summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-05 10:54:53 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-05 10:54:53 -0800
commitb55dc251de67267aa81a9834d6820b19232c5679 (patch)
tree2539d3eb2647af1f310a20153cdbfda67ac7c5d3
parentcebe7186db8d067ea81b977e7a1159dfe6881fff (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/51505-0.txt9139
-rw-r--r--old/51505-h/51505-h.htm9515
-rw-r--r--old/51505-h/images/cover.jpgbin32310 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/old/51505-0.txt9530
-rw-r--r--old/old/51505-0.zipbin207312 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/old/51505-h.zipbin251365 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/old/51505-h/51505-h.htm9923
-rw-r--r--old/old/51505-h/images/cover.jpgbin32310 -> 0 bytes
11 files changed, 17 insertions, 38107 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..d352636
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #51505 (https://www.gutenberg.org/ebooks/51505)
diff --git a/old/51505-0.txt b/old/51505-0.txt
deleted file mode 100644
index d1d9665..0000000
--- a/old/51505-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,9139 +0,0 @@
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51505 ***
-
-MOLIÈRE ET SHAKESPEARE
-
-PAR
-
-PAUL STAPFER
-
-Doyen de le Faculté des lettres de Bordeaux
-
-Ouvrage couronné par l'Académie française
-
-QUATRIÈME ÉDITION
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
-
-79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
-1899
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION
-
-
-L'ouvrage en deux volumes in-8°, _Shakespeare et l'Antiquité_, que
-l'Académie française a couronné en 1880, était suivi d'un opuscule
-intitulé _Molière, Shakespeare et la Critique allemande._
-
-C'est cet opuscule que nous réimprimons aujourd'hui, après y avoir
-fait certaines additions et des changements sensibles qui s'étendent
-jusqu'au titre lui-même.
-
-Les rares lecteurs qui se souviennent encore d'un volume publié en
-1866, _Petite comédie de la Critique littéraire ou Molière selon trois
-écoles philosophiques_, reconnaîtront dans la publication présente
-quelques débris sauvés du naufrage de ce premier essai.
-
-
-
-
-MOLIÈRE ET SHAKESPEARE
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en
-général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare
-et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière.
-
-
-_Molière, Shakespeare und die deutsche Kritik_[1]: tel est le titre
-d'un volume in-octavo de cinq cents et quelques pages publié en 1869
-à Leipzig par le docteur G. Humbert.--M. Rümelin, chef de la réaction
-anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et
-Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose et lui préfère Molière,
-pour lequel il professe un culte enthousiaste.
-
-Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait
-le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus,
-mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme,
-oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur
-qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à
-Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché
-par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans
-l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire
-quelques os à ronger?
-
-Tout! M. Humbert admire tout,--jusqu'au discours de l'exempt à la fin
-du _Tartuffe_, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité
-de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la
-modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu
-à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est
-renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet
-amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française
-en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le
-partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre
-nation. Mais ce sentiment nous autorisait-il à parler avec irritation
-des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans
-doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à
-prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que
-nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de
-Juvénal: «L'indignation fait ... le _critique_».
-
-On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage
-du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien
-légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie
-des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les
-points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à
-ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre
-au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont
-pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple,
-M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à
-cette question: convient-il d'appeler _prosaïque_ le genre de Molière,
-par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul
-_poétique?_ Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé
-depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude
-esthétique des comédies de Molière, et où ce grand homme n'est plus,
-comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride
-et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches
-historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la
-prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous
-fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines.
-Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il
-combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste
-derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la
-sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en
-Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte
-mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude
-qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la
-meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare».
-
- * * * * *
-
-La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de
-1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de _comédies._
-Les voici dans leur ordre: _la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les
-Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des
-méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le
-Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira,
-la Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le
-Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver._ Ce serait une
-naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été
-faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent
-servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce de
-théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVIe siècle, et encore au XVIIe
-en France. Aussi les commentateurs de Shakespeare ne se sont-ils point
-gênés pour refaire à leur idée la classification de 1623.
-
-Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze,
-par l'élimination du _Marchand de Venise_, de _la Tempête_ et de
-_Mesure pour mesure._ Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize,
-en y ajoutant deux pièces: _Cymbeline_ et _Troïlus et Cressida._ M.
-Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe
-des comédies cinq pièces qu'il appelle des _drames_, parce que ce
-sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux:
-ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en
-outre _Cymbeline_ et le _Conte d'hiver._ M. Kreyssig aurait bien pu
-ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: _Tout est bien
-qui finit bien_ et _les Deux Amis de Vérone_, et, s'il lui avait plu
-de débaptiser aussi _Beaucoup de bruit pour rien_, ni le rôle brillant
-de Béatrice et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry
-et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez
-tragique au fond, le nom de comédie.
-
-D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire
-de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait
-avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais
-l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le
-démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font
-des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans
-quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on
-avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, _le Misanthrope_ et
-_le Tartuffe_, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient
-sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait
-peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs,
-lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet
-une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du
-monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale,
-la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique,
-la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les
-poèmes sans règles».
-
-Il n'est guère possible d'analyser aucune pure comédie de Shakespeare,
-la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général
-dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément
-qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la
-plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des
-comédies fantastiques, des _féeries_, dont le nœud est naturellement
-assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient
-aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de
-fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis
-_Contes tirés de Shakespeare_, ne peut intéresser que l'enfance.
-Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans
-appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui
-risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri
-Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette
-énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas
-pourquoi il éprouvait, en commentant _le Songe d'une nuit d'été_, tant
-de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est
-que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus
-drôles de cabrioles».
-
-Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire
-entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être
-profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures
-de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où
-sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent.
-
-Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de
-Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant
-sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel
-précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit
-dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète
-n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est
-jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser
-la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme
-qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies
-pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit
-à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact
-que de venir reprocher à l'auteur de _Macbeth_ d'avoir négligé dans
-ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire,
-s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et
-d'original, de ce que ces productions moindres,
-
-/$
- De toute autre valeur éternels monuments,
- Ne sont d'Achille oisif que les amusements.
-$/
-
-M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une
-critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est
-juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de
-tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de
-ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus
-et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans
-les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des
-_idées_, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que
-dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme
-réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le _Songe
-d'une nuit d'été_ simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un
-charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le
-chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de
-montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans _le Songe
-d'une nuit d'été_, non plus que dans les autres comédies féeriques de
-Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui
-qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions
-de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des
-fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre _idée_ que
-d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques.
-En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans
-son livre, c'est la superstition absurde des _shakespearomanes_; mais,
-comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu
-lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre
-ses adorateurs indiscrets.
-
-Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée
-en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites.
-Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût
-français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter
-dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous
-aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des
-autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à
-Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.
-
-Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en
-France de la comédie: c'est _la Méchante Femme mise à la raison[2]._
-Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de
-gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une
-idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par malheur,
-cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses
-vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète
-antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque
-toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un _rifacimento._
-_La Méchante Femme mise à la raison_, par l'imitation des réalités de
-la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de
-Shakespeare, ainsi que _les Joyeuses Bourgeoises de Windsor._ Ces deux
-pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son
-nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une
-tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des _Joyeuses
-Bourgeoises de Windsor_ fut écrite en quinze jours, sur un ordre de
-la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux;
-elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de
-Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand
-poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais
-personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que
-Falstaff, en tombant du drame historique de _Henry IV_ sur la nouvelle
-scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine
-de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd
-coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux
-femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce
-drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui
-a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!»
-
-Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des
-comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique
-en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète,
-ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison,
-le nom de _comédies_, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne
-qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie
-se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal,
-celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la
-comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais
-ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne
-craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de
-réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu
-à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans
-les airs un palais de fantaisie.
-
-M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son
-étude sur Shakespeare qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse
-les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur
-la question.
-
-«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée
-de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point
-divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette
-portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout
-où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du
-théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite?
-Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier,
-à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des
-réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées
-ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter
-les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle
-devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes
-invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se
-plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons
-capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de
-la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui
-s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos,
-les jeux d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le
-fond de ce divertissement sans conséquence...»
-
- * * * * *
-
-Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou
-un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation
-arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse;
-celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant
-qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la
-mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses
-invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la
-pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de
-ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc
-point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas
-comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan
-du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon,
-Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de
-leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent
-l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des
-amoureux et des amoureux jeunes.
-
-De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur
-situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur rôle,
-a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots,
-extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière,
-surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les _concetti_,
-les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent
-certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il
-n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des
-traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils
-aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme
-ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les
-transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également
-bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce
-sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des
-sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent
-dans le même style sans aucun embarras.
-
-A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les
-comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée
-et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité
-offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement
-à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises
-constituent, après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du
-rire dans la comédie shakespearienne.
-
-Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces
-pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement
-le nœud de _Beaucoup de bruit pour rien_, donnant ainsi un dénouement
-de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant
-point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et
-sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas,
-comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du
-monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres
-sont vagues: _Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous
-voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues_, parce
-qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à
-l'ouvrage.--Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.
-
-Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était
-instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il
-était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion
-contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses
-comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme
-poète; et quant aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait
-tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que
-les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci
-un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment
-dans _la Comédie des méprises_[3]; l'émotion ne fait pas défaut non
-plus à _Ce qu'il vous plaira_, au _Soir des Rois_, même au _Songe d'une
-nuit d'été._ Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever
-ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus
-hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les
-deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette
-catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des
-productions vraiment originales de sa muse.
-
-On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une
-tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie,
-bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup
-moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement
-du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que,
-dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi,
-développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que
-Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie
-et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui
-semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus
-triste au fond que la tragédie.
-
-Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions
-de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de
-sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète
-comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du
-monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de
-sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au
-milieu de tant de misères intellectuelles et morales?
-
-Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait
-qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart,
-ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne
-déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux
-y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse
-et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les
-puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de
-discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et
-du plaisir, tels qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les
-seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni
-cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et
-les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend
-son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle
-d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie
-votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; _je suis née pour ne dire
-que des folies sans conséquence_:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait
-mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare.
-
-Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète
-eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses
-sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce
-qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une
-est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du
-père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle
-ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un
-ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle
-donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»--Nulle
-amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils
-pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût de
-tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus
-ou moins amer?
-
- * * * * *
-
-Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière
-qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de
-Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est
-raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature:
-
-«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient
-se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames,
-les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant
-et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres
-propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par
-exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort
-en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein
-de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les
-ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à
-coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le
-chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses
-en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que
-_les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre
-la lune_, et encore bien moins les sanglots délicieux et les trilles
-du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des
-mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors
-que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande
-passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux
-autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de
-l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des
-oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne
-peut apprendre qu'en rêve.»
-
-Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que
-les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de
-Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les
-goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre
-de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité
-chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de
-jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus
-un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents
-dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens
-d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons
-sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent
-dédaigneusement tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel
-le mot _comédie_ n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé
-par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre
-n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans
-notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de
-Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre
-comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant _le
-Menteur_; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard
-constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la
-substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie
-selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le
-_jour_ et la _nuit_, rien de plus juste que cette comparaison de Heine,
-mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit
-a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs
-de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols.
-
-Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en
-style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble
-considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation
-pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie
-et que la même étude n'est point nécessaire aux étrangers pour goûter
-les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement
-national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain,
-la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et
-conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la
-comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine
-et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les
-autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute
-discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant
-que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain
-de tout l'empire comique.
-
-En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris.
-Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A
-table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la
-supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement
-soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par
-conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le
-comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que
-direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est
-une autre question. Molière n'est pas un Français.--Bah! un Anglais
-peut-être?--Non, Molière est un homme. Le bon Dieu voulut un jour
-faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute
-leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il
-fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et
-amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la
-terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi?
-de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il
-est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes.
-N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint
-tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de
-son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps
-et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme
-sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.»
-
- * * * * *
-
-Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand,
-dans un article de la _Revue critique_[4] consacré à l'appréciation
-du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de
-M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien
-ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure
-à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à
-Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût...
-_Le Songe d'une nuit d'été_ et _le Petit Poucet_ me font rire ou me
-touchent, me plaisent en un mot autant que _le Festin de Pierre_ ou _le
-Malade imaginaire_, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des
-comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.»
-
-Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit
-de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.»
-Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même
-que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses;
-pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont
-pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions,
-de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à
-l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit:
-
-«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir
-lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et
-nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne
-serions-nous pas bientôt d'accord?
-
---Cela est sûr.
-
---Et si nous disputions sur les différentes grandeurs des corps,
-ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas
-sur-le-champ notre dispute?
-
---Sur-le-champ
-
---Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il
-pas bientôt terminé par le moyen d'une balance?
-
---Sans difficulté.
-
---Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis
-irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle
-fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si
-par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le
-déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur
-lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans
-nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et
-quand je dis nous, j'entends tous les hommes.»
-
-Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts
-peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures
-passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines
-politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume,
-provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où
-nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà,
-semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre;
-et en effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une
-indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais
-remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils
-n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs
-propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire.
-C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent,
-indestructible.
-
-La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction:
-la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un
-terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au
-contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des
-faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal
-du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous
-prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas;
-j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui,
-d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La
-nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit
-vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui
-s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance.
-
-La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour
-la comédie à caractères n'a point de fondement logique, c'est vrai;
-elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet
-par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas
-fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments
-très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient
-que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que
-la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie
-fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de
-l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me
-paraît plus juste.
-
-Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les
-personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue
-par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est
-d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout
-est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne
-s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie
-shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux
-mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent
-le style italien. _Les Mille et une Nuits_ sont des contes amusants;
-mais qui oserait les mettre en parallèle avec _Don Quichotte?_ Il y a
-un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier.
-La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque
-chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de
-l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le
-monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela,
-mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire.
-
-Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du _Songe
-d'une nuit d'été_ comme penseur et comme moraliste, il lui est
-inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à
-Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des
-caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement
-disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la
-nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans
-fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela;
-car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions
-éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en
-mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu
-plus de sottises.
-
- * * * * *
-
-Que les critiques consultent leurs forces et suivent la voie à
-laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui
-ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un
-génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de
-la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte
-exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux
-sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont
-à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement
-à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu,
-afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de
-l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur
-talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas
-d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit
-vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en
-jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses
-que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires
-proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude,
-les _esthéticiens._ Le mot _esthétique_, tiré du grec αἰσθάνεσθαι,
-_sentir_, a été introduit au XVIIIe siècle par un philosophe
-allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la _science du
-beau_; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche
-qu'on se fasse illusion sur le caractère foncièrement _subjectif_ de
-cette prétendue science.
-
-Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les
-aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien,
-et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout
-la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la
-division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que
-la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en
-suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis
-de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique
-sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième,
-l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit
-positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes,
-et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé
-jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de
-la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme
-d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre
-aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une
-expression célèbre, du _grand creux_ qui se trouve au fond de toutes
-les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans
-les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la
-religion.
-
-Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas
-de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en
-revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car _je
-n'y crois point._ J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont
-été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités
-à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour
-servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; _les
-propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes,
-et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à
-contestation._
-
-Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique.
-De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne
-saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de
-culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple
-addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse,
-l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent
-et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de
-l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont
-l'agent civilisateur par excellence, _humaniores litteræ_, tandis que
-le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement
-positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber
-l'humanité sous le joug de la plus féroce tyrannie. La douceur et le
-charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura
-plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute
-erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance.
-
-Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui
-relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit
-de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté
-de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs
-adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui
-savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument
-vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres,
-et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour
-me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de
-la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir
-donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées
-littéraires une dernière orgie..
-
- * * * * *
-
-J'ai comparé, dans un autre ouvrage, _Shakespeare et les Tragiques
-grecs._ Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre
-Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports deviennent
-extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux
-théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un
-et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des
-_Oiseaux_, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique
-d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison
-des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif
-Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles
-haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis
-sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux
-peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si
-détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition
-vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas
-moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de
-réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de
-journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur
-des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa
-manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes
-d'État[5]»?
-
-L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane et de Shakespeare
-est une tradition de la critique qui doit probablement son origine
-moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur
-manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de
-caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non
-sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez
-Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique,
-tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé
-et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la
-nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas
-à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi
-devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec
-naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora
-sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la
-bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut
-reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille
-femme ou un héros qui parle.»
-
-Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de
-Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les
-faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez
-l'autre l'esprit est surtout dans les mots, et parce que le hasard
-joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y
-aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais
-avec les grands comiques anciens.
-
-Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies
-de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire
-plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne
-pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions,
-insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en
-rêvant, non pour être commentée.
-
-Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements
-que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane
-en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude
-fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare
-sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la
-comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser
-Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever
-Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées
-dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et
-morale, la vie des caractères, la puissante _objectivité_ dramatique,
-la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il
-ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces
-deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux
-deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le
-théâtre, la même poétique.
-
-La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des
-critiques français:
-
-«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus
-complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice
-... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont
-sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur
-veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne
-sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes
-animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils
-font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il
-se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et
-par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent
-à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins,
-sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante,
-n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu
-de Gœthe, le Talleyrand de l'art: ces raffinements critiques au sein
-de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont
-de la race primitive[6].»
-
-Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été
-donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple.
-
-Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur
-fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes
-ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux
-poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat;
-en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le
-linge, avec le _sans façon de l'âge d'or où tout était en commun_[7]:
-la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la
-littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute...
-
-/$
- ... Vous leur fîtes, seigneur,
- En les croquant, beaucoup d'honneur.
-$/
-
-D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de
-Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la
-multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire
-influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en
-contact, et de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des
-affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches,
-ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la
-bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de
-directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et
-donnait d'excellents dîners.
-
-Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils
-ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils
-ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une
-incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet
-et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire.
-Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir
-deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans
-l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent
-pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles
-parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de
-Molière.
-
-
-[1] Molière, _Shakespeare et la Critique allemande._
-
-[2] _The taming of the Shrew._ Nous donnons l'analyse de cette comédie
-en _Appendice_ à la fin du présent volume.
-
-[3] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. VII.
-
-[4] 1er janvier 1870
-
-[5] Edelestand du Méril.
-
-[6] _Portraits littéraires_, t. II.
-
-[7] Sainte-Beuve, _ibid._
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-
-PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE
-
-
-Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa
-théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de
-Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._
-
-
-Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands.
-J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait
-grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous
-les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie
-qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique,
-partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous
-lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe: «Molière est si
-grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement
-... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de
-temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres
-italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection.
-Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux
-la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous
-retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.»
-
-Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général
-est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens
-de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition
-s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane
-et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de
-la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté
-par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur
-et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se
-rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en
-prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et
-rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique;
-ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la
-comédie, multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et
-de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument
-comme s'il n'existait pas[1].
-
-D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer
-d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit
-national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe
-comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration
-et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable
-éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la
-façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était
-juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument
-attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces
-fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808,
-pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France,
-l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur
-est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron
-raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible
-vengeance contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas
-un poète.»
-
-Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel;
-elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de
-méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur
-considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme
-Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa
-traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un
-ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter
-un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri
-Heine[2].
-
-«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme
-Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une
-seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de
-l'antipathie contre _le Misanthrope_, que moi, je relis sans cesse
-comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au
-_Tartuffe_, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout
-de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à
-Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes,
-et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que,
-s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a
-voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans
-presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la
-disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances
-avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le
-poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité
-d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien...
-Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve
-tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe
-pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une
-nature solide et un grand caractère.»
-
-Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire
-beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce
-jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière
-en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite».
-
-Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt
-de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a
-prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de
-bonnes comédies.
-
-Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse
-l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter
-quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il
-permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans
-l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art,
-et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre
-des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et
-j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit
-à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez
-sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté.
-Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance
-des idées cornues de ces logiciens qui, _par le raisonnement_, sont
-arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie
-comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les
-comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière?
-
-J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et
-réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement
-de la vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas
-à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais
-j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique
-se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point
-d'_idée_, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de
-la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que
-tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment
-libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque
-de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant
-dans sa _Critique du jugement de goût_ et d'abord par Molière dans sa
-_Critique de l'École des femmes_: «Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.»
-
- * * * * *
-
-Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit
-offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de
-poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la
-comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie:
-donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de
-l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de
-consécration, Schlegel cite un passage du _Banquet_ de Platon, où
-Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter
-la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est
-avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne
-se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à
-l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon
-Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance
-des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate
-s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières),
-qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et
-qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé
-sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir
-ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que
-la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément
-dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la
-comédie, qui est son contraire.
-
-Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me
-propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne
-propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui
-défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que,
-dans l'exposé qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui
-sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage
-grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le
-succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur
-la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai.
-
-Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même
-apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous
-n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux
-choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir:
-ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition
-vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire
-qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est
-un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre
-erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu
-identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse.
-Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de
-l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui
-terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et
-légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du
-monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos
-passions. C'est l'hôte d'un monde aérien et fantastique, qui, de
-loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse
-nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie.
-L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont
-su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne
-vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions
-soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire
-est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe
-auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la
-gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce
-qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est.
-
-La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou
-l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire
-que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle
-de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit
-la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à
-l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une
-satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse
-toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce:
-le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes
-bizarres, voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois
-elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale
-qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne.
-
-Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et
-fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans
-le _Légataire universel_ de Regnard, un pauvre vieillard, accablé
-d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son
-héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le
-croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire
-en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et
-contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand
-Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides
-de ses héritiers!
-
-Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il,
-au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de
-s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme,
-des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait
-mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est
-permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète
-ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral
-pour empêcher que ma conscience ne vienne élever sa voix au milieu de
-la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion
-des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre
-les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à
-la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait
-rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris
-malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins
-plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il
-blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de
-Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette
-gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que
-l'ironie.
-
-Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il
-ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est
-qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus
-nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la
-gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que
-celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs.
-
-Nous avons, dans _la Métromanie_ de Piron, l'exemple d'un ridicule
-qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que
-cette pièce manque absolument de gaieté, je ne prétends pas cela, dit
-notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort
-plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de
-l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire
-des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins
-gaie que le reste.
-
-_Le Roi de Cocagne_ du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici,
-point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant
-qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers
-du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules.
-Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté
-s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce?
-Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que _le Roi de Cocagne?_ Nous le
-saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le
-couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume
-Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un
-ridicule immortel.
-
-Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même
-apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte
-définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la
-gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le
-sérieux.
-
-Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont
-dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos
-forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons
-ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et
-nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini,
-l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion
-profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le
-sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce
-qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du
-but proposé à notre activité.
-
-La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de
-nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et
-à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la
-comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de
-nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter
-gaiement à l'oubli.
-
-Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme
-du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple,
-grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite
-vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de
-moment en moment; il écarte les accessoires étrangers à l'action
-et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la
-vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute
-l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le
-drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La
-tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la
-variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà
-son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur
-un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction
-de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté
-ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté
-et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail,
-aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un
-tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien;
-elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune;
-elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure
-indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le
-monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un
-instant sur chaque fleur.
-
-Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers,
-conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de
-bien-être et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever
-non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors
-nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace
-et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui
-est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et
-sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose
-lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne
-convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant
-arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents,
-sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le
-distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute
-minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans
-cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique
-s'évanouit.
-
-Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon
-Schlegel.--Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique
-des différents théâtres.
-
-Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et
-sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane,
-Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est
-la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie.
-Car, dit-il. l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte
-de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle,
-par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le
-théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle
-image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait
-ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité
-Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation
-de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires.
-
-Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les
-comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela
-même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet
-la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en
-lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme
-dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément
-parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il
-se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les
-magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité.
-Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût
-vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de
-son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions sérieuses
-pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été
-détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais
-les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent
-de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre
-sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est
-toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute
-attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était
-pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois
-de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse
-quelquefois à lever le masque.
-
-Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme
-de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire
-la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre,
-et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans _le
-Roi de Cocagne_ de Legrand, dans _le Désespoir de Jocrisse_, «ouvrage
-classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a
-conquis la palme de l'immortalité»!
-
-De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que
-chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est
-sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers
-un but. L'unité d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur
-de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce
-qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos;
-ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où
-elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement
-dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient
-comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces,
-qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités
-lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il
-est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif
-que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et
-raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les
-lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans _les Grenouilles_
-d'Aristophane:
-
-/$
- Grâce à moi, grâce à la logique
- De mes drames judicieux,
- Et surtout à l'esprit pratique
- De mes héros sentencieux,
- Le bourgeois plus moral, plus sage,
- Apprend à mener sa maison,
- Car il rencontre à chaque page
- Des maximes pour sa raison
- Et des conseils pour son ménage!
-$/
-
-Arrivons à Molière.--Il y a dans son théâtre des scènes pleines de
-folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses
-doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets
-du _Malade imaginaire_; les coups de bâton que les archers donnent à
-Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent
-en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: _Dara, dara bastonara
-..._ «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac
-poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession;
-ou bien encore cette petite scène de _la Princesse d'Élide_ où Moron
-caresse un ours:
-
-«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De
-grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à
-manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens
-là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,
-tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre
-altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la
-plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants
-et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites
-quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits
-ongles bien faits!...»
-
-Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur
-des _Plaisirs de l'île enchantée_ excelle, quand il veut, dans
-cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne
-font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces
-interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes
-et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet
-de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le
-docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette
-oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères,
-et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre,
-pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont
-là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de
-caractère.
-
-J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations,
-professait une admiration particulière pour _les Fourberies de Scapin._
-
-Malheureusement, Molière a écrit _le Misanthrope_ et _le Tartuffe_,
-sans parler de _l'Avare_, des _Femmes savantes_ et de tant d'autres
-erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique.
-_Le Tartuffe_ est une assez belle satire en forme de drame; mais,
-à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté
-obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et
-le fils par leur bigoterie, le reste de la famille par sa haine pour
-l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant
-d'onction que les dévots de cœur ne doivent
-
-/$
- Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,
- Mais attacher leur haine au péché seulement.
-$/
-
-Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de
-personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon
-par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue
-comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que
-Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours
-inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille,
-le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui,
-par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la
-pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le
-beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des
-sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:
-
-/$
- ... Souhaitez que son cœur, en ce jour,
- Au sein de la vertu fasse un heureux retour,
- Qu'il corrige sa vie en détestant son vice
- Et puisse du grand prince adoucir la justice.
-$/
-
-Le crime puni, cela est tragique; mais le crime repentant, cela
-s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que
-_le Tartuffe_ est une satire entremêlée de sermons et terminée comme
-un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage
-superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire
-mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.
-
-Et _le Misanthrope?_ Soyons sérieux; on n'assiste pas à la
-représentation de cette pièce pour s'amuser:
-
-/$
- Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!
-$/
-
-nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous
-dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description
-du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant,
-crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné
-s'écrie, par l'organe de son principal personnage:
-
-/$
- Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être
- Si plaisant que je suis!...
-$/
-
-Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus
-exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de
-détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en
-relation directe avec sa théorie du comique.
-
-Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé _le
-Roi de Cocagne_ de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier
-d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en
-Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment
-réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de
-donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai
-cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.
-
-La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom
-de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui
-cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce
-qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer
-l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, _le Roi de Cocagne._ Thalie
-en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons,
-s'écrie-t-il,
-
-/$
- Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!
- Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,
- Du bouffon.
-$/
-
-Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas
-qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le
-défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans _la Méchante Femme mise à la
-raison_, le prologue est plus remarquable que la pièce même.»
-
-Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de
-Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance
-de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec
-bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de
-l'empire:
-
-/$
- Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,
- Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.
- Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,
- Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;
- Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;
- Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;
- Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,
- Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.
-$/
-
-«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou
-même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils
-ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi
-soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que
-le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place.
-L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son
-génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable
-qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»
-
-Dès la seconde scène, le théâtre change, et l'on voit s'élever le
-palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements,
-de fruits confits.
-
-«Les critiques français affectent de mépriser les changements de
-décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste
-d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de
-l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement
-vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire
-à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est
-un défaut du caractère et de l'esprit.»
-
-Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de
-Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:
-
-/$
- Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.
- Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.
- Cet empire envié par le reste du monde,
- Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,
- N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit
- Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
- Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;
- Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!
- Dans la profusion le goût se ralentit;
- Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.
-
- Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,
- De laisser pour un temps le trône à l'abandon...
- Le trône, cependant, est une belle place:
- Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?
- Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen
- Je veux être empereur ou simple citoyen.
-$/
-
-«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un
-des meilleurs motifs de la comédie.»--Toute cette scène est excellente.
-Je regrette seulement que Bombance dise au roi:
-
-/$
- Si le trop de santé vous cause des dédains,
- Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:
- Ils vous la détruiront, je me le persuade.
-$/
-
-L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout
-ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature,
-une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et
-parfaitement inoffensif.
-
-Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en
-prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le
-spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe.
-Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à
-aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal
-où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients
-pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague
-fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son
-doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen de la substituer à
-l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.
-
-/$
-ZACORIN.
-
- Sire...
-
-LE ROI.
-
- Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.
-
-ZACORIN.
-
- Quoi?...
-
-LE ROI.
-
- Je viens là-dedans de me laver les mains.
-
-ZACORIN.
-
- Et ne voulez-vous pas les laver davantage?
-
-LE ROI.
-
- Et par quelle raison les laver, dis?
-
-ZACORIN bas.
-
- J'enrage.
-
-HAUT.
-
- Sire, dans nos climats, la coutume des rois
- Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.
-$/
-
-De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier
-sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand
-il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais
-l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui
-tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse
-Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre
-d'élargir Philandre, et entre autres extravagances du meilleur comique
-il s'écrie:
-
-/$
- Gardes!
-
-UN GARDE.
-
- Seigneur?
-
-LE ROI.
-
- Voyez là-dedans si j'y suis.
-$/
-
-Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le
-théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses
-principes,--et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.
-
-
-On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de
-Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de
-la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité
-historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction
-de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la
-métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt.
-Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine
-de Hegel--originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe,
-renversant toutes nos idées et tous les faits!
-
-S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre
-et certaine, c'est que, pour qu'un individu soit comique, il faut
-qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous
-apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut
-continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par
-son esprit, mais il a cessé d'être _comique._ Et cela est si bien senti
-par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste
-à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on
-dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement
-(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire
-provoqué par l'esprit, nous rions _avec_ le personnage; dans le rire
-provoqué par le comique, nous rions _du_ personnage, qui lui-même ne
-rit pas.
-
-Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile
-dans _Beaucoup de bruit pour rien_, vient faire des lapsus de cette
-force: «La _dissemblée_ est-elle au complet?... Qui de vous est le
-plus _indigne_ d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire
-part d'une affaire qui vous _décerne_»; ou quand le paysan Thibaut,
-dans _le Médecin malgré lui_, consulte Sganarelle en ces termes:
-«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.--D'hypocrisie?--Oui.
-C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un
-la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les
-mufles des jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire
-et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf,
-parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de
-comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à
-l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde
-encore: ce sont des jeux de mots, pointes, _concetti_, calembours, qui,
-étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument
-rien de comique à nos yeux.
-
-Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française,
-faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son
-discours de réception[3]: «Il y a quelquefois dans les comédies de M.
-de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de
-situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait
-parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre
-plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il
-diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le
-comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire
-quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains
-une feuille perdue de _l'Année littéraire_, j'eus la curiosité d'y
-jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie
-des _Plumes du paon_ ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni
-d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes
-impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins
-de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage,
-_leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire
-rire._» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.
-
-Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite
-et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine
-est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne
-tranquillement que le personnage comique _ne doit point se prendre
-lui-même au sérieux!_
-
-«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques
-_pour eux-mêmes_ ou seulement _pour les spectateurs._ Le premier cas
-seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est
-comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de
-son but et de sa volonté...
-
-«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère
-seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà
-dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute et Térence, se
-développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine
-si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi
-dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et
-repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages
-comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré
-les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles
-de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant,
-est dans ce cas.
-
-«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent
-leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent
-avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont
-déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les
-autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un
-rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux
-dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement
-plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation
-si pénible, que pour la lever il faut un _deus ex machina_... De
-même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière,
-par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion
-bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont
-rien, à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant
-à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle
-emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend
-l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin
-suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide
-jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis
-que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse,
-du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si
-le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela
-sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point
-que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se
-trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de
-ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y
-a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple
-moquerie et une joie maligne[4].»
-
-Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul
-personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel:
-c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est
-fagoteur de son état et qu'on l'a fait médecin à son corps défendant,
-il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle
-profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier
-de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir
-plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente,
-il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va
-chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin
-d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de
-jouer si bien avec l'inconnu[5]».
-
-Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de
-goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus _comiques_
-dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls
-d'Argan: «_Quid dicis_, Thomas?--_Dico_ que le pouls de monsieur est le
-pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»--plus comiques, dis-je,
-que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule
-dans sa robe et déblatère en son latin: _Cabricias arci thuram
-catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum,
-Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia
-substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus._
-
-Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à
-l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment:
-c'est _Peines d'amour perdues._
-
-Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait
-pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de
-femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de
-jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les
-autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et
-dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés
-dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses
-de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a
-entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne
-tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de
-leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et
-ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de
-la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop
-jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier,
-chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et
-les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand,
-rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes nos
-forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur
-pouvoir, etc., etc.»
-
-Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et
-spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les
-rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de _Peines
-d'amour perdues_ en tant que comédie.
-
-Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse
-produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux,
-s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que
-voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est
-pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal
-d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff
-dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez
-moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi,
-dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en
-Angleterre aient échappé à la potence!»
-
-Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour
-peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une
-question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son
-importance: la question du genre d'esprit nommé _humour_ et de la
-littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a
-confondu, je crois, deux choses très différentes: _l'humour_ et le
-comique proprement dit.
-
-La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle
-de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même
-conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des
-farces telles que _le Roi de Cocagne, l'Œil crevé_, etc., et que le
-théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de
-la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la
-part des doctes professeurs allemands? J'aime bien _l'Œil crevé_ dans
-son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement
-je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de
-penser que cette pièce réalise mieux que _le Misanthrope_ l'idéal de la
-comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va
-suivre.
-
-
-[1] Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles il convient
-principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer, Lotheissen,
-Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M. Humbert.
-
-[2] Dans son intéressant volume sur _Henri Heine et son temps_, M.
-Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait réussi à faire
-passer dans la langue allemande les beautés du théâtre espagnol et
-des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre de Shakespeare,
-que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable», il s'était montré,
-le mot n'est que juste, traducteur de génie... Schlegel a si bien
-réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à l'incorporer dans
-la littérature allemande, que David Strauss a pu dire, dans son
-remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le Shakespeare de
-Schlegel sont devenus les fondements de notre culture esthétique.»--Il
-est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus loin «le plus grand
-fat qu'ait produit la littérature allemande».
-
-[3] Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, dit-on au
-récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours académique.
-
-[4] _Cours d'Esthétique_, traduit par M. Bénard, t. V.
-
-[5] Rambert.--_Corneille, Racine et Molière._
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-
-CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE
-
-
-_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du
-jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique
-de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de
-l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de
-la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode
-dogmatique.
-
-
-Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en
-vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance,
-que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane
-et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On
-pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le
-contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes de
-l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire.
-J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en
-littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique
-rien ne relève de la science et tout dépend du goût.
-
-Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet
-utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière.
-Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes
-les doctrines littéraires la plus superbe indifférence[1]. Le grand
-esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de
-critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie,
-les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie
-intitulée _la Critique de l'École des femmes._
-
-«DORANTE.--Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les
-règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé
-son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse
-sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir
-qu'il y prend?
-
-URANIE.--J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux
-qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les
-autres, font des comédies que personne ne trouve belles.
-
-DORANTE.--Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter
-peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont
-selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient
-pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent
-été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent
-assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que
-l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.
-
-URANIE.--Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si
-les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne
-vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me
-défendaient de rire.
-
-DORANTE.--C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce
-excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les
-préceptes du _Cuisinier français._
-
-URANIE.--Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens
-sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.
-
-DORANTE.--Vous avez raison, Madame, de les trouver étranges, tous ces
-raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits
-à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes
-choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver
-rien de bon sans le congé de messieurs les experts.»
-
-Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la
-plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit
-un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel:
-«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y
-voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien
-l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire
-sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit
-élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a
-une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si
-agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et
-n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes
-que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de
-lumières?
-
- * * * * *
-
-La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de
-Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a succédé;
-mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra
-toujours contre tous les dogmatismes.
-
-Le dogmatisme littéraire du XVIIe siècle invoquait non
-la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des
-autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église,
-d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui
-avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative
-à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur
-l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le
-mot _preuve_ n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au
-XVIIe siècle.
-
-Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on
-_ose_ combattre les règles de son _Art poétique_, après qu'il a déclaré
-que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop
-d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie;
-cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très
-bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans
-la préface de _Phèdre_, que ce caractère ait eu un succès si heureux du
-temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle,
-puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la
-tragédie.» Et dans la préface de _Bérénice_: «Je conjure mes critiques
-d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce
-qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument
-contre les règles.»
-
-Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine,
-pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait
-pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il
-soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce
-n'est pour fermer la bouche aux pédants:
-
-«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez
-les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous
-ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères
-du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que
-le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend
-à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces
-observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace
-et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute
-votre raison, c'est que _l'École des femmes_ a plu; et vous ne vous
-souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...--Tout beau! M.
-Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je
-dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant
-plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle
-et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, _je soutiens
-qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez._ Je les
-ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que
-peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que
-celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements
-du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent _il y en a
-plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles_, et
-que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se
-laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni
-complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.»
-
-Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la
-soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec
-indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans
-du _Cid_: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les
-objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que _le Cid_ fût
-selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son
-siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français
-Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes,
-je serais le premier qui condamnerais _le Cid_, s'il péchait contre
-les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.»
-Dans le même écrit, la préface du _Cid_, Corneille appelle la poétique
-d'Aristote un traité _divin._ Par une subtilité qui était bien dans la
-nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans
-les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les
-anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici
-comment il justifie l'une de ses pièces, _Don Sanche_, d'être sans
-modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des
-Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi
-celle des Romains.
-
-/$
- Nec minimum meruere decus, vestigia græca
- Ausi deserere.
-$/
-
-Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en
-a point.»
-
-L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus
-curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet
-d'Aristote et de sa _Poétique._ Aristote n'avait pu faire et sans doute
-n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son
-temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait
-entrevoir une bien faible partie du développement futur de la poésie
-en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance
-des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était
-tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant
-les générations successives ont pris les informations de sa _Poétique_
-sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs
-réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire
-a conservé jusqu'au XVIIIe siècle l'autorité d'un code dans
-la république des lettres.
-
-Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de
-talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier
-et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à
-Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que
-le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait
-encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à
-déclarer, écrit-il vers la fin de sa _Dramaturgie_, dût-on se moquer de
-moi en ce siècle de lumière, que je tiens la _Poétique_ d'Aristote pour
-aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont
-ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont
-moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et
-particulièrement pour la tragédie, puisque le temps nous a fait la
-grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la _Poétique_
-qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle
-ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui
-a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien
-dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur.
-
-Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin
-respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans
-sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu
-un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses
-doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et
-absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude,
-nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons
-librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a
-pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les
-nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant
-génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela
-tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou
-comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité
-que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs.
-
-L'opinion générale du XIXe siècle sur la _Poétique_
-d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin:
-«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration
-dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne
-et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même,
-sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette
-Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre
-chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec,
-ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en
-théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans
-pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation
-chrétienne et moderne!»
-
-Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à
-peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le
-dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie
-consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens;
-il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à
-l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine _l'idéal de la
-comédie_ et montre que Molière n'est pas comique, il définit _l'idée
-de la poésie_ et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois
-que sa méthode, plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins
-chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier
-«si une sauce est bonne sur les préceptes du _Cuisinier français_,»
-au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique
-différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec,
-qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent
-eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des
-laboratoires de l'Allemagne.
-
-Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque
-inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique.
-Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans _la
-Critique de l'École des femmes_ était l'œuvre d'un sieur de la Varenne,
-écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à
-Paris sous ce titre: «_Le Cuisinier Français_, enseignant la manière
-de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et
-maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur
-les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour
-faire des confitures.»
-
-Le fondateur de la philosophie critique au XVIIIe siècle,
-Emmanuel Kant, dans sa _Critique du Jugement_, dit exactement comme
-Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients qui entrent
-dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs
-agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je
-reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma
-langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des
-principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont
-beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le
-même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs
-preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une
-des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de _goût_
-cette faculté du jugement esthétique.»
-
-On pourrait faire une édition de _la Critique de l'École des femmes_
-avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel
-j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est
-que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon
-sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle
-d'Uranie.
-
- * * * * *
-
-On peut déterminer l'_idée_ de la comédie de deux manières: _a
-posteriori_, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou _a
-priori_, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison.
-L'esthétique allemande définit la comédie _a priori._
-
-Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une
-absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous
-ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément _a priori_ dans
-la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire
-complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible
-au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses
-connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition
-_a priori_ de la comédie, si cette définition devait être absolument
-pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane,
-Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer
-partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un
-penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la
-tête de Jupiter? Une définition _a priori_ de la comédie ne saurait
-donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici,
-je pense, ce qu'il convient d'entendre par là.
-
-Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour
-reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie
-universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore
-l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe
-jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de
-quelque chose de plus, que ce fragment ne contient pas, _ce quelque
-chose de plus_ est une notion _a priori._ Dans cette hypothèse, quel
-avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne
-possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre
-vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine,
-espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes
-en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie.
-Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en
-fait ou peuvent dépasser les données de la réalité.
-
-Voilà ce que j'entends par une définition _a priori_ de la comédie, et
-ce sens est évidemment le meilleur.--En voici un autre qui est moins
-bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand.
-
-Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire;
-nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de
-quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition
-est justement celle de certaines définitions _a priori._ Une profonde
-méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées
-pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir
-de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de
-contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous
-servent à reconstruire _a priori_ quelques-unes de celles dont l'image
-est devenue confuse.
-
-Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens,
-aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de
-la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance
-pour écrire _a priori_ l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi
-à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude
-rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à
-la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe
-est un animal _comique_, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous
-les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire:
-précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près
-comme ils pourront raisonner.
-
-L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet,
-l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus
-de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est
-absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux
-pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé
-le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà
-une déduction _a priori_ assez logique de _l'idée_ du singe. Il est
-vrai que l'autre logicien pourra se lever et dire: Votre principe est
-faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas
-toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans
-vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire
-de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est
-sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe
-doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte.
-
-Guillaume Schlegel raisonne ainsi:
-
-La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme
-les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la
-rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée
-vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque
-chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en
-poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer.
-
-Partant de là, il en détermine _l'idée_, superficiellement, selon son
-usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que
-Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte:
-donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie
-est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit
-être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la
-tragédie sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur
-du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous
-montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils
-doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et
-égoïstes.
-
-Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de
-la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la
-comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie
-est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa
-définition de l'idée du comique n'est point _a priori._ En effet,
-il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il?
-La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête
-net, parce qu'une connaissance _a posteriori_ lui barre le chemin.
-Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont
-pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre
-d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'_a priori_ point
-d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le
-préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit
-plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour
-prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée
-à Molière.
-
-«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la raison ni le vrai en rien;
-mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou
-plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des
-raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à
-Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée
-ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par
-cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit
-avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par
-ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que
-parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je
-préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie
-a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il
-devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce
-que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques.
-
-Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre
-(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la
-méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples,
-Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel.
-
-La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre
-de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve.
-Elle est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré
-du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est
-l'infiniment petit.
-
-Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en
-ces termes:
-
-La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a
-démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant
-à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est
-impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope
-une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet
-capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais
-des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le
-contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de
-rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique,
-considérée comme science _a priori._ Or, quels sont les principaux
-caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y
-révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son
-style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1°
-l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages);
-2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui
-remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique
-par excellence.--Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de
-Schlegel et de Jean-Paul.
-
-En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun
-philosophe, n'a encore défini la comédie _a priori._
-
-Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et
-posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables:
-peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant _quelque chose de
-plus_ que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui
-ne soit pas dans la réalité, contenant un élément _a priori?_ Si la
-connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une
-idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium
-unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette
-idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation,
-renferme une part d'_a priori_ qui constitue le grand principe de nos
-jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle
-idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions
-avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière,
-d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même
-l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies.
-
-La France compte un certain nombre de philosophes qu'on appelle
-spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une
-doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une
-chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un
-chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait
-surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin,
-et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse
-dissipe cette illusion.
-
-Prenons _le Tartuffe._ Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît
-imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans
-être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie,
-et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et
-un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans
-leur idée que le _Tartuffe_ parfait? Un _Tartuffe_ qui ne nous ferait
-point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de
-l'idéal se réduit à cette correction toute négative.
-
-_Le Misanthrope_ aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers,
-quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient
-nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde!
-Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le
-_Misanthrope_ idéal? Tout simplement le _Misanthrope_ réel, _moins_
-ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent,
-j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être
-comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans
-son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en
-délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée
-positive de la perfection; mais est-elle _a priori?_ Aristophane sait
-bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands.
-
-«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal
-que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que
-mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez
-_retranché_ de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et
-les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de
-main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui
-le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie
-dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes
-comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre--_moins_
-les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me
-faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.»
-
-Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure ces choses à l'oreille des
-critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur:
-«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique;
-l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la
-raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait
-psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la
-bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement
-négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne
-s'avisent pas de dire qu'elle est _a priori_, de peur que l'ombre de
-Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû.
