra vers les deux heures du matin. Son
-inquiétante figure d’Apache parisien portait un
-air si sombre que la tremblante Angèle se recroquevilla,
-réduisit sa mince personne au plus
-petit volume possible, trouvant qu’elle offrait
-encore trop de surface aux coups qui ne manqueraient
-pas de pleuvoir.</p>
-
-<p>Mais non. Arthur se secoua comme un chien
-qui sort de l’eau. Ses dents claquèrent. Il dit
-d’une voix rauque:</p>
-
-<p>&mdash;«Fais-moi un vin chaud.»</p>
-
-<p>Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait,
-puis, le reposant sur la table, si brutalement qu’il
-le fit voler en morceaux:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la
-sale besogne!...»</p>
-
-<p>Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:</p>
-
-<p>&mdash;«Bah! pour trente mille balles! Sans
-compter ce qu’on le fera chanter plus tard, ce
-rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai
-la mesure!»</p>
-
-<p>S’égayant à cette musicale perspective, le
-Beau Rouquin embrassa Angèle, que cette tendresse
-enchanta:</p>
-
-<p>&mdash;«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici
-que sur la terrasse du Sacré-Cœur? Ah! je te
-réponds que c’est un endroit pour jaspiner tranquillement
-après minuit sonné.»</p>
-
-<p class="p2">Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José
-Escaldas ne bougeait guère de sa chambre. A<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span>
-chaque son qu’il entendait dans la maison meublée,
-pleine d’allées et venues, il se levait à
-demi, s’apprêtait à ouvrir sa porte.</p>
-
-<p>«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il.</p>
-
-<p>Mais chaque fois il éprouvait un déboire.
-Aussi, malgré sa faiblesse indulgente pour le
-beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre
-les trop hospitalières jeunes personnes, émules
-de la Môme-Cervelas, dont les mœurs accueillantes
-et les amitiés fugaces, mais multiples,
-contribuaient pour beaucoup à l’animation de
-cette demeure.</p>
-
-<p>Des semaines passèrent, et il commençait à
-désespérer, lorsque, un après-midi, des pas masculins,
-gravissant l’escalier, se dirigèrent vers
-sa chambre, et des coups heurtant le bois
-s’adressèrent à son huis.</p>
-
-<p>Il ouvrit.</p>
-
-<p>Pas une seconde&mdash;louange en soi à sa perspicacité&mdash;Escaldas
-ne douta de l’identité du
-visiteur, que, cependant, il voyait pour la première
-fois.</p>
-
-<p>Melon à bords plats, cravate rose, complet à
-carreaux, et ces cheveux roux poussant bas, cette
-moustache faraude, ces yeux de vice, cette mâchoire
-bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé,
-agile. C’était bien «le petit homme» de la
-Môme-Cervelas.</p>
-
-<p>La présentation réciproque fut rapide. L’entrée
-en matière encore plus.</p>
-
-<p>Arthur Sornières ne se possédait pas de joie.
-Dire que le hasard l’avait mis en rapport avec
-cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si longtemps!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de
-penser que mon intérêt serait de servir le marquis
-de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai
-été payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation!
-Cet homme-là veut ma mort. Oui, parce
-que, en somme, j’ai été son complice. Je vais
-vous expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en
-a donné beaucoup, il m’en donnerait encore si
-j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude
-que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire
-disparaître. Plus que la certitude. J’en ai la
-preuve, car il a déjà essayé.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais,
-le démon. Croyez-vous que j’aurais vingt-quatre
-heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui
-quels secrets je détiens et que vous allez m’en
-livrer un de plus?»</p>
-
-<p>Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?...
-grimace?... passa sur les traits du Beau Rouquin,
-dit également le Baladeur.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il,
-«si je prends mes précautions. C’est autant
-pour vous que pour moi, vous comprenez, monsieur
-Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre
-nom, en bas, à la concierge. J’ai attendu le moment
-où rentrait une des locataires, et j’ai eu
-l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par
-d’aimables personnes. On ne s’étonne pas que
-des messieurs viennent les voir.»</p>
-
-<p>Le métis éclata d’un gros rire.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai bien pensé,» reprit l’Apache, «que
-votre carte de visite serait clouée sur votre porte.
-Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce qu’on
-vous réveille en sursaut quand on croit frapper<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-chez Irma ou chez Rosalinde. Elles ont des noms
-délicieux, vos voisines. C’est Rosalinde, celle
-que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais
-sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte.
-J’irai la voir, cette enfant. Elle m’a lancé un œil!
-Pour elle, je suis capable de faire des traits à la
-Môme-Cervelas.»</p>
-
-<p>Tout en débitant ces phrases, avec un air de
-bon garçon farceur, Arthur Sornières, renversé
-sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé
-par quelque chose au plafond. Ses regards erraient
-sur la surface jaunâtre et souillée. Une
-attention singulière les aiguisait, malgré qu’il
-tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement,
-ceux du Bolivien prirent la même direction.
-Le Beau Rouquin, alors, changea d’attitude,
-ramena le buste en avant, planta ses
-prunelles dans celles de l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur
-Escaldas. La lettre que j’ai envoyée au
-Parquet&mdash;au moment où je l’ai envoyée&mdash;était
-bien pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro,
-celle que (j’ai suivi l’affaire Valcor dans les
-journaux, je suis au courant de tout) vous aviez
-vue en Amérique.</p>
-
-<p>&mdash;Moi-même, la tenant dans mes mains, je
-l’ai cru. Cette falsification merveilleuse, qui
-l’avait faite? Ce n’était donc pas vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas si fort.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui, alors? Pabro?</p>
-
-<p>&mdash;Cette vieille bête!</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc!</p>
-
-<p>&mdash;Le Valcor en personne.»</p>
-
-<p>Escaldas bondit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Il a possédé la vraie lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Pendant vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce
-que je viens vous dire. J’avais su que Pabro
-vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai
-pensé que le marquis me la paierait cher.</p>
-
-<p>&mdash;Misérable!</p>
-
-<p>&mdash;Qui cela?</p>
-
-<p>&mdash;Vous!</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc!» fit l’Apache en haussant
-les épaules.</p>
-
-<p>Son air détaché interloqua le métis. Encore
-une fois les yeux d’Arthur se dérobaient, erraient
-vers le haut de la chambre. Tout à coup, un
-éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet,
-qui, fixé dans le mur, au-dessus du lit, devait
-avoir soutenu la flèche ou la couronne de
-rideaux désormais absents.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,»
-observa Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi? Comment donc!</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai! Vous me révélez une chose
-prodigieuse avec un air de bayer aux mouches.
-Elle est bien exacte, au moins, votre histoire?
-Ce n’est pas un piège que vous venez me
-tendre?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;C’est que je le connais, le patron pour qui
-vous avez travaillé.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-m’en la preuve.</p>
-
-<p>&mdash;La preuve?» dit le bandit, revenant ardemment<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-à la question, après un dernier coup
-d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve?
-Écoutez si ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser,
-mon bonhomme. Il y a une vingtaine
-d’années, Renaud de Valcor,&mdash;le vrai,&mdash;écrivit
-une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz,
-pour présenter une espèce de chargé d’affaires,
-qu’il donnait comme un autre lui-même et dont
-il signalait, par surcroît, l’extrême ressemblance
-physique avec sa personne. Cet individu, probablement,
-se substitua ensuite à lui, après sa
-mort, naturelle ou provoquée. Il serait l’homme
-qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de
-son prestige, de son titre, depuis une vingtaine
-d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel
-est le vrai Valcor, qu’il nous explique cette
-lettre, qu’il nous dise qui était et ce qu’est devenu
-ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti
-dans les mystères des forêts d’Amérique.
-L’un de ces deux êtres si semblables a dévoré
-l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était
-donc l’écueil où devait se briser le marquis.
-Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez découverte,
-en fouillant les archives que vous avait
-obligeamment communiquées la maison Rosalez.
-Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro,
-avez surpris une photographie de cette lettre, la
-signalant d’ailleurs aux chefs de la banque, afin
-d’avoir des témoins qui n’en ignorassent pas.</p>
-
-<p>&mdash;Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux,
-au moment du procès. Ça ne m’apprend
-rien.</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro&mdash;avec
-qui le hasard m’a fait voyager de Buenos-Ayres<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-en France&mdash;crut accomplir un coup de
-maître en vous apportant cette fameuse lettre,
-quand les échos au monde entier lui eurent appris
-ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se
-rendait pas compte que le document valait pour
-vous surtout parce qu’il se trouvait dans les archives
-de la banque Rosalez. Quand il m’eut
-raconté que vous lui achèteriez cette lettre le
-prix qu’il voudrait, je me suis dit que quelqu’un
-d’autre la paierait bien davantage. Et comme je
-tenais, par une chance incroyable, cette lettre
-dans la main, quand Pabro est tombé à la mer...</p>
-
-<p>&mdash;Ou que vous l’y avez jeté, canaille,»
-gronda Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Bah!» dit cyniquement l’ami de la
-Môme-Cervelas, «vous allez voir que c’est tout
-bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,»
-poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne
-prouve que l’instruction l’eût trouvée si concluante.
-Mais aujourd’hui, quand je viendrai
-dire et démontrer irréfutablement que le marquis
-de Valcor m’a payé des mille et des cents
-pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon
-de papier entre les mains, doutera-t-on de
-l’importance qu’il devait y attacher?</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait
-ce qu’il a voulu. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas
-simplement détruite?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique
-d’une cervelle est donc lente à se mouvoir!
-La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin
-pourtant, est tout ébaubie de découvrir <i>subito</i>
-un nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous
-ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivi<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-le procès. Quand votre éblouissement sera passé,
-vous apercevrez comme c’est simple. Un enfant
-de deux jours s’y retrouverait tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;«Allez donc!» fit le Bolivien.</p>
-
-<p>Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute,
-le fuyant personnage qui lui parlait semblait
-prêt à perdre le fil de son discours. Arthur
-Sornières avait des distractions. Quelque chose le
-préoccupait, qui devait concerner la personne
-même de son interlocuteur ou la disposition de
-la chambre, les particularités du mobilier crasseux.
-Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait
-un clou dans le mur. Maintenant, il supposa
-que c’était sa cravate. Il y porta machinalement
-la main, s’assurant que l’épingle était en
-place. L’Apache détourna les yeux obstinés qu’il
-fixait sur son cou. En même temps, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner
-mal, un jour ou l’autre. Il en restait des souvenirs,
-des traces. Et surtout la photographie que
-vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même,
-avec l’écriture, qu’il imiterait facilement puisque
-c’était la sienne, avec les signes caractéristiques,
-les taches, etc., et refaire cela sur un papier semblable,
-mais de <i>filigrane récent</i>, puis l’adresser
-au Parquet. Voilà le coup de génie! Cet homme,
-que je qualifierai de sublime, l’a si bien exécuté
-que vous avez vous-même reconnu la lettre,
-et qu’elle se trouvait authentiquée plus sûrement
-encore que par vos yeux... par la photographie
-prise autrefois et qui la reproduisait
-exactement. Vous avez poursuivi à fond votre
-campagne sur cette lettre. Et quand vous avez
-cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposait<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>
-accablé, quand la Chambre s’apprêtait, devant
-le scandale, à invalider son élection, le
-monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner
-d’un peu plus près le filigrane du papier. Il est
-de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir écrit
-cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires
-qui ont fabriqué ce faux pour me perdre.»</p>
-
-<p>&mdash;«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant
-son poing sur la table.</p>
-
-<p>Il demeura un instant comme suffoqué, puis
-murmura lentement, dans un effort pour embrasser
-tous les aspects de la question.</p>
-
-<p>&mdash;«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale
-machination de ce genre! C’est pourquoi
-je voulais vous retrouver, vous, qui aviez envoyé
-cette lettre au Procureur de la République, avec
-une explication suspecte. Vous, qui prétendiez
-la tenir de Pabro, disparu si mystérieusement.
-Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que
-la scélératesse pût être aussi ingénieuse.»</p>
-
-<p>&mdash;«Elle peut l’être encore davantage,» fit
-Sornières en ricanant.</p>
-
-<p>&mdash;«Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache
-en détournant avec prestesse l’attention d’Escaldas,
-«il y a un point obscur pour moi, dans
-cette Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour
-connaître si bien. Le filigrane du papier datait
-de dix-huit mois, et votre photographie de quatre
-ans... Alors?</p>
-
-<p>&mdash;Ma photographie ne portait pas sa date.
-On a pensé que je l’avais faite après coup.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous aviez des témoins, en Amérique...
-à la banque Perez Rosalez.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les
-chefs de la maison, à ce moment-là, n’avaient
-aucun motif pour s’occuper de cette vieille correspondance
-dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils
-deviné mes soupçons et le but de mon
-enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine,
-leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer,
-pour plus tard, leur témoignage. Mais je
-l’aurais soustraite, comme l’a fait ensuite leur
-caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci.
-Je n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment
-venu, garantiraient l’authenticité du document,
-réclamé à leurs archives par l’instruction,
-durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité
-avide de Pabro et votre propre gredinerie,
-mon cher, ont bouleversé mes plans.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, chez Perez Rosalez, personne ne
-pouvait donc attester?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?... La teneur générale de la lettre,
-son aspect, le fait que je l’avais photographiée,
-que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui...
-Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction
-et dont on leur a communiqué la photographie,
-était bien la même qu’ils avaient eue.
-Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de
-leur témoignage fut une certaine obscurité restée
-sur cette histoire et dont je bénéficiai. Sans cette
-obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation
-du faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne
-me justifiait pas, démontrait simplement l’impuissance
-des magistrats à établir mon crime,
-dont tout le monde est resté convaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre innocent!» railla Sornières.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre,<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>
-«vous êtes un fameux gibier de potence. Je devrais
-me méfier de vos intentions. Qui sait si
-vous n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous
-avez déjà servi? Cet homme-là est capable de
-tout. Et il a rencontré un joli instrument dans
-votre personne. Vous viendriez me tendre un
-piège que ça ne m’étonnerait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec
-une gaieté d’autant plus horrible qu’elle était
-sincère.</p>
-
-<p>&mdash;«Dame!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte
-pas pieds et poings liés, votre Valcor? Et moi-même,
-ne suis-je pas à votre merci? Vous connaissez
-tout de moi... mon nom...</p>
-
-<p>&mdash;Vos noms... deux au moins.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont les seuls qui vous importent. Vous
-savez où je perche. Vous pourriez me faire arrêter
-ce soir si bon vous semblait.</p>
-
-<p>&mdash;Heu! heu!</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas le malin. Vous n’y songez
-guère. Entre les pattes des flics, je nierai tout ce
-que je vous ai dit, tandis que, si vous m’offrez
-des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.»</p>
-
-<p>Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face
-patibulaire, non dépourvue d’une séduction de
-vice et de vigoureuse animalité, qui donnait plus
-d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur
-quel pied pouvons-nous partir? Que m’offrez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Personnellement, je ne puis rien vous<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
-offrir,» dit Escaldas. «Et pour une excellente
-raison, c’est que je ne possède pas un radis.»</p>
-
-<p>Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent
-regard autour de l’affreuse chambre garnie.
-Même il souligna par un geste circulaire la
-signification de ce regard.</p>
-
-<p>Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur
-d’abord devant cette sordide médiocrité, puis,
-soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi
-au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet
-de fer, presque agressif dans son inutilité. Un
-mouvement brutal, incompréhensible, secoua
-Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton
-rogue:</p>
-
-<p>&mdash;«N’essayez pas de me fiche dedans avec
-cette façon de vous dérober quand je vous demande
-«Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse
-pas au claquedent que vous êtes. Je parle de
-votre parti, de vos aristocrates et de vos princes.
-De tous ceux qui se partageront la galette quand
-le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera
-les légumes de l’État, à la Nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il
-faut que je m’entende avec eux.</p>
-
-<p>&mdash;Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce
-que je suis pressé,» dit le Beau Rouquin, qui
-projeta la mâchoire inférieure en avant, dans
-une mimique singulièrement féroce.</p>
-
-<p>&mdash;«J’aurai vu mon plus important associé
-dès ce soir,» calcula tout haut le métis, désignant
-ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre
-eût fait faire un haut-le-corps. «Nous sommes
-tout aussi pressés que vous pouvez l’être.
-Voulez-vous revenir demain?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Revenir... ici?...» interrogea Sornières,
-avec une expression voulue de méfiance.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez ce que je risque... Le Valcor
-est un homme à entretenir une police privée. S’il
-apprend que je vous rends visite...</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que nous nous rencontrions
-autre part?</p>
-
-<p>&mdash;Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation.
-«Après tout, on est tranquille dans
-votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y
-dépiste pas. Ne dites donc à personne, pas
-même à votre fameux prince, que j’y suis venu
-et que je dois revenir.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous voudrez... Ça ne change rien
-à l’affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée
-subite l’amant de la Môme-Cervelas, «je vais
-demander un rendez-vous à votre voisine Rosalinde.
-Ça me créera un alibi.»</p>
-
-<p>Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla
-drôle.</p>
-
-<p>&mdash;«Fixez-le pour avant de passer chez moi,»
-suggéra-t-il, grossièrement facétieux. «Les charmes
-de la donzelle vous troubleront le cerveau.
-Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.</p>
-
-<p>&mdash;Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le
-voyou, qui déjà filait par un couloir, où, des
-portes mal jointes, suintaient des relents nauséabonds
-de parfumerie à bon marché.</p>
-
-<p>A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.</p>
-
-<p>Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche,
-et l’un des premiers du printemps, jour de
-courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu la<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span>
-journée dominicale ou la saison du renouveau?
-Il n’existait pas de repos hebdomadaire pour cet
-homme à la fois désœuvré et affairé, ce parasite
-social, ignorant de toute régularité laborieuse.
-Et quant au printemps, il faut avouer que,
-dans la brume fondue d’averses, et sous l’aigre
-vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement
-en hiver, surtout pour la frileuse appréciation
-d’un indigène des tropiques.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le prince n’est pas à la maison,»
-dit à Escaldas le majestueux portier, qui,
-un jour de l’année précédente, avait paru si redoutable
-à la pauvre Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais monter pour lui laisser un mot.</p>
-
-<p>&mdash;C’est inutile. Son domestique est absent.</p>
-
-<p>&mdash;Dites que je reviendrai ce soir, que c’est
-extrêmement important. Priez le prince de m’attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Que Monsieur soit tranquille. La commission
-sera transmise.»</p>
-
-<p>Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas
-n’en put accuser l’irréprochable concierge.
-Le prince de Villingen ne rentra pas chez lui ce
-soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu
-à deux reprises inutilement, se rendit compte,&mdash;cette
-fois par l’attestation navrée du vieux serviteur,&mdash;que
-le jeune homme n’avait pas reparu
-au logis, il se remémora encore une autre coutume.
-Quand Gilbert gagnait aux courses, il se
-hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa
-chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien
-pour l’enragé viveur, s’il n’en dépensait aussitôt
-une partie,&mdash;et souvent la plus grosse.</p>
-
-<p>Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrande<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
-qu’il songeait à porter sa joie. Bertrande...
-c’était bon les jours de découragement, de nostalgie...
-de remords peut-être. Puis, à Bertrande,
-il fallait si peu pour être heureuse... Rien même...
-D’abord parce que sa fierté s’en trouvait mieux.
-Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à
-elle quand il arrivait les mains vides, sans projet
-de distraction, sans le désir de quelqu’une de
-ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi,
-par la nécessité de quitter le petit Claude, par
-l’étourdissement des choses extérieures, qui dissipent
-le parfum d’amour. Puisque l’argent ne
-comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller
-la trouver quand l’or tintait au gousset et que
-les billets de banque gonflaient le portefeuille.
-Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient
-cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait
-les payer. Et ce qu’il y avait surtout d’attirant,
-de tentateur, c’était le tapis vert des tripots.</p>
-
-<p>&mdash;«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures
-du soir. «N’espérons pas que Gairlance revienne
-avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce
-qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons
-jusqu’à demain matin.»</p>
-
-<p>Il traça quelques lignes sur sa carte, pour
-avertir le prince qu’il y avait urgence à ce qu’il
-le vît le plus tôt possible. Qu’il l’attendrait chez
-lui le lendemain toute la journée, sauf de une à
-trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe
-qu’il cacheta, le Bolivien quitta la rue Cambacérès.</p>
-
-<p>S’il avait excepté une couple d’heures dans
-l’après-midi, c’est parce qu’il escomptait la visite
-d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant pas être<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
-aperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner
-cette satisfaction? En faisant la large mesure
-de temps, on s’assurait contre toute rencontre.
-D’autant que la conférence ne serait pas longue.
-Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée,
-ou ne faisait pas venir son acolyte, celui-ci ne
-pourrait que renvoyer à plus tard les négociations
-avec le Beau Rouquin.</p>
-
-<p>«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit
-Escaldas avec un ignoble rire, «puisqu’il doit
-présenter ses hommages à ma voisine, Rosalinde.
-Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les
-aventures porte à porte, ça n’est pas intéressant.
-Quand on abat du gibier, c’est pour le plaisir de
-la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme,
-je ne manquerais point d’aller raconter à la
-Môme-Cervelas les frasques de son «petit ami».
-Quel beau parti je tirerais des circonstances!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="pch"><i>UNE FIN TRAGIQUE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dg.jpg" width="78" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Gilbert de Villingen</span> avait beaucoup
-gagné, cet après-midi-là, aux courses.
-Il ramena d’Auteuil chez elle une jolie
-personne de sa connaissance, qui
-suivait de loin son jeu sur les hippodromes, et se
-trouvait sur son chemin, comme par hasard,
-lorsqu’elle le voyait en veine. Tous deux dînèrent
-joyeusement au cabaret, achevèrent la
-soirée dans un music-hall, et, quand le prince
-eut remis la belle à sa porte, il courut au cercle.</p>
-
-<p>Il y traversa les alternatives ordinaires de
-gain et de perte, se trouva décavé vers cinq
-heures du matin, et se rappela l’hospitalité
-offerte par sa compagne de rencontre. Maussade
-et harassé, il alla chercher près d’elle l’insouciance
-fanfaronne que la solitude ne lui inspirait
-pas, mais à laquelle il se forçait nerveusement
-dès qu’il avait un spectateur et surtout
-une spectatrice. Cette diversion lui épargnait<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-l’heure mauvaise qui suit l’abrutissante et ruineuse
-partie nocturne.</p>
-
-<p>Il ne rentra chez lui que, précisément, vers
-une heure de l’après-midi.</p>
-
-<p>«Quelle chance!» pensa-t-il en lisant le
-mot d’Escaldas, «je ne peux plus le voir qu’à
-trois heures. Bon. J’irai moi-même dans son
-taudis.»</p>
-
-<p>Il se réjouit de ce moment de répit, comme
-un écolier d’une récréation. Il se fit préparer un
-bain, s’y prélassa longuement, puis s’étendit, en
-peignoir, sur le divan de son cabinet de toilette,
-où il s’endormit.</p>
-
-<p>Lorsqu’il s’éveilla, la demie de trois heures
-sonnait.</p>
-
-<p>«Diable! Ce pauvre Inca va supposer que je
-ne le prends plus au sérieux, lui et son roman
-valcorien. Il ne se tromperait pas de beaucoup.
-Ça m’étonnerait bien s’il nous menait maintenant
-à la victoire. Et pourtant... Il garde la foi qui
-transporte les montagnes. Aussi longtemps que
-ce limier-là flairera la voie, moi je galoperai derrière.
-Ce serait un si magnifique hallali! Valcor
-aux abois, tête aux chiens... Bigre! Il en éventrerait
-encore plus d’un. Mais quelle curée ensuite!
-Tant qu’Escaldas tiendra, je tiendrai. D’ailleurs,
-je peux dire: tant qu’Escaldas vivra. Car, si cet
-emballé-là devait renoncer à la poursuite, il en
-crèverait de rage. Quand je le verrai mort, c’est
-que sa dernière preuve lui aura claqué dans la
-main.»</p>
-
-<p>Gilbert sonna son valet de chambre, s’habilla,
-puis, allumant une cigarette, descendit et
-prit le chemin de la rue de Lévis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span></p>
-
-<p>Il y arriva vers quatre heures et quart.</p>
-
-<p>C’était la seconde ou la troisième fois, tout
-au plus, qu’il venait voir le Bolivien dans sa
-louche demeure. Une grimace involontaire
-plissa ses lèvres, retroussa ses narines, lorsqu’il
-pénétra dans le corridor d’entrée, laissant retomber
-derrière lui la demi-porte à claire-voie,
-dont la sonnette faussée grinça faiblement.</p>
-
-<p>Ce corridor, long de six à huit mètres, sans
-ouvertures latérales, aboutissait à une cour,
-dans laquelle se trouvait, sur la droite, une
-espèce de loge ou bureau, généralement désert.</p>
-
-<p>Le prince se rappelait avoir vainement attendu,
-puis appelé, puis erré dans les divers
-escaliers sales, avant d’avoir pu obtenir un renseignement,
-lors de sa première visite.</p>
-
-<p>Cet après-midi, toutefois, il aperçut dans la
-loge un visage renfrogné de vieille, qui se dressa
-pour le dévisager. Sa tournure élégante faisait
-événement dans un tel lieu.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur Escaldas est-il chez lui, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement,» dit-elle, presque déridée
-par une grâce d’aspect et de ton si peu coutumière
-en ces parages. «Monsieur peut monter
-sans crainte. L’escalier A, à gauche, numéro
-27.»</p>
-
-<p>Elle ajouta, loquace:</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai porté moi-même, à une heure, le
-déjeuner de monsieur Escaldas. Il m’a dit qu’il
-ne le prenait pas dehors parce qu’il attendait
-quelqu’un, et qu’il ne bougerait pas tant qu’on
-ne serait pas venu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Parfait!» murmura Gilbert, qui se rappela
-le mot sur la carte.</p>
-
-<p>Il ignorait que le Bolivien eût compté sur
-une autre visite que la sienne. La concierge
-l’ignorait aussi. L’escalier A échappait, en effet,
-presque totalement, à la surveillance de cette
-dignitaire du cordon. Car il s’ouvrait de l’autre
-côté de l’entrée, symétriquement à la loge, dans
-le bâtiment de façade, mais en arrière, sur la
-cour.</p>
-
-<p>Deux étages, un long couloir avec des portes
-mal jointes, d’où sortaient d’indéfinissables
-odeurs: laines crasseuses des ameublements
-vétustes, parfums rancis, éther et tabac. Cela
-prenait à la gorge. Le prince secoua sous son
-nez son mouchoir imprégné de fine violette.</p>
-
-<p>Il découvrit le numéro 27, s’arrêta, frappa à
-la porte.</p>
-
-<p>Point de réponse.</p>
-
-<p>Gairlance frappa de nouveau, sans plus de
-succès.</p>
-
-<p>«Voilà qui est curieux!» pensa-t-il. «Puisqu’il
-m’attend.»</p>
-
-<p>Il regarda la serrure. Elle n’avait pas de bouton
-extérieur. Se penchant un peu, il remarqua
-le point lumineux du trou, ce qui prouvait que
-la clef n’était pas en dedans.</p>
-
-<p>Il heurta plus fort.</p>
-
-<p>&mdash;«Escaldas! Vous dormez? C’est moi, Gilbert!»</p>
-
-<p>Une porte voisine s’ouvrit. Une femme
-avança la tête avec curiosité. Voyant le charmant
-garçon qui restait en détresse, elle s’empressa,
-se montra tout entière, en peignoir d’un<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
-bleu cru, garni d’horribles dentelles cotonneuses,
-les pieds nus dans des savates.</p>
-
-<p>Elle n’eût pas été laide, en paysanne ou en
-servante. Mais sa fraîcheur commune, et même
-sa jeunesse, disparaissaient sous un atroce maquillage.
-Une poupée de bazar à bon marché.
-La voix humaine sortant de ce masque faisait un
-effet presque sinistre.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous demandez monsieur Escaldas?»
-fit-elle en minaudant. «Il n’est pas sorti, j’en suis
-sûre. Car il a fait un vrai potin, cet après-midi.
-Il a dû changer ses meubles de place.</p>
-
-<p>&mdash;Vers quelle heure?</p>
-
-<p>&mdash;Une heure et demie peut-être. Je le sais
-parce que j’ai reçu un ami vers deux heures. Et
-je lui ai même dit: «J’espère bien que mon
-voisin va enfin rester tranquille.»</p>
-
-<p>&mdash;Mais monsieur Escaldas a pu sortir ensuite.</p>
-
-<p>&mdash;Ça n’est pas probable. Je l’aurais entendu.
-Il frappe toujours sa porte assez fort.</p>
-
-<p>&mdash;C’est drôle,» dit Gilbert en regardant
-cette porte close.</p>
-
-<p>Un sentiment bizarre l’envahissait. Le Bolivien
-lui avait recommandé de ne pas venir entre
-une heure et trois. Cependant il ne sortait pas,
-puisqu’il avait dit à la concierge qu’il ne bougeait
-point de sa chambre. Pourquoi ce bruit, à
-ce moment, chez lui? A quelle occupation tapageuse
-réservait-il donc ces deux heures?</p>
-
-<p>Maintenant, dans l’esprit du prince, l’obstination
-avec laquelle Escaldas avait cherché, la
-veille, à le rencontrer, le mot pressant écrit sur
-sa carte et les circonstances d’aujourd’hui, formaient
-un ensemble inquiétant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p>
-
-<p>Que se passait-il?</p>
-
-<p>Sans éprouver des sentiments bien chaleureux
-pour le métis, Gilbert avait trop étroitement lié
-partie avec cet homme pour se désintéresser de
-ce qui pouvait lui advenir. D’ailleurs, que pouvait-il
-advenir à Escaldas qui ne touchât à l’Affaire,
-objet de leur association?</p>
-
-<p>Le prince qui, pourtant, n’espérait pas
-grand’chose, tout à l’heure, de l’entrevue réclamée
-si instamment par son acolyte, commençait
-à y attribuer de l’importance, maintenant
-qu’un hasard déconcertant la reculait encore.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais aller m’informer plus amplement
-auprès de la concierge,» fit-il, comme se
-parlant à lui-même.</p>
-
-<p>La poupée de bazar, sur la porte de laquelle
-on pouvait lire de loin ces mots, en capitales
-azur sur fond rose:</p>
-
-<p class="pc1 mid">MADEMOISELLE ROSALINDE</p>
-
-<p class="pn1">s’offrit à faire la commission.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne redescendez pas, monsieur. Je vais
-chercher <i>mame</i> Plu. Elle a peut-être la clef
-du 27.»</p>
-
-<p>La jeune personne s’élança avec une rapidité
-prouvant que ses articulations étaient de qualité
-plus saine et moins factice que son teint.</p>
-
-<p>Elle revint d’une démarche alentie, réglant
-son impétuosité sur l’ankylose de M<sup>me</sup> Plu.</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai pas la clef,» dit la vieille concierge.
-«Mais je suis sûre que monsieur Escaldas
-n’est pas sorti. Peut-être bien qu’il est malade.</p>
-
-<p>&mdash;Personne n’est venu le voir?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Personne qui l’ait demandé, toujours.
-Maintenant, il reçoit quelquefois des dames de
-connaissance. Une supposition qu’une serait
-montée tout droit, qui connaîtrait son numéro,
-et qu’elle soit là, encore. Ça se pourrait bien
-qu’il ne veuille pas ouvrir à cause d’elle. C’est
-délicat.»</p>
-
-<p>Gilbert pensa au: «Ne venez pas de une à
-trois.» Il hocha la tête. C’était possible. Pourtant
-on approchait de cinq heures. Que diable!...</p>
-
-<p>Malgré la claire journée d’avril, un perpétuel
-crépuscule envahissait le corridor. Dans l’ombre
-relative, le trou de serrure du 27 brilla plus
-distinct, comme un petit œil de clarté, sinistrement
-railleur.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Rosalinde, qui, évidemment n’avait pas
-reçu son éducation au Sacré-Cœur ou à Saint-Denis,
-se pencha vers ce trou, y risqua un
-regard.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» s’écria-t-elle, triomphante, «je
-disais bien qu’il avait bousculé ses meubles.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez voir,» fit la concierge, tandis que
-le prince, pris d’un irrésistible intérêt pour cet
-espionnage de commères, tant les surprises de
-la vie piquent la curiosité des plus dédaigneux,
-demandait à Rosalinde:</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’avez-vous donc vu dans la chambre?</p>
-
-<p>&mdash;Le lit est tiré au milieu, à la place de la
-table. Ça n’a jamais été comme ça. Je le sais
-bien. J’ai assez souvent passé devant, quand sa
-porte était ouverte.»</p>
-
-<p>Le prince n’eut pas le temps d’apprécier la
-pudeur imprévue de la dernière phrase, ni de se
-<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>demander si M<sup>lle</sup> Rosalinde avait des raisons
-plus sérieuses de connaître l’orientation des
-meubles chez son voisin. M<sup>me</sup> Plu redressait
-presque agilement sa maigre échine rhumatisante,
-dans l’émoi qui la bouleversait:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Seigneur... Seigneur Jésus!...
-Qu’est-ce qui lui est arrivé à ce pauvre monsieur?...
