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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Madame de Ferneuse - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: March 21, 2016 [EBook #51515] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - LE MASQUE D’AMOUR - - Madame - - de Ferneuse - - - - - ŒUVRES - - DE - - DANIEL LESUEUR - - - ÉDITION ELZÉVIRIENNE - - POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets - philosophiques._—_Sursum Corda_/1 vol. avec portrait. 6 » - - LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._ - —_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 » - - Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancèe d’Abydos._—_Le Corsaire._ - —_Lara_, etc. 1 vol. 6 » - -ÉDITION IN-18 JÉSUS - -ROMANS - - MARCELLE. 1 vol. 3 50 - - AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50 - - NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50 - - UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50 - - PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50 - - JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50 - - HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50 - - A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50 - - INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50 - - LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50 - - COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50 - - AU DELA DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50 - - _Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50 - - — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50 - - L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50 - - FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50 - - _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50 - - — — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50 - - LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50 - - _Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50 - - — — MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 50 - - - _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède et la Norvège._ - - - - - _DANIEL LESUEUR_ - - - LE MASQUE D’AMOUR - - - Madame - de Ferneuse - -[Illustration] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCCCIV - - - - -[Illustration] - - - - -Madame de Ferneuse - - - - -I - -_UNE RENCONTRE_ - - -L’IMMENSE paquebot _La Vendée_, parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres, -atteignait la région équatoriale. - -On avait quitté, quelques jours auparavant, l’Europe assombrie par les -brumes et les longues nuits de novembre, et, chaque matin, sur la mer -pourtant toujours déserte et semblable à elle-même, on sentait monter -plus éclatante et plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà -les passagers auraient souffert de la chaleur, sans le souffle des -vents alizés et sans l’aménagement confortable du luxueux navire. -Quotidiennement, dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette. Et les -frais planchers, sous l’ombre des toiles tendues, gardaient pendant -quelques heures, autour des longs sièges d’osier, le bienfait de cette -ablution. Quand les rayons, plus verticaux, achevaient de dévorer la -dernière trace humide, et rendaient le bois et les cuivres si brûlants -qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires de la maison -flottante descendaient dans les salons clos, non sans avoir, presque -tous, passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient, -lisaient ou causaient à voix indolente, auprès des plateaux chargés de -boissons glacées. Une somnolence régnait partout, et semblait gagner -jusqu’à l’équipage—dont la manœuvre était sommaire sur ces eaux vastes -et magnifiques,—jusqu’au gigantesque bateau lui-même, qui s’avançait -rapidement, mais insensiblement, d’une marche d’enchantement et de -rêve. Le soir tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les -étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des robes élégantes -frôlaient les bastingages, tandis qu’en bas, par les fenêtres ouvertes -sur la galerie du premier pont, des bouffées de musique, et, parfois, -des trépidations de danse, partaient, s’envolaient sur les eaux -luisantes, s’éteignaient dans la muette immensité. - -S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance, les cancans, -la curiosité, sévissent avec une virulence particulière, c’est le -petit monde fortuitement composé pour une traversée en commun. Ces -quelques centaines de personnes, que le hasard rassemble, pour -plusieurs jours ou pour plusieurs semaines, entre les parois d’un -navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant plus vif, qu’elles se -trouvent momentanément séparées du reste de l’univers, distraites de -leurs occupations habituelles, livrées à la monotonie et à l’ennui. -Elles deviennent donc, les unes pour les autres, l’unique pâture -intellectuelle, sentimentale ou divertissante. Elles s’observent, se -groupent, se critiquent, se recherchent ou se méprisent, se jalousent, -s’espionnent, et ne pensent pas plus au contraste de leurs misérables -préoccupations avec l’abîme indifférent qui les berce, qu’elles -ne songeront, rentrées au tumulte des villes, à cet autre abîme -sur lequel se suspend, entre la naissance et la mort, la vanité de -leurs existences. Une vie humaine sur l’éternité, une traversée sur -l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit encore la galopade effrénée -des passions, sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice d’une -seule minute. - -Sur le paquebot _La Vendée_, deux voyageurs avaient le don d’exciter -au plus haut point l’intérêt des autres, et le privilège,—si c’en est -un,—de susciter les commentaires et d’alimenter les conversations: un -religieux et une femme. - -Le religieux portait la bure grise liserée de noir, et le manteau noir -des Octaviens. Son ordre ne s’était pas soumis aux conditions désormais -imposées par le Gouvernement pour être autorisé en France. Il s’en -allait. Ou?... Nul ne savait au juste. - -On assurait qu’il était grand dignitaire de cette congrégation fameuse. -Sa physionomie, laide mais imposante, le donnait à croire. Il avait, -autour de sa tonsure, les cheveux presque blancs de la soixantaine, -un regard large dans des yeux bridés, un nez trop court, trop éloigné -d’une bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une admirable -expression de bonté pensive, et une voix qui devait couler comme le -plus suave des baumes sur les plaies brûlantes des âmes. - -La femme qui, sans le connaître, partageait avec lui l’attention du -bord, s’appelait la comtesse de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa -femme de chambre, s’isolait constamment, et paraissait obsédée par un -chagrin fiévreux. Sur son visage de blonde effleuré par la quarantaine, -mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction frappante, on -ne lisait pas la mélancolie de quelque tristesse inguérissable. On y -constatait une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme tendue vers un but, -où elle se brisera peut-être, mais qu’elle veut atteindre à tout prix. - -Le rang social de la comtesse de Ferneuse et le caractère religieux du -père Eudoxe, l’octavien, les rapprochaient aux repas, par la proximité -des places d’honneur, qui leur étaient assignées près du commandant. - -Un soir, à table, le moine, pour la première fois, se mêla à la -conversation de ses voisins. - -Jusqu’alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans qu’aucun lien les -rapprochât, observaient la même attitude: une courtoisie distante -à l’égard des autres convives, et, en fait de paroles, l’échange -de quelques phrases banales, sur la santé, le temps ou le service, -indispensables à des gens dont le silence voulu se tempère d’une -parfaite éducation. - -Cette soirée-là était violemment belle, par les flamboyantes ardeurs -du couchant, où des brumes, peut-être annonciatrices d’orage, -emmagasinaient les derniers rayons du soleil. La chaleur était lourde. -Par les fenêtres grand’ouvertes de la salle à manger, donnant sur la -galerie circulaire du premier pont, s’apercevaient une mer immobile, -glacée d’améthyste, d’incarnat et de soufre, puis le double horizon, -mauve et cendre à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de sang -mêlé de feu. - -—«Quelle splendeur!» s’écria l’un des passagers. - -Un autre questionna: - -—«Cela ne nous présage-t-il pas une tempête, commandant?» - -Le marin éclata de rire, moins pour railler le propos que pour en -atténuer l’effet. - -Mais l’inquiétude ne s’éveillait pas pour si peu. L’heure était douce, -le dîner réussi. Un de ces moments où les plus poltrons narguent le -danger, parce que, physiquement, ils n’y croient pas. - -On vanta la sécurité qu’offrait _La Vendée_ et l’habileté du capitaine. -Un plaisantin prononça gravement: - -—«Cela ne nous empêchera point de passer dans l’autre monde.» - -Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut et un certain froid, -le bel esprit ajouta: - -—«Oui, dans l’autre monde,—le nouveau,—puisque nous allons en Amérique.» - -Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet inattendu, tourner la -causerie vers la métaphysique. - -Quand ils entendent dire: «l’autre monde», les plus légers rêvent un -instant, s’interrogent, réfléchissent: «Tout de même...» - -Quelqu’un prononça sérieusement: - -—«L’autre monde... C’est le but de toutes les religions, et c’est aussi -leur négation.» - -Le double aphorisme sonnait de façon si singulière, au moins dans sa -seconde partie, que le moine, malgré son détachement volontaire des -bavardages environnants, tressaillit et regarda celui qui venait de -parler. - -—«Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend Père,» continua le -passager,—un écrivain allemand connu, qui s’exprimait parfaitement en -français, et qui s’empressa de surprendre la muette interrogation de -l’octavien. - -Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins se tournèrent vers lui -curieusement, et, d’ailleurs, furent aussitôt sous le charme de sa voix. - -—«Je ne devine pas votre pensée, monsieur,» dit-il avec douceur. -«Elle est certainement paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir -l’expliquer. Comment la vie éternelle,—assurée aux hommes par la -religion,—démentirait-elle cette religion même? - -—Parce que cette vie éternelle est un article de foi primordial, et que -nul cœur humain ne saurait l’admettre absolument. Si nous comptions -vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la mort. Elle serait la -plus belle fête sur cette terre. Puisque ce dogme de la vie éternelle, -qui pourtant flatte notre plus fervent espoir, ne peut s’implanter en -nous, comment prêter à la religion une puissance divine, agissante? -Comment admettre qu’elle existe dans nos âmes autrement qu’à la -surface, qu’elle soit jamais autre chose qu’un simulacre sublime? - -—Il y a les martyrs,» fit le moine. - -—«Ceux-là se réjouissent de la mort, c’est vrai. Mais encore la leur -impose-t-on. Et puis...» - -Il s’arrêta. - -—«Achevez,» dit le Père Eudoxe. - -—«Pardon, mon Révérend. Je ne voudrais pas vous froisser. - -—J’exercerais un triste ministère si je devais me froisser d’une -objection. - -—Eh bien,» reprit le psychologue germanique, «la science nous démontre -que le martyr qui sourit dans les supplices, est en état d’hypnose, et -qu’il ne souffre même pas.» - -Le religieux eut un lent sourire. - -—«C’est parce que la science suffit au vieux continent que je m’en vais -dans le nouveau,» prononça-t-il. - -—«Puisque vous ne craignez pas la franchise, mon Père,» dit -l’incrédule,—qui, par politesse employait cette appellation opposée -à son indépendance d’esprit,—«je vous demanderai si c’est une -capitulation. - -—De la religion devant la science?... Non, monsieur. Nous ne capitulons -pas en portant à des peuples primitifs la nourriture spirituelle que -vous n’acceptez plus. Le christianisme fut la manne qui permit à vos -ancêtres de traverser les déserts de la barbarie et de vous amener aux -jardins merveilleux de la civilisation. Vous vous nourrissez d’autre -chose... _pour le moment_.» (Le moine souligna fortement les trois -derniers mots.) «Trouvez bon que nous offrions ce que vous rejetez aux -pauvres âmes incertaines en marche vers l’avenir.» - -La chaude mélodie de l’accent, comme la tranquille sérénité des -phrases, gagnèrent la sympathie des auditeurs. Le sceptique lui-même -fut séduit. Voulant donner à son contradicteur une marque d’intérêt -déférent, il lui demanda: - -—«Est-ce que vous vous rendez en mission dans des régions dangereuses, -Révérend Père? Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples -primitifs. - -—Aux plus primitifs qui restent encore sur ce globe,» répliqua le moine -avec un air joyeux. «Mais je n’y ai nul mérite, et j’y courrai moins de -dangers que dans le pays, pourtant si cher, dont je m’éloigne. - -—Oh! cependant... - -—L’injure, la calomnie, l’arrachement d’une séculaire demeure, la -séparation d’avec mes frères, furent des peines plus vives que ne m’en -imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre à la torture. Mais -ils n’en feront rien. Ce sont des peuplades craintives et douces, à -quelques exceptions près. - -—Et ces peuplades habitent?... - -—La grande Selve amazonienne... La plus vaste forêt du monde, et la -plus inexplorée. Une forêt plus étendue que l’Europe, et moins pénétrée -que le cœur de l’Afrique, parce qu’elle n’a pas encore offert à la -cupidité du monde les trésors du continent noir.» - -A ce nom «la Selve amazonienne», la comtesse de Ferneuse n’avait pu -retenir un mouvement. - -Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation sur les cartes, -pour avoir lu le récit des rares explorations qu’on y dirigea, -cette mystérieuse région des forêts vierges de l’Amérique du Sud. -Elle la connaissait pour d’autres raisons peut-être. Son imagination -avait parfois tenté de se représenter ces formidables solitudes, où -les évaporations torrides montant des marécages et des cours d’eau -épandus largement sous le soleil tropical, développent une végétation -tellement touffue que les fauves mêmes n’y peuvent circuler et vivre. -C’est le domaine des oiseaux. Les plumages les plus merveilleux et -les plus variés voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous, dans -l’étouffement indescriptible et inextricable des fourrés, c’est le -silence, la fièvre et la mort. - -Étranges contrées. Dernier refuge de la sauvagerie humaine. Car, là où -les quadrupèdes ne sauraient s’accommoder des conditions d’existence, -les Indiens trouvèrent un asile au moment brutal de la conquête -espagnole. Au long des fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis, -des peuplades ingénues existent encore, plus étrangères au reste du -monde que si elles habitaient une autre planète. Elles se nourrissent -de poissons, d’oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent d’écorce, -se parent de plumes et de baies séchées, s’arment de flèches trempées -aux poisons dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent le délire -des passions. Elles savent comment le désir, l’orgueil, l’amour et la -haine, font palpiter le cœur. Et le peu de notions chuchotées de l’une -à l’autre sur la civilisation entrevue leur en inspire le mépris et -l’horreur. - -C’est à ces simples créatures que songeait le Père Eudoxe, lorsque, à -la table d’honneur de _La Vendée_, devant le luxe des cristaux et de -l’argenterie, sous l’étincellement des ampoules électriques brusquement -allumées dans le crépuscule, il parla des régions que traverse le -Haut-Amazone. - -D’autres pensées venaient de faire frémir et pâlir la comtesse de -Ferneuse. - -Quand le repas eut pris fin, les yeux de la grande dame suivirent la -robe de bure grise bordée de noir, et ses pas aussi s’en allèrent dans -le mouvement de cette robe, comme entraînés par une fascination. - -L’octavien monta sur la dunette. - -Le vaste spardeck, délivré de la prison de toile de sa tente, luisait -sous la nuit bleue, avec ses longs fauteuils de toile, que les mousses -commençaient à replier et à ranger. Il était à peu près désert. Une -séance de musique se donnait au salon, qui retenait la jeunesse et les -femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient, buvaient le café ou des -liqueurs, le cigare à la bouche, dans le fumoir. - -Accoudé au bastingage d’arrière, le moine semblait contempler le -sillage du navire, où dansaient des gouttes d’argent tombées des -étoiles. - -—«Pardon, mon Père,» dit la comtesse de Ferneuse, en s’approchant. - -—«Madame...» - -Il s’inclina, sans surprise. Il avait observé cette femme, la devinait -chargée d’un lourd souci. Et sa connaissance de la vie et des cœurs -lui donnait conscience de cette attraction qu’exerce sur un mystère -féminin trop obsédant l’âme à la fois ouverte et secrète du prêtre. - -—«Mon Père, je suis peut-être importune...» - -Il fit un geste de dénégation. - -—«... mais vous avez dit, à table, que vous vous rendiez dans la -Selve... - -—Certainement, madame la comtesse. - -—Oserais-je vous demander par quel chemin vous y parviendrez, de quel -côté vous comptez aborder cette région des forêts? - -—Par la Bolivie. - -—Oh!» s’écria-t-elle avec une émotion singulière. «C’est donc la -volonté du Ciel. - -—Tout se fait, madame, par la volonté du Ciel. - -—Sans doute. Mais... je veux dire... Notre rencontre est, pour moi, une -grâce de la Providence. - -—Elle en sera une pour moi aussi, madame, si je puis vous servir en -chrétien. - -—Vous pouvez, mon Père, m’être d’un incroyable secours. - -—Est-ce possible? - -—Je me rends moi-même en Bolivie. Je voudrais, moi aussi, pénétrer dans -la forêt amazonienne.» - -L’étonnement laissa le moine sans paroles. Quel étrange projet pouvait -conduire cette femme appartenant à la plus haute société française, -parisienne peut-être, habituée à tous les raffinements de la vie, dans -des pays aussi éloignés de tout ce qui devait l’intéresser, vers des -aventures au moins hasardeuses, et sans même un compagnon de route? - -Devant le silence de l’octavien, Gaétane de Ferneuse craignit d’être -mal comprise. - -—«Oh!» dit-elle vivement, «je n’ai pas la prétention de vous imposer -une présence qui, dans un tel voyage, serait un embarras pour vous, -mon Père. Peut-être, sans me montrer indiscrète, pourrais-je profiter, -jusqu’à La Paz, de votre expérience, de votre connaissance de la -langue espagnole, des indications pratiques que vous voudrez bien me -donner. Mais c’est la moindre des choses. Le bienfait considérable que -j’attends de votre bonté chrétienne, s’accorderait, j’espère, avec -votre mission.» - -Véritablement intrigué, le moine la pressa d’éclaircir des paroles si -imprévues. - -—«C’est une bien longue histoire,» murmura la comtesse de Ferneuse, -avec une hésitation soudaine. - -—«S’il n’est pas nécessaire que je la sache, ne croyez pas, madame, que -je prétende la connaître pour mettre mon dévouement à votre service. -Dans le cas contraire, je l’écouterai en confident respectueux et sûr, -ou, si vous le souhaitez, en confesseur. - -—En confesseur,» dit-elle, d’une voix défaillante. «Car c’est ma faute -que vous apprendrez, mon Père, avant de savoir à quel point je l’expie.» - -Le moine vit ce beau visage qui se décolorait et s’amincissait de -douleur dans la bleuâtre lueur de la nuit claire. Il fut remué, -percevant l’humiliation qui, soudain, courbait cette créature de -fierté. D’une voix paternelle, il vint en aide à son trouble. - -—«Confiez-vous au prêtre, ma fille. J’ai reçu les ordres majeurs. Dieu -a déposé dans mes mains les trésors de son pardon. C’est lui-même qui -vous écoute, dans l’humilité de son serviteur. - -—Je l’ai tant prié en vain!» dit Gaétane. - -Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient de larmes. - -—«Nulle prière n’est vaine,» observa le moine. - -L’admirable tête se releva, comme une fleur sous une rosée d’espérance. - -—«Je le crois, ce soir, puisqu’une intervention divine vous a placé sur -ma route.» - -D’un mouvement simultané, tous deux gagnèrent des sièges proches, -et s’assirent. Ni l’un ni l’autre ne songea seulement à remettre au -lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait longue, d’après ce -qu’avait annoncé la comtesse. Mais quel moment, quel endroit, plus -favorables que cette heure nocturne, solennelle, que cette dunette -élevée au-dessus des eaux immenses, dans une solitude qui allait -devenir complète, lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu -dans sa cabine? - -La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça d’une voix basse et pénétrée -les paroles de pénitence, puis se recueillit un instant. - - - - -II - -_LA CONFESSION_ - - -«MON Père,» commença-t-elle, «si détaché de ce monde que vous soyez, -vous avez entendu parler de l’Affaire Valcor? - -—Sans doute. Qui ne s’est ému de ce déplorable scandale? Un néfaste -signe des temps! Il est du même ordre que ces proscriptions devant -lesquelles nous sommes obligés de fuir, nous autres religieux. Vos -frères de l’aristocratie, madame la comtesse, sont devenus suspects -comme mes frères de l’Église. Nous représentons des choses hautes. On -n’en veut plus. La foule abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du -matérialisme et de la médiocrité. - -—Vos paroles m’effraient, mon Père, non point dans leur sens général, -que je n’aborde même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera -peut-être à toute compréhension de ce que j’ai à vous dire. Que -savez-vous donc de l’Affaire Valcor? - -—Ce que j’en sais?... Mais,» répondit l’octavien étonné, «ce qui est -de notoriété publique. Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois, -la curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé des discussions -passionnées, presque des divisions civiles. Renaud, marquis de Valcor, -fut accusé de n’être pas le véritable héritier de ce nom ancien et -illustre, mais de s’être substitué à lui pendant un long voyage -d’exploration dans des contrées mystérieuses,—précisément, madame, dans -ces forêts presque inconnues du bassin de l’Amazone, où j’essaierai -de porter quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et où vous -prétendez conduire votre délicatesse, votre fragilité de grande dame. - -—C’est bien cela,» dit-elle. «Il y eut un jeune homme, beau, noble et -ardent, un être d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud de -Valcor. Un désespoir d’amour le jeta hors de sa patrie. - -—Ah!» s’écria le moine. «Un désespoir d’amour?» - -La comtesse inclina la tête, évitant le regard aigu qui cherchait ses -yeux. - -—«Son énergie,» poursuivit-elle, «fit sortir une belle œuvre de sa -douleur. Il partit pour l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone -des forêts tropicales, qui passait pour mortelle et impénétrable. Il -gagna la confiance de certaines peuplades indiennes, leur enseigna -à défricher leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle à -l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de ces contrées, matière -devenue si précieuse par l’évolution de l’industrie moderne. - -—En un mot,» interrompit le Père Eudoxe, «il fonda la Valcorie. Ce nom, -devenu populaire, désigne plus qu’un domaine, pourtant immense. Il -évoque une conquête morale, aussi bien sur la barbarie des primitifs -que sur la routine des civilisés. Et c’est un pareil homme,» ajouta -le moine avec feu, «que des parents cupides, aidés par d’indignes -manœuvres politiques, ont tenté de déshonorer, de dépouiller! - -—Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux ans quand il partit. Il -en avait près de trente quand il revint en France,» dit lentement la -comtesse. «Il en avait trente-deux quand il reparut en Bretagne, quand -il amena dans son château ancestral cette Laurence de Servon-Tanis, -qu’il avait épousée à Paris. Pendant les dix années qui transforment -le plus un homme,—surtout quand il les vit au milieu des aventures et -sous des climats excessifs,—nul de ceux qui l’avaient connu enfant ou -adolescent, n’ont posé leurs yeux sur lui. - -—Certes, madame. Et sur ce fait s’est basée l’imputation atroce. Le -vrai marquis de Valcor, assurait-on, aurait péri au cours de son -expédition. Celui qui jouit aujourd’hui de son rang, de sa fortune, de -sa célébrité, qui recueille les fruits de ses héroïques travaux, serait -un imposteur audacieux, son habile sosie, son assassin peut-être.» - -Un visible frisson secoua M^{me} de Ferneuse. Dans la clarté nocturne, -Eudoxe vit, contre la jupe blanche, les blancheurs des mains qui -tremblaient. - -—«Serait-il possible, madame la comtesse, que vous crussiez, vous, -une femme de votre nom, de votre race, à cette abominable légende, -inventée, prétend-on, par un valet congédié—un métis!—exploitée par -l’avidité d’un parent pauvre, et magnifiée par la passion envieuse -d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont la haine de -l’aristocratie, qui souhaiteraient de voir crouler une noble maison -dans la boue?» - -Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, qu’il n’entendit -pas, ou ne voulut pas entendre, une faible protestation de Gaétane, -murmurant: - -—«C’est en pénitente que je vous ai prié de m’écouter.» - -Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante: - -—«D’ailleurs, la question est jugée. - -—Pas par les tribunaux, mon Père. - -—Mieux que par les tribunaux,» riposta vivement l’octavien. «Par un -vote éclatant de la Chambre, validant l’élection du marquis de Valcor, -député du Finistère. Et vous n’ignorez pas après quel incident. La -fameuse lettre, base de l’accusation, arguée de faux par le marquis, -reconnue authentique par les experts officiels, fut dénoncée à la -tribune comme écrite sur un papier postérieur de dix-huit ans à sa -date. Le filigrane trahissait la fabrication récente. Le document -venait d’être créé de toutes pièces. Et cette découverte, étouffée -d’abord par la perfidie du parti au pouvoir, éclata si manifestement, -que personne ne s’est essayé, depuis, à y contredire.» - -Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria: - -—«Les tribunaux! Mais ils n’auront même pas à prononcer. Il paraît que -monsieur de Plesguen, le soi-disant héritier du nom, se désiste, retire -sa plainte. - -—Vraiment?» dit la comtesse d’une voix altérée. «J’ignorais ce détail. -En êtes-vous sûr? - -—Je le tiens,» dit le Père, «d’une de mes parentes, Mère économe dans -une maison de nos excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse a -reçu la visite de mademoiselle Françoise de Plesguen, qui, désespérée, -souhaite de prendre le voile. - -—Françoise au couvent!» s’exclama Gaétane. - -A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il devinait déjà. La -comtesse de Ferneuse devait être mêlée d’une façon étroite—et, sans -doute, tragique, d’après son attitude—au drame de Valcor. Elle s’était -donnée comme une coupable. Aurait-elle trempé dans la machination -dont il s’indignait? Était-elle alliée aux adversaires du marquis? -Détenait-elle le secret de cette intrigue? Un peu d’ironie perçait dans -son accent quand il repartit: - -—«Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce moi qui vous apprendrais -quelque chose sur un sujet dont vous me supposiez à peine informé? -Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas plus que son père, -d’ailleurs, demeurer complice de faussaires—car tous deux étaient, -semble-t-il, de bonne foi—renoncerait à ce fameux héritage de Valcor. -Mais, avec le nom et l’apanage, il lui faudrait perdre l’amour -intéressé de son fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait -que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse, humiliée et -abandonnée, songerait à se réfugier dans un cloître. - -—Je la plains,» soupira Gaétane. «Mais il est des souffrances pires que -la sienne.» - -Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent et de toute la personne -de cette femme, si belle et si désolée sous la nuit, parmi le bruit -mélancolique des flots remués, sur ce navire, désert maintenant en -apparence et silencieux comme un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente -étreignit le cœur du moine. Il regretta ses soupçons. - -—«Ma fille,» dit-il, reprenant sa voix onctueuse et paternelle, -«j’oublie, sous le souffle trop âpre des contestations humaines, que -vous attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce que, rentré dans la -lutte, je puisse vous servir, comme vous me l’avez fait espérer, par -les faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je vous écoute avec la -fraternité profonde d’un prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami. -Découvrez-moi le secret qui vous torture. Nous trouverons sans doute un -remède à votre peine, et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience.» - -Un recueillement solennel enveloppa ces deux êtres pendant une minute, -où ils se turent. - -Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette femme avait à faire! La -vide immensité du ciel et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à -son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans ce formidable espace, -où ne comptent pourtant pas les plus déchirantes clameurs humaines? -D’une voix éteinte, elle murmura: - -—«J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai oublié mes devoirs -d’épouse. Il est le père de mon fils.» - -Pressentant autour de cette faute quelque chose de plus irréparable -qu’une criminelle passion, le religieux, stupéfait, demanda: - -—«Mais alors, je me trompais donc, en vous imaginant parmi ses -adversaires? - -—Mon fils a vingt-cinq ans,» dit-elle. «J’ai aimé monsieur de Valcor -lorsque le marquis avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus -rigoureux à mon égarement que la seule fidélité conjugale eut raison de -ma folle tendresse. Je brisai la chaîne adorée. C’est alors que Renaud -partit pour l’Amérique.» - -Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha: - -—«Et depuis?... - -—Depuis... je doute de l’avoir jamais revu. - -—Mais... celui... celui dont nous parlions tout à l’heure? - -—Oh! celui-là, durant les quinze dernières années, j’ai vécu presque de -sa vie. Je suis devenue l’amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte -à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de -Ferneuse.» - -Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu’impliquaient -ces phrases, amèrement prononcées. - -—«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit de vengeance, la -jalousie, sont des ennemis abominables de l’âme. Cette accusation -qui ressort de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui? Si, -pendant quinze ans, vous avez vécu dans l’intimité de cette famille, -c’est que vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la -passion s’est donc, en vous, rencontré avec l’écho d’une campagne de -calomnies, dont justice est faite désormais? - -—Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez rien. Il vous reste à entendre -le pire.» - -La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer -ses souvenirs ou rassembler ses forces. Puis elle les rouvrit -lentement. L’octavien les vit briller dans l’ombre azurée de cette -admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle -des étoiles. - -—«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai aimé... S’être arrachée à ce qui -vous était plus précieux,—je m’en confesse, je m’en accuse!—que la -sainte éternité même. Avoir dit adieu à l’être uniquement cher, au -moment où l’on s’était crue près d’être unie à lui pour toujours... Le -perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste -fidèle, et même s’il existe encore... Puis apprendre qu’il revient dans -sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il en épouse une -autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver -enfin face à face avec lui...» - -Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible: - -—«Lui!...» - -Puis continua: - -—«Un «lui» tellement changé, à l’aspect si distant, au souvenir si -bien mort, à la physionomie si différente, qu’on doute... oh! non -pas d’abord de son identité matérielle, mais de la survivance de -son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu’on ne retrouve plus. -Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre lui-même!... -Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour -plus interdit que jamais. L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud -existait toujours. Et maintenant lui-même était marié. Trop docile -à mon injonction d’oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il -paraissait avoir accompli ce programme jusqu’au plus intime de -lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et sacrées de l’être, où les -tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette -transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour -moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître. -Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans -des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet -homme, qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils, -et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d’une étrangeté si -tragique, que je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.» - -Elle se tut, et le moine prononça doucement: - -—«Votre souffrance était une expiation, ma fille. Certes, elle dut -être douloureuse. Mais je ne m’explique pas l’espèce d’impression -surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en -homme loyal. Son absence avait duré jusqu’au jour de sa guérison. Et -cette guérison se manifestait par son mariage. Le passé n’existait plus -pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par -un signe, je me l’explique... Car je sens dans vos moindres paroles -vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui, -pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, il -devait garder l’attitude que vous me dépeignez. - -—Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane. «Aussi, veuillez croire -que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense, -mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous -appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j’ai essayé -de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d’angoisse -frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme, -qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si -j’eusse frôlé un spectre, c’est parce que, dans une si invraisemblable -histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite. -D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et -s’émeut à le remémorer. - -—Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien. - -—«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit la comtesse de Ferneuse, -«que j’aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible. -Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même à votre objection. -Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du -marquis de Valcor, qu’il était véritablement pour moi l’étranger qu’il -feignait d’être? De ce qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous -nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure qu’il ne s’en -souvenait pas, en effet, qu’il ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant -point celui qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait adressé les -inoubliables serments?...» - -Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l’effarait -un peu. - -Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix. - -—«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle, «un jour que le marquis -de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils, -qu’il devait croire sien, me dit:—«Cet enfant tient uniquement de vous. -Il n’a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de -Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge?» Cette -parole était vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je regardai -fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son -visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que -j’y distinguai, ce n’était plus la marque des années, la coloration -accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu -de la jeune moustache,—tout ce qui différenciait l’homme en pleine -maturité de l’adolescent dont je gardais l’impérissable souvenir. -Non... Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui, -s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un -tourbillon d’effroi, ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce n’est -pas lui!» - -—Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça Eudoxe. «Vous me voyez -très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais vous exprimer -ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame. - -—Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à -Dieu même. - -—Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous -firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables -au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne -s’expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Pardonnez-moi, -madame. Il n’était pas le mari. Et son jugement si âpre contre ce mari -même me paraît en situation. Car l’amour peut périr. La jalousie ne -périt jamais. - -—Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m’étonner. -Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de -mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur -de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la -réalité. Personne dans le Finistère n’ignore quelle nature violente -et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque -devenue la femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore une enfant, -j’eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale, -dans cette sombre Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, de -ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses -perpétuelles absences à la chasse ou en mer. J’avais dix-sept ans. -Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait -vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi, -qui m’apporta d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la splendeur -de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je -me donnai à lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut -l’honneur de Renaud de n’en point douter. L’homme qui pouvait en douter -un jour, qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était pas Renaud de -Valcor.» - -Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que le remords inclinait? Le -moine lui-même ne s’en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois -divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette -âme altière, jusque dans les écarts qu’il aurait dû réprouver. - -Gaétane de Ferneuse poursuivait: - -—«Lorsque je compris que j’allais être mère, je révélai tout à mon -mari, et j’attendis son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation -fut résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement du divorce, et je -pouvais espérer... - -—Le divorce!» protesta le moine. - -—«La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m’égarais -en pensant que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce moment -avec mon bonheur, et m’enjoignaient de me rendre libre pour épouser -le père de mon enfant. L’Église même, dans une situation pareille, -m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l’annulation de mon -mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes -torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l’enfant qui -allait naître, son véritable père. Cependant l’acte ne suivit pas ma -résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je -ne vous dépeindrai pas les phases cruelles, quitta le château, dans -son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait -sans connaissance, la face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la -balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,» murmurait en moi -une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse -ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du -délire prolongé où l’avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait -oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des -médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l’espoir -de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder -près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son -amour s’était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils -que la loi et les hommes lui attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle, -causée par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... Jamais! - -—Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez pas quitté?... - -—Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus -odieux que ma trahison? Pouvais-je frapper cet être, qui avait,—j’en -étais certaine,—voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait -la lumière du jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation -qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je restai comtesse de -Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l’héritier de ce -nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m’oublier, -de s’éloigner, de ne reparaître que lorsqu’il aurait étouffé en lui -jusqu’au souvenir. - -—Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus -tard, le doute s’éleva en vous quant à sa personne, qu’importait? Vous -n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d’en fouiller -les ténèbres, au nom d’un passé qui devait être aboli. - -—Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens. Vous vous refusez à -tenir compte de ce qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver -un cœur de femme, où rien n’avait changé...—apprenez-le, dussiez-vous -ne pas m’en absoudre...» (Elle répéta:)—«où rien n’avait changé... -C’était le châtiment. Je n’ai même pas le droit de m’en plaindre. -Mais, déjà, il ne s’agissait plus du passé. Un présent se levait, non -moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où j’acquis, peu à peu, à -force d’observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la -certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j’en -acquis une autre. - -—Laquelle? - -—Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline. - -—Ciel!...» s’écria le moine. - -—«L’un et l’autre n’étaient guère encore que des enfants. Mais le -sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne -datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils? Mille indices, lorsque -j’eus ouvert les yeux,—de ces indices qui ne trompent pas une mère,—me -prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la -tendresse unique, impérissable, à laquelle s’attache la seule chance -de bonheur de toute une existence. - -—Alors?...» demanda avidement l’octavien. - -—«Alors, ce qui m’avait consternée me rassura. La conviction, acquise -jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui -aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que -Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée—plus -infernale—que mon enfant s’était épris de sa propre sœur. Enfin, le -fait même de cet amour réciproque, qui s’épanouissait naïvement, -devint la suprême pierre de touche où ma certitude s’affirma. -Monsieur de Valcor s’en apercevait comme moi-même. Le jour vint -des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés. -Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, Renaud—ou du moins celui -qui portait ce nom—me parla, à moi, de la possibilité d’unir nos -enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions -à travers lesquelles je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de -loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute mon âme, pût combiner de -sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre, -le plus révoltant des incestes? - -—Est-ce possible?...» s’exclama le Père Eudoxe, confondu. «Mais -dans quel tourbillon d’idées contradictoires me jetez-vous, madame -la comtesse! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue, plein de -circonspection, de doute. Le cœur d’une femme qui aime est sujet à -caution. Les chimères y ont tant de prise! Et ma persuasion était si -forte! Mais en face de quelle déconcertante énigme me placez-vous?... -Comment! ce sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le père de -votre fils, et il se propose de lui donner sa fille!... - -—Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» ajouta la comtesse. - -—«Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» répéta le moine. - -—«A moins,» reprit-elle «qu’une troisième version,—la sienne,—ne soit -vraie. Nous ne sommes qu’à l’entrée du mystère. - -—Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre?» questionna l’octavien. - -—«J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui je ne sais plus, -avec le mirage des années, avec la lente substitution en moi de la -personne présente au souvenir qui va s’effaçant, avec les déclarations -extraordinaires entendues récemment de cette bouche, je ne sais plus à -quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais plus,—imaginez cela, -mon Père!—je ne sais plus que croire... - -—Mon Dieu!... - -—Comprenez-vous, maintenant, que ce n’est pas la rancune, que ce n’est -pas la vengeance, que ce n’est pas ce procès, qui ont influencé ma -pensée intime, qui inspirent à présent mes paroles? - -—Oubliez ce jugement téméraire, madame la comtesse. Votre sincérité est -hors de question. Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture -si audacieuse, si invraisemblable. Je ne puis m’imaginer que la -personnalité du marquis de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une -autre version,—la sienne. D’avance mon sentiment s’y rattache. - -—Mon Père, cette version concorde avec un étrange revirement -d’attitude, qui vous la rendra suspecte. La réserve que vous avez louée -dans la conduite de monsieur de Valcor cessa un jour, brusquement, -après quinze ans d’indifférence et de silence. Ce jour-là—c’était l’été -dernier—le marquis sollicita de moi une entrevue, dans une grotte, -au bord de la mer, où jadis nous avions eu des heures de coupable -mais indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant une explication -décisive. Renaud de Valcor éveilla le passé, tout le passé.» - -La voix de Gaétane trembla et s’éteignit. - -—«Vous m’épouvantez!» s’écria le moine. - -—«Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation fut ardente au point -de me troubler encore aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel -trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y fit secrètement et -violemment écho. Le vertige fut si fort que, pendant quelques minutes, -mes soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux le Renaud que -j’avais tant aimé. - -—Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il évoquer ce souvenir? - -—J’ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j’ai entrevu: je suppose que ce -génie du mal, qui porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres—ma -raison m’atteste son crime, encore que mon cœur hésite par moments—aura -tardivement connu le roman de notre jeunesse. Un hasard le lui a -révélé. Des lettres retrouvées, sans doute... Car pas une bouche -humaine ne lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé à -Renaud les miennes avant qu’il quittât l’Europe. Ne les aurait-il pas -détruites? Seraient-elles tombées entre les mains... de l’autre, et -seulement après ces quinze ans? Que sais-je? Ce qui me donne l’idée -de ces lettres, c’est une bizarre scène de jalousie que m’a faite, -vers cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle pas, elle-même, -découvert quelque preuve? Une preuve qui n’existait nulle part, sinon -dans ces billets passionnés. - -—Mais,» objecta l’octavien, «pourquoi, en ce cas, le marquis n’eût-il -pas continué à se taire? - -—Parce que, mon Père, un phénomène psychologique dont votre grande -connaissance du cœur va reconnaître la possibilité, se serait passé en -lui. Cet homme, suggestionné par un brûlant passé, m’aurait vue tout -à coup avec les yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser -dans la personnalité de son modèle, il se serait enflammé au contact -de l’ancienne passion. Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège? -Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut sembler flatteuse et rare -à ce comédien sorti d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer -au jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son noble devancier -avait possédée, lui, pour s’affirmer égal, voulait la reprendre. Ce -qui fut pris, ce fut son cœur, ou—ne profanons pas ce mot—du moins, -son imagination, son désir, sa volonté infernale. C’est ainsi que je -m’explique la flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa. Ce -fut un voile de feu, l’éblouissement du passé... Ah! mon Père, quel -déconcertant mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle ardent. Jamais -il ne m’avait donné à ce point l’illusion de celui qu’il prétendait -être. Je l’ai fui, mon Père... Je l’ai fui... parce que j’ai eu peur de -le croire! De tous les masques qu’il a mis sur son visage, celui qui -tient le mieux, celui que j’arracherai pourtant, et qui fera tomber -tous les autres, c’est le masque d’amour!» - -Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné dans le ciel. Au loin, -vers l’avant, un choc de bronze vibra dans l’espace. La vigie piquait -l’heure. Était-ce une demie? Était-ce une heure du matin? - -—«Mais,» reprit le moine, «puisque monsieur de Valcor ressuscitait le -passé, il se reconnaissait le père de votre fils? - -—Oui. - -—Avait-il pu découvrir cette paternité dans les lettres auxquelles vous -faisiez allusion tout à l’heure? - -—Certainement. De la façon la plus claire. - -—Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le projet de la marier à...? - -—Non. Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas Renaud, s’il n’était -pas le père de mon Hervé? Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas -briser le cœur de la sienne. - -—Cependant... - -—C’est ici qu’il me présenta une inconcevable légende. Obligé, pour -soutenir son personnage, de se reconnaître le père d’Hervé, il -prétendit ne pas être celui de Micheline. - -—Comment! N’est-ce pas sa fille et celle de la marquise? - -—Suivant l’état civil, oui. Mais monsieur de Valcor me confia, sous -le sceau du secret, que leur propre fillette était morte peu d’heures -après sa naissance, alors que la jeune mère était elle-même mourante. -On avait, pour sauver celle-ci, caché cette mort, en substituant une -enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, de momentanée, devint -durable, quand, au cours d’une lente convalescence, la marquise se prit -si fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla trop barbare de la -lui enlever. Renaud lui-même, réalisant à peine la substitution dont -il était pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme il l’eût -fait à l’être de sa chair et de son sang. Cette petite créature était -l’enfant d’une faute, sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux -que le hasard lui dispensait si miraculeusement. - -—L’aventure est singulière, mais non sans précédents,» observa le Père -Eudoxe. «Dans ma carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce -genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux. - -—Je ne puis croire à celui-ci, mon père. - -—Pourquoi? - -—L’agencement des circonstances serait trop fabuleux. Si telle était -la vérité, le marquis de Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la -dire?» - -L’octavien se tut, réfléchissant. La comtesse reprit: - -—«Je ne puis sans confusion vous entretenir de l’amour que cet homme -m’avoua l’année dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je suis -forcée d’y insister pour vous éclairer sur l’abîme ténébreux de cette -âme. Est-il, dans les données psychologiques, qu’une passion s’enflamme -ainsi de nouveau après être demeurée si complètement éteinte? Je -conçois bien qu’une étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle -n’existait pas ou si elle existait en s’ignorant encore. Mais comment -se fût-elle ignorée avec le miroir de feu du souvenir? Non... non... En -ce cas elle n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours. - -—Qu’en savons-nous?» dit profondément le moine. «La passion de l’amour -est une puissance imprévue et redoutable, qui se joue des cœurs humains. - -—Mon Père, vous persistez à croire que le marquis de Valcor est bien -lui-même? Rien, dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture? - -—A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, madame la comtesse? -Avez-vous la certitude?» - -Gaétane murmura: - -—«Non, je ne l’ai pas.» - -Le religieux dit: - -—«Je l’ai compris. - -—Croyez-vous,» fit-elle, «qu’il existe une destinée semblable à la -mienne? Un damné, dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et la -réalité de sa torture. - -—Ma fille, vous blasphémez. La cause de votre torture et sa réalité, -voulez-vous que je vous les dise? - -—Non, non!» gémit-elle en levant des mains suppliantes. - -Impitoyable, il poursuivit: - -—«Un désir coupable vous consume. L’amour n’est point mort en vous. -Peut-être, dans les années où vous constatiez le dédain de l’infidèle, -puis dans celles où vous avez préféré l’imaginer anéanti, disparu, -plutôt qu’oublieux, la fierté d’abord, la haine de celui que vous -supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée contre le vertige. Mais -quand le marquis de Valcor est retombé à vos pieds avec des prières -brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, et alors vos doutes -ont faibli. Vous avez souhaité de croire en l’homme pour retrouver -l’amant.» - -M^{me} de Ferneuse cacha son visage dans ses mains. - -—«Faites pénitence, ma fille,» dit le moine. - -Elle releva la tête. - -—«J’ai fait pénitence,» reprit-elle. «J’ai prié. J’ai pleuré. Mais -Dieu n’a pas eu en grâce mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus -durement que jamais. - -—Comment cela? - -—Hélas! mon acharnement à démêler ce mystère coûte peut-être la vie à -mon fils. - -—A votre fils! Le malheureux connaît-il vos erreurs et le secret de sa -naissance? - -—Non. Il ignore tout, sinon qu’il existe dans la famille de Valcor un -secret qui, s’il n’est éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il -aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé mon Hervé d’une mission -dont, peut-être, n’ai-je pas assez prévu tous les périls. Depuis -longtemps je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa recherche que je -vais, prête à braver moi-même tous les dangers. Voici pourquoi, enfin, -je me suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là où vous allez, -vous retrouviez la trace de mon pauvre enfant. - -—Dans les forêts de l’Amazone? - -—Oui, dans ces régions se passa le drame où périt, sans doute, le -véritable marquis de Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses -exploitations de caoutchouc, confinent à la Selve sauvage. - -—Et vous avez envoyé votre fils?... - -—Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller un messager secret, que -monsieur de Valcor expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au -marquis, comme preuve de son identité, un anneau d’or, souvenir de -notre amour. Cet anneau, que le Renaud d’autrefois m’avait donné, je -le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait passé à son petit -doigt, jurant de ne s’en séparer jamais. Je le savais homme à tenir ce -serment. Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait toujours -ce gage et qu’il le placerait sous mes yeux. Sur mon insistance, il -me demanda du temps, me parla d’un endroit sûr où il avait laissé le -bijou en dépôt. Déjà marié, il était retourné en Amérique, et, pour que -jamais le souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât aux mains de sa -femme, il l’avait mis en sécurité là-bas. Il allait, m’assura-t-il, -charger un messager de confiance de le lui rapporter. Je sus ensuite -qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez fâcheuse réputation, -un contrebandier sans peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de -se faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes sur son ordre. Je -soupçonne ce Mathias Gaël d’avoir emporté des instructions atroces. Le -véritable marquis de Valcor, assassiné jadis, dut être enseveli avec -cet anneau qu’il avait juré de garder à son doigt. - -—Son assassin l’en aurait dépouillé. - -—Non... Un simple anneau, semblable à la plus unie des alliances. Le -marquis actuel en a saisi la valeur caractéristique seulement lorsque -je le priai de me répéter l’inscription gravée à l’intérieur, ce qu’il -ne put faire. - -—Il ne le put?» s’exclama Eudoxe. «Ah! voici peut-être, madame, la -charge la plus sérieuse. - -—Vous le pensez comme moi. Dans la bague, il y avait une date et nos -deux noms, suivis de ces mots: «_De ce jour à toujours._» Pensez-vous -qu’on oublie une telle devise et une telle date? - -—Ce fait est particulièrement impressionnant,» déclara l’octavien. - -—«C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à la suprême tentation. Il y -eut—vous l’avez deviné—une minute où j’aurais tout donné pour croire... -pour entrevoir encore le mirage du plus merveilleux amour qui jamais -éblouit un cœur de femme... Cet anneau perdu, cet anneau béni... me -sauva. - -—Mais, cet anneau, où supposez-vous donc qu’il se trouve? - -—Dans une tombe, au doigt d’un mort... ou plutôt, parmi sa poussière. -Ah! mon Père... Accomplir une pareille découverte! Ce serait la -délivrance du doute le plus effrayant, du vertige le plus abominable -qui jamais ait broyé, affolé un cœur de femme. Ce serait l’assurance -que mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et dans l’autre par -l’entraînement d’une passion incestueuse. Ce serait enfin la juste -vengeance, la revanche lointaine d’une noble victime, l’écroulement -d’un scandaleux destin. Songez, mon Père, songez au triomphe récent de -cet homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il aurait tout volé! -Il n’aurait en propre qu’une audace et une habileté de démon. Et la -foudre dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le répète, dans -le cercle étroit d’un anneau d’or, au fond d’une sépulture inconnue! - -—Mais cet anneau, si son émissaire le lui rapporte, scellera, au -contraire, son succès infâme,» s’écria le moine. - -Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Il y paraissait converti. -Cet esprit, plein de circonspection, lent à évoluer, que ses -renseignements, ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation -féminine, inclinaient en faveur du marquis de Valcor, qui, si -obstinément, venait de repousser la théorie accusatrice, oscillait -sur sa ferme assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une devise -d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait plus lourd de signification, -plus définitif que tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout ce -reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré qu’il en eût, jusqu’à -ce point particulier, d’où jaillissait une si brusque lueur. - -—«Oui,» appuya-t-il. «Seul l’émissaire du marquis de Valcor possède les -données indispensables pour retrouver, si elle existe, la dépouille -d’un être que vous ne croyez plus au nombre des vivants. S’il y eut une -victime, qu’advint-il de ses restes? Furent-ils seulement ensevelis? -Cette tombe, perdue dans quelque solitude sans point de repère, -serait-elle même reconnue par celui qui la creusa? - -—Dieu la voit,» dit la comtesse. - -—«Voudra-t-il nous y conduire? - -—«Nous?» mon Père. Songeriez-vous donc à partager ma tâche, à venir en -aide à l’enfant que j’espère rejoindre là-bas? - -—Pourquoi pas, madame la comtesse? Je demandais au Seigneur de -m’indiquer une œuvre à entreprendre. - -—Priez-le qu’il vous permette d’accomplir un miracle. - -—Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en nous réunissant sur ce -navire?» - - - - -III - -_MARCHE FUNÈBRE_ - - -UN matin de décembre, vers onze heures, les personnes—elles étaient -nombreuses—qui avaient affaire rue du Bac, se répandaient en -commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix -les obligeaient à un détour par les rues adjacentes. - -Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés. -Lorsqu’on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un -coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans le tronçon intercepté. - -Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et -à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation. -Mais ce qui compliquait les choses, c’était la curiosité de la foule -pour le spectacle dont on l’éloignait. Elle s’amassait contre les -cordons d’agents, malgré les représentations des chefs. - -—«Vous ne resterez pas là,» disaient ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les -rangs lorsque le cortège se mettra en marche.» - -Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l’instant était un -somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d’immenses couronnes -de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies -funèbres contre la porte extérieure d’un hôtel, d’ailleurs invisible -au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en -couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des -Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un -grand V d’argent, surmonté d’une couronne, à fleurons alternés de -perles. - -On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis. - -—«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient les badauds. - -—«Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice,» -observaient quelques-uns. - -—«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient les autres, en hochant la -tête. - -—«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient les sceptiques. - -Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe. - -Quel roman! Et au début du XX^e siècle, avec la rapidité de -communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens -d’information dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite du monde -civilisé, aussi bien par l’éclat de son nom, l’ancienneté de sa race, -que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions lointaines, -fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se -voyait contester sa personnalité, n’arrivait pas à établir de façon -indiscutable qu’il était _lui_, et non un aventurier usurpant sa propre -apparence! La manifestation de toute une province en sa faveur, l’élan -de son pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation de son -mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel -s’appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un -faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen, -qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de -Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à désarmer les -attaques. Un doute subsistait. L’étrange accusation avait trop frappé -les esprits, s’était formulée de façon trop romanesque, pour qu’une -partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable empreinte. La politique, -d’ailleurs, s’y mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de -l’opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés. - -—«Avec l’immense fortune de cet homme, que n’achète-t-on pas?» -grommelaient les irréductibles. «Sans ses millions, il serait au bagne. - -—Tout de même,» glapit un gavroche, comme le corbillard s’ébranlait, -«on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu, -faisant des chaussons de lisière.» - -Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant le deuil. - -Dans l’atmosphère sèche et froide de cette matinée d’hiver, il -marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin par-dessus -noir passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le -développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa -tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien -taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans, -bien qu’il fût près de la cinquantaine. C’était une figure hautaine, -captivante, d’un prestige immédiat. - -Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris. -Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme -lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et -lui dit avec une voix qui tremblait d’émotion: - -—«Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que, -pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d’admirables cœurs comme -celui-là!» - -Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné tout de même. Il -vit une toute jeune femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue ainsi -qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant dans ses bras. - -Comme il reportait les yeux sur le marquis de Valcor, il observa que -celui-ci, malgré le recueillement de sa douleur, vraie ou feinte, -venait—attiré, eût-on dit, par un aimant secret—de tourner son regard -de leur côté. - -Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand seigneur et la modeste -spectatrice de son malheur pompeux. La même commotion les secoua. -Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant à observer que son -chagrin d’apparat, passa sur le visage du marquis. Il eut, lui qui -suivait le cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible, -mouvement, comme pour s’arrêter, avec un appel muet de toute la -physionomie. - -Ce fut une seconde... - -Le grand char couvert de fleurs avançait, avec une légère oscillation -de son dôme empanaché. Le dos si droit, la tête un peu inclinée du -veuf, se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement d’un long -troupeau, formes sombres, épaissies de lourds vêtements, pelisses de -fourrure, cols relevés, tubes de soie coiffant également tant de têtes -inégales. - -Dans la double haie, au bord des trottoirs, coururent des noms de -personnages connus: des députés, collègues du marquis, des sénateurs, -des académiciens plus ou moins ducs. - -Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine: - -—«Mince!» lui dit-il tout à coup, «je parie qu’en ce moment il pense à -vous plus qu’à sa défunte, le beau marquis.» Et il ajouta, se tapant la -cuisse, comme réjoui intérieurement:—«C’est rigolo, ça, tout de même!» - -La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant sur sa pâleur, -s’occupa de son bébé sans avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu -s’en aller, mais les rangs se serraient derrière elle, tandis que, sur -la chaussée, défilaient un équipage, avec ses lanternes allumées sous -le crêpe, et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au pas, puis les -lourdes voitures de deuil, que dominaient les chapeaux napoléoniens des -cochers et leurs épaules à aiguillettes d’argent. - -Tout cela disparut peu à peu, lentement, au tournant d’une petite rue -qui conduit à Saint-Thomas d’Aquin. - -Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux se pressaient. Sous -le porche, des commissaires réclamaient les lettres d’invitation pour -permettre d’entrer. - -—«J’ai oublié la mienne,» dit un jeune homme fort élégant, «Mais peu -importe. - -—Pardon,» fit le suisse avec majesté, «la consigne est formelle. - -—Laissez donc, prince,» dit un individu à teint olivâtre, qui -accompagnait le jeune homme. «Qu’avons-nous besoin d’assister à la -cérémonie?» - -A ce mot de «prince», les aiguillettes noires frémirent sur la grande -tenue funèbre du suisse. Un commissaire s’avança, obséquieux. - -—«Mon Dieu... Si ces messieurs veulent passer. Mais en se dépêchant un -peu. Voici le cortège qui arrive.» - -Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et son compagnon, le métis -bolivien, José Escaldas, pénétrèrent dans la nef, puis, tournant -aussitôt, s’enfoncèrent dans un des bas-côtés. - -—«C’est de la folie!» murmurait le second. «Que pensera-t-on de nous -voir ici?» - -L’autre ne daigna même pas répondre. Une expression tendue, âpre, -sardonique, gâtait cette physionomie de joli garçon à la mode, qui -devait sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et sa brune moustache -conquérante, surtout à sa grâce cavalière, que sa mine maussade -compromettait fort pour le moment. - -Dans l’église fourmillante de monde, entre les hautes draperies noires -écussonnées, parmi le palpitement des petites flammes jaunes des -cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs, sous le cri des -orgues, s’avança Renaud de Valcor. - -—«Je l’écraserai, ce bandit! Je le briserai sous mon talon!» murmura le -prince entre ses dents serrées. - -—«Taisez-vous... Allons-nous-en,» fit Escaldas, pris de peur. - -—«Ah!» s’écria sourdement Gilbert, «j’en ai assez de votre -couardise!... Sans vos perpétuels tremblements, nous aurions eu raison -de ce misérable. - -—Mon cher,» dit l’autre, «n’oubliez pas que je sors de prison,—une -prison préventive, qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il -m’arrivera pire. Cet homme est le diable. - -—Chut!...» protesta le public autour des deux causeurs. - -Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un violon éclata. Une voix -magnifique de douleur dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant la -mort. Puis ce furent des accents religieux, des clameurs de repentance -et des éclats de colère divine. Mais tous ces êtres assemblés là -n’étaient déchirés que par les notes où pleurait le regret de passer si -vite et de disparaître. - -Dans un silence, un assistant toucha légèrement le prince de Villingen. - -—«Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître la famille... Qui donc -est la dame toute en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la -première place, du côté des femmes?» - -On voyait, en effet, une forme indistincte, tellement voilée de longs -plis funèbres, que la curiosité générale s’était trouvée déçue, quand -elle avait discrètement glissé de sa voiture jusque-là. - -—«C’est mademoiselle de Valcor,» dit sèchement l’interpellé. - -—«La fille du marquis et de la marquise? - -—Oui. - -—On la dit si belle!» - -Gairlance de Villingen tourna le dos. - -Des tintements de clochette vibraient. Les femmes s’agenouillèrent -toutes, tandis que les hommes se levaient, baissant le menton, l’air -condescendant et contraint. - -Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux à l’élévation. -Quelques-uns égrenaient des chapelets. A ces détails seuls, on -eût constaté une majorité appartenant à la noblesse catholique et -réactionnaire. - -Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à l’heure par son -compagnon, chuchota: - -—«Quelle absurdité de dire: «Cet homme «est le diable!» Je l’ai tenu à -la pointe de mon épée, et si j’avais voulu... - -—Vous auriez percé son corps, qui est peut-être de chair et de sang,» -riposta Escaldas, très bas. «Mais son âme est infernale. Songez qu’il -m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite sur un papier -fabriqué il y a dix-huit mois, alors que je l’avais vue, cette lettre, -que je l’avais tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que je l’ai -reçue d’un témoin qui la connaissait depuis vingt. Et c’était la -même... Et ce témoin est mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il -n’y ait pas d’intervention diabolique dans cette damnée affaire!» - -La voix s’éleva un peu dans l’animation de la dernière phrase. De -nouveau, ceux qui les entouraient manifestèrent leur mécontentement. - -On s’étonnait de ces deux hommes, si peu faits, d’après l’apparence, -pour frayer ensemble, et qui semblaient apporter là des préoccupations -singulièrement profanes. - -Mais le susurrement d’autres conversations particulières montait de -divers points de l’église dès que les orgues se taisaient. Ce troublant -procès Valcor avait mis en jeu tant de passions! Dans ce lieu sacré -même, et devant un cercueil, elles s’agitaient, se heurtaient. - -Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant à droite, puis -s’inclinant à gauche, engageait, par une mimique muette, les membres de -la famille à poursuivre la mise en scène funéraire. - -Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un geste respectueux, mais -impassible, traça dans l’air une croix devant le monceau de fleurs où -se cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet consacré. -Micheline le souleva d’une main défaillante. Sous son voile de crêpe, -on ne distinguait pas ses larmes. Mais toute sa personne souple, -svelte, aux lignes mouvantes et expressives, semblait chancelante et -écrasée de désespoir. - -Le défilé commençait. La _Marche funèbre_ de Chopin exhalait ses -magnifiques et effrayants soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des -entrailles humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle. - -Le prince de Villingen et son compagnon se hâtèrent vers la sortie. - -Sous le porche, n’osant, ne pouvant entrer, mais, absorbant des yeux et -des oreilles tout ce qui s’exhalait hors de cette nef endeuillée, avec -les lueurs des cierges contre les noires tentures et la voix poignante -des violons, une jeune femme se tenait. C’était la jolie ouvrière, -portant un bébé dans ses bras, qui, tout à l’heure, dans la rue du Bac, -avait éveillé l’observation malicieuse d’un gamin. - -Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit, hésita, puis fit -deux pas vers elle, le visage contracté. - -—«Bertrande, que fais-tu là?» dit-il durement. - -Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui ses grands yeux clairs, -dont les prunelles glauques scintillaient comme de l’eau traversée de -soleil. - -—«Ce que je fais, Gilbert? Que vous importe? Est-ce que je compte -pour vous? Et cet enfant... _notre_ enfant... est-ce qu’il compte -davantage?... - -—Comment?... Un esclandre!...» s’écria-t-il. - -—«Non, non, ne craignez pas cela,» répliqua-t-elle, baissant davantage -sa voix très douce, et reculant avec une sorte de farouche dignité. - -Sa grâce touchante calma l’égoïste méfiance du jeune homme. - -—«Viens... Je voudrais te dire deux mots,» reprit-il moins rudement. -Et il ajouta:—«Escaldas, ne me quittez pas,» en se tournant vers ce -compagnon à figure exotique et à tournure vulgaire, qui formait avec -lui un si frappant disparate. - -Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain qui sortait de l’église. -Parvenus à l’écart, Gilbert dit à celle qu’il avait appelée Bertrande: - -—«Il te faut pourtant choisir?. Es-tu, ou n’es-tu pas avec mes ennemis? - -—Vos ennemis!... - -—Oui. J’en ai assez de t’apercevoir ainsi de temps à autre, comme un -reproche vivant. Ton premier mot pour moi, tout à l’heure, c’était -une accusation. De quoi te plains-tu?... Je ne t’abandonnerai pas, je -n’abandonnerai pas l’enfant, si tu renonces à jouer ton double jeu. Et -pourtant ce n’est pas moi qui peux vous rendre la vie heureuse. Je suis -dans un enfer. Avec mon titre de prince et mes habits du bon faiseur, -je suis plus bas que toi dans l’existence, ma pauvre Bertrande!» - -L’amertume de sa dernière phrase, le demi-attendrissement faisant -fléchir sa voix, remuèrent le cœur qui l’aimait. - -—«Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne venez-vous pas à nous? Un peu -d’amour, c’est tout ce que nous demandons de vous pour être heureux, -mon petit Claude et moi.» - -Son geste tendit légèrement le bébé, qui, d’un gentil mouvement, tourna -sa petite tête. - -Le prince vit un mignon visage, dont les traits commençaient à se -débrouiller hors de l’ébauche incertaine des premiers mois, des yeux -arrondis, que les prunelles sombres emplissaient presque entièrement, -une bouchette rose, une boucle soyeuse et dorée, échappée de la -capeline de laine. - -—«Il est gentil, ce mioche,» observa-t-il en souriant. - -Escaldas intervint, obséquieux et blagueur: - -—«Vous ne pouvez pas le renier. Il a déjà vos yeux. Il vous ressemblera. - -—Ce n’est pas ce qu’on vous demande,» dit le prince brusquement. «Si -je vous ai enjoint de rester, Escaldas, c’est que je veux avoir une -explication avec vous. Et je dois en avoir une avec Bertrande, qui se -trouvera sans doute être la même.» - -La jeune femme regarda presque avec répulsion ce métis à figure -olivâtre, à la barbe taillée en rectangle sous le menton, comme un -rabat, ou comme celle de certains dieux égyptiens, et qui semblait -avoir de la bile dans le blanc des yeux. Elle balbutia tout bas: - -—«J’aimerais mieux vous parler seule à seul, Gilbert. - -—J’ai besoin, ma chère, de te démontrer l’infamie des gens pour qui tu -veux me trahir.» - -Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement profond se -peignit sur son visage, qui eût été radieusement beau dans le bonheur -et le bien-être, mais que la fatigue, les privations, les souffrances -morales et physiques, fanaient déjà. - -A présent, le prince de Villingen fendait résolument la cohue. De temps -à autre, il rendait des coups de chapeau, sans s’inquiéter si les gens -de connaissance remarquaient la suite étrange que lui composaient José -Escaldas et Bertrande. Sans doute, son expérience parisienne lui -garantissait qu’on ne s’en apercevait même pas, aucun lieu n’étant, -plus que la foule, propice pour égarer les curiosités. Les personnes -marchant dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement de sa -société. - -Un peu plus loin, il jeta un prudent regard circulaire, avant de se -laisser rejoindre par ses deux compagnons, auprès d’un fiacre qu’il -venait d’arrêter, et dans lequel il s’engouffra avec eux. - -Il avait donné l’adresse d’un restaurant de la rive droite. Bertrande, -timidement, demanda: - -—«Vous ne venez donc pas chez moi? - -—Qu’y ferions-nous?» dit Gilbert. - -Il voulait s’épargner le spectacle de l’unique chambre, la constatation -peut-être qu’il y manquait encore un meuble, un bibelot, un dernier -débris du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait installé la -petite dentellière, la sauvageonne des landes de Bretagne, la pauvre -fille séduite, prise comme un jouet brillant, et devenue si encombrante -par sa folie de maternité, d’honnêteté. - -Dire qu’elle aurait pu devenir une des reines du demi-monde, et qu’elle -préférait bercer un poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet -à dentelle! Elle refusait même les minces subsides de son amant, parce -qu’elle n’était pas nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir, et -qu’elle le savait. D’ailleurs n’était-il pas plus pauvre qu’elle-même -de toutes les dettes et de tous les besoins qu’il avait. - -—«Qu’y ferions-nous, chez toi?» répéta le prince décavé, d’une voix -presque mauvaise. Puis il se détendit un peu, dans un rire. «Il est -plus d’une heure. J’ai faim. Je vais vous offrir à déjeuner. Est-ce que -ce jeune homme ne nous fera pas des drames?» ajouta-t-il avec un coup -de menton vers le bébé. - -—«Mon Claudinet?» sourit Bertrande. «Il est si sage! Vous me permettrez -de lui donner d’abord son déjeuner, à lui,» ajouta-t-elle (avec une -rougeur qui décela que ce déjeuner était en réserve dans son corsage). -«Ensuite, on l’étendra sur un coussin quelconque, et il dormira tant -qu’on voudra.» - -Ce programme fut rempli, dans le salon particulier où le prince de -Villingen s’enferma avec ses invités bizarres. - -Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un poupon au maillot, -singuliers convives, dont les garçons durent sourire en secret, sous -leurs masques imperturbables et glabres. Mais, dans ce restaurant, -comme dans les autres cabarets chics de la capitale, on connaissait -l’espèce d’enfant terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux -Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince de Villingen par Napoléon, -après cette victoire fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant -avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux, le fond brutal. -Mais de telles dispositions ne paraissent d’héroïques vertus que -lorsqu’elles trouvent un certain emploi. En temps de paix et de -régularité sociale, elles font d’un homme, sans discipline intérieure -suffisante pour les contrôler, le duelliste, le joueur, le viveur, -qu’était le séducteur de Bertrande. - -De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille! Avec quelle joie -tremblante elle s’asseyait à la même table que lui, pour cette -intimité d’un repas commun qui semble un si doux fragment de rêve -familial aux femmes sans foyer, nostalgiques des tendresses de «la -maison». C’était la première fois,—depuis ce dîner dans un restaurant -du boulevard, auquel assistait également Escaldas, et où elle avait été -la cause involontaire d’une si terrifiante révélation. Que d’événements -depuis lors!... La naissance de son petit Claude... Sa tentative de -suicide... Les journées de douceur et de doute, sous le toit du marquis -de Valcor... Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux hommes, -ces deux êtres, tellement au-dessus d’elle, et en qui, pourtant, -s’incarnait son humble destin, à qui, diversement, elle avait voué -toute son âme, tout son amour,—face à face, dans une ivresse de haine, -pour un combat meurtrier. - -Hélas! nulle réconciliation n’avait eu lieu. La lutte actuelle se -poursuivait plus férocement encore que sur le matériel terrain de la -rencontre. Elle en eut la preuve lorsque, enfin, Gilbert et Escaldas -parlèrent, une fois les garçons congédiés, la porte close, les liqueurs -et les cigares posés sur la table. - -Sur le divan du cabinet particulier dormait le petit Claude, sous la -glace rayée d’inscriptions par les diamants des filles de plaisir. - -Bertrande ne se troublait pas du contraste entre cette innocence et le -cadre vicieux. Elle ne savait pas. Fleur sauvage de la lande, n’ayant -respiré depuis sa naissance que les souffles de l’Océan, elle avait -suivi l’étoile néfaste, mais pure, de son amour. Elle ignorait le mal. -Son chemin de détresse et de ruine l’avait conduite tout au bord de -l’égout qui roule au bas-fond des grandes cités. Elle avait effleuré la -souillure sans la voir, les yeux en haut. - -Tandis que ses deux compagnons allumaient leurs cigares, elle -s’approcha du bébé, pour constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle -écarta la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son mouchoir la -moiteur du mignon visage. - -Le prince de Villingen se leva, vint se planter devant la couchette de -cet ange, faite avec les coussins de la débauche. Il savait, lui. Un -étrange et triste sourire flotta sous sa moustache brune. - -—«Il est beau, n’est-ce pas?» fit Bertrande. - -Beau... Le mot ne disait pas assez, malgré toute la fierté maternelle. -L’enfant endormi était délicieux comme le _bambino_ que Raphaël met aux -bras de ses madones. Et l’impression de cette grâce était plus forte -que la beauté, parce que la vie, le malheur et le mystère de l’avenir -sur un petit être, émeuvent encore plus que les prodiges de l’art. - -Gilbert se pencha, baisa le front, charmant sous les bouclettes -fines,—des bouclettes de ce blond puéril, si chaud, qui va devenir brun. - -Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce jeune père, qui, par ce -baiser, semblait reconnaître le fils qu’elle lui avait donné. - -Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès, l’air ailleurs. - -Mais le prince n’était pas homme à prolonger un attendrissement. Il -revint à sa place, demanda du feu au Bolivien, lança quelques bouffées -en silence, puis dit à Bertrande: - -—«Ma petite, écoute-moi bien. Je ne me refuse pas à rester ton ami et -celui de cet enfant...» - -Elle eut un geste, au mot «ami», qui lui sembla si froid. Mais la -présence d’un tiers arrêta sa protestation d’amoureuse. - -—«Beaucoup d’hommes, dans ma situation, n’en feraient pas autant,» -continua Gilbert. «Combien se croient obligés de prendre au sérieux une -amourette? Quand tu t’es sauvée de chez ta grand’mère pour me rejoindre -à Brest... - -—Vous me l’aviez demandé,» s’écria-t-elle. - -—«Oui, pour une journée,» répliqua-t-il cruellement. - -Bertrande jeta un regard vers Escaldas. - -—«Par pitié... devant monsieur!...» balbutia-t-elle. - -—«Eh oui... pardon!» reprit Gilbert avec impatience. «Aussi bien ne -s’agit-il pas de récriminations oiseuses. Je ne t’accuse de rien, -Bertrande. Tu m’as aimé plus que je ne pouvais t’aimer moi-même... Ce -n’est notre faute, ni à l’un ni à l’autre. Je reconnais volontiers ton -désintéressement, ta discrétion. Tu as trouvé moyen de te suffire à -toi-même, en faisant de la dentelle. Tu nourris bravement ton bébé... -Tu ne m’as jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela t’aurait-il -servi d’agir autrement? Je suis ruiné, archi-ruiné, ma pauvre fille. -Tu ne sais pas ce que cela veut dire?... Le jeu m’a été fatal. Je -me suis endetté pendant l’Affaire Valcor. Et maintenant que cette -affaire paraît close à l’avantage de ton damné marquis, la meute de -mes créanciers me hurle aux chausses. Je me trouve dans un effroyable -pétrin. - -—Qu’espériez-vous donc tirer de cette affaire?» demanda-t-elle, la -figure soudain durcie. «Vous n’êtes pas un parent du marquis. Vous ne -pouviez avoir de droits sur son titre ou sa fortune, comme monsieur de -Plesguen? - -Gairlance éclata d’un rire strident. - -—«Regardez-la,» cria-t-il à Escaldas. «Voyez ce que devient cette -créature si soumise, si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle -veut garder mon amour! Elle prétend ne pas appartenir à mes ennemis! - -—Mon Dieu!...» gémit Bertrande. «N’ai-je pas deviné la vérité? Ne -sais-je pas que vous deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous -parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer à son père un -nom et des biens héréditaires qu’il croyait siens. Car il y croyait, -lui... Il était de bonne foi, lui... Puisqu’il vient de se désister en -découvrant un faux parmi les soi-disant preuves avec lesquelles on l’a -tenté.» - -Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés, la face verdie, -s’inclina vers sa maîtresse: - -—«Assez!...» rugit-il. «Qui les avait fournies, ces preuves? Moi, -n’est-ce pas? Et Escaldas. Nous sommes des faussaires, alors? Je savais -bien que c’était ton opinion... Je savais que tu me trahissais... Eh -bien, soit!... va-t’en... Emporte ton mioche, et va-t’en!...» - -Sa violence atterra Bertrande. Elle tendit ses mains jointes, secouant -la tête, comme pour nier, mais dans l’impossibilité d’articuler une -parole. - -Escaldas mit une main sur le bras du prince, et, avec son accent à la -fois zézayant et guttural, s’interposa: - -—«Voyons, voyons... Gairlance... que diable!... Un peu de liant... -Comment voulez-vous qu’on s’explique?... Faut-il s’emporter pour des -propos de femme jalouse?... - -—Oh! s’il n’y avait que la jalousie!...» grommela Gilbert. - -Bertrande se renversait sur le dossier de sa chaise, oppressée, sans -souffle. Elle essaya de parler. De nouveau, le son mourut dans sa gorge. - -—«Ne la maltraitez pas,» fit le Bolivien. «Pensez que c’est une mère, -qui nourrit.» - -Prenant une carafe, il versa de l’eau dans un verre, y jeta quelques -gouttes du cognac, dont l’étiquette arborait une date plus ancienne que -sincère, et poussant le breuvage vers la jeune femme: - -—«Buvez,» dit-il. «Et ne vous mettez pas dans cet état. Il est moins -méchant qu’il n’en a l’air, votre prince.» - -Bertrande méprisait et redoutait cet homme. Elle le considérait comme -un bas intrigant, comme l’artisan maudit de l’affreuse trame où elle se -débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait de son bon mouvement et -le remercia d’un faible sourire. - -Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en maîtrisant sa voix: - -—«Je sais bien, Bertrande, que ta position est douloureuse. Toutes -ces preuves, que tu repousses, et dont quelques-unes—Escaldas va te -les dire—sont pourtant de nature à te convaincre,—toi, plus que -personne,—toutes ces preuves établissent que le marquis de Valcor, cet -homme vers lequel une fascination t’attire, sur le chemin de qui tu -t’es mise encore tout à l’heure, pour le contempler dans l’ostentation -de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en scène, parmi la -servilité des politiciens, le fanatisme d’une aristocratie décrépite et -la stupeur des foules... oui, que cet éclatant marquis de Valcor, est -l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis gradé infime dans la maistrance -de l’Etat, disparu il y a une vingtaine d’années avec tout l’équipage -du transport _le Triton_, fils aîné de Mathurine Gaël, du Conquet, -et... ton père. - -—Comment serait-ce possible?» balbutia Bertrande. - -—«Tu le sais bien, comment ce serait possible. Bertrand Gaël, échappé -du naufrage, aurait rejoint,—par hasard ou avec intention,—le marquis -Renaud de Valcor, son jeune maître, son frère de lait,—son vrai frère -peut-être,—car il y a eu plus d’un doux lien entre le château et la -chaumière, depuis qu’existent sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des -Valcor. Où était Renaud? En exploration dans les contrées sauvages et -dangereuses de l’Amérique du Sud. Il y resta longtemps... Il y resta -toujours... Il y est mort. Celui qui revint, c’était... l’autre. -C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance, qui possédait ses -secrets, qui l’avait étudié, confessé, dépouillé de sa personnalité -morale pour la lui prendre,—avant de lui prendre la vie,—celui qui -pouvait jouer son rôle, car il lui ressemblait de cette ressemblance -célèbre à travers les siècles entre vos deux familles, de cette -ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois, toi, Bertrande, pour -l’orgueilleuse héritière, pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on peut -s’y tromper, car celle-là, elle est bien de ton sang, elle est bien ta -sœur. - -—Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas admettre cette fable?» -demanda Bertrande. «Quel crime est-ce que je commets envers vous, -Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce pas mon intérêt, au -contraire?... - -—Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne ne te soupçonnera jamais -d’agir par intérêt. Ce que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que -tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour de moi en traîtresse, -en espionne... C’est que, parmi tes caresses d’amour, tu cherches -à surprendre mes secrets, pour aller les livrer à ce bandit, que -j’exècre... que tu sais... oui, que tu sais ton père... et que tu veux -préserver du châtiment dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi que tu -fasses, je te le jure!» - -Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, dont les tentures -sournoises et fanées n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques. - -Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure de femme, dont -il sentait, sans la voir, la surhumaine pâleur, la contraction de -suppliciée. Il entendit tout à coup la voix tremblante, qui murmurait: - -—«Je n’ai pas un cœur double ni perfide, Gilbert. Je t’aime. Pourquoi -te trahirais-je? - -—Pour sauver cet homme! - -—Justice ne lui a-t-elle pas été rendue? - -—Ma justice, à moi, l’atteindra, sois tranquille. - -—Qu’avez-vous donc contre lui? - -—Je le hais. - -—Pourquoi?» - -Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert, enlaidit redoutablement -sa séduisante figure. - -—«Il y a plus d’un compte à régler entre lui et moi. Ce serait trop -long à te dire. Qu’il te suffise de savoir ceci: il me déplaît qu’un -aventurier se pare d’un titre plus ancien dix fois que le mien, et se -vautre dans l’or, quand moi, petit-fils du héros de Villingen, prince -de l’Empire, je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir la -société, et peut-être la vie, pour échapper à mes créanciers. - -—Vous aimeriez mieux leur échapper en épousant Françoise de -Plesguen, que vous auriez fait reconnaître héritière de Valcor,» dit -douloureusement Bertrande. - -—«Certes!» affirma le prince avec une cruauté et un cynisme que la -malheureuse venait de provoquer. - -Elle se tut, à bout de souffrance. - -—«Tu vois bien,» reprit-il, un peu honteux, «que nos chemins sont -trop divergents, ma pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre -moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir, tes vœux, sont avec mes -ennemis. Tu me traites tacitement de faussaire et de menteur, et tu -sais que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout en repoussant -avec horreur ce que j’affirme. Au fond, tu voudrais te persuader que -c’est ton père, cet être superbe, qui passait devant toi dans une -apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme celui-là, tu devrais -mille fois le maudire. Ses énergies merveilleuses, qui pouvaient te -mettre si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a fait servir -à sa seule ambition, à sa cupidité, à son infernal orgueil. Ce bras si -fort, où t’a-t-il laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue, dans le -désespoir... sous les roues de sa voiture, où tu t’es précipitée pour -qu’elle t’écrasât! - -—Taisez-vous!...» implora Bertrande. - -—«Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage avaient affaibli -l’esprit, et qui est devenue folle après une apparition mystérieuse? -N’a-t-elle pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari dans la -lande,—ce mari qu’elle pleurait depuis des années, qu’on croyait mort. -Il lui avait fait, assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il -passé entre eux?... Elle l’avait vu, reconnu... Mais la scène fut -si effroyable qu’elle en resta hébétée pour le reste de ses jours. -Une hallucination, affirmait-on... Peu de temps après, le soi-disant -marquis de Valcor réintégrait son manoir héréditaire. - -—Taisez-vous!... - -—Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu révélé? Que ton père portait -au bras gauche, tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin -d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence d’une Indienne, -jadis esclave favorite du soi-disant Valcor, et qui avait surpris, -pendant qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés d’habitude par -un brassard...» - -—«Le marquis de Valcor les a?» interrogea la jeune femme en haletant. - -—«Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé au bras, dans notre -duel? Pour le forcer à découvrir cette place de son corps, que nul, -sauf son vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera pas, n’avait -vue depuis vingt ans peut-être. (Exceptons sa femme, cette Laurence, -morte aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.) Sais-tu, -Bertrande, ce que les médecins, ce que mes témoins, ont aperçu dans la -chair de ce bras traversée par mon épée? - -—Non,» fit-elle, près de s’évanouir. - -—«Une cicatrice... Une horrible cicatrice... trace d’une large -brûlure... Il dit, lui, qu’il appliqua le fer rouge sur une plaie faite -par une flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à laquelle il dut -la vie. Je dis, moi, que cet homme doué d’une volonté infernale, eut -le courage de brûler dans sa chair les signes tatoués qui criaient si -dangereusement et si clairement son imposture. - -—Oh! - -—Mais il ne pensa pas à d’autres signes que la nature a mis là... Il -ne pensa pas que jamais quelqu’un constaterait certains grains de -beauté,—ah!... grains de fatalité, de justice,—et que quelqu’un d’autre -en aurait gardé le souvenir. Ta grand’mère Mathurine, interrogée à -l’improviste par Escaldas, avoua que son fils Bertrand portait, juste -au-dessus de son tatouage, trois signes bruns en triangle. Ces trois -signes, ils existent, au-dessus de l’équivoque cicatrice, sur le bras -du marquis de Valcor. - -—Ma grand’mère!...» soupira Bertrande. - -L’image austère, mélancolique, de l’aïeule, se leva en elle. Ah! -pauvre vieille, si ferme en son orgueil familial, l’âme raidie dans -l’idée du devoir, malgré les pires détresses, comme elle devait -souffrir! Sa faute, à elle, Bertrande, si atroce pour cette fin -d’existence désolée, n’en serait donc pas le dernier tourment? - -—«Veux-tu d’autres preuves?» poursuivait Gilbert. «Veux-tu que je -t’apprenne ceci: que cet homme, au cours de la scène furieuse qu’il est -venu me faire, et dont résulta notre duel, m’a offert telle dot que -j’exigerais pour t’épouser. - -—Est-ce possible?... - -—Non, ce ne serait pas possible, qu’un marquis de Valcor offrît de -doter une petite ouvrière en dentelles, issue d’une famille de marins -qu’il protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible, si cet homme -ne tenait pas à toi par les liens que tu sais, s’il n’avait pas senti -se tordre ses entrailles devant la déchéance de sa fille.» - -Bertrande cacha son visage dans ses mains. - -—«Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne pas demander pourquoi j’ai -refusé. Si je pouvais faire de toi une princesse de Villingen, je -n’attendrais pas qu’on me payât pour y consentir.» - -De nouveau, un silence tomba. - -La fumée du cigare d’Escaldas—Gilbert avait laissé éteindre le -sien—imprégnait la pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr’ouvrir la -fenêtre, donner un peu d’air. Car tous trois suffoquaient, et non pas -seulement à cause des vapeurs du tabac. - -Bertrande se leva aussi. Elle rabattit sur la tête de l’enfant, qui -dormait toujours, la capeline de laine. - -En se tournant, elle se trouva face à face avec Gilbert. Leurs yeux se -rencontrèrent longuement. - -—«Je n’ai qu’à partir,» dit-elle. - -—«Ah!... Tu as choisi? - -—Que veux-tu dire?» - -Le tutoiement des heures d’amour revenait parfois à ses pauvres lèvres -tremblantes. - -—«Je veux dire que tu es convaincue. Je t’ai persuadée que le marquis -de Valcor est Bertrand Gaël, ton père. (Quel père!... Enfin!...) Tu -prends parti pour lui, pour son effroyable imposture... Et alors tu -sens qu’il ne peut plus rien y avoir de commun entre toi et moi. C’est -un adieu. - -—Je ne te dirai jamais adieu de mon plein gré, Gilbert. Je t’aime. -Partout où je serai avec ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu -trouveras deux cœurs fidèles.» - -Il lui prit la main, remué. - -—«Ma pauvre petite!... Comme je t’ai fait du mal!...» - -Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui l’étouffaient. Ses yeux -clairs, d’eau et de soleil, où palpitaient les reflets de la grève -natale, s’enfonçaient dans les prunelles brunes de son séducteur, -jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y porter cette certitude qu’elle -préférait son amour, sa chute, sa détresse, le déchirement actuel de -son cœur et de sa conscience, à une vie paisible qu’il n’aurait pas -traversée. - -Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur tombé à l’intrigue pour une -fin de lucre et d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que ce but -lui échappait, cuirassé de méfiance et d’égoïsme, il reçut pourtant le -doux choc. Il s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux. - -—«Bertrande...» - -Mais, tout à coup, les intonations roulantes d’Escaldas vibrèrent. - -—«Sapristi! On se sent vraiment de trop entre des amoureux. Dites donc, -Gairlance, pourquoi diable m’avez-vous fait venir?» - -Le prince tressaillit et se retourna. C’était un avertissement. -La présence de ce tiers devait empêcher les défaillances et les -concessions. - -Pourtant, son intervention fut mal reçue. - -—«Libre à vous de vous en aller, mon cher. - -—Comment!» s’écria le Bolivien. «Mais nous avions à nous entendre... -Depuis qu’ils m’ont relâché, nous n’avons pas pu...» - -Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à Bertrande: - -—«Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre Inca.» - -Il se vengeait par des railleries de son alliance avec l’équivoque -individu. Ce titre «d’Inca», rappelant qu’une assez forte dose de sang -indien coulait sous la peau bistrée du métis, jetait celui-ci hors de -lui. - -Cette fois, l’injure fut pour peu de chose dans la fureur qui verdit la -face et enténébra le regard d’Escaldas. - -—«En prison!...» rugit-il. «En prison préventive, pour faux!... Oui, -mademoiselle...» (Un jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses, -fit presque reculer la jeune femme, surprise). «Or, savez-vous qui -est l’auteur de ce faux, dont on n’a pu me convaincre? C’est celui -qui vous touche de si près... C’est le bandit que vous défendez parce -que vous le savez votre père... quand vous devriez le renier à cause -de cela même. Il nous a joués, le misérable!... Comment? je l’ignore. -Mais je sais une chose, c’est que je me vengerai de lui... C’est que -je reconstruirai patiemment l’édifice de conviction qu’il a fait -crouler... J’ai encore de quoi le perdre... On verra bien... On verra... - -—Assez, Escaldas!» cria Gilbert. - -Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et le fait de tenir dans -ses bras cette créature charmante, qu’il avait doublement désirée, pour -elle-même et pour sa ressemblance avec une autre, réveillait un trouble -mal éteint. - -Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, ne se calmait pas -d’un mot. - -—«Un faux», répétait-il, «un faux! Cette pièce que j’ai vue il y a -quatre ans, qu’on a cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait -depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de lieues... Et qui se -retrouve ici, écrite avec une encre presque fraîche, sur un papier dont -le filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais c’est par là que -je le repincerai, le démon!... Il a dû ravoir sa véritable lettre et y -substituer l’autre. Un coup de génie! Mais il n’est pas tiré d’affaire -pour ça, monsieur le marquis de Valcor. Je le tiens, moi!... oui, -moi, Escaldas. Nous sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur de -carton, matelot déserteur, assassin, voleur et faussaire!... Je lui -intenterai un procès en diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il -faudra bien retrouver l’homme qui a dépouillé le vieux Pabro, qui l’a -tué, peut-être.» - -Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d’une -réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l’amour avait -été trop opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et -les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des -obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d’apprendre -une chose dont il était à mille lieues de se douter: la proposition -qu’avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune -fille. Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si la somme se -mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père -supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique -dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, puisqu’un duel s’en -était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise -de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du -marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s’envolait, qui sait si -l’on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme? Après -tout, il l’aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l’enfant -qu’elle lui avait donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper -à la meute hurlante des créanciers... - -En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse -étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut -le dénouement de l’idylle. C’était, avec le désistement de Marc de -Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l’Affaire -Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre -le marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même, avec un adversaire -pareil, il n’y laissait pas sa peau. - -Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, avait terrifié Bertrande, -semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle -s’était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne -suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle -saisissait avidement chaque mot. - -Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que -le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit, -il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait -quelquefois par familiarité dédaigneuse: - -—«Tu as fini?» - -L’autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules. - -—«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme, avec le même air de blague -méprisante, «je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai invité -pour m’aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir, -au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs -flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as pas besoin de nous -attendre. - -—Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne que je voulais vous -soumettre?... - -—Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux -que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil -Inca.» - - - - -IV - -_CŒURS ALTIERS_ - - -JOSÉ Escaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui -bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas -aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs -désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le -parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures. - -La marche le calma peu à peu. - -D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et -finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il -franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac. - -De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il -jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques -indices de l’événement du matin. Mais il ne distingua même pas la -grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps -des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la -foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne -rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure. - -Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la -rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain -l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux -discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux -attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient -débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé -de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache -blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux -mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui -s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline -revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait -maintenu séparées leurs deux douleurs. - -«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en -tournant sur ses talons. - -Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte -cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des -caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en -formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau. - -Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait de façades aux -jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, -aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, -à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des -commodités modernes. - -Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se -trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour, -à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui -n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de -l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant -de drap vert. - -Une bonne vint ouvrir. - -—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?» - -La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle -n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter. - -—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de -Plesguen?» - -Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut: - -—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.» - -Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries. - -Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir -une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat. - -—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous -défendre d’entrer. - -—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi. Vous ne savez pas de -quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton. - -La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la -fin le désir de savoir fut le plus fort. - -—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à -l’intention de la domestique. - -Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté -reparut. M^{lle} de Plesguen introduisit le visiteur dans une petite -pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet -de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient -une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment -écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie -commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée -de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, -calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs -noircis. - -La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison -pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les -coups de marteau résonnèrent plus sourds. - -—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide. - -Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, -qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau. -Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce -fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint -plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement une -beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait -paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté. - -Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la -robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore -cette physionomie éteinte. - -—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans -que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua M^{lle} de -Plesguen, avec une amertume rancunière. - -—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien. - -—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin -germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées. - -—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire -insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, -dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu -à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans -doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission? - -—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...» - -Escaldas ricana. - -—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de -honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...» - -Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure. - -—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force -impressionnante, «je ne puis vous faire des serments. Vous ne croiriez -pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui -n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une -inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous -croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que -défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai -que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer -sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis -de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme -qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en -apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais -fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce -n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.» - -L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme -en silence, puis elle eut un geste découragé. - -—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse -lettre n’ait pas été fabriquée par vous... - -—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le -Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu. - -—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus -affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. -Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le -quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire. -Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou. - -—Raison de plus pour chercher la lumière. - -—Il ne peut croire que vous la déteniez.» - -Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis, -changeant de ton, il reprit: - -—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu -pour plaider la cause de votre intérêt. - -—Et quelle cause donc? - -—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.» - -Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues -pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son -amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage! - -—«Je vous en prie, monsieur!...» - -Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet -Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de -Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité? - -—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une -voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous -pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise -dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que -vous? - -—Avec ma cousine Micheline. - -—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de -l’aventurier. Que vous ai-je dit alors? - -—Que vous amèneriez le prince à mes pieds. - -—L’ai-je fait? - -—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite -folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays -lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. -Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai -depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la -vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce -que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable -héritière de Valcor. - -—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline -que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille -pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans -amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez -jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été -l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais -lancé.» - -Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion -dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément, -dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé -par M^{lle} de Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à -l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de -vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les -déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince -était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour -atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de -Micheline. - -—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un -accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous -étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est -couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, -qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi, -recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce -Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route. - -—Supprimé?... - -—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de -nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de -l’affaire.» - -La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. -Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en -elle, Françoise murmura: - -—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique -fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous -voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre -de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis -les pieds chez nous. - -—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas. - -—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés? - -—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à -la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, -en un moment pareil, ne s’en formalisait pas. «Comment voulez-vous -qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte -sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est -absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même -désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je -vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre -commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on -le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit -au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. -Maintenant sa situation est inextricable.» - -M^{lle} de Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure, -les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se -douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour -les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le -jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces -considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose. - -—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne -peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette -navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions. - -—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît -rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a -un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même -celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui -vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère et de persévérance. -Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale. - -—D’une rivale!...» - -La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu -de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la -convulsion des lèvres. - -—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de -l’impression produite. - -—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise. - -Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui -toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare -valeur de cette créature d’exception? - -Escaldas eut un rire bref. - -—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa -fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea -un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?... -J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle -qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour -ce qui est de l’autre... - -—Que voulez-vous dire? - -—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, -fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc -de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant -parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée -Bertrande?... - -—Bertrande?» répéta M^{lle} de Plesguen en interrogeant ses souvenirs. -«Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande -Gaël? - -—Si, précisément. - -—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la -marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du -château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la -tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite -ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci -trouvaient gênante. - -—Parbleu! - -—Comment? - -—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup -de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions -une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre -que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père -de cette petite fille?... - -—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est -cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus -depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et -comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?» - -—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave,» -répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la -catastrophe arriva. - -—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël. - -—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, «ma rivale»? -prononça hautainement Françoise qui, dans le drame où se jouait leur -destinée, ne voyait que son amour. - -—Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle. -Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi -ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.» - -Le pâle visage de M^{lle} de Plesguen s’incendia. Elle demeura une -minute interdite. Puis elle dit, d’un ton méprisant: - -—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre? Qu’il ait -répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir. -Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé -de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est -assez, n’est-ce pas, monsieur.» - -Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la -dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant -maintien héréditaire. - -Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble. - -—«Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect -jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une -vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n’est pas -seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une -prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui. - -—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que -vous me révélez? - -—Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut. -Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci -voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour faire de Bertrande une -princesse de Villingen. - -—Il l’épouserait!» cria Françoise. - -Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi, -d’indignation. - -—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme -qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est -belle, irréprochable—du moins pour lui—et, de plus, il y a un enfant. - -—Un enfant!» murmura M^{lle} de Plesguen. - -Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un -égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat -passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul. - -—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit un peu brutalement Escaldas, -que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière -nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une -escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie -de garçon. Les conséquences... c’est à vous d’empêcher qu’il ne -s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat -s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme -un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une -sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans -l’esprit d’un être charmant, mais un peu léger, très friand de joies -positives, tel que notre aimable prince?» - -Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le -regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes -d’une attention intense. - -C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir. -Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des -sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de -son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante -irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle -écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, -saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de -lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des -décombres. - -Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du -lendemain dépendaient d’elle seule, M^{lle} de Plesguen demanda, d’une -voix aussi brisée que toute sa personne: - -—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas. - -—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à -reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. -Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute -de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il -le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez -que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un -gentilhomme la main d’une jeune femme que ce gentilhomme saurait -rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort -envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant -à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre -abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part... - -—D’autre part?» répéta Françoise haletante. - -—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent -de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. -L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec -des airs vraiment paternels. - -—Assez!... assez!...» ordonna Françoise. - -De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait -avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de -volonté souveraine. - -Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait -plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce -n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, -mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce -jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, -et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop -privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, -traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées, -les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le -but avec la vaillance tenace d’une femme qui vise une triple conquête: -revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout -à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante -sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant -infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce -que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il -était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous -le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que -toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée -au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se -dégageait en elle d’un seul bond. - -—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince -de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui? - -—Comment? bien volontiers...» balbutia l’autre, démonté sans savoir -pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée -dans l’inaccessible. - -Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une -intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains -travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne -les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule -d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en -bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des -mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un -cercueil? - -—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement Françoise, «qu’il doit -épouser la mère de son enfant. - -—Vous n’y pensez pas! - -—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de Plesguen, je le lui -conseille.» - -Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait -mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir -une fleur humide de rosée. - -—«Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous -perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel -monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit -qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre -amour, l’honneur de monsieur de Plesguen. - -—L’honneur de mon père est intact. - -—Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion, -après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre -spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit -vous-même.» - -Elle se tut. Le Bolivien reprit: - -—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez -l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce -à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa -foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules -quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite -à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et -votre désistement après la validation sensationnelle que vous savez, -consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais -ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre -père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants -abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un -titre et une fortune.» - -Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise. -Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu’allait-elle répondre? - -Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de -l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader -qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données -psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait -compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race: -la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait -avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus -haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant -ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là -demeuraient indiscernables pour le métis. - -Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme -bouleversée. M^{lle} de Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre. -Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait -Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant -inconsciemment haussé le ton. - -Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait -duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé -moralement et physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache -et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long -visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là. -Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit -presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette -physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même, -y apparut. - -—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop -suffoqué pour en prononcer un autre. - -—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant la main, «c’est moi qui ai -fait entrer monsieur Escaldas. - -—Toi!» - -Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une -intrusion grossière. - -—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il. - -Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le -fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque -peu. D’un accent plus mesuré, il reprit: - -—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. -Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous -accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence -paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais -troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que, -vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par -vos fallacieux mirages. Moi, je les avais repoussés avec dégoût. -Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini -là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous -essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve -jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit -ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi -qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, -mais non pas comme faussaire et comme votre complice.» - -José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la -mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que -celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour -sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues. - -Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur -meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, -de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. -Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa -peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces -gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable. - -«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert, -un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin -il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château -de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été -coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en -épousant sa Bertrande, il n’aura pas le cœur, j’espère, de me laisser -crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que -je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer -ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million -que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y -verrai, nom de D...! - - - - -V - -_LES DEUX COUSINES_ - - -DEVANT le portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe -attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied -sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute -et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et -le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, -s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur. - -—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre -vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une -gouvernante. - -—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne? - -—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.» - -Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes -de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de -violettes,—pâles violettes de Parme, aplaties et tassées en un disque -odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. -A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif -respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement -l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service. - -Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu -de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les -plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les -entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin -vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée -avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies -et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites -chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des -palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces -plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont -plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps -fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs -rameaux. - -Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus -étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs -de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie. - -A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait -être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par -le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à -clochetons, à colonnettes et à fenêtres ogivales, dans lesquelles -brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, -entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait -un aristocratique isolement. - -Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant -ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et -où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. -L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion -profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait -pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus -persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait -seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà -s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis -quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille -glacée. - -—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la -tombe,» dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à -cette distance, le recueillement de l’étrangère. - -La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il -plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que -Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, -mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe: - -—«Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude? - -—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à Prosper qu’il peut promener -les chevaux pendant un bon moment. Vous... attendez-moi à la grille.» - -Il s’éloignait. Elle le rappela: - -—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous -apercevoir en sortant.» - -Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui -venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude: - -«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.» - -La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées -à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle -se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses -mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un -recueillement impossible à distraire. - -La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une -élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil. -Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans -une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme -l’avoine mûre, sous un toquet de velours. - -—«Françoise!» dit-elle. - -Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se -tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse -qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, -aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi. - -L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle -montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu -anormale peut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans -l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste, -étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants. - -—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma -mère... Toi qui l’as tuée!...» - -Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans -l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration -désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. -Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta: - -—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à -genoux et en larmes, je t’eusse chassée! - -—Un cimetière est à tout le monde,» dit M^{lle} de Plesguen en se -relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devant _elle_, -qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans -le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.» - -Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et -elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de -choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus -sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur -dalle glacée. - -Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans -une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de -grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant -à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! -Elles s’imaginaient être amies, alors, les deux cousines, grandies -côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque -revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir -à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin. - -—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier -jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi -maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.» - -Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans doute si coûteuses -pour la saison,—qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas. -Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles -qu’on appelle en Provence du _safrano_, que Micheline vit alors, elle -aussi, jonchant les marches devant le caveau. - -—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer,» dit -Françoise, «pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre -tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle? - -—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais ce lieu sacré, en y -pénétrant.» - -Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. M^{lle} de Valcor semblait ne -pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle -accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si -proche. Elle ajouta: - -—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime qui repose ici, c’est donc -que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner, -déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre. -Quels ne doivent pas être tes remords, en effet!» - -Françoise de Plesguen répondit: - -—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou -aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à -me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur -qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui -vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les -joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce -monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor?... -Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa -mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil. - -—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre. - -—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes -que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me -souviens.» - -Micheline eut un sourire amer. - -—«Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de -se disculper, à ce compte-là. - -—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas. -Je dis la vérité. - -—C’est assez. Va-t’en. - -—Soit! Adieu, Micheline. - -—Adieu.» - -Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de -telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut -s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de -la frêle silhouette, qui se détournait maintenant, une telle ombre -de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque -doucement: - -—«Françoise!» - -La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours -noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin. - -—«Que veux-tu? - -—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu -n’essayais de l’être envers nous? - -—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache seulement que ton splendide -domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton -nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien -changer à mon sort. - -—Comment? - -—Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire -religieuse. - -—Toi, religieuse!... - -—Cela t’étonne. - -—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans! - -—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait? Je la hais -maintenant, la vie. - -—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions -criminelles?... - -—Oh!...» murmura M^{lle} de Plesguen avec une expression étrange. - -—«Tu crois peut-être encore à ton bon droit? - -—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré: je -n’ai pas de remords.» - -Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un -petit rire, un de ces rires qui font mal. - -—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... Si j’ai souhaité d’être une -héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que -j’aimais. - -—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir. -Malheureuse!... - -—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités. -J’aimais. J’ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de -mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, je suis franche... - -—Eh bien?... - -—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour -qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur,—mon pauvre -père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte,—pendant -ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui -m’avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il -commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait -une jeune fille... Une jeune fille qu’il a rendue mère...» - -M^{lle} de Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec -son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus -strident cette fois: - -—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, cette fille... si, à son -tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne -de princesse. - -—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince de Villingen. - -—Lui-même,» fit ironiquement Françoise. - -Des images d’autrefois surgirent en M^{lle} de Valcor... Le bal qui -avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans -deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait -conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis, -et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite -figure, contractée d’angoisse, de haine. Là, elle avait compris. - -—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je te plains de toute mon âme. - -—Tu me plains? - -—Oui. - -—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée? - -—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure. - -—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère.» - -Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une châtelaine en acier -noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de -loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille -du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et -les lui rendit. - -—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle en ouvrant la porte de la -petite chapelle. - -C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages -naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles, -d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendant que le -printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans -les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid. -Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre -de Venise irisé d’or: - -—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle. - -Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. Ses larmes jaillirent. -Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et -s’abîma dans une prière. - -M^{lle} de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis -elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet -de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec -autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le -boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, -contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous -les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale -s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle -murmura: «Maman!...» Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, -mais dans l’intérieur de la chapelle. - -Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient -dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui -dit simplement: - -—«Merci. - -—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus,» dit gravement -M^{lle} de Valcor. «Veux-tu accepter de moi un conseil? - -—Parle. - -—N’entre pas au couvent par désespoir, Françoise. Tu n’as pas la -vocation. C’est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu -n’as que vingt ans.» - -M^{lle} de Plesguen hocha la tête. - -—«Essaie de guérir. - -—Comment? - -—Par l’oubli. - -—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?» - -Le beau visage se couvrit de rougeur. - -—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» dit hautainement M^{lle} de -Valcor. - -—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement -dire dans quel pays? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi, -les Valcor... - -—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. «Est-ce pour cela que je -t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?...» - -Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise. - -—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma -pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.» - -Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau: - -—«En son nom, à _elle_, je te le jure.» - -Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, M^{lle} de Valcor -s’éloignait. Françoise la rappela. - -—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une -ouvrière à qui ta famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas -perdue de vue. - -—Qui donc? - -—Bertrande Gaël.» - -Micheline répéta ce nom avec étonnement. - -—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa -grand’mère, au Conquet. - -—Tu me réponds cela de bonne foi? - -—Pourquoi veux-tu?... - -—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi, -lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues -de son automobile. - -—Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?... - -—L’année dernière. Aux Champs-Élysées. - -—Comment?... Bertrande a donc été à Paris? - -—Elle y est toujours. - -—Qui l’y a fait venir? - -—Le prince de Villingen. - -—Oh!...» - -Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et -clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne -prononçaient pas. La première demanda enfin: - -—«C’est elle?... - -—Oui.» - -Une pause haletante. Puis Micheline: - -—«Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette -misérable?... - -—Ne me demande pas,» dit Françoise, «quel rôle elle a pu jouer entre -le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de -Villingen, son amant.» - -Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était -si terrible. - -—«D’ailleurs,» ajouta M^{lle} de Plesguen, «je ne le vois pas moi-même -clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre -et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre -Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute.» - -Si ferme et si fière que fût M^{lle} de Valcor, elle frissonna. Mais -aussitôt: - -—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature? -T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle? - -—Peux-tu le croire? - -—Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir -contre nous? - -—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. J’ai -désarmé. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?... - -—Alors?... - -—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, «je -voudrais voir l’enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu? - -—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je ne comprends pas. Cependant,» -ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je -te le ferai parvenir. - -—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.» - -M^{lle} de Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain -le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter -l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser -impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce -qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette -bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave -indolence de Micheline. Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, -fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus -fragile de toute cette immutabilité. - -M^{lle} de Valcor revint lentement vers l’entrée principale du -cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces -marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent -appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de -cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux -noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, -pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des -fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. -Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait -presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre -avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur -leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée -cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités -pacificatrices de M^{lle} de Plesguen ne pouvaient être mises en doute. - -«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline. - -Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, -entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de -ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce -possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose -d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son -âme s’insurgeait contre un tel supplice!... N’était-ce pas celui dont -sa mère était morte?... - -Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser. -Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. -Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il -lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, -quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni -la foi. - -Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles -méchants. - -Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré -cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse -expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que -des paroles corrodées d’amertume. - -Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à -travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, -isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur -le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères -à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un -fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi -ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la -violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine -entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les -masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des -palais, des flèches, des tours. - -La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du cocher, la porte -haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On -s’arrêtait devant le perron. - -—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre. - -—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du -Palais Bourbon.» - -«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa la jeune fille. - -Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre, -qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de -ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put -s’empêcher de murmurer: - -—«Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir, -même à la maison! - -—Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de -monsieur le marquis,» dit la camériste. «Ce n’est pas le costume qui -fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil.» - -Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé -dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud -de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la -beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux. - -—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi,» lui avait-il -dit. «Tu te marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur -de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en -saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc, quand nous sommes -tous deux seuls chez nous.» - -Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon. - -Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle -aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames -de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient -encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe, -timbrée du Conquet, attira son attention. - -Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main -peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature: -«_Mathurine Gaël_.» - -C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure -d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste -comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la -mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait. - -Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait -cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un -peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la -petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait: - -—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères -dans la vie, n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas, -sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête.» - -«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa Micheline. - -Voici quelle était l’épître: - - «_Mademoiselle_, - - «_Vous avez perdu votre mère. Rien au monde ne la remplacera pour - vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre - douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui - voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas - repousser les miennes._ - - «_Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien - d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse - encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous - vous en souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, car Dieu lui a - aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée._ - - «_Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle - devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au - fond de l’abîme._ - - «_J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande - pourrait encore être sauvée._ - - «_Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière - y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en - vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien - humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se - croisant sur votre front._ - - «MATHURINE GAËL.» - -M^{lle} de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de -solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. -Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femme de condition -infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au -moins du dévouement. - -La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la -bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et -c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui -assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, -Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque -illusion sur le prestige des cheveux blancs. - -Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. -Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas -de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, -qu’elle jugeait emphatique et ambiguë. - -Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait -même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se -serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir. - -«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures -sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!» - -Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle -crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une -fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de -l’automobile. - -Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour -à la maison. - - - - -VI - -_UNE NUIT D’HIVER_ - - -DANS son empressement à rencontrer son père, à voir sa figure -énergique, à dissiper auprès de lui les vagues inquiétudes dont elle -sentait l’étreinte, Micheline gagna le cabinet de M. de Valcor sans -faire prévenir celui-ci. S’il n’y était pas encore, il y viendrait en -quittant sa chambre, après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci, -au moment où allait sonner le dîner, elle ne le dérangerait pas. C’est -pourquoi elle négligea de lui faire demander, comme d’habitude, s’il -était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au lieu de passer par -le palier, elle traversa la bibliothèque et le fumoir, puis ouvrit une -porte intérieure donnant sur le cabinet du marquis. - -Un son de voix la cloua derrière une portière qu’elle allait écarter. -Son père disait: - -—«Ne vous ai-je pas défendu de mettre les pieds ici? A quoi cela vous -avance-t-il? Vous y risquez autant que moi.» - -Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles lui causèrent un choc -pénible. A tout autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention. Tant -de gens gravitaient autour du puissant maître de la Valcorie lointaine, -du député de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant d’âmes -et tant d’intérêts! Il avait à parler tant de langages, depuis les -courtoises formules de la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires. -Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait se rapporter à tant -de complications incompréhensibles pour une jeune fille! Mais, depuis -l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée d’équivoques. Et -voici que le mauvais sortilège continuait d’opérer. L’intonation de son -père lui parut aussi étrange que les paroles. Frissonnante, elle fit ce -que, de sa vie, elle n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à -l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer. - -L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le marquis de Valcor, lui fit -peur. - -C’était un gaillard à visage et à costume faubouriens, un bellâtre -vulgaire et avantageux, roux de cheveux comme de moustache, le menton -rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux petits sous le front bas, -la taille haute, souple, de musculature redoutable, un de ces fauves -de barrière comme justement M^{lle} de Valcor en avait entrevu ces -jours-ci, par les glaces de son coupé, dans les quartiers excentriques, -autour du Père-Lachaise. - -—«Excusez-moi... Ça pressait, monsieur le marquis,» répliqua ce -singulier visiteur. «Je vous dis qu’ils sont sur la voie. Quand ils -m’auront fait coffrer, vous serez empêtré encore plus que Bibi, s’pas? - -—Taisez-vous,» dit M. de Valcor. «Partez, j’irai rue de Ravignan. -Disons... ce soir, à onze heures. - -—Faites pas ça. Ils connaissent la cambuse. La môme a ramené l’autre -jour un bonhomme en pain d’épices, un type fouinard, qui lui a posé un -tas de questions. Elle a dû jaspiner, la mâtine!... Je lui ai flanqué -une râclée, mais... trop tard. Un mouchard, sûrement, ce pistolet-là. -Dame! Elle ne reçoit pas tous les jours des ambassadeurs. C’est le -métier qui veut ça.» - -Derrière la porte, Micheline tremblait comme la feuille. Elle ne -pouvait comprendre l’abomination des paroles. Mais avec quelle -audacieuse familiarité l’inquiétant personnage s’adressait au marquis. -L’expression insolente et gouailleuse de ce drôle lui faisait un effet -plus sinistre que si les murailles eussent oscillé. - -Le timbre extérieur de l’hôtel vibra. - -Cette brusque sonorité rappela Micheline au sentiment de sa situation. -Elle, M^{lle} de Valcor, aux écoutes derrière une porte, comme une -servante curieuse! Une révolte la redressa. Elle s’enfuit, rentra dans -son boudoir. - -Plus d’un quart d’heure s’écoula sans qu’elle parvînt à démêler ce -qu’elle éprouvait. Deux fois encore elle entendit les sonneries -annonçant des visiteurs. Puis on frappa chez elle. Un domestique parut. - -—«Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle qu’il y a trois de ses -amis à dîner. - -—Comment?...» - -Elle allait s’écrier: «Dans notre deuil!» Mais elle retint le -commentaire devant le valet. - -Celui-ci reprit: - -—«Monsieur le comte de Prézarches, l’ancien ministre, monsieur -Raymond Varouze, président de la Cour de cassation, et le cousin de -Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon-Tanis. - -—Priez monsieur le marquis de m’excuser. Dites-lui que je suis -souffrante, que je ne descendrai pas.» - -Le domestique s’inclina, disparut. - -Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez sa fille. - -Quand elle le vit, elle se dressa, courut d’un élan se jeter dans ses -bras. Il la sentit trembler—elle, sa Micheline, altière et forte comme -lui-même. - -—«Ma chérie!... qu’as-tu?... - -—Père!... si vous saviez!... J’avais tant à vous dire! J’avais tant -besoin d’être seule avec vous! - -—Tu m’en veux d’avoir demandé à Prézarches et à Varouze de dîner avec -nous?... C’est la politique, mon enfant. Je dois avoir ces gens-là dans -la main. Eux et moi, nous aurons à causer, aux cigares. - -—Et mon cousin? - -—Amaury?... Il ne compte pas. - -—Vous savez bien qu’il me fait la cour? - -—Eh! eh!... - -—Oh! père. Ne dites pas que vous souhaitez de me voir sa femme. - -—Pourquoi non? - -—Vous savez bien que mon cœur s’est donné. - -—Au petit de Ferneuse. Hélas!...» - -Un nuage passa sur le front du marquis. Il écarta sa fille, marcha -par la chambre. Malgré l’heure soucieuse, elle eut une palpitation de -fierté en contemplant ce père qu’elle adorait, et qui lui parut de si -haute allure dans sa simple jaquette noire, gardée pour bien marquer -l’intimité du repas. - -Il redressa vers elle son visage de fine énergie, aux yeux bleu sombre, -attirants et profonds. - -—«Il ne s’agit pas de ton mariage. Et tu ne vas pas me dire que tu as -peur d’un flirt. - -—Un flirt!...» s’écria-t-elle en se raidissant. «Moins de deux mois -après avoir enseveli ma mère.» - -M. de Valcor contint à peine un geste d’impatience. - -—«Voyons, fillette... Pas de grands mots! Que penses-tu donc que je -prémédite? Seigneur! Amaury est de la famille. J’ai prié deux amis -intimes de venir causer avec moi, parce que nous n’avions que ce -moment. Si tu trouves que c’est manquer à la mémoire de ta mère, nous -serons d’avis différents pour la première fois.» - -Il parlait d’un ton ennuyé. Mais il ajouta plus sèchement: - -—«Si tu ne viens pas à table, je jugerai que tu veux me donner une -leçon. Et, je t’en avertis, je ne les tolère pas.» - -Micheline réfléchit une seconde et dit: - -—«Père, à quelle heure ces messieurs s’en iront-ils? Je vous répète que -j’ai des choses très graves à vous communiquer. Pourrez-vous m’entendre -ce soir?» - -Une extrême contrariété se peignit sur la figure de Renaud. - -—«Non,» répondit-il. «J’ai à sortir.» - -Sa fille eut un cri: - -—«Oh! père, n’y allez pas! J’ai peur! - -—Tu as peur?... De quoi as-tu peur?» dit-il en marchant vers elle, -stupéfait. - -Elle murmura: - -—«N’y allez pas!... Je vous en prie, n’y allez pas! - -—Mais, où donc?» fit-il, presque avec violence. - -Comme elle le regardait, fixement, sans répondre, il reprit, d’un ton -très bas, empreint de sa volonté terrible: - -—«Ma petite fille, assez! n’est-ce pas? De telles explications sont -hors de propos lorsque nous avons des étrangers, chez nous, que mon -absence étonne, sans doute. Nous reprendrons cela plus tard, dans la -mesure qui me conviendra. Pour le moment, agis à ta guise.» - -Il la quitta. - -Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna sa femme de chambre. - -—«Ma robe de mousseline de soie noire et crêpe... Vite!» - -Un instant après elle paraissait au salon. - -Son père eut un mouvement lorsqu’il la vit entrer, toute en noir, -avec son admirable visage d’une pâleur qui justifiait le prétexte de -maladie, que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les grands yeux -d’ombre, sous le front si blanc, avaient de longs rayons tristes, mais -aucune langueur. Leur regard, même affligé, exprimait la fermeté de -cette âme juvénile. - -On s’empressa. - -—«Ce n’est rien... Je vais mieux... Merci.» - -Puis, plus bas, à son cousin: - -—«Amaury, soyez gentil. Ne me forcez pas à parler ce soir. C’est la -première fois qu’il y a quelqu’un à notre table depuis que maman n’est -plus là... Ça me fait mal.» - -Celui à qui elle fit cette recommandation l’observa religieusement. -C’était un joli jeune homme, n’ayant guère pour lui, avec son -gracieux physique, qu’une fortune point trop écornée et son beau -nom de Servon-Tanis. Il avait contre lui son cœur tendre et timide. -Désespérément épris de Micheline, il n’eût point même osé, avec elle, -ce flirt auquel M. de Valcor encourageait plaisamment sa fille. - -Le marquis ne le favorisait pas autrement d’ailleurs, s’étant dit -seulement que si Micheline pouvait oublier Hervé de Ferneuse, elle -s’épargnerait peut-être bien des souffrances. Puis il eût été heureux -de la marier tôt, de faire d’elle une Servon-Tanis, comme sa mère. - -Dans la salle à manger, vaste et somptueuse, autour de la table au -service sévère, sans fleurs, sans bougies, sous la seule lumière -électrique tombant du plafond, le dîner fut dépourvu d’entrain. - -«Un vrai repas d’enterrement,» pensait ce vieux beau, le comte de -Prézarches, dépité de ne pouvoir étaler une galanterie sénile devant -l’adorable, mais trop sérieuse jeune fille, qui présidait en face de -son père. - -Des pensées de convoitise, soigneusement dissimulées d’ailleurs, -faisaient quelquefois baisser les paupières de Varouze, sur ses -yeux trop noirs et trop flambants de Méridional, entre ses favoris -déjà pointillés du givre de la cinquantaine. «Ah! quand elle sera -mariée!...» se disait-il, vicieusement. «Surtout si elle épouse ce -benêt de petit cousin, qui roule des yeux de carpe en lui versant de -l’eau à côté de son verre!...» - -Il pouvait rire des mésaventures des maris, ce président de la Cour -suprême, qui avait frôlé, lui, sans le savoir, la plus effroyable -aventure de ce genre. Sa femme, cette Claire Varouze, dont la vie -intime avec lui était un enfer, affolée de l’avoir trop aimé pour -en tant souffrir, n’avait-elle pas noué une intrigue de hasard -avec un inconnu? Et cet inconnu n’était-il pas ensuite arrêté sous -l’inculpation d’assassinat et de vol. C’était ce fameux Michel Occana, -convaincu d’avoir tué une femme galante pour la dépouiller, et -soupçonné de crimes plus mystérieux, qui n’avait échappé à l’échafaud -qu’en s’étranglant dans sa prison. Jamais on n’avait établi l’identité -véritable de cet homme, dont M^{me} Varouze fût devenue la maîtresse -s’il avait été arrêté seulement trois jours plus tard, et qui aurait -pu crier le nom de cette mondaine aux assises, s’il n’avait été un -chevaleresque bandit. Le juge d’instruction, non moins chevaleresque, -avait rendu à la malheureuse ses lettres passionnées, au cours d’une -scène atroce, où elle tourna contre elle-même un revolver, et d’où elle -faillit sortir folle. - -Ce qui n’empêchait pas ce soir son mari, haut magistrat, de réputation -intègre, assis à la table du marquis de Valcor, d’escompter les futurs -déboires conjugaux de la fille de son hôte. - -En même temps, d’ailleurs, il prêtait à cet hôte une oreille attentive, -cherchant à découvrir, embusqué sous les phrases ronflantes ou -banales, le mot qui lui livrerait un peu de ce marquis cousu d’or, -pétri d’orgueil et de génie, mais peut-être préoccupé de rendre à la -magistrature de son pays quelques-uns de ces services dont on ne parle -jamais et qu’on n’oublie pas. - -Justement Renaud parlait de ses immenses exploitations de caoutchouc. -Il allait mettre la Valcorie en actions. Il commençait à trouver trop -lourde la direction d’une telle entreprise, surtout de si loin. Puis il -pouvait disparaître. Il ne voulait pas que son œuvre s’en ressentît. -Donc sa décision était prise. Une Société allait être constituée. - -L’idée des actions prochainement émises, de leur hausse assurée dans -l’avenir, des parts de fondateur, des situations dans le conseil -d’administration, de tous ces flots d’or qui allaient couler, -allumèrent les yeux fatigués, ternis, du vieux de Prézarches, les -prunelles charbonneuses de Varouze. Tous deux, pour un instant, -oublièrent la beauté de Micheline. - -Autour de la table glissaient les pas assourdis des domestiques en -livrée de deuil. Une argenterie massive couvrait la nappe. Aux murs se -déployait la sombre magnificence des tapisseries anciennes. Il y avait -dans ce lieu comme une solennité de richesse. - -«Quel morceau à dévorer, si l’Affaire Valcor devait se rouvrir!...» -pensa involontairement le président de la Cour de cassation. Mais il se -hâta d’imposer silence en lui-même à cette voix indiscrète. Certaines -choses ne sont pas bonnes à se dire, surtout quand on se sait capable -de les faire. - -«Le gaillard a l’air pourtant rudement sûr de lui!» songea encore -Varouze, en observant ce type extraordinaire, cet homme d’un attrait -viril et superbe, digne de faire dédaigner la jeunesse par toutes les -femmes, et d’une valeur intellectuelle si forte, avec un don d’autorité -tellement irrésistible. - -—«Ne pensez-vous pas retourner en Amérique, mon cher Valcor?» demanda -l’ancien ministre des Relations Industrielles. - -—«Mais si... peut-être... quand ma fille sera mariée,» répondit Renaud, -qui venait de rencontrer le regard inquiet de Micheline. - -Sa phrase fit rougir Amaury de Servon-Tanis. - -Mais, comme les autres convives le questionnaient encore sur la -Valcorie, voulaient lui faire préciser ses projets et ses plans, il eut -un sourire. - -—«Oh! tout à l’heure, messieurs, au fumoir. Je n’ai pas habitué -mademoiselle de Valcor à ces arides questions.» - -Ils s’excusèrent. Le repas s’achevait, d’ailleurs. On se leva. Le comte -de Prézarches vint offrir son bras à la fille de la maison. - -Le café pris, tous montèrent au premier étage. Dans la bibliothèque, -Micheline dit à leurs convives: - -—«Mon père va vous conduire savourer ses cigares. Je vais prendre congé -de vous. - -—Nous ne vous reverrons pas, mademoiselle?» - -Malgré leurs regrets de convenance, ils se hâtèrent vers la pièce où -l’on pourrait enfin parler sérieusement. - -—«Vous ne les suivez pas, Amaury? - -—Je préfère vous tenir compagnie, si vous le permettez, ma cousine. - -—Je le permets, bien entendu. Mais je vous serai reconnaissante de ne -pas profiter de la permission. Je me sens très lasse. - -—Alors je me retire. - -—Allez retrouver ces messieurs. - -—Je les gênerais. Mon oncle me traite en enfant.» - -Un éclair de malice fit briller le charmant visage de M^{lle} de -Valcor. Pas si enfant que cela, pour le marquis, puisqu’il lui -donnerait volontiers sa fille. Amaury interpréta mal ce sourire. - -—«Vous vous moquez de moi, Micheline. Je vous semble ridicule. - -—Non, mon cher cousin. Ce qui rend les hommes ridicules, c’est la -coquetterie des femmes. Or, je ne suis pas coquette avec vous, -reconnaissez-le. - -—Hélas! - -—Ne soupirez pas pour moi. C’est inutile. Et cela me fait de la peine. - -—Vous ne voulez pas me laisser au moins un peu d’espoir? - -—Pas l’ombre, mon gentil cousin. - -—Eh bien, j’en garderai malgré vous. - -—Je vous l’interdis. - -—Qu’importe! Cela ne suffit pas de m’interdire l’espoir. Il faudrait -m’en guérir. C’est moins facile. - -—Et si je le faisais? - -—Je vous en défie.» - -Il y avait de la mélancolie sous ce badinage. La loyauté de Micheline -crut devoir une entière confiance à un sentiment qui risquait de -devenir trop profond. - -—«Amaury, c’est à votre délicatesse que j’en appelle contre vous-même. -Je vais vous révéler un secret que vous respecterez, qui vous empêchera -de me reparler jamais comme tout à l’heure. Je suis fiancée. - -—Vous!... Fiancée!... Et à qui, grands dieux?... - -—A Hervé de Ferneuse. - -—Pourquoi n’est-ce pas officiel? Pourquoi ne le voit-on jamais ici? -Qu’attendez-vous pour l’épouser? - -—Voilà bien des questions,» dit Micheline avec hauteur. - -—«Pardonnez-moi, ma cousine. Chez les Servon-Tanis, quand un homme a -reçu l’engagement d’une jeune fille, le service seul de sa patrie, s’il -est marin ou soldat, peut le tenir éloigné d’elle. Lorsque la jeune -fille est telle que vous, pareil honneur supporte mal d’être tenu caché. - -—Chez les Servon-Tanis,» repartit Micheline âprement, «on n’a pas -l’habitude des insinuations sournoises. Je le sais, car j’en suis. -Veuillez donc parler ouvertement, mon cousin. - -—Alors, acceptez un conseil. - -—S’il est l’explication de vos paroles, soit. - -—Continuez à garder soigneusement par devers vous le secret que vous -m’avez confié. - -—Celui de mes fiançailles? - -—Oui. - -—Pourquoi? - -—Le bruit en avait couru, il y a plus d’un an, à Valcor. Vous vous -rappelez, le soir de votre fête?... Ce bal si brillant, si gai?... On -chuchotait en vous voyant danser avec monsieur de Ferneuse. L’opinion, -pourtant, se dérouta, parce que ce ne fut pas lui, mais le prince de -Villingen qui conduisit avec vous le cotillon. Cette circonstance vous -épargna plus tard de pénibles commentaires. - -—Je ne comprends pas, Amaury. - -—Voyons... Si l’on considérait Hervé de Ferneuse comme votre mari -futur, quelle explication donner à sa retraite au moment des embarras -qu’a traversés le marquis?» - -Pour la seconde fois de la journée, Micheline entendait ce -raisonnement. Son amour pour l’absent compromettait son père. Qu’elle -était douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence! Où était-il? -que faisait-il, celui à qui elle avait donné sa vie? Est-ce qu’on -finirait par la faire douter de ce cœur si sûr, et des serments -prononcés sur la falaise, après l’escalade hardie, où le jeune homme -lui apparaissait toujours, suspendu au roc ainsi qu’un oiseau sauvage, -la bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont s’emplissait -l’immensité du ciel et de la mer? La vision passa en elle, avec un -souffle d’Océan. Sa gorge haleta. Puis elle entendit son cousin qui lui -disait: - -—«Ah! Micheline... Vous quitter, si j’avais eu le bonheur d’être votre -fiancé. Jamais!... Vous quitter dans l’épreuve... Vous quitter, même -si l’univers entier vous avait accablée!... Jamais!... jamais!... -vous dis-je. On s’est un moment détourné de mon oncle Valcor, dans ma -famille. Ma grand’mère, la duchesse de Servon-Tanis, n’est revenue -qu’après la validation par la Chambre. Je me rappelle qu’elle était -avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit, quand on acclama -votre père. Mais, pendant longtemps, elle s’est demandé qui elle avait -introduit dans notre famille. Si vous aviez assisté à ses crises de -terreur!... Moi, je défendais mon oncle contre elle. Au fond, cela -m’était bien égal. Même abattu par ses ennemis, il m’eût trouvé à son -côté. Je ne sais si une affreuse impulsion égoïste ne me portait pas -à souhaiter sa ruine. Oui, c’est abominable, n’est-ce pas? Mais ainsi -j’eusse été seul à vous défendre, seul à vous sauver, à vous aimer... -Je n’aurais pas disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé de -Ferneuse. Ah! Micheline, qu’est-ce que je dis?... Je ne sais plus... Je -suis fou!...» - -Le jeune homme s’abattit sur une chaise et couvrit son front de ses -mains. - -Dans la grande bibliothèque, où tous deux se tenaient, un silence se -fit. L’hôtel paisible, au fond de sa cour, à distance de la rue, avec -ses murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une paix profonde. -Paix des chambres soyeuses, emplie de calme lumière ou de nuit fragile, -suivant le jeu des boutons électriques,—mais non point paix des âmes. -A côté, dans le fumoir, les fauves intérêts s’épiaient, se mesuraient, -parmi les sourires et la fumée des cigares, comme des bêtes rivales -dans une jungle fleurie. Ici, l’amour broyait aussi ses proies. - -Micheline regardait les cheveux châtains, divisés par une raie fine, -au-dessus des deux mains longues, presque féminines d’élégance, dans -lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n’en voulait pas à son -cousin. Il lui était trop indifférent. Par loyauté, pour lui éviter -des tourments vains, elle lui avait déclaré qu’elle ne s’appartenait -plus. Tout ce qu’il avait dit ensuite ne pouvait faire qu’il prît à ses -yeux de l’importance. Il ne gardait même plus celle que sa pitié, tout -à l’heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de choses en elle. -Micheline ne souhaitait que d’être seule pour y penser, à ces choses -d’inquiétude, à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice et de -tendresse. - -—«Amaury,» prononça-t-elle, «je ne vous tiendrai pas compte des -extravagances que vous venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de -Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations que vous -dictent la jalousie et le dépit. Mais c’est la dernière fois que vous -aurez l’occasion de les énoncer en ma présence. Retirez-vous.» - -Il leva un visage blême, des yeux mouillés de larmes. - -—«Vous me chassez? - -—Je ne vous chasse pas. Je vous prie de me quitter ce soir, et de ne -plus chercher à me parler en tête à tête. Vous n’y réussiriez point.» - -Puis, comme il restait devant elle, hébété, éperdu: - -—«Allons, mon petit cousin, allons... Au revoir!» lui dit-elle, comme -en congédiant un enfant,—l’enfant qu’il s’était plaint d’être pour son -oncle, et qu’il était bien davantage pour elle. - -Il voulut se précipiter, pour au moins lui baiser la main. Mais, -avant qu’il en ait eu la présence d’esprit, elle avait déjà disparu, -refermant la porte qui donnait sur son petit salon. - -Quand elle fut seule, M^{lle} de Valcor sentit tourbillonner en -elle-même toutes les émotions de cette journée. Leurs ondes mouvantes -se mêlaient. L’image dont s’était accompagnée l’une s’emplissait -du frémissement de l’autre. Ainsi, elle se trouvait en pensée dans -le cimetière blanc, et c’était le souvenir d’Hervé qui lui faisait -défaillir le cœur. Où était-il?... Où était-il?... Pourquoi ce long, -cet inexplicable silence?... Ne pouvait-il, au moins, lui faire -transmettre de ses nouvelles par sa mère? Mais M^{me} de Ferneuse aussi -avait disparu de leur existence. - -Soudain, Micheline tressaillit. Elle revoyait, en un éclair, cet -individu répugnant qui parlait à son père sur un pied d’égalité, -avec plus d’aisance qu’un Luc de Prézarches ou un Raymond Varouze. -A son père, si prompt à marquer aux gens leurs distances! C’était -ce personnage louche qu’un Renaud de Valcor irait retrouver cette -nuit! Car elle avait entendu le rendez-vous,—sauf l’endroit, que la -prudence du drôle modifiait. Un piège, sans doute! Son père courait -un danger. Il n’irait pas!... Non, il n’irait pas! Elle s’attacherait -à lui, avouerait son indiscrétion, ce qu’elle avait surpris, elle le -supplierait... Il faudrait bien qu’il la rassurât ou qu’il restât! - -M^{lle} de Valcor toucha une sonnerie. - -—«Dites qu’on me prévienne aussitôt que ces messieurs seront partis. -Aussitôt, n’est-ce pas? - -—Bien, mademoiselle,» répondit la femme de chambre. - -Une heure plus tard, elle crut entendre battre la grande porte de la -rue. La camériste revint. - -—«Ces messieurs viennent de s’en aller. - -—Ah!... Mon père est seul. Où est-il? - -—Monsieur le marquis est sorti également. - -—Comment, sorti? - -—Oui, mademoiselle. - -—Avec ses amis? - -—Avec ces messieurs, oui, mademoiselle. - -—Je n’ai pas entendu de voiture. - -—Monsieur le marquis est parti à pied. - -—Bien. - -—Mademoiselle ne veut pas encore se mettre au lit? - -—Je vous sonnerai. Allez.» - -Micheline était résolue à rester debout jusqu’au retour de son père, -pour lui demander un entretien, à quelque heure de la nuit que ce fût. - -«S’il rentre...!» pensait-elle avec les tressaillements d’une -inquiétude qui craignait tout sans savoir au juste quoi. - -Bientôt la diversité de ses préoccupations se fondit dans cette peur -irraisonnée, torturante. - -Craignait-elle un guet-apens tendu à son père par des malfaiteurs? -Craignait-elle davantage une alliance de mystère, de scélératesse, -entre ce père, qu’elle mettait si haut jusque-là, et des êtres pareils -à celui dont elle avait entrevu tout à l’heure la figure de gredin, -dans le cabinet même du marquis de Valcor? Elle ne définissait pas ce -qui la faisait trembler. Ses nerfs se nouaient d’angoisse. Le silence -lui faisait mal. Et les vagues bruits, soulevés lointainement dans le -vaste hôtel, lui faisaient plus mal encore. - -Vers minuit, elle fit venir dans son petit salon Firmin, le vieux valet -de chambre du marquis, l’homme qui passait, à tort ou à raison, pour -posséder quelque grave secret de son maître. - -—«Mon père ne vous a pas prévenu de l’heure où il rentrerait, Firmin? - -—Non, mademoiselle. Mais ce ne sera pas très tôt, car monsieur le -marquis m’a défendu de l’attendre.» - -Elle se tut, ne voulant pas éveiller les commentaires, en trahissant un -état d’esprit que rien, peut-être, ne justifiait. - -—«Mademoiselle ne compte pas veiller jusqu’au retour de monsieur le -marquis?» demanda l’ancien serviteur avec une familiarité respectueuse, -permise à lui seul. - -—«Je ne sais... Cela se peut. J’ai quelque chose d’urgent à lui -communiquer. - -—Oh! mademoiselle...» dit le vieil homme. «Que Mademoiselle m’excuse... -si j’ose faire une réflexion... Mais cela pourrait contrarier... gêner -Monsieur. Que Mademoiselle réfléchisse. - -—Assez, Firmin. Je ne vous demande pas votre avis. Bonsoir!» dit -sèchement Micheline, froissée, sans toutefois comprendre la pensée du -valet. - -Un instant après, elle congédiait également sa femme de chambre. - -Tout s’endormit. - -Micheline, en s’approchant d’une croisée, vit qu’il neigeait. La nuit -de la cour s’éclairait d’un reflet pâle. Elle distingua les flocons qui -dansaient dans un rayon, venu du vestibule, où l’électricité veillait -avec elle, pour le retour du maître. - -Renaud de Valcor rentra entre deux et trois heures du matin. Micheline -entendit sa voix, dans le profond silence ouaté de neige, tandis qu’il -criait au concierge: - -—«C’est moi, Hilaire, ne bougez pas.» - -Elle sortit sur le palier, comme il gravissait la dernière marche de -l’étage. - -Il eut un recul à son apparition, puis s’écria, d’une voix de colère -qu’elle n’avait jamais entendue: - -—«Micheline!... Es-tu folle? - -—Père... J’étais inquiète. - -—Dis que tu étais curieuse. C’est indigne de toi. Rentre.» - -Pour mieux l’accueillir, et non pas dans cette curiosité qu’il lui -supposait, elle tourna un commutateur. L’électricité jaillit juste en -face de lui. Et alors sa fille vit son effrayante pâleur, l’étrange -expression de ses yeux, le vieillissement de ses traits, la boue -souillant ses chaussures et dont il était éclaboussé jusque sur sa -pelisse, l’humidité ternissant l’éclat soyeux de son haut-de-forme. -Elle ne put retenir un cri. - -Il la saisit par le bras, la poussa dans l’intérieur du boudoir d’où -elle sortait. - -—«Eh bien, quoi?...» fit-il avec une espèce de brutalité, dont s’effara -la jeune fille. - -Puis comme elle ne répondait pas, il marcha vers une glace. - -—«Qu’ai-je donc, enfin?... Ma figure n’est pas changée, pourtant!» -prononça-t-il d’une voix rauque. - -Et, se retournant avec des gestes saccadés, aussi différents de ses -habituelles allures que cet accent bizarre: - -—«Va te coucher, ma petite fille... Va te coucher,» reprit-il avec une -douceur contrainte. - -Éperdue, déconcertée, elle allait obéir, quand il la rappela. - -—«Qu’avais-tu donc de si important à me dire, pour m’attendre jusqu’à -trois heures du matin?» - -Elle ne voulut pas l’irriter en avouant son trouble, ses -pressentiments. Elle balbutia: - -—«J’avais fait une étrange rencontre! Et j’avais reçu une lettre plus -étrange encore. - -—Quelle rencontre?... Quelle lettre?...» demanda-t-il. - -—«J’ai vu Françoise, au cimetière. Elle priait sur la tombe de maman.» - -Le marquis haussa les épaules. - -—«Et la lettre? - -—La vieille Mathurine Gaël m’écrit... - -—Mathurine Gaël!...» - -Écho tellement vibrant que Micheline en resta saisie. A voir le geste -indifférent aux noms de Françoise et de sa mère morte, eût-elle pensé -que celui de cette paysanne produirait un pareil effet? - -—«Mathurine Gaël t’a écrit?... A toi?... - -—Oui, mon père. - -—Que te dit-elle?... Montre-moi cette lettre.» - -Renaud de Valcor s’assit. Et, comme il se laissait tomber sur un siège, -sa fille eut le sentiment sinistre qu’il s’écroulait d’émotion. - -Quand elle lui tendit le papier, elle vit un presque imperceptible -tremblement agiter la main dont il le saisit, et elle l’entendit -murmurer: - -—«Aujourd’hui!... aujourd’hui!...» - -Il lut. - -Un visible soulagement parut sur ses traits lorsqu’il parvint à la -dernière ligne. Mais ensuite il garda longtemps ouvert sous ses yeux ce -feuillet de papier commun, couvert d’une grosse écriture laborieuse. - -Micheline ne distinguait plus l’expression de sa face penchée. Tout à -coup, elle entendit un léger choc. Une goutte d’eau venait de s’écraser -sur la page. Était-ce une larme?... Elle qui n’avait jamais vu pleurer -son père, pas même au chevet d’agonie de la pauvre Laurence, elle -s’agenouilla près de lui, secouée d’épouvante. - -Renaud tourna vers sa fille un visage étonné, hagard. Sans doute, il -avait oublié sa présence. - -—«Va dormir, mon enfant,» lui dit-il d’une voix somnambulique. «Va. -Nous causerons demain.» - -Elle n’osa pas répondre un seul mot, n’osa même pas lui tendre son -front pour recevoir le baiser qu’il ne songeait point à y mettre. -Fuyant l’intolérable oppression de cette scène, elle se réfugia dans sa -chambre, le laissant dans son boudoir, à elle, où il ne paraissait plus -d’ailleurs se douter qu’il fût. - -Du seuil, elle le regarda encore. Il était retombé dans son attitude si -lugubrement pensive. Sa tête s’inclinait, ses yeux se fixaient toujours -sur cette lettre,—la lettre où la pauvre vieille paysanne pleurait sa -petite-fille perdue, où l’aïeule, abreuvée de douleurs, implorait pour -Bertrande égarée la protection de la pure Micheline. - - - - -VII - -_AUTOUR D’UNE TOMBE_ - - -LE lendemain, Micheline hésitait à se présenter chez son père. Ce fut -lui qui, vers onze heures du matin, fit demander si Mademoiselle était -levée, et si elle voulait bien venir le trouver dans son cabinet. - -Elle y entra, le cœur étreint d’appréhension. - -M. de Valcor marchait de long en large, en fumant une cigarette. Tout -de suite, sa fille se rassura en voyant que ce fier visage ne gardait -aucune trace des troubles de la nuit. Elle y retrouvait l’habituelle -expression,—mélange de force calme, d’ironie subtile, de ferme douceur, -qui charmait, en subjuguant. La fugace accentuation de l’âge s’était -effacée. Les traits avaient quelque chose de retrempé, de rajeuni, que -soulignait l’éclat du linge, éblouissant dans le veston de velours, à -la coupe dégagée, si seyant à cette élégante silhouette. - -—«Eh bien, ma chérie, causons un peu,» dit le marquis. «Nous dirons -des choses qui en vaudront la peine. Tandis qu’à trois heures du matin, -quand je rentre harassé d’une difficile séance et que tu es toi-même -énervée par une veille déraisonnable... - -—Si j’ai veillé, père, c’est que j’avais aperçu ici un individu dont -l’aspect me laissait une véritable frayeur. - -—Ah!... Quel individu? - -—Certainement un de ces «Apaches» de faubourg, capables de donner des -coups de couteau pour la belle «Casque d’or». - -M. de Valcor sourit. - -—«Tu lis donc le _Petit Journal_? - -—Ma pauvre maman le lisait. Elle m’y a montré ce roman vécu, aussi -extraordinaire que les feuilletons qui amusaient ses longues journées -de maladie. - -—Mais où l’as-tu vu, cet «Apache»? - -—Ici, dans votre cabinet, père. J’allais entrer... Je me suis arrêtée -en découvrant que vous n’étiez pas seul. - -—Tu as mal jugé ce brave homme,» prononça le marquis, en lançant -complaisamment une bouffée de cigarette. «C’est un ouvrier qui n’a -rien de commun avec les «Apaches», sinon son domicile sur la Butte, -son costume sans prétention, et son bagout de faubourien. Il venait, -au nom de ses camarades, me prier d’assister à une réunion, où des -orateurs populaires devaient les entretenir des débouchés qu’offrent -les colonies aux énergies surabondantes de la métropole. On me -demandait de parler de la Valcorie, de l’industrie du caoutchouc, et -peut-être espérait-on que je proposerais du travail là-bas à ceux qui -n’en trouvent point ici. C’était un guêpier où l’on pouvait me prendre. -On m’attaque beaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte que -j’emploie sur mes plantations des Indiens que je rétribue d’une façon -dérisoire, alors que les bras de nos compatriotes manquent d’ouvrage. -En somme, c’était une occasion de m’expliquer là-dessus, dans un milieu -très spécial. Je n’en aurais pour rien au monde manqué l’occasion. - -—Oh! papa!... papa...» s’écria Micheline. - -Et, avec un élan aussi enfantin que l’appellation, elle se jeta dans -ses bras. - -Il l’écarta, toujours souriant, mais la perçant du regard jusqu’au fond -de l’âme. - -—«Qu’as-tu donc supposé? - -—Rien... Des idées... Je m’étais fait tant de mal! Et toi, tu faisais -du bien...» - -Vivement, comme par une protestation plaisante, il lui mit la main sur -la bouche. Mais, si brusque fut le geste, que Micheline sentit les -doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses lèvres délicates. Elle -en rit, soulagée, détendue, presque heureuse. - -—«Alors la réunion s’est prolongée tard?... - -—Jusqu’à près de deux heures. Comme je ne prends jamais ma voiture pour -aller chez les pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités par -les fiacres, je suis descendu de la Butte à pied, avec la neige... Tu -as vu dans quel état je suis rentré. - -—Pauvre père! Et le public? Comment était-il?... Houleux, sans doute. -Grossier?... Non?... - -—Pas commode, mais intéressant. Je te décrirai cela plus tard. Parlons -plutôt...» - -Elle l’interrompit par une exclamation de remords attendri: - -—«Et moi qui prenais ton visiteur pour un assassin!...» - -Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se détourna vite,—sa -fille ne put voir l’éclair de ses yeux, la crispation de sa face,—et -marcha vers la cheminée pour y lancer le bout de sa cigarette. Puis, -lentement, il en ralluma une autre. - -—«Voyons,» reprit-il enfin, «qu’avais-tu à me dire cette nuit? - -—Père, j’ai rencontré Françoise.» - -Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter ce qui suivrait. - -—«Ne me nomme pas cette coquine. - -—Elle se repent, mon père. Elle expie, allez. Elle entre en religion. - -—Belle acquisition pour le couvent qui la recevra. Mais comment le -sais-tu? - -—Elle me l’a dit. - -—Tu lui as parlé!...» - -L’indignation de ce cri fit légèrement pâlir Micheline. Elle s’y -attendait. Mais elle avait le courage de ses actes et de ses sentiments. - -—«La malheureuse m’a fait pitié. Elle se traînait en pleurant sur la -tombe de ma mère. - -—Je l’y eusse écrasée!» fit Renaud. - -Ses dents grinçantes, son talon tournant sur le tapis, broyaient -l’ennemie, si frêle! Micheline revit la silhouette gracile, la mince -figure dévastée de regret. Son cœur se crispa. La lutte, entre cet -homme et cette enfant, apparaissait trop inégale. - -—«Sans cette petite vipère,» déclara le marquis, «sans sa frénésie -jalouse contre toi, sans sa folie vaniteuse et son acharnement à -devenir princesse, l’odieux complot contre ma situation, mon honneur, -notre nom, ne se fût jamais formé. Et c’est à elle, c’est à cette -créature de perfidie, que tu adresses la parole, devant la tombe de ta -mère! - -—Elle est si cruellement punie!» - -M. de Valcor eut un ricanement féroce. - -—«Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu as pris ses contorsions de -rage pour du repentir? Ses convulsions de serpent vidé de son venin!... -Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la parole à cette indigne -créature, Micheline! Je ne te le pardonnerais pas.» - -Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement. - -Elle, à présent, restait muette, de confusion plutôt que de -crainte, ne s’expliquant plus la généreuse impulsion qui l’avait -apitoyée sur Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir, -comme le supposait son oncle, mais lançait encore de sournoises -allusions,—vipère blessée, non désarmée, suivant la comparaison de tout -à l’heure. Et cependant Micheline n’arrivait pas à la haïr au gré du -vouloir paternel. - -—«Maintenant,» fit le marquis, changeant de ton, «cette lettre de -Mathurine Gaël, comment l’as-tu comprise? - -—Je n’ai pas essayé de la comprendre. C’est insensé d’audace! - -—Qu’est-ce que tu dis? - -—Je dis que cette vieille folle m’offense, moi, Micheline de Valcor, en -essayant de m’intéresser aux aventures d’une fille perdue. - -—Toi!... Micheline de Valcor!... Toi!... Cette vieille folle!...» -répéta son père, devenu blême et balbutiant, comme un homme frappé -d’horreur. - -—«Certes. - -—Je te défends te t’exprimer ainsi... Je te le défends!...» -s’écria-t-il, plus menaçant que lorsqu’il s’irritait de l’entrevue avec -Françoise. - -Micheline allait s’insurger, ayant hérité de ce même caractère de fer -qui se dressait aujourd’hui pour la dominer. Entre ces deux êtres, -nulle opposition ne s’était encore élevée où ils pussent mesurer leurs -forces. Leur immense tendresse mutuelle, et l’idolâtrie entourant -l’enfant gâtée, la fille unique, avait reculé l’épreuve. Elle devait -venir, un jour ou l’autre. - -Pas encore, pourtant. La délicate sensibilité de la jeune fille lui fit -pressentir comme une souffrance dans la colère inusitée de son père. -Elle redouta de l’avoir froissé. - -—«Je vous demande pardon. J’oubliais que Mathurine Gaël est estimée de -notre famille pour je ne sais quels services anciens. N’a-t-elle pas -été votre nourrice, mon père? - -—Quelque chose comme cela,» dit-il d’une voix plus étrange que cette -étrange réponse. - -—«Ah!» reprit Micheline, «voilà donc la raison du grand intérêt que -vous portez à sa petite-fille. - -—Explique-toi. Pourquoi ce ton? - -—Je ne me permets pas de vous juger, mon père. Mais il m’est pénible -d’entendre votre nom lié à celui d’une aventurière qui est la maîtresse -du prince de Villingen. - -—N’emploie donc pas, mon enfant, des mots de femme au courant de la -vie, au moment même où tu montres combien—Dieu merci!—tu l’ignores. - -—C’est le mot «maîtresse» qui vous choque? - -—Dans ta bouche, oui. - -—La chose vous répugne donc moins que le mot, même en ce qui me -concerne, puisque vous paraissiez trouver bon que je m’occupasse de -cette Bertrande.» - -M. de Valcor regarda sa fille avec une tristesse inexprimable, puis il -alla s’asseoir devant son bureau, et s’y accouda, le front dans sa main. - -Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine, mais assouplie par la -bonté. Elle lui toucha l’épaule d’un geste caressant. - -—«Je vous ai fait de la peine, mon père. - -—Ce n’est pas ta faute. - -—Comme vous dites cela! J’ai donc heurté en vous, sans le vouloir, des -sentiments bien profonds?» - -Le visage du marquis se ferma, impénétrable. Ses sourcils se -contractèrent. Il dit seulement: - -—«Je n’aime pas voir ma fille manquer de cœur. - -—Envers qui? - -—Envers une vieille grand’mère, qui t’adresse la plainte la plus -touchante. Envers une pauvre enfant abusée... - -—Oh! mon père... On n’abuse que celles qui le veulent bien. - -—Comment peux-tu juger?» - -La fière jeune fille se dressa. Ses admirables yeux étincelèrent. - -—«D’après moi-même. - -—Ne compare pas... - -—Je m’en garderai bien!» s’écria-t-elle, tandis que l’arc délicat de sa -bouche se courbait de mépris. - -—«Pauvre petite!» dit son père. «Pauvre ignorante!» - -Elle demeura un peu interdite sous cet accent d’autorité. Il reprit: - -—«C’est une belle chose que la pureté. Mais la charité est plus haute.» - -L’impétueuse nature de Micheline eut un ressaut. - -—«Vous trouviez que j’en avais trop envers Françoise. - -—Françoise nous eût écorchés vifs pour s’emparer de notre titre, de -notre fortune patrimoniale. La noble jeune femme dont je plaide la -cause refuse l’argent de l’homme qui l’a perdue, pour ne pas donner un -intérêt à sa faute d’amour. Et seule, sous l’injustice, le préjugé, le -dédain, elle travaille pour élever son enfant. - -—Noble, avez-vous dit? Peut-il y avoir de la noblesse dans le vice? - -—Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement du cœur? - -—Oh! du cœur... - -—Mon enfant, quand le cœur n’est pas en cause, quand ce sont les bas -instincts, le goût du plaisir, l’ambition, une fille coupable n’agit -pas comme Bertrande. Une fois le péché commis, elle ne le répare pas... -elle en profite. L’action réputée mauvaise varie de tous les degrés -qui séparent une âme haute et illusionnée d’une âme calculatrice et -abjecte. C’est la suite qui en donne la mesure morale. - -—Tout crime, à ce compte, pourrait avoir son excuse,» dit Micheline, -qui enfonça son regard vif et franc jusqu’à l’âme de son père. - -Elle s’étonna de l’effet de sa phrase. M. de Valcor sembla comme -pétrifié, les yeux attachés à ses yeux, où il cherchait peut-être une -pensée lointaine et secrète. Sa physionomie, en même temps, s’altérait, -sans que Micheline pût discerner le sens de ce changement bizarre. Il -ouvrit la bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un instant, -puis dit enfin: - -—«Qu’est-ce qu’un crime? Il faudrait s’entendre. Sous un uniforme -chamarré et un chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent mille -hommes. On est un conquérant. La destinée supprime tous les jours des -êtres dont la mort profite à d’autres. Faire acte de souverain, faire -acte de dieu, changer la marche de la fatalité,—cela peut apparaître -exécrable, antihumain. Cela n’est pas toujours vil. - -—Un paradoxe, père. Vous ne parlez pas sérieusement?» - -Renaud eut un sourire, et ne répondit pas. Presque aussitôt, leur -conversation revint à Bertrande. - -—«Par égard pour votre opinion, mon père,» dit M^{lle} de Valcor, -«j’éviterai de juger sévèrement cette malheureuse en votre présence, -et même à part moi. Si le hasard la met sur mon chemin, je ne me -détournerai pas d’elle en lui marquant mon mépris, comme je l’eusse -fait auparavant. Mais ne me demandez pas d’intervenir en quoi que ce -soit dans cette existence qui me répugne. - -—Alors tu ne répondras pas à sa grand’mère? - -—Je m’en garderai bien. - -—Elle termine en imposant ses vieilles mains sur ton jeune front. C’est -la bénédiction d’une aïeule que tu rejettes.» - -Micheline lança en fusée un léger rire moqueur. - -—«Ne ris pas!... Ne ris pas!...» cria son père en lui saisissant le -poignet. - -—«Soit, père,» fit-elle. «Je renonce à vous comprendre. Vous voilà -presque hors de vous, puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit -paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, vous si superbement -calme. Non, jamais. Pas même au plus fort de votre lutte affreuse, pas -même au lit de mort de ma mère. Gardez donc vos secrets. Je tiendrai ma -promesse.» - -Elle le quitta avec une exagération de dignité,—mélange d’orgueil -féminin et d’enfantine bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût, -n’atteignait pas son complet équilibre chez cette jeune fille dà peine -vingt ans. Et son jugement avait l’intransigeance d’un idéal trop haut, -qui ne s’est jamais mesuré aux réalités de la nature humaine et de la -vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente dans la très grande -innocence, elle imaginait l’excès du mal dès qu’elle cessait de le -nier tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences de Françoise, -combinées avec l’incompréhensible attitude de son père, finissaient -par lui faire croire,—non pas que celui-ci entretenait une galante -intrigue avec la jolie Bertrande, mais qu’il le donnait à supposer, -qu’il se prêtait imprudemment à cette monstrueuse interprétation de -sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline. Tout souffrait en -elle à la concevoir. Sa pudeur virginale, son culte pour la mémoire -maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. Quoi! l’on -affirmait à bon escient que le marquis de Valcor portait quelque -intérêt à la maîtresse de son diffamateur, de ce Gilbert de Villingen, -qui s’était efforcé de le déshonorer! Sans la délicatesse invincible -qui scellait les lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser -cruellement son père, elle lui aurait opposé d’autres arguments et une -autre résistance. - -Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement. Elle le regretta -presque une semaine environ plus tard, lorsqu’elle se trouva face à -face avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne pas rudoyer. - -Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites au cimetière. M^{lle} -de Valcor ne sortait guère que pour ce pieux pèlerinage. - -Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une crise de désespoir, sinon -de remords, apporter une prière et un hommage à l’innocente qu’elle -considérait comme sa victime, à cette pauvre douce marquise Laurence, -morte en se taisant et en aimant, comme elle avait vécu,—ne cherchait -pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait que, deux mois après les -funérailles, Micheline vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la -tombe de sa mère. - -Pour Bertrande, c’était différent. Instruite par un inoffensif -espionnage, elle savait à quoi s’en tenir. Avec intention, cet -après-midi, elle se tenait dans l’intérieur du Père-Lachaise, à -la bifurcation où celle qu’elle attendait devait quitter l’allée -principale. - -La neige avait fondu dans le cimetière. Des souffles presque tièdes -traînaient sous les nuages bas dans une continuelle menace de pluie. -La jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait l’heure silencieuse et -mélancolique. L’endroit, quoique funèbre, lui paraissait accueillant, -salutaire. Se reposer, laisser un instant son cœur et ses membres -s’engourdir, oublieux de l’effort, de l’angoisse, du travail... Cela -lui semblait bon. - -Elle avait confié son petit Claude à la garde d’une voisine. Maintenant -qu’elle occupait, non plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais -une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, en plein quartier -ouvrier, au fond de Clichy, elle connaissait la touchante fraternité -des humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère su ce que c’était. Le -paysan, le pêcheur, est concentré, replié sur soi-même. S’il ne refuse -pas son aide, il ne l’offre pas non plus. - -Aucune population au monde n’exerce la solidarité avenante, joyeuse et -bonne, comme l’ouvrier français, dans les faubourgs des grandes villes. -Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette chaude fourmilière, la -pauvre Bertrande ressentait moins son isolement et son malheur. Elle -avait enduré avec tant de peine, en cette maison à demi équivoque du -quartier Saint-Honoré, les airs de dénigrement affectés à son passage -par des figures maquillées de cocottes ou des physionomies vinaigrées -de bourgeoises. L’honnête cordialité populaire créait autour d’elle un -air plus respirable après cette atmosphère oppressante. - -Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, elle n’avait pas -emporté son enfant, que, pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en -elle le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité s’atténuât, -parmi la discrétion bienveillante de son nouvel entourage, quoiqu’elle -commençât même à goûter le juste orgueil de posséder, d’élever un -fils, devant l’admiration que le bébé inspirait aux braves femmes des -alentours, Bertrande n’avait pu supporter la pensée de paraître devant -la «demoiselle du château», la noble et pure jeune fille qui l’avait -connue dans leur commune innocence, avec ce petit être, «le fruit de sa -faute». - -Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement vêtue que jamais. -Ses mains nues et roses de froid, mais fines, toujours soignées à -cause de leur délicat travail,—la dentelle—reposaient sur sa mince -robe noire. Son petit châle de laine lui suffisait, car sa robuste -et rustique jeunesse restait presque insensible à la rigueur de la -température. - -Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait eu de quoi se parer -avec plus de luxe. Naguère, après le déjeuner au restaurant, Gilbert -repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, qu’une âme vive -éclairait et faisait briller malgré les épreuves physiques, l’avait -accompagnée dans son modeste logis, lui avait donné la fête de quelques -heures d’intimité, d’oubli, d’amour. Même, le soir, il n’avait pas -voulu se séparer d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête à -tête cette fois, dans une échappée de luxe, de griserie, de lumière, de -baisers. L’heure de l’adieu était venue, toutefois, déchirante pour la -malheureuse qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de ce caprice. -A ce moment-là, le jeune viveur, avec toutes les précautions dont il -était capable, tâcha de faire accepter à la mère de son fils le peu -d’or et le billet de banque solitaire demeurés dans son gousset, toute -sa fortune d’ailleurs, sans compter ses dettes. Bertrande refusa, -dans une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après une journée -comme celle-ci, une journée qui ne reviendrait peut-être pas! Ah! si -de telles heures ne restaient pas le plus désintéressé des rêves, -elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah! pas cela... pas cela! -L’insistance de Gilbert avait galvanisé l’amante, lui avait donné la -force d’abréger l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de s’arracher au -mirage pour retourner à la réalité lamentable. - -Dieu! quelle tristesse au lendemain de ce jour trop délicieux! - -Heureusement, elle avait son fils. Pour lui, du matin au soir, et -jusque très avant dans la nuit, elle avait manié le fin crochet dans le -fil de neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous ses doigts, -la dentelle, qu’hélas! elle n’était pas sûre de vendre, ou céderait à -vil prix. Ainsi, elle n’avait pas eu le loisir de pleurer. - -Elle y rêvait encore durant la patiente station au cimetière. - -Quand elle aperçut enfin M^{lle} de Valcor qui s’avançait dans -l’avenue, Bertrande se leva de son banc. - -Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet de violettes à la -main. Le fleuriste, qui soignait les plantes de la tombe, et chez qui -elle s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit qu’il avait placé -dès le matin les branches lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se -faire suivre par son valet de pied. - -Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande. Celle-ci l’arrêta. - -—«Mademoiselle Micheline!» - -La riche héritière devina, plutôt qu’elle ne reconnut, son ancienne -petite camarade de la grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite -que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que lui avait dit son père -de la fière pauvreté voulue par l’amoureuse coupable, elle n’avait -rien imaginé de semblable à ce qu’elle voyait. Dans cette jeune tête -ignorante, l’idée de l’irrégularité féminine s’alliait avec celle -du luxe, d’un luxe criard. Puis, comment se fût-elle doutée que le -séducteur de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant conducteur de -cotillon, fût—suivant l’argot que lui-même employait—dans la dèche. Une -vision confuse lui représentait la coquette pécheresse en falbalas, -sous des oripeaux insolents. Et c’était elle, cette piteuse personne, -moins pimpante, oh! infiniment moins, que la jolie paysanne de -jadis, surtout quand elle portait la coiffe blanche aux miraculeuses -broderies. C’était elle! C’était Bertrande, l’aventureuse héroïne! -C’était là une maîtresse de prince! - -—«Ne m’en veuillez pas de ma h pas, vous, mademoiselle Micheline! Ne -faites pas cela! Il en résulterait des malheurs. - -—«Pourquoi m’imposez-vous cette conversation? Laissez-moi,» dit la -jeune fille en se détournant. Car le souvenir de sa promesse et la -violence de son préjugé se heurtaient en elle. - -—«C’est dans l’intérêt de votre père.» - -Micheline sursauta. - -—«Mon père!... Quelle familiarité!... Puisque vous connaissez si bien -votre place, ne pourriez-vous dire «monsieur le marquis»? - -Un sourire crispa la bouche de Bertrande. Sourire d’énigme, d’amertume, -et souligné par quel regard! Micheline, comme fascinée, contemplait -cette bouche pâlie, ces prunelles couleur de mer, où passait une -expression si étrange. - -—«Répondez. - -—Je veux bien dire «monsieur le marquis», mais pas en vous parlant, à -vous. - -—Pourquoi? - -—N’exigez pas que je vous réponde. - -—Et si je l’exigeais.» - -Bertrande se tut. - -—«Que cela suffise!» reprit M^{lle} de Valcor. «Je ne vous reconnais -pas le droit d’intervenir dans notre existence, même pour nous rendre -ce que vous appelez des services. Je ne vous ai pas cherchée. Ne me -cherchez plus. Brisons là.» - -Elle s’éloigna. Une exaspération qu’elle allait ne plus pouvoir dominer -montait en elle. - -«Encore du mystère, encore de l’ironie, et chez cette créature de -rien... En voilà trop!» - -Son caractère, sans être emporté, était impérieux et prompt. Si elle -prolongeait l’entrevue, elle ne pourrait plus tenir l’engagement pris -auprès de son père. Elle traiterait rudement celle qui osait, avilie -par un misérable, et infectant la calomnie, lui faire des avances -fallacieuses. La maîtresse de Villingen! Et tombée plus bas encore, -sans doute, avec cette chétive figure de misère! Quelle audace! - -Derrière la silhouette hautaine qui s’en allait dans un glissement -d’étoffes noires, Bertrande restait immobile, mais non pas calme. Une -effervescence brûlante, un tumulte de sentiments et de pensées, animait -sa pâleur, étincelait dans ses yeux, lui rendait cet éclat qui jadis -rivalisait avec celui de la superbe fille des Valcor. - -Pourtant, ce n’était plus la ressemblance extraordinaire d’autrefois. -Toutes deux avaient dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse. -La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis son empreinte -différente sur leurs traits. - -Bertrande suivait Micheline du regard. - -Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor, c’étaient les menaces -lancées contre lui si furieusement par Escaldas. C’étaient les -projets que le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère de -voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait parlé sans mesure. -Surtout, elle tenait à prévenir le marquis que ses adversaires -semblaient être sur la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire -duquel était parvenue au Parquet la fameuse lettre, pivot du procès. -Cet homme, Escaldas se faisait fort de le retrouver, et, suivant le -cas, de l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de la plus -haute importance pour M. de Valcor d’être informé que ses ennemis -relevaient cette piste. - -Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans la fièvre, ne pouvant se -résoudre à garder par devers elle un secret d’où dépendait peut-être -le salut de cet homme,—de cet homme à qui l’attachaient des liens -de gratitude s’il était innocent, des liens de chair et de sang, -s’il était coupable,—mais toutefois trop loyale envers Gilbert pour -rentrer de nouveau en rapport direct avec le marquis. A son amant, -elle avait juré de ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop qu’en -le revoyant elle traverserait à nouveau les cercles infernaux de tous -les doutes, le conflit le plus affreux de sentiments. Puis, par une -si équivoque démarche, elle risquait de perdre complètement le triste -amour dont la moindre parcelle suffisait encore à lui faire accepter la -vie, l’empêchait d’en finir, comme à l’heure funeste où elle s’était -précipitée sous l’automobile avec son enfant dans les bras. - -Et maintenant elle regardait Micheline qui déjà tournait l’allée, non -pas dans la direction du caveau des Valcor, mais vers la sortie. - -Micheline partait. Elle venait de déposer sur une tombe inconnue,—pour -y avoir lu l’inscription «_A ma mère_,»—le bouquet de violettes -qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier et se recueillir -aujourd’hui. Elle ne le pourrait pas. Elle fuyait. Bertrande perdait -sans doute pour jamais l’occasion de lui parler. - -Or, maintenant, des choses palpitaient au cœur de la pauvre fille, -qui n’étaient pas seulement des velléités de dévouement. Des choses -tumultueuses et suffocantes, soulevées par le mépris de celle qui s’en -allait là-bas, raidie d’orgueil, sous l’élégance onduleuse des étoffes -noires balayant le sol, vers le faste de son équipage armorié. - -—«Si je voulais!...» murmura-t-elle, tandis qu’une flamme s’allumait -dans ses yeux clairs, «Si je voulais!...» - -Elle songea,—oh! comme elle y avait songé depuis quelques jours!—à ce -que lui avait dit Gilbert: «Ta grand’mère Mathurine sait bien que cet -homme est son fils Bertrand. Elle a décrit les mêmes signes que j’ai -remarqués sur son bras, le jour du duel.» - -—«Si je voulais!...» répéta la dédaignée, celle qu’attendait un enfant -sans père, dans un logis sans feu, presque sans pain. - -Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, courant presque. Ses pas -agiles eurent bientôt rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette -en deuil. - -—«Micheline de Valcor!» - -Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un ordre si net, si -pressant, que, de surprise, celle qu’on appelait s’arrêta. - -—«Ecoutez... Je n’ai qu’un mot à vous dire. Votre mépris, je ne veux -pas l’accepter. J’ai le droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. J’ai -ce droit-là. Peut-être en ai-je d’autres. Mais c’est le seul dont je -veuille user. Je vais vous apprendre pourquoi vous ne devez pas me -mépriser, Micheline de Valcor.» - -Stupéfaite, la fille altière et charmante de la marquise Laurence -ouvrait ses grands yeux foncés dans une figure pâlie. D’où venait -une pareille arrogance chez celle que la honte et le respect auraient -dû courber? D’où venait surtout la vibration de sincérité dans ses -étranges paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta: - -—«Un mystère nous rapproche plus étroitement que vous ne croyez,» -disait Bertrande. «Le même sang coule dans nos veines. Quelle en est -la source? Vous le saurez un jour ou l’autre. Les ennemis du marquis -de Valcor disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de Mathurine -Gaël et mon propre père? Ou bien veulent-ils exploiter à leur profit un -autre secret qui existerait entre nos deux familles?... Je l’ignore. -Mais quelqu’un connaît la vérité... quelqu’un qu’on a voulu tenter par -tous les appâts qui entraînent les cœurs: par le sentiment maternel, -par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste, et qui garde le -silence, parce qu’une parole de sa bouche ferait tomber la foudre sur -votre maison. - -—«Qui donc?» demanda Micheline avec des lèvres blanches. - -—«Ma grand’mère. - -—La vieille Mathurine!... - -—Appelez-la donc aussi «grand’mère», mademoiselle de Valcor. Cela -vaudra mieux que de me faire dire «monsieur le marquis». Et bénissez-la -de vous préférer, vous, l’innocente, à moi, la pécheresse, parce que -votre sécurité repose sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant, -elle vous maintient sur le sommet et me laisse dans l’abîme... - -—Vous divaguez!» s’écria Micheline. «C’est pour me raconter une -pareille fable que vous m’attendiez dans ce cimetière! - -—Non. Je vous attendais pour faire transmettre à votre père—qui -peut-être est le mien—un avis grâce auquel le marquis de Valcor serait -mieux armé contre ceux qui le traquent. Rappelez-vous. Votre fierté m’a -refusé le privilège de défendre votre nom. Mais je ne vous ai abordé -que pour cela. - -—C’est vrai...» dit rêveusement Micheline. - -Elle regardait la jeune Bretonne, dans une stupeur qui lui ôtait toute -pensée. - -—«Oui... Regardez-moi bien,» fit Bertrande avec un douloureux sourire, -«puis, en rentrant, placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez -encore cette ressemblance qui nous rendait jadis pareilles à deux -sœurs. Elle s’effacera bientôt tout à fait. Le chagrin et la misère -achèveront de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si de nouveau, -à ce chagrin, à cette misère, vous étiez tentée d’ajouter votre mépris. - -—Je ne vous méprise pas,» dit vivement M^{lle} de Valcor, bouleversée -au point que sa voix s’étranglait. «Je ne vous méprisais pas tout à -l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient tellement séparés! -Vous affirmez qu’ils se touchent... Comment le croire sans soupçonner -mon père?... Ses ennemis vous ont abusée. Mais je vous rends justice. -Vous ne profitez pas des pièges qu’ils tendent. Vous avez parlé -noblement.» - -Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta: - -—«Que puis-je pour vous?» - -Une âcre saveur de revanche monta aux lèvres de la déshéritée. Déjà -elle avait, du fond de son humiliation, surgi au-dessus du dédain dont -on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres paroles, renfoncé le -mépris jusqu’à l’âme aveugle qui prétendait l’en accabler. Cela ne -lui suffit pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un destin -usurpé. Mais elle ne résista pas au désir de faire passer dans la chair -délicate de cette belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du -crime paternel. - -—«Ce que vous pouvez pour moi?» répéta-t-elle. «Mais, la seule chose -que je sollicitais de votre part. Transmettre un avis à votre père. -Recommandez-lui de rester bien d’accord avec l’assassin du vieux Pabro, -avec l’homme de la lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore le -perdre.» - -Ce n’est pas sous cette forme que Bertrande préméditait de faire -parvenir le précieux avis à M. de Valcor. Mais le mouvement des -passions humaines est impétueux et incertain comme celui de la mer. -Tout ce qui s’était dit là, depuis un moment, n’avait pas été prévu -davantage. Un vertige amer dicta les dernières paroles, si terriblement -significatives: «L’assassin du vieux Pabro, l’homme de la lettre...» - -Aussitôt une image s’évoqua dans l’esprit de Micheline... La sinistre -figure de celui qu’elle avait nommé un «Apache», ne croyant pas si -bien dire, de ce garçon louche, à qui son père—elle l’entendait -encore—adressait l’étrange phrase: «Ne vous ai-je pas défendu de me -relancer ici? _Vous y risquez autant que moi._» - -La malheureuse jeune fille était devenue pâle, de la pâleur qu’avaient -autour d’elle toutes ces dalles funèbres sous le ciel d’hiver. Elle -répondit: - -—«Je ne ferai pas une telle commission. - -—Pourquoi?... Vous m’avez mal comprise,» balbutia Bertrande, effrayée -elle-même du sens pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans sa -pensée, par cette brutale traduction des hypothèses d’Escaldas. - -—«Je n’ai rien compris et ne veux rien comprendre,» dit M^{lle} de -Valcor. «Mon père n’a pas à s’entendre avec des assassins. Il n’a que -faire d’un pareil message. Même si son salut en dépendait... Que le -destin s’accomplisse!...» - - - - -VIII - -_AUTOUR D’UN BERCEAU_ - - -BERTRANDE A MATHURINE GAËL - - Avril 1902. - -«GRAND’MÈRE, _est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on -est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que, -lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous -asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les -spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder -dans l’ombre autour de votre âme?..._ - -«_Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la -mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez -que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même -d’indifférent à votre égard._ - -«_Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a non plus rien de vil. -Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une -preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on -m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que -vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la -grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai -toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a -cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?..._ - -«_Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son -berceau, à côté de la table où je vous écris._ - -«_Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là, -respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner. -Je ne puis pas le croire._ - -«_On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec -les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine, -que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un -péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre -de la vie?..._ - -«_Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se -fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?... -Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit -descendue dans le mien?_ - -«_Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma -honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que -je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice._ - -«_C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous -interdisez de crier: «Mon fils!» parce que ce cri ferait tourner sur -leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que -vous appelleriez._ - -«_Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, -n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le -murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer -mugit et le couvre de sa clameur._ - -«_Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère. -Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot -de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. -Aussi, accordez-moi votre pardon._ - -«_Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même -un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour. -Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand._ - -«_C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers -vous de petits bras innocents._ - -«_Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer._ - - «_Votre_ - - «BERTRANDE.» - - * * * * * - -Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller -sur-le-champ la jeter à la poste. - -Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, à présent que les -lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait -et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour -s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève, -vers le pays inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans -l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec -l’odeur salée de la mer. - -Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude. - -Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien -le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter -aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui -et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues. - -—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en -vouloir d’être au monde?» - -C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. L’enfant -était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses,—celle de ces -marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur -type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à -la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit -prince de Villingen,—le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait -en lui le meilleur de leur double sève. - -Sa première année s’achevait. Les dons que la Nature lui avait -prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de -sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient -en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur -l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant, -rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout -à l’heure, quand les grands yeux s’ouvriraient, on croirait voir un de -ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur -la toile fameuse du Musée de Dresde. - -Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres -sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le -sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur -ses épaules et descendit en courant ses cinq étages. - -Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de -sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui -parlementait avec sa concierge. Celle-ci s’écria: - -—«Ah! _mame_ Bertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand -vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on -n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! Un Jésus, quoi! - -—Est-ce que Madame me demandait?» fit la jeune ouvrière. - -Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle, -la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, -avec une physionomie défaillante. - -Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout -l’assurance, impliquée par ce titre de «madame», se reprit avec un -visible effort. - -—«Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël? - -—Oui. - -—Vous raccommodez les dentelles? - -—Pas toutes les dentelles. - -—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que -j’apporte,» dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. «Nous verrions -si vous pouvez faire le travail. - -—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut?» - -La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui -était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de -l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure -pâle donnait une impression de lassitude et de débilité. - -Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. -Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller -dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette -jeune dame. - -Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue. -Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit -qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère. - -Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue -parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce -du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que -l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la -fiancée de celui-ci. - -Fiancée... M^{lle} de Plesguen ne se considérait plus comme telle, et -ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien -là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les -soupçons et la rage douloureuse de sa rivale, si la mère du petit -Claude eût deviné son nom. - -Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce -de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre. - -La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien -mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil -printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause -de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse -propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard. - -—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla -plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à -fleurettes bleues. - -Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si -prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge -du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. -D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur -entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du -petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un -gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur. - -La jeune mère courut, écarta le rideau. - -Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable -ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit -enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses -boucles tièdes, plus lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. -Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais -veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de -corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de -petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache -nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice! - -—«Vous permettez, madame?...» disait Bertrande. «Je suis vraiment bien -confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite -de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous -entendre. - -—Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n’étais pas là. -Je ne suis pas pressée,» répondit l’étrange cliente. - -Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle. -Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle -semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la -Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure -du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la -lueur indécise de ses prunelles. - -Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de -cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle -sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse:—«Il -n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas -la paix,» elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage, -et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa -chair blanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa -tête bouclée. - -S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait -inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si -charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle -s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un -siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et -demanda timidement: - -—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame?» - -Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin. - -—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune! - -—Non, je n’en ai pas. - -—Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître -ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit -gourmand ait son goûter à l’heure. - -—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D’abord cela me repose. -J’avais des battements de cœur en montant.» - -C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si -douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix -inattendue dans la simple scène. - -La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite -d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A -contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un -caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur -perdait un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui -donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable -innocence... M^{lle} de Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait -pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle -y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses -révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à -l’acceptation finale. - -Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes. -Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même -dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car -le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments, -quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres -qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les -usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la -vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes. - -Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait -saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée -prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante, -dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face -de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, -même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille, -et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait -épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien. -Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante -des théories. L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature -vulgaire,—du moins elle la qualifiait ainsi:—sa seule vengeance, et la -meilleure, était de le laisser à cette bassesse. - -Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle -croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait -voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant. -Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette -mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait. - -Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son -entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir -où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui -envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien -avec Françoise, M^{lle} de Valcor avait simplement expédié l’indication -sous enveloppe, sans un mot. - -Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci -tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur -un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux -ébats de Claudinet. - -Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu -ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit -danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant -de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées. - -—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» observa Bertrande. - -—«Je ne serai jamais une maman. Je n’aurai jamais un chérubin comme -celui-ci à moi,» dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix -fléchit, se brisa. - -—Pourquoi donc? - -—Je vais entrer en religion. - -—En religion!» - -Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait -en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son -adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme. - -—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre le voile. Je ne -connaissais pas la vie. - -—Vous est-elle donc si douce?» demanda la visiteuse avec une nuance de -dédain. - -—«Elle m’a donné mon fils.» - -L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta M^{lle} de -Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui -l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie -altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple, -soit, Bertrande n’était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La -mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui... -peut-être... c’était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur -de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la -virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris. - -Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le -silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit: - -—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au -couvent. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix du -cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je -ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette -paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a -des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous -pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me -semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une -robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix. - -—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne -savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous -dites! - -—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande. - -—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit M^{lle} de Plesguen, -changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie. -«Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention -d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément -faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en -orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en -séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu -que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. -Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les -remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous -exécuterez bien ce travail.» - -Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit -Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le -loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la -châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. -Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne -sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé -un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un -genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne -trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa -mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour -qu’elle le prît sur ses genoux. - -Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une -irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas -faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie -éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de -l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front -d’ange. Elle s’inclina. - -—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.» - -Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire -rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, -point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des -gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir. - -Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de -dentelle et les retournait minutieusement, pour se rendre compte du -point. - -Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long -couloir nu. Ils s’arrêtèrent devant la porte. On frappa. - -—«Entrez!» dit machinalement Bertrande. - -Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de -Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin. - -«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle m’en débarrassera un -instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.» - -Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut: «Entrez!...» sachant -la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. Une -silhouette d’homme se dessina dans la baie. - -Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur, -restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert -Gairlance, prince de Villingen. - -D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de -qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation: - -—«Françoise!...» - -Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée, -étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre -quelque chose de trop pénible. - -Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière -lui. - -Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un -silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre -les trois cœurs, si violemment, si diversement remués. - -M^{lle} de Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son -émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant -l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit: - -—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier -à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout -prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée -jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était -dans la logique des choses.» - -Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut. -Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre? -Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité, -mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse -d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme -l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune -homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie -masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui -permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son -front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce -fût une sueur de malaise. - -Un sentiment dominait Bertrande: celui de cette extraordinaire -coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier -cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbert ne lui donnait -pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes -d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la -désagréable surprise d’avoir rencontré M^{lle} de Plesguen. Mais enfin, -de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère, -se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation -instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié, -qu’elle dit à Françoise: - -—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en -ennemie?» - -La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus -blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir, -son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir -davantage,—son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un -couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à -Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de -passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge? Elle répondit: - -—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais -voir si votre fils lui ressemblait. Et puis...» - -Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme -ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la -question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur. - -—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution d’entrer au couvent étant -définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir -une mission digne de mon futur état. - -—Quelle mission?» balbutia Bertrande. - -Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son -regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers -Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se -suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette -infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement. - -Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de -grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées -par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une -race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans -doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries, -toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait -à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle -souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle -un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement, -avec une dignité impressionnante: - -—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que -je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une -autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne -de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un -prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie -Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que -vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu.» - -D’un geste rapide, elle se pencha vers le petit Claude, que sa mère -tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux -autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour -parler, M^{lle} de Plesguen sortit de la chambre. - -Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor. - -Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder -Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée -d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba -dans de soucieuses réflexions. - -Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le -bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le -bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune -homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle -l’aimait!... Oh! si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en -bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant -sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement -du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré. -Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, -qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... Elle?... Quel rêve -insensé!... D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas -tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant -que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres -à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y -prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer. - -Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert: - -—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue faire ici? - -—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» dit Bertrande. «Elle -s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici -encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les -reprendre. - -—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» ricana Gairlance. - -—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne crois pas qu’elle ait joué la -comédie. - -—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je -ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie -perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je me demande seulement -si elle pouvait connaître... - -—Quoi donc? - -—A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne. - -—Que veux-tu dire? - -—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor,—ton père, ou le -marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant,—est hors -d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi,—ni personne -d’ailleurs,—qui lui contesterai son titre.» - -La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa, -palpitante. - -—«Que se passe-t-il donc? - -—Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais -me remettre ici, auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et -j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» ajouta-t-il avec une -cruauté inconsciente, «de me voir arriver ainsi, sans raison?» - -«Sans raison!» se répéta intérieurement la pauvre fille. «En effet, -le désir de me voir n’est pas pour lui une raison.» Mais un impétueux -courant d’idées dispersa l’amertume. - -—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la -double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu -m’accablais, que sont-elles devenues? - -—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en -connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre. - -—Non, c’est Escaldas. - -—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre. - -—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres. - -—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais -il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas. - -—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais -bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?... -Quelle résolution forcenée! C’est lui qui abdique? - -—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement -par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause. - -—De quelle façon? - -—La plus irrévocable. Il s’est tué. - -—Escaldas s’est tué!... - -—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une détente se produisait, -et qui, maintenant, devenait livide, avec des gouttes de sueur aux -tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. «Il s’est -pendu... Et c’est moi qui... tout à l’heure, en allant... m’entendre... -avec lui... l’ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre -d’eau... Bertrande.» - - - - -IX - -_L’APACHE_ - - -LE Bolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que -l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des -données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, -en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le -procès. - -D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant -lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour -son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en -diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même -sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère -public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire -apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son -crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le -«fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourd de quelle -signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne -l’avait-il pas découvert! - -Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible -du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, -dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon -marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier -plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer -une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux -Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce -demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage. - -Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts -infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de -Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination -en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine -splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous -la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur -adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui -devaient leur patrimoine. - -Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance -entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de -la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la -civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré -inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de -flèches empoisonnées. - -Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes, -qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que -la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards. - -Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur -de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, -des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres -violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous -la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme. - -Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans -ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes -occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il -n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur -de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise -dans ce torrent de débauche. - -Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, -vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un -ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature, -encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un -corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas, -et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du -Bolivien. - -Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se -soucierait de raconter, si une coïncidence presque fantastique n’y -avait donné une importance capitale. - -Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme -perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de -jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, -à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres -décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction -une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il -reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de -quelque tribu du bassin de l’Amazone. - -Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui, -aussitôt, prit un air d’importance. - -—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui -viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) -«se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de -faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a -rapporté ça des pays pour de vrai. - -—De quels pays? - -—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme -lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve, -c’est qu’il voyage comme interprète.» - -Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez -Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du -vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas -été, faute de preuves, retenu par la justice, avait disparu sans -laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit -s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme -interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références. -On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard -pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient -été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient -couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la -lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance -et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, -reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la -police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça -n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie -faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui. -Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis -pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas -immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança -coup sur coup: - -—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A -Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...» - -La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus -complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit -se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche. - -Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait pas Mindel, son petit -homme. Mindel? Où prenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce n’était -pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur -Sornières. - -Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui -d’espérance. - -—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s’est appelé -Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis, -deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te -les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le -pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon -nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il -s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir -me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu’il a marché d’un -côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire? Je te -jure que c’est sa fortune! La somme qu’il voudra.» - -Les yeux de la fille brillèrent. - -—«Je lui ferai toujours la commission. - -—Il s’est donc bien appelé Mindel!» - -Elle trembla, tout éperdue. - -—«C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne -le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le -fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il -me tuerait!» - -La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans connaître les secrets -de son «petit homme», elle savait qu’entre tous le plus grave se -rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel, -qu’il avait porté là-bas. La circonspection qu’il montrait à cet égard -devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à -ce qu’il avait fait «quelque sale coup», mais encore à ce qu’il voulait -en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A -un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les -poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes, -il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle -connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l’argent dont -l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il -allait le jouer. - -Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit -pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières. - -Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau Rouquin», à cause de son -irrésistible physique, ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs -errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience. -Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la -Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature -et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença -par la rouer de coups. - -Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux -larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe -vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette -fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa -charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de -cet exercice, lui dit: «Maintenant, explique-toi...» elle mit cinq -bonnes minutes à retrouver son souffle. - -Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que -ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un -mutisme écrasant. - -—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? Je t’ai pas causé trop -d’embêtements, mon pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand elle -put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas. - -—«Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer -tes puces,» répliqua-t-il. «Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur -ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les -aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces -satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette.» - -Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Désormais, elle -tiendrait sa langue. - -Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions -au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un -ton d’ailleurs gracieux: - -—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de -cravate. Je vais dans le monde.» - -Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa -montre: - -—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces -salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis.» - -Il partit, adressant à sa compagne une cynique recommandation quant au -travail qui leur ferait une soirée fructueuse. - -Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure -d’Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle -se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume -possible, trouvant qu’elle offrait encore trop de surface aux coups qui -ne manqueraient pas de pleuvoir. - -Mais non. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Ses dents -claquèrent. Il dit d’une voix rauque: - -—«Fais-moi un vin chaud.» - -Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, puis, le reposant sur -la table, si brutalement qu’il le fit voler en morceaux: - -—«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la sale besogne!...» - -Chauffé par le vin, une minute après, il ricana: - -—«Bah! pour trente mille balles! Sans compter ce qu’on le fera chanter -plus tard, ce rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la -mesure!» - -S’égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa -Angèle, que cette tendresse enchanta: - -—«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici que sur la terrasse du -Sacré-Cœur? Ah! je te réponds que c’est un endroit pour jaspiner -tranquillement après minuit sonné.» - - * * * * * - -Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère -de sa chambre. A chaque son qu’il entendait dans la maison meublée, -pleine d’allées et venues, il se levait à demi, s’apprêtait à ouvrir sa -porte. - -«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il. - -Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse -indulgente pour le beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre -les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas, -dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples, -contribuaient pour beaucoup à l’animation de cette demeure. - -Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un -après-midi, des pas masculins, gravissant l’escalier, se dirigèrent -vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s’adressèrent à son huis. - -Il ouvrit. - -Pas une seconde—louange en soi à sa perspicacité—Escaldas ne douta de -l’identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois. - -Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux -roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette -mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C’était bien -«le petit homme» de la Môme-Cervelas. - -La présentation réciproque fut rapide. L’entrée en matière encore plus. - -Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard -l’avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si -longtemps! - -—«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait -de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai été -payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! Cet homme-là veut ma -mort. Oui, parce que, en somme, j’ai été son complice. Je vais vous -expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en a donné beaucoup, il m’en -donnerait encore si j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude -que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. Plus que -la certitude. J’en ai la preuve, car il a déjà essayé. - -—Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais, le démon. Croyez-vous que -j’aurais vingt-quatre heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui quels -secrets je détiens et que vous allez m’en livrer un de plus?» - -Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... grimace?... passa sur -les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur. - -—«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il, «si je prends mes -précautions. C’est autant pour vous que pour moi, vous comprenez, -monsieur Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre nom, en bas, à la -concierge. J’ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et -j’ai eu l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par d’aimables -personnes. On ne s’étonne pas que des messieurs viennent les voir.» - -Le métis éclata d’un gros rire. - -—«J’ai bien pensé,» reprit l’Apache, «que votre carte de visite -serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce -qu’on vous réveille en sursaut quand on croit frapper chez Irma ou -chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C’est -Rosalinde, celle que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais -sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. J’irai la voir, cette -enfant. Elle m’a lancé un œil! Pour elle, je suis capable de faire des -traits à la Môme-Cervelas.» - -Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur -Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé -par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface -jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré -qu’il tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du -Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea -d’attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles -de l’autre. - -—«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre -que j’ai envoyée au Parquet—au moment où je l’ai envoyée—était bien -pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, celle que (j’ai suivi -l’affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous -aviez vue en Amérique. - -—Moi-même, la tenant dans mes mains, je l’ai cru. Cette falsification -merveilleuse, qui l’avait faite? Ce n’était donc pas vous? - -—Je ne suis pas si fort. - -—Mais qui, alors? Pabro? - -—Cette vieille bête! - -—Parlez donc! - -—Le Valcor en personne.» - -Escaldas bondit. - -—«Il a possédé la vraie lettre? - -—Pendant vingt-quatre heures. - -—Comment cela? - -—C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce que je viens vous dire. -J’avais su que Pabro vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai -pensé que le marquis me la paierait cher. - -—Misérable! - -—Qui cela? - -—Vous! - -—Allons donc!» fit l’Apache en haussant les épaules. - -Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d’Arthur -se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un -éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans -le mur, au-dessus du lit, devait avoir soutenu la flèche ou la couronne -de rideaux désormais absents. - -—«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,» observa Escaldas. - -—«Moi? Comment donc! - -—C’est vrai! Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer -aux mouches. Elle est bien exacte, au moins, votre histoire? Ce n’est -pas un piège que vous venez me tendre? - -—Oh! par exemple! - -—C’est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé. - -—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service. - -—Donnez-m’en la preuve. - -—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemment à la question, après -un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? Écoutez si -ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une -vingtaine d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit une lettre à la -banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé -d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait, -par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet -individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort, -naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui -jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine -d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor, -qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce -qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les -mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a -dévoré l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l’écueil où -devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez -découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment -communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier -Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant -d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en -ignorassent pas. - -—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça -ne m’apprend rien. - -—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec qui le hasard m’a fait -voyager de Buenos-Ayres en France—crut accomplir un coup de maître en -vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier -lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se -rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il -se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut -raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je -me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme -je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand -Pabro est tombé à la mer... - -—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» gronda Escaldas. - -—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, «vous allez voir -que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,» -poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que -l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je -viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a -payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce -chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il -devait y attacher? - -—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais -pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite? - -—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc -lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant, -est tout ébaubie de découvrir _subito_ un nouveau point de vue. Eh -bien, je vais vous ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivi -le procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme -c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite. - -—«Allez donc!» fit le Bolivien. - -Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, le fuyant personnage -qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Arthur -Sornières avait des distractions. Quelque chose le préoccupait, -qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la -disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux. -Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait un clou dans le mur. -Maintenant, il supposa que c’était sa cravate. Il y porta machinalement -la main, s’assurant que l’épingle était en place. L’Apache détourna les -yeux obstinés qu’il fixait sur son cou. En même temps, il reprit: - -—«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner mal, un jour ou l’autre. Il -en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que -vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l’écriture, -qu’il imiterait facilement puisque c’était la sienne, avec les signes -caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier -semblable, mais de _filigrane récent_, puis l’adresser au Parquet. -Voilà le coup de génie! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l’a -si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu’elle -se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par -la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous -avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous -avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposait accablé, quand -la Chambre s’apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection, -le monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner d’un peu plus près le -filigrane du papier. Il est de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir -écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont -fabriqué ce faux pour me perdre.» - -—«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant son poing sur la table. - -Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un -effort pour embrasser tous les aspects de la question. - -—«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale machination de -ce genre! C’est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui -aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une -explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu -si mystérieusement. Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que la -scélératesse pût être aussi ingénieuse.» - -—«Elle peut l’être encore davantage,» fit Sornières en ricanant. - -—«Que voulez-vous dire? - -—Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache en détournant avec prestesse -l’attention d’Escaldas, «il y a un point obscur pour moi, dans cette -Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour connaître si bien. Le -filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de -quatre ans... Alors? - -—Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je l’avais -faite après coup. - -—Mais vous aviez des témoins, en Amérique... à la banque Perez Rosalez. - -—Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les chefs de la maison, à -ce moment-là, n’avaient aucun motif pour s’occuper de cette vieille -correspondance dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils deviné mes -soupçons et le but de mon enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine, -leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, pour plus -tard, leur témoignage. Mais je l’aurais soustraite, comme l’a fait -ensuite leur caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. Je -n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment venu, garantiraient -l’authenticité du document, réclamé à leurs archives par l’instruction, -durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité avide de -Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans. - -—Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester? - -—Quoi?... La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je -l’avais photographiée, que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui... -Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction et dont on leur -a communiqué la photographie, était bien la même qu’ils avaient eue. -Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de leur témoignage fut une -certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai. -Sans cette obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation du -faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait -simplement l’impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout -le monde est resté convaincu. - -—Pauvre innocent!» railla Sornières. - -—«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre, «vous êtes un fameux gibier -de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous -n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi? Cet -homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument -dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne -m’étonnerait pas. - -—Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec une gaieté d’autant plus -horrible qu’elle était sincère. - -—«Dame! - -—Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte pas pieds et poings -liés, votre Valcor? Et moi-même, ne suis-je pas à votre merci? Vous -connaissez tout de moi... mon nom... - -—Vos noms... deux au moins. - -—Ce sont les seuls qui vous importent. Vous savez où je perche. Vous -pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait. - -—Heu! heu! - -—Ne faites pas le malin. Vous n’y songez guère. Entre les pattes des -flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous -m’offrez des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.» - -Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non -dépourvue d’une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui -donnait plus d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas. - -—«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur quel pied pouvons-nous partir? -Que m’offrez-vous? - -—Personnellement, je ne puis rien vous offrir,» dit Escaldas. «Et pour -une excellente raison, c’est que je ne possède pas un radis.» - -Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de -l’affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la -signification de ce regard. - -Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur d’abord devant cette sordide -médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi -au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque -agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible, -secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton rogue: - -—«N’essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober -quand je vous demande «Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse pas au -claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates -et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand -le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de -l’État, à la Nouvelle. - -—J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il faut que je m’entende -avec eux. - -—Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé,» dit le -Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une -mimique singulièrement féroce. - -—«J’aurai vu mon plus important associé dès ce soir,» calcula tout haut -le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait -faire un haut-le-corps. «Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez -l’être. Voulez-vous revenir demain? - -—Revenir... ici?...» interrogea Sornières, avec une expression voulue -de méfiance. - -—Pourquoi pas? - -—Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une -police privée. S’il apprend que je vous rends visite... - -—Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part? - -—Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation. «Après tout, on est -tranquille dans votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y dépiste -pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j’y -suis venu et que je dois revenir. - -—Comme vous voudrez... Ça ne change rien à l’affaire. - -—Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée subite l’amant de la -Môme-Cervelas, «je vais demander un rendez-vous à votre voisine -Rosalinde. Ça me créera un alibi.» - -Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla drôle. - -—«Fixez-le pour avant de passer chez moi,» suggéra-t-il, grossièrement -facétieux. «Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau. -Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite. - -—Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le voyou, qui déjà filait -par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents -nauséabonds de parfumerie à bon marché. - -A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert. - -Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, et l’un des premiers -du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu la -journée dominicale ou la saison du renouveau? Il n’existait pas de -repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce -parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant -au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d’averses, et -sous l’aigre vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement -en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d’un indigène des -tropiques. - -—«Monsieur le prince n’est pas à la maison,» dit à Escaldas le -majestueux portier, qui, un jour de l’année précédente, avait paru si -redoutable à la pauvre Bertrande. - -—«Je vais monter pour lui laisser un mot. - -—C’est inutile. Son domestique est absent. - -—Dites que je reviendrai ce soir, que c’est extrêmement important. -Priez le prince de m’attendre. - -—Que Monsieur soit tranquille. La commission sera transmise.» - -Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n’en put accuser -l’irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez -lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux -reprises inutilement, se rendit compte,—cette fois par l’attestation -navrée du vieux serviteur,—que le jeune homme n’avait pas reparu au -logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait -aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa -chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien pour l’enragé viveur, -s’il n’en dépensait aussitôt une partie,—et souvent la plus grosse. - -Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrande qu’il songeait à -porter sa joie. Bertrande... c’était bon les jours de découragement, -de nostalgie... de remords peut-être. Puis, à Bertrande, il fallait si -peu pour être heureuse... Rien même... D’abord parce que sa fierté s’en -trouvait mieux. Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à elle -quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le -désir de quelqu’une de ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi, -par la nécessité de quitter le petit Claude, par l’étourdissement des -choses extérieures, qui dissipent le parfum d’amour. Puisque l’argent -ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller la trouver quand -l’or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le -portefeuille. Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient -cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu’il -y avait surtout d’attirant, de tentateur, c’était le tapis vert des -tripots. - -—«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures du soir. «N’espérons pas -que Gairlance revienne avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce -qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons jusqu’à demain matin.» - -Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu’il -y avait urgence à ce qu’il le vît le plus tôt possible. Qu’il -l’attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à -trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu’il cacheta, le -Bolivien quitta la rue Cambacérès. - -S’il avait excepté une couple d’heures dans l’après-midi, c’est parce -qu’il escomptait la visite d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant -pas être aperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette -satisfaction? En faisant la large mesure de temps, on s’assurait contre -toute rencontre. D’autant que la conférence ne serait pas longue. -Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas -venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les -négociations avec le Beau Rouquin. - -«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit Escaldas avec un -ignoble rire, «puisqu’il doit présenter ses hommages à ma voisine, -Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures -porte à porte, ça n’est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c’est -pour le plaisir de la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme, je -ne manquerais point d’aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de -son «petit ami». Quel beau parti je tirerais des circonstances!» - - - - -X - -_UNE FIN TRAGIQUE_ - - -GILBERT DE VILLINGEN avait beaucoup gagné, cet après-midi-là, aux -courses. Il ramena d’Auteuil chez elle une jolie personne de sa -connaissance, qui suivait de loin son jeu sur les hippodromes, et se -trouvait sur son chemin, comme par hasard, lorsqu’elle le voyait en -veine. Tous deux dînèrent joyeusement au cabaret, achevèrent la soirée -dans un music-hall, et, quand le prince eut remis la belle à sa porte, -il courut au cercle. - -Il y traversa les alternatives ordinaires de gain et de perte, se -trouva décavé vers cinq heures du matin, et se rappela l’hospitalité -offerte par sa compagne de rencontre. Maussade et harassé, il alla -chercher près d’elle l’insouciance fanfaronne que la solitude ne lui -inspirait pas, mais à laquelle il se forçait nerveusement dès qu’il -avait un spectateur et surtout une spectatrice. Cette diversion lui -épargnait l’heure mauvaise qui suit l’abrutissante et ruineuse partie -nocturne. - -Il ne rentra chez lui que, précisément, vers une heure de l’après-midi. - -«Quelle chance!» pensa-t-il en lisant le mot d’Escaldas, «je ne peux -plus le voir qu’à trois heures. Bon. J’irai moi-même dans son taudis.» - -Il se réjouit de ce moment de répit, comme un écolier d’une récréation. -Il se fit préparer un bain, s’y prélassa longuement, puis s’étendit, en -peignoir, sur le divan de son cabinet de toilette, où il s’endormit. - -Lorsqu’il s’éveilla, la demie de trois heures sonnait. - -«Diable! Ce pauvre Inca va supposer que je ne le prends plus au -sérieux, lui et son roman valcorien. Il ne se tromperait pas de -beaucoup. Ça m’étonnerait bien s’il nous menait maintenant à la -victoire. Et pourtant... Il garde la foi qui transporte les montagnes. -Aussi longtemps que ce limier-là flairera la voie, moi je galoperai -derrière. Ce serait un si magnifique hallali! Valcor aux abois, tête -aux chiens... Bigre! Il en éventrerait encore plus d’un. Mais quelle -curée ensuite! Tant qu’Escaldas tiendra, je tiendrai. D’ailleurs, -je peux dire: tant qu’Escaldas vivra. Car, si cet emballé-là devait -renoncer à la poursuite, il en crèverait de rage. Quand je le verrai -mort, c’est que sa dernière preuve lui aura claqué dans la main.» - -Gilbert sonna son valet de chambre, s’habilla, puis, allumant une -cigarette, descendit et prit le chemin de la rue de Lévis. - -Il y arriva vers quatre heures et quart. - -C’était la seconde ou la troisième fois, tout au plus, qu’il venait -voir le Bolivien dans sa louche demeure. Une grimace involontaire -plissa ses lèvres, retroussa ses narines, lorsqu’il pénétra dans le -corridor d’entrée, laissant retomber derrière lui la demi-porte à -claire-voie, dont la sonnette faussée grinça faiblement. - -Ce corridor, long de six à huit mètres, sans ouvertures latérales, -aboutissait à une cour, dans laquelle se trouvait, sur la droite, une -espèce de loge ou bureau, généralement désert. - -Le prince se rappelait avoir vainement attendu, puis appelé, puis -erré dans les divers escaliers sales, avant d’avoir pu obtenir un -renseignement, lors de sa première visite. - -Cet après-midi, toutefois, il aperçut dans la loge un visage renfrogné -de vieille, qui se dressa pour le dévisager. Sa tournure élégante -faisait événement dans un tel lieu. - -—«Monsieur Escaldas est-il chez lui, madame? - -—Certainement,» dit-elle, presque déridée par une grâce d’aspect et -de ton si peu coutumière en ces parages. «Monsieur peut monter sans -crainte. L’escalier A, à gauche, numéro 27.» - -Elle ajouta, loquace: - -—«J’ai porté moi-même, à une heure, le déjeuner de monsieur Escaldas. -Il m’a dit qu’il ne le prenait pas dehors parce qu’il attendait -quelqu’un, et qu’il ne bougerait pas tant qu’on ne serait pas venu. - -—Parfait!» murmura Gilbert, qui se rappela le mot sur la carte. - -Il ignorait que le Bolivien eût compté sur une autre visite que la -sienne. La concierge l’ignorait aussi. L’escalier A échappait, en -effet, presque totalement, à la surveillance de cette dignitaire du -cordon. Car il s’ouvrait de l’autre côté de l’entrée, symétriquement à -la loge, dans le bâtiment de façade, mais en arrière, sur la cour. - -Deux étages, un long couloir avec des portes mal jointes, d’où -sortaient d’indéfinissables odeurs: laines crasseuses des ameublements -vétustes, parfums rancis, éther et tabac. Cela prenait à la gorge. Le -prince secoua sous son nez son mouchoir imprégné de fine violette. - -Il découvrit le numéro 27, s’arrêta, frappa à la porte. - -Point de réponse. - -Gairlance frappa de nouveau, sans plus de succès. - -«Voilà qui est curieux!» pensa-t-il. «Puisqu’il m’attend.» - -Il regarda la serrure. Elle n’avait pas de bouton extérieur. Se -penchant un peu, il remarqua le point lumineux du trou, ce qui prouvait -que la clef n’était pas en dedans. - -Il heurta plus fort. - -—«Escaldas! Vous dormez? C’est moi, Gilbert!» - -Une porte voisine s’ouvrit. Une femme avança la tête avec curiosité. -Voyant le charmant garçon qui restait en détresse, elle s’empressa, -se montra tout entière, en peignoir d’un bleu cru, garni d’horribles -dentelles cotonneuses, les pieds nus dans des savates. - -Elle n’eût pas été laide, en paysanne ou en servante. Mais sa -fraîcheur commune, et même sa jeunesse, disparaissaient sous un atroce -maquillage. Une poupée de bazar à bon marché. La voix humaine sortant -de ce masque faisait un effet presque sinistre. - -—«Vous demandez monsieur Escaldas?» fit-elle en minaudant. «Il n’est -pas sorti, j’en suis sûre. Car il a fait un vrai potin, cet après-midi. -Il a dû changer ses meubles de place. - -—Vers quelle heure? - -—Une heure et demie peut-être. Je le sais parce que j’ai reçu un ami -vers deux heures. Et je lui ai même dit: «J’espère bien que mon voisin -va enfin rester tranquille.» - -—Mais monsieur Escaldas a pu sortir ensuite. - -—Ça n’est pas probable. Je l’aurais entendu. Il frappe toujours sa -porte assez fort. - -—C’est drôle,» dit Gilbert en regardant cette porte close. - -Un sentiment bizarre l’envahissait. Le Bolivien lui avait recommandé -de ne pas venir entre une heure et trois. Cependant il ne sortait -pas, puisqu’il avait dit à la concierge qu’il ne bougeait point de sa -chambre. Pourquoi ce bruit, à ce moment, chez lui? A quelle occupation -tapageuse réservait-il donc ces deux heures? - -Maintenant, dans l’esprit du prince, l’obstination avec laquelle -Escaldas avait cherché, la veille, à le rencontrer, le mot pressant -écrit sur sa carte et les circonstances d’aujourd’hui, formaient un -ensemble inquiétant. - -Que se passait-il? - -Sans éprouver des sentiments bien chaleureux pour le métis, Gilbert -avait trop étroitement lié partie avec cet homme pour se désintéresser -de ce qui pouvait lui advenir. D’ailleurs, que pouvait-il advenir à -Escaldas qui ne touchât à l’Affaire, objet de leur association? - -Le prince qui, pourtant, n’espérait pas grand’chose, tout à l’heure, -de l’entrevue réclamée si instamment par son acolyte, commençait à y -attribuer de l’importance, maintenant qu’un hasard déconcertant la -reculait encore. - -—«Je vais aller m’informer plus amplement auprès de la concierge,» -fit-il, comme se parlant à lui-même. - -La poupée de bazar, sur la porte de laquelle on pouvait lire de loin -ces mots, en capitales azur sur fond rose: - - MADEMOISELLE ROSALINDE - -s’offrit à faire la commission. - -—«Ne redescendez pas, monsieur. Je vais chercher _mame_ Plu. Elle a -peut-être la clef du 27.» - -La jeune personne s’élança avec une rapidité prouvant que ses -articulations étaient de qualité plus saine et moins factice que son -teint. - -Elle revint d’une démarche alentie, réglant son impétuosité sur -l’ankylose de M^{me} Plu. - -—«Je n’ai pas la clef,» dit la vieille concierge. «Mais je suis sûre -que monsieur Escaldas n’est pas sorti. Peut-être bien qu’il est malade. - -—Personne n’est venu le voir? - -—Personne qui l’ait demandé, toujours. Maintenant, il reçoit -quelquefois des dames de connaissance. Une supposition qu’une serait -montée tout droit, qui connaîtrait son numéro, et qu’elle soit là, -encore. Ça se pourrait bien qu’il ne veuille pas ouvrir à cause d’elle. -C’est délicat.» - -Gilbert pensa au: «Ne venez pas de une à trois.» Il hocha la tête. -C’était possible. Pourtant on approchait de cinq heures. Que diable!... - -Malgré la claire journée d’avril, un perpétuel crépuscule envahissait -le corridor. Dans l’ombre relative, le trou de serrure du 27 brilla -plus distinct, comme un petit œil de clarté, sinistrement railleur. - -M^{lle} Rosalinde, qui, évidemment n’avait pas reçu son éducation au -Sacré-Cœur ou à Saint-Denis, se pencha vers ce trou, y risqua un regard. - -—«Oh!» s’écria-t-elle, triomphante, «je disais bien qu’il avait -bousculé ses meubles. - -—Laissez voir,» fit la concierge, tandis que le prince, pris d’un -irrésistible intérêt pour cet espionnage de commères, tant les -surprises de la vie piquent la curiosité des plus dédaigneux, demandait -à Rosalinde: - -—«Qu’avez-vous donc vu dans la chambre? - -—Le lit est tiré au milieu, à la place de la table. Ça n’a jamais été -comme ça. Je le sais bien. J’ai assez souvent passé devant, quand sa -porte était ouverte.» - -Le prince n’eut pas le temps d’apprécier la pudeur imprévue de la -dernière phrase, ni de se demander si M^{lle} Rosalinde avait des -raisons plus sérieuses de connaître l’orientation des meubles chez -son voisin. M^{me} Plu redressait presque agilement sa maigre échine -rhumatisante, dans l’émoi qui la bouleversait: - -—«Ah! Seigneur... Seigneur Jésus!... Qu’est-ce qui lui est arrivé à ce -pauvre monsieur?... Y a de quoi vous tourner les sangs!... - -—Quoi donc?... Mais je n’ai rien remarqué de si terrible,» s’exclama -Rosalinde, en se précipitant de nouveau sur la serrure. - -—«Sa cervelle!... sa cervelle!...» gémit la vieille. - -Un frisson d’horreur sillonna la chair de Gairlance. - -Plus tard, malgré l’épouvante réelle qu’il devait éprouver ensuite, il -ne pouvait se rappeler sans un soubresaut nerveux le comique lugubre de -cette exclamation. - -Des portes s’ouvrirent. Des gens parurent, dont les faces pâlirent au -cri de M^{me} Plu. - -Mais elle continua, haletante: - -—«Sa cervelle!... que je lui ai fricassée pour son déjeuner, et qui est -sur le tapis, à côté de l’assiette, avec le bondon de son dessert. Tout -est jeté là. Qu’est-ce qui s’est passé, mon Dieu?» - -Le quiproquo manifeste laissait intact le mystère. Aussi les assistants -ne pensèrent-ils même pas à rire, lorsqu’ils surent que ce qui gisait -dans la chambre muette était une cervelle de mouton frite, et non la -partie pensante d’un être humain. Quelque chose de tragique avait dû -se passer là dedans, de l’autre côté de cette porte, dont la banalité -prenait tout à coup une physionomie poignante, avec l’obstination de -son panneau immobile, et le scintillement, à sa serrure, d’un petit œil -de lumière. - -—«Il faut faire ouvrir cette porte. Je le prends sur moi,» déclara le -prince. - -—«Je vais aller chercher mon mari,» dit M^{me} Plu. - -Un temps se passa. Puis on vit arriver Hippolyte Plu, commissionnaire, -la plaque de cuivre au côté de sa veste comme un crachat de grand-croix. - -Il hocha une bonne grosse tête grise, après avoir longuement regardé -la porte du 27. Puis il émit l’idée que ça n’avait pas de bon sens, -qu’il n’y avait pas de quoi se flanquer la frousse, que ses locataires -étaient libres d’aller se promener, ou même de cuver tranquillement -leur vin chez eux, après avoir fichu tout en l’air, sans qu’on eût pour -ça le droit de violer leur domicile. - -—«Je ne m’en irai pas,» dit Gairlance, «avant qu’on ait ouvert. Allez -chercher le commissaire de police, si bon vous semble. Je vous dis que -je le prends sur moi.» - -L’autorité de ses façons, la distinction de sa personne, en imposèrent. -M. Plu se rappela qu’il devait avoir une autre clef, ouvrant le 27. -Pendant qu’il allait la quérir, quelqu’un de plus curieux que les -autres ramena le serrurier d’en face. - -—«Est-ce que vous êtes monsieur le commissaire?» demanda l’ouvrier au -prince de Villingen. - -—«Allez toujours. C’est mon affaire,» répliqua celui-ci, qui -s’enfiévrait. - -On entendit grincer les passe-partout. La serrure, très grossière, -fermée par la simple retombée automatique du pêne sans tour de clef, -s’ouvrit tout de suite. La porte, poussée en dedans, s’arrêta à moitié -de course contre un obstacle. - -M^{lle} Rosalinde, plus preste que les autres, se glissa dans -l’ouverture. - -Elle se rejeta en arrière, hurlant, les bras battant l’air, sa grosse -figure mal peinte convulsée d’un tel effroi que son masque artificiel -s’anima de vie intense, humaine, tragique. Une âme épouvantée surgit -sur cette face de poupée de bazar. - -Les autres, effarés, hésitaient maintenant. - -On soutint la pauvre fille, qui s’évanouissait. - -Gilbert alors, le cœur lui battant jusque dans les oreilles, à coups -assourdissants, plus pâle que son plastron de chemise, fit un pas, -pénétra par l’entre-bâillement de la porte. - -—«A l’aide!... à l’aide!... Un médecin!... Ce malheureux n’est -peut-être pas mort,» cria-t-il d’une voix qu’il crut retentissante, et -qui, presque éteinte, passant à peine ses lèvres, ne parvint qu’à ses -voisins immédiats. - -Le désordre de la chambre était indescriptible,—spectacle d’autant -plus piteux, que la misère des meubles apparaissait davantage dans -leur bouleversement, comme apparaissaient, sur l’horrible papier, d’un -grenat flétri, les traces, noires de saleté ou jaunes d’usure, que ces -mêmes meubles y avaient marquées à la longue. - -Mais l’abomination suprême n’était pas dans cette clameur hideuse et -muette des choses. - -Contre la paroi du fond, au-dessus de l’endroit où se trouvait -d’habitude la tête du lit, le corps de José Escaldas dessinait une -effroyable pantomime raidie, suspendu par une forte cordelière bleue à -un crochet qu’on distinguait, près du plafond, dans la fausse corniche -peinte. Une convulsion d’agonie, en recroquevillant les jambes du -malheureux, l’avait laissé dans une position dansante, comme un pantin -dont on aurait tiré la ficelle. Sa face, remontée par la corde, était -un objet terrifiant... Gonflée, violacée, avec la langue jaillie au -dehors. Les yeux figés dans la sclérotique élargie semblaient encore -regarder, d’un surhumain, d’un atroce regard. - -—«Qu’on coupe la corde!» balbutia Gilbert. - -Ce bretteur, ce descendant de soldat, chez qui le courage physique -était naturel et spontané comme la respiration, ne pouvait surmonter -un étourdissement de faiblesse devant cette vision d’horreur, dans -l’écœurante atmosphère de ce lieu, et sous la suffocante poussée -des gens qui, s’amassant derrière lui, par la porte entr’ouverte, -l’écrasaient à moitié contre le châlit. - -Une scène inénarrable se passait maintenant dans le corridor, qui, peu -à peu, s’emplissait des locataires et des voisins. Les femmes criaient -au secours. Les hommes se querellaient pour savoir si l’on devait -toucher à un pendu, même pour le sauver, avant l’arrivée du commissaire -de police. La vieille mère Plu faisait entendre un jappement monotone, -et semblait subitement hébétée. - -Son mari montra quelque sang-froid. Avec l’autorité de ses -attributions, l’énergie de sa poigne, le concierge parvint à déblayer -un peu la porte et à pénétrer dans la chambre. Son premier soin fut -d’ouvrir la fenêtre. Une bouffée d’air, sinon pur, au moins à peu près -respirable, entra. - -Cette manœuvre produisit sur le prince un effet salutaire. Il se -reprit, et, tirant de sa poche un canif, s’avança résolument dans -l’intention de couper la corde. - -—«Monsieur,» lui dit le père Plu, qui palpait une des mains raidies, -«il est glacé. Que voulez-vous faire? Prenez garde. Pour atteindre la -corde, il vous faut écarter cette table renversée, relever une de ces -chaises... Vaudrait mieux laisser les choses en l’état. - -—Allons donc! Notre devoir est de tout tenter pour rappeler ce -malheureux à la vie. On en a fait revenir de loin avec des tractions de -la langue.» - -Le voyant décidé, les autres maintenant poussaient le lit, dégageaient -la porte, redressaient les meubles. Deux ou trois s’avancèrent pour -soutenir le corps, afin qu’il ne glissât pas à terre. - -—«Voilà de la belle besogne!» grommela le portier. «Et tout cela -pour secouer un cadavre! Comment voulez-vous que les magistrats -reconnaissent ensuite s’il y a crime ou suicide? La distance au sol, la -façon dont les pieds avaient repoussé la table, la direction où elle -était tombée, toutes ces machines-là, c’est ça qui aurait pu montrer si -ce pauvre bougre s’est accroché lui-même ou non.» - -Cette réflexion fit hésiter Gilbert, qui, monté sur une chaise, allait, -en se haussant, trancher la corde. - -—«Vous êtes sûr qu’il est mort?» demanda-t-il. Car sa répugnance -l’empêchait de toucher lui-même à ces membres convulsés. - -—«Pour être froid, il est froid,» dit le serrurier, qui, avec un maçon, -maintenait déjà le corps, attendant qu’il leur tombât dans les bras. - -Mais, à cette seconde, une de ces hallucinations fréquentes devant -les visages d’où la vie vient de fuir, surprit Gilbert. Il crut voir -palpiter les paupières d’Escaldas. Avec une exclamation étouffée, il -éleva son canif, entama la solide cordelière, scia, non sans peine... - -—«Hardi!... encore un peu!...» fit le maçon comme s’il commandait une -manœuvre sur son chantier. - -Soudain, le pendu s’abattit, les bras jetés à droite et à gauche, la -tête oscillant comme une boule inerte, tandis que, sous le poids, les -deux ouvriers fléchissaient des jarrets. - -On étendit Escaldas sur son lit. - -A peine essayait-on de lui administrer gauchement les premiers soins, -qu’un médecin fut amené, suivi presque aussitôt par le commissaire de -police. - -Le praticien eut bientôt déclaré qu’il n’y avait rien à faire. La mort -remontait à deux heures au moins. - -Quant au magistrat, il inspecta sommairement les lieux et posa quelques -questions, de l’air du monde le plus dédaigneux et le plus détaché. -Quel intérêt pouvait offrir cette banale aventure? Un pauvre diable, -logé en garni,—et dans quel garni!