-
-Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou
-de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de
-Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne,
-nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les
-comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre
-maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons
-établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même
-modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer;
-nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux
-modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à
-l'un et à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts
-dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté
-d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil
-plus beau.
-
-Je conclus que nos idées _a priori_ de la perfection sont purement
-négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement
-empiriques.
-
-Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à
-nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le
-génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres
-et des idées plus ou moins obscures, mais positives et _a priori_ de
-la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique
-platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe
-un critique capable de concevoir avec clarté un idéal _positivement_
-supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie
-analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons
-admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du
-génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du
-chœur antique [2]. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle
-et de Sophocle, est l'œuvre d'une imagination hors ligne; c'est une
-création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'_elle n'est point
-vraie._ Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant
-écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée [3].
-
-Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique
-pourrait avoir une idée _a priori_ et positive du comique parfait,
-elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un
-principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon
-la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite.
-
-Nous avons cité d'Uranie, dans la _Critique de l'École des femmes_,
-une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait
-cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et
-qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne
-trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel
-et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que _le
-Roi de Cocagne_ est plus parfait que le _Misanthrope_; mais _le Roi de
-Cocagne_ n'en resterait pas moins une platitude, et _le Misanthrope_
-une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys,
-ni les roses; rien ne manque au _Roi de Cocagne_, ni la folie, ni la
-bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il
-lui manque _ce charme secret dont l'œil est enchanté_, nous ne saurions
-nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins
-comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.
-
-La _perfection_ d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord
-des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui
-conviennent à son idée. Mais la _beauté_ est essentiellement un charme
-secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir.
-Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux
-mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous
-voulons la saisir, nous embrassons une nuée.
-
-Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective
-interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et
-c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à
-la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une
-conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le
-concept du beau et celui du _parfait_ il n'y ait qu'une différence
-logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La
-différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune
-connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur
-le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept
-d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne
-l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au
-moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet,
-et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination.
-Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le
-principe qui le détermine est purement _subjectif._»
-
-Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière
-à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette
-hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire
-de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi _indéterminée_,
-dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux
-philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de
-leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du _Misanthrope._
-Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir
-de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment du beau n'est
-pas le résultat d'une opération logique.
-
-Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et
-_a priori_ du comique ni de la comédie.--Voyons maintenant ce qu'il
-faut penser d'une définition plus modeste, qui serait _a posteriori_ et
-empirique.
-
- * * * * *
-
-Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont
-comprises sous la dénomination commune de _comédies._ Il semble donc
-que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres
-doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère
-général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et
-l'abstraction soient suffisantes.
-
-Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr
-que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui
-portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe
-m'affirme que _le Misanthrope_ est une tragédie et _le Tartuffe_ une
-satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en
-sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de
-beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles.
-Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider
-entre elles la question, il faudrait que j'eusse une notion _a priori_
-du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel
-étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me
-trouve en plein cercle vicieux.
-
-Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse
-obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle
-définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle
-est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise.
-
-Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de
-l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus
-reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira
-toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire
-des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève
-ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme
-grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que
-du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du
-grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été
-et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des
-discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté
-de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en
-suis pas aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée _a
-posteriori_ du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je
-trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur
-cet article.
-
-Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne.
-Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété
-d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune
-que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition
-privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout
-le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique
-de Shakespeare. Mme de Staël écrit: «Le comique exprime l'empire
-de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie donc
-Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de Molière
-en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la comédie: une
-peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas ou ne voulant
-pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère dans beaucoup de
-pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne comédie n'étaient
-assurément ni fidèles ni fines.
-
-Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens
-et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi,
-s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur leurs œuvres ce beau vers,
-devenu banal, de Térence:
-
-/$
- Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo,
-$/
-
-on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits,
-d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour
-toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime
-que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est
-point la tâche la plus _instructive_ que puisse se proposer la critique.
-
-Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide,
-ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant
-que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait
-encore comique sur une scène française [4]; ou que ce valet espagnol
-énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit
-tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre[5]; ou que les
-amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse,
-font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait
-signées [6]; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une mort feinte
-l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme
-Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit
-surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues,
-ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein
-et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques;
-qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et
-charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de
-présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces,
-choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est
-instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des
-idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de
-toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides
-et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore,
-c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères
-de la comédie shakespearienne [7], et celle où Henri Heine oppose si
-spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français [8].
-Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la
-millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la
-nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son
-imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être
-vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral.
-
-Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand
-théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante
-dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui
-peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les
-regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est,
-sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est
-superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des
-idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas
-démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces
-est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on
-remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions
-particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie,
-l'intensité de l'intérêt?
-
- * * * * *
-
-Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de
-la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale,
-si elle est vraie.
-
-Il n'est pas possible de la définir _a posteriori_; car on nie que
-toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les
-genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les
-éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la
-satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme
-quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la
-poésie: ce qui fait un cercle vicieux.
-
-Il n'est pas possible de la définir _a priori_; car ou ne le peut qu'au
-moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu,
-qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose,
-mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout
-aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien
-encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut,
-suivant le terme de contradiction qu'on a choisi.
-
-Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité
-est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère
-l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires,
-bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète
-l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi
-restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi
-défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si cela
-lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière
-du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs,
-mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait
-mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan,
-Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron,
-Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin
-serait-elle plus poétique que «le soleil»?
-
-Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie
-grecque et appeler la poésie une _imitation belle_ avec Aristote, ou
-avec Platon une _création_: cela ne veut pas dire grand'chose et ne
-mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai.
-
-
-On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à
-déterminer l'_idée_ de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est
-pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est
-ou n'est pas poète [9]. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce
-n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à Molière, c'est
-d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite
-raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de
-ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne,
-c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle
-est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du
-cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après
-l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau.
-
-Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer
-dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe
-de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix
-de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de
-prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent
-lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science
-ni de la logique, sans gage aucun de certitude.
-
-
-[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III.
-
-[2] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. VI.
-
-[3] M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie des grands
-métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands métaphysiciens,
-Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à leurs hypothèses,
-une impression puissante comme celle que donne la grande poésie. On
-se sent sur une haute montagne, dans un air très raréfié, à peine
-respirable, mais en vue d'un immense horizon.» _Schopenhauer_, p. 176.
-
-[4] 1re scène des _Nuées._
-
-[5] Calderon, _Maison à deux portes._
-
-[6] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, p. 327 et suiv.
-
-[7] Voy. plus haut, p. 13.
-
-[8] Page 20.
-
-[9] C'est en suivant une méthode exactement pareille que Lessing,
-grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement célèbre par son
-impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de sa définition, il
-a démontré que l'auteur des _Animaux malades de la peste_ n'est pas un
-bon fabuliste.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT
-
-
-Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des
-femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment
-se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime _De gustibus non disputandum._--Double
-sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.
-
-
-Molière, dans _la Critique de l'École des Femmes_, définit ainsi le
-goût:
-
-«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se
-fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement
-des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.»
-
-Cette _manière d'esprit_ me remet en mémoire ce que Socrate, dans
-Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout
-de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la
-rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de
-routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige
-et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de
-faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur
-que ce ne soit un peu impoli.--Quelle chose donc, Socrate, s'il te
-plaît?--C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre
-que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne
-lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une
-espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la
-dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le _goût._
-
-A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant,
-qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression
-directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des
-théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la
-sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel.
-
-Le sot est celui qui, à une représentation de _l'École des Femmes_,
-par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un
-lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non
-parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce
-que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même
-Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime:
-
-/$
- Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?
-$/
-
-n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend
-plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme.
-Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et
-tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la
-comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce
-_sot_, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent
-pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans _la
-Critique de l'École des Femmes._
-
-Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et
-critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas».
-
-Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du
-pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant
-un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit
-Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse
-aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans
-_la Critique de l'École des Femmes_ il y a un homme de goût. Dorante,
-et une femme de goût, Uranie.
-
-Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce
-qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le
-nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour
-montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans
-cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en
-des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante?
-«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du
-sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à
-la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups
-dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque
-nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il
-craint.--Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de
-_l'École des Femmes_ consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce
-qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et
-qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par
-un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui
-arrive.»
-
-M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour
-mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et
-surtout celui des _enfants par l'oreille_?»--«L'auteur, répond Dorante,
-n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une
-chose qui caractérise l'homme.»
-
-«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle
-pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»--«Pour
-la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont
-trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison,
-et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la
-pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa
-porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par
-les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.»
-
-Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir
-que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à
-répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la
-trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils
-rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont
-une réponse nette et précise à toutes les objections du dogmatisme.
-
-Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont
-la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation
-du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression
-agréable qui leur fait goûter _l'École des Femmes_, et les remarques
-si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur
-dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de
-l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce
-qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils
-su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer?
-
-L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec
-l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui
-régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures.
-
- * * * * *
-
-Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique,
-ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler
-le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui,
-s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence
-forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus
-principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières
-de l'intelligence qu'on appelait autrefois _règles_ et qu'on appelle
-aujourd'hui _idéal, théories_, etc., il ne s'ensuit pas que le goût
-soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela
-même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des
-concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de
-toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin
-d'une culture générale.»
-
-Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence
-cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le
-logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces
-idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la
-véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme
-distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans
-savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir
-même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce
-nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de
-l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté,
-qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter
-toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à
-quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce
-n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance et à ses
-préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une
-servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et
-des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une
-servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale
-de l'intelligence.
-
- * * * * *
-
-Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen
-d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut,
-des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et
-chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve,
-«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses
-littératures dans leur infinie variété.
-
-Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle,
-il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre
-attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet
-dela part des hommes. Cette admiration _générale et durable_ est le seul
-indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau, en
-dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est
-plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est
-sujet à des variations importantes et même à de complets revirements.
-L'histoire des réputations littéraires est à tout le moins l'histoire
-d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux.
-Le XVIIIe siècle ne mettait pas Corneille à son rang et estimait Racine
-un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui; Shakespeare
-est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques années, et
-les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur secrète dans
-le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections; la gloire
-d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve; le XIXe
-siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a vu se produire, sous
-l'influence du romantisme, un changement de point de vue très curieux
-dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux comédies, _le Malade
-imaginaire_ et _Don Juan_, ont acquis de nos jours une valeur que nos
-pères ne songeaient pas à leur attribuer.
-
-Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une
-beauté _relativement universelle et éternelle_ (si ces expressions
-contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république
-des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les _classiques._ «On vante
-avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les
-auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains,
-comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple...
-Le goût a besoin d'apprendre par des exemples ce qui, dans le progrès
-général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut
-pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses
-premiers essais.»
-
-Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels
-surtout le goût doit se former; mais les _classiques_ ne sont pas
-les _anciens_ seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas
-suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce
-mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments
-négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de
-mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti,
-et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?»
-cherchant pour ce terme une définition _flottante et généreuse_, il dit
-excellemment:
-
-«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un
-auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le
-trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque
-mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans
-ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son
-observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais
-large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé
-à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le
-monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique,
-aisément contemporain de tous les âges.»
-
-Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux
-encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit
-au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le
-plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du
-convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple?
-Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais
-du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de
-Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands
-poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus
-qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins
-classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles
-ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant
-Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus
-féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?»
-
-Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un
-étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit
-de la main des Français, et je ne veux pas manquer cette occasion de
-citer Gœthe de nouveau:
-
-«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe,
-mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé
-depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a
-quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le
-plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques.
-Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà
-les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel
-plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme
-unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son _Avare_, où le vice
-détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une
-profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans
-une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même
-et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le
-_Tartuffe_ est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la
-première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir
-des événements graves. L'exposition de _Minna de Barnhelm_ de Lessing
-est fort belle aussi; mais celle du _Tartuffe_ est unique au monde,
-c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.»
-
-L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et
-particulièrement des formes classiques: voilà donc le moyen de
-cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge
-plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»;
-ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec
-l'esprit géométrique.
-
- * * * * *
-
-Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur
-la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de
-Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas.
-En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent
-rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le
-goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées
-aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse,
-écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines
-infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes
-... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on
-n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de
-l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard,
-et non par progrès de raisonnement.»
-
-M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière
-n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré
-de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse,
-ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de
-prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en
-considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les
-plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle,
-et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne
-faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves
-les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et
-pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les
-preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour
-M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait
-par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle.
-Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes,
-sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire
-ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles
-et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de
-Molière dans _le Misanthrope_, ne le découvrent point dans les analyses
-de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament,
-ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept
-couleurs.
-
-Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non.
-Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit
-et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement
-logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir
-l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler
-du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même
-un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur
-jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique
-que la maxime: _De gustibus non disputandum._
-
-«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien
-convaincre: un jugement de goût en matière de beau _exige de chacun_
-la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à
-l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons
-une chose _belle_, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous
-viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous
-rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans
-concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et
-nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement
-de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la
-beauté... Le goût esthétique _exige l'universalité_ pour chacun de
-ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas
-sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait
-dans les cas particuliers.»
-
-Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à
-personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de _la Critique
-de l'École des Femmes_, et supposons que cette femme d'esprit ait
-invité à sa table quelques critiques allemands.
-
-Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent
-même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables
-d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant:
-«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos
-livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et
-si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau
-monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de
-savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi,
-Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher
-un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais,
-sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et
-comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du _Tartuffe_,
-du _Misanthrope_, de _l'École des Femmes_, est un grand comique, un
-grand poète, et si Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce
-l'_Esthétique_ de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la
-question?
-
-Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'_idée_ du beau; il
-n'y a point d'_idée_ de la poésie; mais il y a des intelligences qui
-comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est
-donc nécessaire, et la dispute est interminable.
-
-Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un
-vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité
-d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra
-pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses
-idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle
-aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants
-qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut
-raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est
-_un défaut d'intelligence_, il faut bien le reconnaître, qui tient
-caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même
-l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière;
-avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir
-assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de
-se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès
-par la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu,
-sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit
-de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large,
-leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront
-instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils
-rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais
-il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à
-Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour
-couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique.
-
-«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se
-rende:» tel est le programme des acteurs de _la Critique de l'École des
-Femmes._ Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est
-rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas
-à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un
-vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile:
-elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui
-germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au
-delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant
-on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait
-bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire ce
-matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que
-j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un
-point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.»
-Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on
-s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité.
-
-Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter.
-Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un
-théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences,
-jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à
-un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre
-parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il
-peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un
-esprit purs le texte de la Parole divine.
-
- * * * * *
-
-Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance
-très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût _se
-perfectionne._ Mais que faut-il entendre par là? deux choses très
-différentes: d'une part, que le goût _s'élargit_; de l'autre, qu'il
-_s'épure._ La première de ces idées est claire comme le jour.
-
-Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est
-étendue et son intelligence ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres,
-d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles,
-d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de
-la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur
-et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il
-blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien
-le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que
-l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un
-poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il
-ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez
-considérable d'objets de cette espèce.»
-
-L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de
-voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de
-tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un
-silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le
-lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût _par l'étude et la
-comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit_; puis il étudie, il
-compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison
-contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il
-condamne, il ne croira pas avoir raison contre lui; car il sait qu'il
-faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter
-aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur
-fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche
-encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile
-qui condamne tout.
-
-Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût,
-en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus
-de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur
-ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première
-idée: le goût s élargit.--Il n'en est pas de même de la seconde: _le
-goût s'épure._ Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement,
-et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure»
-on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois
-s'élargir et s'épurer, _s'élargir_ et _s'affiner?_
-
-Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement
-supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes.
-Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus
-large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un
-trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour
-but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors
-étaient les _dégoûtés._
-
-Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a
-tracé pour tous les âges le portrait, dans _le Misanthrope_:
-
-/$
- Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile.
- Rien ne touche son goût, tant il est difficile;
- Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,
- Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit;
- Que c'est être savant que trouver à redire;
- Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,
- Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps
- Il se met au-dessus de tous les autres gens.
-$/
-
-L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût,
-déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans
-un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles,
-après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en
-ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait
-voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a
-point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction
-du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon
-goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre.
-
-Aujourd'hui, on évite de parler d'un _bon_ et d'un _mauvais goût_,
-sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri
-du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant
-qu'il s'agit d'admirer et de louer, nous avons dans le consentement
-d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un
-semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus
-d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour
-apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage;
-mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle
-nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres
-de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier
-un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre
-extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'_épuration_, et tandis
-qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus
-gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve
-comme le palais.
-
-Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes
-qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point;
-mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et
-s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire
-offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la
-nature.
-
-Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et
-affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous
-semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun, prétentieux,
-vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous
-pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra
-nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard
-plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons
-d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des
-êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de
-liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit
-de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et
-qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes
-n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de
-préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité
-banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de
-temps, émousse et supprime le sens même du beau.
-
-/$
- Sur quelque préférence une estime se fonde,
- Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
-$/
-
-En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un
-appétit goulu, et quand on me vante le _grand goût_ de quelqu'un, il
-me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de
-Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé
-aux libres esprits de faire leur tour du monde pour se donner le
-spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute:
-«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout
-compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois
-et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages
-sans fin. L'esprit poétique n'est pas le _Juif errant._»
-
-Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être
-difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les
-connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur
-organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts.
-Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent
-pour peindre le mon le matériel; quand il trouve _ridicule_ cette
-ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse
-britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux
-jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et
-en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce
-moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que Mme de Staël, qui traduit
-avec enthousiasme cette même ode et proclame _fort heureux_ tout ce
-que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un moment,
-il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture d un
-pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à longs traits dans tous
-ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta jamais
-Mme de Staël.
-
-/$
- Les délicats sont malheureux;
- Rien ne saurait les satisfaire,
-$/
-
-a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils
-préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles
-que tout satisfait.
-
-L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît
-aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence
-et la sensibilité.
-
-L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne
-s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par
-la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand
-signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues.
-«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts;
-qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une
-source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe
-de vie.
-
-«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait,
-sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite
-de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la
-délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à
-mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon
-et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles,
-et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes
-outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une
-source d'erreurs: mais Mlle de Lespinasse a raison de l'exalter comme
-un principe de vie:
-
-«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis
-jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme
-qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je
-suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent
-le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il
-portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné
-Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour
-ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer...
-J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans
-Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui
-est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle.
-J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux
-qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés:
-on est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la
-sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute
-par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé
-de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains
-endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime
-la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin,
-l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si
-je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon
-Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu
-de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius...
-Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je
-sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire:
-Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour:
-J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et
-je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses
-neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime
-mon neveu le cadet parce qu'il est bête.»
-
-La contradiction que Mlle de Lespinasse essayait de se faire pardonner,
-l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui choque notre goût
-moderne, habitué en ce genre à tous les excès et à tous les paradoxes.
-Mais comment concilier l'esprit de largeur, propre à l'intelligence,
-avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au lieu de tout aimer avec un
-généreux enthousiasme, se dégoûte et s'irrite, exclut, préfère et
-choisit? Encore une fois je ne concilie point ces deux choses, je
-constate seulement leur coexistence et j'en affirme la nécessité. Tout
-critique complet doit unir l'intelligence, qui admet tout parce qu'elle
-comprend tout, avec la sensibilité, qui a ses étroitesses naturelles.
-La critique littéraire n'est pas une science; elle ne possède pas la
-certitude logique et elle a de quoi s'en consoler, puisque ce qu'elle
-perd de ce côté-là elle le regagne en originalité personnelle, en
-éloquence, j'allais dire en invention et en génie: qu'elle prenne
-donc franchement son parti d'une condition si acceptable, et qu'elle
-réclame en toutes lettres _son droit d'erreur, le droit qu'elle a de se
-tromper_, qui n'est autre chose en définitive que le droit même de la
-liberté.
-
-Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire
-faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne
-pour apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce _coin de
-talent_, qu'avec un peu de patience, disait Mme de Sévigné, on finit
-toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour
-comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. Mlle
-de Lespinasse a beau dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si
-nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons
-dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre,
-auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage
-avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer
-d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement
-les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et
-les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une
-faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si
-naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors
-de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit
-au-dessous d'elle une chose insensible.
-
-Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne
-foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas
-plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible
-qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la
-perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur;
-celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille,
-par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les
-romantiques clartés de la _lune_ (je répète le refrain de la chanson de
-Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du _soleil._ Qui aime tout
-également n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est
-que l'équité de l'indifférence.
-
- * * * * *
-
-Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire
-qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue
-du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité?
-l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses
-fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles
-sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir
-_pourquoi_ les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer
-de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme!
-Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner,
-d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des
-préférences!
-
-L'école _historique_ a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire
-cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence
-pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de
-la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la
-sensibilité de la critique, c'est _tuer son âme_: malgré tous ses
-efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point
-fait.
-
-D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme
-raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré
-un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie, d'hospitalité
-universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années.
-Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos
-pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et
-des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons
-appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les
-romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers.
-Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine
-des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des
-hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires.
-Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense[1]»,
-et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les
-poètes du genre humain.
-
-Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives
-et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé
-_modèle_ ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous
-voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours
-changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité,
-nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses
-infinies de cet abîme sans fond.
-
-[1] Lamartine
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-
-LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE
-
-
-L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans
-ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes
-comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit
-dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que
-néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus
-haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre
-la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans
-Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de
-Molière.--Poésie du _Misanthrope._
-
-
-La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique
-littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls
-d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de
-prudence que l'expérience acquiert, avec les lumières que donne
-l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et
-les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit
-de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous
-leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs
-jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et
-logiques.
-
- * * * * *
-
-Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et
-les comparer _au point de vue du goût_, quelques parties de leur talent
-comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de
-dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.
-
-Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à
-Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit
-critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre
-les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du
-débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la
-querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les
-escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les
-cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare,
-nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère
-exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde
-indifférence pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de
-critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur.
-Nous pourrions relever dans _Timon d'Athènes_, dans _le Songe d'une
-nuit d'été_, dans _Peines d'amour perdues_, quelques passages sur les
-poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle
-peut-être[1] avec quelle majesté le Temps en personne, dans _le Conte
-d'hiver_, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui
-voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre
-heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans
-tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet
-aux comédiens:
-
-«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant
-vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de
-nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de
-la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large
-avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du
-torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir
-et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela
-me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un robuste gaillard, à
-perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons,
-pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie
-qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce
-gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus
-trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide:
-mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec
-l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais
-la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui,
-dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter,
-pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses
-propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque
-transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression
-est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle
-choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul,
-plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des
-acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni
-la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient
-et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les
-ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui,
-voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces gens-là
-imitaient abominablement l'humanité!»
-
- * * * * *
-
-_Restez fidèles à la nature_: telle est la recommandation que
-Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes
-dramatiques.--C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur
-et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et
-notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un
-acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.
-
-Dans _les Précieuses ridicules_, le marquis de Mascarille se vante
-d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui
-demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.--Belle
-demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'_Hôtel de
-Bourgogne_). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les
-choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle;
-ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit:
-et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y
-arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?»
-
-Dans _l'impromptu de Versailles_, Molière, qui se met personnellement
-en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la
-leçon de déclamation qu'on va lire:
-
-«J'avais songé une comédie où il y aurait eu un poète, que j'aurais
-représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une
-troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous,
-aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien
-faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...--Eh! monsieur,
-auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui
-ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.--Et qui fait
-les rois parmi vous?--Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.--Qui?
-ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit
-gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme
-il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un
-trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante!
-Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine
-de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de
-_Nicomède_:
-
-/$
- Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;
- Augmentant mon pouvoir...
-$/
-
-le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment?
-vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses
-avec emphase. Écoutez-moi:
-
-/$
- Te le dirai-je, Araspe? etc.
-$/
-
-Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme
-il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait
-faire le brouhaha.--Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me
-semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des
-gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de
-démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme
-vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu
-une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien
-auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
-Curiace:
-
-/$
- Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur
- Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
- --Hélas! je vois trop bien, etc.
-$/
-
-tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient
-pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui
-vaille, et voici comment il faut réciter cela:
-
-/$
- Iras-tu, ma chère âme...
- Non, je le connais mieux...
-$/
-
-Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant
-qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»
-
-Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?
-
-/$
- Vos expressions ne sont point _naturelles_...
- Ce style figuré, dont on fait vanité,
- Sort du bon caractère et de la _vérité._
- Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
- Et ce n'est point ainsi que parle la _nature._
-$/
-
-La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare
-comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique.
-
-
-Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande
-devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur
-doctrine?
-
-Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare
-est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il
-ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le
-reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être
-fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus
-son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et
-le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents,
-le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que
-solides.
-
-Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies
-de Shakespeare appartiennent presque toutes à la jeunesse du poète,
-à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait
-encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son
-pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre
-un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.--A
-cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en
-une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne
-ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très
-prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être
-qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique;
-c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot[2].--J'ajouterai
-enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette
-«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce
-qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue
-anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait
-dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de
-même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à
-Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi
-grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à
-l'attrait des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est
-bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations,
-les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues,
-les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de
-l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du
-talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez
-Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez
-la plupart de ceux qui lui ont succédé[3].
-
-Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de
-remarquer _historiquement_ que sa pratique _diffère_ de celle des
-autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser
-soutenir qu'elle appartient à un art _supérieur_, et s'il y a jamais eu
-un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là.
-
-Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même,
-rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose
-conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un
-temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous
-pouvons saisir encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent
-complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste
-éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation,
-un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans
-peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses
-contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain
-profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit
-nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui
-nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre
-d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est
-point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste,
-que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des
-mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs
-superficiels.
-
-Le comique de Molière est naturel, _réel_, ou, pour employer un terme
-que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand
-il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est _objectif_;
-c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du
-poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de
-qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le
-secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques.
-
-Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin,
-reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un
-pouls qui est fort mauvais.--Je ne suis point malade, monsieur, et ce
-n'est pas pour cela que je viens à vous.--Si vous n'êtes pas malade,
-que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une
-simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime
-naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée
-du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire
-nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots
-comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire
-dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la
-distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice
-de la nature.
-
-Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là
-dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre
-prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les
-compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo
-de Covielle et de Cléonte dans _le Bourgeois gentilhomme_:
-
-«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate
-Lucile?--Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?--Après tant
-de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses
-charmes!--Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je
-lui ai rendus dans sa cuisine!--Tant de larmes que j'ai versées à ses
-genoux!--Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!--Tant
-d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!--Tant de
-chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!»
-
-Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des
-_turlupinades_; voici ce qu'il en pensait.
-
-Élise, dans _la Critique de l'École des Femmes_, entre la première
-chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent
-habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la
-sage Uranie, et me divertis des extravagants.--Ma foi, répond Élise
-avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer,
-et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde
-visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire
-de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur
-les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?--Ce
-langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.--Tant
-pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce
-jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux conversations du
-Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et
-de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans!
-et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous
-êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues
-de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est
-un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et
-bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils
-pas lieu de s'en glorifier?--On ne dit pas cela aussi comme une chose
-spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien
-eux-mêmes qu'il est ridicule.--Tant pis encore, de prendra peine à
-dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les
-tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je
-condamnerais tous ces messieurs les turlupins.»
-
-Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le
-moindre mot pour rire dans toute _l'École des Femmes_: «Pour toi,
-marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de
-turlupinades.»
-
-La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir
-entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la
-réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans _l'École des
-Femmes_ un mot qu'il qualifie de plaisanterie basse: _L'auteur n'a pas
-mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui
-caractérise l'homme._
-
- * * * * *
-
-Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez
-notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse
-que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs
-de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire.
-La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour
-la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme
-dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort
-des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques,
-est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et
-sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante
-qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps.
-La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus
-sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des
-faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la
-bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la
-glorification du bon sens.
-
-Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre
-moral comme dans l'ordre intellectuel, des règles de la nature, est
-dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de
-son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier:
-
-/$
- C'est le bon sens, la raison qui fait tout,
- Vertu, génie, esprit, talent et goût.
- Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;
- Talent? raison produite avec éclat;
- Esprit? raison qui finement s'exprime;
- Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat,
- Et le génie est la raison sublime.
-$/
-
-Celte poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le
-siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire
-littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé
-alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du
-grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison,
-disait Boileau,
-
-/$
- Que toujours vos écrits
- Empruntent d'_elle seule_ et leur lustre et leur prix.
-$/
-
-Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature
-française.
-
-Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet
-à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger,
-rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe,
-il est vrai; les Français ont _la coquetterie de la légèreté_: c'est
-qu'ils redoutent l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc
-aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez
-sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés
-de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur
-esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter
-longtemps est excellente et substantielle.
-
-Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient
-surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au
-cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu,
-soit même le pathétique de quelques situations, au risque de
-compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point
-de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer
-moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau,
-ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant
-imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit
-à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas
-davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas
-qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, _il nous faut de
-la raison_; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce,
-il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant
-aristophanesque peut être soutenue quelque temps au théâtre par les
-acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si
-l'on n'y découvre pas le coin de philosophie.
-
-Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau
-des Français: c'est la _fantaisie_, le caprice sans but et sans
-règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes
-ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête
-pour trouver le sens du _Pantagruel._ Ils cherchent avec le même
-sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire,
-l'_argument_, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances
-de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire
-est toujours un _jugement_, un témoignage de satisfaction rendu par
-l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils
-font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète;
-l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car,
-s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps
-après[4]. L'Anglais parcourant le _Punch_, avant même de savoir de quoi
-il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect
-d'un contraste ou d'une disproportion, d'une jambe maigre comme un
-fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela,
-sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le
-seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais
-naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense
-d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet,
-les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la
-gaieté est la plus franche.
-
-Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On
-reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres
-termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à
-l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine
-morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une
-prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement.
-Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en
-opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent
-si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à
-nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se
-rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce
-qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à
-l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la gaieté
-pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même.
-La _gaie science_: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage
-de nos aïeux.
-
- * * * * *
-
-Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à
-l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare
-toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait
-plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le
-penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie,
-des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs,
-_historiquement_, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que le
-poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes. J'irai
-plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique une
-concession très importante: je ne crois pas que la raison de Molière,
-ni la raison française en général, telle surtout qu'elle est apparue
-au XVIIe siècle, soit la plus haute qui se puisse concevoir; elle est
-beaucoup trop respectueuse pour le sens commun, pour les formes, pour
-les conventions, pour les préjugés, pour les idées moyennes et pour
-les grandeurs officielles; il lui manque cette sagesse «confite, comme
-disait Rabelais, au mépris des choses fortuites». Je reviendrai à
-fond sur ce sujet quand je traiterai de l'_humour._ Il y a néanmoins
-diverses observations à faire qui atténuent considérablement, si elles
-ne les réfutent pas tout à fait, les critiques que je viens de résumer.
-
-D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout
-la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles,
-à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment.
-«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une
-comédie _pour l'homme qui pense_, une tragédie pour l'homme qui sent.»
-Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond,
-comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous
-bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés
-des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories
-du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de
-tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus
-ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée
-à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière
-si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle
-ornerait un chef-d'œuvre de Racine.
-
-Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue
-entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son
-_Misanthrope_ a des mots qui sont du style burlesque, et ses pièces
-bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière
-sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être
-sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique.
-Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique
-et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume
-Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons
-de comique _parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à
-sa place l'esprit._»
-
-On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et
-d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des
-ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans
-cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression
-naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton
-général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression
-dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art
-du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans
-cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit:
-«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le
-ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de
-l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est
-trop frivole pour le sérieux que nous voulons au fond de toute espèce
-de jeu poétique.»
-
-Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans
-ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle,
-étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes
-pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres,
-il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même
-dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe
-d'ivresse qui rappelle Rabelais.»
-
-Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle
-puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat
-du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en
-général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais
-dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur
-des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace.
-Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus
-_poétique_, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le
-définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et
-charmant fait de lui-même dans le _Misanthrope_:
-
-/$
- Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,
- Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.
- J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison
- Qui se peut dire noble avec quelque raison;
- Et je crois, par le rang que me donne ma race,
- Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.
- Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,
- On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,
- Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire
- D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.
- Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût,
- A juger sans élude et raisonner de tout;
- A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre,
- Figure de savant sur les bancs du théâtre,
- Y décider en chef et faire du fracas
- A tous les beaux endroits qui méritent des ahs.
- Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine,
- Les dents belles surtout et la taille fort fine.
- Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter
- Qu'on serait mal venu de me le disputer;
- Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,
- Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître:
- Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois
- Qu'on peut par tout pays être content de soi.
-$/
-
-J'appelle cette aisance et cette grâce _poétiques_ au plus haut degré.
-Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre
-a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce
-goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en
-ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un
-poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans
-les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est une pure
-conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.»
-
- * * * * *
-
-C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la
-faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de
-l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce
-n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux,
-en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de _la
-Paix_ Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot;
-nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies
-semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur
-auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour
-l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette
-donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je
-regarde _le Songe d'une Nuit d'été_ comme une des productions les plus
-charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania
-tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé
-en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les
-philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se
-rencontrent dans le _Roi de Cocagne_ de Legrand, et _le Roi de Cocagne_
-est une platitude. Les féeries ne sont point, au regard du goût,
-l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères
-et de mœurs, telle que _le Misanthrope_ ou _le Tartuffe_, restera
-toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à
-toutes les féeries.
-
-Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M.
-Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse,
-ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la
-faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de
-toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel
-et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte
-par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant
-d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un
-rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est
-parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs
-vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur
-le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son
-père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et
-le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des
-mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand
-objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux,
-les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent
-qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont
-des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont
-des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants
-encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père,
-les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir
-d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de
-l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du _Songe d'une Nuit
-d'été_, c'est qu'elles ressemblent à des femmes.
-
-Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un
-monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée,
-si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter
-la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet,
-la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours
-l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas
-de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans
-le vrai et qu'il a suivi la ligne droite.
-
- * * * * *
-
-Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde
-fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec _le Songe d'une Nuit
-d'été_, qui est une féerie, la plus jolie comédie de Shakespeare est
-une pastorale, _Comme il vous plaira._ Ce qui fait le charme singulier
-de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon
-sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de
-conjecturer les deux premiers actes de _Mélicerte_, ce gracieux poème,
-malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable.
-J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et
-Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on
-veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il
-n'y a rien de plus poétique que la comédie de _Comme il vous plaira_,
-il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement
-le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se
-laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante
-avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre
-enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour
-célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour
-railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société
-ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens
-mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction
-de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de
-Shakespeare, pour être goûtée comme en fruit savoureux ou respirée
-comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse _Tartuffe_, on
-analyse _Coriolan_, mais non pas _As you like it_, ni _Mélicerte._
-
- * * * * *
-
-Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre
-égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son
-instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à
-son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre
-poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent
-sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été
-trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y
-a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans
-faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout
-simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en
-français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation.
-Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec
-autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier.
-
-A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent
-
-/$
- Que proser de la rime et rimer de la prose,
-$/
-
-Molière pense _poétiquement_; je veux dire que chez lui, comme chez La
-Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est
-point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien
-vu ce mérite du style de Molière:
-
-«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de
-la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle
-Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables:
-
-/$
- Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit
- Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;
-$/
-
-ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs
-
-/$
- Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos;
-$/
-
-ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle,
-
-/$
- Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune
- Par le chemin du ciel courir à leur fortune.
-$/
-
-Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu
-comme Molière cette puissance de création poétique dans le style[5].»
-
-Les premières pièces en vers de Molière, _l'Étourdi, le Dépit
-amoureux_, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination,
-plein de la fougue de deux jeunesses--la jeunesse de l'auteur et celle
-de la littérature française--étaient l'objet de la prédilection d'un
-grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand
-critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus
-vive admiration deux passages de _l'Étourdi._ Au troisième acte, Lélie
-reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime:
-
-/$
- ... Sur ce que j'adore oser porter le blâme,
- C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme,
-$/
-
-«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du XVIIe siècle,
-s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un amour profond.» Au
-quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à Lélie une de ses
-nombreuses étourderies;
-
-/$
- Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps;
- Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.
- Attaché dessus vous comme un joueur de boule
- Après le mouvement de la sienne qui roule,
- Je pensais retenir toutes vos actions
- En faisant de mon corps mille contorsions.
-$/
-
-Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille
-nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de
-Molière[6]:
-
-D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a
-été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle _la poésie du
-comique._
-
-«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs
-et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a
-trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à
-su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait
-été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut
-comique, celui du _Misanthrope_, du _Tartuffe_, des _Femmes savantes_,
-le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au
-travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme,
-l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer
-ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très
-folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique
-la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de
-la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je?
-C'est la distance qu'il y a entre la prose du _Roman comique_ et tel
-chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais...
-C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire,
-Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a appelé les
-dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir;
-lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon,
-il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales,
-d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde
-dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque,
-mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant
-de beaucoup le _génie_ fantastique et poétique du comédien Legrand...
-Quoi qu'on en ait dit, _M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme,
-le Malade imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique
-jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec
-_le Songe d'une nuit d'été_ et _la Tempête._ Pourceaugnac, M. Jourdain,
-Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus
-dégagé de la farce du _Barbouillé_, plus enlevé souvent par delà le
-réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève,
-en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à
-la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus
-délirant[7].»
-
- * * * * *
-
-A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à
-celle de Sainte-Beuve sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur
-le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière
-dramatique et l'apogée de son talent: _le Misanthrope._
-
-J'ose dire qu'Alceste est la création la plus _poétique_ de Molière
-au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils
-à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier?
-d'être trop claire, trop _didactique_; de faire évanouir par excès de
-jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que
-la splendeur crue du _soleil_ aux dépens des vagues et mystérieuses
-lueurs de la _lune._ Eh bien, j'accepte le principe de cette critique,
-et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé
-qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du
-_Misanthrope?_
-
-Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup
-discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves
-aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les
-premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite,
-ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait
-voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd
-contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au
-contraire le fruit le plus cher et le plus personnel de son génie,
-comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.
-
-Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur
-ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que
-Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils
-étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien
-prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages,
-mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes
-finissent toujours par _s'affranchir_ de leur sujet et par le traiter
-_objectivement._
-
-_Hamlet_ et _le Misanthrope_ sont le principal trait d'union de cette
-fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il
-n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique
-prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que
-prouve _Hamlet?_ rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses
-malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve _le
-Misanthrope?_ rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal
-personnage au point où il en était au début.
-
-Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu
-exposer dans ses tragédies du _Tasse_ et de _Faust_... «Quelle idée?
-répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais la vie du
-Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces
-deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux
-dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de
-ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner
-dans mon _Faust!_ Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire
-moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images...
-_Faust_ est un ouvrage de fou.»
-
-Moralistes de fait, mais non pas d'intention, _moralistes sans
-moraliser_, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais
-poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne
-se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne
-conçoivent pas _d'abord_ une idée abstraite pour l'incorporer _ensuite_
-dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du
-génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont
-simultanées et inséparables.
-
-Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les
-détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.
-
-
-[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III.
-
-[2] Voy. plus haut p. 13.
-
-[3] De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que le culte
-superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence logique,
-à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le calembour,
-arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie!
-
-[4] «Il y a, dit Me de Staël, une gaieté allemande douce, paisible, qui
-se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son bizarre de quelques
-lettres singulièrement assemblées provoquent et satisfont.»
-
-[5] _Corneille, Racine et Molière_, p. 433.
-
-[6] Voyez nos _Artistes juges et parties; Causeries
-parisiennes._--Deuxième causerie.
-
-[7] _Portraits littéraires_, t. II.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-
-LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE
-
-
-Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur
-exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage
-d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.
-
-
-Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de
-Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois
-très intéressante par les critiques allemands.
-
-J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans
-la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth[1],
-j'ai remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage,
-avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans
-complication, sans nuances,--enfin à la Molière. La méchanceté de Lady
-Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason,
-qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et
-qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même
-Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le
-poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son
-art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même
-ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est
-absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier,
-définitif. Tartuffe paraît:
-
-/$
- Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
- Et priez que toujours le ciel vous illumine.
- Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.
- Des aumônes que j'ai partager les deniers.
-$/
-
-Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette
-plénitude parfaite, à ce _nec plus ultra_ d'hypocrisie?
-
-On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la
-meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par
-degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à l'extrême,
-n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond.
-
- * * * * *
-
-L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois _Holberg
-considéré comme imitateur de Molière_, M. Legrelle, très imbu des idées
-allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà
-docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner
-tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré
-en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas
-dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il
-n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et
-que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel
-a raison, M. Legrelle ajoute:
-
-«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt
-une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et
-les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en
-lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer
-dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de
-produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque
-défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa
-méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la
-passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond
-même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort
-compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce
-point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le
-contredire.
-
-«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez
-de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et
-pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle
-d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne
-le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout
-d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et
-Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir
-par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa
-femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie
-chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de
-l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient
-à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses
-effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions.
-
-«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la
-première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne
-saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître,
-elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra
-dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans
-l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts
-de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice?
-Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter?
-Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot.
-Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies
-d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa
-manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y
-a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans
-une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le
-_quod sibi constet_ d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle
-Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère
-de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les
-diverses phases de leur développement.»
-
-Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien
-n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en
-particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues
-où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages
-ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le
-cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs.
-
-La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa
-simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté
-aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens
-que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de
-lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point:
-c'est que ses ouvrages sont des comédies.
-
-Il est tout naturel que la tragédie _développe_ peu à peu les
-caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur
-destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès
-de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le
-germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances
-atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous
-portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth,
-Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous
-sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a
-aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes
-ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente
-concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne
-peut être excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les
-progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué
-se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait
-détruit?
-
-M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette
-réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos
-les premiers chapitres de _Don Quichotte_, où l'auteur espagnol raconte
-tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer
-combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est
-pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un
-roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté
-sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des
-lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues
-préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait
-fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent.
-
- * * * * *
-
-On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît
-mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être
-souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui
-ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé.
-
-Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère,
-Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume
-Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui
-reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré
-souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les
-spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible.
-Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré
-et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la
-difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le
-vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée
-allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle:
-
-«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le
-savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère
-avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité
-morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé
-jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages
-chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule
-sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres
-et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit
-des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur
-mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous
-laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens
-d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre
-des premiers. Le _gracioso_ de la comédie espagnole, le _clown_ de
-la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il
-faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est
-qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés
-intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au
-contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui
-ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries,
-ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots
-pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de
-certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie
-dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène.
-
-«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit
-d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages
-précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule
-d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus
-que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée.
-Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière de véritables cas
-d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a
-la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité
-jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais
-incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons
-le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.»
-
- * * * * *
-
-Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que
-tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions
-nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce
-deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier.
-
-Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement
-employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux
-lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations
-qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations
-_scéniques_, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de
-la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se
-servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein
-ciel a cessé d'être en usage; mais le _masque moral_, je veux dire la
-nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un
-peu plus gros que nature, subsistera toujours. Il y a des peintures
-et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures
-du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction
-trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni
-comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige
-un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions,
-c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la
-vérité de la nature.»
-
-Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme
-dans Shakespeare, c'est la _vérité_; mais il ne peut s'agir que
-d'une vérité _relative_. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de
-même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle,
-à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils
-ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires
-que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par
-cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il
-appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la
-réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les
-droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les
-prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus
-élémentaires de l'art.
-
-Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que
-le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures;
-on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à
-propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui
-sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie;
-elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle
-le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit
-même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son
-œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il
-y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces
-et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur
-manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La
-Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au
-Tartuffe de Molière.
-
-Onuphre est _plus vrai_ que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons
-tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites
-ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,»
-au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans
-le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est
-précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment
-Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous
-pouvons côtoyer tous les jours... _Il prolonge jusqu'à l'idéal les
-lignes partant du vrai_, et nous donne la poésie de l'imposture...
-Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la
-comédie poétique.»
-
-Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage
-indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons
-trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il
-se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.--«Laurent,
-serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà
-une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des
-hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et
-de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un
-hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme
-dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à
-l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon
-critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière
-montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne
-connaît point.
-
-Tartuffe continue:
-
-/$
- ... Ah! mon Dieu, je tous prie,
- Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
-
-DORINE.
-
- Comment?
-
-
-
-
-TARTUFFE.
-
- Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
- Par de pareils objets les âmes sont blessées,
- Et cela fait venir de coupables pensées.
-$/
-
-Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable;
-non, mais cela est _vrai_, au point de vue de la poésie dramatique, ou,
-comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la
-vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous
-pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est
-égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de
-s'écrier: _quelle vérité et quelle invraisemblance!_ ou plutôt on n'a
-que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans
-une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le
-temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous
-avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.»
-
-L'auteur d'une thèse sur _la Tragédie française au XVIe siècle_,
-M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude morale
-et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (_portrait, caractère,
-roman_) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu
-que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non
-des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême,
-c'est-à-dire au point net et lumineux où l'idée éclate aux yeux dans
-toute sa force».
-
- * * * * *
-
-Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles
-ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière
-certaines exagérations.
-
-Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits
-de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre.
-Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise:
-«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous
-devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a
-donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre
-une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est
-renfermé là dedans, et _sans dot_ tient lieu de beauté, de jeunesse, de
-naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon
-s'écrie: «_Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux,
-qui peut avoir un domestique de la sorte!_» Quelle portée exacte
-a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages
-d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle
-extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en
-pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre
-lui-même au sérieux qu'il est comique. Mais alors, si ce trait doit
-être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature?
-
-Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a
-que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité
-d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de
-bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de
-son père.»
-
-Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil:
-
-/$
- De toutes amitiés il détache mon âme;
- Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
- Que je m'en soucierais autant que de cela.