-Y a de quoi vous tourner les sangs!...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?... Mais je n’ai rien remarqué
-de si terrible,» s’exclama Rosalinde, en se précipitant
-de nouveau sur la serrure.</p>
-
-<p>&mdash;«Sa cervelle!... sa cervelle!...» gémit la
-vieille.</p>
-
-<p>Un frisson d’horreur sillonna la chair de
-Gairlance.</p>
-
-<p>Plus tard, malgré l’épouvante réelle qu’il devait
-éprouver ensuite, il ne pouvait se rappeler
-sans un soubresaut nerveux le comique lugubre
-de cette exclamation.</p>
-
-<p>Des portes s’ouvrirent. Des gens parurent,
-dont les faces pâlirent au cri de M<sup>me</sup> Plu.</p>
-
-<p>Mais elle continua, haletante:</p>
-
-<p>&mdash;«Sa cervelle!... que je lui ai fricassée pour
-son déjeuner, et qui est sur le tapis, à côté de
-l’assiette, avec le bondon de son dessert. Tout
-est jeté là. Qu’est-ce qui s’est passé, mon
-Dieu?»</p>
-
-<p>Le quiproquo manifeste laissait intact le mystère.
-Aussi les assistants ne pensèrent-ils même
-pas à rire, lorsqu’ils surent que ce qui gisait
-dans la chambre muette était une cervelle de
-mouton frite, et non la partie pensante d’un être
-humain. Quelque chose de tragique avait dû se
-passer là dedans, de l’autre côté de cette porte,
-dont la banalité prenait tout à coup une physionomie<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span>
-poignante, avec l’obstination de son
-panneau immobile, et le scintillement, à sa serrure,
-d’un petit œil de lumière.</p>
-
-<p>&mdash;«Il faut faire ouvrir cette porte. Je le
-prends sur moi,» déclara le prince.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais aller chercher mon mari,» dit
-M<sup>me</sup> Plu.</p>
-
-<p>Un temps se passa. Puis on vit arriver Hippolyte
-Plu, commissionnaire, la plaque de cuivre
-au côté de sa veste comme un crachat de grand-croix.</p>
-
-<p>Il hocha une bonne grosse tête grise, après
-avoir longuement regardé la porte du 27. Puis il
-émit l’idée que ça n’avait pas de bon sens, qu’il
-n’y avait pas de quoi se flanquer la frousse, que
-ses locataires étaient libres d’aller se promener,
-ou même de cuver tranquillement leur vin chez
-eux, après avoir fichu tout en l’air, sans qu’on
-eût pour ça le droit de violer leur domicile.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne m’en irai pas,» dit Gairlance,
-«avant qu’on ait ouvert. Allez chercher le commissaire
-de police, si bon vous semble. Je vous
-dis que je le prends sur moi.»</p>
-
-<p>L’autorité de ses façons, la distinction de sa
-personne, en imposèrent. M. Plu se rappela
-qu’il devait avoir une autre clef, ouvrant le 27.
-Pendant qu’il allait la quérir, quelqu’un de plus
-curieux que les autres ramena le serrurier d’en
-face.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que vous êtes monsieur le
-commissaire?» demanda l’ouvrier au prince de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;«Allez toujours. C’est mon affaire,» répliqua
-celui-ci, qui s’enfiévrait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span></p>
-
-<p>On entendit grincer les passe-partout. La
-serrure, très grossière, fermée par la simple
-retombée automatique du pêne sans tour de
-clef, s’ouvrit tout de suite. La porte, poussée en
-dedans, s’arrêta à moitié de course contre un
-obstacle.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Rosalinde, plus preste que les autres, se
-glissa dans l’ouverture.</p>
-
-<p>Elle se rejeta en arrière, hurlant, les bras battant
-l’air, sa grosse figure mal peinte convulsée
-d’un tel effroi que son masque artificiel s’anima
-de vie intense, humaine, tragique. Une âme
-épouvantée surgit sur cette face de poupée de
-bazar.</p>
-
-<p>Les autres, effarés, hésitaient maintenant.</p>
-
-<p>On soutint la pauvre fille, qui s’évanouissait.</p>
-
-<p>Gilbert alors, le cœur lui battant jusque dans
-les oreilles, à coups assourdissants, plus pâle
-que son plastron de chemise, fit un pas, pénétra
-par l’entre-bâillement de la porte.</p>
-
-<p>&mdash;«A l’aide!... à l’aide!... Un médecin!...
-Ce malheureux n’est peut-être pas mort,» cria-t-il
-d’une voix qu’il crut retentissante, et qui,
-presque éteinte, passant à peine ses lèvres, ne
-parvint qu’à ses voisins immédiats.</p>
-
-<p>Le désordre de la chambre était
-indescriptible,&mdash;spectacle d’autant plus piteux, que la
-misère des meubles apparaissait davantage dans
-leur bouleversement, comme apparaissaient, sur
-l’horrible papier, d’un grenat flétri, les traces,
-noires de saleté ou jaunes d’usure, que ces
-mêmes meubles y avaient marquées à la longue.</p>
-
-<p>Mais l’abomination suprême n’était pas dans
-cette clameur hideuse et muette des choses.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span></p>
-
-<p>Contre la paroi du fond, au-dessus de l’endroit
-où se trouvait d’habitude la tête du lit, le
-corps de José Escaldas dessinait une effroyable
-pantomime raidie, suspendu par une forte cordelière
-bleue à un crochet qu’on distinguait, près
-du plafond, dans la fausse corniche peinte. Une
-convulsion d’agonie, en recroquevillant les
-jambes du malheureux, l’avait laissé dans une
-position dansante, comme un pantin dont on
-aurait tiré la ficelle. Sa face, remontée par la
-corde, était un objet terrifiant... Gonflée, violacée,
-avec la langue jaillie au dehors. Les yeux
-figés dans la sclérotique élargie semblaient encore
-regarder, d’un surhumain, d’un atroce regard.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’on coupe la corde!» balbutia Gilbert.</p>
-
-<p>Ce bretteur, ce descendant de soldat, chez
-qui le courage physique était naturel et spontané
-comme la respiration, ne pouvait surmonter un
-étourdissement de faiblesse devant cette vision
-d’horreur, dans l’écœurante atmosphère de ce
-lieu, et sous la suffocante poussée des gens qui,
-s’amassant derrière lui, par la porte entr’ouverte,
-l’écrasaient à moitié contre le châlit.</p>
-
-<p>Une scène inénarrable se passait maintenant
-dans le corridor, qui, peu à peu, s’emplissait des
-locataires et des voisins. Les femmes criaient au
-secours. Les hommes se querellaient pour savoir
-si l’on devait toucher à un pendu, même pour le
-sauver, avant l’arrivée du commissaire de police.
-La vieille mère Plu faisait entendre un jappement
-monotone, et semblait subitement hébétée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p>
-
-<p>Son mari montra quelque sang-froid. Avec
-l’autorité de ses attributions, l’énergie de sa
-poigne, le concierge parvint à déblayer un peu
-la porte et à pénétrer dans la chambre. Son
-premier soin fut d’ouvrir la fenêtre. Une bouffée
-d’air, sinon pur, au moins à peu près respirable,
-entra.</p>
-
-<p>Cette manœuvre produisit sur le prince un
-effet salutaire. Il se reprit, et, tirant de sa poche
-un canif, s’avança résolument dans l’intention
-de couper la corde.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur,» lui dit le père Plu, qui palpait
-une des mains raidies, «il est glacé. Que
-voulez-vous faire? Prenez garde. Pour atteindre
-la corde, il vous faut écarter cette table renversée,
-relever une de ces chaises... Vaudrait mieux
-laisser les choses en l’état.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Notre devoir est de tout tenter
-pour rappeler ce malheureux à la vie. On en
-a fait revenir de loin avec des tractions de la
-langue.»</p>
-
-<p>Le voyant décidé, les autres maintenant poussaient
-le lit, dégageaient la porte, redressaient
-les meubles. Deux ou trois s’avancèrent pour
-soutenir le corps, afin qu’il ne glissât pas à terre.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà de la belle besogne!» grommela
-le portier. «Et tout cela pour secouer un cadavre!
-Comment voulez-vous que les magistrats
-reconnaissent ensuite s’il y a crime ou suicide?
-La distance au sol, la façon dont les pieds avaient
-repoussé la table, la direction où elle était tombée,
-toutes ces machines-là, c’est ça qui aurait
-pu montrer si ce pauvre bougre s’est accroché
-lui-même ou non.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span></p>
-
-<p>Cette réflexion fit hésiter Gilbert, qui, monté
-sur une chaise, allait, en se haussant, trancher la
-corde.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes sûr qu’il est mort?» demanda-t-il.
-Car sa répugnance l’empêchait de toucher
-lui-même à ces membres convulsés.</p>
-
-<p>&mdash;«Pour être froid, il est froid,» dit le serrurier,
-qui, avec un maçon, maintenait déjà le
-corps, attendant qu’il leur tombât dans les
-bras.</p>
-
-<p>Mais, à cette seconde, une de ces hallucinations
-fréquentes devant les visages d’où la vie
-vient de fuir, surprit Gilbert. Il crut voir palpiter
-les paupières d’Escaldas. Avec une exclamation
-étouffée, il éleva son canif, entama la solide cordelière,
-scia, non sans peine...</p>
-
-<p>&mdash;«Hardi!... encore un peu!...» fit le maçon
-comme s’il commandait une manœuvre sur
-son chantier.</p>
-
-<p>Soudain, le pendu s’abattit, les bras jetés à
-droite et à gauche, la tête oscillant comme une
-boule inerte, tandis que, sous le poids, les deux
-ouvriers fléchissaient des jarrets.</p>
-
-<p>On étendit Escaldas sur son lit.</p>
-
-<p>A peine essayait-on de lui administrer gauchement
-les premiers soins, qu’un médecin fut
-amené, suivi presque aussitôt par le commissaire
-de police.</p>
-
-<p>Le praticien eut bientôt déclaré qu’il n’y avait
-rien à faire. La mort remontait à deux heures au
-moins.</p>
-
-<p>Quant au magistrat, il inspecta sommairement
-les lieux et posa quelques questions, de
-l’air du monde le plus dédaigneux et le plus détaché.<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-Quel intérêt pouvait offrir cette banale
-aventure? Un pauvre diable, logé en garni,&mdash;et
-dans quel garni!&mdash;sans doute à bout de ressources,
-à qui le vice, l’alcool, ont ôté tout ressort
-pour la lutte et le travail, qui attache une
-corde à son ciel de lit, se passe la tête dans le
-nœud coulant, et envoie promener d’un coup de
-pied la table sur laquelle il s’était juché pour
-cette opération, cela se voit tous les jours, et ça
-n’a de conséquence vraiment regrettable que de
-déranger les commissaires de police.</p>
-
-<p>Toutefois, le point de vue du fonctionnaire
-changea quand il se fut avisé d’interroger le
-jeune homme qui, venant rendre visite au suicidé,
-avait amené la découverte lugubre.</p>
-
-<p>&mdash;«Votre nom, monsieur?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Gilbert Gairlance, prince de Villingen.»</p>
-
-<p>La voix eut beau se faire basse, les plus
-proches entendirent, et le mot: «Un prince!...
-un prince!...» vola de bouche en bouche, à travers
-le corridor et l’escalier, jusqu’à l’attroupement,
-dans la rue.</p>
-
-<p>Le commissaire de police leva les sourcils,
-étonné.</p>
-
-<p>&mdash;«Sans doute, vous apportiez quelque secours
-à ce malheureux?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non. José Escaldas n’était pas dans
-le dénûment. Ce n’est certainement pas par
-misère qu’il s’est tué. Il travaillait pour le compte
-de gens qui ne l’eussent pas laissé sans pain.
-Cet homme est un Bolivien, ancien intendant
-du marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!» s’écria le commissaire, «serait-il
-l’Escaldas du procès Valcor?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;L’auteur de la fameuse lettre fausse?»</p>
-
-<p>Gilbert se tut.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! mais, voilà qui est différent,» reprit
-le magistrat. «Je vais faire transporter le corps
-à la Morgue, aux fins d’autopsie, mettre ici les
-scellés... Je ne pense pas que cette mort ait une
-grande signification. Le diffamateur s’est fait
-justice. Mais enfin...»</p>
-
-<p>L’évidence de cette réflexion tomba lourdement
-sur l’âme de Gilbert. L’émoi de l’horrible
-scène se calmait en lui. La signification en surgissait
-nette, indéniable. Le suicide d’Escaldas,
-c’était la justification définitive de Valcor, l’aveu
-du mensonge, désormais démasqué, impuissant,
-sur lequel avait été échafaudée toute la retentissante
-Affaire. L’inventeur de la fable calomniatrice,
-le mystificateur audacieux, se voyant
-acculé à une catastrophe imprévue, à une ignominieuse
-défaite, au châtiment sans doute,
-abandonnait la partie en quittant l’existence.</p>
-
-<p>«Et voilà de quelle savante gredinerie je me
-suis fait complice!...» pensa Gilbert.</p>
-
-<p>Lui, il avait combattu de bonne foi. Il avait
-été convaincu par cet ensemble inouï de présomptions
-que lui présentait le métis. Il avait été
-persuadé que le père de Micheline était un faux
-marquis de Valcor. Il avait cru au bon droit de
-Marc de Plesguen. Mais qui en conviendrait
-maintenant? Qui ne l’accuserait d’avoir participé
-sciemment à un complot de bandits? Qui
-ne le mettrait, lui, petit-fils du vainqueur de
-Villingen, au rang de ce vil produit de races inférieures,
-de cet être dépourvu par naissance de<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-toute moralité, de celui qu’il nommait plaisamment,
-mais avec un si véritable dédain, «l’Inca».</p>
-
-<p>Un accès de rage douloureuse saisit Gilbert.
-Il jeta sur le misérable corps qui gisait là un regard
-de féroce rancune. Quel allié pour le descendant
-d’un prince de l’Empire!</p>
-
-<p>La conscience vague de son intime déchéance,
-de l’esclavage où le tenaient sa paresse et ses
-passions, et qui l’avait conduit à prendre un
-tel allié, n’était pas pour relever le jeune homme.
-Et, sur lui, s’appesantissait encore la nauséabonde
-atmosphère de cette maison, de ces murs,
-de ces souffles hors des bouches fardées ou des
-gosiers brûlés d’absinthe,&mdash;car ils étaient peu
-nombreux, les travailleurs honnêtes, parmi ceux
-que leur oisiveté rassemblait là, béants d’une
-abjecte curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;«Permettez que je me retire, monsieur le
-commissaire,» dit le jeune homme. «Voici ma
-carte, mon adresse. Je me tiens à votre disposition
-pour une enquête. Mais vraiment, ici, en ce
-moment...»</p>
-
-<p>Son geste exprima qu’il n’en pouvait plus.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon... Quelques renseignements encore
-sur l’état des choses quand vous avez coupé
-la corde.»</p>
-
-<p>Quel supplice! Il fallut, avec le père Plu et le
-maçon, sous le regard horrible et indéfinissable
-de cette tête tuméfiée, reconstituer à peu près la
-disposition des meubles.</p>
-
-<p>La table était là, renversée.</p>
-
-<p>Escaldas avait tiré son lit au milieu de la
-pièce, afin de pouvoir placer cette table au-dessous
-du fameux crochet. Mais pour y atteindre,<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>
-pour y fixer le bout de la cordelière bleue,&mdash;pièce
-à conviction retenue par le commissaire de
-police,&mdash;il avait dû encore rehausser d’une
-chaise la table insuffisamment haute. Cette
-chaise, on la voyait plus loin, jetée à terre.</p>
-
-<p>Les débris du déjeuner servi par la mère Plu
-s’étalaient sur le sol. Escaldas y avait à peine touché.</p>
-
-<p>On comprenait qu’en un pareil moment l’appétit
-lui eût fait défaut.</p>
-
-<p>Ce qu’on arrivait moins à comprendre, c’était
-la façon désordonnée dont le suicidé avait accompli
-son trépas. L’être le plus dégoûté de la
-vie, le plus grossier, retrouve une espèce de respect
-de lui-même dans le seul fait qu’il va s’anéantir.
-Sa résolution le rehausse à ses propres yeux.
-C’est rare qu’il la suive jusqu’au bout sans un
-peu de cabotinage, un apprêt de mise en scène.
-Du moins y procède-t-il avec quelque convenance.
-Mais le saccage de la chambre, les
-meubles déplacés comme en hâte, les aliments
-tombés avec la chute de la table, sans qu’on les
-eût rangés ailleurs auparavant, l’idée de cet
-homme qui va se pendre, et qui grimpe entre
-son assiette encore chaude et son verre encore
-plein, sans quelque soin funèbre et mélancolique,
-éveillaient une image de précipitation
-dans la mort, comme d’une attaque brusque de
-folie.</p>
-
-<p>&mdash;«Une telle violence ne serait explicable,»
-observa le commissaire, «que si cette mort n’était
-pas l’effet d’un suicide.»</p>
-
-<p>Gilbert tressaillit.</p>
-
-<p>Si quelqu’un avait eu intérêt à supprimer Escaldas,<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span>
-un seul homme pouvait être ce quelqu’un.
-Et alors?... La théorie se renversait. Les preuves
-qu’aurait eues le Bolivien contre cette homme
-auraient donc été bien redoutables!</p>
-
-<p>&mdash;«Vous admettriez l’hypothèse d’un assassinat?»
-demanda le prince d’une voix altérée.</p>
-
-<p>&mdash;«Difficilement,» dit le magistrat, «D’ailleurs,
-si cette hypothèse se base sur l’état des
-lieux, elle ne peut être considérée de façon sérieuse.
-On a trop changé cet état des lieux, et il
-y a eu trop de personnes dans la pièce, pour
-qu’une instruction en tienne compte.»</p>
-
-<p>«Ainsi c’est moi,» se dit Gairlance, «c’est
-mon mouvement d’humanité pour sauver ce
-malheureux, qui rendra peut-être impénétrable
-un monstrueux mystère!»</p>
-
-<p>Il ne songeait plus à s’éloigner, retenu maintenant
-par l’espoir qu’une circonstance, un témoignage,
-pourrait changer les choses de face, démontrer
-qu’Escaldas ne s’était pas tué, mais
-qu’on l’avait tué.</p>
-
-<p>Ses yeux se portèrent sur cette forme effroyable,
-muette à jamais. Le mort avait toujours
-son regard sans nom, et cette langue projetée
-hors de la bouche, comme d’un damné qui ferait
-le geste de l’enfance impudente et moqueuse.
-Raillerie de cauchemar... plus effarante de ce
-qu’elle gardait véritablement un secret! Les
-jambes, à demi pliées, avaient toujours leur attitude
-dansante. De quoi s’égayait-il épouvantablement,
-ce spectre, qui, peut-être, était une victime?
-Un arrêt de l’enfer le condamnait-il à ce
-simulacre de dérision devant la duperie prodigieuse
-de sa mort?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p>
-
-<p>Spectacle insoutenable. Gilbert se détourna.</p>
-
-<p>Il entendit alors qu’on interrogeait la concierge,
-les voisines d’étage. Personne d’inconnu
-n’avait mis les pieds dans la maison depuis
-midi, pour ce qu’on en savait, sauf un galant visiteur
-de Rosalinde, un «type épatant», à ce
-qu’elle affirma. Déjà, la veille, il l’avait suivie,
-ébloui de ses charmes. Et il avait, non sans
-peine, consenti à patienter jusqu’à aujourd’hui
-pour faire plus ample connaissance.</p>
-
-<p>L’effrontée se rengorgeait en parlant de sa
-conquête. Elle seule avait vu le «type épatant».
-Mais, d’après les détails circonstanciés qu’elle
-donna sur l’heure passée en sa compagnie, à en
-juger surtout par l’enthousiasme reconnaissant
-qu’elle manifestait pour son empressement
-amoureux, on dut renoncer à soupçonner d’un
-crime un individu capable, à l’instant même, de
-tels exploits, qui supposent une liberté d’esprit
-absolument incompatible avec les affres d’un
-meurtrier.</p>
-
-<p>Une jeune personne de la même catégorie
-sociale que Rosalinde, et demeurant sur le même
-palier, crut se rappeler d’abord, et bientôt fut
-prête à jurer, qu’elle avait remarqué le tapage
-bizarre fait dans la chambre d’Escaldas au moment
-même où elle venait d’entendre causer
-chez Rosalinde.</p>
-
-<p>&mdash;«Justement,» confessa la créature, avec
-son étrange candeur professionnelle, «je me
-disais «Elle en a de la veine, Rosalinde, de
-recevoir des visites à cette heure-ci!» Et patatras!...
-c’est alors que j’ai sauté en l’air, par le
-fracas d’une table qui tombait.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span></p>
-
-<p>Après avoir répété deux fois cette version,
-toute fière de donner son témoignage dans le
-drame, la donzelle n’en eût démordu pour rien
-au monde. Sa sincérité était absolue. Seulement,
-d’avoir formulé si nettement des impressions,
-d’ailleurs confuses, lui avait fait perdre le pouvoir
-de se les rappeler dans un autre ordre.
-Qu’elle intervertît, sans le vouloir, la succession
-des bruits, que ce fût chez Escaldas qu’on eût
-parlé avant la chute de la table, et non pas,
-comme elle croyait, chez Rosalinde, elle ne pouvait
-plus le vérifier dans sa mémoire, ayant perdu
-à ce sujet tout sens critique, par le fait d’avoir
-émis une affirmation.</p>
-
-<p>La concierge répéta de son côté que M. Escaldas
-était sorti de ses habitudes en se faisant
-apporter son déjeuner dans sa chambre,&mdash;une
-cervelle frite et un bondon, avec une livre de
-pain et une demi-bouteille de vin. Elle déclara
-qu’il avait l’air «drôle», qu’il insistait sur son
-intention de rester chez lui pour recevoir quelqu’un.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’entendez-vous par «l’air drôle»?»
-demanda le commissaire de police.</p>
-
-<p>&mdash;«Embêté, quoi!» dit la concierge. «Et
-puis, impatient, hurluberlu... Il ne tenait pas en
-place... Même que je lui ai demandé s’il avait des
-fourmis dans les jambes. «Vous ne me direz pas
-ça dans quelques heures, mame Plu,» qu’y m’a
-fait, «je serai bien tranquille.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» s’écrièrent en même temps le
-commissaire et Gairlance.</p>
-
-<p>Un tel mot parut décisif. Ceux qui l’entendirent
-ne pouvaient pas savoir que l’infortuné<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span>
-s’énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de se
-retrouver en face du «Beau Rouquin», et qu’il
-se consolait lui-même en se disant que, de
-toutes façons, les choses s’arrangeraient sous
-peu, le marché serait conclu et la victoire certaine.</p>
-
-<p>&mdash;«Cette personne qu’il attendait, c’était
-vous, n’est-ce pas, monsieur?» questionna
-le magistrat en s’adressant au prince de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;«C’était moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avait-il fixé l’heure?</p>
-
-<p>&mdash;Il m’avait recommandé, très instamment,
-de ne pas venir entre une et trois.</p>
-
-<p>&mdash;C’est clair. Il réservait ce moment pour
-l’exécution de son sinistre projet.»</p>
-
-<p>Tout concourait à l’évidence. L’espoir, un
-instant apparu à Gilbert, qu’il y avait eu assassinat,
-et que cet assassinat, une fois établi, changerait
-la face de l’Affaire Valcor, vacilla, rentra
-dans les ténèbres de l’insaisissable. Escaldas,
-sans doute à bout d’invention et de mensonge,
-s’était vu perdu, s’était tué. Avec lui, la légende
-mourait tout entière. L’histoire ingénieuse et
-romanesque d’un faux marquis de Valcor se
-substituant au véritable, l’histoire qui avait passionné
-le monde, était donc née de toutes pièces
-dans l’imagination de ce demi-sauvage, dans ce
-cerveau, surchauffé jadis par le soleil des tropiques,
-maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme
-hors d’usage, par le flot de sang qu’y
-avait chassé la corde brutale.</p>
-
-<p>Peut-être l’auteur de cette fable inouïe l’avait-il
-crue, s’était-il pris lui-même au piège de son<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>
-désir et de sa haine. On ne joue pas avec tant
-d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel
-on n’est pas entré de bonne foi. Peut-être la
-découverte de son erreur avait-elle affolé le
-Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût,
-c’était bien fini. Jamais Marc de Plesguen ne
-serait marquis de Valcor, jamais sa fille Françoise
-ne serait châtelaine de la demeure historique,
-des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour
-dot le patrimoine héréditaire, grossi des intérêts
-composés,&mdash;fortune immense, même si les
-millions d’Amérique en demeuraient distincts.
-Et jamais Gilbert Gairlance, prince de Villingen,
-n’épouserait sans cette fortune une fille qu’il
-n’aimait pas.</p>
-
-<p>Les chimères de ces deux dernières années
-gisaient donc, grimaçantes et mortes, avec le
-malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de
-crédit conservé naguère par le jeune viveur
-s’était usé jusqu’au bout dans cette fâcheuse
-aventure.</p>
-
-<p>Quand il sortit de l’horrible maison, quand il
-secoua le cauchemar de tout à l’heure en même
-temps que le rêve de naguère, Gilbert se retrouva
-en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses
-propres yeux, car, pour la première fois de sa
-vie, il réfléchissait à sa conduite. Un abattement
-jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son
-âme.</p>
-
-<p>Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter
-comme s’orientent toutes les pensées humaines,&mdash;chez
-les forts aussi bien que chez les faibles,
-chez les insouciants aussi bien que chez les
-pusillanimes,&mdash;dès que s’élève le souffle des<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span>
-regrets, ou dès que le cœur est mordu par la
-souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse
-douce, indulgente, absolue. L’image de Bertrande
-s’évoqua en lui.</p>
-
-<p>Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée,
-si sincèrement humble. Et, avec elle, lui
-apparut aussi ce beau petit Claude, qui était son
-enfant, à elle, et le sien, à lui-même.</p>
-
-<p>Une émotion inconnue l’envahit.</p>
-
-<p>Le prince Gairlance regarda autour de lui,
-dans les rues qu’il suivait au hasard. Il s’aperçut
-qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs
-tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre
-ouvrière.</p>
-
-<p>Le long après-midi d’avril rayonnait encore
-d’une clarté vive, dans l’air piquant, presque
-froid.</p>
-
-<p>«Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la
-surprendre,» se dit le jeune homme.</p>
-
-<p>Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse
-celle qu’il pouvait considérer comme sa
-fiancée, il en éprouva plus de saisissement et
-plus de gêne que de consternation. Il venait, à
-l’instant même,&mdash;et sur quel passage tragique!&mdash; de
-tourner cette page de sa vie. L’adieu de
-M<sup>lle</sup> de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement
-l’émouvoir, après la catastrophe dont tout
-son être restait horriblement secoué?</p>
-
-<p>Il la laissa partir sans un mouvement de
-pitié, dans l’égoïsme de sa frissonnante nostalgie,
-sans plus de pitié que n’en éprouvait
-Bertrande elle-même, dans l’égoïsme de son
-amour.</p>
-
-<p>Et Françoise s’en alla, seule pour toujours,<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-déchirée de les avoir vus ensemble, vainement
-soutenue par sa fierté, par le sentiment d’avoir
-fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose
-apaisait son désespoir,&mdash;ce désespoir, profond
-comme le gouffre de sa vie à jamais solitaire et
-vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la
-tiédeur du petit corps qui persistait à ses mains,
-la douceur du petit front qui caressait encore ses
-lèvres. Il l’avait appelé par un attrait mystérieux,
-cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait.
-Il l’enveloppait d’un charme irrésistible. Il lui
-apparaissait comme la raison suprême de son
-sacrifice.</p>
-
-<p>Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité,
-garde cette bienveillance mystérieuse de
-susciter autour des pires douleurs une singulière
-effervescence de sentiments, même illogiques,
-qui empêche l’âme de voir toute l’abomination
-de sa plaie,&mdash;jusqu’à ce que le temps lui ait
-fait trouver la force de la regarder à nu. Mais
-alors elle n’en mesure plus que la cicatrice.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XI</h2>
-
-<p class="pch"><i>DANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/da.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Au</span> bord d’une rivière dans la région
-des forêts du Haut-Amazone, un village
-indien.</p>
-
-<p>Une de ces mille rivières, un de
-ces mille villages, comme il en existe dans cette
-contrée de végétation formidable. Des huttes
-de bois, de l’eau obstruée de longues herbes. Le
-paysage est partout le même sur des millions de
-kilomètres carrés.</p>
-
-<p>Mais quel paysage!</p>
-
-<p>La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le
-plus prodigieux fouillis de verdure que fassent
-jaillir de la terre les rayons du soleil tropical
-combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial
-gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers
-de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent
-comme des arceaux entre des piliers.
-Toutes les hardiesses des élancements et des
-courbes, toutes les grâces des onduleux feuillages.<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>
-Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus
-éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du
-sol, une telle poussée de plantes basses, des
-fougères si drues, des arbrisseaux tellement
-vivaces, tant de germes élancés vers la vie en
-tiges impatientes, que nul être ne s’y peut
-ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes,
-tel que le picari, fort de sa rude cuirasse,
-et les myriades de serpents, qui se coulent dans
-l’inextricable massif.</p>
-
-<p>La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux
-splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles,
-rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les
-hautes branches, où seulement il est possible de
-se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie
-la joie de vivre. Au-dessous, c’est l’étouffement
-et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes
-ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de
-l’eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes,
-étroits canaux que les herbes obstruent,
-sur lesquels les feuillages se recourbent en
-arceaux, mais que la pirogue de l’Indien remonte
-ou descend avec une habileté incroyable.</p>
-
-<p>Deux de ces pirogues s’avançaient sur la
-route aquatique vers une pauvre agglomération
-de huttes.</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus
-de la rivière même, soutenues par des
-pilotis. D’autres étaient construites sur la terre
-ferme dans une espèce de clairière. Un étroit
-espace libre, figurant la place publique de ce
-qui figurait si médiocrement un village, se découvrait
-au centre.</p>
-
-<p>Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
-à physionomie laide et douce, à peine vêtus de
-pagnes faits avec la souple écorce d’un de
-leurs arbres, se livraient à une occupation qui,
-pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.</p>
-
-<p>Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher
-qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une
-canne terminée en spatule. Par gestes automatiques,
-chaque Indien plongeait cette spatule
-dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la
-retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi
-liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son
-espèce de longue cuiller dans la fumée du
-bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une
-rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc
-s’arrondissait en petite masse au bout de la
-canne et se solidifiait en même temps sous l’influence
-de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau
-dans la cuve ce rudiment de boule, auquel
-s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton
-pivotait encore une fois rapidement au-dessus
-de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait,
-accentuant sa forme ronde. Et, quand
-l’opération s’était répétée un grand nombre de
-fois, une sphère, double au moins d’une tête
-d’homme, commençait à faire plier la canne de
-son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non
-sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de
-cuiller en bois à long manche, mettait de côté
-la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait,
-tant qu’il restait du suc dans la cuve.</p>
-
-<p>Pour les deux Français, un homme et une
-femme, qui, assis dans la première des deux
-pirogues, observaient de plus en plus près cette<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
-manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible
-ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils
-parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé
-de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane
-avaient eu le loisir d’en connaître les
-mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide
-blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était
-une matière devenue indispensable à l’industrie
-moderne, et dont la source naturelle jaillissait
-ici, abondante, inépuisable en apparence, des
-sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie.
-C’était le <i>latex</i>, le caoutchouc frais, tel qu’il
-coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas
-le <i>serynga</i>. Et ces Indiens étaient des <i>seryngueiros</i>.</p>
-
-<p>Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés,
-avec l’agilité des singes qui y habitent, pour
-récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient
-au village, en formaient ces boules durcies, que
-leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A
-travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient
-enfin dans cette ville, le plus grand marché de
-caoutchouc de l’Amérique du Sud.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse et son compagnon savaient
-aussi que cette façon barbare d’exploiter le
-caoutchouc est encore la seule qui se pratique,
-sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier,
-grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur
-avait substitué la récolte méthodique du
-<i>latex</i> au saccage des arbres, et l’action des machines,
-pour sa solidification, à la longue spatule
-rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique
-de l’Indien.</p>
-
-<p>Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
-souciaient des perfectionnements industriels mis
-en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de
-Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de
-voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses,
-mal délimitées, contenaient les seules
-routes ouvertes récemment dans la compacte
-solitude forestière, et les cours d’eau rendus
-navigables pour y pénétrer plus facilement. La
-Valcorie n’était pas une enceinte close par des
-barrières. C’était un morceau de la Selve, un
-morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux
-civilisateurs de son propriétaire, avec la
-puissance et la vigilance de son armée d’intendants.
-Mais, du moins, les deux compagnons de
-route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios,
-l’établissement central, véritable petite cité,
-chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils
-trouveraient Hervé.</p>
-
-<p>Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils
-avaient sans peine suivi la trace du jeune homme.
-Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres
-à la Paz, ils rencontraient partout des
-gens ayant accueilli ou escorté le joli Français
-doré, l’<i>El-dorado</i>, comme on l’avait surnommé
-plaisamment, à cause de sa charmante coiffure,
-un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée
-sur le front. Ce surnom d’<i>El-dorado</i>
-changeait là de sens, dans ce pays où il désigna
-le maître fabuleux des richesses aurifères, au
-temps de la conquête espagnole. Les cheveux
-du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée
-sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient
-ces brunes populations, aidait leur mémoire,
-sous l’éveil des questions.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span></p>
-
-<p>A la Paz encore, il fut facile de reconstituer
-quelques pérégrinations du voyageur.</p>
-
-<p>De cette capitale de la Bolivie datait la dernière
-lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l’informait
-alors qu’il y attendait Mathias Gaël, le
-contrebandier breton, chargé par le marquis de
-Valcor d’une mission mystérieuse, et dont il
-devait surveiller les démarches.</p>
-
-<p>Mathias était parti bien avant lui. Cependant
-tout donnait à croire que le premier des deux
-voyageurs avait rencontré sur sa route des retards
-considérables. Accident, maladie, ou attaque
-de pillards. S’il était parvenu au but, il s’y
-trouvait dans des conditions de secret et d’incognito
-qui rendaient la tâche d’Hervé bien
-difficile. Le jeune comte attendait, s’enquérait,
-observait.</p>
-
-<p>Tel était le dernier bulletin à sa mère, après
-lequel commença le silence dont s’était affolée
-M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p>
-
-<p>Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait
-son fils disparu.</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe l’accompagnait.</p>
-
-<p>N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur
-début de son œuvre sainte, que d’aider et
-de protéger cette femme à travers les obscures
-régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la
-lumière? En elle, les tourments de la mère et le
-repentir de la chrétienne l’avaient ému. Puis sa
-curiosité psychologique de manieur d’âmes se
-prenait au drame étrange dont Gaétane était
-l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle
-poursuivait la solution.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p>
-
-<p>Pour M<sup>me</sup> de Ferneuse, nul guide n’aurait valu
-ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé
-pour avoir tant étudié l’homme, et connaissant
-déjà,&mdash;car il y était venu dans sa jeunesse,&mdash;le
-pays qu’ils parcouraient. Le religieux parlait
-même les principaux dialectes indiens. Car il se
-préparait de longue date à suivre son impérieuse
-vocation.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà le village de mes pères,» dit un
-jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux
-noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres
-épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se
-trouvait dans la première pirogue.</p>
-
-<p>La seconde était occupée par une escorte
-guerrière appartenant à la même tribu.</p>
-
-<p>Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté,
-moyennant une rétribution, d’ailleurs dérisoire,
-de veiller à la sécurité d’un voyageur, ils
-se feraient tuer pour lui, alors que, différemment,
-ils l’eussent dépouillé ou torturé sans
-scrupule.</p>
-
-<p>C’est sur les indications de l’adolescent qui
-venait de parler que le Père Eudoxe et M<sup>me</sup> de
-Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la région
-des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre
-le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré
-par hasard, et interrogé, comme tant d’autres de
-qui les renseignements avaient été nuls ou erronés,
-prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux
-d’or.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce sont mes frères qui le servaient
-de leur sang,» dit-il. «Mais ils furent attirés
-dans un piège. Presque tous périrent. L’homme
-blanc fut blessé, après s’être battu comme un
-épervier de la montagne. Celui des miens qui<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>
-resta debout l’a emporté dans notre village.»</p>
-
-<p>Quelle émotion s’empara de Gaétane, après
-sa lente navigation sur le rio plein de méandres,
-où l’on avait passé devant plusieurs campements
-de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien
-déclara:</p>
-
-<p>&mdash;«Voici les huttes de mes pères.»</p>
-
-<p>Lorsque les pirogues touchèrent à la rive,
-aussi près du moins qu’elles en purent approcher
-dans le hérissement des roseaux, les travailleurs
-du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard
-indifférent, sans se déranger de leur tâche.</p>
-
-<p>La vue des visages blancs n’était pas pour les
-surprendre. Ils ne s’en fussent inquiétés que s’ils
-avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence
-autour de ceux-ci de gens de leur race les
-rassurait. Quant à la robe du moine, et à l’espèce
-de court costume de chasse qui laissait voir
-les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient
-là des détails à peine discernables pour ces êtres
-primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans
-des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent
-à de telles nuances. La complication même
-des vêtements finissait par leur produire un effet
-d’uniformité.</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa
-haute taille, sa robe grise troussée dans une
-large ceinture de cuir, où l’on distinguait un revolver,
-un fort couteau de chasse et une pochette
-à cartouches, en imposait à ces barbares.</p>
-
-<p>Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord.
-M<sup>me</sup> de Ferneuse, malgré son désir ardent de
-descendre, de courir vers ces humbles demeures,
-où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span>
-lui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que
-portée sur les épaules d’un des hommes, à moins
-qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de
-bois d’une des cabanes sur pilotis. Mais l’un ou
-l’autre de ces moyens exigeait une négociation
-préalable pour s’assurer de la bienveillance des
-habitants.</p>
-
-<p>Elle vit le moine se faire porter au bord par
-deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux,
-mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son autorité
-naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient
-le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice
-de leur parler, fixa rapidement leur attention.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse, debout dans la pirogue,
-haletante d’espoir et d’angoisse, tâchait de
-deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue
-incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en
-aurait d’aucune façon saisi les paroles, couvertes
-qu’elles étaient par un bruit de gémissements,
-sorte de lamentation monotone et continue.
-L’idée de son fils blessé, agonisant peut-être,
-lui fit chercher anxieusement d’où provenaient
-ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des
-huttes, derrière l’un des cuveaux de caoutchouc,
-deux Indiens, étendus à terre sur une couche de
-feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir,
-à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et
-l’empressement de quelques femmes, occupées
-à leur prodiguer des soins.</p>
-
-<p>Après un moment de pourparlers, le Père
-Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes
-rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe
-grise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Mon fils?...» cria la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Il vit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi
-courir!...</p>
-
-<p>&mdash;Un peu de patience, madame. Écoutez.»</p>
-
-<p>Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation.
-Et il se mit en devoir de raconter à
-Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis que
-les calmes Indiens demeuraient impassibles, les
-uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues,
-les autres reprenant la fabrication de leurs boules
-en caoutchouc, sans même regarder davantage
-ces êtres si différents d’eux, et qui s’entretenaient
-dans une langue inconnue.</p>
-
-<p>&mdash;«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la
-peine à tirer de ces gens quelques renseignements.
-Ils sont la défiance même, surtout quand
-il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur
-hospitalité est admirable. Elle est d’ailleurs intéressée.
-Car ils se figurent que leurs dieux indignés
-anéantiraient un village où l’hôte aurait
-encouru quelque péril. Grâce à la présence
-avec nous d’hommes de leur tribu, et surtout
-à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous
-mena ici, j’ai pu savoir quelque chose. Mais
-soyons prudents. Ne heurtons pas leurs coutumes.</p>
-
-<p>&mdash;Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous
-d’Hervé?</p>
-
-<p>&mdash;Un jeune homme dont la description répond
-à celle que vous m’avez faite de votre fils
-est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span>
-mois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a
-pas pu le guérir entièrement...</p>
-
-<p>&mdash;Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous,
-mon Dieu?...</p>
-
-<p>&mdash;Ces individus que vous entendez se lamenter
-là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont
-pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux
-qu’on soigne pour qu’il guérisse.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle insanité! Où est-il?...</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pu l’apprendre encore.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt,
-non. Qu’on m’aide à descendre! J’y vais moi-même.»</p>
-
-<p>Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait
-le rebord, s’élançait dans l’eau et dans
-les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;«Prenez garde, madame! Vous perdez
-votre fils.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle,
-sans oser faire un mouvement de plus.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous l’exposez doublement, par une
-hâte si peu mesurée. D’abord, si vous le surprenez
-à l’improviste, une émotion tellement foudroyante
-peut lui être funeste. Songez qu’il
-souffre depuis des mois d’une blessure non soignée,
-qui doit le maintenir dans un état d’abattement
-et de fièvre. Mais le pire danger serait
-d’irriter ces barbares, d’agir à l’encontre de leurs
-usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer
-malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous?
-Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d’hôte, et
-serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous
-amener à terre, madame, mais à la condition
-expresse que vous dominerez des sentiments si<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
-compréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez,
-je vous en supplie, de suivre mes conseils.</p>
-
-<p>&mdash;Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous
-obéirai,» fit-elle.</p>
-
-<p>Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de
-l’escorte transportèrent la voyageuse à la rive.</p>
-
-<p>Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant
-sur l’épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses
-que les autres, la considéraient avec une
-espèce d’admiration méfiante.</p>
-
-<p>&mdash;«Dites-leur que je suis mère comme
-elles,» s’écria la comtesse en s’adressant à l’octavien.
-«Ce mot les attendrira. Voyez comme
-les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement
-à leur cou. Dites-leur que je cherche mon
-fils. Elles auront pitié de moi!»</p>
-
-<p>Tout en parlant au moine, Gaétane commentait
-aux femmes ses paroles par une mimique
-involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de
-cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu’une
-ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins
-de larmes.</p>
-
-<p>Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient
-agir même sur ces créatures bornées. L’une
-d’elles détacha la courroie de lianes qui maintenait
-l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps
-nu, et le tendit vers l’étrangère avec un évident
-orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière
-comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine
-d’y toucher.</p>
-
-<p>Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens
-la prière angoissée de Gaétane. C’est elle
-qui avait eu l’intuition juste. Quand ces primitifs<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span>
-surent qu’ils avaient devant eux une
-mère qui réclamait son enfant, ils s’émurent.
-Leurs sentiments étaient d’autant plus forts
-d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de
-la famille, en général, de la maternité, en particulier,
-emplissait leur âme simp<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span>
-seul chemin à peu près praticable. Entre la
-grande végétation et la rive proprement dite,
-une zone encombrée de fougères et de plantes
-aquatiques se laissait parcourir, non sans le
-risque d’enfoncer quelquefois dans la vase. Puis,
-enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait
-pénétrer dans la région formidable des arbres et
-des lianes. Cette voie, naturellement, était un cours
-d’eau,&mdash;un affluent étroit, que la caravane se
-mit à remonter en marchant au milieu de son
-lit. L’eau montait aux chevilles, aux genoux,
-parfois plus haut.</p>
-
-<p>Bravement, M<sup>me</sup> de Ferneuse voulut se déchausser
-pour imiter ses nouveaux amis. Le
-moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna
-eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait
-l’étrangère. Deux à la fois la soutenaient,
-assise sur leurs bras entrelacés.</p>
-
-<p>Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine
-frayé. Puis une clairière, autour d’un marécage.</p>
-
-<p>Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:</p>
-
-<p>&mdash;«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il
-me semble même distinguer quelques huttes.
-Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme
-blanc n’est pas votre fils, l’affreuse déception
-vous doit être un peu ménagée. Si c’est lui, votre
-soudaine apparition lui causerait un émoi au-dessus
-des forces humaines.»</p>
-
-<p>C’était juste. A de telles distances de la patrie
-et de toute civilisation, dans ce monde de
-dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir
-brusquement celle dont la pensée sans cesse
-présente fait de l’être le plus fort un enfant, cette
-mère qu’il appelle et qu’il désespère peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
-d’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire
-éclater un cœur de surprise et de joie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse s’assit en tremblant sur une
-puissante racine d’un des géants de la forêt.
-Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit.</p>
-
-<p>Quelle attente!</p>
-
-<p>Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle
-l’avait cru parti depuis des heures.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du
-plus loin qu’il put se faire entendre.</p>
-
-<p>Elle se dressa, puis retomba tout à coup.
-Mais sa défaillance fut passagère. Il avait besoin
-d’elle, celui qui languissait là.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,»
-dit le Père Eudoxe, lorsqu’il se fut
-approché.</p>
-
-<p>Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait
-maintenant! Qu’allait-il lui apprendre?</p>
-
-<p>&mdash;«Hervé est malade? estropié? mourant?</p>
-
-<p>&mdash;Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le
-sauverons. Mais nous arrivons juste à temps,»
-dit l’octavien.</p>
-
-<p>Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans
-un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse
-souffrait d’une blessure au-dessus du genou.
-Une balle devait y être restée, causant une
-espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait
-autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du
-marécage, sous le chaud étouffement des arbres,
-le maintenait dans un état fébrile persistant où
-s’usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là
-était la cause de cette inertie qui le retenait depuis
-une période indéterminée, mais certainement<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-longue, dans son étrange asile. Il y paraissait
-heureux.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons
-pas nous rendre compte, ce soir, de son
-véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le
-coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger
-accès de délire. Je l’ai trouvé dans cette phase.
-Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont rassuré à
-ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils
-m’ont dit que j’arrivais au moment où l’âme du
-blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils,
-l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays,
-pour que le regret des siens ne lui soit pas trop
-amer.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse éclata en sanglots.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!»
-soupira-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Courage! Vous le savez, j’ai quelques
-connaissances en médecine. Je vous réponds de
-le tirer de là. Maintenant, venez le voir.</p>
-
-<p>&mdash;Me reconnaîtra-t-il seulement?</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est
-une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense
-joie.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas
-à apprendre qu’il a perdu la raison?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, madame. Par le saint nom du
-Christ... je vous ai dit l’exacte vérité.»</p>
-
-<p>Cette vérité était suffisamment lugubre.
-Quand M<sup>me</sup> de Ferneuse vit son Hervé, cet être
-si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant,
-élégant type du gentilhomme, aujourd’hui
-assis au seuil d’une cabane de sauvages,
-demi-nu comme les êtres qui l’entouraient,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-ses cheveux blonds épars en longs anneaux
-jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe
-nouvellement poussée,&mdash;ce qui, avec sa maigreur
-et son teint de cire, lui donnait l’aspect
-d’un Christ descendu de la croix,&mdash;quand elle
-rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui
-se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement
-et de bonheur, quand elle entendit ses divagations
-douces, elle fut saisie par une crise d’horrible
-désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir
-envoyé son fils dans ce pays meurtrier.</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer,
-tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie
-apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose
-de quinine.</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie?
-Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette
-heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois,
-ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous
-allons être heureux. Vous n’imaginez pas comme
-la vie est délicieuse au sein de la nature, avec
-ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous
-pas amené Micheline? Elle seule me manquait,
-avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai
-plus rien à la destinée.»</p>
-
-<p>Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse
-qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience
-du délire.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous retrouverez un peu de ces sentiments,
-même lorsqu’il sera de sang-froid,»
-expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage
-engourdit et captive les nôtres, quand ils
-s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtout<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span>
-dans une période d’affaiblissement physique.
-Beaucoup de religieux, qui ont suivi des
-expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont
-raconté ce fait. Des soldats européens ayant
-trouvé momentanément asile chez des indigènes,
-regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient
-avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus
-heureux jours de leur vie.»</p>
-
-<p>La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner
-les pirogues où se trouvaient les couvertures,
-les vêtements de rechange, les provisions.
-D’ailleurs, M<sup>me</sup> de Ferneuse eût bravé toutes les
-privations plutôt que de quitter son fils.</p>
-
-<p>C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité,
-la délicatesse d’âme, l’hospitalité charmante
-des êtres sans culture chez qui son extraordinaire
-aventure l’avait amenée. De tels sentiments
-ne sont pas le fruit de la civilisation. Au
-contraire, l’orgueil et le bien-être les étouffent
-souvent chez une humanité trop comblée. Ces
-pauvres Indiens s’appliquèrent à la servir avec
-une timidité silencieuse qui donnait plus de prix
-à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour
-elle avec le confort relatif que comportait leur
-dénûment. On étendit des feuillages frais pour
-sa couche. On apporta pour son souper des
-noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et
-des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent
-d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle
-pouvait s’en nourrir sans danger.</p>
-
-<p>Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les
-soins qu’ils prodiguèrent à son fils, en la regardant
-comme pour lui dire: «Vois... il nous est
-cher.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p>
-
-<p>Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés
-par le Père Eudoxe. Le moine, qui s’était annoncé
-comme sachant un peu la médecine, la connaissait
-en réalité fort bien. Il possédait, comme la
-plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme
-d’officier de santé. En outre, sa grande
-habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer
-des opérations urgentes. Il déclara que, dès
-le lendemain, quand on aurait transporté Hervé
-jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments
-et ses préparations antiseptiques, il extrairait
-la balle qui, chez le malade, paralysait l’articulation
-du genou.</p>
-
-<p>Gaétane se retira, un peu plus tranquille,
-sous l’abri rustique préparé pour elle. L’octavien
-resta auprès du jeune comte de Ferneuse.</p>
-
-<p>Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour
-leur village s’endormirent çà et là, dans les lits
-profonds des lianes et des fougères, après avoir
-allumé au bord de l’étang des feux qui devaient
-tenir à distance les moustiques et les serpents,
-et que chacun d’eux veilla tour à tour.</p>
-
-<p>Et les chaudes ténèbres et le silence infini de
-la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus,
-que l’amour et la bonté faisaient si semblables,
-sous l’épiderme blanche comme sous la
-peau de bronze.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XII</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA DÉFAITE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dh.jpg" width="83" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Hervé</span> de Ferneuse, entre sa mère et le
-Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la
-santé. Quand les soins les plus immédiats
-lui eurent été donnés dans le
-village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener
-vers un lieu plus salubre et où rien ne
-manquerait des conditions indispensables à sa
-guérison.</p>
-
-<p>Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse,
-dont l’emplissait la présence de sa
-mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si
-héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta
-pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé
-les jours dans une langueur voluptueuse, analogue
-au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des
-larmes dans les yeux, il embrassa les humbles
-êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur
-tel qu’eux-mêmes le concevaient.</p>
-
-<p>Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda
-s’effacer dans la profondeur verdoyante leur<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span>
-groupe assemblé sur le rivage et les cabanes
-brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les
-piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur.
-Débile encore et prompt à l’attendrissement,
-il éprouvait la nostalgie des heures à jamais
-mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance
-fiévreuse sous la magnificence des
-feuillages, dans une ivresse de chaleur et de
-silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion
-de créatures naïves.</p>
-
-<p>Un peu plus tard, dans la plénitude de ses
-forces recouvrées, il devait mal comprendre son
-état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau
-pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès.
-Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil,
-la passivité du songe, et cette indifférence fataliste,
-dont la Nature engourdit le cœur de
-l’homme partout où elle se déploie trop grandiose
-et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes,
-les monastères bouddhiques, les thébaïdes
-des solitaires de toutes les religions,
-n’ont été possibles que dans les déserts, les
-forêts ou les montagnes, partout où la voix
-éternelle de la Nature s’élève plus haut que les
-clameurs éphémères des passions.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Hervé,» dit M<sup>me</sup> de Ferneuse en pressant
-la main de son fils, «nous reviendras-tu complètement?
-Cette vision d’un monde trop différent
-du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque
-dédain de la pauvre existence humaine, si factice
-et si vainement agitée?»</p>
-
-<p>Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude
-du regard la rassura.</p>
-
-<p>Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
-pas encore raconté par quelle aventure il se
-trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens,
-avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant
-la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait
-certainement à mourir là, loin de la
-civilisation, loin des siens, si le dévouement
-maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente.</p>
-
-<p>Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite
-assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et
-même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au
-cours du voyage de retour vers la plus proche
-ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent
-l’une après l’autre.</p>
-
-<p>Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en
-canot, puis à dos de mulet, car on contourna la
-Valcorie, alors que le plus court chemin eût été
-de la traverser.</p>
-
-<p>Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une
-maison de style espagnol, au flanc d’une colline
-boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de
-toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même,
-dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui
-lui était arrivé.</p>
-
-<p>L’histoire fut simple et brève.</p>
-
-<p>Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir
-et déjouer les ténébreuses démarches
-dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de
-Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des
-difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier
-breton. Dédaigneux du rôle d’espion
-ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement,
-il lui déclara ses intentions.</p>
-
-<p>&mdash;«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vous<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>
-êtes ici pour une louche besogne. On vous a
-promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je
-vous en offre le double pour m’y associer. Ce
-que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même.
-Voulez-vous travailler pour mon compte
-et renoncer à servir les mauvais desseins de qui
-vous envoie?»</p>
-
-<p>Mathias Gaël repoussa cette proposition avec
-fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il
-n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à
-trahir, car il n’était pas vil.</p>
-
-<p>&mdash;«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte
-de Ferneuse. «Entre nous, c’est donc la guerre
-ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce
-que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à
-côté de vous. Et si vous découvrez devant moi
-ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe,
-je vous le disputerai les armes à la main. Celui
-de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne
-s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de
-l’autre.»</p>
-
-<p>A ce point du récit, M<sup>me</sup> de Ferneuse s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant!
-Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais
-cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide
-de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet
-homme par des argousins quelconques? On m’a
-dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce
-personnage devait paraître suspect aux autorités
-elles-mêmes?</p>
-
-<p>&mdash;La police? les autorités?» répéta Hervé
-en souriant. «Vous ne savez pas, ma mère, ce
-que sont ces pays, où la vie humaine ne compte
-guère, où chacun se fait justice à soi-même, et<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>
-s’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici,
-l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique
-presque en toute liberté les vices et les vertus de
-la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité,
-inimitiés mortelles et vendettas implacables.
-L’homme qui vous a promis fidélité, vous
-pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvre <i>seryngueiros</i>
-à peau rouge. Mais si un autre a juré votre
-mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous
-trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans
-une maison quand vous verrez son cheval attaché
-à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Mais les tribunaux? Mais la justice?»</p>
-
-<p>Hervé eut un léger rire et continua son récit.</p>
-
-<p>Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent
-comme il en avait décidé. Ce fut une lutte
-de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura
-d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible,
-vigilante, qui, une fois le maître adopté,
-le défendrait, le servirait, jusqu’au dernier
-souffle.</p>
-
-<p>Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un
-comte de Ferneuse, n’hésitaient pas à mettre
-en œuvre l’espionnage. Et nul être ne pouvait
-le pratiquer comme ces souples hommes
-couleur d’ombre, aux sens aiguisés de fauves,
-à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux
-rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier
-sur lequel il avait vu l’adversaire blanc
-méditer longuement en traçant des signes. Ce
-feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement,
-puis chassé par le vent, à demi-consumé,
-fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une
-demi-journée et une nuit sans bouger de sa<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
-cachette, pour aller s’en saisir lorsqu’il crut pouvoir
-le faire impunément.</p>
-
-<p>Ce papier fut la première chose qu’Hervé
-rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva
-intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient
-pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux
-billets de banque et aux lettres de change l’avoisinant.</p>
-
-<p>&mdash;«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les
-yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est un plan. Et il est vraiment fort
-clair,» observa le religieux.</p>
-
-<p>&mdash;«Il me parut encore plus clair,» reprit
-Hervé, «parce que je connaissais déjà la vallée
-que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque
-temps, Mathias Gaël tournait autour de cette
-dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios,
-le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers
-contreforts des Andes. C’est un vallon étroit,
-formant comme un fossé entre la région des forêts
-et celle des montagnes. D’un côté les arbres
-s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse
-une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille,
-des filons de sulfure de fer plaquent des taches
-rougeâtres.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je
-m’explique sur le dessin ce mot: «La pierre de
-sang.»</p>
-
-<p>&mdash;Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre
-du roc, apparaît une sorte de traînée
-pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure
-sanglante.</p>
-
-<p>&mdash;En face, sur l’autre marge de la vallée, doit<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
-être un arbre remarquable, d’après le mot et le
-signe que je crois déchiffrer.</p>
-
-<p>&mdash;Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un
-eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent
-d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même
-dans ce pays de végétation colossale, où parfois
-un seul fromager couvre de son ombre plus d’un
-hectare. Son aspect frappe d’autant plus que,
-tout autour de lui, la verdure, au contraire, se
-clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine
-dans le sol pierreux.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à
-égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus,
-et qui aboutit au fond de la vallée, à un
-point marqué d’une croix?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette
-ligne, tracée d’après les indications de monsieur
-de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par
-lui, marquait l’orientation de la sépulture.
-Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père,
-c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver...
-la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait
-enseveli sa victime, et dont il aurait gardé
-soigneusement la position par des points de repère.
-Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution?
-quelle hantise? Peu importe.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua
-le moine, «ce sont les Indiens qui ont aidé à cette
-funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a
-pas agi sans aide.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?»
-répliqua vivement Hervé. «Mais
-comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt
-ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense.<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>
-Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré
-son secret.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin,» dit le religieux, «comment vous
-êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si
-net, qui vous indiquait la place même où Mathias
-Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque
-évidemment le but suprême.</p>
-
-<p>&mdash;Comment je m’en suis servi? Ne vous en
-doutez-vous pas?» s’écria Hervé, regardant tour
-à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec
-ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui,
-par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le
-cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre,
-Mathias Gaël et ses gens.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante.
-«C’est là qu’eut lieu le combat!</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez
-ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé.
-Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez
-plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent.
-J’étais évanoui. Mais j’ai appris par eux
-que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me
-poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué
-sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui
-restait plus qu’à accomplir tranquillement sa
-mission.</p>
-
-<p>&mdash;De sorte,» s’écria la comtesse frémissante,
-que ce misérable a violé la tombe où reposait...»</p>
-
-<p>Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait
-jaillir de son cœur.</p>
-
-<p>Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda
-longuement.</p>
-
-<p>&mdash;«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai
-fait ce que j’ai pu. Vous ne doutez pas...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant
-de ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie...
-Tais-toi... Je te connais bien. Dieu
-m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à
-cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance
-tu as dû y faire face.»</p>
-
-<p>Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre
-ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes
-soupçons ne peuvent arriver à une certitude.
-Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon
-sinistre? Rien de ce mystère ne sera jamais
-éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de
-Valcor. Il a triomphé de tout!</p>
-
-<p>&mdash;Pardon si je ne partage pas votre déception
-au degré où vous paraissez la ressentir, ma
-mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse
-avec une douceur pleine de ménagements.
-«Mais je ne puis concevoir votre état d’âme.
-Que nous importe la véritable personnalité du
-marquis de Valcor? J’aime sa fille, et rien ne
-m’empêchera de l’épouser.»</p>
-
-<p>D’un ton à la fois implacable et désespéré, la
-comtesse s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas
-Micheline, puisque je n’ai pu me prouver à moi-même
-que son père n’est pas aussi le tien!»</p>
-
-<p>Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste
-comme pour arrêter&mdash;trop tardivement&mdash;cette
-terrible phrase, au moment où elle échappait à
-M<sup>me</sup> de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu
-d’une pâleur si impressionnante que sa mère
-crut revoir&mdash;avec quelle angoisse!&mdash;le spectre<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
-douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne,
-où elle avait eu peine à reconnaître
-l’enfant bien-aimé.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils?
-Ah! quel châtiment de ma faute!» gémit-elle
-éperdue.</p>
-
-<p>En même temps, elle glissait sur ses genoux
-chancelants, comme prête à se prosterner devant
-lui.</p>
-
-<p>Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame, reprenez courage. Ne vous
-croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du
-Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour
-nous autres, faibles humains, que broierait la colère
-divine. Le châtiment, un Autre l’a supporté
-pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la
-Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre
-mère. Si la vérité qu’elle vous fait entrevoir brise
-votre amour terrestre, supportez vaillamment
-votre douleur pour l’en consoler, elle, cette
-mère, qui en souffrira plus que vous.»</p>
-
-<p>Hervé n’avait pas attendu ces mots pour
-prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter
-les plus tendres consolations.</p>
-
-<p>Brusquement, M<sup>me</sup> de Ferneuse s’arracha de
-ses bras:</p>
-
-<p>&mdash;«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.</p>
-
-<p>Et elle s’élançait en même temps, comme
-pour fuir l’horreur de l’aveu.</p>
-
-<p>Hervé cria:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je
-ne veux rien savoir.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span></p>
-
-<p>Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant
-seul en face du missionnaire.</p>
-
-<p>Le jeune homme cacha son visage d’une main
-et écouta le long récit du prêtre.</p>
-
-<p>Ce ne furent pas les atténuations ni les explications
-de celui-ci qui allégèrent pour ce fils la
-douleur d’apprendre qu’il n’avait pas dans les
-veines le sang de l’homme dont il portait le nom.
-D’autres attestations, qui s’élevèrent du plus
-profond de son âme, l’empêchèrent d’éprouver
-même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé
-plus que tout le reste: le mépris de sa mère, de
-cette mère qu’il admirait et vénérait comme une
-créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La
-blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion
-inconsciente, qu’il ne se fût point pardonnée.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque
-Eudoxe, avec une incomparable délicatesse, eut
-tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur
-filial pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer
-ma mère. Annoncez-lui qu’elle m’est plus
-chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du
-long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait
-pour le comte Stanislas de Ferneuse,
-aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme
-égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui
-m’imposait envers lui le respect. Mais laissez-moi
-vous le dire, si choquant que ce puisse vous
-paraître...»</p>
-
-<p>Le moine voulut l’interrompre. Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;«Écoutez donc cette pensée en confession.
-Elle est mauvaise, soit. Je m’en accuse. Mais je
-suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être à<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span>
-qui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il
-fit sa victime. Ma mère... ma pauvre mère!...
-Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je vais
-l’aimer!»</p>
-
-<p>Les larmes jaillirent des yeux du jeune
-homme. Eudoxe lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous approuve, mon enfant, de trouver
-pour elle un tel élan dans votre cœur, au
-moment où vous auriez le droit de pleurer sur
-le chaste rêve de votre jeunesse.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais
-ruiné par un soupçon dont l’âme s’épouvante.
-Il vous est interdit de penser à mademoiselle
-de Valcor.»</p>
-
-<p>Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis
-il resta rêveur.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien.
-«Que dois-je augurer de votre silence?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Père,» dit le jeune homme avec une
-assurance tranquille, «Micheline n’est pas ma
-sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le
-religieux. «Une illusion volontaire...</p>
-
-<p>&mdash;C’est une certitude.</p>
-
-<p>&mdash;Votre mère elle-même ne l’a pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je la lui donnerai.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas encore. Mais ne craignez
-rien, mon Père. Je ne reverrai cette jeune fille, je
-ne penserai à elle comme à ma femme future que
-lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe
-toujours, et que je saurai découvrir. En attendant,
-tout me dit que le sort ne m’a pas condamné<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span>
-à une erreur monstrueuse, et que l’unique
-amour de ma vie n’est pas criminel. C’est impossible.
-Le marquis de Valcor que ma mémoire
-me peint, n’est pas l’homme qui avait juré
-à ma mère une fidélité éternelle. Je ne suis pas
-son fils. Cependant, fût-il un démon d’astuce
-plus habile encore que nous ne le soupçonnons
-d’être, il n’aurait pas formé le projet de
-me donner sa fille, s’il me savait le frère de cet
-ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là
-ne sont pas humains. Nous n’avons pas le
-droit d’en accuser même celui qui nous paraît
-chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.</p>
-
-<p>&mdash;Votre raisonnement est juste, mon enfant.
-Mais le raisonnement ne suffit pas en pareille
-occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une façon
-absolue.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune
-comte de Ferneuse.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIII</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA PIERRE DE SANG</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">La</span> comtesse de Ferneuse, son fils et le
-Père Eudoxe avaient hâte de se rendre
-dans le vallon où s’était livrée une véritable
-bataille entre Hervé et Mathias
-Gaël, secondés par leurs Indiens.</p>
-
-<p>Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient.
-La solitude sauvage et muette, le sol
-ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait sur le
-plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps
-d’un homme assassiné.</p>
-
-<p>Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments
-de Gaétane l’avaient guidée sur la voie
-juste, si une victime avait jamais été ensevelie
-là, ni quelle était cette victime, et si une main
-fidèle, en se détruisant sous cette terre, avait
-gardé sur ses os dénudés le gage d’amour, l’anneau
-rendu au moment de l’adieu, et que l’amant
-désespéré jura de ne jamais ôter de son doigt.</p>
-
-<p>Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés
-du sol par des mains violatrices, ne révéleraient<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span>
-plus leur terrible secret. Mathias Gaël
-avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des
-torrents les ossements desséchés&mdash;profanation
-abominable!&mdash;Maintenant il était en route vers
-l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor
-la bague si imprudemment laissée par lui à
-l’homme qu’il avait tué. Et, cette bague, le misérable
-imposteur aurait sans doute l’audace de
-la présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa
-parole: «Montrez-moi cet anneau, et je vous
-croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai
-aimé.»</p>
-
-<p>Que ferait-elle à ce moment-là?</p>
-
-<p>Ah! elle arracherait à l’infâme ce gage sacré,
-elle lui crierait son imposture, elle le tuerait à
-son tour!...</p>
-
-<p>Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était
-chrétienne... Puis, il y avait son fils... il y avait
-Micheline... que ce meurtre et ce scandale sépareraient
-pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude
-absolue qui pourrait la transformer en
-justicière? L’horreur suprême n’était-elle pas
-qu’un doute planerait toujours sur son âme?</p>
-
-<p>Ces pensées déchiraient M<sup>me</sup> de Ferneuse,
-tandis que leur petite caravane se dirigeait vers
-la vallée, dont son fils connaissait le chemin.</p>
-
-<p>Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par
-l’inévitable escorte des Indiens, qui, eux, allaient
-à pied. On se rapprochait de la région montagneuse.