—sans doute à bout de ressources, -à qui le vice, l’alcool, ont ôté tout ressort pour la lutte et le -travail, qui attache une corde à son ciel de lit, se passe la tête dans -le nœud coulant, et envoie promener d’un coup de pied la table sur -laquelle il s’était juché pour cette opération, cela se voit tous les -jours, et ça n’a de conséquence vraiment regrettable que de déranger -les commissaires de police. - -Toutefois, le point de vue du fonctionnaire changea quand il se fut -avisé d’interroger le jeune homme qui, venant rendre visite au suicidé, -avait amené la découverte lugubre. - -—«Votre nom, monsieur?» demanda-t-il. - -—«Gilbert Gairlance, prince de Villingen.» - -La voix eut beau se faire basse, les plus proches entendirent, et le -mot: «Un prince!... un prince!...» vola de bouche en bouche, à travers -le corridor et l’escalier, jusqu’à l’attroupement, dans la rue. - -Le commissaire de police leva les sourcils, étonné. - -—«Sans doute, vous apportiez quelque secours à ce malheureux? - -—Mais non. José Escaldas n’était pas dans le dénûment. Ce n’est -certainement pas par misère qu’il s’est tué. Il travaillait pour le -compte de gens qui ne l’eussent pas laissé sans pain. Cet homme est un -Bolivien, ancien intendant du marquis de Valcor. - -—Oh!» s’écria le commissaire, «serait-il l’Escaldas du procès Valcor? - -—Lui-même. - -—L’auteur de la fameuse lettre fausse?» - -Gilbert se tut. - -—«Ah! mais, voilà qui est différent,» reprit le magistrat. «Je vais -faire transporter le corps à la Morgue, aux fins d’autopsie, mettre -ici les scellés... Je ne pense pas que cette mort ait une grande -signification. Le diffamateur s’est fait justice. Mais enfin...» - -L’évidence de cette réflexion tomba lourdement sur l’âme de Gilbert. -L’émoi de l’horrible scène se calmait en lui. La signification en -surgissait nette, indéniable. Le suicide d’Escaldas, c’était la -justification définitive de Valcor, l’aveu du mensonge, désormais -démasqué, impuissant, sur lequel avait été échafaudée toute la -retentissante Affaire. L’inventeur de la fable calomniatrice, le -mystificateur audacieux, se voyant acculé à une catastrophe imprévue, -à une ignominieuse défaite, au châtiment sans doute, abandonnait la -partie en quittant l’existence. - -«Et voilà de quelle savante gredinerie je me suis fait complice!...» -pensa Gilbert. - -Lui, il avait combattu de bonne foi. Il avait été convaincu par cet -ensemble inouï de présomptions que lui présentait le métis. Il avait -été persuadé que le père de Micheline était un faux marquis de Valcor. -Il avait cru au bon droit de Marc de Plesguen. Mais qui en conviendrait -maintenant? Qui ne l’accuserait d’avoir participé sciemment à un -complot de bandits? Qui ne le mettrait, lui, petit-fils du vainqueur -de Villingen, au rang de ce vil produit de races inférieures, de cet -être dépourvu par naissance de toute moralité, de celui qu’il nommait -plaisamment, mais avec un si véritable dédain, «l’Inca». - -Un accès de rage douloureuse saisit Gilbert. Il jeta sur le misérable -corps qui gisait là un regard de féroce rancune. Quel allié pour le -descendant d’un prince de l’Empire! - -La conscience vague de son intime déchéance, de l’esclavage où le -tenaient sa paresse et ses passions, et qui l’avait conduit à prendre -un tel allié, n’était pas pour relever le jeune homme. Et, sur lui, -s’appesantissait encore la nauséabonde atmosphère de cette maison, -de ces murs, de ces souffles hors des bouches fardées ou des gosiers -brûlés d’absinthe,—car ils étaient peu nombreux, les travailleurs -honnêtes, parmi ceux que leur oisiveté rassemblait là, béants d’une -abjecte curiosité. - -—«Permettez que je me retire, monsieur le commissaire,» dit le jeune -homme. «Voici ma carte, mon adresse. Je me tiens à votre disposition -pour une enquête. Mais vraiment, ici, en ce moment...» - -Son geste exprima qu’il n’en pouvait plus. - -—«Pardon... Quelques renseignements encore sur l’état des choses quand -vous avez coupé la corde.» - -Quel supplice! Il fallut, avec le père Plu et le maçon, sous le regard -horrible et indéfinissable de cette tête tuméfiée, reconstituer à peu -près la disposition des meubles. - -La table était là, renversée. - -Escaldas avait tiré son lit au milieu de la pièce, afin de pouvoir -placer cette table au-dessous du fameux crochet. Mais pour y -atteindre, pour y fixer le bout de la cordelière bleue,—pièce à -conviction retenue par le commissaire de police,—il avait dû encore -rehausser d’une chaise la table insuffisamment haute. Cette chaise, on -la voyait plus loin, jetée à terre. - -Les débris du déjeuner servi par la mère Plu s’étalaient sur le sol. -Escaldas y avait à peine touché. - -On comprenait qu’en un pareil moment l’appétit lui eût fait défaut. - -Ce qu’on arrivait moins à comprendre, c’était la façon désordonnée -dont le suicidé avait accompli son trépas. L’être le plus dégoûté de -la vie, le plus grossier, retrouve une espèce de respect de lui-même -dans le seul fait qu’il va s’anéantir. Sa résolution le rehausse à ses -propres yeux. C’est rare qu’il la suive jusqu’au bout sans un peu de -cabotinage, un apprêt de mise en scène. Du moins y procède-t-il avec -quelque convenance. Mais le saccage de la chambre, les meubles déplacés -comme en hâte, les aliments tombés avec la chute de la table, sans -qu’on les eût rangés ailleurs auparavant, l’idée de cet homme qui va -se pendre, et qui grimpe entre son assiette encore chaude et son verre -encore plein, sans quelque soin funèbre et mélancolique, éveillaient -une image de précipitation dans la mort, comme d’une attaque brusque de -folie. - -—«Une telle violence ne serait explicable,» observa le commissaire, -«que si cette mort n’était pas l’effet d’un suicide.» - -Gilbert tressaillit. - -Si quelqu’un avait eu intérêt à supprimer Escaldas, un seul homme -pouvait être ce quelqu’un. Et alors?... La théorie se renversait. Les -preuves qu’aurait eues le Bolivien contre cette homme auraient donc été -bien redoutables! - -—«Vous admettriez l’hypothèse d’un assassinat?» demanda le prince d’une -voix altérée. - -—«Difficilement,» dit le magistrat, «D’ailleurs, si cette hypothèse -se base sur l’état des lieux, elle ne peut être considérée de façon -sérieuse. On a trop changé cet état des lieux, et il y a eu trop de -personnes dans la pièce, pour qu’une instruction en tienne compte.» - -«Ainsi c’est moi,» se dit Gairlance, «c’est mon mouvement d’humanité -pour sauver ce malheureux, qui rendra peut-être impénétrable un -monstrueux mystère!» - -Il ne songeait plus à s’éloigner, retenu maintenant par l’espoir qu’une -circonstance, un témoignage, pourrait changer les choses de face, -démontrer qu’Escaldas ne s’était pas tué, mais qu’on l’avait tué. - -Ses yeux se portèrent sur cette forme effroyable, muette à jamais. -Le mort avait toujours son regard sans nom, et cette langue projetée -hors de la bouche, comme d’un damné qui ferait le geste de l’enfance -impudente et moqueuse. Raillerie de cauchemar... plus effarante -de ce qu’elle gardait véritablement un secret! Les jambes, à demi -pliées, avaient toujours leur attitude dansante. De quoi s’égayait-il -épouvantablement, ce spectre, qui, peut-être, était une victime? Un -arrêt de l’enfer le condamnait-il à ce simulacre de dérision devant la -duperie prodigieuse de sa mort?... - -Spectacle insoutenable. Gilbert se détourna. - -Il entendit alors qu’on interrogeait la concierge, les voisines -d’étage. Personne d’inconnu n’avait mis les pieds dans la maison depuis -midi, pour ce qu’on en savait, sauf un galant visiteur de Rosalinde, -un «type épatant», à ce qu’elle affirma. Déjà, la veille, il l’avait -suivie, ébloui de ses charmes. Et il avait, non sans peine, consenti à -patienter jusqu’à aujourd’hui pour faire plus ample connaissance. - -L’effrontée se rengorgeait en parlant de sa conquête. Elle seule avait -vu le «type épatant». Mais, d’après les détails circonstanciés qu’elle -donna sur l’heure passée en sa compagnie, à en juger surtout par -l’enthousiasme reconnaissant qu’elle manifestait pour son empressement -amoureux, on dut renoncer à soupçonner d’un crime un individu capable, -à l’instant même, de tels exploits, qui supposent une liberté d’esprit -absolument incompatible avec les affres d’un meurtrier. - -Une jeune personne de la même catégorie sociale que Rosalinde, et -demeurant sur le même palier, crut se rappeler d’abord, et bientôt fut -prête à jurer, qu’elle avait remarqué le tapage bizarre fait dans la -chambre d’Escaldas au moment même où elle venait d’entendre causer chez -Rosalinde. - -—«Justement,» confessa la créature, avec son étrange candeur -professionnelle, «je me disais «Elle en a de la veine, Rosalinde, de -recevoir des visites à cette heure-ci!» Et patatras!... c’est alors que -j’ai sauté en l’air, par le fracas d’une table qui tombait.» - -Après avoir répété deux fois cette version, toute fière de donner -son témoignage dans le drame, la donzelle n’en eût démordu pour rien -au monde. Sa sincérité était absolue. Seulement, d’avoir formulé si -nettement des impressions, d’ailleurs confuses, lui avait fait perdre -le pouvoir de se les rappeler dans un autre ordre. Qu’elle intervertît, -sans le vouloir, la succession des bruits, que ce fût chez Escaldas -qu’on eût parlé avant la chute de la table, et non pas, comme elle -croyait, chez Rosalinde, elle ne pouvait plus le vérifier dans sa -mémoire, ayant perdu à ce sujet tout sens critique, par le fait d’avoir -émis une affirmation. - -La concierge répéta de son côté que M. Escaldas était sorti de ses -habitudes en se faisant apporter son déjeuner dans sa chambre,—une -cervelle frite et un bondon, avec une livre de pain et une -demi-bouteille de vin. Elle déclara qu’il avait l’air «drôle», qu’il -insistait sur son intention de rester chez lui pour recevoir quelqu’un. - -—«Qu’entendez-vous par «l’air drôle»?» demanda le commissaire de police. - -—«Embêté, quoi!» dit la concierge. «Et puis, impatient, hurluberlu... -Il ne tenait pas en place... Même que je lui ai demandé s’il avait des -fourmis dans les jambes. «Vous ne me direz pas ça dans quelques heures, -mame Plu,» qu’y m’a fait, «je serai bien tranquille.» - -—«Ah!» s’écrièrent en même temps le commissaire et Gairlance. - -Un tel mot parut décisif. Ceux qui l’entendirent ne pouvaient pas -savoir que l’infortuné s’énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de -se retrouver en face du «Beau Rouquin», et qu’il se consolait lui-même -en se disant que, de toutes façons, les choses s’arrangeraient sous -peu, le marché serait conclu et la victoire certaine. - -—«Cette personne qu’il attendait, c’était vous, n’est-ce pas, -monsieur?» questionna le magistrat en s’adressant au prince de -Villingen. - -—«C’était moi. - -—Vous avait-il fixé l’heure? - -—Il m’avait recommandé, très instamment, de ne pas venir entre une et -trois. - -—C’est clair. Il réservait ce moment pour l’exécution de son sinistre -projet.» - -Tout concourait à l’évidence. L’espoir, un instant apparu à Gilbert, -qu’il y avait eu assassinat, et que cet assassinat, une fois établi, -changerait la face de l’Affaire Valcor, vacilla, rentra dans les -ténèbres de l’insaisissable. Escaldas, sans doute à bout d’invention -et de mensonge, s’était vu perdu, s’était tué. Avec lui, la légende -mourait tout entière. L’histoire ingénieuse et romanesque d’un faux -marquis de Valcor se substituant au véritable, l’histoire qui avait -passionné le monde, était donc née de toutes pièces dans l’imagination -de ce demi-sauvage, dans ce cerveau, surchauffé jadis par le soleil des -tropiques, maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme hors d’usage, -par le flot de sang qu’y avait chassé la corde brutale. - -Peut-être l’auteur de cette fable inouïe l’avait-il crue, s’était-il -pris lui-même au piège de son désir et de sa haine. On ne joue pas -avec tant d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel on n’est pas -entré de bonne foi. Peut-être la découverte de son erreur avait-elle -affolé le Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût, c’était bien -fini. Jamais Marc de Plesguen ne serait marquis de Valcor, jamais -sa fille Françoise ne serait châtelaine de la demeure historique, -des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour dot le patrimoine -héréditaire, grossi des intérêts composés,—fortune immense, même si -les millions d’Amérique en demeuraient distincts. Et jamais Gilbert -Gairlance, prince de Villingen, n’épouserait sans cette fortune une -fille qu’il n’aimait pas. - -Les chimères de ces deux dernières années gisaient donc, grimaçantes -et mortes, avec le malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de -crédit conservé naguère par le jeune viveur s’était usé jusqu’au bout -dans cette fâcheuse aventure. - -Quand il sortit de l’horrible maison, quand il secoua le cauchemar -de tout à l’heure en même temps que le rêve de naguère, Gilbert se -retrouva en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses propres yeux, -car, pour la première fois de sa vie, il réfléchissait à sa conduite. -Un abattement jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son âme. - -Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter comme s’orientent -toutes les pensées humaines,—chez les forts aussi bien que chez les -faibles, chez les insouciants aussi bien que chez les pusillanimes,—dès -que s’élève le souffle des regrets, ou dès que le cœur est mordu par -la souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse douce, indulgente, -absolue. L’image de Bertrande s’évoqua en lui. - -Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, si sincèrement -humble. Et, avec elle, lui apparut aussi ce beau petit Claude, qui -était son enfant, à elle, et le sien, à lui-même. - -Une émotion inconnue l’envahit. - -Le prince Gairlance regarda autour de lui, dans les rues qu’il suivait -au hasard. Il s’aperçut qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs -tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre ouvrière. - -Le long après-midi d’avril rayonnait encore d’une clarté vive, dans -l’air piquant, presque froid. - -«Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la surprendre,» se dit -le jeune homme. - -Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse celle qu’il pouvait -considérer comme sa fiancée, il en éprouva plus de saisissement et plus -de gêne que de consternation. Il venait, à l’instant même,—et sur quel -passage tragique!— de tourner cette page de sa vie. L’adieu de M^{lle} -de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement l’émouvoir, après la -catastrophe dont tout son être restait horriblement secoué? - -Il la laissa partir sans un mouvement de pitié, dans l’égoïsme de sa -frissonnante nostalgie, sans plus de pitié que n’en éprouvait Bertrande -elle-même, dans l’égoïsme de son amour. - -Et Françoise s’en alla, seule pour toujours, déchirée de les avoir -vus ensemble, vainement soutenue par sa fierté, par le sentiment -d’avoir fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose apaisait son -désespoir,—ce désespoir, profond comme le gouffre de sa vie à jamais -solitaire et vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la tiédeur -du petit corps qui persistait à ses mains, la douceur du petit front -qui caressait encore ses lèvres. Il l’avait appelé par un attrait -mystérieux, cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait. Il -l’enveloppait d’un charme irrésistible. Il lui apparaissait comme la -raison suprême de son sacrifice. - -Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, garde cette -bienveillance mystérieuse de susciter autour des pires douleurs une -singulière effervescence de sentiments, même illogiques, qui empêche -l’âme de voir toute l’abomination de sa plaie,—jusqu’à ce que le temps -lui ait fait trouver la force de la regarder à nu. Mais alors elle n’en -mesure plus que la cicatrice. - - - - -XI - -_DANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSE_ - - -AU bord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un -village indien. - -Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe -dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de -l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur -des millions de kilomètres carrés. - -Mais quel paysage! - -La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis -de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil -tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des -arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les -enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses -des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux -feuillages. Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que -les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes -basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant -de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne -s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le -picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se -coulent dans l’inextricable massif. - -La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de -pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler -dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir, -de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous, -c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes -ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières -immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent, -sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la -pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable. - -Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une -pauvre agglomération de huttes. - -Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même, -soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre -ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant -la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se -découvrait au centre. - -Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée, à physionomie laide -et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un -de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux -européens, pouvait paraître singulière. - -Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air -libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes -automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, -formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre, -à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de -longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses -mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait -en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps -sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la -cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de -suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la -flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme -ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois, -une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire -plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans -peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long -manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, -tant qu’il restait du suc dans la cuve. - -Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la -première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cette -manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis -plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche -d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient -eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que -l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était -une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la -source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, -des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était -le _latex_, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de -l’arbre qu’on appelle là-bas le _serynga_. Et ces Indiens étaient des -_seryngueiros_. - -Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité -des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils -le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que -leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs -intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand -marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud. - -M^{me} de Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon -barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, -sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit -État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique -du _latex_ au saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa -solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à -la naïve gymnastique de l’Indien. - -Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se souciaient des -perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et -les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter -de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal -délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la -compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables -pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une -enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve, -un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs -de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son -armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route -s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central, -véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils -trouveraient Hervé. - -Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine -suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, -de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant -accueilli ou escorté le joli Français doré, l’_El-dorado_, comme on -l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un -peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce -surnom d’_El-dorado_ changeait là de sens, dans ce pays où il désigna -le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête -espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison -tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes -populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions. - -A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations -du voyageur. - -De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par -Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël, -le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission -mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches. - -Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire -que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des -retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il -était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et -d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune -comte attendait, s’enquérait, observait. - -Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le -silence dont s’était affolée M^{me} de Ferneuse. - -Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu. - -Le Père Eudoxe l’accompagnait. - -N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre -sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures -régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière? En elle, les -tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému. -Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame -étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle -poursuivait la solution. - -Pour M^{me} de Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide -comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et -connaissant déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le pays qu’ils -parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes -indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse -vocation. - -—«Voilà le village de mes pères,» dit un jeune garçon, à la peau de -cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres -épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première -pirogue. - -La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la -même tribu. - -Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une -rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un -voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils -l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule. - -C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que -le Père Eudoxe et M^{me} de Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la -région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur -maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme -tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, -prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or. - -—«Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang,» dit-il. «Mais ils -furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L’homme blanc fut -blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des -miens qui resta debout l’a emporté dans notre village.» - -Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le -rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements -de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara: - -—«Voici les huttes de mes pères.» - -Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles -en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs -du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se -déranger de leur tâche. - -La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en -fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais -la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait. -Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui -laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des -détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur -apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent -à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par -leur produire un effet d’uniformité. - -Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe -grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un -revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en -imposait à ces barbares. - -Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. M^{me} de Ferneuse, malgré -son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où, -peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de lui obéir. Car elle ne -pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à -moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des -cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une -négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants. - -Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui -barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son -autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient -le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa -rapidement leur attention. - -M^{me} de Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et -d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue -incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune -façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de -gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son -fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où -provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes, -derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre -sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, -à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de -quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins. - -Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue, -avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise. - -—«Mon fils?...» cria la comtesse. - -—«Il vit. - -—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village? - -—Je le crois. - -—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi courir!... - -—Un peu de patience, madame. Écoutez.» - -Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit -en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis -que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur -la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de -leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si -différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue. - -—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la peine à tirer de ces gens -quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand -il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur hospitalité est -admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. Car ils se figurent que -leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru -quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et -surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai -pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs -coutumes. - -—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous d’Hervé? - -—Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez -faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs -mois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a pas pu le guérir -entièrement... - -—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, mon Dieu?... - -—Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit -de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on -soigne pour qu’il guérisse. - -—Quelle insanité! Où est-il?... - -—Je n’ai pu l’apprendre encore. - -—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu’on m’aide à -descendre! J’y vais moi-même.» - -Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord, -s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe -l’arrêta. - -—«Prenez garde, madame! Vous perdez votre fils. - -—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement -de plus. - -—«Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si -vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante -peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une -blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement -et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir -à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer -malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de -ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais -vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous -dominerez des sentiments si compréhensibles, et pourtant si périlleux. -Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils. - -—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai,» fit-elle. - -Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la -voyageuse à la rive. - -Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits -enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec -une espèce d’admiration méfiante. - -—«Dites-leur que je suis mère comme elles,» s’écria la comtesse -en s’adressant à l’octavien. «Ce mot les attendrira. Voyez comme -les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou. -Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi!» - -Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par -une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et -leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait -dans ses yeux pleins de larmes. - -Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces -créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui -maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le -tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle -bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y -toucher. - -Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée -de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces -primitifs surent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait -son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus -forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en -général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simp -seul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la -rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes -aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer -quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle -on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes. -Cette voie, naturellement, était un cours d’eau,—un affluent étroit, -que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit. -L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut. - -Bravement, M^{me} de Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses -nouveaux amis. Le moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna eut été -compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois -la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés. - -Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une -clairière, autour d’un marécage. - -Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse: - -—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer -quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme blanc -n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu -ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi -au-dessus des forces humaines.» - -C’était juste. A de telles distances de la patrie et de toute -civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir -surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de -l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il -désespère peut-être d’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire -éclater un cœur de surprise et de joie. - -M^{me} de Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un -des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et -attendit. - -Quelle attente! - -Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des -heures. - -—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du plus loin qu’il put se faire -entendre. - -Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut -passagère. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là. - -—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» dit le Père Eudoxe, -lorsqu’il se fut approché. - -Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu’allait-il -lui apprendre? - -—«Hervé est malade? estropié? mourant? - -—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous -arrivons juste à temps,» dit l’octavien. - -Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le -jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou. -Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la -jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du -marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un -état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans -doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une -période indéterminée, mais certainement longue, dans son étrange -asile. Il y paraissait heureux. - -—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons pas nous rendre compte, -ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le -coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je -l’ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont -rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit -que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux, -prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le -regret des siens ne lui soit pas trop amer.» - -M^{me} de Ferneuse éclata en sanglots. - -—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» soupira-t-elle. - -—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je -vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir. - -—Me reconnaîtra-t-il seulement? - -—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures. -Bientôt il aura cette immense joie. - -—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la -raison?... - -—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit -l’exacte vérité.» - -Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand M^{me} de Ferneuse vit -son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de -savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une -cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient, ses -cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant -à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint -de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand -elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur -elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses -divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir. -Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier. - -Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une -petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une -dose de quinine. - -Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva: - -—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous -viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette -fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être -heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la -nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené -Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je -ne demanderai plus rien à la destinée.» - -Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère, -fût-ce dans l’inconscience du délire. - -—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera -de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage -engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés -quelque temps, surtout dans une période d’affaiblissement physique. -Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre -de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé -momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite -rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus -heureux jours de leur vie.» - -La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se -trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. -D’ailleurs, M^{me} de Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt -que de quitter son fils. - -C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse -d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son -extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas -le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être -les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres -Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui -donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour -elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit -des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des -noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes, -dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle -pouvait s’en nourrir sans danger. - -Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent -à son fils, en la regardant comme pour lui dire: «Vois... il nous est -cher.» - -Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe. -Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la -connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des -missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre, -sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des -opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait -transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments -et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le -malade, paralysait l’articulation du genou. - -Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé -pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse. - -Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent -çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après -avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance -les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour. - -Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge -descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient -si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze. - - - - -XII - -_LA DÉFAITE_ - - -HERVÉ de Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt -recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été -donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener -vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions -indispensables à sa guérison. - -Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont -l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie -d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret -l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur -voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes -dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui -donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient. - -Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la -profondeur verdoyante leur groupe assemblé sur le rivage et les -cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris. -Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à -l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais -mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse -sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et -de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures -naïves. - -Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait -mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour -lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était -l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence -fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où -elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses -chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires -de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les -forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature -s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions. - -—«Mon Hervé,» dit M^{me} de Ferneuse en pressant la main de son -fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop -différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la -pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?» - -Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la -rassura. - -Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait pas encore raconté -par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les -Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la -jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, -loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel -n’était venu le sauver d’une fin imminente. - -Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, -d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. -Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la -Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre. - -Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de -mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût -été de la traverser. - -Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol, -au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de -toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et -au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé. - -L’histoire fut simple et brève. - -Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les -ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de -Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles -à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle -d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il -lui déclara ses intentions. - -—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vous êtes ici pour une louche -besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en -offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je -le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer -à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?» - -Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce -qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas -à trahir, car il n’était pas vil. - -—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous, -c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce -que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous -découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je -vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du -gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.» - -A ce point du récit, M^{me} de Ferneuse s’écria: - -—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte -pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide -de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins -quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce -personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes? - -—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez -pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, -où chacun se fait justice à soi-même, et s’en tire ensuite avec -quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique -presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, -respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et -vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez -vous fier à lui, fût-il un pauvre _seryngueiros_ à peau rouge. Mais si -un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous -trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous -verrez son cheval attaché à la porte. - -—Mais les tribunaux? Mais la justice?» - -Hervé eut un léger rire et continua son récit. - -Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait -décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura -d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante, -qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au -dernier souffle. - -Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse, -n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne -pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux -sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux -rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait -vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce -feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le -vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une -demi-journée et une nuit sans bouger de sa cachette, pour aller s’en -saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément. - -Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la -santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient -pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux -lettres de change l’avoisinant. - -—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la -comtesse de Ferneuse. - -—«C’est un plan. Et il est vraiment fort clair,» observa le religieux. - -—«Il me parut encore plus clair,» reprit Hervé, «parce que je -connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis -quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de -terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie, -et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant -comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un -côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une -aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de -fer plaquent des taches rougeâtres. - -—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je m’explique sur le dessin ce -mot: «La pierre de sang.» - -—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît -une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme -éclaboussure sanglante. - -—En face, sur l’autre marge de la vallée, doit être un arbre -remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer. - -—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une -taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même -dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager -couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus -que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et -s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux. - -—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre -de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un -point marqué d’une croix? - -—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les -indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par -lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous -le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la -tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, -et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de -repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise? -Peu importe. - -—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les -Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel -n’a pas agi sans aide. - -—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement -Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont -passé. Le temps est long, la Selve immense. Et jamais, d’ailleurs, un -Indien n’a livré son secret. - -—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher -enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias -Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but -suprême. - -—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria -Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec -ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa -sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à -l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens. - -—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le -combat! - -—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus -vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous -n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais -évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur -attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie? -Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir -tranquillement sa mission. - -—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé -la tombe où reposait...» - -Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur. - -Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement. - -—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai fait ce que j’ai pu. Vous ne -doutez pas...» - -M^{me} de Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras. - -—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te -connais bien. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette -horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face.» - -Un silence suivit. Puis Gaétane murmura: - -—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre ténébreuse du passé reste -définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel -était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère -ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor. -Il a triomphé de tout! - -—Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez -la ressentir, ma mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse avec une -douceur pleine de ménagements. «Mais je ne puis concevoir votre état -d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor? -J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser.» - -D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria: - -—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu -me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien!» - -Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter—trop -tardivement—cette terrible phrase, au moment où elle échappait à -M^{me} de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si -impressionnante que sa mère crut revoir—avec quelle angoisse!—le -spectre douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où -elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé. - -—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma -faute!» gémit-elle éperdue. - -En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à -se prosterner devant lui. - -Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées. - -—«Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous -la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous -autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment, -un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la -Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité -qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez -vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en -souffrira plus que vous.» - -Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur -et lui chuchoter les plus tendres consolations. - -Brusquement, M^{me} de Ferneuse s’arracha de ses bras: - -—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle. - -Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu. - -Hervé cria: - -—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir.» - -Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du -missionnaire. - -Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du -prêtre. - -Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci -qui allégèrent pour ce fils la douleur d’apprendre qu’il n’avait pas -dans les veines le sang de l’homme dont il portait le nom. D’autres -attestations, qui s’élevèrent du plus profond de son âme, l’empêchèrent -d’éprouver même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé plus que -tout le reste: le mépris de sa mère, de cette mère qu’il admirait et -vénérait comme une créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La -blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion inconsciente, -qu’il ne se fût point pardonnée. - -—«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable -délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial -pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui -qu’elle m’est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du -long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait pour le comte -Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme -égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui m’imposait envers -lui le respect. Mais laissez-moi vous le dire, si choquant que ce -puisse vous paraître...» - -Le moine voulut l’interrompre. Il continua: - -—«Écoutez donc cette pensée en confession. Elle est mauvaise, soit. Je -m’en accuse. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être à -qui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Ma -mère... ma pauvre mère!... Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je -vais l’aimer!» - -Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Eudoxe lui dit: - -—«Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans -votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste -rêve de votre jeunesse. - -—Comment? - -—Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon -dont l’âme s’épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle -de Valcor.» - -Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis il resta rêveur. - -—«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien. «Que dois-je augurer -de votre silence? - -—Mon Père,» dit le jeune homme avec une assurance tranquille, -«Micheline n’est pas ma sœur. - -—Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le religieux. «Une illusion -volontaire... - -—C’est une certitude. - -—Votre mère elle-même ne l’a pas. - -—Je la lui donnerai. - -—Comment? - -—Je ne sais pas encore. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai -cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que -lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que -je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m’a -pas condamné à une erreur monstrueuse, et que l’unique amour de ma -vie n’est pas criminel. C’est impossible. Le marquis de Valcor que -ma mémoire me peint, n’est pas l’homme qui avait juré à ma mère une -fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un -démon d’astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d’être, -il n’aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s’il me savait -le frère de cet ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là ne -sont pas humains. Nous n’avons pas le droit d’en accuser même celui qui -nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits. - -—Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne -suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une -façon absolue. - -—Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune comte de Ferneuse. - - - - -XIII - -_LA PIERRE DE SANG_ - - -LA comtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se -rendre dans le vallon où s’était livrée une véritable bataille entre -Hervé et Mathias Gaël, secondés par leurs Indiens. - -Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. La solitude -sauvage et muette, le sol ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait -sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d’un homme -assassiné. - -Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane -l’avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été -ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en -se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage -d’amour, l’anneau rendu au moment de l’adieu, et que l’amant désespéré -jura de ne jamais ôter de son doigt. - -Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains -violatrices, ne révéleraient plus leur terrible secret. Mathias -Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents -les ossements desséchés—profanation abominable!—Maintenant il était -en route vers l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la -bague si imprudemment laissée par lui à l’homme qu’il avait tué. Et, -cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l’audace de la -présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole: «Montrez-moi cet -anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai aimé.» - -Que ferait-elle à ce moment-là? - -Ah! elle arracherait à l’infâme ce gage sacré, elle lui crierait son -imposture, elle le tuerait à son tour!... - -Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était chrétienne... Puis, il -y avait son fils... il y avait Micheline... que ce meurtre et ce -scandale sépareraient pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude -absolue qui pourrait la transformer en justicière? L’horreur suprême -n’était-elle pas qu’un doute planerait toujours sur son âme? - -Ces pensées déchiraient M^{me} de Ferneuse, tandis que leur petite -caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le -chemin. - -Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l’inévitable escorte des -Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région -montagneuse. La forêt n’apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes -des Andes se dressaient à l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût -à ses yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui -chevauchait en avant. A ses côtés, le Père Eudoxe, devinant tout ce -qui s’agitait de douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle, -respectait sa rêverie silencieuse. - -Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement -européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, -et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d’y -demander asile. - -Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu’ils descendirent -dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les -lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée. - -Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux -décrits par Hervé. L’âpre gorge s’allongeait entre deux parois -inégales, l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre couronnée de -verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus. -Les racines de l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête même, et -quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux. -Presque directement en face de l’arbre, sur la muraille opposée, -se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui -semblait, en effet, une traînée de sang. - -Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle, -à cause de l’amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches -attestaient des éboulements plus ou moins récents. - -—«Cette terre est sans cesse en travail,» observa Eudoxe. «Tantôt elle -est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par -les déluges que forment, en crevant contre la Cordillère, les nuages -condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.» - -En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette -trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa -ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L’expression -de son visage s’aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il -fut distrait par un cri de Gaétane. - -Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là -où avait dû être enseveli l’être à jamais cher, le véritable époux -de sa jeunesse, s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas venait de -surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C’était -un vautour, occupé à chercher s’il restait encore un lambeau de chair -sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que M^{me} -de Ferneuse n’avait pas tout d’abord distingué du sol poudreux dont il -avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement -avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré -son extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son fils accourut -et la soutint. - -—«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables d’Indiens, qui se sont battus -ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils -avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le verser loyalement -d’après leur contrat. - -—Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia la comtesse, émue jusqu’à -l’affolement. - -—«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez pas ainsi. Certes, c’est un -Indien. Un coup d’œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son -crâne, m’en assure. Nous en trouverons d’autres. Huit ou dix peut-être -sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de -leur sépulture.» - -Il entraîna M^{me} de Ferneuse et la fit asseoir à l’écart. - -—«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler -ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle -on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C’est -tout ce que nous pouvons pour eux. - -—Je veux t’accompagner... Je veux les voir tous,» dit la comtesse avec -agitation. - -Hervé la comprit. - -—«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il. «Ne craignez ni une négligence -ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas mon père?» - -Elle cacha son visage dans ses mains. - -Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié: - -—«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même -ignominieusement exposée comme ces pauvres corps! Mon respect et votre -tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le -verrons pas, lui! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait -disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si -chère relique.» - -Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux. -Il revint au bout d’une heure. - -—«Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n’interviens -pas dans leur cérémonial. Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta -la citation évangélique: «Laissons les morts ensevelir leurs morts.» - -—«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?» demanda la comtesse. - -Hervé inclina tristement la tête. - -—«Qu’as-tu vu? - -—Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le bandit a bien rempli sa mission -et gagné pleinement l’argent qu’on a dû lui promettre. Une énorme -excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit même que marquait la -croix sur le plan. Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait -ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Et qu’était-ce? -Sinon les restes d’une victime, et, sans doute, cette bague dont la -signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l’assassin. - -—Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura Gaétane. - -Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient -si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée. -Quelle ne devait pas être l’importance du secret enfoui là, dans -l’éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de -Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère, -un émissaire si résolu, afin de détruire ou de rapporter le témoignage -que gardait ici la terre! - -Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée, -fouillée. Son regard parcourait les moindres interstices de la fosse -béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l’amour -de sa jeunesse et l’enchantement passionné de sa vie? Cet espoir -insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le -poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux. - -Son fils l’entraîna. - -Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche -une paire de jumelles, s’en servait pour examiner avec attention -l’escarpement au-dessus duquel poussait l’eucalyptus géant. - -—«Regardez,» dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. «Il y -a une autre «pierre sanglante». Seulement elle est du côté de l’arbre, -celle-ci, et non en face, comme la première. - -—Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus pâle, moins distincte. - -—Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s’est avancé jusque -là. Et depuis peu, sans doute. Cet échevèlement de lianes représente -une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr.» En prononçant -ce chiffre, le moine regarda M^{me} de Ferneuse, qui tressaillit. «Et -si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que l’action du soleil et de -l’air ont atténué la coloration de sa surface. - -—Mais l’action du soleil et de l’air a été la même sur l’autre, dont la -nuance est si vive,» s’exclama le jeune comte. - -Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d’œil -que lui lança Eudoxe. Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait -surgir en lui une idée qui l’éblouissait. - -—«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il. - -—«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,» lui dit le religieux. -«Regardez ces fragments de roche...» (Il en ramassait un à terre.) -«Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet instrument de la -précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du -laboratoire.) «Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années vous -croyez qu’ils puissent subir, sans s’altérer, au moins extérieurement, -les effets de la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que des pluies -diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l’année. - -—Je vous en prie,» s’écria la comtesse, «expliquez-vous en termes plus -simples pour l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie -votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer -quelque chose à ce que nous avons cru voir. - -—Tout... madame... Tout peut changer d’aspect. Écoutez. Depuis que -nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, que -j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette -«pierre sanglante», en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible -il y a vingt années. Un éboulement récent l’a mise à nu. La seule tache -rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc -celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l’arbre. -En ce cas, la ligne qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et ce -même arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu -de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale -que vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non celle du fond. La -sépulture que nous cherchons serait donc sur un côté du vallon et non à -son extrémité. - -—Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura Gaétane, dans une espèce d’extase -reconnaissante. - -Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe: - -—«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il pas tenu compte de -cette seconde pierre rouge? - -—En teniez-vous compte vous-même?» riposta le moine. «L’éclat de la -première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer -l’autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela? Ce Gaël n’est -qu’une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un -homme cultivé, tel que vous? à un savant même... Car votre vocation... - -—Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais, mon Père, alors, selon vous, -Mathias n’aurait rien trouvé là-bas? - -—Rien. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que le sol est -remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu’il n’eût été -nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un -travail énorme, désespéré. - -—On le recommencera. Gaël reviendra ici. - -—Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé, ordonne à tes Indiens de -creuser la terre immédiatement. - -—Laissez-moi prendre l’orientation précise,» dit l’octavien. - -Après les calculs préliminaires et au moment du premier coup de pioche, -les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient -avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. Probablement, -Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de -nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans -quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d’une existence -désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il -avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté mourant par les Indiens -vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le -craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas plus que lui-même sur -l’emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à -le suivre. - -—«Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette -vallée,» observa le jeune homme. «Mathias peut être en possession des -renseignements du marquis. - -—Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt justement aujourd’hui,» -fit la comtesse. - -—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons faire garder par des -sentinelles la trouée qui donne accès au vallon. - -—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» demanda tout bas Hervé, en -entourant celle-ci de ses bras. - -—«Moi, craindre?...» sourit-elle. - -Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si -vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte, -le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par -le feutre gris à larges bords, le _sombrero_ du pays. - -Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter -les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles, -pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical. - -Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent, -pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des -coups de feu venaient de retentir. - -La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de -flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et -en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le -vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis -qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et -celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en -s’élançant elle-même du côté du danger. Rien n’aurait pu la retenir. -Son fils n’avait qu’à la suivre. - -Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à -l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y -donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant -le cadavre de Mathias Gaël. - -Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer. -Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons -indiens seulement. Car, depuis la disparition d’Hervé,—qu’il devait -croire mort après tant de semaines,—il ne prévoyait pas que personne -pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être -y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être -avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est -qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser -en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle. -Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument -irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en -effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée, -qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa -consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé -un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le -geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un -compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait -pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua -le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une -décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes. - -Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en -emportant,—suivant leur inéluctable coutume,—le corps de leur chef, -et en protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa faire. De même, -Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la -sentinelle morte. - -Quelques-uns d’entre eux remontèrent avec le corps en haut de -l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que -son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des -branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils -choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des -esprits heureux. - -En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà, -envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère -activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les -étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le -retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse -gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire -qui avait failli ôter à Gaétane son fils,—mort que, d’ailleurs, ils -n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne leur -laissait guère de regret ou de remords. - -Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà -si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la -France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait -haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens, -l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du -jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur -sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve -qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour -ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout -leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple, dans ce domaine -de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement. - -Un coup de pioche mit à jour un ossement humain. - -—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria M^{me} de Ferneuse. - -Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné, -comme pour lui en demander l’explication. - -—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» dit-elle, «Mon Père, Hervé, -aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et -que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici.» - -A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent -la fouille,—Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils -enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable!—une -terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on -lui confiait. - -D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture -devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à -la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé -légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire -qu’un tassement protecteur. - -Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion -grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux -peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages -immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant -où ces âmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes, -sentir passer le souffle d’une vie plus profonde, chargée de douleurs -et de joies qu’ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus -ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, le religieux, la -comtesse et son fils étaient tombés à genoux. - -Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette, -dont la forme générale demeurait distincte, -tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous -les os gardaient leurs places respectives. Sur le -crâne, quelques touffes de cheveux restaient -encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau -noirâtre, qui devait être le débris d’un -ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement -la boucle. Vers les pieds, également se -reconnaissaient del débris de chasseures. - -Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était -au petit doigt de la main gauche, autour de l’os -fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à -pein terni par quelques adhéerences poudreuses, -et qui brillait mystérieusement dans un dernier -rayon du soir. - - - - -XIV - -_LE MOT INTERDIT_ - - -UN jour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route -qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la -Pointe Saint-Mathieu, s’arrêtaient, regardaient, surpris par le passage -vertigineux d’une automobile. - -Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette -foudroyante manifestation d’un mode d’existence nouveau, ne s’en -seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils n’avaient -reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi -que la charmante silhouette féminine à son côté. - -—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline,» disaient les -hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer. - -—«Ils vont trouver de la peine en rentrant au château,» observaient -les femmes. «C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort -de cette pauvre madame la marquise.» - -Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège -d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à -la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse. - -Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas -seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases -sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion -d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient toujours. Mais d’étranges -murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait -évident, même pour des yeux peu familiers. - -Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement. - -Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct, -moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en -soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et -câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il -se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre -autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les -âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de -mépris—d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses -sous ce front assombri? - -On les pénétrait d’autant moins que—chose singulière—cette -transformation du brillant lutteur de jadis en un rêveur soucieux, -coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait -définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort -retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants -ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du -marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était -devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle -achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser? A la -Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement -il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner -sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son -masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien -connue? - -A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un -monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande -balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait -gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les -golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des -yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé -s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela -leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les -années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions -de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme, -l’attendrissaient plus que tout le reste. - -Des massifs d’arbres, aux branches encore nues, que rosaient des -milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route. - -—«Voilà Ferneuse,» murmura M^{lle} de Valcor, à peine consciente -d’avoir parlé tout haut. - -Son père tressaillit. Le train de l’automobile se ralentit tout à -coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale -apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails, -en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un -regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de -Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis, -leur émotion se répercuta de l’un à l’autre. - -—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune fille. - -—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit le marquis. - -—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est ouverte. - -—Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes -rabattues au large. Tu n’as pas vu?» - -Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le -fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue -avenue, offrait un air «habité», auquel ne s’étaient trompés ni le -marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux -ans. - -Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre! Ils ne -s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de -leur observation. - -«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvert qui le sépare de -moi?» songeait Micheline, palpitante. - -Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à -cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence -possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de -passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas -cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve,—cette -preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner? -Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était -indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la -nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle -ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de -l’amant d’aujourd’hui. - -Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie. -Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose -encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était -las,—pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en -lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient -enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse -de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor, -jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui -avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle. - -«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans un transport de désir, -d’angoisse et d’illusion. - -Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le lui déclarer, quand -il la considérait comme inaccessible! Quel déchaînement de passion -s’était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation -de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu n’as qu’à la reprendre.» Fou! -Triple fou qu’il avait été, pendant des années de silence, alors qu’il -pouvait, qu’il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si -pure et si fière!... Et il avait parlé trop tard! - -Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, soulevé plus violent -par l’aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa -femme morte, lorsqu’il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait -la lui rappeler. Il n’eut pas même un de ces mots que les convenances -lui eussent inspiré, s’il eût possédé son sang-froid. - -Micheline en fut amèrement affectée. Cette attitude augmenta la -distance qui s’élargissait entre le père et la fille. - -M^{lle} de Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n’avait pas -été ouverte depuis le jour où la marquise l’avait quittée, à son départ -pour Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma pour manier et ranger -tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs. -Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle -qui n’était plus. Déchirante éloquence des choses! La jeune fille baisa -quelques-unes de ces reliques—les plus modestes, les plus familières, -celles qui avaient un petit air usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut -l’occupation de sa première journée à Valcor. - -Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, le maître du logis -s’était vu en proie aux sollicitations d’audience. Ses intendants -voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui -représenter combien l’année avait été mauvaise. Ses électeurs lui -apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et -des lettres d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement. -C’étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules, -fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles des -_seryngueiros_, avaient fait prime sur le marché. Le bénéfice était -énorme. Renaud marmotta négligemment des chiffres: - -—«Cent soixante-quinze mille... Deux cent mille...» Puis, changeant de -voix, haussant le ton, bien qu’à ce moment il fût seul: - -—«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?» s’écria-t-il en froissant -rageusement les papiers. - -Il ouvrit d’autres enveloppes. - -—«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.» - -Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui -attendaient. - -—«Renvoyez tout le monde. Faites seller un cheval,» ordonna-t-il au -valet qui se présenta. - -—«Monsieur le marquis m’excusera...» commença cet homme. - -—«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...» interrompit M. de Valcor, sans -rien écouter. - -Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait. - -—«Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse? - -—A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par la question brusque et par -l’accent. - -—«Oui... la comtesse?... - -—On l’attend, je crois. Et le comte Hervé aussi. - -—Ils ne sont pas là? - -—Pas encore, monsieur le marquis. Mais on dit, dans le pays, qu’ils -vont revenir d’un jour à l’autre. - -—Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez que je ne recevrai personne -avant demain matin. - -—Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient un instant après les -serviteurs, en regardant s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait, -même avant d’avoir franchi la grille. - -La question resta sans réponse. - -Quelqu’un dit encore: - -—«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.» - -Puis le respect et la placidité campagnarde retinrent les langues. -D’ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable? - -Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent -trotteur, et il s’en allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier -accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses, -les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins -sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier -descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il -le descendit avec précaution, tout en laissant l’encolure libre à sa -fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de -chèvre. - -La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui apparut silencieuse -et comme déserte. - -Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le -loquet de la porte. - -Rien n’était fermé à clef. Il entra. - -Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l’Innocente, sa belle-fille. - -Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en murmurant une complainte -que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. Elle -chantonnait sans comprendre: - - _«J’ai cru le voir, à la brune, - Sur la lande, un soir sans lune, - Bertrand, mon époux si cher. - De sa mort affreux présage, - C’était, prenant sob visage, - Un noir esprit de l’enfer._» - -Elle répéta les derniers mots: - - _«Un noir esprit de l’enfer._» - -—«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante pas cela!» ordonna celui qui -entrant. - -Il avait parlé sans colère. Cependant la figure de la folle devint -hagarde d’effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse del filets, et -s’enfuit hors de la chambre. - -Le marquis restait en face de Mathurine. - -Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de la vieille femme. -Mais il lui sembla que ce regard d’un vert miroitant restait la seule -étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue -sèche. - -L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel. Ce n’était pas de -la décrépitude, c’était de l’immatérialité, une vision de poète, qui -rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette -tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir, -ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d’eau -ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une décadence physique, mais -d’une beauté définitive. - -Mathurine se dressa devant le visiteur. - -—«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, monsieur le marquis de -Valcor!» s’écria-t-elle, en scandant ce nom avec force. - -—«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il. - -Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le -grand seigneur impérieux, qui s’adressait de cette voix de prière, avec -ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne? - -Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans -répéter son injonction. - -—«Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande.» - -L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme -s’il eût été trop odieux... ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle -détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler. - -—«Bertrande...» murmura-t-elle. - -—«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas? - -—Je n’ai pas le droit, _moi_...» (et elle appuya sur le mot) «de lui -refuser mon pardon.» - -Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette phrase. Il reprit avec -chaleur: - -—«Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée, -et pour vous-même. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la -retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire, -mais qu’elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce -qu’elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon -mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous -me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée. Mon désir est de -vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature -qui chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre petite-fille -s’épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Je ne puis le souffrir. -Aidez-moi à l’en empêcher. Prenez telle part de ma fortune que vous -jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je ne sais comment dire... Vous -avez tant de fierté!» - -Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues ridées roulaient des -larmes lentes. - -—«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée, «ne pleurez pas ainsi. C’est -affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de moi -aussi. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où -je le puis, les fatalités du sort!» - -L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots—plus tragiques d’être -faibles et contenus—qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent. -Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair. - -—«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle. - -L’intonation fut indescriptible. - -M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il était blême. - -Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait -défié l’opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables -audaces, courba le front devant une humble vieille femme. - -—«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle. «Auriez-vous perdu -celui-là aussi? - -—Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais trouver ici de ses -nouvelles. - -—Il n’en a pas donné depuis son départ. Comment l’aurait-il pu? Vous -l’aviez chargé d’une mission secrète. Sans doute il ne devait pas -trahir le but où il se rendait. - -—Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement qu’il partait pour -l’Amérique? Je lui donnais un poste dans mes établissements de là-bas. -Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande ici? - -—Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je? Reverrai-je mon fils -Mathias? - -—Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.» - -Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui -n’avait pas pour objet l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en -pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche. - -—«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu tort d’arrêter le châtiment de -Dieu?» - -Comment analyser ce qui s’exprimait dans cette phrase? Comment décrire -ce qui se passait dans cette âme. - -Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude, de désespoir, et -aussi de tendresse invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux—qui, -pourtant, ne connaissaient guère les larmes,—se mouillèrent. - -—«Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en -conjure!» supplia-t-il. - -—«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je n’accepte rien du marquis de -Valcor. - -—Du marquis de Valcor, soit!» fit-il. «Mais... mais de... votre...» - -Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses yeux entraient dans -les yeux transparents, élargis, qui s’emplirent d’une angoisse -extraordinaire. - -Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il saisir les vieilles -mains qui se levaient tremblantes? Allait-il tomber à ses genoux? Il -eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses. -Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta, brisé, comme sur un obstacle -infranchissable, c’est que la volonté de l’imposante vieille heurta -la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l’horrible aveu. Et il -le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Certes, il était sûr -d’elle. N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le trahirait -pas, cette martyre d’un affreux et sublime amour maternel? Mais elle ne -voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de -sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance -et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les -joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour -tenir dans ses bras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, dont -la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non, -celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il -croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la -fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si -audacieusement triché contre le Destin, et qui s’épouvantait à la fin -de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n’aurait pas le soulagement -divin de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un redressement farouche, -elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son -silence interdit, elle reprit la parole: - -—«Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne -me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être, -si vous osiez dire... Ah! ce serait un sacrilège! Cela n’est pas vrai! -Je ne le crois pas!... Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...» - -Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de -Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue -et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait -jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait -cette pauvre vieille femme. - -Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du -témoignage de ses sens. - -Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure -auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de -solliciteurs? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature «ma -mère», et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de -pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la -vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par -un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même. -Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave. -Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais -finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette -maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère -s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés! - -En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la -salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les -murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations -se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande? -Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé -le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si -elle voulait... Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps -qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la -caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait -son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce -une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines, -les doigts tremblants de la paysanne. - -Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée: - -—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? Ne vois-tu pas que tu me -tues?...» gémit-elle. - -Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne -céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel -répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il -voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Mais elle résista. Elle ne -serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle -lui avait adressé, il retint son cri: «Mère!... mère!...» Car il -craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion. - -Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit. - -Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays -dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus -orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône. - -Le châtiment commençait. - - - - -XV - -_FERNEUSE ET VALCOR_ - - -«MA mère,» dit Hervé à la comtesse, «nous voici de retour. Pendant -toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses -en face de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. Que se -passait-il en vous, pauvre mère?... pauvre femme!...» - -Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect, -une tendresse infinis. Puis, d’une voix plus ferme: - -—«Mais aujourd’hui, votre décision doit être prise. Il importe que -vous m’en fassiez part. Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est -au château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, nous voici à -Ferneuse...» - -Il s’interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine -dont il était l’héritier, dont il portait le nom. - -Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d’un pas lent -de promenade, le long de l’immense avenue qui descend à la grille -principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce -de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout -frissonnant encore de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives -d’une atmosphère vaporeuse. - -Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur -cette terre familiale, qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang -ne coulait pas dans ses veines. L’image du dernier d’entre eux lui -apparaissait. Il revoyait celui qu’il avait appelé «son père», le -comte Stanislas, l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant, -la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face -taciturne, sans regard, dévastée d’une horrible cicatrice, et aussi -à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère -entourait ce tyran domestique le touchait alors! Humilité, abnégation, -patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale, -l’absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie. -Le monde avait perdu le souvenir d’un beauté faite pour y briller. - -«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé, «bénie sois-tu d’avoir mis -en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé ce -qui fut—hélas!—ta faute. Moi, ton fils, je n’aurais, de toutes façons, -pas le droit de te juger. Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de -t’adorer, de te vénérer... Ma mère... ma mère!...» - -Il la regardait dans une exaltation de tendresse, n’osant convenir -avec lui-même qu’il ne l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui -était plus chère dans la tragique poésie de son passé. - -Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son -fils. Elle se serait bien gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas -moins. Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop douce pour -qu’elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée. - -Cependant Hervé se reprenait, après un instant d’émotion muette. - -—«Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. Il est temps que je la -connaisse. - -—Tu aimes toujours Micheline?» demanda M^{me} de Ferneuse. - -Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde -gravité de son accent y mit une espèce de solennité. - -Le jeune homme répondit avec force: - -—«Oui. - -—Tu veux toujours l’épouser? - -—Oui.» - -Il y eut un silence. Puis Hervé murmura: - -—«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce que votre vengeance?...» - -Elle l’interrompit: - -—«Ma vengeance!...» - -Une minute encore de suspens. M^{me} de Ferneuse vit pâlir affreusement -le beau visage de son fils. - -—«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? Il y a une justice -nécessaire. Elle sera faite. Mais la vengeance!...» - -Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié, -fierté, miséricorde chrétienne?... Par quoi planait-elle au-dessus du -sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans s’analyser, elle -reprit: - -—«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le sais-tu pas? L’ardeur avec -laquelle j’ai voulu la vérité—jusqu’à risquer ta vie, mon unique -trésor!—s’inspirait de deux désirs indomptables: m’assurer que tu -n’étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton -bonheur. Et puis...» - -Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux -que le besoin de respirer: celui d’échapper au vertige d’un amour qui -ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse—d’un amour qui avait -failli lui donner le change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable -en doutant s’il fallait croire, qu’en croyant s’il fallait douter. -N’y avait-il pas eu des instants où elle s’était sentie près d’ouvrir -les bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait d’une -prodigieuse illusion? C’était de cet enfer indicible qu’elle avait -voulu sortir à tout prix. - -Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. Il n’y attacha pas sa -pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la -main dans une effusion de reconnaissance. - -—«Ah! je craignais tant!... - -—Quoi donc? - -—Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme. - -—Est-elle responsable?» demanda Gaétane. - -—«Non, certes. - -—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé -grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit -d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis -toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non -seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car -ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent. - -—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant de joie. «C’est là votre -conviction? - -—En douterais-tu? - -—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu des voix si redoutables au -fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de -celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert. -Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu -répondre? - -—Mon enfant,» prononça M^{me} de Ferneuse avec une céleste douceur, -«nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne -prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton -cœur filial? - -—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, «j’avoue que nulle suggestion -supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse. -Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement -en champion contre l’homme de là-bas...» (Hervé souleva la main dans -la direction de Valcor), «c’est rendre impossible mon mariage avec sa -fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m’unissent à -la victime sont un secret entre vous et Dieu. Je ne puis intervenir -ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que -j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu.» - -M^{me} de Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu’on -puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, -empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. «Un père que je -n’ai pas connu...» Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, -qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa -conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai. -Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence -qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui -dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui -de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé? -Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas. - -—«Maintenant,» reprit le jeune comte, «par quel moyen accomplirons-nous -l’œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié, -qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de -Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses -abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour -toujours dans la mienne.» - -M^{me} de Ferneuse se taisait. - -—«Nous ne pouvons cependant pas,» continua Hervé plus lentement, -«dénoncer ce misérable. La délation n’est pas notre fait. - -—J’irai le trouver,» dit la comtesse. - -—«Vous, ma mère! - -—Moi. - -—Je ne le permettrai pas!» - -Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente et hautaine. - -—«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il avec une vivacité -charmante. «Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre -tendresse plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme, -je vous en ai donné la preuve. Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère. -Ne suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez pas à Valcor. Vous -n’exposerez pas votre dignité... votre vie, peut-être... Cet homme est -capable de tout.» - -Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son -appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux -volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle -qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc, -cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant que, tout à -l’heure, il disait être: - -—«Ah! nous sommes bien malheureux!» gémit-il. - -La comtesse mit une main légère sur son épaule. Il releva la tête. - -—«Laissez-moi tout dire à Micheline,» supplia-t-il. «Elle fuira cet -homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous -laisserons l’imposteur à sa destinée. - -—Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en -révélant à une fille les crimes de son père?» - -Il ne répondit pas. - -—«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable que soit la puissance -du mal dans cet homme, il y a des choses qu’on ne saurait craindre -de lui. Et il y en a d’autres qu’on en peut attendre. C’est un démon -d’audace et d’orgueil. Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je ne -sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de -Valcor, qu’il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il -le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d’un déshonneur -qui lui arracherait ce nom dans un éclat d’infamie. Démasqué, il -préférera disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa -fille. C’est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec -quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de -cette enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta sœur, tout -en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n’avait-il pas imaginé -je ne sais quelle histoire de substitution d’enfant? Il consentait -à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, qu’elle aime. Ne -consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice?» - -Hervé ricana légèrement. - -—«Alors nous n’avons de ressource que dans sa générosité? - -—Non, mon fils,» dit gravement M^{me} de Ferneuse. «C’est au père de -Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur -de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n’en avons que faire. -Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile? -Cette vengeance de mon amour assassiné, j’en fais le sacrifice à ton -amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d’épouser -Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau -de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel? - -—Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec émotion, «vous êtes un ange et -vous êtes une femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas? Faites ce -que vous voudrez.» - -Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers -la grille d’entrée, qu’ils avaient presque atteinte. - -Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de -la falaise et gagna bientôt la plage. - -Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture -granitique de cette côte. Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui -limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de -Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui, -se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C’était -ce rempart de granit qu’il avait escaladé, voici près de deux ans, -pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce -jour-là, il n’avait revu celle qu’il aimait. - -Pensif, presque hésitant,—non pas de peur physique, mais d’angoisse -morale,—Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant -le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par -les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un -rudimentaire travail humain, ou marqué par une rampe,—un fil de fer -tenu par des crampons,—là où il n’y avait guère de quoi poser le pied. -On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du promontoire, pour jouir -du spectacle des lames en fureur se brisant contre l’immuable paroi. -Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur frénésie les faisait -bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût -balayé un être humain comme un fétu de paille. - -Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se contentait de -moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui -s’écroulaient et se reformaient sans cesse. - -Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne s’arrêta pas pour -admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et -se trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait encore, moins -distinct, puis s’effaçait complètement. - -Le promeneur leva les yeux. - -A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa -belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise -rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère -grandiose. Mais l’architecture, pas plus que le paysage, n’importait -à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose, -immédiatement au-dessus de sa tête, dans l’angle formé par la terrasse -et par le rocher. C’était le coin favori de Micheline. De tout temps -elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la -rêverie. Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent, si elle -l’aimait! Quel souvenir s’attachait à ce lieu, pour lui, pour elle! -Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait -pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en ce moment. - -Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d’amour aussi -ardent? L’attirance mystérieuse avait agi. Micheline était là. Elle -l’attendait, sans doute. - -Il la vit. - -Quelle minute! - -La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l’âme, dans tout -l’être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner -au rocher, dans son vertige de joie. - -Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante -se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel -d’avril. Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa mère. Il avait -appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte -l’automne précédent, à l’époque où lui-même voyait la mort de si près, -chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne. - -—«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria Micheline, qui l’avait aperçu -tout de suite. - -Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient pas descendues -distinctement jusqu’à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage -pour y obéir que pour affronter le danger de l’ascension? Il commença -de gravir l’abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s’aidant -des pieds et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce -d’étroit balcon, si proche de Micheline qu’il avait pu jadis prendre -de là une fleur qu’elle lui tendait. - -Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit -portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il -en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis, -la montrant à Micheline: - -—«Vous rappelez-vous? - -—Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle. - -—«Et vous, Micheline? - -—Vous le demandez?... Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je -vécu si je ne vous aimais pas?» - -Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en eut le cœur contracté. - -—«Vous avez donc souffert? - -—Si j’ai souffert!» - -Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu à cela. Et, -l’examinant avec plus de sang-froid, il saisit toute la gravité -nouvelle de l’expression, l’amincissement des beaux traits, la pâleur -du teint, l’ombre profonde du regard. - -—«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline. «Dans le mystère de votre -absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce -qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux publiaient... - -—Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent, «votre père a triomphé de -tout.» - -Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très bas: - -—«Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m’avait pas soutenue, je -serais morte aussi. - -—Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il avec une appréhension -violente. - -—«Non, Hervé. Pas un instant. Mais... - -—Mais, quoi?...» balbutia-t-il. - -—«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à -votre retour de l’étrange voyage où il m’était interdit de vous suivre, -même en pensée. - -—Je rapporte mon amour,» dit-il. - -—«Rien d’autre?...» - -Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre jusqu’à l’âme. Il détourna les -siens. - -—«Vous ne répondez pas, Hervé? - -—Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il. - -—«C’est vrai?» - -Elle rayonna. - -Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse atroce et obscure -avait étreint ce pauvre jeune cœur. - -—«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi. Serais-je ici? Viendrais-je -réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il nous -était interdit de nous aimer? - -—Mais votre mère? - -—Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle, n’existe plus au monde que -notre bonheur.» - -Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée d’émotion, puis, -d’une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura: - -—«A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible? A-t-elle pardonné à -ma pauvre maman, qui est morte?» - -Hervé s’empressa de l’en assurer. - -Comme c’était loin, cette scène du bal, par laquelle s’ouvrit la -série de leurs misères! Quel rôle avait joué alors la marquise -Laurence? Pourquoi son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses excuses -du lendemain? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir -évoqué. Mais l’énigme lui parut sans importance. Évidemment la douce -et insignifiante Laurence n’avait été qu’une visionnaire, hypnotisée -devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu’était son -mari, adoré par elle humblement. - -—«La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié.» - -Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion -intérieure, sans calculer l’effet qu’elle pourrait produire. - -—«Pourquoi «de toute pitié»? demanda Micheline. - -Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L’anxiété de son -intonation trahissait un abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout -à coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, devant la physionomie -contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda. - -—«Vous ne me parlez pas de mon père!... Si vous m’aimez, Hervé, -dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le -plaignez. Car je le crois très malheureux. - -—«Si je vous aime!...» répéta le jeune homme avec un accent de reproche. - -—«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de nos deux cœurs, si le vôtre est -en désaccord avec mes sentiments filiaux? - -—Vos sentiments filiaux me sont sacrés, comme tout ce qui est dans -votre âme admirable. - -—Votre attitude les froisse, Hervé.» - -Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement pâle. - -Micheline demanda,—la voix implorante et douce, non pour lui faire un -reproche, mais pour lui arracher la vérité: - -—«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence de gravir encore cette -falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n’existent plus? -Pourquoi n’êtes-vous pas venu tout simplement à la maison? En vous -apercevant sur ce chemin périlleux, je n’ai cru d’abord qu’à un élan de -tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous -sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre, -mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer -à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père?» - -Il répondit franchement: - -—«Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma -mère lui eût parlé. - -—Votre mère doit lui parler? - -—Oui. - -—Quand? - -—Sans retard. Aujourd’hui ou demain. - -—Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux -familles? - -—Oui,» répondit Hervé, d’un air grave, «tous les malentendus.» - -La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui -n’eût été qu’un atroce jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la -sécurité de la signification. Micheline, après avoir, de son beau -regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira: - -—«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Je le vois -clairement... Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi. -Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé recommencera donc...» - -Il l’interrompit vivement: - -—«Non, non... La justice et l’opinion se sont prononcées. Nul n’en -appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que...» - -A son tour, Micheline lui coupa la parole. - -—«J’en traverserai de pires, je le sens. Qu’importent la justice et -l’opinion auprès de...» - -Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous un fardeau sinistre. - -—«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...» murmura son fiancé, -haletant. - -Elle dit—si bas qu’à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi -le gémissement qui montait de la mer: - -—«Auprès des idées qui se sont glissées en moi... des choses que j’ai -entrevues... des...» - -Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Ses dents claquèrent -d’angoisse. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre, -comme prête à défaillir. - -Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se -convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. -Vaillante fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son -amour même, le père qu’elle avait si aveuglément aimé, admiré, en qui, -peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours -cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle -avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu. - -Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle: - -—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle avec un accablement sans -nom—comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées -du parc lui eussent écrasé le cœur. - -—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» s’écria le jeune homme. - -Que lui dire?... - -Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il -eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que -mieux qu’il ne le pouvait pas. - -—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie, -«j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens -menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque -je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque -j’ignore quel sera demain mon devoir. - -—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. «Je vous adore.» - -Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage -de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la -vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de -reconnaissance. - -Les deux amoureux échangèrent, dans un long regard, l’exaltation d’un -sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes. -Car l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante -qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les -heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique -amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion -peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui, -mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de -nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers. - -Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne lasse l’intérêt et -la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les -littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui -nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages, -et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis. - -L’amour d’Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse. - - - - -XVI - -_LE MASQUE TOMBE_ - - -RENAUD de Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier -étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les -bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page, -tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son -attention. Il ne pouvait lire. - -Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les -papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s’approcha d’une -croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues du parc. Il semblait -attendre. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme -nerveuse. - -—«Entrez!» cria-t-il. - -C’était un valet de chambre, qui dit: - -—«Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncer à monsieur le marquis. - -—Introduisez madame la comtesse dans le jardin d’hiver, et dites-lui -que je me rends à ses ordres.» - -Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace. - -Était-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses -cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage -et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l’image après -leur dernière entrevue, deux ans auparavant? Était-ce pour s’assurer, à -la fermeté de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il restait le -maître de sa physionomie et de son expression? - -Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il échangea avec son image -un coup d’œil d’ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, -la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse. - -Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans -le jardin d’hiver. - -C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes -superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre -les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits -d’air chaud y entretenait une température exquise. - -Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le -maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer -dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la -tourelle, et absolument isolée des autres appartements. - -Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se -trouvait précisément au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où -furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres -étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur -profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie -ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air -un peu secret et morose que lui prêtait son architecture. - -M^{me} de Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces -détails. - -Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait pas peur de l’homme avec -qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé -la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur -battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la -première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve. - -—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» dit-elle. «Vous prévoyez -que nous aurons des choses graves à nous dire.» - -Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une -bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis -d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane. - -M^{me} de Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit: - -—«Qui êtes-vous?» - -L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela, -pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à -peine si ses cils clignèrent. Il répondit: - -—«Je suis Renaud de Valcor. - -—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud de Valcor est celui qui, -jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau.» - -Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule. -Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les -yeux sur la femme. - -—«Comédie...» murmura-t-il. - -—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. «Savez-vous où j’ai pris -cet anneau? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez -assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à -l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées -de l’arbre géant et de la pierre sanglante.» - -Il recula. - -—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!...» s’écria-t-il, dans -un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre -sentiment. - -Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas: - -—«Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?...» poursuivit-il. «Ah! -que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je -n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en -donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez -oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... J’ai parachevé -son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels,—car j’en ai commis -de tels—ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous -dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne -de mettre à vos pieds le plus magnifique amour que jamais homme ait -offert à une femme. Gaétane, entendez-moi...» Il s’interrompit, il -eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant, -sublime. «Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion -que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du -seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai -toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de -la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus -inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.» - -La stupeur immobilisait M^{me} de Ferneuse. Cet homme était-il sincère? -Il avait prononcé le mot de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il -une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait -pu prévoir? - -Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant -d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus -d’appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. «Une -lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement,—sous la -dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de -tout geste violent. - -—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. «Comment osez-vous?... Cessez à -l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici -pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le -voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.» - -Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant sa face blême, -mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit. - -—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite si je vous déclare que je -suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est -votre bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, «à cause des -sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la -vie? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse. -L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes -de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité, -savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame, -d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous -adorais pas. - -—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai à mon tour: Croyez-vous -que je tienne à la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est -close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée -là-bas. Et la vôtre n’existe pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai -rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour -la vengeance. Ces choses n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici, -c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce -que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte -l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous -dire: Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur -vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre -dans l’autre. - -—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Vous songez à laisser votre -fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux -que je suis pour vous? - -—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités, -c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants.» - -Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé -dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait M^{me} -de Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant -qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait -souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui, -reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse -naturelle et d’étonnante force d’âme. - -—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. «Pourquoi, si vous n’avez -de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves -que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se -poursuivre le jeu des apparences? - -—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût,» dit -hautainement Gaétane. «Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence. -Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être, -alors... Mais aujourd’hui, c’est impossible. Je ne suis pas seule à -savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand -j’ai découvert... - -—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement Renaud. - -—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son -témoignage. - -—Qui est-ce? Où est-il?... - -—Pensez-vous que je vais vous répondre?» s’écria la comtesse, avec un -âpre sourire. «Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop -facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais -cet ami est sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera -de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle.» - -Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus -immobile qu’un visage de pierre. Enfin il dit: - -—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous -savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée. -Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la -briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes -la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui -vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule, -je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange -satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux -que ce que vous croyez, je vous le jure.» - -M^{me} de Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur -soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être -au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme -le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore -une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser -prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré -tout, peut-être la confession offrirait quelques traits sincères. -Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit: - -—«A quoi bon?... C’est un roman que vous me raconterez... Un roman -comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle -aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre -victime aussi. Car il est mort par votre faute. - -—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant. - -Gaétane inclina la tête. - -—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y -laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et -solide, celui-là! Pauvre Mathias!...» - -Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis, -regardant M^{me} de Ferneuse: - -—«C’était mon frère. - -—Votre frère?... Mathias Gaël? - -—Mon demi-frère, du moins. - -—Était-il vraiment le père de Micheline? - -—Non. Le père de Micheline, c’est moi. - -—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez? - -—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je -vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous -les mensonges? - -—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse. - -—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit ce singulier criminel, qui -s’exprimait avec la hauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil -d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je dédaigne les mots. Je veux -établir trois ou quatre points. C’est tout. Il y a des choses que je ne -puis supporter de vous laisser croire. - -—Lesquelles? - -—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont -je porte le nom. - -—Qui prétendez-vous être? - -—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé -cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de -Valcor. - -—Comment osez-vous le soutenir? C’est de la folie! - -—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son -mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c’est -moi. - -—Vous!... - -—Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque -aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor. -Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour -la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur, -ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de -cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me -baptisa Bertrand. - -—Bertrand Gaël!... - -—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» cria l’aventurier avec -un regard fulgurant. «Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les -lois, soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis -de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre, -avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? Oui, son -frère... Et on dit que je l’ai tué!...» - -Le cri fit frémir M^{me} de Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce -cri, où était-elle? - -—«Renaud savait donc?» demanda celle pour qui ce nom de Renaud, -désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer. - -—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge -d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son -père,—par _notre_ père,—et où celui-ci recommandait à sa générosité -l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans -les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés -et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes -lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret, -il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par -laquelle il me léguait une partie de ses biens. - -—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» dit amèrement la comtesse. - -—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, «je ne -trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais -perpétuer la race des Valcor. - -—Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé? - -—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort? Le transport d’État -sur lequel j’étais quartier-maître s’était perdu, corps et biens, -non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je -me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de -tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce -pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne -n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant -que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent -d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers -les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon -jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait -une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le -rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation particulière, j’évitai de -faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas -d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né -de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination -qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination. -Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il -était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à -leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui -nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques -mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, -son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs, -ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque -comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité? Attiré -au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais -privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine -Gaël, ma mère,—car elle me voulait le simple fils du brave marin dont -je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé—je ne -demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J’aidais -au travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart, -j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les -détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, -dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre -sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, -madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier -d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait -à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais -rien de lui quand il est mort, rien.» - -Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde: - -—«Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla -pas. - -—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, «vous l’ignoriez -absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes -marié?» - -Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie -que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les -sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait -de la lumière enfin dévoilée. Même si le récit n’était pas exact -en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète -pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus -incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui -la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen -d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie, -d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des -explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde -attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor, -empêchaient M^{me} de Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté -de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait, -entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. -Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge. - -—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes pressentiments ne me -trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu, -huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui -vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir, -mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas lui!...» -Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah!» - -Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis elle reprit: - -—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les -masques, excepté le masque d’amour! - -—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et cette fois avec une profondeur -d’expression si saisissante que Gaétane ne l’interrompit point. -«Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je -vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!» -poursuivit-il en la voyant frémir. «Comprenez donc que c’est mon -châtiment. Je n’espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec -quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc -jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour... -mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur -que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» (Il se frappa -le sein). «Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le -deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec -mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme -que je prétendais être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais pas. Mon -audace—que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes,—se -brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous -supposais inaccessible. Mais un jour—ah! ce jour-là!—je découvris, ou -plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, -la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette -correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant. - -—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue. - -—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël. - -—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées? - -—A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles -auraient pu passer. Mais un hasard... - -—Entre les mains de qui tombèrent-elles? - -—Entre les mains de Laurence. - -—La malheureuse!... - -—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir. - -—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m’envoyait des -excuses.» - -L’aventurier eut un sourire. - -—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres. -«Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite -leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique -histoire de substitution d’enfant. - -—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma -fille et votre fils. - -—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait -tout entière, «vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter -les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret.» - -Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait -la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses -prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre -voix à jamais muette. - -—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui,» murmura-t-il -sombrement. «J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion -indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me -croyais—oui, vous m’entendez bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais -pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le -rêve du passé et je n’avais pas le droit, dans le présent, de baiser -le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas -savoir... Une torture de damné. - -—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...» - -Elle fixait sur le bijou des yeux hagards. - -—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main -sur son front. «Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté de -son accent. «J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me -suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en -avait prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il demandé. Je fis -le serment. Je le tins. Je l’aurais tenu même si—comme vous persistez -peut-être à le croire—j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que -la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie -m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de -son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime -dont je n’étais pas capable.» - -Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme, -d’attendrissement et d’ironie. M^{me} de Ferneuse inclina la tête, -et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de -songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans -doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour -demander: - -—«Laurence n’a jamais soupçonné?... - -—Jamais. - -—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» murmura sardoniquement la -comtesse de Ferneuse. «L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle était -simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est -interdite... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente, -qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets.» - -Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda: - -—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L’Innocente?... Votre -femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, -sur la lande?... - -—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, avec,—pour la première -fois,—un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords. - -Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le -pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après -avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que -d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom -de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la -solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le -revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, -enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?... - -Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être -de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle -déchiffrait l’énigme,—M^{me} de Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël -avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa: - -—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline -comme... - -—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue. - -—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse -apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, -«il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre -infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que -ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour -l’autre. - -—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère. - -—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les -deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!... - -—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de -Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon -service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne, -enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis. - -—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane. - -—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu’il arrivât, -moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus -anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor, -au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais -une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment -ne pas la préférer à l’autre? Pourtant, je vous le répète, Bertrande -m’est chère. - -—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement la comtesse. «Ah! vous lui -avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est -devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de -votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent. - -—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre -avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court, -ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une -délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait -enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation -intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait -le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien -accepter des Valcor. - -—Et c’est votre mère!» prononça lentement M^{me} de Ferneuse. - -—«C’est ma mère.» - -L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis -Gaétane reprit: - -—«C’est assez, Bertrand Gaël.» - -A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de -Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de -défi. - -—«C’est assez,» répéta M^{me} de Ferneuse. «Je ne vous interrogerai -pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez -pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans -votre procès. Un procès pourtant si bien fondé! J’admets tout ce que -vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de -celui que vous osez appeler votre frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour -elle-même, «j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du -meurtrier de son père...» - -Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit: - -—«Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous -livrer à la justice. - -—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement -amer. «Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps -votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse? - -—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue méprisante. «Ajoutez que -vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec -Renaud, et que vous vous en servirez.» - -Il bondit presque. - -—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d’un marquis de -Valcor.» - -Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure -il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des -siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance, -où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à -côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange -d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait -rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité. - -—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez tout à l’heure. Je vais vous -les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison. - -—Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts -effrayants,» dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez mes -conditions. - -—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai -pas. - -—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et -le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à -monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a -pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle. -Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué -contre tout droit. - -—Laissons les attendrissements de famille,» murmura ironiquement -l’aventurier. - -—Puis,» continua M^{me} de Ferneuse, sans relever ce mot douteux, «vous -partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements -industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe.» Elle hésita -un instant, et enfin acheva nettement, solennellement: «Vous oublierez -que Micheline est votre fille. - -—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement visible. -«Oubliera-t-elle que suis son père?... - -—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement Gaétane. - -L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident. - -—«Voilà donc votre justice!... Et vous la prétendez plus généreuse que -celle des Cours d’assises! Vous me feriez maudire par ma propre fille. -J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes. - -—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles -explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle -saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? En devenant la femme -de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle, -certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses -yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos -établissements d’outre-mer, vous en disposerez...» - -M^{me} de Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait, -du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux. -Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son -interlocuteur, elle reprit: - -—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en -justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse -aventure un dénouement plus doux. Il n’en est pas. Du moins, si vous -admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez -à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de -sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui -qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre -vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper? - -—Mon châtiment—puisque ce mot vous plaît—je ne l’accepte pas de vous, -madame,» prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la -partie contre le Destin. - -Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole. - -La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée. - -—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à -réfléchir? - -—Non, madame. - -—Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en -sortant d’ici après votre refus? - -—Non, madame.» - -Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller. - -—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous -chercher vos lettres.» - -Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du -monde. - -Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée -distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus -fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une -acuité de sensations toute nouvelle: la perspective du jardin d’hiver, -avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines -colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le -parc somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître -hasardeux, qui pouvait dire encore—mais pour combien de temps?... «Tout -ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor.» - -Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était -déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il -marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté. -Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son -destin, mais que le mensonge de son destin. - -—«Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de -Valcor y avait jointes.» - -Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts -touchèrent ces reliques. Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le reste -n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de -gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à -cette minute. - -—«Quel dommage!...» soupira-t-il. - -Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette -exclamation. - -Gaétane se détourna, partit. - -Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui -s’éloignait, murmura encore: - -—«Quel dommage!...» - -De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui -échappait, il ne regrettait qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu -l’amour de cette femme. - - - - -XVII - -_LA CORDELIÈRE BLEUE_ - - -RUE Cambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une -jeune femme s’arrêta. - -Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte -de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter -les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge -arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait -même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les -battants clos. - -Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle -sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra -sous la voûte, et reçut le salut du portier. - -—«Le prince de Villingen?... C’est bien ici?... Il m’attend,» -ajouta-t-elle avec vivacité. - -—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à droite.» - -Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse. - -—«Le prince m’a appelée par un télégramme. Est-il très malade? - -—Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n’est pas -inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Il -s’impressionne, il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la -première fois que je le vois deux jours de suite au lit.» - -Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà, -qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que -la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en -génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci -diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux -Denis. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait -souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent -durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-«brillant -viveur». - -Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et, -vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse, -apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale -subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille -extrémité. - -Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor, -Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au -point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la -société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès. -Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique. -Et, comme tout ne se sait pas, mais comme tout se devine, se grossit, -devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise -de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout -quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde, -qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences -bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité -exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen. - -La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le -domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers -se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus -accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des -heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien -des fautes, et même des siennes. - -Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien -près. - -Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se -demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint: - -«Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets -de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi, -tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de -pain à cet enfant.» - -Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard -il aurait pressé la détente. Il s’assit, songea. L’image de Bertrande -surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut: - -—«Nom de nom!... Une petite fille comme ça tiendrait tête à la vie -dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté, -pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche... -Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul!» - -Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une -chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré. - -—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas me faire une commission. -Attends... J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai.» - -Il griffonna le billet suivant: - - «_Ma petite Bertrande_, - - «_Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher - d’agir en pleutre._ - - «_De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es._ - - «_Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le - dire._ - - «_A bientôt._ - - «_Embrasse Claudinet pour moi._ - - «_Ton_ - «GILBERT.» - -Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les -reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance. - -Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras -effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute. - -Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts -à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du -«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par -la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait -une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité -bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des -épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement -de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas -l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou -par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop -soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain, -une rage le prenait de la braver. - -Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires -pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course -Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure, -commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner -une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources. -Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant -pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses -gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait. -Événement incroyable pour lui: il payait ses dettes. - -Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses -malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse. -Il s’attachait à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le -petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en -installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrière -en dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait -maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses -doigts de fée exécutaient. - -Gilbert lui disait: - -—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour -accepter tout de moi.» - -A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait: - -—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée?» - -Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle: - -—«Quand je serai ta femme.» - -Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement, -un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle. -Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie, -peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il -n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été -entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande -sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue -encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un -télégramme du prince, qui se déclarait très malade. - -L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert, -son cœur se serra. - -Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la -voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de -souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutes les fibres de -sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine -à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous -prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin. - -—«Un juin qui ressemble à février,» observa Bertrande. - -Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le -malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux -misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid, -chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande -en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air -de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le -rassurer, elle niait le danger en riant. - -Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un -cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y -trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop. - -Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout -dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les -vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du -prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance. - -La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une -autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les -cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des: -«Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m’en -fiche!» sa garde-malade avait une façon de lui dire—si douce, mais si -ferme: - -—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais -vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison.» - -Elle ajoutait gaîment: - -—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour -sauver son empereur.» - -Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments -d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les -allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui -l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance -pleine de grâce. - -«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a -deux ans?» songeait-il. «Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait -même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la -pierre de touche de la distinction.» - -Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait -moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse. -Il s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à -l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être -appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte. - -Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande: - -—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu -ne m’as presque pas quitté? - -—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de cette question. «Je l’ai -confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement, -qu’il connaît bien et dont il est adoré. - -—Ton ancien logement?... à Clichy? - -—Oui. - -—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller le voir? - -—Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher. - -—Une fois? En huit jours? - -—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait bien. - -—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit Gilbert. - -—«Jamais.» - -Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura: - -—«Viens ici, près de moi, Bertrande.» - -Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un lent baiser. - -—«Tu es bonne. - -—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je t’aime, voilà -tout.» - -Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille. - -—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» demanda-t-il encore. - -—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car le mal est dompté. Tu es en -pleine convalescence. - -—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?» - -Elle secoua négativement la tête. - -—«Tu en es certaine? - -—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse. - -—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, «mets ton chapeau, va chercher -notre fils.» - -Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée. - -—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop -souffrir en le sachant dans des mains étrangères.» - -Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» Le mot lui tintait encore -aux oreilles. Elle balbutia: - -—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... ici... dans cet appartement?...» - -Gilbert éclata de rire: - -—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette -chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil. -Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.» - -Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant, -puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert -en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit -comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers -son chapeau: - -—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître -qui le demande... Comprenez-vous?...» - -L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la -jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une -bûche dans la cheminée de son maître. - -Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard. -Ni l’un ni l’autre ne parla. Denis fourgonna le bois, secoua les -cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin. - -—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux?» dit enfin Gilbert. - -—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il -est vrai que Monsieur est malade. - -—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre, -cette bûche. Tu as remis des cendres dessus. - -—Elle se consumera tout doucement. - -—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois. - -—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant... -trop de chaleur, ça ne vaudrait rien.» - -Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au -milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main. - -—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en se renversant sur ses -oreillers. - -Et il se mit à rêver, les yeux au plafond. - -Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de -garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au -nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard -nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen -ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même. - -—«Moi qui me figurais détester les enfants,» disait en riant Gilbert. - -—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci,» ripostait vivement le -valet de chambre. - -—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. «Qu’en ferai-je -ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne -s’occupera de lui?» - -Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie: - -—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi? - -—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert. - -Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis, -qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention -encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se -séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue? -Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la -vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous -les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les -choses pussent être de nouveau comme avant. - -Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds, -babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère -et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance -peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus -irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce -petit être adorablement doué, et qu’il songeait: - -«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal, -mon aïeul. N’y a pas à dire... C’est un de nous.» - -Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le -nom de Gilbert, s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...» - -—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» s’écria le jeune homme, en une -explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le -dernier rempart de ses résistances mauvaises. - -Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le -prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant -encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il -oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de -ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La -question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé. - -Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande -et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des -Automobiles du Nord. - -L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à -la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard -Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un -journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une -stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les -lignes. Voici ce qu’il lisait en première page: - - _Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle - Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu._ - -Sous ce titre à sensation, le récit suivait: - -«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre, deux femmes légères étaient -attablées avec des amis de rencontre. - -«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de -la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le -sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas. - -«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de -pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en -portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, -elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur -était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins -se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un -morceau de la corde de l’autre. - -«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant -et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait -apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra -dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur -celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage -de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez -sérieusement pour causer une syncope. - -«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de -ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de -l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à -aucun des spectateurs.» - -—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle. «C’est pour cette rien du tout -que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera -pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son -amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien -reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a -même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue -autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de -l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été -pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a -presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour -clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans -le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la -vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour -cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta -la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai -voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.» - -«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les -gardiens de la paix. - -—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle. - -—«Au poste.» - -«A ce mot, elle écuma positivement. - -—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout,» -s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque. -«Elle doit être complice de l’assassinat. Vous savez bien?... Escaldas, -le type qui s’était soi-disant pendu... Il demeurait dans sa maison, -rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait -emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet.» - -«Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas -devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la -véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide -d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire -retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que -ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à -toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit -le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», est un individu de la pire espèce, -capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi -pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni, -assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent, -sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à -la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a -passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur -lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire. - -«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la -cordelière,—bleue, en effet,—qui fut l’instrument de mort d’Escaldas. -Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté -après le clou quand on coupa la corde.» - - * * * * * - -Le prince de Villingen lut jusqu’au bout ce long fait divers. -Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle, -des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en -inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils -l’entendirent murmurer: «Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir -hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications. - -Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur -le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant -dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher: - -—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible!» - -Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez -Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il -pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer -sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa -fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le -jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche -déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que -celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les -circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions. - -Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria: - -—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu! -Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.» - -Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans -les intérieurs médiocres et désorganisés, et qui menait la maison -depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement -un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait -pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui -eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en -outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre -idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au -visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir -annoncé. - -Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit, -et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez -d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble -extraordinaire qu’il apportait ici. - -Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère, -les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait -déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le -menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts -et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les -yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans -la profonde cavité des orbites. - -Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le -cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune -religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la -robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son -ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire une congrégation -de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de -soigner son père. - -Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne -s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue -tout à coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard étendit -le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se -lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à -demi-mortes. - -Sa fille, alarmée, se retourna. - -A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre -petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont -s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se -dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité: féminine, -aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle -indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant -laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite. - -—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de la voix la plus humble et -sans faire un pas en avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier de -votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate -enfin. Escaldas ne s’était pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait -supprimé... Comprenez-vous?» - -Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce -fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable, -d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible, -la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur, qui allait lui permettre -de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le -relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une -force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il -saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer -les os, et murmura, d’une voix rauque: - -—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!» - -La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour -garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, -entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui -qu’elle avait aimé. - -—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille. - -A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur -le jeune homme des yeux qui pardonnaient. - -Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers. - -—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix -lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre. - -Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les -lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu -par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la -lecture. - -Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un -visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées. - -—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...» - -La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba -contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie -disparaissait peu à peu. - -—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait Françoise. «Vous vivrez, -pour voir s’accomplir la justice de Dieu.» - -Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec -douceur: - -—«Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n’aurai pas la -hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer... - -—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» fit M^{lle} de Plesguen. -«Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des -mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de -l’avoir conduit à l’abîme.» - -En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva -faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil -de tout à l’heure. - -—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, «je suis l’épouse du -Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande... - -—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. «Ah! que ne le suis-je, -en effet!» - -Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette. - -—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune homme. «Vous êtes vengée. Il -n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde. - -—Regardez cet habit, regardez cette croix,» dit-elle en touchant sa -jupe de laine, puis son rosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance -dont le désir est si loin de mon cœur.» - -Ils se turent tous deux. - -Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se -confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta -un coup d’œil vers M. de Plesguen. - -Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. -Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le -ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent -effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si -profondément remué tout à l’heure. - -—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec un triste hochement de tête. -«Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne -l’agitera plus, hélas!» - -Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen, -s’assit elle-même. - -—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais maudit, même avant -d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous -bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin. -Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême -satisfaction apportée par vous à mon père mourant. - -—Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas?» demanda-t-il. - -—«Les choses de la terre ne me concernent plus. - -—Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue -l’héritière? - -—Ce sera le bien des pauvres,» dit M^{lle} de Plesguen. «Mais nous -n’en sommes pas là,» ajouta-t-elle avec un sourire de doute. - -—«Je vous demande pardon, ma Sœur. Nous en sommes là. Tout s’éclaire. -Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne -soyons pas, en effet, si près du dénouement. - -—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur -Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne -ancienne dans un mouvement d’amertume, «ne souhaitez-vous plus le -triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y -rattache plus?... - -—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura Gilbert. - -Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria -vivement: - -—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai -fait tant de mal!... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de -l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J’ai été léger surtout. -Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui -m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie -déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il -y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre -main. - -—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. «Et cet autre chose, -vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la -malheureuse Bertrande. - -—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement le prince. «Et je -n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à -l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle -je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point -aux vôtres. Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis -reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en -votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences -de mon ambition.» - -—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes -souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de -moi? - -—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez -pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé -juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce -qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les -satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est -la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un -enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...» - -La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas: - -—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.» - -Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle -prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix -de son rosaire, comme pour en tirer une force: - -—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse. -Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant. - -—Ce matin, j’y songeais,» dit-il. - -—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?... - -—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est -rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. -Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera -l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, -cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A -celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de -ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a -pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien -ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront -attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!... -Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi, -prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de -Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels -prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire -mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête -et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande -«Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, -traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures -de mon existence, je n’en aurais pas été capable. - -—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du -moins, votre conscience pour vous. - -—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous -toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle. -La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune -me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue -s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les -derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les -eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait -régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait -en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les -conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant... -Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve -qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai -découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc -vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, -avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur -de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très -malheureux... Comprenez-vous?» - -Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se -tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, -pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle -toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près -normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina -vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la -voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert. - -Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer. - -—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue -si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour -vous. Je vous en devais l’aveu.» - -Elle lui répondit froidement: - -—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore -moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les -conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne -communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, -sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être -une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où -règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui -rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni -l’un ni l’autre.» - -Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la -rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, -mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui -saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines -des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y -avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus -qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la -Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie -profane. - -En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse. -Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement de son -rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain -sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés -autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son -déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il -avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes -sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans -son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait -conscience et souhaitait de s’en évader. Ah! que cela eût été bon de -rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui -dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se -relever dans sa propre fierté, par une action généreuse! - -«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que n’ai-je pris Bertrande -et Claude sur mon cœur, en les appelant «Ma femme... Mon fils...» -Aujourd’hui, c’est trop tard.» - -Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards -exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles -imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent, -palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, -reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait -plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, -lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont -il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage -suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce -serait glisser du mariage d’intérêt à l’alliance d’ignominie... Quelle -chute pour le petit-fils d’un héros!... - -Il rentra rue Cambacérès. - -Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus, -parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui -crier: - -—«Dis pas... Coucou!...» - -L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut, -les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis: -«Papa!... Papa!...» - -Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains -encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce -rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert. - -Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais -imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en -sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le -terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait: - -—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester -chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse -admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras -plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez -pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai vous voir chez -toi. Firmin va te chercher un fiacre.» - -Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement: - -—«Je n’étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es -guéri, je m’attendais d’une minute à l’autre... - -—Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement. «Non, tu ne pouvais pas -t’y attendre. Je ne m’y attendais pas moi-même... Ah! Bertrande... -Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau cœur. - -—Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant en larmes. - -—«Oui, je vous aime. - -—Alors...» (et elle sourit tout en pleurant) «j’aurai du courage. -D’ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais -demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas -encombrer ta vie. Garde-nous ta tendresse. - -—Quelle âme adorable tu as, Bertrande!» murmura-t-il en la serrant sur -sa poitrine. - -Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le -petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les -roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s’enferma -dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura. - - - - -XVIII - -_COMPLICES_ - - -C’EST un fait bien établi maintenant qu’Arthur Sornières, dit le Beau -Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso -brusque,—souvenir de la pampa argentine, sans doute,—au moment même -où le Bolivien l’accueillait avec enthousiasme, croyant que l’Apache -allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en -scène du suicide. Il importait, non seulement qu’Escaldas disparût, -mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication -tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait que le métis -ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses -manœuvres. - -Le calcul était juste. - -La logique d’une telle fin s’imposa avec tant de force, que les plus -directement frappés même, Villingen et Plesguen, l’admirent avec -consternation. - -Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et -Sornières, précisément dans cette nuit d’hiver et de neige, où -Micheline, toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, veilla -pour attendre le retour de son père. Quel retour!... Et de quel -tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque -dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, il avait rencontré les -yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde -le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des -monstrueuses paroles! - -L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur Sornières, avait été -l’instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la -femme. - -Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, malgré son cynisme, -et d’autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa -présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie -de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de -Rosalinde,—il laissa échapper des phrases étranges. - -Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement -capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite -sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans -les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle -avait dit en riant à Arthur: - -—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière?...» Puis elle -ajouta sérieusement: «Le hasard fait que je l’ai justement cherchée -tout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Rends-la moi... -J’en ai besoin.» - -Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. Mais à la façon -dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de -ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa -conviction faite. - -Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. Nouvelle -preuve. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque? - -Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures -n’était pas nécessaire à la triste fille. - -Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas -diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée -ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle -tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son -«petit homme» l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina -qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette -Rosalinde,—puisque Escaldas habitait la même maison,—alors son secret -lui échappa dans une ivresse de vengeance. - -Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de -regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop -tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde. -Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits, -maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur -de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du -suicide, précisaient son rôle—rôle effarant d’ingéniosité froide, -d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité. - -Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en -Europe? Angèle,—la Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, il avait -dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était -un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il -s’était dit: «Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus -faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme -celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique.» - -Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide -d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion -de sa «môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire -parler,—une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière, -la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette -nouvelle conquête. - -Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de -faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de -Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai revoir la môme. Quoique -habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son -Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait -sa peau à lui jouer des farces.» - -C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde, -menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales -au trente-et-quarante, qu’il lut dans les journaux la foudroyante -nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression «mangé -le morceau». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour -d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, -cela se tenait,—réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le -second crime amènerait la découverte du premier. - -Quelle journée pour le misérable! - -Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et -Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions -spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des -hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement -d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service -anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez -exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en -éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les -ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que -l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas. -Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété -publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante. - -Sornières se dit: - -«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille de sortir de France -sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon -argent? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La -moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est -au bout du monde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai vu sur -les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas -cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra -pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car -il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai, -ou j’éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le -risque.» - -L’Apache avait un atout dans son jeu: pour faire la fête à Monte-Carlo, -il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins -une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il -avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français, -n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance -parfaite. Grâce à ce rôle—adopté par prudence et plus encore par -gloriole,—il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait -pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, -ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest. -Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes -cachées de bête qui «se rase», des fuites audacieuses, des ruses -de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea -plusieurs fois de costume et de langage. - -Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il -avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait -maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur -naturelle, et il faisait usage de l’anglais. - -—«C’est un milord excentrique,» avaient dit les sardiniers, quand -il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le -conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y -transporterait plus vite et plus commodément. - -Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron -et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché -par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume, -bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on -tournait la voile, Sornières l’aperçut. - -—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec un fort accent britannique. - -Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, un fils de sa femme, un -propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait -cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche. -Milord excuserait. Le garçon n’était pas gênant. - -De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie -si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de -si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le -passager ne tint plus compte d’une pareille brute. - -Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu -après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui -démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le -filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron -de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci de -faciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir -quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait -à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres -personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas. - -Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en -eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme -d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait ici. Dès la première -heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor. -Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait -dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne -l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire -citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de -l’instruction, à le retenir comme complice. - -Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours -«monsieur le marquis» donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout -ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le -coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible -conversation avec M^{me} de Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et -de désespoir, glissait à un fatalisme résigné. - -Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il -tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. A quoi bon, -maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en -qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que -lui importait le reste du monde? - -Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté -même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de -suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui -lui adressait l’injonction: - - «_Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends._» - -La main qui tenait le papier trembla. C’était la première fois qu’une -telle secousse d’épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si -hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s’échappa de -ses lèvres: - -—«Il est en France!...» - -Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours, -était que l’assassin d’Escaldas fût à l’abri, au loin, dans quelque -pays étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le hasardeux -personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il -commençait à le croire, en voyant s’écouler près d’une semaine de -chasse infructueuse pour la police de l’Europe entière. Arthur -Sornières hors d’atteinte, c’était la seule chance de salut. Et -il était là, tout près, l’affreux complice!... Et nul moyen de se -soustraire à son dangereux appel. N’était-il pas, spectre patibulaire, -la destinée même de celui qu’il convoquait impérieusement? - -—«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël. - -Il y pensa, en glissant son revolver dans sa poche. Mais comment le -faire disparaître? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le -vivant lui-même. - -Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été flottait vers l’Occident, -au-dessus de la mer, quand les gens du marquis de Valcor virent leur -maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche. - -Il se dirigea d’abord vers la terrasse. - -Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille. -Micheline regardait s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, d’un -vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. Elle rêvait—quel rêve -d’angoisse!... - -Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de son père sur le gravier. - -—«Je viens te dire bonsoir, mon enfant. - -—Vous sortez?» demanda-t-elle. - -—«Je vais faire un tour. - -—Dans le parc? Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie? - -—Non. Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe.» - -Ils se regardèrent. - -Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, l’abîme, creusé peu à -peu, s’élargissait dans un effondrement brusque. - -Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le -portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les -bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un -soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une -sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père... -L’expression de son visage... La neige et la boue, sur ses vêtements... - -Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans -sa hautaine beauté, contre la pâleur de l’espace. - -—«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout bas. - -Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux. - -—«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il avec une ardeur farouche. -«Tu as cessé de croire en moi!...» - -Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut. - -—«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance était ma dernière -raison de me défendre... C’est donc la fin!» - -Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se -jetait à son cou, l’entourait de ses bras. - -—«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce qu’il y a de grand en -vous, malgré... - -—Assez!...» fit-il violemment à ce mot «malgré». - -Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre sa poitrine, -silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, dans le même silence. Il -la baisa longuement au front. Puis enfin: - -—«Laisse-moi partir, ma fille adorée. - -—Où allez-vous? - -—Tout près d’ici. - -—Je ne vous quitte pas! - -—Il le faut pourtant.» - -Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante. - -—«Micheline... Toute minute de retard peut causer ma ruine. - -—Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous fuyez?... - -—Je te jure que non. - -—Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi. - -—Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. Adieu, Micheline. Ne -condamne pas ton père.» - -Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas. - -Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le salut de celui qui se -hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s’arrêta, -se tordant les mains, sanglotant. - -—«Papa!... papa!...» - -Ce fut la dernière image qu’elle devait garder de lui. - - - - -XIX - -_LA MER QUI MONTE_ - - -LE dolmen de Kerg’houât, se compose, comme à peu près tous les -monuments celtiques de ce genre, d’une immense table de granit, -posée sur des blocs énormes, formant piliers. Ces blocs s’enfoncent -profondément dans le sol, sous le poids qu’ils supportent depuis vingt -siècles. Dans le cercle qu’ils forment sous le monolithe plat, se -trouve une excavation, généralement produite par des fouilles récentes. -Car les savants ont cherché là, souvent avec fruit, des débris de -sépulture et des inscriptions. - -A travers la lande, sous la nuit assez claire, le pseudo-marquis de -Valcor se dirigeait vers le dolmen de Kerg’houât. Il en connaissait -bien l’emplacement. Autrement il aurait eu quelque peine à distinguer, -dans l’ombre, l’immense pierre, aplatie presque au ras du sol. - -Comme il en approchait, il éprouva une impression bizarre. Il lui -sembla voir ramper quelque chose de noir sur la noirceur de l’herbe. -Il tressaillit, s’arrêta, attentif. Mais il ne distingua plus rien -de mouvant, n’entendit aucun bruit. Sans doute, une touffe de genêts -s’était agitée dans un souffle du soir. - -Bertrand Gaël haussa les épaules, comme si maintenant peu lui importait -à quel piège suprême le prendrait l’Inévitable. - -Il tourna autour du dolmen, pour trouver l’ouverture de cette espèce de -petite caverne artificielle. Sauf d’un côté, la terre et les plantes -sauvages obstruaient les intervalles des piliers. - -Qui eût vu le marquis de Valcor se baisser, se couler presque, à -travers l’espace étroit laissé entre le sol et la table de granit par -l’enfoncement des piliers, se fût demandé ce qu’un tel personnage, -fabuleusement riche, haut titré, député de son arrondissement, pouvait -bien avoir à faire, la nuit tombée, dans ce monument barbare, refuge -des mulots, des araignées et des couleuvres. Une fois à l’intérieur, il -tenait tout juste debout. - -Dans l’obscurité totale du lieu, une voix chuchota: - -—«C’est vous, marquis? - -—C’est moi, dit Bertrand Gaël,» en faisant craquer une -allumette-bougie, qui éclaira la figure de Sornières. - -La flamme palpita, s’éteignit. Les deux hommes restèrent dans le noir. - -—«Qu’attendez-vous pour quitter la France? - -—De l’argent. - -—Vous êtes donc fou!... Il fallait vous mettre à l’abri d’abord. Je -vous aurais envoyé ensuite tout ce que vous auriez voulu. - -—La peau!...» fit l’autre avec un ricanement non moins immonde que son -exclamation. «Vous ne m’auriez rien envoyé du tout, parce que toute -correspondance avec moi vous aurait trahi. C’est seulement ici que -j’ai encore le pouvoir de vous fixer mes conditions. Donnez-moi la -forte somme et les moyens de déguerpir. Parce que, vous savez, si on me -pince, je cause. Je me ferai promettre la vie sauve en échange de mes -petites histoires intéressantes. J’ai pas envie d’être raccourci pour -vos beaux yeux. - -—L’argent...» dit le faux marquis, «ce n’est pas ce qui me préoccupe. -Mais votre fuite... et dès cette nuit même... cela ne va pas être -commode. Personne ne vous a remarqué dans le pays? - -—Pers...» - -Le misérable n’acheva pas le mot. - -Une clarté jaillit, en même temps que deux corps, coup sur coup, -faisaient irruption par l’ouverture, tombant accroupis pour se -redresser aussitôt. C’étaient deux gendarmes, revolver au poing. La -lumière, qui brillait à l’entrée, devait être tenue par un troisième. -Et l’on entendait plusieurs voix au dehors. - -Les quatre hommes, tassés en bas, l’un contre l’autre, dans l’espèce -de fosse étroite, n’échangèrent pas une parole. Les gendarmes avaient -mis les menottes à Sornières avant que le bandit, stupide de surprise -et d’effroi, eût émis un son ou fait un mouvement. Ils lui jetèrent -ensuite une corde autour des jambes et le poussèrent vers l’ouverture. -Quelqu’un, d’en haut, le tira. Il disparut. - -—«Bien le bonsoir, monsieur le marquis,» cria du dehors une voix -goguenarde. - -C’était un agent de la Sûreté, qui, projetant vers l’intérieur le rayon -de sa lanterne, distinguait parfaitement l’homme acculé dans cette -tanière,—fauve cerné par les chasseurs, accoté au granit, les bras -croisés, orgueilleux, muet... mais vaincu. - -Les deux gendarmes—ironiquement sans doute—lui firent le salut -militaire. Peut-être songeaient-ils au jour prochain où ils auraient -mandat de mettre aussi la main au collet de ce grand seigneur. Mais -leur geste ne trahit pas leur pensée. L’un après l’autre, ils se -hissèrent, sortirent. - -La lumière palpita encore un instant, vacilla, disparut. Les pas, les -voix s’éloignèrent. Puis, plus rien. Le silence de la lande. La nuit -profonde, sous le dolmen millénaire. - -La scène de l’arrestation n’avait pas duré cinq minutes. - -Dans l’antique sépulture barbare, sous la pierre monstrueuse, parmi les -ténèbres, demeura un moment celui qui avait été pendant plus de vingt -ans, et avec un tel éclat, le marquis Renaud de Valcor. - -Quelles furent les pensées de cet homme durant cette indicible -méditation?... - -Au bout d’un quart d’heure peut-être, il sortit. Sa taille était -droite, son pas ferme. Si sa figure était livide, qui l’eût vu? La -lune, en se levant, toute rouge au ras de la lande, mettait, sur le -sombre promeneur et sur le paysage, plus de mystère que de clarté. - -Il gagna la route qui, de Valcor, allait au Conquet. - -Du haut d’un talus, dans l’atmosphère bleuâtre de la nuit, son château -lui apparut—masse pâle, dont on devinait l’ordonnance magnifique, -parmi la houle obscure des futaies. Il le contempla un moment, puis se -détourna, marcha dans le sens opposé, vers le village. La course était -longue. Dix heures sonnaient au clocher du Conquet, lorsque Bertrand -Gaël s’engagea dans le petit chemin descendant vers la maison où il -était né. - -Calme, l’humble toit brillait sous la lune, maintenant haute dans le -ciel. Tout paraissait dormir. Et pourtant le visiteur aperçut un rais -de lumière filtrant par la fente de la porte. Quelqu’un veillait. -Quelqu’un lisait sous la lampe. Mathurine attendait la nuit pour -dévorer les journaux, afin qu’on ne soupçonnât pas le tragique intérêt -qu’elle pouvait y prendre. - -Le coup frappé contre la porte la surprit à peine. Elle vivait, la -pauvre vieille, dans une expectative si terrible, depuis quelques -jours! Elle se leva, ouvrit. - -—«Bonsoir, ma mère,» dit une voix pleine de tremblante douceur. - -L’aïeule recula devant celui qui entrait. - -—«Taisez-vous!» ordonna-t-elle rudement. «Je ne reconnais pas mon fils -dans le marquis de Valcor. - -—Reconnaissez-le,» implora-t-il. «Reconnaissez-moi, mère... Je suis -Bertrand... votre enfant... Il n’y a plus de marquis de Valcor.» - -La mâle silhouette impérieuse fléchit, un genou en terre. - -—«Que voulez-vous dire?» balbutia la vieille femme, qui s’inclina, -éperdue, vers la belle tête, courbée et découverte—cette tête -secrètement chérie, où, sous les cheveux grisonnants, elle revoyait -toujours la grâce enfantine de son premier-né. - -—«Je veux dire, mère, que j’ai laissé là-bas, sous le dolmen de la -lande, mon masque d’imposture. Je vais expier. Je vais mourir. Et -je bénis cette mort, parce qu’elle me permet,—enfin!—de me jeter à -vos pieds, de vous demander votre maternel pardon, de vous appeler -«maman!»... sans que vous me l’interdisiez. Car une mère pardonne à son -enfant qui meurt. Je ne mens plus... Mes lèvres ont le droit de vous -nommer. Je suis Bertrand... votre Bertrand... Embrassez-moi, ma mère!... - -—Tu vas mourir!...» cria-t-elle. - -De ses bras, elle l’enveloppa, comme lorsqu’il était petit et qu’elle -craignait pour lui quelque mal. Les vieilles lèvres baisèrent le -front orgueilleux et adoré, où tant de fois elles avaient eu soif de -s’appuyer avec des murmures de tendresse et de pardon. - -Tous deux s’étreignirent longtemps. - -A la fin, Bertrand se redressa, souleva le frêle vieux corps abattu -d’émotion contre lui. Il aida sa mère à s’asseoir, et, debout devant -elle: - -—«Dites-moi que vous m’absolvez de tous mes crimes,» demanda-t-il, -d’une voix brisée, suppliante. - -—«Je t’en absous.» - -Il eut un cri, presque de joie: - -—«Avec le pardon de ma mère, je puis paraître devant Dieu. - -—Ah!» gémit Mathurine, «je dois laisser mon fils aller à la mort, et je -ne puis pas lui commander de vivre! - -—Vous avez deviné que c’est impossible. J’accepte votre justice, ma -mère, et celle du Ciel. Je ne me soumettrai pas à celle des hommes. Je -ne m’enfuirai pas non plus, comme un lâche, dans quelque retraite de -honte, après avoir soutenu la plus merveilleuse destinée.» - -Elle murmura: - -—«Je n’aurai pas le temps de te pleurer. J’ai plus de soixante-dix ans -d’âge, et des siècles de douleurs sur ma tête. - -—Bertrande et Micheline vous consoleront. - -—Elles m’enseveliront,» dit la vieille femme. - -—«Adieu, mère. - -—Mon fils... mon Bertrand... Une minute encore!... Une minute!... - -—Adieu, adieu!... Pardon!...» - -Il s’enfuit, pour ne plus voir, pour ne plus entendre... - -Et elle, afin que les cris dont elle avait la gorge gonflée n’allassent -pas briser le courage de celui qui courait à l’inévitable, elle mit ses -poings entre ses dents—ses dents intactes, restées jeunes, qui firent -jaillir le sang des grosses veines bleues, sous la peau ridée. - -Mais, dans cette effroyable souffrance, une pensée soutenait l’âme -altière: - -«Il a tout effacé, il a tout racheté, ce soir. C’est bien un Gaël, et -c’est bien aussi un Valcor... C’est l’enfant de mon amour... Que Dieu -ait pitié de lui!...» - - * * * * * - -Bertrand ne remonta pas vers le pays. Il gagna la plage, et la suivit, -retournant dans la direction de Ferneuse. - -La mer était basse, commençant à peine son mouvement ascensionnel. Les -petites grèves découvertes permettaient de contourner les falaises. -Quand le chemin était coupé de ce côté, ou menaçait de s’allonger trop, -le promeneur s’élevait à mi-côte, et abrégeait par des sentiers qu’il -connaissait bien depuis son enfance. - -D’ailleurs, il ne se pressait pas. Pour atteindre son but, il avait -toute la nuit—et plus que la nuit... la durée désormais sans mesure. -Déjà, pour lui, les heures n’existaient plus. Il regardait la mer -briller sous la lune. Il écoutait toutes les voix de son âme et de sa -vie dans les rumeurs de l’immensité. - -Malgré la pureté du ciel, l’Océan se brisait avec des fureurs sauvages. -Une des grandes marées de l’année était annoncée pour le matin suivant. -Bertrand Gaël se le rappelait quand, après sa longue marche, il parvint -à la petite grotte où, deux années auparavant, il avait eu, avec la -comtesse de Ferneuse, une explication si romanesque et si décisive. - -Il se laissa tomber sur le banc de roche où elle s’était assise. Il -regarda la place où il s’était agenouillé devant elle, brûlant d’un tel -amour qu’il avait donné à cette femme un instant d’illusion inouïe. - -Avoir été pour elle, pendant une minute, le Renaud de Valcor qu’elle -avait adoré, c’était un triomphe plus glorieux, plus cher à l’âme de -cet homme, que d’en avoir imposé au monde pendant vingt ans. Ah! s’il -avait pu prolonger le mirage!... - -Il se perdit dans ses pensées, les yeux toujours fixés sur l’étroite -place, tapissée de sable luisant, où il avait joué son rôle avec la -vérité de sa passion. - -Des heures s’écoulèrent sans qu’il fît presque un mouvement, perdu -qu’il était dans les souvenirs de sa prodigieuse existence. - -Pourtant, son attention s’éveilla tout à coup. - -La roche contre laquelle il s’appuyait venait de frémir de la base -au faîte, comme dans un éclat de tonnerre. L’assaut des vagues se -rapprochait. L’éclaboussure des embruns atteignait le songeur taciturne. - -En même temps, l’aube se leva. Une lueur pâle et verdâtre éclaira la -tumultueuse solitude. - -Dans toutes les grandes marées, le niveau des eaux surpasse la grotte -où se trouvait Bertrand. Bientôt des jets d’écume se lancèrent jusqu’à -ses pieds, puis se retirèrent, comme des bêtes mauvaises, qui agacent -la proie encore redoutable, sans oser l’attaquer pour de bon. Le sable -qui, tout à l’heure, étincelait, sec et blanc sous la lune, brunissait -maintenant d’humidité, et gardait des bulles transparentes qui -crevaient à sa surface. - -Bertrand regarda autour de lui. - -Partout l’eau claquait sur le roc, s’écrasant en gerbes blanches, ou -bouillonnant dans les anfractuosités. Déjà, il était presque trop tard -pour quitter la retraite que cernaient les eaux. - -Mais celui qui l’avait choisie, cette retraite, comptait y demeurer -jusqu’à ce que la mer en arrachât son cadavre. Il eut un sourire, -sortit son revolver de sa poche, s’étendit sur le roc, appuya le canon -de l’arme contre son front, et fit jouer la détente... - -Jamais personne ne revit, mort ou vivant, Bertrand Gaël, qui avait été, -pendant plus de vingt ans, Renaud, marquis de Valcor. - - - - -XX - -_ÉPILOGUE_ - - -IL y a quelques jours à peine, dans une pauvre maison de pêcheurs, sur -la côte bretonne, près du Conquet, se passait une scène singulière. - -Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé pendant toutes les nuits -d’un long demi-siècle, une vieille paysanne venait de rendre le dernier -soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes s’embrassaient -en pleurant et en soupirant «Pauvre grand’mère!»—une princesse de -Villingen et une comtesse de Ferneuse. - -Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures suprêmes de cette vie -douloureuse, étaient venues s’installer dans la maison des Gaël, ce -logis héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu quitter. - -L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur amour. Et, dans ce -double amour, comme dans leur mutuelle tendresse, elles trouvaient -quelque consolation à la catastrophe qui avait brisé leur père, leur -révélant qu’elles étaient sœurs. - -L’aventurier de génie, dont elles étaient les filles, avait laissé un -testament par lequel il leur partageait également sa fortune. - -Quand le procès d’Arthur Sornières—qui évita la guillotine par ses -révélations, obtenant ainsi la commutation de sa peine en celle -des travaux forcés—eut mis en évidence la véritable personnalité -du faux marquis de Valcor, la question s’ouvrit: «Comment répartir -l’héritage?» Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits des -travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise des caoutchouteries -d’Amérique. Mais comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, le -vrai marquis de Valcor, et répartir les résultats? - -Son testament, en lui-même, était inattaquable, car Bertrande, fille -légitime, n’avait de droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre -moitié restant attribuée comme legs à Micheline, incapable d’hériter -sans cette disposition spéciale, n’ayant même plus d’état civil, -inscrite sous le nom d’un père qui n’existait plus au moment de sa -naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait pu la reconnaître. Si -des difficultés s’étaient élevées du côté des héritiers du véritable -marquis de Valcor, le litige fût devenu interminable. Mais le seul -embarras—imprévu d’ailleurs—qui se produisit par l’ouverture de la -succession, vint de ce que les ayants droit refusaient chacun leur part -de cette colossale fortune. - -M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,—en religion Sœur -Séraphine—n’acceptait que le domaine patrimonial des Valcor, pour en -faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel des Géraldines, -où elle avait pris le voile. - -Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse que les mains nettes de -l’argent hasardeux. - -Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle comprit les scrupules de -Gilbert. - -Dans ces conditions, un arrangement fut proposé par le Conseil -d’administration de la Société fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa -mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau président élu -de cette Société demanda au prince de Villingen, devenu le mari de -Bertrande, d’accepter l’héritage au nom de sa femme, pour l’abandonner -au fonds social, et de devenir le directeur des établissements -d’Amérique, avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance des -actionnaires. Sa fierté serait ainsi sauvegardée, sa fortune assurée, -et il trouverait une carrière digne de lui, dans un pays neuf, où ne le -suivraient pas les préjugés mondains dont il voulait secouer le joug. - -Le petit-fils du héros de Villingen ne persista pas à se montrer plus -héroïque—moralement—que ne le comportait son hérédité batailleuse et un -peu pillarde. Il consentit. Tout de suite même, il voulut partir pour -cette Valcorie qui allait devenir, grâce aux millions remontés à leur -source, une des plus colossales affaires du monde. Et, naturellement, -il emmenait sa jeune femme et son fils. - -Une circonstance le retarda. Mathurine Gaël était mourante. Mathurine, -qu’aucun changement de fortune n’avait pu arracher au vieux foyer -ancestral, et qui demeurait toujours, avec l’Innocente, dans la petite -maison de marins, près du Conquet. - -—«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda Bertrande à son mari. «Puis -nous prendrons avec nous ma pauvre mère, à qui un changement total de -vie et de climat rendra peut-être la raison. Pense donc, Gilbert, comme -ce serait doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance des choses -à l’heure où elle ne verrait plus que du bonheur autour d’elle! - -—Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait répondu Gilbert. - -Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, sous le toit qui avait -abrité des générations d’humbles marins, près de l’aïeule, si -rigidement belle dans la mort, sous la coiffure bretonne qu’elle -n’avait jamais quittée, pleurait la jeune comtesse Hervé de Ferneuse, à -côté de sa sœur, Bertrande, princesse de Villingen. - - - - - Fin de - - _MADAME DE FERNEUSE_ - - Seconde et dernière Partie de - - _LE MASQUE D’AMOUR_ - - - - -[Illustration] - - - - -TABLE - - - I. Une Rencontre 1 - - II. La Confession 14 - - III. Marche funèbre 41 - - IV. Cœurs altiers 71 - - V. Les deux Cousines 93 - - VI. Une Nuit d’Hiver 113 - - VII. Autour d’une Tombe 135 - - VIII. Autour d’un Berceau 159 - - IX. L’Apache 181 - - X. Une Fin tragique 205 - - XI. Dans la Forêt mystérieuse 229 - - XII. La Défaite 248 - - XIII. La Pierre de Sang 261 - - XIV. Le Mot interdit 276 - - XV. Ferneuse et Valcor 292 - - XVI. Le Masque tombe 310 - - XVII. La Cordelière bleue 335 - - XVIII. Complices 365 - - XIX. La Mer qui monte 377 - - XX. Épilogue 387 - -[Illustration] - - - - - _Achevé d’imprimer_ - - le trente et un mai mil neuf cent quatre - - PAR - - ALPHONSE LEMERRE - - 6, RUE DES BERGERS, 6 - - _A PARIS_ - - - - -[Illustration] - - - - - Paris,—Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madame de Ferneuse, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE *** - -***** This file should be named 51515-0.txt or 51515-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/5/1/51515/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Madame de Ferneuse - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: March 21, 2016 [EBook #51515] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 mid">LE MASQUE D’AMOUR</p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pind2 elarge">Madame</p> -<p class="prind xlarge">de Ferneuse</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - -<p class="pc4 large">ŒUVRES</p> - -<p class="pc">DE</p> - -<p class="pc elarge">DANIEL LESUEUR</p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc1 mid">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</p> - -<table id="tad1" summary="adv1"> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Poésies.</span>—<i>Visions divines.</i>—<i>Visions antiques.</i>—<i>Sonnets -philosophiques.</i>—<i>Sursum Corda</i>/1 vol. avec portrait.</td> - <td class="tdr2">6</td> - <td class="tdr2">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup>: <i>Heures d’Oisiveté.</i>—<i>Childe -Harold.</i> 1 vol. avec portrait</td> - <td class="tdr2">6</td> - <td class="tdr2">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1">Tome II: <i>Le Giaour.</i>—<i>La Fiancèe d’Abydos.</i>—<i>Le Corsaire.</i>—<i>Lara</i>, -etc. 1 vol.</td> - <td class="tdr2">6</td> - <td class="tdr2">»</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc1 mid">ÉDITION IN-18 JÉSUS</p> - -<p class="pc1 lmid">ROMANS</p> - -<table id="tad2" summary="adv2"> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Marcelle.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Une Vie Tragique.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Passion Slave.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Haine d’Amour.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">A force d’aimer.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Lèvres Closes.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Comédienne.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Au dela de L’Amour.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Lointaine Revanche.</i>—<span class="smcap">L’Or sanglant.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="vh">——</span>—<span class="vh">——</span>—<span class="vh">———</span><span class="smcap">La Fleur de joie.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">L’Honneur d’une Femme.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Fiancée d’outre-mer.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Mortel secret.</i>—<span class="smcap">Lys Royal.</span></td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="vh">—–</span>—<span class="vh">—–</span>—<span class="vh">— </span><span class="smcap">Le Meurtre d’une Ame.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="smcap">Le Cœur chemine.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><i>Le Masque d’Amour.</i>—<span class="smcap">Le Marquis de Valcor.</span></td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl1"><span class="vh">——</span>—<span class="vh">——–</span>—<span class="vh">———</span><span class="smcap">Madame de Ferneuse.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdr2">3</td> - <td class="tdr2">50</td> - </tr> - -</table> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Suède et la Norvège.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<p class="pc4 font2 large"><i>DANIEL LESUEUR</i></p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc large">LE MASQUE D’AMOUR</p> - -<hr class="d2" /> - -<h1>Madame<br /> -de Ferneuse</h1> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/title.jpg" width="200" height="285" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc2 mid"><span class="font2"><i>PARIS</i></span><br /> -ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br /> -23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc">M DCCCCIV</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-001.jpg" width="500" height="173" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc4 xlarge">Madame de Ferneuse</p> - -<hr class="d1" /> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="pch"><i>UNE RENCONTRE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc11"><span class="smcap">L’immense</span> paquebot <i>La Vendée</i>, parti de -Bordeaux pour Buenos-Ayres, atteignait -la région équatoriale.</p> - -<p>On avait quitté, quelques jours auparavant, -l’Europe assombrie par les brumes et -les longues nuits de novembre, et, chaque matin, -sur la mer pourtant toujours déserte et semblable -à elle-même, on sentait monter plus éclatante et -plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà -les passagers auraient souffert de la chaleur, sans -le souffle des vents alizés et sans l’aménagement -confortable du luxueux navire. Quotidiennement, -dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette. -Et les frais planchers, sous l’ombre des toiles -tendues, gardaient pendant quelques heures,<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> -autour des longs sièges d’osier, le bienfait de -cette ablution. Quand les rayons, plus verticaux, -achevaient de dévorer la dernière trace humide, -et rendaient le bois et les cuivres si brûlants -qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires -de la maison flottante descendaient dans -les salons clos, non sans avoir, presque tous, -passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient, -lisaient ou causaient à voix indolente, -auprès des plateaux chargés de boissons glacées. -Une somnolence régnait partout, et semblait -gagner jusqu’à l’équipage—dont la manœuvre -était sommaire sur ces eaux vastes et magnifiques,—jusqu’au -gigantesque bateau lui-même, qui -s’avançait rapidement, mais insensiblement, -d’une marche d’enchantement et de rêve. Le soir -tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les -étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des -robes élégantes frôlaient les bastingages, tandis -qu’en bas, par les fenêtres ouvertes sur la galerie -du premier pont, des bouffées de musique, et, -parfois, des trépidations de danse, partaient, -s’envolaient sur les eaux luisantes, s’éteignaient -dans la muette immensité.</p> - -<p>S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance, -les cancans, la curiosité, sévissent avec -une virulence particulière, c’est le petit monde -fortuitement composé pour une traversée en -commun. Ces quelques centaines de personnes, -que le hasard rassemble, pour plusieurs jours ou -pour plusieurs semaines, entre les parois d’un -navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant -plus vif, qu’elles se trouvent momentanément -séparées du reste de l’univers, distraites de leurs<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> -occupations habituelles, livrées à la monotonie -et à l’ennui. Elles deviennent donc, les unes pour -les autres, l’unique pâture intellectuelle, sentimentale -ou divertissante. Elles s’observent, se -groupent, se critiquent, se recherchent ou se -méprisent, se jalousent, s’espionnent, et ne -pensent pas plus au contraste de leurs misérables -préoccupations avec l’abîme indifférent qui les -berce, qu’elles ne songeront, rentrées au tumulte -des villes, à cet autre abîme sur lequel se suspend, -entre la naissance et la mort, la vanité de leurs -existences. Une vie humaine sur l’éternité, une -traversée sur l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit -encore la galopade effrénée des passions, -sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice -d’une seule minute.</p> - -<p>Sur le paquebot <i>La Vendée</i>, deux voyageurs -avaient le don d’exciter au plus haut point l’intérêt -des autres, et le privilège,—si c’en est un,—de -susciter les commentaires et d’alimenter -les conversations: un religieux et une femme.</p> - -<p>Le religieux portait la bure grise liserée de -noir, et le manteau noir des Octaviens. Son ordre -ne s’était pas soumis aux conditions désormais -imposées par le Gouvernement pour être autorisé -en France. Il s’en allait. Ou?... Nul ne savait -au juste.</p> - -<p>On assurait qu’il était grand dignitaire de cette -congrégation fameuse. Sa physionomie, laide -mais imposante, le donnait à croire. Il avait, autour -de sa tonsure, les cheveux presque blancs -de la soixantaine, un regard large dans des yeux -bridés, un nez trop court, trop éloigné d’une -bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span> -admirable expression de bonté pensive, et une -voix qui devait couler comme le plus suave des -baumes sur les plaies brûlantes des âmes.</p> - -<p>La femme qui, sans le connaître, partageait -avec lui l’attention du bord, s’appelait la comtesse -de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa -femme de chambre, s’isolait constamment, et -paraissait obsédée par un chagrin fiévreux. Sur -son visage de blonde effleuré par la quarantaine, -mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction -frappante, on ne lisait pas la mélancolie -de quelque tristesse inguérissable. On y constatait -une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme -tendue vers un but, où elle se brisera peut-être, -mais qu’elle veut atteindre à tout prix.</p> - -<p>Le rang social de la comtesse de Ferneuse et -le caractère religieux du père Eudoxe, l’octavien, -les rapprochaient aux repas, par la proximité des -places d’honneur, qui leur étaient assignées près -du commandant.</p> - -<p>Un soir, à table, le moine, pour la première -fois, se mêla à la conversation de ses voisins.</p> - -<p>Jusqu’alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans -qu’aucun lien les rapprochât, observaient la -même attitude: une courtoisie distante à l’égard -des autres convives, et, en fait de paroles, -l’échange de quelques phrases banales, sur la -santé, le temps ou le service, indispensables à -des gens dont le silence voulu se tempère d’une -parfaite éducation.</p> - -<p>Cette soirée-là était violemment belle, par les -flamboyantes ardeurs du couchant, où des -brumes, peut-être annonciatrices d’orage, emmagasinaient -les derniers rayons du soleil. La chaleur<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> -était lourde. Par les fenêtres grand’ouvertes -de la salle à manger, donnant sur la galerie circulaire -du premier pont, s’apercevaient une mer -immobile, glacée d’améthyste, d’incarnat et de -soufre, puis le double horizon, mauve et cendre -à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de -sang mêlé de feu.</p> - -<p>—«Quelle splendeur!» s’écria l’un des passagers.</p> - -<p>Un autre questionna:</p> - -<p>—«Cela ne nous présage-t-il pas une tempête, -commandant?»</p> - -<p>Le marin éclata de rire, moins pour railler le -propos que pour en atténuer l’effet.</p> - -<p>Mais l’inquiétude ne s’éveillait pas pour si -peu. L’heure était douce, le dîner réussi. Un de -ces moments où les plus poltrons narguent le -danger, parce que, physiquement, ils n’y croient -pas.</p> - -<p>On vanta la sécurité qu’offrait <i>La Vendée</i> et -l’habileté du capitaine. Un plaisantin prononça -gravement:</p> - -<p>—«Cela ne nous empêchera point de passer -dans l’autre monde.»</p> - -<p>Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut -et un certain froid, le bel esprit ajouta:</p> - -<p>—«Oui, dans l’autre monde,—le nouveau,—puisque -nous allons en Amérique.»</p> - -<p>Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet -inattendu, tourner la causerie vers la métaphysique.</p> - -<p>Quand ils entendent dire: «l’autre monde», -les plus légers rêvent un instant, s’interrogent, -réfléchissent: «Tout de même...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span></p> - -<p>Quelqu’un prononça sérieusement:</p> - -<p>—«L’autre monde... C’est le but de toutes -les religions, et c’est aussi leur négation.»</p> - -<p>Le double aphorisme sonnait de façon si singulière, -au moins dans sa seconde partie, que le -moine, malgré son détachement volontaire des -bavardages environnants, tressaillit et regarda -celui qui venait de parler.</p> - -<p>—«Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend -Père,» continua le passager,—un écrivain -allemand connu, qui s’exprimait parfaitement en -français, et qui s’empressa de surprendre la -muette interrogation de l’octavien.</p> - -<p>Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins -se tournèrent vers lui curieusement, et, d’ailleurs, -furent aussitôt sous le charme de sa voix.</p> - -<p>—«Je ne devine pas votre pensée, monsieur,» -dit-il avec douceur. «Elle est certainement -paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir -l’expliquer. Comment la vie éternelle,—assurée -aux hommes par la religion,—démentirait-elle -cette religion même?</p> - -<p>—Parce que cette vie éternelle est un article -de foi primordial, et que nul cœur humain ne -saurait l’admettre absolument. Si nous comptions -vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la -mort. Elle serait la plus belle fête sur cette terre. -Puisque ce dogme de la vie éternelle, qui pourtant -flatte notre plus fervent espoir, ne peut -s’implanter en nous, comment prêter à la religion -une puissance divine, agissante? Comment admettre -qu’elle existe dans nos âmes autrement -qu’à la surface, qu’elle soit jamais autre chose -qu’un simulacre sublime?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p> - -<p>—Il y a les martyrs,» fit le moine.</p> - -<p>—«Ceux-là se réjouissent de la mort, c’est -vrai. Mais encore la leur impose-t-on. Et puis...»</p> - -<p>Il s’arrêta.</p> - -<p>—«Achevez,» dit le Père Eudoxe.</p> - -<p>—«Pardon, mon Révérend. Je ne voudrais -pas vous froisser.</p> - -<p>—J’exercerais un triste ministère si je devais -me froisser d’une objection.</p> - -<p>—Eh bien,» reprit le psychologue germanique, -«la science nous démontre que le martyr -qui sourit dans les supplices, est en état d’hypnose, -et qu’il ne souffre même pas.»</p> - -<p>Le religieux eut un lent sourire.</p> - -<p>—«C’est parce que la science suffit au vieux -continent que je m’en vais dans le nouveau,» -prononça-t-il.</p> - -<p>—«Puisque vous ne craignez pas la franchise, -mon Père,» dit l’incrédule,—qui, par politesse -employait cette appellation opposée à son indépendance -d’esprit,—«je vous demanderai si -c’est une capitulation.</p> - -<p>—De la religion devant la science?... Non, -monsieur. Nous ne capitulons pas en portant à -des peuples primitifs la nourriture spirituelle -que vous n’acceptez plus. Le christianisme fut -la manne qui permit à vos ancêtres de traverser -les déserts de la barbarie et de vous amener aux -jardins merveilleux de la civilisation. Vous vous -nourrissez d’autre chose... <i>pour le moment</i>.» (Le -moine souligna fortement les trois derniers -mots.) «Trouvez bon que nous offrions ce que -vous rejetez aux pauvres âmes incertaines en -marche vers l’avenir.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span></p> - -<p>La chaude mélodie de l’accent, comme la -tranquille sérénité des phrases, gagnèrent la sympathie -des auditeurs. Le sceptique lui-même fut -séduit. Voulant donner à son contradicteur une -marque d’intérêt déférent, il lui demanda:</p> - -<p>—«Est-ce que vous vous rendez en mission -dans des régions dangereuses, Révérend Père? -Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples -primitifs.</p> - -<p>—Aux plus primitifs qui restent encore sur -ce globe,» répliqua le moine avec un air joyeux. -«Mais je n’y ai nul mérite, et j’y courrai moins -de dangers que dans le pays, pourtant si cher, -dont je m’éloigne.</p> - -<p>—Oh! cependant...</p> - -<p>—L’injure, la calomnie, l’arrachement d’une -séculaire demeure, la séparation d’avec mes -frères, furent des peines plus vives que ne m’en -imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre -à la torture. Mais ils n’en feront rien. Ce sont -des peuplades craintives et douces, à quelques -exceptions près.</p> - -<p>—Et ces peuplades habitent?...</p> - -<p>—La grande Selve amazonienne... La plus -vaste forêt du monde, et la plus inexplorée. Une -forêt plus étendue que l’Europe, et moins pénétrée -que le cœur de l’Afrique, parce qu’elle n’a -pas encore offert à la cupidité du monde les trésors -du continent noir.»</p> - -<p>A ce nom «la Selve amazonienne», la comtesse -de Ferneuse n’avait pu retenir un mouvement.</p> - -<p>Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation -sur les cartes, pour avoir lu le récit des rares<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> -explorations qu’on y dirigea, cette mystérieuse -région des forêts vierges de l’Amérique du Sud. -Elle la connaissait pour d’autres raisons peut-être. -Son imagination avait parfois tenté de se représenter -ces formidables solitudes, où les évaporations -torrides montant des marécages et des -cours d’eau épandus largement sous le soleil tropical, -développent une végétation tellement -touffue que les fauves mêmes n’y peuvent circuler -et vivre. C’est le domaine des oiseaux. Les plumages -les plus merveilleux et les plus variés -voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous, -dans l’étouffement indescriptible et inextricable -des fourrés, c’est le silence, la fièvre et -la mort.</p> - -<p>Étranges contrées. Dernier refuge de la sauvagerie -humaine. Car, là où les quadrupèdes ne -sauraient s’accommoder des conditions d’existence, -les Indiens trouvèrent un asile au moment -brutal de la conquête espagnole. Au long des -fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis, des -peuplades ingénues existent encore, plus étrangères -au reste du monde que si elles habitaient -une autre planète. Elles se nourrissent de poissons, -d’oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent -d’écorce, se parent de plumes et de baies séchées, -s’arment de flèches trempées aux poisons -dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent -le délire des passions. Elles savent comment le -désir, l’orgueil, l’amour et la haine, font palpiter -le cœur. Et le peu de notions chuchotées de -l’une à l’autre sur la civilisation entrevue leur -en inspire le mépris et l’horreur.</p> - -<p>C’est à ces simples créatures que songeait<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -le Père Eudoxe, lorsque, à la table d’honneur de -<i>La Vendée</i>, devant le luxe des cristaux et de -l’argenterie, sous l’étincellement des ampoules -électriques brusquement allumées dans le crépuscule, -il parla des régions que traverse le Haut-Amazone.</p> - -<p>D’autres pensées venaient de faire frémir et -pâlir la comtesse de Ferneuse.</p> - -<p>Quand le repas eut pris fin, les yeux de la -grande dame suivirent la robe de bure grise -bordée de noir, et ses pas aussi s’en allèrent dans -le mouvement de cette robe, comme entraînés -par une fascination.</p> - -<p>L’octavien monta sur la dunette.</p> - -<p>Le vaste spardeck, délivré de la prison de -toile de sa tente, luisait sous la nuit bleue, avec -ses longs fauteuils de toile, que les mousses -commençaient à replier et à ranger. Il était à -peu près désert. Une séance de musique se donnait -au salon, qui retenait la jeunesse et les -femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient, -buvaient le café ou des liqueurs, le cigare à la -bouche, dans le fumoir.</p> - -<p>Accoudé au bastingage d’arrière, le moine -semblait contempler le sillage du navire, où -dansaient des gouttes d’argent tombées des -étoiles.</p> - -<p>—«Pardon, mon Père,» dit la comtesse de -Ferneuse, en s’approchant.</p> - -<p>—«Madame...»</p> - -<p>Il s’inclina, sans surprise. Il avait observé cette -femme, la devinait chargée d’un lourd souci. Et -sa connaissance de la vie et des cœurs lui donnait -conscience de cette attraction qu’exerce sur un<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -mystère féminin trop obsédant l’âme à la fois -ouverte et secrète du prêtre.</p> - -<p>—«Mon Père, je suis peut-être importune...»</p> - -<p>Il fit un geste de dénégation.</p> - -<p>—«... mais vous avez dit, à table, que vous -vous rendiez dans la Selve...</p> - -<p>—Certainement, madame la comtesse.</p> - -<p>—Oserais-je vous demander par quel chemin -vous y parviendrez, de quel côté vous comptez -aborder cette région des forêts?</p> - -<p>—Par la Bolivie.</p> - -<p>—Oh!» s’écria-t-elle avec une émotion singulière. -«C’est donc la volonté du Ciel.</p> - -<p>—Tout se fait, madame, par la volonté du -Ciel.</p> - -<p>—Sans doute. Mais... je veux dire... Notre -rencontre est, pour moi, une grâce de la Providence.</p> - -<p>—Elle en sera une pour moi aussi, madame, -si je puis vous servir en chrétien.</p> - -<p>—Vous pouvez, mon Père, m’être d’un incroyable -secours.</p> - -<p>—Est-ce possible?</p> - -<p>—Je me rends moi-même en Bolivie. Je voudrais, -moi aussi, pénétrer dans la forêt amazonienne.»</p> - -<p>L’étonnement laissa le moine sans paroles. -Quel étrange projet pouvait conduire cette -femme appartenant à la plus haute société française, -parisienne peut-être, habituée à tous les -raffinements de la vie, dans des pays aussi éloignés -de tout ce qui devait l’intéresser, vers des -aventures au moins hasardeuses, et sans même -un compagnon de route?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p> - -<p>Devant le silence de l’octavien, Gaétane de -Ferneuse craignit d’être mal comprise.</p> - -<p>—«Oh!» dit-elle vivement, «je n’ai pas la -prétention de vous imposer une présence qui, -dans un tel voyage, serait un embarras pour -vous, mon Père. Peut-être, sans me montrer indiscrète, -pourrais-je profiter, jusqu’à La Paz, de -votre expérience, de votre connaissance de la -langue espagnole, des indications pratiques que -vous voudrez bien me donner. Mais c’est la -moindre des choses. Le bienfait considérable -que j’attends de votre bonté chrétienne, s’accorderait, -j’espère, avec votre mission.»</p> - -<p>Véritablement intrigué, le moine la pressa -d’éclaircir des paroles si imprévues.</p> - -<p>—«C’est une bien longue histoire,» murmura -la comtesse de Ferneuse, avec une hésitation -soudaine.</p> - -<p>—«S’il n’est pas nécessaire que je la sache, -ne croyez pas, madame, que je prétende la connaître -pour mettre mon dévouement à votre service. -Dans le cas contraire, je l’écouterai en -confident respectueux et sûr, ou, si vous le souhaitez, -en confesseur.</p> - -<p>—En confesseur,» dit-elle, d’une voix défaillante. -«Car c’est ma faute que vous apprendrez, -mon Père, avant de savoir à quel point je -l’expie.»</p> - -<p>Le moine vit ce beau visage qui se décolorait -et s’amincissait de douleur dans la bleuâtre -lueur de la nuit claire. Il fut remué, percevant -l’humiliation qui, soudain, courbait cette créature -de fierté. D’une voix paternelle, il vint en -aide à son trouble.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span></p> - -<p>—«Confiez-vous au prêtre, ma fille. J’ai -reçu les ordres majeurs. Dieu a déposé dans mes -mains les trésors de son pardon. C’est lui-même -qui vous écoute, dans l’humilité de son serviteur.</p> - -<p>—Je l’ai tant prié en vain!» dit Gaétane.</p> - -<p>Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient -de larmes.</p> - -<p>—«Nulle prière n’est vaine,» observa le -moine.</p> - -<p>L’admirable tête se releva, comme une fleur -sous une rosée d’espérance.</p> - -<p>—«Je le crois, ce soir, puisqu’une intervention -divine vous a placé sur ma route.»</p> - -<p>D’un mouvement simultané, tous deux gagnèrent -des sièges proches, et s’assirent. Ni l’un -ni l’autre ne songea seulement à remettre au -lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait -longue, d’après ce qu’avait annoncé la comtesse. -Mais quel moment, quel endroit, plus favorables -que cette heure nocturne, solennelle, que cette -dunette élevée au-dessus des eaux immenses, -dans une solitude qui allait devenir complète, -lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu -dans sa cabine?</p> - -<p>La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça -d’une voix basse et pénétrée les paroles de pénitence, -puis se recueillit un instant.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2>II</h2> - -<p class="pch"><i>LA CONFESSION</i></p> - - -<div> - <img class="dc1" src="images/dm.jpg" width="82" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc15"><span class="smcap">«Mon</span> Père,» commença-t-elle, «si détaché -de ce monde que vous soyez, -vous avez entendu parler de l’Affaire -Valcor?</p> - -<p>—Sans doute. Qui ne s’est ému de ce déplorable -scandale? Un néfaste signe des temps! -Il est du même ordre que ces proscriptions devant -lesquelles nous sommes obligés de fuir, -nous autres religieux. Vos frères de l’aristocratie, -madame la comtesse, sont devenus suspects -comme mes frères de l’Église. Nous représentons -des choses hautes. On n’en veut plus. La foule -abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du -matérialisme et de la médiocrité.</p> - -<p>—Vos paroles m’effraient, mon Père, non -point dans leur sens général, que je n’aborde -même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera -peut-être à toute compréhension de ce -que j’ai à vous dire. Que savez-vous donc de l’Affaire -Valcor?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span></p> - -<p>—Ce que j’en sais?... Mais,» répondit l’octavien -étonné, «ce qui est de notoriété publique. -Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois, la -curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé -des discussions passionnées, presque des divisions -civiles. Renaud, marquis de Valcor, fut -accusé de n’être pas le véritable héritier de ce -nom ancien et illustre, mais de s’être substitué à -lui pendant un long voyage d’exploration dans -des contrées mystérieuses,—précisément, madame, -dans ces forêts presque inconnues du -bassin de l’Amazone, où j’essaierai de porter -quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et -où vous prétendez conduire votre délicatesse, -votre fragilité de grande dame.</p> - -<p>—C’est bien cela,» dit-elle. «Il y eut un -jeune homme, beau, noble et ardent, un être -d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud -de Valcor. Un désespoir d’amour le jeta -hors de sa patrie.</p> - -<p>—Ah!» s’écria le moine. «Un désespoir -d’amour?»</p> - -<p>La comtesse inclina la tête, évitant le regard -aigu qui cherchait ses yeux.</p> - -<p>—«Son énergie,» poursuivit-elle, «fit sortir -une belle œuvre de sa douleur. Il partit pour -l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone des -forêts tropicales, qui passait pour mortelle et -impénétrable. Il gagna la confiance de certaines -peuplades indiennes, leur enseigna à défricher -leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle -à l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de -ces contrées, matière devenue si précieuse par -l’évolution de l’industrie moderne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p> - -<p>—En un mot,» interrompit le Père Eudoxe, -«il fonda la Valcorie. Ce nom, devenu populaire, -désigne plus qu’un domaine, pourtant immense. -Il évoque une conquête morale, aussi -bien sur la barbarie des primitifs que sur la routine -des civilisés. Et c’est un pareil homme,» -ajouta le moine avec feu, «que des parents cupides, -aidés par d’indignes manœuvres politiques, -ont tenté de déshonorer, de dépouiller!</p> - -<p>—Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux -ans quand il partit. Il en avait près de trente -quand il revint en France,» dit lentement la -comtesse. «Il en avait trente-deux quand il reparut -en Bretagne, quand il amena dans son -château ancestral cette Laurence de Servon-Tanis, -qu’il avait épousée à Paris. Pendant les -dix années qui transforment le plus un homme,—surtout -quand il les vit au milieu des aventures -et sous des climats excessifs,—nul de ceux -qui l’avaient connu enfant ou adolescent, n’ont -posé leurs yeux sur lui.</p> - -<p>—Certes, madame. Et sur ce fait s’est basée -l’imputation atroce. Le vrai marquis de Valcor, -assurait-on, aurait péri au cours de son expédition. -Celui qui jouit aujourd’hui de son rang, de -sa fortune, de sa célébrité, qui recueille les fruits -de ses héroïques travaux, serait un imposteur -audacieux, son habile sosie, son assassin peut-être.»</p> - -<p>Un visible frisson secoua M<sup>me</sup> de Ferneuse. -Dans la clarté nocturne, Eudoxe vit, contre la -jupe blanche, les blancheurs des mains qui tremblaient.</p> - -<p>—«Serait-il possible, madame la comtesse,<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -que vous crussiez, vous, une femme de votre -nom, de votre race, à cette abominable légende, -inventée, prétend-on, par un valet congédié—un -métis!—exploitée par l’avidité d’un parent -pauvre, et magnifiée par la passion envieuse -d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont -la haine de l’aristocratie, qui souhaiteraient de -voir crouler une noble maison dans la boue?»</p> - -<p>Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, -qu’il n’entendit pas, ou ne voulut pas -entendre, une faible protestation de Gaétane, -murmurant:</p> - -<p>—«C’est en pénitente que je vous ai prié de -m’écouter.»</p> - -<p>Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante:</p> - -<p>—«D’ailleurs, la question est jugée.</p> - -<p>—Pas par les tribunaux, mon Père.</p> - -<p>—Mieux que par les tribunaux,» riposta vivement -l’octavien. «Par un vote éclatant de la -Chambre, validant l’élection du marquis de -Valcor, député du Finistère. Et vous n’ignorez -pas après quel incident. La fameuse lettre, base -de l’accusation, arguée de faux par le marquis, -reconnue authentique par les experts officiels, -fut dénoncée à la tribune comme écrite sur un -papier postérieur de dix-huit ans à sa date. Le -filigrane trahissait la fabrication récente. Le document -venait d’être créé de toutes pièces. Et -cette découverte, étouffée d’abord par la perfidie -du parti au pouvoir, éclata si manifestement, -que personne ne s’est essayé, depuis, à y -contredire.»</p> - -<p>Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span></p> - -<p>—«Les tribunaux! Mais ils n’auront même -pas à prononcer. Il paraît que monsieur de Plesguen, -le soi-disant héritier du nom, se désiste, -retire sa plainte.</p> - -<p>—Vraiment?» dit la comtesse d’une voix -altérée. «J’ignorais ce détail. En êtes-vous sûr?</p> - -<p>—Je le tiens,» dit le Père, «d’une de mes -parentes, Mère économe dans une maison de nos -excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse -a reçu la visite de mademoiselle Françoise -de Plesguen, qui, désespérée, souhaite de -prendre le voile.</p> - -<p>—Françoise au couvent!» s’exclama Gaétane.</p> - -<p>A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il -devinait déjà. La comtesse de Ferneuse devait -être mêlée d’une façon étroite—et, sans doute, -tragique, d’après son attitude—au drame de -Valcor. Elle s’était donnée comme une coupable. -Aurait-elle trempé dans la machination -dont il s’indignait? Était-elle alliée aux adversaires -du marquis? Détenait-elle le secret de -cette intrigue? Un peu d’ironie perçait dans son -accent quand il repartit:</p> - -<p>—«Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce -moi qui vous apprendrais quelque chose sur un -sujet dont vous me supposiez à peine informé? -Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas -plus que son père, d’ailleurs, demeurer complice -de faussaires—car tous deux étaient, semble-t-il, -de bonne foi—renoncerait à ce fameux héritage -de Valcor. Mais, avec le nom et l’apanage, -il lui faudrait perdre l’amour intéressé de son -fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> -que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse, -humiliée et abandonnée, songerait à se -réfugier dans un cloître.</p> - -<p>—Je la plains,» soupira Gaétane. «Mais il -est des souffrances pires que la sienne.»</p> - -<p>Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent -et de toute la personne de cette femme, si belle -et si désolée sous la nuit, parmi le bruit mélancolique -des flots remués, sur ce navire, désert -maintenant en apparence et silencieux comme -un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente étreignit -le cœur du moine. Il regretta ses soupçons.</p> - -<p>—«Ma fille,» dit-il, reprenant sa voix onctueuse -et paternelle, «j’oublie, sous le souffle -trop âpre des contestations humaines, que vous -attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce -que, rentré dans la lutte, je puisse vous servir, -comme vous me l’avez fait espérer, par les -faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je -vous écoute avec la fraternité profonde d’un -prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami. Découvrez-moi -le secret qui vous torture. Nous -trouverons sans doute un remède à votre peine, -et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience.»</p> - -<p>Un recueillement solennel enveloppa ces -deux êtres pendant une minute, où ils se turent.</p> - -<p>Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette -femme avait à faire! La vide immensité du ciel -et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à -son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans -ce formidable espace, où ne comptent pourtant -pas les plus déchirantes clameurs humaines? -D’une voix éteinte, elle murmura:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span></p> - -<p>—«J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai -oublié mes devoirs d’épouse. Il est le père de -mon fils.»</p> - -<p>Pressentant autour de cette faute quelque -chose de plus irréparable qu’une criminelle passion, -le religieux, stupéfait, demanda:</p> - -<p>—«Mais alors, je me trompais donc, en vous -imaginant parmi ses adversaires?</p> - -<p>—Mon fils a vingt-cinq ans,» dit-elle. «J’ai -aimé monsieur de Valcor lorsque le marquis -avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus -rigoureux à mon égarement que la seule fidélité -conjugale eut raison de ma folle tendresse. Je -brisai la chaîne adorée. C’est alors que Renaud -partit pour l’Amérique.»</p> - -<p>Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha:</p> - -<p>—«Et depuis?...</p> - -<p>—Depuis... je doute de l’avoir jamais revu.</p> - -<p>—Mais... celui... celui dont nous parlions -tout à l’heure?</p> - -<p>—Oh! celui-là, durant les quinze dernières -années, j’ai vécu presque de sa vie. Je suis devenue -l’amie de sa femme. Nos enfants ont -grandi côte à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, -confinent avec celles de Ferneuse.»</p> - -<p>Le moine interpréta suivant sa persuasion -préconçue ce qu’impliquaient ces phrases, amèrement -prononcées.</p> - -<p>—«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit -de vengeance, la jalousie, sont des ennemis -abominables de l’âme. Cette accusation qui ressort -de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui? -Si, pendant quinze ans, vous avez -vécu dans l’intimité de cette famille, c’est que<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> -vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement -de la passion s’est donc, en vous, rencontré -avec l’écho d’une campagne de calomnies, dont -justice est faite désormais?</p> - -<p>—Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez -rien. Il vous reste à entendre le pire.»</p> - -<p>La comtesse de Ferneuse ferma un instant les -yeux, comme pour évoquer ses souvenirs ou rassembler -ses forces. Puis elle les rouvrit lentement. -L’octavien les vit briller dans l’ombre -azurée de cette admirable nuit. Leur clarté lui -sembla lointaine et sincère comme celle des -étoiles.</p> - -<p>—«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai -aimé... S’être arrachée à ce qui vous était plus -précieux,—je m’en confesse, je m’en accuse!—que -la sainte éternité même. Avoir dit adieu à -l’être uniquement cher, au moment où l’on s’était -crue près d’être unie à lui pour toujours... Le -perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si -son cœur vous reste fidèle, et même s’il existe -encore... Puis apprendre qu’il revient dans sa -patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il -en épouse une autre... Compter ensuite des -jours, des mois, des années... Se trouver enfin -face à face avec lui...»</p> - -<p>Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible:</p> - -<p>—«Lui!...»</p> - -<p>Puis continua:</p> - -<p>—«Un «lui» tellement changé, à l’aspect -si distant, au souvenir si bien mort, à la physionomie -si différente, qu’on doute... oh! non pas -d’abord de son identité matérielle, mais de la<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> -survivance de son âme ancienne, cette âme jadis -adorée et qu’on ne retrouve plus. Voir, sous des -traits qui semblent les siens, un autre lui-même!... -Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée -de réveiller un amour plus interdit que jamais. -L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud -existait toujours. Et maintenant lui-même était -marié. Trop docile à mon injonction d’oublier, -de se consoler, de refaire sa vie, il paraissait avoir -accompli ce programme jusqu’au plus intime de -lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et -sacrées de l’être, où les tendresses impérissables -bravent les efforts de la volonté. Mais cette transformation -était vraiment trop inouïe, certes, -trop inouïe pour moi qui avais tenu ce cœur -dans mes mains et qui croyais le connaître. Je la -constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, -et dans des instants où la voix du passé -ne pouvait pas rester muette pour cet homme, -qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père -de mon fils, et qui le savait. Ce fut, pour moi, -un phénomène d’une étrangeté si tragique, que -je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.»</p> - -<p>Elle se tut, et le moine prononça doucement:</p> - -<p>—«Votre souffrance était une expiation, ma -fille. Certes, elle dut être douloureuse. Mais je -ne m’explique pas l’espèce d’impression surnaturelle -que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor -agissait en homme loyal. Son absence avait -duré jusqu’au jour de sa guérison. Et cette guérison -se manifestait par son mariage. Le passé -n’existait plus pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, -fût-ce par un regard, par un signe, je<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> -me l’explique... Car je sens dans vos moindres -paroles vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. -Pour vous-même, pour lui, pour la femme -qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, -il devait garder l’attitude que vous me dépeignez.</p> - -<p>—Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane. -«Aussi, veuillez croire que cette épreuve -me trouva égale en fierté. La grâce divine, je -pense, mais aussi, mais surtout mon orgueil de -femme, soutinrent ce que vous appelez si justement -mon âme inconsolable et inconsolée. Si -j’ai essayé de vous décrire un sentiment extraordinaire, -une espèce d’angoisse frissonnante, qui -me glaçait devant le silence surhumain de cet -homme, qui me faisait presque défaillir parfois -en sa présence, comme si j’eusse frôlé un spectre, -c’est parce que, dans une si invraisemblable histoire, -chaque détail est essentiel. Vous le verrez -par la suite. D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, -que mon cœur tremble et s’émeut à le -remémorer.</p> - -<p>—Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien.</p> - -<p>—«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit -la comtesse de Ferneuse, «que j’aie pu -étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible. -Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même -à votre objection. Pouvais-je déduire de -la conduite, en apparence correcte et loyale, du -marquis de Valcor, qu’il était véritablement -pour moi l’étranger qu’il feignait d’être? De ce -qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous -nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> -qu’il ne s’en souvenait pas, en effet, qu’il -ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant point celui -qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait -adressé les inoubliables serments?...»</p> - -<p>Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente -nature féminine l’effarait un peu.</p> - -<p>Gaétane comprit, atténua le frémissement de -sa voix.</p> - -<p>—«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle, -«un jour que le marquis de Valcor, analysant -la nature rêveuse, fine, sensible, de mon -fils, qu’il devait croire sien, me dit:—«Cet -enfant tient uniquement de vous. Il n’a rien de -son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas -de Ferneuse, farouche et violent comme -ses ancêtres du moyen âge?» Cette parole était -vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je -regardai fixement monsieur de Valcor. Pas un -reflet de trouble ne passa sur son visage. Et, pour -la première fois, ce visage me parut autre. Ce -que j’y distinguai, ce n’était plus la marque des -années, la coloration accentuée du teint, plusieurs -cicatrices, ni la barbe virile au lieu de la -jeune moustache,—tout ce qui différenciait -l’homme en pleine maturité de l’adolescent dont -je gardais l’impérissable souvenir. Non... Ce fut -un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose -qui, s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit -monter en moi-même, dans un tourbillon d’effroi, -ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce -n’est pas lui!»</p> - -<p>—Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça -Eudoxe. «Vous me voyez très ému de -votre récit, madame la comtesse. Je voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -vous exprimer ma pensée avec toute la délicatesse -que le sujet réclame.</p> - -<p>—Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je -vous ouvre mon cœur comme à Dieu même.</p> - -<p>—Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de -monsieur de Valcor, vous firent un effet si atroce, -et qui, en effet, eussent été abominables au cas -où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, -ne s’expliquent-elles pas par un doute de -cette paternité. Pardonnez-moi, madame. Il -n’était pas le mari. Et son jugement si âpre -contre ce mari même me paraît en situation. -Car l’amour peut périr. La jalousie ne périt -jamais.</p> - -<p>—Mon Père, vos déductions ne sauraient ni -me blesser ni m’étonner. Elles viennent de ce -que vous ignorez encore les circonstances de -mon mariage et de ma faute. La constatation du -caractère de monsieur de Ferneuse représentait -une opinion banale, bien au-dessous de la réalité. -Personne dans le Finistère n’ignore quelle -nature violente et rude était celle du comte Stanislas. -Ce fut mon excuse, lorsque devenue la -femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore -une enfant, j’eus à souffrir, loin de tout conseil -et de toute tendresse familiale, dans cette sombre -Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, -de ses infidélités avec des servantes et des filles -de ferme, de ses perpétuelles absences à la chasse -ou en mer. J’avais dix-sept ans. Renaud de Valcor, -dont le domaine était limitrophe du nôtre, -en avait vingt. Je ne résistai pas à la séduction -de cet être jeune comme moi, qui m’apporta -d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> -splendeur de son âme et la fougue passionnée -de son cœur. A partir du jour où je me donnai à -lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. -Ce fut l’honneur de Renaud de n’en point -douter. L’homme qui pouvait en douter un jour, -qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était -pas Renaud de Valcor.»</p> - -<p>Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que -le remords inclinait? Le moine lui-même ne s’en -pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois -divines, dont il était le représentant, il goûtait -la noblesse de cette âme altière, jusque dans les -écarts qu’il aurait dû réprouver.</p> - -<p>Gaétane de Ferneuse poursuivait:</p> - -<p>—«Lorsque je compris que j’allais être -mère, je révélai tout à mon mari, et j’attendis -son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation fut -résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement -du divorce, et je pouvais espérer...</p> - -<p>—Le divorce!» protesta le moine.</p> - -<p>—«La miséricorde céleste me soit clémente, -mon Père, si je m’égarais en pensant -que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce -moment avec mon bonheur, et m’enjoignaient -de me rendre libre pour épouser le père de mon -enfant. L’Église même, dans une situation pareille, -m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je -obtenu l’annulation de mon mariage en cour de -Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes -torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en -donnant, à l’enfant qui allait naître, son véritable -père. Cependant l’acte ne suivit pas ma -résolution. Le jour même de mon aveu, mon -mari, après une scène dont je ne vous dépeindrai<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> -pas les phases cruelles, quitta le château, dans -son équipement de chasse. Quelques heures -plus tard, on le rapportait sans connaissance, la -face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la -balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,» -murmurait en moi une voix que je ne -parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse -ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. -Quand il sortit du délire prolongé où l’avait -jeté son affreuse blessure, mon mari avait oublié -ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements -des médecins, lui représentant -comme une consolation à sa cécité l’espoir de -sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, -pour garder près de lui, dans sa nuit -désormais éternelle, la femme pour qui son -amour s’était éveillé dans les convulsions de la -jalousie et le fils que la loi et les hommes lui -attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle, causée -par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... -Jamais!</p> - -<p>—Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez -pas quitté?...</p> - -<p>—Le pouvais-je désormais, sans commettre -un crime infiniment plus odieux que ma trahison? -Pouvais-je frapper cet être, qui avait,—j’en -étais certaine,—voulu mourir à cause de -moi, et à qui ma faute coûtait la lumière du -jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation -qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je -restai comtesse de Ferneuse, et mon fils, qui -naquit bientôt après, fut l’héritier de ce nom. Je -rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai -de m’oublier, de s’éloigner, de ne reparaître<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> -que lorsqu’il aurait étouffé en lui jusqu’au souvenir.</p> - -<p>—Son obéissance devait vous satisfaire, ma -fille. Et même si, plus tard, le doute s’éleva en -vous quant à sa personne, qu’importait? Vous -n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, -d’en fouiller les ténèbres, au nom d’un -passé qui devait être aboli.</p> - -<p>—Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens. -Vous vous refusez à tenir compte de ce -qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver -un cœur de femme, où rien n’avait changé...—apprenez-le, -dussiez-vous ne pas m’en absoudre...» -(Elle répéta:)—«où rien n’avait -changé... C’était le châtiment. Je n’ai même pas -le droit de m’en plaindre. Mais, déjà, il ne s’agissait -plus du passé. Un présent se levait, non -moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où -j’acquis, peu à peu, à force d’observation patiente, -de rapprochements, de subtils pièges, -la certitude que le marquis de Valcor était -un prodigieux imposteur, j’en acquis une autre.</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.</p> - -<p>—Ciel!...» s’écria le moine.</p> - -<p>—«L’un et l’autre n’étaient guère encore -que des enfants. Mais le sentiment qui, en moi, -restait plus fort que la vie et que la mort, ne -datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils? -Mille indices, lorsque j’eus ouvert les yeux,—de -ces indices qui ne trompent pas une mère,—me -prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au -mien, était née la tendresse unique, impérissable,<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> -à laquelle s’attache la seule chance de -bonheur de toute une existence.</p> - -<p>—Alors?...» demanda avidement l’octavien.</p> - -<p>—«Alors, ce qui m’avait consternée me -rassura. La conviction, acquise jour à jour, par -un travail que je vous indique à peine, mais qui -aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... -la conviction que Renaud de Valcor -était... un autre, me préserva de cette pensée—plus -infernale—que mon enfant s’était épris de -sa propre sœur. Enfin, le fait même de cet amour -réciproque, qui s’épanouissait naïvement, devint -la suprême pierre de touche où ma certitude -s’affirma. Monsieur de Valcor s’en apercevait -comme moi-même. Le jour vint des allusions -tendrement malicieuses, puis des projets esquissés. -Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, -Renaud—ou du moins celui qui portait -ce nom—me parla, à moi, de la possibilité -d’unir nos enfants. Pouvez-vous admettre, même -en faisant la part des illusions à travers lesquelles -je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de -loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute -mon âme, pût combiner de sang-froid, sans -intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre, -le plus révoltant des incestes?</p> - -<p>—Est-ce possible?...» s’exclama le Père -Eudoxe, confondu. «Mais dans quel tourbillon -d’idées contradictoires me jetez-vous, madame -la comtesse! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue, -plein de circonspection, de doute. Le cœur -d’une femme qui aime est sujet à caution. Les -chimères y ont tant de prise! Et ma persuasion<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -était si forte! Mais en face de quelle déconcertante -énigme me placez-vous?... Comment! ce -sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le -père de votre fils, et il se propose de lui donner -sa fille!...</p> - -<p>—Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» -ajouta la comtesse.</p> - -<p>—«Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» -répéta le moine.</p> - -<p>—«A moins,» reprit-elle «qu’une troisième -version,—la sienne,—ne soit vraie. Nous ne -sommes qu’à l’entrée du mystère.</p> - -<p>—Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre?» -questionna l’octavien.</p> - -<p>—«J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui -je ne sais plus, avec le mirage des -années, avec la lente substitution en moi de la -personne présente au souvenir qui va s’effaçant, -avec les déclarations extraordinaires entendues -récemment de cette bouche, je ne sais plus à -quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais -plus,—imaginez cela, mon Père!—je ne sais -plus que croire...</p> - -<p>—Mon Dieu!...</p> - -<p>—Comprenez-vous, maintenant, que ce -n’est pas la rancune, que ce n’est pas la vengeance, -que ce n’est pas ce procès, qui ont -influencé ma pensée intime, qui inspirent à présent -mes paroles?</p> - -<p>—Oubliez ce jugement téméraire, madame -la comtesse. Votre sincérité est hors de question. -Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture -si audacieuse, si invraisemblable. Je ne -puis m’imaginer que la personnalité du marquis<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> -de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une -autre version,—la sienne. D’avance mon sentiment -s’y rattache.</p> - -<p>—Mon Père, cette version concorde avec un -étrange revirement d’attitude, qui vous la rendra -suspecte. La réserve que vous avez louée dans -la conduite de monsieur de Valcor cessa un -jour, brusquement, après quinze ans d’indifférence -et de silence. Ce jour-là—c’était l’été -dernier—le marquis sollicita de moi une entrevue, -dans une grotte, au bord de la mer, où jadis -nous avions eu des heures de coupable mais -indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant -une explication décisive. Renaud de Valcor -éveilla le passé, tout le passé.»</p> - -<p>La voix de Gaétane trembla et s’éteignit.</p> - -<p>—«Vous m’épouvantez!» s’écria le moine.</p> - -<p>—«Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation -fut ardente au point de me troubler encore -aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel -trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y -fit secrètement et violemment écho. Le vertige -fut si fort que, pendant quelques minutes, mes -soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux -le Renaud que j’avais tant aimé.</p> - -<p>—Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il -évoquer ce souvenir?</p> - -<p>—J’ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j’ai -entrevu: je suppose que ce génie du mal, qui -porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres—ma -raison m’atteste son crime, encore que -mon cœur hésite par moments—aura tardivement -connu le roman de notre jeunesse. Un -hasard le lui a révélé. Des lettres retrouvées,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -sans doute... Car pas une bouche humaine ne -lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé -à Renaud les miennes avant qu’il quittât -l’Europe. Ne les aurait-il pas détruites? Seraient-elles -tombées entre les mains... de l’autre, et -seulement après ces quinze ans? Que sais-je? -Ce qui me donne l’idée de ces lettres, c’est une -bizarre scène de jalousie que m’a faite, vers -cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle -pas, elle-même, découvert quelque preuve? Une -preuve qui n’existait nulle part, sinon dans ces -billets passionnés.</p> - -<p>—Mais,» objecta l’octavien, «pourquoi, -en ce cas, le marquis n’eût-il pas continué à se -taire?</p> - -<p>—Parce que, mon Père, un phénomène psychologique -dont votre grande connaissance du -cœur va reconnaître la possibilité, se serait -passé en lui. Cet homme, suggestionné par un -brûlant passé, m’aurait vue tout à coup avec les -yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser -dans la personnalité de son modèle, il se -serait enflammé au contact de l’ancienne passion. -Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège? -Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut -sembler flatteuse et rare à ce comédien sorti -d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer au -jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son -noble devancier avait possédée, lui, pour s’affirmer -égal, voulait la reprendre. Ce qui fut pris, -ce fut son cœur, ou—ne profanons pas ce mot—du -moins, son imagination, son désir, sa volonté -infernale. C’est ainsi que je m’explique la -flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa.<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> -Ce fut un voile de feu, l’éblouissement -du passé... Ah! mon Père, quel déconcertant -mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle -ardent. Jamais il ne m’avait donné à ce point -l’illusion de celui qu’il prétendait être. Je l’ai fui, -mon Père... Je l’ai fui... parce que j’ai eu peur -de le croire! De tous les masques qu’il a mis sur -son visage, celui qui tient le mieux, celui que -j’arracherai pourtant, et qui fera tomber tous les -autres, c’est le masque d’amour!»</p> - -<p>Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné -dans le ciel. Au loin, vers l’avant, un choc de -bronze vibra dans l’espace. La vigie piquait -l’heure. Était-ce une demie? Était-ce une heure -du matin?</p> - -<p>—«Mais,» reprit le moine, «puisque monsieur -de Valcor ressuscitait le passé, il se reconnaissait -le père de votre fils?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Avait-il pu découvrir cette paternité dans -les lettres auxquelles vous faisiez allusion tout à -l’heure?</p> - -<p>—Certainement. De la façon la plus claire.</p> - -<p>—Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le -projet de la marier à...?</p> - -<p>—Non. Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas -Renaud, s’il n’était pas le père de mon Hervé? -Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas -briser le cœur de la sienne.</p> - -<p>—Cependant...</p> - -<p>—C’est ici qu’il me présenta une inconcevable -légende. Obligé, pour soutenir son personnage, -de se reconnaître le père d’Hervé, il -prétendit ne pas être celui de Micheline.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p> - -<p>—Comment! N’est-ce pas sa fille et celle de -la marquise?</p> - -<p>—Suivant l’état civil, oui. Mais monsieur de -Valcor me confia, sous le sceau du secret, que -leur propre fillette était morte peu d’heures -après sa naissance, alors que la jeune mère était -elle-même mourante. On avait, pour sauver -celle-ci, caché cette mort, en substituant une -enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, -de momentanée, devint durable, quand, au cours -d’une lente convalescence, la marquise se prit si -fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla -trop barbare de la lui enlever. Renaud lui-même, -réalisant à peine la substitution dont il était -pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme -il l’eût fait à l’être de sa chair et de son sang. -Cette petite créature était l’enfant d’une faute, -sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux -que le hasard lui dispensait si miraculeusement.</p> - -<p>—L’aventure est singulière, mais non sans -précédents,» observa le Père Eudoxe. «Dans ma -carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce -genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux.</p> - -<p>—Je ne puis croire à celui-ci, mon père.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—L’agencement des circonstances serait trop -fabuleux. Si telle était la vérité, le marquis de -Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la -dire?»</p> - -<p>L’octavien se tut, réfléchissant. La comtesse -reprit:</p> - -<p>—«Je ne puis sans confusion vous entretenir -de l’amour que cet homme m’avoua l’année<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> -dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je -suis forcée d’y insister pour vous éclairer sur -l’abîme ténébreux de cette âme. Est-il, dans les -données psychologiques, qu’une passion s’enflamme -ainsi de nouveau après être demeurée si -complètement éteinte? Je conçois bien qu’une -étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle n’existait -pas ou si elle existait en s’ignorant encore. -Mais comment se fût-elle ignorée avec le miroir -de feu du souvenir? Non... non... En ce cas elle -n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours.</p> - -<p>—Qu’en savons-nous?» dit profondément -le moine. «La passion de l’amour est une puissance -imprévue et redoutable, qui se joue des -cœurs humains.</p> - -<p>—Mon Père, vous persistez à croire que le -marquis de Valcor est bien lui-même? Rien, -dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture?</p> - -<p>—A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, -madame la comtesse? Avez-vous la certitude?»</p> - -<p>Gaétane murmura:</p> - -<p>—«Non, je ne l’ai pas.»</p> - -<p>Le religieux dit:</p> - -<p>—«Je l’ai compris.</p> - -<p>—Croyez-vous,» fit-elle, «qu’il existe une -destinée semblable à la mienne? Un damné, -dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et -la réalité de sa torture.</p> - -<p>—Ma fille, vous blasphémez. La cause de -votre torture et sa réalité, voulez-vous que je -vous les dise?</p> - -<p>—Non, non!» gémit-elle en levant des -mains suppliantes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p> - -<p>Impitoyable, il poursuivit:</p> - -<p>—«Un désir coupable vous consume. -L’amour n’est point mort en vous. Peut-être, -dans les années où vous constatiez le dédain de -l’infidèle, puis dans celles où vous avez préféré -l’imaginer anéanti, disparu, plutôt qu’oublieux, -la fierté d’abord, la haine de celui que vous -supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée -contre le vertige. Mais quand le marquis de -Valcor est retombé à vos pieds avec des prières -brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, -et alors vos doutes ont faibli. Vous avez -souhaité de croire en l’homme pour retrouver -l’amant.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse cacha son visage dans ses -mains.</p> - -<p>—«Faites pénitence, ma fille,» dit le moine.</p> - -<p>Elle releva la tête.</p> - -<p>—«J’ai fait pénitence,» reprit-elle. «J’ai -prié. J’ai pleuré. Mais Dieu n’a pas eu en grâce -mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus -durement que jamais.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Hélas! mon acharnement à démêler ce -mystère coûte peut-être la vie à mon fils.</p> - -<p>—A votre fils! Le malheureux connaît-il vos -erreurs et le secret de sa naissance?</p> - -<p>—Non. Il ignore tout, sinon qu’il existe dans -la famille de Valcor un secret qui, s’il n’est -éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il -aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé -mon Hervé d’une mission dont, peut-être, n’ai-je -pas assez prévu tous les périls. Depuis longtemps -je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -recherche que je vais, prête à braver moi-même -tous les dangers. Voici pourquoi, enfin, je me -suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là -où vous allez, vous retrouviez la trace de mon -pauvre enfant.</p> - -<p>—Dans les forêts de l’Amazone?</p> - -<p>—Oui, dans ces régions se passa le drame -où périt, sans doute, le véritable marquis de -Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses -exploitations de caoutchouc, confinent à -la Selve sauvage.</p> - -<p>—Et vous avez envoyé votre fils?...</p> - -<p>—Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller -un messager secret, que monsieur de Valcor -expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au -marquis, comme preuve de son identité, un -anneau d’or, souvenir de notre amour. Cet anneau, -que le Renaud d’autrefois m’avait donné, -je le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait -passé à son petit doigt, jurant de ne s’en séparer -jamais. Je le savais homme à tenir ce serment. -Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait -toujours ce gage et qu’il le placerait sous -mes yeux. Sur mon insistance, il me demanda du -temps, me parla d’un endroit sûr où il avait -laissé le bijou en dépôt. Déjà marié, il était -retourné en Amérique, et, pour que jamais le -souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât -aux mains de sa femme, il l’avait mis en sécurité -là-bas. Il allait, m’assura-t-il, charger un messager -de confiance de le lui rapporter. Je sus -ensuite qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez -fâcheuse réputation, un contrebandier sans -peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de se<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> -faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes -sur son ordre. Je soupçonne ce Mathias Gaël -d’avoir emporté des instructions atroces. Le véritable -marquis de Valcor, assassiné jadis, dut -être enseveli avec cet anneau qu’il avait juré de -garder à son doigt.</p> - -<p>—Son assassin l’en aurait dépouillé.</p> - -<p>—Non... Un simple anneau, semblable à la -plus unie des alliances. Le marquis actuel en a -saisi la valeur caractéristique seulement lorsque -je le priai de me répéter l’inscription gravée à -l’intérieur, ce qu’il ne put faire.</p> - -<p>—Il ne le put?» s’exclama Eudoxe. «Ah! -voici peut-être, madame, la charge la plus sérieuse.</p> - -<p>—Vous le pensez comme moi. Dans la -bague, il y avait une date et nos deux noms, -suivis de ces mots: «<i>De ce jour à toujours.</i>» -Pensez-vous qu’on oublie une telle devise et une -telle date?</p> - -<p>—Ce fait est particulièrement impressionnant,» -déclara l’octavien.</p> - -<p>—«C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à -la suprême tentation. Il y eut—vous l’avez deviné—une -minute où j’aurais tout donné pour -croire... pour entrevoir encore le mirage du plus -merveilleux amour qui jamais éblouit un cœur -de femme... Cet anneau perdu, cet anneau -béni... me sauva.</p> - -<p>—Mais, cet anneau, où supposez-vous donc -qu’il se trouve?</p> - -<p>—Dans une tombe, au doigt d’un mort... ou -plutôt, parmi sa poussière. Ah! mon Père... Accomplir -une pareille découverte! Ce serait la<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> -délivrance du doute le plus effrayant, du vertige -le plus abominable qui jamais ait broyé, affolé -un cœur de femme. Ce serait l’assurance que -mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et -dans l’autre par l’entraînement d’une passion -incestueuse. Ce serait enfin la juste vengeance, -la revanche lointaine d’une noble victime, -l’écroulement d’un scandaleux destin. Songez, -mon Père, songez au triomphe récent de cet -homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il -aurait tout volé! Il n’aurait en propre qu’une -audace et une habileté de démon. Et la foudre -dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le -répète, dans le cercle étroit d’un anneau d’or, au -fond d’une sépulture inconnue!</p> - -<p>—Mais cet anneau, si son émissaire le lui -rapporte, scellera, au contraire, son succès infâme,» -s’écria le moine.</p> - -<p>Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Il y -paraissait converti. Cet esprit, plein de circonspection, -lent à évoluer, que ses renseignements, -ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation -féminine, inclinaient en faveur du marquis de -Valcor, qui, si obstinément, venait de repousser -la théorie accusatrice, oscillait sur sa ferme -assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une -devise d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait -plus lourd de signification, plus définitif que -tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout -ce reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré -qu’il en eût, jusqu’à ce point particulier, d’où -jaillissait une si brusque lueur.</p> - -<p>—«Oui,» appuya-t-il. «Seul l’émissaire du -marquis de Valcor possède les données indispensables<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> -pour retrouver, si elle existe, la dépouille -d’un être que vous ne croyez plus au -nombre des vivants. S’il y eut une victime, -qu’advint-il de ses restes? Furent-ils seulement -ensevelis? Cette tombe, perdue dans quelque -solitude sans point de repère, serait-elle même -reconnue par celui qui la creusa?</p> - -<p>—Dieu la voit,» dit la comtesse.</p> - -<p>—«Voudra-t-il nous y conduire?</p> - -<p>—«Nous?» mon Père. Songeriez-vous donc -à partager ma tâche, à venir en aide à l’enfant -que j’espère rejoindre là-bas?</p> - -<p>—Pourquoi pas, madame la comtesse? Je -demandais au Seigneur de m’indiquer une œuvre -à entreprendre.</p> - -<p>—Priez-le qu’il vous permette d’accomplir -un miracle.</p> - -<p>—Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en -nous réunissant sur ce navire?»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch"><i>MARCHE FUNÈBRE</i></p> - - -<div> - <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="78" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Un</span> matin de décembre, vers onze heures, -les personnes—elles étaient nombreuses—qui -avaient affaire rue du -Bac, se répandaient en commentaires -et en récriminations, tandis que les gardiens de -la paix les obligeaient à un détour par les rues -adjacentes.</p> - -<p>Depuis un moment, les voitures et les omnibus -étaient ainsi entravés. Lorsqu’on approcha -de midi, les piétons mêmes durent montrer un -coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans -le tronçon intercepté.</p> - -<p>Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, -dans une rue si passante, et à cette saison, où la -proximité des étrennes enfiévrait la circulation. -Mais ce qui compliquait les choses, c’était la -curiosité de la foule pour le spectacle dont on -l’éloignait. Elle s’amassait contre les cordons -d’agents, malgré les représentations des chefs.</p> - -<p>—«Vous ne resterez pas là,» disaient<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les rangs lorsque -le cortège se mettra en marche.»</p> - -<p>Tout ce que les mieux placés apercevaient -pour l’instant était un somptueux char mortuaire, -sur lequel on accrochait d’immenses couronnes -de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, -et les draperies funèbres contre la porte extérieure -d’un hôtel, d’ailleurs invisible au fond de -sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, -en couleurs héraldiques, les écussons -accouplés des Servon-Tanis et des Valcor. Les -housses des sièges, à chacune des berlines, portaient -un grand V d’argent, surmonté d’une -couronne, à fleurons alternés de perles.</p> - -<p>On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence -de Servon-Tanis.</p> - -<p>—«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient -les badauds.</p> - -<p>—«Heureusement elle a vécu juste assez -pour lui voir rendre justice,» observaient quelques-uns.</p> - -<p>—«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient -les autres, en hochant la tête.</p> - -<p>—«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient -les sceptiques.</p> - -<p>Tous voulaient contempler le héros de cette -aventure inouïe.</p> - -<p>Quel roman! Et au début du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, avec -la rapidité de communications qui rapproche les -continents, avec tous les moyens d’information -dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite -du monde civilisé, aussi bien par l’éclat de son -nom, l’ancienneté de sa race, que par son œuvre, -ayant porté le progrès dans des régions lointaines,<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -fondé une colonie, ouvert des sources de -richesse industrielle, se voyait contester sa personnalité, -n’arrivait pas à établir de façon indiscutable -qu’il était <i>lui</i>, et non un aventurier usurpant -sa propre apparence! La manifestation de -toute une province en sa faveur, l’élan de son -pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation -de son mandat en une séance fameuse, où -le document accusateur, sur lequel s’appuyaient -ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré -un faux et prouvé tel, le désistement de son parent, -Marc de Plesguen, qui renonçait à se prétendre -le véritable héritier du marquisat de Valcor, -tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à -désarmer les attaques. Un doute subsistait. L’étrange -accusation avait trop frappé les esprits, -s’était formulée de façon trop romanesque, pour -qu’une partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable -empreinte. La politique, d’ailleurs, s’y -mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant -celui de l’opposition réactionnaire, restait suspect -aux partis avancés.</p> - -<p>—«Avec l’immense fortune de cet homme, -que n’achète-t-on pas?» grommelaient les irréductibles. -«Sans ses millions, il serait au bagne.</p> - -<p>—Tout de même,» glapit un gavroche, -comme le corbillard s’ébranlait, «on ne voit pas -beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu, -faisant des chaussons de lisière.»</p> - -<p>Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant -le deuil.</p> - -<p>Dans l’atmosphère sèche et froide de cette -matinée d’hiver, il marchait, son chapeau couvert -de crêpe à la main, un fin par-dessus noir<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> -passé sur son habit. Sa silhouette, haute et -mince, malgré le développement robuste des -épaules, se dessinait avec élégance. Sa tête énergique -et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux -épais, bien taillés, sans une touffe blanche, accusait -moins de quarante ans, bien qu’il fût près de -la cinquantaine. C’était une figure hautaine, captivante, -d’un prestige immédiat.</p> - -<p>Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse -du gamin de Paris. Un apprenti pâtissier -ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme -lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut -pas mettre au point, et lui dit avec une voix qui -tremblait d’émotion:</p> - -<p>—«Vous ne savez pas de qui vous parlez, -mon enfant. Plût à Dieu, que, pour nous autres -malheureux, il y eût beaucoup d’admirables -cœurs comme celui-là!»</p> - -<p>Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné -tout de même. Il vit une toute jeune -femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue -ainsi qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant -dans ses bras.</p> - -<p>Comme il reportait les yeux sur le marquis de -Valcor, il observa que celui-ci, malgré le recueillement -de sa douleur, vraie ou feinte, venait—attiré, -eût-on dit, par un aimant secret—de -tourner son regard de leur côté.</p> - -<p>Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand -seigneur et la modeste spectatrice de son malheur -pompeux. La même commotion les secoua. -Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant -à observer que son chagrin d’apparat, passa sur -le visage du marquis. Il eut, lui qui suivait le<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> -cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible, -mouvement, comme pour s’arrêter, -avec un appel muet de toute la physionomie.</p> - -<p>Ce fut une seconde...</p> - -<p>Le grand char couvert de fleurs avançait, avec -une légère oscillation de son dôme empanaché. -Le dos si droit, la tête un peu inclinée du veuf, -se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement -d’un long troupeau, formes sombres, -épaissies de lourds vêtements, pelisses de fourrure, -cols relevés, tubes de soie coiffant également -tant de têtes inégales.</p> - -<p>Dans la double haie, au bord des trottoirs, -coururent des noms de personnages connus: -des députés, collègues du marquis, des sénateurs, -des académiciens plus ou moins ducs.</p> - -<p>Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine:</p> - -<p>—«Mince!» lui dit-il tout à coup, «je parie -qu’en ce moment il pense à vous plus qu’à sa -défunte, le beau marquis.» Et il ajouta, se tapant -la cuisse, comme réjoui intérieurement:—«C’est -rigolo, ça, tout de même!»</p> - -<p>La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant -sur sa pâleur, s’occupa de son bébé sans -avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu s’en -aller, mais les rangs se serraient derrière elle, -tandis que, sur la chaussée, défilaient un équipage, -avec ses lanternes allumées sous le crêpe, -et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au -pas, puis les lourdes voitures de deuil, que dominaient -les chapeaux napoléoniens des cochers -et leurs épaules à aiguillettes d’argent.</p> - -<p>Tout cela disparut peu à peu, lentement, au<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> -tournant d’une petite rue qui conduit à Saint-Thomas -d’Aquin.</p> - -<p>Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux -se pressaient. Sous le porche, des commissaires -réclamaient les lettres d’invitation pour permettre -d’entrer.</p> - -<p>—«J’ai oublié la mienne,» dit un jeune -homme fort élégant, «Mais peu importe.</p> - -<p>—Pardon,» fit le suisse avec majesté, «la -consigne est formelle.</p> - -<p>—Laissez donc, prince,» dit un individu à -teint olivâtre, qui accompagnait le jeune homme. -«Qu’avons-nous besoin d’assister à la cérémonie?»</p> - -<p>A ce mot de «prince», les aiguillettes noires -frémirent sur la grande tenue funèbre du suisse. -Un commissaire s’avança, obséquieux.</p> - -<p>—«Mon Dieu... Si ces messieurs veulent -passer. Mais en se dépêchant un peu. Voici le -cortège qui arrive.»</p> - -<p>Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et -son compagnon, le métis bolivien, José Escaldas, -pénétrèrent dans la nef, puis, tournant aussitôt, -s’enfoncèrent dans un des bas-côtés.</p> - -<p>—«C’est de la folie!» murmurait le second. -«Que pensera-t-on de nous voir ici?»</p> - -<p>L’autre ne daigna même pas répondre. Une -expression tendue, âpre, sardonique, gâtait cette -physionomie de joli garçon à la mode, qui devait -sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et -sa brune moustache conquérante, surtout à sa -grâce cavalière, que sa mine maussade compromettait -fort pour le moment.</p> - -<p>Dans l’église fourmillante de monde, entre<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> -les hautes draperies noires écussonnées, parmi -le palpitement des petites flammes jaunes des -cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs, -sous le cri des orgues, s’avança Renaud de -Valcor.</p> - -<p>—«Je l’écraserai, ce bandit! Je le briserai -sous mon talon!» murmura le prince entre ses -dents serrées.</p> - -<p>—«Taisez-vous... Allons-nous-en,» fit Escaldas, -pris de peur.</p> - -<p>—«Ah!» s’écria sourdement Gilbert, «j’en -ai assez de votre couardise!... Sans vos perpétuels -tremblements, nous aurions eu raison de -ce misérable.</p> - -<p>—Mon cher,» dit l’autre, «n’oubliez pas -que je sors de prison,—une prison préventive, -qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il -m’arrivera pire. Cet homme est le diable.</p> - -<p>—Chut!...» protesta le public autour des -deux causeurs.</p> - -<p>Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un -violon éclata. Une voix magnifique de douleur -dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant -la mort. Puis ce furent des accents religieux, des -clameurs de repentance et des éclats de colère -divine. Mais tous ces êtres assemblés là n’étaient -déchirés que par les notes où pleurait le regret -de passer si vite et de disparaître.</p> - -<p>Dans un silence, un assistant toucha légèrement -le prince de Villingen.</p> - -<p>—«Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître -la famille... Qui donc est la dame toute -en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la -première place, du côté des femmes?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p> - -<p>On voyait, en effet, une forme indistincte, -tellement voilée de longs plis funèbres, que la -curiosité générale s’était trouvée déçue, quand -elle avait discrètement glissé de sa voiture -jusque-là.</p> - -<p>—«C’est mademoiselle de Valcor,» dit sèchement -l’interpellé.</p> - -<p>—«La fille du marquis et de la marquise?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—On la dit si belle!»</p> - -<p>Gairlance de Villingen tourna le dos.</p> - -<p>Des tintements de clochette vibraient. Les -femmes s’agenouillèrent toutes, tandis que les -hommes se levaient, baissant le menton, l’air -condescendant et contraint.</p> - -<p>Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux -à l’élévation. Quelques-uns égrenaient des chapelets. -A ces détails seuls, on eût constaté une -majorité appartenant à la noblesse catholique et -réactionnaire.</p> - -<p>Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à -l’heure par son compagnon, chuchota:</p> - -<p>—«Quelle absurdité de dire: «Cet homme -«est le diable!» Je l’ai tenu à la pointe de mon -épée, et si j’avais voulu...</p> - -<p>—Vous auriez percé son corps, qui est peut-être -de chair et de sang,» riposta Escaldas, très -bas. «Mais son âme est infernale. Songez qu’il -m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite -sur un papier fabriqué il y a dix-huit mois, alors -que je l’avais vue, cette lettre, que je l’avais -tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que -je l’ai reçue d’un témoin qui la connaissait depuis -vingt. Et c’était la même... Et ce témoin est<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> -mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il n’y -ait pas d’intervention diabolique dans cette -damnée affaire!»</p> - -<p>La voix s’éleva un peu dans l’animation de la -dernière phrase. De nouveau, ceux qui les entouraient -manifestèrent leur mécontentement.</p> - -<p>On s’étonnait de ces deux hommes, si peu -faits, d’après l’apparence, pour frayer ensemble, -et qui semblaient apporter là des préoccupations -singulièrement profanes.</p> - -<p>Mais le susurrement d’autres conversations -particulières montait de divers points de l’église -dès que les orgues se taisaient. Ce troublant -procès Valcor avait mis en jeu tant de passions! -Dans ce lieu sacré même, et devant un cercueil, -elles s’agitaient, se heurtaient.</p> - -<p>Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant -à droite, puis s’inclinant à gauche, engageait, -par une mimique muette, les membres de -la famille à poursuivre la mise en scène funéraire.</p> - -<p>Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un -geste respectueux, mais impassible, traça dans -l’air une croix devant le monceau de fleurs où se -cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet -consacré. Micheline le souleva d’une main -défaillante. Sous son voile de crêpe, on ne distinguait -pas ses larmes. Mais toute sa personne -souple, svelte, aux lignes mouvantes et expressives, -semblait chancelante et écrasée de désespoir.</p> - -<p>Le défilé commençait. La <i>Marche funèbre</i> de -Chopin exhalait ses magnifiques et effrayants -soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des entrailles<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> -humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle.</p> - -<p>Le prince de Villingen et son compagnon se -hâtèrent vers la sortie.</p> - -<p>Sous le porche, n’osant, ne pouvant entrer, -mais, absorbant des yeux et des oreilles tout ce -qui s’exhalait hors de cette nef endeuillée, avec -les lueurs des cierges contre les noires tentures -et la voix poignante des violons, une jeune -femme se tenait. C’était la jolie ouvrière, portant -un bébé dans ses bras, qui, tout à l’heure, -dans la rue du Bac, avait éveillé l’observation -malicieuse d’un gamin.</p> - -<p>Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit, -hésita, puis fit deux pas vers elle, le visage -contracté.</p> - -<p>—«Bertrande, que fais-tu là?» dit-il durement.</p> - -<p>Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui -ses grands yeux clairs, dont les prunelles glauques -scintillaient comme de l’eau traversée de -soleil.</p> - -<p>—«Ce que je fais, Gilbert? Que vous importe? -Est-ce que je compte pour vous? Et cet -enfant... <i>notre</i> enfant... est-ce qu’il compte davantage?...</p> - -<p>—Comment?... Un esclandre!...» s’écria-t-il.</p> - -<p>—«Non, non, ne craignez pas cela,» répliqua-t-elle, -baissant davantage sa voix très douce, -et reculant avec une sorte de farouche dignité.</p> - -<p>Sa grâce touchante calma l’égoïste méfiance -du jeune homme.</p> - -<p>—«Viens... Je voudrais te dire deux mots,» -reprit-il moins rudement. Et il ajouta:—«Escaldas, -ne me quittez pas,» en se tournant vers<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> -ce compagnon à figure exotique et à tournure -vulgaire, qui formait avec lui un si frappant disparate.</p> - -<p>Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain -qui sortait de l’église. Parvenus à l’écart, -Gilbert dit à celle qu’il avait appelée Bertrande:</p> - -<p>—«Il te faut pourtant choisir?. Es-tu, ou -n’es-tu pas avec mes ennemis?</p> - -<p>—Vos ennemis!...</p> - -<p>—Oui. J’en ai assez de t’apercevoir ainsi de -temps à autre, comme un reproche vivant. Ton -premier mot pour moi, tout à l’heure, c’était -une accusation. De quoi te plains-tu?... Je ne -t’abandonnerai pas, je n’abandonnerai pas l’enfant, -si tu renonces à jouer ton double jeu. Et -pourtant ce n’est pas moi qui peux vous rendre -la vie heureuse. Je suis dans un enfer. Avec mon -titre de prince et mes habits du bon faiseur, je -suis plus bas que toi dans l’existence, ma pauvre -Bertrande!»</p> - -<p>L’amertume de sa dernière phrase, le demi-attendrissement -faisant fléchir sa voix, remuèrent -le cœur qui l’aimait.</p> - -<p>—«Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne -venez-vous pas à nous? Un peu d’amour, c’est -tout ce que nous demandons de vous pour être -heureux, mon petit Claude et moi.»</p> - -<p>Son geste tendit légèrement le bébé, qui, -d’un gentil mouvement, tourna sa petite tête.</p> - -<p>Le prince vit un mignon visage, dont les traits -commençaient à se débrouiller hors de l’ébauche -incertaine des premiers mois, des yeux arrondis, -que les prunelles sombres emplissaient presque -entièrement, une bouchette rose, une boucle<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> -soyeuse et dorée, échappée de la capeline de -laine.</p> - -<p>—«Il est gentil, ce mioche,» observa-t-il en -souriant.</p> - -<p>Escaldas intervint, obséquieux et blagueur:</p> - -<p>—«Vous ne pouvez pas le renier. Il a déjà -vos yeux. Il vous ressemblera.</p> - -<p>—Ce n’est pas ce qu’on vous demande,» dit -le prince brusquement. «Si je vous ai enjoint -de rester, Escaldas, c’est que je veux avoir une -explication avec vous. Et je dois en avoir une -avec Bertrande, qui se trouvera sans doute être -la même.»</p> - -<p>La jeune femme regarda presque avec répulsion -ce métis à figure olivâtre, à la barbe taillée -en rectangle sous le menton, comme un rabat, -ou comme celle de certains dieux égyptiens, et -qui semblait avoir de la bile dans le blanc des -yeux. Elle balbutia tout bas:</p> - -<p>—«J’aimerais mieux vous parler seule à seul, -Gilbert.</p> - -<p>—J’ai besoin, ma chère, de te démontrer -l’infamie des gens pour qui tu veux me trahir.»</p> - -<p>Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement -profond se peignit sur son visage, -qui eût été radieusement beau dans le bonheur -et le bien-être, mais que la fatigue, les privations, -les souffrances morales et physiques, fanaient -déjà.</p> - -<p>A présent, le prince de Villingen fendait résolument -la cohue. De temps à autre, il rendait -des coups de chapeau, sans s’inquiéter si les gens -de connaissance remarquaient la suite étrange -que lui composaient José Escaldas et Bertrande.<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -Sans doute, son expérience parisienne lui garantissait -qu’on ne s’en apercevait même pas, aucun -lieu n’étant, plus que la foule, propice pour -égarer les curiosités. Les personnes marchant -dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement -de sa société.</p> - -<p>Un peu plus loin, il jeta un prudent regard -circulaire, avant de se laisser rejoindre par ses -deux compagnons, auprès d’un fiacre qu’il venait -d’arrêter, et dans lequel il s’engouffra avec eux.</p> - -<p>Il avait donné l’adresse d’un restaurant de la -rive droite. Bertrande, timidement, demanda:</p> - -<p>—«Vous ne venez donc pas chez moi?</p> - -<p>—Qu’y ferions-nous?» dit Gilbert.</p> - -<p>Il voulait s’épargner le spectacle de l’unique -chambre, la constatation peut-être qu’il y manquait -encore un meuble, un bibelot, un dernier débris -du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait -installé la petite dentellière, la sauvageonne des -landes de Bretagne, la pauvre fille séduite, prise -comme un jouet brillant, et devenue si encombrante -par sa folie de maternité, d’honnêteté.</p> - -<p>Dire qu’elle aurait pu devenir une des reines -du demi-monde, et qu’elle préférait bercer un -poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet -à dentelle! Elle refusait même les minces -subsides de son amant, parce qu’elle n’était pas -nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir, -et qu’elle le savait. D’ailleurs n’était-il pas plus -pauvre qu’elle-même de toutes les dettes et de -tous les besoins qu’il avait.</p> - -<p>—«Qu’y ferions-nous, chez toi?» répéta le -prince décavé, d’une voix presque mauvaise. -Puis il se détendit un peu, dans un rire. «Il est<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> -plus d’une heure. J’ai faim. Je vais vous offrir à -déjeuner. Est-ce que ce jeune homme ne nous -fera pas des drames?» ajouta-t-il avec un coup -de menton vers le bébé.</p> - -<p>—«Mon Claudinet?» sourit Bertrande. «Il -est si sage! Vous me permettrez de lui donner -d’abord son déjeuner, à lui,» ajouta-t-elle (avec -une rougeur qui décela que ce déjeuner était en -réserve dans son corsage). «Ensuite, on l’étendra -sur un coussin quelconque, et il dormira tant -qu’on voudra.»</p> - -<p>Ce programme fut rempli, dans le salon particulier -où le prince de Villingen s’enferma avec -ses invités bizarres.</p> - -<p>Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un -poupon au maillot, singuliers convives, dont les -garçons durent sourire en secret, sous leurs -masques imperturbables et glabres. Mais, dans -ce restaurant, comme dans les autres cabarets -chics de la capitale, on connaissait l’espèce d’enfant -terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux -Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince -de Villingen par Napoléon, après cette victoire -fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant -avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux, -le fond brutal. Mais de telles dispositions -ne paraissent d’héroïques vertus que lorsqu’elles -trouvent un certain emploi. En temps de paix et -de régularité sociale, elles font d’un homme, -sans discipline intérieure suffisante pour les contrôler, -le duelliste, le joueur, le viveur, qu’était -le séducteur de Bertrande.</p> - -<p>De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille! -Avec quelle joie tremblante elle s’asseyait à la<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> -même table que lui, pour cette intimité d’un -repas commun qui semble un si doux fragment -de rêve familial aux femmes sans foyer, nostalgiques -des tendresses de «la maison». C’était la -première fois,—depuis ce dîner dans un restaurant -du boulevard, auquel assistait également -Escaldas, et où elle avait été la cause involontaire -d’une si terrifiante révélation. Que d’événements -depuis lors!... La naissance de son petit Claude... -Sa tentative de suicide... Les journées de douceur -et de doute, sous le toit du marquis de Valcor... -Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux -hommes, ces deux êtres, tellement au-dessus -d’elle, et en qui, pourtant, s’incarnait son humble -destin, à qui, diversement, elle avait voué toute -son âme, tout son amour,—face à face, dans -une ivresse de haine, pour un combat meurtrier.</p> - -<p>Hélas! nulle réconciliation n’avait eu lieu. La -lutte actuelle se poursuivait plus férocement -encore que sur le matériel terrain de la rencontre. -Elle en eut la preuve lorsque, enfin, -Gilbert et Escaldas parlèrent, une fois les garçons -congédiés, la porte close, les liqueurs et les -cigares posés sur la table.</p> - -<p>Sur le divan du cabinet particulier dormait le -petit Claude, sous la glace rayée d’inscriptions -par les diamants des filles de plaisir.</p> - -<p>Bertrande ne se troublait pas du contraste -entre cette innocence et le cadre vicieux. Elle ne -savait pas. Fleur sauvage de la lande, n’ayant -respiré depuis sa naissance que les souffles de -l’Océan, elle avait suivi l’étoile néfaste, mais -pure, de son amour. Elle ignorait le mal. Son -chemin de détresse et de ruine l’avait conduite<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -tout au bord de l’égout qui roule au bas-fond -des grandes cités. Elle avait effleuré la souillure -sans la voir, les yeux en haut.</p> - -<p>Tandis que ses deux compagnons allumaient -leurs cigares, elle s’approcha du bébé, pour -constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle écarta -la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son -mouchoir la moiteur du mignon visage.</p> - -<p>Le prince de Villingen se leva, vint se planter -devant la couchette de cet ange, faite avec les -coussins de la débauche. Il savait, lui. Un étrange -et triste sourire flotta sous sa moustache brune.</p> - -<p>—«Il est beau, n’est-ce pas?» fit Bertrande.</p> - -<p>Beau... Le mot ne disait pas assez, malgré -toute la fierté maternelle. L’enfant endormi était -délicieux comme le <i>bambino</i> que Raphaël met -aux bras de ses madones. Et l’impression de -cette grâce était plus forte que la beauté, parce -que la vie, le malheur et le mystère de l’avenir -sur un petit être, émeuvent encore plus que les -prodiges de l’art.</p> - -<p>Gilbert se pencha, baisa le front, charmant -sous les bouclettes fines,—des bouclettes de ce -blond puéril, si chaud, qui va devenir brun.</p> - -<p>Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce -jeune père, qui, par ce baiser, semblait reconnaître -le fils qu’elle lui avait donné.</p> - -<p>Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès, -l’air ailleurs.</p> - -<p>Mais le prince n’était pas homme à prolonger -un attendrissement. Il revint à sa place, demanda -du feu au Bolivien, lança quelques bouffées en -silence, puis dit à Bertrande:</p> - -<p>—«Ma petite, écoute-moi bien. Je ne me<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> -refuse pas à rester ton ami et celui de cet enfant...»</p> - -<p>Elle eut un geste, au mot «ami», qui lui -sembla si froid. Mais la présence d’un tiers arrêta -sa protestation d’amoureuse.</p> - -<p>—«Beaucoup d’hommes, dans ma situation, -n’en feraient pas autant,» continua Gilbert. -«Combien se croient obligés de prendre au sérieux -une amourette? Quand tu t’es sauvée de -chez ta grand’mère pour me rejoindre à Brest...</p> - -<p>—Vous me l’aviez demandé,» s’écria-t-elle.</p> - -<p>—«Oui, pour une journée,» répliqua-t-il -cruellement.</p> - -<p>Bertrande jeta un regard vers Escaldas.</p> - -<p>—«Par pitié... devant monsieur!...» balbutia-t-elle.</p> - -<p>—«Eh oui... pardon!» reprit Gilbert avec -impatience. «Aussi bien ne s’agit-il pas de récriminations -oiseuses. Je ne t’accuse de rien, Bertrande. -Tu m’as aimé plus que je ne pouvais -t’aimer moi-même... Ce n’est notre faute, ni à -l’un ni à l’autre. Je reconnais volontiers ton désintéressement, -ta discrétion. Tu as trouvé moyen -de te suffire à toi-même, en faisant de la dentelle. -Tu nourris bravement ton bébé... Tu ne m’as -jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela -t’aurait-il servi d’agir autrement? Je suis ruiné, -archi-ruiné, ma pauvre fille. Tu ne sais pas ce -que cela veut dire?... Le jeu m’a été fatal. Je me -suis endetté pendant l’Affaire Valcor. Et maintenant -que cette affaire paraît close à l’avantage -de ton damné marquis, la meute de mes créanciers -me hurle aux chausses. Je me trouve dans -un effroyable pétrin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p> - -<p>—Qu’espériez-vous donc tirer de cette -affaire?» demanda-t-elle, la figure soudain durcie. -«Vous n’êtes pas un parent du marquis. -Vous ne pouviez avoir de droits sur son titre ou -sa fortune, comme monsieur de Plesguen?</p> - -<p>Gairlance éclata d’un rire strident.</p> - -<p>—«Regardez-la,» cria-t-il à Escaldas. -«Voyez ce que devient cette créature si soumise, -si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle -veut garder mon amour! Elle prétend ne pas -appartenir à mes ennemis!</p> - -<p>—Mon Dieu!...» gémit Bertrande. «N’ai-je -pas deviné la vérité? Ne sais-je pas que vous -deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous -parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer -à son père un nom et des biens héréditaires -qu’il croyait siens. Car il y croyait, lui... Il était -de bonne foi, lui... Puisqu’il vient de se désister -en découvrant un faux parmi les soi-disant -preuves avec lesquelles on l’a tenté.»</p> - -<p>Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés, -la face verdie, s’inclina vers sa maîtresse:</p> - -<p>—«Assez!...» rugit-il. «Qui les avait fournies, -ces preuves? Moi, n’est-ce pas? Et Escaldas. -Nous sommes des faussaires, alors? Je savais bien -que c’était ton opinion... Je savais que tu me -trahissais... Eh bien, soit!... va-t’en... Emporte ton -mioche, et va-t’en!...»</p> - -<p>Sa violence atterra Bertrande. Elle tendit ses -mains jointes, secouant la tête, comme pour -nier, mais dans l’impossibilité d’articuler une -parole.</p> - -<p>Escaldas mit une main sur le bras du prince,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> -et, avec son accent à la fois zézayant et guttural, -s’interposa:</p> - -<p>—«Voyons, voyons... Gairlance... que -diable!... Un peu de liant... Comment voulez-vous -qu’on s’explique?... Faut-il s’emporter pour -des propos de femme jalouse?...</p> - -<p>—Oh! s’il n’y avait que la jalousie!...» -grommela Gilbert.</p> - -<p>Bertrande se renversait sur le dossier de sa -chaise, oppressée, sans souffle. Elle essaya de -parler. De nouveau, le son mourut dans sa -gorge.</p> - -<p>—«Ne la maltraitez pas,» fit le Bolivien. -«Pensez que c’est une mère, qui nourrit.»</p> - -<p>Prenant une carafe, il versa de l’eau dans un -verre, y jeta quelques gouttes du cognac, dont -l’étiquette arborait une date plus ancienne que -sincère, et poussant le breuvage vers la jeune -femme:</p> - -<p>—«Buvez,» dit-il. «Et ne vous mettez pas -dans cet état. Il est moins méchant qu’il n’en a -l’air, votre prince.»</p> - -<p>Bertrande méprisait et redoutait cet homme. -Elle le considérait comme un bas intrigant, -comme l’artisan maudit de l’affreuse trame où -elle se débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait -de son bon mouvement et le remercia d’un faible -sourire.</p> - -<p>Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en -maîtrisant sa voix:</p> - -<p>—«Je sais bien, Bertrande, que ta position -est douloureuse. Toutes ces preuves, que tu repousses, -et dont quelques-unes—Escaldas va -te les dire—sont pourtant de nature à te convaincre,—toi,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> -plus que personne,—toutes ces -preuves établissent que le marquis de Valcor, -cet homme vers lequel une fascination t’attire, -sur le chemin de qui tu t’es mise encore tout à -l’heure, pour le contempler dans l’ostentation -de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en -scène, parmi la servilité des politiciens, le fanatisme -d’une aristocratie décrépite et la stupeur -des foules... oui, que cet éclatant marquis de -Valcor, est l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis -gradé infime dans la maistrance de l’Etat, disparu -il y a une vingtaine d’années avec tout -l’équipage du transport <i>le Triton</i>, fils aîné de -Mathurine Gaël, du Conquet, et... ton père.</p> - -<p>—Comment serait-ce possible?» balbutia -Bertrande.</p> - -<p>—«Tu le sais bien, comment ce serait possible. -Bertrand Gaël, échappé du naufrage, -aurait rejoint,—par hasard ou avec intention,—le -marquis Renaud de Valcor, son jeune -maître, son frère de lait,—son vrai frère peut-être,—car -il y a eu plus d’un doux lien entre -le château et la chaumière, depuis qu’existent -sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des Valcor. -Où était Renaud? En exploration dans les contrées -sauvages et dangereuses de l’Amérique du -Sud. Il y resta longtemps... Il y resta toujours... -Il y est mort. Celui qui revint, c’était... l’autre. -C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance, -qui possédait ses secrets, qui l’avait étudié, -confessé, dépouillé de sa personnalité morale -pour la lui prendre,—avant de lui prendre la -vie,—celui qui pouvait jouer son rôle, car il -lui ressemblait de cette ressemblance célèbre à<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> -travers les siècles entre vos deux familles, de -cette ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois, -toi, Bertrande, pour l’orgueilleuse héritière, -pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on -peut s’y tromper, car celle-là, elle est bien de -ton sang, elle est bien ta sœur.</p> - -<p>—Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas -admettre cette fable?» demanda Bertrande. -«Quel crime est-ce que je commets envers vous, -Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce -pas mon intérêt, au contraire?...</p> - -<p>—Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne -ne te soupçonnera jamais d’agir par intérêt. Ce -que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que -tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour -de moi en traîtresse, en espionne... C’est que, -parmi tes caresses d’amour, tu cherches à surprendre -mes secrets, pour aller les livrer à ce -bandit, que j’exècre... que tu sais... oui, que tu -sais ton père... et que tu veux préserver du châtiment -dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi -que tu fasses, je te le jure!»</p> - -<p>Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, -dont les tentures sournoises et fanées -n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques.</p> - -<p>Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure -de femme, dont il sentait, sans la voir, la surhumaine -pâleur, la contraction de suppliciée. Il -entendit tout à coup la voix tremblante, qui -murmurait:</p> - -<p>—«Je n’ai pas un cœur double ni perfide, -Gilbert. Je t’aime. Pourquoi te trahirais-je?</p> - -<p>—Pour sauver cet homme!</p> - -<p>—Justice ne lui a-t-elle pas été rendue?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span></p> - -<p>—Ma justice, à moi, l’atteindra, sois tranquille.</p> - -<p>—Qu’avez-vous donc contre lui?</p> - -<p>—Je le hais.</p> - -<p>—Pourquoi?»</p> - -<p>Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert, -enlaidit redoutablement sa séduisante figure.</p> - -<p>—«Il y a plus d’un compte à régler entre -lui et moi. Ce serait trop long à te dire. Qu’il te -suffise de savoir ceci: il me déplaît qu’un aventurier -se pare d’un titre plus ancien dix fois que -le mien, et se vautre dans l’or, quand moi, petit-fils -du héros de Villingen, prince de l’Empire, -je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir -la société, et peut-être la vie, pour échapper à -mes créanciers.</p> - -<p>—Vous aimeriez mieux leur échapper en -épousant Françoise de Plesguen, que vous auriez -fait reconnaître héritière de Valcor,» dit -douloureusement Bertrande.</p> - -<p>—«Certes!» affirma le prince avec une -cruauté et un cynisme que la malheureuse venait -de provoquer.</p> - -<p>Elle se tut, à bout de souffrance.</p> - -<p>—«Tu vois bien,» reprit-il, un peu honteux, -«que nos chemins sont trop divergents, ma -pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre -moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir, -tes vœux, sont avec mes ennemis. Tu me traites -tacitement de faussaire et de menteur, et tu sais -que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout -en repoussant avec horreur ce que j’affirme. Au -fond, tu voudrais te persuader que c’est ton père, -cet être superbe, qui passait devant toi dans une<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme -celui-là, tu devrais mille fois le maudire. Ses -énergies merveilleuses, qui pouvaient te mettre -si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a -fait servir à sa seule ambition, à sa cupidité, à -son infernal orgueil. Ce bras si fort, où t’a-t-il -laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue, -dans le désespoir... sous les roues de sa voiture, -où tu t’es précipitée pour qu’elle t’écrasât!</p> - -<p>—Taisez-vous!...» implora Bertrande.</p> - -<p>—«Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage -avaient affaibli l’esprit, et qui est devenue -folle après une apparition mystérieuse? N’a-t-elle -pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari -dans la lande,—ce mari qu’elle pleurait depuis -des années, qu’on croyait mort. Il lui avait fait, -assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il -passé entre eux?... Elle l’avait vu, reconnu... -Mais la scène fut si effroyable qu’elle en resta -hébétée pour le reste de ses jours. Une hallucination, -affirmait-on... Peu de temps après, le soi-disant -marquis de Valcor réintégrait son manoir -héréditaire.</p> - -<p>—Taisez-vous!...</p> - -<p>—Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu -révélé? Que ton père portait au bras gauche, -tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin -d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence -d’une Indienne, jadis esclave favorite du -soi-disant Valcor, et qui avait surpris, pendant -qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés -d’habitude par un brassard...»</p> - -<p>—«Le marquis de Valcor les a?» interrogea -la jeune femme en haletant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p> - -<p>—«Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé -au bras, dans notre duel? Pour le forcer à découvrir -cette place de son corps, que nul, sauf son -vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera -pas, n’avait vue depuis vingt ans peut-être. -(Exceptons sa femme, cette Laurence, morte -aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.) -Sais-tu, Bertrande, ce que les médecins, ce que -mes témoins, ont aperçu dans la chair de ce bras -traversée par mon épée?</p> - -<p>—Non,» fit-elle, près de s’évanouir.</p> - -<p>—«Une cicatrice... Une horrible cicatrice... -trace d’une large brûlure... Il dit, lui, qu’il appliqua -le fer rouge sur une plaie faite par une -flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à -laquelle il dut la vie. Je dis, moi, que cet homme -doué d’une volonté infernale, eut le courage de -brûler dans sa chair les signes tatoués qui -criaient si dangereusement et si clairement son -imposture.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Mais il ne pensa pas à d’autres signes que -la nature a mis là... Il ne pensa pas que jamais -quelqu’un constaterait certains grains de beauté,—ah!... -grains de fatalité, de justice,—et que -quelqu’un d’autre en aurait gardé le souvenir. -Ta grand’mère Mathurine, interrogée à l’improviste -par Escaldas, avoua que son fils Bertrand -portait, juste au-dessus de son tatouage, trois -signes bruns en triangle. Ces trois signes, ils -existent, au-dessus de l’équivoque cicatrice, sur -le bras du marquis de Valcor.</p> - -<p>—Ma grand’mère!...» soupira Bertrande.</p> - -<p>L’image austère, mélancolique, de l’aïeule, se<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> -leva en elle. Ah! pauvre vieille, si ferme en son -orgueil familial, l’âme raidie dans l’idée du -devoir, malgré les pires détresses, comme elle -devait souffrir! Sa faute, à elle, Bertrande, si -atroce pour cette fin d’existence désolée, n’en -serait donc pas le dernier tourment?</p> - -<p>—«Veux-tu d’autres preuves?» poursuivait -Gilbert. «Veux-tu que je t’apprenne ceci: que -cet homme, au cours de la scène furieuse qu’il -est venu me faire, et dont résulta notre duel, -m’a offert telle dot que j’exigerais pour t’épouser.</p> - -<p>—Est-ce possible?...</p> - -<p>—Non, ce ne serait pas possible, qu’un marquis -de Valcor offrît de doter une petite ouvrière -en dentelles, issue d’une famille de marins qu’il -protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible, -si cet homme ne tenait pas à toi par les -liens que tu sais, s’il n’avait pas senti se tordre -ses entrailles devant la déchéance de sa fille.»</p> - -<p>Bertrande cacha son visage dans ses mains.</p> - -<p>—«Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne -pas demander pourquoi j’ai refusé. Si je pouvais -faire de toi une princesse de Villingen, je n’attendrais -pas qu’on me payât pour y consentir.»</p> - -<p>De nouveau, un silence tomba.</p> - -<p>La fumée du cigare d’Escaldas—Gilbert -avait laissé éteindre le sien—imprégnait la -pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr’ouvrir -la fenêtre, donner un peu d’air. Car tous trois -suffoquaient, et non pas seulement à cause des -vapeurs du tabac.</p> - -<p>Bertrande se leva aussi. Elle rabattit sur la -tête de l’enfant, qui dormait toujours, la capeline -de laine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p> - -<p>En se tournant, elle se trouva face à face avec -Gilbert. Leurs yeux se rencontrèrent longuement.</p> - -<p>—«Je n’ai qu’à partir,» dit-elle.</p> - -<p>—«Ah!... Tu as choisi?</p> - -<p>—Que veux-tu dire?»</p> - -<p>Le tutoiement des heures d’amour revenait -parfois à ses pauvres lèvres tremblantes.</p> - -<p>—«Je veux dire que tu es convaincue. Je -t’ai persuadée que le marquis de Valcor est Bertrand -Gaël, ton père. (Quel père!... Enfin!...) -Tu prends parti pour lui, pour son effroyable -imposture... Et alors tu sens qu’il ne peut plus -rien y avoir de commun entre toi et moi. C’est -un adieu.</p> - -<p>—Je ne te dirai jamais adieu de mon plein -gré, Gilbert. Je t’aime. Partout où je serai avec -ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu trouveras -deux cœurs fidèles.»</p> - -<p>Il lui prit la main, remué.</p> - -<p>—«Ma pauvre petite!... Comme je t’ai fait -du mal!...»</p> - -<p>Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui -l’étouffaient. Ses yeux clairs, d’eau et de soleil, -où palpitaient les reflets de la grève natale, s’enfonçaient -dans les prunelles brunes de son séducteur, -jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y -porter cette certitude qu’elle préférait son -amour, sa chute, sa détresse, le déchirement -actuel de son cœur et de sa conscience, à une -vie paisible qu’il n’aurait pas traversée.</p> - -<p>Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur -tombé à l’intrigue pour une fin de lucre et -d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> -ce but lui échappait, cuirassé de méfiance et -d’égoïsme, il reçut pourtant le doux choc. Il -s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux.</p> - -<p>—«Bertrande...»</p> - -<p>Mais, tout à coup, les intonations roulantes -d’Escaldas vibrèrent.</p> - -<p>—«Sapristi! On se sent vraiment de trop -entre des amoureux. Dites donc, Gairlance, -pourquoi diable m’avez-vous fait venir?»</p> - -<p>Le prince tressaillit et se retourna. C’était un -avertissement. La présence de ce tiers devait -empêcher les défaillances et les concessions.</p> - -<p>Pourtant, son intervention fut mal reçue.</p> - -<p>—«Libre à vous de vous en aller, mon cher.</p> - -<p>—Comment!» s’écria le Bolivien. «Mais -nous avions à nous entendre... Depuis qu’ils -m’ont relâché, nous n’avons pas pu...»</p> - -<p>Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à -Bertrande:</p> - -<p>—«Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre -Inca.»</p> - -<p>Il se vengeait par des railleries de son alliance -avec l’équivoque individu. Ce titre «d’Inca», -rappelant qu’une assez forte dose de sang indien -coulait sous la peau bistrée du métis, jetait -celui-ci hors de lui.</p> - -<p>Cette fois, l’injure fut pour peu de chose -dans la fureur qui verdit la face et enténébra -le regard d’Escaldas.</p> - -<p>—«En prison!...» rugit-il. «En prison préventive, -pour faux!... Oui, mademoiselle...» (Un -jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses, -fit presque reculer la jeune femme, surprise). -«Or, savez-vous qui est l’auteur de ce<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> -faux, dont on n’a pu me convaincre? C’est celui -qui vous touche de si près... C’est le bandit que -vous défendez parce que vous le savez votre -père... quand vous devriez le renier à cause de -cela même. Il nous a joués, le misérable!... Comment? -je l’ignore. Mais je sais une chose, c’est -que je me vengerai de lui... C’est que je reconstruirai -patiemment l’édifice de conviction qu’il a -fait crouler... J’ai encore de quoi le perdre... On -verra bien... On verra...</p> - -<p>—Assez, Escaldas!» cria Gilbert.</p> - -<p>Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et -le fait de tenir dans ses bras cette créature charmante, -qu’il avait doublement désirée, pour -elle-même et pour sa ressemblance avec une -autre, réveillait un trouble mal éteint.</p> - -<p>Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, -ne se calmait pas d’un mot.</p> - -<p>—«Un faux», répétait-il, «un faux! Cette -pièce que j’ai vue il y a quatre ans, qu’on a -cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait -depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de -lieues... Et qui se retrouve ici, écrite avec une -encre presque fraîche, sur un papier dont le -filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais -c’est par là que je le repincerai, le démon!... Il a -dû ravoir sa véritable lettre et y substituer -l’autre. Un coup de génie! Mais il n’est pas tiré -d’affaire pour ça, monsieur le marquis de Valcor. -Je le tiens, moi!... oui, moi, Escaldas. Nous -sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur -de carton, matelot déserteur, assassin, voleur -et faussaire!... Je lui intenterai un procès en -diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il faudra<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> -bien retrouver l’homme qui a dépouillé le -vieux Pabro, qui l’a tué, peut-être.»</p> - -<p>Ce débordement de rage avait pour cause la -peur soudaine d’une réconciliation entre Gilbert -et Bertrande. Tant que l’amour avait été trop -opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux -yeux et les tendres paroles de la pauvre fille ne -pouvaient constituer des obstacles très redoutables. -Mais José Escaldas venait d’apprendre -une chose dont il était à mille lieues de se douter: -la proposition qu’avait faite au prince décavé -le marquis de Valcor de doter la jeune fille. -Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si -la somme se mesurait aux exigences de Villingen -et à la fortune immense du père supposé. Certes, -le prince parlait de cette offre avec un magnifique -dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, -puisqu’un duel s’en était suivi. Mais alors -Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise de -Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable -héritier du marquisat de Valcor. Maintenant -que ce rêve s’envolait, qui sait si l’on ne -verrait pas venir à composition la fierté du jeune -homme? Après tout, il l’aimait, cette délicieuse -Bertrande. La beauté de l’enfant qu’elle lui avait -donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper -à la meute hurlante des créanciers...</p> - -<p>En une vision rapide, tandis que le prince et -sa naïve maîtresse étreignaient leurs mains, les -yeux dans les yeux, Escaldas aperçut le dénouement -de l’idylle. C’était, avec le désistement de -Marc de Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la -véritable fin de l’Affaire Valcor. Malgré ses vantardises, -que pouvait-il, à lui tout seul, contre le<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même, -avec un adversaire pareil, il n’y laissait pas sa -peau.</p> - -<p>Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, -avait terrifié Bertrande, semblait finalement -produire un autre effet sur la jeune femme. Elle -s’était redressée, se tournant à présent vers lui, -toute sa personne suspendue à ces phrases, dont -le sens lui échappait, mais dont elle saisissait -avidement chaque mot.</p> - -<p>Quant à Gilbert, avec un air de résignation -railleuse, il attendait que le Bolivien perdît le -souffle. Lorsque cette circonstance se produisit, -il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme -il le faisait quelquefois par familiarité dédaigneuse:</p> - -<p>—«Tu as fini?»</p> - -<p>L’autre roula des yeux furieux, et haussa les -épaules.</p> - -<p>—«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme, -avec le même air de blague méprisante, «je -trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai -invité pour m’aider à convaincre cette enfant, -mais non pour lui servir, au dessert, le venin -avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs -flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as -pas besoin de nous attendre.</p> - -<p>—Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne -que je voulais vous soumettre?...</p> - -<p>—Nous verrons cela un autre jour. Si ton -second plan ne vaut pas mieux que le premier, -je te conseille de le mûrir encore un peu, mon -vieil Inca.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch"><i>CŒURS ALTIERS</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dj.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc11"><span class="smcap">José</span> Escaldas sortit du restaurant. Son -sang de «pays chaud» lui bouillait -dans les veines. Mais la colère, chez -lui, n’était pas aveugle. Son esprit -astucieux dominait vite les mouvements intérieurs -désordonnés, remettait les choses en -place, prévoyait et réglait le parti à tirer des -plus exaspérantes conjonctures.</p> - -<p>La marche le calma peu à peu.</p> - -<p>D’abord il allait au hasard. Puis son pas se -ralentit, hésita, et finalement changea de direction. -Après avoir traversé les Tuileries, il franchit -le pont Royal, et pénétra dans la rue du -Bac.</p> - -<p>De loin, comme il se préparait à tourner dans -la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers -l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques -indices de l’événement du matin. Mais il ne<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> -distingua même pas la grande porte, cachée -dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps -des communs. Les tentures funèbres avaient été -retirées. Devant, la foule passait, indifférente. -Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait -la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à -l’heure.</p> - -<p>Cependant une voiture, entre toutes celles -dont le flot remontait la rue, avec des ressauts -et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention -d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, -aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée -de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait -remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient -débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le -store à demi baissé de la portière, Escaldas vit -de longs voiles ténébreux. La tache blanche -d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le -geste de deux mains gantées de noir, une plus -petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il -devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline -revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, -où l’usage avait maintenu séparées leurs -deux douleurs.</p> - -<p>«Vous en verrez bien d’autres!» gronda -férocement le Bolivien en tournant sur ses -talons.</p> - -<p>Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et -pénétra sous une porte cochère, encombrée par -la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des -caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. -D’autres caisses en formation résonnaient, dans -la cour, sous des coups de marteau.</p> - -<p>Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -de façades aux jolies fenêtres Louis XIII. -La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui -divisé en appartements, qui ne se -louaient pas très cher, à cause de leur distribution -hétéroclite et du manque absolu des commodités -modernes.</p> - -<p>Sans demander à la concierge si les personnes -qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas -gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite, -monta deux étages, sur des marches parquetées -et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de -pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal. -Il sonna à une porte, que protégeait un -battant de drap vert.</p> - -<p>Une bonne vint ouvrir.</p> - -<p>—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»</p> - -<p>La femme rougit, balbutia, comme embarrassée -par une consigne, qu’elle n’avait pas la -présence d’esprit d’exécuter.</p> - -<p>—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler -à mademoiselle de Plesguen?»</p> - -<p>Il pénétra sans façon dans l’antichambre, -ajoutant très haut:</p> - -<p>—«J’ai des choses de la plus haute importance -à lui dire.»</p> - -<p>Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra -contre les boiseries.</p> - -<p>Une porte intérieure, poussée contre, seulement, -s’écarta, laissa voir une silhouette mince, -un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.</p> - -<p>—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon -père vous entend, il va vous défendre d’entrer.</p> - -<p>—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi.<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -Vous ne savez pas de quel intérêt il -s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.</p> - -<p>La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, -n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le -plus fort.</p> - -<p>—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant -un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique.</p> - -<p>Ils suivirent un corridor obscur—court -d’ailleurs. Puis la clarté reparut. M<sup>lle</sup> de Plesguen -introduisit le visiteur dans une petite pièce qui -tenait de la lingerie, de la salle d’études et du -cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées -au mur, en remplissaient une partie. Il y avait -un petit bureau, où l’on avait dû récemment -écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage -avec une tapisserie commencée. Le bruit du -marteau scandait la paix vieillotte et attristée de -cette espèce de boudoir pauvre, et de cette -demeure tout autour, calme dans une rue calme, -avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis.</p> - -<p>La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, -ouverte malgré la saison pour faire reprendre le -feu dans la grille d’une petite cheminée. Les -coups de marteau résonnèrent plus sourds.</p> - -<p>—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune -fille avec une politesse froide.</p> - -<p>Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce -mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait -l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en -avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait -sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse, -douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat -durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -une beauté qui n’eût été, au mieux, que celle -«du diable», mais qui aurait paru réelle avec -de la fraîcheur et de la gaieté.</p> - -<p>Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un -étonnement visible, sur la robe noire, sans un -fil de lingerie blanche, qui amortissait encore -cette physionomie éteinte.</p> - -<p>—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a -enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me -joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua -M<sup>lle</sup> de Plesguen, avec une amertume rancunière.</p> - -<p>—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.</p> - -<p>—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la -mode de Bretagne, le cousin germain de mon -père,» reprit-elle, les lèvres pincées.</p> - -<p>—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, -«j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait -des faux pour vous réintégrer, vous et votre -père, dans une fortune et dans des droits héréditaires -que j’aurais prétendu à tort vous avoir été -escroqués. Pourquoi?... Pour une commission -sans doute. A-t-il jamais été question, entre -nous, d’une telle commission?</p> - -<p>—Si le fait eût été exact, naturellement, -notre reconnaissance...»</p> - -<p>Escaldas ricana.</p> - -<p>—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez -entraînés dans un abîme de honte et de remords. -Mon père en meurt. Quant à moi...»</p> - -<p>Un affreux tressaillement de souffrance passa -sur cette jeune figure.</p> - -<p>—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un -accent d’une force impressionnante, «je ne puis<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -vous faire des serments. Vous ne croiriez pas -aux invocations les plus sacrées, dans la bouche -d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de -votre caste, sortant de prison sous une inculpation -qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à -laquelle vous croyez, vous; d’un homme, envers -lequel vous n’avez maintenant que défiance et -mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... -Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que -rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis -absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de -Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. -L’homme qui porte ce titre est un imposteur. -En apparence, et seulement en apparence, -il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous -avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et -je les reconstituerai. Si ce n’est pas pour vous, -ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»</p> - -<p>L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. -Elle regarda l’homme en silence, puis elle -eut un geste découragé.</p> - -<p>—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. -«Admettons que la fausse lettre n’ait pas -été fabriquée par vous...</p> - -<p>—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que -l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance -de non-lieu.</p> - -<p>—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. -Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un -qui lui a fourni des documents aussi -équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter, -lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se -serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire. -Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p> - -<p>—Raison de plus pour chercher la lumière.</p> - -<p>—Il ne peut croire que vous la déteniez.»</p> - -<p>Escaldas eut un mouvement qui signifiait: -«Nous verrons bien!» Puis, changeant de ton, -il reprit:</p> - -<p>—«Je pensais me buter à cette obstination. -Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause -de votre intérêt.</p> - -<p>—Et quelle cause donc?</p> - -<p>—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»</p> - -<p>Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter -le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la -bouche d’un être pareil! Son cœur, son amour, -servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!</p> - -<p>—«Je vous en prie, monsieur!...»</p> - -<p>Cependant la formule d’interdiction s’exhala -sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme -louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert? -Ne vivait-il pas dans son intimité?</p> - -<p>—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle -Françoise,» reprenait-il d’une voix insidieuse, -nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous -pas cette soirée de fête, au château -de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de -voir le prince danser le cotillon avec une autre -que vous?</p> - -<p>—Avec ma cousine Micheline.</p> - -<p>—Avec celle qui n’est pas votre cousine... -Avec la fille de l’aventurier. Que vous ai-je dit -alors?</p> - -<p>—Que vous amèneriez le prince à mes -pieds.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p> - -<p>—L’ai-je fait?</p> - -<p>—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel -moyen! Mais j’étais une petite folle. Vous aviez -jadis ébloui mon enfance par des récits de pays -lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous -aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la -tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai depuis -vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. -Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé -le prince à demander ma main parce que -vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la -véritable héritière de Valcor.</p> - -<p>—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il -ne courtisait Micheline que parce que sa situation -lui interdisait d’épouser une jeune fille -pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et -âme à votre cause sans amour pour vous? Avec -la moindre préférence pour celle dont vous étiez -jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. -N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire? -Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé.»</p> - -<p>Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il -pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux -de croire? Il y manquait un élément, dont -l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, -repoussé par M<sup>lle</sup> de Valcor, que jamais -celle-ci ne consentirait à l’épouser,—conviction -qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance. -Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, -les déclarations et leur nette réplique. Mais cette -idée que le prince était contraint à un riche mariage, -lui semblait suffisante pour atténuer -aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement -auprès de Micheline.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p> - -<p>—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» -continuait le Bolivien d’un accent moelleux, -«que Villingen a risqué dans la partie dont vous -étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage -même. Il s’est couvert de dettes. Ce n’est pas -monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions -faire certaines dépenses: honoraires des -gens de loi, recherches exécutées en Amérique, -déplacements de témoins, tels que ce Pabro, -qu’on a si étrangement supprimé en route.</p> - -<p>—Supprimé?...</p> - -<p>—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis -de nouveaux indices, de nouvelles preuves? -Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de -l’affaire.»</p> - -<p>La pauvre amoureuse ne fit même pas attention -à cette dernière phrase. Tout entière aux -préoccupations que l’adroit métis avait suscitées -en elle, Françoise murmura:</p> - -<p>—«Si le prince de Villingen poursuivait -autre chose que la chimérique fortune dont il -me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de -nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis -la validation par la Chambre de l’élection de -Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas -mis les pieds chez nous.</p> - -<p>—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne -pas.</p> - -<p>—Que lui importe, si ses sentiments sont -désintéressés?</p> - -<p>—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» -s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec -une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en -un moment pareil, ne s’en formalisait pas.<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> -«Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de -vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte sans -irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce -qui est absolument désintéressé en ce monde? -Vous exigez l’impossible. Même désintéressé -d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. -Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans -l’assurance de notre commune réussite—follement. -Le crédit s’offrait de lui-même quand on -le considérait comme le champion autorisé des -véritables ayants droit au marquisat de Valcor. -Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant -sa situation est inextricable.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen, dont, malgré son assurance -de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup -de la vie et des hommes, ne se douta pas -que le beau Gilbert s’était moins servi de ce -crédit pour les dépenses du procès que pour ses -plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait -fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de -ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait -autre chose.</p> - -<p>—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? -Le prince de Villingen ne peut attendre que -nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à -cette navrante aventure, nous avons perdu le -peu que nous possédions.</p> - -<p>—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. -Le prince ne connaît rien de ma démarche -auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il -y a un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de -loi.» J’ajouterai: «pas même celles de la chevalerie.» -Vous allez perdre celui que vous aimez -et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> -et de persévérance. Vous allez jeter votre -Gilbert dans les bras d’une rivale.</p> - -<p>—D’une rivale!...»</p> - -<p>La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. -Le calme voulu de sa physionomie disparut -dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion -des lèvres.</p> - -<p>—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya -le Bolivien, satisfait de l’impression produite.</p> - -<p>—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria -Françoise.</p> - -<p>Même dans sa haineuse jalousie contre cette -compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté -sur elle, comment ne pas attester la rare -valeur de cette créature d’exception?</p> - -<p>Escaldas eut un rire bref.</p> - -<p>—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant -Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui -dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un -si sensible coup d’épée dans sa personnalité -physique. Sa fille?... J’entends celle qui consacre -si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle -son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. -Pour ce qui est de l’autre...</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, -une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui -a certainement rôdé autour de vous dans le parc -de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre -pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties -la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p> - -<p>—Bertrande?» répéta M<sup>lle</sup> de Plesguen en -interrogeant ses souvenirs. «Bertrande?... Attendez -donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande -Gaël?</p> - -<p>—Si, précisément.</p> - -<p>—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce -que vous appelez «la marmaille du pays». Elle -appartenait à une famille très protégée du château. -Seulement mon oncle...—je veux dire -monsieur de Valcor—la tint de plus en plus à -distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite -ressemblait à Micheline d’une façon que les parents -de celle-ci trouvaient gênante.</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas -appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la -Chambre, et de son absurde désistement, nous -tenions une piste, nous établissions que le soi-disant -marquis n’était autre que le marin Bertrand -Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de -cette petite fille?...</p> - -<p>—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse -route. Chercher qui est cet homme, c’est se -créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus -depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver -ce qu’il n’est pas.» Et comme je lui demandais: -«Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»</p> - -<p>—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop -redoutablement grave,» répliqua-t-il. Ensuite -je n’eus plus l’occasion de le demander, car la -catastrophe arriva.</p> - -<p>—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.</p> - -<p>—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de -rien, «ma rivale»? prononça hautainement<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -Françoise qui, dans le drame où se jouait leur -destinée, ne voyait que son amour.</p> - -<p>—Je vous demande pardon de ce que je vais -vous apprendre, mademoiselle. Le prince de -Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a -suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»</p> - -<p>Le pâle visage de M<sup>lle</sup> de Plesguen s’incendia. -Elle demeura une minute interdite. Puis elle dit, -d’un ton méprisant:</p> - -<p>—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables -de ce genre? Qu’il ait répondu à ses -effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir. -Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. -Je vous trouve osé de m’en entretenir. Cela -me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est -assez, n’est-ce pas, monsieur.»</p> - -<p>Elle se leva, presque belle à cet instant, par la -virginale fierté, la dignité de race, la vibrante -révolte de sa fine personne, à l’élégant maintien -héréditaire.</p> - -<p>Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, -très humble.</p> - -<p>—«Mademoiselle, croyez bien que je ne -vous manquerais pas de respect jusqu’à vous -apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a -une vérité que vous devez connaître. Le moment -est sérieux. Ce n’est pas seulement votre fortune, -c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une -prompte résolution de vous sauverait sans doute -aujourd’hui.</p> - -<p>—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot -d’amour à la basse aventure que vous me révélez?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span></p> - -<p>—Si l’aventure est basse, elle peut mener à -un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor -offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci -voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour -faire de Bertrande une princesse de Villingen.</p> - -<p>—Il l’épouserait!» cria Françoise.</p> - -<p>Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, -transfigurés d’effroi, d’indignation.</p> - -<p>—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible -à conclure pour un homme qui n’a pas -abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune -fille est belle, irréprochable—du moins pour -lui—et, de plus, il y a un enfant.</p> - -<p>—Un enfant!» murmura M<sup>lle</sup> de Plesguen.</p> - -<p>Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la -soutenaient plus. Un égarement douloureux -changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat -passager s’effaçait comme sous la tombée d’un -linceul.</p> - -<p>—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit -un peu brutalement Escaldas, que le remords et -la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière -nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en -appréciant comme une escapade sans conséquence -cet épisode presque inévitable d’une vie -de garçon. Les conséquences... c’est à vous -d’empêcher qu’il ne s’en suive. Mais, dame, -quand un intérêt d’argent aussi immédiat s’accorde -avec ce que certaines consciences peuvent -considérer comme un devoir et certains cœurs -tendres comme une... hé! hé!... comme une sollicitation... -très douce... peut-on savoir ce qui se -passera dans l’esprit d’un être charmant, mais<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> -un peu léger, très friand de joies positives, tel -que notre aimable prince?»</p> - -<p>Le métis parlait d’abondance, encouragé par -la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui -semblaient, chez Françoise, les signes d’une -attention intense.</p> - -<p>C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse -voulait tout savoir. Mais c’était encore -autre chose. C’était la montée étourdissante des -sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés -tout à coup dans le fond de son être, comme -par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante -irruption de la vie à travers son rêve -ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements -de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, -sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme -ou de lâcheté, de désespoir ou de force -vengeresse, parmi la poussière des décombres.</p> - -<p>Toutefois, comme Escaldas lui répétait que -toutes les péripéties du lendemain dépendaient -d’elle seule, M<sup>lle</sup> de Plesguen demanda, -d’une voix aussi brisée que toute sa personne:</p> - -<p>—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends -pas.</p> - -<p>—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez -qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites -contre le gredin qui vous a dépouillés. -Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore -douté une minute de votre bon droit, ni de -l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise. -Pour lui, c’est un brigand déguisé en -marquis. Supposez que cette conviction s’émousse. -Pourquoi alors ne pas accepter d’un -gentilhomme la main d’une jeune femme que<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -ce gentilhomme saurait rendre acceptable, -même socialement, et la dot? Quel serait son -tort envers vous? N’est-ce pas vous-même qui -le repousseriez, en renonçant à cet héritage que -vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre -abdication, votre froideur, le découragent. Tandis -que d’autre part...</p> - -<p>—D’autre part?» répéta Françoise haletante.</p> - -<p>—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens -bien attrayants qui risquent de retenir un homme -pour toujours. La femme est belle et passionnée. -L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher -sur ce petit avec des airs vraiment paternels.</p> - -<p>—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.</p> - -<p>De nouveau elle se redressait, se soulevait de -son siège, s’érigeait avec des raideurs et des -frissons de martyre, mais dans un effort de volonté -souveraine.</p> - -<p>Le Bolivien regardait cette frêle figure avec -étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses -lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n’était -pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues -et coquettes, mais cachant sous ces légers -dehors une vanité malade et une féroce jalousie, -qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec -Micheline, et darder de poignardants regards -dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce -n’était pas la Françoise agressive du procès de -Valcor, traînant son père dans les cabinets -d’hommes de loi, les dents serrées, les traits -tirés par l’effort constant de la lutte, marchant -vers le but avec la vaillance tenace d’une<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -femme qui vise une triple conquête: revanche, -fortune et amour. Ce n’était même plus la -Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom -de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa -pâleur, et n’écoutant même pas les plans de -combat soi-disant infaillibles de leur ancien -allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que -devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, -ce qu’il était devenu. Une personnalité -nouvelle surgissait dans son âme sous le choc -de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité -plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, -une conscience lentement préparée au -cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de -toute sa race, se dégageait en elle d’un seul -bond.</p> - -<p>—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque -vous voyez souvent le prince de Villingen, -voulez-vous accepter une commission pour lui?</p> - -<p>—Comment? bien volontiers...» balbutia -l’autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu’à -l’accent et à l’air de cette mince figure figée -dans l’inaccessible.</p> - -<p>Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. -La petite chambre, d’une intimité mesquine, où -le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains -travaux des heures vides, difficiles à remplir -parce que l’espérance ne les enchante pas, commençait -à s’assombrir par la tombée du crépuscule -d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups -de marteau montaient d’en bas avec des rythmes -obstinés, des résonances méchantes comme -des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une -caisse?... Un cœur?... Un cercueil?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span></p> - -<p>—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement -Françoise, «qu’il doit épouser la mère de -son enfant.</p> - -<p>—Vous n’y pensez pas!</p> - -<p>—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de -Plesguen, je le lui conseille.»</p> - -<p>Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur -d’un homme qui aurait mis une allumette enflammée -sur de l’amadou et qui en verrait surgir -une fleur humide de rosée.</p> - -<p>—«Mademoiselle, songez à ce que vous -décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous -perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un -criminel monstrueux. C’est au marquis de Valcor, -ou, du moins, c’est au bandit qui se prétend -tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, -votre amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.</p> - -<p>—L’honneur de mon père est intact.</p> - -<p>—Vous savez bien que non. Vous savez bien -ce qui reste, dans l’opinion, après cette histoire -de faux, si infernalement machinée par votre -spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. -Vous me l’avez dit vous-même.»</p> - -<p>Elle se tut. Le Bolivien reprit:</p> - -<p>—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire -rivale, si vous dénouez l’engagement qui le -lie à vous, au moment même où votre père renonce -à revendiquer votre patrimoine, le prince -perdra d’un seul coup sa foi dans vos sentiments -pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant -aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors -qu’il hésite à se rapprocher du marquis et à -épouser Bertrande. Leur alliance et votre désistement -après la validation sensationnelle que vous<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> -savez, consacreront le triomphe définitif du plus -audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice -humaine et la justice divine. Vous et votre père, -vous roulerez dans la boue. Chacun verra en -vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par -les plus répugnants moyens, d’escroquer un titre -et une fortune.»</p> - -<p>Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit -de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se -tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?</p> - -<p>Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait -la rétractation de l’ordre qu’elle lui donnait tout -à l’heure. Il ne pouvait se persuader qu’elle l’avait -dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données -psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. -Il tenait compte de ce qu’il devinait et -comprenait dans cette fille de race: la jalousie, -l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait -avec toutes ses sœurs du même sexe, et -ce qu’elle détenait à un plus haut degré qu’aucune -d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant -ressort de fierté que l’impulsion de l’antique -droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables -pour le métis.</p> - -<p>Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement -soulevait cette âme bouleversée. M<sup>lle</sup> de Plesguen -n’eut pas le loisir de lui répondre. Une porte -venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle -apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix -du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé -le ton.</p> - -<p>Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention -préventive avait duré six semaines ou six ans, -tant son ancien allié lui parut changé moralement<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> -et physiquement. M. de Plesguen avait -vieilli. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd’hui -presque tout à fait blancs. Son long -visage maigre semblait s’être vidé du peu de -chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s’emplissaient -d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit -presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante -que prit cette physionomie spectrale, -quand la conscience de sa présence, à lui-même, -y apparut.</p> - -<p>—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, -qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en -prononcer un autre.</p> - -<p>—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant -la main, «c’est moi qui ai fait entrer monsieur -Escaldas.</p> - -<p>—Toi!»</p> - -<p>Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour -la révolte devant une intrusion grossière.</p> - -<p>—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.</p> - -<p>Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui -convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le -Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. -D’un accent plus mesuré, il reprit:</p> - -<p>—«C’est la dernière fois que vous mettez -les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen -ne m’infligera plus la mortification de vous -accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans -notre existence paisible et digne, comme un reptile -venimeux. Vous l’avez à jamais troublée, -souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, -c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête -de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages.<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> -Moi, je les avais repoussés avec dégoût. -Rappelez-vous notre conversation dans le parc -de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement -égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous -essayez encore la même tactique. Prenez garde! -Si je vous retrouve jamais en train de causer avec -mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, -de son consentement ou par surprise, je vous tuerai -ainsi qu’une vermine malfaisante. On me -condamnera comme meurtrier, soit, mais non -pas comme faussaire et comme votre complice.»</p> - -<p>José Escaldas manquait de bravoure physique. -La seule menace de la mort lui donnait la -chair de poule, et il ne douta pas un instant que -celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup -de cérémonie pour sortir, et abrégea les -politesses qui ne lui furent pas rendues.</p> - -<p>Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau -de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où -tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, -de blessures. Il ne se rasséréna que dans -la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était -dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour -s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces -gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture -vraiment intolérable.</p> - -<p>«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai -peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre! -Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin -il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne -sinécure au château de Valcor, je me démène -depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré, -tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il -s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pas<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -le cœur, j’espère, de me laisser crever de faim. -Mais crever pour crever, il y a une satisfaction -que je me donnerai avant de passer dans l’autre -monde, c’est de démasquer ce marquis du diable. -Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million -que je cracherais dessus. Je veux voir cet -homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...!</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch"><i>LES DEUX COUSINES</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="82" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Devant</span> le portail du Père-Lachaise, un -coupé de maître,—superbe attelage -à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. -Le valet de pied sauta du siège, -ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, -haute et souple, de lignes un peu incertaines -sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé -de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, -s’affirmaient au moindre mouvement. Elle -se tourna vers l’intérieur.</p> - -<p>—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle -à une femme de chambre vêtue de noir, et -d’une correction qui lui donnait presque l’air -d’une gouvernante.</p> - -<p>—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?</p> - -<p>—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit -à porter cela.»</p> - -<p>Le domestique avait les bras encombrés par -d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait -dans ses mains des bouquets de violettes,—pâles<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> -violettes de Parme, aplaties et tassées en un -disque odorant, somptueuses violettes russes, en -touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il -suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect -qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était -pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite, -des gens de service.</p> - -<p>Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait -sur le fin gravier un peu de neige sèche. L’après-midi -était froid et splendide. Les tombes les plus -neuves paraissaient jaunes dans la sertissure -immaculée qui les entourait. Celles de bronze -ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif -et dur. Partout, dans les jardinières et dans les -vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. -Ce n’étaient que corolles brunies et comme -brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des -petites chapelles, à travers les portes ajourées, -on apercevait toutefois des palmes et des feuillages -d’un vert intact. La plupart étaient de ces -plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, -mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, -mettant un peu de durée sur les corps fragiles, -que l’humanité ne se soucie plus de momifier -comme leurs rameaux.</p> - -<p>Après avoir quitté l’avenue principale pour -prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait -s’engager dans un couloir entre deux rangs de -tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.</p> - -<p>A quelques mètres d’elle se dressait un édifice -sépulcral qui devait être celui d’une riche famille, -à en juger par son importance et par le -style de son architecture. C’était un monument -pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et à<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> -fenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des -reflets de vitraux. Un jardinet relativement -large, entouré d’une grille basse en fer forgé -d’un beau travail, lui assurait un aristocratique -isolement.</p> - -<p>Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était -d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on -distinguait les armes des Servon-Tanis, et où -maintenant reposait sa mère, une personne en -deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente -de cette personne indiquait une émotion -profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. -Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce -cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants, -et sur cette Laurence de Valcor que sa -fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer -d’un pareil hommage? Déjà s’alarmait la -tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut -bien pis quand elle crut reconnaître celle qui -priait, le front contre la grille glacée.</p> - -<p>—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai -moi-même jusqu’à la tombe,» dit-elle au -domestique, d’une voix trop basse pour troubler, -à cette distance, le recueillement de l’étrangère.</p> - -<p>La grande silhouette noire du valet s’inclina -sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets -sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle -n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, -mettant la main à son chapeau à cocarde de -crêpe:</p> - -<p>—«Dois-je attendre au coin de l’allée, -comme d’habitude?</p> - -<p>—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à -Prosper qu’il peut promener les chevaux pendant<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -un bon moment. Vous... attendez-moi à la -grille.»</p> - -<p>Il s’éloignait. Elle le rappela:</p> - -<p>—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il -suffit que je puisse vous apercevoir en sortant.»</p> - -<p>Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec -cette pensée, qui venait à tous à chaque marque -de cette habituelle sollicitude:</p> - -<p>«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»</p> - -<p>La jeune fille ne songea même pas à se munir -des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne -de la chapelle funèbre. Elle se dirigea -vers la personne agenouillée, qui, le front contre -ses mains crispées à la clôture de la tombe, -demeurait plongée dans un recueillement impossible -à distraire.</p> - -<p>La nouvelle venue, en s’approchant, vit que -la toilette noire, d’une élégance simple, n’était -pas à proprement parler une toilette de deuil. -Elle distingua une taille presque invraisemblablement -mince prise dans une jaquette d’astrakan, -et des cheveux d’un blond délicat, pâle -comme l’avoine mûre, sous un toquet de velours.</p> - -<p>—«Françoise!» dit-elle.</p> - -<p>Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un -visage effaré se tourna,—non sans charme, -mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui -ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et -deux yeux clairs, aux paupières rougies de -larmes, s’élargirent presque avec effroi.</p> - -<p>L’autre jeune fille avait écarté son grand voile -de crêpe. Elle montrait une figure admirable, -aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormale<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> -peut-être, mais qui, sans doute, venait de -se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres, -noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de -splendeur et de mystère ses traits charmants.</p> - -<p>—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... -Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as -tuée!...»</p> - -<p>Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté -agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce -terrible reproche. La prostration désespérée de -la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. -Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:</p> - -<p>—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe -dans une autre posture qu’à genoux et en larmes, -je t’eusse chassée!</p> - -<p>—Un cimetière est à tout le monde,» dit -M<sup>lle</sup> de Plesguen en se relevant. Et elle ajouta: -«Je veux bien m’agenouiller devant <i>elle</i>, qui fut -si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant -de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, -Micheline.»</p> - -<p>Elles se tenaient face à face, dans le silence -blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant -silencieuses elles-mêmes, ayant trop de -choses au fond du cœur pour essayer de les dire, -et des secrets plus sinistres en leur jeune chair -vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.</p> - -<p>Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient -dansé le menuet dans une salle illuminée du -château de Valcor, toutes deux éblouissantes de -grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve -d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse, -l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! -Elles s’imaginaient être amies, alors, les<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -deux cousines, grandies côte à côte. Même celle -qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche -de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle -avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient -les complicités du destin.</p> - -<p>—«Il serait inutile, en effet,» prononça -Micheline, «de t’humilier jusqu’à me demander -pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi -maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»</p> - -<p>Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans -doute si coûteuses pour la saison,—qu’elle -venait de remarquer, déposées à quelques -pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet -de roses du Midi, celles qu’on appelle en -Provence du <i>safrano</i>, que Micheline vit alors, elle -aussi, jonchant les marches devant le caveau.</p> - -<p>—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne -pouvant entrer,» dit Françoise, «pour qu’elles -soient aussi près que possible de ma pauvre -tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer -dans la chapelle?</p> - -<p>—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais -ce lieu sacré, en y pénétrant.»</p> - -<p>Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. M<sup>lle</sup> de -Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la -tombe de sa mère tant que celle qu’elle accusait -d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait -si proche. Elle ajouta:</p> - -<p>—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime -qui repose ici, c’est donc que tu reconnais -l’abomination des calomnies qui devaient ruiner, -déshonorer mon père, et dont le scandale n’est -pas près de s’éteindre. Quels ne doivent pas être -tes remords, en effet!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span></p> - -<p>Françoise de Plesguen répondit:</p> - -<p>—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai -voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas -si je me repens. J’ignore même si j’ai à me repentir. -Mais je souffre au delà de mes forces. -C’est la douleur qui m’a amenée devant cette -tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d’y -descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui -ai dû les joies enfantines qui compteront comme -ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu -quand elle m’invitait, en été, à Valcor?... -Quelle fête!... Mon enfance était si triste -auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans -la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.</p> - -<p>—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous -as déclaré la guerre.</p> - -<p>—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre -d’espérances plus fortes que ces pâles souvenirs. -Mes espérances ne sont plus. Alors je me souviens.»</p> - -<p>Micheline eut un sourire amer.</p> - -<p>—«Te moques-tu de moi avec une pareille -théorie?... Ce serait facile de se disculper, à ce -compte-là.</p> - -<p>—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque -pas. Je ne me défends pas. Je dis la vérité.</p> - -<p>—C’est assez. Va-t’en.</p> - -<p>—Soit! Adieu, Micheline.</p> - -<p>—Adieu.»</p> - -<p>Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les -pires conflits, de telles natures se gardent une -sorte d’estime réciproque qui peut s’accorder -même avec la haine. Micheline crut voir flotter -autour de la frêle silhouette, qui se détournait<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> -maintenant, une telle ombre de détresse, que, -malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque -doucement:</p> - -<p>—«Françoise!»</p> - -<p>La tête blonde regarda en arrière, montrant -de nouveau, sous le velours noir de la toque, un -mince visage pâle et comme pétri de chagrin.</p> - -<p>—«Que veux-tu?</p> - -<p>—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus -cruelle envers toi que tu n’essayais de l’être -envers nous?</p> - -<p>—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache -seulement que ton splendide domaine de Valcor, -sur lequel je me croyais des droits, et que ton -nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir -aujourd’hui sans rien changer à mon sort.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Parce que ce patrimoine magnifique ne -m’empêcherait pas de me faire religieuse.</p> - -<p>—Toi, religieuse!...</p> - -<p>—Cela t’étonne.</p> - -<p>—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y -renoncer, à vingt ans!</p> - -<p>—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal -qu’elle m’a fait? Je la hais maintenant, la vie.</p> - -<p>—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi -des suggestions criminelles?...</p> - -<p>—Oh!...» murmura M<sup>lle</sup> de Plesguen avec une -expression étrange.</p> - -<p>—«Tu crois peut-être encore à ton bon -droit?</p> - -<p>—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi -ce que je t’ai déclaré: je n’ai pas de remords.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span></p> - -<p>Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. -Françoise eut un petit rire, un de ces -rires qui font mal.</p> - -<p>—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... -Si j’ai souhaité d’être une héritière comme toi, -c’était pour contenter l’ambition de celui que -j’aimais.</p> - -<p>—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, -qu’on te poussait à agir. Malheureuse!...</p> - -<p>—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline -pas les responsabilités. J’aimais. J’ai combattu -pour mon amour. Peut-être ai-je commis -de mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, -je suis franche...</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces -choses hasardeuses, pour qui j’entraînais mon -père à une lutte dont il avait horreur,—mon -pauvre père, qui en mourra sans doute, comme -ta mère en est morte,—pendant ce temps, -celui qui était mon but, ma conscience, mon -tout, celui qui m’avait donné sa foi, mon fiancé... -me trompait, me mentait... Il commettait la pire -vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait -une jeune fille... Une jeune fille qu’il a -rendue mère...»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, -reprit avec son même rire de tout à l’heure, -ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette -fois:</p> - -<p>—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, -cette fille... si, à son tour, elle ramasse dans la -boue assez d’argent pour payer une couronne de -princesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p> - -<p>—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince -de Villingen.</p> - -<p>—Lui-même,» fit ironiquement Françoise.</p> - -<p>Des images d’autrefois surgirent en M<sup>lle</sup> de -Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement -de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans -deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa -cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert. -Puis, peu après, la partie de tennis, et l’apparition, -au détour d’une charmille, de cette pâle -petite figure, contractée d’angoisse, de haine. -Là, elle avait compris.</p> - -<p>—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je -te plains de toute mon âme.</p> - -<p>—Tu me plains?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien -vengée?</p> - -<p>—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.</p> - -<p>—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe -de ta mère.»</p> - -<p>Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une -châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture, -sous son mantelet de crêpe doublé de loutre, -elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord -la grille du monument, se baissa, ramassa sur le -seuil les roses de Françoise et les lui rendit.</p> - -<p>—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle -en ouvrant la porte de la petite chapelle.</p> - -<p>C’était une véritable niche de verdure et de -fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre -des grappes d’orchidées artificielles, d’une imitation -merveilleuse. Parure d’hiver, en attendant<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> -que le printemps permît à un jardinier d’entretenir -là des plantes vives. Dans les vases, les -bouquets de la veille étaient flétris par le froid. -Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa -cousine un cornet en verre de Venise irisé d’or:</p> - -<p>—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.</p> - -<p>Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. -Ses larmes jaillirent. Alors elle alla s’agenouiller -au dehors, à l’angle des marches, et s’abîma dans -une prière.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des -autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes -et les violettes, que son valet de pied -avait déposés à quelques pas de là. Elle les -arrangea avec autant de soin pour sa mère morte -qu’elle le faisait jadis dans le boudoir de cette -mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, -contemplant les corolles frileuses qui -allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la -nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse -filiale s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, -vers l’âme enfuie. Elle murmura: «Maman!...» -Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, mais -dans l’intérieur de la chapelle.</p> - -<p>Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes -filles se retrouvaient dans l’allée, tandis que Micheline -refermait la grille, Françoise lui dit simplement:</p> - -<p>—«Merci.</p> - -<p>—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être -plus,» dit gravement M<sup>lle</sup> de Valcor. -«Veux-tu accepter de moi un conseil?</p> - -<p>—Parle.</p> - -<p>—N’entre pas au couvent par désespoir,<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -Françoise. Tu n’as pas la vocation. C’est un coup -de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu n’as -que vingt ans.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen hocha la tête.</p> - -<p>—«Essaie de guérir.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Par l’oubli.</p> - -<p>—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»</p> - -<p>Le beau visage se couvrit de rougeur.</p> - -<p>—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» -dit hautainement M<sup>lle</sup> de Valcor.</p> - -<p>—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au -loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays? -S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi, -les Valcor...</p> - -<p>—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. -«Est-ce pour cela que je t’aurai admise à prier -avec moi sur la tombe de ma mère?...»</p> - -<p>Une émotion moins âpre détendit un peu -l’âme en révolte de Françoise.</p> - -<p>—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce -que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline, -ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»</p> - -<p>Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant -une main vers le caveau:</p> - -<p>—«En son nom, à <i>elle</i>, je te le jure.»</p> - -<p>Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, -M<sup>lle</sup> de Valcor s’éloignait. Françoise la rappela.</p> - -<p>—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu -me dire où demeure une ouvrière à qui ta -famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas -perdue de vue.</p> - -<p>—Qui donc?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p> - -<p>—Bertrande Gaël.»</p> - -<p>Micheline répéta ce nom avec étonnement.</p> - -<p>—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... -en Bretagne, chez sa grand’mère, au Conquet.</p> - -<p>—Tu me réponds cela de bonne foi?</p> - -<p>—Pourquoi veux-tu?...</p> - -<p>—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en -sait plus long que toi, lui qui l’a recueillie et -soignée quand elle s’est jetée sous les roues de -son automobile.</p> - -<p>—Sous les roues!... Quand cela?... Où -donc?...</p> - -<p>—L’année dernière. Aux Champs-Élysées.</p> - -<p>—Comment?... Bertrande a donc été à Paris?</p> - -<p>—Elle y est toujours.</p> - -<p>—Qui l’y a fait venir?</p> - -<p>—Le prince de Villingen.</p> - -<p>—Oh!...»</p> - -<p>Un silence. Les yeux chauds et sombres de -Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise, -se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne -prononçaient pas. La première demanda enfin:</p> - -<p>—«C’est elle?...</p> - -<p>—Oui.»</p> - -<p>Une pause haletante. Puis Micheline:</p> - -<p>—«Mais, en ce cas, comment mon père -protège-t-il encore cette misérable?...</p> - -<p>—Ne me demande pas,» dit Françoise, -«quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de -Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert -de Villingen, son amant.»</p> - -<p>Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement -le mot qui leur était si terrible.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p> - -<p>—«D’ailleurs,» ajouta M<sup>lle</sup> de Plesguen, -«je ne le vois pas moi-même clairement, ce -rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou -d’ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera -peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le -répète, ce ne sera plus par ma faute.»</p> - -<p>Si ferme et si fière que fût M<sup>lle</sup> de Valcor, elle -frissonna. Mais aussitôt:</p> - -<p>—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse -d’une pareille créature? T’abaisserais-tu à entrer -en lutte avec elle?</p> - -<p>—Peux-tu le croire?</p> - -<p>—Tu veux donc lui arracher des secrets qui -pourraient encore te servir contre nous?</p> - -<p>—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de -projets, ni de haine. J’ai désarmé. N’en ai-je pas -fait le serment sur la tombe de ta mère?...</p> - -<p>—Alors?...</p> - -<p>—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, -les yeux fixes, «je voudrais voir l’enfant... -Son enfant, à lui... comprends-tu?</p> - -<p>—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je -ne comprends pas. Cependant,» ajouta-t-elle, -«si je découvre le renseignement que tu me -demandes, je te le ferai parvenir.</p> - -<p>—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor n’eut même pas le temps de -répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. -Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter -l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion -d’un baiser impossible, ou la gêne de se -garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un -retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, -fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux -de plein air, la grave indolence de Micheline.<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile -et noire silhouette, plus noire de toute cette -blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor revint lentement vers l’entrée -principale du cimetière. Un poids affreux lui -écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, -toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y -fussent appesantis. Elle était venue ici avec la -seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, -dont elle voyait sans cesse les grands yeux -noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur -profonde, certes, pour sa fille, après une séparation -si récente, et quand aucune des fibres saignantes -n’était encore cicatrisée dans la fraîche -blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, -Micheline la regrettait presque dans le trouble -plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. -Dieu! quel nuage plein de foudre pesait -encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences -de son infortunée cousine?—réticences -d’autant plus impressionnantes que les velléités -pacificatrices de M<sup>lle</sup> de Plesguen ne pouvaient -être mises en doute.</p> - -<p>«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.</p> - -<p>Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après -la lumineuse apothéose, entrevoir encore un -coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis -de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y -avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu’à la fin, -en elle-même, un doute se glissât, quelque chose -d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, -pas cela!... Toute son âme s’insurgeait contre<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> -un tel supplice!... N’était-ce pas celui dont sa -mère était morte?...</p> - -<p>Pour n’en pas même admettre la crainte, elle -s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour -dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. -Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? -Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d’accepter -comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle -qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni -l’espoir ni la foi.</p> - -<p>Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient -des souffles méchants.</p> - -<p>Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa -mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, -dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience, -avaient empoisonné le cœur, et qui ne -pouvait prononcer que des paroles corrodées -d’amertume.</p> - -<p>Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le -coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et -fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée -sous son crêpe, à côté de la muette femme de -chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les -cônes blancs des réverbères à incandescence. -L’électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement -humain couvrait les trottoirs. Par la -vitre à demi ouverte de la portière entrait un air -aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. -Puis ce fut la blafarde trouée de la -Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté -d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, -comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, -des palais, des flèches, des tours.</p> - -<p>La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> -cocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. -Le gravier cria dans la cour. On s’arrêtait -devant le perron.</p> - -<p>—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline -au laquais d’antichambre.</p> - -<p>—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis -n’est pas encore rentré du Palais Bourbon.»</p> - -<p>«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa -la jeune fille.</p> - -<p>Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde -femme de chambre, qui la débarrassa du -pesant voile de crêpe et de ses vêtements de -ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement -blanche, et ne put s’empêcher de murmurer:</p> - -<p>—«Si ce n’était pour mon père, comme -je préférerais rester en noir, même à la maison!</p> - -<p>—Mademoiselle m’excusera, mais je suis -tout à fait dans les idées de monsieur le marquis,» -dit la camériste. «Ce n’est pas le costume -qui fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, -le blanc, c’est deuil.»</p> - -<p>Micheline ne répondit pas. Elle savait bien -que si sa mère eût laissé dans un autre cœur -des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud -de Valcor ne se fût point préoccupé des -effets d’une étoffe pour la beauté de sa fille ou -l’agrément de ses yeux.</p> - -<p>—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps -près de moi,» lui avait-il dit. «Tu te -marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter -mon bonheur de te voir, en t’assombrissant -de ces chiffons affreux. Quel gré t’en saurait -notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc,<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> -quand nous sommes tous deux seuls chez nous.»</p> - -<p>Sa toilette achevée, Micheline passa dans son -petit salon.</p> - -<p>Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, -resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait -des journaux illustrés, des réclames de couturiers -et de modistes, des lettres. La plupart contenaient -encore des condoléances. La grande -écriture tremblée d’une enveloppe, timbrée du -Conquet, attira son attention.</p> - -<p>Elle ouvrit le papier commun, vit quelques -lignes tracées d’une main peu habituée à tenir la -plume, et tressaillit en lisant la signature: -«<i>Mathurine Gaël</i>.»</p> - -<p>C’était la grand’mère de Bertrande, cette -vieille, à la curieuse figure d’austérité, d’orgueil, -taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste -comme toute fille, femme et mère de marins, -pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir -ceux qu’elle attendait.</p> - -<p>Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, -quand elle rencontrait cette femme, dans le parc, -sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu -peur de ses terribles yeux clairs dans son visage -bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors -jouait avec elle, lui disait:</p> - -<p>—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, -elle a eu trop de misères dans la vie, -n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, -là-bas, sur l’eau, et que maman n’a plus sa -tête.»</p> - -<p>«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa -Micheline.</p> - -<p>Voici quelle était l’épître:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span></p> - -<p class="pi4 p1">«<i>Mademoiselle</i>,</p> - -<p>«<i>Vous avez perdu votre mère. Rien au monde -ne la remplacera pour vous. Votre cœur est bon. -Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit -vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi -qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous -supplie de ne pas repousser les miennes.</i></p> - -<p>«<i>Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que -je sache rien d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle -doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle -n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous vous en -souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, -car Dieu lui a aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses -de la brebis égarée.</i></p> - -<p>«<i>Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais -savoir ce qu’elle devient. Je voudrais qu’un ange -compatissant s’inclinât vers elle au fond de l’abîme.</i></p> - -<p>«<i>J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, -mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée.</i></p> - -<p>«<i>Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai -cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous -l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant -la bénédiction de mes vieilles mains, bien -faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent -écarter de vous la tempête en se croisant sur votre -front.</i></p> - -<p class="pr2">«<span class="smcap">Mathurine Gaël.</span>» -</p> - -<p class="p1">M<sup>lle</sup> de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. -Quelque chose de solennel et de bizarre s’en -dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. Malgré -les prérogatives d’un grand âge, cette femme<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> -de condition infime, et qui l’implorait, aurait pu -lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.</p> - -<p>La hautaine fille du marquis était accoutumée -à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient -souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait -pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, -qui assurait la préserver d’une fatalité -quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de -Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait -quelque illusion sur le prestige des cheveux -blancs.</p> - -<p>Un sourire dédaigneux flotta sur les belles -lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse -nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de -celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, -ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et -ambiguë.</p> - -<p>Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du -cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante -coïncidence. Le cœur de Micheline se -serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu -définir.</p> - -<p>«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. -Et, comme sept heures sonnaient: «Pourvu -qu’il n’y ait pas séance de nuit!»</p> - -<p>Cette exclamation mentale venait à peine de -lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer -la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre, -et vit tourner dans la cour les deux lumières -électriques de l’automobile.</p> - -<p>Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud -de Valcor était de retour à la maison.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch"><i>UNE NUIT D’HIVER</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="82" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc14"><span class="smcap">Dans</span> son empressement à rencontrer -son père, à voir sa figure énergique, -à dissiper auprès de lui les vagues -inquiétudes dont elle sentait l’étreinte, -Micheline gagna le cabinet de M. de -Valcor sans faire prévenir celui-ci. S’il n’y était -pas encore, il y viendrait en quittant sa chambre, -après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci, -au moment où allait sonner le dîner, elle ne -le dérangerait pas. C’est pourquoi elle négligea -de lui faire demander, comme d’habitude, s’il -était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au -lieu de passer par le palier, elle traversa la bibliothèque -et le fumoir, puis ouvrit une porte intérieure -donnant sur le cabinet du marquis.</p> - -<p>Un son de voix la cloua derrière une portière -qu’elle allait écarter. Son père disait:</p> - -<p>—«Ne vous ai-je pas défendu de mettre les<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> -pieds ici? A quoi cela vous avance-t-il? Vous y -risquez autant que moi.»</p> - -<p>Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles -lui causèrent un choc pénible. A tout -autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention. -Tant de gens gravitaient autour du puissant -maître de la Valcorie lointaine, du député -de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant -d’âmes et tant d’intérêts! Il avait à parler tant -de langages, depuis les courtoises formules de -la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires. -Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait -se rapporter à tant de complications incompréhensibles -pour une jeune fille! Mais, depuis -l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée -d’équivoques. Et voici que le mauvais -sortilège continuait d’opérer. L’intonation de -son père lui parut aussi étrange que les paroles. -Frissonnante, elle fit ce que, de sa vie, elle -n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à -l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer.</p> - -<p>L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le -marquis de Valcor, lui fit peur.</p> - -<p>C’était un gaillard à visage et à costume faubouriens, -un bellâtre vulgaire et avantageux, -roux de cheveux comme de moustache, le menton -rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux -petits sous le front bas, la taille haute, souple, -de musculature redoutable, un de ces fauves de -barrière comme justement M<sup>lle</sup> de Valcor en -avait entrevu ces jours-ci, par les glaces de son -coupé, dans les quartiers excentriques, autour du -Père-Lachaise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p> - -<p>—«Excusez-moi... Ça pressait, monsieur le -marquis,» répliqua ce singulier visiteur. «Je -vous dis qu’ils sont sur la voie. Quand ils m’auront -fait coffrer, vous serez empêtré encore plus -que Bibi, s’pas?</p> - -<p>—Taisez-vous,» dit M. de Valcor. «Partez, -j’irai rue de Ravignan. Disons... ce soir, à onze -heures.</p> - -<p>—Faites pas ça. Ils connaissent la cambuse. -La môme a ramené l’autre jour un bonhomme -en pain d’épices, un type fouinard, qui lui a -posé un tas de questions. Elle a dû jaspiner, la -mâtine!... Je lui ai flanqué une râclée, mais... -trop tard. Un mouchard, sûrement, ce pistolet-là. -Dame! Elle ne reçoit pas tous les jours des -ambassadeurs. C’est le métier qui veut ça.»</p> - -<p>Derrière la porte, Micheline tremblait comme -la feuille. Elle ne pouvait comprendre l’abomination -des paroles. Mais avec quelle audacieuse -familiarité l’inquiétant personnage s’adressait au -marquis. L’expression insolente et gouailleuse -de ce drôle lui faisait un effet plus sinistre que si -les murailles eussent oscillé.</p> - -<p>Le timbre extérieur de l’hôtel vibra.</p> - -<p>Cette brusque sonorité rappela Micheline au -sentiment de sa situation. Elle, M<sup>lle</sup> de Valcor, -aux écoutes derrière une porte, comme une servante -curieuse! Une révolte la redressa. Elle -s’enfuit, rentra dans son boudoir.</p> - -<p>Plus d’un quart d’heure s’écoula sans qu’elle -parvînt à démêler ce qu’elle éprouvait. Deux fois -encore elle entendit les sonneries annonçant des -visiteurs. Puis on frappa chez elle. Un domestique -parut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span></p> - -<p>—«Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle -qu’il y a trois de ses amis à dîner.</p> - -<p>—Comment?...»</p> - -<p>Elle allait s’écrier: «Dans notre deuil!» Mais -elle retint le commentaire devant le valet.</p> - -<p>Celui-ci reprit:</p> - -<p>—«Monsieur le comte de Prézarches, l’ancien -ministre, monsieur Raymond Varouze, président -de la Cour de cassation, et le cousin de -Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon-Tanis.</p> - -<p>—Priez monsieur le marquis de m’excuser. -Dites-lui que je suis souffrante, que je ne descendrai -pas.»</p> - -<p>Le domestique s’inclina, disparut.</p> - -<p>Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez -sa fille.</p> - -<p>Quand elle le vit, elle se dressa, courut d’un -élan se jeter dans ses bras. Il la sentit trembler—elle, -sa Micheline, altière et forte comme lui-même.</p> - -<p>—«Ma chérie!... qu’as-tu?...</p> - -<p>—Père!... si vous saviez!... J’avais tant à -vous dire! J’avais tant besoin d’être seule avec -vous!</p> - -<p>—Tu m’en veux d’avoir demandé à Prézarches -et à Varouze de dîner avec nous?... C’est -la politique, mon enfant. Je dois avoir ces gens-là -dans la main. Eux et moi, nous aurons à causer, -aux cigares.</p> - -<p>—Et mon cousin?</p> - -<p>—Amaury?... Il ne compte pas.</p> - -<p>—Vous savez bien qu’il me fait la cour?</p> - -<p>—Eh! eh!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p> - -<p>—Oh! père. Ne dites pas que vous souhaitez -de me voir sa femme.</p> - -<p>—Pourquoi non?</p> - -<p>—Vous savez bien que mon cœur s’est -donné.</p> - -<p>—Au petit de Ferneuse. Hélas!...»</p> - -<p>Un nuage passa sur le front du marquis. Il -écarta sa fille, marcha par la chambre. Malgré -l’heure soucieuse, elle eut une palpitation de -fierté en contemplant ce père qu’elle adorait, et -qui lui parut de si haute allure dans sa simple -jaquette noire, gardée pour bien marquer l’intimité -du repas.</p> - -<p>Il redressa vers elle son visage de fine énergie, -aux yeux bleu sombre, attirants et profonds.</p> - -<p>—«Il ne s’agit pas de ton mariage. Et tu ne -vas pas me dire que tu as peur d’un flirt.</p> - -<p>—Un flirt!...» s’écria-t-elle en se raidissant. -«Moins de deux mois après avoir enseveli ma -mère.»</p> - -<p>M. de Valcor contint à peine un geste d’impatience.</p> - -<p>—«Voyons, fillette... Pas de grands mots! -Que penses-tu donc que je prémédite? Seigneur! -Amaury est de la famille. J’ai prié deux amis intimes -de venir causer avec moi, parce que nous -n’avions que ce moment. Si tu trouves que c’est -manquer à la mémoire de ta mère, nous serons -d’avis différents pour la première fois.»</p> - -<p>Il parlait d’un ton ennuyé. Mais il ajouta plus -sèchement:</p> - -<p>—«Si tu ne viens pas à table, je jugerai que -tu veux me donner une leçon. Et, je t’en avertis, -je ne les tolère pas.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p> - -<p>Micheline réfléchit une seconde et dit:</p> - -<p>—«Père, à quelle heure ces messieurs s’en -iront-ils? Je vous répète que j’ai des choses très -graves à vous communiquer. Pourrez-vous m’entendre -ce soir?»</p> - -<p>Une extrême contrariété se peignit sur la -figure de Renaud.</p> - -<p>—«Non,» répondit-il. «J’ai à sortir.»</p> - -<p>Sa fille eut un cri:</p> - -<p>—«Oh! père, n’y allez pas! J’ai peur!</p> - -<p>—Tu as peur?... De quoi as-tu peur?» dit-il -en marchant vers elle, stupéfait.</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—«N’y allez pas!... Je vous en prie, n’y -allez pas!</p> - -<p>—Mais, où donc?» fit-il, presque avec violence.</p> - -<p>Comme elle le regardait, fixement, sans répondre, -il reprit, d’un ton très bas, empreint de -sa volonté terrible:</p> - -<p>—«Ma petite fille, assez! n’est-ce pas? De -telles explications sont hors de propos lorsque -nous avons des étrangers, chez nous, que mon -absence étonne, sans doute. Nous reprendrons -cela plus tard, dans la mesure qui me conviendra. -Pour le moment, agis à ta guise.»</p> - -<p>Il la quitta.</p> - -<p>Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna -sa femme de chambre.</p> - -<p>—«Ma robe de mousseline de soie noire et -crêpe... Vite!»</p> - -<p>Un instant après elle paraissait au salon.</p> - -<p>Son père eut un mouvement lorsqu’il la vit -entrer, toute en noir, avec son admirable visage<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> -d’une pâleur qui justifiait le prétexte de maladie, -que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les -grands yeux d’ombre, sous le front si blanc, -avaient de longs rayons tristes, mais aucune langueur. -Leur regard, même affligé, exprimait la -fermeté de cette âme juvénile.</p> - -<p>On s’empressa.</p> - -<p>—«Ce n’est rien... Je vais mieux... Merci.»</p> - -<p>Puis, plus bas, à son cousin:</p> - -<p>—«Amaury, soyez gentil. Ne me forcez pas -à parler ce soir. C’est la première fois qu’il y a -quelqu’un à notre table depuis que maman n’est -plus là... Ça me fait mal.»</p> - -<p>Celui à qui elle fit cette recommandation -l’observa religieusement. C’était un joli jeune -homme, n’ayant guère pour lui, avec son gracieux -physique, qu’une fortune point trop écornée -et son beau nom de Servon-Tanis. Il avait -contre lui son cœur tendre et timide. Désespérément -épris de Micheline, il n’eût point même -osé, avec elle, ce flirt auquel M. de Valcor encourageait -plaisamment sa fille.</p> - -<p>Le marquis ne le favorisait pas autrement -d’ailleurs, s’étant dit seulement que si Micheline -pouvait oublier Hervé de Ferneuse, elle s’épargnerait -peut-être bien des souffrances. Puis il eût -été heureux de la marier tôt, de faire d’elle une -Servon-Tanis, comme sa mère.</p> - -<p>Dans la salle à manger, vaste et somptueuse, -autour de la table au service sévère, sans fleurs, -sans bougies, sous la seule lumière électrique -tombant du plafond, le dîner fut dépourvu d’entrain.</p> - -<p>«Un vrai repas d’enterrement,» pensait ce<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -vieux beau, le comte de Prézarches, dépité de ne -pouvoir étaler une galanterie sénile devant -l’adorable, mais trop sérieuse jeune fille, qui présidait -en face de son père.</p> - -<p>Des pensées de convoitise, soigneusement dissimulées -d’ailleurs, faisaient quelquefois baisser -les paupières de Varouze, sur ses yeux trop noirs -et trop flambants de Méridional, entre ses favoris -déjà pointillés du givre de la cinquantaine. -«Ah! quand elle sera mariée!...» se disait-il, -vicieusement. «Surtout si elle épouse ce benêt -de petit cousin, qui roule des yeux de carpe en -lui versant de l’eau à côté de son verre!...»</p> - -<p>Il pouvait rire des mésaventures des maris, ce -président de la Cour suprême, qui avait frôlé, -lui, sans le savoir, la plus effroyable aventure de -ce genre. Sa femme, cette Claire Varouze, dont -la vie intime avec lui était un enfer, affolée de -l’avoir trop aimé pour en tant souffrir, n’avait-elle -pas noué une intrigue de hasard avec un inconnu? -Et cet inconnu n’était-il pas ensuite -arrêté sous l’inculpation d’assassinat et de vol. -C’était ce fameux Michel Occana, convaincu -d’avoir tué une femme galante pour la dépouiller, -et soupçonné de crimes plus mystérieux, qui -n’avait échappé à l’échafaud qu’en s’étranglant -dans sa prison. Jamais on n’avait établi l’identité -véritable de cet homme, dont M<sup>me</sup> Varouze -fût devenue la maîtresse s’il avait été arrêté seulement -trois jours plus tard, et qui aurait pu crier -le nom de cette mondaine aux assises, s’il n’avait -été un chevaleresque bandit. Le juge d’instruction, -non moins chevaleresque, avait rendu à la -malheureuse ses lettres passionnées, au cours<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> -d’une scène atroce, où elle tourna contre elle-même -un revolver, et d’où elle faillit sortir folle.</p> - -<p>Ce qui n’empêchait pas ce soir son mari, haut -magistrat, de réputation intègre, assis à la table -du marquis de Valcor, d’escompter les futurs -déboires conjugaux de la fille de son hôte.