-La forêt n’apparaissait plus que par
-lambeaux. Les cimes des Andes se dressaient à
-l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût à ses
-yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait
-son fils, qui chevauchait en avant. A ses côtés,<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>
-le Père Eudoxe, devinant tout ce qui s’agitait de
-douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle,
-respectait sa rêverie silencieuse.</p>
-
-<p>Il fallut camper en route, pour une nuit. Car
-le seul établissement européen voisin du but,
-était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, et les
-pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient
-pas d’y demander asile.</p>
-
-<p>Ce fut aux premières heures de la matinée
-suivante qu’ils descendirent dans le vallon. Matinée
-resplendissante de ce pays de lumière, où
-les lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère
-dorée.</p>
-
-<p>Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse
-reconnurent les lieux décrits par Hervé. L’âpre
-gorge s’allongeait entre deux parois inégales,
-l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre
-couronnée de verdure, et surmontée vers son milieu
-par le splendide eucalyptus. Les racines de
-l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête
-même, et quelques-unes descendaient en se tordant
-comme des serpents monstrueux. Presque
-directement en face de l’arbre, sur la muraille
-opposée, se voyait la trace rouge produite par le
-filon de sulfure, et qui semblait, en effet, une
-traînée de sang.</p>
-
-<p>Il était difficile de marcher au fond de cette
-tranchée naturelle, à cause de l’amoncellement
-des pierres. De gros quartiers de roches attestaient
-des éboulements plus ou moins récents.</p>
-
-<p>&mdash;«Cette terre est sans cesse en travail,»
-observa Eudoxe. «Tantôt elle est agitée par
-des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée
-par les déluges que forment, en crevant<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>
-contre la Cordillère, les nuages condensant ici
-toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.»</p>
-
-<p>En donnant cette explication, il examinait la
-teinte vive de cette trace rouge, tranchant sur la
-grisaille des roches. Il se baissa ensuite pour
-ramasser un fragment qui gisait à ses pieds.
-L’expression de son visage s’aiguisa dans une
-attention soudaine. Mais, aussitôt, il fut distrait
-par un cri de Gaétane.</p>
-
-<p>Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers
-le fond de la vallée, là où avait dû être enseveli
-l’être à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse,
-s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas
-venait de surgir une lourde forme ailée qui la
-frôla presque en fuyant. C’était un vautour,
-occupé à chercher s’il restait encore un lambeau
-de chair sur un squelette humain, étalé là, dans
-la pierraille, et que M<sup>me</sup> de Ferneuse n’avait pas
-tout d’abord distingué du sol poudreux dont il
-avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant
-trop fortement avec les préoccupations de
-Gaétane, la bouleversa au point que, malgré son
-extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son
-fils accourut et la soutint.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables
-d’Indiens, qui se sont battus ici, pour ou contre
-moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils
-avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le
-verser loyalement d’après leur contrat.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia
-la comtesse, émue jusqu’à l’affolement.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez
-pas ainsi. Certes, c’est un Indien. Un coup<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
-d’œil à la stature de ce malheureux, à la forme
-de son crâne, m’en assure. Nous en trouverons
-d’autres. Huit ou dix peut-être sont restés sur le
-carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de
-leur sépulture.»</p>
-
-<p>Il entraîna M<sup>me</sup> de Ferneuse et la fit asseoir à
-l’écart.</p>
-
-<p>&mdash;«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à
-notre escorte de rassembler ces tristes restes.
-Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle
-on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe
-bénira leur tombe. C’est tout ce que nous pouvons
-pour eux.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux t’accompagner... Je veux les voir
-tous,» dit la comtesse avec agitation.</p>
-
-<p>Hervé la comprit.</p>
-
-<p>&mdash;«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il.
-«Ne craignez ni une négligence ni une affreuse
-erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas
-mon père?»</p>
-
-<p>Elle cacha son visage dans ses mains.</p>
-
-<p>Il poursuivit, avec une douceur pleine de
-caresse et de pitié:</p>
-
-<p>&mdash;«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille
-sacrée fût encore ici, même ignominieusement
-exposée comme ces pauvres corps! Mon respect
-et votre tendresse lui rendraient plus doux son
-lit éternel. Mais nous ne le verrons pas, lui!
-Vous pensez bien que les profanateurs ont fait
-disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui
-serait pour nous une si chère relique.»</p>
-
-<p>Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle
-il laissa le religieux. Il revint au bout
-d’une heure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Nos Indiens rendent les derniers devoirs
-aux leurs. Je n’interviens pas dans leur cérémonial.
-Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta
-la citation évangélique: «Laissons les morts
-ensevelir leurs morts.»</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?»
-demanda la comtesse.</p>
-
-<p>Hervé inclina tristement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’as-tu vu?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le
-bandit a bien rempli sa mission et gagné pleinement
-l’argent qu’on a dû lui promettre. Une
-énorme excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit
-même que marquait la croix sur le plan.
-Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait
-ce que Mathias Gaël est venu chercher de
-si loin. Et qu’était-ce? Sinon les restes d’une victime,
-et, sans doute, cette bague dont la signification
-fut révélée par vous, ma pauvre mère
-adorée, à l’assassin.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura
-Gaétane.</p>
-
-<p>Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces
-fouilles, qui restaient si hautement accusatrices,
-tout en supprimant la preuve tant cherchée.
-Quelle ne devait pas être l’importance du
-secret enfoui là, dans l’éternel silence de cette
-vallée farouche, pour que le marquis de Valcor
-eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un
-tel mystère, un émissaire si résolu, afin de détruire
-ou de rapporter le témoignage que gardait
-ici la terre!</p>
-
-<p>Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre
-bouleversée, retournée, fouillée. Son regard parcourait<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span>
-les moindres interstices de la fosse
-béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de
-ce qui fut tout l’amour de sa jeunesse et l’enchantement
-passionné de sa vie? Cet espoir
-insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis
-blanchâtre, le poudreux éventrement de ce sol
-sec et rocheux.</p>
-
-<p>Son fils l’entraîna.</p>
-
-<p>Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant
-tiré de sa sacoche une paire de jumelles, s’en
-servait pour examiner avec attention l’escarpement
-au-dessus duquel poussait l’eucalyptus
-géant.</p>
-
-<p>&mdash;«Regardez,» dit-il à ses compagnons,
-quand ils le rejoignirent. «Il y a une autre
-«pierre sanglante». Seulement elle est du côté
-de l’arbre, celle-ci, et non en face, comme la
-première.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus
-pâle, moins distincte.</p>
-
-<p>&mdash;Moins distincte, parce que le fouillis de
-plantes s’est avancé jusque là. Et depuis peu,
-sans doute. Cet échevèlement de lianes représente
-une poussée jeune, de moins de vingt
-années, à coup sûr.» En prononçant ce chiffre,
-le moine regarda M<sup>me</sup> de Ferneuse, qui tressaillit.
-«Et si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que
-l’action du soleil et de l’air ont atténué la coloration
-de sa surface.</p>
-
-<p>&mdash;Mais l’action du soleil et de l’air a été la
-même sur l’autre, dont la nuance est si vive,»
-s’exclama le jeune comte.</p>
-
-<p>Les derniers mots moururent presque sur ses
-lèvres, sous le coup d’œil que lui lança Eudoxe.<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span>
-Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait surgir
-en lui une idée qui l’éblouissait.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,»
-lui dit le religieux. «Regardez ces fragments
-de roche...» (Il en ramassait un à terre.)
-«Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet
-instrument de la précieuse sacoche, réceptacle
-participant de la pharmacie et du laboratoire.)
-«Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années
-vous croyez qu’ils puissent subir, sans
-s’altérer, au moins extérieurement, les effets de
-la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que
-des pluies diluviennes inondent cette région à
-une certaine époque de l’année.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie,» s’écria la comtesse,
-«expliquez-vous en termes plus simples pour
-l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils
-vérifie votre théorie scientifique, dites-moi, mon
-Père, si elle peut changer quelque chose à ce
-que nous avons cru voir.</p>
-
-<p>&mdash;Tout... madame... Tout peut changer d’aspect.
-Écoutez. Depuis que nous avons mis le
-pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé,
-que j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent
-ma conviction. Cette «pierre sanglante»,
-en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible
-il y a vingt années. Un éboulement récent
-l’a mise à nu. La seule tache rouge importante
-qui existait avant elle dans ce vallon, serait
-donc celle que je viens de vous montrer, sur la
-paroi que surmonte l’arbre. En ce cas, la ligne
-qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et ce<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>
-même arbre, serait perpendiculaire à la direction
-de la vallée, au lieu de lui être parallèle. Son
-extrémité toucherait la muraille latérale que
-vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non
-celle du fond. La sépulture que nous cherchons
-serait donc sur un côté du vallon et non à son
-extrémité.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura
-Gaétane, dans une espèce d’extase reconnaissante.</p>
-
-<p>Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il
-pas tenu compte de cette seconde pierre
-rouge?</p>
-
-<p>&mdash;En teniez-vous compte vous-même?» riposta
-le moine. «L’éclat de la première ne vous
-a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer
-l’autre, dont la coloration vous aurait
-frappé sans cela? Ce Gaël n’est qu’une brute
-ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait
-à un homme cultivé, tel que vous? à un
-savant même... Car votre vocation...</p>
-
-<p>&mdash;Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais,
-mon Père, alors, selon vous, Mathias n’aurait
-rien trouvé là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Et ce qui me confirme dans cette
-idée, c’est que le sol est remué sur une étendue
-beaucoup plus considérable qu’il n’eût été
-nécessaire avec un point de repère exact. Ces
-fouilles représentent un travail énorme, désespéré.</p>
-
-<p>&mdash;On le recommencera. Gaël reviendra
-ici.</p>
-
-<p>&mdash;Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé,<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span>
-ordonne à tes Indiens de creuser la terre immédiatement.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi prendre l’orientation précise,»
-dit l’octavien.</p>
-
-<p>Après les calculs préliminaires et au moment
-du premier coup de pioche, les trois amis échangèrent
-quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient
-avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier.
-Probablement, Gaël ne reviendrait pas
-de sitôt. Il devait avoir redemandé de nouvelles
-instructions au marquis de Valcor. Il les attendait
-dans quelque cité bolivienne, où il goûtait
-les plaisirs d’une existence désormais large et
-assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il
-avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté
-mourant par les Indiens vers leurs retraites
-pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le
-craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas
-plus que lui-même sur l’emplacement secret,
-puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à
-le suivre.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a déjà deux ou trois mois que nous
-nous sommes battus dans cette vallée,» observa
-le jeune homme. «Mathias peut être en possession
-des renseignements du marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt
-justement aujourd’hui,» fit la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«N’importe!» dit le moine. «Nous allons
-faire garder par des sentinelles la trouée qui
-donne accès au vallon.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?»
-demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci
-de ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi, craindre?...» sourit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p>
-
-<p>Son fils la considéra avec une tendre fierté.
-Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune,
-dans son costume de chasse à jupe courte, le
-revolver à la ceinture, ses admirables cheveux
-blonds ombragés par le feutre gris à larges bords,
-le <i>sombrero</i> du pays.</p>
-
-<p>Cependant les pics des Indiens fouillaient la
-terre, faisaient sauter les mottes sèches, les cailloux
-sonores, avec parfois des étincelles, pâles
-dans l’éclatante clarté du jour tropical.</p>
-
-<p>Leur travail n’était pas encore très avancé,
-quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs
-armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des
-coups de feu venaient de retentir.</p>
-
-<p>La plupart des Indiens n’étaient armés que de
-zagaies, d’arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant
-connaissaient le maniement des fusils et en
-portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se
-hâta de remonter le vallon, avec la décision et la
-bravoure d’un vieux capitaine, tandis qu’Hervé
-s’énervait, partagé entre le désir de courir en
-avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci
-mit fin à son hésitation, en s’élançant elle-même
-du côté du danger. Rien n’aurait pu la
-retenir. Son fils n’avait qu’à la suivre.</p>
-
-<p>Cette fois, cependant, il n’y eut point de
-bataille. En arrivant à l’entrée du vallon, sur
-l’espèce de ravine qui formait sentier en y donnant
-accès, les trois amis eurent la surprise de se
-trouver devant le cadavre de Mathias Gaël.</p>
-
-<p>Ils eurent vite reconstitué la scène telle
-qu’elle venait de se passer. Le contrebandier
-breton arrivait avec trois ou quatre compagnons
-indiens seulement. Car, depuis la disparition<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
-d’Hervé,&mdash;qu’il devait croire mort après tant
-de semaines,&mdash;il ne prévoyait pas que personne
-pût le déranger dans ses perquisitions en cet
-endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment,
-acharné à découvrir le secret. Peut-être
-avait-il attendu et reçu enfin des instructions
-précises. Le fait est qu’il s’avançait en toute
-sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser en travers
-de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle.
-Mathias avait menacé l’indigène de son
-revolver, sachant l’argument irrésistible sur ses
-pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en
-effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant
-de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles
-à toute crainte. Fidèle à sa consigne
-comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien
-avait épaulé un mauvais fusil, dont il était
-armé. Avant même qu’il eût achevé le geste,
-l’Européen l’abattait d’un coup de revolver.
-C’est alors qu’un compagnon de l’Indien, posté
-sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas,
-envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans
-l’œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations
-entendues ensuite provenaient d’une décharge
-faite au hasard par les guerriers sauvages
-des deux escortes.</p>
-
-<p>Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se
-replièrent, en emportant,&mdash;suivant leur inéluctable
-coutume,&mdash;le corps de leur chef, et en
-protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa
-faire. De même, Hervé donna aux siens toute
-liberté d’ensevelir à leur guise la sentinelle
-morte.</p>
-
-<p>Quelques-uns d’entre eux remontèrent avec<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>
-le corps en haut de l’escarpement, pour enterrer
-leur frère au pied d’un arbre, afin que son âme,
-en quittant le corps, trouvât les échelons naturels
-des branches pour s’élever plus aisément au
-ciel. Et, naturellement, ils choisirent l’eucalyptus
-géant, dont la cime touchait au séjour des esprits
-heureux.</p>
-
-<p>En bas, tâchant de devancer les ombres du
-soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune
-comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail
-des fossoyeurs. Une émotion indicible les
-étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de
-toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne
-signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait
-toujours son mystérieux dépôt. La mort de
-cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son
-fils,&mdash;mort que, d’ailleurs, ils n’eussent pas
-ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,&mdash;ne
-leur laissait guère de regret ou de remords.</p>
-
-<p>Toutefois l’incident tragique solennisait encore
-cette heure, déjà si solennelle. Le devoir
-lugubre et sacré qui les amenait ici de la France
-lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur
-qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les
-silhouettes étranges des Indiens, l’air vibrant de
-souffles jamais respirés, les dernières flammes du
-jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait
-à multiplier leur sensation jusqu’au vertige.
-Ils éprouvaient cette impression de rêve
-qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire
-la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de
-la vie. Et telle était l’exaltation de tout leur être
-qu’ils accueillirent comme une chose simple,<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span>
-dans ce domaine de l’inouï, l’apparition de ce
-que leur désir appelait si fortement.</p>
-
-<p>Un coup de pioche mit à jour un ossement
-humain.</p>
-
-<p>&mdash;«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria
-M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p>
-
-<p>Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens,
-puis la regarda, étonné, comme pour lui
-en demander l’explication.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est à nous, maintenant, de continuer,»
-dit-elle, «Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons
-cette terre miette à miette, avec précaution. Et
-que nulle main étrangère ne touche plus à ce
-qui gît ici.»</p>
-
-<p>A partir de cet instant, les trois Européens,
-seuls, continuèrent la fouille,&mdash;Dieu sait avec
-quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient
-par toutes petites masses la terre sèche et
-friable!&mdash;une terre que le Père Eudoxe déclara
-saline et propre à conserver ce qu’on lui
-confiait.</p>
-
-<p>D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition
-de la sépulture devait préserver une dépouille
-humaine de la dispersion par les eaux, à
-la saison des pluies, car on remarquait au-dessous
-un lit de roc creusé légèrement en forme de
-vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire
-qu’un tassement protecteur.</p>
-
-<p>Autour de cette femme et de ces deux hommes
-qui, dans leur émotion grave, paraissaient accomplir
-un rite religieux, les Indiens, curieux peut-être,
-mais ne laissant voir aucune impression sur
-leurs visages immobiles, contemplaient cette
-scène étrange. Bientôt vint un instant où ces<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
-âmes lointaines durent, même en leurs ténèbres
-fatalistes, sentir passer le souffle d’une vie plus
-profonde, chargée de douleurs et de joies qu’ils
-ignoraient, de passions plus subtiles et plus
-ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante,
-le religieux, la comtesse et son fils étaient tombés
-à genoux.</p>
-
-<p>Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette,
-dont la forme générale demeurait distincte,
-tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous
-les os gardaient leurs places respectives. Sur le
-crâne, quelques touffes de cheveux restaient
-encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau
-noirâtre, qui devait être le débris d’un
-ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement
-la boucle. Vers les pieds, également se
-reconnaissaient del débris de chasseures.</p>
-
-<p>Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était
-au petit doigt de la main gauche, autour de l’os
-fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à
-pein terni par quelques adhéerences poudreuses,
-et qui brillait mystérieusement dans un dernier
-rayon du soir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIV</h2>
-
-<p class="pch"><i>LE MOT INTERDIT</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="78" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc14"><span class="smcap">Un</span> jour de la Semaine Sainte, les rares
-passants de la longue route qui, à
-travers des landes arides, mène de
-Brest au Conquet et à la Pointe Saint-Mathieu,
-s’arrêtaient, regardaient, surpris par le
-passage vertigineux d’une automobile.</p>
-
-<p>Les gens du pays, secoués dans leur lente vie
-rêveuse, par cette foudroyante manifestation
-d’un mode d’existence nouveau, ne s’en seraient
-pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils
-n’avaient reconnu le chauffeur, élégant malgré
-son masque et ses fourrures, ainsi que la charmante
-silhouette féminine à son côté.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle
-Micheline,» disaient les hommes, portant
-la main à leur chapeau sans avoir le temps de
-saluer.</p>
-
-<p>&mdash;«Ils vont trouver de la peine en rentrant<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
-au château,» observaient les femmes. «C’est la
-première fois qu’ils y reviennent depuis la mort
-de cette pauvre madame la marquise.»</p>
-
-<p>Telle était aussi l’appréhension du domestique
-placé sur le siège d’arrière, un Breton
-dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher
-à la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse
-silencieuse.</p>
-
-<p>Le père et la fille n’échangeaient pas un mot.
-Et ce n’était pas seulement la rapidité de leur
-course folle qui suspendait les phrases sur leurs
-lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre
-communion d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient
-toujours. Mais d’étranges murailles
-d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs.
-Cela devenait évident, même pour des yeux
-peu familiers.</p>
-
-<p>Renaud de Valcor avait changé moralement
-aussi bien que physiquement.</p>
-
-<p>Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses
-regards était moins direct, moins étincelant.
-L’homme semblait avoir perdu de sa confiance
-en soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer
-cette grâce altière et câline, qui subjuguait
-mieux encore que son prestige d’autorité. Il se
-repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne
-voulant plus répandre autour de lui ces sortes
-d’effluves magnétiques où se prenaient les âmes.
-Il se murait dans une indifférence faite de lassitude,
-de mépris&mdash;d’autre chose peut-être...
-Mais qui saurait les pensées encloses sous ce
-front assombri?</p>
-
-<p>On les pénétrait d’autant moins que&mdash;chose
-singulière&mdash;cette transformation du brillant<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span>
-lutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait
-avec son triomphe. Le suicide de José
-Escaldas avait définitivement réduit au silence
-ses ennemis. Depuis cette mort retentissante,
-significative, nul, sauf quelques esprits extravagants
-ou amateurs de paradoxes, ne contestait
-plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois,
-c’est à dater de ce suicide qu’il était devenu
-taciturne et inquiet. La victoire remportée
-lui semblait-elle achetée trop cher? Avait-il
-tendu son énergie jusqu’à la briser? A la
-Chambre, il décourageait les espérances de son
-parti. Non seulement il se dérobait à un premier
-rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission.
-A quoi songeait-il, la face bizarrement
-voilée par son masque de chauffeur, tandis que
-l’automobile filait sur la route bien connue?</p>
-
-<p>A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le
-cher paysage tout un monde de frais souvenirs.
-Son enfance gardait l’odeur verte de la lande
-balayée par le vent d’avril. Le grand souffle,
-venu de la mer, avait gonflé les rêves de son
-adolescence comme des voiles d’esquif sur les
-golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut,
-muette et douce, avec des yeux noirs trop larges
-dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé
-s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la
-quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles.
-Son amour s’approfondissait de toutes les
-années où elle ne savait pas encore qu’elle
-aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd’hui
-qu’elle s’en expliquait le charme, l’attendrissaient
-plus que tout le reste.</p>
-
-<p>Des massifs d’arbres, aux branches encore<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span>
-nues, que rosaient des milliers de bourgeons,
-surgirent d’un côté de la route.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà Ferneuse,» murmura M<sup>lle</sup> de Valcor,
-à peine consciente d’avoir parlé tout haut.</p>
-
-<p>Son père tressaillit. Le train de l’automobile
-se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa.
-Les piliers de l’entrée principale apparurent.
-On passa. Mais point assez vite pour que
-certains détails, en frappant les deux voyageurs,
-ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire.
-Malgré l’épaisse voilette couvrant le
-visage de Micheline, et le masque à lunettes
-cachant à moitié celui du marquis, leur émotion
-se répercuta de l’un à l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune
-fille.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit
-le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;«N’est-ce pas? La grille d’honneur est
-ouverte.</p>
-
-<p>&mdash;Et les croisées des appartements particuliers
-ont leurs persiennes rabattues au large. Tu
-n’as pas vu?»</p>
-
-<p>Était-ce le détail des persiennes ou quelque
-autre circonstance? Le fait est que la façade du
-château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue,
-offrait un air «habité», auquel ne s’étaient
-trompés ni le marquis ni sa fille, et qu’ils ne
-constataient plus depuis près de deux ans.</p>
-
-<p>Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un
-et pour l’autre! Ils ne s’en dirent plus rien, après
-avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur
-observation.</p>
-
-<p>«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvert<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span>
-qui le sépare de moi?» songeait Micheline,
-palpitante.</p>
-
-<p>Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble
-plus violent, il oubliait, à cette minute, que le
-bonheur de sa fille était en jeu. La présence
-possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres
-d’audace et de passion. Vainement avait-il convaincu
-l’univers, s’il ne persuadait pas cette
-femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer
-la preuve,&mdash;cette preuve qui la forcerait, non
-seulement à s’incliner, mais à se donner? Ah! la
-contraindre à croire, la dangereuse adversaire,
-c’était indispensable. Question de vie ou de
-mort. Et non moins impérieuse la nécessité de
-briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour.
-Car elle ne renoncerait à méconnaître l’amant
-d’autrefois que dans les bras de l’amant d’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait
-avec frénésie. Non seulement parce qu’il y
-voyait le salut, mais pour autre chose encore,
-pour quelque chose de plus désirable qu’une vie
-dont il était las,&mdash;pour l’assouvissement d’un
-vœu passionné qui s’exaspérait en lui depuis
-longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs
-avaient enflammé jusqu’à la démence. Il voulait
-posséder à présent la comtesse de Ferneuse,
-comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud
-de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les
-brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre
-l’orageuse et délicieuse idylle.</p>
-
-<p>«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans
-un transport de désir, d’angoisse et d’illusion.</p>
-
-<p>Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le lui<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span>
-déclarer, quand il la considérait comme inaccessible!
-Quel déchaînement de passion s’était
-produit en lui quand la destinée, à travers la
-révélation de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu
-n’as qu’à la reprendre.» Fou! Triple fou qu’il
-avait été, pendant des années de silence, alors
-qu’il pouvait, qu’il devait, réclamer comme son
-bien, à lui, cette beauté si pure et si fière!... Et
-il avait parlé trop tard!</p>
-
-<p>Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets,
-soulevé plus violent par l’aspect de Ferneuse,
-empêcha le marquis de donner un souvenir
-à sa femme morte, lorsqu’il rentra dans ce
-château de Valcor, où tout devait la lui rappeler.
-Il n’eut pas même un de ces mots que les
-convenances lui eussent inspiré, s’il eût possédé
-son sang-froid.</p>
-
-<p>Micheline en fut amèrement affectée. Cette
-attitude augmenta la distance qui s’élargissait
-entre le père et la fille.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor se rendit à la chambre de sa
-mère, qui n’avait pas été ouverte depuis le jour
-où la marquise l’avait quittée, à son départ pour
-Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma
-pour manier et ranger tous les petits objets dispersés
-sur les tables, dans les tiroirs. Chacun
-ressuscitait une habitude, un geste, une préférence,
-de celle qui n’était plus. Déchirante éloquence
-des choses! La jeune fille baisa quelques-unes
-de ces reliques&mdash;les plus modestes, les
-plus familières, celles qui avaient un petit air
-usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut l’occupation
-de sa première journée à Valcor.</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, le<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>
-maître du logis s’était vu en proie aux sollicitations
-d’audience. Ses intendants voulaient lui
-rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui
-représenter combien l’année avait été mauvaise.
-Ses électeurs lui apportaient une bienvenue intéressée.
-En outre, des dépêches et des lettres
-d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement.
-C’étaient les résultats des dernières ventes
-de caoutchouc. Ses boules, fabriquées mécaniquement,
-plus homogènes et compactes que
-celles des <i>seryngueiros</i>, avaient fait prime sur le
-marché. Le bénéfice était énorme. Renaud marmotta
-négligemment des chiffres:</p>
-
-<p>&mdash;«Cent soixante-quinze mille... Deux cent
-mille...» Puis, changeant de voix, haussant le
-ton, bien qu’à ce moment il fût seul:</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?»
-s’écria-t-il en froissant rageusement les papiers.</p>
-
-<p>Il ouvrit d’autres enveloppes.</p>
-
-<p>&mdash;«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.»</p>
-
-<p>Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la
-rumeur des gens qui attendaient.</p>
-
-<p>&mdash;«Renvoyez tout le monde. Faites seller
-un cheval,» ordonna-t-il au valet qui se présenta.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le marquis m’excusera...»
-commença cet homme.</p>
-
-<p>&mdash;«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...»
-interrompit M. de Valcor, sans rien écouter.</p>
-
-<p>Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que les maîtres sont de retour, à
-Ferneuse?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par
-la question brusque et par l’accent.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui... la comtesse?...</p>
-
-<p>&mdash;On l’attend, je crois. Et le comte Hervé
-aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne sont pas là?</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, monsieur le marquis. Mais on
-dit, dans le pays, qu’ils vont revenir d’un jour à
-l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez
-que je ne recevrai personne avant demain
-matin.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient
-un instant après les serviteurs, en regardant
-s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait,
-même avant d’avoir franchi la grille.</p>
-
-<p>La question resta sans réponse.</p>
-
-<p>Quelqu’un dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.»</p>
-
-<p>Puis le respect et la placidité campagnarde
-retinrent les langues. D’ailleurs, comment définir
-ce qui était indéfinissable?</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor prit la route du Conquet.
-Il montait un excellent trotteur, et il s’en
-allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier
-accompli, soulevé à peine à la cadence des
-longues foulées nerveuses, les yeux fixés sur cet
-horizon de landes, de mer, de rochers, moins
-sauvage que les perspectives de son âme. Il
-atteignit le sentier descendant à la petite crique,
-où se trouvait la maison des Gaël. Il le descendit
-avec précaution, tout en laissant l’encolure libre
-à sa fine monture, qui posait ses sabots avec
-une adresse et une sûreté de chèvre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span></p>
-
-<p>La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui
-apparut silencieuse et comme déserte.</p>
-
-<p>Il attacha son cheval à la barrière, traversa le
-jardinet, souleva le loquet de la porte.</p>
-
-<p>Rien n’était fermé à clef. Il entra.</p>
-
-<p>Les deux femmes étaient là, Mathurine, et
-l’Innocente, sa belle-fille.</p>
-
-<p>Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en
-murmurant une complainte que quelque barde
-rustique avait faite sur ses propres malheurs.
-Elle chantonnait sans comprendre:</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>«J’ai cru le voir, à la brune,<br />
-Sur la lande, un soir sans lune,<br />
-Bertrand, mon époux si cher.<br />
-De sa mort affreux présage,<br />
-C’était, prenant sob visage,<br />
-Un noir esprit de l’enfer.</i>»</p>
-
-<p class="p1">Elle répéta les derniers mots:</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>«Un noir esprit de l’enfer.</i>»</p>
-
-<p class="p1">&mdash;«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante
-pas cela!» ordonna celui qui entrant.</p>
-
-<p>Il avait parlé sans colère. Cependant la figure
-de la folle devint hagarde d’effroi. Elle jeta un
-cri, repoussa la masse del filets, et s’enfuit hors
-de la chambre.</p>
-
-<p>Le marquis restait en face de Mathurine.</p>
-
-<p>Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de
-la vieille femme. Mais il lui sembla que ce regard
-d’un vert miroitant restait la seule étincelle
-de vie dans le visage brun et recroquevillé
-comme une algue sèche.</p>
-
-<p>L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel.<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>
-Ce n’était pas de la décrépitude, c’était
-de l’immatérialité, une vision de poète, qui rêverait
-de symboliser la vieillesse. Ce long buste si
-droit, cette tête ciselée dans une substance que
-nulle sève ne semblait nourrir, ces cheveux de
-neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux
-d’eau ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une
-décadence physique, mais d’une beauté définitive.</p>
-
-<p>Mathurine se dressa devant le visiteur.</p>
-
-<p>&mdash;«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous,
-monsieur le marquis de Valcor!» s’écria-t-elle,
-en scandant ce nom avec force.</p>
-
-<p>&mdash;«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il.</p>
-
-<p>Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître
-de la Valcorie, le grand seigneur impérieux, qui
-s’adressait de cette voix de prière, avec ce ton
-soumis, à une pauvre vieille paysanne?</p>
-
-<p>Elle fit un geste pour le repousser, détournant
-la tête, mais sans répéter son injonction.</p>
-
-<p>&mdash;«Maman Gaël, je suis venu vous parler
-de Bertrande.»</p>
-
-<p>L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux
-vers ce visage, comme s’il eût été trop odieux...
-ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle détournait
-obstinément, des larmes commencèrent à
-couler.</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande...» murmura-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas le droit, <i>moi</i>...» (et elle appuya
-sur le mot) «de lui refuser mon pardon.»</p>
-
-<p>Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette
-phrase. Il reprit avec chaleur:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Alors il est encore une possibilité de
-bonheur pour cette infortunée, et pour vous-même.
-Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien
-allez la retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie
-large que je voulais lui faire, mais qu’elle ne
-consent pas à me devoir. De vous, elle prendra
-ce qu’elle ne saurait prendre de ma main, car
-son cœur appartient à mon mortel ennemi. Mais
-par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous
-me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée.
-Mon désir est de vous voir réunies de nouveau,
-vous, Bertrande, et cette pauvre créature qui
-chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre
-petite-fille s’épuise à un labeur au-dessus de ses
-forces. Je ne puis le souffrir. Aidez-moi à l’en
-empêcher. Prenez telle part de ma fortune que
-vous jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je
-ne sais comment dire... Vous avez tant de
-fierté!»</p>
-
-<p>Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues
-ridées roulaient des larmes lentes.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée,
-«ne pleurez pas ainsi. C’est affreux pour moi de
-voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de
-moi aussi. Accordez-moi cette grâce suprême
-de réparer, dans la mesure où je le puis, les
-fatalités du sort!»</p>
-
-<p>L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots&mdash;plus
-tragiques d’être faibles et contenus&mdash;qui
-agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent.
-Son regard revint à Renaud en un fulgurant
-éclair.</p>
-
-<p>&mdash;«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle.</p>
-
-<p>L’intonation fut indescriptible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span></p>
-
-<p>M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il
-était blême.</p>
-
-<p>Cet homme, qui avait tenu tête à une
-Chambre hurlante, qui avait défié l’opinion et
-les lois, et déployé peut-être de plus redoutables
-audaces, courba le front devant une humble
-vieille femme.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle.
-«Auriez-vous perdu celui-là aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais
-trouver ici de ses nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’en a pas donné depuis son départ.
-Comment l’aurait-il pu? Vous l’aviez chargé
-d’une mission secrète. Sans doute il ne devait
-pas trahir le but où il se rendait.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement
-qu’il partait pour l’Amérique? Je lui donnais
-un poste dans mes établissements de là-bas.
-Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je?
-Reverrai-je mon fils Mathias?</p>
-
-<p>&mdash;Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.»</p>
-
-<p>Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler.
-Inquiétude qui n’avait pas pour objet
-l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en
-pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu
-tort d’arrêter le châtiment de Dieu?»</p>
-
-<p>Comment analyser ce qui s’exprimait dans
-cette phrase? Comment décrire ce qui se passait
-dans cette âme.</p>
-
-<p>Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>
-de désespoir, et aussi de tendresse
-invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux&mdash;qui,
-pourtant, ne connaissaient guère les larmes,&mdash;se
-mouillèrent.</p>
-
-<p>&mdash;«Laissez-moi faire quelque chose pour
-vous, pour Bertrande, je vous en conjure!» supplia-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je
-n’accepte rien du marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Du marquis de Valcor, soit!» fit-il.
-«Mais... mais de... votre...»</p>
-
-<p>Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses
-yeux entraient dans les yeux transparents, élargis,
-qui s’emplirent d’une angoisse extraordinaire.</p>
-
-<p>Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il
-saisir les vieilles mains qui se levaient tremblantes?