</p> - -<p>En même temps, d’ailleurs, il prêtait à cet -hôte une oreille attentive, cherchant à découvrir, -embusqué sous les phrases ronflantes ou -banales, le mot qui lui livrerait un peu de ce -marquis cousu d’or, pétri d’orgueil et de génie, -mais peut-être préoccupé de rendre à la magistrature -de son pays quelques-uns de ces services -dont on ne parle jamais et qu’on n’oublie pas.</p> - -<p>Justement Renaud parlait de ses immenses -exploitations de caoutchouc. Il allait mettre la -Valcorie en actions. Il commençait à trouver -trop lourde la direction d’une telle entreprise, -surtout de si loin. Puis il pouvait disparaître. Il -ne voulait pas que son œuvre s’en ressentît. -Donc sa décision était prise. Une Société allait -être constituée.</p> - -<p>L’idée des actions prochainement émises, de -leur hausse assurée dans l’avenir, des parts de -fondateur, des situations dans le conseil d’administration, -de tous ces flots d’or qui allaient couler, -allumèrent les yeux fatigués, ternis, du vieux -de Prézarches, les prunelles charbonneuses de -Varouze. Tous deux, pour un instant, oublièrent -la beauté de Micheline.</p> - -<p>Autour de la table glissaient les pas assourdis -des domestiques en livrée de deuil. Une argenterie -massive couvrait la nappe. Aux murs se -déployait la sombre magnificence des tapisseries<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span> -anciennes. Il y avait dans ce lieu comme une -solennité de richesse.</p> - -<p>«Quel morceau à dévorer, si l’Affaire Valcor -devait se rouvrir!...» pensa involontairement le -président de la Cour de cassation. Mais il se hâta -d’imposer silence en lui-même à cette voix indiscrète. -Certaines choses ne sont pas bonnes à se -dire, surtout quand on se sait capable de les -faire.</p> - -<p>«Le gaillard a l’air pourtant rudement sûr de -lui!» songea encore Varouze, en observant ce -type extraordinaire, cet homme d’un attrait viril -et superbe, digne de faire dédaigner la jeunesse -par toutes les femmes, et d’une valeur intellectuelle -si forte, avec un don d’autorité tellement -irrésistible.</p> - -<p>—«Ne pensez-vous pas retourner en Amérique, -mon cher Valcor?» demanda l’ancien -ministre des Relations Industrielles.</p> - -<p>—«Mais si... peut-être... quand ma fille sera -mariée,» répondit Renaud, qui venait de rencontrer -le regard inquiet de Micheline.</p> - -<p>Sa phrase fit rougir Amaury de Servon-Tanis.</p> - -<p>Mais, comme les autres convives le questionnaient -encore sur la Valcorie, voulaient lui faire -préciser ses projets et ses plans, il eut un sourire.</p> - -<p>—«Oh! tout à l’heure, messieurs, au fumoir. -Je n’ai pas habitué mademoiselle de Valcor à ces -arides questions.»</p> - -<p>Ils s’excusèrent. Le repas s’achevait, d’ailleurs. -On se leva. Le comte de Prézarches vint -offrir son bras à la fille de la maison.</p> - -<p>Le café pris, tous montèrent au premier étage.<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -Dans la bibliothèque, Micheline dit à leurs convives:</p> - -<p>—«Mon père va vous conduire savourer ses -cigares. Je vais prendre congé de vous.</p> - -<p>—Nous ne vous reverrons pas, mademoiselle?»</p> - -<p>Malgré leurs regrets de convenance, ils se hâtèrent -vers la pièce où l’on pourrait enfin parler -sérieusement.</p> - -<p>—«Vous ne les suivez pas, Amaury?</p> - -<p>—Je préfère vous tenir compagnie, si vous le -permettez, ma cousine.</p> - -<p>—Je le permets, bien entendu. Mais je vous -serai reconnaissante de ne pas profiter de la permission. -Je me sens très lasse.</p> - -<p>—Alors je me retire.</p> - -<p>—Allez retrouver ces messieurs.</p> - -<p>—Je les gênerais. Mon oncle me traite en -enfant.»</p> - -<p>Un éclair de malice fit briller le charmant visage -de M<sup>lle</sup> de Valcor. Pas si enfant que cela, -pour le marquis, puisqu’il lui donnerait volontiers -sa fille. Amaury interpréta mal ce sourire.</p> - -<p>—«Vous vous moquez de moi, Micheline. -Je vous semble ridicule.</p> - -<p>—Non, mon cher cousin. Ce qui rend les -hommes ridicules, c’est la coquetterie des -femmes. Or, je ne suis pas coquette avec vous, -reconnaissez-le.</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—Ne soupirez pas pour moi. C’est inutile. -Et cela me fait de la peine.</p> - -<p>—Vous ne voulez pas me laisser au moins un -peu d’espoir?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span></p> - -<p>—Pas l’ombre, mon gentil cousin.</p> - -<p>—Eh bien, j’en garderai malgré vous.</p> - -<p>—Je vous l’interdis.</p> - -<p>—Qu’importe! Cela ne suffit pas de m’interdire -l’espoir. Il faudrait m’en guérir. C’est -moins facile.</p> - -<p>—Et si je le faisais?</p> - -<p>—Je vous en défie.»</p> - -<p>Il y avait de la mélancolie sous ce badinage. -La loyauté de Micheline crut devoir une entière -confiance à un sentiment qui risquait de devenir -trop profond.</p> - -<p>—«Amaury, c’est à votre délicatesse que -j’en appelle contre vous-même. Je vais vous révéler -un secret que vous respecterez, qui vous -empêchera de me reparler jamais comme tout à -l’heure. Je suis fiancée.</p> - -<p>—Vous!... Fiancée!... Et à qui, grands -dieux?...</p> - -<p>—A Hervé de Ferneuse.</p> - -<p>—Pourquoi n’est-ce pas officiel? Pourquoi ne -le voit-on jamais ici? Qu’attendez-vous pour -l’épouser?</p> - -<p>—Voilà bien des questions,» dit Micheline -avec hauteur.</p> - -<p>—«Pardonnez-moi, ma cousine. Chez les -Servon-Tanis, quand un homme a reçu l’engagement -d’une jeune fille, le service seul de sa -patrie, s’il est marin ou soldat, peut le tenir -éloigné d’elle. Lorsque la jeune fille est telle -que vous, pareil honneur supporte mal d’être -tenu caché.</p> - -<p>—Chez les Servon-Tanis,» repartit Micheline -âprement, «on n’a pas l’habitude des insinuations<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -sournoises. Je le sais, car j’en suis. -Veuillez donc parler ouvertement, mon cousin.</p> - -<p>—Alors, acceptez un conseil.</p> - -<p>—S’il est l’explication de vos paroles, soit.</p> - -<p>—Continuez à garder soigneusement par -devers vous le secret que vous m’avez confié.</p> - -<p>—Celui de mes fiançailles?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Le bruit en avait couru, il y a plus d’un -an, à Valcor. Vous vous rappelez, le soir de votre -fête?... Ce bal si brillant, si gai?... On chuchotait -en vous voyant danser avec monsieur de -Ferneuse. L’opinion, pourtant, se dérouta, parce -que ce ne fut pas lui, mais le prince de Villingen -qui conduisit avec vous le cotillon. Cette circonstance -vous épargna plus tard de pénibles -commentaires.</p> - -<p>—Je ne comprends pas, Amaury.</p> - -<p>—Voyons... Si l’on considérait Hervé de Ferneuse -comme votre mari futur, quelle explication -donner à sa retraite au moment des embarras -qu’a traversés le marquis?»</p> - -<p>Pour la seconde fois de la journée, Micheline -entendait ce raisonnement. Son amour pour -l’absent compromettait son père. Qu’elle était -douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence! -Où était-il? que faisait-il, celui à qui elle -avait donné sa vie? Est-ce qu’on finirait par la -faire douter de ce cœur si sûr, et des serments -prononcés sur la falaise, après l’escalade hardie, -où le jeune homme lui apparaissait toujours, -suspendu au roc ainsi qu’un oiseau sauvage, la -bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -s’emplissait l’immensité du ciel et de la mer? La -vision passa en elle, avec un souffle d’Océan. Sa -gorge haleta. Puis elle entendit son cousin qui -lui disait:</p> - -<p>—«Ah! Micheline... Vous quitter, si j’avais -eu le bonheur d’être votre fiancé. Jamais!... -Vous quitter dans l’épreuve... Vous quitter, même -si l’univers entier vous avait accablée!... Jamais!... -jamais!... vous dis-je. On s’est un moment -détourné de mon oncle Valcor, dans ma -famille. Ma grand’mère, la duchesse de Servon-Tanis, -n’est revenue qu’après la validation -par la Chambre. Je me rappelle qu’elle était -avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit, -quand on acclama votre père. Mais, pendant -longtemps, elle s’est demandé qui elle avait introduit -dans notre famille. Si vous aviez assisté à -ses crises de terreur!... Moi, je défendais mon -oncle contre elle. Au fond, cela m’était bien -égal. Même abattu par ses ennemis, il m’eût -trouvé à son côté. Je ne sais si une affreuse impulsion -égoïste ne me portait pas à souhaiter -sa ruine. Oui, c’est abominable, n’est-ce -pas? Mais ainsi j’eusse été seul à vous défendre, -seul à vous sauver, à vous aimer... Je n’aurais pas -disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé -de Ferneuse. Ah! Micheline, qu’est-ce que je -dis?... Je ne sais plus... Je suis fou!...»</p> - -<p>Le jeune homme s’abattit sur une chaise et -couvrit son front de ses mains.</p> - -<p>Dans la grande bibliothèque, où tous deux se -tenaient, un silence se fit. L’hôtel paisible, au -fond de sa cour, à distance de la rue, avec ses -murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> -paix profonde. Paix des chambres soyeuses, emplie -de calme lumière ou de nuit fragile, suivant -le jeu des boutons électriques,—mais non point -paix des âmes. A côté, dans le fumoir, les fauves -intérêts s’épiaient, se mesuraient, parmi les sourires -et la fumée des cigares, comme des bêtes -rivales dans une jungle fleurie. Ici, l’amour -broyait aussi ses proies.</p> - -<p>Micheline regardait les cheveux châtains, divisés -par une raie fine, au-dessus des deux mains -longues, presque féminines d’élégance, dans -lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n’en -voulait pas à son cousin. Il lui était trop indifférent. -Par loyauté, pour lui éviter des tourments -vains, elle lui avait déclaré qu’elle ne s’appartenait -plus. Tout ce qu’il avait dit ensuite ne pouvait -faire qu’il prît à ses yeux de l’importance. Il -ne gardait même plus celle que sa pitié, tout à -l’heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de -choses en elle. Micheline ne souhaitait que d’être -seule pour y penser, à ces choses d’inquiétude, -à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice -et de tendresse.</p> - -<p>—«Amaury,» prononça-t-elle, «je ne vous -tiendrai pas compte des extravagances que vous -venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de -Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations -que vous dictent la jalousie et le -dépit. Mais c’est la dernière fois que vous aurez -l’occasion de les énoncer en ma présence. Retirez-vous.»</p> - -<p>Il leva un visage blême, des yeux mouillés de -larmes.</p> - -<p>—«Vous me chassez?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span></p> - -<p>—Je ne vous chasse pas. Je vous prie de me -quitter ce soir, et de ne plus chercher à me -parler en tête à tête. Vous n’y réussiriez point.»</p> - -<p>Puis, comme il restait devant elle, hébété, -éperdu:</p> - -<p>—«Allons, mon petit cousin, allons... Au -revoir!» lui dit-elle, comme en congédiant un -enfant,—l’enfant qu’il s’était plaint d’être pour -son oncle, et qu’il était bien davantage pour -elle.</p> - -<p>Il voulut se précipiter, pour au moins lui baiser -la main. Mais, avant qu’il en ait eu la présence -d’esprit, elle avait déjà disparu, refermant -la porte qui donnait sur son petit salon.</p> - -<p>Quand elle fut seule, M<sup>lle</sup> de Valcor sentit -tourbillonner en elle-même toutes les émotions -de cette journée. Leurs ondes mouvantes se mêlaient. -L’image dont s’était accompagnée l’une -s’emplissait du frémissement de l’autre. Ainsi, -elle se trouvait en pensée dans le cimetière -blanc, et c’était le souvenir d’Hervé qui lui -faisait défaillir le cœur. Où était-il?... Où -était-il?... Pourquoi ce long, cet inexplicable -silence?... Ne pouvait-il, au moins, lui faire -transmettre de ses nouvelles par sa mère? Mais -M<sup>me</sup> de Ferneuse aussi avait disparu de leur existence.</p> - -<p>Soudain, Micheline tressaillit. Elle revoyait, -en un éclair, cet individu répugnant qui parlait -à son père sur un pied d’égalité, avec plus d’aisance -qu’un Luc de Prézarches ou un Raymond -Varouze. A son père, si prompt à marquer aux -gens leurs distances! C’était ce personnage -louche qu’un Renaud de Valcor irait retrouver<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> -cette nuit! Car elle avait entendu le rendez-vous,—sauf -l’endroit, que la prudence du drôle modifiait. -Un piège, sans doute! Son père courait -un danger. Il n’irait pas!... Non, il n’irait pas! -Elle s’attacherait à lui, avouerait son indiscrétion, -ce qu’elle avait surpris, elle le supplierait... -Il faudrait bien qu’il la rassurât ou qu’il restât!</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor toucha une sonnerie.</p> - -<p>—«Dites qu’on me prévienne aussitôt que -ces messieurs seront partis. Aussitôt, n’est-ce -pas?</p> - -<p>—Bien, mademoiselle,» répondit la femme -de chambre.</p> - -<p>Une heure plus tard, elle crut entendre battre -la grande porte de la rue. La camériste revint.</p> - -<p>—«Ces messieurs viennent de s’en aller.</p> - -<p>—Ah!... Mon père est seul. Où est-il?</p> - -<p>—Monsieur le marquis est sorti également.</p> - -<p>—Comment, sorti?</p> - -<p>—Oui, mademoiselle.</p> - -<p>—Avec ses amis?</p> - -<p>—Avec ces messieurs, oui, mademoiselle.</p> - -<p>—Je n’ai pas entendu de voiture.</p> - -<p>—Monsieur le marquis est parti à pied.</p> - -<p>—Bien.</p> - -<p>—Mademoiselle ne veut pas encore se mettre -au lit?</p> - -<p>—Je vous sonnerai. Allez.»</p> - -<p>Micheline était résolue à rester debout jusqu’au -retour de son père, pour lui demander un -entretien, à quelque heure de la nuit que ce fût.</p> - -<p>«S’il rentre...!» pensait-elle avec les tressaillements -d’une inquiétude qui craignait tout sans -savoir au juste quoi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span></p> - -<p>Bientôt la diversité de ses préoccupations se -fondit dans cette peur irraisonnée, torturante.</p> - -<p>Craignait-elle un guet-apens tendu à son père -par des malfaiteurs? Craignait-elle davantage -une alliance de mystère, de scélératesse, entre -ce père, qu’elle mettait si haut jusque-là, et des -êtres pareils à celui dont elle avait entrevu tout -à l’heure la figure de gredin, dans le cabinet -même du marquis de Valcor? Elle ne définissait -pas ce qui la faisait trembler. Ses nerfs se -nouaient d’angoisse. Le silence lui faisait mal. -Et les vagues bruits, soulevés lointainement dans -le vaste hôtel, lui faisaient plus mal encore.</p> - -<p>Vers minuit, elle fit venir dans son petit salon -Firmin, le vieux valet de chambre du marquis, -l’homme qui passait, à tort ou à raison, pour -posséder quelque grave secret de son maître.</p> - -<p>—«Mon père ne vous a pas prévenu de -l’heure où il rentrerait, Firmin?</p> - -<p>—Non, mademoiselle. Mais ce ne sera pas -très tôt, car monsieur le marquis m’a défendu de -l’attendre.»</p> - -<p>Elle se tut, ne voulant pas éveiller les commentaires, -en trahissant un état d’esprit que -rien, peut-être, ne justifiait.</p> - -<p>—«Mademoiselle ne compte pas veiller jusqu’au -retour de monsieur le marquis?» demanda -l’ancien serviteur avec une familiarité respectueuse, -permise à lui seul.</p> - -<p>—«Je ne sais... Cela se peut. J’ai quelque -chose d’urgent à lui communiquer.</p> - -<p>—Oh! mademoiselle...» dit le vieil homme. -«Que Mademoiselle m’excuse... si j’ose faire -une réflexion... Mais cela pourrait contrarier...<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> -gêner Monsieur. Que Mademoiselle réfléchisse.</p> - -<p>—Assez, Firmin. Je ne vous demande pas -votre avis. Bonsoir!» dit sèchement Micheline, -froissée, sans toutefois comprendre la pensée du -valet.</p> - -<p>Un instant après, elle congédiait également -sa femme de chambre.</p> - -<p>Tout s’endormit.</p> - -<p>Micheline, en s’approchant d’une croisée, vit -qu’il neigeait. La nuit de la cour s’éclairait d’un -reflet pâle. Elle distingua les flocons qui dansaient -dans un rayon, venu du vestibule, où -l’électricité veillait avec elle, pour le retour du -maître.</p> - -<p>Renaud de Valcor rentra entre deux et trois -heures du matin. Micheline entendit sa voix, -dans le profond silence ouaté de neige, tandis -qu’il criait au concierge:</p> - -<p>—«C’est moi, Hilaire, ne bougez pas.»</p> - -<p>Elle sortit sur le palier, comme il gravissait la -dernière marche de l’étage.</p> - -<p>Il eut un recul à son apparition, puis s’écria, -d’une voix de colère qu’elle n’avait jamais entendue:</p> - -<p>—«Micheline!... Es-tu folle?</p> - -<p>—Père... J’étais inquiète.</p> - -<p>—Dis que tu étais curieuse. C’est indigne de -toi. Rentre.»</p> - -<p>Pour mieux l’accueillir, et non pas dans cette -curiosité qu’il lui supposait, elle tourna un commutateur. -L’électricité jaillit juste en face de lui. -Et alors sa fille vit son effrayante pâleur, l’étrange -expression de ses yeux, le vieillissement de ses -traits, la boue souillant ses chaussures et dont il<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -était éclaboussé jusque sur sa pelisse, l’humidité -ternissant l’éclat soyeux de son haut-de-forme. -Elle ne put retenir un cri.</p> - -<p>Il la saisit par le bras, la poussa dans l’intérieur -du boudoir d’où elle sortait.</p> - -<p>—«Eh bien, quoi?...» fit-il avec une espèce -de brutalité, dont s’effara la jeune fille.</p> - -<p>Puis comme elle ne répondait pas, il marcha -vers une glace.</p> - -<p>—«Qu’ai-je donc, enfin?... Ma figure n’est -pas changée, pourtant!» prononça-t-il d’une voix -rauque.</p> - -<p>Et, se retournant avec des gestes saccadés, -aussi différents de ses habituelles allures que cet -accent bizarre:</p> - -<p>—«Va te coucher, ma petite fille... Va te -coucher,» reprit-il avec une douceur contrainte.</p> - -<p>Éperdue, déconcertée, elle allait obéir, quand -il la rappela.</p> - -<p>—«Qu’avais-tu donc de si important à me -dire, pour m’attendre jusqu’à trois heures du -matin?»</p> - -<p>Elle ne voulut pas l’irriter en avouant son -trouble, ses pressentiments. Elle balbutia:</p> - -<p>—«J’avais fait une étrange rencontre! Et -j’avais reçu une lettre plus étrange encore.</p> - -<p>—Quelle rencontre?... Quelle lettre?...» demanda-t-il.</p> - -<p>—«J’ai vu Françoise, au cimetière. Elle -priait sur la tombe de maman.»</p> - -<p>Le marquis haussa les épaules.</p> - -<p>—«Et la lettre?</p> - -<p>—La vieille Mathurine Gaël m’écrit...</p> - -<p>—Mathurine Gaël!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span></p> - -<p>Écho tellement vibrant que Micheline en resta -saisie. A voir le geste indifférent aux noms de -Françoise et de sa mère morte, eût-elle pensé -que celui de cette paysanne produirait un pareil -effet?</p> - -<p>—«Mathurine Gaël t’a écrit?... A toi?...</p> - -<p>—Oui, mon père.</p> - -<p>—Que te dit-elle?... Montre-moi cette -lettre.»</p> - -<p>Renaud de Valcor s’assit. Et, comme il se -laissait tomber sur un siège, sa fille eut le sentiment -sinistre qu’il s’écroulait d’émotion.</p> - -<p>Quand elle lui tendit le papier, elle vit un -presque imperceptible tremblement agiter la -main dont il le saisit, et elle l’entendit murmurer:</p> - -<p>—«Aujourd’hui!... aujourd’hui!...»</p> - -<p>Il lut.</p> - -<p>Un visible soulagement parut sur ses traits -lorsqu’il parvint à la dernière ligne. Mais ensuite -il garda longtemps ouvert sous ses yeux ce -feuillet de papier commun, couvert d’une grosse -écriture laborieuse.</p> - -<p>Micheline ne distinguait plus l’expression de -sa face penchée. Tout à coup, elle entendit un -léger choc. Une goutte d’eau venait de s’écraser -sur la page. Était-ce une larme?... Elle qui n’avait -jamais vu pleurer son père, pas même au -chevet d’agonie de la pauvre Laurence, elle s’agenouilla -près de lui, secouée d’épouvante.</p> - -<p>Renaud tourna vers sa fille un visage étonné, -hagard. Sans doute, il avait oublié sa présence.</p> - -<p>—«Va dormir, mon enfant,» lui dit-il d’une -voix somnambulique. «Va. Nous causerons demain.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span></p> - -<p>Elle n’osa pas répondre un seul mot, n’osa -même pas lui tendre son front pour recevoir le -baiser qu’il ne songeait point à y mettre. Fuyant -l’intolérable oppression de cette scène, elle se -réfugia dans sa chambre, le laissant dans son -boudoir, à elle, où il ne paraissait plus d’ailleurs -se douter qu’il fût.</p> - -<p>Du seuil, elle le regarda encore. Il était retombé -dans son attitude si lugubrement pensive. -Sa tête s’inclinait, ses yeux se fixaient toujours -sur cette lettre,—la lettre où la pauvre -vieille paysanne pleurait sa petite-fille perdue, -où l’aïeule, abreuvée de douleurs, implorait -pour Bertrande égarée la protection de la pure -Micheline.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch"><i>AUTOUR D’UNE TOMBE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Le</span> lendemain, Micheline hésitait à se -présenter chez son père. Ce fut lui -qui, vers onze heures du matin, fit -demander si Mademoiselle était levée, -et si elle voulait bien venir le trouver dans -son cabinet.</p> - -<p>Elle y entra, le cœur étreint d’appréhension.</p> - -<p>M. de Valcor marchait de long en large, en -fumant une cigarette. Tout de suite, sa fille se -rassura en voyant que ce fier visage ne gardait -aucune trace des troubles de la nuit. Elle y retrouvait -l’habituelle expression,—mélange de -force calme, d’ironie subtile, de ferme douceur, -qui charmait, en subjuguant. La fugace accentuation -de l’âge s’était effacée. Les traits avaient -quelque chose de retrempé, de rajeuni, que -soulignait l’éclat du linge, éblouissant dans le -veston de velours, à la coupe dégagée, si seyant -à cette élégante silhouette.</p> - -<p>—«Eh bien, ma chérie, causons un peu,»<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -dit le marquis. «Nous dirons des choses qui en -vaudront la peine. Tandis qu’à trois heures du -matin, quand je rentre harassé d’une difficile -séance et que tu es toi-même énervée par une -veille déraisonnable...</p> - -<p>—Si j’ai veillé, père, c’est que j’avais aperçu -ici un individu dont l’aspect me laissait une véritable -frayeur.</p> - -<p>—Ah!... Quel individu?</p> - -<p>—Certainement un de ces «Apaches» de -faubourg, capables de donner des coups de couteau -pour la belle «Casque d’or».</p> - -<p>M. de Valcor sourit.</p> - -<p>—«Tu lis donc le <i>Petit Journal</i>?</p> - -<p>—Ma pauvre maman le lisait. Elle m’y a -montré ce roman vécu, aussi extraordinaire que -les feuilletons qui amusaient ses longues journées -de maladie.</p> - -<p>—Mais où l’as-tu vu, cet «Apache»?</p> - -<p>—Ici, dans votre cabinet, père. J’allais entrer... -Je me suis arrêtée en découvrant que vous -n’étiez pas seul.</p> - -<p>—Tu as mal jugé ce brave homme,» prononça -le marquis, en lançant complaisamment -une bouffée de cigarette. «C’est un ouvrier qui -n’a rien de commun avec les «Apaches», sinon -son domicile sur la Butte, son costume sans prétention, -et son bagout de faubourien. Il venait, -au nom de ses camarades, me prier d’assister à -une réunion, où des orateurs populaires devaient -les entretenir des débouchés qu’offrent les colonies -aux énergies surabondantes de la métropole. -On me demandait de parler de la Valcorie, -de l’industrie du caoutchouc, et peut-être espérait-on<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> -que je proposerais du travail là-bas à -ceux qui n’en trouvent point ici. C’était un guêpier -où l’on pouvait me prendre. On m’attaque -beaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte -que j’emploie sur mes plantations des Indiens -que je rétribue d’une façon dérisoire, alors que -les bras de nos compatriotes manquent d’ouvrage. -En somme, c’était une occasion de m’expliquer -là-dessus, dans un milieu très spécial. Je -n’en aurais pour rien au monde manqué l’occasion.</p> - -<p>—Oh! papa!... papa...» s’écria Micheline.</p> - -<p>Et, avec un élan aussi enfantin que l’appellation, -elle se jeta dans ses bras.</p> - -<p>Il l’écarta, toujours souriant, mais la perçant -du regard jusqu’au fond de l’âme.</p> - -<p>—«Qu’as-tu donc supposé?</p> - -<p>—Rien... Des idées... Je m’étais fait tant de -mal! Et toi, tu faisais du bien...»</p> - -<p>Vivement, comme par une protestation plaisante, -il lui mit la main sur la bouche. Mais, si -brusque fut le geste, que Micheline sentit les -doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses -lèvres délicates. Elle en rit, soulagée, détendue, -presque heureuse.</p> - -<p>—«Alors la réunion s’est prolongée tard?...</p> - -<p>—Jusqu’à près de deux heures. Comme je -ne prends jamais ma voiture pour aller chez les -pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités -par les fiacres, je suis descendu de la Butte à -pied, avec la neige... Tu as vu dans quel état je -suis rentré.</p> - -<p>—Pauvre père! Et le public? Comment était-il?... -Houleux, sans doute. Grossier?... Non?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p> - -<p>—Pas commode, mais intéressant. Je te décrirai -cela plus tard. Parlons plutôt...»</p> - -<p>Elle l’interrompit par une exclamation de remords -attendri:</p> - -<p>—«Et moi qui prenais ton visiteur pour un -assassin!...»</p> - -<p>Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se -détourna vite,—sa fille ne put voir l’éclair de -ses yeux, la crispation de sa face,—et marcha -vers la cheminée pour y lancer le bout de sa -cigarette. Puis, lentement, il en ralluma une -autre.</p> - -<p>—«Voyons,» reprit-il enfin, «qu’avais-tu à -me dire cette nuit?</p> - -<p>—Père, j’ai rencontré Françoise.»</p> - -<p>Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter -ce qui suivrait.</p> - -<p>—«Ne me nomme pas cette coquine.</p> - -<p>—Elle se repent, mon père. Elle expie, allez. -Elle entre en religion.</p> - -<p>—Belle acquisition pour le couvent qui la -recevra. Mais comment le sais-tu?</p> - -<p>—Elle me l’a dit.</p> - -<p>—Tu lui as parlé!...»</p> - -<p>L’indignation de ce cri fit légèrement pâlir -Micheline. Elle s’y attendait. Mais elle avait le -courage de ses actes et de ses sentiments.</p> - -<p>—«La malheureuse m’a fait pitié. Elle se -traînait en pleurant sur la tombe de ma mère.</p> - -<p>—Je l’y eusse écrasée!» fit Renaud.</p> - -<p>Ses dents grinçantes, son talon tournant sur -le tapis, broyaient l’ennemie, si frêle! Micheline -revit la silhouette gracile, la mince figure dévastée -de regret. Son cœur se crispa. La lutte, entre<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -cet homme et cette enfant, apparaissait trop inégale.</p> - -<p>—«Sans cette petite vipère,» déclara le -marquis, «sans sa frénésie jalouse contre toi, -sans sa folie vaniteuse et son acharnement à devenir -princesse, l’odieux complot contre ma -situation, mon honneur, notre nom, ne se fût -jamais formé. Et c’est à elle, c’est à cette créature -de perfidie, que tu adresses la parole, devant -la tombe de ta mère!</p> - -<p>—Elle est si cruellement punie!»</p> - -<p>M. de Valcor eut un ricanement féroce.</p> - -<p>—«Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu -as pris ses contorsions de rage pour du repentir? -Ses convulsions de serpent vidé de son venin!... -Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la -parole à cette indigne créature, Micheline! Je ne -te le pardonnerais pas.»</p> - -<p>Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement.</p> - -<p>Elle, à présent, restait muette, de confusion -plutôt que de crainte, ne s’expliquant plus la -généreuse impulsion qui l’avait apitoyée sur -Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir, -comme le supposait son oncle, mais lançait -encore de sournoises allusions,—vipère -blessée, non désarmée, suivant la comparaison -de tout à l’heure. Et cependant Micheline n’arrivait -pas à la haïr au gré du vouloir paternel.</p> - -<p>—«Maintenant,» fit le marquis, changeant -de ton, «cette lettre de Mathurine Gaël, comment -l’as-tu comprise?</p> - -<p>—Je n’ai pas essayé de la comprendre. C’est -insensé d’audace!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p> - -<p>—Qu’est-ce que tu dis?</p> - -<p>—Je dis que cette vieille folle m’offense, -moi, Micheline de Valcor, en essayant de m’intéresser -aux aventures d’une fille perdue.</p> - -<p>—Toi!... Micheline de Valcor!... Toi!... Cette -vieille folle!...» répéta son père, devenu blême et -balbutiant, comme un homme frappé d’horreur.</p> - -<p>—«Certes.</p> - -<p>—Je te défends te t’exprimer ainsi... Je te le -défends!...» s’écria-t-il, plus menaçant que lorsqu’il -s’irritait de l’entrevue avec Françoise.</p> - -<p>Micheline allait s’insurger, ayant hérité de ce -même caractère de fer qui se dressait aujourd’hui -pour la dominer. Entre ces deux êtres, -nulle opposition ne s’était encore élevée où ils -pussent mesurer leurs forces. Leur immense tendresse -mutuelle, et l’idolâtrie entourant l’enfant -gâtée, la fille unique, avait reculé l’épreuve. Elle -devait venir, un jour ou l’autre.</p> - -<p>Pas encore, pourtant. La délicate sensibilité -de la jeune fille lui fit pressentir comme une -souffrance dans la colère inusitée de son père. -Elle redouta de l’avoir froissé.</p> - -<p>—«Je vous demande pardon. J’oubliais que -Mathurine Gaël est estimée de notre famille -pour je ne sais quels services anciens. N’a-t-elle -pas été votre nourrice, mon père?</p> - -<p>—Quelque chose comme cela,» dit-il d’une -voix plus étrange que cette étrange réponse.</p> - -<p>—«Ah!» reprit Micheline, «voilà donc la -raison du grand intérêt que vous portez à sa petite-fille.</p> - -<p>—Explique-toi. Pourquoi ce ton?</p> - -<p>—Je ne me permets pas de vous juger, mon<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> -père. Mais il m’est pénible d’entendre votre -nom lié à celui d’une aventurière qui est la maîtresse -du prince de Villingen.</p> - -<p>—N’emploie donc pas, mon enfant, des mots -de femme au courant de la vie, au moment même -où tu montres combien—Dieu merci!—tu -l’ignores.</p> - -<p>—C’est le mot «maîtresse» qui vous -choque?</p> - -<p>—Dans ta bouche, oui.</p> - -<p>—La chose vous répugne donc moins que le -mot, même en ce qui me concerne, puisque -vous paraissiez trouver bon que je m’occupasse -de cette Bertrande.»</p> - -<p>M. de Valcor regarda sa fille avec une tristesse -inexprimable, puis il alla s’asseoir devant -son bureau, et s’y accouda, le front dans sa -main.</p> - -<p>Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine, -mais assouplie par la bonté. Elle lui toucha -l’épaule d’un geste caressant.</p> - -<p>—«Je vous ai fait de la peine, mon père.</p> - -<p>—Ce n’est pas ta faute.</p> - -<p>—Comme vous dites cela! J’ai donc heurté -en vous, sans le vouloir, des sentiments bien -profonds?»</p> - -<p>Le visage du marquis se ferma, impénétrable. -Ses sourcils se contractèrent. Il dit seulement:</p> - -<p>—«Je n’aime pas voir ma fille manquer de -cœur.</p> - -<p>—Envers qui?</p> - -<p>—Envers une vieille grand’mère, qui t’adresse -la plainte la plus touchante. Envers une pauvre -enfant abusée...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span></p> - -<p>—Oh! mon père... On n’abuse que celles -qui le veulent bien.</p> - -<p>—Comment peux-tu juger?»</p> - -<p>La fière jeune fille se dressa. Ses admirables -yeux étincelèrent.</p> - -<p>—«D’après moi-même.</p> - -<p>—Ne compare pas...</p> - -<p>—Je m’en garderai bien!» s’écria-t-elle, -tandis que l’arc délicat de sa bouche se courbait -de mépris.</p> - -<p>—«Pauvre petite!» dit son père. «Pauvre -ignorante!»</p> - -<p>Elle demeura un peu interdite sous cet accent -d’autorité. Il reprit:</p> - -<p>—«C’est une belle chose que la pureté. -Mais la charité est plus haute.»</p> - -<p>L’impétueuse nature de Micheline eut un ressaut.</p> - -<p>—«Vous trouviez que j’en avais trop envers -Françoise.</p> - -<p>—Françoise nous eût écorchés vifs pour s’emparer -de notre titre, de notre fortune patrimoniale. -La noble jeune femme dont je plaide la -cause refuse l’argent de l’homme qui l’a perdue, -pour ne pas donner un intérêt à sa faute d’amour. -Et seule, sous l’injustice, le préjugé, le dédain, -elle travaille pour élever son enfant.</p> - -<p>—Noble, avez-vous dit? Peut-il y avoir de la -noblesse dans le vice?</p> - -<p>—Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement -du cœur?</p> - -<p>—Oh! du cœur...</p> - -<p>—Mon enfant, quand le cœur n’est pas en -cause, quand ce sont les bas instincts, le goût du<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> -plaisir, l’ambition, une fille coupable n’agit pas -comme Bertrande. Une fois le péché commis, -elle ne le répare pas... elle en profite. L’action -réputée mauvaise varie de tous les degrés qui séparent -une âme haute et illusionnée d’une âme -calculatrice et abjecte. C’est la suite qui en -donne la mesure morale.</p> - -<p>—Tout crime, à ce compte, pourrait avoir -son excuse,» dit Micheline, qui enfonça son regard -vif et franc jusqu’à l’âme de son père.</p> - -<p>Elle s’étonna de l’effet de sa phrase. M. de -Valcor sembla comme pétrifié, les yeux attachés -à ses yeux, où il cherchait peut-être une pensée -lointaine et secrète. Sa physionomie, en même -temps, s’altérait, sans que Micheline pût discerner -le sens de ce changement bizarre. Il ouvrit la -bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un -instant, puis dit enfin:</p> - -<p>—«Qu’est-ce qu’un crime? Il faudrait s’entendre. -Sous un uniforme chamarré et un -chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent -mille hommes. On est un conquérant. La destinée -supprime tous les jours des êtres dont la -mort profite à d’autres. Faire acte de souverain, -faire acte de dieu, changer la marche de la fatalité,—cela -peut apparaître exécrable, antihumain. -Cela n’est pas toujours vil.</p> - -<p>—Un paradoxe, père. Vous ne parlez pas -sérieusement?»</p> - -<p>Renaud eut un sourire, et ne répondit pas. -Presque aussitôt, leur conversation revint à Bertrande.</p> - -<p>—«Par égard pour votre opinion, mon -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span>père,» dit M<sup>lle</sup> de Valcor, «j’éviterai de juger -sévèrement cette malheureuse en votre présence, -et même à part moi. Si le hasard la met sur mon -chemin, je ne me détournerai pas d’elle en lui -marquant mon mépris, comme je l’eusse fait auparavant. -Mais ne me demandez pas d’intervenir -en quoi que ce soit dans cette existence qui me -répugne.</p> - -<p>—Alors tu ne répondras pas à sa grand’mère?</p> - -<p>—Je m’en garderai bien.</p> - -<p>—Elle termine en imposant ses vieilles mains -sur ton jeune front. C’est la bénédiction d’une -aïeule que tu rejettes.»</p> - -<p>Micheline lança en fusée un léger rire moqueur.</p> - -<p>—«Ne ris pas!... Ne ris pas!...» cria son -père en lui saisissant le poignet.</p> - -<p>—«Soit, père,» fit-elle. «Je renonce à vous -comprendre. Vous voilà presque hors de vous, -puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit -paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, -vous si superbement calme. Non, jamais. Pas -même au plus fort de votre lutte affreuse, pas -même au lit de mort de ma mère. Gardez donc -vos secrets. Je tiendrai ma promesse.»</p> - -<p>Elle le quitta avec une exagération de dignité,—mélange -d’orgueil féminin et d’enfantine -bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût, n’atteignait -pas son complet équilibre chez cette jeune -fille dà peine vingt ans. Et son jugement avait -l’intransigeance d’un idéal trop haut, qui ne s’est -jamais mesuré aux réalités de la nature humaine -et de la vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente -dans la très grande innocence, elle imaginait<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> -l’excès du mal dès qu’elle cessait de le nier -tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences -de Françoise, combinées avec l’incompréhensible -attitude de son père, finissaient par lui faire -croire,—non pas que celui-ci entretenait une -galante intrigue avec la jolie Bertrande, mais -qu’il le donnait à supposer, qu’il se prêtait imprudemment -à cette monstrueuse interprétation -de sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline. -Tout souffrait en elle à la concevoir. Sa -pudeur virginale, son culte pour la mémoire -maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. -Quoi! l’on affirmait à bon escient que le marquis -de Valcor portait quelque intérêt à la maîtresse -de son diffamateur, de ce Gilbert de -Villingen, qui s’était efforcé de le déshonorer! -Sans la délicatesse invincible qui scellait les -lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser -cruellement son père, elle lui aurait opposé -d’autres arguments et une autre résistance.</p> - -<p>Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement. -Elle le regretta presque une semaine environ -plus tard, lorsqu’elle se trouva face à face -avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne -pas rudoyer.</p> - -<p>Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites -au cimetière. M<sup>lle</sup> de Valcor ne sortait guère que -pour ce pieux pèlerinage.</p> - -<p>Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une -crise de désespoir, sinon de remords, apporter -une prière et un hommage à l’innocente qu’elle -considérait comme sa victime, à cette pauvre -douce marquise Laurence, morte en se taisant et -en aimant, comme elle avait vécu,—ne cherchait<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait -que, deux mois après les funérailles, Micheline -vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la -tombe de sa mère.</p> - -<p>Pour Bertrande, c’était différent. Instruite par -un inoffensif espionnage, elle savait à quoi s’en -tenir. Avec intention, cet après-midi, elle se tenait -dans l’intérieur du Père-Lachaise, à la bifurcation -où celle qu’elle attendait devait quitter -l’allée principale.</p> - -<p>La neige avait fondu dans le cimetière. Des -souffles presque tièdes traînaient sous les nuages -bas dans une continuelle menace de pluie. La -jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait -l’heure silencieuse et mélancolique. L’endroit, -quoique funèbre, lui paraissait accueillant, salutaire. -Se reposer, laisser un instant son cœur et -ses membres s’engourdir, oublieux de l’effort, -de l’angoisse, du travail... Cela lui semblait -bon.</p> - -<p>Elle avait confié son petit Claude à la garde -d’une voisine. Maintenant qu’elle occupait, non -plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais -une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, -en plein quartier ouvrier, au fond de Clichy, -elle connaissait la touchante fraternité des -humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère -su ce que c’était. Le paysan, le pêcheur, est concentré, -replié sur soi-même. S’il ne refuse pas -son aide, il ne l’offre pas non plus.</p> - -<p>Aucune population au monde n’exerce la solidarité -avenante, joyeuse et bonne, comme l’ouvrier -français, dans les faubourgs des grandes -villes. Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> -chaude fourmilière, la pauvre Bertrande ressentait -moins son isolement et son malheur. Elle -avait enduré avec tant de peine, en cette maison -à demi équivoque du quartier Saint-Honoré, les -airs de dénigrement affectés à son passage par -des figures maquillées de cocottes ou des physionomies -vinaigrées de bourgeoises. L’honnête -cordialité populaire créait autour d’elle un air -plus respirable après cette atmosphère oppressante.</p> - -<p>Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, -elle n’avait pas emporté son enfant, que, -pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en elle -le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité -s’atténuât, parmi la discrétion bienveillante de -son nouvel entourage, quoiqu’elle commençât -même à goûter le juste orgueil de posséder, -d’élever un fils, devant l’admiration que le bébé -inspirait aux braves femmes des alentours, Bertrande -n’avait pu supporter la pensée de paraître -devant la «demoiselle du château», la noble et -pure jeune fille qui l’avait connue dans leur commune -innocence, avec ce petit être, «le fruit de -sa faute».</p> - -<p>Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement -vêtue que jamais. Ses mains nues et -roses de froid, mais fines, toujours soignées à -cause de leur délicat travail,—la dentelle—reposaient -sur sa mince robe noire. Son petit -châle de laine lui suffisait, car sa robuste et rustique -jeunesse restait presque insensible à la rigueur -de la température.</p> - -<p>Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait -eu de quoi se parer avec plus de luxe. Naguère,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> -après le déjeuner au restaurant, Gilbert -repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, -qu’une âme vive éclairait et faisait briller malgré -les épreuves physiques, l’avait accompagnée -dans son modeste logis, lui avait donné la fête -de quelques heures d’intimité, d’oubli, d’amour. -Même, le soir, il n’avait pas voulu se séparer -d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête -à tête cette fois, dans une échappée de luxe, de -griserie, de lumière, de baisers. L’heure de l’adieu -était venue, toutefois, déchirante pour la malheureuse -qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de -ce caprice. A ce moment-là, le jeune viveur, -avec toutes les précautions dont il était capable, -tâcha de faire accepter à la mère de son fils le -peu d’or et le billet de banque solitaire demeurés -dans son gousset, toute sa fortune d’ailleurs, -sans compter ses dettes. Bertrande refusa, dans -une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après -une journée comme celle-ci, une journée qui ne -reviendrait peut-être pas! Ah! si de telles heures -ne restaient pas le plus désintéressé des rêves, -elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah! -pas cela... pas cela! L’insistance de Gilbert avait -galvanisé l’amante, lui avait donné la force d’abréger -l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de -s’arracher au mirage pour retourner à la réalité -lamentable.</p> - -<p>Dieu! quelle tristesse au lendemain de ce jour -trop délicieux!</p> - -<p>Heureusement, elle avait son fils. Pour lui, -du matin au soir, et jusque très avant dans la -nuit, elle avait manié le fin crochet dans le fil de -neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> -ses doigts, la dentelle, qu’hélas! elle n’était pas -sûre de vendre, ou céderait à vil prix. Ainsi, elle -n’avait pas eu le loisir de pleurer.</p> - -<p>Elle y rêvait encore durant la patiente station -au cimetière.</p> - -<p>Quand elle aperçut enfin M<sup>lle</sup> de Valcor qui -s’avançait dans l’avenue, Bertrande se leva de -son banc.</p> - -<p>Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet -de violettes à la main. Le fleuriste, qui soignait -les plantes de la tombe, et chez qui elle -s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit -qu’il avait placé dès le matin les branches -lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se faire -suivre par son valet de pied.</p> - -<p>Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande. -Celle-ci l’arrêta.</p> - -<p>—«Mademoiselle Micheline!»</p> - -<p>La riche héritière devina, plutôt qu’elle ne reconnut, -son ancienne petite camarade de la -grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite -que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que -lui avait dit son père de la fière pauvreté voulue -par l’amoureuse coupable, elle n’avait rien imaginé -de semblable à ce qu’elle voyait. Dans cette -jeune tête ignorante, l’idée de l’irrégularité féminine -s’alliait avec celle du luxe, d’un luxe criard. -Puis, comment se fût-elle doutée que le séducteur -de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant -conducteur de cotillon, fût—suivant l’argot -que lui-même employait—dans la dèche. Une -vision confuse lui représentait la coquette pécheresse -en falbalas, sous des oripeaux insolents. Et -c’était elle, cette piteuse personne, moins pimpante,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -oh! infiniment moins, que la jolie paysanne -de jadis, surtout quand elle portait la -coiffe blanche aux miraculeuses broderies. -C’était elle! C’était Bertrande, l’aventureuse héroïne! -C’était là une maîtresse de prince!</p> - -<p>—«Ne m’en veuillez pas de ma h<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> -pas, vous, mademoiselle Micheline! Ne faites -pas cela! Il en résulterait des malheurs.</p> - -<p>—«Pourquoi m’imposez-vous cette conversation? -Laissez-moi,» dit la jeune fille en se détournant. -Car le souvenir de sa promesse et la -violence de son préjugé se heurtaient en elle.</p> - -<p>—«C’est dans l’intérêt de votre père.»</p> - -<p>Micheline sursauta.</p> - -<p>—«Mon père!... Quelle familiarité!... Puisque -vous connaissez si bien votre place, ne pourriez-vous -dire «monsieur le marquis»?</p> - -<p>Un sourire crispa la bouche de Bertrande. -Sourire d’énigme, d’amertume, et souligné par -quel regard! Micheline, comme fascinée, -contemplait cette bouche pâlie, ces prunelles -couleur de mer, où passait une expression si -étrange.</p> - -<p>—«Répondez.</p> - -<p>—Je veux bien dire «monsieur le marquis», -mais pas en vous parlant, à vous.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—N’exigez pas que je vous réponde.</p> - -<p>—Et si je l’exigeais.»</p> - -<p>Bertrande se tut.</p> - -<p>—«Que cela suffise!» reprit M<sup>lle</sup> de Valcor. -«Je ne vous reconnais pas le droit d’intervenir -dans notre existence, même pour nous rendre ce -que vous appelez des services. Je ne vous ai pas -cherchée. Ne me cherchez plus. Brisons là.»</p> - -<p>Elle s’éloigna. Une exaspération qu’elle allait -ne plus pouvoir dominer montait en elle.</p> - -<p>«Encore du mystère, encore de l’ironie, et -chez cette créature de rien... En voilà trop!»</p> - -<p>Son caractère, sans être emporté, était impérieux<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -et prompt. Si elle prolongeait l’entrevue, -elle ne pourrait plus tenir l’engagement pris auprès -de son père. Elle traiterait rudement celle -qui osait, avilie par un misérable, et infectant la -calomnie, lui faire des avances fallacieuses. La -maîtresse de Villingen! Et tombée plus bas encore, -sans doute, avec cette chétive figure de -misère! Quelle audace!</p> - -<p>Derrière la silhouette hautaine qui s’en allait -dans un glissement d’étoffes noires, Bertrande -restait immobile, mais non pas calme. Une effervescence -brûlante, un tumulte de sentiments et -de pensées, animait sa pâleur, étincelait dans ses -yeux, lui rendait cet éclat qui jadis rivalisait avec -celui de la superbe fille des Valcor.</p> - -<p>Pourtant, ce n’était plus la ressemblance -extraordinaire d’autrefois. Toutes deux avaient -dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse. -La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis -son empreinte différente sur leurs traits.</p> - -<p>Bertrande suivait Micheline du regard.</p> - -<p>Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor, -c’étaient les menaces lancées contre lui si furieusement -par Escaldas. C’étaient les projets que -le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère -de voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait -parlé sans mesure. Surtout, elle tenait à prévenir -le marquis que ses adversaires semblaient être sur -la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire -duquel était parvenue au Parquet la fameuse -lettre, pivot du procès. Cet homme, Escaldas se -faisait fort de le retrouver, et, suivant le cas, de -l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de -la plus haute importance pour M. de Valcor<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span> -d’être informé que ses ennemis relevaient cette -piste.</p> - -<p>Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans -la fièvre, ne pouvant se résoudre à garder par -devers elle un secret d’où dépendait peut-être -le salut de cet homme,—de cet homme à qui -l’attachaient des liens de gratitude s’il était innocent, -des liens de chair et de sang, s’il était coupable,—mais -toutefois trop loyale envers Gilbert -pour rentrer de nouveau en rapport direct -avec le marquis. A son amant, elle avait juré de -ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop -qu’en le revoyant elle traverserait à nouveau les -cercles infernaux de tous les doutes, le conflit le -plus affreux de sentiments. Puis, par une si équivoque -démarche, elle risquait de perdre complètement -le triste amour dont la moindre parcelle -suffisait encore à lui faire accepter la vie, l’empêchait -d’en finir, comme à l’heure funeste où -elle s’était précipitée sous l’automobile avec son -enfant dans les bras.</p> - -<p>Et maintenant elle regardait Micheline qui -déjà tournait l’allée, non pas dans la direction -du caveau des Valcor, mais vers la sortie.</p> - -<p>Micheline partait. Elle venait de déposer sur -une tombe inconnue,—pour y avoir lu l’inscription -«<i>A ma mère</i>,»—le bouquet de violettes -qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier -et se recueillir aujourd’hui. Elle ne le pourrait -pas. Elle fuyait. Bertrande perdait sans doute -pour jamais l’occasion de lui parler.</p> - -<p>Or, maintenant, des choses palpitaient au -cœur de la pauvre fille, qui n’étaient pas seulement -des velléités de dévouement. Des choses<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -tumultueuses et suffocantes, soulevées par le -mépris de celle qui s’en allait là-bas, raidie d’orgueil, -sous l’élégance onduleuse des étoffes -noires balayant le sol, vers le faste de son équipage -armorié.</p> - -<p>—«Si je voulais!...» murmura-t-elle, tandis -qu’une flamme s’allumait dans ses yeux clairs, -«Si je voulais!...»</p> - -<p>Elle songea,—oh! comme elle y avait songé -depuis quelques jours!—à ce que lui avait dit -Gilbert: «Ta grand’mère Mathurine sait bien -que cet homme est son fils Bertrand. Elle a décrit -les mêmes signes que j’ai remarqués sur son -bras, le jour du duel.»</p> - -<p>—«Si je voulais!...» répéta la dédaignée, -celle qu’attendait un enfant sans père, dans un -logis sans feu, presque sans pain.</p> - -<p>Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, -courant presque. Ses pas agiles eurent bientôt -rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette -en deuil.</p> - -<p>—«Micheline de Valcor!»</p> - -<p>Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un -ordre si net, si pressant, que, de surprise, celle -qu’on appelait s’arrêta.</p> - -<p>—«Ecoutez... Je n’ai qu’un mot à vous dire. -Votre mépris, je ne veux pas l’accepter. J’ai le -droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. J’ai ce -droit-là. Peut-être en ai-je d’autres. Mais c’est le -seul dont je veuille user. Je vais vous apprendre -pourquoi vous ne devez pas me mépriser, Micheline -de Valcor.»</p> - -<p>Stupéfaite, la fille altière et charmante de la -marquise Laurence ouvrait ses grands yeux foncés<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> -dans une figure pâlie. D’où venait une pareille -arrogance chez celle que la honte et le -respect auraient dû courber? D’où venait surtout -la vibration de sincérité dans ses étranges -paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta:</p> - -<p>—«Un mystère nous rapproche plus étroitement -que vous ne croyez,» disait Bertrande. -«Le même sang coule dans nos veines. Quelle -en est la source? Vous le saurez un jour ou -l’autre. Les ennemis du marquis de Valcor -disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de -Mathurine Gaël et mon propre père? Ou bien -veulent-ils exploiter à leur profit un autre secret -qui existerait entre nos deux familles?... Je -l’ignore. Mais quelqu’un connaît la vérité... quelqu’un -qu’on a voulu tenter par tous les appâts -qui entraînent les cœurs: par le sentiment maternel, -par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste, -et qui garde le silence, parce qu’une parole -de sa bouche ferait tomber la foudre sur votre -maison.</p> - -<p>—«Qui donc?» demanda Micheline avec -des lèvres blanches.</p> - -<p>—«Ma grand’mère.</p> - -<p>—La vieille Mathurine!...</p> - -<p>—Appelez-la donc aussi «grand’mère», -mademoiselle de Valcor. Cela vaudra mieux que -de me faire dire «monsieur le marquis». Et bénissez-la -de vous préférer, vous, l’innocente, à -moi, la pécheresse, parce que votre sécurité repose -sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant, -elle vous maintient sur le sommet et me laisse -dans l’abîme...</p> - -<p>—Vous divaguez!» s’écria Micheline. «C’est<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -pour me raconter une pareille fable que vous -m’attendiez dans ce cimetière!</p> - -<p>—Non. Je vous attendais pour faire transmettre -à votre père—qui peut-être est le mien—un -avis grâce auquel le marquis de Valcor -serait mieux armé contre ceux qui le traquent. -Rappelez-vous. Votre fierté m’a refusé le privilège -de défendre votre nom. Mais je ne vous ai -abordé que pour cela.</p> - -<p>—C’est vrai...» dit rêveusement Micheline.</p> - -<p>Elle regardait la jeune Bretonne, dans une -stupeur qui lui ôtait toute pensée.</p> - -<p>—«Oui... Regardez-moi bien,» fit Bertrande -avec un douloureux sourire, «puis, en rentrant, -placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez -encore cette ressemblance qui nous rendait -jadis pareilles à deux sœurs. Elle s’effacera bientôt -tout à fait. Le chagrin et la misère achèveront -de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si -de nouveau, à ce chagrin, à cette misère, vous -étiez tentée d’ajouter votre mépris.</p> - -<p>—Je ne vous méprise pas,» dit vivement -M<sup>lle</sup> de Valcor, bouleversée au point que sa voix -s’étranglait. «Je ne vous méprisais pas tout à -l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient -tellement séparés! Vous affirmez qu’ils -se touchent... Comment le croire sans soupçonner -mon père?... Ses ennemis vous ont abusée. -Mais je vous rends justice. Vous ne profitez pas -des pièges qu’ils tendent. Vous avez parlé noblement.»</p> - -<p>Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta:</p> - -<p>—«Que puis-je pour vous?»</p> - -<p>Une âcre saveur de revanche monta aux<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> -lèvres de la déshéritée. Déjà elle avait, du fond -de son humiliation, surgi au-dessus du dédain -dont on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres -paroles, renfoncé le mépris jusqu’à l’âme aveugle -qui prétendait l’en accabler. Cela ne lui suffit -pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un -destin usurpé. Mais elle ne résista pas au désir -de faire passer dans la chair délicate de cette -belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du -crime paternel.</p> - -<p>—«Ce que vous pouvez pour moi?» répéta-t-elle. -«Mais, la seule chose que je sollicitais -de votre part. Transmettre un avis à votre père. -Recommandez-lui de rester bien d’accord avec -l’assassin du vieux Pabro, avec l’homme de la -lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore -le perdre.»</p> - -<p>Ce n’est pas sous cette forme que Bertrande -préméditait de faire parvenir le précieux avis à -M. de Valcor. Mais le mouvement des passions -humaines est impétueux et incertain comme celui -de la mer. Tout ce qui s’était dit là, depuis -un moment, n’avait pas été prévu davantage. -Un vertige amer dicta les dernières paroles, si -terriblement significatives: «L’assassin du vieux -Pabro, l’homme de la lettre...»</p> - -<p>Aussitôt une image s’évoqua dans l’esprit de -Micheline... La sinistre figure de celui qu’elle -avait nommé un «Apache», ne croyant pas si -bien dire, de ce garçon louche, à qui son père—elle -l’entendait encore—adressait l’étrange -phrase: «Ne vous ai-je pas défendu de me relancer -ici? <i>Vous y risquez autant que moi.</i>»</p> - -<p>La malheureuse jeune fille était devenue pâle,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> -de la pâleur qu’avaient autour d’elle toutes ces -dalles funèbres sous le ciel d’hiver. Elle répondit:</p> - -<p>—«Je ne ferai pas une telle commission.</p> - -<p>—Pourquoi?... Vous m’avez mal comprise,» -balbutia Bertrande, effrayée elle-même du sens -pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans -sa pensée, par cette brutale traduction des hypothèses -d’Escaldas.</p> - -<p>—«Je n’ai rien compris et ne veux rien -comprendre,» dit M<sup>lle</sup> de Valcor. «Mon père -n’a pas à s’entendre avec des assassins. Il n’a -que faire d’un pareil message. Même si son salut -en dépendait... Que le destin s’accomplisse!...»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch"><i>AUTOUR D’UN BERCEAU</i></p> - -<p class="pc2 lmid">BERTRANDE A MATHURINE GAËL</p> - -<p class="pr2 p4">Avril 1902.</p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dg.jpg" width="78" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc19 p1"><span class="smcap">«Grand’mère</span>, <i>est-ce vrai que vous avez un -secret? Est-ce vrai qu’on est allé vous -trouver pour vous l’arracher du cœur?... -Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan -se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de -pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres -des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent -rôder dans l’ombre autour de votre âme?...</i></p> - -<p>«<i>Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. -Ayez pitié de la mienne! Pardonnez-moi! Du moins, -si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette -faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même -d’indifférent à votre égard.</i></p> - -<p>«<i>Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> -non plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si -je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette -preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a -tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a -révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai -senti planer autour de moi la grandeur de votre -silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai -toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les -mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair -et votre sang?...</i></p> - -<p>«<i>Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant -dort dans son berceau, à côté de la table où je vous -écris.</i></p> - -<p>«<i>Hélas! vous pensez que c’est une honte pour -moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je -n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le -croire.</i></p> - -<p>«<i>On prétend que c’est un péché! Quoi donc? -D’avoir créé son cœur avec les battements du mien?... -Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je -verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait -alors un péché aussi?... Où donc commence le mal, -et où finit-il, dans l’œuvre de la vie?...</i></p> - -<p>«<i>Être une mère... ce n’est donc pas sacré en -soi?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si -profondément l’exaltation délicieuse?... Comment se -fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères -soit descendue dans le mien?</i></p> - -<p>«<i>Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par -ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe, -que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse -de l’abnégation et du sacrifice.</i></p> - -<p>«<i>C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, -mère sublime! qui vous interdisez de crier: «Mon<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> -fils!» parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds -les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui -que vous appelleriez.</i></p> - -<p>«<i>Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le -dites à vous-même, n’est-ce pas?... Vous le dites, à -voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, -sur le banc de pierre de la porte... quand la mer -mugit et le couvre de sa clameur.</i></p> - -<p>«<i>Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, -grand’mère. Moi, qui le prononce tout -haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de -«fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret -est le mien. Aussi, accordez-moi votre pardon.</i></p> - -<p>«<i>Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez -être quand même un peu fière de moi. Je n’ai -vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez -à cela votre petite-fille, mère-grand.</i></p> - -<p>«<i>C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, -et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents.</i></p> - -<p>«<i>Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant -pour vous aimer.</i></p> - -<p class="pr8">«<i>Votre</i></p> -<p class="pr2">«<span class="smcap">Bertrande</span>.»</p> - -<p class="p1">Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, -elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.</p> - -<p>Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, -à présent que les lignes étaient tracées, que, sous -cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait, -il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, -pour s’élancer là-bas, vers la chère -vieille, vers la maison de la grève, vers le pays<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup -dans l’humble chambre parisienne, avec l’odeur -sauvage de la lande, avec l’odeur salée de la -mer.</p> - -<p>Bertrande s’approcha du berceau où dormait -son petit Claude.</p> - -<p>Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, -qu’elle pouvait bien le quitter quelques -minutes, le temps de descendre et de remonter -aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant -de ramener entre lui et le jour le rideau léger -d’indienne à fleurettes bleues.</p> - -<p>—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, -pourrait-elle donc lui en vouloir d’être au -monde?»</p> - -<p>C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait -pas. L’enfant était adorablement beau. Issu -de deux souches vigoureuses,—celle de ces -marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le -Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse, -et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution, -puis à l’Empire, le prodigieux guerrier -que Napoléon fit prince de Villingen,—le petit -Claude, l’enfant de l’amour, réunissait en lui le -meilleur de leur double sève.</p> - -<p>Sa première année s’achevait. Les dons que la -Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles -largesses aux êtres nés de sa volonté seule, -en dehors des conventions sociales, s’affirmaient -en traits plus distincts. La tête mignonne qui -s’abandonnait sur l’oreiller dans la profusion des -boucles d’un blond brunissant, rappelait les -anges merveilleux dont Raphaël entourait la -Madone. Tout à l’heure, quand les grands yeux<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -s’ouvriraient, on croirait voir un de ces deux -chérubins qui suivent du regard l’ascension de -la Vierge sur la toile fameuse du Musée de -Dresde.</p> - -<p>Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au -désir de poser ses lèvres sur le front blanc et -moite, ou sur l’une des joues, colorées par le -sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta -un fichu de laine sur ses épaules et descendit en -courant ses cinq étages.</p> - -<p>Quand elle revint, de son pas agile, elle vit -une jeune femme, vêtue de sombre, d’une distinction -évidente malgré la simplicité de sa -mise, qui parlementait avec sa concierge. Celle-ci -s’écria:</p> - -<p>—«Ah! <i>mame</i> Bertrande... Je savais bien que -vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot’ -bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi -on n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! -Un Jésus, quoi!</p> - -<p>—Est-ce que Madame me demandait?» fit -la jeune ouvrière.</p> - -<p>Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, -qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot -dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec -une physionomie défaillante.</p> - -<p>Cette personne, qui paraissait avoir à peine -l’âge, et point du tout l’assurance, impliquée par -ce titre de «madame», se reprit avec un visible -effort.</p> - -<p>—«Vous êtes mademois... madame Bertrande -Gaël?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Vous raccommodez les dentelles?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span></p> - -<p>—Pas toutes les dentelles.</p> - -<p>—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous -montrerais ce que j’apporte,» dit l’inconnue en -soulevant un petit paquet. «Nous verrions si -vous pouvez faire le travail.</p> - -<p>—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez -pas de monter un peu haut?»</p> - -<p>La singulière cliente eut un geste, comme -pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois, -Bertrande se faisait une conscience de -l’obliger à gravir une centaine de marches, tant -cette mince figure pâle donnait une impression -de lassitude et de débilité.</p> - -<p>Elle en provoquait une autre chez la petite -dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un -souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans -les régions lointaines et confuses de sa mémoire, -auprès de cette jeune dame.</p> - -<p>Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension -d’être reconnue. Car sa première émotion -sembla se calmer quand elle se convainquit -qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.</p> - -<p>Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise -de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, -durant les séjours qu’y faisait la nièce du -marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop -changé, pour que l’humble maîtresse du prince -de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée -de celui-ci.</p> - -<p>Fiancée... M<sup>lle</sup> de Plesguen ne se considérait -plus comme telle, et ne l’avait même jamais été -officiellement. N’importe, c’était bien là son -rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée -les soupçons et la rage douloureuse de sa<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -rivale, si la mère du petit Claude eût deviné son -nom.</p> - -<p>Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage -le plus élevé de l’espèce de grande caserne -pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une -chambre.</p> - -<p>La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, -cette chambre,—bien mesquine et dénudée, -mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil -printanier glissant à travers la percale du rideau, -et surtout à cause de la bercelonnette, dont la -présence attendrissante et la miraculeuse propreté -formaient une image aussi douce à l’âme -qu’au regard.</p> - -<p>—«Votre enfant!...» murmura Françoise, -qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que -cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à -fleurettes bleues.</p> - -<p>Bertrande était trop mère pour s’étonner de -cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre -chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé -par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. -D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. -Le bruit de leur entrée,—peut-être aussi l’heure -de son repas,—troublait le sommeil du petit -homme. Il y eut une agitation sous la percale -fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur -indistincte d’un nid jaseur.</p> - -<p>La jeune mère courut, écarta le rideau.</p> - -<p>Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel -et incomparable ravissement, tel que rien -n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit -enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, -et riait sous ses boucles tièdes, plus<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> -lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. -Une carnation de fleur, des yeux larges comme -des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs -cils épais, une toute menue bouche de corail -mouillé, où brillaient les grains de riz des premières -dents, de petits pieds, de petits poings -battant l’air (car une solide attache nouait le -milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un -délice!</p> - -<p>—«Vous permettez, madame?...» disait -Bertrande. «Je suis vraiment bien confuse. Vous -voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de -suite de lui, il commencerait une vie terrible. -Nous ne pourrions pas nous entendre.</p> - -<p>—Faites donc... Je vous en prie... Faites -comme si je n’étais pas là. Je ne suis pas pressée,» -répondit l’étrange cliente.</p> - -<p>Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt -avancée pour elle. Debout, les yeux attachés -sur cet enfant, blanche comme un linge, elle -semblait changée en statue. Une statue, certes, -du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l’Impossible -et de l’Inaccessible, tant la brisure du Désir -qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules -et vaciller la lueur indécise de ses prunelles.</p> - -<p>Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, -ne s’aperçut pas de cette attitude. Profitant -de la permission qui lui était donnée, elle -sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, -en guise d’excuse:—«Il n’y a qu’une chose -pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas -la paix,» elle défit rapidement deux ou trois -boutons de son corsage, et, avec une discrétion -pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chair<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> -blanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en -y jetant sa tête bouclée.</p> - -<p>S’étant assise pour cette opération, que la -coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de -la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante -elle-même, avec son bel enfant, un gracieux -spectacle, elle s’avisa que sa visiteuse restait debout, -et la supplia d’accepter un siège. Elle vit -alors toute la tristesse de cette physionomie, et -demanda timidement:</p> - -<p>—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère -bien, madame?»</p> - -<p>Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait -enfin.</p> - -<p>—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? -Vous êtes si jeune!</p> - -<p>—Non, je n’en ai pas.</p> - -<p>—Oh! alors, vous ignorez comme on les -aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante, -de vous faire attendre pour que ce petit -gourmand ait son goûter à l’heure.</p> - -<p>—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. -D’abord cela me repose. J’avais des battements -de cœur en montant.»</p> - -<p>C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, -qui battait si douloureusement, et non à cause -des cinq étages, trouvait une paix inattendue -dans la simple scène.</p> - -<p>La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie -avait maudite. Maudite d’autant plus que sa rigoureuse -morale lui interdisait toute lutte. A -contempler la réalité de ce qui la torturait, cette -réalité prenait un caractère attendrissant où -s’adoucissait l’horrible mal. La douleur perdait<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> -un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette -mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce -petit être, d’une si adorable innocence... M<sup>lle</sup> de -Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas. -Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, -parce qu’elle y puisait une espèce d’abnégation -involontaire, qui violentait ses révoltes les plus -furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait -à l’acceptation finale.</p> - -<p>Au fond, cette fille du rigide Marc était une -créature de principes. Elle respectait le droit. Elle -pensait être restée chrétienne, même dans cette -guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa -cousine. Car le christianisme s’accommode avec -certaines férocités de sentiments, quand on peut -prétendre détester l’injustice sous la figure des -êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline -étant à ses yeux les usurpateurs de son -nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la -vérité en exécrant non seulement leur crime -mais leurs personnes.</p> - -<p>Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante -de son rôle l’avait saisie. C’est dans une -crise de regret sincère qu’elle était allée prier et -pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse -tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon -causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une -pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, -même secrètement, comme une rivale. Gilbert -avait séduit cette fille, et l’avait rendue mère. -Gilbert, tout prince qu’il était, devait épouser -cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était -plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce -point, la netteté intransigeante des théories.<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une -créature vulgaire,—du moins elle la qualifiait -ainsi:—sa seule vengeance, et la meilleure, -était de le laisser à cette bassesse.</p> - -<p>Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait -la passion dont elle croyait faire taire à -son gré les suggestions éperdues. Elle avait -voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu -voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de -honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde -qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.</p> - -<p>Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, -qui, le jour de son entrevue avec Bertrande, -ne s’était pas séparée de celle-ci sans -savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole -donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse, -et à son père de ne plus avoir aucun entretien -avec Françoise, M<sup>lle</sup> de Valcor avait simplement -expédié l’indication sous enveloppe, sans un -mot.</p> - -<p>Cependant la jeune mère, interrompant le -repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses -petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur -un carré de moquette commune, seul luxe de -la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet.</p> - -<p>Quelques cris de réclamation trahirent une -vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune -gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser -devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, -les détachant de sa ceinture, les plaça dans les -menottes avidement levées.</p> - -<p>—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» -observa Bertrande.</p> - -<p>—«Je ne serai jamais une maman. Je n’aurai<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -jamais un chérubin comme celui-ci à moi,» -dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix -fléchit, se brisa.</p> - -<p>—Pourquoi donc?</p> - -<p>—Je vais entrer en religion.</p> - -<p>—En religion!»</p> - -<p>Un flot rose anima les joues amaigries de -l’ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa -Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son -adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir -dans son âme.</p> - -<p>—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre -le voile. Je ne connaissais pas la vie.</p> - -<p>—Vous est-elle donc si douce?» demanda -la visiteuse avec une nuance de dédain.</p> - -<p>—«Elle m’a donné mon fils.»</p> - -<p>L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta -M<sup>lle</sup> de Plesguen. Ce qui lui semblait la -plus effroyable déchéance, ce qui l’eût jetée à -la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre -de joie altière! Il est vrai que cette autre... Mais -non... Fille du peuple, soit, Bertrande n’était -pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La -mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des -conventions... oui... peut-être... c’était possible. -Mais ici, dans la douceur et la chaleur de -l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le -sacrifice, la virginale vertu elle-même n’arrivait -pas à ce mépris.</p> - -<p>Bertrande devinait-elle, au moins en partie, -ce qui s’agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible -cliente. Elle reprit:</p> - -<p>—«Madame, je suppose que c’est un grand -chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moi<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> -ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix -du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves -terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes -jours de douleur pour des années de cette paix -qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend -des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas -faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas -sur vous-même? A la façon dont vous regardez -mon enfant, il me semble que vos bras ne sont -pas destinés à se croiser toujours sur une robe -de bure, ni vos lèvres à presser uniquement -l’ivoire d’un crucifix.</p> - -<p>—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait -violemment. «Vous ne savez pas à qui -vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que -vous dites!</p> - -<p>—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.</p> - -<p>—«Voilà ce que je venais vous demander,» -fit M<sup>lle</sup> de Plesguen, changeant de ton et ouvrant -le petit paquet dont elle s’était munie. «Je possède -quelques vieilles dentelles de famille. Or, -mon intention d’entrer au couvent est tellement -arrêtée, que je veux précisément faire réparer -ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je -compte en orner la chapelle, en faire présent à -la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas. -En même temps, j’augmenterai de cette donation -le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire, -car ma famille est ruinée. Ces morceaux -ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez -les remettre en état. Je vous confierai tout le -reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span></p> - -<p>Bertrande se mit en devoir d’examiner les -dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage, -menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il -avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant -la châtelaine de la jeune dame, et qui -avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, -il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, -ne sachant pas encore se soutenir sur ses -petits membres, il avait imaginé un moyen comique -de locomotion, rampant sur ses menottes -et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui -son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage. -Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa -mère, et commençait à la tracasser, riant et -pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux.</p> - -<p>Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans -le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur -l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas -faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent -dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant -de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de -l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de -caresser ce front d’ange. Elle s’inclina.</p> - -<p>—«Laisse maman tranquille, mon mignon, -viens avec moi.»</p> - -<p>Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des -mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui -chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, -fou de jeu et de câlineries, fit bientôt -entendre des gazouillis apprivoisés, puis de -grands éclats de plaisir.</p> - -<p>Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa -table les morceaux de dentelle et les retournait<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> -minutieusement, pour se rendre compte du -point.</p> - -<p>Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, -dans la sonorité du long couloir nu. Ils s’arrêtèrent -devant la porte. On frappa.</p> - -<p>—«Entrez!» dit machinalement Bertrande.</p> - -<p>Elle supposait que c’était sa voisine, une -brave femme qui raffolait de Claude, et pour -qui c’était une distraction d’en prendre soin.</p> - -<p>«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle -m’en débarrassera un instant. Je suis vraiment -honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»</p> - -<p>Comme on semblait attendre, elle répéta -plus haut: «Entrez!...» sachant la clef sur -la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. -Une silhouette d’homme se dessina dans la -baie.</p> - -<p>Les deux jeunes femmes se tournèrent vers -lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C’était, au -seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance, -prince de Villingen.</p> - -<p>D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut -sur les genoux de qui jouait son enfant. -Abasourdi, il jeta une exclamation:</p> - -<p>—«Françoise!...»</p> - -<p>Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle -qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme -pour se garantir par lui contre quelque chose de -trop pénible.</p> - -<p>Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant -la porte derrière lui.</p> - -<p>Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette -pauvre chambre, un silence profond jusqu’à en -être tragique. On eût presque entendu battre les<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> -trois cœurs, si violemment, si diversement remués.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen parla la première. Malgré la -suffocation de son émoi, elle puisa ce courage -dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l’enfant sur -les bras instinctivement ouverts de Bertrande, -elle dit:</p> - -<p>—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. -J’ai eu le tort de m’allier à vous pour une œuvre -de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout -prix l’argent nécessaire pour acheter votre -amour? Je me suis abaissée jusqu’à devenir votre -complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était -dans la logique des choses.»</p> - -<p>Le prince de Villingen eut un geste de protestation. -Mais il se tut. Comment se disculper -auprès d’une de ces femmes sans meurtrir -l’autre? Une telle alternative n’était pas faite -pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme -de son éducation, sa superficielle délicatesse -d’homme du monde en demeuraient entravés. -La fille noble comme l’ouvrière avaient droit ici -aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune -homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester -toute la gaucherie masculine en pareil -cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui -permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin -mouchoir sur son front, où le bord du chapeau -avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une -sueur de malaise.</p> - -<p>Un sentiment dominait Bertrande: celui de -cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à -ce moment même l’amant, peu coutumier cependant -de visites inattendues. La pâleur de Gilbert<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -ne lui donnait pas à penser qu’un événement -grave changeait ainsi ses habitudes d’indifférence. -Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, -que la désagréable surprise d’avoir rencontré -M<sup>lle</sup> de Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène, -pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait -une espèce de triomphe. Elle en éprouvait -la sensation instinctive, certaine. Ce fut -donc sans amertume, presque avec pitié, qu’elle -dit à Françoise:</p> - -<p>—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, -si ce n’était pas en ennemie?»</p> - -<p>La malheureuse jeune fille eut une rougeur, -pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle -avouer, ou seulement laisser pressentir, -son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, -voulait souffrir davantage,—son avidité -de s’enfoncer au cœur la réalité comme un -couteau, son morbide désir de voir celle qui avait -osé se donner à Gilbert, cette chair qu’il avait -possédée, cet enfant né du mystère de passion -où se torturait et s’effarait son âme de vierge? -Elle répondit:</p> - -<p>—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût -point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui -ressemblait. Et puis...»</p> - -<p>Elle se crispa, se raidit, presque convulsée -dans l’effort, comme ces infortunés qui, sous les -pinces et les fourchettes rougies de la question, -réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.</p> - -<p>—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution -d’entrer au couvent étant définitive, je pensais -avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir -une mission digne de mon futur état.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p> - -<p>—Quelle mission?» balbutia Bertrande.</p> - -<p>Gilbert ne prononça pas ces deux mots. -Mais on les lisait dans son regard interrogateur, -tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise. -Et la double attente de l’homme et de la jeune -mère se suspendit avec une espèce d’anxiété -respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait -si visiblement, si atrocement.</p> - -<p>Françoise de Plesguen, à cette minute, montra -quelles ressources de grandeur gisent dans les -âmes qui, même débiles, emportées, secouées -par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, -la force d’une race, tendue depuis des siècles -vers la domination de soi-même. Sans doute -racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les -mesquineries, toutes les vilenies qu’avait charriées -sa pensée quand elle s’acharnait à déshonorer -et à dépouiller ses cousins de Valcor, -quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un -titre de princesse et lier à elle un homme de qui -elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement, -avec une dignité impressionnante:</p> - -<p>—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, -si l’épouse du Seigneur, que je serai -bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer -à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare -à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du -père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un -prince. Je vous rends de tout mon cœur cette -justice. Et je supplie Gilbert d’accomplir son -devoir envers vous, comme envers le fils que -vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus -de ce monde. Adieu.»</p> - -<p>D’un geste rapide, elle se pencha vers le petit<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> -Claude, que sa mère tenait toujours, mit un -baiser sur son front. Puis, avant que les deux -autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire -pour agir ou pour parler, M<sup>lle</sup> de Plesguen sortit -de la chambre.</p> - -<p>Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.</p> - -<p>Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant -de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa -tomber sur une chaise et, bouleversée d’émotion, -fondit en larmes. Le prince, à son tour, -s’assit, s’absorba dans de soucieuses réflexions.</p> - -<p>Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. -Elle se mit à le bercer machinalement. -Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le -bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer -ceux du jeune homme. Vainement. Le cœur -de la triste amante se serra. Comme elle l’aimait!... -Oh! si elle était en haut de l’échelle -sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur -d’anéantir la distance en prenant sa main -pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet -aveuglement du cœur, pour lequel rien n’existe -au monde qu’un seul être adoré. Avait-il entendu -seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, -qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... -Elle?... Quel rêve insensé!... D’ailleurs, -Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas tant. -Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, -croyant que la vie tissait des contes bleus, -comme on en voit dans les livres à images, -comme on en dit à la veillée, et que les princes -Charmant y prenaient pour femmes les jolies -filles dont ils se faisaient aimer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p> - -<p>Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque -la question de Gilbert:</p> - -<p>—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue -faire ici?</p> - -<p>—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» -dit Bertrande. «Elle s’est présentée -comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, -voici encore ses échantillons de dentelles à réparer. -Elle a oublié de les reprendre.</p> - -<p>—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» -ricana Gairlance.</p> - -<p>—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne -crois pas qu’elle ait joué la comédie.</p> - -<p>—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement -une parole que je ne lui ai jamais -donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie -perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je -me demande seulement si elle pouvait connaître...</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—A quel point elle est perdue, cette partie -qu’elle abandonne.</p> - -<p>—Que veux-tu dire?</p> - -<p>—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de -Valcor,—ton père, ou le marquis, ou le diable, -pour ce que j’en sais maintenant,—est hors -d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus -moi,—ni personne d’ailleurs,—qui lui contesterai -son titre.»</p> - -<p>La jeune femme posa son fils endormi dans le -berceau, et se dressa, palpitante.</p> - -<p>—«Que se passe-t-il donc?</p> - -<p>—Il se passe ce que je venais t’apprendre, -ou plutôt ce dont je venais me remettre ici,<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> -auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et -j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» -ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, «de -me voir arriver ainsi, sans raison?»</p> - -<p>«Sans raison!» se répéta intérieurement la -pauvre fille. «En effet, le désir de me voir n’est -pas pour lui une raison.» Mais un impétueux -courant d’idées dispersa l’amertume.</p> - -<p>—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? -Tu ne crois plus à la double personnalité -du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, -dont tu m’accablais, que sont-elles devenues?</p> - -<p>—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les -ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui -pouvais les mettre en œuvre.</p> - -<p>—Non, c’est Escaldas.</p> - -<p>—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une -espèce de rire lugubre.</p> - -<p>—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.</p> - -<p>—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en -découvrira pas d’autres, mais il a réduit à néant -celles dont il faisait tant de cas.</p> - -<p>—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, -à ce déjeuner, tu sais bien?... le jour des funérailles -de la marquise? Te souviens-tu?... Quelle -résolution forcenée! C’est lui qui abdique?</p> - -<p>—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, -qu’après ce désistement par trop significatif, nul -au monde n’osera relever la cause.</p> - -<p>—De quelle façon?</p> - -<p>—La plus irrévocable. Il s’est tué.</p> - -<p>—Escaldas s’est tué!...</p> - -<p>—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une -détente se produisait, et qui, maintenant, devenait<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> -livide, avec des gouttes de sueur aux tempes, -une contraction du gosier, où les mots se hachaient. -«Il s’est pendu... Et c’est moi qui... tout -à l’heure, en allant... m’entendre... avec lui... l’ai -trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un -verre d’eau... Bertrande.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="pch"><i>L’APACHE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Le</span> Bolivien José Escaldas avait bien cru, -pendant quelque temps, que l’«Affaire -Valcor» allait ressusciter. Il avait mis -la main sur des données imprévues, si -extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, -en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à -recommencer le procès.</p> - -<p>D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. -C’était maintenant lui, Escaldas, qui -tenait le dénouement du drame. Il agirait pour -son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait -une plainte en diffamation, sûr de démontrer -maintenant où était le faussaire. Même sans -se porter partie, il pourrait faire agir directement -le Ministère public, tant les charges qu’il développerait -contre son adversaire apparaissaient -graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris -à son crime comme dans une souricière. Ce -qu’on appelle en jurisprudence le «fait nouveau» -venait de se produire. Et quel fait! Lourd<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> -de quelle signification formidable! Et par quel -miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert!</p> - -<p>Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé -aussi près que possible du prince de Villingen. -Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, -dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère -les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son -acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, -vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par -louer une petite chambre dans une maison meublée -de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure -dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce -demi-Indien, et dont la louche apparence ne -l’offusquait pas davantage.</p> - -<p>Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui -avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et -vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor, -c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son -imagination en crevaient les murs. Il se revoyait -bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, -non plus en parasite toléré, sans cesse sous la -menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, -mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, -s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient -leur patrimoine.</p> - -<p>Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne -voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. -Ce métis, encore si près de la sauvagerie, -vivait embusqué dans son intrigue, au sein de -la civilisation parisienne, comme un de ses fauves -ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve: -l’œil guettant la proie, la main remplie de -flèches empoisonnées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span></p> - -<p>Sa brutale nature s’arrangeait des basses -mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin -de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que -la nuit tombe, entre les ormes rabougris des -excentriques boulevards.</p> - -<p>Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, -se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné -de poussière ou de pluie, aux relents des -cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, -de tous ces antres violemment éclairés, -où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, -sous la grande ombre lugubre de la Butte, -coiffée par sa basilique-fantôme.</p> - -<p>Surtout, la bête mal domptée que ce «pays -chaud» sentait gronder dans ses veines, s’alléchait -aux rencontres hasardeuses, aux provocantes -occasions, pullulant devant ces repaires -de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas, -il en humait avec une immonde satisfaction -l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut -pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.</p> - -<p>Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles -tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané -où le guidait ce qui avait peut-être été un -ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, -une pauvre créature, encore presque jolie sous -des cheveux blonds en broussaille et dans un -corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler -la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie -acheva de subjuguer le cœur inflammable du -Bolivien.</p> - -<p>Cette aventure ne serait certes pas de celles -qu’un Escaldas même se soucierait de raconter,<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> -si une coïncidence presque fantastique n’y avait -donné une importance capitale.</p> - -<p>Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa -conquête se trouvait comme perché dans un -chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus -de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, -sans rien de babylonien, à l’angle de la -rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux -chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas -aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie -formée d’armes et de parures indiennes, -qu’il reconnut immédiatement pour des objets -authentiques, provenant de quelque tribu du -bassin de l’Amazone.</p> - -<p>Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna -la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance.</p> - -<p>—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. -«Tous ceux qui viennent ici» (et elle ne -rougit pas de ce pluriel multiple et candide) -«se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû -chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition. -Mais c’est pas du toc. Mon petit homme -a rapporté ça des pays pour de vrai.</p> - -<p>—De quels pays?</p> - -<p>—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, -vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire!... -Il parle toutes les langues, et la preuve, -c’est qu’il voyage comme interprète.»</p> - -<p>Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot -d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de -l’introuvable individu, compagnon de bord du -vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, -qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenu<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> -par la justice, avait disparu sans laisser de -traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme -avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, -où il était employé comme interprète -dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables -références. On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il -jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, -dont le mince bagage et les maigres valeurs -avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des -commentaires avaient couru, quand ce personnage -avait spontanément envoyé au Parquet la -lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle -Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient -pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue -fausse, les avait si terriblement accablés -eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante -à dépister l’homme. D’ailleurs, ça -n’avait pas d’importance, la lettre étant identique -à la photographie faite par Escaldas lui-même -et ayant été formellement reconnue par -lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente -dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport, -même le plus lointain, ne les évoquât pas -immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna -lui-même, il lança coup sur coup:</p> - -<p>—«Interprète?... Ton ami était interprète?... -Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il -pas Mindel?...»</p> - -<p>La foudre tombée devant cette fille ne l’eût -pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une -espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre -et précipita les paroles dans sa bouche.</p> - -<p>Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait -pas Mindel, son petit homme. Mindel? Où<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -prenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce -n’était pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait -Sornières, Arthur Sornières.</p> - -<p>Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas -était hors de lui d’espérance.</p> - -<p>—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si -jamais ton ami s’est appelé Mindel, sa fortune -est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis, -deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi -la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien -autre chose. Pas moi. Des gens qui le pourront -mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais -écrire ici mon nom... mon vrai nom... José Escaldas. -Montre-le à ton ami. Si jamais il s’est -appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. -Engage-le à venir me parler. Voilà aussi mon -adresse. Maintenant qu’il a marché d’un côté, il -marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui -faire? Je te jure que c’est sa fortune! La somme -qu’il voudra.»</p> - -<p>Les yeux de la fille brillèrent.</p> - -<p>—«Je lui ferai toujours la commission.</p> - -<p>—Il s’est donc bien appelé Mindel!»</p> - -<p>Elle trembla, tout éperdue.</p> - -<p>—«C’est comme ça que je mettais quand je -lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur! -Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le fera -savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je -vous assure, il me tuerait!»</p> - -<p>La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans -connaître les secrets de son «petit homme», -elle savait qu’entre tous le plus grave se rapportait -à son retour de l’Amérique du Sud et à ce -nom de Mindel, qu’il avait porté là-bas. La circonspection<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -qu’il montrait à cet égard devait -tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, -non seulement à ce qu’il avait fait «quelque sale -coup», mais encore à ce qu’il voulait en garder -le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec -elle. A un moment donné, elle lui avait vu de -l’or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt -après lui en avoir dispensé quelques bribes, il -avait disparu, suivant sa coutume quand il était -en fonds. Elle connaissait ses habitudes. Il allait -dépenser au loin l’argent dont l’abondance inexplicable -aurait pu le compromettre ici. Et surtout -il allait le jouer.</p> - -<p>Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la -triste fille n’attendit pas sans crainte le retour -d’Arthur Sornières.</p> - -<p>Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau -Rouquin», à cause de son irrésistible physique, -ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs -errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni -par la patience. Avant même d’avoir écouté -jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la Môme-Cervelas, -rien que sur l’air embarrassé de la misérable -créature et sur le soupçon qu’elle avait -eu la langue trop longue, il commença par la -rouer de coups.</p> - -<p>Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à -la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées -sur une taille souple de félin, d’une superbe vigueur -de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas -crut que, cette fois, les terribles poings -lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie -favorite. Et quand Arthur, s’asseyant -pour se reposer de cet exercice, lui dit: «Maintenant,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> -explique-toi...» elle mit cinq bonnes -minutes à retrouver son souffle.</p> - -<p>Quand elle eut raconté les choses, non sans -des réticences que ponctuèrent quelques taloches, -le Beau Rouquin s’enferma dans un mutisme -écrasant.</p> - -<p>—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? -Je t’ai pas causé trop d’embêtements, mon -pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand -elle put espérer que la séance de tout à l’heure -ne recommencerait pas.</p> - -<p>—«Je crois que je t’ai montré que je savais -m’y prendre pour tuer tes puces,» répliqua-t-il. -«Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement -chatouillé l’épiderme auprès de la façon -dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques -au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards -de mou que t’as dans la margoulette.»</p> - -<p>Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. -Désormais, elle tiendrait sa langue.</p> - -<p>Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser -d’indiscrètes questions au charmant Arthur, -lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un -ton d’ailleurs gracieux:</p> - -<p>—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis -tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans -le monde.»</p> - -<p>Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. -Puis, consultant sa montre:</p> - -<p>—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter -leurs bêtises, ces salivards de la Chambre. -V’là le moment de se trotter chez les marquis.»</p> - -<p>Il partit, adressant à sa compagne une cynique<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -recommandation quant au travail qui -leur ferait une soirée fructueuse.</p> - -<p>Il rentra vers les deux heures du matin. Son -inquiétante figure d’Apache parisien portait un -air si sombre que la tremblante Angèle se recroquevilla, -réduisit sa mince personne au plus -petit volume possible, trouvant qu’elle offrait -encore trop de surface aux coups qui ne manqueraient -pas de pleuvoir.</p> - -<p>Mais non. Arthur se secoua comme un chien -qui sort de l’eau. Ses dents claquèrent. Il dit -d’une voix rauque:</p> - -<p>—«Fais-moi un vin chaud.»</p> - -<p>Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, -puis, le reposant sur la table, si brutalement qu’il -le fit voler en morceaux:</p> - -<p>—«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la -sale besogne!...»</p> - -<p>Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:</p> - -<p>—«Bah! pour trente mille balles! Sans -compter ce qu’on le fera chanter plus tard, ce -rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai -la mesure!»</p> - -<p>S’égayant à cette musicale perspective, le -Beau Rouquin embrassa Angèle, que cette tendresse -enchanta:</p> - -<p>—«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici -que sur la terrasse du Sacré-Cœur? Ah! je te -réponds que c’est un endroit pour jaspiner tranquillement -après minuit sonné.»</p> - -<p class="p2">Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José -Escaldas ne bougeait guère de sa chambre. A<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> -chaque son qu’il entendait dans la maison meublée, -pleine d’allées et venues, il se levait à -demi, s’apprêtait à ouvrir sa porte.</p> - -<p>«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il.</p> - -<p>Mais chaque fois il éprouvait un déboire. -Aussi, malgré sa faiblesse indulgente pour le -beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre -les trop hospitalières jeunes personnes, émules -de la Môme-Cervelas, dont les mœurs accueillantes -et les amitiés fugaces, mais multiples, -contribuaient pour beaucoup à l’animation de -cette demeure.</p> - -<p>Des semaines passèrent, et il commençait à -désespérer, lorsque, un après-midi, des pas masculins, -gravissant l’escalier, se dirigèrent vers -sa chambre, et des coups heurtant le bois -s’adressèrent à son huis.</p> - -<p>Il ouvrit.</p> - -<p>Pas une seconde—louange en soi à sa perspicacité—Escaldas -ne douta de l’identité du -visiteur, que, cependant, il voyait pour la première -fois.</p> - -<p>Melon à bords plats, cravate rose, complet à -carreaux, et ces cheveux roux poussant bas, cette -moustache faraude, ces yeux de vice, cette mâchoire -bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, -agile. C’était bien «le petit homme» de la -Môme-Cervelas.</p> - -<p>La présentation réciproque fut rapide. L’entrée -en matière encore plus.</p> - -<p>Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. -Dire que le hasard l’avait mis en rapport avec -cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si longtemps!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span></p> - -<p>—«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de -penser que mon intérêt serait de servir le marquis -de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai -été payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! -Cet homme-là veut ma mort. Oui, parce -que, en somme, j’ai été son complice. Je vais -vous expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en -a donné beaucoup, il m’en donnerait encore si -j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude -que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire -disparaître. Plus que la certitude. J’en ai la -preuve, car il a déjà essayé.</p> - -<p>—Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais, -le démon. Croyez-vous que j’aurais vingt-quatre -heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui -quels secrets je détiens et que vous allez m’en -livrer un de plus?»</p> - -<p>Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... -grimace?... passa sur les traits du Beau Rouquin, -dit également le Baladeur.</p> - -<p>—«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il, -«si je prends mes précautions. C’est autant -pour vous que pour moi, vous comprenez, monsieur -Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre -nom, en bas, à la concierge. J’ai attendu le moment -où rentrait une des locataires, et j’ai eu -l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par -d’aimables personnes. On ne s’étonne pas que -des messieurs viennent les voir.»</p> - -<p>Le métis éclata d’un gros rire.</p> - -<p>—«J’ai bien pensé,» reprit l’Apache, «que -votre carte de visite serait clouée sur votre porte. -Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce qu’on -vous réveille en sursaut quand on croit frapper<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> -chez Irma ou chez Rosalinde. Elles ont des noms -délicieux, vos voisines. C’est Rosalinde, celle -que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais -sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. -J’irai la voir, cette enfant. Elle m’a lancé un œil! -Pour elle, je suis capable de faire des traits à la -Môme-Cervelas.»</p> - -<p>Tout en débitant ces phrases, avec un air de -bon garçon farceur, Arthur Sornières, renversé -sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé -par quelque chose au plafond. Ses regards erraient -sur la surface jaunâtre et souillée. Une -attention singulière les aiguisait, malgré qu’il -tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, -ceux du Bolivien prirent la même direction. -Le Beau Rouquin, alors, changea d’attitude, -ramena le buste en avant, planta ses -prunelles dans celles de l’autre.</p> - -<p>—«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur -Escaldas. La lettre que j’ai envoyée au -Parquet—au moment où je l’ai envoyée—était -bien pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, -celle que (j’ai suivi l’affaire Valcor dans les -journaux, je suis au courant de tout) vous aviez -vue en Amérique.</p> - -<p>—Moi-même, la tenant dans mes mains, je -l’ai cru. Cette falsification merveilleuse, qui -l’avait faite? Ce n’était donc pas vous?</p> - -<p>—Je ne suis pas si fort.</p> - -<p>—Mais qui, alors? Pabro?</p> - -<p>—Cette vieille bête!</p> - -<p>—Parlez donc!</p> - -<p>—Le Valcor en personne.»</p> - -<p>Escaldas bondit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p> - -<p>—«Il a possédé la vraie lettre?</p> - -<p>—Pendant vingt-quatre heures.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce -que je viens vous dire. J’avais su que Pabro -vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai -pensé que le marquis me la paierait cher.</p> - -<p>—Misérable!</p> - -<p>—Qui cela?</p> - -<p>—Vous!</p> - -<p>—Allons donc!» fit l’Apache en haussant -les épaules.</p> - -<p>Son air détaché interloqua le métis. Encore -une fois les yeux d’Arthur se dérobaient, erraient -vers le haut de la chambre. Tout à coup, un -éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, -qui, fixé dans le mur, au-dessus du lit, devait -avoir soutenu la flèche ou la couronne de -rideaux désormais absents.</p> - -<p>—«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,» -observa Escaldas.</p> - -<p>—«Moi? Comment donc!</p> - -<p>—C’est vrai! Vous me révélez une chose -prodigieuse avec un air de bayer aux mouches. -Elle est bien exacte, au moins, votre histoire? -Ce n’est pas un piège que vous venez me -tendre?</p> - -<p>—Oh! par exemple!</p> - -<p>—C’est que je le connais, le patron pour qui -vous avez travaillé.</p> - -<p>—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.</p> - -<p>—Donnez-m’en la preuve.</p> - -<p>—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemment<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -à la question, après un dernier coup -d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? -Écoutez si ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, -mon bonhomme. Il y a une vingtaine -d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit -une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz, -pour présenter une espèce de chargé d’affaires, -qu’il donnait comme un autre lui-même et dont -il signalait, par surcroît, l’extrême ressemblance -physique avec sa personne. Cet individu, probablement, -se substitua ensuite à lui, après sa -mort, naturelle ou provoquée. Il serait l’homme -qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de -son prestige, de son titre, depuis une vingtaine -d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel -est le vrai Valcor, qu’il nous explique cette -lettre, qu’il nous dise qui était et ce qu’est devenu -ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti -dans les mystères des forêts d’Amérique. -L’un de ces deux êtres si semblables a dévoré -l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était -donc l’écueil où devait se briser le marquis. -Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez découverte, -en fouillant les archives que vous avait -obligeamment communiquées la maison Rosalez. -Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro, -avez surpris une photographie de cette lettre, la -signalant d’ailleurs aux chefs de la banque, afin -d’avoir des témoins qui n’en ignorassent pas.</p> - -<p>—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, -au moment du procès. Ça ne m’apprend -rien.</p> - -<p>—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec -qui le hasard m’a fait voyager de Buenos-Ayres<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> -en France—crut accomplir un coup de -maître en vous apportant cette fameuse lettre, -quand les échos au monde entier lui eurent appris -ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se -rendait pas compte que le document valait pour -vous surtout parce qu’il se trouvait dans les archives -de la banque Rosalez. Quand il m’eut -raconté que vous lui achèteriez cette lettre le -prix qu’il voudrait, je me suis dit que quelqu’un -d’autre la paierait bien davantage. Et comme je -tenais, par une chance incroyable, cette lettre -dans la main, quand Pabro est tombé à la mer...</p> - -<p>—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» -gronda Escaldas.</p> - -<p>—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la -Môme-Cervelas, «vous allez voir que c’est tout -bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,» -poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne -prouve que l’instruction l’eût trouvée si concluante. -Mais aujourd’hui, quand je viendrai -dire et démontrer irréfutablement que le marquis -de Valcor m’a payé des mille et des cents -pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon -de papier entre les mains, doutera-t-on de -l’importance qu’il devait y attacher?</p> - -<p>—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait -ce qu’il a voulu. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas -simplement détruite?</p> - -<p>—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique -d’une cervelle est donc lente à se mouvoir! -La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin -pourtant, est tout ébaubie de découvrir <i>subito</i> -un nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous -ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivi<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> -le procès. Quand votre éblouissement sera passé, -vous apercevrez comme c’est simple. Un enfant -de deux jours s’y retrouverait tout de suite.</p> - -<p>—«Allez donc!» fit le Bolivien.</p> - -<p>Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, -le fuyant personnage qui lui parlait semblait -prêt à perdre le fil de son discours. Arthur -Sornières avait des distractions. Quelque chose le -préoccupait, qui devait concerner la personne -même de son interlocuteur ou la disposition de -la chambre, les particularités du mobilier crasseux. -Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait -un clou dans le mur. Maintenant, il supposa -que c’était sa cravate. Il y porta machinalement -la main, s’assurant que l’épingle était en -place. L’Apache détourna les yeux obstinés qu’il -fixait sur son cou. En même temps, il reprit:</p> - -<p>—«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner -mal, un jour ou l’autre. Il en restait des souvenirs, -des traces. Et surtout la photographie que -vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, -avec l’écriture, qu’il imiterait facilement puisque -c’était la sienne, avec les signes caractéristiques, -les taches, etc., et refaire cela sur un papier semblable, -mais de <i>filigrane récent</i>, puis l’adresser -au Parquet. Voilà le coup de génie! Cet homme, -que je qualifierai de sublime, l’a si bien exécuté -que vous avez vous-même reconnu la lettre, -et qu’elle se trouvait authentiquée plus sûrement -encore que par vos yeux... par la photographie -prise autrefois et qui la reproduisait -exactement. Vous avez poursuivi à fond votre -campagne sur cette lettre. Et quand vous avez -cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposait<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span> -accablé, quand la Chambre s’apprêtait, devant -le scandale, à invalider son élection, le -monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner -d’un peu plus près le filigrane du papier. Il est -de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir écrit -cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires -qui ont fabriqué ce faux pour me perdre.»</p> - -<p>—«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant -son poing sur la table.</p> - -<p>Il demeura un instant comme suffoqué, puis -murmura lentement, dans un effort pour embrasser -tous les aspects de la question.</p> - -<p>—«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale -machination de ce genre! C’est pourquoi -je voulais vous retrouver, vous, qui aviez envoyé -cette lettre au Procureur de la République, avec -une explication suspecte. Vous, qui prétendiez -la tenir de Pabro, disparu si mystérieusement. -Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que -la scélératesse pût être aussi ingénieuse.»</p> - -<p>—«Elle peut l’être encore davantage,» fit -Sornières en ricanant.</p> - -<p>—«Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache -en détournant avec prestesse l’attention d’Escaldas, -«il y a un point obscur pour moi, dans -cette Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour -connaître si bien. Le filigrane du papier datait -de dix-huit mois, et votre photographie de quatre -ans... Alors?</p> - -<p>—Ma photographie ne portait pas sa date. -On a pensé que je l’avais faite après coup.</p> - -<p>—Mais vous aviez des témoins, en Amérique... -à la banque Perez Rosalez.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span></p> - -<p>—Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les -chefs de la maison, à ce moment-là, n’avaient -aucun motif pour s’occuper de cette vieille correspondance -dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils -deviné mes soupçons et le but de mon -enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine, -leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, -pour plus tard, leur témoignage. Mais je -l’aurais soustraite, comme l’a fait ensuite leur -caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. -Je n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment -venu, garantiraient l’authenticité du document, -réclamé à leurs archives par l’instruction, -durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité -avide de Pabro et votre propre gredinerie, -mon cher, ont bouleversé mes plans.</p> - -<p>—Mais, chez Perez Rosalez, personne ne -pouvait donc attester?</p> - -<p>—Quoi?... La teneur générale de la lettre, -son aspect, le fait que je l’avais photographiée, -que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui... -Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction -et dont on leur a communiqué la photographie, -était bien la même qu’ils avaient eue. -Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de -leur témoignage fut une certaine obscurité restée -sur cette histoire et dont je bénéficiai. Sans cette -obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation -du faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne -me justifiait pas, démontrait simplement l’impuissance -des magistrats à établir mon crime, -dont tout le monde est resté convaincu.</p> - -<p>—Pauvre innocent!» railla Sornières.</p> - -<p>—«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre,<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span> -«vous êtes un fameux gibier de potence. Je devrais -me méfier de vos intentions. Qui sait si -vous n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous -avez déjà servi? Cet homme-là est capable de -tout. Et il a rencontré un joli instrument dans -votre personne. Vous viendriez me tendre un -piège que ça ne m’étonnerait pas.</p> - -<p>—Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec -une gaieté d’autant plus horrible qu’elle était -sincère.</p> - -<p>—«Dame!</p> - -<p>—Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte -pas pieds et poings liés, votre Valcor? Et moi-même, -ne suis-je pas à votre merci? Vous connaissez -tout de moi... mon nom...</p> - -<p>—Vos noms... deux au moins.</p> - -<p>—Ce sont les seuls qui vous importent. Vous -savez où je perche. Vous pourriez me faire arrêter -ce soir si bon vous semblait.</p> - -<p>—Heu! heu!</p> - -<p>—Ne faites pas le malin. Vous n’y songez -guère. Entre les pattes des flics, je nierai tout ce -que je vous ai dit, tandis que, si vous m’offrez -des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.»</p> - -<p>Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face -patibulaire, non dépourvue d’une séduction de -vice et de vigoureuse animalité, qui donnait plus -d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.</p> - -<p>—«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur -quel pied pouvons-nous partir? Que m’offrez-vous?</p> - -<p>—Personnellement, je ne puis rien vous<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> -offrir,» dit Escaldas. «Et pour une excellente -raison, c’est que je ne possède pas un radis.»</p> - -<p>Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent -regard autour de l’affreuse chambre garnie. -Même il souligna par un geste circulaire la -signification de ce regard.</p> - -<p>Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur -d’abord devant cette sordide médiocrité, puis, -soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi -au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet -de fer, presque agressif dans son inutilité. Un -mouvement brutal, incompréhensible, secoua -Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton -rogue:</p> - -<p>—«N’essayez pas de me fiche dedans avec -cette façon de vous dérober quand je vous demande -«Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse -pas au claquedent que vous êtes. Je parle de -votre parti, de vos aristocrates et de vos princes. -De tous ceux qui se partageront la galette quand -le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera -les légumes de l’État, à la Nouvelle.</p> - -<p>—J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il -faut que je m’entende avec eux.</p> - -<p>—Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce -que je suis pressé,» dit le Beau Rouquin, qui -projeta la mâchoire inférieure en avant, dans -une mimique singulièrement féroce.</p> - -<p>—«J’aurai vu mon plus important associé -dès ce soir,» calcula tout haut le métis, désignant -ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre -eût fait faire un haut-le-corps. «Nous sommes -tout aussi pressés que vous pouvez l’être. -Voulez-vous revenir demain?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p> - -<p>—Revenir... ici?...» interrogea Sornières, -avec une expression voulue de méfiance.</p> - -<p>—Pourquoi pas?</p> - -<p>—Vous savez ce que je risque... Le Valcor -est un homme à entretenir une police privée. S’il -apprend que je vous rends visite...</p> - -<p>—Voulez-vous que nous nous rencontrions -autre part?</p> - -<p>—Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation. -«Après tout, on est tranquille dans -votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y -dépiste pas. Ne dites donc à personne, pas -même à votre fameux prince, que j’y suis venu -et que je dois revenir.</p> - -<p>—Comme vous voudrez... Ça ne change rien -à l’affaire.</p> - -<p>—Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée -subite l’amant de la Môme-Cervelas, «je vais -demander un rendez-vous à votre voisine Rosalinde. -Ça me créera un alibi.»</p> - -<p>Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla -drôle.</p> - -<p>—«Fixez-le pour avant de passer chez moi,» -suggéra-t-il, grossièrement facétieux. «Les charmes -de la donzelle vous troubleront le cerveau. -Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.</p> - -<p>—Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le -voyou, qui déjà filait par un couloir, où, des -portes mal jointes, suintaient des relents nauséabonds -de parfumerie à bon marché.</p> - -<p>A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.</p> - -<p>Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, -et l’un des premiers du printemps, jour de -courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu la<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> -journée dominicale ou la saison du renouveau? -Il n’existait pas de repos hebdomadaire pour cet -homme à la fois désœuvré et affairé, ce parasite -social, ignorant de toute régularité laborieuse. -Et quant au printemps, il faut avouer que, -dans la brume fondue d’averses, et sous l’aigre -vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement -en hiver, surtout pour la frileuse appréciation -d’un indigène des tropiques.</p> - -<p>—«Monsieur le prince n’est pas à la maison,» -dit à Escaldas le majestueux portier, qui, -un jour de l’année précédente, avait paru si redoutable -à la pauvre Bertrande.</p> - -<p>—«Je vais monter pour lui laisser un mot.</p> - -<p>—C’est inutile. Son domestique est absent.</p> - -<p>—Dites que je reviendrai ce soir, que c’est -extrêmement important. Priez le prince de m’attendre.</p> - -<p>—Que Monsieur soit tranquille. La commission -sera transmise.»</p> - -<p>Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas -n’en put accuser l’irréprochable concierge. -Le prince de Villingen ne rentra pas chez lui ce -soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu -à deux reprises inutilement, se rendit compte,—cette -fois par l’attestation navrée du vieux serviteur,—que -le jeune homme n’avait pas reparu -au logis, il se remémora encore une autre coutume. -Quand Gilbert gagnait aux courses, il se -hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa -chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien -pour l’enragé viveur, s’il n’en dépensait aussitôt -une partie,—et souvent la plus grosse.</p> - -<p>Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrande<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> -qu’il songeait à porter sa joie. Bertrande... -c’était bon les jours de découragement, de nostalgie... -de remords peut-être. Puis, à Bertrande, -il fallait si peu pour être heureuse... Rien même... -D’abord parce que sa fierté s’en trouvait mieux. -Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à -elle quand il arrivait les mains vides, sans projet -de distraction, sans le désir de quelqu’une de -ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi, -par la nécessité de quitter le petit Claude, par -l’étourdissement des choses extérieures, qui dissipent -le parfum d’amour. Puisque l’argent ne -comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller -la trouver quand l’or tintait au gousset et que -les billets de banque gonflaient le portefeuille. -Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient -cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait -les payer. Et ce qu’il y avait surtout d’attirant, -de tentateur, c’était le tapis vert des tripots.</p> - -<p>—«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures -du soir. «N’espérons pas que Gairlance revienne -avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce -qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons -jusqu’à demain matin.»</p> - -<p>Il traça quelques lignes sur sa carte, pour -avertir le prince qu’il y avait urgence à ce qu’il -le vît le plus tôt possible. Qu’il l’attendrait chez -lui le lendemain toute la journée, sauf de une à -trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe -qu’il cacheta, le Bolivien quitta la rue Cambacérès.</p> - -<p>S’il avait excepté une couple d’heures dans -l’après-midi, c’est parce qu’il escomptait la visite -d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant pas être<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span> -aperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner -cette satisfaction? En faisant la large mesure -de temps, on s’assurait contre toute rencontre. -D’autant que la conférence ne serait pas longue. -Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, -ou ne faisait pas venir son acolyte, celui-ci ne -pourrait que renvoyer à plus tard les négociations -avec le Beau Rouquin.</p> - -<p>«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit -Escaldas avec un ignoble rire, «puisqu’il doit -présenter ses hommages à ma voisine, Rosalinde. -Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les -aventures porte à porte, ça n’est pas intéressant. -Quand on abat du gibier, c’est pour le plaisir de -la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme, -je ne manquerais point d’aller raconter à la -Môme-Cervelas les frasques de son «petit ami». -Quel beau parti je tirerais des circonstances!»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="pch"><i>UNE FIN TRAGIQUE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dg.jpg" width="78" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Gilbert de Villingen</span> avait beaucoup -gagné, cet après-midi-là, aux courses. -Il ramena d’Auteuil chez elle une jolie -personne de sa connaissance, qui -suivait de loin son jeu sur les hippodromes, et se -trouvait sur son chemin, comme par hasard, -lorsqu’elle le voyait en veine. Tous deux dînèrent -joyeusement au cabaret, achevèrent la -soirée dans un music-hall, et, quand le prince -eut remis la belle à sa porte, il courut au cercle.</p> - -<p>Il y traversa les alternatives ordinaires de -gain et de perte, se trouva décavé vers cinq -heures du matin, et se rappela l’hospitalité -offerte par sa compagne de rencontre. Maussade -et harassé, il alla chercher près d’elle l’insouciance -fanfaronne que la solitude ne lui inspirait -pas, mais à laquelle il se forçait nerveusement -dès qu’il avait un spectateur et surtout -une spectatrice. Cette diversion lui épargnait<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -l’heure mauvaise qui suit l’abrutissante et ruineuse -partie nocturne.</p> - -<p>Il ne rentra chez lui que, précisément, vers -une heure de l’après-midi.</p> - -<p>«Quelle chance!» pensa-t-il en lisant le -mot d’Escaldas, «je ne peux plus le voir qu’à -trois heures. Bon. J’irai moi-même dans son -taudis.»</p> - -<p>Il se réjouit de ce moment de répit, comme -un écolier d’une récréation. Il se fit préparer un -bain, s’y prélassa longuement, puis s’étendit, en -peignoir, sur le divan de son cabinet de toilette, -où il s’endormit.</p> - -<p>Lorsqu’il s’éveilla, la demie de trois heures -sonnait.</p> - -<p>«Diable! Ce pauvre Inca va supposer que je -ne le prends plus au sérieux, lui et son roman -valcorien. Il ne se tromperait pas de beaucoup. -Ça m’étonnerait bien s’il nous menait maintenant -à la victoire. Et pourtant... Il garde la foi qui -transporte les montagnes. Aussi longtemps que -ce limier-là flairera la voie, moi je galoperai derrière. -Ce serait un si magnifique hallali! Valcor -aux abois, tête aux chiens... Bigre! Il en éventrerait -encore plus d’un. Mais quelle curée ensuite! -Tant qu’Escaldas tiendra, je tiendrai. D’ailleurs, -je peux dire: tant qu’Escaldas vivra. Car, si cet -emballé-là devait renoncer à la poursuite, il en -crèverait de rage. Quand je le verrai mort, c’est -que sa dernière preuve lui aura claqué dans la -main.»</p> - -<p>Gilbert sonna son valet de chambre, s’habilla, -puis, allumant une cigarette, descendit et -prit le chemin de la rue de Lévis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span></p> - -<p>Il y arriva vers quatre heures et quart.</p> - -<p>C’était la seconde ou la troisième fois, tout -au plus, qu’il venait voir le Bolivien dans sa -louche demeure. Une grimace involontaire -plissa ses lèvres, retroussa ses narines, lorsqu’il -pénétra dans le corridor d’entrée, laissant retomber -derrière lui la demi-porte à claire-voie, -dont la sonnette faussée grinça faiblement.</p> - -<p>Ce corridor, long de six à huit mètres, sans -ouvertures latérales, aboutissait à une cour, -dans laquelle se trouvait, sur la droite, une -espèce de loge ou bureau, généralement désert.</p> - -<p>Le prince se rappelait avoir vainement attendu, -puis appelé, puis erré dans les divers -escaliers sales, avant d’avoir pu obtenir un renseignement, -lors de sa première visite.</p> - -<p>Cet après-midi, toutefois, il aperçut dans la -loge un visage renfrogné de vieille, qui se dressa -pour le dévisager. Sa tournure élégante faisait -événement dans un tel lieu.</p> - -<p>—«Monsieur Escaldas est-il chez lui, madame?</p> - -<p>—Certainement,» dit-elle, presque déridée -par une grâce d’aspect et de ton si peu coutumière -en ces parages. «Monsieur peut monter -sans crainte. L’escalier A, à gauche, numéro -27.»</p> - -<p>Elle ajouta, loquace:</p> - -<p>—«J’ai porté moi-même, à une heure, le -déjeuner de monsieur Escaldas. Il m’a dit qu’il -ne le prenait pas dehors parce qu’il attendait -quelqu’un, et qu’il ne bougerait pas tant qu’on -ne serait pas venu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span></p> - -<p>—Parfait!» murmura Gilbert, qui se rappela -le mot sur la carte.</p> - -<p>Il ignorait que le Bolivien eût compté sur -une autre visite que la sienne. La concierge -l’ignorait aussi. L’escalier A échappait, en effet, -presque totalement, à la surveillance de cette -dignitaire du cordon. Car il s’ouvrait de l’autre -côté de l’entrée, symétriquement à la loge, dans -le bâtiment de façade, mais en arrière, sur la -cour.</p> - -<p>Deux étages, un long couloir avec des portes -mal jointes, d’où sortaient d’indéfinissables -odeurs: laines crasseuses des ameublements -vétustes, parfums rancis, éther et tabac. Cela -prenait à la gorge. Le prince secoua sous son -nez son mouchoir imprégné de fine violette.</p> - -<p>Il découvrit le numéro 27, s’arrêta, frappa à -la porte.</p> - -<p>Point de réponse.</p> - -<p>Gairlance frappa de nouveau, sans plus de -succès.</p> - -<p>«Voilà qui est curieux!» pensa-t-il. «Puisqu’il -m’attend.»</p> - -<p>Il regarda la serrure. Elle n’avait pas de bouton -extérieur. Se penchant un peu, il remarqua -le point lumineux du trou, ce qui prouvait que -la clef n’était pas en dedans.</p> - -<p>Il heurta plus fort.</p> - -<p>—«Escaldas! Vous dormez? C’est moi, Gilbert!»</p> - -<p>Une porte voisine s’ouvrit. Une femme -avança la tête avec curiosité. Voyant le charmant -garçon qui restait en détresse, elle s’empressa, -se montra tout entière, en peignoir d’un<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span> -bleu cru, garni d’horribles dentelles cotonneuses, -les pieds nus dans des savates.</p> - -<p>Elle n’eût pas été laide, en paysanne ou en -servante. Mais sa fraîcheur commune, et même -sa jeunesse, disparaissaient sous un atroce maquillage. -Une poupée de bazar à bon marché. -La voix humaine sortant de ce masque faisait un -effet presque sinistre.</p> - -<p>—«Vous demandez monsieur Escaldas?» -fit-elle en minaudant. «Il n’est pas sorti, j’en suis -sûre. Car il a fait un vrai potin, cet après-midi. -Il a dû changer ses meubles de place.</p> - -<p>—Vers quelle heure?</p> - -<p>—Une heure et demie peut-être. Je le sais -parce que j’ai reçu un ami vers deux heures. Et -je lui ai même dit: «J’espère bien que mon -voisin va enfin rester tranquille.»</p> - -<p>—Mais monsieur Escaldas a pu sortir ensuite.</p> - -<p>—Ça n’est pas probable. Je l’aurais entendu. -Il frappe toujours sa porte assez fort.</p> - -<p>—C’est drôle,» dit Gilbert en regardant -cette porte close.</p> - -<p>Un sentiment bizarre l’envahissait. Le Bolivien -lui avait recommandé de ne pas venir entre -une heure et trois. Cependant il ne sortait pas, -puisqu’il avait dit à la concierge qu’il ne bougeait -point de sa chambre. Pourquoi ce bruit, à -ce moment, chez lui? A quelle occupation tapageuse -réservait-il donc ces deux heures?</p> - -<p>Maintenant, dans l’esprit du prince, l’obstination -avec laquelle Escaldas avait cherché, la -veille, à le rencontrer, le mot pressant écrit sur -sa carte et les circonstances d’aujourd’hui, formaient -un ensemble inquiétant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p> - -<p>Que se passait-il?</p> - -<p>Sans éprouver des sentiments bien chaleureux -pour le métis, Gilbert avait trop étroitement lié -partie avec cet homme pour se désintéresser de -ce qui pouvait lui advenir. D’ailleurs, que pouvait-il -advenir à Escaldas qui ne touchât à l’Affaire, -objet de leur association?</p> - -<p>Le prince qui, pourtant, n’espérait pas -grand’chose, tout à l’heure, de l’entrevue réclamée -si instamment par son acolyte, commençait -à y attribuer de l’importance, maintenant -qu’un hasard déconcertant la reculait encore.</p> - -<p>—«Je vais aller m’informer plus amplement -auprès de la concierge,» fit-il, comme se -parlant à lui-même.</p> - -<p>La poupée de bazar, sur la porte de laquelle -on pouvait lire de loin ces mots, en capitales -azur sur fond rose:</p> - -<p class="pc1 mid">MADEMOISELLE ROSALINDE</p> - -<p class="pn1">s’offrit à faire la commission.</p> - -<p>—«Ne redescendez pas, monsieur. Je vais -chercher <i>mame</i> Plu. Elle a peut-être la clef -du 27.»</p> - -<p>La jeune personne s’élança avec une rapidité -prouvant que ses articulations étaient de qualité -plus saine et moins factice que son teint.</p> - -<p>Elle revint d’une démarche alentie, réglant -son impétuosité sur l’ankylose de M<sup>me</sup> Plu.</p> - -<p>—«Je n’ai pas la clef,» dit la vieille concierge. -«Mais je suis sûre que monsieur Escaldas -n’est pas sorti. Peut-être bien qu’il est malade.</p> - -<p>—Personne n’est venu le voir?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p> - -<p>—Personne qui l’ait demandé, toujours. -Maintenant, il reçoit quelquefois des dames de -connaissance. Une supposition qu’une serait -montée tout droit, qui connaîtrait son numéro, -et qu’elle soit là, encore. Ça se pourrait bien -qu’il ne veuille pas ouvrir à cause d’elle. C’est -délicat.»</p> - -<p>Gilbert pensa au: «Ne venez pas de une à -trois.» Il hocha la tête. C’était possible. Pourtant -on approchait de cinq heures. Que diable!...</p> - -<p>Malgré la claire journée d’avril, un perpétuel -crépuscule envahissait le corridor. Dans l’ombre -relative, le trou de serrure du 27 brilla plus -distinct, comme un petit œil de clarté, sinistrement -railleur.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Rosalinde, qui, évidemment n’avait pas -reçu son éducation au Sacré-Cœur ou à Saint-Denis, -se pencha vers ce trou, y risqua un -regard.</p> - -<p>—«Oh!» s’écria-t-elle, triomphante, «je -disais bien qu’il avait bousculé ses meubles.</p> - -<p>—Laissez voir,» fit la concierge, tandis que -le prince, pris d’un irrésistible intérêt pour cet -espionnage de commères, tant les surprises de -la vie piquent la curiosité des plus dédaigneux, -demandait à Rosalinde:</p> - -<p>—«Qu’avez-vous donc vu dans la chambre?</p> - -<p>—Le lit est tiré au milieu, à la place de la -table. Ça n’a jamais été comme ça. Je le sais -bien. J’ai assez souvent passé devant, quand sa -porte était ouverte.»</p> - -<p>Le prince n’eut pas le temps d’apprécier la -pudeur imprévue de la dernière phrase, ni de se -<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>demander si M<sup>lle</sup> Rosalinde avait des raisons -plus sérieuses de connaître l’orientation des -meubles chez son voisin. M<sup>me</sup> Plu redressait -presque agilement sa maigre échine rhumatisante, -dans l’émoi qui la bouleversait:</p> - -<p>—«Ah! Seigneur... Seigneur Jésus!... -Qu’est-ce qui lui est arrivé à ce pauvre monsieur?... -Y a de quoi vous tourner les sangs!...</p> - -<p>—Quoi donc?... Mais je n’ai rien remarqué -de si terrible,» s’exclama Rosalinde, en se précipitant -de nouveau sur la serrure.</p> - -<p>—«Sa cervelle!... sa cervelle!...» gémit la -vieille.</p> - -<p>Un frisson d’horreur sillonna la chair de -Gairlance.</p> - -<p>Plus tard, malgré l’épouvante réelle qu’il devait -éprouver ensuite, il ne pouvait se rappeler -sans un soubresaut nerveux le comique lugubre -de cette exclamation.</p> - -<p>Des portes s’ouvrirent. Des gens parurent, -dont les faces pâlirent au cri de M<sup>me</sup> Plu.</p> - -<p>Mais elle continua, haletante:</p> - -<p>—«Sa cervelle!... que je lui ai fricassée pour -son déjeuner, et qui est sur le tapis, à côté de -l’assiette, avec le bondon de son dessert. Tout -est jeté là. Qu’est-ce qui s’est passé, mon -Dieu?»</p> - -<p>Le quiproquo manifeste laissait intact le mystère. -Aussi les assistants ne pensèrent-ils même -pas à rire, lorsqu’ils surent que ce qui gisait -dans la chambre muette était une cervelle de -mouton frite, et non la partie pensante d’un être -humain. Quelque chose de tragique avait dû se -passer là dedans, de l’autre côté de cette porte, -dont la banalité prenait tout à coup une physionomie<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> -poignante, avec l’obstination de son -panneau immobile, et le scintillement, à sa serrure, -d’un petit œil de lumière.</p> - -<p>—«Il faut faire ouvrir cette porte. Je le -prends sur moi,» déclara le prince.</p> - -<p>—«Je vais aller chercher mon mari,» dit -M<sup>me</sup> Plu.</p> - -<p>Un temps se passa. Puis on vit arriver Hippolyte -Plu, commissionnaire, la plaque de cuivre -au côté de sa veste comme un crachat de grand-croix.</p> - -<p>Il hocha une bonne grosse tête grise, après -avoir longuement regardé la porte du 27. Puis il -émit l’idée que ça n’avait pas de bon sens, qu’il -n’y avait pas de quoi se flanquer la frousse, que -ses locataires étaient libres d’aller se promener, -ou même de cuver tranquillement leur vin chez -eux, après avoir fichu tout en l’air, sans qu’on -eût pour ça le droit de violer leur domicile.</p> - -<p>—«Je ne m’en irai pas,» dit Gairlance, -«avant qu’on ait ouvert. Allez chercher le commissaire -de police, si bon vous semble. Je vous -dis que je le prends sur moi.»</p> - -<p>L’autorité de ses façons, la distinction de sa -personne, en imposèrent. M. Plu se rappela -qu’il devait avoir une autre clef, ouvrant le 27. -Pendant qu’il allait la quérir, quelqu’un de plus -curieux que les autres ramena le serrurier d’en -face.</p> - -<p>—«Est-ce que vous êtes monsieur le -commissaire?» demanda l’ouvrier au prince de Villingen.</p> - -<p>—«Allez toujours. C’est mon affaire,» répliqua -celui-ci, qui s’enfiévrait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span></p> - -<p>On entendit grincer les passe-partout. La -serrure, très grossière, fermée par la simple -retombée automatique du pêne sans tour de -clef, s’ouvrit tout de suite. La porte, poussée en -dedans, s’arrêta à moitié de course contre un -obstacle.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Rosalinde, plus preste que les autres, se -glissa dans l’ouverture.</p> - -<p>Elle se rejeta en arrière, hurlant, les bras battant -l’air, sa grosse figure mal peinte convulsée -d’un tel effroi que son masque artificiel s’anima -de vie intense, humaine, tragique. Une âme -épouvantée surgit sur cette face de poupée de -bazar.</p> - -<p>Les autres, effarés, hésitaient maintenant.</p> - -<p>On soutint la pauvre fille, qui s’évanouissait.</p> - -<p>Gilbert alors, le cœur lui battant jusque dans -les oreilles, à coups assourdissants, plus pâle -que son plastron de chemise, fit un pas, pénétra -par l’entre-bâillement de la porte.</p> - -<p>—«A l’aide!... à l’aide!... Un médecin!... -Ce malheureux n’est peut-être pas mort,» cria-t-il -d’une voix qu’il crut retentissante, et qui, -presque éteinte, passant à peine ses lèvres, ne -parvint qu’à ses voisins immédiats.</p> - -<p>Le désordre de la chambre était -indescriptible,—spectacle d’autant plus piteux, que la -misère des meubles apparaissait davantage dans -leur bouleversement, comme apparaissaient, sur -l’horrible papier, d’un grenat flétri, les traces, -noires de saleté ou jaunes d’usure, que ces -mêmes meubles y avaient marquées à la longue.</p> - -<p>Mais l’abomination suprême n’était pas dans -cette clameur hideuse et muette des choses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span></p> - -<p>Contre la paroi du fond, au-dessus de l’endroit -où se trouvait d’habitude la tête du lit, le -corps de José Escaldas dessinait une effroyable -pantomime raidie, suspendu par une forte cordelière -bleue à un crochet qu’on distinguait, près -du plafond, dans la fausse corniche peinte. Une -convulsion d’agonie, en recroquevillant les -jambes du malheureux, l’avait laissé dans une -position dansante, comme un pantin dont on -aurait tiré la ficelle. Sa face, remontée par la -corde, était un objet terrifiant... Gonflée, violacée, -avec la langue jaillie au dehors. Les yeux -figés dans la sclérotique élargie semblaient encore -regarder, d’un surhumain, d’un atroce regard.</p> - -<p>—«Qu’on coupe la corde!» balbutia Gilbert.</p> - -<p>Ce bretteur, ce descendant de soldat, chez -qui le courage physique était naturel et spontané -comme la respiration, ne pouvait surmonter un -étourdissement de faiblesse devant cette vision -d’horreur, dans l’écœurante atmosphère de ce -lieu, et sous la suffocante poussée des gens qui, -s’amassant derrière lui, par la porte entr’ouverte, -l’écrasaient à moitié contre le châlit.</p> - -<p>Une scène inénarrable se passait maintenant -dans le corridor, qui, peu à peu, s’emplissait des -locataires et des voisins. Les femmes criaient au -secours. Les hommes se querellaient pour savoir -si l’on devait toucher à un pendu, même pour le -sauver, avant l’arrivée du commissaire de police. -La vieille mère Plu faisait entendre un jappement -monotone, et semblait subitement hébétée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p> - -<p>Son mari montra quelque sang-froid. Avec -l’autorité de ses attributions, l’énergie de sa -poigne, le concierge parvint à déblayer un peu -la porte et à pénétrer dans la chambre. Son -premier soin fut d’ouvrir la fenêtre. Une bouffée -d’air, sinon pur, au moins à peu près respirable, -entra.</p> - -<p>Cette manœuvre produisit sur le prince un -effet salutaire. Il se reprit, et, tirant de sa poche -un canif, s’avança résolument dans l’intention -de couper la corde.</p> - -<p>—«Monsieur,» lui dit le père Plu, qui palpait -une des mains raidies, «il est glacé. Que -voulez-vous faire? Prenez garde. Pour atteindre -la corde, il vous faut écarter cette table renversée, -relever une de ces chaises... Vaudrait mieux -laisser les choses en l’état.</p> - -<p>—Allons donc! Notre devoir est de tout tenter -pour rappeler ce malheureux à la vie. On en -a fait revenir de loin avec des tractions de la -langue.»</p> - -<p>Le voyant décidé, les autres maintenant poussaient -le lit, dégageaient la porte, redressaient -les meubles. Deux ou trois s’avancèrent pour -soutenir le corps, afin qu’il ne glissât pas à terre.</p> - -<p>—«Voilà de la belle besogne!» grommela -le portier. «Et tout cela pour secouer un cadavre! -Comment voulez-vous que les magistrats -reconnaissent ensuite s’il y a crime ou suicide? -La distance au sol, la façon dont les pieds avaient -repoussé la table, la direction où elle était tombée, -toutes ces machines-là, c’est ça qui aurait -pu montrer si ce pauvre bougre s’est accroché -lui-même ou non.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span></p> - -<p>Cette réflexion fit hésiter Gilbert, qui, monté -sur une chaise, allait, en se haussant, trancher la -corde.</p> - -<p>—«Vous êtes sûr qu’il est mort?» demanda-t-il. -Car sa répugnance l’empêchait de toucher -lui-même à ces membres convulsés.</p> - -<p>—«Pour être froid, il est froid,» dit le serrurier, -qui, avec un maçon, maintenait déjà le -corps, attendant qu’il leur tombât dans les -bras.</p> - -<p>Mais, à cette seconde, une de ces hallucinations -fréquentes devant les visages d’où la vie -vient de fuir, surprit Gilbert. Il crut voir palpiter -les paupières d’Escaldas. Avec une exclamation -étouffée, il éleva son canif, entama la solide cordelière, -scia, non sans peine...</p> - -<p>—«Hardi!... encore un peu!...» fit le maçon -comme s’il commandait une manœuvre sur -son chantier.</p> - -<p>Soudain, le pendu s’abattit, les bras jetés à -droite et à gauche, la tête oscillant comme une -boule inerte, tandis que, sous le poids, les deux -ouvriers fléchissaient des jarrets.</p> - -<p>On étendit Escaldas sur son lit.</p> - -<p>A peine essayait-on de lui administrer gauchement -les premiers soins, qu’un médecin fut -amené, suivi presque aussitôt par le commissaire -de police.</p> - -<p>Le praticien eut bientôt déclaré qu’il n’y avait -rien à faire. La mort remontait à deux heures au -moins.</p> - -<p>Quant au magistrat, il inspecta sommairement -les lieux et posa quelques questions, de -l’air du monde le plus dédaigneux et le plus détaché.<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -Quel intérêt pouvait offrir cette banale -aventure? Un pauvre diable, logé en garni,—et -dans quel garni!—sans doute à bout de ressources, -à qui le vice, l’alcool, ont ôté tout ressort -pour la lutte et le travail, qui attache une -corde à son ciel de lit, se passe la tête dans le -nœud coulant, et envoie promener d’un coup de -pied la table sur laquelle il s’était juché pour -cette opération, cela se voit tous les jours, et ça -n’a de conséquence vraiment regrettable que de -déranger les commissaires de police.</p> - -<p>Toutefois, le point de vue du fonctionnaire -changea quand il se fut avisé d’interroger le -jeune homme qui, venant rendre visite au suicidé, -avait amené la découverte lugubre.</p> - -<p>—«Votre nom, monsieur?» demanda-t-il.</p> - -<p>—«Gilbert Gairlance, prince de Villingen.»</p> - -<p>La voix eut beau se faire basse, les plus -proches entendirent, et le mot: «Un prince!... -un prince!...» vola de bouche en bouche, à travers -le corridor et l’escalier, jusqu’à l’attroupement, -dans la rue.</p> - -<p>Le commissaire de police leva les sourcils, -étonné.</p> - -<p>—«Sans doute, vous apportiez quelque secours -à ce malheureux?</p> - -<p>—Mais non. José Escaldas n’était pas dans -le dénûment. Ce n’est certainement pas par -misère qu’il s’est tué. Il travaillait pour le compte -de gens qui ne l’eussent pas laissé sans pain. -Cet homme est un Bolivien, ancien intendant -du marquis de Valcor.</p> - -<p>—Oh!» s’écria le commissaire, «serait-il -l’Escaldas du procès Valcor?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span></p> - -<p>—Lui-même.</p> - -<p>—L’auteur de la fameuse lettre fausse?»</p> - -<p>Gilbert se tut.</p> - -<p>—«Ah! mais, voilà qui est différent,» reprit -le magistrat. «Je vais faire transporter le corps -à la Morgue, aux fins d’autopsie, mettre ici les -scellés... Je ne pense pas que cette mort ait une -grande signification. Le diffamateur s’est fait -justice. Mais enfin...»</p> - -<p>L’évidence de cette réflexion tomba lourdement -sur l’âme de Gilbert. L’émoi de l’horrible -scène se calmait en lui. La signification en surgissait -nette, indéniable. Le suicide d’Escaldas, -c’était la justification définitive de Valcor, l’aveu -du mensonge, désormais démasqué, impuissant, -sur lequel avait été échafaudée toute la retentissante -Affaire. L’inventeur de la fable calomniatrice, -le mystificateur audacieux, se voyant -acculé à une catastrophe imprévue, à une ignominieuse -défaite, au châtiment sans doute, -abandonnait la partie en quittant l’existence.</p> - -<p>«Et voilà de quelle savante gredinerie je me -suis fait complice!...» pensa Gilbert.</p> - -<p>Lui, il avait combattu de bonne foi. Il avait -été convaincu par cet ensemble inouï de présomptions -que lui présentait le métis. Il avait été -persuadé que le père de Micheline était un faux -marquis de Valcor. Il avait cru au bon droit de -Marc de Plesguen. Mais qui en conviendrait -maintenant? Qui ne l’accuserait d’avoir participé -sciemment à un complot de bandits? Qui -ne le mettrait, lui, petit-fils du vainqueur de -Villingen, au rang de ce vil produit de races inférieures, -de cet être dépourvu par naissance de<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -toute moralité, de celui qu’il nommait plaisamment, -mais avec un si véritable dédain, «l’Inca».</p> - -<p>Un accès de rage douloureuse saisit Gilbert. -Il jeta sur le misérable corps qui gisait là un regard -de féroce rancune. Quel allié pour le descendant -d’un prince de l’Empire!</p> - -<p>La conscience vague de son intime déchéance, -de l’esclavage où le tenaient sa paresse et ses -passions, et qui l’avait conduit à prendre un -tel allié, n’était pas pour relever le jeune homme. -Et, sur lui, s’appesantissait encore la nauséabonde -atmosphère de cette maison, de ces murs, -de ces souffles hors des bouches fardées ou des -gosiers brûlés d’absinthe,—car ils étaient peu -nombreux, les travailleurs honnêtes, parmi ceux -que leur oisiveté rassemblait là, béants d’une -abjecte curiosité.</p> - -<p>—«Permettez que je me retire, monsieur le -commissaire,» dit le jeune homme. «Voici ma -carte, mon adresse. Je me tiens à votre disposition -pour une enquête. Mais vraiment, ici, en ce -moment...»</p> - -<p>Son geste exprima qu’il n’en pouvait plus.</p> - -<p>—«Pardon... Quelques renseignements encore -sur l’état des choses quand vous avez coupé -la corde.»</p> - -<p>Quel supplice! Il fallut, avec le père Plu et le -maçon, sous le regard horrible et indéfinissable -de cette tête tuméfiée, reconstituer à peu près la -disposition des meubles.</p> - -<p>La table était là, renversée.</p> - -<p>Escaldas avait tiré son lit au milieu de la -pièce, afin de pouvoir placer cette table au-dessous -du fameux crochet. Mais pour y atteindre,<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> -pour y fixer le bout de la cordelière bleue,—pièce -à conviction retenue par le commissaire de -police,—il avait dû encore rehausser d’une -chaise la table insuffisamment haute. Cette -chaise, on la voyait plus loin, jetée à terre.</p> - -<p>Les débris du déjeuner servi par la mère Plu -s’étalaient sur le sol. Escaldas y avait à peine touché.</p> - -<p>On comprenait qu’en un pareil moment l’appétit -lui eût fait défaut.</p> - -<p>Ce qu’on arrivait moins à comprendre, c’était -la façon désordonnée dont le suicidé avait accompli -son trépas. L’être le plus dégoûté de la -vie, le plus grossier, retrouve une espèce de respect -de lui-même dans le seul fait qu’il va s’anéantir. -Sa résolution le rehausse à ses propres yeux. -C’est rare qu’il la suive jusqu’au bout sans un -peu de cabotinage, un apprêt de mise en scène. -Du moins y procède-t-il avec quelque convenance. -Mais le saccage de la chambre, les -meubles déplacés comme en hâte, les aliments -tombés avec la chute de la table, sans qu’on les -eût rangés ailleurs auparavant, l’idée de cet -homme qui va se pendre, et qui grimpe entre -son assiette encore chaude et son verre encore -plein, sans quelque soin funèbre et mélancolique, -éveillaient une image de précipitation -dans la mort, comme d’une attaque brusque de -folie.</p> - -<p>—«Une telle violence ne serait explicable,» -observa le commissaire, «que si cette mort n’était -pas l’effet d’un suicide.»</p> - -<p>Gilbert tressaillit.</p> - -<p>Si quelqu’un avait eu intérêt à supprimer Escaldas,<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> -un seul homme pouvait être ce quelqu’un. -Et alors?... La théorie se renversait. Les preuves -qu’aurait eues le Bolivien contre cette homme -auraient donc été bien redoutables!</p> - -<p>—«Vous admettriez l’hypothèse d’un assassinat?» -demanda le prince d’une voix altérée.</p> - -<p>—«Difficilement,» dit le magistrat, «D’ailleurs, -si cette hypothèse se base sur l’état des -lieux, elle ne peut être considérée de façon sérieuse. -On a trop changé cet état des lieux, et il -y a eu trop de personnes dans la pièce, pour -qu’une instruction en tienne compte.»</p> - -<p>«Ainsi c’est moi,» se dit Gairlance, «c’est -mon mouvement d’humanité pour sauver ce -malheureux, qui rendra peut-être impénétrable -un monstrueux mystère!»</p> - -<p>Il ne songeait plus à s’éloigner, retenu maintenant -par l’espoir qu’une circonstance, un témoignage, -pourrait changer les choses de face, démontrer -qu’Escaldas ne s’était pas tué, mais -qu’on l’avait tué.</p> - -<p>Ses yeux se portèrent sur cette forme effroyable, -muette à jamais. Le mort avait toujours -son regard sans nom, et cette langue projetée -hors de la bouche, comme d’un damné qui ferait -le geste de l’enfance impudente et moqueuse. -Raillerie de cauchemar... plus effarante de ce -qu’elle gardait véritablement un secret! Les -jambes, à demi pliées, avaient toujours leur attitude -dansante. De quoi s’égayait-il épouvantablement, -ce spectre, qui, peut-être, était une victime? -Un arrêt de l’enfer le condamnait-il à ce -simulacre de dérision devant la duperie prodigieuse -de sa mort?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p> - -<p>Spectacle insoutenable. Gilbert se détourna.</p> - -<p>Il entendit alors qu’on interrogeait la concierge, -les voisines d’étage. Personne d’inconnu -n’avait mis les pieds dans la maison depuis -midi, pour ce qu’on en savait, sauf un galant visiteur -de Rosalinde, un «type épatant», à ce -qu’elle affirma. Déjà, la veille, il l’avait suivie, -ébloui de ses charmes. Et il avait, non sans -peine, consenti à patienter jusqu’à aujourd’hui -pour faire plus ample connaissance.</p> - -<p>L’effrontée se rengorgeait en parlant de sa -conquête. Elle seule avait vu le «type épatant». -Mais, d’après les détails circonstanciés qu’elle -donna sur l’heure passée en sa compagnie, à en -juger surtout par l’enthousiasme reconnaissant -qu’elle manifestait pour son empressement -amoureux, on dut renoncer à soupçonner d’un -crime un individu capable, à l’instant même, de -tels exploits, qui supposent une liberté d’esprit -absolument incompatible avec les affres d’un -meurtrier.</p> - -<p>Une jeune personne de la même catégorie -sociale que Rosalinde, et demeurant sur le même -palier, crut se rappeler d’abord, et bientôt fut -prête à jurer, qu’elle avait remarqué le tapage -bizarre fait dans la chambre d’Escaldas au moment -même où elle venait d’entendre causer -chez Rosalinde.</p> - -<p>—«Justement,» confessa la créature, avec -son étrange candeur professionnelle, «je me -disais «Elle en a de la veine, Rosalinde, de -recevoir des visites à cette heure-ci!» Et patatras!... -c’est alors que j’ai sauté en l’air, par le -fracas d’une table qui tombait.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span></p> - -<p>Après avoir répété deux fois cette version, -toute fière de donner son témoignage dans le -drame, la donzelle n’en eût démordu pour rien -au monde. Sa sincérité était absolue. Seulement, -d’avoir formulé si nettement des impressions, -d’ailleurs confuses, lui avait fait perdre le pouvoir -de se les rappeler dans un autre ordre. -Qu’elle intervertît, sans le vouloir, la succession -des bruits, que ce fût chez Escaldas qu’on eût -parlé avant la chute de la table, et non pas, -comme elle croyait, chez Rosalinde, elle ne pouvait -plus le vérifier dans sa mémoire, ayant perdu -à ce sujet tout sens critique, par le fait d’avoir -émis une affirmation.</p> - -<p>La concierge répéta de son côté que M. Escaldas -était sorti de ses habitudes en se faisant -apporter son déjeuner dans sa chambre,—une -cervelle frite et un bondon, avec une livre de -pain et une demi-bouteille de vin. Elle déclara -qu’il avait l’air «drôle», qu’il insistait sur son -intention de rester chez lui pour recevoir quelqu’un.</p> - -<p>—«Qu’entendez-vous par «l’air drôle»?» -demanda le commissaire de police.</p> - -<p>—«Embêté, quoi!» dit la concierge. «Et -puis, impatient, hurluberlu... Il ne tenait pas en -place... Même que je lui ai demandé s’il avait des -fourmis dans les jambes. «Vous ne me direz pas -ça dans quelques heures, mame Plu,» qu’y m’a -fait, «je serai bien tranquille.»</p> - -<p>—«Ah!» s’écrièrent en même temps le -commissaire et Gairlance.</p> - -<p>Un tel mot parut décisif. Ceux qui l’entendirent -ne pouvaient pas savoir que l’infortuné<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> -s’énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de se -retrouver en face du «Beau Rouquin», et qu’il -se consolait lui-même en se disant que, de -toutes façons, les choses s’arrangeraient sous -peu, le marché serait conclu et la victoire certaine.</p> - -<p>—«Cette personne qu’il attendait, c’était -vous, n’est-ce pas, monsieur?» questionna -le magistrat en s’adressant au prince de Villingen.</p> - -<p>—«C’était moi.</p> - -<p>—Vous avait-il fixé l’heure?</p> - -<p>—Il m’avait recommandé, très instamment, -de ne pas venir entre une et trois.</p> - -<p>—C’est clair. Il réservait ce moment pour -l’exécution de son sinistre projet.»</p> - -<p>Tout concourait à l’évidence. L’espoir, un -instant apparu à Gilbert, qu’il y avait eu assassinat, -et que cet assassinat, une fois établi, changerait -la face de l’Affaire Valcor, vacilla, rentra -dans les ténèbres de l’insaisissable. Escaldas, -sans doute à bout d’invention et de mensonge, -s’était vu perdu, s’était tué. Avec lui, la légende -mourait tout entière. L’histoire ingénieuse et -romanesque d’un faux marquis de Valcor se -substituant au véritable, l’histoire qui avait passionné -le monde, était donc née de toutes pièces -dans l’imagination de ce demi-sauvage, dans ce -cerveau, surchauffé jadis par le soleil des tropiques, -maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme -hors d’usage, par le flot de sang qu’y -avait chassé la corde brutale.</p> - -<p>Peut-être l’auteur de cette fable inouïe l’avait-il -crue, s’était-il pris lui-même au piège de son<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> -désir et de sa haine. On ne joue pas avec tant -d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel -on n’est pas entré de bonne foi. Peut-être la -découverte de son erreur avait-elle affolé le -Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût, -c’était bien fini. Jamais Marc de Plesguen ne -serait marquis de Valcor, jamais sa fille Françoise -ne serait châtelaine de la demeure historique, -des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour -dot le patrimoine héréditaire, grossi des intérêts -composés,—fortune immense, même si les -millions d’Amérique en demeuraient distincts. -Et jamais Gilbert Gairlance, prince de Villingen, -n’épouserait sans cette fortune une fille qu’il -n’aimait pas.</p> - -<p>Les chimères de ces deux dernières années -gisaient donc, grimaçantes et mortes, avec le -malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de -crédit conservé naguère par le jeune viveur -s’était usé jusqu’au bout dans cette fâcheuse -aventure.</p> - -<p>Quand il sortit de l’horrible maison, quand il -secoua le cauchemar de tout à l’heure en même -temps que le rêve de naguère, Gilbert se retrouva -en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses -propres yeux, car, pour la première fois de sa -vie, il réfléchissait à sa conduite. Un abattement -jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son -âme.</p> - -<p>Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter -comme s’orientent toutes les pensées humaines,—chez -les forts aussi bien que chez les faibles, -chez les insouciants aussi bien que chez les -pusillanimes,—dès que s’élève le souffle des<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> -regrets, ou dès que le cœur est mordu par la -souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse -douce, indulgente, absolue. L’image de Bertrande -s’évoqua en lui.</p> - -<p>Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, -si sincèrement humble. Et, avec elle, lui -apparut aussi ce beau petit Claude, qui était son -enfant, à elle, et le sien, à lui-même.</p> - -<p>Une émotion inconnue l’envahit.</p> - -<p>Le prince Gairlance regarda autour de lui, -dans les rues qu’il suivait au hasard. Il s’aperçut -qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs -tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre -ouvrière.</p> - -<p>Le long après-midi d’avril rayonnait encore -d’une clarté vive, dans l’air piquant, presque -froid.</p> - -<p>«Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la -surprendre,» se dit le jeune homme.</p> - -<p>Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse -celle qu’il pouvait considérer comme sa -fiancée, il en éprouva plus de saisissement et -plus de gêne que de consternation. Il venait, à -l’instant même,—et sur quel passage tragique!— de -tourner cette page de sa vie. L’adieu de -M<sup>lle</sup> de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement -l’émouvoir, après la catastrophe dont tout -son être restait horriblement secoué?</p> - -<p>Il la laissa partir sans un mouvement de -pitié, dans l’égoïsme de sa frissonnante nostalgie, -sans plus de pitié que n’en éprouvait -Bertrande elle-même, dans l’égoïsme de son -amour.</p> - -<p>Et Françoise s’en alla, seule pour toujours,<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -déchirée de les avoir vus ensemble, vainement -soutenue par sa fierté, par le sentiment d’avoir -fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose -apaisait son désespoir,—ce désespoir, profond -comme le gouffre de sa vie à jamais solitaire et -vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la -tiédeur du petit corps qui persistait à ses mains, -la douceur du petit front qui caressait encore ses -lèvres. Il l’avait appelé par un attrait mystérieux, -cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait. -Il l’enveloppait d’un charme irrésistible. Il lui -apparaissait comme la raison suprême de son -sacrifice.</p> - -<p>Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, -garde cette bienveillance mystérieuse de -susciter autour des pires douleurs une singulière -effervescence de sentiments, même illogiques, -qui empêche l’âme de voir toute l’abomination -de sa plaie,—jusqu’à ce que le temps lui ait -fait trouver la force de la regarder à nu. Mais -alors elle n’en mesure plus que la cicatrice.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XI</h2> - -<p class="pch"><i>DANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/da.jpg" width="82" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Au</span> bord d’une rivière dans la région -des forêts du Haut-Amazone, un village -indien.</p> - -<p>Une de ces mille rivières, un de -ces mille villages, comme il en existe dans cette -contrée de végétation formidable. Des huttes -de bois, de l’eau obstruée de longues herbes. Le -paysage est partout le même sur des millions de -kilomètres carrés.</p> - -<p>Mais quel paysage!</p> - -<p>La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le -plus prodigieux fouillis de verdure que fassent -jaillir de la terre les rayons du soleil tropical -combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial -gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers -de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent -comme des arceaux entre des piliers. -Toutes les hardiesses des élancements et des -courbes, toutes les grâces des onduleux feuillages.<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> -Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus -éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du -sol, une telle poussée de plantes basses, des -fougères si drues, des arbrisseaux tellement -vivaces, tant de germes élancés vers la vie en -tiges impatientes, que nul être ne s’y peut -ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, -tel que le picari, fort de sa rude cuirasse, -et les myriades de serpents, qui se coulent dans -l’inextricable massif.</p> - -<p>La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux -splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles, -rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les -hautes branches, où seulement il est possible de -se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie -la joie de vivre. Au-dessous, c’est l’étouffement -et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes -ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de -l’eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes, -étroits canaux que les herbes obstruent, -sur lesquels les feuillages se recourbent en -arceaux, mais que la pirogue de l’Indien remonte -ou descend avec une habileté incroyable.</p> - -<p>Deux de ces pirogues s’avançaient sur la -route aquatique vers une pauvre agglomération -de huttes.</p> - -<p>Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus -de la rivière même, soutenues par des -pilotis. D’autres étaient construites sur la terre -ferme dans une espèce de clairière. Un étroit -espace libre, figurant la place publique de ce -qui figurait si médiocrement un village, se découvrait -au centre.</p> - -<p>Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -à physionomie laide et douce, à peine vêtus de -pagnes faits avec la souple écorce d’un de -leurs arbres, se livraient à une occupation qui, -pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.</p> - -<p>Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher -qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une -canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, -chaque Indien plongeait cette spatule -dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la -retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi -liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son -espèce de longue cuiller dans la fumée du -bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une -rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc -s’arrondissait en petite masse au bout de la -canne et se solidifiait en même temps sous l’influence -de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau -dans la cuve ce rudiment de boule, auquel -s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton -pivotait encore une fois rapidement au-dessus -de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, -accentuant sa forme ronde. Et, quand -l’opération s’était répétée un grand nombre de -fois, une sphère, double au moins d’une tête -d’homme, commençait à faire plier la canne de -son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non -sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de -cuiller en bois à long manche, mettait de côté -la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, -tant qu’il restait du suc dans la cuve.</p> - -<p>Pour les deux Français, un homme et une -femme, qui, assis dans la première des deux -pirogues, observaient de plus en plus près cette<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> -manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible -ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils -parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé -de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane -avaient eu le loisir d’en connaître les -mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide -blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était -une matière devenue indispensable à l’industrie -moderne, et dont la source naturelle jaillissait -ici, abondante, inépuisable en apparence, des -sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. -C’était le <i>latex</i>, le caoutchouc frais, tel qu’il -coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas -le <i>serynga</i>. Et ces Indiens étaient des <i>seryngueiros</i>.</p> - -<p>Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, -avec l’agilité des singes qui y habitent, pour -récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient -au village, en formaient ces boules durcies, que -leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A -travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient -enfin dans cette ville, le plus grand marché de -caoutchouc de l’Amérique du Sud.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse et son compagnon savaient -aussi que cette façon barbare d’exploiter le -caoutchouc est encore la seule qui se pratique, -sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, -grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur -avait substitué la récolte méthodique du -<i>latex</i> au saccage des arbres, et l’action des machines, -pour sa solidification, à la longue spatule -rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique -de l’Indien.</p> - -<p>Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> -souciaient des perfectionnements industriels mis -en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de -Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de -voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, -mal délimitées, contenaient les seules -routes ouvertes récemment dans la compacte -solitude forestière, et les cours d’eau rendus -navigables pour y pénétrer plus facilement. La -Valcorie n’était pas une enceinte close par des -barrières. C’était un morceau de la Selve, un -morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux -civilisateurs de son propriétaire, avec la -puissance et la vigilance de son armée d’intendants. -Mais, du moins, les deux compagnons de -route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, -l’établissement central, véritable petite cité, -chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils -trouveraient Hervé.</p> - -<p>Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils -avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. -Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres -à la Paz, ils rencontraient partout des -gens ayant accueilli ou escorté le joli Français -doré, l’<i>El-dorado</i>, comme on l’avait surnommé -plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, -un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée -sur le front. Ce surnom d’<i>El-dorado</i> -changeait là de sens, dans ce pays où il désigna -le maître fabuleux des richesses aurifères, au -temps de la conquête espagnole. Les cheveux -du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée -sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient -ces brunes populations, aidait leur mémoire, -sous l’éveil des questions.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span></p> - -<p>A la Paz encore, il fut facile de reconstituer -quelques pérégrinations du voyageur.</p> - -<p>De cette capitale de la Bolivie datait la dernière -lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l’informait -alors qu’il y attendait Mathias Gaël, le -contrebandier breton, chargé par le marquis de -Valcor d’une mission mystérieuse, et dont il -devait surveiller les démarches.</p> - -<p>Mathias était parti bien avant lui. Cependant -tout donnait à croire que le premier des deux -voyageurs avait rencontré sur sa route des retards -considérables. Accident, maladie, ou attaque -de pillards. S’il était parvenu au but, il s’y -trouvait dans des conditions de secret et d’incognito -qui rendaient la tâche d’Hervé bien -difficile. Le jeune comte attendait, s’enquérait, -observait.</p> - -<p>Tel était le dernier bulletin à sa mère, après -lequel commença le silence dont s’était affolée -M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p> - -<p>Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait -son fils disparu.</p> - -<p>Le Père Eudoxe l’accompagnait.</p> - -<p>N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur -début de son œuvre sainte, que d’aider et -de protéger cette femme à travers les obscures -régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la -lumière? En elle, les tourments de la mère et le -repentir de la chrétienne l’avaient ému. Puis sa -curiosité psychologique de manieur d’âmes se -prenait au drame étrange dont Gaétane était -l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle -poursuivait la solution.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p> - -<p>Pour M<sup>me</sup> de Ferneuse, nul guide n’aurait valu -ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé -pour avoir tant étudié l’homme, et connaissant -déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le -pays qu’ils parcouraient. Le religieux parlait -même les principaux dialectes indiens. Car il se -préparait de longue date à suivre son impérieuse -vocation.</p> - -<p>—«Voilà le village de mes pères,» dit un -jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux -noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres -épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se -trouvait dans la première pirogue.</p> - -<p>La seconde était occupée par une escorte -guerrière appartenant à la même tribu.</p> - -<p>Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, -moyennant une rétribution, d’ailleurs dérisoire, -de veiller à la sécurité d’un voyageur, ils -se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, -ils l’eussent dépouillé ou torturé sans -scrupule.</p> - -<p>C’est sur les indications de l’adolescent qui -venait de parler que le Père Eudoxe et M<sup>me</sup> de -Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la région -des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre -le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré -par hasard, et interrogé, comme tant d’autres de -qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, -prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux -d’or.</p> - -<p>—«Ce sont mes frères qui le servaient -de leur sang,» dit-il. «Mais ils furent attirés -dans un piège. Presque tous périrent. L’homme -blanc fut blessé, après s’être battu comme un -épervier de la montagne. Celui des miens qui<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> -resta debout l’a emporté dans notre village.»</p> - -<p>Quelle émotion s’empara de Gaétane, après -sa lente navigation sur le rio plein de méandres, -où l’on avait passé devant plusieurs campements -de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien -déclara:</p> - -<p>—«Voici les huttes de mes pères.»</p> - -<p>Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, -aussi près du moins qu’elles en purent approcher -dans le hérissement des roseaux, les travailleurs -du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard -indifférent, sans se déranger de leur tâche.</p> - -<p>La vue des visages blancs n’était pas pour les -surprendre. Ils ne s’en fussent inquiétés que s’ils -avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence -autour de ceux-ci de gens de leur race les -rassurait. Quant à la robe du moine, et à l’espèce -de court costume de chasse qui laissait voir -les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient -là des détails à peine discernables pour ces êtres -primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans -des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent -à de telles nuances. La complication même -des vêtements finissait par leur produire un effet -d’uniformité.</p> - -<p>Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa -haute taille, sa robe grise troussée dans une -large ceinture de cuir, où l’on distinguait un revolver, -un fort couteau de chasse et une pochette -à cartouches, en imposait à ces barbares.</p> - -<p>Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. -M<sup>me</sup> de Ferneuse, malgré son désir ardent de -descendre, de courir vers ces humbles demeures, -où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> -lui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que -portée sur les épaules d’un des hommes, à moins -qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de -bois d’une des cabanes sur pilotis. Mais l’un ou -l’autre de ces moyens exigeait une négociation -préalable pour s’assurer de la bienveillance des -habitants.</p> - -<p>Elle vit le moine se faire porter au bord par -deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux, -mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son autorité -naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient -le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice -de leur parler, fixa rapidement leur attention.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse, debout dans la pirogue, -haletante d’espoir et d’angoisse, tâchait de -deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue -incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en -aurait d’aucune façon saisi les paroles, couvertes -qu’elles étaient par un bruit de gémissements, -sorte de lamentation monotone et continue. -L’idée de son fils blessé, agonisant peut-être, -lui fit chercher anxieusement d’où provenaient -ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des -huttes, derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, -deux Indiens, étendus à terre sur une couche de -feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, -à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et -l’empressement de quelques femmes, occupées -à leur prodiguer des soins.</p> - -<p>Après un moment de pourparlers, le Père -Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes -rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe -grise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span></p> - -<p>—«Mon fils?...» cria la comtesse.</p> - -<p>—«Il vit.</p> - -<p>—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?</p> - -<p>—Je le crois.</p> - -<p>—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi -courir!...</p> - -<p>—Un peu de patience, madame. Écoutez.»</p> - -<p>Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. -Et il se mit en devoir de raconter à -Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis que -les calmes Indiens demeuraient impassibles, les -uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues, -les autres reprenant la fabrication de leurs boules -en caoutchouc, sans même regarder davantage -ces êtres si différents d’eux, et qui s’entretenaient -dans une langue inconnue.</p> - -<p>—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la -peine à tirer de ces gens quelques renseignements. -Ils sont la défiance même, surtout quand -il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur -hospitalité est admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. -Car ils se figurent que leurs dieux indignés -anéantiraient un village où l’hôte aurait -encouru quelque péril. Grâce à la présence -avec nous d’hommes de leur tribu, et surtout -à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous -mena ici, j’ai pu savoir quelque chose. Mais -soyons prudents. Ne heurtons pas leurs coutumes.</p> - -<p>—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous -d’Hervé?</p> - -<p>—Un jeune homme dont la description répond -à celle que vous m’avez faite de votre fils -est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> -mois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a -pas pu le guérir entièrement...</p> - -<p>—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, -mon Dieu?...</p> - -<p>—Ces individus que vous entendez se lamenter -là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont -pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux -qu’on soigne pour qu’il guérisse.</p> - -<p>—Quelle insanité! Où est-il?...</p> - -<p>—Je n’ai pu l’apprendre encore.</p> - -<p>—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, -non. Qu’on m’aide à descendre! J’y vais moi-même.»</p> - -<p>Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait -le rebord, s’élançait dans l’eau et dans -les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l’arrêta.</p> - -<p>—«Prenez garde, madame! Vous perdez -votre fils.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, -sans oser faire un mouvement de plus.</p> - -<p>—«Vous l’exposez doublement, par une -hâte si peu mesurée. D’abord, si vous le surprenez -à l’improviste, une émotion tellement foudroyante -peut lui être funeste. Songez qu’il -souffre depuis des mois d’une blessure non soignée, -qui doit le maintenir dans un état d’abattement -et de fièvre. Mais le pire danger serait -d’irriter ces barbares, d’agir à l’encontre de leurs -usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer -malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? -Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d’hôte, et -serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous -amener à terre, madame, mais à la condition -expresse que vous dominerez des sentiments si<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -compréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez, -je vous en supplie, de suivre mes conseils.</p> - -<p>—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous -obéirai,» fit-elle.</p> - -<p>Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de -l’escorte transportèrent la voyageuse à la rive.</p> - -<p>Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant -sur l’épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses -que les autres, la considéraient avec une -espèce d’admiration méfiante.</p> - -<p>—«Dites-leur que je suis mère comme -elles,» s’écria la comtesse en s’adressant à l’octavien. -«Ce mot les attendrira. Voyez comme -les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement -à leur cou. Dites-leur que je cherche mon -fils. Elles auront pitié de moi!»</p> - -<p>Tout en parlant au moine, Gaétane commentait -aux femmes ses paroles par une mimique -involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de -cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu’une -ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins -de larmes.</p> - -<p>Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient -agir même sur ces créatures bornées. L’une -d’elles détacha la courroie de lianes qui maintenait -l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps -nu, et le tendit vers l’étrangère avec un évident -orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière -comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine -d’y toucher.</p> - -<p>Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens -la prière angoissée de Gaétane. C’est elle -qui avait eu l’intuition juste. Quand ces primitifs<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span> -surent qu’ils avaient devant eux une -mère qui réclamait son enfant, ils s’émurent. -Leurs sentiments étaient d’autant plus forts -d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de -la famille, en général, de la maternité, en particulier, -emplissait leur âme simp<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> -seul chemin à peu près praticable. Entre la -grande végétation et la rive proprement dite, -une zone encombrée de fougères et de plantes -aquatiques se laissait parcourir, non sans le -risque d’enfoncer quelquefois dans la vase. Puis, -enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait -pénétrer dans la région formidable des arbres et -des lianes. Cette voie, naturellement, était un cours -d’eau,—un affluent étroit, que la caravane se -mit à remonter en marchant au milieu de son -lit. L’eau montait aux chevilles, aux genoux, -parfois plus haut.</p> - -<p>Bravement, M<sup>me</sup> de Ferneuse voulut se déchausser -pour imiter ses nouveaux amis. Le -moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna -eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait -l’étrangère. Deux à la fois la soutenaient, -assise sur leurs bras entrelacés.</p> - -<p>Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine -frayé. Puis une clairière, autour d’un marécage.</p> - -<p>Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:</p> - -<p>—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il -me semble même distinguer quelques huttes. -Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme -blanc n’est pas votre fils, l’affreuse déception -vous doit être un peu ménagée. Si c’est lui, votre -soudaine apparition lui causerait un émoi au-dessus -des forces humaines.»</p> - -<p>C’était juste. A de telles distances de la patrie -et de toute civilisation, dans ce monde de -dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir -brusquement celle dont la pensée sans cesse -présente fait de l’être le plus fort un enfant, cette -mère qu’il appelle et qu’il désespère peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> -d’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire -éclater un cœur de surprise et de joie.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse s’assit en tremblant sur une -puissante racine d’un des géants de la forêt. -Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit.</p> - -<p>Quelle attente!</p> - -<p>Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle -l’avait cru parti depuis des heures.</p> - -<p>—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du -plus loin qu’il put se faire entendre.</p> - -<p>Elle se dressa, puis retomba tout à coup. -Mais sa défaillance fut passagère. Il avait besoin -d’elle, celui qui languissait là.</p> - -<p>—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» -dit le Père Eudoxe, lorsqu’il se fut -approché.</p> - -<p>Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait -maintenant! Qu’allait-il lui apprendre?</p> - -<p>—«Hervé est malade? estropié? mourant?</p> - -<p>—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le -sauverons. Mais nous arrivons juste à temps,» -dit l’octavien.</p> - -<p>Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans -un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse -souffrait d’une blessure au-dessus du genou. -Une balle devait y être restée, causant une -espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait -autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du -marécage, sous le chaud étouffement des arbres, -le maintenait dans un état fébrile persistant où -s’usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là -était la cause de cette inertie qui le retenait depuis -une période indéterminée, mais certainement<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -longue, dans son étrange asile. Il y paraissait -heureux.</p> - -<p>—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons -pas nous rendre compte, ce soir, de son -véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le -coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger -accès de délire. Je l’ai trouvé dans cette phase. -Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont rassuré à -ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils -m’ont dit que j’arrivais au moment où l’âme du -blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils, -l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, -pour que le regret des siens ne lui soit pas trop -amer.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse éclata en sanglots.</p> - -<p>—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» -soupira-t-elle.</p> - -<p>—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques -connaissances en médecine. Je vous réponds de -le tirer de là. Maintenant, venez le voir.</p> - -<p>—Me reconnaîtra-t-il seulement?</p> - -<p>—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est -une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense -joie.</p> - -<p>—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas -à apprendre qu’il a perdu la raison?...</p> - -<p>—Non, non, madame. Par le saint nom du -Christ... je vous ai dit l’exacte vérité.»</p> - -<p>Cette vérité était suffisamment lugubre. -Quand M<sup>me</sup> de Ferneuse vit son Hervé, cet être -si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant, -élégant type du gentilhomme, aujourd’hui -assis au seuil d’une cabane de sauvages, -demi-nu comme les êtres qui l’entouraient,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> -ses cheveux blonds épars en longs anneaux -jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe -nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur -et son teint de cire, lui donnait l’aspect -d’un Christ descendu de la croix,—quand elle -rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui -se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement -et de bonheur, quand elle entendit ses divagations -douces, elle fut saisie par une crise d’horrible -désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir -envoyé son fils dans ce pays meurtrier.</p> - -<p>Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, -tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie -apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose -de quinine.</p> - -<p>Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:</p> - -<p>—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? -Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette -heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, -ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous -allons être heureux. Vous n’imaginez pas comme -la vie est délicieuse au sein de la nature, avec -ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous -pas amené Micheline? Elle seule me manquait, -avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai -plus rien à la destinée.»</p> - -<p>Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse -qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience -du délire.</p> - -<p>—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, -même lorsqu’il sera de sang-froid,» -expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage -engourdit et captive les nôtres, quand ils -s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtout<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> -dans une période d’affaiblissement physique. -Beaucoup de religieux, qui ont suivi des -expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont -raconté ce fait. Des soldats européens ayant -trouvé momentanément asile chez des indigènes, -regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient -avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus -heureux jours de leur vie.»</p> - -<p>La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner -les pirogues où se trouvaient les couvertures, -les vêtements de rechange, les provisions. -D’ailleurs, M<sup>me</sup> de Ferneuse eût bravé toutes les -privations plutôt que de quitter son fils.</p> - -<p>C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, -la délicatesse d’âme, l’hospitalité charmante -des êtres sans culture chez qui son extraordinaire -aventure l’avait amenée. De tels sentiments -ne sont pas le fruit de la civilisation. Au -contraire, l’orgueil et le bien-être les étouffent -souvent chez une humanité trop comblée. Ces -pauvres Indiens s’appliquèrent à la servir avec -une timidité silencieuse qui donnait plus de prix -à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour -elle avec le confort relatif que comportait leur -dénûment. On étendit des feuillages frais pour -sa couche. On apporta pour son souper des -noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et -des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent -d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle -pouvait s’en nourrir sans danger.</p> - -<p>Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les -soins qu’ils prodiguèrent à son fils, en la regardant -comme pour lui dire: «Vois... il nous est -cher.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p> - -<p>Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés -par le Père Eudoxe. Le moine, qui s’était annoncé -comme sachant un peu la médecine, la connaissait -en réalité fort bien. Il possédait, comme la -plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme -d’officier de santé. En outre, sa grande -habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer -des opérations urgentes. Il déclara que, dès -le lendemain, quand on aurait transporté Hervé -jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments -et ses préparations antiseptiques, il extrairait -la balle qui, chez le malade, paralysait l’articulation -du genou.</p> - -<p>Gaétane se retira, un peu plus tranquille, -sous l’abri rustique préparé pour elle. L’octavien -resta auprès du jeune comte de Ferneuse.</p> - -<p>Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour -leur village s’endormirent çà et là, dans les lits -profonds des lianes et des fougères, après avoir -allumé au bord de l’étang des feux qui devaient -tenir à distance les moustiques et les serpents, -et que chacun d’eux veilla tour à tour.</p> - -<p>Et les chaudes ténèbres et le silence infini de -la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus, -que l’amour et la bonté faisaient si semblables, -sous l’épiderme blanche comme sous la -peau de bronze.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XII</h2> - -<p class="pch"><i>LA DÉFAITE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dh.jpg" width="83" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Hervé</span> de Ferneuse, entre sa mère et le -Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la -santé. Quand les soins les plus immédiats -lui eurent été donnés dans le -village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener -vers un lieu plus salubre et où rien ne -manquerait des conditions indispensables à sa -guérison.</p> - -<p>Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, -dont l’emplissait la présence de sa -mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si -héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta -pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé -les jours dans une langueur voluptueuse, analogue -au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des -larmes dans les yeux, il embrassa les humbles -êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur -tel qu’eux-mêmes le concevaient.</p> - -<p>Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda -s’effacer dans la profondeur verdoyante leur<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -groupe assemblé sur le rivage et les cabanes -brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les -piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur. -Débile encore et prompt à l’attendrissement, -il éprouvait la nostalgie des heures à jamais -mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance -fiévreuse sous la magnificence des -feuillages, dans une ivresse de chaleur et de -silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion -de créatures naïves.</p> - -<p>Un peu plus tard, dans la plénitude de ses -forces recouvrées, il devait mal comprendre son -état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau -pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. -Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil, -la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, -dont la Nature engourdit le cœur de -l’homme partout où elle se déploie trop grandiose -et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, -les monastères bouddhiques, les thébaïdes -des solitaires de toutes les religions, -n’ont été possibles que dans les déserts, les -forêts ou les montagnes, partout où la voix -éternelle de la Nature s’élève plus haut que les -clameurs éphémères des passions.</p> - -<p>—«Mon Hervé,» dit M<sup>me</sup> de Ferneuse en pressant -la main de son fils, «nous reviendras-tu complètement? -Cette vision d’un monde trop différent -du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque -dédain de la pauvre existence humaine, si factice -et si vainement agitée?»</p> - -<p>Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude -du regard la rassura.</p> - -<p>Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> -pas encore raconté par quelle aventure il se -trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, -avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant -la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait -certainement à mourir là, loin de la -civilisation, loin des siens, si le dévouement -maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente.</p> - -<p>Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite -assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et -même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au -cours du voyage de retour vers la plus proche -ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent -l’une après l’autre.</p> - -<p>Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en -canot, puis à dos de mulet, car on contourna la -Valcorie, alors que le plus court chemin eût été -de la traverser.</p> - -<p>Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une -maison de style espagnol, au flanc d’une colline -boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de -toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, -dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui -lui était arrivé.</p> - -<p>L’histoire fut simple et brève.</p> - -<p>Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir -et déjouer les ténébreuses démarches -dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de -Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des -difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier -breton. Dédaigneux du rôle d’espion -ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, -il lui déclara ses intentions.</p> - -<p>—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vous<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> -êtes ici pour une louche besogne. On vous a -promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je -vous en offre le double pour m’y associer. Ce -que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même. -Voulez-vous travailler pour mon compte -et renoncer à servir les mauvais desseins de qui -vous envoie?»</p> - -<p>Mathias Gaël repoussa cette proposition avec -fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il -n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à -trahir, car il n’était pas vil.</p> - -<p>—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte -de Ferneuse. «Entre nous, c’est donc la guerre -ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce -que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à -côté de vous. Et si vous découvrez devant moi -ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, -je vous le disputerai les armes à la main. Celui -de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne -s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de -l’autre.»</p> - -<p>A ce point du récit, M<sup>me</sup> de Ferneuse s’écria:</p> - -<p>—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! -Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais -cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide -de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet -homme par des argousins quelconques? On m’a -dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce -personnage devait paraître suspect aux autorités -elles-mêmes?</p> - -<p>—La police? les autorités?» répéta Hervé -en souriant. «Vous ne savez pas, ma mère, ce -que sont ces pays, où la vie humaine ne compte -guère, où chacun se fait justice à soi-même, et<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> -s’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, -l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique -presque en toute liberté les vices et les vertus de -la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité, -inimitiés mortelles et vendettas implacables. -L’homme qui vous a promis fidélité, vous -pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvre <i>seryngueiros</i> -à peau rouge. Mais si un autre a juré votre -mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous -trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans -une maison quand vous verrez son cheval attaché -à la porte.</p> - -<p>—Mais les tribunaux? Mais la justice?»</p> - -<p>Hervé eut un léger rire et continua son récit.</p> - -<p>Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent -comme il en avait décidé. Ce fut une lutte -de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura -d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, -vigilante, qui, une fois le maître adopté, -le défendrait, le servirait, jusqu’au dernier -souffle.</p> - -<p>Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un -comte de Ferneuse, n’hésitaient pas à mettre -en œuvre l’espionnage. Et nul être ne pouvait -le pratiquer comme ces souples hommes -couleur d’ombre, aux sens aiguisés de fauves, -à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux -rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier -sur lequel il avait vu l’adversaire blanc -méditer longuement en traçant des signes. Ce -feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, -puis chassé par le vent, à demi-consumé, -fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une -demi-journée et une nuit sans bouger de sa<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> -cachette, pour aller s’en saisir lorsqu’il crut pouvoir -le faire impunément.</p> - -<p>Ce papier fut la première chose qu’Hervé -rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva -intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient -pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux -billets de banque et aux lettres de change l’avoisinant.</p> - -<p>—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les -yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse.</p> - -<p>—«C’est un plan. Et il est vraiment fort -clair,» observa le religieux.</p> - -<p>—«Il me parut encore plus clair,» reprit -Hervé, «parce que je connaissais déjà la vallée -que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque -temps, Mathias Gaël tournait autour de cette -dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios, -le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers -contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, -formant comme un fossé entre la région des forêts -et celle des montagnes. D’un côté les arbres -s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse -une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, -des filons de sulfure de fer plaquent des taches -rougeâtres.</p> - -<p>—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je -m’explique sur le dessin ce mot: «La pierre de -sang.»</p> - -<p>—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre -du roc, apparaît une sorte de traînée -pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure -sanglante.</p> - -<p>—En face, sur l’autre marge de la vallée, doit<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> -être un arbre remarquable, d’après le mot et le -signe que je crois déchiffrer.</p> - -<p>—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un -eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent -d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même -dans ce pays de végétation colossale, où parfois -un seul fromager couvre de son ombre plus d’un -hectare. Son aspect frappe d’autant plus que, -tout autour de lui, la verdure, au contraire, se -clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine -dans le sol pierreux.</p> - -<p>—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à -égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus, -et qui aboutit au fond de la vallée, à un -point marqué d’une croix?</p> - -<p>—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette -ligne, tracée d’après les indications de monsieur -de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par -lui, marquait l’orientation de la sépulture. -Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, -c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... -la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait -enseveli sa victime, et dont il aurait gardé -soigneusement la position par des points de repère. -Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? -quelle hantise? Peu importe.</p> - -<p>—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua -le moine, «ce sont les Indiens qui ont aidé à cette -funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a -pas agi sans aide.</p> - -<p>—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» -répliqua vivement Hervé. «Mais -comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt -ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense.<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span> -Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré -son secret.</p> - -<p>—Enfin,» dit le religieux, «comment vous -êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si -net, qui vous indiquait la place même où Mathias -Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque -évidemment le but suprême.</p> - -<p>—Comment je m’en suis servi? Ne vous en -doutez-vous pas?» s’écria Hervé, regardant tour -à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec -ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, -par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le -cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre, -Mathias Gaël et ses gens.</p> - -<p>—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. -«C’est là qu’eut lieu le combat!</p> - -<p>—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez -ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé. -Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez -plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. -J’étais évanoui. Mais j’ai appris par eux -que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me -poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué -sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui -restait plus qu’à accomplir tranquillement sa -mission.</p> - -<p>—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, -que ce misérable a violé la tombe où reposait...»</p> - -<p>Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait -jaillir de son cœur.</p> - -<p>Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda -longuement.</p> - -<p>—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai -fait ce que j’ai pu. Vous ne doutez pas...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant -de ses bras.</p> - -<p>—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... -Tais-toi... Je te connais bien. Dieu -m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à -cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance -tu as dû y faire face.»</p> - -<p>Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:</p> - -<p>—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre -ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes -soupçons ne peuvent arriver à une certitude. -Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon -sinistre? Rien de ce mystère ne sera jamais -éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de -Valcor. Il a triomphé de tout!</p> - -<p>—Pardon si je ne partage pas votre déception -au degré où vous paraissez la ressentir, ma -mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse -avec une douceur pleine de ménagements. -«Mais je ne puis concevoir votre état d’âme. -Que nous importe la véritable personnalité du -marquis de Valcor? J’aime sa fille, et rien ne -m’empêchera de l’épouser.»</p> - -<p>D’un ton à la fois implacable et désespéré, la -comtesse s’écria:</p> - -<p>—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas -Micheline, puisque je n’ai pu me prouver à moi-même -que son père n’est pas aussi le tien!»</p> - -<p>Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste -comme pour arrêter—trop tardivement—cette -terrible phrase, au moment où elle échappait à -M<sup>me</sup> de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu -d’une pâleur si impressionnante que sa mère -crut revoir—avec quelle angoisse!—le spectre<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> -douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, -où elle avait eu peine à reconnaître -l’enfant bien-aimé.</p> - -<p>—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? -Ah! quel châtiment de ma faute!» gémit-elle -éperdue.</p> - -<p>En même temps, elle glissait sur ses genoux -chancelants, comme prête à se prosterner devant -lui.</p> - -<p>Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.</p> - -<p>—«Madame, reprenez courage. Ne vous -croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du -Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour -nous autres, faibles humains, que broierait la colère -divine. Le châtiment, un Autre l’a supporté -pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la -Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre -mère. Si la vérité qu’elle vous fait entrevoir brise -votre amour terrestre, supportez vaillamment -votre douleur pour l’en consoler, elle, cette -mère, qui en souffrira plus que vous.»</p> - -<p>Hervé n’avait pas attendu ces mots pour -prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter -les plus tendres consolations.</p> - -<p>Brusquement, M<sup>me</sup> de Ferneuse s’arracha de -ses bras:</p> - -<p>—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.</p> - -<p>Et elle s’élançait en même temps, comme -pour fuir l’horreur de l’aveu.</p> - -<p>Hervé cria:</p> - -<p>—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je -ne veux rien savoir.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span></p> - -<p>Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant -seul en face du missionnaire.</p> - -<p>Le jeune homme cacha son visage d’une main -et écouta le long récit du prêtre.</p> - -<p>Ce ne furent pas les atténuations ni les explications -de celui-ci qui allégèrent pour ce fils la -douleur d’apprendre qu’il n’avait pas dans les -veines le sang de l’homme dont il portait le nom. -D’autres attestations, qui s’élevèrent du plus -profond de son âme, l’empêchèrent d’éprouver -même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé -plus que tout le reste: le mépris de sa mère, de -cette mère qu’il admirait et vénérait comme une -créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La -blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion -inconsciente, qu’il ne se fût point pardonnée.</p> - -<p>—«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque -Eudoxe, avec une incomparable délicatesse, eut -tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur -filial pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer -ma mère. Annoncez-lui qu’elle m’est plus -chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du -long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait -pour le comte Stanislas de Ferneuse, -aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme -égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui -m’imposait envers lui le respect. Mais laissez-moi -vous le dire, si choquant que ce puisse vous -paraître...»</p> - -<p>Le moine voulut l’interrompre. Il continua:</p> - -<p>—«Écoutez donc cette pensée en confession. -Elle est mauvaise, soit. Je m’en accuse. Mais je -suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être à<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> -qui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il -fit sa victime. Ma mère... ma pauvre mère!... -Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je vais -l’aimer!»</p> - -<p>Les larmes jaillirent des yeux du jeune -homme. Eudoxe lui dit:</p> - -<p>—«Je vous approuve, mon enfant, de trouver -pour elle un tel élan dans votre cœur, au -moment où vous auriez le droit de pleurer sur -le chaste rêve de votre jeunesse.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais -ruiné par un soupçon dont l’âme s’épouvante. -Il vous est interdit de penser à mademoiselle -de Valcor.»</p> - -<p>Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis -il resta rêveur.</p> - -<p>—«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien. -«Que dois-je augurer de votre silence?</p> - -<p>—Mon Père,» dit le jeune homme avec une -assurance tranquille, «Micheline n’est pas ma -sœur.</p> - -<p>—Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le -religieux. «Une illusion volontaire...</p> - -<p>—C’est une certitude.</p> - -<p>—Votre mère elle-même ne l’a pas.</p> - -<p>—Je la lui donnerai.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Je ne sais pas encore. Mais ne craignez -rien, mon Père. Je ne reverrai cette jeune fille, je -ne penserai à elle comme à ma femme future que -lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe -toujours, et que je saurai découvrir. En attendant, -tout me dit que le sort ne m’a pas condamné<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -à une erreur monstrueuse, et que l’unique -amour de ma vie n’est pas criminel. C’est impossible. -Le marquis de Valcor que ma mémoire -me peint, n’est pas l’homme qui avait juré -à ma mère une fidélité éternelle. Je ne suis pas -son fils. Cependant, fût-il un démon d’astuce -plus habile encore que nous ne le soupçonnons -d’être, il n’aurait pas formé le projet de -me donner sa fille, s’il me savait le frère de cet -ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là -ne sont pas humains. Nous n’avons pas le -droit d’en accuser même celui qui nous paraît -chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.</p> - -<p>—Votre raisonnement est juste, mon enfant. -Mais le raisonnement ne suffit pas en pareille -occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une façon -absolue.</p> - -<p>—Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune -comte de Ferneuse.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIII</h2> - -<p class="pch"><i>LA PIERRE DE SANG</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">La</span> comtesse de Ferneuse, son fils et le -Père Eudoxe avaient hâte de se rendre -dans le vallon où s’était livrée une véritable -bataille entre Hervé et Mathias -Gaël, secondés par leurs Indiens.</p> - -<p>Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. -La solitude sauvage et muette, le sol -ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait sur le -plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps -d’un homme assassiné.</p> - -<p>Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments -de Gaétane l’avaient guidée sur la voie -juste, si une victime avait jamais été ensevelie -là, ni quelle était cette victime, et si une main -fidèle, en se détruisant sous cette terre, avait -gardé sur ses os dénudés le gage d’amour, l’anneau -rendu au moment de l’adieu, et que l’amant -désespéré jura de ne jamais ôter de son doigt.</p> - -<p>Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés -du sol par des mains violatrices, ne révéleraient<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> -plus leur terrible secret. Mathias Gaël -avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des -torrents les ossements desséchés—profanation -abominable!—Maintenant il était en route vers -l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor -la bague si imprudemment laissée par lui à -l’homme qu’il avait tué. Et, cette bague, le misérable -imposteur aurait sans doute l’audace de -la présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa -parole: «Montrez-moi cet anneau, et je vous -croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai -aimé.»</p> - -<p>Que ferait-elle à ce moment-là?</p> - -<p>Ah! elle arracherait à l’infâme ce gage sacré, -elle lui crierait son imposture, elle le tuerait à -son tour!...</p> - -<p>Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était -chrétienne... Puis, il y avait son fils... il y avait -Micheline... que ce meurtre et ce scandale sépareraient -pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude -absolue qui pourrait la transformer en -justicière? L’horreur suprême n’était-elle pas -qu’un doute planerait toujours sur son âme?</p> - -<p>Ces pensées déchiraient M<sup>me</sup> de Ferneuse, -tandis que leur petite caravane se dirigeait vers -la vallée, dont son fils connaissait le chemin.</p> - -<p>Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par -l’inévitable escorte des Indiens, qui, eux, allaient -à pied. On se rapprochait de la région montagneuse. -La forêt n’apparaissait plus que par -lambeaux. Les cimes des Andes se dressaient à -l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût à ses -yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait -son fils, qui chevauchait en avant. A ses côtés,<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> -le Père Eudoxe, devinant tout ce qui s’agitait de -douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle, -respectait sa rêverie silencieuse.</p> - -<p>Il fallut camper en route, pour une nuit. Car -le seul établissement européen voisin du but, -était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, et les -pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient -pas d’y demander asile.</p> - -<p>Ce fut aux premières heures de la matinée -suivante qu’ils descendirent dans le vallon. Matinée -resplendissante de ce pays de lumière, où -les lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère -dorée.</p> - -<p>Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse -reconnurent les lieux décrits par Hervé. L’âpre -gorge s’allongeait entre deux parois inégales, -l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre -couronnée de verdure, et surmontée vers son milieu -par le splendide eucalyptus. Les racines de -l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête -même, et quelques-unes descendaient en se tordant -comme des serpents monstrueux. Presque -directement en face de l’arbre, sur la muraille -opposée, se voyait la trace rouge produite par le -filon de sulfure, et qui semblait, en effet, une -traînée de sang.</p> - -<p>Il était difficile de marcher au fond de cette -tranchée naturelle, à cause de l’amoncellement -des pierres. De gros quartiers de roches attestaient -des éboulements plus ou moins récents.</p> - -<p>—«Cette terre est sans cesse en travail,» -observa Eudoxe. «Tantôt elle est agitée par -des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée -par les déluges que forment, en crevant<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> -contre la Cordillère, les nuages condensant ici -toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.»</p> - -<p>En donnant cette explication, il examinait la -teinte vive de cette trace rouge, tranchant sur la -grisaille des roches. Il se baissa ensuite pour -ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. -L’expression de son visage s’aiguisa dans une -attention soudaine. Mais, aussitôt, il fut distrait -par un cri de Gaétane.</p> - -<p>Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers -le fond de la vallée, là où avait dû être enseveli -l’être à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, -s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas -venait de surgir une lourde forme ailée qui la -frôla presque en fuyant. C’était un vautour, -occupé à chercher s’il restait encore un lambeau -de chair sur un squelette humain, étalé là, dans -la pierraille, et que M<sup>me</sup> de Ferneuse n’avait pas -tout d’abord distingué du sol poudreux dont il -avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant -trop fortement avec les préoccupations de -Gaétane, la bouleversa au point que, malgré son -extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son -fils accourut et la soutint.</p> - -<p>—«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables -d’Indiens, qui se sont battus ici, pour ou contre -moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils -avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le -verser loyalement d’après leur contrat.</p> - -<p>—Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia -la comtesse, émue jusqu’à l’affolement.</p> - -<p>—«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez -pas ainsi. Certes, c’est un Indien. Un coup<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> -d’œil à la stature de ce malheureux, à la forme -de son crâne, m’en assure. Nous en trouverons -d’autres. Huit ou dix peut-être sont restés sur le -carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de -leur sépulture.»</p> - -<p>Il entraîna M<sup>me</sup> de Ferneuse et la fit asseoir à -l’écart.</p> - -<p>—«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à -notre escorte de rassembler ces tristes restes. -Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle -on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe -bénira leur tombe. C’est tout ce que nous pouvons -pour eux.</p> - -<p>—Je veux t’accompagner... Je veux les voir -tous,» dit la comtesse avec agitation.</p> - -<p>Hervé la comprit.</p> - -<p>—«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il. -«Ne craignez ni une négligence ni une affreuse -erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas -mon père?»</p> - -<p>Elle cacha son visage dans ses mains.</p> - -<p>Il poursuivit, avec une douceur pleine de -caresse et de pitié:</p> - -<p>—«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille -sacrée fût encore ici, même ignominieusement -exposée comme ces pauvres corps! Mon respect -et votre tendresse lui rendraient plus doux son -lit éternel. Mais nous ne le verrons pas, lui! -Vous pensez bien que les profanateurs ont fait -disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui -serait pour nous une si chère relique.»</p> - -<p>Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle -il laissa le religieux. Il revint au bout -d’une heure.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span></p> - -<p>—«Nos Indiens rendent les derniers devoirs -aux leurs. Je n’interviens pas dans leur cérémonial. -Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta -la citation évangélique: «Laissons les morts -ensevelir leurs morts.»</p> - -<p>—«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?» -demanda la comtesse.</p> - -<p>Hervé inclina tristement la tête.</p> - -<p>—«Qu’as-tu vu?</p> - -<p>—Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le -bandit a bien rempli sa mission et gagné pleinement -l’argent qu’on a dû lui promettre. Une -énorme excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit -même que marquait la croix sur le plan. -Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait -ce que Mathias Gaël est venu chercher de -si loin. Et qu’était-ce? Sinon les restes d’une victime, -et, sans doute, cette bague dont la signification -fut révélée par vous, ma pauvre mère -adorée, à l’assassin.</p> - -<p>—Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura -Gaétane.</p> - -<p>Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces -fouilles, qui restaient si hautement accusatrices, -tout en supprimant la preuve tant cherchée. -Quelle ne devait pas être l’importance du -secret enfoui là, dans l’éternel silence de cette -vallée farouche, pour que le marquis de Valcor -eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un -tel mystère, un émissaire si résolu, afin de détruire -ou de rapporter le témoignage que gardait -ici la terre!</p> - -<p>Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre -bouleversée, retournée, fouillée. Son regard parcourait<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> -les moindres interstices de la fosse -béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de -ce qui fut tout l’amour de sa jeunesse et l’enchantement -passionné de sa vie? Cet espoir -insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis -blanchâtre, le poudreux éventrement de ce sol -sec et rocheux.</p> - -<p>Son fils l’entraîna.</p> - -<p>Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant -tiré de sa sacoche une paire de jumelles, s’en -servait pour examiner avec attention l’escarpement -au-dessus duquel poussait l’eucalyptus -géant.</p> - -<p>—«Regardez,» dit-il à ses compagnons, -quand ils le rejoignirent. «Il y a une autre -«pierre sanglante». Seulement elle est du côté -de l’arbre, celle-ci, et non en face, comme la -première.</p> - -<p>—Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus -pâle, moins distincte.</p> - -<p>—Moins distincte, parce que le fouillis de -plantes s’est avancé jusque là. Et depuis peu, -sans doute. Cet échevèlement de lianes représente -une poussée jeune, de moins de vingt -années, à coup sûr.» En prononçant ce chiffre, -le moine regarda M<sup>me</sup> de Ferneuse, qui tressaillit. -«Et si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que -l’action du soleil et de l’air ont atténué la coloration -de sa surface.</p> - -<p>—Mais l’action du soleil et de l’air a été la -même sur l’autre, dont la nuance est si vive,» -s’exclama le jeune comte.</p> - -<p>Les derniers mots moururent presque sur ses -lèvres, sous le coup d’œil que lui lança Eudoxe.<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> -Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait surgir -en lui une idée qui l’éblouissait.</p> - -<p>—«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il.</p> - -<p>—«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,» -lui dit le religieux. «Regardez ces fragments -de roche...» (Il en ramassait un à terre.) -«Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet -instrument de la précieuse sacoche, réceptacle -participant de la pharmacie et du laboratoire.) -«Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années -vous croyez qu’ils puissent subir, sans -s’altérer, au moins extérieurement, les effets de -la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que -des pluies diluviennes inondent cette région à -une certaine époque de l’année.</p> - -<p>—Je vous en prie,» s’écria la comtesse, -«expliquez-vous en termes plus simples pour -l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils -vérifie votre théorie scientifique, dites-moi, mon -Père, si elle peut changer quelque chose à ce -que nous avons cru voir.</p> - -<p>—Tout... madame... Tout peut changer d’aspect. -Écoutez. Depuis que nous avons mis le -pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, -que j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent -ma conviction. Cette «pierre sanglante», -en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible -il y a vingt années. Un éboulement récent -l’a mise à nu. La seule tache rouge importante -qui existait avant elle dans ce vallon, serait -donc celle que je viens de vous montrer, sur la -paroi que surmonte l’arbre. En ce cas, la ligne -qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et ce<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> -même arbre, serait perpendiculaire à la direction -de la vallée, au lieu de lui être parallèle. Son -extrémité toucherait la muraille latérale que -vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non -celle du fond. La sépulture que nous cherchons -serait donc sur un côté du vallon et non à son -extrémité.</p> - -<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura -Gaétane, dans une espèce d’extase reconnaissante.</p> - -<p>Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe:</p> - -<p>—«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il -pas tenu compte de cette seconde pierre -rouge?</p> - -<p>—En teniez-vous compte vous-même?» riposta -le moine. «L’éclat de la première ne vous -a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer -l’autre, dont la coloration vous aurait -frappé sans cela? Ce Gaël n’est qu’une brute -ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait -à un homme cultivé, tel que vous? à un -savant même... Car votre vocation...</p> - -<p>—Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais, -mon Père, alors, selon vous, Mathias n’aurait -rien trouvé là-bas?</p> - -<p>—Rien. Et ce qui me confirme dans cette -idée, c’est que le sol est remué sur une étendue -beaucoup plus considérable qu’il n’eût été -nécessaire avec un point de repère exact. Ces -fouilles représentent un travail énorme, désespéré.</p> - -<p>—On le recommencera. Gaël reviendra -ici.</p> - -<p>—Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé,<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span> -ordonne à tes Indiens de creuser la terre immédiatement.</p> - -<p>—Laissez-moi prendre l’orientation précise,» -dit l’octavien.</p> - -<p>Après les calculs préliminaires et au moment -du premier coup de pioche, les trois amis échangèrent -quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient -avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. -Probablement, Gaël ne reviendrait pas -de sitôt. Il devait avoir redemandé de nouvelles -instructions au marquis de Valcor. Il les attendait -dans quelque cité bolivienne, où il goûtait -les plaisirs d’une existence désormais large et -assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il -avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté -mourant par les Indiens vers leurs retraites -pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le -craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas -plus que lui-même sur l’emplacement secret, -puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à -le suivre.</p> - -<p>—«Il y a déjà deux ou trois mois que nous -nous sommes battus dans cette vallée,» observa -le jeune homme. «Mathias peut être en possession -des renseignements du marquis.</p> - -<p>—Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt -justement aujourd’hui,» fit la comtesse.</p> - -<p>—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons -faire garder par des sentinelles la trouée qui -donne accès au vallon.</p> - -<p>—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» -demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci -de ses bras.</p> - -<p>—«Moi, craindre?...» sourit-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p> - -<p>Son fils la considéra avec une tendre fierté. -Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune, -dans son costume de chasse à jupe courte, le -revolver à la ceinture, ses admirables cheveux -blonds ombragés par le feutre gris à larges bords, -le <i>sombrero</i> du pays.</p> - -<p>Cependant les pics des Indiens fouillaient la -terre, faisaient sauter les mottes sèches, les cailloux -sonores, avec parfois des étincelles, pâles -dans l’éclatante clarté du jour tropical.</p> - -<p>Leur travail n’était pas encore très avancé, -quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs -armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des -coups de feu venaient de retentir.</p> - -<p>La plupart des Indiens n’étaient armés que de -zagaies, d’arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant -connaissaient le maniement des fusils et en -portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se -hâta de remonter le vallon, avec la décision et la -bravoure d’un vieux capitaine, tandis qu’Hervé -s’énervait, partagé entre le désir de courir en -avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci -mit fin à son hésitation, en s’élançant elle-même -du côté du danger. Rien n’aurait pu la -retenir. Son fils n’avait qu’à la suivre.</p> - -<p>Cette fois, cependant, il n’y eut point de -bataille. En arrivant à l’entrée du vallon, sur -l’espèce de ravine qui formait sentier en y donnant -accès, les trois amis eurent la surprise de se -trouver devant le cadavre de Mathias Gaël.</p> - -<p>Ils eurent vite reconstitué la scène telle -qu’elle venait de se passer. Le contrebandier -breton arrivait avec trois ou quatre compagnons -indiens seulement. Car, depuis la disparition<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -d’Hervé,—qu’il devait croire mort après tant -de semaines,—il ne prévoyait pas que personne -pût le déranger dans ses perquisitions en cet -endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment, -acharné à découvrir le secret. Peut-être -avait-il attendu et reçu enfin des instructions -précises. Le fait est qu’il s’avançait en toute -sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser en travers -de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle. -Mathias avait menacé l’indigène de son -revolver, sachant l’argument irrésistible sur ses -pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en -effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant -de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles -à toute crainte. Fidèle à sa consigne -comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien -avait épaulé un mauvais fusil, dont il était -armé. Avant même qu’il eût achevé le geste, -l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. -C’est alors qu’un compagnon de l’Indien, posté -sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas, -envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans -l’œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations -entendues ensuite provenaient d’une décharge -faite au hasard par les guerriers sauvages -des deux escortes.</p> - -<p>Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se -replièrent, en emportant,—suivant leur inéluctable -coutume,—le corps de leur chef, et en -protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa -faire. De même, Hervé donna aux siens toute -liberté d’ensevelir à leur guise la sentinelle -morte.</p> - -<p>Quelques-uns d’entre eux remontèrent avec<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> -le corps en haut de l’escarpement, pour enterrer -leur frère au pied d’un arbre, afin que son âme, -en quittant le corps, trouvât les échelons naturels -des branches pour s’élever plus aisément au -ciel. Et, naturellement, ils choisirent l’eucalyptus -géant, dont la cime touchait au séjour des esprits -heureux.</p> - -<p>En bas, tâchant de devancer les ombres du -soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune -comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail -des fossoyeurs. Une émotion indicible les -étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de -toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne -signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait -toujours son mystérieux dépôt. La mort de -cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son -fils,—mort que, d’ailleurs, ils n’eussent pas -ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne -leur laissait guère de regret ou de remords.</p> - -<p>Toutefois l’incident tragique solennisait encore -cette heure, déjà si solennelle. Le devoir -lugubre et sacré qui les amenait ici de la France -lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur -qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les -silhouettes étranges des Indiens, l’air vibrant de -souffles jamais respirés, les dernières flammes du -jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait -à multiplier leur sensation jusqu’au vertige. -Ils éprouvaient cette impression de rêve -qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire -la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de -la vie. Et telle était l’exaltation de tout leur être -qu’ils accueillirent comme une chose simple,<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span> -dans ce domaine de l’inouï, l’apparition de ce -que leur désir appelait si fortement.</p> - -<p>Un coup de pioche mit à jour un ossement -humain.</p> - -<p>—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria -M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p> - -<p>Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, -puis la regarda, étonné, comme pour lui -en demander l’explication.</p> - -<p>—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» -dit-elle, «Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons -cette terre miette à miette, avec précaution. Et -que nulle main étrangère ne touche plus à ce -qui gît ici.»</p> - -<p>A partir de cet instant, les trois Européens, -seuls, continuèrent la fouille,—Dieu sait avec -quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient -par toutes petites masses la terre sèche et -friable!—une terre que le Père Eudoxe déclara -saline et propre à conserver ce qu’on lui -confiait.</p> - -<p>D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition -de la sépulture devait préserver une dépouille -humaine de la dispersion par les eaux, à -la saison des pluies, car on remarquait au-dessous -un lit de roc creusé légèrement en forme de -vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire -qu’un tassement protecteur.</p> - -<p>Autour de cette femme et de ces deux hommes -qui, dans leur émotion grave, paraissaient accomplir -un rite religieux, les Indiens, curieux peut-être, -mais ne laissant voir aucune impression sur -leurs visages immobiles, contemplaient cette -scène étrange. Bientôt vint un instant où ces<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> -âmes lointaines durent, même en leurs ténèbres -fatalistes, sentir passer le souffle d’une vie plus -profonde, chargée de douleurs et de joies qu’ils -ignoraient, de passions plus subtiles et plus -ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, -le religieux, la comtesse et son fils étaient tombés -à genoux.</p> - -<p>Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette, -dont la forme générale demeurait distincte, -tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous -les os gardaient leurs places respectives. Sur le -crâne, quelques touffes de cheveux restaient -encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau -noirâtre, qui devait être le débris d’un -ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement -la boucle. Vers les pieds, également se -reconnaissaient del débris de chasseures.</p> - -<p>Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était -au petit doigt de la main gauche, autour de l’os -fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à -pein terni par quelques adhéerences poudreuses, -et qui brillait mystérieusement dans un dernier -rayon du soir.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIV</h2> - -<p class="pch"><i>LE MOT INTERDIT</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="78" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc14"><span class="smcap">Un</span> jour de la Semaine Sainte, les rares -passants de la longue route qui, à -travers des landes arides, mène de -Brest au Conquet et à la Pointe Saint-Mathieu, -s’arrêtaient, regardaient, surpris par le -passage vertigineux d’une automobile.</p> - -<p>Les gens du pays, secoués dans leur lente vie -rêveuse, par cette foudroyante manifestation -d’un mode d’existence nouveau, ne s’en seraient -pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils -n’avaient reconnu le chauffeur, élégant malgré -son masque et ses fourrures, ainsi que la charmante -silhouette féminine à son côté.</p> - -<p>—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle -Micheline,» disaient les hommes, portant -la main à leur chapeau sans avoir le temps de -saluer.</p> - -<p>—«Ils vont trouver de la peine en rentrant<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -au château,» observaient les femmes. «C’est la -première fois qu’ils y reviennent depuis la mort -de cette pauvre madame la marquise.»</p> - -<p>Telle était aussi l’appréhension du domestique -placé sur le siège d’arrière, un Breton -dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher -à la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse -silencieuse.</p> - -<p>Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. -Et ce n’était pas seulement la rapidité de leur -course folle qui suspendait les phrases sur leurs -lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre -communion d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient -toujours. Mais d’étranges murailles -d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. -Cela devenait évident, même pour des yeux -peu familiers.</p> - -<p>Renaud de Valcor avait changé moralement -aussi bien que physiquement.</p> - -<p>Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses -regards était moins direct, moins étincelant. -L’homme semblait avoir perdu de sa confiance -en soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer -cette grâce altière et câline, qui subjuguait -mieux encore que son prestige d’autorité. Il se -repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne -voulant plus répandre autour de lui ces sortes -d’effluves magnétiques où se prenaient les âmes. -Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, -de mépris—d’autre chose peut-être... -Mais qui saurait les pensées encloses sous ce -front assombri?</p> - -<p>On les pénétrait d’autant moins que—chose -singulière—cette transformation du brillant<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> -lutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait -avec son triomphe. Le suicide de José -Escaldas avait définitivement réduit au silence -ses ennemis. Depuis cette mort retentissante, -significative, nul, sauf quelques esprits extravagants -ou amateurs de paradoxes, ne contestait -plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois, -c’est à dater de ce suicide qu’il était devenu -taciturne et inquiet. La victoire remportée -lui semblait-elle achetée trop cher? Avait-il -tendu son énergie jusqu’à la briser? A la -Chambre, il décourageait les espérances de son -parti. Non seulement il se dérobait à un premier -rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission. -A quoi songeait-il, la face bizarrement -voilée par son masque de chauffeur, tandis que -l’automobile filait sur la route bien connue?</p> - -<p>A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le -cher paysage tout un monde de frais souvenirs. -Son enfance gardait l’odeur verte de la lande -balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, -venu de la mer, avait gonflé les rêves de son -adolescence comme des voiles d’esquif sur les -golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, -muette et douce, avec des yeux noirs trop larges -dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé -s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la -quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles. -Son amour s’approfondissait de toutes les -années où elle ne savait pas encore qu’elle -aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd’hui -qu’elle s’en expliquait le charme, l’attendrissaient -plus que tout le reste.</p> - -<p>Des massifs d’arbres, aux branches encore<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span> -nues, que rosaient des milliers de bourgeons, -surgirent d’un côté de la route.</p> - -<p>—«Voilà Ferneuse,» murmura M<sup>lle</sup> de Valcor, -à peine consciente d’avoir parlé tout haut.</p> - -<p>Son père tressaillit. Le train de l’automobile -se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa. -Les piliers de l’entrée principale apparurent. -On passa. Mais point assez vite pour que -certains détails, en frappant les deux voyageurs, -ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire. -Malgré l’épaisse voilette couvrant le -visage de Micheline, et le masque à lunettes -cachant à moitié celui du marquis, leur émotion -se répercuta de l’un à l’autre.</p> - -<p>—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune -fille.</p> - -<p>—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit -le marquis.</p> - -<p>—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est -ouverte.</p> - -<p>—Et les croisées des appartements particuliers -ont leurs persiennes rabattues au large. Tu -n’as pas vu?»</p> - -<p>Était-ce le détail des persiennes ou quelque -autre circonstance? Le fait est que la façade du -château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue, -offrait un air «habité», auquel ne s’étaient -trompés ni le marquis ni sa fille, et qu’ils ne -constataient plus depuis près de deux ans.</p> - -<p>Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un -et pour l’autre! Ils ne s’en dirent plus rien, après -avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur -observation.</p> - -<p>«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvert<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -qui le sépare de moi?» songeait Micheline, -palpitante.</p> - -<p>Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble -plus violent, il oubliait, à cette minute, que le -bonheur de sa fille était en jeu. La présence -possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres -d’audace et de passion. Vainement avait-il convaincu -l’univers, s’il ne persuadait pas cette -femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer -la preuve,—cette preuve qui la forcerait, non -seulement à s’incliner, mais à se donner? Ah! la -contraindre à croire, la dangereuse adversaire, -c’était indispensable. Question de vie ou de -mort. Et non moins impérieuse la nécessité de -briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. -Car elle ne renoncerait à méconnaître l’amant -d’autrefois que dans les bras de l’amant d’aujourd’hui.</p> - -<p>Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait -avec frénésie. Non seulement parce qu’il y -voyait le salut, mais pour autre chose encore, -pour quelque chose de plus désirable qu’une vie -dont il était las,—pour l’assouvissement d’un -vœu passionné qui s’exaspérait en lui depuis -longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs -avaient enflammé jusqu’à la démence. Il voulait -posséder à présent la comtesse de Ferneuse, -comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud -de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les -brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre -l’orageuse et délicieuse idylle.</p> - -<p>«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans -un transport de désir, d’angoisse et d’illusion.</p> - -<p>Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le lui<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> -déclarer, quand il la considérait comme inaccessible! -Quel déchaînement de passion s’était -produit en lui quand la destinée, à travers la -révélation de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu -n’as qu’à la reprendre.» Fou! Triple fou qu’il -avait été, pendant des années de silence, alors -qu’il pouvait, qu’il devait, réclamer comme son -bien, à lui, cette beauté si pure et si fière!... Et -il avait parlé trop tard!</p> - -<p>Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, -soulevé plus violent par l’aspect de Ferneuse, -empêcha le marquis de donner un souvenir -à sa femme morte, lorsqu’il rentra dans ce -château de Valcor, où tout devait la lui rappeler. -Il n’eut pas même un de ces mots que les -convenances lui eussent inspiré, s’il eût possédé -son sang-froid.</p> - -<p>Micheline en fut amèrement affectée. Cette -attitude augmenta la distance qui s’élargissait -entre le père et la fille.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor se rendit à la chambre de sa -mère, qui n’avait pas été ouverte depuis le jour -où la marquise l’avait quittée, à son départ pour -Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma -pour manier et ranger tous les petits objets dispersés -sur les tables, dans les tiroirs. Chacun -ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, -de celle qui n’était plus. Déchirante éloquence -des choses! La jeune fille baisa quelques-unes -de ces reliques—les plus modestes, les -plus familières, celles qui avaient un petit air -usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut l’occupation -de sa première journée à Valcor.</p> - -<p>Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, le<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -maître du logis s’était vu en proie aux sollicitations -d’audience. Ses intendants voulaient lui -rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui -représenter combien l’année avait été mauvaise. -Ses électeurs lui apportaient une bienvenue intéressée. -En outre, des dépêches et des lettres -d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement. -C’étaient les résultats des dernières ventes -de caoutchouc. Ses boules, fabriquées mécaniquement, -plus homogènes et compactes que -celles des <i>seryngueiros</i>, avaient fait prime sur le -marché. Le bénéfice était énorme. Renaud marmotta -négligemment des chiffres:</p> - -<p>—«Cent soixante-quinze mille... Deux cent -mille...» Puis, changeant de voix, haussant le -ton, bien qu’à ce moment il fût seul:</p> - -<p>—«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?» -s’écria-t-il en froissant rageusement les papiers.</p> - -<p>Il ouvrit d’autres enveloppes.</p> - -<p>—«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.»</p> - -<p>Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la -rumeur des gens qui attendaient.</p> - -<p>—«Renvoyez tout le monde. Faites seller -un cheval,» ordonna-t-il au valet qui se présenta.</p> - -<p>—«Monsieur le marquis m’excusera...» -commença cet homme.</p> - -<p>—«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...» -interrompit M. de Valcor, sans rien écouter.</p> - -<p>Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait.</p> - -<p>—«Est-ce que les maîtres sont de retour, à -Ferneuse?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span></p> - -<p>—A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par -la question brusque et par l’accent.</p> - -<p>—«Oui... la comtesse?...</p> - -<p>—On l’attend, je crois. Et le comte Hervé -aussi.</p> - -<p>—Ils ne sont pas là?</p> - -<p>—Pas encore, monsieur le marquis. Mais on -dit, dans le pays, qu’ils vont revenir d’un jour à -l’autre.</p> - -<p>—Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez -que je ne recevrai personne avant demain -matin.</p> - -<p>—Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient -un instant après les serviteurs, en regardant -s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait, -même avant d’avoir franchi la grille.</p> - -<p>La question resta sans réponse.</p> - -<p>Quelqu’un dit encore:</p> - -<p>—«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.»</p> - -<p>Puis le respect et la placidité campagnarde -retinrent les langues. D’ailleurs, comment définir -ce qui était indéfinissable?</p> - -<p>Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. -Il montait un excellent trotteur, et il s’en -allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier -accompli, soulevé à peine à la cadence des -longues foulées nerveuses, les yeux fixés sur cet -horizon de landes, de mer, de rochers, moins -sauvage que les perspectives de son âme. Il -atteignit le sentier descendant à la petite crique, -où se trouvait la maison des Gaël. Il le descendit -avec précaution, tout en laissant l’encolure libre -à sa fine monture, qui posait ses sabots avec -une adresse et une sûreté de chèvre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span></p> - -<p>La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui -apparut silencieuse et comme déserte.</p> - -<p>Il attacha son cheval à la barrière, traversa le -jardinet, souleva le loquet de la porte.</p> - -<p>Rien n’était fermé à clef. Il entra.</p> - -<p>Les deux femmes étaient là, Mathurine, et -l’Innocente, sa belle-fille.</p> - -<p>Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en -murmurant une complainte que quelque barde -rustique avait faite sur ses propres malheurs. -Elle chantonnait sans comprendre:</p> - -<p class="pp6 p1"><i>«J’ai cru le voir, à la brune,<br /> -Sur la lande, un soir sans lune,<br /> -Bertrand, mon époux si cher.<br /> -De sa mort affreux présage,<br /> -C’était, prenant sob visage,<br /> -Un noir esprit de l’enfer.</i>»</p> - -<p class="p1">Elle répéta les derniers mots:</p> - -<p class="pp6 p1"><i>«Un noir esprit de l’enfer.</i>»</p> - -<p class="p1">—«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante -pas cela!» ordonna celui qui entrant.</p> - -<p>Il avait parlé sans colère. Cependant la figure -de la folle devint hagarde d’effroi. Elle jeta un -cri, repoussa la masse del filets, et s’enfuit hors -de la chambre.</p> - -<p>Le marquis restait en face de Mathurine.</p> - -<p>Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de -la vieille femme. Mais il lui sembla que ce regard -d’un vert miroitant restait la seule étincelle -de vie dans le visage brun et recroquevillé -comme une algue sèche.</p> - -<p>L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel.<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> -Ce n’était pas de la décrépitude, c’était -de l’immatérialité, une vision de poète, qui rêverait -de symboliser la vieillesse. Ce long buste si -droit, cette tête ciselée dans une substance que -nulle sève ne semblait nourrir, ces cheveux de -neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux -d’eau ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une -décadence physique, mais d’une beauté définitive.</p> - -<p>Mathurine se dressa devant le visiteur.</p> - -<p>—«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, -monsieur le marquis de Valcor!» s’écria-t-elle, -en scandant ce nom avec force.</p> - -<p>—«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il.</p> - -<p>Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître -de la Valcorie, le grand seigneur impérieux, qui -s’adressait de cette voix de prière, avec ce ton -soumis, à une pauvre vieille paysanne?</p> - -<p>Elle fit un geste pour le repousser, détournant -la tête, mais sans répéter son injonction.</p> - -<p>—«Maman Gaël, je suis venu vous parler -de Bertrande.»</p> - -<p>L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux -vers ce visage, comme s’il eût été trop odieux... -ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle détournait -obstinément, des larmes commencèrent à -couler.</p> - -<p>—«Bertrande...» murmura-t-elle.</p> - -<p>—«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Je n’ai pas le droit, <i>moi</i>...» (et elle appuya -sur le mot) «de lui refuser mon pardon.»</p> - -<p>Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette -phrase. Il reprit avec chaleur:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p> - -<p>—«Alors il est encore une possibilité de -bonheur pour cette infortunée, et pour vous-même. -Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien -allez la retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie -large que je voulais lui faire, mais qu’elle ne -consent pas à me devoir. De vous, elle prendra -ce qu’elle ne saurait prendre de ma main, car -son cœur appartient à mon mortel ennemi. Mais -par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous -me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée. -Mon désir est de vous voir réunies de nouveau, -vous, Bertrande, et cette pauvre créature qui -chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre -petite-fille s’épuise à un labeur au-dessus de ses -forces. Je ne puis le souffrir. Aidez-moi à l’en -empêcher. Prenez telle part de ma fortune que -vous jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je -ne sais comment dire... Vous avez tant de -fierté!»</p> - -<p>Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues -ridées roulaient des larmes lentes.</p> - -<p>—«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée, -«ne pleurez pas ainsi. C’est affreux pour moi de -voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de -moi aussi. Accordez-moi cette grâce suprême -de réparer, dans la mesure où je le puis, les -fatalités du sort!»</p> - -<p>L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots—plus -tragiques d’être faibles et contenus—qui -agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent. -Son regard revint à Renaud en un fulgurant -éclair.</p> - -<p>—«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle.</p> - -<p>L’intonation fut indescriptible.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span></p> - -<p>M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il -était blême.</p> - -<p>Cet homme, qui avait tenu tête à une -Chambre hurlante, qui avait défié l’opinion et -les lois, et déployé peut-être de plus redoutables -audaces, courba le front devant une humble -vieille femme.</p> - -<p>—«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle. -«Auriez-vous perdu celui-là aussi?</p> - -<p>—Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais -trouver ici de ses nouvelles.</p> - -<p>—Il n’en a pas donné depuis son départ. -Comment l’aurait-il pu? Vous l’aviez chargé -d’une mission secrète. Sans doute il ne devait -pas trahir le but où il se rendait.</p> - -<p>—Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement -qu’il partait pour l’Amérique? Je lui donnais -un poste dans mes établissements de là-bas. -Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande -ici?</p> - -<p>—Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je? -Reverrai-je mon fils Mathias?</p> - -<p>—Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.»</p> - -<p>Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. -Inquiétude qui n’avait pas pour objet -l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en -pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.</p> - -<p>—«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu -tort d’arrêter le châtiment de Dieu?»</p> - -<p>Comment analyser ce qui s’exprimait dans -cette phrase? Comment décrire ce qui se passait -dans cette âme.</p> - -<p>Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> -de désespoir, et aussi de tendresse -invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux—qui, -pourtant, ne connaissaient guère les larmes,—se -mouillèrent.</p> - -<p>—«Laissez-moi faire quelque chose pour -vous, pour Bertrande, je vous en conjure!» supplia-t-il.</p> - -<p>—«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je -n’accepte rien du marquis de Valcor.</p> - -<p>—Du marquis de Valcor, soit!» fit-il. -«Mais... mais de... votre...»</p> - -<p>Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses -yeux entraient dans les yeux transparents, élargis, -qui s’emplirent d’une angoisse extraordinaire.</p> - -<p>Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il -saisir les vieilles mains qui se levaient tremblantes? -Allait-il tomber à ses genoux? Il eut -dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité -de ces choses. Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta, -brisé, comme sur un obstacle infranchissable, -c’est que la volonté de l’imposante vieille -heurta la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas -de l’horrible aveu. Et il le vit, il le sentit, il en -fut comme terrassé. Certes, il était sûr d’elle. -N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le -trahirait pas, cette martyre d’un affreux et sublime -amour maternel? Mais elle ne voulait pas -devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle -et de sa torture morale, elle ne tendrait -pas la main vers cette puissance et vers cette -richesse, vers cette éblouissante source de toutes -les joies de la terre. Non, pas même pour sauver -Bertrande. Pas même pour tenir dans ses<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -bras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, -dont la pensée hantait maintenant son vieux -cœur, dévasté, solitaire. Non, celui qui était là, -devant elle, haletant de lui crier le mot où il -croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, -de pardon, dans la fournaise de son enfer, cet -homme de lutte et de rapine, qui avait si audacieusement -triché contre le Destin, et qui s’épouvantait -à la fin de ses monstrueuses victoires, -cet homme-là n’aurait pas le soulagement divin -de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un -redressement farouche, elle avait fait hésiter les -syllabes sur ses lèvres. Profitant de son silence -interdit, elle reprit la parole:</p> - -<p>—«Retirez-vous, monsieur le marquis de -Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne me décideriez -pas à toucher un centime de votre richesse. Et -peut-être, si vous osiez dire... Ah! ce serait un -sacrilège! Cela n’est pas vrai! Je ne le crois pas!... -Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...»</p> - -<p>Alors il se passa une chose extraordinaire. Le -marquis Renaud de Valcor s’agenouilla. Les -mains jointes, la bouche muette, mais tordue et -convulsive, plus éloquente que si une irrésistible -prière en avait jailli, les yeux enflammés de -larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette -pauvre vieille femme.</p> - -<p>Invraisemblable scène, qui eût fait douter -n’importe quel spectateur du témoignage de ses -sens.</p> - -<p>Et que demandait cet homme, ce puissant de -la terre, qui, une heure auparavant, congédiait -sans façon une foule de parasites et de solliciteurs? -Il ne voulait qu’appeler cette humble créature<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span> -«ma mère», et pleurer contre sa débile -épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui -descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un -instant la vertigineuse route sur laquelle il avait -marché de crime en crime, par un enchaînement -auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté -même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il -en était devenu l’esclave. Jusqu’où irait-il dans -cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais -finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque -chose, ici, dans cette maison pleine de désastres, -dans cette maison où la cruelle misère s’ajoutait -à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!</p> - -<p>En entrant, il l’avait constatée, cette misère. -Il avait remarqué la salle vide. On avait dû -vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs, -la place qu’ils avaient occupée pendant la durée -des générations se distinguait en lignes pâlies. -Était-ce pour aider Bertrande? Était-ce pour -acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait -consommé le sacrifice? Comme il avait dû lui -en coûter! Si elle voulait! Ah! si elle voulait... -Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en -même temps qu’un peu de miséricorde descendrait -sur le front maudit, avec la caresse de ses -vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, -tendait son front, ce front d’infernal orgueil, -pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les -doigts noués par l’âge, cordés de rides et de -veines, les doigts tremblants de la paysanne.</p> - -<p>Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante -de martyrisée:</p> - -<p>—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? -Ne vois-tu pas que tu me tues?...» gémit-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span></p> - -<p>Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, -mais qu’elle ne céderait pas. Peut-être, au fond -du cœur, son vœu d’amour maternel répondait-il -au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le -mot qu’il voulait dire, elle eût voulu l’entendre. -Mais elle résista. Elle ne serait pas sa complice. -Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle lui -avait adressé, il retint son cri: «Mère!... -mère!...» Car il craignait de la voir succomber -d’horreur et d’émotion.</p> - -<p>Il se redressa, fit un geste de désespoir, et -sortit.</p> - -<p>Puis, là-haut, sur la route, emporté par son -cheval à travers ce pays dont il était le maître, il -s’en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin, -que le dernier des mendiants qui lui demanda -l’aumône.</p> - -<p>Le châtiment commençait.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XV</h2> - -<p class="pch"><i>FERNEUSE ET VALCOR</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dm.jpg" width="82" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc20"><span class="smcap">«Ma</span> mère,» dit Hervé à la comtesse, -«nous voici de retour. Pendant toute -la durée de notre voyage, dans vos -longues journées silencieuses en face -de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. -Que se passait-il en vous, pauvre mère?... -pauvre femme!...»</p> - -<p>Le jeune homme prononça doucement ce mot, -avec une pitié, un respect, une tendresse infinis. -Puis, d’une voix plus ferme:</p> - -<p>—«Mais aujourd’hui, votre décision doit -être prise. Il importe que vous m’en fassiez part. -Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est au -château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, -nous voici à Ferneuse...»</p> - -<p>Il s’interrompit, pour jeter un regard autour -de lui sur ce domaine dont il était l’héritier, -dont il portait le nom.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p> - -<p>Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte -à côte, d’un pas lent de promenade, le long de -l’immense avenue qui descend à la grille principale. -Au delà de cette grille, la falaise, creusée -par une espèce de trouée, laissait apercevoir la -mer. Un printemps frileux, tout frissonnant encore -de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives -d’une atmosphère vaporeuse.</p> - -<p>Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait -comme un intrus sur cette terre familiale, -qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang ne -coulait pas dans ses veines. L’image du dernier -d’entre eux lui apparaissait. Il revoyait celui -qu’il avait appelé «son père», le comte Stanislas, -l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant, -la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à -cause de sa face taciturne, sans regard, dévastée -d’une horrible cicatrice, et aussi à cause de son -humeur brutale. Combien le dévouement dont -sa mère entourait ce tyran domestique le touchait -alors! Humilité, abnégation, patience, chez -cette femme vive et fière. Et la claustration totale, -l’absence de toute sortie, de tout plaisir, -même de toute coquetterie. Le monde avait -perdu le souvenir d’un beauté faite pour y -briller.</p> - -<p>«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé, -«bénie sois-tu d’avoir mis en moi le spectacle -de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé -ce qui fut—hélas!—ta faute. Moi, ton fils, je -n’aurais, de toutes façons, pas le droit de te juger. -Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de t’adorer, -de te vénérer... Ma mère... ma mère!...»</p> - -<p>Il la regardait dans une exaltation de tendresse,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> -n’osant convenir avec lui-même qu’il ne -l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui -était plus chère dans la tragique poésie de son -passé.</p> - -<p>Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce -qui se passait chez son fils. Elle se serait bien -gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas moins. -Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop -douce pour qu’elle risquât de chercher autre -chose dans cette jeune âme troublée.</p> - -<p>Cependant Hervé se reprenait, après un instant -d’émotion muette.</p> - -<p>—«Vous avez dû arrêter une résolution, ma -mère. Il est temps que je la connaisse.</p> - -<p>—Tu aimes toujours Micheline?» demanda -M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p> - -<p>Elle avait pris un temps avant de poser cette -question, et la profonde gravité de son accent y -mit une espèce de solennité.</p> - -<p>Le jeune homme répondit avec force:</p> - -<p>—«Oui.</p> - -<p>—Tu veux toujours l’épouser?</p> - -<p>—Oui.»</p> - -<p>Il y eut un silence. Puis Hervé murmura:</p> - -<p>—«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce -que votre vengeance?...»</p> - -<p>Elle l’interrompit:</p> - -<p>—«Ma vengeance!...»</p> - -<p>Une minute encore de suspens. M<sup>me</sup> de Ferneuse -vit pâlir affreusement le beau visage de -son fils.</p> - -<p>—«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? -Il y a une justice nécessaire. Elle sera faite. -Mais la vengeance!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span></p> - -<p>Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. -Mépris, pitié, fierté, miséricorde chrétienne?... -Par quoi planait-elle au-dessus du sentiment -que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans -s’analyser, elle reprit:</p> - -<p>—«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le -sais-tu pas? L’ardeur avec laquelle j’ai voulu la -vérité—jusqu’à risquer ta vie, mon unique trésor!—s’inspirait -de deux désirs indomptables: -m’assurer que tu n’étais pas le frère de Micheline, -par conséquent rendre possible ton bonheur. -Et puis...»</p> - -<p>Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, -plus impérieux que le besoin de respirer: -celui d’échapper au vertige d’un amour qui ressuscitait -trop le rêve passionné de sa jeunesse—d’un -amour qui avait failli lui donner le -change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable -en doutant s’il fallait croire, qu’en -croyant s’il fallait douter. N’y avait-il pas eu des -instants où elle s’était sentie près d’ouvrir les -bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait -d’une prodigieuse illusion? C’était de -cet enfer indicible qu’elle avait voulu sortir à -tout prix.</p> - -<p>Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. -Il n’y attacha pas sa pensée. Quand elle eut prononcé -le nom de Micheline, il lui baisa la main -dans une effusion de reconnaissance.</p> - -<p>—«Ah! je craignais tant!...</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Que vous ne puissiez consentir à me voir -épouser la fille de cet homme.</p> - -<p>—Est-elle responsable?» demanda Gaétane.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span></p> - -<p>—«Non, certes.</p> - -<p>—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet -amour que tu as laissé grandir dans ton cœur -innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit -d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure -jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute -sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non seulement -un double crime, mais un crime doublement -impossible... Car ni toi ni Micheline -n’êtes de ceux qui changent.</p> - -<p>—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant -de joie. «C’est là votre conviction?</p> - -<p>—En douterais-tu?</p> - -<p>—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu -des voix si redoutables au fond de ma conscience. -Une d’elles me criait que je suis le fils de celui -dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas -dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là, -vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu répondre?</p> - -<p>—Mon enfant,» prononça M<sup>me</sup> de Ferneuse -avec une céleste douceur, «nous avons reconnu -que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne prime-t-il -pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait -à ton cœur filial?</p> - -<p>—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, -«j’avoue que nulle suggestion supérieure ne -m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice -se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront. -Me dresser personnellement en champion -contre l’homme de là-bas...» (Hervé -souleva la main dans la direction de Valcor), -«c’est rendre impossible mon mariage avec sa -fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens -qui m’unissent à la victime sont un secret entre<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> -vous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement -dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une -mère que j’adore, pour venger un père que je -n’ai pas connu.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. -Si tant est qu’on puisse appeler sourire -le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints -d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. -«Un père que je n’ai pas connu...» Elle -attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui -craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme -dressé entre sa conscience et son amour. C’était -humain, c’était naturel, c’était vrai. Pour venger -ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé -l’existence qu’en face d’un squelette, et qu’on -lui disait tardivement être celui dont il tenait la -vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et -celui de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa -mère l’eût exigé? Peut-être. Elle, qui avait aimé -comme il aimait, ne le lui demanda pas.</p> - -<p>—«Maintenant,» reprit le jeune comte, -«par quel moyen accomplirons-nous l’œuvre -nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit -châtié, qu’il disparaisse. Je ne veux épouser -Micheline que lorsque l’homme de Valcor sera -confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime -de ses abominables richesses ne souillera la -petite main que je prendrai pour toujours dans -la mienne.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse se taisait.</p> - -<p>—«Nous ne pouvons cependant pas,» continua -Hervé plus lentement, «dénoncer ce misérable. -La délation n’est pas notre fait.</p> - -<p>—J’irai le trouver,» dit la comtesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span></p> - -<p>—«Vous, ma mère!</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>—Je ne le permettrai pas!»</p> - -<p>Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente -et hautaine.</p> - -<p>—«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il -avec une vivacité charmante. «Et un enfant que -vous avez peut-être élevé avec votre tendresse -plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais -agir en homme, je vous en ai donné la preuve. -Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère. Ne -suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez -pas à Valcor. Vous n’exposerez pas votre dignité... -votre vie, peut-être... Cet homme est -capable de tout.»</p> - -<p>Hervé lutta un moment, bouleversé par le -projet de sa mère. Dans son appréhension, il -lui résistait pour la première fois. Mais, des deux -volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne -pouvant vaincre celle qui lui résistait par le silence, -il se laissa tomber sur un banc, cacha son -visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant -que, tout à l’heure, il disait être:</p> - -<p>—«Ah! nous sommes bien malheureux!» -gémit-il.</p> - -<p>La comtesse mit une main légère sur son -épaule. Il releva la tête.</p> - -<p>—«Laissez-moi tout dire à Micheline,» -supplia-t-il. «Elle fuira cet homme, elle fuira -cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous -laisserons l’imposteur à sa destinée.</p> - -<p>—Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. -Que serais-tu donc en révélant à une fille les -crimes de son père?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span></p> - -<p>Il ne répondit pas.</p> - -<p>—«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable -que soit la puissance du mal dans cet -homme, il y a des choses qu’on ne saurait -craindre de lui. Et il y en a d’autres qu’on en -peut attendre. C’est un démon d’audace et d’orgueil. -Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je -ne sais qui il est, ni quel sang coule dans ses -veines. Mais ce nom de Valcor, qu’il a usurpé, -lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il -le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra -pas d’un déshonneur qui lui arracherait ce nom -dans un éclat d’infamie. Démasqué, il préférera -disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa -fille. C’est un père plein de tendresse. Je me -rappelle encore avec quelle ardeur mensongère, -mais touchante, il défendait le bonheur de cette -enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta -sœur, tout en se déclarant être, lui, Renaud de -Valcor, n’avait-il pas imaginé je ne sais quelle -histoire de substitution d’enfant? Il consentait -à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, -qu’elle aime. Ne consentira-t-il pas, pour la -même raison, à un plus grand sacrifice?»</p> - -<p>Hervé ricana légèrement.</p> - -<p>—«Alors nous n’avons de ressource que -dans sa générosité?</p> - -<p>—Non, mon fils,» dit gravement M<sup>me</sup> de -Ferneuse. «C’est au père de Micheline que nous -demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur -de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, -nous n’en avons que faire. Ne comprendras-tu -pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile? -Cette vengeance de mon amour assassiné, j’en<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> -fais le sacrifice à ton amour vivant. Il faut trouver -une solution qui te permette d’épouser Micheline. -Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa -main au bourreau de son père, même si elle pouvait -croire que ce père fût criminel?</p> - -<p>—Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec -émotion, «vous êtes un ange et vous êtes une -femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas? -Faites ce que vous voudrez.»</p> - -<p>Il se leva, la serra contre son cœur, puis la -quitta, se dirigeant vers la grille d’entrée, qu’ils -avaient presque atteinte.</p> - -<p>Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui -descendait au creux de la falaise et gagna bientôt -la plage.</p> - -<p>Il se trouva dans une des mille petites criques -creusant la ceinture granitique de cette côte. -Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui limite -par son autre versant le domaine de Valcor. -Le jeune comte de Ferneuse regarda presque -avec attendrissement ce rude contrefort, qui, se -rétrécissant comme une proue, plongeait à pic -dans la mer. C’était ce rempart de granit qu’il -avait escaladé, voici près de deux ans, pour obtenir -un suprême tête-à-tête avec Micheline. -Jamais, depuis ce jour-là, il n’avait revu celle -qu’il aimait.</p> - -<p>Pensif, presque hésitant,—non pas de peur -physique, mais d’angoisse morale,—Hervé commença -de gravir le très étroit sentier contournant -le roc. A peine un chemin, une espèce de -lacet naturel, formé par les aspérités du granit -et tout au plus complété çà et là par un rudimentaire -travail humain, ou marqué par une<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span> -rampe,—un fil de fer tenu par des crampons,—là -où il n’y avait guère de quoi poser le pied. -On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du -promontoire, pour jouir du spectacle des lames -en fureur se brisant contre l’immuable paroi. -Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur -frénésie les faisait bondir plus haut que ce -même sentier, ou quand le vent déchaîné en -eût balayé un être humain comme un fétu de -paille.</p> - -<p>Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se -contentait de moutonner, hérissant sa surface livide -de crêtes neigeuses, qui s’écroulaient et se -reformaient sans cesse.</p> - -<p>Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne -s’arrêta pas pour admirer la sublime monotonie -de ce spectacle. Il contourna la pointe et se -trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait -encore, moins distinct, puis s’effaçait complètement.</p> - -<p>Le promeneur leva les yeux.</p> - -<p>A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de -Valcor déployait sa belle ordonnance. Rangée -élégante de balustres, couronnant une assise rocheuse, -entre deux fortifications de granit, elle -avait un caractère grandiose. Mais l’architecture, -pas plus que le paysage, n’importait à celui -qui se trouvait là. Son regard avide chercha -autre chose, immédiatement au-dessus de sa -tête, dans l’angle formé par la terrasse et par le -rocher. C’était le coin favori de Micheline. De -tout temps elle y était venue passer de longs -moments dans la contemplation, la rêverie. -Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent,<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> -si elle l’aimait! Quel souvenir s’attachait à -ce lieu, pour lui, pour elle! Depuis quelques -jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait -pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en -ce moment.</p> - -<p>Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à -un vœu d’amour aussi ardent? L’attirance mystérieuse -avait agi. Micheline était là. Elle l’attendait, -sans doute.</p> - -<p>Il la vit.</p> - -<p>Quelle minute!</p> - -<p>La radieuse image lui entra dans les yeux, -dans l’âme, dans tout l’être, comme une apparition -et comme une ivresse. Il dut se cramponner -au rocher, dans son vertige de joie.</p> - -<p>Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. -Sa silhouette charmante se détachait en noir au -delà des balustres clairs, sur le pâle ciel d’avril. -Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa -mère. Il avait appris, en rentrant à Ferneuse, que -la marquise de Valcor était morte l’automne -précédent, à l’époque où lui-même voyait la -mort de si près, chez ses sauvages amis de la forêt -amazonienne.</p> - -<p>—«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria -Micheline, qui l’avait aperçu tout de suite.</p> - -<p>Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient -pas descendues distinctement jusqu’à lui. -Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage pour -y obéir que pour affronter le danger de l’ascension? -Il commença de gravir l’abrupte muraille, -saisissant la moindre saillie, s’aidant des pieds -et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce -d’étroit balcon, si proche de Micheline<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -qu’il avait pu jadis prendre de là une fleur qu’elle -lui tendait.</p> - -<p>Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui -revint. Tirant un petit portefeuille de la poche -intérieure de son veston, contre son cœur, il en -sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute -jaunie, puis, la montrant à Micheline:</p> - -<p>—«Vous rappelez-vous?</p> - -<p>—Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle.</p> - -<p>—«Et vous, Micheline?</p> - -<p>—Vous le demandez?... Oui, je vous aime, -Hervé, je vous aime. Aurais-je vécu si je ne -vous aimais pas?»</p> - -<p>Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en -eut le cœur contracté.</p> - -<p>—«Vous avez donc souffert?</p> - -<p>—Si j’ai souffert!»</p> - -<p>Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu -à cela. Et, l’examinant avec plus de sang-froid, -il saisit toute la gravité nouvelle de l’expression, -l’amincissement des beaux traits, la -pâleur du teint, l’ombre profonde du regard.</p> - -<p>—«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline. -«Dans le mystère de votre absence, au cours de -cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce -qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux -publiaient...</p> - -<p>—Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent, -«votre père a triomphé de tout.»</p> - -<p>Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très -bas:</p> - -<p>—«Ma mère en est morte. Si votre pensée -ne m’avait pas soutenue, je serais morte aussi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p> - -<p>—Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il -avec une appréhension violente.</p> - -<p>—«Non, Hervé. Pas un instant. Mais...</p> - -<p>—Mais, quoi?...» balbutia-t-il.</p> - -<p>—«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez -au fond de vous-même, à votre retour de -l’étrange voyage où il m’était interdit de vous -suivre, même en pensée.</p> - -<p>—Je rapporte mon amour,» dit-il.</p> - -<p>—«Rien d’autre?...»</p> - -<p>Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre -jusqu’à l’âme. Il détourna les siens.</p> - -<p>—«Vous ne répondez pas, Hervé?</p> - -<p>—Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il.</p> - -<p>—«C’est vrai?»</p> - -<p>Elle rayonna.</p> - -<p>Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse -atroce et obscure avait étreint ce pauvre -jeune cœur.</p> - -<p>—«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi. -Serais-je ici? Viendrais-je réclamer votre -foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il -nous était interdit de nous aimer?</p> - -<p>—Mais votre mère?</p> - -<p>—Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle, -n’existe plus au monde que notre bonheur.»</p> - -<p>Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée -d’émotion, puis, d’une bouche que les -larmes contenues faisaient trembler, murmura:</p> - -<p>—«A-t-elle pardonné à la mienne la scène -terrible? A-t-elle pardonné à ma pauvre maman, -qui est morte?»</p> - -<p>Hervé s’empressa de l’en assurer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p> - -<p>Comme c’était loin, cette scène du bal, par -laquelle s’ouvrit la série de leurs misères! Quel -rôle avait joué alors la marquise Laurence? Pourquoi -son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses -excuses du lendemain? Le jeune comte resta un -instant rêveur, à ce souvenir évoqué. Mais -l’énigme lui parut sans importance. Évidemment -la douce et insignifiante Laurence n’avait -été qu’une visionnaire, hypnotisée devant les -fantasmagories du prodigieux metteur en scène -qu’était son mari, adoré par elle humblement.