-Allait-il tomber à ses genoux? Il eut
-dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité
-de ces choses. Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta,
-brisé, comme sur un obstacle infranchissable,
-c’est que la volonté de l’imposante vieille
-heurta la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas
-de l’horrible aveu. Et il le vit, il le sentit, il en
-fut comme terrassé. Certes, il était sûr d’elle.
-N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le
-trahirait pas, cette martyre d’un affreux et sublime
-amour maternel? Mais elle ne voulait pas
-devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle
-et de sa torture morale, elle ne tendrait
-pas la main vers cette puissance et vers cette
-richesse, vers cette éblouissante source de toutes
-les joies de la terre. Non, pas même pour sauver
-Bertrande. Pas même pour tenir dans ses<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
-bras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu,
-dont la pensée hantait maintenant son vieux
-cœur, dévasté, solitaire. Non, celui qui était là,
-devant elle, haletant de lui crier le mot où il
-croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur,
-de pardon, dans la fournaise de son enfer, cet
-homme de lutte et de rapine, qui avait si audacieusement
-triché contre le Destin, et qui s’épouvantait
-à la fin de ses monstrueuses victoires,
-cet homme-là n’aurait pas le soulagement divin
-de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un
-redressement farouche, elle avait fait hésiter les
-syllabes sur ses lèvres. Profitant de son silence
-interdit, elle reprit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;«Retirez-vous, monsieur le marquis de
-Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne me décideriez
-pas à toucher un centime de votre richesse. Et
-peut-être, si vous osiez dire... Ah! ce serait un
-sacrilège! Cela n’est pas vrai! Je ne le crois pas!...
-Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...»</p>
-
-<p>Alors il se passa une chose extraordinaire. Le
-marquis Renaud de Valcor s’agenouilla. Les
-mains jointes, la bouche muette, mais tordue et
-convulsive, plus éloquente que si une irrésistible
-prière en avait jailli, les yeux enflammés de
-larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette
-pauvre vieille femme.</p>
-
-<p>Invraisemblable scène, qui eût fait douter
-n’importe quel spectateur du témoignage de ses
-sens.</p>
-
-<p>Et que demandait cet homme, ce puissant de
-la terre, qui, une heure auparavant, congédiait
-sans façon une foule de parasites et de solliciteurs?
-Il ne voulait qu’appeler cette humble créature<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span>
-«ma mère», et pleurer contre sa débile
-épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui
-descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un
-instant la vertigineuse route sur laquelle il avait
-marché de crime en crime, par un enchaînement
-auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté
-même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il
-en était devenu l’esclave. Jusqu’où irait-il dans
-cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais
-finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque
-chose, ici, dans cette maison pleine de désastres,
-dans cette maison où la cruelle misère s’ajoutait
-à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!</p>
-
-<p>En entrant, il l’avait constatée, cette misère.
-Il avait remarqué la salle vide. On avait dû
-vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs,
-la place qu’ils avaient occupée pendant la durée
-des générations se distinguait en lignes pâlies.
-Était-ce pour aider Bertrande? Était-ce pour
-acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait
-consommé le sacrifice? Comme il avait dû lui
-en coûter! Si elle voulait! Ah! si elle voulait...
-Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en
-même temps qu’un peu de miséricorde descendrait
-sur le front maudit, avec la caresse de ses
-vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor,
-tendait son front, ce front d’infernal orgueil,
-pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les
-doigts noués par l’âge, cordés de rides et de
-veines, les doigts tremblants de la paysanne.</p>
-
-<p>Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante
-de martyrisée:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut?
-Ne vois-tu pas que tu me tues?...» gémit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span></p>
-
-<p>Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture,
-mais qu’elle ne céderait pas. Peut-être, au fond
-du cœur, son vœu d’amour maternel répondait-il
-au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le
-mot qu’il voulait dire, elle eût voulu l’entendre.
-Mais elle résista. Elle ne serait pas sa complice.
-Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle lui
-avait adressé, il retint son cri: «Mère!...
-mère!...» Car il craignait de la voir succomber
-d’horreur et d’émotion.</p>
-
-<p>Il se redressa, fit un geste de désespoir, et
-sortit.</p>
-
-<p>Puis, là-haut, sur la route, emporté par son
-cheval à travers ce pays dont il était le maître, il
-s’en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin,
-que le dernier des mendiants qui lui demanda
-l’aumône.</p>
-
-<p>Le châtiment commençait.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XV</h2>
-
-<p class="pch"><i>FERNEUSE ET VALCOR</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dm.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc20"><span class="smcap">«Ma</span> mère,» dit Hervé à la comtesse,
-«nous voici de retour. Pendant toute
-la durée de notre voyage, dans vos
-longues journées silencieuses en face
-de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations.
-Que se passait-il en vous, pauvre mère?...
-pauvre femme!...»</p>
-
-<p>Le jeune homme prononça doucement ce mot,
-avec une pitié, un respect, une tendresse infinis.
-Puis, d’une voix plus ferme:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais aujourd’hui, votre décision doit
-être prise. Il importe que vous m’en fassiez part.
-Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est au
-château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes,
-nous voici à Ferneuse...»</p>
-
-<p>Il s’interrompit, pour jeter un regard autour
-de lui sur ce domaine dont il était l’héritier,
-dont il portait le nom.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p>
-
-<p>Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte
-à côte, d’un pas lent de promenade, le long de
-l’immense avenue qui descend à la grille principale.
-Au delà de cette grille, la falaise, creusée
-par une espèce de trouée, laissait apercevoir la
-mer. Un printemps frileux, tout frissonnant encore
-de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives
-d’une atmosphère vaporeuse.</p>
-
-<p>Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait
-comme un intrus sur cette terre familiale,
-qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang ne
-coulait pas dans ses veines. L’image du dernier
-d’entre eux lui apparaissait. Il revoyait celui
-qu’il avait appelé «son père», le comte Stanislas,
-l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant,
-la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à
-cause de sa face taciturne, sans regard, dévastée
-d’une horrible cicatrice, et aussi à cause de son
-humeur brutale. Combien le dévouement dont
-sa mère entourait ce tyran domestique le touchait
-alors! Humilité, abnégation, patience, chez
-cette femme vive et fière. Et la claustration totale,
-l’absence de toute sortie, de tout plaisir,
-même de toute coquetterie. Le monde avait
-perdu le souvenir d’un beauté faite pour y
-briller.</p>
-
-<p>«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé,
-«bénie sois-tu d’avoir mis en moi le spectacle
-de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé
-ce qui fut&mdash;hélas!&mdash;ta faute. Moi, ton fils, je
-n’aurais, de toutes façons, pas le droit de te juger.
-Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de t’adorer,
-de te vénérer... Ma mère... ma mère!...»</p>
-
-<p>Il la regardait dans une exaltation de tendresse,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span>
-n’osant convenir avec lui-même qu’il ne
-l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui
-était plus chère dans la tragique poésie de son
-passé.</p>
-
-<p>Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce
-qui se passait chez son fils. Elle se serait bien
-gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas moins.
-Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop
-douce pour qu’elle risquât de chercher autre
-chose dans cette jeune âme troublée.</p>
-
-<p>Cependant Hervé se reprenait, après un instant
-d’émotion muette.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez dû arrêter une résolution, ma
-mère. Il est temps que je la connaisse.</p>
-
-<p>&mdash;Tu aimes toujours Micheline?» demanda
-M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p>
-
-<p>Elle avait pris un temps avant de poser cette
-question, et la profonde gravité de son accent y
-mit une espèce de solennité.</p>
-
-<p>Le jeune homme répondit avec force:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux toujours l’épouser?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Puis Hervé murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce
-que votre vengeance?...»</p>
-
-<p>Elle l’interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma vengeance!...»</p>
-
-<p>Une minute encore de suspens. M<sup>me</sup> de Ferneuse
-vit pâlir affreusement le beau visage de
-son fils.</p>
-
-<p>&mdash;«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant?
-Il y a une justice nécessaire. Elle sera faite.
-Mais la vengeance!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span></p>
-
-<p>Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement.
-Mépris, pitié, fierté, miséricorde chrétienne?...
-Par quoi planait-elle au-dessus du sentiment
-que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans
-s’analyser, elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le
-sais-tu pas? L’ardeur avec laquelle j’ai voulu la
-vérité&mdash;jusqu’à risquer ta vie, mon unique trésor!&mdash;s’inspirait
-de deux désirs indomptables:
-m’assurer que tu n’étais pas le frère de Micheline,
-par conséquent rendre possible ton bonheur.
-Et puis...»</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir,
-plus impérieux que le besoin de respirer:
-celui d’échapper au vertige d’un amour qui ressuscitait
-trop le rêve passionné de sa jeunesse&mdash;d’un
-amour qui avait failli lui donner le
-change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable
-en doutant s’il fallait croire, qu’en
-croyant s’il fallait douter. N’y avait-il pas eu des
-instants où elle s’était sentie près d’ouvrir les
-bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait
-d’une prodigieuse illusion? C’était de
-cet enfer indicible qu’elle avait voulu sortir à
-tout prix.</p>
-
-<p>Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait.
-Il n’y attacha pas sa pensée. Quand elle eut prononcé
-le nom de Micheline, il lui baisa la main
-dans une effusion de reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! je craignais tant!...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Que vous ne puissiez consentir à me voir
-épouser la fille de cet homme.</p>
-
-<p>&mdash;Est-elle responsable?» demanda Gaétane.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Non, certes.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet
-amour que tu as laissé grandir dans ton cœur
-innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit
-d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure
-jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute
-sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non seulement
-un double crime, mais un crime doublement
-impossible... Car ni toi ni Micheline
-n’êtes de ceux qui changent.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant
-de joie. «C’est là votre conviction?</p>
-
-<p>&mdash;En douterais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu
-des voix si redoutables au fond de ma conscience.
-Une d’elles me criait que je suis le fils de celui
-dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas
-dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là,
-vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu répondre?</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant,» prononça M<sup>me</sup> de Ferneuse
-avec une céleste douceur, «nous avons reconnu
-que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne prime-t-il
-pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait
-à ton cœur filial?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il,
-«j’avoue que nulle suggestion supérieure ne
-m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice
-se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront.
-Me dresser personnellement en champion
-contre l’homme de là-bas...» (Hervé
-souleva la main dans la direction de Valcor),
-«c’est rendre impossible mon mariage avec sa
-fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens
-qui m’unissent à la victime sont un secret entre<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
-vous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement
-dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une
-mère que j’adore, pour venger un père que je
-n’ai pas connu.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement.
-Si tant est qu’on puisse appeler sourire
-le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints
-d’une clairvoyance attendrie et mélancolique.
-«Un père que je n’ai pas connu...» Elle
-attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui
-craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme
-dressé entre sa conscience et son amour. C’était
-humain, c’était naturel, c’était vrai. Pour venger
-ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé
-l’existence qu’en face d’un squelette, et qu’on
-lui disait tardivement être celui dont il tenait la
-vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et
-celui de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa
-mère l’eût exigé? Peut-être. Elle, qui avait aimé
-comme il aimait, ne le lui demanda pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant,» reprit le jeune comte,
-«par quel moyen accomplirons-nous l’œuvre
-nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit
-châtié, qu’il disparaisse. Je ne veux épouser
-Micheline que lorsque l’homme de Valcor sera
-confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime
-de ses abominables richesses ne souillera la
-petite main que je prendrai pour toujours dans
-la mienne.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse se taisait.</p>
-
-<p>&mdash;«Nous ne pouvons cependant pas,» continua
-Hervé plus lentement, «dénoncer ce misérable.
-La délation n’est pas notre fait.</p>
-
-<p>&mdash;J’irai le trouver,» dit la comtesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Vous, ma mère!</p>
-
-<p>&mdash;Moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le permettrai pas!»</p>
-
-<p>Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente
-et hautaine.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il
-avec une vivacité charmante. «Et un enfant que
-vous avez peut-être élevé avec votre tendresse
-plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais
-agir en homme, je vous en ai donné la preuve.
-Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère. Ne
-suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez
-pas à Valcor. Vous n’exposerez pas votre dignité...
-votre vie, peut-être... Cet homme est
-capable de tout.»</p>
-
-<p>Hervé lutta un moment, bouleversé par le
-projet de sa mère. Dans son appréhension, il
-lui résistait pour la première fois. Mais, des deux
-volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne
-pouvant vaincre celle qui lui résistait par le silence,
-il se laissa tomber sur un banc, cacha son
-visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant
-que, tout à l’heure, il disait être:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! nous sommes bien malheureux!»
-gémit-il.</p>
-
-<p>La comtesse mit une main légère sur son
-épaule. Il releva la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Laissez-moi tout dire à Micheline,»
-supplia-t-il. «Elle fuira cet homme, elle fuira
-cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous
-laisserons l’imposteur à sa destinée.</p>
-
-<p>&mdash;Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé.
-Que serais-tu donc en révélant à une fille les
-crimes de son père?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span></p>
-
-<p>Il ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable
-que soit la puissance du mal dans cet
-homme, il y a des choses qu’on ne saurait
-craindre de lui. Et il y en a d’autres qu’on en
-peut attendre. C’est un démon d’audace et d’orgueil.
-Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je
-ne sais qui il est, ni quel sang coule dans ses
-veines. Mais ce nom de Valcor, qu’il a usurpé,
-lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il
-le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra
-pas d’un déshonneur qui lui arracherait ce nom
-dans un éclat d’infamie. Démasqué, il préférera
-disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa
-fille. C’est un père plein de tendresse. Je me
-rappelle encore avec quelle ardeur mensongère,
-mais touchante, il défendait le bonheur de cette
-enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta
-sœur, tout en se déclarant être, lui, Renaud de
-Valcor, n’avait-il pas imaginé je ne sais quelle
-histoire de substitution d’enfant? Il consentait
-à n’être plus son père, pour te la donner, à toi,
-qu’elle aime. Ne consentira-t-il pas, pour la
-même raison, à un plus grand sacrifice?»</p>
-
-<p>Hervé ricana légèrement.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors nous n’avons de ressource que
-dans sa générosité?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon fils,» dit gravement M<sup>me</sup> de
-Ferneuse. «C’est au père de Micheline que nous
-demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur
-de Valcor, contre le meurtrier de Renaud,
-nous n’en avons que faire. Ne comprendras-tu
-pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile?
-Cette vengeance de mon amour assassiné, j’en<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span>
-fais le sacrifice à ton amour vivant. Il faut trouver
-une solution qui te permette d’épouser Micheline.
-Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa
-main au bourreau de son père, même si elle pouvait
-croire que ce père fût criminel?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec
-émotion, «vous êtes un ange et vous êtes une
-femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas?
-Faites ce que vous voudrez.»</p>
-
-<p>Il se leva, la serra contre son cœur, puis la
-quitta, se dirigeant vers la grille d’entrée, qu’ils
-avaient presque atteinte.</p>
-
-<p>Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui
-descendait au creux de la falaise et gagna bientôt
-la plage.</p>
-
-<p>Il se trouva dans une des mille petites criques
-creusant la ceinture granitique de cette côte.
-Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui limite
-par son autre versant le domaine de Valcor.
-Le jeune comte de Ferneuse regarda presque
-avec attendrissement ce rude contrefort, qui, se
-rétrécissant comme une proue, plongeait à pic
-dans la mer. C’était ce rempart de granit qu’il
-avait escaladé, voici près de deux ans, pour obtenir
-un suprême tête-à-tête avec Micheline.
-Jamais, depuis ce jour-là, il n’avait revu celle
-qu’il aimait.</p>
-
-<p>Pensif, presque hésitant,&mdash;non pas de peur
-physique, mais d’angoisse morale,&mdash;Hervé commença
-de gravir le très étroit sentier contournant
-le roc. A peine un chemin, une espèce de
-lacet naturel, formé par les aspérités du granit
-et tout au plus complété çà et là par un rudimentaire
-travail humain, ou marqué par une<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span>
-rampe,&mdash;un fil de fer tenu par des crampons,&mdash;là
-où il n’y avait guère de quoi poser le pied.
-On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du
-promontoire, pour jouir du spectacle des lames
-en fureur se brisant contre l’immuable paroi.
-Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur
-frénésie les faisait bondir plus haut que ce
-même sentier, ou quand le vent déchaîné en
-eût balayé un être humain comme un fétu de
-paille.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se
-contentait de moutonner, hérissant sa surface livide
-de crêtes neigeuses, qui s’écroulaient et se
-reformaient sans cesse.</p>
-
-<p>Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne
-s’arrêta pas pour admirer la sublime monotonie
-de ce spectacle. Il contourna la pointe et se
-trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait
-encore, moins distinct, puis s’effaçait complètement.</p>
-
-<p>Le promeneur leva les yeux.</p>
-
-<p>A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de
-Valcor déployait sa belle ordonnance. Rangée
-élégante de balustres, couronnant une assise rocheuse,
-entre deux fortifications de granit, elle
-avait un caractère grandiose. Mais l’architecture,
-pas plus que le paysage, n’importait à celui
-qui se trouvait là. Son regard avide chercha
-autre chose, immédiatement au-dessus de sa
-tête, dans l’angle formé par la terrasse et par le
-rocher. C’était le coin favori de Micheline. De
-tout temps elle y était venue passer de longs
-moments dans la contemplation, la rêverie.
-Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent,<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
-si elle l’aimait! Quel souvenir s’attachait à
-ce lieu, pour lui, pour elle! Depuis quelques
-jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait
-pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en
-ce moment.</p>
-
-<p>Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à
-un vœu d’amour aussi ardent? L’attirance mystérieuse
-avait agi. Micheline était là. Elle l’attendait,
-sans doute.</p>
-
-<p>Il la vit.</p>
-
-<p>Quelle minute!</p>
-
-<p>La radieuse image lui entra dans les yeux,
-dans l’âme, dans tout l’être, comme une apparition
-et comme une ivresse. Il dut se cramponner
-au rocher, dans son vertige de joie.</p>
-
-<p>Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis.
-Sa silhouette charmante se détachait en noir au
-delà des balustres clairs, sur le pâle ciel d’avril.
-Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa
-mère. Il avait appris, en rentrant à Ferneuse, que
-la marquise de Valcor était morte l’automne
-précédent, à l’époque où lui-même voyait la
-mort de si près, chez ses sauvages amis de la forêt
-amazonienne.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria
-Micheline, qui l’avait aperçu tout de suite.</p>
-
-<p>Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient
-pas descendues distinctement jusqu’à lui.
-Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage pour
-y obéir que pour affronter le danger de l’ascension?
-Il commença de gravir l’abrupte muraille,
-saisissant la moindre saillie, s’aidant des pieds
-et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce
-d’étroit balcon, si proche de Micheline<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
-qu’il avait pu jadis prendre de là une fleur qu’elle
-lui tendait.</p>
-
-<p>Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui
-revint. Tirant un petit portefeuille de la poche
-intérieure de son veston, contre son cœur, il en
-sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute
-jaunie, puis, la montrant à Micheline:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous rappelez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Et vous, Micheline?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le demandez?... Oui, je vous aime,
-Hervé, je vous aime. Aurais-je vécu si je ne
-vous aimais pas?»</p>
-
-<p>Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en
-eut le cœur contracté.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez donc souffert?</p>
-
-<p>&mdash;Si j’ai souffert!»</p>
-
-<p>Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu
-à cela. Et, l’examinant avec plus de sang-froid,
-il saisit toute la gravité nouvelle de l’expression,
-l’amincissement des beaux traits, la
-pâleur du teint, l’ombre profonde du regard.</p>
-
-<p>&mdash;«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline.
-«Dans le mystère de votre absence, au cours de
-cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce
-qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux
-publiaient...</p>
-
-<p>&mdash;Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent,
-«votre père a triomphé de tout.»</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très
-bas:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma mère en est morte. Si votre pensée
-ne m’avait pas soutenue, je serais morte aussi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il
-avec une appréhension violente.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, Hervé. Pas un instant. Mais...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, quoi?...» balbutia-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez
-au fond de vous-même, à votre retour de
-l’étrange voyage où il m’était interdit de vous
-suivre, même en pensée.</p>
-
-<p>&mdash;Je rapporte mon amour,» dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Rien d’autre?...»</p>
-
-<p>Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre
-jusqu’à l’âme. Il détourna les siens.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne répondez pas, Hervé?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est vrai?»</p>
-
-<p>Elle rayonna.</p>
-
-<p>Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse
-atroce et obscure avait étreint ce pauvre
-jeune cœur.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi.
-Serais-je ici? Viendrais-je réclamer votre
-foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il
-nous était interdit de nous aimer?</p>
-
-<p>&mdash;Mais votre mère?</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle,
-n’existe plus au monde que notre bonheur.»</p>
-
-<p>Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée
-d’émotion, puis, d’une bouche que les
-larmes contenues faisaient trembler, murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«A-t-elle pardonné à la mienne la scène
-terrible? A-t-elle pardonné à ma pauvre maman,
-qui est morte?»</p>
-
-<p>Hervé s’empressa de l’en assurer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p>
-
-<p>Comme c’était loin, cette scène du bal, par
-laquelle s’ouvrit la série de leurs misères! Quel
-rôle avait joué alors la marquise Laurence? Pourquoi
-son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses
-excuses du lendemain? Le jeune comte resta un
-instant rêveur, à ce souvenir évoqué. Mais
-l’énigme lui parut sans importance. Évidemment
-la douce et insignifiante Laurence n’avait
-été qu’une visionnaire, hypnotisée devant les
-fantasmagories du prodigieux metteur en scène
-qu’était son mari, adoré par elle humblement.</p>
-
-<p>&mdash;«La mémoire de votre mère est digne de
-tout respect et de toute pitié.»</p>
-
-<p>Il avait prononcé cette phrase comme la suite
-naturelle de sa réflexion intérieure, sans calculer
-l’effet qu’elle pourrait produire.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi «de toute pitié»? demanda
-Micheline.</p>
-
-<p>Elle se troublait au moindre mot, la pauvre
-enfant. L’anxiété de son intonation trahissait un
-abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout à
-coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé,
-devant la physionomie contrainte du jeune
-homme, cette inquiétude déborda.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne me parlez pas de mon père!...
-Si vous m’aimez, Hervé, dites-moi que, lui aussi,
-vous le respectez, que, lui aussi, vous le plaignez.
-Car je le crois très malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;«Si je vous aime!...» répéta le jeune
-homme avec un accent de reproche.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de
-nos deux cœurs, si le vôtre est en désaccord
-avec mes sentiments filiaux?</p>
-
-<p>&mdash;Vos sentiments filiaux me sont sacrés,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span>
-comme tout ce qui est dans votre âme admirable.</p>
-
-<p>&mdash;Votre attitude les froisse, Hervé.»</p>
-
-<p>Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement
-pâle.</p>
-
-<p>Micheline demanda,&mdash;la voix implorante et
-douce, non pour lui faire un reproche, mais
-pour lui arracher la vérité:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence
-de gravir encore cette falaise, si les différends
-qui vous y ont forcé jadis n’existent plus? Pourquoi
-n’êtes-vous pas venu tout simplement à la
-maison? En vous apercevant sur ce chemin périlleux,
-je n’ai cru d’abord qu’à un élan de tendre
-folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours
-là où nous nous sommes si cruellement séparés.
-Est-ce une charmante pensée de ce genre, mon
-cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison
-pour ne pas rentrer à Valcor, pour ne pas rencontrer
-mon père?»</p>
-
-<p>Il répondit franchement:</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne voulais pas me trouver en présence
-de votre père avant que ma mère lui eût parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Votre mère doit lui parler?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Quand?</p>
-
-<p>&mdash;Sans retard. Aujourd’hui ou demain.</p>
-
-<p>&mdash;Et cette conversation fera cesser les malentendus
-entre nos deux familles?</p>
-
-<p>&mdash;Oui,» répondit Hervé, d’un air grave,
-«tous les malentendus.»</p>
-
-<p>La jeune fille ne put se méprendre sur la portée
-de cette phrase, qui n’eût été qu’un atroce
-jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la sécurité<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span>
-de la signification. Micheline, après avoir,
-de son beau regard triste, interrogé encore un
-instant le visage aimé, soupira:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien
-me dire, Hervé. Je le vois clairement... Votre
-loyauté est en lutte avec votre tendresse pour
-moi. Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé
-recommencera donc...»</p>
-
-<p>Il l’interrompit vivement:</p>
-
-<p>&mdash;«Non, non... La justice et l’opinion se
-sont prononcées. Nul n’en appellera de leur arrêt.
-Vous ne traverserez plus les épreuves
-que...»</p>
-
-<p>A son tour, Micheline lui coupa la parole.</p>
-
-<p>&mdash;«J’en traverserai de pires, je le sens.
-Qu’importent la justice et l’opinion auprès de...»</p>
-
-<p>Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous
-un fardeau sinistre.</p>
-
-<p>&mdash;«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...»
-murmura son fiancé, haletant.</p>
-
-<p>Elle dit&mdash;si bas qu’à peine distingua-t-il sa
-douloureuse réponse parmi le gémissement qui
-montait de la mer:</p>
-
-<p>&mdash;«Auprès des idées qui se sont glissées en
-moi... des choses que j’ai entrevues... des...»</p>
-
-<p>Les mots moururent sur ses lèvres blanches.
-Ses dents claquèrent d’angoisse. Des deux mains
-elle se cramponna à la balustrade de pierre,
-comme prête à défaillir.</p>
-
-<p>Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux
-mystère. Et il se convulsa d’horreur, de
-pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. Vaillante
-fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre
-son amour même, le père qu’elle avait si aveuglément<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span>
-aimé, admiré, en qui, peu à peu, elle
-avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours
-cher. L’émotion de cette heure suprême,
-l’attitude de celui en qui elle avait foi par dessus
-tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.</p>
-
-<p>Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant
-autour d’elle:</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle
-avec un accablement sans nom&mdash;comme
-si toutes les pierres du château et toutes les
-lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le
-cœur.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...»
-s’écria le jeune homme.</p>
-
-<p>Que lui dire?...</p>
-
-<p>Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression
-ardente, qu’il eût tout donné pour lui
-offrir une consolation. Elle n’en saisit que mieux
-qu’il ne le pouvait pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une
-admirable énergie, «j’attendrai, avant de nous
-revoir, que le malheur dont je me sens menacée
-se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre
-amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai
-vous rendre en échange, puisque j’ignore quel
-sera demain mon devoir.</p>
-
-<p>&mdash;Rien au monde ne nous séparera,» dit-il.
-«Je vous adore.»</p>
-
-<p>Un divin sourire éclaira la physionomie désolée.
-Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent
-un peu les couleurs de la joie et de la
-vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de
-ferveur tendre et de reconnaissance.</p>
-
-<p>Les deux amoureux échangèrent, dans un long<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span>
-regard, l’exaltation d’un sentiment qui, en effet,
-les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car
-l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et,
-malgré l’épouvante qui planait sur elle, dans
-l’angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline
-emporta ce quelque chose d’ineffable
-que le magique amour verse aux âmes humaines.
-Philtre inexpliqué... illusion peut-être... ivresse,
-à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui,
-mieux que la raison, mieux que la science, nous
-transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer
-aux rythmes infinis de l’univers.</p>
-
-<p>Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne
-lasse l’intérêt et la curiosité des hommes, et qui
-pare de son prestige toutes les littératures, tous
-les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui
-nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme
-les jugements des sages, et rend impuissant le
-malheur autour des couples éperdument unis.</p>
-
-<p>L’amour d’Hervé et de Micheline était de
-cette essence victorieuse.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVI</h2>
-
-<p class="pch"><i>LE MASQUE TOMBE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dr.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Renaud</span> de Valcor se tenait dans son
-cabinet de travail, au premier étage
-du château. Tout en fumant une cigarette,
-il faisait sauter les bandes de
-quelques imprimés. Il parcourait des yeux la
-première page, tournait la feuille, puis passait
-à un autre. Aucun sujet ne fixait son attention.
-Il ne pouvait lire.</p>
-
-<p>Cessant de se donner le change à lui-même,
-il rejeta brusquement les papiers, se mit à marcher
-de long en large. Puis il s’approcha d’une
-croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues
-du parc. Il semblait attendre. Un coup frappé à
-la porte le fit sursauter comme une femme nerveuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Entrez!» cria-t-il.</p>
-
-<p>C’était un valet de chambre, qui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Madame la comtesse de Ferneuse se fait
-annoncer à monsieur le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Introduisez madame la comtesse dans le<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span>
-jardin d’hiver, et dites-lui que je me rends à ses
-ordres.»</p>
-
-<p>Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda
-dans une glace.</p>
-
-<p>Était-ce pour constater que, malgré ses traits
-plus marqués, ses cheveux plus grisonnants, il
-était toujours le beau cavalier, au visage et à la
-tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé
-l’image après leur dernière entrevue, deux ans
-auparavant? Était-ce pour s’assurer, à la fermeté
-de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il
-restait le maître de sa physionomie et de son
-expression?</p>
-
-<p>Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il
-échangea avec son image un coup d’œil d’ironie
-lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, la
-taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver
-la comtesse.</p>
-
-<p>Elle était debout, droite et pâle comme une
-statue, quand il entra dans le jardin d’hiver.</p>
-
-<p>C’était une galerie vitrée, exposée au midi,
-et remplie de plantes superbes. Les faibles
-rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre
-les parois de verre. Mais surtout un système
-perfectionné de conduits d’air chaud y entretenait
-une température exquise.</p>
-
-<p>Cependant, comme plusieurs salons ouvraient
-sur cette galerie, le maître de la maison, après
-avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer dans une
-pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée
-de la tourelle, et absolument isolée des
-autres appartements.</p>
-
-<p>Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée
-d’une façon ravissante, se trouvait précisément<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
-au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là
-où furent découvertes les lettres, dans la cachette
-du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer
-peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur,
-une idée de l’épaisseur de ce même mur.
-Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante
-et déserte, ôtait à ce réduit l’air un peu
-secret et morose que lui prêtait son architecture.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse donna un coup d’œil autour
-d’elle, observant ces détails.</p>
-
-<p>Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait
-pas peur de l’homme avec qui allait commencer
-une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé
-la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui.
-Cependant, son cœur battait dans sa poitrine,
-comme celui de la dompteuse, qui, pour la première
-fois, pénètre seule dans la cage, face à
-face avec le fauve.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous voulez que nous soyons tranquilles,»
-dit-elle. «Vous prévoyez que nous
-aurons des choses graves à nous dire.»</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à
-s’asseoir dans une bergère, puis il resta debout
-devant elle, ses yeux bleus noircis d’ombre attachés
-intensément sur ceux de Gaétane.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse lui rendit fièrement regard
-pour regard, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Qui êtes-vous?»</p>
-
-<p>L’homme était préparé à quelque ouverture
-saisissante, mais pas à cela, pas à cette question,
-jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine
-si ses cils clignèrent. Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis Renaud de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud de<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span>
-Valcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait
-au doigt cet anneau.»</p>
-
-<p>Elle tendit vers lui sa main gauche, où la
-simple bague brillait seule. Il regarda la main,
-il regarda la bague, puis, lentement, il releva les
-yeux sur la femme.</p>
-
-<p>&mdash;«Comédie...» murmura-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant.
-«Savez-vous où j’ai pris cet anneau? Je l’ai retiré
-moi-même du doigt de celui que vous avez
-assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli,
-au fond du désert, à l’extrémité de la ravine, là
-où se rencontrent les deux lignes tirées de l’arbre
-géant et de la pierre sanglante.»</p>
-
-<p>Il recula.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez fait cela!... Vous avez fait
-cela!...» s’écria-t-il, dans un transport qui semblait
-tenir plus de l’admiration que de tout autre
-sentiment.</p>
-
-<p>Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant
-pas:</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle créature surhumaine êtes-vous
-donc?...» poursuivit-il. «Ah! que je vous
-aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!...
-Je n’ai pas assassiné Renaud de Valcor...
-Je vous le jure. Et je vous en donnerai la preuve...
-Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez
-oublier. J’ai le même sang que lui dans
-les veines... J’ai parachevé son œuvre... Aucun
-de mes actes, même criminels,&mdash;car j’en ai
-commis de tels&mdash;ne crée de l’irréparable entre
-vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et
-ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne de
-mettre à vos pieds le plus magnifique amour<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span>
-que jamais homme ait offert à une femme. Gaétane,
-entendez-moi...» Il s’interrompit, il eut
-comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant,
-effrayant, sublime. «Ah! vous avez fait
-cela!... Vous êtes bien la lionne du lion que je
-suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane,
-voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer
-une âme comme la vôtre? Je vous donnerai
-toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance,
-de la richesse, de la passion, du péril et de la
-victoire! Je vous ferai vivre le plus inouï des
-rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»</p>
-
-<p>La stupeur immobilisait M<sup>me</sup> de Ferneuse. Cet
-homme était-il sincère? Il avait prononcé le mot
-de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il une,
-plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations
-qu’on aurait pu prévoir?</p>
-
-<p>Debout devant lui, elle le toisa avec un regard
-étincelant d’indignation. Maintenant, ce cœur
-féminin ne battait plus d’appréhension nerveuse.
-Des forces profondes le soulevaient. «Une
-lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une,
-réellement,&mdash;sous la dignité de la mondaine
-qui se gardait de toute parole trop haute, de
-tout geste violent.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle.
-«Comment osez-vous?... Cessez à l’instant de
-me décrire des sentiments que je méprise. Ou je
-sors d’ici pour aller vous dénoncer comme l’assassin
-de Renaud de Valcor, comme le voleur
-de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»</p>
-
-<p>Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span>
-sa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte
-de sang jaillit.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite
-si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir
-en tout, jusqu’à la mort même, si tel est votre
-bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase,
-«à cause des sentiments que vous méprisez.
-Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie?
-Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une
-œuvre prodigieuse. L’imbécile justice, qui me
-condamnerait, n’empêcherait pas les hommes
-de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais,
-dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis
-capable?... Vous pourriez trembler, madame,
-d’être ici pour me dire ce que vous avez à me
-dire, si je ne vous adorais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai
-à mon tour: Croyez-vous que je tienne à
-la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est
-close. Elle est tout entière dans cette tombe,
-que vous avez creusée là-bas. Et la vôtre n’existe
-pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai rien à
-faire avec vous. Pas même pour la condamnation.
-Pas même pour la vengeance. Ces choses
-n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici, c’est
-parce que vous avez une fille, innocente de vos
-crimes, et parce que j’ai un fils, innocent de ma
-faute. A cause d’eux, je surmonte l’horreur que
-j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens
-vous dire: Vous rendrez possible leur bonheur,
-ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde,
-le châtiment qui ne manquera pas de vous
-atteindre dans l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Vous<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span>
-songez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse,
-épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je
-suis pour vous?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption
-pour tant d’iniquités, c’est dans la pureté et dans
-le bonheur de ces enfants.»</p>
-
-<p>Celui qu’on appelait le marquis de Valcor
-demeura un moment plongé dans des réflexions
-profondes. De temps à autre, il regardait M<sup>me</sup> de
-Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était
-rassise. Maintenant qu’il ne bouillonnait plus
-de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir
-la pensée, cet homme extraordinaire, de
-nouveau maître de lui, reprenait, même pour
-elle, une espèce de prestige, fait de noblesse
-naturelle et d’étonnante force d’âme.</p>
-
-<p>&mdash;«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin.
-«Pourquoi, si vous n’avez de souci que pour
-Micheline et Hervé, leur préparez-vous les
-épreuves que va déchaîner votre démarche
-actuelle? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre
-le jeu des apparences?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est
-pas de mon goût,» dit hautainement Gaétane.
-«Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence.
-Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a
-deux ans... peut-être, alors... Mais aujourd’hui,
-c’est impossible. Je ne suis pas seule à savoir,
-mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre
-aussi, quand j’ai découvert...</p>
-
-<p>&mdash;Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement
-Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne
-réclame pas son témoignage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce? Où est-il?...</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous que je vais vous répondre?»
-s’écria la comtesse, avec un âpre sourire. «Les
-gens qui connaissent vos secrets disparaissent
-trop facilement de ce monde. Mon fils et moi,
-nous sommes prêts à tout. Mais cet ami est
-sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire
-l’empêchera de revenir en Europe, à moins que
-je ne l’y appelle.»</p>
-
-<p>Renaud eut un silence, durant lequel rien ne
-se lut sur sa face, plus immobile qu’un visage de
-pierre. Enfin il dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous montrerai tout à l’heure, madame,
-que, malgré ce que vous savez, malgré ce
-que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée.
-Mais avant de vous risquer aux pires alternatives
-pour tenter de la briser, cette destinée,
-ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes la
-seule créature dont l’opinion me touche. Sans
-vous répéter ce qui vous offense, je puis bien
-vous dire qu’à vous, et à vous seule, je souhaiterais
-de révéler la vérité. J’éprouverais une
-étrange satisfaction à me montrer enfin à vous
-tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous
-croyez, je vous le jure.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission,
-de la douceur soudaine imprégnant la
-voix, l’attitude, la physionomie, de cet être au
-caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté
-de cet homme le travestissait en un nouveau
-personnage. Il voulait la duper encore une
-fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait
-guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se
-refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré tout,<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span>
-peut-être la confession offrirait quelques traits
-sincères. Comment résister au désir de savoir?
-Cependant, elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«A quoi bon?... C’est un roman que vous
-me raconterez... Un roman comme celui de la
-naissance de Micheline. Vous rappelez-vous?
-Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De
-ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort
-par votre faute.</p>
-
-<p>&mdash;Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.</p>
-
-<p>Gaétane inclina la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans
-sa mission, il devait y laisser la vie. Ah! il était
-bien de la vieille souche, hardie et solide, celui-là!
-Pauvre Mathias!...»</p>
-
-<p>Une mélancolie passa sur la physionomie
-jusque-là impassible. Puis, regardant M<sup>me</sup> de
-Ferneuse:</p>
-
-<p>&mdash;«C’était mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Votre frère?... Mathias Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Mon demi-frère, du moins.</p>
-
-<p>&mdash;Était-il vraiment le père de Micheline?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Le père de Micheline, c’est moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je le reconnais tant que vous voudrez,
-madame. Comment pourrais-je vous offrir toute
-la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous
-les mensonges?</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;«N’attendez pas de moi un récit,» reprit
-ce singulier criminel, qui s’exprimait avec la<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span>
-hauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil
-d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je
-dédaigne les mots. Je veux établir trois ou quatre
-points. C’est tout. Il y a des choses que je ne
-puis supporter de vous laisser croire.</p>
-
-<p>&mdash;Lesquelles?</p>
-
-<p>&mdash;Deux au moins: je ne suis pas un rustre,
-et je n’ai pas tué celui dont je porte le nom.</p>
-
-<p>&mdash;Qui prétendez-vous être?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu
-quand vous m’avez posé cette question,
-tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis
-de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Comment osez-vous le soutenir? C’est de
-la folie!</p>
-
-<p>&mdash;Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury
-de Valcor. Avant son mariage, il a
-aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils,
-c’est moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous!...</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, épouvantée et repentante de sa
-faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria,
-ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor.
-Personne ne soupçonna la brève et douloureuse
-idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne,
-qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur,
-ni aucun de ses enfants comme celui
-qu’elle savait être le fils de cet amant superbe.
-Elle passa pour avoir accouché avant terme. On
-me baptisa Bertrand.</p>
-
-<p>&mdash;Bertrand Gaël!...</p>
-
-<p>&mdash;Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,»
-cria l’aventurier avec un regard fulgurant.
-«Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les lois,<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span>
-soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable
-marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant,
-ma ressemblance avec l’autre, avec celui
-qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère?
-Oui, son frère... Et on dit que je l’ai tué!...»</p>
-
-<p>Le cri fit frémir M<sup>me</sup> de Ferneuse. Si la vérité
-n’était pas dans ce cri, où était-elle?</p>
-
-<p>&mdash;«Renaud savait donc?» demanda celle
-pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné
-par l’imposteur, semblait plus doux à
-prononcer.</p>
-
-<p>&mdash;«Renaud savait. Il avait lu cette révélation
-lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il avait
-pris connaissance d’une lettre laissée par son
-père,&mdash;par <i>notre</i> père,&mdash;et où celui-ci recommandait
-à sa générosité l’enfant de leur sang.
-Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble,
-dans les forêts d’Amérique, si loin de la société
-civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand
-il se sentit mourir après que nous eûmes lutté
-côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à
-moi de ce secret, il m’appela son frère, il me
-montra une clause de son testament par laquelle
-il me léguait une partie de ses biens.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?»
-dit amèrement la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël
-avec un rude cynisme, «je ne trouvai pas cela
-suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer
-la race des Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Comment aviez-vous rejoint Renaud en
-Amérique? Vous y avait-il appelé?</p>
-
-<p>&mdash;Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais
-mort? Le transport d’État sur lequel j’étais<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span>
-quartier-maître s’était perdu, corps et biens, non
-loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se
-dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec
-quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins
-vivant à terre. Peu vous importe comment,
-n’est-ce pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent
-toutes, et la mienne n’eut rien d’extraordinaire.
-J’étais d’un tempérament plus résistant
-que mes compagnons, voilà tout. Quand
-je me trouvai sur ce continent d’Amérique, à
-l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que,
-vers les sources du même fleuve, celui que je
-croyais seulement mon jeune maître, dont j’avais
-partagé les jeux d’enfance, poursuivait une entreprise
-féconde en hasards et en profits. Je résolus
-de le rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation
-particulière, j’évitai de faire savoir aux
-miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait
-pas d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être
-déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance
-avec Renaud de Valcor, et de la fascination
-qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait
-dans mon imagination. Quand je le
-retrouvai, après des péripéties que je vous
-épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui,
-là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes.
-Se sentant perdu, il m’apprit le lien
-qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris.
-Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels
-je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son
-écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à
-ses souvenirs, ils nous étaient communs. N’avais-je
-pas grandi à ses côtés, presque comme son
-compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité?<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>
-Attiré au château par l’intérêt que
-me portait le marquis, mon père, mais privé des
-effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux
-de Mathurine Gaël, ma mère,&mdash;car elle me
-voulait le simple fils du brave marin dont je portais
-le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir
-trompé&mdash;je ne demeurais à Valcor que
-sous le prétexte de services à rendre. J’aidais au
-travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du
-dog-cart, j’assistai un jour à un accident, dont je
-pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc
-de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, dans
-son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre
-la manœuvre sur le bateau des Gaël,
-passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez,
-madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était
-pas fait tout entier d’imposture et de mensonge.
-Une prédestination singulière me préparait à
-être le double de l’homme auquel je me suis
-substitué. Je n’ignorais rien de lui quand il est
-mort, rien.»</p>
-
-<p>Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une
-voix sourde:</p>
-
-<p>&mdash;«Rien que le drame de son amour, dont,
-naturellement, il ne me parla pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse,
-«vous l’ignoriez absolument quand vous
-êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié?»</p>
-
-<p>Elle posa cette question d’une voix froide,
-n’ayant sur sa physionomie que l’expression de
-la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments
-passionnés se taisaient en elle sous le
-prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée.<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span>
-Même si le récit n’était pas exact en tous ses
-points, il en jaillissait une clarté assez complète
-pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable
-la plus incompréhensible, la plus invraisemblable,
-des aventures. L’homme qui la
-racontait, cette aventure, et qui en était le héros,
-trouvait moyen d’y ajouter on ne sait quelle
-étrange poésie de fatalité, d’énergie, d’orgueil.
-Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain
-des explications vaines, et, pour tout dire, cet
-air d’homme du monde attestant qu’il ne se vantait
-pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient
-M<sup>me</sup> de Ferneuse de rassembler contre
-lui sa volonté de répulsion, d’indignation. Elle
-l’écoutait, elle l’interrogeait, entraînée par le
-besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe.
-Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime
-et qu’elle fût juge.</p>
-
-<p>&mdash;«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes
-pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne
-pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai
-revu, huit années après ma séparation d’avec
-Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j’en
-conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir,
-mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est
-pas lui!... Ce n’est pas lui!...» Si cependant
-alors, vous aviez évoqué... Ah!»</p>
-
-<p>Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis
-elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination.
-Vous avez pu mettre tous les masques,
-excepté le masque d’amour!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et
-cette fois avec une profondeur d’expression si<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span>
-saisissante que Gaétane ne l’interrompit point.
-«Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que
-je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous
-avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!» poursuivit-il
-en la voyant frémir. «Comprenez donc
-que c’est mon châtiment. Je n’espère plus... je ne
-vous offense plus. Voyez avec quel respect je
-vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez
-donc jusqu’au bout par cet amour, qui est votre
-vengeance. Cet amour... mystère du sang fraternel,
-mystère de l’âme que j’avais volée, du
-cœur que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...»
-(Il se frappa le sein). «Cet amour était
-entré en moi et il me dévorait. Vous le deviniez.
-Vous ne compreniez pas comment il pouvait
-s’accorder avec mon silence. Un silence qui eût
-été surhumain si j’avais été l’homme que je prétendais
-être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais
-pas. Mon audace&mdash;que vous mesurez aujourd’hui,
-que je croyais sans bornes,&mdash;se brisait
-sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je
-vous supposais inaccessible. Mais un jour&mdash;ah!
-ce jour-là!&mdash;je découvris, ou plutôt on découvrit
-et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor,
-la correspondance brûlante où vous vous
-donniez toute... cette correspondance où s’attestait
-qu’il était le père de votre enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.</p>
-
-<p>&mdash;«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.</p>
-
-<p>&mdash;«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud
-les avait-il confiées?</p>
-
-<p>&mdash;A la muraille la plus épaisse du château de
-Valcor. Les siècles auraient pu passer. Mais un
-hasard...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Entre les mains de qui tombèrent-elles?</p>
-
-<p>&mdash;Entre les mains de Laurence.</p>
-
-<p>&mdash;La malheureuse!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous rappelez la scène du bal. Elle
-venait de les parcourir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa
-colère. Elle m’envoyait des excuses.»</p>
-
-<p>L’aventurier eut un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;«Je comprends,» dit la comtesse, dont le
-dégoût remonta aux lèvres. «Vous l’avez leurrée
-de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite
-leurrée moi-même, dans la grotte, en me
-racontant cette fantastique histoire de substitution
-d’enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien
-possible du sang entre ma fille et votre fils.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis
-qu’une révolte la soulevait tout entière, «vous
-avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter
-les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le
-secret.»</p>
-
-<p>Un frisson d’horreur la fit trembler toute,
-tandis qu’elle évoquait la scène de la grotte,
-revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses
-prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre
-avec une autre voix à jamais muette.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai souffert plus que vous ne souffrez
-aujourd’hui,» murmura-t-il sombrement. «J’étais
-fou, d’une passion réelle et d’une illusion
-indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor,
-moi qui me croyais&mdash;oui, vous m’entendez
-bien,&mdash;qui me croyais celui-là dont j’avais pris
-l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre
-amant par le rêve du passé et je n’avais pas le<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>
-droit, dans le présent, de baiser le bord de votre
-robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez
-pas savoir... Une torture de damné.</p>
-
-<p>&mdash;Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»</p>
-
-<p>Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.</p>
-
-<p>&mdash;«L’anneau?...» reprit le faux marquis de
-Valcor, en passant une main sur son front.
-«Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté
-de son accent. «J’ai appris toute sa valeur
-par les lettres. Et je me suis repenti alors de l’avoir
-laissé au doigt de mon frère. Il m’en avait
-prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il
-demandé. Je fis le serment. Je le tins. Je l’aurais
-tenu même si&mdash;comme vous persistez peut-être
-à le croire&mdash;j’avais été l’assassin de ce
-pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement
-que ma féroce envie. Si la maladie m’avait
-déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais
-pas ôté de son doigt cette petite bague, qui
-lui semblait chère. Voilà un crime dont je n’étais
-pas capable.»</p>
-
-<p>Ces paroles contenaient un singulier mélange
-de cynisme, d’attendrissement et d’ironie. M<sup>me</sup> de
-Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans
-une impénétrable méditation. En cet abîme de
-songerie où elle se perdait, rôdait encore une
-âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car
-lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander:</p>
-
-<p>&mdash;«Laurence n’a jamais soupçonné?...</p>
-
-<p>&mdash;Jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...»
-murmura sardoniquement la comtesse de Ferneuse.<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span>
-«L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle
-était simplement la femme de Bertrand Gaël...
-Pas même... Car la bigamie est interdite... Et la
-femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente,
-qui, là, en bas, sur la grève, raccommode
-en ce moment des filets.»</p>
-
-<p>Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?...
-L’Innocente?... Votre femme, enfin... Ne
-vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir,
-sur la lande?...</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier,
-avec,&mdash;pour la première fois,&mdash;un geste
-qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.</p>
-
-<p>Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes
-qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette
-Gaël avait perdu la raison après avoir
-rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur
-plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante
-qu’éveillait en elle le nom de Bertrand.
-Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante,
-dans la solitude?... Par quelles menaces, par quel
-effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os
-avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré
-d’épouvante ce cœur trop aimant?...</p>
-
-<p>Comme elle venait d’évoquer cette victime,&mdash;la
-plus pitoyable peut-être de toutes celles
-qu’avait faites l’homme redoutable dont elle
-déchiffrait l’énigme,&mdash;M<sup>me</sup> de Ferneuse se
-rappela que Mauricette Gaël avait une fille.
-N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui
-échappa:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Et Bertrande?... La petite dentellière?...
-qui ressemble à Micheline comme...</p>
-
-<p>&mdash;Comme une sœur,» acheva la voix mâle
-avec une vibration émue.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est vrai,» murmura la comtesse, en
-observant la soudaine angoisse apparue sur cette
-physionomie, où si peu de chose, pourtant, se
-lisait, «il y a chez vous un sentiment qu’a laissé
-presque intact votre infernale ambition: l’amour
-paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment,
-parlant si haut pour une de vos filles,
-soit muet pour l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien
-Bertrande m’est chère.</p>
-
-<p>&mdash;Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria
-Gaétane. «Et ce sont les deux sœurs, vos
-deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement
-le faux marquis de Valcor. «L’une
-n’était pas encore au monde, quand, rappelé
-par mon service sur un bâtiment de l’Etat,
-j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte
-d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.</p>
-
-<p>&mdash;«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y.
-Quoi qu’il arrivât, moi, Bertrand Gaël,
-j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus anciennes
-familles de France. J’avais mêlé mon
-sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie
-dont je me sentais l’égal. Je possédais une
-enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai
-élevée. Comment ne pas la préférer à l’autre?<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>
-Pourtant, je vous le répète, Bertrande m’est
-chère.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement
-la comtesse. «Ah! vous lui avez ménagé un sort
-enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est devenue.
-Mais, durant sa triste adolescence, partageant
-la misère de votre famille reniée, elle n’avait
-en perspective que le couvent.</p>
-
-<p>&mdash;La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas
-lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël,
-éprise d’honneur malgré son égarement si court,
-ne songeait qu’à effacer cet égarement par une
-rigidité absolue, une délicatesse farouche. Croyant
-que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils
-de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation
-intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait,
-moi, qu’elle croyait le frère de son enfant de
-prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter
-des Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est votre mère!» prononça lentement
-M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est ma mère.»</p>
-
-<p>L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore
-un silence. Puis Gaétane reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est assez, Bertrand Gaël.»</p>
-
-<p>A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt
-ans s’appelait le marquis de Valcor, tressaillit,
-comme touché d’un fer rouge, et leva un visage
-de défi.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est assez,» répéta M<sup>me</sup> de Ferneuse.
-«Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux
-ignorer par quelle série de crimes vous avez pu
-soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout
-triompher dans votre procès. Un procès pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span>
-si bien fondé! J’admets tout ce que vous
-m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas
-hâté la mort de celui que vous osez appeler votre
-frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour elle-même,
-«j’aime mieux penser que mon fils
-n’épousera pas la fille du meurtrier de son
-père...»</p>
-
-<p>Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant, je vais vous dire ce que
-j’exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice.</p>
-
-<p>&mdash;«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand
-Gaël avec un ricanement amer. «Le pourriez-vous?
-Ne vous faudrait-il pas livrer en même
-temps votre secret, votre honneur, celui de votre
-fils et du nom de Ferneuse?</p>
-
-<p>&mdash;Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue
-méprisante. «Ajoutez que vous possédez toujours
-mes lettres, ma correspondance d’amour
-avec Renaud, et que vous vous en servirez.»</p>
-
-<p>Il bondit presque.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, madame. Je suis un gentilhomme.
-Je suis le fils d’un marquis de Valcor.»</p>
-
-<p>Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait
-nier qu’en quelque mesure il n’en eût l’âme. Non
-pas sans doute l’âme moderne, affinée par des
-siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et
-subtile Renaissance, où de singulières délicatesses
-fleurissaient chez les plus nobles à côté de
-la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces.
-Le mélange d’un sang, non moins chaud, mais
-rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers
-d’autres âges cette extraordinaire personnalité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez
-tout à l’heure. Je vais vous les chercher. Vous
-les emporterez en quittant cette maison.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne serai pas moins généreuse que vous,
-quels que soient vos torts effrayants,» dit Gaétane,
-touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez
-mes conditions.</p>
-
-<p>&mdash;Je les écoute, madame. Mais je vous déclare
-que je ne m’y soumettrai pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra bien vous y soumettre. Les voici.
-Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor,
-avec ses revenus capitalisés pendant vingt
-ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez,
-car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le
-malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle.
-Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit
-vous avoir attaqué contre tout droit.</p>
-
-<p>&mdash;Laissons les attendrissements de famille,»
-murmura ironiquement l’aventurier.</p>
-
-<p>&mdash;Puis,» continua M<sup>me</sup> de Ferneuse, sans relever
-ce mot douteux, «vous partirez pour toujours
-en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements
-industriels. Jamais vous ne remettrez
-les pieds en Europe.» Elle hésita un instant, et
-enfin acheva nettement, solennellement: «Vous
-oublierez que Micheline est votre fille.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement
-visible. «Oubliera-t-elle que suis son
-père?...</p>
-
-<p>&mdash;Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement
-Gaétane.</p>
-
-<p>L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata
-d’un rire strident.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà donc votre justice!... Et vous la<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span>
-prétendez plus généreuse que celle des Cours
-d’assises! Vous me feriez maudire par ma
-propre fille. J’aime mieux les juges en robe
-rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous
-donneriez à Micheline telles explications qui
-vous conviendraient. Ce n’est pas par nous
-qu’elle saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle?
-En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait
-à votre héritage. Clause à laquelle,
-certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se
-justifierait à ses yeux l’abandon de vos biens à
-la branche des Plesguen. Quant à vos établissements
-d’outre-mer, vous en disposerez...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse acheva sa phrase par un
-geste vague. Peu importait, du moment que Micheline
-aurait les mains pures de l’or frauduleux.
-Devant la physionomie sarcastique et le sourire
-muet de son interlocuteur, elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous
-répète que je ne m’élève ni en justicière ni en
-vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse
-aventure un dénouement plus doux. Il
-n’en est pas. Du moins, si vous admettez que
-les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices.
-Restituez à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux
-que son patrimoine, la paix de sa conscience.
-Disparaissez pour que votre fille puisse épouser
-celui qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours
-l’abomination de votre vie. N’est-ce pas
-le minimum du châtiment qui peut vous frapper?</p>
-
-<p>&mdash;Mon châtiment&mdash;puisque ce mot vous
-plaît&mdash;je ne l’accepte pas de vous, madame,»<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
-prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait
-encore la partie contre le Destin.</p>
-
-<p>Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de
-toute autre parole.</p>
-
-<p>La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et
-glacée.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël?
-Vous ne demandez pas à réfléchir?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne souhaitez pas connaître le parti
-que je vais prendre en sortant d’ici après votre
-refus?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame.»</p>
-
-<p>Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement
-pour s’en aller.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un
-instant, madame. Je vais vous chercher vos
-lettres.»</p>
-
-<p>Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa
-grâce élégante d’homme du monde.</p>
-
-<p>Gaétane resta seule un instant, dans une telle
-stupeur qu’aucune idée distincte ne se formulait
-dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus fortement,
-c’était le décor sur lequel posaient ses
-yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle:
-la perspective du jardin d’hiver, avec ses
-plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale,
-ses fines colonnes encadrant les vitrages,
-au delà desquels se découvrait le parc
-somptueux&mdash;le contraste de ce luxe aristocratique
-avec le maître hasardeux, qui pouvait dire
-encore&mdash;mais pour combien de temps?...
-«Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud
-de Valcor.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span></p>
-
-<p>Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet
-usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane
-le vit sous ce double aspect, tandis qu’il marchait
-parmi la verdure, fier et calme dans son
-infernale volonté. Elle eut l’involontaire impression
-qu’il valait mieux, non pas que son destin,
-mais que le mensonge de son destin.</p>
-
-<p>&mdash;«Voici vos lettres, madame, avec les
-quelques lignes que Renaud de Valcor y avait
-jointes.»</p>
-
-<p>Tout le sang de la pauvre femme reflua vers
-son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques.
-Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le
-reste n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur
-Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et
-émue que méritait le galant homme qu’il était à
-cette minute.</p>
-
-<p>&mdash;«Quel dommage!...» soupira-t-il.</p>
-
-<p>Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina
-le sens de cette exclamation.</p>
-
-<p>Gaétane se détourna, partit.</p>
-
-<p>Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette
-silhouette qui s’éloignait, murmura encore:</p>
-
-<p>&mdash;«Quel dommage!...»</p>
-
-<p>De la prodigieuse destinée volée par lui à
-Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait
-qu’une chose,&mdash;une seule!&mdash;n’avoir pas eu
-l’amour de cette femme.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVII</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA CORDELIÈRE BLEUE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dr.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Rue</span> Cambacérès, devant une maison à
-façon d’hôtel particulier, une jeune
-femme s’arrêta.</p>
-
-<p>Elle reconnaissait la lourde porte
-peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui
-n’avait l’air de se fermer si résolument que pour
-écarter les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait.
-Jadis un concierge arrogant la lui avait
-interdite, et un gardien de la paix lui avait même
-défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder
-les battants clos.</p>
-
-<p>Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie
-de revanche, lorsqu’elle sonna, entendit jouer la
-serrure par l’impulsion du cordon, pénétra sous
-la voûte, et reçut le salut du portier.</p>
-
-<p>&mdash;«Le prince de Villingen?... C’est bien
-ici?... Il m’attend,» ajouta-t-elle avec vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;«A l’entresol, mademoiselle. La porte à
-droite.»</p>
-
-<p>Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Le prince m’a appelée par un télégramme.
-Est-il très malade?</p>
-
-<p>&mdash;Espérons que non, madame Bertrande. Le
-médecin n’est pas inquiet. Seulement, monsieur
-Gilbert n’est pas habitué au mal. Il s’impressionne,
-il s’énerve. Songez... Depuis son enfance,
-voici la première fois que je le vois deux
-jours de suite au lit.»</p>
-
-<p>Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle
-ne l’avait su déjà, qu’elle était en présence d’un
-de ces serviteurs dont on prétend que la race se
-perd, et qui se dévouent à une famille, de génération
-en génération, faisant avec leur cœur l’appoint
-des gages, quand ceux-ci diminuent ou
-tombent en désuétude. Bertrande connaissait le
-vieux Denis. Si elle n’était pas encore venue rue
-Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle
-messager de Gilbert, et d’autant plus souvent
-durant ces derniers mois, qui avaient été durs
-pour l’ex-«brillant viveur».</p>
-
-<p>Le prince de Villingen venait de traverser une
-amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que
-dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en
-apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie
-ancestrale subsistait, pour qu’il eût vaillamment
-réagi dans une pareille extrémité.</p>
-
-<p>Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour
-toujours l’Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans
-la pire situation qu’on puisse imaginer. Au point
-de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à
-l’index de la société. Nul n’ignorait le rôle qu’il
-avait joué au cours du procès. Son duel avec
-Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion
-publique. Et, comme tout ne se sait pas, mais<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span>
-comme tout se devine, se grossit, devient matière
-de légende, sinon d’histoire, son roman avec
-Françoise de Plesguen fut commenté dans le
-sens le plus odieux pour lui, surtout quand on
-connut la prise de voile de la malheureuse enfant.
-Le monde, qui ne condamne pas à demi, et
-qui croit s’absoudre de ses indulgences bizarres
-par des ostracismes impitoyables, déploya une
-sévérité exceptionnelle à l’égard du prince de
-Villingen.</p>
-
-<p>La répercussion en fut particulièrement terrible
-pour lui dans le domaine matériel. Son
-crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers se
-rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans
-gagne-pain, plus accablé que soutenu par son
-titre, le malheureux garçon connut des heures si
-noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation
-de bien des fautes, et même des siennes.</p>
-
-<p>Un autre, moins foncièrement courageux, se
-serait tué. Il en fut bien près.</p>
-
-<p>Un soir, comme il examinait mélancoliquement
-un revolver, en se demandant s’il ne valait
-pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:</p>
-
-<p>«Je dois d’abord, par un moyen ou par un
-autre, réunir quelques billets de mille francs
-pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à
-moi, tout de même, de battre en retraite sans
-avoir assuré un morceau de pain à cet enfant.»</p>
-
-<p>Cette pensée seule lui fit déposer l’arme,
-dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente.
-Il s’assit, songea. L’image de Bertrande
-surgit. Un moment après, il bondissait sur ses
-pieds, criant tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;«Nom de nom!... Une petite fille comme<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span>
-ça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements,
-lutterait toute seule, avec fierté, pour
-son mioche... et un Villingen ficherait le camp
-comme un lâche... Cela ne sera pas... Par les batailles
-de mon aïeul!»</p>
-
-<p>Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée
-par le bruit d’une chaise plantée en terre,
-que le vieux Denis accourut tout effaré.</p>
-
-<p>&mdash;«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas
-me faire une commission. Attends... J’écris trois
-lignes, et tu les porteras où je te dirai.»</p>
-
-<p>Il griffonna le billet suivant:</p>
-
-<p class="pi4 p1">«<i>Ma petite Bertrande</i>,</p>
-
-<p>«<i>Tu viens de me rendre un fameux service. Tu
-viens de m’empêcher d’agir en pleutre.</i></p>
-
-<p>«<i>De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante
-créature tu es.</i></p>
-
-<p>«<i>Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande,
-et je tiens à te le dire.</i></p>
-
-<p>«<i>A bientôt.</i></p>
-
-<p>«<i>Embrasse Claudinet pour moi.</i></p>
-
-<p class="pr8">«<i>Ton</i></p>
-<p class="pr2">«<span class="smcap">Gilbert</span>.»</p>
-
-<p class="p1">Lettre brève. Mais que de choses en ces
-courtes phrases! Celle qui les reçut ne s’y trompa
-pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait
-face à ses embarras effrayants, comme un
-cerf forcé qui se retourne contre la meute.</p>
-
-<p>Il envisagea les quelques rares moyens de gagner
-de l’argent offerts à un homme dont toutes
-les facultés n’ont été exercées qu’en vue du<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span>
-«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme
-le tenta, par la réclame et la hardiesse.
-Son nom en vedette dans des courses
-serait une bonne fortune pour une société de
-fabricants. Et son intrépidité bien connue leur
-garantirait plus d’une victoire. Le danger des
-épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et,
-d’ailleurs, l’engouement de la mode, acclamant
-les héros de la vitesse, ne distingue pas l’amateur
-du professionnel. Saurait-on s’il courait par
-intérêt ou par plaisir? Puis, que lui importait,
-maintenant? Pour avoir été trop soucieux de
-l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque
-dédain, une rage le prenait de la braver.</p>
-
-<p>Peu de temps après, le prince de Villingen,
-courtier d’affaires pour la Société des Automobiles
-du Nord, vainqueur de la course Bruxelles-Dantzig,
-champion du monde pour le record de
-l’heure, commençait à penser qu’il aurait eu le
-plus grand tort d’abandonner une existence féconde
-encore en émotions amusantes et en ressources.
-Sa nouvelle carrière et les fréquentations
-qui en résultaient n’étant pas faites pour le guérir
-de la passion du jeu, il risquait parfois ses
-gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais
-la chance le favorisait. Événement incroyable
-pour lui: il payait ses dettes.</p>
-
-<p>Puis, autre chose contribuait à le réconcilier
-avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter
-le prix d’une véritable tendresse. Il s’attachait
-à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait
-l’avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il
-les avait rapprochés de lui, en installant dans un
-gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrière<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span>
-en dentelles. La jeune femme réussissait de son
-côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque
-à leur prix les guipures admirables que ses doigts
-de fée exécutaient.</p>
-
-<p>Gilbert lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses
-par m’aimer assez pour accepter tout de
-moi.»</p>
-
-<p>A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il
-ajoutait:</p>
-
-<p>&mdash;«Que dois-je donc faire pour obtenir cela
-de ma petite obstinée?»</p>
-
-<p>Elle ne lui disait plus comme au début de leur
-idylle:</p>
-
-<p>&mdash;«Quand je serai ta femme.»</p>
-
-<p>Car elle avait mesuré la folie de ce rêve.
-Même diminué socialement, un prince de Villingen
-ne pouvait épouser une pauvre fille comme
-elle. Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle
-connaissait mieux la vie, peut-être l’en eût-elle,
-au contraire, empêché, par dévouement. Mais il
-n’en était pas question. Aucun projet, même de
-vie commune, n’avait été entrevu par les amants.
-Gilbert gardait son indépendance et Bertrande
-sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était
-pas seulement venue encore rue Cambacérès,
-quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme
-du prince, qui se déclarait très malade.</p>
-
-<p>L’accueil du vieux Denis la rassura un peu.
-Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra.</p>
-
-<p>Le jeune homme avait une fièvre violente, la
-figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment,
-il toussait, avec des contorsions de souffrance,
-comme si cette toux avait déchiré toutes<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span>
-les fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une
-pneumonie en conduisant une machine à toute
-vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert,
-sous prétexte qu’on se trouvait au commencement
-de juin.</p>
-
-<p>&mdash;«Un juin qui ressemble à février,» observa
-Bertrande.</p>
-
-<p>Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations
-inutiles. Le malade les eût mal supportées,
-d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux
-misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste
-plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait
-comme un enfant. Il consternait Bertrande en
-l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle
-avait l’air de le croire, et déclarant qu’elle manquait
-de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait
-le danger en riant.</p>
-
-<p>Petites épreuves que toutes les femmes connaissent,
-qui ont soigné un cher malade du
-sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et
-toutes y trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude
-ne s’en mêle pas trop.</p>
-
-<p>Quand Bertrande eut entendu le docteur lui
-déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle,
-que, les prescriptions observées, les vésicatoires
-subis, les imprudences évitées, il répondait de la
-vie du prince, elle se sentit soulevée d’une allègre
-confiance.</p>
-
-<p>La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit
-avec une autorité qui stupéfiait Gilbert
-lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires,
-avec des nervosités presque méchantes,
-et des: «Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas.
-Eh bien, je mourrai. Je m’en fiche!» sa garde-malade<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span>
-avait une façon de lui dire&mdash;si douce,
-mais si ferme:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus
-ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu’il
-s’agit de ta guérison.»</p>
-
-<p>Elle ajoutait gaîment:</p>
-
-<p>&mdash;«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté
-à Napoléon lui-même pour sauver son empereur.»</p>
-
-<p>Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans
-ses moments d’accalmie, il observait, d’un œil
-languissant, mais intéressé, les allées et venues
-dans la chambre de cette jolie créature, à qui
-l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité
-imprévue, une assurance pleine de grâce.</p>
-
-<p>«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée
-de sa province il y a deux ans?» songeait-il.
-«Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait
-même donner des ordres, avec la formule et le
-ton justes, ce qui est la pierre de touche de la
-distinction.»</p>
-
-<p>Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau.
-Mais il s’étonnait moins d’être délicieusement
-enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Il
-s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus
-si essentiels à l’âme ou au corps qu’on ne se
-conçoit plus sans eux, cessent d’être appréciables,
-sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur
-perte.</p>
-
-<p>Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il
-dit brusquement à Bertrande:</p>
-
-<p>&mdash;«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant
-toute cette semaine, où tu ne m’as presque pas
-quitté?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de
-cette question. «Je l’ai confié à quelqu’un de
-très sûr, à une voisine de mon ancien logement,
-qu’il connaît bien et dont il est adoré.</p>
-
-<p>&mdash;Ton ancien logement?... à Clichy?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller
-le voir?</p>
-
-<p>&mdash;Cette personne me l’a amené une fois, rue
-du Rocher.</p>
-
-<p>&mdash;Une fois? En huit jours?</p>
-
-<p>&mdash;Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait
-bien.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit
-Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;«Jamais.»</p>
-
-<p>Le prince resta un moment rêveur, puis il
-murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Viens ici, près de moi, Bertrande.»</p>
-
-<p>Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un
-lent baiser.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu es bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois
-pas. Je t’aime, voilà tout.»</p>
-
-<p>Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie
-tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?»
-demanda-t-il encore.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car
-le mal est dompté. Tu es en pleine convalescence.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»</p>
-
-<p>Elle secoua négativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu en es certaine?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie
-simple, nullement infectieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Alors,» dit-il en lui lâchant la main,
-«mets ton chapeau, va chercher notre fils.»</p>
-
-<p>Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher,
-ce gamin. Tu dois trop souffrir en le sachant
-dans des mains étrangères.»</p>
-
-<p>Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.»
-Le mot lui tintait encore aux oreilles. Elle balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu ne veux pas dire que je l’amène...
-ici... dans cet appartement?...»</p>
-
-<p>Gilbert éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet
-appartement... dans cette chambre... tiens, là
-sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil.
-Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»</p>
-
-<p>Alors il y eut une minute folle. Bertrande
-tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva
-pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert
-en bégayant des remerciements absurdes et délicieux,
-puis elle partit comme une flèche, bouscula
-le vieux Denis tout en épinglant de travers
-son chapeau:</p>
-
-<p>&mdash;«Denis, Denis, je vais chercher mon petit
-Claude. C’est votre maître qui le demande...
-Comprenez-vous?...»</p>
-
-<p>L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma
-la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant
-un maintien, entra pour mettre une bûche
-dans la cheminée de son maître.</p>
-
-<p>Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra
-le regard du vieillard. Ni l’un ni l’autre ne parla.<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span>
-Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et,
-méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.</p>
-
-<p>&mdash;«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon
-vieux?» dit enfin Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu
-si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est
-malade.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!...
-Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis
-des cendres dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se consumera tout doucement.</p>
-
-<p>&mdash;J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute
-du petit bois.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser...
-Pour un enfant... trop de chaleur, ça ne
-vaudrait rien.»</p>
-
-<p>Il y eut un court silence. Le vieux domestique
-se tenait debout au milieu de la chambre, le petit
-balai à feu dans une main.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as raison, Denis,» dit le prince en
-se renversant sur ses oreillers.</p>
-
-<p>Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.</p>
-
-<p>Huit jours plus tard, s’il y avait un maître
-dans l’appartement de garçon, rue Cambacérès,
-peut-être n’était-ce pas le locataire au nom duquel
-se rédigeaient les quittances, mais le petit
-gaillard nouvellement introduit dans la place, et
-à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec
-moins de docilité que le vieux Denis lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi qui me figurais détester les enfants,»
-disait en riant Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est qu’ils ne sont pas tous comme
-celui-ci,» ripostait vivement le valet de
-chambre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande.
-«Qu’en ferai-je ensuite, pendant que je
-travaillerai à ma dentelle, et que personne ne
-s’occupera de lui?»</p>
-
-<p>Une fois, comme elle répétait encore, moitié
-fâchée, moitié ravie:</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée
-chez moi?</p>
-
-<p>&mdash;N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.</p>
-
-<p>Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs,
-mais imprécis, qu’elle ne relevait pas,
-par crainte d’en faire évanouir l’intention encore
-vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune
-homme de se séparer d’elle et de leur fils, maintenant
-que sa santé était revenue? Envisageait-il
-la possibilité de rendre durable cette expérience
-de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si
-douce, au point que tous les quatre, en y comprenant
-Denis, ne se représentaient pas que les
-choses pussent être de nouveau comme avant.</p>
-
-<p>Claudinet, qui trottait partout sur ses petits
-chaussons patauds, babillait à présent, et, joli
-comme il était, avec un gentil caractère et la
-fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que
-l’enfance peut présenter de séduisant, à l’âge où
-sa séduction est le plus irrésistible. L’orgueil
-faisait sourire Villingen quand il regardait ce
-petit être adorablement doué, et qu’il songeait:</p>
-
-<p>«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang
-de l’illustre maréchal, mon aïeul. N’y a pas à
-dire... C’est un de nous.»</p>
-
-<p>Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre
-sa mère prononcer le nom de Gilbert,<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span>
-s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»</p>
-
-<p>&mdash;«Veux-tu dire «papa», petit bandit!»
-s’écria le jeune homme, en une explosion plaisante
-et émue, comme si, dans son cœur, eût
-croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises.</p>
-
-<p>Que serait-il advenu de cette situation? Le
-prince lui-même le prévoyait-il clairement? Il
-laissait passer les jours, se plaignant encore d’une
-toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de
-côté qu’il oubliait quand il caracolait avec le
-bébé sur ses épaules, incertain de ce qu’il voulait,
-et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger.
-La question se posa pour lui tout autrement
-qu’il ne l’aurait imaginé.</p>
-
-<p>Un matin, décidé à reprendre ses occupations,
-il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès,
-pour se rendre au siège de la Société des
-Automobiles du Nord.</p>
-
-<p>L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en
-alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des
-tramways qui remontent le boulevard Malesherbes.
-Pour abréger le trajet par la lecture, il
-acheta un journal. Distraitement, il le déploya.
-Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua
-pas de croître à mesure qu’il parcourait les
-lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:</p>
-
-<p class="pind p1"><i>Révélations extraordinaires.&mdash;Une rivalité de
-femmes.&mdash;La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas.&mdash;Ce
-que peut la corde de pendu.</i></p>
-
-<p class="p1">Sous ce titre à sensation, le récit suivait:</p>
-
-<p>«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre,<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span>
-deux femmes légères étaient attablées avec des
-amis de rencontre.</p>
-
-<p>«Ces dames jouissent de quelque notoriété
-parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous
-le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous
-le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.</p>
-
-<p>«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité
-de la corde de pendu, et prétendait
-n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en
-portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait
-sur sa superstition, elle s’anima, raconta que
-le seul homme qui eût touché son cœur était
-apparu dans son existence le jour même où l’un
-de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un
-souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de
-la corde de l’autre.</p>
-
-<p>«A force de questions, la Môme-Cervelas
-obtint la description du galant et l’exhibition
-du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait
-apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait
-voir, la Môme entra dans une indescriptible
-fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur
-celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit
-par lancer au visage de son ennemie une lourde
-soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement
-pour causer une syncope.</p>
-
-<p>«Cette scène attira des curieux, puis des
-agents. L’intervention de ces derniers se produisit
-à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée
-Môme-Cervelas, des révélations dont
-l’importance n’échappa à aucun des spectateurs.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle.<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span>
-«C’est pour cette rien du tout que mon petit
-homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le
-gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi
-lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah!
-il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien
-reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur
-m’a chipée. Y a même encore après des
-brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour
-d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je
-m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le
-journal que l’Escaldas avait été pendu avec une
-cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur
-m’a presque avoué la chose, quand il m’a
-donné deux cents francs pour clore mon bec, et
-qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi,
-dans le cas où je parlerais. Mais je m’en moque!
-Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a
-quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette
-casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de
-l’œil,» ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde
-sans connaissance, «Je t’en ferai voir
-d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»</p>
-
-<p>«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine,
-elle fut appréhendée par les gardiens de la
-paix.</p>
-
-<p>&mdash;«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Au poste.»</p>
-
-<p>«A ce mot, elle écuma positivement.</p>
-
-<p>&mdash;«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc
-plutôt cette rien-du-tout,» s’écria-t-elle en désignant
-Rosalinde par un terme plus pittoresque.
-«Elle doit être complice de l’assassinat. Vous
-savez bien?... Escaldas, le type qui s’était soi-disant<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span>
-pendu... Il demeurait dans sa maison, rue
-Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui
-qui m’avait emprunté ma cordelière bleue pour
-se serrer à lui-même le sifflet.»</p>
-
-<p>«Ces paroles significatives ont été confirmées
-par la Môme-Cervelas devant le commissaire
-de police. Nous n’avons pas à en présumer
-la véracité ni à en souligner l’importance. On se
-rappelle le suicide d’Escaldas, le Bolivien qui
-prétendait tenir la clef d’une affaire retentissante,
-et non tout à fait encore éclaircie. La découverte
-que ce soi-disant suicide aurait été un
-assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses.
-L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières,
-dit le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur»,
-est un individu de la pire espèce, capable
-de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement
-pas agi pour son compte. Aussitôt après la
-mort d’Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on,
-d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu
-cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à
-supprimer le Bolivien? On est à la recherche de
-ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises,
-a passé par le service anthropométrique.
-Si la police met la main sur lui, on peut s’attendre
-à du nouveau, et non du moins extraordinaire.</p>
-
-<p>«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve
-toujours la cordelière,&mdash;bleue, en effet,&mdash;qui
-fut l’instrument de mort d’Escaldas. Le morceau
-que possède la fille Rosalinde doit être le débris
-resté après le clou quand on coupa la corde.»</p>
-
-<p class="p2">Le prince de Villingen lut jusqu’au bout ce<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span>
-long fait divers. Lorsqu’il eut achevé, il leva de
-dessus son journal un visage si pâle, des yeux si
-remplis d’égarement, que ses voisins de tramway
-s’en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir
-frôlé un fou, quand ils l’entendirent murmurer:
-«Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir hors
-de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.</p>
-
-<p>Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire,
-Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes,
-courut à une station de fiacres, et, sautant dans
-le premier qu’il atteignit, cria au cocher:</p>
-
-<p>&mdash;«Rue de Verneuil... A la course... Le plus
-vite possible!»</p>
-
-<p>Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre
-avec Françoise, chez Bertrande, le prince n’avait
-revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il
-pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir
-le risque d’imposer sa présence à celle qui, longtemps,
-s’était considérée comme sa fiancée, qui
-l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion
-qui le jetait hors de lui, le jeune homme n’eût
-pas accompli une démarche déplacée, presque
-cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que
-celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans
-son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti
-à ses prévisions.</p>
-
-<p>Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui
-vint ouvrir, s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y
-a longtemps qu’on ne vous a vu! Vous arrivez
-à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»</p>
-
-<p>Cette femme, qui avait la familiarité coutumière
-aux serviteurs dans les intérieurs médiocres<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span>
-et désorganisés, et qui menait la maison
-depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir
-avec empressement un ami de ses maîtres,
-naguère encore si intime, et dont elle n’avait
-pas compris la soudaine disparition. Avant même
-que le jeune homme lui eût posé la moindre
-question, bouleversé comme il était, et saisi en
-outre par cette allusion à une maladie dont il
-n’avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait
-la porte du salon, et, faisant signe au visiteur
-de s’avancer doucement, l’introduisit de la
-sorte sans l’avoir annoncé.</p>
-
-<p>Villingen, suivant la muette indication, entra
-presque sans bruit, et demeura cloué près du
-seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez d’émotion
-pour que cette émotion lui fût sensible, même
-dans le trouble extraordinaire qu’il apportait ici.</p>
-
-<p>Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au
-fond d’une bergère, les jambes entourées de
-couvertures, montrait un visage qui semblait
-déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu
-maigrir davantage. Le menton, habituellement
-rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts
-et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre
-transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetissés,
-se perdaient sous les paupières, dans la
-profonde cavité des orbites.</p>
-
-<p>Mais, plus encore que cette évidente agonie,
-ce qui contractait le cœur de Gilbert, c’était la
-présence auprès du moribond d’une jeune religieuse,
-qu’il reconnut tout de suite. Françoise
-était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral
-blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre
-n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span>
-une congrégation de charité extérieure et active,
-elle avait reçu la permission de soigner son
-père.</p>
-
-<p>Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos
-à la porte, et ne s’aperçut d’une présence étrangère
-qu’à l’expression terrible apparue tout à
-coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard
-étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il
-fit même un effort pour se lever, mais n’y parvint
-pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à
-demi-mortes.</p>
-
-<p>Sa fille, alarmée, se retourna.</p>
-
-<p>A l’aspect de celui qui avait été son fiancé
-terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint
-aussi blanche que les linges dont s’encadrait
-étroitement sa mince figure. Mais, tout de
-suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne,
-d’une triple dignité: féminine, aristocratique et
-religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait
-tout autant que son père une surprise scandalisée,
-devant laquelle le visiteur n’avait qu’à
-battre en retraite.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de
-la voix la plus humble et sans faire un pas en
-avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier
-de votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce
-journal. La vérité éclate enfin. Escaldas ne s’était
-pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait supprimé...
-Comprenez-vous?»</p>
-
-<p>Certes, il avait compris, le malheureux qui
-s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte
-d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir
-été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle
-possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur,<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span>
-qui allait lui permettre de s’étendre le front
-redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce
-front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique,
-une force passagère galvanisa son long
-buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de
-sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer
-les os, et murmura, d’une voix rauque:</p>
-
-<p>&mdash;«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi
-ce journal!»</p>
-
-<p>La jeune religieuse s’approcha de Gilbert.
-Malgré tous ses efforts pour garder son apparence
-de marbre, une teinte rose envahit ses
-joues, entre les voiles austères, quand elle toucha
-presque la main de celui qu’elle avait aimé.</p>
-
-<p>&mdash;«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant
-la feuille.</p>
-
-<p>A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux
-et ému, elle leva sur le jeune homme des
-yeux qui pardonnaient.</p>
-
-<p>Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même
-le fait divers.</p>
-
-<p>&mdash;«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit
-au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient
-déjà des échos de sépulcre.</p>
-
-<p>Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal,
-suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait
-à travers un binocle, mal retenu par le
-nez aminci, et dont la chute interrompit par
-deux fois la lecture.</p>
-
-<p>Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot,
-Marc de Plesguen leva un visage plaqué de
-fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à
-ce que ce bandit...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span></p>
-
-<p>La phrase s’étouffa dans le gosier haletant.
-Le buste grêle retomba contre les oreillers,
-tandis que l’animation de la physionomie disparaissait
-peu à peu.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait
-Françoise. «Vous vivrez, pour voir s’accomplir
-la justice de Dieu.»</p>
-
-<p>Gilbert, que tous deux paraissaient oublier,
-se leva et dit avec douceur:</p>
-
-<p>&mdash;«Voulez-vous me permettre de vous tenir
-au courant? Je n’aurai pas la hardiesse de revenir,
-mais je puis vous envoyer...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?»
-fit M<sup>lle</sup> de Plesguen. «Mon père ne peut
-plus voir en vous qu’une victime, comme lui,
-des mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il
-ne peut plus vous accuser de l’avoir conduit à
-l’abîme.»</p>
-
-<p>En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui,
-de la tête, approuva faiblement, avec un geste
-vague, comme pour s’excuser du rude accueil de
-tout à l’heure.</p>
-
-<p>&mdash;«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse,
-«je suis l’épouse du Seigneur, et je vous considère
-comme le mari de Bertrande...</p>
-
-<p>&mdash;Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen.
-«Ah! que ne le suis-je, en effet!»</p>
-
-<p>Cette singulière exclamation jeta Françoise
-dans une surprise muette.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune
-homme. «Vous êtes vengée. Il n’y a pas de
-bonheur pour moi en ce monde.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez cet habit, regardez cette croix,»
-dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis son<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span>
-rosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance dont
-le désir est si loin de mon cœur.»</p>
-
-<p>Ils se turent tous deux.</p>
-
-<p>Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait
-avoir besoin de se confier à cette âme si
-merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta
-un coup d’œil vers M. de Plesguen.</p>
-
-<p>Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne
-plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement
-qui n’était pas le sommeil, mais le ralentissement
-d’une vitalité d’autant plus épuisée
-par un récent effort, il perdait jusqu’à la conscience
-de ce qui l’avait si profondément remué
-tout à l’heure.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec
-un triste hochement de tête. «Il est déjà loin de
-nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne
-l’agitera plus, hélas!»</p>
-
-<p>Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant
-un siège à Villingen, s’assit elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais
-maudit, même avant d’avoir enchaîné mon
-cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous
-bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous
-élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu’il
-vous rende en multiple joie la suprême satisfaction
-apportée par vous à mon père mourant.</p>
-
-<p>&mdash;Cette satisfaction, ne la partagez-vous
-pas?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Les choses de la terre ne me concernent
-plus.</p>
-
-<p>&mdash;Que deviendra le domaine de Valcor si
-vous en êtes reconnue l’héritière?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce sera le bien des pauvres,» dit M<sup>lle</sup> de
-Plesguen. «Mais nous n’en sommes pas là,»
-ajouta-t-elle avec un sourire de doute.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous demande pardon, ma Sœur.
-Nous en sommes là. Tout s’éclaire. Escaldas
-assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que
-nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait
-maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui
-retrouva pendant une seconde un peu de sa personne
-ancienne dans un mouvement d’amertume,
-«ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité,
-de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y
-rattache plus?...</p>
-
-<p>&mdash;Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura
-Gilbert.</p>
-
-<p>Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de
-nouveau, il s’écria vivement:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi
-maintenant, et à qui j’ai fait tant de mal!... Ne
-croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de
-l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble.
-J’ai été léger surtout. Je ne pensais pas agir déloyalement
-par l’espèce de contrat qui m’engageait
-à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et
-toute l’énergie déployée pour vous faire restituer
-votre héritage, de l’autre côté, il y avait cet héritage
-même, que vous m’apportiez en m’accordant
-votre main.</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait autre chose,» dit la jeune fille.
-«Et cet autre chose, vous l’avez trahi, par une
-trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse
-Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement le<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span>
-prince. «Et je n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence
-de la morale mondaine à l’égard des
-passions masculines, ni même la franchise avec
-laquelle je vous ai avoué dès le début que mes
-sentiments ne répondaient point aux vôtres.
-Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne
-puis reconnaître en moi-même une bassesse qui
-n’existait pas. J’avais foi en votre droit, je m’imaginais
-vous rendre un service égal aux exigences
-de mon ambition.»</p>
-
-<p>&mdash;«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi
-bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous
-accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous
-de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment,
-que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que
-j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à
-temps pour l’expiation. Depuis quelques mois,
-je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de
-sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse.
-Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille,
-la douceur d’un foyer, la présence d’une femme,
-d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de
-vous leur bonheur...»</p>
-
-<p>La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta
-plus bas:</p>
-
-<p>&mdash;«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»</p>
-
-<p>Une souffrance furtive crispa les traits de
-Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en
-apparence, les doigts étreignant le petit crucifix
-de son rosaire, comme pour en tirer une force:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis
-sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande,
-et reconnaissez votre enfant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce matin, j’y songeais,» dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et
-maintenant?...</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop
-tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle
-extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain,
-l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute,
-acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette
-fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce?
-Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci
-reviendront les millions de cette Valcorie, qui,
-en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle
-du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée,
-étendue, développée depuis vingt ans.
-Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux
-du marquisat vous seront attribués. Vous
-les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit.
-Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?...
-Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen,
-je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière
-de Valcor, surtout quand cette héritière
-était, avant les vœux éternels prononcés, la noble
-Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore
-faire mon devoir, en donnant mon nom à la
-mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature
-que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande
-«Sois ma femme,» quand le monde
-entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront
-cette parole en une impulsion si vile, que, aux
-pires heures de mon existence, je n’en aurais pas
-été capable.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous, peut-être?...» interrogea
-Françoise. «Vous auriez, du moins, votre conscience
-pour vous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;En suis-je si assuré que cela?» riposta le
-jeune homme. «Voyons-nous toujours clair au
-fond de nous? Mon intention n’était pas formelle.
-La pensée de ce mariage s’insinuait seulement
-en moi. La vie commune me tentait. Elle existe
-en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir
-à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être.
-Les derniers jours furent si doux, avec cet
-enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés.
-Nous serions restés ensemble. La situation se serait
-régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité
-de ce qui se passait en moi. Puis, j’ai ouvert ce
-journal. J’ai lu ce fait divers. Les conséquences
-me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant...
-Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement
-riche... C’est mon rêve qui s’effondre
-dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance,
-j’ai découvert ce qu’il y avait de changé
-en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu.
-Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je
-me demande, avec la méfiance et le dégoût de
-mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a
-pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très
-malheureux... Comprenez-vous?»</p>
-
-<p>Françoise avait écouté dans un silence rêveur.
-Quand Villingen se tut, elle demeura encore un
-instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher
-de son père, dont l’immobilité l’inquiétait.
-Elle toucha les mains du vieillard,&mdash;la température
-en était à peu près normale,&mdash;écouta sa
-respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina
-vainement son visage vers le regard terni, qui
-n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle
-revint à Gilbert.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span></p>
-
-<p>Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je
-ne vous aurais pas entretenue si longuement de
-moi-même... Mais ma détresse est une réparation
-pour vous. Je vous en devais l’aveu.»</p>
-
-<p>Elle lui répondit froidement:</p>
-
-<p>&mdash;«Votre confidence ne m’a pas été importune.
-Mais elle était encore moins nécessaire.
-Comment compatirais-je à vos peines? Je ne
-les conçois pas. Voyez mon pauvre père: au
-bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à
-peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi,
-sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil
-d’un Villingen doit être une chose fort précieuse.
-Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où
-règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande
-vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une
-tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni
-l’un ni l’autre.»</p>
-
-<p>Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce
-ton détaché, sous la rigidité toute monacale où
-s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais
-trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux,
-pour celle qui saignait toujours des sentiments
-qu’elle prétendait morts, certaines des phrases
-qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur
-qu’il y avait mise. En demander pardon eût été
-aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu,
-ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont
-la Sœur Séraphine garda l’impression comme le
-dernier souvenir de sa vie profane.</p>
-
-<p>En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait
-une nostalgie affreuse. Ce n’était pas précisément
-du remords, mais bien l’écœurement de<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span>
-son rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée
-de désespoir humain sous l’impassibilité
-voulue de la religieuse, entre ces linges serrés
-autour du visage comme des bandelettes de momie,
-le suivait de son déchirant regard. Ensuite
-il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il avait tant
-fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les
-larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il
-se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses
-mauvais désirs, au moment même où il en prenait
-conscience et souhaitait de s’en évader.
-Ah! que cela eût été bon de rejeter le poids du
-passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui
-dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie
-plus saine, de se relever dans sa propre fierté,
-par une action généreuse!</p>
-
-<p>«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que
-n’ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur,
-en les appelant «Ma femme... Mon fils...» Aujourd’hui,
-c’est trop tard.»</p>
-
-<p>Tout en marchant rapidement par les rues,
-Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les
-étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées
-qui, sous tant de titres divers, se gonflaient
-sous le vent, palpitaient aux devantures,
-glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient
-le fait divers à sensation. Rien au
-monde ne pouvait plus empêcher, s’il offrait
-d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, lui, prince
-de Villingen, de vendre son nom à la fille du
-bandit dont il avait jadis poursuivi la perte.
-Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après
-Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué...
-Ce serait glisser du mariage d’intérêt à<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span>
-l’alliance d’ignominie... Quelle chute pour le
-petit-fils d’un héros!...</p>
-
-<p>Il rentra rue Cambacérès.</p>
-
-<p>Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant
-de son par-dessus, parce que le petit
-Claude, caché derrière une tenture, venait de lui
-crier:</p>
-
-<p>&mdash;«Dis pas... Coucou!...»</p>
-
-<p>L’enfant bondit avec des éclats de rire hors
-de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté
-de répéter le mot qu’on lui avait permis:
-«Papa!... Papa!...»</p>
-
-<p>Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle
-à manger, les mains encombrées d’argenterie,
-car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement
-s’éteignit devant la physionomie sombre
-de Gilbert.</p>
-
-<p>Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance
-qu’il n’aurait jamais imaginée ni prévue. Durant
-le déjeuner, il se crut près d’éclater en sanglots.
-Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste
-sur le terrain, qu’ensuite il dit à celle
-qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer.
-Tu ne peux pas rester chez moi avec notre
-fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse
-admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure.
-Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois
-y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez pour
-ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai
-vous voir chez toi. Firmin va te chercher un
-fiacre.»</p>
-
-<p>Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Je n’étais venue que pour te soigner,
-Gilbert. Depuis que tu es guéri, je m’attendais
-d’une minute à l’autre...</p>
-
-<p>&mdash;Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement.
-«Non, tu ne pouvais pas t’y attendre. Je ne m’y
-attendais pas moi-même... Ah! Bertrande...
-Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau
-cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant
-en larmes.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, je vous aime.</p>
-
-<p>&mdash;Alors...» (et elle sourit tout en pleurant)
-«j’aurai du courage. D’ailleurs, même si tu avais
-voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais demandé
-de partir. Tu es le prince de Villingen.
-Nous ne devons pas encombrer ta vie. Garde-nous
-ta tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle âme adorable tu as, Bertrande!»
-murmura-t-il en la serrant sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Il parvint à conserver sa fermeté apparente,
-même en embrassant le petit Claude. Mais
-quand il les eut vus partir, quand il entendit les
-roues du fiacre ébranler le silence de la calme
-rue, Gilbert s’enferma dans sa chambre, se laissa
-tomber sur un fauteuil, et pleura.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVIII</h2>
-
-<p class="pch"><i>COMPLICES</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dc.jpg" width="81" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">C’est</span> un fait bien établi maintenant
-qu’Arthur Sornières, dit le Beau Rouquin,
-dit le Baladeur, étrangla José Escaldas,
-par un coup de lasso brusque,&mdash;souvenir
-de la pampa argentine, sans doute,&mdash;au
-moment même où le Bolivien l’accueillait
-avec enthousiasme, croyant que l’Apache allait
-lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la
-mise en scène du suicide. Il importait, non seulement
-qu’Escaldas disparût, mais que tout fît
-croire à sa mort volontaire. Cette abdication
-tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait
-que le métis ne se fût pendu pour ne pas
-subir le châtiment de ses frauduleuses manœuvres.</p>
-
-<p>Le calcul était juste.</p>
-
-<p>La logique d’une telle fin s’imposa avec tant
-de force, que les plus directement frappés<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span>
-même, Villingen et Plesguen, l’admirent avec
-consternation.</p>
-
-<p>Le projet de cet assassinat fut ébauché entre
-le faux Valcor et Sornières, précisément dans
-cette nuit d’hiver et de neige, où Micheline,
-toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments,
-veilla pour attendre le retour de son
-père. Quel retour!... Et de quel tressaillement
-avait été secoué cet homme, pourtant si fort,
-lorsque dans l’éclair jailli d’une lumière électrique,
-il avait rencontré les yeux purs de son
-enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde
-le reflet des effroyables résolutions, sur ses
-lèvres le frisson des monstrueuses paroles!</p>
-
-<p>L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur
-Sornières, avait été l’instrument digne de cet infernal
-esprit. Mais il avait compté sans la femme.</p>
-
-<p>Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur,
-malgré son cynisme, et d’autant plus abattu
-que, pour se créer un alibi et expliquer sa présence
-dans la maison de la rue Lévis, il avait joué
-la comédie de vice après la tragédie de meurtre,
-et passé une heure près de Rosalinde,&mdash;il laissa
-échapper des phrases étranges.</p>
-
-<p>Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le
-supposait parfaitement capable de se mêler à
-quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur
-la voie, et ne douta plus guère, le lendemain.
-Car, ayant lu dans les journaux qu’Escaldas
-s’était pendu avec une cordelière bleue, elle avait
-dit en riant à Arthur:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est donc pour lui que tu m’as chipé
-ma cordelière?...» Puis elle ajouta sérieusement:
-«Le hasard fait que je l’ai justement cherchée<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span>
-tout à l’heure, au fond du placard où je l’avais
-jetée. Rends-la moi... J’en ai besoin.»</p>
-
-<p>Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté.
-Mais à la façon dont son tendre ami lui
-interdit pour l’avenir des plaisanteries de ce
-genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière,
-elle eut sa conviction faite.</p>
-
-<p>Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié
-assommée. Nouvelle preuve. D’où tenait-il cet
-or et ces billets de banque?</p>
-
-<p>Il disparut le lendemain. Et cette confirmation
-de ses conjectures n’était pas nécessaire à la
-triste fille.</p>
-
-<p>Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait
-peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le
-mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée ne lui
-vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle
-promesse, nulle tentation, ne l’y eût incitée.
-Mais quand elle crut comprendre que son «petit
-homme» l’avait quittée pour une autre, quand
-elle s’imagina qu’il avait peut-être commis son
-crime de connivence avec cette Rosalinde,&mdash;puisque
-Escaldas habitait la même maison,&mdash;alors
-son secret lui échappa dans une ivresse de
-vengeance.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait.
-Sanglotante de regret et de frayeur, elle
-essayait de rattraper ses révélations. Trop tard!
-Non seulement on la tenait, mais on tenait
-l’autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci,
-les rapprochements d’heures, de bruits, maintenant
-éclairés par un soupçon net, loin de disculper
-le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu’on
-raisonnait dans la suggestion du suicide, précisaient<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span>
-son rôle&mdash;rôle effarant d’ingéniosité
-froide, d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et
-de férocité.</p>
-
-<p>Mais il s’agissait de retrouver cet homme.
-Était-il seulement en Europe? Angèle,&mdash;la
-Môme-Cervelas,&mdash;assurait que, muni d’argent,
-il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y
-fonder une maison de jeux. C’était un rêve du
-bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est
-qu’il s’était dit: «Une fois de l’autre côté de
-l’Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor.
-Quand on tient en cage un rossignol comme
-celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa
-musique.»</p>
-
-<p>Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite
-depuis que le suicide d’Escaldas s’était trouvé
-admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa
-«môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui
-pût la faire parler,&mdash;une rencontre avec Rosalinde,
-les vanteries de cette dernière, la certitude
-s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée
-pour cette nouvelle conquête.</p>
-
-<p>Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il
-formait le projet de faire un tour à Paris, pour
-arracher de nouveaux subsides au marquis de
-Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai
-revoir la môme. Quoique habituée à mes absences,
-il ne faut pas lui laisser oublier que son
-Rouquin peut surgir quand elle l’attend le
-moins, et qu’elle risquerait sa peau à lui jouer
-des farces.»</p>
-
-<p>C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant
-l’homme du monde, menait ce qu’il appelait la
-grande vie et étudiait des martingales au trente-et-quarante,<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span>
-qu’il lut dans les journaux la foudroyante
-nouvelle. La Môme-Cervelas avait,
-suivant sa propre expression «mangé le morceau».
-C’était, pour lui, l’arrestation imminente,
-la Cour d’assises, la guillotine certaine.
-Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait,&mdash;réuni
-par le fil formidable de l’Affaire
-Valcor. Le second crime amènerait la découverte
-du premier.</p>
-
-<p>Quelle journée pour le misérable!</p>
-
-<p>Les feuilles du matin avaient raconté la scène
-entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations
-de cette dernière. Des éditions spéciales parurent
-deux heures après, qu’on criait autour des hôtels,
-devant le Casino, et qui déjà donnaient le
-signalement d’Arthur Sornières, son portrait, sa
-mensuration d’après le service anthropométrique,
-où, jadis, il avait passé. On indiquait
-assez exactement son plus récent itinéraire.