</p> - -<p>—«La mémoire de votre mère est digne de -tout respect et de toute pitié.»</p> - -<p>Il avait prononcé cette phrase comme la suite -naturelle de sa réflexion intérieure, sans calculer -l’effet qu’elle pourrait produire.</p> - -<p>—«Pourquoi «de toute pitié»? demanda -Micheline.</p> - -<p>Elle se troublait au moindre mot, la pauvre -enfant. L’anxiété de son intonation trahissait un -abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout à -coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, -devant la physionomie contrainte du jeune -homme, cette inquiétude déborda.</p> - -<p>—«Vous ne me parlez pas de mon père!... -Si vous m’aimez, Hervé, dites-moi que, lui aussi, -vous le respectez, que, lui aussi, vous le plaignez. -Car je le crois très malheureux.</p> - -<p>—«Si je vous aime!...» répéta le jeune -homme avec un accent de reproche.</p> - -<p>—«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de -nos deux cœurs, si le vôtre est en désaccord -avec mes sentiments filiaux?</p> - -<p>—Vos sentiments filiaux me sont sacrés,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> -comme tout ce qui est dans votre âme admirable.</p> - -<p>—Votre attitude les froisse, Hervé.»</p> - -<p>Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement -pâle.</p> - -<p>Micheline demanda,—la voix implorante et -douce, non pour lui faire un reproche, mais -pour lui arracher la vérité:</p> - -<p>—«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence -de gravir encore cette falaise, si les différends -qui vous y ont forcé jadis n’existent plus? Pourquoi -n’êtes-vous pas venu tout simplement à la -maison? En vous apercevant sur ce chemin périlleux, -je n’ai cru d’abord qu’à un élan de tendre -folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours -là où nous nous sommes si cruellement séparés. -Est-ce une charmante pensée de ce genre, mon -cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison -pour ne pas rentrer à Valcor, pour ne pas rencontrer -mon père?»</p> - -<p>Il répondit franchement:</p> - -<p>—«Je ne voulais pas me trouver en présence -de votre père avant que ma mère lui eût parlé.</p> - -<p>—Votre mère doit lui parler?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Sans retard. Aujourd’hui ou demain.</p> - -<p>—Et cette conversation fera cesser les malentendus -entre nos deux familles?</p> - -<p>—Oui,» répondit Hervé, d’un air grave, -«tous les malentendus.»</p> - -<p>La jeune fille ne put se méprendre sur la portée -de cette phrase, qui n’eût été qu’un atroce -jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la sécurité<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> -de la signification. Micheline, après avoir, -de son beau regard triste, interrogé encore un -instant le visage aimé, soupira:</p> - -<p>—«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien -me dire, Hervé. Je le vois clairement... Votre -loyauté est en lutte avec votre tendresse pour -moi. Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé -recommencera donc...»</p> - -<p>Il l’interrompit vivement:</p> - -<p>—«Non, non... La justice et l’opinion se -sont prononcées. Nul n’en appellera de leur arrêt. -Vous ne traverserez plus les épreuves -que...»</p> - -<p>A son tour, Micheline lui coupa la parole.</p> - -<p>—«J’en traverserai de pires, je le sens. -Qu’importent la justice et l’opinion auprès de...»</p> - -<p>Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous -un fardeau sinistre.</p> - -<p>—«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...» -murmura son fiancé, haletant.</p> - -<p>Elle dit—si bas qu’à peine distingua-t-il sa -douloureuse réponse parmi le gémissement qui -montait de la mer:</p> - -<p>—«Auprès des idées qui se sont glissées en -moi... des choses que j’ai entrevues... des...»</p> - -<p>Les mots moururent sur ses lèvres blanches. -Ses dents claquèrent d’angoisse. Des deux mains -elle se cramponna à la balustrade de pierre, -comme prête à défaillir.</p> - -<p>Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux -mystère. Et il se convulsa d’horreur, de -pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. Vaillante -fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre -son amour même, le père qu’elle avait si aveuglément<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> -aimé, admiré, en qui, peu à peu, elle -avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours -cher. L’émotion de cette heure suprême, -l’attitude de celui en qui elle avait foi par dessus -tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.</p> - -<p>Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant -autour d’elle:</p> - -<p>—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle -avec un accablement sans nom—comme -si toutes les pierres du château et toutes les -lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le -cœur.</p> - -<p>—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» -s’écria le jeune homme.</p> - -<p>Que lui dire?...</p> - -<p>Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression -ardente, qu’il eût tout donné pour lui -offrir une consolation. Elle n’en saisit que mieux -qu’il ne le pouvait pas.</p> - -<p>—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une -admirable énergie, «j’attendrai, avant de nous -revoir, que le malheur dont je me sens menacée -se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre -amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai -vous rendre en échange, puisque j’ignore quel -sera demain mon devoir.</p> - -<p>—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. -«Je vous adore.»</p> - -<p>Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. -Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent -un peu les couleurs de la joie et de la -vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de -ferveur tendre et de reconnaissance.</p> - -<p>Les deux amoureux échangèrent, dans un long<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> -regard, l’exaltation d’un sentiment qui, en effet, -les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car -l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, -malgré l’épouvante qui planait sur elle, dans -l’angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline -emporta ce quelque chose d’ineffable -que le magique amour verse aux âmes humaines. -Philtre inexpliqué... illusion peut-être... ivresse, -à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui, -mieux que la raison, mieux que la science, nous -transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer -aux rythmes infinis de l’univers.</p> - -<p>Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne -lasse l’intérêt et la curiosité des hommes, et qui -pare de son prestige toutes les littératures, tous -les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui -nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme -les jugements des sages, et rend impuissant le -malheur autour des couples éperdument unis.</p> - -<p>L’amour d’Hervé et de Micheline était de -cette essence victorieuse.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVI</h2> - -<p class="pch"><i>LE MASQUE TOMBE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dr.jpg" width="82" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Renaud</span> de Valcor se tenait dans son -cabinet de travail, au premier étage -du château. Tout en fumant une cigarette, -il faisait sauter les bandes de -quelques imprimés. Il parcourait des yeux la -première page, tournait la feuille, puis passait -à un autre. Aucun sujet ne fixait son attention. -Il ne pouvait lire.</p> - -<p>Cessant de se donner le change à lui-même, -il rejeta brusquement les papiers, se mit à marcher -de long en large. Puis il s’approcha d’une -croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues -du parc. Il semblait attendre. Un coup frappé à -la porte le fit sursauter comme une femme nerveuse.</p> - -<p>—«Entrez!» cria-t-il.</p> - -<p>C’était un valet de chambre, qui dit:</p> - -<p>—«Madame la comtesse de Ferneuse se fait -annoncer à monsieur le marquis.</p> - -<p>—Introduisez madame la comtesse dans le<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -jardin d’hiver, et dites-lui que je me rends à ses -ordres.»</p> - -<p>Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda -dans une glace.</p> - -<p>Était-ce pour constater que, malgré ses traits -plus marqués, ses cheveux plus grisonnants, il -était toujours le beau cavalier, au visage et à la -tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé -l’image après leur dernière entrevue, deux ans -auparavant? Était-ce pour s’assurer, à la fermeté -de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il -restait le maître de sa physionomie et de son -expression?</p> - -<p>Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il -échangea avec son image un coup d’œil d’ironie -lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, la -taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver -la comtesse.</p> - -<p>Elle était debout, droite et pâle comme une -statue, quand il entra dans le jardin d’hiver.</p> - -<p>C’était une galerie vitrée, exposée au midi, -et remplie de plantes superbes. Les faibles -rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre -les parois de verre. Mais surtout un système -perfectionné de conduits d’air chaud y entretenait -une température exquise.</p> - -<p>Cependant, comme plusieurs salons ouvraient -sur cette galerie, le maître de la maison, après -avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer dans une -pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée -de la tourelle, et absolument isolée des -autres appartements.</p> - -<p>Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée -d’une façon ravissante, se trouvait précisément<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> -au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là -où furent découvertes les lettres, dans la cachette -du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer -peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur, -une idée de l’épaisseur de ce même mur. -Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante -et déserte, ôtait à ce réduit l’air un peu -secret et morose que lui prêtait son architecture.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse donna un coup d’œil autour -d’elle, observant ces détails.</p> - -<p>Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait -pas peur de l’homme avec qui allait commencer -une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé -la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. -Cependant, son cœur battait dans sa poitrine, -comme celui de la dompteuse, qui, pour la première -fois, pénètre seule dans la cage, face à -face avec le fauve.</p> - -<p>—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» -dit-elle. «Vous prévoyez que nous -aurons des choses graves à nous dire.»</p> - -<p>Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à -s’asseoir dans une bergère, puis il resta debout -devant elle, ses yeux bleus noircis d’ombre attachés -intensément sur ceux de Gaétane.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse lui rendit fièrement regard -pour regard, et lui dit:</p> - -<p>—«Qui êtes-vous?»</p> - -<p>L’homme était préparé à quelque ouverture -saisissante, mais pas à cela, pas à cette question, -jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine -si ses cils clignèrent. Il répondit:</p> - -<p>—«Je suis Renaud de Valcor.</p> - -<p>—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud de<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> -Valcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait -au doigt cet anneau.»</p> - -<p>Elle tendit vers lui sa main gauche, où la -simple bague brillait seule. Il regarda la main, -il regarda la bague, puis, lentement, il releva les -yeux sur la femme.</p> - -<p>—«Comédie...» murmura-t-il.</p> - -<p>—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. -«Savez-vous où j’ai pris cet anneau? Je l’ai retiré -moi-même du doigt de celui que vous avez -assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, -au fond du désert, à l’extrémité de la ravine, là -où se rencontrent les deux lignes tirées de l’arbre -géant et de la pierre sanglante.»</p> - -<p>Il recula.</p> - -<p>—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait -cela!...» s’écria-t-il, dans un transport qui semblait -tenir plus de l’admiration que de tout autre -sentiment.</p> - -<p>Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant -pas:</p> - -<p>—«Quelle créature surhumaine êtes-vous -donc?...» poursuivit-il. «Ah! que je vous -aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... -Je n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... -Je vous le jure. Et je vous en donnerai la preuve... -Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez -oublier. J’ai le même sang que lui dans -les veines... J’ai parachevé son œuvre... Aucun -de mes actes, même criminels,—car j’en ai -commis de tels—ne crée de l’irréparable entre -vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et -ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne de -mettre à vos pieds le plus magnifique amour<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> -que jamais homme ait offert à une femme. Gaétane, -entendez-moi...» Il s’interrompit, il eut -comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, -effrayant, sublime. «Ah! vous avez fait -cela!... Vous êtes bien la lionne du lion que je -suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, -voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer -une âme comme la vôtre? Je vous donnerai -toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, -de la richesse, de la passion, du péril et de la -victoire! Je vous ferai vivre le plus inouï des -rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»</p> - -<p>La stupeur immobilisait M<sup>me</sup> de Ferneuse. Cet -homme était-il sincère? Il avait prononcé le mot -de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il une, -plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations -qu’on aurait pu prévoir?</p> - -<p>Debout devant lui, elle le toisa avec un regard -étincelant d’indignation. Maintenant, ce cœur -féminin ne battait plus d’appréhension nerveuse. -Des forces profondes le soulevaient. «Une -lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, -réellement,—sous la dignité de la mondaine -qui se gardait de toute parole trop haute, de -tout geste violent.</p> - -<p>—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. -«Comment osez-vous?... Cessez à l’instant de -me décrire des sentiments que je méprise. Ou je -sors d’ici pour aller vous dénoncer comme l’assassin -de Renaud de Valcor, comme le voleur -de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»</p> - -<p>Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> -sa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte -de sang jaillit.</p> - -<p>—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite -si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir -en tout, jusqu’à la mort même, si tel est votre -bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, -«à cause des sentiments que vous méprisez. -Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie? -Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une -œuvre prodigieuse. L’imbécile justice, qui me -condamnerait, n’empêcherait pas les hommes -de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, -dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis -capable?... Vous pourriez trembler, madame, -d’être ici pour me dire ce que vous avez à me -dire, si je ne vous adorais pas.</p> - -<p>—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai -à mon tour: Croyez-vous que je tienne à -la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est -close. Elle est tout entière dans cette tombe, -que vous avez creusée là-bas. Et la vôtre n’existe -pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai rien à -faire avec vous. Pas même pour la condamnation. -Pas même pour la vengeance. Ces choses -n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici, c’est -parce que vous avez une fille, innocente de vos -crimes, et parce que j’ai un fils, innocent de ma -faute. A cause d’eux, je surmonte l’horreur que -j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens -vous dire: Vous rendrez possible leur bonheur, -ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde, -le châtiment qui ne manquera pas de vous -atteindre dans l’autre.</p> - -<p>—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Vous<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> -songez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse, -épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je -suis pour vous?</p> - -<p>—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption -pour tant d’iniquités, c’est dans la pureté et dans -le bonheur de ces enfants.»</p> - -<p>Celui qu’on appelait le marquis de Valcor -demeura un moment plongé dans des réflexions -profondes. De temps à autre, il regardait M<sup>me</sup> de -Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était -rassise. Maintenant qu’il ne bouillonnait plus -de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir -la pensée, cet homme extraordinaire, de -nouveau maître de lui, reprenait, même pour -elle, une espèce de prestige, fait de noblesse -naturelle et d’étonnante force d’âme.</p> - -<p>—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. -«Pourquoi, si vous n’avez de souci que pour -Micheline et Hervé, leur préparez-vous les -épreuves que va déchaîner votre démarche -actuelle? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre -le jeu des apparences?</p> - -<p>—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est -pas de mon goût,» dit hautainement Gaétane. -«Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence. -Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a -deux ans... peut-être, alors... Mais aujourd’hui, -c’est impossible. Je ne suis pas seule à savoir, -mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre -aussi, quand j’ai découvert...</p> - -<p>—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement -Renaud.</p> - -<p>—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne -réclame pas son témoignage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span></p> - -<p>—Qui est-ce? Où est-il?...</p> - -<p>—Pensez-vous que je vais vous répondre?» -s’écria la comtesse, avec un âpre sourire. «Les -gens qui connaissent vos secrets disparaissent -trop facilement de ce monde. Mon fils et moi, -nous sommes prêts à tout. Mais cet ami est -sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire -l’empêchera de revenir en Europe, à moins que -je ne l’y appelle.»</p> - -<p>Renaud eut un silence, durant lequel rien ne -se lut sur sa face, plus immobile qu’un visage de -pierre. Enfin il dit:</p> - -<p>—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, -que, malgré ce que vous savez, malgré ce -que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée. -Mais avant de vous risquer aux pires alternatives -pour tenter de la briser, cette destinée, -ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes la -seule créature dont l’opinion me touche. Sans -vous répéter ce qui vous offense, je puis bien -vous dire qu’à vous, et à vous seule, je souhaiterais -de révéler la vérité. J’éprouverais une -étrange satisfaction à me montrer enfin à vous -tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous -croyez, je vous le jure.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, -de la douceur soudaine imprégnant la -voix, l’attitude, la physionomie, de cet être au -caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté -de cet homme le travestissait en un nouveau -personnage. Il voulait la duper encore une -fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait -guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se -refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré tout,<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> -peut-être la confession offrirait quelques traits -sincères. Comment résister au désir de savoir? -Cependant, elle lui dit:</p> - -<p>—«A quoi bon?... C’est un roman que vous -me raconterez... Un roman comme celui de la -naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? -Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De -ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort -par votre faute.</p> - -<p>—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.</p> - -<p>Gaétane inclina la tête.</p> - -<p>—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans -sa mission, il devait y laisser la vie. Ah! il était -bien de la vieille souche, hardie et solide, celui-là! -Pauvre Mathias!...»</p> - -<p>Une mélancolie passa sur la physionomie -jusque-là impassible. Puis, regardant M<sup>me</sup> de -Ferneuse:</p> - -<p>—«C’était mon frère.</p> - -<p>—Votre frère?... Mathias Gaël?</p> - -<p>—Mon demi-frère, du moins.</p> - -<p>—Était-il vraiment le père de Micheline?</p> - -<p>—Non. Le père de Micheline, c’est moi.</p> - -<p>—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?</p> - -<p>—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, -madame. Comment pourrais-je vous offrir toute -la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous -les mensonges?</p> - -<p>—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.</p> - -<p>—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit -ce singulier criminel, qui s’exprimait avec la<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span> -hauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil -d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je -dédaigne les mots. Je veux établir trois ou quatre -points. C’est tout. Il y a des choses que je ne -puis supporter de vous laisser croire.</p> - -<p>—Lesquelles?</p> - -<p>—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, -et je n’ai pas tué celui dont je porte le nom.</p> - -<p>—Qui prétendez-vous être?</p> - -<p>—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu -quand vous m’avez posé cette question, -tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis -de Valcor.</p> - -<p>—Comment osez-vous le soutenir? C’est de -la folie!</p> - -<p>—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury -de Valcor. Avant son mariage, il a -aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, -c’est moi.</p> - -<p>—Vous!...</p> - -<p>—Ma mère, épouvantée et repentante de sa -faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria, -ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor. -Personne ne soupçonna la brève et douloureuse -idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne, -qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur, -ni aucun de ses enfants comme celui -qu’elle savait être le fils de cet amant superbe. -Elle passa pour avoir accouché avant terme. On -me baptisa Bertrand.</p> - -<p>—Bertrand Gaël!...</p> - -<p>—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» -cria l’aventurier avec un regard fulgurant. -«Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les lois,<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> -soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable -marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, -ma ressemblance avec l’autre, avec celui -qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? -Oui, son frère... Et on dit que je l’ai tué!...»</p> - -<p>Le cri fit frémir M<sup>me</sup> de Ferneuse. Si la vérité -n’était pas dans ce cri, où était-elle?</p> - -<p>—«Renaud savait donc?» demanda celle -pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné -par l’imposteur, semblait plus doux à -prononcer.</p> - -<p>—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation -lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il avait -pris connaissance d’une lettre laissée par son -père,—par <i>notre</i> père,—et où celui-ci recommandait -à sa générosité l’enfant de leur sang. -Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, -dans les forêts d’Amérique, si loin de la société -civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand -il se sentit mourir après que nous eûmes lutté -côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à -moi de ce secret, il m’appela son frère, il me -montra une clause de son testament par laquelle -il me léguait une partie de ses biens.</p> - -<p>—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» -dit amèrement la comtesse.</p> - -<p>—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël -avec un rude cynisme, «je ne trouvai pas cela -suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer -la race des Valcor.</p> - -<p>—Comment aviez-vous rejoint Renaud en -Amérique? Vous y avait-il appelé?</p> - -<p>—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais -mort? Le transport d’État sur lequel j’étais<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> -quartier-maître s’était perdu, corps et biens, non -loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se -dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec -quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins -vivant à terre. Peu vous importe comment, -n’est-ce pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent -toutes, et la mienne n’eut rien d’extraordinaire. -J’étais d’un tempérament plus résistant -que mes compagnons, voilà tout. Quand -je me trouvai sur ce continent d’Amérique, à -l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, -vers les sources du même fleuve, celui que je -croyais seulement mon jeune maître, dont j’avais -partagé les jeux d’enfance, poursuivait une entreprise -féconde en hasards et en profits. Je résolus -de le rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation -particulière, j’évitai de faire savoir aux -miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait -pas d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être -déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance -avec Renaud de Valcor, et de la fascination -qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait -dans mon imagination. Quand je le -retrouvai, après des péripéties que je vous -épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui, -là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes. -Se sentant perdu, il m’apprit le lien -qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. -Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels -je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son -écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à -ses souvenirs, ils nous étaient communs. N’avais-je -pas grandi à ses côtés, presque comme son -compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité?<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> -Attiré au château par l’intérêt que -me portait le marquis, mon père, mais privé des -effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux -de Mathurine Gaël, ma mère,—car elle me -voulait le simple fils du brave marin dont je portais -le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir -trompé—je ne demeurais à Valcor que -sous le prétexte de services à rendre. J’aidais au -travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du -dog-cart, j’assistai un jour à un accident, dont je -pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc -de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, dans -son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre -la manœuvre sur le bateau des Gaël, -passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, -madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était -pas fait tout entier d’imposture et de mensonge. -Une prédestination singulière me préparait à -être le double de l’homme auquel je me suis -substitué. Je n’ignorais rien de lui quand il est -mort, rien.»</p> - -<p>Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une -voix sourde:</p> - -<p>—«Rien que le drame de son amour, dont, -naturellement, il ne me parla pas.</p> - -<p>—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, -«vous l’ignoriez absolument quand vous -êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié?»</p> - -<p>Elle posa cette question d’une voix froide, -n’ayant sur sa physionomie que l’expression de -la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments -passionnés se taisaient en elle sous le -prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée.<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> -Même si le récit n’était pas exact en tous ses -points, il en jaillissait une clarté assez complète -pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable -la plus incompréhensible, la plus invraisemblable, -des aventures. L’homme qui la -racontait, cette aventure, et qui en était le héros, -trouvait moyen d’y ajouter on ne sait quelle -étrange poésie de fatalité, d’énergie, d’orgueil. -Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain -des explications vaines, et, pour tout dire, cet -air d’homme du monde attestant qu’il ne se vantait -pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient -M<sup>me</sup> de Ferneuse de rassembler contre -lui sa volonté de répulsion, d’indignation. Elle -l’écoutait, elle l’interrogeait, entraînée par le -besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. -Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime -et qu’elle fût juge.</p> - -<p>—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes -pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne -pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai -revu, huit années après ma séparation d’avec -Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j’en -conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir, -mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est -pas lui!... Ce n’est pas lui!...» Si cependant -alors, vous aviez évoqué... Ah!»</p> - -<p>Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis -elle reprit:</p> - -<p>—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. -Vous avez pu mettre tous les masques, -excepté le masque d’amour!</p> - -<p>—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et -cette fois avec une profondeur d’expression si<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> -saisissante que Gaétane ne l’interrompit point. -«Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que -je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous -avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!» poursuivit-il -en la voyant frémir. «Comprenez donc -que c’est mon châtiment. Je n’espère plus... je ne -vous offense plus. Voyez avec quel respect je -vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez -donc jusqu’au bout par cet amour, qui est votre -vengeance. Cet amour... mystère du sang fraternel, -mystère de l’âme que j’avais volée, du -cœur que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» -(Il se frappa le sein). «Cet amour était -entré en moi et il me dévorait. Vous le deviniez. -Vous ne compreniez pas comment il pouvait -s’accorder avec mon silence. Un silence qui eût -été surhumain si j’avais été l’homme que je prétendais -être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais -pas. Mon audace—que vous mesurez aujourd’hui, -que je croyais sans bornes,—se brisait -sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je -vous supposais inaccessible. Mais un jour—ah! -ce jour-là!—je découvris, ou plutôt on découvrit -et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, -la correspondance brûlante où vous vous -donniez toute... cette correspondance où s’attestait -qu’il était le père de votre enfant.</p> - -<p>—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.</p> - -<p>—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.</p> - -<p>—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud -les avait-il confiées?</p> - -<p>—A la muraille la plus épaisse du château de -Valcor. Les siècles auraient pu passer. Mais un -hasard...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p> - -<p>—Entre les mains de qui tombèrent-elles?</p> - -<p>—Entre les mains de Laurence.</p> - -<p>—La malheureuse!...</p> - -<p>—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle -venait de les parcourir.</p> - -<p>—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa -colère. Elle m’envoyait des excuses.»</p> - -<p>L’aventurier eut un sourire.</p> - -<p>—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le -dégoût remonta aux lèvres. «Vous l’avez leurrée -de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite -leurrée moi-même, dans la grotte, en me -racontant cette fantastique histoire de substitution -d’enfant.</p> - -<p>—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien -possible du sang entre ma fille et votre fils.</p> - -<p>—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis -qu’une révolte la soulevait tout entière, «vous -avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter -les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le -secret.»</p> - -<p>Un frisson d’horreur la fit trembler toute, -tandis qu’elle évoquait la scène de la grotte, -revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses -prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre -avec une autre voix à jamais muette.</p> - -<p>—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez -aujourd’hui,» murmura-t-il sombrement. «J’étais -fou, d’une passion réelle et d’une illusion -indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, -moi qui me croyais—oui, vous m’entendez -bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais pris -l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre -amant par le rêve du passé et je n’avais pas le<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> -droit, dans le présent, de baiser le bord de votre -robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez -pas savoir... Une torture de damné.</p> - -<p>—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»</p> - -<p>Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.</p> - -<p>—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de -Valcor, en passant une main sur son front. -«Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté -de son accent. «J’ai appris toute sa valeur -par les lettres. Et je me suis repenti alors de l’avoir -laissé au doigt de mon frère. Il m’en avait -prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il -demandé. Je fis le serment. Je le tins. Je l’aurais -tenu même si—comme vous persistez peut-être -à le croire—j’avais été l’assassin de ce -pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement -que ma féroce envie. Si la maladie m’avait -déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais -pas ôté de son doigt cette petite bague, qui -lui semblait chère. Voilà un crime dont je n’étais -pas capable.»</p> - -<p>Ces paroles contenaient un singulier mélange -de cynisme, d’attendrissement et d’ironie. M<sup>me</sup> de -Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans -une impénétrable méditation. En cet abîme de -songerie où elle se perdait, rôdait encore une -âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car -lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander:</p> - -<p>—«Laurence n’a jamais soupçonné?...</p> - -<p>—Jamais.</p> - -<p>—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» -murmura sardoniquement la comtesse de Ferneuse.<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> -«L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle -était simplement la femme de Bertrand Gaël... -Pas même... Car la bigamie est interdite... Et la -femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente, -qui, là, en bas, sur la grève, raccommode -en ce moment des filets.»</p> - -<p>Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:</p> - -<p>—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... -L’Innocente?... Votre femme, enfin... Ne -vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, -sur la lande?...</p> - -<p>—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, -avec,—pour la première fois,—un geste -qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.</p> - -<p>Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes -qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette -Gaël avait perdu la raison après avoir -rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur -plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante -qu’éveillait en elle le nom de Bertrand. -Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, -dans la solitude?... Par quelles menaces, par quel -effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os -avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré -d’épouvante ce cœur trop aimant?...</p> - -<p>Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la -plus pitoyable peut-être de toutes celles -qu’avait faites l’homme redoutable dont elle -déchiffrait l’énigme,—M<sup>me</sup> de Ferneuse se -rappela que Mauricette Gaël avait une fille. -N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui -échappa:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span></p> - -<p>—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... -qui ressemble à Micheline comme...</p> - -<p>—Comme une sœur,» acheva la voix mâle -avec une vibration émue.</p> - -<p>—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en -observant la soudaine angoisse apparue sur cette -physionomie, où si peu de chose, pourtant, se -lisait, «il y a chez vous un sentiment qu’a laissé -presque intact votre infernale ambition: l’amour -paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment, -parlant si haut pour une de vos filles, -soit muet pour l’autre.</p> - -<p>—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien -Bertrande m’est chère.</p> - -<p>—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria -Gaétane. «Et ce sont les deux sœurs, vos -deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...</p> - -<p>—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement -le faux marquis de Valcor. «L’une -n’était pas encore au monde, quand, rappelé -par mon service sur un bâtiment de l’Etat, -j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte -d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.</p> - -<p>—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.</p> - -<p>—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. -Quoi qu’il arrivât, moi, Bertrand Gaël, -j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus anciennes -familles de France. J’avais mêlé mon -sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie -dont je me sentais l’égal. Je possédais une -enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai -élevée. Comment ne pas la préférer à l’autre?<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> -Pourtant, je vous le répète, Bertrande m’est -chère.</p> - -<p>—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement -la comtesse. «Ah! vous lui avez ménagé un sort -enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est devenue. -Mais, durant sa triste adolescence, partageant -la misère de votre famille reniée, elle n’avait -en perspective que le couvent.</p> - -<p>—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas -lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël, -éprise d’honneur malgré son égarement si court, -ne songeait qu’à effacer cet égarement par une -rigidité absolue, une délicatesse farouche. Croyant -que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils -de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation -intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, -moi, qu’elle croyait le frère de son enfant de -prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter -des Valcor.</p> - -<p>—Et c’est votre mère!» prononça lentement -M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p> - -<p>—«C’est ma mère.»</p> - -<p>L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore -un silence. Puis Gaétane reprit:</p> - -<p>—«C’est assez, Bertrand Gaël.»</p> - -<p>A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt -ans s’appelait le marquis de Valcor, tressaillit, -comme touché d’un fer rouge, et leva un visage -de défi.</p> - -<p>—«C’est assez,» répéta M<sup>me</sup> de Ferneuse. -«Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux -ignorer par quelle série de crimes vous avez pu -soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout -triompher dans votre procès. Un procès pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> -si bien fondé! J’admets tout ce que vous -m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas -hâté la mort de celui que vous osez appeler votre -frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour elle-même, -«j’aime mieux penser que mon fils -n’épousera pas la fille du meurtrier de son -père...»</p> - -<p>Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:</p> - -<p>—«Maintenant, je vais vous dire ce que -j’exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice.</p> - -<p>—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand -Gaël avec un ricanement amer. «Le pourriez-vous? -Ne vous faudrait-il pas livrer en même -temps votre secret, votre honneur, celui de votre -fils et du nom de Ferneuse?</p> - -<p>—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue -méprisante. «Ajoutez que vous possédez toujours -mes lettres, ma correspondance d’amour -avec Renaud, et que vous vous en servirez.»</p> - -<p>Il bondit presque.</p> - -<p>—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. -Je suis le fils d’un marquis de Valcor.»</p> - -<p>Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait -nier qu’en quelque mesure il n’en eût l’âme. Non -pas sans doute l’âme moderne, affinée par des -siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et -subtile Renaissance, où de singulières délicatesses -fleurissaient chez les plus nobles à côté de -la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. -Le mélange d’un sang, non moins chaud, mais -rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers -d’autres âges cette extraordinaire personnalité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span></p> - -<p>—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez -tout à l’heure. Je vais vous les chercher. Vous -les emporterez en quittant cette maison.</p> - -<p>—Je ne serai pas moins généreuse que vous, -quels que soient vos torts effrayants,» dit Gaétane, -touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez -mes conditions.</p> - -<p>—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare -que je ne m’y soumettrai pas.</p> - -<p>—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. -Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor, -avec ses revenus capitalisés pendant vingt -ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, -car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le -malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle. -Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit -vous avoir attaqué contre tout droit.</p> - -<p>—Laissons les attendrissements de famille,» -murmura ironiquement l’aventurier.</p> - -<p>—Puis,» continua M<sup>me</sup> de Ferneuse, sans relever -ce mot douteux, «vous partirez pour toujours -en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements -industriels. Jamais vous ne remettrez -les pieds en Europe.» Elle hésita un instant, et -enfin acheva nettement, solennellement: «Vous -oublierez que Micheline est votre fille.</p> - -<p>—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement -visible. «Oubliera-t-elle que suis son -père?...</p> - -<p>—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement -Gaétane.</p> - -<p>L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata -d’un rire strident.</p> - -<p>—«Voilà donc votre justice!... Et vous la<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span> -prétendez plus généreuse que celle des Cours -d’assises! Vous me feriez maudire par ma -propre fille. J’aime mieux les juges en robe -rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.</p> - -<p>—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous -donneriez à Micheline telles explications qui -vous conviendraient. Ce n’est pas par nous -qu’elle saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? -En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait -à votre héritage. Clause à laquelle, -certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se -justifierait à ses yeux l’abandon de vos biens à -la branche des Plesguen. Quant à vos établissements -d’outre-mer, vous en disposerez...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse acheva sa phrase par un -geste vague. Peu importait, du moment que Micheline -aurait les mains pures de l’or frauduleux. -Devant la physionomie sarcastique et le sourire -muet de son interlocuteur, elle reprit:</p> - -<p>—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous -répète que je ne m’élève ni en justicière ni en -vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse -aventure un dénouement plus doux. Il -n’en est pas. Du moins, si vous admettez que -les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. -Restituez à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux -que son patrimoine, la paix de sa conscience. -Disparaissez pour que votre fille puisse épouser -celui qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours -l’abomination de votre vie. N’est-ce pas -le minimum du châtiment qui peut vous frapper?</p> - -<p>—Mon châtiment—puisque ce mot vous -plaît—je ne l’accepte pas de vous, madame,»<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> -prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait -encore la partie contre le Destin.</p> - -<p>Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de -toute autre parole.</p> - -<p>La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et -glacée.</p> - -<p>—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? -Vous ne demandez pas à réfléchir?</p> - -<p>—Non, madame.</p> - -<p>—Vous ne souhaitez pas connaître le parti -que je vais prendre en sortant d’ici après votre -refus?</p> - -<p>—Non, madame.»</p> - -<p>Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement -pour s’en aller.</p> - -<p>—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un -instant, madame. Je vais vous chercher vos -lettres.»</p> - -<p>Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa -grâce élégante d’homme du monde.</p> - -<p>Gaétane resta seule un instant, dans une telle -stupeur qu’aucune idée distincte ne se formulait -dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus fortement, -c’était le décor sur lequel posaient ses -yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle: -la perspective du jardin d’hiver, avec ses -plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, -ses fines colonnes encadrant les vitrages, -au delà desquels se découvrait le parc -somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique -avec le maître hasardeux, qui pouvait dire -encore—mais pour combien de temps?... -«Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud -de Valcor.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span></p> - -<p>Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet -usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane -le vit sous ce double aspect, tandis qu’il marchait -parmi la verdure, fier et calme dans son -infernale volonté. Elle eut l’involontaire impression -qu’il valait mieux, non pas que son destin, -mais que le mensonge de son destin.</p> - -<p>—«Voici vos lettres, madame, avec les -quelques lignes que Renaud de Valcor y avait -jointes.»</p> - -<p>Tout le sang de la pauvre femme reflua vers -son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques. -Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le -reste n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur -Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et -émue que méritait le galant homme qu’il était à -cette minute.</p> - -<p>—«Quel dommage!...» soupira-t-il.</p> - -<p>Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina -le sens de cette exclamation.</p> - -<p>Gaétane se détourna, partit.</p> - -<p>Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette -silhouette qui s’éloignait, murmura encore:</p> - -<p>—«Quel dommage!...»</p> - -<p>De la prodigieuse destinée volée par lui à -Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait -qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu -l’amour de cette femme.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVII</h2> - -<p class="pch"><i>LA CORDELIÈRE BLEUE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dr.jpg" width="82" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Rue</span> Cambacérès, devant une maison à -façon d’hôtel particulier, une jeune -femme s’arrêta.</p> - -<p>Elle reconnaissait la lourde porte -peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui -n’avait l’air de se fermer si résolument que pour -écarter les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. -Jadis un concierge arrogant la lui avait -interdite, et un gardien de la paix lui avait même -défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder -les battants clos.</p> - -<p>Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie -de revanche, lorsqu’elle sonna, entendit jouer la -serrure par l’impulsion du cordon, pénétra sous -la voûte, et reçut le salut du portier.</p> - -<p>—«Le prince de Villingen?... C’est bien -ici?... Il m’attend,» ajouta-t-elle avec vivacité.</p> - -<p>—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à -droite.»</p> - -<p>Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p> - -<p>—«Le prince m’a appelée par un télégramme. -Est-il très malade?</p> - -<p>—Espérons que non, madame Bertrande. Le -médecin n’est pas inquiet. Seulement, monsieur -Gilbert n’est pas habitué au mal. Il s’impressionne, -il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, -voici la première fois que je le vois deux -jours de suite au lit.»</p> - -<p>Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle -ne l’avait su déjà, qu’elle était en présence d’un -de ces serviteurs dont on prétend que la race se -perd, et qui se dévouent à une famille, de génération -en génération, faisant avec leur cœur l’appoint -des gages, quand ceux-ci diminuent ou -tombent en désuétude. Bertrande connaissait le -vieux Denis. Si elle n’était pas encore venue rue -Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle -messager de Gilbert, et d’autant plus souvent -durant ces derniers mois, qui avaient été durs -pour l’ex-«brillant viveur».</p> - -<p>Le prince de Villingen venait de traverser une -amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que -dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en -apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie -ancestrale subsistait, pour qu’il eût vaillamment -réagi dans une pareille extrémité.</p> - -<p>Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour -toujours l’Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans -la pire situation qu’on puisse imaginer. Au point -de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à -l’index de la société. Nul n’ignorait le rôle qu’il -avait joué au cours du procès. Son duel avec -Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion -publique. Et, comme tout ne se sait pas, mais<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span> -comme tout se devine, se grossit, devient matière -de légende, sinon d’histoire, son roman avec -Françoise de Plesguen fut commenté dans le -sens le plus odieux pour lui, surtout quand on -connut la prise de voile de la malheureuse enfant. -Le monde, qui ne condamne pas à demi, et -qui croit s’absoudre de ses indulgences bizarres -par des ostracismes impitoyables, déploya une -sévérité exceptionnelle à l’égard du prince de -Villingen.</p> - -<p>La répercussion en fut particulièrement terrible -pour lui dans le domaine matériel. Son -crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers se -rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans -gagne-pain, plus accablé que soutenu par son -titre, le malheureux garçon connut des heures si -noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation -de bien des fautes, et même des siennes.</p> - -<p>Un autre, moins foncièrement courageux, se -serait tué. Il en fut bien près.</p> - -<p>Un soir, comme il examinait mélancoliquement -un revolver, en se demandant s’il ne valait -pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:</p> - -<p>«Je dois d’abord, par un moyen ou par un -autre, réunir quelques billets de mille francs -pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à -moi, tout de même, de battre en retraite sans -avoir assuré un morceau de pain à cet enfant.»</p> - -<p>Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, -dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente. -Il s’assit, songea. L’image de Bertrande -surgit. Un moment après, il bondissait sur ses -pieds, criant tout haut:</p> - -<p>—«Nom de nom!... Une petite fille comme<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span> -ça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements, -lutterait toute seule, avec fierté, pour -son mioche... et un Villingen ficherait le camp -comme un lâche... Cela ne sera pas... Par les batailles -de mon aïeul!»</p> - -<p>Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée -par le bruit d’une chaise plantée en terre, -que le vieux Denis accourut tout effaré.</p> - -<p>—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas -me faire une commission. Attends... J’écris trois -lignes, et tu les porteras où je te dirai.»</p> - -<p>Il griffonna le billet suivant:</p> - -<p class="pi4 p1">«<i>Ma petite Bertrande</i>,</p> - -<p>«<i>Tu viens de me rendre un fameux service. Tu -viens de m’empêcher d’agir en pleutre.</i></p> - -<p>«<i>De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante -créature tu es.</i></p> - -<p>«<i>Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, -et je tiens à te le dire.</i></p> - -<p>«<i>A bientôt.</i></p> - -<p>«<i>Embrasse Claudinet pour moi.</i></p> - -<p class="pr8">«<i>Ton</i></p> -<p class="pr2">«<span class="smcap">Gilbert</span>.»</p> - -<p class="p1">Lettre brève. Mais que de choses en ces -courtes phrases! Celle qui les reçut ne s’y trompa -pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.</p> - -<p>Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait -face à ses embarras effrayants, comme un -cerf forcé qui se retourne contre la meute.</p> - -<p>Il envisagea les quelques rares moyens de gagner -de l’argent offerts à un homme dont toutes -les facultés n’ont été exercées qu’en vue du<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span> -«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme -le tenta, par la réclame et la hardiesse. -Son nom en vedette dans des courses -serait une bonne fortune pour une société de -fabricants. Et son intrépidité bien connue leur -garantirait plus d’une victoire. Le danger des -épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, -d’ailleurs, l’engouement de la mode, acclamant -les héros de la vitesse, ne distingue pas l’amateur -du professionnel. Saurait-on s’il courait par -intérêt ou par plaisir? Puis, que lui importait, -maintenant? Pour avoir été trop soucieux de -l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque -dédain, une rage le prenait de la braver.</p> - -<p>Peu de temps après, le prince de Villingen, -courtier d’affaires pour la Société des Automobiles -du Nord, vainqueur de la course Bruxelles-Dantzig, -champion du monde pour le record de -l’heure, commençait à penser qu’il aurait eu le -plus grand tort d’abandonner une existence féconde -encore en émotions amusantes et en ressources. -Sa nouvelle carrière et les fréquentations -qui en résultaient n’étant pas faites pour le guérir -de la passion du jeu, il risquait parfois ses -gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais -la chance le favorisait. Événement incroyable -pour lui: il payait ses dettes.</p> - -<p>Puis, autre chose contribuait à le réconcilier -avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter -le prix d’une véritable tendresse. Il s’attachait -à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait -l’avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il -les avait rapprochés de lui, en installant dans un -gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrière<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span> -en dentelles. La jeune femme réussissait de son -côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque -à leur prix les guipures admirables que ses doigts -de fée exécutaient.</p> - -<p>Gilbert lui disait:</p> - -<p>—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses -par m’aimer assez pour accepter tout de -moi.»</p> - -<p>A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il -ajoutait:</p> - -<p>—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela -de ma petite obstinée?»</p> - -<p>Elle ne lui disait plus comme au début de leur -idylle:</p> - -<p>—«Quand je serai ta femme.»</p> - -<p>Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. -Même diminué socialement, un prince de Villingen -ne pouvait épouser une pauvre fille comme -elle. Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle -connaissait mieux la vie, peut-être l’en eût-elle, -au contraire, empêché, par dévouement. Mais il -n’en était pas question. Aucun projet, même de -vie commune, n’avait été entrevu par les amants. -Gilbert gardait son indépendance et Bertrande -sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était -pas seulement venue encore rue Cambacérès, -quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme -du prince, qui se déclarait très malade.</p> - -<p>L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. -Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra.</p> - -<p>Le jeune homme avait une fièvre violente, la -figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment, -il toussait, avec des contorsions de souffrance, -comme si cette toux avait déchiré toutes<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span> -les fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une -pneumonie en conduisant une machine à toute -vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, -sous prétexte qu’on se trouvait au commencement -de juin.</p> - -<p>—«Un juin qui ressemble à février,» observa -Bertrande.</p> - -<p>Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations -inutiles. Le malade les eût mal supportées, -d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux -misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste -plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait -comme un enfant. Il consternait Bertrande en -l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle -avait l’air de le croire, et déclarant qu’elle manquait -de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait -le danger en riant.</p> - -<p>Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, -qui ont soigné un cher malade du -sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et -toutes y trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude -ne s’en mêle pas trop.</p> - -<p>Quand Bertrande eut entendu le docteur lui -déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle, -que, les prescriptions observées, les vésicatoires -subis, les imprudences évitées, il répondait de la -vie du prince, elle se sentit soulevée d’une allègre -confiance.</p> - -<p>La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit -avec une autorité qui stupéfiait Gilbert -lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires, -avec des nervosités presque méchantes, -et des: «Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. -Eh bien, je mourrai. Je m’en fiche!» sa garde-malade<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span> -avait une façon de lui dire—si douce, -mais si ferme:</p> - -<p>—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus -ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu’il -s’agit de ta guérison.»</p> - -<p>Elle ajoutait gaîment:</p> - -<p>—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté -à Napoléon lui-même pour sauver son empereur.»</p> - -<p>Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans -ses moments d’accalmie, il observait, d’un œil -languissant, mais intéressé, les allées et venues -dans la chambre de cette jolie créature, à qui -l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité -imprévue, une assurance pleine de grâce.</p> - -<p>«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée -de sa province il y a deux ans?» songeait-il. -«Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait -même donner des ordres, avec la formule et le -ton justes, ce qui est la pierre de touche de la -distinction.»</p> - -<p>Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. -Mais il s’étonnait moins d’être délicieusement -enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Il -s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus -si essentiels à l’âme ou au corps qu’on ne se -conçoit plus sans eux, cessent d’être appréciables, -sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur -perte.</p> - -<p>Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il -dit brusquement à Bertrande:</p> - -<p>—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant -toute cette semaine, où tu ne m’as presque pas -quitté?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span></p> - -<p>—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de -cette question. «Je l’ai confié à quelqu’un de -très sûr, à une voisine de mon ancien logement, -qu’il connaît bien et dont il est adoré.</p> - -<p>—Ton ancien logement?... à Clichy?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller -le voir?</p> - -<p>—Cette personne me l’a amené une fois, rue -du Rocher.</p> - -<p>—Une fois? En huit jours?</p> - -<p>—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait -bien.</p> - -<p>—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit -Gilbert.</p> - -<p>—«Jamais.»</p> - -<p>Le prince resta un moment rêveur, puis il -murmura:</p> - -<p>—«Viens ici, près de moi, Bertrande.»</p> - -<p>Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un -lent baiser.</p> - -<p>—«Tu es bonne.</p> - -<p>—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois -pas. Je t’aime, voilà tout.»</p> - -<p>Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie -tranquille.</p> - -<p>—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» -demanda-t-il encore.</p> - -<p>—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car -le mal est dompté. Tu es en pleine convalescence.</p> - -<p>—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»</p> - -<p>Elle secoua négativement la tête.</p> - -<p>—«Tu en es certaine?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span></p> - -<p>—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie -simple, nullement infectieuse.</p> - -<p>—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, -«mets ton chapeau, va chercher notre fils.»</p> - -<p>Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.</p> - -<p>—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, -ce gamin. Tu dois trop souffrir en le sachant -dans des mains étrangères.»</p> - -<p>Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» -Le mot lui tintait encore aux oreilles. Elle balbutia:</p> - -<p>—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... -ici... dans cet appartement?...»</p> - -<p>Gilbert éclata de rire:</p> - -<p>—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet -appartement... dans cette chambre... tiens, là -sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil. -Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»</p> - -<p>Alors il y eut une minute folle. Bertrande -tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva -pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert -en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, -puis elle partit comme une flèche, bouscula -le vieux Denis tout en épinglant de travers -son chapeau:</p> - -<p>—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit -Claude. C’est votre maître qui le demande... -Comprenez-vous?...»</p> - -<p>L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma -la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant -un maintien, entra pour mettre une bûche -dans la cheminée de son maître.</p> - -<p>Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra -le regard du vieillard. Ni l’un ni l’autre ne parla.<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span> -Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et, -méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.</p> - -<p>—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon -vieux?» dit enfin Gilbert.</p> - -<p>—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu -si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est -malade.</p> - -<p>—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... -Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis -des cendres dessus.</p> - -<p>—Elle se consumera tout doucement.</p> - -<p>—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute -du petit bois.</p> - -<p>—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... -Pour un enfant... trop de chaleur, ça ne -vaudrait rien.»</p> - -<p>Il y eut un court silence. Le vieux domestique -se tenait debout au milieu de la chambre, le petit -balai à feu dans une main.</p> - -<p>—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en -se renversant sur ses oreillers.</p> - -<p>Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.</p> - -<p>Huit jours plus tard, s’il y avait un maître -dans l’appartement de garçon, rue Cambacérès, -peut-être n’était-ce pas le locataire au nom duquel -se rédigeaient les quittances, mais le petit -gaillard nouvellement introduit dans la place, et -à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec -moins de docilité que le vieux Denis lui-même.</p> - -<p>—«Moi qui me figurais détester les enfants,» -disait en riant Gilbert.</p> - -<p>—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme -celui-ci,» ripostait vivement le valet de -chambre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span></p> - -<p>—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. -«Qu’en ferai-je ensuite, pendant que je -travaillerai à ma dentelle, et que personne ne -s’occupera de lui?»</p> - -<p>Une fois, comme elle répétait encore, moitié -fâchée, moitié ravie:</p> - -<p>—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée -chez moi?</p> - -<p>—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.</p> - -<p>Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, -mais imprécis, qu’elle ne relevait pas, -par crainte d’en faire évanouir l’intention encore -vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune -homme de se séparer d’elle et de leur fils, maintenant -que sa santé était revenue? Envisageait-il -la possibilité de rendre durable cette expérience -de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si -douce, au point que tous les quatre, en y comprenant -Denis, ne se représentaient pas que les -choses pussent être de nouveau comme avant.</p> - -<p>Claudinet, qui trottait partout sur ses petits -chaussons patauds, babillait à présent, et, joli -comme il était, avec un gentil caractère et la -fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que -l’enfance peut présenter de séduisant, à l’âge où -sa séduction est le plus irrésistible. L’orgueil -faisait sourire Villingen quand il regardait ce -petit être adorablement doué, et qu’il songeait:</p> - -<p>«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang -de l’illustre maréchal, mon aïeul. N’y a pas à -dire... C’est un de nous.»</p> - -<p>Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre -sa mère prononcer le nom de Gilbert,<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span> -s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»</p> - -<p>—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» -s’écria le jeune homme, en une explosion plaisante -et émue, comme si, dans son cœur, eût -croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises.</p> - -<p>Que serait-il advenu de cette situation? Le -prince lui-même le prévoyait-il clairement? Il -laissait passer les jours, se plaignant encore d’une -toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de -côté qu’il oubliait quand il caracolait avec le -bébé sur ses épaules, incertain de ce qu’il voulait, -et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. -La question se posa pour lui tout autrement -qu’il ne l’aurait imaginé.</p> - -<p>Un matin, décidé à reprendre ses occupations, -il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès, -pour se rendre au siège de la Société des -Automobiles du Nord.</p> - -<p>L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en -alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des -tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. -Pour abréger le trajet par la lecture, il -acheta un journal. Distraitement, il le déploya. -Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua -pas de croître à mesure qu’il parcourait les -lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:</p> - -<p class="pind p1"><i>Révélations extraordinaires.—Une rivalité de -femmes.—La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce -que peut la corde de pendu.</i></p> - -<p class="p1">Sous ce titre à sensation, le récit suivait:</p> - -<p>«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre,<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span> -deux femmes légères étaient attablées avec des -amis de rencontre.</p> - -<p>«Ces dames jouissent de quelque notoriété -parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous -le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous -le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.</p> - -<p>«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité -de la corde de pendu, et prétendait -n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en -portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait -sur sa superstition, elle s’anima, raconta que -le seul homme qui eût touché son cœur était -apparu dans son existence le jour même où l’un -de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un -souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de -la corde de l’autre.</p> - -<p>«A force de questions, la Môme-Cervelas -obtint la description du galant et l’exhibition -du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait -apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait -voir, la Môme entra dans une indescriptible -fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur -celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit -par lancer au visage de son ennemie une lourde -soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement -pour causer une syncope.</p> - -<p>«Cette scène attira des curieux, puis des -agents. L’intervention de ces derniers se produisit -à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée -Môme-Cervelas, des révélations dont -l’importance n’échappa à aucun des spectateurs.»</p> - -<p>—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle.<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span> -«C’est pour cette rien du tout que mon petit -homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le -gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi -lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah! -il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien -reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur -m’a chipée. Y a même encore après des -brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour -d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je -m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le -journal que l’Escaldas avait été pendu avec une -cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur -m’a presque avoué la chose, quand il m’a -donné deux cents francs pour clore mon bec, et -qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, -dans le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! -Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a -quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette -casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de -l’œil,» ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde -sans connaissance, «Je t’en ferai voir -d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»</p> - -<p>«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, -elle fut appréhendée par les gardiens de la -paix.</p> - -<p>—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.</p> - -<p>—«Au poste.»</p> - -<p>«A ce mot, elle écuma positivement.</p> - -<p>—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc -plutôt cette rien-du-tout,» s’écria-t-elle en désignant -Rosalinde par un terme plus pittoresque. -«Elle doit être complice de l’assassinat. Vous -savez bien?... Escaldas, le type qui s’était soi-disant<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span> -pendu... Il demeurait dans sa maison, rue -Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui -qui m’avait emprunté ma cordelière bleue pour -se serrer à lui-même le sifflet.»</p> - -<p>«Ces paroles significatives ont été confirmées -par la Môme-Cervelas devant le commissaire -de police. Nous n’avons pas à en présumer -la véracité ni à en souligner l’importance. On se -rappelle le suicide d’Escaldas, le Bolivien qui -prétendait tenir la clef d’une affaire retentissante, -et non tout à fait encore éclaircie. La découverte -que ce soi-disant suicide aurait été un -assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses. -L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, -dit le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», -est un individu de la pire espèce, capable -de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement -pas agi pour son compte. Aussitôt après la -mort d’Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on, -d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu -cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à -supprimer le Bolivien? On est à la recherche de -ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, -a passé par le service anthropométrique. -Si la police met la main sur lui, on peut s’attendre -à du nouveau, et non du moins extraordinaire.</p> - -<p>«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve -toujours la cordelière,—bleue, en effet,—qui -fut l’instrument de mort d’Escaldas. Le morceau -que possède la fille Rosalinde doit être le débris -resté après le clou quand on coupa la corde.»</p> - -<p class="p2">Le prince de Villingen lut jusqu’au bout ce<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span> -long fait divers. Lorsqu’il eut achevé, il leva de -dessus son journal un visage si pâle, des yeux si -remplis d’égarement, que ses voisins de tramway -s’en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir -frôlé un fou, quand ils l’entendirent murmurer: -«Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir hors -de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.</p> - -<p>Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, -Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes, -courut à une station de fiacres, et, sautant dans -le premier qu’il atteignit, cria au cocher:</p> - -<p>—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus -vite possible!»</p> - -<p>Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre -avec Françoise, chez Bertrande, le prince n’avait -revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il -pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir -le risque d’imposer sa présence à celle qui, longtemps, -s’était considérée comme sa fiancée, qui -l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion -qui le jetait hors de lui, le jeune homme n’eût -pas accompli une démarche déplacée, presque -cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que -celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans -son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti -à ses prévisions.</p> - -<p>Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui -vint ouvrir, s’écria:</p> - -<p>—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y -a longtemps qu’on ne vous a vu! Vous arrivez -à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»</p> - -<p>Cette femme, qui avait la familiarité coutumière -aux serviteurs dans les intérieurs médiocres<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span> -et désorganisés, et qui menait la maison -depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir -avec empressement un ami de ses maîtres, -naguère encore si intime, et dont elle n’avait -pas compris la soudaine disparition. Avant même -que le jeune homme lui eût posé la moindre -question, bouleversé comme il était, et saisi en -outre par cette allusion à une maladie dont il -n’avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait -la porte du salon, et, faisant signe au visiteur -de s’avancer doucement, l’introduisit de la -sorte sans l’avoir annoncé.</p> - -<p>Villingen, suivant la muette indication, entra -presque sans bruit, et demeura cloué près du -seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez d’émotion -pour que cette émotion lui fût sensible, même -dans le trouble extraordinaire qu’il apportait ici.</p> - -<p>Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au -fond d’une bergère, les jambes entourées de -couvertures, montrait un visage qui semblait -déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu -maigrir davantage. Le menton, habituellement -rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts -et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre -transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetissés, -se perdaient sous les paupières, dans la -profonde cavité des orbites.</p> - -<p>Mais, plus encore que cette évidente agonie, -ce qui contractait le cœur de Gilbert, c’était la -présence auprès du moribond d’une jeune religieuse, -qu’il reconnut tout de suite. Françoise -était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral -blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre -n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span> -une congrégation de charité extérieure et active, -elle avait reçu la permission de soigner son -père.</p> - -<p>Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos -à la porte, et ne s’aperçut d’une présence étrangère -qu’à l’expression terrible apparue tout à -coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard -étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il -fit même un effort pour se lever, mais n’y parvint -pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à -demi-mortes.</p> - -<p>Sa fille, alarmée, se retourna.</p> - -<p>A l’aspect de celui qui avait été son fiancé -terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint -aussi blanche que les linges dont s’encadrait -étroitement sa mince figure. Mais, tout de -suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne, -d’une triple dignité: féminine, aristocratique et -religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait -tout autant que son père une surprise scandalisée, -devant laquelle le visiteur n’avait qu’à -battre en retraite.</p> - -<p>—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de -la voix la plus humble et sans faire un pas en -avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier -de votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce -journal. La vérité éclate enfin. Escaldas ne s’était -pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait supprimé... -Comprenez-vous?»</p> - -<p>Certes, il avait compris, le malheureux qui -s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte -d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir -été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle -possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur,<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span> -qui allait lui permettre de s’étendre le front -redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce -front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, -une force passagère galvanisa son long -buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de -sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer -les os, et murmura, d’une voix rauque:</p> - -<p>—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi -ce journal!»</p> - -<p>La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. -Malgré tous ses efforts pour garder son apparence -de marbre, une teinte rose envahit ses -joues, entre les voiles austères, quand elle toucha -presque la main de celui qu’elle avait aimé.</p> - -<p>—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant -la feuille.</p> - -<p>A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux -et ému, elle leva sur le jeune homme des -yeux qui pardonnaient.</p> - -<p>Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même -le fait divers.</p> - -<p>—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit -au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient -déjà des échos de sépulcre.</p> - -<p>Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, -suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait -à travers un binocle, mal retenu par le -nez aminci, et dont la chute interrompit par -deux fois la lecture.</p> - -<p>Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, -Marc de Plesguen leva un visage plaqué de -fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.</p> - -<p>—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à -ce que ce bandit...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span></p> - -<p>La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. -Le buste grêle retomba contre les oreillers, -tandis que l’animation de la physionomie disparaissait -peu à peu.</p> - -<p>—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait -Françoise. «Vous vivrez, pour voir s’accomplir -la justice de Dieu.»</p> - -<p>Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, -se leva et dit avec douceur:</p> - -<p>—«Voulez-vous me permettre de vous tenir -au courant? Je n’aurai pas la hardiesse de revenir, -mais je puis vous envoyer...</p> - -<p>—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» -fit M<sup>lle</sup> de Plesguen. «Mon père ne peut -plus voir en vous qu’une victime, comme lui, -des mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il -ne peut plus vous accuser de l’avoir conduit à -l’abîme.»</p> - -<p>En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, -de la tête, approuva faiblement, avec un geste -vague, comme pour s’excuser du rude accueil de -tout à l’heure.</p> - -<p>—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, -«je suis l’épouse du Seigneur, et je vous considère -comme le mari de Bertrande...</p> - -<p>—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. -«Ah! que ne le suis-je, en effet!»</p> - -<p>Cette singulière exclamation jeta Françoise -dans une surprise muette.</p> - -<p>—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune -homme. «Vous êtes vengée. Il n’y a pas de -bonheur pour moi en ce monde.</p> - -<p>—Regardez cet habit, regardez cette croix,» -dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis son<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> -rosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance dont -le désir est si loin de mon cœur.»</p> - -<p>Ils se turent tous deux.</p> - -<p>Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait -avoir besoin de se confier à cette âme si -merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta -un coup d’œil vers M. de Plesguen.</p> - -<p>Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne -plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement -qui n’était pas le sommeil, mais le ralentissement -d’une vitalité d’autant plus épuisée -par un récent effort, il perdait jusqu’à la conscience -de ce qui l’avait si profondément remué -tout à l’heure.</p> - -<p>—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec -un triste hochement de tête. «Il est déjà loin de -nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne -l’agitera plus, hélas!»</p> - -<p>Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant -un siège à Villingen, s’assit elle-même.</p> - -<p>—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais -maudit, même avant d’avoir enchaîné mon -cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous -bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous -élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu’il -vous rende en multiple joie la suprême satisfaction -apportée par vous à mon père mourant.</p> - -<p>—Cette satisfaction, ne la partagez-vous -pas?» demanda-t-il.</p> - -<p>—«Les choses de la terre ne me concernent -plus.</p> - -<p>—Que deviendra le domaine de Valcor si -vous en êtes reconnue l’héritière?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span></p> - -<p>—Ce sera le bien des pauvres,» dit M<sup>lle</sup> de -Plesguen. «Mais nous n’en sommes pas là,» -ajouta-t-elle avec un sourire de doute.</p> - -<p>—«Je vous demande pardon, ma Sœur. -Nous en sommes là. Tout s’éclaire. Escaldas -assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que -nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement.</p> - -<p>—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait -maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui -retrouva pendant une seconde un peu de sa personne -ancienne dans un mouvement d’amertume, -«ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité, -de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y -rattache plus?...</p> - -<p>—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura -Gilbert.</p> - -<p>Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de -nouveau, il s’écria vivement:</p> - -<p>—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi -maintenant, et à qui j’ai fait tant de mal!... Ne -croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de -l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. -J’ai été léger surtout. Je ne pensais pas agir déloyalement -par l’espèce de contrat qui m’engageait -à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et -toute l’énergie déployée pour vous faire restituer -votre héritage, de l’autre côté, il y avait cet héritage -même, que vous m’apportiez en m’accordant -votre main.</p> - -<p>—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. -«Et cet autre chose, vous l’avez trahi, par une -trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse -Bertrande.</p> - -<p>—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement le<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span> -prince. «Et je n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence -de la morale mondaine à l’égard des -passions masculines, ni même la franchise avec -laquelle je vous ai avoué dès le début que mes -sentiments ne répondaient point aux vôtres. -Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne -puis reconnaître en moi-même une bassesse qui -n’existait pas. J’avais foi en votre droit, je m’imaginais -vous rendre un service égal aux exigences -de mon ambition.»</p> - -<p>—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi -bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous -accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous -de moi?</p> - -<p>—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, -que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que -j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à -temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, -je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de -sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse. -Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille, -la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, -d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de -vous leur bonheur...»</p> - -<p>La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta -plus bas:</p> - -<p>—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»</p> - -<p>Une souffrance furtive crispa les traits de -Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en -apparence, les doigts étreignant le petit crucifix -de son rosaire, comme pour en tirer une force:</p> - -<p>—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis -sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande, -et reconnaissez votre enfant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span></p> - -<p>—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.</p> - -<p>—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et -maintenant?...</p> - -<p>—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop -tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle -extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, -l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, -acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette -fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce? -Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci -reviendront les millions de cette Valcorie, qui, -en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle -du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée, -étendue, développée depuis vingt ans. -Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux -du marquisat vous seront attribués. Vous -les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. -Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?... -Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen, -je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière -de Valcor, surtout quand cette héritière -était, avant les vœux éternels prononcés, la noble -Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore -faire mon devoir, en donnant mon nom à la -mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature -que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande -«Sois ma femme,» quand le monde -entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront -cette parole en une impulsion si vile, que, aux -pires heures de mon existence, je n’en aurais pas -été capable.</p> - -<p>—Comment, vous, peut-être?...» interrogea -Françoise. «Vous auriez, du moins, votre conscience -pour vous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span></p> - -<p>—En suis-je si assuré que cela?» riposta le -jeune homme. «Voyons-nous toujours clair au -fond de nous? Mon intention n’était pas formelle. -La pensée de ce mariage s’insinuait seulement -en moi. La vie commune me tentait. Elle existe -en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir -à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. -Les derniers jours furent si doux, avec cet -enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés. -Nous serions restés ensemble. La situation se serait -régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité -de ce qui se passait en moi. Puis, j’ai ouvert ce -journal. J’ai lu ce fait divers. Les conséquences -me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant... -Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement -riche... C’est mon rêve qui s’effondre -dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, -j’ai découvert ce qu’il y avait de changé -en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu. -Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je -me demande, avec la méfiance et le dégoût de -mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a -pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très -malheureux... Comprenez-vous?»</p> - -<p>Françoise avait écouté dans un silence rêveur. -Quand Villingen se tut, elle demeura encore un -instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher -de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. -Elle toucha les mains du vieillard,—la température -en était à peu près normale,—écouta sa -respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina -vainement son visage vers le regard terni, qui -n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle -revint à Gilbert.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span></p> - -<p>Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.</p> - -<p>—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je -ne vous aurais pas entretenue si longuement de -moi-même... Mais ma détresse est une réparation -pour vous. Je vous en devais l’aveu.»</p> - -<p>Elle lui répondit froidement:</p> - -<p>—«Votre confidence ne m’a pas été importune. -Mais elle était encore moins nécessaire. -Comment compatirais-je à vos peines? Je ne -les conçois pas. Voyez mon pauvre père: au -bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à -peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, -sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil -d’un Villingen doit être une chose fort précieuse. -Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où -règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande -vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une -tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni -l’un ni l’autre.»</p> - -<p>Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce -ton détaché, sous la rigidité toute monacale où -s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais -trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, -pour celle qui saignait toujours des sentiments -qu’elle prétendait morts, certaines des phrases -qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur -qu’il y avait mise. En demander pardon eût été -aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu, -ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont -la Sœur Séraphine garda l’impression comme le -dernier souvenir de sa vie profane.</p> - -<p>En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait -une nostalgie affreuse. Ce n’était pas précisément -du remords, mais bien l’écœurement de<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span> -son rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée -de désespoir humain sous l’impassibilité -voulue de la religieuse, entre ces linges serrés -autour du visage comme des bandelettes de momie, -le suivait de son déchirant regard. Ensuite -il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il avait tant -fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les -larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il -se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses -mauvais désirs, au moment même où il en prenait -conscience et souhaitait de s’en évader. -Ah! que cela eût été bon de rejeter le poids du -passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui -dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie -plus saine, de se relever dans sa propre fierté, -par une action généreuse!</p> - -<p>«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que -n’ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur, -en les appelant «Ma femme... Mon fils...» Aujourd’hui, -c’est trop tard.»</p> - -<p>Tout en marchant rapidement par les rues, -Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les -étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées -qui, sous tant de titres divers, se gonflaient -sous le vent, palpitaient aux devantures, -glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient -le fait divers à sensation. Rien au -monde ne pouvait plus empêcher, s’il offrait -d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, lui, prince -de Villingen, de vendre son nom à la fille du -bandit dont il avait jadis poursuivi la perte. -Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après -Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... -Ce serait glisser du mariage d’intérêt à<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span> -l’alliance d’ignominie... Quelle chute pour le -petit-fils d’un héros!...</p> - -<p>Il rentra rue Cambacérès.</p> - -<p>Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant -de son par-dessus, parce que le petit -Claude, caché derrière une tenture, venait de lui -crier:</p> - -<p>—«Dis pas... Coucou!...»</p> - -<p>L’enfant bondit avec des éclats de rire hors -de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté -de répéter le mot qu’on lui avait permis: -«Papa!... Papa!...»</p> - -<p>Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle -à manger, les mains encombrées d’argenterie, -car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement -s’éteignit devant la physionomie sombre -de Gilbert.</p> - -<p>Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance -qu’il n’aurait jamais imaginée ni prévue. Durant -le déjeuner, il se crut près d’éclater en sanglots. -Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste -sur le terrain, qu’ensuite il dit à celle -qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:</p> - -<p>—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. -Tu ne peux pas rester chez moi avec notre -fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse -admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. -Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois -y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez pour -ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai -vous voir chez toi. Firmin va te chercher un -fiacre.»</p> - -<p>Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span></p> - -<p>—«Je n’étais venue que pour te soigner, -Gilbert. Depuis que tu es guéri, je m’attendais -d’une minute à l’autre...</p> - -<p>—Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement. -«Non, tu ne pouvais pas t’y attendre. Je ne m’y -attendais pas moi-même... Ah! Bertrande... -Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau -cœur.</p> - -<p>—Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant -en larmes.</p> - -<p>—«Oui, je vous aime.</p> - -<p>—Alors...» (et elle sourit tout en pleurant) -«j’aurai du courage. D’ailleurs, même si tu avais -voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais demandé -de partir. Tu es le prince de Villingen. -Nous ne devons pas encombrer ta vie. Garde-nous -ta tendresse.</p> - -<p>—Quelle âme adorable tu as, Bertrande!» -murmura-t-il en la serrant sur sa poitrine.</p> - -<p>Il parvint à conserver sa fermeté apparente, -même en embrassant le petit Claude. Mais -quand il les eut vus partir, quand il entendit les -roues du fiacre ébranler le silence de la calme -rue, Gilbert s’enferma dans sa chambre, se laissa -tomber sur un fauteuil, et pleura.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVIII</h2> - -<p class="pch"><i>COMPLICES</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dc.jpg" width="81" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">C’est</span> un fait bien établi maintenant -qu’Arthur Sornières, dit le Beau Rouquin, -dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, -par un coup de lasso brusque,—souvenir -de la pampa argentine, sans doute,—au -moment même où le Bolivien l’accueillait -avec enthousiasme, croyant que l’Apache allait -lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la -mise en scène du suicide. Il importait, non seulement -qu’Escaldas disparût, mais que tout fît -croire à sa mort volontaire. Cette abdication -tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait -que le métis ne se fût pendu pour ne pas -subir le châtiment de ses frauduleuses manœuvres.</p> - -<p>Le calcul était juste.</p> - -<p>La logique d’une telle fin s’imposa avec tant -de force, que les plus directement frappés<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span> -même, Villingen et Plesguen, l’admirent avec -consternation.</p> - -<p>Le projet de cet assassinat fut ébauché entre -le faux Valcor et Sornières, précisément dans -cette nuit d’hiver et de neige, où Micheline, -toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, -veilla pour attendre le retour de son -père. Quel retour!... Et de quel tressaillement -avait été secoué cet homme, pourtant si fort, -lorsque dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, -il avait rencontré les yeux purs de son -enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde -le reflet des effroyables résolutions, sur ses -lèvres le frisson des monstrueuses paroles!</p> - -<p>L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur -Sornières, avait été l’instrument digne de cet infernal -esprit. Mais il avait compté sans la femme.</p> - -<p>Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, -malgré son cynisme, et d’autant plus abattu -que, pour se créer un alibi et expliquer sa présence -dans la maison de la rue Lévis, il avait joué -la comédie de vice après la tragédie de meurtre, -et passé une heure près de Rosalinde,—il laissa -échapper des phrases étranges.</p> - -<p>Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le -supposait parfaitement capable de se mêler à -quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur -la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. -Car, ayant lu dans les journaux qu’Escaldas -s’était pendu avec une cordelière bleue, elle avait -dit en riant à Arthur:</p> - -<p>—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé -ma cordelière?...» Puis elle ajouta sérieusement: -«Le hasard fait que je l’ai justement cherchée<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span> -tout à l’heure, au fond du placard où je l’avais -jetée. Rends-la moi... J’en ai besoin.»</p> - -<p>Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. -Mais à la façon dont son tendre ami lui -interdit pour l’avenir des plaisanteries de ce -genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, -elle eut sa conviction faite.</p> - -<p>Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié -assommée. Nouvelle preuve. D’où tenait-il cet -or et ces billets de banque?</p> - -<p>Il disparut le lendemain. Et cette confirmation -de ses conjectures n’était pas nécessaire à la -triste fille.</p> - -<p>Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait -peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le -mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée ne lui -vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle -promesse, nulle tentation, ne l’y eût incitée. -Mais quand elle crut comprendre que son «petit -homme» l’avait quittée pour une autre, quand -elle s’imagina qu’il avait peut-être commis son -crime de connivence avec cette Rosalinde,—puisque -Escaldas habitait la même maison,—alors -son secret lui échappa dans une ivresse de -vengeance.</p> - -<p>Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. -Sanglotante de regret et de frayeur, elle -essayait de rattraper ses révélations. Trop tard! -Non seulement on la tenait, mais on tenait -l’autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci, -les rapprochements d’heures, de bruits, maintenant -éclairés par un soupçon net, loin de disculper -le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu’on -raisonnait dans la suggestion du suicide, précisaient<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span> -son rôle—rôle effarant d’ingéniosité -froide, d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et -de férocité.</p> - -<p>Mais il s’agissait de retrouver cet homme. -Était-il seulement en Europe? Angèle,—la -Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, -il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y -fonder une maison de jeux. C’était un rêve du -bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est -qu’il s’était dit: «Une fois de l’autre côté de -l’Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor. -Quand on tient en cage un rossignol comme -celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa -musique.»</p> - -<p>Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite -depuis que le suicide d’Escaldas s’était trouvé -admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa -«môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui -pût la faire parler,—une rencontre avec Rosalinde, -les vanteries de cette dernière, la certitude -s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée -pour cette nouvelle conquête.</p> - -<p>Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il -formait le projet de faire un tour à Paris, pour -arracher de nouveaux subsides au marquis de -Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai -revoir la môme. Quoique habituée à mes absences, -il ne faut pas lui laisser oublier que son -Rouquin peut surgir quand elle l’attend le -moins, et qu’elle risquerait sa peau à lui jouer -des farces.»</p> - -<p>C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant -l’homme du monde, menait ce qu’il appelait la -grande vie et étudiait des martingales au trente-et-quarante,<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span> -qu’il lut dans les journaux la foudroyante -nouvelle. La Môme-Cervelas avait, -suivant sa propre expression «mangé le morceau». -C’était, pour lui, l’arrestation imminente, -la Cour d’assises, la guillotine certaine. -Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait,—réuni -par le fil formidable de l’Affaire -Valcor. Le second crime amènerait la découverte -du premier.</p> - -<p>Quelle journée pour le misérable!</p> - -<p>Les feuilles du matin avaient raconté la scène -entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations -de cette dernière. Des éditions spéciales parurent -deux heures après, qu’on criait autour des hôtels, -devant le Casino, et qui déjà donnaient le -signalement d’Arthur Sornières, son portrait, sa -mensuration d’après le service anthropométrique, -où, jadis, il avait passé. On indiquait -assez exactement son plus récent itinéraire. -Toutes les polices étaient en éveil, toutes les -gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les -ports en surveillance. Ce n’était point tant le -vulgaire assassin que l’on traquait. C’était l’Affaire -Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne -serait épargné maintenant pour donner satisfaction -à l’anxiété publique, à l’opinion divisée, -exaspérée, haletante.</p> - -<p>Sornières se dit:</p> - -<p>«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille -de sortir de France sans être pincé, à quoi cela -me servirait-il, ayant boulotté mon argent? Aujourd’hui, -Valcor me donnerait ce que je voudrais... -La moitié de sa fortune pour me mettre -en sûreté... Malheur!... Et il est au bout du<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span> -monde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai -vu sur les journaux. Tant pis!... je joue ma -tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne -peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra -pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je -suis riche... Car il a des ressources de toutes -sortes, le bougre!... Je le verrai, ou j’éternuerai -dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut -le risque.»</p> - -<p>L’Apache avait un atout dans son jeu: pour -faire la fête à Monte-Carlo, il s’était transformé -si complètement que cela lui assurait au -moins une certaine avance. Se donnant pour un -riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux -et sa moustache, et évitait de parler français, -n’employant que l’espagnol, dans lequel il -s’exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce -rôle—adopté par prudence et plus encore par -gloriole,—il se trouvait momentanément en -sécurité. Cela ne durerait pas. Déjà son brusque -départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce -fut sous ce personnage qu’il commença son -odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura -quatre jours, avec des zigzags, des retours, -des haltes cachées de bête qui «se rase», -des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant -ce trajet fécond en péripéties, Sornières -changea plusieurs fois de costume et de langage.</p> - -<p>Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un -bateau de pêche, qu’il avait loué à Douarnenez -pour cette courte traversée. Il portait maintenant -des favoris roux comme ses cheveux, rendus à -leur couleur naturelle, et il faisait usage de -l’anglais.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span></p> - -<p>—«C’est un milord excentrique,» avaient -dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port, -lequel d’entre eux, avec son bateau, le conduirait -au Conquet, alors que le train ou le service -à vapeur l’y transporterait plus vite et plus commodément.</p> - -<p>Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua -pas, qu’avec le patron et le mousse, il y -avait encore, au fond de la barque, à demi caché -par des filets, un gars breton, grossier d’aspect -et de costume, bestialement endormi. A la hauteur -du cap de la Chèvre, comme on tournait la -voile, Sornières l’aperçut.</p> - -<p>—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec -un fort accent britannique.</p> - -<p>Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, -un fils de sa femme, un propre-à-rien qui -avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait -cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de -main, pour la pêche. Milord excuserait. Le garçon -n’était pas gênant.</p> - -<p>De fait, quand le rustre parut se réveiller, il -souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel -relent d’alcool, et le patron lui envoya de si solides -coups de pied pour lui faire reprendre ses -esprits, que le passager ne tint plus compte d’une -pareille brute.</p> - -<p>Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide -Breton sauter, peu après lui, sur le quai du -petit port, et courir avec une vélocité qui démentait -sa prétendue ivresse. C’était un agent de -police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il -avait fait connaître au patron de la barque les -instructions officielles enjoignant à celui-ci de<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span> -faciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, -sans même savoir quelle était cette mission, ni -l’identité du faux Anglais qu’il prenait à son -bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se -joindre deux autres personnages, qui avaient -semblé surgir sous ses pas.</p> - -<p>Le télégraphe avait marché, de Douarnenez -au Conquet. Sans qu’il en eût le moindre soupçon, -Arthur Sornières se trouvait enveloppé -comme d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait -ici. Dès la première heure, un cercle -d’observation s’était installé autour de Valcor. -Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où -l’assassin paraîtrait dans la région, qu’il fût entré -en rapport avec le marquis, et de ne l’arrêter -qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait -à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et -peut-être, suivant la marche de l’instruction, à -le retenir comme complice.</p> - -<p>Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on -appelait toujours «monsieur le marquis» donna -dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que -disaient les journaux depuis cinq jours, et se -voyant sous le coup du péril actuel, alors qu’il -restait accablé par sa terrible conversation avec -M<sup>me</sup> de Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et de -désespoir, glissait à un fatalisme résigné.</p> - -<p>Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël -se demandait s’il tenterait de poursuivre encore -l’effroyable tâche. A quoi bon, maintenant? -Cette femme savait tout et le méprisait... Cette -femme, en qui s’était finalement incarné son -rêve de passion et d’orgueil. Que lui importait -le reste du monde?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span></p> - -<p>Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait -sa redoutable volonté même, un soir, vers huit -heures, on lui apporta un billet. Tout de suite, -malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, -il sut qui lui adressait l’injonction:</p> - -<p> -«<i>Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends.</i>»<br /> -</p> - -<p>La main qui tenait le papier trembla. C’était -la première fois qu’une telle secousse d’épouvante -brisait le sang-froid de celui qui, si hardiment, -portait le nom de Valcor. Un murmure -atterré s’échappa de ses lèvres:</p> - -<p>—«Il est en France!...»</p> - -<p>Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq -derniers mortels jours, était que l’assassin d’Escaldas -fût à l’abri, au loin, dans quelque pays -étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le -hasardeux personnage avait dû gagner depuis -longtemps une retraite sûre. Il commençait à le -croire, en voyant s’écouler près d’une semaine -de chasse infructueuse pour la police de l’Europe -entière. Arthur Sornières hors d’atteinte, c’était -la seule chance de salut. Et il était là, tout près, -l’affreux complice!... Et nul moyen de se soustraire -à son dangereux appel. N’était-il pas, -spectre patibulaire, la destinée même de celui -qu’il convoquait impérieusement?</p> - -<p>—«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël.</p> - -<p>Il y pensa, en glissant son revolver dans sa -poche. Mais comment le faire disparaître? Le cadavre -ne serait pas moins compromettant que -le vivant lui-même.</p> - -<p>Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été -flottait vers l’Occident, au-dessus de la mer,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span> -quand les gens du marquis de Valcor virent leur -maître sortir du château, comme en flânant, un -cigare à la bouche.</p> - -<p>Il se dirigea d’abord vers la terrasse.</p> - -<p>Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la -silhouette de sa fille. Micheline regardait -s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, -d’un vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. -Elle rêvait—quel rêve d’angoisse!...</p> - -<p>Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de -son père sur le gravier.</p> - -<p>—«Je viens te dire bonsoir, mon enfant.</p> - -<p>—Vous sortez?» demanda-t-elle.</p> - -<p>—«Je vais faire un tour.</p> - -<p>—Dans le parc? Voulez-vous me permettre -de vous tenir compagnie?</p> - -<p>—Non. Je marche pour mieux réfléchir à un -sujet qui me préoccupe.»</p> - -<p>Ils se regardèrent.</p> - -<p>Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, -l’abîme, creusé peu à peu, s’élargissait dans un -effondrement brusque.</p> - -<p>Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. -Elle avait vu le portrait, elle avait connu le signalement, -télégraphié à tous les bouts du monde. -Et elle se rappelait une physionomie semblable. -Un soir, dans le cabinet de son père, entre les -portières soulevées, une sinistre figure... Et la -nuit suivante, le retour de ce même père... L’expression -de son visage... La neige et la boue, sur -ses vêtements...</p> - -<p>Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis -de Valcor, debout dans sa hautaine beauté, -contre la pâleur de l’espace.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span></p> - -<p>—«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout -bas.</p> - -<p>Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des -yeux.</p> - -<p>—«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il -avec une ardeur farouche. «Tu as cessé de -croire en moi!...»</p> - -<p>Elle eut un soubresaut de douleur, détourna -la tête, et se tut.</p> - -<p>—«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance -était ma dernière raison de me défendre... -C’est donc la fin!»</p> - -<p>Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste -de Micheline. Elle se jetait à son cou, l’entourait -de ses bras.</p> - -<p>—«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce -qu’il y a de grand en vous, malgré...</p> - -<p>—Assez!...» fit-il violemment à ce mot -«malgré».</p> - -<p>Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre -sa poitrine, silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, -dans le même silence. Il la baisa longuement -au front. Puis enfin:</p> - -<p>—«Laisse-moi partir, ma fille adorée.</p> - -<p>—Où allez-vous?</p> - -<p>—Tout près d’ici.</p> - -<p>—Je ne vous quitte pas!</p> - -<p>—Il le faut pourtant.»</p> - -<p>Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante.</p> - -<p>—«Micheline... Toute minute de retard -peut causer ma ruine.</p> - -<p>—Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous -fuyez?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span></p> - -<p>—Je te jure que non.</p> - -<p>—Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez -pas sans moi.</p> - -<p>—Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. -Adieu, Micheline. Ne condamne pas ton père.»</p> - -<p>Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas.</p> - -<p>Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le -salut de celui qui se hâtait là, sur la blanche esplanade, -dans la nuit bleue. Elle s’arrêta, se tordant -les mains, sanglotant.</p> - -<p>—«Papa!... papa!...»</p> - -<p>Ce fut la dernière image qu’elle devait garder -de lui.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIX</h2> - -<p class="pch"><i>LA MER QUI MONTE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="77" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13"><span class="smcap">Le</span> dolmen de Kerg’houât, se compose, -comme à peu près tous les monuments -celtiques de ce genre, d’une -immense table de granit, posée sur -des blocs énormes, formant piliers. Ces blocs -s’enfoncent profondément dans le sol, sous le -poids qu’ils supportent depuis vingt siècles. -Dans le cercle qu’ils forment sous le monolithe -plat, se trouve une excavation, généralement -produite par des fouilles récentes. Car les savants -ont cherché là, souvent avec fruit, des débris -de sépulture et des inscriptions.</p> - -<p>A travers la lande, sous la nuit assez claire, le -pseudo-marquis de Valcor se dirigeait vers le -dolmen de Kerg’houât. Il en connaissait bien -l’emplacement. Autrement il aurait eu quelque -peine à distinguer, dans l’ombre, l’immense -pierre, aplatie presque au ras du sol.</p> - -<p>Comme il en approchait, il éprouva une impression<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span> -bizarre. Il lui sembla voir ramper -quelque chose de noir sur la noirceur de l’herbe. -Il tressaillit, s’arrêta, attentif. Mais il ne distingua -plus rien de mouvant, n’entendit aucun -bruit. Sans doute, une touffe de genêts s’était -agitée dans un souffle du soir.</p> - -<p>Bertrand Gaël haussa les épaules, comme si -maintenant peu lui importait à quel piège suprême -le prendrait l’Inévitable.</p> - -<p>Il tourna autour du dolmen, pour trouver -l’ouverture de cette espèce de petite caverne artificielle. -Sauf d’un côté, la terre et les plantes -sauvages obstruaient les intervalles des piliers.</p> - -<p>Qui eût vu le marquis de Valcor se baisser, se -couler presque, à travers l’espace étroit laissé -entre le sol et la table de granit par l’enfoncement -des piliers, se fût demandé ce qu’un tel -personnage, fabuleusement riche, haut titré, député -de son arrondissement, pouvait bien avoir -à faire, la nuit tombée, dans ce monument barbare, -refuge des mulots, des araignées et des -couleuvres. Une fois à l’intérieur, il tenait tout -juste debout.</p> - -<p>Dans l’obscurité totale du lieu, une voix chuchota:</p> - -<p>—«C’est vous, marquis?</p> - -<p>—C’est moi, dit Bertrand Gaël,» en faisant -craquer une allumette-bougie, qui éclaira la figure -de Sornières.</p> - -<p>La flamme palpita, s’éteignit. Les deux hommes -restèrent dans le noir.</p> - -<p>—«Qu’attendez-vous pour quitter la France?</p> - -<p>—De l’argent.</p> - -<p>—Vous êtes donc fou!... Il fallait vous mettre<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span> -à l’abri d’abord. Je vous aurais envoyé ensuite -tout ce que vous auriez voulu.</p> - -<p>—La peau!...» fit l’autre avec un ricanement -non moins immonde que son exclamation. -«Vous ne m’auriez rien envoyé du tout, parce -que toute correspondance avec moi vous aurait -trahi. C’est seulement ici que j’ai encore le pouvoir -de vous fixer mes conditions. Donnez-moi -la forte somme et les moyens de déguerpir. -Parce que, vous savez, si on me pince, je cause. -Je me ferai promettre la vie sauve en échange de -mes petites histoires intéressantes. J’ai pas envie -d’être raccourci pour vos beaux yeux.</p> - -<p>—L’argent...» dit le faux marquis, «ce n’est -pas ce qui me préoccupe. Mais votre fuite... et -dès cette nuit même... cela ne va pas être commode. -Personne ne vous a remarqué dans le -pays?</p> - -<p>—Pers...»</p> - -<p>Le misérable n’acheva pas le mot.</p> - -<p>Une clarté jaillit, en même temps que deux -corps, coup sur coup, faisaient irruption par -l’ouverture, tombant accroupis pour se redresser -aussitôt. C’étaient deux gendarmes, revolver au -poing. La lumière, qui brillait à l’entrée, devait -être tenue par un troisième. Et l’on entendait -plusieurs voix au dehors.</p> - -<p>Les quatre hommes, tassés en bas, l’un contre -l’autre, dans l’espèce de fosse étroite, n’échangèrent -pas une parole. Les gendarmes avaient -mis les menottes à Sornières avant que le bandit, -stupide de surprise et d’effroi, eût émis un -son ou fait un mouvement. Ils lui jetèrent ensuite -une corde autour des jambes et le poussèrent<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span> -vers l’ouverture. Quelqu’un, d’en haut, -le tira. Il disparut.</p> - -<p>—«Bien le bonsoir, monsieur le marquis,» -cria du dehors une voix goguenarde.</p> - -<p>C’était un agent de la Sûreté, qui, projetant -vers l’intérieur le rayon de sa lanterne, distinguait -parfaitement l’homme acculé dans cette -tanière,—fauve cerné par les chasseurs, accoté -au granit, les bras croisés, orgueilleux, muet... -mais vaincu.</p> - -<p>Les deux gendarmes—ironiquement sans -doute—lui firent le salut militaire. Peut-être -songeaient-ils au jour prochain où ils auraient -mandat de mettre aussi la main au collet de ce -grand seigneur. Mais leur geste ne trahit pas leur -pensée. L’un après l’autre, ils se hissèrent, sortirent.</p> - -<p>La lumière palpita encore un instant, vacilla, -disparut. Les pas, les voix s’éloignèrent. Puis, -plus rien. Le silence de la lande. La nuit profonde, -sous le dolmen millénaire.</p> - -<p>La scène de l’arrestation n’avait pas duré cinq -minutes.</p> - -<p>Dans l’antique sépulture barbare, sous la -pierre monstrueuse, parmi les ténèbres, demeura -un moment celui qui avait été pendant plus de -vingt ans, et avec un tel éclat, le marquis Renaud -de Valcor.</p> - -<p>Quelles furent les pensées de cet homme durant -cette indicible méditation?...</p> - -<p>Au bout d’un quart d’heure peut-être, il sortit. -Sa taille était droite, son pas ferme. Si sa -figure était livide, qui l’eût vu? La lune, en se -levant, toute rouge au ras de la lande, mettait,<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span> -sur le sombre promeneur et sur le paysage, plus -de mystère que de clarté.</p> - -<p>Il gagna la route qui, de Valcor, allait au -Conquet.</p> - -<p>Du haut d’un talus, dans l’atmosphère -bleuâtre de la nuit, son château lui apparut—masse -pâle, dont on devinait l’ordonnance magnifique, -parmi la houle obscure des futaies. Il -le contempla un moment, puis se détourna, -marcha dans le sens opposé, vers le village. La -course était longue. Dix heures sonnaient au clocher -du Conquet, lorsque Bertrand Gaël s’engagea -dans le petit chemin descendant vers la -maison où il était né.</p> - -<p>Calme, l’humble toit brillait sous la lune, -maintenant haute dans le ciel. Tout paraissait -dormir. Et pourtant le visiteur aperçut un rais de -lumière filtrant par la fente de la porte. Quelqu’un -veillait. Quelqu’un lisait sous la lampe. -Mathurine attendait la nuit pour dévorer les -journaux, afin qu’on ne soupçonnât pas le tragique -intérêt qu’elle pouvait y prendre.</p> - -<p>Le coup frappé contre la porte la surprit à -peine. Elle vivait, la pauvre vieille, dans une expectative -si terrible, depuis quelques jours! Elle -se leva, ouvrit.</p> - -<p>—«Bonsoir, ma mère,» dit une voix pleine -de tremblante douceur.</p> - -<p>L’aïeule recula devant celui qui entrait.</p> - -<p>—«Taisez-vous!» ordonna-t-elle rudement. -«Je ne reconnais pas mon fils dans le marquis -de Valcor.</p> - -<p>—Reconnaissez-le,» implora-t-il. «Reconnaissez-moi, -mère... Je suis Bertrand... votre enfant...<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span> -Il n’y a plus de marquis de Valcor.»</p> - -<p>La mâle silhouette impérieuse fléchit, un genou -en terre.</p> - -<p>—«Que voulez-vous dire?» balbutia la -vieille femme, qui s’inclina, éperdue, vers la -belle tête, courbée et découverte—cette tête -secrètement chérie, où, sous les cheveux grisonnants, -elle revoyait toujours la grâce enfantine -de son premier-né.</p> - -<p>—«Je veux dire, mère, que j’ai laissé là-bas, -sous le dolmen de la lande, mon masque d’imposture. -Je vais expier. Je vais mourir. Et je bénis -cette mort, parce qu’elle me permet,—enfin!—de -me jeter à vos pieds, de vous demander -votre maternel pardon, de vous appeler -«maman!»... sans que vous me l’interdisiez. -Car une mère pardonne à son enfant qui meurt. -Je ne mens plus... Mes lèvres ont le droit de -vous nommer. Je suis Bertrand... votre Bertrand... -Embrassez-moi, ma mère!...</p> - -<p>—Tu vas mourir!...» cria-t-elle.</p> - -<p>De ses bras, elle l’enveloppa, comme lorsqu’il -était petit et qu’elle craignait pour lui -quelque mal. Les vieilles lèvres baisèrent le front -orgueilleux et adoré, où tant de fois elles avaient -eu soif de s’appuyer avec des murmures de tendresse -et de pardon.</p> - -<p>Tous deux s’étreignirent longtemps.</p> - -<p>A la fin, Bertrand se redressa, souleva le frêle -vieux corps abattu d’émotion contre lui. Il aida -sa mère à s’asseoir, et, debout devant elle:</p> - -<p>—«Dites-moi que vous m’absolvez de tous -mes crimes,» demanda-t-il, d’une voix brisée, -suppliante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span></p> - -<p>—«Je t’en absous.»</p> - -<p>Il eut un cri, presque de joie:</p> - -<p>—«Avec le pardon de ma mère, je puis paraître -devant Dieu.</p> - -<p>—Ah!» gémit Mathurine, «je dois laisser -mon fils aller à la mort, et je ne puis pas lui -commander de vivre!</p> - -<p>—Vous avez deviné que c’est impossible. -J’accepte votre justice, ma mère, et celle du -Ciel. Je ne me soumettrai pas à celle des -hommes. Je ne m’enfuirai pas non plus, comme -un lâche, dans quelque retraite de honte, après -avoir soutenu la plus merveilleuse destinée.»</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—«Je n’aurai pas le temps de te pleurer. J’ai -plus de soixante-dix ans d’âge, et des siècles de -douleurs sur ma tête.</p> - -<p>—Bertrande et Micheline vous consoleront.</p> - -<p>—Elles m’enseveliront,» dit la vieille femme.</p> - -<p>—«Adieu, mère.</p> - -<p>—Mon fils... mon Bertrand... Une minute -encore!... Une minute!...</p> - -<p>—Adieu, adieu!... Pardon!...»</p> - -<p>Il s’enfuit, pour ne plus voir, pour ne plus entendre...</p> - -<p>Et elle, afin que les cris dont elle avait la gorge -gonflée n’allassent pas briser le courage de celui -qui courait à l’inévitable, elle mit ses poings -entre ses dents—ses dents intactes, restées -jeunes, qui firent jaillir le sang des grosses veines -bleues, sous la peau ridée.</p> - -<p>Mais, dans cette effroyable souffrance, une -pensée soutenait l’âme altière:</p> - -<p>«Il a tout effacé, il a tout racheté, ce soir.<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span> -C’est bien un Gaël, et c’est bien aussi un Valcor... -C’est l’enfant de mon amour... Que Dieu -ait pitié de lui!...»</p> - -<p class="p2">Bertrand ne remonta pas vers le pays. Il gagna -la plage, et la suivit, retournant dans la -direction de Ferneuse.</p> - -<p>La mer était basse, commençant à peine son -mouvement ascensionnel. Les petites grèves -découvertes permettaient de contourner les falaises. -Quand le chemin était coupé de ce côté, -ou menaçait de s’allonger trop, le promeneur -s’élevait à mi-côte, et abrégeait par des sentiers -qu’il connaissait bien depuis son enfance.</p> - -<p>D’ailleurs, il ne se pressait pas. Pour atteindre -son but, il avait toute la nuit—et plus que la -nuit... la durée désormais sans mesure. Déjà, -pour lui, les heures n’existaient plus. Il regardait -la mer briller sous la lune. Il écoutait toutes les -voix de son âme et de sa vie dans les rumeurs de -l’immensité.</p> - -<p>Malgré la pureté du ciel, l’Océan se brisait -avec des fureurs sauvages. Une des grandes marées -de l’année était annoncée pour le matin suivant. -Bertrand Gaël se le rappelait quand, après -sa longue marche, il parvint à la petite grotte où, -deux années auparavant, il avait eu, avec la comtesse -de Ferneuse, une explication si romanesque -et si décisive.</p> - -<p>Il se laissa tomber sur le banc de roche où elle -s’était assise. Il regarda la place où il s’était agenouillé -devant elle, brûlant d’un tel amour qu’il -avait donné à cette femme un instant d’illusion -inouïe.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p> - -<p>Avoir été pour elle, pendant une minute, le -Renaud de Valcor qu’elle avait adoré, c’était un -triomphe plus glorieux, plus cher à l’âme de cet -homme, que d’en avoir imposé au monde pendant -vingt ans. Ah! s’il avait pu prolonger le mirage!...</p> - -<p>Il se perdit dans ses pensées, les yeux toujours -fixés sur l’étroite place, tapissée de sable luisant, -où il avait joué son rôle avec la vérité de sa passion.</p> - -<p>Des heures s’écoulèrent sans qu’il fît presque -un mouvement, perdu qu’il était dans les souvenirs -de sa prodigieuse existence.</p> - -<p>Pourtant, son attention s’éveilla tout à coup.</p> - -<p>La roche contre laquelle il s’appuyait venait -de frémir de la base au faîte, comme dans un -éclat de tonnerre. L’assaut des vagues se rapprochait. -L’éclaboussure des embruns atteignait le -songeur taciturne.</p> - -<p>En même temps, l’aube se leva. Une lueur -pâle et verdâtre éclaira la tumultueuse solitude.</p> - -<p>Dans toutes les grandes marées, le niveau des -eaux surpasse la grotte où se trouvait Bertrand. -Bientôt des jets d’écume se lancèrent jusqu’à ses -pieds, puis se retirèrent, comme des bêtes mauvaises, -qui agacent la proie encore redoutable, -sans oser l’attaquer pour de bon. Le sable qui, -tout à l’heure, étincelait, sec et blanc sous la -lune, brunissait maintenant d’humidité, et gardait -des bulles transparentes qui crevaient à sa -surface.</p> - -<p>Bertrand regarda autour de lui.</p> - -<p>Partout l’eau claquait sur le roc, s’écrasant en -gerbes blanches, ou bouillonnant dans les anfractuosités.<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span> -Déjà, il était presque trop tard pour -quitter la retraite que cernaient les eaux.</p> - -<p>Mais celui qui l’avait choisie, cette retraite, -comptait y demeurer jusqu’à ce que la mer en -arrachât son cadavre. Il eut un sourire, sortit -son revolver de sa poche, s’étendit sur le roc, -appuya le canon de l’arme contre son front, et -fit jouer la détente...</p> - -<p>Jamais personne ne revit, mort ou vivant, -Bertrand Gaël, qui avait été, pendant plus de -vingt ans, Renaud, marquis de Valcor.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XX</h2> - -<p class="pch"><i>ÉPILOGUE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/di.jpg" width="81" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc10"><span class="smcap">Il</span> y a quelques jours à peine, dans une -pauvre maison de pêcheurs, sur la -côte bretonne, près du Conquet, se -passait une scène singulière.</p> - -<p>Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé -pendant toutes les nuits d’un long demi-siècle, -une vieille paysanne venait de rendre le dernier -soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes -s’embrassaient en pleurant et en soupirant -«Pauvre grand’mère!»—une princesse de Villingen -et une comtesse de Ferneuse.</p> - -<p>Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures -suprêmes de cette vie douloureuse, étaient venues -s’installer dans la maison des Gaël, ce logis -héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu -quitter.</p> - -<p>L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur -amour. Et, dans ce double amour, comme dans -leur mutuelle tendresse, elles trouvaient quelque<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span> -consolation à la catastrophe qui avait brisé leur -père, leur révélant qu’elles étaient sœurs.</p> - -<p>L’aventurier de génie, dont elles étaient les -filles, avait laissé un testament par lequel il leur -partageait également sa fortune.</p> - -<p>Quand le procès d’Arthur Sornières—qui -évita la guillotine par ses révélations, obtenant -ainsi la commutation de sa peine en celle des -travaux forcés—eut mis en évidence la véritable -personnalité du faux marquis de Valcor, la question -s’ouvrit: «Comment répartir l’héritage?» -Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits -des travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise -des caoutchouteries d’Amérique. Mais -comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, -le vrai marquis de Valcor, et répartir les -résultats?</p> - -<p>Son testament, en lui-même, était inattaquable, -car Bertrande, fille légitime, n’avait de -droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre moitié -restant attribuée comme legs à Micheline, incapable -d’hériter sans cette disposition spéciale, -n’ayant même plus d’état civil, inscrite sous le -nom d’un père qui n’existait plus au moment -de sa naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait -pu la reconnaître. Si des difficultés s’étaient -élevées du côté des héritiers du véritable marquis -de Valcor, le litige fût devenu interminable. -Mais le seul embarras—imprévu d’ailleurs—qui -se produisit par l’ouverture de la -succession, vint de ce que les ayants droit refusaient -chacun leur part de cette colossale fortune.</p> - -<p>M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,—en<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span> -religion Sœur Séraphine—n’acceptait -que le domaine patrimonial des Valcor, pour en -faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel -des Géraldines, où elle avait pris le voile.</p> - -<p>Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse -que les mains nettes de l’argent hasardeux.</p> - -<p>Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle -comprit les scrupules de Gilbert.</p> - -<p>Dans ces conditions, un arrangement fut proposé -par le Conseil d’administration de la Société -fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa -mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau -président élu de cette Société demanda au -prince de Villingen, devenu le mari de Bertrande, -d’accepter l’héritage au nom de sa -femme, pour l’abandonner au fonds social, et de -devenir le directeur des établissements d’Amérique, -avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance -des actionnaires. Sa fierté serait -ainsi sauvegardée, sa fortune assurée, et il trouverait -une carrière digne de lui, dans un pays -neuf, où ne le suivraient pas les préjugés mondains -dont il voulait secouer le joug.</p> - -<p>Le petit-fils du héros de Villingen ne persista -pas à se montrer plus héroïque—moralement—que -ne le comportait son hérédité batailleuse et -un peu pillarde. Il consentit. Tout de suite -même, il voulut partir pour cette Valcorie qui -allait devenir, grâce aux millions remontés à -leur source, une des plus colossales affaires du -monde. Et, naturellement, il emmenait sa jeune -femme et son fils.</p> - -<p>Une circonstance le retarda. Mathurine Gaël<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span> -était mourante. Mathurine, qu’aucun changement -de fortune n’avait pu arracher au vieux -foyer ancestral, et qui demeurait toujours, avec -l’Innocente, dans la petite maison de marins, -près du Conquet.</p> - -<p>—«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda -Bertrande à son mari. «Puis nous prendrons avec -nous ma pauvre mère, à qui un changement -total de vie et de climat rendra peut-être la -raison. Pense donc, Gilbert, comme ce serait -doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance -des choses à l’heure où elle ne verrait -plus que du bonheur autour d’elle!</p> - -<p>—Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait -répondu Gilbert.</p> - -<p>Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, -sous le toit qui avait abrité des générations -d’humbles marins, près de l’aïeule, si rigidement -belle dans la mort, sous la coiffure bretonne -qu’elle n’avait jamais quittée, pleurait la jeune -comtesse Hervé de Ferneuse, à côté de sa sœur, -Bertrande, princesse de Villingen.</p> - - - - -<p class="pc4">Fin de</p> -<p class="pch"><i>MADAME DE FERNEUSE</i></p> -<p class="pc2">Seconde et dernière Partie de</p> -<p class="pch"><i>LE MASQUE D’AMOUR</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-390.jpg" width="200" height="45" - alt="" - title="" /> -</div> - -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-391a.jpg" width="500" height="176" - alt="" - title="" /> -</div> - - -<h2 class="p4">TABLE</h2> - -<hr class="d1" /> - -<table id="toc1" summary="cont"> - - <tr> - <td class="tdl3">I.</td> - <td class="tdl2">Une Rencontre</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">II.</td> - <td class="tdl2">La Confession</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_14">14</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">III.</td> - <td class="tdl2">Marche funèbre</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_41">41</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">IV.</td> - <td class="tdl2">Cœurs altiers</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_71">71</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">V.</td> - <td class="tdl2">Les deux Cousines</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_93">93</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">VI.</td> - <td class="tdl2">Une Nuit d’Hiver</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_113">113</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">VII.</td> - <td class="tdl2">Autour d’une Tombe</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_135">135</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">VIII.</td> - <td class="tdl2">Autour d’un Berceau</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_159">159</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">IX.</td> - <td class="tdl2">L’Apache</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_181">181</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">X.</td> - <td class="tdl2">Une Fin tragique</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_205">205</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XI.</td> - <td class="tdl2">Dans la Forêt mystérieuse</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_229">229</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XII.</td> - <td class="tdl2">La Défaite</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_248">248</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XIII.</td> - <td class="tdl2">La Pierre de Sang</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_261">261</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XIV.</td> - <td class="tdl2">Le Mot interdit</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_276">276</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XV.</td> - <td class="tdl2">Ferneuse et Valcor</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_292">292</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XVI.</td> - <td class="tdl2">Le Masque tombe</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_310">310</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XVII.</td> - <td class="tdl2">La Cordelière bleue</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_335">335</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XVIII.</td> - <td class="tdl2">Complices</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_365">365</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XIX.</td> - <td class="tdl2">La Mer qui monte</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_377">377</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl3">XX.</td> - <td class="tdl2">Épilogue</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_387">387</a></td> - </tr> - -</table> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-391b.jpg" width="100" height="58" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span></p> -<p class="pc4 mid font2"><i>Achevé d’imprimer</i></p> -<p class="pc1">le trente et un mai mil neuf cent quatre</p> -<p class="pc1">PAR</p> -<p class="pc1 lmid">ALPHONSE LEMERRE</p> -<p class="pc1">6, RUE DES BERGERS, 6</p> -<p class="pc1 mid font2"><i>A PARIS</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-394.jpg" width="300" height="321" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="d4" /> - -<p class="pc reduct">Paris,—Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.</p> -</div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madame de Ferneuse, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE FERNEUSE *** - -***** This file should be named 51515-h.htm or 51515-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/5/1/51515/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51515-h/images/cover.jpg b/old/51515-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a78cf12..0000000 --- a/old/51515-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/da.jpg b/old/51515-h/images/da.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e9b2f68..0000000 --- a/old/51515-h/images/da.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dc.jpg b/old/51515-h/images/dc.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9c91709..0000000 --- a/old/51515-h/images/dc.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dd.jpg b/old/51515-h/images/dd.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8a6520c..0000000 --- a/old/51515-h/images/dd.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dg.jpg b/old/51515-h/images/dg.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5c8b08a..0000000 --- a/old/51515-h/images/dg.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dh.jpg b/old/51515-h/images/dh.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 08c6673..0000000 --- a/old/51515-h/images/dh.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/di.jpg b/old/51515-h/images/di.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fd5ad80..0000000 --- a/old/51515-h/images/di.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dj.jpg b/old/51515-h/images/dj.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b46d0e1..0000000 --- a/old/51515-h/images/dj.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dl.jpg b/old/51515-h/images/dl.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c94153a..0000000 --- a/old/51515-h/images/dl.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dm.jpg b/old/51515-h/images/dm.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6c6cc1f..0000000 --- a/old/51515-h/images/dm.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/dr.jpg b/old/51515-h/images/dr.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8d4d6da..0000000 --- a/old/51515-h/images/dr.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/du.jpg b/old/51515-h/images/du.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2cde965..0000000 --- a/old/51515-h/images/du.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/ill-001.jpg b/old/51515-h/images/ill-001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e3826df..0000000 --- a/old/51515-h/images/ill-001.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/ill-390.jpg b/old/51515-h/images/ill-390.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b20e69a..0000000 --- a/old/51515-h/images/ill-390.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/ill-391a.jpg b/old/51515-h/images/ill-391a.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2106104..0000000 --- a/old/51515-h/images/ill-391a.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/ill-391b.jpg b/old/51515-h/images/ill-391b.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a66d50f..0000000 --- a/old/51515-h/images/ill-391b.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/ill-394.jpg b/old/51515-h/images/ill-394.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f5fe9f6..0000000 --- a/old/51515-h/images/ill-394.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51515-h/images/title.jpg b/old/51515-h/images/title.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f0e37d8..0000000 --- a/old/51515-h/images/title.jpg +++ /dev/null |