-Toutes les polices étaient en éveil, toutes les
-gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les
-ports en surveillance. Ce n’était point tant le
-vulgaire assassin que l’on traquait. C’était l’Affaire
-Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne
-serait épargné maintenant pour donner satisfaction
-à l’anxiété publique, à l’opinion divisée,
-exaspérée, haletante.</p>
-
-<p>Sornières se dit:</p>
-
-<p>«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille
-de sortir de France sans être pincé, à quoi cela
-me servirait-il, ayant boulotté mon argent? Aujourd’hui,
-Valcor me donnerait ce que je voudrais...
-La moitié de sa fortune pour me mettre
-en sûreté... Malheur!... Et il est au bout du<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span>
-monde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai
-vu sur les journaux. Tant pis!... je joue ma
-tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne
-peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra
-pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je
-suis riche... Car il a des ressources de toutes
-sortes, le bougre!... Je le verrai, ou j’éternuerai
-dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut
-le risque.»</p>
-
-<p>L’Apache avait un atout dans son jeu: pour
-faire la fête à Monte-Carlo, il s’était transformé
-si complètement que cela lui assurait au
-moins une certaine avance. Se donnant pour un
-riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux
-et sa moustache, et évitait de parler français,
-n’employant que l’espagnol, dans lequel il
-s’exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce
-rôle&mdash;adopté par prudence et plus encore par
-gloriole,&mdash;il se trouvait momentanément en
-sécurité. Cela ne durerait pas. Déjà son brusque
-départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce
-fut sous ce personnage qu’il commença son
-odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura
-quatre jours, avec des zigzags, des retours,
-des haltes cachées de bête qui «se rase»,
-des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant
-ce trajet fécond en péripéties, Sornières
-changea plusieurs fois de costume et de langage.</p>
-
-<p>Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un
-bateau de pêche, qu’il avait loué à Douarnenez
-pour cette courte traversée. Il portait maintenant
-des favoris roux comme ses cheveux, rendus à
-leur couleur naturelle, et il faisait usage de
-l’anglais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«C’est un milord excentrique,» avaient
-dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port,
-lequel d’entre eux, avec son bateau, le conduirait
-au Conquet, alors que le train ou le service
-à vapeur l’y transporterait plus vite et plus commodément.</p>
-
-<p>Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua
-pas, qu’avec le patron et le mousse, il y
-avait encore, au fond de la barque, à demi caché
-par des filets, un gars breton, grossier d’aspect
-et de costume, bestialement endormi. A la hauteur
-du cap de la Chèvre, comme on tournait la
-voile, Sornières l’aperçut.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec
-un fort accent britannique.</p>
-
-<p>Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils,
-un fils de sa femme, un propre-à-rien qui
-avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait
-cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de
-main, pour la pêche. Milord excuserait. Le garçon
-n’était pas gênant.</p>
-
-<p>De fait, quand le rustre parut se réveiller, il
-souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel
-relent d’alcool, et le patron lui envoya de si solides
-coups de pied pour lui faire reprendre ses
-esprits, que le passager ne tint plus compte d’une
-pareille brute.</p>
-
-<p>Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide
-Breton sauter, peu après lui, sur le quai du
-petit port, et courir avec une vélocité qui démentait
-sa prétendue ivresse. C’était un agent de
-police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il
-avait fait connaître au patron de la barque les
-instructions officielles enjoignant à celui-ci de<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span>
-faciliter sa mission. Le marin s’y était conformé,
-sans même savoir quelle était cette mission, ni
-l’identité du faux Anglais qu’il prenait à son
-bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se
-joindre deux autres personnages, qui avaient
-semblé surgir sous ses pas.</p>
-
-<p>Le télégraphe avait marché, de Douarnenez
-au Conquet. Sans qu’il en eût le moindre soupçon,
-Arthur Sornières se trouvait enveloppé
-comme d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait
-ici. Dès la première heure, un cercle
-d’observation s’était installé autour de Valcor.
-Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où
-l’assassin paraîtrait dans la région, qu’il fût entré
-en rapport avec le marquis, et de ne l’arrêter
-qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait
-à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et
-peut-être, suivant la marche de l’instruction, à
-le retenir comme complice.</p>
-
-<p>Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on
-appelait toujours «monsieur le marquis» donna
-dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que
-disaient les journaux depuis cinq jours, et se
-voyant sous le coup du péril actuel, alors qu’il
-restait accablé par sa terrible conversation avec
-M<sup>me</sup> de Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et de
-désespoir, glissait à un fatalisme résigné.</p>
-
-<p>Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël
-se demandait s’il tenterait de poursuivre encore
-l’effroyable tâche. A quoi bon, maintenant?
-Cette femme savait tout et le méprisait... Cette
-femme, en qui s’était finalement incarné son
-rêve de passion et d’orgueil. Que lui importait
-le reste du monde?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span></p>
-
-<p>Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait
-sa redoutable volonté même, un soir, vers huit
-heures, on lui apporta un billet. Tout de suite,
-malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature,
-il sut qui lui adressait l’injonction:</p>
-
-<p>
-«<i>Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends.</i>»<br />
-</p>
-
-<p>La main qui tenait le papier trembla. C’était
-la première fois qu’une telle secousse d’épouvante
-brisait le sang-froid de celui qui, si hardiment,
-portait le nom de Valcor. Un murmure
-atterré s’échappa de ses lèvres:</p>
-
-<p>&mdash;«Il est en France!...»</p>
-
-<p>Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq
-derniers mortels jours, était que l’assassin d’Escaldas
-fût à l’abri, au loin, dans quelque pays
-étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le
-hasardeux personnage avait dû gagner depuis
-longtemps une retraite sûre. Il commençait à le
-croire, en voyant s’écouler près d’une semaine
-de chasse infructueuse pour la police de l’Europe
-entière. Arthur Sornières hors d’atteinte, c’était
-la seule chance de salut. Et il était là, tout près,
-l’affreux complice!... Et nul moyen de se soustraire
-à son dangereux appel. N’était-il pas,
-spectre patibulaire, la destinée même de celui
-qu’il convoquait impérieusement?</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël.</p>
-
-<p>Il y pensa, en glissant son revolver dans sa
-poche. Mais comment le faire disparaître? Le cadavre
-ne serait pas moins compromettant que
-le vivant lui-même.</p>
-
-<p>Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été
-flottait vers l’Occident, au-dessus de la mer,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span>
-quand les gens du marquis de Valcor virent leur
-maître sortir du château, comme en flânant, un
-cigare à la bouche.</p>
-
-<p>Il se dirigea d’abord vers la terrasse.</p>
-
-<p>Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la
-silhouette de sa fille. Micheline regardait
-s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan,
-d’un vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude.
-Elle rêvait&mdash;quel rêve d’angoisse!...</p>
-
-<p>Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de
-son père sur le gravier.</p>
-
-<p>&mdash;«Je viens te dire bonsoir, mon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous sortez?» demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais faire un tour.</p>
-
-<p>&mdash;Dans le parc? Voulez-vous me permettre
-de vous tenir compagnie?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je marche pour mieux réfléchir à un
-sujet qui me préoccupe.»</p>
-
-<p>Ils se regardèrent.</p>
-
-<p>Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés,
-l’abîme, creusé peu à peu, s’élargissait dans un
-effondrement brusque.</p>
-
-<p>Micheline, elle aussi, avait lu les journaux.
-Elle avait vu le portrait, elle avait connu le signalement,
-télégraphié à tous les bouts du monde.
-Et elle se rappelait une physionomie semblable.
-Un soir, dans le cabinet de son père, entre les
-portières soulevées, une sinistre figure... Et la
-nuit suivante, le retour de ce même père... L’expression
-de son visage... La neige et la boue, sur
-ses vêtements...</p>
-
-<p>Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis
-de Valcor, debout dans sa hautaine beauté,
-contre la pâleur de l’espace.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout
-bas.</p>
-
-<p>Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des
-yeux.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il
-avec une ardeur farouche. «Tu as cessé de
-croire en moi!...»</p>
-
-<p>Elle eut un soubresaut de douleur, détourna
-la tête, et se tut.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance
-était ma dernière raison de me défendre...
-C’est donc la fin!»</p>
-
-<p>Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste
-de Micheline. Elle se jetait à son cou, l’entourait
-de ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce
-qu’il y a de grand en vous, malgré...</p>
-
-<p>&mdash;Assez!...» fit-il violemment à ce mot
-«malgré».</p>
-
-<p>Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre
-sa poitrine, silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit,
-dans le même silence. Il la baisa longuement
-au front. Puis enfin:</p>
-
-<p>&mdash;«Laisse-moi partir, ma fille adorée.</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Tout près d’ici.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous quitte pas!</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut pourtant.»</p>
-
-<p>Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante.</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline... Toute minute de retard
-peut causer ma ruine.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous
-fuyez?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je te jure que non.</p>
-
-<p>&mdash;Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez
-pas sans moi.</p>
-
-<p>&mdash;Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment.
-Adieu, Micheline. Ne condamne pas ton père.»</p>
-
-<p>Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas.</p>
-
-<p>Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le
-salut de celui qui se hâtait là, sur la blanche esplanade,
-dans la nuit bleue. Elle s’arrêta, se tordant
-les mains, sanglotant.</p>
-
-<p>&mdash;«Papa!... papa!...»</p>
-
-<p>Ce fut la dernière image qu’elle devait garder
-de lui.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIX</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA MER QUI MONTE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="smcap">Le</span> dolmen de Kerg’houât, se compose,
-comme à peu près tous les monuments
-celtiques de ce genre, d’une
-immense table de granit, posée sur
-des blocs énormes, formant piliers. Ces blocs
-s’enfoncent profondément dans le sol, sous le
-poids qu’ils supportent depuis vingt siècles.
-Dans le cercle qu’ils forment sous le monolithe
-plat, se trouve une excavation, généralement
-produite par des fouilles récentes. Car les savants
-ont cherché là, souvent avec fruit, des débris
-de sépulture et des inscriptions.</p>
-
-<p>A travers la lande, sous la nuit assez claire, le
-pseudo-marquis de Valcor se dirigeait vers le
-dolmen de Kerg’houât. Il en connaissait bien
-l’emplacement. Autrement il aurait eu quelque
-peine à distinguer, dans l’ombre, l’immense
-pierre, aplatie presque au ras du sol.</p>
-
-<p>Comme il en approchait, il éprouva une impression<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span>
-bizarre. Il lui sembla voir ramper
-quelque chose de noir sur la noirceur de l’herbe.
-Il tressaillit, s’arrêta, attentif. Mais il ne distingua
-plus rien de mouvant, n’entendit aucun
-bruit. Sans doute, une touffe de genêts s’était
-agitée dans un souffle du soir.</p>
-
-<p>Bertrand Gaël haussa les épaules, comme si
-maintenant peu lui importait à quel piège suprême
-le prendrait l’Inévitable.</p>
-
-<p>Il tourna autour du dolmen, pour trouver
-l’ouverture de cette espèce de petite caverne artificielle.
-Sauf d’un côté, la terre et les plantes
-sauvages obstruaient les intervalles des piliers.</p>
-
-<p>Qui eût vu le marquis de Valcor se baisser, se
-couler presque, à travers l’espace étroit laissé
-entre le sol et la table de granit par l’enfoncement
-des piliers, se fût demandé ce qu’un tel
-personnage, fabuleusement riche, haut titré, député
-de son arrondissement, pouvait bien avoir
-à faire, la nuit tombée, dans ce monument barbare,
-refuge des mulots, des araignées et des
-couleuvres. Une fois à l’intérieur, il tenait tout
-juste debout.</p>
-
-<p>Dans l’obscurité totale du lieu, une voix chuchota:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est vous, marquis?</p>
-
-<p>&mdash;C’est moi, dit Bertrand Gaël,» en faisant
-craquer une allumette-bougie, qui éclaira la figure
-de Sornières.</p>
-
-<p>La flamme palpita, s’éteignit. Les deux hommes
-restèrent dans le noir.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’attendez-vous pour quitter la France?</p>
-
-<p>&mdash;De l’argent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc fou!... Il fallait vous mettre<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span>
-à l’abri d’abord. Je vous aurais envoyé ensuite
-tout ce que vous auriez voulu.</p>
-
-<p>&mdash;La peau!...» fit l’autre avec un ricanement
-non moins immonde que son exclamation.
-«Vous ne m’auriez rien envoyé du tout, parce
-que toute correspondance avec moi vous aurait
-trahi. C’est seulement ici que j’ai encore le pouvoir
-de vous fixer mes conditions. Donnez-moi
-la forte somme et les moyens de déguerpir.
-Parce que, vous savez, si on me pince, je cause.
-Je me ferai promettre la vie sauve en échange de
-mes petites histoires intéressantes. J’ai pas envie
-d’être raccourci pour vos beaux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;L’argent...» dit le faux marquis, «ce n’est
-pas ce qui me préoccupe. Mais votre fuite... et
-dès cette nuit même... cela ne va pas être commode.
-Personne ne vous a remarqué dans le
-pays?</p>
-
-<p>&mdash;Pers...»</p>
-
-<p>Le misérable n’acheva pas le mot.</p>
-
-<p>Une clarté jaillit, en même temps que deux
-corps, coup sur coup, faisaient irruption par
-l’ouverture, tombant accroupis pour se redresser
-aussitôt. C’étaient deux gendarmes, revolver au
-poing. La lumière, qui brillait à l’entrée, devait
-être tenue par un troisième. Et l’on entendait
-plusieurs voix au dehors.</p>
-
-<p>Les quatre hommes, tassés en bas, l’un contre
-l’autre, dans l’espèce de fosse étroite, n’échangèrent
-pas une parole. Les gendarmes avaient
-mis les menottes à Sornières avant que le bandit,
-stupide de surprise et d’effroi, eût émis un
-son ou fait un mouvement. Ils lui jetèrent ensuite
-une corde autour des jambes et le poussèrent<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span>
-vers l’ouverture. Quelqu’un, d’en haut,
-le tira. Il disparut.</p>
-
-<p>&mdash;«Bien le bonsoir, monsieur le marquis,»
-cria du dehors une voix goguenarde.</p>
-
-<p>C’était un agent de la Sûreté, qui, projetant
-vers l’intérieur le rayon de sa lanterne, distinguait
-parfaitement l’homme acculé dans cette
-tanière,&mdash;fauve cerné par les chasseurs, accoté
-au granit, les bras croisés, orgueilleux, muet...
-mais vaincu.</p>
-
-<p>Les deux gendarmes&mdash;ironiquement sans
-doute&mdash;lui firent le salut militaire. Peut-être
-songeaient-ils au jour prochain où ils auraient
-mandat de mettre aussi la main au collet de ce
-grand seigneur. Mais leur geste ne trahit pas leur
-pensée. L’un après l’autre, ils se hissèrent, sortirent.</p>
-
-<p>La lumière palpita encore un instant, vacilla,
-disparut. Les pas, les voix s’éloignèrent. Puis,
-plus rien. Le silence de la lande. La nuit profonde,
-sous le dolmen millénaire.</p>
-
-<p>La scène de l’arrestation n’avait pas duré cinq
-minutes.</p>
-
-<p>Dans l’antique sépulture barbare, sous la
-pierre monstrueuse, parmi les ténèbres, demeura
-un moment celui qui avait été pendant plus de
-vingt ans, et avec un tel éclat, le marquis Renaud
-de Valcor.</p>
-
-<p>Quelles furent les pensées de cet homme durant
-cette indicible méditation?...</p>
-
-<p>Au bout d’un quart d’heure peut-être, il sortit.
-Sa taille était droite, son pas ferme. Si sa
-figure était livide, qui l’eût vu? La lune, en se
-levant, toute rouge au ras de la lande, mettait,<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span>
-sur le sombre promeneur et sur le paysage, plus
-de mystère que de clarté.</p>
-
-<p>Il gagna la route qui, de Valcor, allait au
-Conquet.</p>
-
-<p>Du haut d’un talus, dans l’atmosphère
-bleuâtre de la nuit, son château lui apparut&mdash;masse
-pâle, dont on devinait l’ordonnance magnifique,
-parmi la houle obscure des futaies. Il
-le contempla un moment, puis se détourna,
-marcha dans le sens opposé, vers le village. La
-course était longue. Dix heures sonnaient au clocher
-du Conquet, lorsque Bertrand Gaël s’engagea
-dans le petit chemin descendant vers la
-maison où il était né.</p>
-
-<p>Calme, l’humble toit brillait sous la lune,
-maintenant haute dans le ciel. Tout paraissait
-dormir. Et pourtant le visiteur aperçut un rais de
-lumière filtrant par la fente de la porte. Quelqu’un
-veillait. Quelqu’un lisait sous la lampe.
-Mathurine attendait la nuit pour dévorer les
-journaux, afin qu’on ne soupçonnât pas le tragique
-intérêt qu’elle pouvait y prendre.</p>
-
-<p>Le coup frappé contre la porte la surprit à
-peine. Elle vivait, la pauvre vieille, dans une expectative
-si terrible, depuis quelques jours! Elle
-se leva, ouvrit.</p>
-
-<p>&mdash;«Bonsoir, ma mère,» dit une voix pleine
-de tremblante douceur.</p>
-
-<p>L’aïeule recula devant celui qui entrait.</p>
-
-<p>&mdash;«Taisez-vous!» ordonna-t-elle rudement.
-«Je ne reconnais pas mon fils dans le marquis
-de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Reconnaissez-le,» implora-t-il. «Reconnaissez-moi,
-mère... Je suis Bertrand... votre enfant...<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span>
-Il n’y a plus de marquis de Valcor.»</p>
-
-<p>La mâle silhouette impérieuse fléchit, un genou
-en terre.</p>
-
-<p>&mdash;«Que voulez-vous dire?» balbutia la
-vieille femme, qui s’inclina, éperdue, vers la
-belle tête, courbée et découverte&mdash;cette tête
-secrètement chérie, où, sous les cheveux grisonnants,
-elle revoyait toujours la grâce enfantine
-de son premier-né.</p>
-
-<p>&mdash;«Je veux dire, mère, que j’ai laissé là-bas,
-sous le dolmen de la lande, mon masque d’imposture.
-Je vais expier. Je vais mourir. Et je bénis
-cette mort, parce qu’elle me permet,&mdash;enfin!&mdash;de
-me jeter à vos pieds, de vous demander
-votre maternel pardon, de vous appeler
-«maman!»... sans que vous me l’interdisiez.
-Car une mère pardonne à son enfant qui meurt.
-Je ne mens plus... Mes lèvres ont le droit de
-vous nommer. Je suis Bertrand... votre Bertrand...
-Embrassez-moi, ma mère!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas mourir!...» cria-t-elle.</p>
-
-<p>De ses bras, elle l’enveloppa, comme lorsqu’il
-était petit et qu’elle craignait pour lui
-quelque mal. Les vieilles lèvres baisèrent le front
-orgueilleux et adoré, où tant de fois elles avaient
-eu soif de s’appuyer avec des murmures de tendresse
-et de pardon.</p>
-
-<p>Tous deux s’étreignirent longtemps.</p>
-
-<p>A la fin, Bertrand se redressa, souleva le frêle
-vieux corps abattu d’émotion contre lui. Il aida
-sa mère à s’asseoir, et, debout devant elle:</p>
-
-<p>&mdash;«Dites-moi que vous m’absolvez de tous
-mes crimes,» demanda-t-il, d’une voix brisée,
-suppliante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Je t’en absous.»</p>
-
-<p>Il eut un cri, presque de joie:</p>
-
-<p>&mdash;«Avec le pardon de ma mère, je puis paraître
-devant Dieu.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» gémit Mathurine, «je dois laisser
-mon fils aller à la mort, et je ne puis pas lui
-commander de vivre!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez deviné que c’est impossible.
-J’accepte votre justice, ma mère, et celle du
-Ciel. Je ne me soumettrai pas à celle des
-hommes. Je ne m’enfuirai pas non plus, comme
-un lâche, dans quelque retraite de honte, après
-avoir soutenu la plus merveilleuse destinée.»</p>
-
-<p>Elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’aurai pas le temps de te pleurer. J’ai
-plus de soixante-dix ans d’âge, et des siècles de
-douleurs sur ma tête.</p>
-
-<p>&mdash;Bertrande et Micheline vous consoleront.</p>
-
-<p>&mdash;Elles m’enseveliront,» dit la vieille femme.</p>
-
-<p>&mdash;«Adieu, mère.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils... mon Bertrand... Une minute
-encore!... Une minute!...</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, adieu!... Pardon!...»</p>
-
-<p>Il s’enfuit, pour ne plus voir, pour ne plus entendre...</p>
-
-<p>Et elle, afin que les cris dont elle avait la gorge
-gonflée n’allassent pas briser le courage de celui
-qui courait à l’inévitable, elle mit ses poings
-entre ses dents&mdash;ses dents intactes, restées
-jeunes, qui firent jaillir le sang des grosses veines
-bleues, sous la peau ridée.</p>
-
-<p>Mais, dans cette effroyable souffrance, une
-pensée soutenait l’âme altière:</p>
-
-<p>«Il a tout effacé, il a tout racheté, ce soir.<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span>
-C’est bien un Gaël, et c’est bien aussi un Valcor...
-C’est l’enfant de mon amour... Que Dieu
-ait pitié de lui!...»</p>
-
-<p class="p2">Bertrand ne remonta pas vers le pays. Il gagna
-la plage, et la suivit, retournant dans la
-direction de Ferneuse.</p>
-
-<p>La mer était basse, commençant à peine son
-mouvement ascensionnel. Les petites grèves
-découvertes permettaient de contourner les falaises.
-Quand le chemin était coupé de ce côté,
-ou menaçait de s’allonger trop, le promeneur
-s’élevait à mi-côte, et abrégeait par des sentiers
-qu’il connaissait bien depuis son enfance.</p>
-
-<p>D’ailleurs, il ne se pressait pas. Pour atteindre
-son but, il avait toute la nuit&mdash;et plus que la
-nuit... la durée désormais sans mesure. Déjà,
-pour lui, les heures n’existaient plus. Il regardait
-la mer briller sous la lune. Il écoutait toutes les
-voix de son âme et de sa vie dans les rumeurs de
-l’immensité.</p>
-
-<p>Malgré la pureté du ciel, l’Océan se brisait
-avec des fureurs sauvages. Une des grandes marées
-de l’année était annoncée pour le matin suivant.
-Bertrand Gaël se le rappelait quand, après
-sa longue marche, il parvint à la petite grotte où,
-deux années auparavant, il avait eu, avec la comtesse
-de Ferneuse, une explication si romanesque
-et si décisive.</p>
-
-<p>Il se laissa tomber sur le banc de roche où elle
-s’était assise. Il regarda la place où il s’était agenouillé
-devant elle, brûlant d’un tel amour qu’il
-avait donné à cette femme un instant d’illusion
-inouïe.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p>
-
-<p>Avoir été pour elle, pendant une minute, le
-Renaud de Valcor qu’elle avait adoré, c’était un
-triomphe plus glorieux, plus cher à l’âme de cet
-homme, que d’en avoir imposé au monde pendant
-vingt ans. Ah! s’il avait pu prolonger le mirage!...</p>
-
-<p>Il se perdit dans ses pensées, les yeux toujours
-fixés sur l’étroite place, tapissée de sable luisant,
-où il avait joué son rôle avec la vérité de sa passion.</p>
-
-<p>Des heures s’écoulèrent sans qu’il fît presque
-un mouvement, perdu qu’il était dans les souvenirs
-de sa prodigieuse existence.</p>
-
-<p>Pourtant, son attention s’éveilla tout à coup.</p>
-
-<p>La roche contre laquelle il s’appuyait venait
-de frémir de la base au faîte, comme dans un
-éclat de tonnerre. L’assaut des vagues se rapprochait.
-L’éclaboussure des embruns atteignait le
-songeur taciturne.</p>
-
-<p>En même temps, l’aube se leva. Une lueur
-pâle et verdâtre éclaira la tumultueuse solitude.</p>
-
-<p>Dans toutes les grandes marées, le niveau des
-eaux surpasse la grotte où se trouvait Bertrand.
-Bientôt des jets d’écume se lancèrent jusqu’à ses
-pieds, puis se retirèrent, comme des bêtes mauvaises,
-qui agacent la proie encore redoutable,
-sans oser l’attaquer pour de bon. Le sable qui,
-tout à l’heure, étincelait, sec et blanc sous la
-lune, brunissait maintenant d’humidité, et gardait
-des bulles transparentes qui crevaient à sa
-surface.</p>
-
-<p>Bertrand regarda autour de lui.</p>
-
-<p>Partout l’eau claquait sur le roc, s’écrasant en
-gerbes blanches, ou bouillonnant dans les anfractuosités.<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span>
-Déjà, il était presque trop tard pour
-quitter la retraite que cernaient les eaux.</p>
-
-<p>Mais celui qui l’avait choisie, cette retraite,
-comptait y demeurer jusqu’à ce que la mer en
-arrachât son cadavre. Il eut un sourire, sortit
-son revolver de sa poche, s’étendit sur le roc,
-appuya le canon de l’arme contre son front, et
-fit jouer la détente...</p>
-
-<p>Jamais personne ne revit, mort ou vivant,
-Bertrand Gaël, qui avait été, pendant plus de
-vingt ans, Renaud, marquis de Valcor.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XX</h2>
-
-<p class="pch"><i>ÉPILOGUE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/di.jpg" width="81" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc10"><span class="smcap">Il</span> y a quelques jours à peine, dans une
-pauvre maison de pêcheurs, sur la
-côte bretonne, près du Conquet, se
-passait une scène singulière.</p>
-
-<p>Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé
-pendant toutes les nuits d’un long demi-siècle,
-une vieille paysanne venait de rendre le dernier
-soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes
-s’embrassaient en pleurant et en soupirant
-«Pauvre grand’mère!»&mdash;une princesse de Villingen
-et une comtesse de Ferneuse.</p>
-
-<p>Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures
-suprêmes de cette vie douloureuse, étaient venues
-s’installer dans la maison des Gaël, ce logis
-héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu
-quitter.</p>
-
-<p>L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur
-amour. Et, dans ce double amour, comme dans
-leur mutuelle tendresse, elles trouvaient quelque<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span>
-consolation à la catastrophe qui avait brisé leur
-père, leur révélant qu’elles étaient sœurs.</p>
-
-<p>L’aventurier de génie, dont elles étaient les
-filles, avait laissé un testament par lequel il leur
-partageait également sa fortune.</p>
-
-<p>Quand le procès d’Arthur Sornières&mdash;qui
-évita la guillotine par ses révélations, obtenant
-ainsi la commutation de sa peine en celle des
-travaux forcés&mdash;eut mis en évidence la véritable
-personnalité du faux marquis de Valcor, la question
-s’ouvrit: «Comment répartir l’héritage?»
-Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits
-des travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise
-des caoutchouteries d’Amérique. Mais
-comment distinguer son œuvre de celle du fondateur,
-le vrai marquis de Valcor, et répartir les
-résultats?</p>
-
-<p>Son testament, en lui-même, était inattaquable,
-car Bertrande, fille légitime, n’avait de
-droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre moitié
-restant attribuée comme legs à Micheline, incapable
-d’hériter sans cette disposition spéciale,
-n’ayant même plus d’état civil, inscrite sous le
-nom d’un père qui n’existait plus au moment
-de sa naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait
-pu la reconnaître. Si des difficultés s’étaient
-élevées du côté des héritiers du véritable marquis
-de Valcor, le litige fût devenu interminable.
-Mais le seul embarras&mdash;imprévu d’ailleurs&mdash;qui
-se produisit par l’ouverture de la
-succession, vint de ce que les ayants droit refusaient
-chacun leur part de cette colossale fortune.</p>
-
-<p>M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,&mdash;en<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span>
-religion Sœur Séraphine&mdash;n’acceptait
-que le domaine patrimonial des Valcor, pour en
-faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel
-des Géraldines, où elle avait pris le voile.</p>
-
-<p>Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse
-que les mains nettes de l’argent hasardeux.</p>
-
-<p>Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle
-comprit les scrupules de Gilbert.</p>
-
-<p>Dans ces conditions, un arrangement fut proposé
-par le Conseil d’administration de la Société
-fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa
-mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau
-président élu de cette Société demanda au
-prince de Villingen, devenu le mari de Bertrande,
-d’accepter l’héritage au nom de sa
-femme, pour l’abandonner au fonds social, et de
-devenir le directeur des établissements d’Amérique,
-avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance
-des actionnaires. Sa fierté serait
-ainsi sauvegardée, sa fortune assurée, et il trouverait
-une carrière digne de lui, dans un pays
-neuf, où ne le suivraient pas les préjugés mondains
-dont il voulait secouer le joug.</p>
-
-<p>Le petit-fils du héros de Villingen ne persista
-pas à se montrer plus héroïque&mdash;moralement&mdash;que
-ne le comportait son hérédité batailleuse et
-un peu pillarde. Il consentit. Tout de suite
-même, il voulut partir pour cette Valcorie qui
-allait devenir, grâce aux millions remontés à
-leur source, une des plus colossales affaires du
-monde. Et, naturellement, il emmenait sa jeune
-femme et son fils.</p>
-
-<p>Une circonstance le retarda. Mathurine Gaël<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span>
-était mourante. Mathurine, qu’aucun changement
-de fortune n’avait pu arracher au vieux
-foyer ancestral, et qui demeurait toujours, avec
-l’Innocente, dans la petite maison de marins,
-près du Conquet.</p>
-
-<p>&mdash;«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda
-Bertrande à son mari. «Puis nous prendrons avec
-nous ma pauvre mère, à qui un changement
-total de vie et de climat rendra peut-être la
-raison. Pense donc, Gilbert, comme ce serait
-doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance
-des choses à l’heure où elle ne verrait
-plus que du bonheur autour d’elle!</p>
-
-<p>&mdash;Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait
-répondu Gilbert.</p>
-
-<p>Et voilà pourquoi, dans la simple chambre,
-sous le toit qui avait abrité des générations
-d’humbles marins, près de l’aïeule, si rigidement
-belle dans la mort, sous la coiffure bretonne
-qu’elle n’avait jamais quittée, pleurait la jeune
-comtesse Hervé de Ferneuse, à côté de sa sœur,
-Bertrande, princesse de Villingen.</p>
-
-
-
-
-<p class="pc4">Fin de</p>
-<p class="pch"><i>MADAME DE FERNEUSE</i></p>
-<p class="pc2">Seconde et dernière Partie de</p>
-<p class="pch"><i>LE MASQUE D’AMOUR</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-390.jpg" width="200" height="45"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-391a.jpg" width="500" height="176"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-
-<h2 class="p4">TABLE</h2>
-
-<hr class="d1" />
-
-<table id="toc1" summary="cont">
-
- <tr>
- <td class="tdl3">I.</td>
- <td class="tdl2">Une Rencontre</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">II.</td>
- <td class="tdl2">La Confession</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_14">14</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">III.</td>
- <td class="tdl2">Marche funèbre</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_41">41</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">IV.</td>
- <td class="tdl2">Cœurs altiers</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_71">71</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">V.</td>
- <td class="tdl2">Les deux Cousines</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_93">93</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">VI.</td>
- <td class="tdl2">Une Nuit d’Hiver</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_113">113</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">VII.</td>
- <td class="tdl2">Autour d’une Tombe</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_135">135</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">VIII.</td>
- <td class="tdl2">Autour d’un Berceau</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_159">159</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">IX.</td>
- <td class="tdl2">L’Apache</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_181">181</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">X.</td>
- <td class="tdl2">Une Fin tragique</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_205">205</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XI.</td>
- <td class="tdl2">Dans la Forêt mystérieuse</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_229">229</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XII.</td>
- <td class="tdl2">La Défaite</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_248">248</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XIII.</td>
- <td class="tdl2">La Pierre de Sang</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_261">261</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XIV.</td>
- <td class="tdl2">Le Mot interdit</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_276">276</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XV.</td>
- <td class="tdl2">Ferneuse et Valcor</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_292">292</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XVI.</td>
- <td class="tdl2">Le Masque tombe</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_310">310</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XVII.</td>
- <td class="tdl2">La Cordelière bleue</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_335">335</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XVIII.</td>
- <td class="tdl2">Complices</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_365">365</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XIX.</td>
- <td class="tdl2">La Mer qui monte</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_377">377</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl3">XX.</td>
- <td class="tdl2">Épilogue</td>
- <td class="tdr2"><a href="#Page_387">387</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-391b.jpg" width="100" height="58"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span></p>
-<p class="pc4 mid font2"><i>Achevé d’imprimer</i></p>
-<p class="pc1">le trente et un mai mil neuf cent quatre</p>
-<p class="pc1">PAR</p>
-<p class="pc1 lmid">ALPHONSE LEMERRE</p>
-<p class="pc1">6, RUE DES BERGERS, 6</p>
-<p class="pc1 mid font2"><i>A PARIS</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span></p>
-<p>&nbsp;</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-394.jpg" width="300" height="321"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="d4" />
-
-<p class="pc reduct">Paris,&mdash;Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.</p>
-</div>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madame de Ferneuse, by Daniel Lesueur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE ***
-
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