-$/
-
-Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant
-partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa
-poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont
-pas moins outrées; Armande dit sérieusement:
-
-/$
- Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.
- Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.
- Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
- Nous chercherons partout à trouver à redire,
- Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
-$/
-
-Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et
-s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas
-à dire, Molière a le comique _insolent._
-
-Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la
-tragédie antique[2], aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus
-longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord
-entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les
-caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français
-est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne
-les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique
-guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins
-mystérieux de l'individualité humaine.
-
-C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi
-des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les
-individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où
-l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités,
-à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une
-uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les
-faits, _the matter of fact_: de là son érudition lourde et matérielle,
-sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit
-philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions,
-aux idées générales: de là leur impatience de conclure en toutes
-choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types
-éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus,
-l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à _l'homme_; la
-rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur
-humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset:
-
-/$
- Le cœur humain de qui?...
- Celui de mon voisin a sa manière d'être,
- Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi!
-$/
-
-Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des
-hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même _Hamlet_, n'a la
-prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: _Ecce homo!_
-Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels,
-plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur
-humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie,
-la misanthropie et l'ambition; mais Othello est _un_ jaloux, Timon
-d'Athènes _un_ misanthrope, et Macbeth _un_ ambitieux. Il y a mille
-autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité
-extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs.
-
-Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales,
-il en est une dans laquelle ce procédé de généralisation a été poussé
-tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si
-cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant
-de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce
-caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme
-le _Grandet_ de Balzac ou même encore l'_Euclion_ de Plaute: c'est
-l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans
-tous ses modes imaginables.
-
-La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du
-procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a
-jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse
-sérieuse.
-
-On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis
-librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme
-qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui
-par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par
-économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces
-gens-là s'appellent _Harpagon_; mais Harpagon n'est qu'une abstraction,
-car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir
-ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros
-intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut
-toute autre passion, mais surtout celle-là, et un vieil avare amoureux
-est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature.
-Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance
-voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est
-un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir
-de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et
-un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui
-qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que
-ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à
-bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui
-lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi
-donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis
-d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor.
-Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul
-caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare,
-c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt
-défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des
-individus réels, mais des abstractions personnifiées.
-
-Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien
-garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs
-dans Shakespeare. Les fins contrastes de caractère, les vives
-inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance,
-sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever
-à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur
-communiquer la souplesse et la variété de la vie.
-
-Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise
-le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus
-généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un
-même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir
-beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un
-être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et
-veuille jeter de la poudre aux yeux du monde.
-
-L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de
-contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses
-principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de
-cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec
-plus de raison encore:
-
-/$
- Il est vrai, la raison me le dit chaque jour;
- Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.
-$/
-
-En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de
-prendre, le Misanthrope commence par envelopper dans les plis
-et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet
-d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour
-déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme
-franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros,
-qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui
-appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou.
-
-Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt
-juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et
-la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la
-verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi
-Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle
-est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est
-parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les
-plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui
-à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais
-alors, qu'on n'appelle pas l'_Avare_ une grande comédie de caractère,
-et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que _le
-Misanthrope_ et _le Tartuffe._
-
-Si l'_Avare_ reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon
-avis, le caractère d'Harpagon qui en fait l'excellence; c'est plutôt
-la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice
-par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses
-enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les
-variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un
-coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire,
-une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les
-comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon
-Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et
-fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une
-défense faite à ses successeurs de représenter des avares.
-
- * * * * *
-
-Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de
-prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la
-généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins
-que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand
-problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de
-tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation
-d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant
-une physionomie bien distincte.
-
-Ce terme d'_abstractions personnifiées_ appliqué aux figures du
-théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont
-l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de
-mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute
-de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches
-et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par
-ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et
-de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser,
-au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français
-et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais
-et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions
-importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite
-à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les
-remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de
-plus en plus vraies!
-
-Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées!
-Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs
-personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins
-individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même
-beaucoup plus encore.
-
-Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a
-l'oreille rouge et le teint bien fleuri.» Il n'est pas seulement
-hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament,
-sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la
-force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras».
-Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un
-gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains
-_hoquets_ troublent sa digestion.
-
-A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est
-beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que
-les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse
-de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit
-Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il
-était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines
-et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour
-rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une
-calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les
-personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses,
-mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle
-et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et
-libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue
-sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne craint ni Dieu, ni diable; il est
-l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc...
-Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse
-prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de
-ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le
-cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute
-la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne
-fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et
-de s'étonner beaucoup.»
-
- * * * * *
-
-Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme
-plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement
-un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole
-poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond
-de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise,
-et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes
-convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses
-qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté
-d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant
-le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses
-qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance. M.
-Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de
-Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre
-sur _Ménandre_:
-
-«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à
-l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour
-lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu
-qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou
-retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire,
-qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait
-au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est
-l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant
-dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est
-tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent
-qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de
-lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame
-son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes
-mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de
-religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait
-ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il
-pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès chancelant
-réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de
-l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que
-sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus
-qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un
-exempt.»
-
-Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que
-de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a
-cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer
-plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de
-l'imposteur, selon lui, un personnage comique.
-
-Schlegel avait dit que _le Tartuffe_, à quelques scènes près, n'est
-point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique
-ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les
-personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du
-drame, répond à Schlegel:
-
-«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de
-Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce
-du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi.
-Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé
-inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique,
-c'est qu'arrivé au moment où il se croit sûr de son fait, où il pense
-avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute
-retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine.
-Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont
-vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la
-comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre
-dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon
-qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à
-part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher
-de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres
-circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On
-parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde,
-elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et
-grossière.
-
-«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe
-est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon,
-comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le
-tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va
-être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse
-remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme
-Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point
-de tout ménagement, frappe si fort, se trahit et s'accuse si bien,
-qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite
-et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre,
-n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la
-galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la
-comédie.
-
-«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs
-critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les
-malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.»
-
-Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine,
-mais à mon avis elle est _trop fine._ Je veux dire qu'un critique très
-exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par
-M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est
-point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière
-sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu.
-
-Quels sont, à la représentation du _Tartuffe_, les sentiments non des
-délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait?
-On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le
-scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon
-qui le chasse de chez lui:
-
-/$
- C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître,
- La maison m'appartient...
-$/
-
-Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur
-descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que
-la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh
-bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la
-police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec
-simplicité.
-
-Dans _Beaucoup de bruit pour rien_, il est vrai, Shakespeare, en
-faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter
-l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des
-spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un
-couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici
-Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune
-importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle
-de savoir si la comédie de Molière est «proprement une _comédie_». Il
-me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier
-qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les
-comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe
-aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, _le Tartuffe_
-renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de
-comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons
-dans Shakespeare: l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du
-risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence
-est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et
-que c'est le comique dans les grands drames de Molière.
-
-Vinet observe que dans _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_ Molière touche
-hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de
-la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand
-sens, le _Misanthrope_ de Molière est infiniment plus sérieux que la
-_Bérénice_ de Racine.»
-
-Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne
-se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre
-un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un
-caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait
-lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur
-ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.
-
- * * * * *
-
-La préoccupation pédantesque de l'_idée_ du comique a lourdement égaré
-la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère
-de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui
-d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu dans
-le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite
-du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois
-assez neuves.
-
-Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son
-vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur
-cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont
-ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond
-en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître:
-
-/$
- ... De faire
- Ce que le ciel voudra.
-$/
-
-Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe:
-
-/$
- Mortifiez vos sens avec ce mariage.
-$/
-
-Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels
-le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations
-perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans
-les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y
-entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis,
-ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement,
-aucune retenue dans leur ardeur à maudire ce qu'ils avaient élevé
-jusqu'au ciel.
-
-
-Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local
-pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de
-curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il
-nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps.
-Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de
-peinture plus fine.
-
-Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la
-faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très
-habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une
-abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux,
-deux hommes.
-
- * * * * *
-
-On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas
-seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi
-la vie et la variété de la nature.
-
-Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé
-à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles.
-Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes
-sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale
-et dramatique, du règne de la matière à celui de l'esprit et de
-Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue
-de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là
-qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en
-étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la
-fois.»
-
-
-[1] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. XV.
-
-[2] Voy. _Shakespeare et tes Tragiques grecs_, chap. III et VII.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-
-DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_
-
-
-Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le
-bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples
-particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le
-sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.--Le style de l'_humour._
-
-
-Shakespeare est un plus grand _humoriste_ que Molière: telle est;
-à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le
-moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est
-que l'_humour_. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot,
-et j'ai quelque espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une
-espérance si présomptueuse.
-
-La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou
-moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes
-les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris
-qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à
-ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les
-autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie
-toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus
-modeste.
-
-Je crois que toutes les définitions de l'_humour_ proposées par des
-hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais
-aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune
-qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle?
-Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches,
-de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour
-que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans
-une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée,
-a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle
-saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le
-croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun
-avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations absolument
-simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la
-moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les
-exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que
-l'expérience de quelques cas particuliers.»
-
-Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop
-rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions
-sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les
-expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit
-en anglais, comme on disait en latin, les _illustrer_, c'est-à-dire
-les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples,
-de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de
-viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les
-développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours
-ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les
-nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien
-persuader qu'on n'a jamais tout dit.
-
-Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'_humour_.
-Commençant par les définitions les plus générales et les plus
-superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai
-progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et
-profondes. Suivant une remarque déjà faite à propos de la notion
-du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que
-l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité
-des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La
-définition totale de l'_humour_ se composera de tout ce que nous aurons
-dit--et de ce qui nous resterait à dire encore.
-
- * * * * *
-
-Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise _humour_, sous
-sa forme allemande _Humor_, il a pris une signification spéciale dont
-on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'_humeur_ selon le
-dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité
-facétieuse.»
-
-M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot
-_humeur_ a cette acception. Dans _l'Illusion comique_, Matamore,
-achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en
-compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.
-
-/$
-CLINDOR.
-
- Où vous retirez-vous?
-
-MATAMORE.
-
- Le fat n'est pas vaillant,
- Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
-$/
-
-Dans _la Suite du Menteur_, Cléandre, à une plaisanterie que dit son
-valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute:
-
-/$
- C'est un vieux domestique
- Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique.
-$/
-
-_Avoir de l'humeur_ voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais
-on voit par cet exemple de Corneille que le mot _humeur_, employé
-absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot _santé_,
-quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.
-
-Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé
-à un usage discret du mot _humeur_ ainsi entendu. On lit dans les
-_Salons_ de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la
-scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait
-plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un
-sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien
-de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se
-joue sur un fond triste.»
-
-Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France
-la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme
-pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté,
-cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il
-s'en doute, et ils rendent cette idée par le mot _humour_, qu'ils
-prononcent _youmor._ Et ils croient qu'ils ont seuls cette _humour_,
-que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère
-d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce
-sens dans plusieurs comédies de Corneille.»
-
-M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations
-philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs
-droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas
-cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur
-_humour_ ou _youmor_, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est
-honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité
-quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une
-obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien
-une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national
-suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification
-du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus
-importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant
-que l'_humeur_ et l'_humour_ sont choses identiques.
-
-Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne
-l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a
-pas de raison, par exemple, pour appeler _humour_ l'humeur de Montaigne.
-
-Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette
-expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère
-ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode
-lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne
-pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise
-icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si
-nouveau apprentissage me change.»--«Ceux qui écrivent par humeur, dit
-La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est
-pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se
-refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont
-le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui
-écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler,
-à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
-dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier».
-Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère,
-Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient,
-qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»
-
-Les _Essais_ de Montaigne sont des causeries où il se laisse aller à
-toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son
-expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est
-pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais
-non pas toujours ce qu'il va dire».
-
-Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste,
-Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre
-en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la
-meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse:
-car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au
-Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en
-effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de
-_Tristram Shandy_ mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion
-soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse.
-Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons!
-à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me
-diriger dans cette affaire.»--«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit;
-pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me
-mène, je ne la mène pas.» --«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des
-CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume
-suivant, si je vis sera mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de
-conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»
-
-Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur
-de Montaigne et l'_humour_ de Sterne. Le désordre de l'écrivain
-français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien
-quand on compare le premier texte des _Essais_, où le plan de l'auteur
-est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes,
-où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de
-plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au
-contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet
-d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie
-bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur
-artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense
-M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un
-terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner:
-il faut dire l'_humour_ et non plus l'_humeur._
-
-Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent
-être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où
-l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et
-d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature
-un genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.
-
-Notre vieux mot national suffît pour désigner l'_humour_ tel que le
-définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu
-de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des
-règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou
-rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice[1].»
-
-Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'_humour_ tel que
-le définit M. Montégut: «Qui dit _humour_ dit esprit de tempérament,
-traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité,
-candeur, naïveté, bonhomie, génialité[2].»
-
-Oui, tant que l'_humour_ n'est que l'humeur, c'est tout bonnement
-le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament,
-par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude
-développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que
-la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines,
-disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les
-éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte
-niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique
-d'_humour_, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon
-droit s'appeler humoriste.
-
-M. Montégut a raison en un sens de définir l'_humour_ comme il l'a
-fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de
-s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom
-d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa
-sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux
-caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et
-plus artificiel que spontané.»
-
-Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle
-n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel
-des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les
-nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir
-la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du
-mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc?
-
- * * * * *
-
-A partir du moment où l'_humour_ cesse d'être simplement l'humeur, il
-devient quelque chose de singulièrement peu français.
-
-L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe,
-est un homme excentrique, un _original_, comme nous disons en mauvaise
-part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule.
-Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans
-son _Histoire de la littérature anglaise_, nous fait la caricature
-suivante:
-
-«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand
-à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure
-profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
-chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît.
-Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter
-un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
-fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
-avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
-racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que,
-n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
-comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
-il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une
-dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait
-à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un
-pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
-doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait:
-«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.--Ma chère
-dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par
-la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que
-vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des
-bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt
-claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...»
-
-L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français
-aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIIIe siècle, en traçait
-le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le plus d'esprit, consiste
-à dire agréablement des riens et à ne pas se permettre le moindre
-propos sensé si on ne le fait excuser par les grâces du discours;
-à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la produire, avec
-autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand il s'agissait
-d'exprimer quelque idée libre.»
-
-L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de
-l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de
-plus opposé à l'_humour._ La moindre infraction aux usages, aux
-manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance,
-et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance
-des originaux. On devient _ridicule_ pour peu qu'on se distingue; en
-France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de
-Stendhal. «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont
-ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues
-ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles».
-Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». Mme Geoffrin
-comparait la société de Paris à une quantité de médailles renfermées
-dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées l'une contre
-l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes.
-
-Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIIIe siècle, Smollett,
-Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société française,
-malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse, parce que
-les individus leur ont paru manquer de cette originalité rude, mais
-vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à voir en
-Angleterre.
-
-«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons
-français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai
-volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est
-tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens
-d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils.
-Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation
-française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils
-sont vides d'instruction. Là où il y a excès de politesse, il y a
-peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni
-discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité
-aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais
-l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette
-surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la
-conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie
-sans fin.»
-
-Sterne rapporte dans son _Voyage sentimental_ un entretien piquant et
-instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français:
-
-«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les
-Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?--Je n'ai
-rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.--Vraiment, dit le
-comte, les Français sont donc polis?--A l'excès, repartis-je.»
-
-«Le comte releva le mot _excès_, et prétendit que je pensais là-dessus
-plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il
-soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer
-franchement mon opinion.
-
-«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son
-débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de
-charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber
-en faute; pourtant, je crois qu'en toutes les choses humaines il
-n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir
-d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses
-qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire
-jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous
-parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement
-progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue
-les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline
-les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité,
-nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de
-caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de
-tout le reste du monde.
-
-«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi
-polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible
-mon idée, je les avais pris dans ma main.--Voyez, monsieur le comte,
-poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force
-de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans
-dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils
-qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes
-médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre
-de mains, conservent le relief tranchant que la belle main de la
-nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais,
-en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous
-voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français,
-monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit),
-ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de
-celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon,
-s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop
-sérieux.
-
-«--Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?»
-dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et,
-du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon
-opinion bien arrêtée.»
-
-Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les
-Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et
-rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse
-avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations:
-
-/$
- Ces Anglais ont dans leur gaieté
- Et surtout dans la raillerie,
- Un fiel mordant, une âcreté
- Insupportable en vérité,
- Quand des Français on a goûté
- Le sel et la plaisanterie.
-$/
-
-M. Mézières remarque que les Anglais se permettent d'introduire la
-plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange
-blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité
-française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en
-France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours...
-Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au
-retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la
-complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes:
-il est resté jusqu'au bout grave et fier.»
-
-
-J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit
-français[3], et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce
-point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre
-caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et,
-à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut
-prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les
-vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans
-la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice
-et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine _gauloise_;
-et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur,
-qui est notre héritage _latin._ Il y a sur ce parallélisme--ou cet
-antagonisme--dos deux traditions la matière d'un développement à perte
-de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance
-dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des _Nouveaux
-lundis._
-
-Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le
-premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'_humour_ des peuples
-du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien
-avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'_humour_ une profonde
-antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause
-de notre éducation latine, que l'_humour_ est devenu pour nous quelque
-chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous
-manque, a dit M. Taine: l'_humour_ est le genre de talent qui peut
-amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
-comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre
-race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.»
-
-Le XVIIe siècle nous montre la victoire de l'esprit latin sur presque
-toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce grand siècle,
-de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner dans chacun
-la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de
-l'individu». Mais à d'autres moments l'esprit celtique a pris sa
-revanche, et même au XVIIe siècle il n'a pu être complètement étouffé.
-
-L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a
-fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple
-français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle
-expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte
-révolution de notre existence tant politique que littéraire.
-
-Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de
-tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter
-soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition?
-C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y
-a un fond d'_humour_ celtique sous notre politesse et notre gravité
-latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la
-France et des Français[4], M. Hillebrand propose de modifier à notre
-usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le
-Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le
-Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre
-classique de l'_humour_; elle a donné naissance ou asile aux plus
-grands humoristes de la littérature anglaise, notamment à Swift et à
-Sterne.
-
- * * * * *
-
-Un Irlandais, au XVe siècle, le comte de Kildare, accusé d'avoir
-commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, répondit, pour
-s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. Voilà une
-plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son originalité,
-et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait comique ou
-spirituel.
-
-Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement
-inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et
-recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà!
-doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et
-tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté
-pure, d'une bêtise.
-
-A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours
-dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente
-d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment
-à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à
-cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce
-que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la
-piquante épigramme du Gascon.
-
-Dans l'_humour_, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte
-qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire,
-avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union
-est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange
-contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie
-humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter
-à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à
-l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime,
-présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait.
-Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de _Maître Pathelin_,
-appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.
-
-L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que,
-«_quoiqu'il_ n'eût point pris part au combat, il avait le mérite
-d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte
-et les Bélise des _Femmes savantes_, me pâmer d'admiration sur ce
-quoique. Ce _quoique_ vaut un poème. Ce _quoique_ m'ouvre l'infini.
-L'absurdité profonde de ce _quoique_ est précisément ce qui en fait le
-sublime.
-
-/$
- Enfin, _quoique_ en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
- Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
- Mais j'entends là-dessous un million de mots.
-$/
-
-La gloire de l'_humour_, c'est de faire ouvrir de grands yeux ronds
-à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique
-bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur
-insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants,
-comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une
-pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en
-eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous
-pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au
-travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du
-défunt?--Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole,
-c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»
-
-Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance
-de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M.
-Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est
-un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces
-les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de
-fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à
-attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur
-une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon
-pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif
-pour le battre; comme le petit garçon ne faisait rien du tout, il
-se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas
-recommencer[5].»
-
-Dans la fable du _Loup plaidant contre le renard par devant le singe_,
-il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux
-parties, prononce l'arrêt en ces termes:
-
-/$
- Je vous connais de longtemps, mes amis,
- Et tous deux vous paierez l'amende:
- Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.
- Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.
-$/
-
-Ce qui fait l'_humour_ de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme,
-plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la
-fable n'a rien d'humoristique:
-
-/$
- Le juge prétendait qu'à tort et à travers
- On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
-$/
-
-Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le
-poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale
-de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre
-imagination des perspectives infinies.
-
-On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La
-Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit
-que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition
-logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute
-espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme
-particulier de l'_humour_. En ce sens on peut dire que l'_infini_ est
-au fond des plaisanteries de l'_humour_, à la différence des traits
-simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours
-nette et la portée limitée[6].
-
-Voici quelques exemples d'_humour_ consistant dans une contradiction
-infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les
-sentiments qu'ils ont exprimés.
-
-Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un
-vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude
-qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours
-ôté son chapeau en entrant dans une église.
-
-Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne
-voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger
-qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un
-vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à
-la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit
-chatouilleux.» Dans les _Essais de critique et d'histoire_ de Macaulay,
-nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au
-supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de
-la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le
-brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.
-
- * * * * *
-
-La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui
-entrent comme éléments dans l'_humour_ ont fait croire à trop de gens
-qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter
-le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une
-de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui
-voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent
-une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant
-des plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple
-étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse
-sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère
-humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du
-ridicule!» Un _philistin_ berlinois vantait devant Henri Heine le grand
-nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait
-sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit:
-
-«Mon bel ami, l'_humour_ est une invention des Berlinois, le peuple
-le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde
-pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une
-autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services
-particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre.
-Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire?
-Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens
-disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville
-de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément
-était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya
-d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule
-eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation
-dut se contenter des petites,--avec un privilège spécial, toutefois,
-pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des
-basses classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises
-que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent
-impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus
-de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même
-secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable,
-lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui
-du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en
-sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes
-les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par _humour_ qu'on
-les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde:
-la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son
-but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit
-persiflage, l'absurdité pure et simple en _humour_, la sotte ignorance
-en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de
-la moderne Athènes[7].»
-
-Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner
-aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que
-chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque
-manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie de
-musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur;
-de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et
-petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.»
-
- * * * * *
-
-_L'esprit dans la bêtise_, comme toutes les définitions sommaires qu'on
-a données et qu'on donnera encore de l'_humour_, n'est qu'un côté de
-cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou
-supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, _l'esprit dans le
-sentiment._
-
-C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable
-_humour_ (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité
-et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse
-que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais
-notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang
-qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les
-_aimions_, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire
-d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux
-héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.
-
-Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique
-est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil
-enfant qui a une manie très étrange, un _dada_, et dans le cerveau
-duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis
-nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable
-et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit
-plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi
-noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller
-devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons
-de même, nous admirons, nous _aimons_ don Quichotte, si loyal, si
-généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances.
-La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à
-ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.
-
-Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à
-quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde
-chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas
-de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité
-que l'_humour._ Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux,
-s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou
-étudiée, il en fait le tableau suivant:
-
-«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers
-sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds
-de devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue,
-ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la
-tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une
-demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je,
-mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de
-travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as
-pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron.
-Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais
-d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron,
-je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses
-jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa
-net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas,
-semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.»
-
-Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu
-et bien décrit cet élément considérable de l'_humour_: l'esprit dans le
-sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de
-quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:
-
-«L'_humour_vrai, l'_humour_ de Cervantes et de Sterne a sa source dans
-le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un
-esprit généreux verse sur les blessures de la vie, et que seul un
-esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'_humour_ ainsi entendu
-est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus
-tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de
-ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos
-yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique
-que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté
-fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de
-sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une
-teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère
-et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien,
-vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous
-les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos
-affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime
-qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà
-la marque de l'_humour_ vrai.»
-
-Dans un feuilleton du _Journal des Débats_, daté du 12 mai 1867, la
-femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie,
-a dit finement: «L'_humour_ fait que la griffade elle-même a quelque
-chose de la caresse.»
-
-M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_, a défini
-partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de
-l'_humour_:
-
-«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des
-contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
-qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les
-plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de
-bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y
-livre[8]. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle
-aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un
-autre trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L auteur nous
-déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être
-compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si
-son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper.
-Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui
-dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de
-chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.--Un
-dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une jovialité violente,
-enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît
-brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes
-de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez
-une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité
-habituelle.--Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus.
-L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone
-de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou
-laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent
-bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes
-violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des
-retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines
-et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en
-vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes
-harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble
-naturelle.»
-
-M. Taine dit encore: «L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel des
-choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase
-ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.»
-
-Il est très vrai que tel est souvent le style de l'_humour_. Sterne,
-qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé
-que le charme principal de l'_humour_ de Cervantes consiste en ceci,
-que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute
-la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur
-trait d'_humour_ de Swift un passage des _Voyages de Gulliver_ où le
-style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M.
-Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le
-cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais,
-comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son
-pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma
-bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette
-dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop
-improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner
-une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je
-n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à
-s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets.
-Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature
-des Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.»
-
-Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray,
-et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne
-suffit pas pour distinguer et définir le style de l'_humour_ dans
-sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien
-curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul
-a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de
-rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser
-et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus
-extrêmes de la particularisation.
-
-Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus
-du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye,
-et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la
-capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre
-les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et
-tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy
-les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh,
-Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus
-de peur pour plus de cinq sols.»
-
-Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même
-pas de dire: «Mon père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des
-yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de _six teintes et
-demie, sinon d'une pleine octave_, au-dessus de sa couleur naturelle.»
-Au lieu d'écrire: _la patience de Job_, il écrit: _le tiers, le quart,
-la moitié ou les trois cinquièmes_ de la patience de Job, indiquant
-exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour
-supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule
-chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression
-«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille
-de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage,
-il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes,
-il tiendra à nous apprendre qu'elle _récure une poissonnière._ La
-blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue
-à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face
-de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os _pubis_ et le
-bord extérieur de la partie du _coxendix_ appelée os _ilium_ ont été
-horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable
-fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et
-l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile».
-
-M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement
-loin ce curieux procédé de style, voulant énoncer ce fait bien simple,
-que tous les _sénateurs sont vieux_, dédaigne les vieilles images dont
-un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute
-assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies;
-il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons
-de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier
-serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de
-tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et
-_M. Nisard_, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la
-colonne, _pourrait serrer la main à Rhamsès IV._»
-
-Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les
-femmes de la maison prennent un air important,--dans une phrase qui est
-le _nec plus ultra_, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après
-laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle:
-
-«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant
-le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait
-son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de
-l'état de mariage--et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a
-plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu
-porter,--il n'en est aucune qui me semble aussi pleine d'inextricables
-mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée
-dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme
-de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en
-deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus
-d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?»
-
- * * * * *
-
-J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles
-de l'_humour_, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et
-l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette
-longue revue préliminaire, c'est que l'_humour_ est un genre d'esprit
-et de talent singulièrement complexe.
-
-L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la
-logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des
-qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a
-une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants,
-les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en
-passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il
-
-/$
- Un âne,
- Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier[9];
-$/
-
-affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon
-dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout
-à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes,
-comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc;
-enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du
-précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse,
-et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui
-anéantissent le sérieux.
-
-Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments
-contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée
-mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en
-un mot, la philosophie de l'_humour_? C'est ce que je me propose de
-chercher dans le chapitre qui va suivre.
-
-
-[1] _Revue critique_, 1e janvier 1870.
-
-[2] _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1865.
-
-[3] Voy. pages 164 et suiv.
-
-[4] _Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des XIXten
-Jahrhunderts._
-
-[5] _Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the little
-boy to see whether he was doing any thing he could beat him for: as he
-happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his ears,
-and told him not to do it again._
-
-[6] On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont
-significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate
-bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans
-une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, _Aimé de son concierge_,
-un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant
-flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre
-ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout
-à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me
-voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est
-même à dire que _de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus
-ressemblant!_»
-
-[7] Reisebilder.
-
-[8] Dans son livre sur _Henri Heine_, M. Ducros note naturellement
-cette singularité, mais sans prendre garde que c'est précisément en
-cela que l'_humour_ de Heine consiste et en jugeant, avec la juste
-sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce qui lui Tait
-l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille lui-même
-l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même
-où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré...
-L'auteur des _Reisebilder_ n'a garde de se laisser aller bonnement
-et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la fin d'un
-développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par
-une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire.»
-
-[9] Alfred de Musset, _Mardoche._
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-
-PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT
-
-
-L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée
-du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des
-morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des
-Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du
-XIXe siècle.
-
-
-J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des
-contraires[1] pour donner une dernière définition de l'_humour_,
-plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui
-ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à
-la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce
-terme. J'opposerai à l'_humour_ l'état d'esprit qui lui est le plus
-contraire: cet état, c'est la gravité.
-
-Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe
-d'habitude au mot _gravité_, mais qui sont étrangères à la notion
-de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme
-qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux;
-c'est, selon l'étymologie, un homme qui _pèse._ J'entends le verbe
-_peser_ dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme
-grave, _gravis_, a du poids,--du lest, comme on dit par métaphore; dans
-l'ordre général du monde il pèse pour sa part--on croit peser; et, en
-outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette
-double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la
-balance, telle est la signification complète du mot _gravité._
-
-L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre
-personne.
-
-Rire de lui-même, manquer au respect qu'il se doit, se donner un petit
-soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez,
-déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre,
-de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait
-lui en venir.
-
-Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes,
-toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit
-tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit
-juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place;
-rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour
-rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont
-gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui
-aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures
-convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a
-des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des
-passions: elles donnent du sérieux à la vie.
-
-La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et
-d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et
-l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors.
-«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; _on-on_ doit _rem-emplir_ les
-formes.»--«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld, chacun
-affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le
-croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et
-encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les
-défauts de l'esprit.»
-
-Voilà l'_humour_ presque défini, mais négativement et par son
-contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition
-de la gravité.
-
-L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni
-lui-même.
-
-Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est
-qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su
-s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on
-découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout
-compris, et il a jugé que _tout n'est qu'une farce._ L'idée du _néant
-universel_ est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il
-rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion
-est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être
-distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral;
-surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse.
-Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous _particuliers_; mais
-«tout le monde est fol», comme dit Panurge, et lui-même non moins que
-les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de
-l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol
-ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une
-perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne;
-l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la
-moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je
-veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots;
-et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout
-à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la
-gravité.
-
-Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de
-satires et de comédies.
-
-Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du
-ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des
-infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit
-sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation,
-la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de
-personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien
-raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus
-respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur
-leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un rire sec
-et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le
-Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules
-personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et
-nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots.
-
-H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur
-_les Conditions de la bonne comédie_, dit fort justement: «L'esprit
-ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela,
-il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui
-qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer
-ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant
-qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent
-comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève,
-nous spectateurs, à sa propre hauteur.»
-
-Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous
-appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte
-et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste!
-Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite
-les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses
-expressions, je développe et commente sa pensée:
-
-Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur
-comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises
-individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise,
-les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les
-imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas,
-rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit,
-par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous
-les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la
-maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du
-haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères
-les fous.--L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises
-individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée
-précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son
-_Gulliver_; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité
-une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons.
-
-Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui
-ait profondément compris la philosophie de l'_humour._
-
-L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les
-personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le
-poète comique ordinaire. Il ne divise pas les hommes en fous et en
-sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun
-parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune
-secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas
-pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne
-vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie
-humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus
-grands savants de la terre ne sont pas aussi de _triples sots?_ est-ce
-que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle
-illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le
-poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la
-comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout
-aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne
-et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans
-l'égalité du néant.
-
-Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses
-grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général
-du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les
-_aime_, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur.
-
-C'est ici le trait le plus profond de l'_humour._ Nous l'avons noté
-dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle
-idée il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la
-source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant
-ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de
-Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point
-immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une
-élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi:
-
-Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant,
-ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au
-contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des
-_sots_; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre
-fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse!
-Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs
-mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art
-et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de
-la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à
-Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux
-n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et
-leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos
-grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement
-de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches de Falstaff la
-philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet
-perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les
-saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde
-vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours
-d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis
-par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois
-d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous
-étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que
-l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et
-des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or
-et l'innocence des anges!
-
-Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange
-de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien
-qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre
-le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre _treize_
-langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de
-donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique?
-
-Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif
-plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule
-doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement
-par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres
-mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui
-paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien
-montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez
-dupe de lui-même pour en croire un seul mot.
-
-Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que
-notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme
-contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse
-et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite
-gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de
-tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante
-ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule
-qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie
-humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras
-nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la
-cour de Versailles à la mort de Monseigneur.
-
-L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le
-libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des
-pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber
-à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire
-sur la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste;
-livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté;
-traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur
-valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche;
-humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la
-volupté de l'humoriste.
-
-En bonne logique, l'_humour_ est la négation même et la ruine de l'art,
-puisque le mépris de l'univers, principe de l'_humour_, embrassant
-tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et
-nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de
-mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.
-
-Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent
-l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts
-de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se
-sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie _par raison._
-Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils
-saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu
-que les Arabes appellent _al-katim_[2]», ouvrent généralement leur
-livre par une culbute et le ferment sur une pirouette. Rabelais
-remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe
-en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des
-Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, _de Nasis_, en
-latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table
-composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur
-d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r
-...ing--twing--twing--prut--trut (c'est un abominable violon).
-Tr...a...e...i...o...u--twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle,
-diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle,
-twuddle diddle--prut--trut--krish--krash--krush.»
-
-Mais il est clair que l'_humour_ est obligé de se modérer lui-même.
-Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction
-de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et
-de la forme, le rien pur et simple,--zéro. Aussi l'humoriste a-t-il
-beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il
-n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi
-de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie,
-il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est
-pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.
-
-Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque briseur de
-lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition,
-vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et
-non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son
-coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux.
-C'est ici la contradiction intime de l'_humour_. Comme tant d'autres
-contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort,
-mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister
-littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'_humour_, qui
-semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a
-de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque
-chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant
-par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme
-partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la
-manière, est le mystère du goût, le secret du talent.
-
- * * * * *
-
-Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus
-ou moins abstraites, pour considérer l'_humour_ dans les faits de
-l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais
-avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même
-sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire
-çà et là quelques exemples, sans m'astreindre à un ordre logique
-rigoureux.--Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le
-génie dans ses rapports avec l'_humour_ sera plus loin l'objet d'un
-examen spécial.
-
-On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait
-connu et pratiqué l'_humour_? La réponse dépend naturellement de
-l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la
-plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il
-est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux
-choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence
-possible de l'_humour_ au siècle de Périclès et de Phidias serait une
-témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques,
-l'_humour_, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de
-se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût
-et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de
-santé, et l'_humour_ est une maladie; l'homme est heureux, croyant,
-et l'_humour_ est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état
-d'équilibre parfait, et l'_humour_ est le renversement frénétique de
-tous les rapports et de toutes les proportions.
-
-Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature
-humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?
-«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour
-les mépriser à la façon de l'_humour_.»
-
-Dans la décadence de l'antiquité l'_humour_ fit éclosion; mais, pour
-qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient
-nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à
-l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix
-supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et
-de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique
-inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion
-fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe,
-création fantasmagorique d'un fantôme.
-
-Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer
-un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux
-nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu
-de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par
-lesquelles nous disons adieu au carnaval.
-
-Dans son beau livre sur les _Fragments cosmogoniques de Bérose,
-commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art
-asiatique._ M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient
-coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée
-_Sacée_, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un
-d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses
-empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu
-d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques
-jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu
-de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem
-de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur
-le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna
-l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara
-du pouvoir.
-
-M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la
-_Religion romaine_ où il raconte l'invasion des religions étrangères à
-Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.
-
-«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au
-printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait
-les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus
-variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en
-femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute:
-«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une
-litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne,
-qui tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne
-couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était
-Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même
-chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps:
-«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et
-toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise
-à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère
-dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.»
-
-Au moyen âge, une sorte d'_humour_ en action nous est également offerte
-dans la fameuse _fête des Fous._ C'était une mascarade où l'État,
-l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule
-pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage:
-«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la
-bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux
-vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait
-rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle
-au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux
-joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de
-ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.»
-
-D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère,
-appartenant à la fois aux représentations de l'art et à l'histoire
-réelle, nous apparaissent dans la _Danse des morts._ Quel théâtre
-que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de
-misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent
-danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir!
-Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes
-anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du
-XVe siècle, venant convier à la danse tous les états et toutes les
-classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et pauvres,
-nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la belle dame
-à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en pâlissant
-l'horrible fantôme ricaner derrière elle!
-
- * * * * *
-
-L'_humour_ peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de
-quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond
-du néant de toute chose:
-
-«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est
-vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem...
-Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai
-que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà
-grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu
-avant moi à Jérusalem; mon intelligence a vu le fond de toute chose;
-j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la
-folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car
-
-/$
- Beaucoup de sagesse,
- Beaucoup de tristesse;
- Grandir son savoir
- Est peine vouloir.
-$/
-
-«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le
-plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité...
-Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des
-vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres
-fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour
-arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux
-sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et
-de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi
-à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or,
-l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de
-chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et
-je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis
-à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de
-mes mains et les travaux auxquels je m'étais livré, je reconnus encore
-une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors
-à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une
-part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la
-supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la
-lumière sur les ténèbres.
-
-/$
- Le sage a ses yeux dans sa tête,
- Et le fou marche dans la nuit.
-$/
-
-«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je
-pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle
-du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma
-sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions
-me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se
-passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent[3].»
-
-Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.
-
-Cependant, si l'_humour_ se confondait en dernière analyse avec le
-pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature
-un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans
-_l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-ridée du néant de l'existence._ Le parfait humoriste pense, connue
-l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire
-cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle
-est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée,
-légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui
-inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.
-
-L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'_humour_
-gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques
-années, initient l'esprit français à l'_humour_ slave, plein de
-mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau
-fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de
-joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel
-des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait
-exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa
-conception du monde[4]».
-
-Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M.
-Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne,
-a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate
-dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes
-politiques, et dans toute leur littérature, même dans les œuvres
-des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et
-contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue
-précisément le tempérament humoristique.
-
-Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux
-pour être gai à la façon l'_humour_; il redoute excessivement d'être
-l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce
-n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est
-du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites
-et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est
-fort différent de l'_humour_ et de la grande ironie. Le _persiflage_
-se moque des individus; la grande _ironie_ se moque de l'homme, et le
-hait; l'_humour_ se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.
-
-L'_humour_ anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui
-d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de
-joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au XIVe
-siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein renouveau de la
-Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun
-que de traduire en vers _l'Ecclésiaste._ «Le désenchantement, remarque
-à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée
-de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et
-dans cette race.»
-
-Quand les voyageurs anglais au XVIIIe siècle venaient nous dire:
-«Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur répondions:
-«Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, écrivait de
-Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au cabaret aussi
-tristement que si l'on y était forcé par le parlement pour augmenter
-les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et sa liberté,
-qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses députés à
-la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; il danse,
-il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il s'enivre.»
-Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir bizarre
-à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»--Des
-inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge
-de dix-sept ans écrit un poème sur les _Plaisirs de la mélancolie._
-Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est
-doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année
-l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où
-Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un
-enfant des hommes était né.
-
-Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus
-d'ironie que d'_humour._ Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que
-l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche,
-cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift
-arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui
-cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des
-humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre
-pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de
-leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui
-sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne
-dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale
-Swift; il est l'Homère du genre.
-
-Sterne, au contraire, a plus d'_humour_ que d'ironie. Son esprit,
-comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a
-pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres
-légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la
-fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.
-
-Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme
-qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens,
-plus aimable et plus riant.
-
-Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans
-l'_humour_ ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans
-l'ironie: le père, la source, _sacrum caput._
-
-Qu'y a-t-il de si grand dans l'_humour_ de Rabelais? C'est que chez
-lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des
-choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que
-triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté
-profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font
-de son livre, qui est par excellence Bible de l'_humour_ c'est-à-dire
-d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits
-des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui,
-étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs
-biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède
-plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre
-deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur,
-les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela?
-Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science
-que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je
-vous paye chopine.»
-
-Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point
-que chez lui l'écrivain humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon
-de philosophie contenue dans le premier verset de _l'Ecclésiaste_,
-et qui est tout renseignement de l'_humour_, il l'a donnée dans sa
-personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans
-sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier
-de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son
-siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis,
-culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à
-gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.
-
-Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et
-borner l'_humour_. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre
-n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein
-d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de
-raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est
-l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à
-mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au
-sérieux.
-
-Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou
-fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien
-de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme
-y respire pour la science et pour la vertu; mais cherchez bien, et
-vous trouverez l'_humour_ qui se cache et rit en un coin: c'est dans
-la signature de la lettre, datée du pays d'_Utopie._ De même, dans
-les chapitres sur l'éducation,--chapitres si judicieux qu'ils ont
-servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet,
-jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme
-de l'Université,--Rabelais a le bon goût de chasser doucement le
-sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités
-grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler
-à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand
-Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des
-héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite
-en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs
-d'autruche».
-
-Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous
-garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel
-humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité,
-la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose
-d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le
-souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant
-le sens du _Pantagruel_, veulent y voir tantôt une satire de la
-société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne
-sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance
-naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité
-de l'_humour_, l'impuissance particulière de la raison française à
-comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les
-protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces
-pygmées? Rabelais se moque bien de cela[5]!
-
-C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus
-grand des humoristes soit né en France, pays où l'_humour_ est si rare.
-
-Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature
-et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins
-complets. Le fond de l'_humour_ étant, en somme, le sentiment que tout
-est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il
-n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en
-possède une certaine dose. Une histoire de l'_humour_ en France serait
-un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni
-même en tracer le plan général; je ne veux que citer quelques noms ça
-et là.
-
-Le génie de Villon, au XVe siècle, a été résumé par un érudit dans une
-phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle contient les
-termes mêmes de notre dernière définition de l'_humour_. «Dans les vers
-de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, la bouffonnerie
-se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la
-débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; _le sentiment du
-néant des choses et des êtres_ est mêlé d'un burlesque soudain qui en
-augmente l'effect.»
-
-Au XVIIe siècle, l'_humour_ de Pascal, désespéré, battu des flots, est
-venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité contre la
-tempête et toujours plein d'une tragique agitation.
-
-Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux
-les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste,
-s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul
-dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même
-par l'idée anéantissante». Ses romans, _Micromégas_ surtout et
-_Candide_, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et
-du simple persiflage, et qui appartiennent à l'_humour_ ou du moins à
-la haute ironie.--De tous les écrivains de notre littérature, le plus
-étranger à toute espèce d'_humour_ est certainement Buffon. Dans son
-discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos
-yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande
-à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus
-générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'_humour_,
-nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant
-par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité
-pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et
-rendraient ridicule le sublime lui-même.
-
-Napoléon Ier, dans un autre genre et sur une autre scène, était, lui
-aussi, totalement dépourvu d'_humour._ «On ne trouverait pas dans sa
-vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule de ces
-philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un César
-ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est
-supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa
-propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent
-à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de
-faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire
-... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien,
-il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette
-suprême grandeur de l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa
-juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des
-petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste
-mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir
-bien joué le drame de la vie[6]». Mme de Rémusat raconte dans ses
-Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de gravité.
-«C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, que
-celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent
-qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme
-est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie
-politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»
-
- * * * * *
-
-La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes
-partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant
-qu'ils possèdent la _moitié_, le _quart_ ou les _deux cinquièmes_ de
-l'_humour_.
-
-Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur
-du _Génie du christianisme_, depuis l'_Essai sur les Révolutions_,
-ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me
-suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des
-hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au
-jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La
-politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples
-et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à
-espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, _c'est
-qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au
-sérieux._» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave,
-emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable
-_humour_, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré
-incompatible avec ce genre d'esprit.
-
-Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas
-le moindre grain d'_humour._ Stendhal en a un peu plus, et il en
-affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans
-affectation. L'_humour_, chez ce parfait écrivain, est sévèrement
-mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis
-en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'_humour_
-au plaisir que prend l'auteur de _Lokis_ et de la _Vénus d'Ille_ à
-mystifier le lecteur ébahi.
-
-Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon
-sentiment, le dernier mot de l'_humour_, en ce sens qu'elle nous fait
-toucher du doigt la limite extrême que l'_humour_ ne peut pas dépasser
-et où il confine au scandale:
-
-«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de
-Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés
-dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur
-le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre;
-seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement
-des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa
-maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par
-là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains,
-et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant
-joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse
-qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières
-cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde
-suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement
-le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé,
-l'engageait à le reprendre et à continuer: «_Non_, répliqua-t-il, ce ne
-sorti pas mes opinions[7].»
-
-Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non
-point égaler à un tel paradoxe d'_humour_, mais lui comparer dans une
-certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des _Aventures_
-de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le
-jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le
-manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier
-et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui».
-
-M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a
-compris plus profondément que lui la philosophie de _l'Ecclésiaste_;
-mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme
-proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la
-création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais
-eût prise pour de la foi.
-
- * * * * *
-
-Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est
-trop exclusivement classique une bonne définition de l'_humour_; on
-en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su
-goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut
-l'_humour_, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit
-étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article
-du _Temps_ (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième série de
-ses _Études sur la littérature contemporaine_, il a défini le mot aussi
-complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.
-
-Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'_humour_,
-il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion
-générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise
-s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent
-plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du
-XVIIIe siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir vraiment
-l'_humour_ une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une définition
-partielle. M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_,
-a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères extérieurs
-de l'_humour_, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce genre
-d'esprit et de talent.
-
-En Allemagne, la _Poétique_ de Jean-Paul, livre extravagant et obscur,
-est le vrai code de d'_humour_, et plusieurs chapitres des admirables
-_Reisebilder_ d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.--Le grand
-sens de Hegel a condamné l'_humour_ avec la dernière sévérité. Il
-y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La _subjectivité
-infinie_, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe
-de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable
-excès. L'_humour_, c'est la personnalité de l'artiste gonflée,
-débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain
-rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le
-personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits,
-ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne
-d'intérêt. Il est l'_alpha_ et l'_oméga_, le commencement et la fin.
-Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents.
-Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois
-cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur,
-pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de
-poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose
-substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit,
-l'imagination, la sensibilité, la grâce et _les grâces_ de l'artiste.
-
-Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais
-Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même
-et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce
-n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi,
-sur les débris de l'univers.
-
-
-[1] On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la comédie
-sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.
-
-[2] Rabelais.
-
-[3] Traduction de M. Renan.
-
-[4] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, p. 200.
-
-[5] Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions
-contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de
-la poésie comme de l'_humour_, c'est que le _Pantagruel_ soit le
-développement logique et suivi d'une allégorie _particulière._
-
-[6] Lanfrey, _Histoire de Napoléon Ier_, t. II, p. 336.
-
-[7] Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse du
-directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-
-L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE
-
-
-_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de
-la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale.
-
-
-L'_humour_ signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au
-soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot,
-depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens
-du mot français _humeur_, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au
-plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme
-l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-l'espèce de philosophie si amèrement exprimée dans le premier verset
-de _l'Ecclésiaste._
-
-J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de
-l'_humour_ par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de
-l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de
-prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être
-vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut
-en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne
-pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je
-cède la parole au critique français qui a donné de l'_humour_ la plus
-juste définition que je connaisse.
-
-«Le rire, écrit M. Scherer[1], est excité par le ridicule, et le
-ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa
-destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous
-empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger,
-et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons
-maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus
-dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum
-habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la
-vie; elle est entre l'homme même et sa destinée, entre la réalité tout
-entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi
-dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois,
-pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant...
-Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes
-ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se
-plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et
-inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a
-un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la
-vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le
-grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie
-de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse
-de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de
-la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de
-l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et
-celles de ses chers semblables,--telle est l'essence de l'_humour_. On
-comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire
-sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le
-sentimental qui se pénètrent réciproquement.
-
-«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est
-un sceptique. Cette tolérance «les misères de l'humanité qui le
-caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en
-lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou
-sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres.
-Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie
-auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances;
-il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la
-drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera
-dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la
-disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus
-heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus
-juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai
-philosophe--pourvu cependant qu'il soit philosophe.»
-
- * * * * *
-
-Il nous reste à examiner l'_humour_ dans Shakespeare et dans Molière, à
-chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure
-ils le sont.--Un mot d'abord sur Aristophane.
-
-Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de
-l'art classique en général, l'_humour_ s'est cependant glissé dans
-l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la
-distingue à tous les points de vue.
-
-Dans la comédie de _la Paix_, Trygée, traversant les airs à cheval
-sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car
-la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont
-l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'_humour_,
-et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La
-forme générale en est humoristique par le décousu de la composition,
-par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature
-qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu
-et l'accessoire; par la _parabase_ elle-même, intervention directe
-et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface
-bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le
-rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du
-lyrisme le plus pur et le plus éclatant.
-
-Mais, à considérer d'autres choses plus importantes--l'inspiration
-habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref
-le fond de son théâtre et de sa pensée--Aristophane m'apparaît comme
-le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et
-de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel
-parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres
-contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre
-Socrate ne fait pas honneur à la portée de son esprit aux yeux de
-la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et
-le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur
-et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant
-Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout
-citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion
-civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'_humour._ Il
-est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus
-claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.
-
-Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique
-d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des _Oiseaux._ Cette
-comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans
-l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire
-individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se
-joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes,
-devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut
-encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des
-hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus
-gracieux ni de plus hardi.
-
- * * * * *
-
-Dans les champs libres de l'air, les oiseaux imaginent de bâtir une
-ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute
-communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets,
-dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les
-oiseaux» elle s'écrie:
-
-«Je suis immortelle!
-
---Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi!
-l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et
-ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi
-du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?
-
---Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de
-sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et
-des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse
-grillée.
-
---De quels dieux parles-tu?
-
---Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.
-
---Vous, dieux?
-
---Y en a-t-il d'autres?
-
---Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à
-eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et _non à Jupiter, par
-Jupiter_[2]!»
-
-Rien de plus humoristique que ce dernier trait.--La situation devient
-tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux
-oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu
-triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité
-au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux,
-est occupé à faire la cuisine.
-
-«PISTHÉTÉRUS.--Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium,
-passe-moi le fromage, veille au charbon.
-
-HERCULE.--Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Attends que j'aie mis mon silphium.
-
-HERCULE.--Qu'est-ce que ces viandes?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les
-amis du peuple.
-
-HERCULE.--Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il?
-
-HERCULE.--Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la
-paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous,
-soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de
-pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous sommes, à
-cet égard, munis de pleins pouvoirs.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui
-encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que
-vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le
-sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs
-à dîner.
-
-HERCULE.--Cela me suffit, je vote pour la paix.
-
-NEPTUNE.--Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc
-détrôner ton père?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants,
-si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous
-les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous
-aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le
-corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat
-sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.
-
-NEPTUNE.--Bonne idée, par Neptune!
-
-HERCULE.--C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur
-soit rendu..?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à
-Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.
-
-NEPTUNE.--Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce.
-
-HERCULE.--Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la
-guerre pour une femme?
-
-NEPTUNE.--Et quel parti prendre?
-
-HERCULE.--Lequel? conclure la paix.
-
-NEPTUNE.--O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais
-ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale
-à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les
-richesses qu'il laissera.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici
-à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami.
-La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es
-bâtard et non fils légitime.
-
-HERCULE.--Moi, bâtard! Que dis-tu là?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère?
-D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière
-de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères
-légitimes.
-
-HERCULE.--Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses
-biens, tout bâtard que je suis?
-
-PISTHÉTÉRUS.--La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite
-maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,
-en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue
-la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants
-légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
-collatéraux les plus proches.»
-
-HERCULE.--Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait
-inscrire sur les registres de sa phratrie?
-
-HERCULE.--Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre?
-Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.
-
-HERCULE.--Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune
-fille...
-
-PISTHÉTÉRUS.--Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de
-noces.»
-
- * * * * *
-
-Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la
-plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la
-législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de
-rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes;
-mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au
-lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'_humour_
-d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.
-
-C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux.
-Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde.
-Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de
-Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter
-contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des
-pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous
-vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous
-êtes gras. _Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!_
-mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de
-silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout
-bouillant sur votre dos!»
-
- * * * * *
-
-Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques
-étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'_humour_)
-Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment
-de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la
-qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde
-que l'humoriste est le vrai sage; il est seul _déniaisé_; il n'est la
-dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses pour prendre
-au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande
-foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si
-heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de
-misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement,
-cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.
-
-Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à
-l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable),
-alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de
-cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des
-services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et
-pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme
-un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont
-parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense
-avec Aristote que l'homme est un animal _politique_ et que l'auteur
-comique doit à sa manière, _pro sua parte virili_, satisfaire, lui
-aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane
-trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa
-personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour
-cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le
-faut, dans l'ornière. «Montre moi ton pied, génie, dit quelque pari
-Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière
-terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché
-dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas.
-Va-t-en!»
-
-Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés;
-quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de
-nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.
-
-Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de
-corriger les vices des hommes[3]»; il s'en tenait à la bonne vieille
-devise: _Castigat ridendo mores_, et il agissait en conséquence.
-Les _dilettanti_ de l'esthétique, qui sourient de cette prétention,
-sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès?
-Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France
-aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête
-et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?
-
-L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur _les Conditions de la bonne
-comédie_, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie
-contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière, c'est avant tout
-le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment:
-
-«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de _peindre d'après
-nature_, comme dit Molière, et de _rendre agréablement sur le théâtre
-les défauts de tout le monde_; s'il osait attaquer les engouements
-du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la _bohême_
-de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands
-hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait
-impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame
-à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse
-et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu
-nos hommes aux grands principes _humanitaires_, aux idées _généreuses_;
-s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques
-du droit _nouveau_, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la
-civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques
-creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait
-l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût
-rire avec lui[4]?»
-
-Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs
-contemporains et que Molière a suivi, il faut que le poète ait la
-naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action
-et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette
-noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé,
-_sceptique_, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui
-la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un
-affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'_humour_, le
-revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare
-est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce
-mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un
-blâme quelconque pour le second.
-
-L'_humour_ universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la
-civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la
-vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux;
-mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour
-la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est
-plus _aimé_ que Shakespeare.
-
- * * * * *
-
-L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand
-rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas
-contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son
-apologiste allemand, M. Humbert, dans l'ardeur un peu indiscrète de
-son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce
-qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.
-
-Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance
-royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause.
-Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son
-appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre
-la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et
-humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit
-féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme
-font des libéraux qui se trompent de siècle.
-
-Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi
-catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette
-puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'_humour_
-d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est
-beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer _Tartuffe._ La
-critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que
-la comédie, la poésie et l'_humour_ se passeraient bien de cette
-froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le
-nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient le
-_laissez-passer_ indispensable du _Tartuffe._
-
-Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la
-gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son
-manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse
-et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne,
-ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait
-s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses
-victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière
-est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme
-que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de _l'École des maris_
-définit fort prosaïquement en ces termes:
-
-/$
- Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,
- Et jamais il ne faut se faire regarder.
- L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage
- Doit faire des habits ainsi que du langage,
- N'y rien trop affecter, et sans empressement
- Suivre ce que l'usage y fait de changement.
- Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode
- De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,
- Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,
- Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux:
- Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,
- De fuir obstinément ce que suit tout le monde,
- Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous
- Que du sage parti se voir seul contre tous.
-$/
-
-Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la
-société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau
-est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la
-hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint
-l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé,
-non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de
-l'_humaine folie._ Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant
-par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle
-actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur,
-absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût
-de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux
-où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de
-l'éternité.
-
- * * * * *
-
-En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se _dédoubler_
-et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était
-pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait
-jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans
-plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade
-Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui
-regardaient ce qui se passait dans son domestique.»
-
-Ce n'est pas tant dans _l'Impromptu de Versailles_ (la seule pièce
-de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette
-puissante objectivité humoristique du poète, que dans _George Dandin,
-le Malade imaginaire_ et _le Misanthrope._ Voilà les œuvres où Molière
-s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs,
-el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle
-d'_humour_ a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire
-que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi
-extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque
-chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur
-la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les
-folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste
-comme la mort:
-
-/$
- Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,
- Vains et peu sages médecins;
- Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
- La douleur qui me désespère!...
-$/
-
-Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'_humour_
-de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'_Antoine et
-Cléopâtre_[5], et nous avons signalé la scène qui se passe à bord de
-la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre.
-D'autres pièces, _Hamlet_ par exemple et _le Roi Lear_, sont
-hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression
-profonde du néant du monde et de la vie.--Mais ce n'est point par
-ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue
-générale de l'_humour_ du grand poète.
-
-Partons du _clown_, qui est, dans ses tragédies comme dans ses
-comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi
-humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et
-fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie
-inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne
-sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare
-a élevé le clown ou plutôt le _fou_ (car ce mot indique dans la
-hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre
-ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé
-le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a
-personnifié en lui son _humour_ ou son ironie.
-
-«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres
-personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette
-vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit de dire: Le plus
-fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son
-entourage le miroir de la vérité.»
-
-Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans _Comme il vous plaira_,
-renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de
-Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son
-instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes.
-«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche?
-demande Corin.--Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire,
-je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie
-misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît
-beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est
-fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à
-mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait
-contre mon goût.»
-
-L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs
-vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de
-la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier
-Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement.
-Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient,
-quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de
-l'humoriste. Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais
-on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque
-pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune
-des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins
-extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature.
-
-Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'_humour_,
-c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne,
-en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un
-auteur allemand qui vivait au XVIIe siècle a écrit un roman intitulé
-_Simplice_, où il signale les abus contemporains et avise au moyen de
-les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse humaine,
-il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.
-
-L'_humour_ de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des
-personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu
-de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!»
-s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a
-souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas
-avec autant d'à-propos!»--«O mélange de bon sens et d'extravagance!
-s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans
-la folie!»
-
-Les meilleurs grotesques de Shakespeare sont plutôt spirituels que
-comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire
-à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les
-mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne.
-L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans
-nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de
-l'_humour_ considéré en général; ce trait distingue particulièrement
-l'_humour_ de Shakespeare.
-
-Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent
-point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils
-sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne
-et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la
-poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur
-leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par
-l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la
-grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux,
-Shakespeare fait de ces hommes des créations _poétiques_ et, en quelque
-sorte, des _artistes d'eux-mêmes._»
-
- * * * * *
-
-Considérons Falstaff.--Le problème le plus délicat que la critique
-puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il
-que cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de
-débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre
-omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris»,
-n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire,
-une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à
-son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux,
-il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?
-
-D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est
-plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore
-faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et
-corpulent Falstaff.
-
-«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?»
-lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie,
-de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton
-âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me
-serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et
-des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.»
-
-L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des
-qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses
-aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette heureuse disposition de
-sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même.
-Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste
-suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de
-l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une
-idée semblable dans _les Fourberies de Scapin_; mais combien Scapin est
-plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail!
-Scapin dit à Octave:
-
-«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre
-rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la
-tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis
-votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était
-à lui-même.--Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un
-père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons
-déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence?
-Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes
-soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons
-donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de
-ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin,
-réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous
-demeurez tout interdit.»
-
-Écoutons maintenant Falstaff:
-
-«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas
-être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie
-les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que
-je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux
-où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures.
-Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus
-foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle
-s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta
-mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux
-tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si
-donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils,
-te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire
-l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas
-une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou
-et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry,
-dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans
-notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des
-anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu
-fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans
-l'ivresse, dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les
-plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai
-souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.
-
-LE PRINCE HENRY.--Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de
-Votre Majesté?
-
-FALSTAFF.--Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air
-enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense,
-de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la
-soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet
-homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la
-vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit,
-comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu
-dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.»
-
- * * * * *
-
-L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère
-l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se
-joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie,
-selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre
-importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit
-effrontément?
-
-«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le pardonne! Avant de te
-connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la
-vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je
-renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais
-pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de
-rots de la chrétienté!
-
-LE PRINCE HENRY.--Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?
-
-FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse,
-appelle-moi coquin et moque-toi de moi.»
-
-La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre
-heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes.
-Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce
-excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage
-le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les
-voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde
-partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince
-Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau
-déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se
-sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le
-préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que
-Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges énormes qu'on attend
-de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.
-
-Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff
-raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine
-d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé
-de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour
-convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher
-dans l'antichambre avec sa dague.
-
- * * * * *
-
-«POINS.--Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns!
-
-FALSTAFF.--Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré
-deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit
-de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi
-à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma
-position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de
-bougran fondent sur moi...
-
-LE PRINCE HENRY.--Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure...
-
-FALSTAFF.--Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi
-en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept
-pointes dans mon bouclier comme ceci.
-
-LE PRINCE HENRY.--Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure...
-
-FALSTAFF.--Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en
-bougran, dont je te parlais...
-
-LE PRINCE HENRY.--Bon! deux de plus déjà!
-
-FALSTAFF--... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied.
-Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un
-clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.
-
-LE PRINCE HENRY.--O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est
-sorti onze.
-
-FALSTAFF.--Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois
-goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont
-foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir
-ta main.
-
-LE PRINCE HENRY.--Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante,
-gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de
-chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de
-suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment
-donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal
-vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons,
-donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire?
-
-POINS.--Allons, une raison, Jack, une raison!
-
-FALSTAFF.--Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait
-l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par
-contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons
-seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à
-personne par contrainte, moi!»
-
- * * * * *
-
-Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend
-confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point
-Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la
-fantaisie:
-
-«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits.
-Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse
-escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon
-prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez
-l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?»
-
- * * * * *
-
-Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être _humoristiques_,
-je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde,
-mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont
-pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont
-une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une
-garantie que la vérité n'est pas sérieusement menacée par eux; leur
-propre énormité les réduit à néant.
-
-En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de
-vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la
-mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même
-et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il
-y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le
-ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux.
-Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit
-rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi
-la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation
-doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur
-sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître
-douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de
-bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé
-par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un
-diable et faites-vous plutôt assommer.»
-
-La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la
-modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide
-de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est
-_l'apparence_ de ces deux choses; la prudence la plus élémentaire
-consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait
-cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a
-pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être
-un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux
-que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué
-son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa
-nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au
-fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et
-dupe dos apparences.
-
-Un critique anglais du XVIIIe siècle, Maurice Morgann, a écrit sur
-le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment délicieux,
-humoristique comme le personnage même auquel il est consacré, mais sans
-s'écarter jamais du bon goût et de la distinction la plus exquise.
-L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite sa réputation, et
-soutient en particulier ce piquant paradoxe, que Falstaff était un
-homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce n'est pas à cause
-de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; sur ce point-là
-surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur de la mauvaise
-opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident mieux que ses
-paroles.
-
-Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute
-justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus
-poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de
-poltronnerie, c'est que son _humour_ a ambitionné ce singulier honneur
-et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré
-de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de
-chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou
-faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire
-tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait
-pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a
-fait.
-
-Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un
-type de _miles gloriosus_, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté,
-il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un
-vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas
-un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'_avance_ d'exploits qu'il
-n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'_après_ l'action et
-sont une libre et joyeuse invention de l'_humour_ brodant sur des faits
-particuliers.
-
-Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte,
-Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le
-moment de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère
-sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un
-lâche ne le pourrait pas[6].
-
-Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas,
-s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,
-
-/$
- Plus froid que n'est un marbre,
- Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
- Ayant quelque part ouï dire
- Que l'ours s'acharne peu souvent
- Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
-$/
-
-
-Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler
-le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot.
-Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est
-simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la
-vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là
-on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait
-modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et
-c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.»
-
-Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer?
-Sans profit pour la société, il aurait donc cherché--l'égoïste!--la
-satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur?
-
-«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras?
-enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie?
-Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle
-... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants,
-car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson
-funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.»
-
-Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute,
-c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était
-aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger
-passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort,
-pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles,
-et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son
-_humour_, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur
-est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le
-charge sur son dos.
-
-«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte.
-
-LE PRINCE HENRY.--Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu
-mort.
-
-FALSTAFF.--Toi?... Seigneur! Seigneur! que ce monde est adonné au
-mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et
-lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
-et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury
-... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait
-cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me
-démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.»
-
- * * * * *
-
-Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare.
-
-D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel
-est Jacques dans _Comme il vous plaira._ Le tableau que ce mélancolique
-personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à
-la façon de l'_humour_:
-
-«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en
-sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue
-successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est
-d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice.
-Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage
-du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers
-l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant
-une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis le
-soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux
-sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la
-réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le
-juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère,
-la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes
-banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre
-un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et
-une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa
-jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis
-pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant
-un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique
-plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur
-oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,--sans rien!»
-
- * * * * *
-
-Et après?
-
-Hamlet va nous le dire.
-
-«Où est Polonius? lui demande le roi.
-
---A souper.
-
---A souper! où donc?
-
---Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain
-congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment. Le
-ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous
-engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes
-pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un
-service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut
-pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a
-mangé ce ver.
-
---Que veux-tu dire par là?
-
---Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un
-voyage à travers l'intestin d'un mendiant.»
-
- * * * * *
-
-Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et
-planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes
-filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et,
-pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens.
-
-Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare.
-La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa
-supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point
-de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane
-les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est
-pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions
-politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines et,
-comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de
-nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un
-jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus
-universel.
-
-«C'est un divin bateleur, a-t-on dit[7]. Le monde lui apparaissait
-comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de
-théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant
-nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire
-de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous
-glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello,
-Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire,
-vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le
-bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque
-de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.»
-
- * * * * *
-
-Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence,
-commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes
-qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement
-leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui
-renferme tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare:
-
-/$
- Ainsi font, font, font
- Les follettes
- Marionnettes,
- Ainsi font, font, font
- Trois p'tits tours--et puis s'en vont.
-$/
-
-
-[1] _Études sur la littérature contemporaine_, t. VI, p. 210.
-
-[2] Traduction de M. Poyard.
-
-[3] Préface du _Tartuffe._
-
-[4] Écrit en 1883.
-
-[5] Voy. _Les Tragédies romaines de Shakespeare_, chap. VII.
-
-[6] Maurice Morgann, _An Essay on the dramatic character of sir John
-Falstaff._
-
-[7] Victor Cherbuliex, _Études de littérature et d'art._
-
-
-
-
-APPENDICE[1]
-
-
-
-UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE
-
-
-_LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON_
-
-Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit
-les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement
-qu'on peut appeler _homéopathique_, quoique ce terme date d'une époque
-postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est
-probablement la raison pour laquelle elle plaît davantage à notre goût
-français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que
-les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que
-les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie
-ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de
-_prosaïsme_ parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les
-pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.
-
-La comédie de _la Méchante Femme mise à la raison_ parut pour la
-première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après
-sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il
-y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom
-d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et
-en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand
-poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses
-contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est
-un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain
-défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes
-naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut
-tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois
-avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître trop bien
-la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme
-défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le
-texte.
-
-La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont
-italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies
-de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire
-médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses
-prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce
-que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui
-encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire
-qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.
-
-Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses
-valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un
-cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de
-faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter
-cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus
-somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter
-les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira
-en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui
-présentera un bassin d'argent rempli d'eau de rose, avec du linge
-damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?»
-Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que
-Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses
-mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie,
-et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on
-lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.
-
-Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens
-se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie
-devant son homme.
-
-En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs
-s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect _Votre
-Seigneurie, Votre Honneur_, lui offrent du vin d'Espagne, des
-conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni _Votre
-Honneur ni Votre Seigneurie_: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de
-ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi
-des conserves de bœuf.--Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette
-manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de
-votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une
-considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!--Quoi!
-vous voulez donc me faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe
-Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance,
-cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et
-pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket,
-la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son
-compte pour quatorze sous de petite bière...--Oh! voilà ce qui désole
-Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin,
-voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe
-château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord,
-souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la
-réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»
-
-Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il
-finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède
-pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais
-plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je
-vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces
-moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas
-un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame
-notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!--Oh!
-que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue. Voilà quinze
-ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.--Quinze ans! ma
-foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce
-temps?--Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme
-vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous
-avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle
-maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice
-parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous
-appeliez Marianne!--Oui, la fille du cabaret.--Allons donc, Milord;
-vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes
-que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf,
-Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont
-jamais existé et qu'on n'a jamais vus.--Eh bien, que Dieu soit loué de
-mon heureux rétablissement!»
-
-L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la
-raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité
-du rêve.
-
-«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu
-que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons;
-on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler
-le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La
-moitié de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre
-moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un
-peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons
-dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous
-affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si
-un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant,
-qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi
-qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait
-artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on
-rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin
-Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes
-dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est
-elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous
-éveillons à la mort.»
-
-Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité
-où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de
-l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.
-
-Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours,
-huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et
-l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil,
-à la porte du cabaret de Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il
-croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec
-une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne
-différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.
-
-Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel.
-Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens
-déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont
-voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a
-pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons
-après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que
-l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou
-une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement
-requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point
-aux éditions plus anciennes.
-
-C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand
-seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie,
-dont je vais maintenant faire l'analyse, de _la Méchante Femme mise à
-la raison._ L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante
-histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de
-notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans
-l'esprit de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la
-réalité et du rêve.
-
- * * * * *
-
-Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles:
-l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait _Katharina
-the shrew_, c'est-à-dire Catherine la mégère, _Katharina the curst_,
-c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes
-eût été trop faible à lui seul, _Katharina the curst shrew_, Catherine
-la mégère exécrable. La cadette, Blanche, _Bianca_, était un ange, et
-plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée
-de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait
-de la diablesse.
-
-«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme
-résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir
-trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma
-permission de la mettre en ménage...--En ménage! dites donc à la
-ménagerie[2]... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi
-de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et
-recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»
-
-Les prétendants à la main de Bianca désespéraient de découvrir un
-homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio,
-gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à
-Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il
-s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de
-vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.
-
-«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au
-but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu,
-et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais
-tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.--Seigneur
-Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit
-suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de
-Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de
-Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela
-ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à
-Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez
-sur moi pour vivre heureux.»
-
-Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent
-est plus précieux que toutes les choses du monde[3];» mais bien
-d'autres très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés
-dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique
-n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une
-philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et
-sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage.
-Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en
-personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté
-téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans
-une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire
-des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide
-assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à
-rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit
-en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend
-et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie
-aussi choquante.
-
-Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que
-vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui
-dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre
-sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure
-plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une femme qui ne
-manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été
-celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut,
-mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui,
-méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois
-pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.--Silence,
-Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de
-qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et
-la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa
-demande.
-
-Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète
-nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait
-assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur.
-Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de
-dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de
-la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur
-n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur
-en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci
-pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais
-évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet
-et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette, gronde
-l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio
-entre.
-
-«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?
-
---J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.
-
---Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa
-manche. Procédez méthodiquement.»
-
-Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:
-
-«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la
-beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste
-et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans
-façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge
-que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»
-
-Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule
-si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement
-prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa
-fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage
-son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.
-
-«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et
-précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour...
-Abrégeons, et veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en
-mariage?
-
---Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille
-écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car
-tout dépend de là.
-
---Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis
-aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle
-un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et
-je ne fais pas ma cour en enfant.»
-
-Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise,
-n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de
-nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa
-position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas
-tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le
-débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit
-entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio,
-sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous
-le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.
-
-«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si
-pâle?
-
---Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.
-
---Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne?
-
---Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra
-mieux que le luth.
-
---Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?
-
---C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement
-qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour
-lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience
-diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous
-allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé
-sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à
-travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé
-le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier,
-mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.
-
---Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante
-fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde
-d'avoir avec elle une petite causerie!»
-
-Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original,
-et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et
-d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se
-glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un
-_dompteur_, je veux dire un homme absolument froid, calme et maître
-de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les
-fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner,
-intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son
-rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements
-simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite
-avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement
-l'exécution.
-
-Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on
-veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas
-homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la
-fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans
-la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître
-plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne
-le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses
-manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle
-l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les
-débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher
-qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.
-
-Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il
-va faire sa cour, tambour ballant, s'annonçant dès l'abord en
-maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la
-baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.
-
-«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.
-
---Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me
-nomment Catherine.
-
---Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau,
-écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur,
-célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles
-ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»
-
-Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.
-
-«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau,
-ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement
-aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage;
-mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante,
-enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton
-langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer
-le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme
-font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la
-contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un
-langage gracieux, caressant et affable.»
-
-La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques
-grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel.
-Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi
-l'entretien:
-
-«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs.
-Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une
-affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi.
-Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière
-qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure
-que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre
-père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine
-pour femme.»
-
-Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche
-prochain.
-
-«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses
-dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite
-harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son
-beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et
-lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être
-méchante, «Beau-père, je vous le jure, on n'a pas idée comme elle
-m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou,
-elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je
-vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que
-ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez
-les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»
-
-Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus
-ou moins comprimée d'abord par l'_ouragan_ de Petruchio, éclate
-après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!»
-s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles
-épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce
-brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette
-science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour
-s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que
-Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle
-échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout
-le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca,
-la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi
-donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son
-prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses
-manières un peu rudes ne valent-elles pas mieux, après tout, que les
-mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre
-d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec
-lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond
-d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la
-lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se
-mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.
-
-Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de
-fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde
-et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par
-comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et
-dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse
-mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera
-et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa
-raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en
-action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie
-du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement
-carrière.
-
- * * * * *
-
-Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents,
-tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de
-Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage,
-disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance,
-porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel
-attirail, grands dieux!
-
-«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées
-pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à
-chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée
-antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville,
-avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une
-selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux,
-il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé
-comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin,
-rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé
-de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le
-vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il
-a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de
-mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa
-selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de
-la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec
-de la ficelle.»
-
-Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde pas à paraître en personne
-aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.
-
-«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien
-sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme
-si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène
-extraordinaire?
-
---Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage.
-Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas;
-mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal
-accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez
-vous marier.
-
---D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi
-qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La
-matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»
-
-Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la
-cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est
-si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement
-dramatique le spectacle de la chose même.
-
-«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?
-
---Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.
-
---Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?
-
---Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en
-saura quelque chose.
-
---Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible.
-
---Je vous dis qu'il est un démon.
-
---Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.
-
---Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je
-vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait
-Catherine pour femme, _oui, de par tous les diables_, a-t-il crié,
-et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a
-laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le
-rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing
-qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre.
-_Et maintenant_, a-t-il crié, _qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!_
-
---Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?
-
---Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait
-en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après
-diverses cérémonies, il a demandé du vin. _Une santé!_ a-t-il crié
-comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades
-après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant
-le fond du verre à la barbe du sacristain, roide et sèche broussaille,
-disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la
-mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant
-que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je
-me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de
-mariage si extravagant.»
-
-Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de
-la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister
-avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents
-et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence
-et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse
-épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener
-Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine
-elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise
-Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui
-vous en prie.»
-
-Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal
-guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon
-sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît:
-«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont
-ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont
-fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs, en avant marche dans la
-salle du festin!»
-
-Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée,
-qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et
-l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle
-prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio
-sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs,
-dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner,
-Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez,
-riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle
-vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends
-rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi?
-qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez
-hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes,
-Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas
-peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai
-ton bouclier contre un million d'ennemis!»
-
-Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène
-Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.
-
-Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous
-sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure
-de langage qu'on appelle en rhétorique _prétérition_ est employée
-d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire
-semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous
-ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,
-
-/$
- Vous ne saurez pas qu'avec magnificence
- Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence:
- Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour;
- Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;
- Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue...
- Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien[4].
-$/
-
-De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois
-interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son
-maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors,
-raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais
-appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une
-mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment
-il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est
-glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher
-de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui
-jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment
-les chevaux se sont échappés; comment la bride s'est rompue et comment
-j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables,
-qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau
-avec toute ton ignorance.»
-
-Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa
-nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa
-propriété de campagne:
-
-«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est
-Nathaniel, Grégoire, Philippe?
-
-TOUS LES VALETS.--Voilà, voilà, monsieur, voilà!
-
-PETRUCHIO.--Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches!
-lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance!
-plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?
-
-GRUMIO.--Me voici, monsieur.
-
-PETRUCHIO.--Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas
-ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous
-ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.»
-
-Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à
-brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant
-ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à Catherine de l'eau
-pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par
-son maître, a laissé choir l'aiguière.
-
-«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute
-involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la
-bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la
-méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de
-joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un
-serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle
-et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses
-à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve
-commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.
-
-Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau,
-asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le
-_Benedicite_, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il
-est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment,
-maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à
-moi qui n'aime pas la viande calcinée?»
-
-Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.
-
-«CATHERINE.--Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi.
-Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.
-
---Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est
-expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et
-fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles
-de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de
-viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce
-soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la
-chambre nuptiale.»
-
-Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit
-de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont
-le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai
-l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les
-draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse
-que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle.
-Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer
-l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que
-je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.»
-
-Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués,
-dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des
-bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise
-qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit
-être sur la scène un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas
-à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur
-maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie:
-
-«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?
-
---C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. _He kills her in
-her own humour._»
-
-Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement
-guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse
-à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en
-fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il
-faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire
-d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la
-part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.
-
-Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou,
-puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que
-le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la
-bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui
-crions: _Assez!_ Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui
-précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à
-multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux
-successivement un marchand de modes el un tailleur auxquels Petruchio
-a commandé divers objets de toilette pour Catherine.
-
-«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une
-soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.
-
-CATHERINE.--Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les
-dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et
-on ne me mène pas comme un singe.
-
-PETRUCHIO.--Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête
-de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie
-jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O
-mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche!
-... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?
-
-LE TAILLEUR.--Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.
-
-PETRUCHIO.--Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la
-mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous,
-et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.
-
-CATHERINE.--Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus
-élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une
-poupée?
-
-PETRUCHIO.--Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une
-poupée.
-
-LE TAILLEUR.--Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie
-qui voudrait faire d'elle une poupée.
-
-PETRUCHIO.--O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à
-coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce
-d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me
-verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque,
-chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec
-ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du
-bavardage!»
-
-La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari
-en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à
-la maison paternelle.
-
-A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement
-sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de
-murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et
-c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée
-de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une
-personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison,
-n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite
-ou faible: un éducateur nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des
-parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable,
-mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle _aime_
-l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa
-volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède
-ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que
-d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont
-elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, _fière de
-s'incliner._ Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison
-des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à
-entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher
-seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il
-faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès
-de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.
-
-Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute
-fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.
-
-Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine
-consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté
-maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune
-est brillante et sereine!--Soit, c'est la lune, répond Catherine après
-une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les
-sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité,
-c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce
-n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle,
-désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»
-
-Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle,
-dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et
-s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu
-une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur
-ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables
-aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille,
-encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de
-sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas
-rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère
-qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune
-vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux
-les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre
-favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement,
-Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela
-signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé, fané,
-flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.--Vénérable
-vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux
-leur absurde méprise; ils ont été _tellement éblouis par l'éclat du
-jour_, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine
-et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à
-l'heure par Petruchio?
-
-Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils
-s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette
-comédie morale.
-
-Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce
-Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les
-nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient
-de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté
-d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage
-anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs
-en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon
-gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois
-que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.
-
-PETRUCHIO.--Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun
-de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus
-obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix
-dont nous allons convenir.
-
-HORTENSIO.--D'accord. Quelle est la gageure?
-
-LUCENTIO.--Vingt ducats.
-
-PETRUCHIO.--Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon
-chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.
-
-LUCENTIO.--Eh bien! cent ducats.
-
-HORTENSIO.--Accepté.
-
-PETRUCHIO.--Marché fait.
-
-HORTENSIO.--Qui commencera?
-
-LUCENTIO.--Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me
-parler.»
-
-Biondello sort et revient un instant après en disant:
-
-«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment
-et qu'elle ne peut venir.»
-
-C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de
-venir me parler tout de suite.
-
---Oh! oh! _prie ma femme_... Comment pourrait-elle résister?» dit
-ironiquement Petruchio.
-
-Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous
-devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle
-vous fait dire d'aller la trouver.»
-
-Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud,
-dit-il à son valet, va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.
-
-HORTENSIO.--Je sais sa réponse.
-
-PETRUCHIO.--Quoi?
-
-HORTENSIO.--Qu'elle ne veut pas.»
-
-Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en
-croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.
-
-CATHERINE.--Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.
-
-PETRUCHIO.--Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?
-
-CATHERINE.--Elles causent dans le salon, assises près du feu.
-
-PETRUCHIO.--Allez les chercher. Si elles refusent de venir,
-houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs
-maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»
-
-Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.
-
-HORTENSIO.--Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.
-
-PETRUCHIO.--Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une
-vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a
-de doux et d'heureux.
-
-BAPTISTA.--Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure.
-Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est
-une autre dot que je donne à une autre fille, car elle est changée
-comme si elle commençait une seconde existence.
-
-PETRUCHIO.--Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance
-et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous
-amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous
-avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»
-
-Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.
-
-«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir
-à des ordres pareils!
-
-LUCENTIO.--Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi
-folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats
-depuis le souper.
-
-BIANCA.--Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon
-obéissance.
-
-PETRUCHIO.--Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises
-têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et
-leurs maîtres.
-
-LA FEMME D'HORTENSIO.--Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas
-besoin de leçon.
-
-PETRUCHIO A CATHERINE.--Allons, fais ce que je te dis, et commence par
-elle.
-
-CATHERINE.--Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne
-lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître, de
-votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la
-gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans
-l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les
-bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source
-troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence,
-personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une
-seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre
-seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain;
-celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps
-à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour
-par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement
-au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services,
-il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une
-cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande!
-Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme
-les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre
-et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle
-sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son
-tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer
-la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux; assez
-insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur
-destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous
-a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable
-de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que
-nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en
-harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux
-révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi
-impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je
-plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la
-menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont
-que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre
-faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être
-le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre
-orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds
-de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien
-l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.
-
---Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui
-s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.»
-
-Telle est la comédie de _la Méchante Femme mise à la raison._
-
-Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses
-exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion
-des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme,
-comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère
-de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse.
-Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine
-et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa
-mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort
-nous fût expressément donné aussi pour un homme _excellent_, non moins
-supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et de
-la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du
-_Maître de forges_, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec
-la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de
-femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de
-l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des
-poètes du XVIe et du XVIIe siècle d'introduire dans leurs comédies un
-élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du côté de la farce que
-du côté du drame, et Shakespeare se proposant d'abord d'amuser les
-spectateurs, il suffisait à son dessein de faire briller chez Petruchio
-les qualités purement intellectuelles des héros ordinaires de comédie:
-la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse, le sang-froid, la
-possession de soi-même.
-
-Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne
-l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil
-de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le
-système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou
-furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est
-celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann,
-devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps.
-L'_homéopathie_, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour
-le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une
-méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute
-antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue,
-législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de
-l'ivrognerie.
-
-Dans la fable intitulée _le Dépositaire infidèle_, La Fontaine nous
-offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie
-d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer:
-
-/$
- J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison.
- Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église.
- Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux;
- On le fit pour cuire vos choux.
-
- Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur
- De vouloir par raison combattre son erreur:
- Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.
-$/
-
-Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la
-conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux
-pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux.
-Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades
-qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des
-_philistins_, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre
-à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en
-rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les
-sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le
-seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour
-vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère,
-salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste
-de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué
-des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit
-brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous
-les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur
-feu d'un seul coup.
-
-L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris
-(car je ne voudrais pas avoir l'air de donner à entendre que dans
-tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à
-la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de
-l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.
-
-L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances
-de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que
-pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement
-destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très
-prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où
-l'on devrait être raisonnable.
-
-Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de
-la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie
-de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un
-de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est
-devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux
-contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple
-supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la
-sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous
-savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se
-répandra en lamentations assommantes, que sa mauvaise humeur la
-rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal
-à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée
-perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder,
-une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour
-la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais
-vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez
-donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent
-désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre
-laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide,
-cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre
-absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de
-pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle
-s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière
-d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de
-la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de
-comédien.
-
-Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le
-vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les
-soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour,
-et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine perdue, un
-hiver de travail paisible et tranquille.
-
-Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une
-simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre
-les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience
-mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de
-cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos
-épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine
-allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les
-exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.
-
-Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une
-bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan
-du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les
-pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez
-l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par
-l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver
-l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre
-toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin
-de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si
-elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table,
-et si elles trépignent rageusement, faites voler le plat à la tête
-de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent
-cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio:
-«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront
-par là si vous savez vous y prendre.
-
- * * * * *
-
-Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort
-de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions
-d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait
-peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la
-méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale
-des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à
-deux.
-
-Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de
-soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le
-moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car
-il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et
-de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont
-une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont
-point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie,
-elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et
-ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès
-constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour
-rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons.
-
-
-[1] Voy. Notre chapitre d'introduction p. 10.
-
-[2] Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor Hugo comme
-équivalent de celui du texte: _Leave shall you have to court her...--To
-cart her rather!_
-
-[3] L'Avare, V, 1.
-
-[4] _Mélicerte_, I, 3.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-INTRODUCTION
-
-Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en
-général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare
-et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière.
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE
-
-Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa
-théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de
-Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._
-
-CHAPITRE II
-
-CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE
-
-_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du
-jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique
-de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de
-l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de
-la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode
-dogmatique.
-
-CHAPITRE III
-
-ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT
-
-Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des
-femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment
-se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime _De gustibus non disputendum._--Double
-sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.
-
-CHAPITRE IV
-
-LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE
-
-L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans
-ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes
-comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit
-dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que
-néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus
-haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre
-la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans
-Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de
-Molière.--Poésie du _Misanthrope._
-
-CHAPITRE V
-
-LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE
-
-Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur
-exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage
-d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.
-
-CHAPITRE VI
-
-DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_
-
-Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le
-bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples
-particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le
-sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.--Le style de l'_humour._
-
-CHAPITRE VII
-
-PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT
-
-L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée
-du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des
-morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des
-Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du
-XIXe siècle.
-
-CHAPITRE VIII
-
-L'_HUMOUR_ DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE
-
-_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de
-la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale.
-
-APPENDICE
-
-UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE
-
-_La Méchante Femme mise à la raison_
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51505 ***
diff --git a/old/51505-h/51505-h.htm b/old/51505-h/51505-h.htm
deleted file mode 100644
index fb0e5be..0000000
--- a/old/51505-h/51505-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,9515 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang=" fr" lang=" fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 35%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
- /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- left: 92%;
- font-size: smaller;
- text-align: right;
- color: #CCCCCC;
-} /* page numbers */
-
-a:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-v:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-
-/* Images */
-.figcenter {
- margin: auto;
- text-align: center;
-}
-
-.figleft {
- float: left;
- clear: left;
- margin-left: 0;
- margin-bottom: 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 1em;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-.figright {
- float: right;
- clear: right;
- margin-left: 1em;
- margin-bottom:
- 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 0;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-/* Footnotes */
-.footnotes {border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51505 ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 550px;">
-<img src="images/cover.jpg" width="550" alt="" />
-</div>
-<h1>MOLIÈRE ET SHAKESPEARE</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>PAUL STAPFER</h2>
-
-<h4>Doyen de le Faculté des lettres de Bordeaux</h4>
-
-<h4>Ouvrage couronné par l'Académie française</h4>
-
-<h5>QUATRIÈME ÉDITION</h5>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5>
-
-<h5>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h5>
-
-<h5>1899</h5>
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table des matières</a></p>
-
-
-<h4><a name="AVANT-PROPOS_DE_LA_DEUXIEME_EDITION" id="AVANT-PROPOS_DE_LA_DEUXIEME_EDITION">AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION</a></h4>
-
-
-<p>L'ouvrage en deux volumes in-8°, <i>Shakespeare et l'Antiquité</i>, que
-l'Académie française a couronné en 1880, était suivi d'un opuscule
-intitulé <i>Molière, Shakespeare et la Critique allemande.</i></p>
-
-<p>C'est cet opuscule que nous réimprimons aujourd'hui, après y avoir
-fait certaines additions et des changements sensibles qui s'étendent
-jusqu'au titre lui-même.</p>
-
-<p>Les rares lecteurs qui se souviennent encore d'un volume publié en
-1866, <i>Petite comédie de la Critique littéraire ou Molière selon trois
-écoles philosophiques</i>, reconnaîtront dans la publication présente
-quelques débris sauvés du naufrage de ce premier essai.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="MOLIERE_ET_SHAKESPEARE" id="MOLIERE_ET_SHAKESPEARE">MOLIÈRE ET SHAKESPEARE</a></h3>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4>
-
-
-<p>Un apologiste allemand de Molière.&mdash;Des comédies de Shakespeare en
-général.&mdash;Universalité de Molière.&mdash;Les disputes de goût.&mdash;Shakespeare
-et Aristophane.&mdash;Shakespeare et Plante.&mdash;Shakespeare et Molière.</p>
-
-
-<p class="p2"><i>Molière, Shakespeare und die deutsche Kritik</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>: tel est le titre
-d'un volume in-octavo de cinq cents et quelques pages publié en 1869
-à Leipzig par le docteur G. Humbert.&mdash;M. Rümelin, chef de la réaction
-anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et
-Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> et lui préfère Molière,
-pour lequel il professe un culte enthousiaste.</p>
-
-<p>Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait
-le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus,
-mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme,
-oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur
-qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à
-Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché
-par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans
-l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire
-quelques os à ronger?</p>
-
-<p>Tout! M. Humbert admire tout,&mdash;jusqu'au discours de l'exempt à la fin
-du <i>Tartuffe</i>, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité
-de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la
-modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu
-à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est
-renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet
-amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française
-en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le
-partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre
-nation. Mais ce sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> nous autorisait-il à parler avec irritation
-des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans
-doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à
-prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que
-nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de
-Juvénal: «L'indignation fait ... le <i>critique</i>».</p>
-
-<p>On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage
-du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien
-légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie
-des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les
-points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à
-ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre
-au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont
-pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple,
-M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à
-cette question: convient-il d'appeler <i>prosaïque</i> le genre de Molière,
-par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul
-<i>poétique?</i> Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé
-depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude
-esthétique des comédies de Molière, et où ce grand<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> homme n'est plus,
-comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride
-et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches
-historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la
-prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous
-fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines.
-Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il
-combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste
-derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la
-sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en
-Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte
-mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude
-qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la
-meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de
-1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de <i>comédies.</i>
-Les voici dans leur ordre: <i>la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les
-Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des
-méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le
-Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira,
-la<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le
-Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver.</i> Ce serait une
-naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été
-faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent
-servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce
-de théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVI<sup>e</sup> siècle,
-et encore au XVII<sup>e</sup> en France. Aussi les commentateurs de
-Shakespeare ne se sont-ils point gênés pour refaire à leur idée la
-classification de 1623.</p>
-
-<p>Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze,
-par l'élimination du <i>Marchand de Venise</i>, de <i>la Tempête</i> et de
-<i>Mesure pour mesure.</i> Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize,
-en y ajoutant deux pièces: <i>Cymbeline</i> et <i>Troïlus et Cressida.</i> M.
-Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe
-des comédies cinq pièces qu'il appelle des <i>drames</i>, parce que ce
-sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux:
-ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en
-outre <i>Cymbeline</i> et le <i>Conte d'hiver.</i> M. Kreyssig aurait bien pu
-ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: <i>Tout est bien
-qui finit bien</i> et <i>les Deux Amis de Vérone</i>, et, s'il lui avait plu
-de débaptiser aussi <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, ni le rôle brillant
-de Béatrice<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry
-et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez
-tragique au fond, le nom de comédie.</p>
-
-<p>D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire
-de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait
-avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais
-l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le
-démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font
-des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans
-quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on
-avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, <i>le Misanthrope</i> et
-<i>le Tartuffe</i>, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient
-sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait
-peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs,
-lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet
-une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du
-monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale,
-la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique,
-la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les
-poèmes sans règles».</p>
-
-<p>Il n'est guère possible d'analyser aucune pure<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> comédie de Shakespeare,
-la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général
-dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément
-qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la
-plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des
-comédies fantastiques, des <i>féeries</i>, dont le nœud est naturellement
-assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient
-aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de
-fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis
-<i>Contes tirés de Shakespeare</i>, ne peut intéresser que l'enfance.
-Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans
-appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui
-risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri
-Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette
-énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas
-pourquoi il éprouvait, en commentant <i>le Songe d'une nuit d'été</i>, tant
-de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est
-que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus
-drôles de cabrioles».</p>
-
-<p>Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire
-entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures
-de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où
-sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent.</p>
-
-<p>Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de
-Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant
-sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel
-précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit
-dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète
-n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est
-jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser
-la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme
-qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies
-pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit
-à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact
-que de venir reprocher à l'auteur de <i>Macbeth</i> d'avoir négligé dans
-ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire,
-s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et
-d'original, de ce que ces productions moindres,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-De toute autre valeur éternels monuments,<br />
-Ne sont d'Achille oisif que les amusements.<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p>
-
-<p>M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une
-critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est
-juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de
-tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de
-ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus
-et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans
-les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des
-<i>idées</i>, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que
-dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme
-réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le <i>Songe
-d'une nuit d'été</i> simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un
-charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le
-chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de
-montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans <i>le Songe
-d'une nuit d'été</i>, non plus que dans les autres comédies féeriques de
-Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui
-qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions
-de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des
-fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre <i>idée</i> que
-d'amuser l'imagination des spectateurs par des<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> aventures romanesques.
-En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans
-son livre, c'est la superstition absurde des <i>shakespearomanes</i>; mais,
-comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu
-lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre
-ses adorateurs indiscrets.</p>
-
-<p>Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée
-en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites.
-Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût
-français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter
-dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous
-aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des
-autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à
-Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.</p>
-
-<p>Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en
-France de la comédie: c'est <i>la Méchante Femme mise à la raison<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i>
-Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de
-gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une
-idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> malheur,
-cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses
-vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète
-antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque
-toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un <i>rifacimento.</i>
-<i>La Méchante Femme mise à la raison</i>, par l'imitation des réalités de
-la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de
-Shakespeare, ainsi que <i>les Joyeuses Bourgeoises de Windsor.</i> Ces deux
-pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son
-nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une
-tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des <i>Joyeuses
-Bourgeoises de Windsor</i> fut écrite en quinze jours, sur un ordre de
-la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux;
-elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de
-Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand
-poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais
-personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que
-Falstaff, en tombant du drame historique de <i>Henry IV</i> sur la nouvelle
-scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine
-de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd
-coquin, sans esprit, sans<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> invention, qui se laisse berner par deux
-femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce
-drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui
-a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!»</p>
-
-<p>Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des
-comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique
-en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète,
-ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison,
-le nom de <i>comédies</i>, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne
-qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie
-se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal,
-celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la
-comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais
-ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne
-craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de
-réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu
-à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans
-les airs un palais de fantaisie.</p>
-
-<p>M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son
-étude sur Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse
-les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur
-la question.</p>
-
-<p>«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée
-de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point
-divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette
-portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout
-où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du
-théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite?
-Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier,
-à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des
-réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées
-ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter
-les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle
-devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes
-invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se
-plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons
-capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de
-la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui
-s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos,
-les jeux d'esprit que peut amener un<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> travestissement, tel était le
-fond de ce divertissement sans conséquence...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou
-un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation
-arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse;
-celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant
-qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la
-mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses
-invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la
-pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de
-ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc
-point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas
-comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan
-du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon,
-Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de
-leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent
-l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des
-amoureux et des amoureux jeunes.</p>
-
-<p>De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur
-situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> rôle,
-a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots,
-extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière,
-surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les <i>concetti</i>,
-les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent
-certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il
-n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des
-traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils
-aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme
-ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les
-transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également
-bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce
-sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des
-sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent
-dans le même style sans aucun embarras.</p>
-
-<p>A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les
-comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée
-et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité
-offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement
-à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises
-constituent,<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du
-rire dans la comédie shakespearienne.</p>
-
-<p>Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces
-pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement
-le nœud de <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, donnant ainsi un dénouement
-de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant
-point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et
-sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas,
-comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du
-monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres
-sont vagues: <i>Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous
-voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues</i>, parce
-qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à
-l'ouvrage.&mdash;Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.</p>
-
-<p>Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était
-instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il
-était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion
-contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses
-comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme
-poète; et quant<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait
-tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que
-les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci
-un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment
-dans <i>la Comédie des méprises</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; l'émotion ne fait pas défaut non
-plus à <i>Ce qu'il vous plaira</i>, au <i>Soir des Rois</i>, même au <i>Songe d'une
-nuit d'été.</i> Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever
-ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus
-hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les
-deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette
-catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des
-productions vraiment originales de sa muse.</p>
-
-<p>On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une
-tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie,
-bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup
-moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement
-du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que,
-dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi,
-développait volontiers une nature plus riante et<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> plus heureuse, et que
-Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie
-et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui
-semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus
-triste au fond que la tragédie.</p>
-
-<p>Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions
-de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de
-sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète
-comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du
-monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de
-sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au
-milieu de tant de misères intellectuelles et morales?</p>
-
-<p>Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait
-qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart,
-ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne
-déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux
-y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse
-et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les
-puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de
-discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et
-du plaisir, tels<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les
-seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni
-cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et
-les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend
-son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle
-d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie
-votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; <i>je suis née pour ne dire
-que des folies sans conséquence</i>:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait
-mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare.</p>
-
-<p>Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète
-eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses
-sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce
-qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une
-est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du
-père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle
-ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un
-ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle
-donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»&mdash;Nulle
-amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils
-pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> de
-tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus
-ou moins amer?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière
-qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de
-Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est
-raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature:</p>
-
-<p>«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient
-se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames,
-les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant
-et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres
-propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par
-exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort
-en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein
-de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les
-ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à
-coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le
-chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses
-en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que
-<i>les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre
-la lune</i>, et encore<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> bien moins les sanglots délicieux et les trilles
-du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des
-mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors
-que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande
-passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux
-autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de
-l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des
-oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne
-peut apprendre qu'en rêve.»</p>
-
-<p>Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que
-les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de
-Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les
-goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre
-de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité
-chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de
-jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus
-un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents
-dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens
-d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons
-sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent
-dédaigneusement<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel
-le mot <i>comédie</i> n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé
-par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre
-n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans
-notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de
-Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre
-comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant <i>le
-Menteur</i>; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard
-constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la
-substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie
-selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le
-<i>jour</i> et la <i>nuit</i>, rien de plus juste que cette comparaison de Heine,
-mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit
-a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs
-de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols.</p>
-
-<p>Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en
-style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble
-considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation
-pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie
-et que la même étude n'est point nécessaire<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> aux étrangers pour goûter
-les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement
-national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain,
-la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et
-conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la
-comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine
-et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les
-autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute
-discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant
-que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain
-de tout l'empire comique.</p>
-
-<p>En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris.
-Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A
-table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la
-supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement
-soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par
-conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le
-comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que
-direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est
-une autre question. Molière n'est pas un Français.&mdash;Bah! un Anglais
-peut-être?&mdash;Non, Molière est un<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> homme. Le bon Dieu voulut un jour
-faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute
-leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il
-fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et
-amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la
-terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi?
-de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il
-est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes.
-N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint
-tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de
-son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps
-et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme
-sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand,
-dans un article de la <i>Revue critique</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> consacré à l'appréciation
-du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de
-M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien
-ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à
-Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût...
-<i>Le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>le Petit Poucet</i> me font rire ou me
-touchent, me plaisent en un mot autant que <i>le Festin de Pierre</i> ou <i>le
-Malade imaginaire</i>, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des
-comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.»</p>
-
-<p>Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit
-de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.»
-Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même
-que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses;
-pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont
-pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions,
-de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à
-l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit:</p>
-
-<p>«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir
-lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et
-nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne
-serions-nous pas bientôt d'accord?</p>
-
-<p>&mdash;Cela est sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Et si nous disputions sur les différentes<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> grandeurs des corps,
-ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas
-sur-le-champ notre dispute?</p>
-
-<p>&mdash;Sur-le-champ</p>
-
-<p>&mdash;Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il
-pas bientôt terminé par le moyen d'une balance?</p>
-
-<p>&mdash;Sans difficulté.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis
-irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle
-fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si
-par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le
-déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur
-lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans
-nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et
-quand je dis nous, j'entends tous les hommes.»</p>
-
-<p>Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts
-peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures
-passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines
-politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume,
-provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où
-nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà,
-semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre;
-et en<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une
-indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais
-remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils
-n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs
-propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire.
-C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent,
-indestructible.</p>
-
-<p>La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction:
-la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un
-terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au
-contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des
-faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal
-du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous
-prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas;
-j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui,
-d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La
-nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit
-vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui
-s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance.</p>
-
-<p>La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour
-la comédie à caractères<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> n'a point de fondement logique, c'est vrai;
-elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet
-par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas
-fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments
-très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient
-que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que
-la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie
-fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de
-l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me
-paraît plus juste.</p>
-
-<p>Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les
-personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue
-par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est
-d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout
-est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne
-s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie
-shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux
-mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent
-le style italien. <i>Les Mille et une Nuits</i> sont des contes amusants;
-mais qui oserait les mettre en parallèle avec <i>Don Quichotte?</i><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> Il y a
-un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier.
-La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque
-chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de
-l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le
-monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela,
-mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire.</p>
-
-<p>Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du <i>Songe
-d'une nuit d'été</i> comme penseur et comme moraliste, il lui est
-inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à
-Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des
-caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement
-disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la
-nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans
-fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela;
-car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions
-éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en
-mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu
-plus de sottises.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Que les critiques consultent leurs forces et<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> suivent la voie à
-laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui
-ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un
-génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de
-la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte
-exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux
-sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont
-à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement
-à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu,
-afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de
-l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur
-talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas
-d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit
-vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en
-jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses
-que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires
-proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude,
-les <i>esthéticiens.</i> Le mot <i>esthétique</i>, tiré du grec αἰσθάνεσθαι,
-<i>sentir</i>, a été introduit au XVIII<sup>e</sup> siècle par un philosophe
-allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la <i>science du
-beau</i>; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche
-qu'on se fasse<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> illusion sur le caractère foncièrement <i>subjectif</i> de
-cette prétendue science.</p>
-
-<p>Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les
-aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien,
-et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout
-la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la
-division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que
-la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en
-suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis
-de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique
-sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième,
-l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit
-positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes,
-et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé
-jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de
-la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme
-d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre
-aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une
-expression célèbre, du <i>grand creux</i> qui se trouve au fond de toutes
-les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans
-les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la
-religion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p>
-
-<p>Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas
-de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en
-revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car <i>je
-n'y crois point.</i> J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont
-été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités
-à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour
-servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; <i>les
-propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes,
-et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à
-contestation.</i></p>
-
-<p>Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique.
-De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne
-saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de
-culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple
-addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse,
-l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent
-et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de
-l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont
-l'agent civilisateur par excellence, <i>humaniores litteræ</i>, tandis que
-le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement
-positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber
-l'humanité sous le joug de<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> la plus féroce tyrannie. La douceur et le
-charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura
-plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute
-erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance.</p>
-
-<p>Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui
-relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit
-de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté
-de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs
-adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui
-savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument
-vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres,
-et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour
-me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de
-la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir
-donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées
-littéraires une dernière orgie..</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai comparé, dans un autre ouvrage, <i>Shakespeare et les Tragiques
-grecs.</i> Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre
-Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> deviennent
-extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux
-théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un
-et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des
-<i>Oiseaux</i>, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique
-d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison
-des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif
-Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles
-haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis
-sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux
-peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si
-détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition
-vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas
-moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de
-réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de
-journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur
-des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa
-manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes
-d'État<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>»?</p>
-
-<p>L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> et de Shakespeare
-est une tradition de la critique qui doit probablement son origine
-moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur
-manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de
-caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non
-sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez
-Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique,
-tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé
-et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la
-nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas
-à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi
-devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec
-naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora
-sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la
-bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut
-reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille
-femme ou un héros qui parle.»</p>
-
-<p>Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de
-Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les
-faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez
-l'autre l'esprit est surtout dans<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> les mots, et parce que le hasard
-joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y
-aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais
-avec les grands comiques anciens.</p>
-
-<p>Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies
-de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire
-plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne
-pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions,
-insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en
-rêvant, non pour être commentée.</p>
-
-<p>Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements
-que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane
-en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude
-fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare
-sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la
-comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser
-Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever
-Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées
-dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et
-morale, la vie des caractères, la puissante <i>objectivité</i> dramatique,<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il
-ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces
-deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux
-deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le
-théâtre, la même poétique.</p>
-
-<p>La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des
-critiques français:</p>
-
-<p>«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus
-complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice
-... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont
-sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur
-veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne
-sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes
-animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils
-font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il
-se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et
-par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent
-à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins,
-sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante,
-n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu
-de Gœthe, le Talleyrand de<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> l'art: ces raffinements critiques au sein
-de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont
-de la race primitive<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p>
-
-<p>Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été
-donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple.</p>
-
-<p>Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur
-fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes
-ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux
-poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat;
-en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le
-linge, avec le <i>sans façon de l'âge d'or où tout était en commun</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>:
-la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la
-littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute...</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">... Vous leur fîtes, seigneur,</span><br />
-En les croquant, beaucoup d'honneur.<br />
-</p>
-
-<p>D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de
-Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la
-multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire
-influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en
-contact, et<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des
-affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches,
-ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la
-bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de
-directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et
-donnait d'excellents dîners.</p>
-
-<p>Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils
-ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils
-ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une
-incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet
-et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire.
-Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir
-deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans
-l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent
-pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles
-parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de
-Molière.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Molière, <i>Shakespeare et la Critique allemande.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>The taming of the Shrew.</i> Nous donnons l'analyse de cette
-comédie en <i>Appendice</i> à la fin du présent volume.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap.
-VII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> 1er janvier 1870</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Edelestand du Méril.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Sainte-Beuve, <i>ibid.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></h5>
-
-
-<h4>PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</h4>
-
-
-<p>Guillaume Schlegel.&mdash;Point de départ de son argumentation.&mdash;Sa
-théorie de la gaieté.&mdash;Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.&mdash;Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.&mdash;<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.&mdash;Étrange paradoxe de
-Hegel.&mdash;<i>L'Avare</i>&mdash;<i>Le Médecin malgré lui.</i>&mdash;<i>Peines d'Amour perdues.</i></p>
-
-
-<p class="p2">Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands.
-J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait
-grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous
-les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie
-qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique,
-partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous
-lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe:<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> «Molière est si
-grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement
-... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de
-temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres
-italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection.
-Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux
-la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous
-retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.»</p>
-
-<p>Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général
-est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens
-de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition
-s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane
-et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de
-la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté
-par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur
-et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se
-rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en
-prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et
-rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique;
-ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la
-comédie,<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et
-de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument
-comme s'il n'existait pas<a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer
-d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit
-national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe
-comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration
-et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable
-éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la
-façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était
-juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument
-attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces
-fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808,
-pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France,
-l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur
-est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron
-raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible
-vengeance<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas
-un poète.»</p>
-
-<p>Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel;
-elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de
-méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur
-considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme
-Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa
-traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un
-ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter
-un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri
-Heine<a name="FNanchor_2_9" id="FNanchor_2_9"></a><a href="#Footnote_2_9" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme
-Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une
-seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de
-l'antipathie contre <i>le Misanthrope</i>, que<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> moi, je relis sans cesse
-comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au
-<i>Tartuffe</i>, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout
-de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à
-Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes,
-et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que,
-s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a
-voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans
-presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la
-disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances
-avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le
-poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité
-d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien...
-Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve
-tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe
-pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une
-nature solide et un grand caractère.»</p>
-
-<p>Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire
-beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce
-jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière
-en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
-
-<p>Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt
-de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a
-prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de
-bonnes comédies.</p>
-
-<p>Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse
-l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter
-quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il
-permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans
-l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art,
-et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre
-des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et
-j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit
-à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez
-sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté.
-Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance
-des idées cornues de ces logiciens qui, <i>par le raisonnement</i>, sont
-arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie
-comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les
-comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière?</p>
-
-<p>J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et
-réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement
-de la<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas
-à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais
-j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique
-se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point
-d'<i>idée</i>, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de
-la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que
-tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment
-libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque
-de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant
-dans sa <i>Critique du jugement de goût</i> et d'abord par Molière dans sa
-<i>Critique de l'École des femmes</i>: «Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit
-offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de
-poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la
-comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie:
-donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de
-l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de
-consécration,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> Schlegel cite un passage du <i>Banquet</i> de Platon, où
-Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter
-la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est
-avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne
-se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à
-l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon
-Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance
-des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate
-s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières),
-qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et
-qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé
-sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir
-ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que
-la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément
-dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la
-comédie, qui est son contraire.</p>
-
-<p>Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me
-propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne
-propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui
-défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que,
-dans l'exposé<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui
-sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage
-grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le
-succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur
-la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai.</p>
-
-<p>Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même
-apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous
-n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux
-choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir:
-ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition
-vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire
-qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est
-un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre
-erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu
-identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse.
-Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de
-l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui
-terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et
-légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du
-monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos
-passions. C'est l'hôte d'un monde<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> aérien et fantastique, qui, de
-loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse
-nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie.
-L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont
-su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne
-vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions
-soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire
-est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe
-auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la
-gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce
-qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est.</p>
-
-<p>La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou
-l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire
-que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle
-de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit
-la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à
-l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une
-satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse
-toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce:
-le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes
-bizarres,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois
-elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale
-qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne.</p>
-
-<p>Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et
-fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans
-le <i>Légataire universel</i> de Regnard, un pauvre vieillard, accablé
-d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son
-héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le
-croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire
-en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et
-contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand
-Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides
-de ses héritiers!</p>
-
-<p>Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il,
-au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de
-s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme,
-des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait
-mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est
-permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète
-ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral
-pour empêcher que ma conscience<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> ne vienne élever sa voix au milieu de
-la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion
-des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre
-les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à
-la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait
-rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris
-malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins
-plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il
-blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de
-Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette
-gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que
-l'ironie.</p>
-
-<p>Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il
-ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est
-qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus
-nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la
-gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que
-celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs.</p>
-
-<p>Nous avons, dans <i>la Métromanie</i> de Piron, l'exemple d'un ridicule
-qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que
-cette pièce manque absolument de gaieté, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> prétends pas cela, dit
-notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort
-plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de
-l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire
-des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins
-gaie que le reste.</p>
-
-<p><i>Le Roi de Cocagne</i> du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici,
-point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant
-qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers
-du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules.
-Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté
-s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce?
-Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que <i>le Roi de Cocagne?</i> Nous le
-saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le
-couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume
-Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un
-ridicule immortel.</p>
-
-<p>Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même
-apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte
-définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la
-gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le
-sérieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p>
-
-<p>Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont
-dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos
-forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons
-ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et
-nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini,
-l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion
-profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le
-sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce
-qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du
-but proposé à notre activité.</p>
-
-<p>La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de
-nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et
-à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la
-comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de
-nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter
-gaiement à l'oubli.</p>
-
-<p>Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme
-du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple,
-grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite
-vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de
-moment en moment; il écarte les accessoires<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> étrangers à l'action
-et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la
-vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute
-l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le
-drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La
-tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la
-variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà
-son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur
-un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction
-de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté
-ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté
-et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail,
-aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un
-tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien;
-elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune;
-elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure
-indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le
-monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un
-instant sur chaque fleur.</p>
-
-<p>Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers,
-conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de
-bien-être<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever
-non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors
-nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace
-et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui
-est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et
-sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose
-lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne
-convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant
-arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents,
-sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le
-distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute
-minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans
-cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique
-s'évanouit.</p>
-
-<p>Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon
-Schlegel.&mdash;Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique
-des différents théâtres.</p>
-
-<p>Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et
-sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane,
-Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est
-la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie.
-Car, dit-il.<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte
-de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle,
-par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le
-théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle
-image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait
-ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité
-Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation
-de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires.</p>
-
-<p>Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les
-comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela
-même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet
-la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en
-lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme
-dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément
-parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il
-se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les
-magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité.
-Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût
-vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de
-son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> sérieuses
-pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été
-détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais
-les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent
-de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre
-sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est
-toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute
-attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était
-pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois
-de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse
-quelquefois à lever le masque.</p>
-
-<p>Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme
-de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire
-la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre,
-et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans <i>le
-Roi de Cocagne</i> de Legrand, dans <i>le Désespoir de Jocrisse</i>, «ouvrage
-classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a
-conquis la palme de l'immortalité»!</p>
-
-<p>De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que
-chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est
-sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers
-un but. L'unité<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur
-de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce
-qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos;
-ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où
-elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement
-dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient
-comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces,
-qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités
-lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il
-est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif
-que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et
-raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les
-lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans <i>les Grenouilles</i>
-d'Aristophane:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Grâce à moi, grâce à la logique<br />
-De mes drames judicieux,<br />
-Et surtout à l'esprit pratique<br />
-De mes héros sentencieux,<br />
-Le bourgeois plus moral, plus sage,<br />
-Apprend à mener sa maison,<br />
-Car il rencontre à chaque page<br />
-Des maximes pour sa raison<br />
-Et des conseils pour son ménage!<br />
-</p>
-
-<p>Arrivons à Molière.&mdash;Il y a dans son théâtre<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> des scènes pleines de
-folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses
-doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets
-du <i>Malade imaginaire</i>; les coups de bâton que les archers donnent à
-Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent
-en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: <i>Dara, dara bastonara
-...</i> «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac
-poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession;
-ou bien encore cette petite scène de <i>la Princesse d'Élide</i> où Moron
-caresse un ours:</p>
-
-<p>«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De
-grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à
-manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens
-là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,
-tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre
-altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la
-plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants
-et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites
-quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits
-ongles bien faits!...»</p>
-
-<p>Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur
-des <i>Plaisirs de l'île<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> enchantée</i> excelle, quand il veut, dans
-cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne
-font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces
-interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes
-et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet
-de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le
-docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette
-oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères,
-et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre,
-pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont
-là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de
-caractère.</p>
-
-<p>J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations,
-professait une admiration particulière pour <i>les Fourberies de Scapin.</i></p>
-
-<p>Malheureusement, Molière a écrit <i>le Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe</i>,
-sans parler de <i>l'Avare</i>, des <i>Femmes savantes</i> et de tant d'autres
-erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique.
-<i>Le Tartuffe</i> est une assez belle satire en forme de drame; mais,
-à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté
-obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et
-le fils par leur bigoterie, le reste de<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> la famille par sa haine pour
-l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant
-d'onction que les dévots de cœur ne doivent</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,<br />
-Mais attacher leur haine au péché seulement.<br />
-</p>
-
-<p>Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de
-personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon
-par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue
-comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que
-Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours
-inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille,
-le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui,
-par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la
-pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le
-beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des
-sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-... Souhaitez que son cœur, en ce jour,<br />
-Au sein de la vertu fasse un heureux retour,<br />
-Qu'il corrige sa vie en détestant son vice<br />
-Et puisse du grand prince adoucir la justice.<br />
-</p>
-
-<p>Le crime puni, cela est tragique; mais le<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> crime repentant, cela
-s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que
-<i>le Tartuffe</i> est une satire entremêlée de sermons et terminée comme
-un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage
-superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire
-mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.</p>
-
-<p>Et <i>le Misanthrope?</i> Soyons sérieux; on n'assiste pas à la
-représentation de cette pièce pour s'amuser:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!<br />
-</p>
-
-<p>nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous
-dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description
-du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant,
-crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné
-s'écrie, par l'organe de son principal personnage:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être<br />
-Si plaisant que je suis!...<br />
-</p>
-
-<p>Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus
-exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de
-détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en
-relation directe avec sa théorie du comique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p>
-
-<p>Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé <i>le
-Roi de Cocagne</i> de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier
-d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en
-Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment
-réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de
-donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai
-cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.</p>
-
-<p>La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom
-de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui
-cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce
-qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer
-l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, <i>le Roi de Cocagne.</i> Thalie
-en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons,
-s'écrie-t-il,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!<br />
-Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,<br />
-Du bouffon.<br />
-</p>
-
-<p>Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas
-qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le
-défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans <i>la Méchante Femme mise à la
-raison</i>, le prologue<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> est plus remarquable que la pièce même.»</p>
-
-<p>Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de
-Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance
-de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec
-bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de
-l'empire:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,<br />
-Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.<br />
-Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,<br />
-Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;<br />
-Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;<br />
-Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;<br />
-Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,<br />
-Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.<br />
-</p>
-
-<p>«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou
-même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils
-ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi
-soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que
-le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place.
-L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son
-génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable
-qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»</p>
-
-<p>Dès la seconde scène, le théâtre change, et<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> l'on voit s'élever le
-palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements,
-de fruits confits.</p>
-
-<p>«Les critiques français affectent de mépriser les changements de
-décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste
-d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de
-l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement
-vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire
-à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est
-un défaut du caractère et de l'esprit.»</p>
-
-<p>Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de
-Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.<br />
-Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.<br />
-Cet empire envié par le reste du monde,<br />
-Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,<br />
-N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit<br />
-Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.<br />
-Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;<br />
-Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!<br />
-Dans la profusion le goût se ralentit;<br />
-Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.<br />
-<br />
-<br />
-Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,<br />
-De laisser pour un temps le trône à l'abandon...<br />
-Le trône, cependant, est une belle place:<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?<br />
-Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen<br />
-Je veux être empereur ou simple citoyen.<br />
-</p>
-
-<p>«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un
-des meilleurs motifs de la comédie.»&mdash;Toute cette scène est excellente.
-Je regrette seulement que Bombance dise au roi:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Si le trop de santé vous cause des dédains,<br />
-Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:<br />
-Ils vous la détruiront, je me le persuade.<br />
-</p>
-
-<p>L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout
-ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature,
-une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et
-parfaitement inoffensif.</p>
-
-<p>Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en
-prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le
-spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe.
-Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à
-aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal
-où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients
-pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague
-fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son
-doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> de la substituer à
-l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br />
-<br />
-Sire...<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br />
-<br />
-Quoi?...<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens là-dedans de me laver les mains.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br />
-<br />
-Et ne voulez-vous pas les laver davantage?<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-Et par quelle raison les laver, dis?<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN bas.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 15em;">J'enrage.</span><br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">Haut.</span><br />
-Sire, dans nos climats, la coutume des rois<br />
-Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.<br />
-</p>
-
-<p>De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier
-sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand
-il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais
-l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui
-tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse
-Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre
-d'élargir Philandre,<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> et entre autres extravagances du meilleur comique
-il s'écrie:</p>
-
-<p>
-Gardes!<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%;">UN GARDE.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Seigneur?</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Voyez là-dedans si j'y suis.</span><br />
-</p>
-
-<p>Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le
-théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses
-principes,&mdash;et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.</p>
-
-
-<p>On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de
-Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de
-la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité
-historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction
-de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la
-métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt.
-Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine
-de Hegel&mdash;originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe,
-renversant toutes nos idées et tous les faits!</p>
-
-<p>S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre
-et certaine, c'est que, pour<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> qu'un individu soit comique, il faut
-qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous
-apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut
-continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par
-son esprit, mais il a cessé d'être <i>comique.</i> Et cela est si bien senti
-par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste
-à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on
-dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement
-(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire
-provoqué par l'esprit, nous rions <i>avec</i> le personnage; dans le rire
-provoqué par le comique, nous rions <i>du</i> personnage, qui lui-même ne
-rit pas.</p>
-
-<p>Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile
-dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, vient faire des lapsus de cette
-force: «La <i>dissemblée</i> est-elle au complet?... Qui de vous est le
-plus <i>indigne</i> d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire
-part d'une affaire qui vous <i>décerne</i>»; ou quand le paysan Thibaut,
-dans <i>le Médecin malgré lui</i>, consulte Sganarelle en ces termes:
-«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.&mdash;D'hypocrisie?&mdash;Oui.
-C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un
-la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les
-mufles des<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire
-et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf,
-parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de
-comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à
-l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde
-encore: ce sont des jeux de mots, pointes, <i>concetti</i>, calembours, qui,
-étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument
-rien de comique à nos yeux.</p>
-
-<p>Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française,
-faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son
-discours de réception<a name="FNanchor_3_10" id="FNanchor_3_10"></a><a href="#Footnote_3_10" class="fnanchor">[3]</a>: «Il y a quelquefois dans les comédies de M.
-de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de
-situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait
-parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre
-plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il
-diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le
-comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire
-quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains
-une feuille perdue de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> <i>l'Année littéraire</i>, j'eus la curiosité d'y
-jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie
-des <i>Plumes du paon</i> ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni
-d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes
-impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins
-de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage,
-<i>leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire
-rire.</i>» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.</p>
-
-<p>Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite
-et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine
-est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne
-tranquillement que le personnage comique <i>ne doit point se prendre
-lui-même au sérieux!</i></p>
-
-<p>«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques
-<i>pour eux-mêmes</i> ou seulement <i>pour les spectateurs.</i> Le premier cas
-seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est
-comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de
-son but et de sa volonté...</p>
-
-<p>«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère
-seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà
-dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> et Térence, se
-développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine
-si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi
-dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et
-repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages
-comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré
-les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles
-de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant,
-est dans ce cas.</p>
-
-<p>«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent
-leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent
-avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont
-déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les
-autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un
-rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux
-dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement
-plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation
-si pénible, que pour la lever il faut un <i>deus ex machina</i>... De
-même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière,
-par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion
-bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont
-rien,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant
-à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle
-emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend
-l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin
-suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide
-jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis
-que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse,
-du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si
-le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela
-sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point
-que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se
-trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de
-ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y
-a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple
-moquerie et une joie maligne<a name="FNanchor_4_11" id="FNanchor_4_11"></a><a href="#Footnote_4_11" class="fnanchor">[4]</a>.»</p>
-
-<p>Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul
-personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel:
-c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est
-fagoteur de son état et qu'on l'a<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> fait médecin à son corps défendant,
-il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle
-profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier
-de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir
-plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente,
-il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va
-chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin
-d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de
-jouer si bien avec l'inconnu<a name="FNanchor_5_12" id="FNanchor_5_12"></a><a href="#Footnote_5_12" class="fnanchor">[5]</a>».</p>
-
-<p>Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de
-goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus <i>comiques</i>
-dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls
-d'Argan: «<i>Quid dicis</i>, Thomas?&mdash;<i>Dico</i> que le pouls de monsieur est le
-pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»&mdash;plus comiques, dis-je,
-que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule
-dans sa robe et déblatère en son latin: <i>Cabricias arci thuram
-catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum,
-Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia
-substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p>
-
-<p>Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à
-l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment:
-c'est <i>Peines d'amour perdues.</i></p>
-
-<p>Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait
-pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de
-femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de
-jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les
-autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et
-dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés
-dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses
-de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a
-entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne
-tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de
-leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et
-ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de
-la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop
-jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier,
-chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et
-les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand,
-rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> nos
-forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur
-pouvoir, etc., etc.»</p>
-
-<p>Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et
-spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les
-rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de <i>Peines
-d'amour perdues</i> en tant que comédie.</p>
-
-<p>Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse
-produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux,
-s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que
-voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est
-pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal
-d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff
-dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez
-moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi,
-dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en
-Angleterre aient échappé à la potence!»</p>
-
-<p>Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour
-peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une
-question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son
-importance: la question du genre d'esprit nommé <i>humour</i> et de la
-littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a
-confondu, je crois, deux choses très différentes:<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> <i>l'humour</i> et le
-comique proprement dit.</p>
-
-<p>La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle
-de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même
-conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des
-farces telles que <i>le Roi de Cocagne, l'Œil crevé</i>, etc., et que le
-théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de
-la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la
-part des doctes professeurs allemands? J'aime bien <i>l'Œil crevé</i> dans
-son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement
-je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de
-penser que cette pièce réalise mieux que <i>le Misanthrope</i> l'idéal de la
-comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va
-suivre.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles
-il convient principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer,
-Lotheissen, Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M.
-Humbert.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_9" id="Footnote_2_9"></a><a href="#FNanchor_2_9"><span class="label">[2]</span></a> Dans son intéressant volume sur <i>Henri Heine et son
-temps</i>, M. Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait
-réussi à faire passer dans la langue allemande les beautés du théâtre
-espagnol et des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre
-de Shakespeare, que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable»,
-il s'était montré, le mot n'est que juste, traducteur de génie...
-Schlegel a si bien réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à
-l'incorporer dans la littérature allemande, que David Strauss a pu
-dire, dans son remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le
-Shakespeare de Schlegel sont devenus les fondements de notre culture
-esthétique.»&mdash;Il est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus
-loin «le plus grand fat qu'ait produit la littérature allemande».</p></div>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_10" id="Footnote_3_10"></a><a href="#FNanchor_3_10"><span class="label">[3]</span></a> Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique,
-dit-on au récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours
-académique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_11" id="Footnote_4_11"></a><a href="#FNanchor_4_11"><span class="label">[4]</span></a> <i>Cours d'Esthétique</i>, traduit par M. Bénard, t. V.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_12" id="Footnote_5_12"></a><a href="#FNanchor_5_12"><span class="label">[5]</span></a> Rambert.&mdash;<i>Corneille, Racine et Molière.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></h5>
-
-
-<h4>CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</h4>
-
-
-<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du
-jugement</i> de Kant.&mdash;L'ancien et le nouveau dogmatisme.&mdash;Critique
-de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.&mdash;Critique de
-l'idée du beau.&mdash;Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de
-la comédie.&mdash;Critique de l'idée de la poésie.&mdash;Vanité de la méthode
-dogmatique.</p>
-
-
-<p class="p2">Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en
-vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance,
-que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane
-et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On
-pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le
-contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> de
-l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire.
-J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en
-littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique
-rien ne relève de la science et tout dépend du goût.</p>
-
-<p>Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet
-utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière.
-Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes
-les doctrines littéraires la plus superbe indifférence<a name="FNanchor_1_13" id="FNanchor_1_13"></a><a href="#Footnote_1_13" class="fnanchor">[1]</a>. Le grand
-esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de
-critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie,
-les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie
-intitulée <i>la Critique de l'École des femmes.</i></p>
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les
-règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé
-son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse
-sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir
-qu'il y prend?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.&mdash;J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux
-qui parlent le plus<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> des règles, et qui les savent mieux que les
-autres, font des comédies que personne ne trouve belles.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter
-peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont
-selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient
-pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent
-été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent
-assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que
-l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.&mdash;Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si
-les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne
-vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me
-défendaient de rire.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce
-excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les
-préceptes du <i>Cuisinier français.</i></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.&mdash;Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens
-sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;Vous avez raison, Madame, de<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> les trouver étranges, tous ces
-raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits
-à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes
-choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver
-rien de bon sans le congé de messieurs les experts.»</p>
-
-<p>Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la
-plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit
-un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel:
-«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y
-voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien
-l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire
-sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit
-élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a
-une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si
-agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et
-n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes
-que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de
-lumières?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de
-Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> succédé;
-mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra
-toujours contre tous les dogmatismes.</p>
-
-<p>Le dogmatisme littéraire du XVII<sup>e</sup> siècle invoquait non
-la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des
-autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église,
-d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui
-avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative
-à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur
-l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le
-mot <i>preuve</i> n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au
-XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on
-<i>ose</i> combattre les règles de son <i>Art poétique</i>, après qu'il a déclaré
-que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop
-d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie;
-cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très
-bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans
-la préface de <i>Phèdre</i>, que ce caractère ait eu un succès si heureux du
-temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle,
-puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la
-tragédie.» Et dans la préface de<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> <i>Bérénice</i>: «Je conjure mes critiques
-d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce
-qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument
-contre les règles.»</p>
-
-<p>Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine,
-pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait
-pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il
-soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce
-n'est pour fermer la bouche aux pédants:</p>
-
-<p>«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez
-les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous
-ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères
-du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que
-le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend
-à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces
-observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace
-et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute
-votre raison, c'est que <i>l'École des femmes</i> a plu; et vous ne vous
-souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...&mdash;Tout beau! M.
-Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je
-dis bien que le grand art<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> est de plaire, et que, cette comédie ayant
-plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle
-et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, <i>je soutiens
-qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez.</i> Je les
-ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que
-peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que
-celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements
-du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent <i>il y en a
-plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles</i>, et
-que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se
-laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni
-complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.»</p>
-
-<p>Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la
-soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec
-indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans
-du <i>Cid</i>: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les
-objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que <i>le Cid</i> fût
-selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son
-siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français
-Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes,
-je serais le premier<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> qui condamnerais <i>le Cid</i>, s'il péchait contre
-les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.»
-Dans le même écrit, la préface du <i>Cid</i>, Corneille appelle la poétique
-d'Aristote un traité <i>divin.</i> Par une subtilité qui était bien dans la
-nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans
-les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les
-anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici
-comment il justifie l'une de ses pièces, <i>Don Sanche</i>, d'être sans
-modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des
-Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi
-celle des Romains.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">
-Nec minimum meruere decus, vestigia græca<br />
-Ausi deserere.<br />
-</p>
-
-<p>Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en
-a point.»</p>
-
-<p>L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus
-curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet
-d'Aristote et de sa <i>Poétique.</i> Aristote n'avait pu faire et sans doute
-n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son
-temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait
-entrevoir une bien faible partie<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> du développement futur de la poésie
-en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance
-des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était
-tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant
-les générations successives ont pris les informations de sa <i>Poétique</i>
-sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs
-réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire
-a conservé jusqu'au XVIII<sup>e</sup> siècle l'autorité d'un code dans
-la république des lettres.</p>
-
-<p>Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de
-talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier
-et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à
-Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que
-le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait
-encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à
-déclarer, écrit-il vers la fin de sa <i>Dramaturgie</i>, dût-on se moquer de
-moi en ce siècle de lumière, que je tiens la <i>Poétique</i> d'Aristote pour
-aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont
-ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont
-moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et
-particulièrement pour la tragédie,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> puisque le temps nous a fait la
-grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la <i>Poétique</i>
-qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle
-ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui
-a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien
-dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur.</p>
-
-<p>Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin
-respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans
-sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu
-un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses
-doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et
-absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude,
-nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons
-librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a
-pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les
-nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant
-génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela
-tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou
-comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité
-que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p>
-
-<p>L'opinion générale du XIX<sup>e</sup> siècle sur la <i>Poétique</i>
-d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin:
-«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration
-dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne
-et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même,
-sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette
-Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre
-chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec,
-ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en
-théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans
-pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation
-chrétienne et moderne!»</p>
-
-<p>Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à
-peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le
-dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie
-consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens;
-il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à
-l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine <i>l'idéal de la
-comédie</i> et montre que Molière n'est pas comique, il définit <i>l'idée
-de la poésie</i> et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois
-que sa méthode,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins
-chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier
-«si une sauce est bonne sur les préceptes du <i>Cuisinier français</i>,»
-au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique
-différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec,
-qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent
-eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des
-laboratoires de l'Allemagne.</p>
-
-<p>Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque
-inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique.
-Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans <i>la
-Critique de l'École des femmes</i> était l'œuvre d'un sieur de la Varenne,
-écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à
-Paris sous ce titre: «<i>Le Cuisinier Français</i>, enseignant la manière
-de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et
-maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur
-les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour
-faire des confitures.»</p>
-
-<p>Le fondateur de la philosophie critique au XVIII<sup>e</sup> siècle,
-Emmanuel Kant, dans sa <i>Critique du Jugement</i>, dit exactement comme
-Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> qui entrent
-dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs
-agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je
-reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma
-langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des
-principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont
-beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le
-même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs
-preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une
-des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de <i>goût</i>
-cette faculté du jugement esthétique.»</p>
-
-<p>On pourrait faire une édition de <i>la Critique de l'École des femmes</i>
-avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel
-j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est
-que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon
-sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle
-d'Uranie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On peut déterminer l'<i>idée</i> de la comédie de deux manières: <i>a
-posteriori</i>, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou <i>a
-priori</i>, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison.
-L'esthétique allemande définit la comédie <i>a priori.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p>
-
-<p>Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une
-absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous
-ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément <i>a priori</i> dans
-la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire
-complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible
-au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses
-connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition
-<i>a priori</i> de la comédie, si cette définition devait être absolument
-pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane,
-Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer
-partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un
-penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la
-tête de Jupiter? Une définition <i>a priori</i> de la comédie ne saurait
-donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici,
-je pense, ce qu'il convient d'entendre par là.</p>
-
-<p>Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour
-reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie
-universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore
-l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe
-jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de
-quelque chose de plus, que ce fragment<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> ne contient pas, <i>ce quelque
-chose de plus</i> est une notion <i>a priori.</i> Dans cette hypothèse, quel
-avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne
-possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre
-vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine,
-espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes
-en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie.
-Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en
-fait ou peuvent dépasser les données de la réalité.</p>
-
-<p>Voilà ce que j'entends par une définition <i>a priori</i> de la comédie, et
-ce sens est évidemment le meilleur.&mdash;En voici un autre qui est moins
-bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand.</p>
-
-<p>Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire;
-nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de
-quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition
-est justement celle de certaines définitions <i>a priori.</i> Une profonde
-méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées
-pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir
-de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de
-contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous
-servent à<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> reconstruire <i>a priori</i> quelques-unes de celles dont l'image
-est devenue confuse.</p>
-
-<p>Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens,
-aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de
-la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance
-pour écrire <i>a priori</i> l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi
-à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude
-rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à
-la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe
-est un animal <i>comique</i>, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous
-les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire:
-précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près
-comme ils pourront raisonner.</p>
-
-<p>L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet,
-l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus
-de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est
-absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux
-pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé
-le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà
-une déduction <i>a priori</i> assez logique de <i>l'idée</i> du singe. Il est
-vrai que l'autre logicien<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> pourra se lever et dire: Votre principe est
-faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas
-toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans
-vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire
-de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est
-sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe
-doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte.</p>
-
-<p>Guillaume Schlegel raisonne ainsi:</p>
-
-<p>La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme
-les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la
-rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée
-vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque
-chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en
-poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer.</p>
-
-<p>Partant de là, il en détermine <i>l'idée</i>, superficiellement, selon son
-usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que
-Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte:
-donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie
-est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit
-être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la
-tragédie<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur
-du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous
-montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils
-doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et
-égoïstes.</p>
-
-<p>Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de
-la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la
-comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie
-est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa
-définition de l'idée du comique n'est point <i>a priori.</i> En effet,
-il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il?
-La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête
-net, parce qu'une connaissance <i>a posteriori</i> lui barre le chemin.
-Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont
-pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre
-d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'<i>a priori</i> point
-d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le
-préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit
-plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour
-prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée
-à Molière.</p>
-
-<p>«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> raison ni le vrai en rien;
-mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou
-plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des
-raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à
-Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée
-ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par
-cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit
-avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par
-ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que
-parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je
-préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie
-a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il
-devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce
-que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques.</p>
-
-<p>Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre
-(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la
-méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples,
-Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel.</p>
-
-<p>La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre
-de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve.
-Elle<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré
-du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est
-l'infiniment petit.</p>
-
-<p>Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en
-ces termes:</p>
-
-<p>La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a
-démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant
-à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est
-impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope
-une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet
-capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais
-des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le
-contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de
-rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique,
-considérée comme science <i>a priori.</i> Or, quels sont les principaux
-caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y
-révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son
-style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1°
-l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages);
-2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui
-remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-par excellence.&mdash;Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de
-Schlegel et de Jean-Paul.</p>
-
-<p>En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun
-philosophe, n'a encore défini la comédie <i>a priori.</i></p>
-
-<p>Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et
-posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables:
-peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant <i>quelque chose de
-plus</i> que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui
-ne soit pas dans la réalité, contenant un élément <i>a priori?</i> Si la
-connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une
-idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium
-unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette
-idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation,
-renferme une part d'<i>a priori</i> qui constitue le grand principe de nos
-jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle
-idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions
-avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière,
-d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même
-l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies.</p>
-
-<p>La France compte un certain nombre de philosophes<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> qu'on appelle
-spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une
-doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une
-chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un
-chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait
-surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin,
-et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse
-dissipe cette illusion.</p>
-
-<p>Prenons <i>le Tartuffe.</i> Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît
-imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans
-être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie,
-et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et
-un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans
-leur idée que le <i>Tartuffe</i> parfait? Un <i>Tartuffe</i> qui ne nous ferait
-point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de
-l'idéal se réduit à cette correction toute négative.</p>
-
-<p><i>Le Misanthrope</i> aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers,
-quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient
-nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde!
-Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le
-<i>Misanthrope</i> idéal? Tout simplement le <i>Misanthrope</i> réel, <i>moins</i><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent,
-j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être
-comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans
-son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en
-délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée
-positive de la perfection; mais est-elle <i>a priori?</i> Aristophane sait
-bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands.</p>
-
-<p>«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal
-que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que
-mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez
-<i>retranché</i> de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et
-les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de
-main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui
-le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie
-dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes
-comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre&mdash;<i>moins</i>
-les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me
-faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.»</p>
-
-<p>Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> ces choses à l'oreille des
-critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur:
-«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique;
-l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la
-raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait
-psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la
-bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement
-négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne
-s'avisent pas de dire qu'elle est <i>a priori</i>, de peur que l'ombre de
-Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû.</p>
-
-<p>Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou
-de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de
-Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne,
-nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les
-comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre
-maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons
-établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même
-modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer;
-nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux
-modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à
-l'un et<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts
-dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté
-d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil
-plus beau.</p>
-
-<p>Je conclus que nos idées <i>a priori</i> de la perfection sont purement
-négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement
-empiriques.</p>
-
-<p>Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à
-nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le
-génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres
-et des idées plus ou moins obscures, mais positives et <i>a priori</i> de
-la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique
-platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe
-un critique capable de concevoir avec clarté un idéal <i>positivement</i>
-supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie
-analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons
-admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du
-génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du
-chœur antique <a name="FNanchor_2_14" id="FNanchor_2_14"></a><a href="#Footnote_2_14" class="fnanchor">[2]</a>. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle
-et de Sophocle, est l'œuvre<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> d'une imagination hors ligne; c'est une
-création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'<i>elle n'est point
-vraie.</i> Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant
-écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée <a name="FNanchor_3_15" id="FNanchor_3_15"></a><a href="#Footnote_3_15" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique
-pourrait avoir une idée <i>a priori</i> et positive du comique parfait,
-elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un
-principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon
-la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite.</p>
-
-<p>Nous avons cité d'Uranie, dans la <i>Critique de l'École des femmes</i>,
-une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait
-cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et
-qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne
-trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel
-et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que <i>le
-Roi de Cocagne</i> est plus parfait que le <i>Misanthrope</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> mais <i>le Roi de
-Cocagne</i> n'en resterait pas moins une platitude, et <i>le Misanthrope</i>
-une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys,
-ni les roses; rien ne manque au <i>Roi de Cocagne</i>, ni la folie, ni la
-bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il
-lui manque <i>ce charme secret dont l'œil est enchanté</i>, nous ne saurions
-nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins
-comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.</p>
-
-<p>La <i>perfection</i> d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord
-des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui
-conviennent à son idée. Mais la <i>beauté</i> est essentiellement un charme
-secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir.
-Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux
-mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous
-voulons la saisir, nous embrassons une nuée.</p>
-
-<p>Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective
-interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et
-c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à
-la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une
-conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le
-concept du beau et celui du<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> <i>parfait</i> il n'y ait qu'une différence
-logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La
-différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune
-connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur
-le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept
-d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne
-l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au
-moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet,
-et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination.
-Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le
-principe qui le détermine est purement <i>subjectif.</i>»</p>
-
-<p>Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière
-à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette
-hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire
-de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi <i>indéterminée</i>,
-dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux
-philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de
-leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du <i>Misanthrope.</i>
-Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir
-de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> du beau n'est
-pas le résultat d'une opération logique.</p>
-
-<p>Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et
-<i>a priori</i> du comique ni de la comédie.&mdash;Voyons maintenant ce qu'il
-faut penser d'une définition plus modeste, qui serait <i>a posteriori</i> et
-empirique.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont
-comprises sous la dénomination commune de <i>comédies.</i> Il semble donc
-que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres
-doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère
-général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et
-l'abstraction soient suffisantes.</p>
-
-<p>Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr
-que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui
-portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe
-m'affirme que <i>le Misanthrope</i> est une tragédie et <i>le Tartuffe</i> une
-satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en
-sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de
-beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles.
-Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider
-entre elles la question, il faudrait que<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> j'eusse une notion <i>a priori</i>
-du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel
-étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me
-trouve en plein cercle vicieux.</p>
-
-<p>Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse
-obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle
-définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle
-est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise.</p>
-
-<p>Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de
-l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus
-reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira
-toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire
-des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève
-ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme
-grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que
-du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du
-grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été
-et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des
-discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté
-de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en
-suis pas<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée <i>a
-posteriori</i> du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je
-trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur
-cet article.</p>
-
-<p>Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne.
-Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété
-d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune
-que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition
-privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout
-le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique
-de Shakespeare. M<sup>me</sup> de Staël écrit: «Le comique exprime
-l'empire de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie
-donc Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de
-Molière en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la
-comédie: une peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas
-ou ne voulant pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère
-dans beaucoup de pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne
-comédie n'étaient assurément ni fidèles ni fines.</p>
-
-<p>Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens
-et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi,
-s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> leurs œuvres ce beau vers,
-devenu banal, de Térence:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo,</span><br />
-</p>
-
-<p>on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits,
-d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour
-toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime
-que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est
-point la tâche la plus <i>instructive</i> que puisse se proposer la critique.</p>
-
-<p>Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide,
-ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant
-que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait
-encore comique sur une scène française <a name="FNanchor_4_16" id="FNanchor_4_16"></a><a href="#Footnote_4_16" class="fnanchor">[4]</a>; ou que ce valet espagnol
-énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit
-tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre<a name="FNanchor_5_17" id="FNanchor_5_17"></a><a href="#Footnote_5_17" class="fnanchor">[5]</a>; ou que les
-amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse,
-font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait
-signées <a name="FNanchor_6_18" id="FNanchor_6_18"></a><a href="#Footnote_6_18" class="fnanchor">[6]</a>; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> mort feinte
-l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme
-Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit
-surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues,
-ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein
-et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques;
-qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et
-charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de
-présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces,
-choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est
-instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des
-idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de
-toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides
-et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore,
-c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères
-de la comédie shakespearienne <a name="FNanchor_7_19" id="FNanchor_7_19"></a><a href="#Footnote_7_19" class="fnanchor">[7]</a>, et celle où Henri Heine oppose si
-spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français <a name="FNanchor_8_20" id="FNanchor_8_20"></a><a href="#Footnote_8_20" class="fnanchor">[8]</a>.
-Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la
-millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son
-imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être
-vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral.</p>
-
-<p>Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand
-théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante
-dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui
-peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les
-regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est,
-sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est
-superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des
-idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas
-démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces
-est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on
-remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions
-particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie,
-l'intensité de l'intérêt?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de
-la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale,
-si elle est vraie.</p>
-
-<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a posteriori</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> car on nie que
-toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les
-genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les
-éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la
-satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme
-quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la
-poésie: ce qui fait un cercle vicieux.</p>
-
-<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a priori</i>; car ou ne le peut qu'au
-moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu,
-qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose,
-mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout
-aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien
-encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut,
-suivant le terme de contradiction qu'on a choisi.</p>
-
-<p>Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité
-est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère
-l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires,
-bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète
-l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi
-restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi
-défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> cela
-lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière
-du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs,
-mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait
-mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan,
-Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron,
-Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin
-serait-elle plus poétique que «le soleil»?</p>
-
-<p>Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie
-grecque et appeler la poésie une <i>imitation belle</i> avec Aristote, ou
-avec Platon une <i>création</i>: cela ne veut pas dire grand'chose et ne
-mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai.</p>
-
-
-<p>On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à
-déterminer l'<i>idée</i> de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est
-pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est
-ou n'est pas poète <a name="FNanchor_9_21" id="FNanchor_9_21"></a><a href="#Footnote_9_21" class="fnanchor">[9]</a>. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce
-n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> Molière, c'est
-d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite
-raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de
-ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne,
-c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle
-est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du
-cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après
-l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau.</p>
-
-<p>Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer
-dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe
-de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix
-de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de
-prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent
-lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science
-ni de la logique, sans gage aucun de certitude.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_13" id="Footnote_1_13"></a><a href="#FNanchor_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap.
-III.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_14" id="Footnote_2_14"></a><a href="#FNanchor_2_14"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. VI.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_15" id="Footnote_3_15"></a><a href="#FNanchor_3_15"><span class="label">[3]</span></a> M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie
-des grands métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands
-métaphysiciens, Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à
-leurs hypothèses, une impression puissante comme celle que donne la
-grande poésie. On se sent sur une haute montagne, dans un air très
-raréfié, à peine respirable, mais en vue d'un immense horizon.»
-<i>Schopenhauer</i>, p. 176.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_16" id="Footnote_4_16"></a><a href="#FNanchor_4_16"><span class="label">[4]</span></a> 1<sup>re</sup> scène des <i>Nuées.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_17" id="Footnote_5_17"></a><a href="#FNanchor_5_17"><span class="label">[5]</span></a> Calderon, <i>Maison à deux portes.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_18" id="Footnote_6_18"></a><a href="#FNanchor_6_18"><span class="label">[6]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, p. 327 et
-suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_19" id="Footnote_7_19"></a><a href="#FNanchor_7_19"><span class="label">[7]</span></a> Voy. plus haut, <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_20" id="Footnote_8_20"></a><a href="#FNanchor_8_20"><span class="label">[8]</span></a> <a href="#Page_20">Page 20</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_21" id="Footnote_9_21"></a><a href="#FNanchor_9_21"><span class="label">[9]</span></a> C'est en suivant une méthode exactement pareille que
-Lessing, grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement
-célèbre par son impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de
-sa définition, il a démontré que l'auteur des <i>Animaux malades de la
-peste</i> n'est pas un bon fabuliste.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h5>
-
-
-<h4>ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</h4>
-
-
-<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des
-femmes.</i>&mdash;Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.&mdash;Comment
-se fait la culture du goût.&mdash;Les classiques.&mdash;Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputandum.</i>&mdash;Double
-sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.&mdash;Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.&mdash;Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.&mdash;Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.&mdash;Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.</p>
-
-
-<p class="p2">Molière, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, définit ainsi le
-goût:</p>
-
-<p>«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se
-fait une manière<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement
-des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.»</p>
-
-<p>Cette <i>manière d'esprit</i> me remet en mémoire ce que Socrate, dans
-Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout
-de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la
-rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de
-routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige
-et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de
-faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur
-que ce ne soit un peu impoli.&mdash;Quelle chose donc, Socrate, s'il te
-plaît?&mdash;C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre
-que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne
-lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une
-espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la
-dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le <i>goût.</i></p>
-
-<p>A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant,
-qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression
-directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des
-théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la
-sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
-
-<p>Le sot est celui qui, à une représentation de <i>l'École des Femmes</i>,
-par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un
-lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non
-parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce
-que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même
-Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?</span><br />
-</p>
-
-<p>n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend
-plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme.
-Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et
-tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la
-comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce
-<i>sot</i>, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent
-pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans <i>la
-Critique de l'École des Femmes.</i></p>
-
-<p>Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et
-critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas».</p>
-
-<p>Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du
-pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit
-Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse
-aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans
-<i>la Critique de l'École des Femmes</i> il y a un homme de goût. Dorante,
-et une femme de goût, Uranie.</p>
-
-<p>Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce
-qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le
-nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour
-montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans
-cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en
-des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante?
-«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du
-sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à
-la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups
-dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque
-nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il
-craint.&mdash;Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de
-<i>l'École des Femmes</i> consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce
-qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et
-qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> et par
-un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui
-arrive.»</p>
-
-<p>M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour
-mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et
-surtout celui des <i>enfants par l'oreille</i>?»&mdash;«L'auteur, répond Dorante,
-n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une
-chose qui caractérise l'homme.»</p>
-
-<p>«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle
-pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»&mdash;«Pour
-la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont
-trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison,
-et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la
-pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa
-porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par
-les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.»</p>
-
-<p>Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir
-que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à
-répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la
-trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils
-rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont
-une réponse nette et<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> précise à toutes les objections du dogmatisme.</p>
-
-<p>Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont
-la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation
-du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression
-agréable qui leur fait goûter <i>l'École des Femmes</i>, et les remarques
-si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur
-dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de
-l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce
-qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils
-su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer?</p>
-
-<p>L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec
-l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui
-régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique,
-ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler
-le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui,
-s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence
-forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus
-principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières
-de l'intelligence qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> appelait autrefois <i>règles</i> et qu'on appelle
-aujourd'hui <i>idéal, théories</i>, etc., il ne s'ensuit pas que le goût
-soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela
-même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des
-concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de
-toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin
-d'une culture générale.»</p>
-
-<p>Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence
-cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le
-logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces
-idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la
-véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme
-distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans
-savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir
-même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce
-nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de
-l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté,
-qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter
-toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à
-quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce
-n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> et à ses
-préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une
-servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et
-des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une
-servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale
-de l'intelligence.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen
-d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut,
-des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et
-chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve,
-«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses
-littératures dans leur infinie variété.</p>
-
-<p>Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle,
-il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre
-attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet
-de la part des hommes. Cette admiration <i>générale et durable</i> est le
-seul indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau,
-en dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est
-plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est
-sujet à des variations importantes et même à de complets revirements.
-L'histoire des réputations littéraires est<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> à tout le moins l'histoire
-d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux.
-Le XVIII<sup>e</sup> siècle ne mettait pas Corneille à son rang et
-estimait Racine un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui;
-Shakespeare est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques
-années, et les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur
-secrète dans le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections;
-la gloire d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve;
-le XIX<sup>e</sup> siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a
-vu se produire, sous l'influence du romantisme, un changement de point
-de vue très curieux dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux
-comédies, <i>le Malade imaginaire</i> et <i>Don Juan</i>, ont acquis de nos jours
-une valeur que nos pères ne songeaient pas à leur attribuer.</p>
-
-<p>Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une
-beauté <i>relativement universelle et éternelle</i> (si ces expressions
-contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république
-des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les <i>classiques.</i> «On vante
-avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les
-auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains,
-comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple...
-Le goût a besoin d'apprendre par des<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> exemples ce qui, dans le progrès
-général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut
-pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses
-premiers essais.»</p>
-
-<p>Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels
-surtout le goût doit se former; mais les <i>classiques</i> ne sont pas
-les <i>anciens</i> seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas
-suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce
-mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments
-négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de
-mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti,
-et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?»
-cherchant pour ce terme une définition <i>flottante et généreuse</i>, il dit
-excellemment:</p>
-
-<p>«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un
-auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le
-trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque
-mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans
-ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son
-observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais
-large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé
-à tous dans un style à lui et qui<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> se trouve aussi celui de tout le
-monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique,
-aisément contemporain de tous les âges.»</p>
-
-<p>Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux
-encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit
-au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le
-plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du
-convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple?
-Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais
-du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de
-Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands
-poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus
-qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins
-classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles
-ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant
-Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus
-féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?»</p>
-
-<p>Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un
-étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit
-de la main des Français, et je ne veux pas manquer<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> cette occasion de
-citer Gœthe de nouveau:</p>
-
-<p>«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe,
-mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé
-depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a
-quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le
-plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques.
-Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà
-les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel
-plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme
-unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son <i>Avare</i>, où le vice
-détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une
-profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans
-une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même
-et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le
-<i>Tartuffe</i> est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la
-première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir
-des événements graves. L'exposition de <i>Minna de Barnhelm</i> de Lessing
-est fort belle aussi; mais celle du <i>Tartuffe</i> est unique au monde,
-c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.»</p>
-
-<p>L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et
-particulièrement des formes<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> classiques: voilà donc le moyen de
-cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge
-plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»;
-ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec
-l'esprit géométrique.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur
-la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de
-Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas.
-En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent
-rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le
-goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées
-aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse,
-écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines
-infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes
-... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on
-n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de
-l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard,
-et non par progrès de raisonnement.»</p>
-
-<p>M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière
-n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse,
-ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de
-prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en
-considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les
-plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle,
-et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne
-faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves
-les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et
-pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les
-preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour
-M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait
-par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle.
-Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes,
-sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire
-ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles
-et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de
-Molière dans <i>le Misanthrope</i>, ne le découvrent point dans les analyses
-de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament,
-ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept
-couleurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p>
-
-<p>Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non.
-Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit
-et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement
-logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir
-l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler
-du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même
-un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur
-jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique
-que la maxime: <i>De gustibus non disputandum.</i></p>
-
-<p>«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien
-convaincre: un jugement de goût en matière de beau <i>exige de chacun</i>
-la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à
-l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons
-une chose <i>belle</i>, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous
-viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous
-rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans
-concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et
-nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement
-de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la
-beauté... Le goût esthétique <i>exige<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> l'universalité</i> pour chacun de
-ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas
-sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait
-dans les cas particuliers.»</p>
-
-<p>Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à
-personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de <i>la Critique
-de l'École des Femmes</i>, et supposons que cette femme d'esprit ait
-invité à sa table quelques critiques allemands.</p>
-
-<p>Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent
-même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables
-d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant:
-«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos
-livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et
-si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau
-monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de
-savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi,
-Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher
-un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais,
-sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et
-comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du <i>Tartuffe</i>,
-du <i>Misanthrope</i>, de <i>l'École des Femmes</i>, est un grand comique, un
-grand poète, et si<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce
-l'<i>Esthétique</i> de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la
-question?</p>
-
-<p>Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'<i>idée</i> du beau; il
-n'y a point d'<i>idée</i> de la poésie; mais il y a des intelligences qui
-comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est
-donc nécessaire, et la dispute est interminable.</p>
-
-<p>Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un
-vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité
-d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra
-pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses
-idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle
-aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants
-qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut
-raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est
-<i>un défaut d'intelligence</i>, il faut bien le reconnaître, qui tient
-caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même
-l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière;
-avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir
-assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de
-se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès
-par<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu,
-sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit
-de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large,
-leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront
-instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils
-rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais
-il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à
-Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour
-couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique.</p>
-
-<p>«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se
-rende:» tel est le programme des acteurs de <i>la Critique de l'École des
-Femmes.</i> Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est
-rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas
-à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un
-vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile:
-elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui
-germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au
-delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant
-on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait
-bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> ce
-matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que
-j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un
-point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.»
-Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on
-s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité.</p>
-
-<p>Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter.
-Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un
-théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences,
-jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à
-un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre
-parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il
-peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un
-esprit purs le texte de la Parole divine.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance
-très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût <i>se
-perfectionne.</i> Mais que faut-il entendre par là? deux choses très
-différentes: d'une part, que le goût <i>s'élargit</i>; de l'autre, qu'il
-<i>s'épure.</i> La première de ces idées est claire comme le jour.</p>
-
-<p>Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est
-étendue et son intelligence<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres,
-d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles,
-d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de
-la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur
-et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il
-blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien
-le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que
-l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un
-poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il
-ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez
-considérable d'objets de cette espèce.»</p>
-
-<p>L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de
-voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de
-tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un
-silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le
-lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût <i>par l'étude et la
-comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit</i>; puis il étudie, il
-compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison
-contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il
-condamne, il ne croira pas avoir raison<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> contre lui; car il sait qu'il
-faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter
-aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur
-fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche
-encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile
-qui condamne tout.</p>
-
-<p>Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût,
-en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus
-de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur
-ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première
-idée: le goût s élargit.&mdash;Il n'en est pas de même de la seconde: <i>le
-goût s'épure.</i> Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement,
-et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure»
-on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois
-s'élargir et s'épurer, <i>s'élargir</i> et <i>s'affiner?</i></p>
-
-<p>Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement
-supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes.
-Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus
-large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un
-trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour
-but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors
-étaient les <i>dégoûtés.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
-
-<p>Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a
-tracé pour tous les âges le portrait, dans <i>le Misanthrope</i>:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile.<br />
-Rien ne touche son goût, tant il est difficile;<br />
-Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,<br />
-Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit;<br />
-Que c'est être savant que trouver à redire;<br />
-Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,<br />
-Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps<br />
-Il se met au-dessus de tous les autres gens.<br />
-</p>
-
-<p>L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût,
-déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans
-un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles,
-après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en
-ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait
-voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a
-point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction
-du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon
-goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, on évite de parler d'un <i>bon</i> et d'un <i>mauvais goût</i>,
-sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri
-du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant
-qu'il s'agit d'admirer et de<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> louer, nous avons dans le consentement
-d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un
-semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus
-d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour
-apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage;
-mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle
-nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres
-de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier
-un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre
-extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'<i>épuration</i>, et tandis
-qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus
-gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve
-comme le palais.</p>
-
-<p>Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes
-qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point;
-mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et
-s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire
-offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la
-nature.</p>
-
-<p>Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et
-affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous
-semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> prétentieux,
-vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous
-pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra
-nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard
-plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons
-d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des
-êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de
-liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit
-de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et
-qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes
-n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de
-préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité
-banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de
-temps, émousse et supprime le sens même du beau.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Sur quelque préférence une estime se fonde,<br />
-Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.<br />
-</p>
-
-<p>En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un
-appétit goulu, et quand on me vante le <i>grand goût</i> de quelqu'un, il
-me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de
-Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé
-aux libres esprits de faire leur tour du monde<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> pour se donner le
-spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute:
-«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout
-compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois
-et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages
-sans fin. L'esprit poétique n'est pas le <i>Juif errant.</i>»</p>
-
-<p>Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être
-difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les
-connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur
-organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts.
-Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent
-pour peindre le mon le matériel; quand il trouve <i>ridicule</i> cette
-ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse
-britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux
-jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et
-en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce
-moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que M<sup>me</sup> de Staël,
-qui traduit avec enthousiasme cette même ode et proclame <i>fort heureux</i>
-tout ce que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un
-moment, il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture
-d un pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> longs traits dans
-tous ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta
-jamais M<sup>me</sup> de Staël.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Les délicats sont malheureux;<br />
-Rien ne saurait les satisfaire,<br />
-</p>
-
-<p>a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils
-préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles
-que tout satisfait.</p>
-
-<p>L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît
-aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence
-et la sensibilité.</p>
-
-<p>L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne
-s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par
-la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand
-signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues.
-«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts;
-qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une
-source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe
-de vie.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait,
-sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite
-de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> de la
-délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à
-mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon
-et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles,
-et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes
-outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une
-source d'erreurs: mais M<sup>lle</sup> de Lespinasse a raison de
-l'exalter comme un principe de vie:</p>
-
-<p>«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis
-jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme
-qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je
-suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent
-le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il
-portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné
-Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour
-ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer...
-J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans
-Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui
-est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle.
-J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux
-qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés:
-on est<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la
-sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute
-par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé
-de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains
-endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime
-la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin,
-l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si
-je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon
-Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu
-de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius...
-Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je
-sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire:
-Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour:
-J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et
-je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses
-neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime
-mon neveu le cadet parce qu'il est bête.»</p>
-
-<p>La contradiction que M<sup>lle</sup> de Lespinasse essayait de se
-faire pardonner, l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui
-choque notre goût moderne, habitué en ce genre à tous les excès et
-à tous les paradoxes. Mais comment concilier<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> l'esprit de largeur,
-propre à l'intelligence, avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au
-lieu de tout aimer avec un généreux enthousiasme, se dégoûte et
-s'irrite, exclut, préfère et choisit? Encore une fois je ne concilie
-point ces deux choses, je constate seulement leur coexistence et j'en
-affirme la nécessité. Tout critique complet doit unir l'intelligence,
-qui admet tout parce qu'elle comprend tout, avec la sensibilité, qui
-a ses étroitesses naturelles. La critique littéraire n'est pas une
-science; elle ne possède pas la certitude logique et elle a de quoi
-s'en consoler, puisque ce qu'elle perd de ce côté-là elle le regagne en
-originalité personnelle, en éloquence, j'allais dire en invention et
-en génie: qu'elle prenne donc franchement son parti d'une condition si
-acceptable, et qu'elle réclame en toutes lettres <i>son droit d'erreur,
-le droit qu'elle a de se tromper</i>, qui n'est autre chose en définitive
-que le droit même de la liberté.</p>
-
-<p>Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire
-faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne pour
-apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce <i>coin de talent</i>,
-qu'avec un peu de patience, disait M<sup>me</sup> de Sévigné, on finit
-toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour
-comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. M<sup>lle</sup>
-de Lespinasse a beau<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si
-nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons
-dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre,
-auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage
-avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer
-d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement
-les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et
-les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une
-faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si
-naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors
-de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit
-au-dessous d'elle une chose insensible.</p>
-
-<p>Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne
-foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas
-plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible
-qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la
-perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur;
-celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille,
-par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les
-romantiques clartés de la <i>lune</i> (je répète le refrain de la chanson de
-Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du <i>soleil.</i> Qui aime tout
-également<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est
-que l'équité de l'indifférence.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire
-qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue
-du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité?
-l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses
-fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles
-sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir
-<i>pourquoi</i> les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer
-de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme!
-Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner,
-d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des
-préférences!</p>
-
-<p>L'école <i>historique</i> a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire
-cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence
-pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de
-la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la
-sensibilité de la critique, c'est <i>tuer son âme</i>: malgré tous ses
-efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point
-fait.</p>
-
-<p>D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme
-raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré
-un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> d'hospitalité
-universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années.
-Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos
-pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et
-des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons
-appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les
-romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers.
-Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine
-des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des
-hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires.
-Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense<a name="FNanchor_1_22" id="FNanchor_1_22"></a><a href="#Footnote_1_22" class="fnanchor">[1]</a>»,
-et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les
-poètes du genre humain.</p>
-
-<p>Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives
-et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé
-<i>modèle</i> ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous
-voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours
-changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité,
-nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses
-infinies de cet abîme sans fond.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_22" id="Footnote_1_22"></a><a href="#FNanchor_1_22"><span class="label">[1]</span></a> Lamartine</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h5>
-
-
-<h4>LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</h4>
-
-
-<p class="p2">L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.&mdash;Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte
-dans ses comédies.&mdash;Comment Molière est supérieur à tous les
-autres poètes comiques par la vérité de ses traits.&mdash;Rareté des
-jeux d'esprit dans son théâtre.&mdash;Sérieux de Molière et de l'esprit
-français.&mdash;Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup>
-siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.&mdash;La poésie de
-Molière.&mdash;Différence entre la fantaisie et la poésie.&mdash;La pastorale
-dans Shakespeare et dans Molière.&mdash;Jugements de Victor Hugo et de
-Sainte-Beuve sur le style de Molière.&mdash;Poésie du <i>Misanthrope.</i></p>
-
-
-<p>La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique
-littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls
-d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de
-prudence que l'expérience acquiert,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> avec les lumières que donne
-l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et
-les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit
-de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous
-leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs
-jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et
-logiques.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et
-les comparer <i>au point de vue du goût</i>, quelques parties de leur talent
-comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de
-dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.</p>
-
-<p>Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à
-Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit
-critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre
-les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du
-débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la
-querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les
-escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les
-cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare,
-nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère
-exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde
-indifférence<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de
-critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur.
-Nous pourrions relever dans <i>Timon d'Athènes</i>, dans <i>le Songe d'une
-nuit d'été</i>, dans <i>Peines d'amour perdues</i>, quelques passages sur les
-poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle
-peut-être<a name="FNanchor_1_23" id="FNanchor_1_23"></a><a href="#Footnote_1_23" class="fnanchor">[1]</a> avec quelle majesté le Temps en personne, dans <i>le Conte
-d'hiver</i>, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui
-voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre
-heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans
-tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet
-aux comédiens:</p>
-
-<p>«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant
-vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de
-nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de
-la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large
-avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du
-torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir
-et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela
-me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> robuste gaillard, à
-perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons,
-pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie
-qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce
-gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus
-trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide:
-mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec
-l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais
-la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui,
-dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter,
-pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses
-propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque
-transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression
-est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle
-choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul,
-plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des
-acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni
-la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient
-et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les
-ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui,
-voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> gens-là
-imitaient abominablement l'humanité!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><i>Restez fidèles à la nature</i>: telle est la recommandation que
-Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes
-dramatiques.&mdash;C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur
-et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et
-notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un
-acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.</p>
-
-<p>Dans <i>les Précieuses ridicules</i>, le marquis de Mascarille se vante
-d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui
-demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.&mdash;Belle
-demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'<i>Hôtel de
-Bourgogne</i>). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les
-choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle;
-ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit:
-et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y
-arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?»</p>
-
-<p>Dans <i>l'impromptu de Versailles</i>, Molière, qui se met personnellement
-en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la
-leçon de déclamation qu'on va lire:</p>
-
-<p>«J'avais songé une comédie où il y aurait eu<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> un poète, que j'aurais
-représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une
-troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous,
-aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien
-faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...&mdash;Eh! monsieur,
-auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui
-ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.&mdash;Et qui fait
-les rois parmi vous?&mdash;Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.&mdash;Qui?
-ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit
-gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme
-il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un
-trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante!
-Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine
-de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de
-<i>Nicomède</i>:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;<br />
-Augmentant mon pouvoir...<br />
-</p>
-
-<p>le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment?
-vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses
-avec emphase. Écoutez-moi:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Te le dirai-je, Araspe? etc.</span><br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p>
-
-<p>Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme
-il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait
-faire le brouhaha.&mdash;Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me
-semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des
-gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de
-démoniaque.&mdash;Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme
-vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu
-une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien
-auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
-Curiace:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur<br />
-Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?<br />
-&mdash;Hélas! je vois trop bien, etc.<br />
-</p>
-
-<p>tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient
-pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui
-vaille, et voici comment il faut réciter cela:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Iras-tu, ma chère âme...<br />
-Non, je le connais mieux...<br />
-</p>
-
-<p>Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant
-qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
-
-<p>Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Vos expressions ne sont point <i>naturelles</i>...<br />
-Ce style figuré, dont on fait vanité,<br />
-Sort du bon caractère et de la <i>vérité.</i><br />
-Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,<br />
-Et ce n'est point ainsi que parle la <i>nature.</i><br />
-</p>
-
-<p>La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare
-comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique.</p>
-
-
-<p>Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande
-devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur
-doctrine?</p>
-
-<p>Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare
-est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il
-ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le
-reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être
-fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus
-son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et
-le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents,
-le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que
-solides.</p>
-
-<p>Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies
-de Shakespeare appartiennent<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> presque toutes à la jeunesse du poète,
-à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait
-encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son
-pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre
-un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.&mdash;A
-cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en
-une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne
-ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très
-prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être
-qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique;
-c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot<a name="FNanchor_2_24" id="FNanchor_2_24"></a><a href="#Footnote_2_24" class="fnanchor">[2]</a>.&mdash;J'ajouterai
-enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette
-«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce
-qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue
-anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait
-dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de
-même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à
-Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi
-grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à
-l'attrait<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est
-bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations,
-les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues,
-les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de
-l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du
-talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez
-Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez
-la plupart de ceux qui lui ont succédé<a name="FNanchor_3_25" id="FNanchor_3_25"></a><a href="#Footnote_3_25" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de
-remarquer <i>historiquement</i> que sa pratique <i>diffère</i> de celle des
-autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser
-soutenir qu'elle appartient à un art <i>supérieur</i>, et s'il y a jamais eu
-un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là.</p>
-
-<p>Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même,
-rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose
-conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un
-temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous
-pouvons saisir<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent
-complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste
-éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation,
-un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans
-peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses
-contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain
-profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit
-nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui
-nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre
-d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est
-point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste,
-que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des
-mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs
-superficiels.</p>
-
-<p>Le comique de Molière est naturel, <i>réel</i>, ou, pour employer un terme
-que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand
-il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est <i>objectif</i>;
-c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du
-poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de
-qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le
-secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p>
-
-<p>Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin,
-reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un
-pouls qui est fort mauvais.&mdash;Je ne suis point malade, monsieur, et ce
-n'est pas pour cela que je viens à vous.&mdash;Si vous n'êtes pas malade,
-que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une
-simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime
-naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée
-du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire
-nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots
-comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire
-dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la
-distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice
-de la nature.</p>
-
-<p>Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là
-dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre
-prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les
-compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo
-de Covielle et de Cléonte dans <i>le Bourgeois gentilhomme</i>:</p>
-
-<p>«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate
-Lucile?&mdash;Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?&mdash;Après tant<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses
-charmes!&mdash;Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je
-lui ai rendus dans sa cuisine!&mdash;Tant de larmes que j'ai versées à ses
-genoux!&mdash;Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!&mdash;Tant
-d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!&mdash;Tant de
-chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!»</p>
-
-<p>Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des
-<i>turlupinades</i>; voici ce qu'il en pensait.</p>
-
-<p>Élise, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, entre la première
-chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent
-habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la
-sage Uranie, et me divertis des extravagants.&mdash;Ma foi, répond Élise
-avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer,
-et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde
-visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire
-de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur
-les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?&mdash;Ce
-langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.&mdash;Tant
-pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce
-jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> conversations du
-Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et
-de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans!
-et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous
-êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues
-de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est
-un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et
-bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils
-pas lieu de s'en glorifier?&mdash;On ne dit pas cela aussi comme une chose
-spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien
-eux-mêmes qu'il est ridicule.&mdash;Tant pis encore, de prendra peine à
-dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les
-tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je
-condamnerais tous ces messieurs les turlupins.»</p>
-
-<p>Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le
-moindre mot pour rire dans toute <i>l'École des Femmes</i>: «Pour toi,
-marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de
-turlupinades.»</p>
-
-<p>La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir
-entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la
-réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans <i>l'École des
-Femmes</i> un mot qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> qualifie de plaisanterie basse: <i>L'auteur n'a pas
-mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui
-caractérise l'homme.</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez
-notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse
-que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs
-de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire.
-La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour
-la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme
-dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort
-des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques,
-est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et
-sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante
-qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps.
-La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus
-sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des
-faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la
-bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la
-glorification du bon sens.</p>
-
-<p>Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre
-moral comme dans l'ordre<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> intellectuel, des règles de la nature, est
-dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de
-son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-C'est le bon sens, la raison qui fait tout,<br />
-Vertu, génie, esprit, talent et goût.<br />
-Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;<br />
-Talent? raison produite avec éclat;<br />
-Esprit? raison qui finement s'exprime;<br />
-Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat,<br />
-Et le génie est la raison sublime.<br />
-</p>
-
-<p>Cette poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le
-siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire
-littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé
-alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du
-grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison,
-disait Boileau,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 10em;">Que toujours vos écrits</span><br />
-Empruntent d'<i>elle seule</i> et leur lustre et leur prix.<br />
-</p>
-
-<p>Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature
-française.</p>
-
-<p>Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet
-à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger,
-rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe,
-il est vrai; les Français ont <i>la coquetterie de la légèreté</i>: c'est
-qu'ils redoutent<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc
-aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez
-sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés
-de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur
-esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter
-longtemps est excellente et substantielle.</p>
-
-<p>Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient
-surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au
-cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu,
-soit même le pathétique de quelques situations, au risque de
-compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point
-de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer
-moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau,
-ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant
-imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit
-à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas
-davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas
-qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, <i>il nous faut de
-la raison</i>; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce,
-il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant
-aristophanesque peut être soutenue quelque temps<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> au théâtre par les
-acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si
-l'on n'y découvre pas le coin de philosophie.</p>
-
-<p>Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau
-des Français: c'est la <i>fantaisie</i>, le caprice sans but et sans
-règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes
-ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête
-pour trouver le sens du <i>Pantagruel.</i> Ils cherchent avec le même
-sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire,
-l'<i>argument</i>, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances
-de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire
-est toujours un <i>jugement</i>, un témoignage de satisfaction rendu par
-l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils
-font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète;
-l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car,
-s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps
-après<a name="FNanchor_4_26" id="FNanchor_4_26"></a><a href="#Footnote_4_26" class="fnanchor">[4]</a>. L'Anglais parcourant le <i>Punch</i>, avant même de savoir de quoi
-il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect
-d'un contraste ou d'une disproportion,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> d'une jambe maigre comme un
-fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela,
-sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le
-seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais
-naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense
-d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet,
-les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la
-gaieté est la plus franche.</p>
-
-<p>Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On
-reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres
-termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à
-l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine
-morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une
-prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement.
-Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en
-opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent
-si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à
-nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se
-rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce
-qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à
-l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> gaieté
-pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même.
-La <i>gaie science</i>: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage
-de nos aïeux.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à
-l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare
-toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait
-plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le
-penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie,
-des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs,
-<i>historiquement</i>, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que
-le poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes.
-J'irai plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique
-une concession très importante: je ne crois pas que la raison de
-Molière, ni la raison française en général, telle surtout qu'elle
-est apparue au XVII<sup>e</sup> siècle, soit la plus haute qui se
-puisse concevoir; elle est beaucoup trop respectueuse pour le sens
-commun, pour les formes, pour les conventions, pour les préjugés, pour
-les idées moyennes et pour les grandeurs officielles; il lui manque
-cette sagesse «confite, comme disait Rabelais, au mépris des choses
-fortuites». Je reviendrai à fond sur ce sujet quand je traiterai
-de l'<i>humour.</i> Il y a néanmoins<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> diverses observations à faire qui
-atténuent considérablement, si elles ne les réfutent pas tout à fait,
-les critiques que je viens de résumer.</p>
-
-<p>D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout
-la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles,
-à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment.
-«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une
-comédie <i>pour l'homme qui pense</i>, une tragédie pour l'homme qui sent.»
-Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond,
-comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous
-bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés
-des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories
-du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de
-tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus
-ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée
-à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière
-si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle
-ornerait un chef-d'œuvre de Racine.</p>
-
-<p>Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue
-entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son
-<i>Misanthrope</i> a des mots qui sont du style burlesque, et ses<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> pièces
-bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière
-sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être
-sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique.
-Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique
-et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume
-Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons
-de comique <i>parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à
-sa place l'esprit.</i>»</p>
-
-<p>On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et
-d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des
-ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans
-cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression
-naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton
-général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression
-dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art
-du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans
-cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit:
-«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le
-ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de
-l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est
-trop frivole pour le sérieux<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> que nous voulons au fond de toute espèce
-de jeu poétique.»</p>
-
-<p>Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans
-ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle,
-étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes
-pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres,
-il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même
-dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe
-d'ivresse qui rappelle Rabelais.»</p>
-
-<p>Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle
-puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat
-du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en
-général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais
-dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur
-des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace.
-Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus
-<i>poétique</i>, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le
-définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et
-charmant fait de lui-même dans le <i>Misanthrope</i>:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,<br />
-Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison<br />
-Qui se peut dire noble avec quelque raison;<br />
-Et je crois, par le rang que me donne ma race,<br />
-Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.<br />
-Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,<br />
-On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,<br />
-Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire<br />
-D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.<br />
-Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût,<br />
-A juger sans élude et raisonner de tout;<br />
-A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre,<br />
-Figure de savant sur les bancs du théâtre,<br />
-Y décider en chef et faire du fracas<br />
-A tous les beaux endroits qui méritent des ahs.<br />
-Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine,<br />
-Les dents belles surtout et la taille fort fine.<br />
-Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter<br />
-Qu'on serait mal venu de me le disputer;<br />
-Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,<br />
-Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître:<br />
-Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois<br />
-Qu'on peut par tout pays être content de soi.<br />
-</p>
-
-<p>J'appelle cette aisance et cette grâce <i>poétiques</i> au plus haut degré.
-Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre
-a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce
-goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en
-ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un
-poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans
-les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> une pure
-conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la
-faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de
-l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce
-n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux,
-en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de <i>la
-Paix</i> Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot;
-nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies
-semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur
-auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour
-l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette
-donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je
-regarde <i>le Songe d'une Nuit d'été</i> comme une des productions les plus
-charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania
-tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé
-en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les
-philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se
-rencontrent dans le <i>Roi de Cocagne</i> de Legrand, et <i>le Roi de Cocagne</i>
-est une platitude. Les féeries ne sont point,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> au regard du goût,
-l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères
-et de mœurs, telle que <i>le Misanthrope</i> ou <i>le Tartuffe</i>, restera
-toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à
-toutes les féeries.</p>
-
-<p>Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M.
-Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse,
-ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la
-faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de
-toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel
-et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte
-par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant
-d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un
-rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est
-parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs
-vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur
-le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son
-père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et
-le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des
-mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand
-objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent
-qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont
-des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont
-des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants
-encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père,
-les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir
-d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de
-l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du <i>Songe d'une Nuit
-d'été</i>, c'est qu'elles ressemblent à des femmes.</p>
-
-<p>Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un
-monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée,
-si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter
-la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet,
-la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours
-l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas
-de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans
-le vrai et qu'il a suivi la ligne droite.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde
-fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec <i>le Songe d'une Nuit
-d'été</i>, qui est une féerie, la plus jolie comédie de<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> Shakespeare est
-une pastorale, <i>Comme il vous plaira.</i> Ce qui fait le charme singulier
-de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon
-sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de
-conjecturer les deux premiers actes de <i>Mélicerte</i>, ce gracieux poème,
-malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable.
-J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et
-Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on
-veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il
-n'y a rien de plus poétique que la comédie de <i>Comme il vous plaira</i>,
-il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement
-le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se
-laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante
-avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre
-enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour
-célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour
-railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société
-ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens
-mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction
-de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de
-Shakespeare, pour être goûtée comme<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> en fruit savoureux ou respirée
-comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse <i>Tartuffe</i>, on
-analyse <i>Coriolan</i>, mais non pas <i>As you like it</i>, ni <i>Mélicerte.</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre
-égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son
-instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à
-son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre
-poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent
-sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été
-trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y
-a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans
-faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout
-simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en
-français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation.
-Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec
-autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier.</p>
-
-<p>A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que proser de la rime et rimer de la prose,</span><br />
-</p>
-
-<p>Molière pense <i>poétiquement</i>; je veux dire que<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> chez lui, comme chez La
-Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est
-point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien
-vu ce mérite du style de Molière:</p>
-
-<p>«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de
-la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle
-Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit<br />
-Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;<br />
-</p>
-
-<p>ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos;<br />
-</p>
-
-<p>ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune<br />
-Par le chemin du ciel courir à leur fortune.<br />
-</p>
-
-<p>Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu
-comme Molière cette puissance de création poétique dans le style<a name="FNanchor_5_27" id="FNanchor_5_27"></a><a href="#Footnote_5_27" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
-
-<p>Les premières pièces en vers de Molière, <i>l'Étourdi, le Dépit
-amoureux</i>, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination,
-plein<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> de la fougue de deux jeunesses&mdash;la jeunesse de l'auteur et celle
-de la littérature française&mdash;étaient l'objet de la prédilection d'un
-grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand
-critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus
-vive admiration deux passages de <i>l'Étourdi.</i> Au troisième acte, Lélie
-reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-... Sur ce que j'adore oser porter le blâme,<br />
-C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme,<br />
-</p>
-
-<p>«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du
-XVII<sup>e</sup> siècle, s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un
-amour profond.» Au quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à
-Lélie une de ses nombreuses étourderies;</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps;<br />
-Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.<br />
-Attaché dessus vous comme un joueur de boule<br />
-Après le mouvement de la sienne qui roule,<br />
-Je pensais retenir toutes vos actions<br />
-En faisant de mon corps mille contorsions.<br />
-</p>
-
-<p>Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille
-nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de
-Molière<a name="FNanchor_6_28" id="FNanchor_6_28"></a><a href="#Footnote_6_28" class="fnanchor">[6]</a>:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p>
-
-<p>D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a
-été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle <i>la poésie du
-comique.</i></p>
-
-<p>«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs
-et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a
-trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à
-su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait
-été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut
-comique, celui du <i>Misanthrope</i>, du <i>Tartuffe</i>, des <i>Femmes savantes</i>,
-le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au
-travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme,
-l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer
-ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très
-folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique
-la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de
-la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je?
-C'est la distance qu'il y a entre la prose du <i>Roman comique</i> et tel
-chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais...
-C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire,
-Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> appelé les
-dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir;
-lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon,
-il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales,
-d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde
-dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque,
-mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant
-de beaucoup le <i>génie</i> fantastique et poétique du comédien Legrand...
-Quoi qu'on en ait dit, <i>M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme,
-le Malade imaginaire</i>, attestent au plus haut point ce comique
-jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec
-<i>le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>la Tempête.</i> Pourceaugnac, M. Jourdain,
-Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus
-dégagé de la farce du <i>Barbouillé</i>, plus enlevé souvent par delà le
-réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève,
-en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à
-la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus
-délirant<a name="FNanchor_7_29" id="FNanchor_7_29"></a><a href="#Footnote_7_29" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à
-celle de Sainte-Beuve<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur
-le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière
-dramatique et l'apogée de son talent: <i>le Misanthrope.</i></p>
-
-<p>J'ose dire qu'Alceste est la création la plus <i>poétique</i> de Molière
-au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils
-à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier?
-d'être trop claire, trop <i>didactique</i>; de faire évanouir par excès de
-jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que
-la splendeur crue du <i>soleil</i> aux dépens des vagues et mystérieuses
-lueurs de la <i>lune.</i> Eh bien, j'accepte le principe de cette critique,
-et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé
-qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du
-<i>Misanthrope?</i></p>
-
-<p>Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup
-discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves
-aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les
-premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite,
-ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait
-voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd
-contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au
-contraire le fruit le plus cher et le<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> plus personnel de son génie,
-comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.</p>
-
-<p>Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur
-ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que
-Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils
-étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien
-prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages,
-mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes
-finissent toujours par <i>s'affranchir</i> de leur sujet et par le traiter
-<i>objectivement.</i></p>
-
-<p><i>Hamlet</i> et <i>le Misanthrope</i> sont le principal trait d'union de cette
-fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il
-n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique
-prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que
-prouve <i>Hamlet?</i> rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses
-malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve <i>le
-Misanthrope?</i> rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal
-personnage au point où il en était au début.</p>
-
-<p>Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu
-exposer dans ses tragédies du <i>Tasse</i> et de <i>Faust</i>... «Quelle idée?
-répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> la vie du
-Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces
-deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux
-dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de
-ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner
-dans mon <i>Faust!</i> Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire
-moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images...
-<i>Faust</i> est un ouvrage de fou.»</p>
-
-<p>Moralistes de fait, mais non pas d'intention, <i>moralistes sans
-moraliser</i>, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais
-poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne
-se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne
-conçoivent pas <i>d'abord</i> une idée abstraite pour l'incorporer <i>ensuite</i>
-dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du
-génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont
-simultanées et inséparables.</p>
-
-<p>Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les
-détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_23" id="Footnote_1_23"></a><a href="#FNanchor_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap.
-III.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_24" id="Footnote_2_24"></a><a href="#FNanchor_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Voy. plus haut <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_25" id="Footnote_3_25"></a><a href="#FNanchor_3_25"><span class="label">[3]</span></a> De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que
-le culte superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence
-logique, à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le
-calembour, arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_26" id="Footnote_4_26"></a><a href="#FNanchor_4_26"><span class="label">[4]</span></a> «Il y a, dit M<sup>me</sup> de Staël, une gaieté allemande
-douce, paisible, qui se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son
-bizarre de quelques lettres singulièrement assemblées provoquent et
-satisfont.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_27" id="Footnote_5_27"></a><a href="#FNanchor_5_27"><span class="label">[5]</span></a> <i>Corneille, Racine et Molière</i>, p. 433.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_28" id="Footnote_6_28"></a><a href="#FNanchor_6_28"><span class="label">[6]</span></a> Voyez nos <i>Artistes juges et parties; Causeries
-parisiennes.</i>&mdash;Deuxième causerie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_29" id="Footnote_7_29"></a><a href="#FNanchor_7_29"><span class="label">[7]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></h5>
-
-
-<h4>LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</h4>
-
-
-<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.&mdash;Leur
-exagération.&mdash;Leur généralité.&mdash;Critique du personnage
-d'Harpagon.&mdash;Individualité de Tartuffe.&mdash;Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.&mdash;Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.&mdash;Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.</p>
-
-
-<p class="p2">Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de
-Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois
-très intéressante par les critiques allemands.</p>
-
-<p>J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans
-la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth<a name="FNanchor_1_30" id="FNanchor_1_30"></a><a href="#Footnote_1_30" class="fnanchor">[1]</a>,
-j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage,
-avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans
-complication, sans nuances,&mdash;enfin à la Molière. La méchanceté de Lady
-Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason,
-qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et
-qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même
-Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le
-poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son
-art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même
-ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est
-absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier,
-définitif. Tartuffe paraît:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,<br />
-Et priez que toujours le ciel vous illumine.<br />
-Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.<br />
-Des aumônes que j'ai partager les deniers.<br />
-</p>
-
-<p>Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette
-plénitude parfaite, à ce <i>nec plus ultra</i> d'hypocrisie?</p>
-
-<p>On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la
-meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par
-degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> l'extrême,
-n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois <i>Holberg
-considéré comme imitateur de Molière</i>, M. Legrelle, très imbu des idées
-allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà
-docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner
-tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré
-en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas
-dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il
-n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et
-que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel
-a raison, M. Legrelle ajoute:</p>
-
-<p>«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt
-une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et
-les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en
-lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer
-dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de
-produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque
-défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa
-méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond
-même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort
-compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce
-point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le
-contredire.</p>
-
-<p>«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez
-de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et
-pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle
-d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne
-le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout
-d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et
-Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir
-par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa
-femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie
-chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de
-l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient
-à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses
-effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions.</p>
-
-<p>«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la
-première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître,
-elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra
-dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans
-l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts
-de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice?
-Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter?
-Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot.
-Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies
-d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa
-manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y
-a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans
-une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le
-<i>quod sibi constet</i> d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle
-Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère
-de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les
-diverses phases de leur développement.»</p>
-
-<p>Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien
-n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en
-particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues
-où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le
-cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs.</p>
-
-<p>La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa
-simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté
-aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens
-que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de
-lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point:
-c'est que ses ouvrages sont des comédies.</p>
-
-<p>Il est tout naturel que la tragédie <i>développe</i> peu à peu les
-caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur
-destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès
-de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le
-germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances
-atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous
-portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth,
-Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous
-sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a
-aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes
-ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente
-concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne
-peut être<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les
-progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué
-se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait
-détruit?</p>
-
-<p>M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette
-réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos
-les premiers chapitres de <i>Don Quichotte</i>, où l'auteur espagnol raconte
-tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer
-combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est
-pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un
-roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté
-sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des
-lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues
-préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait
-fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît
-mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être
-souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui
-ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p>
-
-<p>Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère,
-Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume
-Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui
-reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré
-souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les
-spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible.
-Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré
-et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la
-difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le
-vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée
-allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle:</p>
-
-<p>«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le
-savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère
-avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité
-morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé
-jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages
-chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule
-sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres
-et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit
-des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous
-laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens
-d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre
-des premiers. Le <i>gracioso</i> de la comédie espagnole, le <i>clown</i> de
-la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il
-faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est
-qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés
-intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au
-contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui
-ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries,
-ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots
-pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de
-certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie
-dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène.</p>
-
-<p>«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit
-d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages
-précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule
-d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus
-que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée.
-Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> de véritables cas
-d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a
-la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité
-jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais
-incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons
-le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que
-tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions
-nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce
-deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier.</p>
-
-<p>Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement
-employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux
-lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations
-qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations
-<i>scéniques</i>, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de
-la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se
-servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein
-ciel a cessé d'être en usage; mais le <i>masque moral</i>, je veux dire la
-nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un
-peu plus gros que nature,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> subsistera toujours. Il y a des peintures
-et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures
-du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction
-trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni
-comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige
-un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions,
-c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la
-vérité de la nature.»</p>
-
-<p>Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme
-dans Shakespeare, c'est la <i>vérité</i>; mais il ne peut s'agir que
-d'une vérité <i>relative</i>. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de
-même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle,
-à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils
-ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires
-que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par
-cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il
-appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la
-réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les
-droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les
-prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus
-élémentaires de l'art.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p>
-
-<p>Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que
-le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures;
-on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à
-propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui
-sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie;
-elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle
-le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit
-même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son
-œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il
-y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces
-et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur
-manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La
-Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au
-Tartuffe de Molière.</p>
-
-<p>Onuphre est <i>plus vrai</i> que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons
-tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites
-ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,»
-au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans
-le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est
-précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment
-Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous
-pouvons<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> côtoyer tous les jours... <i>Il prolonge jusqu'à l'idéal les
-lignes partant du vrai</i>, et nous donne la poésie de l'imposture...
-Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la
-comédie poétique.»</p>
-
-<p>Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage
-indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons
-trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il
-se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.&mdash;«Laurent,
-serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà
-une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des
-hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et
-de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un
-hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme
-dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à
-l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon
-critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière
-montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne
-connaît point.</p>
-
-<p>Tartuffe continue:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 5em;">... Ah! mon Dieu, je tous prie,</span><br />
-Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">DORINE.</span><br />
-<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-Comment?<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">TARTUFFE.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Couvrez ce sein que je ne saurais voir.</span><br />
-Par de pareils objets les âmes sont blessées,<br />
-Et cela fait venir de coupables pensées.<br />
-</p>
-
-<p>Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable;
-non, mais cela est <i>vrai</i>, au point de vue de la poésie dramatique, ou,
-comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la
-vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous
-pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est
-égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de
-s'écrier: <i>quelle vérité et quelle invraisemblance!</i> ou plutôt on n'a
-que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans
-une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le
-temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous
-avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.»</p>
-
-<p>L'auteur d'une thèse sur <i>la Tragédie française au XVI<sup>e</sup>
-siècle</i>, M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude
-morale et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (<i>portrait, caractère,
-roman</i>) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu
-que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non
-des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême,
-c'est-à-dire au point net et lumineux où<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> l'idée éclate aux yeux dans
-toute sa force».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles
-ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière
-certaines exagérations.</p>
-
-<p>Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits
-de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre.
-Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise:
-«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous
-devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a
-donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre
-une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est
-renfermé là dedans, et <i>sans dot</i> tient lieu de beauté, de jeunesse, de
-naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon
-s'écrie: «<i>Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux,
-qui peut avoir un domestique de la sorte!</i>» Quelle portée exacte
-a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages
-d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle
-extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en
-pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre
-lui-même au sérieux qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> est comique. Mais alors, si ce trait doit
-être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature?</p>
-
-<p>Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a
-que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité
-d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de
-bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de
-son père.»</p>
-
-<p>Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-De toutes amitiés il détache mon âme;<br />
-Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,<br />
-Que je m'en soucierais autant que de cela.<br />
-</p>
-
-<p>Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant
-partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa
-poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont
-pas moins outrées; Armande dit sérieusement:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.<br />
-Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.<br />
-Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.<br />
-Nous chercherons partout à trouver à redire,<br />
-Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.<br />
-</p>
-
-<p>Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et
-s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas
-à dire, Molière a le comique <i>insolent.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-<p>Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la
-tragédie antique<a name="FNanchor_2_31" id="FNanchor_2_31"></a><a href="#Footnote_2_31" class="fnanchor">[2]</a>, aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus
-longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord
-entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les
-caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français
-est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne
-les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique
-guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins
-mystérieux de l'individualité humaine.</p>
-
-<p>C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi
-des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les
-individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où
-l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités,
-à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une
-uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les
-faits, <i>the matter of fact</i>: de là son érudition lourde et matérielle,
-sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit
-philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions,
-aux idées générales: de là leur impatience<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> de conclure en toutes
-choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types
-éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus,
-l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à <i>l'homme</i>; la
-rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur
-humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le cœur humain de qui?...<br />
-Celui de mon voisin a sa manière d'être,<br />
-Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi!<br />
-</p>
-
-<p>Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des
-hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même <i>Hamlet</i>, n'a la
-prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: <i>Ecce homo!</i>
-Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels,
-plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur
-humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie,
-la misanthropie et l'ambition; mais Othello est <i>un</i> jaloux, Timon
-d'Athènes <i>un</i> misanthrope, et Macbeth <i>un</i> ambitieux. Il y a mille
-autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité
-extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs.</p>
-
-<p>Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales,
-il en est une dans laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> ce procédé de généralisation a été poussé
-tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si
-cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant
-de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce
-caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme
-le <i>Grandet</i> de Balzac ou même encore l'<i>Euclion</i> de Plaute: c'est
-l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans
-tous ses modes imaginables.</p>
-
-<p>La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du
-procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a
-jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse
-sérieuse.</p>
-
-<p>On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis
-librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme
-qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui
-par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par
-économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces
-gens-là s'appellent <i>Harpagon</i>; mais Harpagon n'est qu'une abstraction,
-car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir
-ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros
-intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut
-toute autre passion, mais surtout celle-là,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> et un vieil avare amoureux
-est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature.
-Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance
-voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est
-un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir
-de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et
-un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui
-qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que
-ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à
-bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui
-lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi
-donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis
-d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor.
-Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul
-caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare,
-c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt
-défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des
-individus réels, mais des abstractions personnifiées.</p>
-
-<p>Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien
-garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs
-dans Shakespeare.<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> Les fins contrastes de caractère, les vives
-inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance,
-sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever
-à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur
-communiquer la souplesse et la variété de la vie.</p>
-
-<p>Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise
-le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus
-généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un
-même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir
-beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un
-être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et
-veuille jeter de la poudre aux yeux du monde.</p>
-
-<p>L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de
-contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses
-principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de
-cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec
-plus de raison encore:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Il est vrai, la raison me le dit chaque jour;<br />
-Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.<br />
-</p>
-
-<p>En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de
-prendre, le Misanthrope<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> commence par envelopper dans les plis
-et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet
-d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour
-déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme
-franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros,
-qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui
-appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou.</p>
-
-<p>Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt
-juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et
-la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la
-verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi
-Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle
-est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est
-parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les
-plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui
-à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais
-alors, qu'on n'appelle pas l'<i>Avare</i> une grande comédie de caractère,
-et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que <i>le
-Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe.</i></p>
-
-<p>Si l'<i>Avare</i> reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon
-avis, le caractère d'Harpagon<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> qui en fait l'excellence; c'est plutôt
-la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice
-par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses
-enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les
-variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un
-coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire,
-une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les
-comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon
-Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et
-fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une
-défense faite à ses successeurs de représenter des avares.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de
-prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la
-généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins
-que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand
-problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de
-tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation
-d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant
-une physionomie bien distincte.</p>
-
-<p>Ce terme d'<i>abstractions personnifiées</i> appliqué<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> aux figures du
-théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont
-l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de
-mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute
-de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches
-et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par
-ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et
-de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser,
-au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français
-et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais
-et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions
-importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite
-à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les
-remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de
-plus en plus vraies!</p>
-
-<p>Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées!
-Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs
-personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins
-individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même
-beaucoup plus encore.</p>
-
-<p>Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a
-l'oreille rouge et le teint bien<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> fleuri.» Il n'est pas seulement
-hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament,
-sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la
-force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras».
-Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un
-gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains
-<i>hoquets</i> troublent sa digestion.</p>
-
-<p>A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est
-beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que
-les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse
-de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit
-Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il
-était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines
-et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour
-rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une
-calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les
-personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses,
-mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle
-et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et
-libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue
-sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> craint ni Dieu, ni diable; il est
-l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc...
-Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse
-prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de
-ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le
-cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute
-la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne
-fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et
-de s'étonner beaucoup.»</p>
-
-
-<p>Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme
-plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement
-un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole
-poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond
-de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise,
-et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes
-convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses
-qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté
-d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant
-le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses
-qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance.<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> M.
-Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de
-Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre
-sur <i>Ménandre</i>:</p>
-
-<p>«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à
-l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour
-lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu
-qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou
-retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire,
-qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait
-au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est
-l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant
-dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est
-tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent
-qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de
-lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame
-son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes
-mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de
-religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait
-ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il
-pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> chancelant
-réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de
-l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que
-sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus
-qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un
-exempt.»</p>
-
-<p>Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que
-de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a
-cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer
-plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de
-l'imposteur, selon lui, un personnage comique.</p>
-
-<p>Schlegel avait dit que <i>le Tartuffe</i>, à quelques scènes près, n'est
-point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique
-ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les
-personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du
-drame, répond à Schlegel:</p>
-
-<p>«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de
-Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce
-du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi.
-Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé
-inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique,
-c'est qu'arrivé au moment où<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> il se croit sûr de son fait, où il pense
-avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute
-retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine.
-Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont
-vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la
-comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre
-dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon
-qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à
-part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher
-de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres
-circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On
-parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde,
-elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et
-grossière.</p>
-
-<p>«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe
-est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon,
-comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le
-tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va
-être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse
-remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme
-Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point
-de tout ménagement, frappe<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> si fort, se trahit et s'accuse si bien,
-qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite
-et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre,
-n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la
-galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la
-comédie.</p>
-
-<p>«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs
-critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les
-malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.»</p>
-
-<p>Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine,
-mais à mon avis elle est <i>trop fine.</i> Je veux dire qu'un critique très
-exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par
-M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est
-point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière
-sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu.</p>
-
-<p>Quels sont, à la représentation du <i>Tartuffe</i>, les sentiments non des
-délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait?
-On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le
-scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon
-qui le chasse de chez lui:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître,<br />
-La maison m'appartient...<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p>
-
-<p>Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur
-descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que
-la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh
-bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la
-police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec
-simplicité.</p>
-
-<p>Dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, il est vrai, Shakespeare, en
-faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter
-l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des
-spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un
-couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici
-Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune
-importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle
-de savoir si la comédie de Molière est «proprement une <i>comédie</i>». Il
-me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier
-qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les
-comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe
-aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, <i>le Tartuffe</i>
-renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de
-comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons
-dans Shakespeare:<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du
-risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence
-est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et
-que c'est le comique dans les grands drames de Molière.</p>
-
-<p>Vinet observe que dans <i>le Tartuffe</i> et <i>le Misanthrope</i> Molière touche
-hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de
-la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand
-sens, le <i>Misanthrope</i> de Molière est infiniment plus sérieux que la
-<i>Bérénice</i> de Racine.»</p>
-
-<p>Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne
-se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre
-un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un
-caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait
-lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur
-ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La préoccupation pédantesque de l'<i>idée</i> du comique a lourdement égaré
-la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère
-de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui
-d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> dans
-le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite
-du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois
-assez neuves.</p>
-
-<p>Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son
-vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur
-cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont
-ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond
-en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 5em;">... De faire</span><br />
-Ce que le ciel voudra.<br />
-</p>
-
-<p>Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Mortifiez vos sens avec ce mariage.<br />
-</p>
-
-<p>Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels
-le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations
-perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans
-les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y
-entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis,
-ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement,
-aucune retenue dans leur ardeur à maudire<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> ce qu'ils avaient élevé
-jusqu'au ciel.</p>
-
-
-<p>Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local
-pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de
-curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il
-nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps.
-Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de
-peinture plus fine.</p>
-
-<p>Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la
-faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très
-habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une
-abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux,
-deux hommes.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas
-seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi
-la vie et la variété de la nature.</p>
-
-<p>Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé
-à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles.
-Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes
-sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale
-et dramatique, du règne de la matière<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> à celui de l'esprit et de
-Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue
-de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là
-qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en
-étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la
-fois.»</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_30" id="Footnote_1_30"></a><a href="#FNanchor_1_30"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. XV.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_31" id="Footnote_2_31"></a><a href="#FNanchor_2_31"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et tes Tragiques grecs</i>, chap. III et
-VII.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a><br /><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></h5>
-
-
-<h4>DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></h4>
-
-
-<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.&mdash;Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.&mdash;Montaigne.&mdash;Les digressions de Sterne.&mdash;Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.&mdash;Le docteur Samuel Johnson.&mdash;Le
-bon ton, selon Duclos.&mdash;Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>&mdash;Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.&mdash;Exemples
-particuliers d'<i>humour.</i>&mdash;L'esprit dans la bêtise.&mdash;L'esprit dans le
-sentiment.&mdash;Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.&mdash;Le style de l'<i>humour.</i></p>
-
-
-<p class="p2">Shakespeare est un plus grand <i>humoriste</i> que Molière: telle est;
-à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le
-moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est
-que l'<i>humour</i>. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot,
-et j'ai quelque<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une
-espérance si présomptueuse.</p>
-
-<p>La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou
-moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes
-les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris
-qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à
-ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les
-autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie
-toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus
-modeste.</p>
-
-<p>Je crois que toutes les définitions de l'<i>humour</i> proposées par des
-hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais
-aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune
-qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle?
-Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches,
-de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour
-que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans
-une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée,
-a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle
-saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le
-croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun
-avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> absolument
-simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la
-moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les
-exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que
-l'expérience de quelques cas particuliers.»</p>
-
-<p>Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop
-rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions
-sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les
-expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit
-en anglais, comme on disait en latin, les <i>illustrer</i>, c'est-à-dire
-les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples,
-de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de
-viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les
-développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours
-ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les
-nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien
-persuader qu'on n'a jamais tout dit.</p>
-
-<p>Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'<i>humour</i>.
-Commençant par les définitions les plus générales et les plus
-superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai
-progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et
-profondes. Suivant une<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> remarque déjà faite à propos de la notion
-du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que
-l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité
-des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La
-définition totale de l'<i>humour</i> se composera de tout ce que nous aurons
-dit&mdash;et de ce qui nous resterait à dire encore.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise <i>humour</i>, sous
-sa forme allemande <i>Humor</i>, il a pris une signification spéciale dont
-on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'<i>humeur</i> selon le
-dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité
-facétieuse.»</p>
-
-<p>M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot
-<i>humeur</i> a cette acception. Dans <i>l'Illusion comique</i>, Matamore,
-achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en
-compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">CLINDOR.</span><br />
-<br />
-Où vous retirez-vous?<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">MATAMORE.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Le fat n'est pas vaillant,</span><br />
-Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.<br />
-</p>
-
-<p>Dans <i>la Suite du Menteur</i>, Cléandre, à une<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> plaisanterie que dit son
-valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 5em;">C'est un vieux domestique</span><br />
-Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique.<br />
-</p>
-
-<p><i>Avoir de l'humeur</i> voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais
-on voit par cet exemple de Corneille que le mot <i>humeur</i>, employé
-absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot <i>santé</i>,
-quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.</p>
-
-<p>Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé
-à un usage discret du mot <i>humeur</i> ainsi entendu. On lit dans les
-<i>Salons</i> de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la
-scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait
-plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un
-sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien
-de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se
-joue sur un fond triste.»</p>
-
-<p>Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France
-la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme
-pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté,
-cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il
-s'en doute, et<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> ils rendent cette idée par le mot <i>humour</i>, qu'ils
-prononcent <i>youmor.</i> Et ils croient qu'ils ont seuls cette <i>humour</i>,
-que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère
-d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce
-sens dans plusieurs comédies de Corneille.»</p>
-
-<p>M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations
-philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs
-droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas
-cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur
-<i>humour</i> ou <i>youmor</i>, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est
-honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité
-quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une
-obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien
-une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national
-suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification
-du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus
-importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant
-que l'<i>humeur</i> et l'<i>humour</i> sont choses identiques.</p>
-
-<p>Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne
-l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-pas de raison, par exemple, pour appeler <i>humour</i> l'humeur de Montaigne.</p>
-
-<p>Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette
-expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère
-ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode
-lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne
-pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise
-icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si
-nouveau apprentissage me change.»&mdash;«Ceux qui écrivent par humeur, dit
-La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est
-pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se
-refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont
-le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui
-écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler,
-à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
-dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier».
-Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère,
-Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient,
-qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»</p>
-
-<p>Les <i>Essais</i> de Montaigne sont des causeries<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> où il se laisse aller à
-toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son
-expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est
-pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais
-non pas toujours ce qu'il va dire».</p>
-
-<p>Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste,
-Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre
-en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la
-meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse:
-car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au
-Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en
-effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de
-<i>Tristram Shandy</i> mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion
-soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse.
-Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons!
-à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me
-diriger dans cette affaire.»&mdash;«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit;
-pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me
-mène, je ne la mène pas.» &mdash;«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des
-CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume
-suivant, si je vis sera<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de
-conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»</p>
-
-<p>Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur
-de Montaigne et l'<i>humour</i> de Sterne. Le désordre de l'écrivain
-français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien
-quand on compare le premier texte des <i>Essais</i>, où le plan de l'auteur
-est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes,
-où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de
-plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au
-contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet
-d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie
-bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur
-artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense
-M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un
-terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner:
-il faut dire l'<i>humour</i> et non plus l'<i>humeur.</i></p>
-
-<p>Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent
-être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où
-l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et
-d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature
-un<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.</p>
-
-<p>Notre vieux mot national suffît pour désigner l'<i>humour</i> tel que le
-définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu
-de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des
-règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou
-rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice<a name="FNanchor_1_32" id="FNanchor_1_32"></a><a href="#Footnote_1_32" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
-
-<p>Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'<i>humour</i> tel que
-le définit M. Montégut: «Qui dit <i>humour</i> dit esprit de tempérament,
-traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité,
-candeur, naïveté, bonhomie, génialité<a name="FNanchor_2_33" id="FNanchor_2_33"></a><a href="#Footnote_2_33" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
-
-<p>Oui, tant que l'<i>humour</i> n'est que l'humeur, c'est tout bonnement
-le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament,
-par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude
-développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que
-la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines,
-disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les
-éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte
-niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-d'<i>humour</i>, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon
-droit s'appeler humoriste.</p>
-
-<p>M. Montégut a raison en un sens de définir l'<i>humour</i> comme il l'a
-fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de
-s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom
-d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa
-sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux
-caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et
-plus artificiel que spontané.»</p>
-
-<p>Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle
-n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel
-des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les
-nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir
-la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du
-mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>A partir du moment où l'<i>humour</i> cesse d'être simplement l'humeur, il
-devient quelque chose de singulièrement peu français.</p>
-
-<p>L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe,
-est un homme excentrique, un <i>original</i>, comme nous disons en mauvaise<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule.
-Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans
-son <i>Histoire de la littérature anglaise</i>, nous fait la caricature
-suivante:</p>
-
-<p>«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand
-à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure
-profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
-chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît.
-Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter
-un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
-fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
-avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
-racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que,
-n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
-comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
-il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une
-dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait
-à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un
-pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
-doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait:
-«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.&mdash;Ma<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> chère
-dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par
-la sottise.&mdash;Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que
-vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des
-bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt
-claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...»</p>
-
-<p>L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français
-aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIII<sup>e</sup>
-siècle, en traçait le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le
-plus d'esprit, consiste à dire agréablement des riens et à ne pas se
-permettre le moindre propos sensé si on ne le fait excuser par les
-grâces du discours; à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la
-produire, avec autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand
-il s'agissait d'exprimer quelque idée libre.»</p>
-
-<p>L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de
-l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de
-plus opposé à l'<i>humour.</i> La moindre infraction aux usages, aux
-manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance,
-et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance
-des originaux. On devient <i>ridicule</i> pour peu qu'on se distingue; en
-France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de
-Stendhal.<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont
-ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues
-ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles».
-Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». M<sup>me</sup>
-Geoffrin comparait la société de Paris à une quantité de médailles
-renfermées dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées
-l'une contre l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes.</p>
-
-<p>Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIII<sup>e</sup> siècle,
-Smollett, Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société
-française, malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse,
-parce que les individus leur ont paru manquer de cette originalité
-rude, mais vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à
-voir en Angleterre.</p>
-
-<p>«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons
-français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai
-volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est
-tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens
-d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils.
-Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation
-française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils
-sont vides d'instruction. Là où il y a<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> excès de politesse, il y a
-peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni
-discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité
-aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais
-l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette
-surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la
-conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie
-sans fin.»</p>
-
-<p>Sterne rapporte dans son <i>Voyage sentimental</i> un entretien piquant et
-instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français:</p>
-
-<p>«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les
-Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?&mdash;Je n'ai
-rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.&mdash;Vraiment, dit le
-comte, les Français sont donc polis?&mdash;A l'excès, repartis-je.»</p>
-
-<p>«Le comte releva le mot <i>excès</i>, et prétendit que je pensais là-dessus
-plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il
-soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer
-franchement mon opinion.</p>
-
-<p>«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son
-débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de
-charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber
-en faute; pourtant, je crois qu'en<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> toutes les choses humaines il
-n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir
-d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses
-qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire
-jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous
-parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement
-progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue
-les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline
-les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité,
-nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de
-caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de
-tout le reste du monde.</p>
-
-<p>«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi
-polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible
-mon idée, je les avais pris dans ma main.&mdash;Voyez, monsieur le comte,
-poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force
-de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans
-dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils
-qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes
-médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre
-de mains, conservent le relief tranchant que la<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> belle main de la
-nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais,
-en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous
-voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français,
-monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit),
-ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de
-celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon,
-s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop
-sérieux.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?»
-dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et,
-du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon
-opinion bien arrêtée.»</p>
-
-<p>Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les
-Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et
-rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse
-avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ces Anglais ont dans leur gaieté<br />
-Et surtout dans la raillerie,<br />
-Un fiel mordant, une âcreté<br />
-Insupportable en vérité,<br />
-Quand des Français on a goûté<br />
-Le sel et la plaisanterie.<br />
-</p>
-
-<p>M. Mézières remarque que les Anglais se permettent<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> d'introduire la
-plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange
-blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité
-française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en
-France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours...
-Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au
-retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la
-complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes:
-il est resté jusqu'au bout grave et fier.»</p>
-
-
-<p>J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit
-français<a name="FNanchor_3_34" id="FNanchor_3_34"></a><a href="#Footnote_3_34" class="fnanchor">[3]</a>, et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce
-point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre
-caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et,
-à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut
-prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les
-vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans
-la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice
-et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine <i>gauloise</i>;
-et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur,
-qui est notre<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> héritage <i>latin.</i> Il y a sur ce parallélisme&mdash;ou cet
-antagonisme&mdash;dos deux traditions la matière d'un développement à perte
-de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance
-dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des <i>Nouveaux
-lundis.</i></p>
-
-<p>Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le
-premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'<i>humour</i> des peuples
-du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien
-avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'<i>humour</i> une profonde
-antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause
-de notre éducation latine, que l'<i>humour</i> est devenu pour nous quelque
-chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous
-manque, a dit M. Taine: l'<i>humour</i> est le genre de talent qui peut
-amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
-comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre
-race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.»</p>
-
-<p>Le XVII<sup>e</sup> siècle nous montre la victoire de l'esprit latin
-sur presque toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce
-grand siècle, de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner
-dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le
-caprice de l'individu».<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> Mais à d'autres moments l'esprit celtique a
-pris sa revanche, et même au XVII<sup>e</sup> siècle il n'a pu être
-complètement étouffé.</p>
-
-<p>L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a
-fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple
-français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle
-expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte
-révolution de notre existence tant politique que littéraire.</p>
-
-<p>Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de
-tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter
-soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition?
-C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y
-a un fond d'<i>humour</i> celtique sous notre politesse et notre gravité
-latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la
-France et des Français<a name="FNanchor_4_35" id="FNanchor_4_35"></a><a href="#Footnote_4_35" class="fnanchor">[4]</a>, M. Hillebrand propose de modifier à notre
-usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le
-Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le
-Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre
-classique de l'<i>humour</i>; elle a donné naissance ou asile aux plus
-grands humoristes<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> de la littérature anglaise, notamment à Swift et à
-Sterne.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un Irlandais, au XV<sup>e</sup> siècle, le comte de Kildare, accusé
-d'avoir commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel,
-répondit, pour s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans.
-Voilà une plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son
-originalité, et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait
-comique ou spirituel.</p>
-
-<p>Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement
-inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et
-recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà!
-doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et
-tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté
-pure, d'une bêtise.</p>
-
-<p>A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours
-dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente
-d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment
-à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à
-cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce
-que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la
-piquante épigramme du Gascon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p>
-
-<p>Dans l'<i>humour</i>, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte
-qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire,
-avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union
-est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange
-contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie
-humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter
-à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à
-l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime,
-présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait.
-Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de <i>Maître Pathelin</i>,
-appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.</p>
-
-<p>L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que,
-«<i>quoiqu'il</i> n'eût point pris part au combat, il avait le mérite
-d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte
-et les Bélise des <i>Femmes savantes</i>, me pâmer d'admiration sur ce
-quoique. Ce <i>quoique</i> vaut un poème. Ce <i>quoique</i> m'ouvre l'infini.
-L'absurdité profonde de ce <i>quoique</i> est précisément ce qui en fait le
-sublime.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Enfin, <i>quoique</i> en dit beaucoup plus qu'il ne semble.<br />
-Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,<br />
-Mais j'entends là-dessous un million de mots.<br />
-</p>
-
-<p>La gloire de l'<i>humour</i>, c'est de faire ouvrir de<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> grands yeux ronds
-à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique
-bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur
-insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants,
-comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une
-pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en
-eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous
-pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au
-travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du
-défunt?&mdash;Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole,
-c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»</p>
-
-<p>Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance
-de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M.
-Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est
-un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces
-les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de
-fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à
-attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur
-une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon
-pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif
-pour le battre; comme le petit garçon ne<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> faisait rien du tout, il
-se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas
-recommencer<a name="FNanchor_5_36" id="FNanchor_5_36"></a><a href="#Footnote_5_36" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
-
-<p>Dans la fable du <i>Loup plaidant contre le renard par devant le singe</i>,
-il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux
-parties, prononce l'arrêt en ces termes:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Je vous connais de longtemps, mes amis,<br />
-Et tous deux vous paierez l'amende:<br />
-Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.<br />
-Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.<br />
-</p>
-
-<p>Ce qui fait l'<i>humour</i> de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme,
-plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la
-fable n'a rien d'humoristique:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le juge prétendait qu'à tort et à travers<br />
-On ne saurait manquer, condamnant un pervers.<br />
-</p>
-
-<p>Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le
-poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale
-de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre
-imagination des perspectives infinies.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p>
-
-<p>On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La
-Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit
-que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition
-logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute
-espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme
-particulier de l'<i>humour</i>. En ce sens on peut dire que l'<i>infini</i> est
-au fond des plaisanteries de l'<i>humour</i>, à la différence des traits
-simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours
-nette et la portée limitée<a name="FNanchor_6_37" id="FNanchor_6_37"></a><a href="#Footnote_6_37" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p>Voici quelques exemples d'<i>humour</i> consistant dans une contradiction
-infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les
-sentiments qu'ils ont exprimés.</p>
-
-<p>Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un
-vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
-qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours
-ôté son chapeau en entrant dans une église.</p>
-
-<p>Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne
-voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger
-qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un
-vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à
-la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit
-chatouilleux.» Dans les <i>Essais de critique et d'histoire</i> de Macaulay,
-nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au
-supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de
-la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le
-brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui
-entrent comme éléments dans l'<i>humour</i> ont fait croire à trop de gens
-qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter
-le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une
-de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui
-voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent
-une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant
-des<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple
-étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse
-sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère
-humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du
-ridicule!» Un <i>philistin</i> berlinois vantait devant Henri Heine le grand
-nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait
-sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit:</p>
-
-<p>«Mon bel ami, l'<i>humour</i> est une invention des Berlinois, le peuple
-le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde
-pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une
-autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services
-particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre.
-Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire?
-Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens
-disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville
-de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément
-était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya
-d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule
-eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation
-dut se contenter des petites,&mdash;avec un privilège spécial, toutefois,
-pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des
-basses<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises
-que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent
-impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus
-de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même
-secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable,
-lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui
-du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en
-sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes
-les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par <i>humour</i> qu'on
-les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde:
-la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son
-but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit
-persiflage, l'absurdité pure et simple en <i>humour</i>, la sotte ignorance
-en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de
-la moderne Athènes<a name="FNanchor_7_38" id="FNanchor_7_38"></a><a href="#Footnote_7_38" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<p>Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner
-aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que
-chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque
-manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> de
-musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur;
-de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et
-petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><i>L'esprit dans la bêtise</i>, comme toutes les définitions sommaires qu'on
-a données et qu'on donnera encore de l'<i>humour</i>, n'est qu'un côté de
-cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou
-supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, <i>l'esprit dans le
-sentiment.</i></p>
-
-<p>C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable
-<i>humour</i> (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité
-et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse
-que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais
-notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang
-qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les
-<i>aimions</i>, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire
-d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux
-héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.</p>
-
-<p>Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique
-est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-enfant qui a une manie très étrange, un <i>dada</i>, et dans le cerveau
-duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis
-nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable
-et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit
-plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi
-noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller
-devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons
-de même, nous admirons, nous <i>aimons</i> don Quichotte, si loyal, si
-généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances.
-La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à
-ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à
-quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde
-chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas
-de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité
-que l'<i>humour.</i> Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux,
-s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou
-étudiée, il en fait le tableau suivant:</p>
-
-<p>«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers
-sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds
-de<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue,
-ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la
-tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une
-demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je,
-mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de
-travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as
-pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron.
-Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais
-d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron,
-je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses
-jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa
-net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas,
-semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.»</p>
-
-<p>Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu
-et bien décrit cet élément considérable de l'<i>humour</i>: l'esprit dans le
-sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de
-quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:</p>
-
-<p>«L'<i>humour</i>vrai, l'<i>humour</i> de Cervantes et de Sterne a sa source dans
-le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un
-esprit généreux verse sur les blessures de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> et que seul un
-esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'<i>humour</i> ainsi entendu
-est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus
-tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de
-ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos
-yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique
-que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté
-fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de
-sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une
-teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère
-et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien,
-vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous
-les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos
-affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime
-qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà
-la marque de l'<i>humour</i> vrai.»</p>
-
-<p>Dans un feuilleton du <i>Journal des Débats</i>, daté du 12 mai 1867, la
-femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie,
-a dit finement: «L'<i>humour</i> fait que la griffade elle-même a quelque
-chose de la caresse.»</p>
-
-<p>M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> anglaise</i>, a défini
-partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de
-l'<i>humour</i>:</p>
-
-<p>«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des
-contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
-qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les
-plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de
-bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y
-livre<a name="FNanchor_8_39" id="FNanchor_8_39"></a><a href="#Footnote_8_39" class="fnanchor">[8]</a>. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle
-aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.&mdash;Un
-autre trait de l'<i>humour</i> est l'oubli du public. L auteur nous
-déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être
-compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si
-son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper.
-Il veut être raffiné<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> et original tout à son aise; il est chez lui
-dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de
-chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.&mdash;Un
-dernier trait de l'<i>humour</i> est l'irruption d'une jovialité violente,
-enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît
-brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes
-de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez
-une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité
-habituelle.&mdash;Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus.
-L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone
-de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou
-laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent
-bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes
-violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des
-retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines
-et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en
-vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes
-harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble
-naturelle.»</p>
-
-<p>M. Taine dit encore: «L'<i>humour</i> consiste à dire d'un ton solennel des
-choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.»</p>
-
-<p>Il est très vrai que tel est souvent le style de l'<i>humour</i>. Sterne,
-qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé
-que le charme principal de l'<i>humour</i> de Cervantes consiste en ceci,
-que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute
-la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur
-trait d'<i>humour</i> de Swift un passage des <i>Voyages de Gulliver</i> où le
-style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M.
-Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le
-cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais,
-comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son
-pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma
-bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette
-dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop
-improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner
-une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je
-n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à
-s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets.
-Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature
-des<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.»</p>
-
-<p>Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray,
-et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne
-suffit pas pour distinguer et définir le style de l'<i>humour</i> dans
-sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien
-curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul
-a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de
-rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser
-et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus
-extrêmes de la particularisation.</p>
-
-<p>Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus
-du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye,
-et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la
-capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre
-les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et
-tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy
-les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh,
-Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus
-de peur pour plus de cinq sols.»</p>
-
-<p>Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même
-pas de dire: «Mon<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des
-yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de <i>six teintes et
-demie, sinon d'une pleine octave</i>, au-dessus de sa couleur naturelle.»
-Au lieu d'écrire: <i>la patience de Job</i>, il écrit: <i>le tiers, le quart,
-la moitié ou les trois cinquièmes</i> de la patience de Job, indiquant
-exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour
-supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule
-chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression
-«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille
-de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage,
-il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes,
-il tiendra à nous apprendre qu'elle <i>récure une poissonnière.</i> La
-blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue
-à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face
-de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os <i>pubis</i> et le
-bord extérieur de la partie du <i>coxendix</i> appelée os <i>ilium</i> ont été
-horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable
-fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et
-l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile».</p>
-
-<p>M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement
-loin ce curieux procédé<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> de style, voulant énoncer ce fait bien simple,
-que tous les <i>sénateurs sont vieux</i>, dédaigne les vieilles images dont
-un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute
-assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies;
-il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons
-de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier
-serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de
-tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et
-<i>M. Nisard</i>, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la
-colonne, <i>pourrait serrer la main à Rhamsès IV.</i>»</p>
-
-<p>Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les
-femmes de la maison prennent un air important,&mdash;dans une phrase qui est
-le <i>nec plus ultra</i>, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après
-laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle:</p>
-
-<p>«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant
-le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait
-son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de
-l'état de mariage&mdash;et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a
-plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu
-porter,&mdash;il n'en est aucune qui me semble aussi pleine<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> d'inextricables
-mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée
-dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme
-de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en
-deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus
-d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles
-de l'<i>humour</i>, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et
-l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette
-longue revue préliminaire, c'est que l'<i>humour</i> est un genre d'esprit
-et de talent singulièrement complexe.</p>
-
-<p>L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la
-logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des
-qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a
-une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants,
-les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en
-passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 15em;">Un âne,</span><br />
-Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier<a name="FNanchor_9_40" id="FNanchor_9_40"></a><a href="#Footnote_9_40" class="fnanchor">[9]</a>;<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p>
-
-<p>affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon
-dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout
-à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes,
-comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc;
-enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du
-précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse,
-et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui
-anéantissent le sérieux.</p>
-
-<p>Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments
-contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée
-mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en
-un mot, la philosophie de l'<i>humour</i>? C'est ce que je me propose de
-chercher dans le chapitre qui va suivre.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_32" id="Footnote_1_32"></a><a href="#FNanchor_1_32"><span class="label">[1]</span></a> <i>Revue critique</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1870.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_33" id="Footnote_2_33"></a><a href="#FNanchor_2_33"><span class="label">[2]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 juin 1865.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_34" id="Footnote_3_34"></a><a href="#FNanchor_3_34"><span class="label">[3]</span></a> Voy. pages <a href="#Page_164">164</a> et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_35" id="Footnote_4_35"></a><a href="#FNanchor_4_35"><span class="label">[4]</span></a> <i>Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des
-XIX<sup>ten</sup> Jahrhunderts.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_36" id="Footnote_5_36"></a><a href="#FNanchor_5_36"><span class="label">[5]</span></a> <i>Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the
-little boy to see whether he was doing any thing he could beat him for:
-as he happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his
-ears, and told him not to do it again.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_37" id="Footnote_6_37"></a><a href="#FNanchor_6_37"><span class="label">[6]</span></a> On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont
-significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate
-bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans
-une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, <i>Aimé de son concierge</i>,
-un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant
-flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre
-ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout
-à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me
-voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est
-même à dire que <i>de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus
-ressemblant!</i>»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_38" id="Footnote_7_38"></a><a href="#FNanchor_7_38"><span class="label">[7]</span></a> Reisebilder.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_39" id="Footnote_8_39"></a><a href="#FNanchor_8_39"><span class="label">[8]</span></a> Dans son livre sur <i>Henri Heine</i>, M. Ducros note
-naturellement cette singularité, mais sans prendre garde que c'est
-précisément en cela que l'<i>humour</i> de Heine consiste et en jugeant,
-avec la juste sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce
-qui lui Tait l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille
-lui-même l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au
-moment même où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement
-inspiré... L'auteur des <i>Reisebilder</i> n'a garde de se laisser aller
-bonnement et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la
-fin d'un développement ému ou d'une description enthousiaste, nous
-mystifier par une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et
-vulgaire.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_40" id="Footnote_9_40"></a><a href="#FNanchor_9_40"><span class="label">[9]</span></a> Alfred de Musset, <i>Mardoche.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></h5>
-
-
-<h4>PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT</h4>
-
-
-<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.&mdash;Idée
-du néant universel.&mdash;Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.&mdash;Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.&mdash;Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.&mdash;Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.&mdash;L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.&mdash;La fête des fous.&mdash;La danse des
-morts.&mdash;<i>L'Ecclésiaste.</i>&mdash;L'<i>humour</i> des Espagnols.&mdash;L'<i>humour</i> des
-Anglais.&mdash;Rabelais.&mdash;Villon.&mdash;Pascal.&mdash;Voltaire.&mdash;Humoristes divers du
-XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-
-<p class="p2">J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des
-contraires<a name="FNanchor_1_41" id="FNanchor_1_41"></a><a href="#Footnote_1_41" class="fnanchor">[1]</a> pour<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> donner une dernière définition de l'<i>humour</i>,
-plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui
-ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à
-la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce
-terme. J'opposerai à l'<i>humour</i> l'état d'esprit qui lui est le plus
-contraire: cet état, c'est la gravité.</p>
-
-<p>Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe
-d'habitude au mot <i>gravité</i>, mais qui sont étrangères à la notion
-de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme
-qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux;
-c'est, selon l'étymologie, un homme qui <i>pèse.</i> J'entends le verbe
-<i>peser</i> dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme
-grave, <i>gravis</i>, a du poids,&mdash;du lest, comme on dit par métaphore; dans
-l'ordre général du monde il pèse pour sa part&mdash;on croit peser; et, en
-outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette
-double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la
-balance, telle est la signification complète du mot <i>gravité.</i></p>
-
-<p>L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre
-personne.</p>
-
-<p>Rire de lui-même, manquer au respect qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> se doit, se donner un petit
-soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez,
-déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre,
-de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait
-lui en venir.</p>
-
-<p>Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes,
-toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit
-tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit
-juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place;
-rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour
-rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont
-gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui
-aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures
-convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a
-des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des
-passions: elles donnent du sérieux à la vie.</p>
-
-<p>La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et
-d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et
-l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors.
-«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; <i>on-on</i> doit <i>rem-emplir</i> les
-formes.»&mdash;«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld,<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> chacun
-affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le
-croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et
-encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les
-défauts de l'esprit.»</p>
-
-<p>Voilà l'<i>humour</i> presque défini, mais négativement et par son
-contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition
-de la gravité.</p>
-
-<p>L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni
-lui-même.</p>
-
-<p>Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est
-qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su
-s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on
-découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout
-compris, et il a jugé que <i>tout n'est qu'une farce.</i> L'idée du <i>néant
-universel</i> est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il
-rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion
-est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être
-distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral;
-surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse.
-Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous <i>particuliers</i>; mais
-«tout le monde est fol», comme<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> dit Panurge, et lui-même non moins que
-les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de
-l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol
-ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une
-perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne;
-l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la
-moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je
-veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots;
-et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout
-à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la
-gravité.</p>
-
-<p>Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de
-satires et de comédies.</p>
-
-<p>Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du
-ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des
-infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit
-sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation,
-la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de
-personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien
-raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus
-respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur
-leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> rire sec
-et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le
-Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules
-personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et
-nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots.</p>
-
-<p>H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur
-<i>les Conditions de la bonne comédie</i>, dit fort justement: «L'esprit
-ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela,
-il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui
-qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer
-ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant
-qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent
-comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève,
-nous spectateurs, à sa propre hauteur.»</p>
-
-<p>Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous
-appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte
-et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste!
-Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite
-les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses
-expressions, je développe et commente sa pensée:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p>
-
-<p>Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur
-comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises
-individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise,
-les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les
-imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas,
-rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit,
-par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous
-les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la
-maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du
-haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères
-les fous.&mdash;L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises
-individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée
-précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son
-<i>Gulliver</i>; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité
-une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons.</p>
-
-<p>Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui
-ait profondément compris la philosophie de l'<i>humour.</i></p>
-
-<p>L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les
-personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le
-poète comique ordinaire. Il ne divise pas les<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> hommes en fous et en
-sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun
-parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune
-secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas
-pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne
-vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie
-humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus
-grands savants de la terre ne sont pas aussi de <i>triples sots?</i> est-ce
-que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle
-illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le
-poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la
-comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout
-aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne
-et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans
-l'égalité du néant.</p>
-
-<p>Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses
-grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général
-du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les
-<i>aime</i>, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur.</p>
-
-<p>C'est ici le trait le plus profond de l'<i>humour.</i> Nous l'avons noté
-dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle
-idée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la
-source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant
-ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de
-Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point
-immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une
-élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi:</p>
-
-<p>Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant,
-ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au
-contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des
-<i>sots</i>; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre
-fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse!
-Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs
-mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art
-et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de
-la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à
-Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux
-n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et
-leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos
-grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement
-de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> de Falstaff la
-philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet
-perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les
-saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde
-vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours
-d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis
-par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois
-d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous
-étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que
-l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et
-des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or
-et l'innocence des anges!</p>
-
-<p>Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange
-de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien
-qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre
-le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre <i>treize</i>
-langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de
-donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique?</p>
-
-<p>Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif
-plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule
-doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres
-mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui
-paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien
-montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez
-dupe de lui-même pour en croire un seul mot.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que
-notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme
-contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse
-et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite
-gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de
-tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante
-ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule
-qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie
-humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras
-nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la
-cour de Versailles à la mort de Monseigneur.</p>
-
-<p>L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le
-libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des
-pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber
-à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire
-sur<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste;
-livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté;
-traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur
-valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche;
-humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la
-volupté de l'humoriste.</p>
-
-<p>En bonne logique, l'<i>humour</i> est la négation même et la ruine de l'art,
-puisque le mépris de l'univers, principe de l'<i>humour</i>, embrassant
-tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et
-nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de
-mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.</p>
-
-<p>Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent
-l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts
-de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se
-sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie <i>par raison.</i>
-Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils
-saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu
-que les Arabes appellent <i>al-katim</i><a name="FNanchor_2_42" id="FNanchor_2_42"></a><a href="#Footnote_2_42" class="fnanchor">[2]</a>», ouvrent généralement leur
-livre par une culbute et le ferment sur une pirouette.<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> Rabelais
-remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe
-en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des
-Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, <i>de Nasis</i>, en
-latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table
-composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur
-d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r
-...ing&mdash;twing&mdash;twing&mdash;prut&mdash;trut (c'est un abominable violon).
-Tr...a...e...i...o...u&mdash;twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle,
-diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle,
-twuddle diddle&mdash;prut&mdash;trut&mdash;krish&mdash;krash&mdash;krush.»</p>
-
-<p>Mais il est clair que l'<i>humour</i> est obligé de se modérer lui-même.
-Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction
-de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et
-de la forme, le rien pur et simple,&mdash;zéro. Aussi l'humoriste a-t-il
-beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il
-n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi
-de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie,
-il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est
-pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.</p>
-
-<p>Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> briseur de
-lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition,
-vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et
-non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son
-coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux.
-C'est ici la contradiction intime de l'<i>humour</i>. Comme tant d'autres
-contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort,
-mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister
-littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'<i>humour</i>, qui
-semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a
-de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque
-chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant
-par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme
-partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la
-manière, est le mystère du goût, le secret du talent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus
-ou moins abstraites, pour considérer l'<i>humour</i> dans les faits de
-l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais
-avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même
-sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire
-çà et là quelques exemples, sans<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> m'astreindre à un ordre logique
-rigoureux.&mdash;Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le
-génie dans ses rapports avec l'<i>humour</i> sera plus loin l'objet d'un
-examen spécial.</p>
-
-<p>On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait
-connu et pratiqué l'<i>humour</i>? La réponse dépend naturellement de
-l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la
-plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il
-est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux
-choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence
-possible de l'<i>humour</i> au siècle de Périclès et de Phidias serait une
-témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques,
-l'<i>humour</i>, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de
-se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût
-et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de
-santé, et l'<i>humour</i> est une maladie; l'homme est heureux, croyant,
-et l'<i>humour</i> est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état
-d'équilibre parfait, et l'<i>humour</i> est le renversement frénétique de
-tous les rapports et de toutes les proportions.</p>
-
-<p>Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature
-humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour
-les mépriser à la façon de l'<i>humour</i>.»</p>
-
-<p>Dans la décadence de l'antiquité l'<i>humour</i> fit éclosion; mais, pour
-qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient
-nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à
-l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix
-supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et
-de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique
-inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion
-fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe,
-création fantasmagorique d'un fantôme.</p>
-
-<p>Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer
-un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux
-nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu
-de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par
-lesquelles nous disons adieu au carnaval.</p>
-
-<p>Dans son beau livre sur les <i>Fragments cosmogoniques de Bérose,
-commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art
-asiatique.</i> M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient
-coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-<i>Sacée</i>, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un
-d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses
-empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu
-d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques
-jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu
-de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem
-de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur
-le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna
-l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara
-du pouvoir.</p>
-
-<p>M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la
-<i>Religion romaine</i> où il raconte l'invasion des religions étrangères à
-Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.</p>
-
-<p>«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au
-printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait
-les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus
-variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en
-femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute:
-«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une
-litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne,
-qui<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne
-couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était
-Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même
-chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps:
-«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et
-toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise
-à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère
-dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.»</p>
-
-<p>Au moyen âge, une sorte d'<i>humour</i> en action nous est également offerte
-dans la fameuse <i>fête des Fous.</i> C'était une mascarade où l'État,
-l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule
-pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage:
-«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la
-bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux
-vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait
-rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle
-au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux
-joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de
-ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.»</p>
-
-<p>D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère,
-appartenant à la fois aux représentations<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> de l'art et à l'histoire
-réelle, nous apparaissent dans la <i>Danse des morts.</i> Quel théâtre
-que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de
-misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent
-danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir!
-Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes
-anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du
-XV<sup>e</sup> siècle, venant convier à la danse tous les états et
-toutes les classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et
-pauvres, nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la
-belle dame à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en
-pâlissant l'horrible fantôme ricaner derrière elle!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'<i>humour</i> peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de
-quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond
-du néant de toute chose:</p>
-
-<p>«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est
-vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem...
-Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai
-que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà
-grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu
-avant moi à Jérusalem;<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> mon intelligence a vu le fond de toute chose;
-j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la
-folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Beaucoup de sagesse,<br />
-Beaucoup de tristesse;<br />
-Grandir son savoir<br />
-Est peine vouloir.<br />
-</p>
-
-<p>«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le
-plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité...
-Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des
-vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres
-fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour
-arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux
-sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et
-de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi
-à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or,
-l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de
-chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et
-je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis
-à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de
-mes mains et les travaux auxquels je m'étais<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> livré, je reconnus encore
-une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors
-à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une
-part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la
-supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la
-lumière sur les ténèbres.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le sage a ses yeux dans sa tête,<br />
-Et le fou marche dans la nuit.<br />
-</p>
-
-<p>«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je
-pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle
-du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma
-sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions
-me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se
-passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent<a name="FNanchor_3_43" id="FNanchor_3_43"></a><a href="#Footnote_3_43" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
-
-<p>Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.</p>
-
-<p>Cependant, si l'<i>humour</i> se confondait en dernière analyse avec le
-pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature
-un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans
-<i>l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-ridée du<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> néant de l'existence.</i> Le parfait humoriste pense, connue
-l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire
-cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle
-est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée,
-légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui
-inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.</p>
-
-<p>L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'<i>humour</i>
-gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques
-années, initient l'esprit français à l'<i>humour</i> slave, plein de
-mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau
-fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de
-joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel
-des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait
-exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa
-conception du monde<a name="FNanchor_4_44" id="FNanchor_4_44"></a><a href="#Footnote_4_44" class="fnanchor">[4]</a>».</p>
-
-<p>Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M.
-Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne,
-a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate
-dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes
-politiques, et dans toute leur littérature, même<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> dans les œuvres
-des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et
-contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue
-précisément le tempérament humoristique.</p>
-
-<p>Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux
-pour être gai à la façon l'<i>humour</i>; il redoute excessivement d'être
-l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce
-n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est
-du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites
-et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est
-fort différent de l'<i>humour</i> et de la grande ironie. Le <i>persiflage</i>
-se moque des individus; la grande <i>ironie</i> se moque de l'homme, et le
-hait; l'<i>humour</i> se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui
-d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et
-de joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au
-XIV<sup>e</sup> siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein
-renouveau de la Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine
-rien de plus opportun que de traduire en vers <i>l'Ecclésiaste.</i> «Le
-désenchantement, remarque à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou
-amère,<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> la connaissance innée de la vanité des choses humaines, ne
-manquent guère dans ce pays et dans cette race.»</p>
-
-<p>Quand les voyageurs anglais au XVIII<sup>e</sup> siècle venaient nous
-dire: «Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur
-répondions: «Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749,
-écrivait de Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au
-cabaret aussi tristement que si l'on y était forcé par le parlement
-pour augmenter les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et
-sa liberté, qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses
-députés à la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne;
-il danse, il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il
-s'enivre.» Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir
-bizarre à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»&mdash;Des
-inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge
-de dix-sept ans écrit un poème sur les <i>Plaisirs de la mélancolie.</i>
-Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est
-doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année
-l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où
-Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un
-enfant des hommes était né.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p>
-
-<p>Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus
-d'ironie que d'<i>humour.</i> Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que
-l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche,
-cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift
-arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui
-cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des
-humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre
-pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de
-leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui
-sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne
-dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale
-Swift; il est l'Homère du genre.</p>
-
-<p>Sterne, au contraire, a plus d'<i>humour</i> que d'ironie. Son esprit,
-comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a
-pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres
-légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la
-fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.</p>
-
-<p>Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme
-qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens,
-plus aimable et plus riant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span></p>
-
-<p>Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans
-l'<i>humour</i> ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans
-l'ironie: le père, la source, <i>sacrum caput.</i></p>
-
-<p>Qu'y a-t-il de si grand dans l'<i>humour</i> de Rabelais? C'est que chez
-lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des
-choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que
-triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté
-profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font
-de son livre, qui est par excellence Bible de l'<i>humour</i> c'est-à-dire
-d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits
-des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui,
-étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs
-biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède
-plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre
-deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur,
-les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela?
-Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science
-que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je
-vous paye chopine.»</p>
-
-<p>Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point
-que chez lui l'écrivain<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon
-de philosophie contenue dans le premier verset de <i>l'Ecclésiaste</i>,
-et qui est tout renseignement de l'<i>humour</i>, il l'a donnée dans sa
-personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans
-sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier
-de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son
-siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis,
-culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à
-gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.</p>
-
-<p>Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et
-borner l'<i>humour</i>. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre
-n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein
-d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de
-raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est
-l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à
-mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au
-sérieux.</p>
-
-<p>Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou
-fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien
-de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme
-y respire pour la science<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> et pour la vertu; mais cherchez bien, et
-vous trouverez l'<i>humour</i> qui se cache et rit en un coin: c'est dans
-la signature de la lettre, datée du pays d'<i>Utopie.</i> De même, dans
-les chapitres sur l'éducation,&mdash;chapitres si judicieux qu'ils ont
-servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet,
-jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme
-de l'Université,&mdash;Rabelais a le bon goût de chasser doucement le
-sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités
-grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler
-à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand
-Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des
-héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite
-en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs
-d'autruche».</p>
-
-<p>Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous
-garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel
-humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité,
-la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose
-d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le
-souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant
-le sens du <i>Pantagruel</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> veulent y voir tantôt une satire de la
-société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne
-sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance
-naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité
-de l'<i>humour</i>, l'impuissance particulière de la raison française à
-comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les
-protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces
-pygmées? Rabelais se moque bien de cela<a name="FNanchor_5_45" id="FNanchor_5_45"></a><a href="#Footnote_5_45" class="fnanchor">[5]</a>!</p>
-
-<p>C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus
-grand des humoristes soit né en France, pays où l'<i>humour</i> est si rare.</p>
-
-<p>Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature
-et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins
-complets. Le fond de l'<i>humour</i> étant, en somme, le sentiment que tout
-est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il
-n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en
-possède une certaine dose. Une histoire de l'<i>humour</i> en France serait
-un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni
-même en tracer le plan général;<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> je ne veux que citer quelques noms ça
-et là.</p>
-
-<p>Le génie de Villon, au XV<sup>e</sup> siècle, a été résumé par un
-érudit dans une phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle
-contient les termes mêmes de notre dernière définition de l'<i>humour</i>.
-«Dans les vers de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon,
-la bouffonnerie se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la
-tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie;
-<i>le sentiment du néant des choses et des êtres</i> est mêlé d'un burlesque
-soudain qui en augmente l'effect.»</p>
-
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, l'<i>humour</i> de Pascal, désespéré, battu des
-flots, est venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité
-contre la tempête et toujours plein d'une tragique agitation.</p>
-
-<p>Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux
-les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste,
-s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul
-dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même
-par l'idée anéantissante». Ses romans, <i>Micromégas</i> surtout et
-<i>Candide</i>, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et
-du simple persiflage, et qui appartiennent à l'<i>humour</i> ou du moins à
-la haute ironie.&mdash;De tous les écrivains de notre littérature, le plus
-étranger à toute espèce<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> d'<i>humour</i> est certainement Buffon. Dans son
-discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos
-yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande
-à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus
-générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'<i>humour</i>,
-nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant
-par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité
-pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et
-rendraient ridicule le sublime lui-même.</p>
-
-<p>Napoléon I<sup>er</sup>, dans un autre genre et sur une autre scène,
-était, lui aussi, totalement dépourvu d'<i>humour.</i> «On ne trouverait pas
-dans sa vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule
-de ces philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un
-César ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est
-supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa
-propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent
-à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de
-faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire
-... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien,
-il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette
-suprême grandeur de<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa
-juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des
-petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste
-mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir
-bien joué le drame de la vie<a name="FNanchor_6_46" id="FNanchor_6_46"></a><a href="#Footnote_6_46" class="fnanchor">[6]</a>». M<sup>me</sup> de Rémusat raconte
-dans ses Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de
-gravité. «C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il,
-que celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent
-qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme
-est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie
-politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes
-partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant
-qu'ils possèdent la <i>moitié</i>, le <i>quart</i> ou les <i>deux cinquièmes</i> de
-l'<i>humour</i>.</p>
-
-<p>Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur
-du <i>Génie du christianisme</i>, depuis l'<i>Essai sur les Révolutions</i>,
-ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me
-suis toujours étonné qu'un homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> avait tant de connaissance des
-hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au
-jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La
-politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples
-et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à
-espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, <i>c'est
-qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au
-sérieux.</i>» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave,
-emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable
-<i>humour</i>, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré
-incompatible avec ce genre d'esprit.</p>
-
-<p>Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas
-le moindre grain d'<i>humour.</i> Stendhal en a un peu plus, et il en
-affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans
-affectation. L'<i>humour</i>, chez ce parfait écrivain, est sévèrement
-mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis
-en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'<i>humour</i>
-au plaisir que prend l'auteur de <i>Lokis</i> et de la <i>Vénus d'Ille</i> à
-mystifier le lecteur ébahi.</p>
-
-<p>Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon
-sentiment, le dernier mot de l'<i>humour</i>, en ce sens qu'elle nous<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> fait
-toucher du doigt la limite extrême que l'<i>humour</i> ne peut pas dépasser
-et où il confine au scandale:</p>
-
-<p>«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de
-Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés
-dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur
-le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre;
-seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement
-des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa
-maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par
-là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains,
-et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant
-joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse
-qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières
-cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde
-suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement
-le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé,
-l'engageait à le reprendre et à continuer: «<i>Non</i>, répliqua-t-il, ce ne
-sorti pas mes opinions<a name="FNanchor_7_47" id="FNanchor_7_47"></a><a href="#Footnote_7_47" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p>
-
-<p>Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non
-point égaler à un tel paradoxe d'<i>humour</i>, mais lui comparer dans une
-certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des <i>Aventures</i>
-de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le
-jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le
-manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier
-et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui».</p>
-
-<p>M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a
-compris plus profondément que lui la philosophie de <i>l'Ecclésiaste</i>;
-mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme
-proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la
-création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais
-eût prise pour de la foi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est
-trop exclusivement classique une bonne définition de l'<i>humour</i>; on
-en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su
-goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut
-l'<i>humour</i>, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit
-étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article
-du <i>Temps</i> (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> série de
-ses <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, il a défini le mot aussi
-complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.</p>
-
-<p>Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'<i>humour</i>,
-il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion
-générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise
-s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent
-plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du
-XVIII<sup>e</sup> siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir
-vraiment l'<i>humour</i> une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une
-définition partielle. M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature
-anglaise</i>, a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères
-extérieurs de l'<i>humour</i>, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce
-genre d'esprit et de talent.</p>
-
-<p>En Allemagne, la <i>Poétique</i> de Jean-Paul, livre extravagant et obscur,
-est le vrai code de d'<i>humour</i>, et plusieurs chapitres des admirables
-<i>Reisebilder</i> d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.&mdash;Le grand
-sens de Hegel a condamné l'<i>humour</i> avec la dernière sévérité. Il
-y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La <i>subjectivité
-infinie</i>, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe
-de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable
-excès. L'<i>humour</i>, c'est la personnalité<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> de l'artiste gonflée,
-débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain
-rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le
-personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits,
-ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne
-d'intérêt. Il est l'<i>alpha</i> et l'<i>oméga</i>, le commencement et la fin.
-Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents.
-Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois
-cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur,
-pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de
-poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose
-substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit,
-l'imagination, la sensibilité, la grâce et <i>les grâces</i> de l'artiste.</p>
-
-<p>Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais
-Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même
-et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce
-n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi,
-sur les débris de l'univers.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_41" id="Footnote_1_41"></a><a href="#FNanchor_1_41"><span class="label">[1]</span></a> On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la
-comédie sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_42" id="Footnote_2_42"></a><a href="#FNanchor_2_42"><span class="label">[2]</span></a> Rabelais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_43" id="Footnote_3_43"></a><a href="#FNanchor_3_43"><span class="label">[3]</span></a> Traduction de M. Renan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_44" id="Footnote_4_44"></a><a href="#FNanchor_4_44"><span class="label">[4]</span></a> Gaston Paris, <i>Histoire poétique de Charlemagne</i>, p. 200.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_45" id="Footnote_5_45"></a><a href="#FNanchor_5_45"><span class="label">[5]</span></a> Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions
-contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de
-la poésie comme de l'<i>humour</i>, c'est que le <i>Pantagruel</i> soit le
-développement logique et suivi d'une allégorie <i>particulière.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_46" id="Footnote_6_46"></a><a href="#FNanchor_6_46"><span class="label">[6]</span></a> Lanfrey, <i>Histoire de Napoléon I<sup>er</sup></i>, t. II, p.
-336.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_47" id="Footnote_7_47"></a><a href="#FNanchor_7_47"><span class="label">[7]</span></a> Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse
-du directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a><br /><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></h5>
-
-
-<h4>L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</h4>
-
-
-<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.&mdash;La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.&mdash;<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>&mdash;Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.&mdash;Falstaff.&mdash;Les sept âges de
-la vie humaine.&mdash;Le banquet de la lin.&mdash;Conclusion générale.</p>
-
-
-<p class="p2">L'<i>humour</i> signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au
-soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot,
-depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens
-du mot français <i>humeur</i>, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au
-plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme
-l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-l'espèce de philosophie<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> si amèrement exprimée dans le premier verset
-de <i>l'Ecclésiaste.</i></p>
-
-<p>J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de
-l'<i>humour</i> par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de
-l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de
-prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être
-vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut
-en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne
-pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je
-cède la parole au critique français qui a donné de l'<i>humour</i> la plus
-juste définition que je connaisse.</p>
-
-<p>«Le rire, écrit M. Scherer<a name="FNanchor_1_48" id="FNanchor_1_48"></a><a href="#Footnote_1_48" class="fnanchor">[1]</a>, est excité par le ridicule, et le
-ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa
-destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous
-empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger,
-et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons
-maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus
-dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum
-habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la
-vie; elle est entre l'homme même<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> et sa destinée, entre la réalité tout
-entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi
-dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois,
-pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant...
-Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes
-ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se
-plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et
-inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a
-un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la
-vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le
-grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie
-de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse
-de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de
-la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de
-l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et
-celles de ses chers semblables,&mdash;telle est l'essence de l'<i>humour</i>. On
-comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire
-sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le
-sentimental qui se pénètrent réciproquement.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est
-un sceptique. Cette<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> tolérance «les misères de l'humanité qui le
-caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en
-lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou
-sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres.
-Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie
-auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances;
-il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la
-drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera
-dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la
-disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus
-heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus
-juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai
-philosophe&mdash;pourvu cependant qu'il soit philosophe.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il nous reste à examiner l'<i>humour</i> dans Shakespeare et dans Molière, à
-chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure
-ils le sont.&mdash;Un mot d'abord sur Aristophane.</p>
-
-<p>Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de
-l'art classique en général, l'<i>humour</i> s'est cependant glissé dans
-l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la
-distingue à tous les points de vue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
-
-<p>Dans la comédie de <i>la Paix</i>, Trygée, traversant les airs à cheval
-sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car
-la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont
-l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'<i>humour</i>,
-et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La
-forme générale en est humoristique par le décousu de la composition,
-par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature
-qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu
-et l'accessoire; par la <i>parabase</i> elle-même, intervention directe
-et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface
-bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le
-rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du
-lyrisme le plus pur et le plus éclatant.</p>
-
-<p>Mais, à considérer d'autres choses plus importantes&mdash;l'inspiration
-habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref
-le fond de son théâtre et de sa pensée&mdash;Aristophane m'apparaît comme
-le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et
-de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel
-parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres
-contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre
-Socrate ne fait pas honneur à la<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> portée de son esprit aux yeux de
-la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et
-le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur
-et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant
-Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout
-citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion
-civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'<i>humour.</i> Il
-est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus
-claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.</p>
-
-<p>Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique
-d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des <i>Oiseaux.</i> Cette
-comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans
-l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire
-individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se
-joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes,
-devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut
-encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des
-hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus
-gracieux ni de plus hardi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans les champs libres de l'air, les oiseaux<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> imaginent de bâtir une
-ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute
-communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets,
-dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les
-oiseaux» elle s'écrie:</p>
-
-<p>«Je suis immortelle!</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi!
-l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et
-ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi
-du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de
-sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et
-des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse
-grillée.</p>
-
-<p>&mdash;De quels dieux parles-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, dieux?</p>
-
-<p>&mdash;Y en a-t-il d'autres?</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à
-eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et <i>non à Jupiter, par
-Jupiter</i><a name="FNanchor_2_49" id="FNanchor_2_49"></a><a href="#Footnote_2_49" class="fnanchor">[2]</a>!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>Rien de plus humoristique que ce dernier trait.&mdash;La situation devient
-tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux
-oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu
-triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité
-au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux,
-est occupé à faire la cuisine.</p>
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS.</span>&mdash;Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium,
-passe-moi le fromage, veille au charbon.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Attends que j'aie mis mon silphium.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Qu'est-ce que ces viandes?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les
-amis du peuple.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la
-paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous,
-soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de
-pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> sommes, à
-cet égard, munis de pleins pouvoirs.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui
-encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que
-vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le
-sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs
-à dîner.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Cela me suffit, je vote pour la paix.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc
-détrôner ton père?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants,
-si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous
-les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous
-aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le
-corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat
-sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Bonne idée, par Neptune!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur
-soit rendu..?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à
-Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la
-guerre pour une femme?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Et quel parti prendre?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Lequel? conclure la paix.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais
-ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale
-à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les
-richesses qu'il laissera.</p>
-
-<p>PISTHÉTÉRUS.&mdash;Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici
-à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami.
-La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es
-bâtard et non fils légitime.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Moi, bâtard! Que dis-tu là?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère?
-D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière
-de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères
-légitimes.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses
-biens, tout bâtard que je suis?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite
-maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
-en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue
-la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants
-légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
-collatéraux les plus proches.»</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait
-inscrire sur les registres de sa phratrie?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre?
-Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune
-fille...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de
-noces.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la
-plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la
-législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de
-rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes;
-mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au
-lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'<i>humour</i><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>
-d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.</p>
-
-<p>C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux.
-Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde.
-Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de
-Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter
-contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des
-pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous
-vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous
-êtes gras. <i>Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!</i>
-mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de
-silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout
-bouillant sur votre dos!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques
-étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'<i>humour</i>)
-Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment
-de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la
-qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde
-que l'humoriste est le vrai sage; il est seul <i>déniaisé</i>; il n'est la
-dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> pour prendre
-au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande
-foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si
-heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de
-misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement,
-cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.</p>
-
-<p>Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à
-l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable),
-alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de
-cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des
-services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et
-pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme
-un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont
-parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense
-avec Aristote que l'homme est un animal <i>politique</i> et que l'auteur
-comique doit à sa manière, <i>pro sua parte virili</i>, satisfaire, lui
-aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane
-trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa
-personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour
-cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le
-faut, dans l'ornière. «Montre moi ton<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> pied, génie, dit quelque pari
-Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière
-terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché
-dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas.
-Va-t-en!»</p>
-
-<p>Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés;
-quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de
-nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.</p>
-
-<p>Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de
-corriger les vices des hommes<a name="FNanchor_3_50" id="FNanchor_3_50"></a><a href="#Footnote_3_50" class="fnanchor">[3]</a>»; il s'en tenait à la bonne vieille
-devise: <i>Castigat ridendo mores</i>, et il agissait en conséquence.
-Les <i>dilettanti</i> de l'esthétique, qui sourient de cette prétention,
-sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès?
-Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France
-aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête
-et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?</p>
-
-<p>L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur <i>les Conditions de la bonne
-comédie</i>, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie
-contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span> c'est avant tout
-le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment:</p>
-
-<p>«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de <i>peindre d'après
-nature</i>, comme dit Molière, et de <i>rendre agréablement sur le théâtre
-les défauts de tout le monde</i>; s'il osait attaquer les engouements
-du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la <i>bohême</i>
-de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands
-hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait
-impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame
-à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse
-et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu
-nos hommes aux grands principes <i>humanitaires</i>, aux idées <i>généreuses</i>;
-s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques
-du droit <i>nouveau</i>, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la
-civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques
-creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait
-l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût
-rire avec lui<a name="FNanchor_4_51" id="FNanchor_4_51"></a><a href="#Footnote_4_51" class="fnanchor">[4]</a>?»</p>
-
-<p>Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs
-contemporains et que Molière<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> a suivi, il faut que le poète ait la
-naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action
-et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette
-noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé,
-<i>sceptique</i>, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui
-la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un
-affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'<i>humour</i>, le
-revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare
-est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce
-mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un
-blâme quelconque pour le second.</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la
-civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la
-vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux;
-mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour
-la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est
-plus <i>aimé</i> que Shakespeare.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand
-rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas
-contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son
-apologiste allemand, M. Humbert,<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> dans l'ardeur un peu indiscrète de
-son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce
-qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.</p>
-
-<p>Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance
-royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause.
-Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son
-appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre
-la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et
-humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit
-féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme
-font des libéraux qui se trompent de siècle.</p>
-
-<p>Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi
-catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette
-puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'<i>humour</i>
-d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est
-beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer <i>Tartuffe.</i> La
-critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que
-la comédie, la poésie et l'<i>humour</i> se passeraient bien de cette
-froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le
-nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> le
-<i>laissez-passer</i> indispensable du <i>Tartuffe.</i></p>
-
-<p>Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la
-gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son
-manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse
-et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne,
-ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait
-s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses
-victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière
-est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme
-que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de <i>l'École des maris</i>
-définit fort prosaïquement en ces termes:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,<br />
-Et jamais il ne faut se faire regarder.<br />
-L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage<br />
-Doit faire des habits ainsi que du langage,<br />
-N'y rien trop affecter, et sans empressement<br />
-Suivre ce que l'usage y fait de changement.<br />
-Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode<br />
-De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,<br />
-Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,<br />
-Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux:<br />
-Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,<br />
-De fuir obstinément ce que suit tout le monde,<br />
-Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous<br />
-Que du sage parti se voir seul contre tous.<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p>
-
-<p>Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la
-société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau
-est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la
-hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint
-l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé,
-non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de
-l'<i>humaine folie.</i> Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant
-par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle
-actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur,
-absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût
-de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux
-où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de
-l'éternité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se <i>dédoubler</i>
-et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était
-pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait
-jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans
-plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade
-Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui
-regardaient ce qui se passait dans son domestique.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p>
-
-<p>Ce n'est pas tant dans <i>l'Impromptu de Versailles</i> (la seule pièce
-de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette
-puissante objectivité humoristique du poète, que dans <i>George Dandin,
-le Malade imaginaire</i> et <i>le Misanthrope.</i> Voilà les œuvres où Molière
-s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs,
-el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle
-d'<i>humour</i> a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire
-que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi
-extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque
-chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur
-la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les
-folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste
-comme la mort:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Vains et peu sages médecins;</span><br />
-Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La douleur qui me désespère!...</span><br />
-</p>
-
-<p>Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'<i>humour</i>
-de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'<i>Antoine et
-Cléopâtre</i><a name="FNanchor_5_52" id="FNanchor_5_52"></a><a href="#Footnote_5_52" class="fnanchor">[5]</a>, et nous avons signalé la scène qui se<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> passe à bord de
-la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre.
-D'autres pièces, <i>Hamlet</i> par exemple et <i>le Roi Lear</i>, sont
-hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression
-profonde du néant du monde et de la vie.&mdash;Mais ce n'est point par
-ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue
-générale de l'<i>humour</i> du grand poète.</p>
-
-<p>Partons du <i>clown</i>, qui est, dans ses tragédies comme dans ses
-comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi
-humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et
-fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie
-inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne
-sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare
-a élevé le clown ou plutôt le <i>fou</i> (car ce mot indique dans la
-hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre
-ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé
-le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a
-personnifié en lui son <i>humour</i> ou son ironie.</p>
-
-<p>«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres
-personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette
-vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> de dire: Le plus
-fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son
-entourage le miroir de la vérité.»</p>
-
-<p>Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans <i>Comme il vous plaira</i>,
-renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de
-Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son
-instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes.
-«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche?
-demande Corin.&mdash;Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire,
-je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie
-misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît
-beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est
-fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à
-mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait
-contre mon goût.»</p>
-
-<p>L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs
-vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de
-la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier
-Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement.
-Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient,
-quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de
-l'humoriste.<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais
-on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque
-pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune
-des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins
-extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'<i>humour</i>,
-c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne,
-en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un
-auteur allemand qui vivait au XVII<sup>e</sup> siècle a écrit un roman
-intitulé <i>Simplice</i>, où il signale les abus contemporains et avise au
-moyen de les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse
-humaine, il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des
-personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu
-de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!»
-s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a
-souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas
-avec autant d'à-propos!»&mdash;«O mélange de bon sens et d'extravagance!
-s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans
-la folie!»</p>
-
-<p>Les meilleurs grotesques de Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> sont plutôt spirituels que
-comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire
-à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les
-mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne.
-L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans
-nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de
-l'<i>humour</i> considéré en général; ce trait distingue particulièrement
-l'<i>humour</i> de Shakespeare.</p>
-
-<p>Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent
-point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils
-sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne
-et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la
-poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur
-leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par
-l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la
-grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux,
-Shakespeare fait de ces hommes des créations <i>poétiques</i> et, en quelque
-sorte, des <i>artistes d'eux-mêmes.</i>»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Considérons Falstaff.&mdash;Le problème le plus délicat que la critique
-puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il
-que<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de
-débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre
-omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris»,
-n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire,
-une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à
-son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux,
-il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?</p>
-
-<p>D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est
-plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore
-faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et
-corpulent Falstaff.</p>
-
-<p>«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?»
-lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie,
-de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton
-âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me
-serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et
-des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.»</p>
-
-<p>L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des
-qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses
-aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span> heureuse disposition de
-sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même.
-Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste
-suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de
-l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une
-idée semblable dans <i>les Fourberies de Scapin</i>; mais combien Scapin est
-plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail!
-Scapin dit à Octave:</p>
-
-<p>«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre
-rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la
-tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis
-votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était
-à lui-même.&mdash;Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un
-père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons
-déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence?
-Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes
-soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons
-donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de
-ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin,
-réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous
-demeurez tout interdit.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p>
-
-<p>Écoutons maintenant Falstaff:</p>
-
-<p>«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas
-être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie
-les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que
-je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux
-où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures.
-Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus
-foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle
-s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta
-mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux
-tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si
-donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils,
-te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire
-l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas
-une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou
-et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry,
-dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans
-notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des
-anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu
-fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans
-l'ivresse,<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span> dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les
-plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai
-souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de
-Votre Majesté?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air
-enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense,
-de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la
-soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet
-homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la
-vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit,
-comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu
-dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère
-l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se
-joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie,
-selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre
-importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit
-effrontément?</p>
-
-<p>«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span> pardonne! Avant de te
-connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la
-vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je
-renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais
-pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de
-rots de la chrétienté!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse,
-appelle-moi coquin et moque-toi de moi.»</p>
-
-<p>La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre
-heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes.
-Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce
-excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage
-le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les
-voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde
-partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince
-Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau
-déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se
-sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le
-préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que
-Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> énormes qu'on attend
-de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.</p>
-
-<p>Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff
-raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine
-d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé
-de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour
-convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher
-dans l'antichambre avec sa dague.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.&mdash;Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré
-deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit
-de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi
-à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma
-position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de
-bougran fondent sur moi...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi
-en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept
-pointes dans mon bouclier comme ceci.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en
-bougran, dont je te parlais...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Bon! deux de plus déjà!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>&mdash;... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied.
-Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un
-clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est
-sorti onze.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois
-goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont
-foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir
-ta main.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante,
-gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de
-chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de
-suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment
-donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal
-vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons,
-donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.&mdash;Allons, une raison, Jack, une raison!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait
-l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par
-contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons
-seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à
-personne par contrainte, moi!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend
-confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point
-Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la
-fantaisie:</p>
-
-<p>«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits.
-Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse
-escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon
-prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez
-l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être <i>humoristiques</i>,
-je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde,
-mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont
-pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont
-une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une
-garantie que la vérité n'est pas sérieusement<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> menacée par eux; leur
-propre énormité les réduit à néant.</p>
-
-<p>En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de
-vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la
-mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même
-et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il
-y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le
-ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux.
-Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit
-rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi
-la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation
-doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur
-sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître
-douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de
-bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé
-par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un
-diable et faites-vous plutôt assommer.»</p>
-
-<p>La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la
-modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide
-de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est
-<i>l'apparence</i> de ces deux choses;<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> la prudence la plus élémentaire
-consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait
-cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a
-pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être
-un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux
-que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué
-son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa
-nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au
-fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et
-dupe dos apparences.</p>
-
-<p>Un critique anglais du XVIII<sup>e</sup> siècle, Maurice Morgann,
-a écrit sur le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment
-délicieux, humoristique comme le personnage même auquel il est
-consacré, mais sans s'écarter jamais du bon goût et de la distinction
-la plus exquise. L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite
-sa réputation, et soutient en particulier ce piquant paradoxe, que
-Falstaff était un homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce
-n'est pas à cause de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit;
-sur ce point-là surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur
-de la mauvaise opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident
-mieux que ses paroles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span></p>
-
-<p>Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute
-justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus
-poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de
-poltronnerie, c'est que son <i>humour</i> a ambitionné ce singulier honneur
-et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré
-de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de
-chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou
-faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire
-tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait
-pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a
-fait.</p>
-
-<p>Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un
-type de <i>miles gloriosus</i>, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté,
-il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un
-vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas
-un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'<i>avance</i> d'exploits qu'il
-n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'<i>après</i> l'action et
-sont une libre et joyeuse invention de l'<i>humour</i> brodant sur des faits
-particuliers.</p>
-
-<p>Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte,
-Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le
-moment<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère
-sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un
-lâche ne le pourrait pas<a name="FNanchor_6_53" id="FNanchor_6_53"></a><a href="#Footnote_6_53" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p>Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas,
-s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Plus froid que n'est un marbre,</span><br />
-Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ayant quelque part ouï dire</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'ours s'acharne peu souvent</span><br />
-Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.<br />
-</p>
-
-
-<p>Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler
-le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot.
-Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est
-simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la
-vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là
-on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait
-modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et
-c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.»</p>
-
-<p>Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer?
-Sans profit pour la société,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> il aurait donc cherché&mdash;l'égoïste!&mdash;la
-satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur?</p>
-
-<p>«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras?
-enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie?
-Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle
-... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants,
-car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson
-funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.»</p>
-
-<p>Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute,
-c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était
-aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger
-passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort,
-pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles,
-et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son
-<i>humour</i>, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur
-est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le
-charge sur son dos.</p>
-
-<p>«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu
-mort.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Toi?... Seigneur! Seigneur!<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> que ce monde est adonné au
-mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et
-lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
-et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury
-... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait
-cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me
-démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare.</p>
-
-<p>D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel
-est Jacques dans <i>Comme il vous plaira.</i> Le tableau que ce mélancolique
-personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à
-la façon de l'<i>humour</i>:</p>
-
-<p>«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en
-sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue
-successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est
-d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice.
-Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage
-du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers
-l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant
-une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> maîtresse. Puis le
-soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux
-sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la
-réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le
-juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère,
-la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes
-banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre
-un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et
-une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa
-jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis
-pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant
-un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique
-plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur
-oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,&mdash;sans rien!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et après?</p>
-
-<p>Hamlet va nous le dire.</p>
-
-<p>«Où est Polonius? lui demande le roi.</p>
-
-<p>&mdash;A souper.</p>
-
-<p>&mdash;A souper! où donc?</p>
-
-<p>&mdash;Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain
-congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment.<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> Le
-ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous
-engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes
-pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un
-service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut
-pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a
-mangé ce ver.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire par là?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un
-voyage à travers l'intestin d'un mendiant.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et
-planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes
-filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et,
-pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens.</p>
-
-<p>Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare.
-La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa
-supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point
-de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane
-les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est
-pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions
-politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> et,
-comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de
-nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un
-jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus
-universel.</p>
-
-<p>«C'est un divin bateleur, a-t-on dit<a name="FNanchor_7_54" id="FNanchor_7_54"></a><a href="#Footnote_7_54" class="fnanchor">[7]</a>. Le monde lui apparaissait
-comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de
-théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant
-nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire
-de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous
-glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello,
-Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire,
-vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le
-bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque
-de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence,
-commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes
-qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement
-leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui
-renferme<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span> tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ainsi font, font, font<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Les follettes</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Marionnettes,</span><br />
-Ainsi font, font, font<br />
-Trois p'tits tours&mdash;et puis s'en vont.<br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_48" id="Footnote_1_48"></a><a href="#FNanchor_1_48"><span class="label">[1]</span></a> <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, t. VI, p. 210.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_49" id="Footnote_2_49"></a><a href="#FNanchor_2_49"><span class="label">[2]</span></a> Traduction de M. Poyard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_50" id="Footnote_3_50"></a><a href="#FNanchor_3_50"><span class="label">[3]</span></a> Préface du <i>Tartuffe.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_51" id="Footnote_4_51"></a><a href="#FNanchor_4_51"><span class="label">[4]</span></a> Écrit en 1883.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_52" id="Footnote_5_52"></a><a href="#FNanchor_5_52"><span class="label">[5]</span></a> Voy. <i>Les Tragédies romaines de Shakespeare</i>, chap. VII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_53" id="Footnote_6_53"></a><a href="#FNanchor_6_53"><span class="label">[6]</span></a> Maurice Morgann, <i>An Essay on the dramatic character of
-sir John Falstaff.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_54" id="Footnote_7_54"></a><a href="#FNanchor_7_54"><span class="label">[7]</span></a> Victor Cherbuliex, <i>Études de littérature et d'art.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="APPENDICE1" id="APPENDICE1"></a>APPENDICE<a name="FNanchor_1_55" id="FNanchor_1_55"></a><a href="#Footnote_1_55" class="fnanchor">[1]</a></h5>
-
-
-<h4>UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</h4>
-
-
-<h5><i>LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON</i></h5>
-
-<p>Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit
-les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement
-qu'on peut appeler <i>homéopathique</i>, quoique ce terme date d'une époque
-postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est
-probablement la raison pour laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> elle plaît davantage à notre goût
-français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que
-les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que
-les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie
-ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de
-<i>prosaïsme</i> parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les
-pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.</p>
-
-<p>La comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison</i> parut pour la
-première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après
-sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il
-y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom
-d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et
-en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand
-poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses
-contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est
-un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain
-défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes
-naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut
-tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois
-avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span> trop bien
-la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme
-défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le
-texte.</p>
-
-<p>La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont
-italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies
-de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire
-médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses
-prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce
-que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui
-encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire
-qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.</p>
-
-<p>Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses
-valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un
-cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de
-faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter
-cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus
-somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter
-les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira
-en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui
-présentera un bassin d'argent rempli<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> d'eau de rose, avec du linge
-damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?»
-Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que
-Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses
-mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie,
-et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on
-lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.</p>
-
-<p>Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens
-se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie
-devant son homme.</p>
-
-<p>En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs
-s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect <i>Votre
-Seigneurie, Votre Honneur</i>, lui offrent du vin d'Espagne, des
-conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni <i>Votre
-Honneur ni Votre Seigneurie</i>: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de
-ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi
-des conserves de bœuf.&mdash;Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette
-manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de
-votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une
-considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!&mdash;Quoi!
-vous voulez donc me<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe
-Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance,
-cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et
-pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket,
-la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son
-compte pour quatorze sous de petite bière...&mdash;Oh! voilà ce qui désole
-Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin,
-voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe
-château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord,
-souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la
-réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»</p>
-
-<p>Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il
-finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède
-pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais
-plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je
-vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces
-moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas
-un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame
-notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!&mdash;Oh!
-que nous sommes joyeux de voir votre raison<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> revenue. Voilà quinze
-ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.&mdash;Quinze ans! ma
-foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce
-temps?&mdash;Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme
-vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous
-avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle
-maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice
-parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous
-appeliez Marianne!&mdash;Oui, la fille du cabaret.&mdash;Allons donc, Milord;
-vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes
-que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf,
-Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont
-jamais existé et qu'on n'a jamais vus.&mdash;Eh bien, que Dieu soit loué de
-mon heureux rétablissement!»</p>
-
-<p>L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la
-raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité
-du rêve.</p>
-
-<p>«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu
-que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons;
-on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler
-le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La
-moitié<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre
-moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un
-peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons
-dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous
-affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si
-un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant,
-qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi
-qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait
-artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on
-rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin
-Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes
-dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est
-elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous
-éveillons à la mort.»</p>
-
-<p>Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité
-où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de
-l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.</p>
-
-<p>Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours,
-huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et
-l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil,
-à la porte du cabaret de<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span> Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il
-croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec
-une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne
-différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.</p>
-
-<p>Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel.
-Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens
-déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont
-voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a
-pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons
-après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que
-l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou
-une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement
-requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point
-aux éditions plus anciennes.</p>
-
-<p>C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand
-seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie,
-dont je vais maintenant faire l'analyse, de <i>la Méchante Femme mise à
-la raison.</i> L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante
-histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de
-notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans
-l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span> de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la
-réalité et du rêve.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles:
-l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait <i>Katharina
-the shrew</i>, c'est-à-dire Catherine la mégère, <i>Katharina the curst</i>,
-c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes
-eût été trop faible à lui seul, <i>Katharina the curst shrew</i>, Catherine
-la mégère exécrable. La cadette, Blanche, <i>Bianca</i>, était un ange, et
-plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée
-de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait
-de la diablesse.</p>
-
-<p>«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme
-résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir
-trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma
-permission de la mettre en ménage...&mdash;En ménage! dites donc à la
-ménagerie<a name="FNanchor_2_56" id="FNanchor_2_56"></a><a href="#Footnote_2_56" class="fnanchor">[2]</a>... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi
-de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et
-recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»</p>
-
-<p>Les prétendants à la main de Bianca désespéraient<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span> de découvrir un
-homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio,
-gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à
-Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il
-s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de
-vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.</p>
-
-<p>«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au
-but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu,
-et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais
-tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.&mdash;Seigneur
-Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit
-suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de
-Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de
-Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela
-ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à
-Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez
-sur moi pour vivre heureux.»</p>
-
-<p>Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent
-est plus précieux que toutes les choses du monde<a name="FNanchor_3_57" id="FNanchor_3_57"></a><a href="#Footnote_3_57" class="fnanchor">[3]</a>;» mais bien
-d'autres<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span> très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés
-dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique
-n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une
-philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et
-sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage.
-Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en
-personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté
-téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans
-une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire
-des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide
-assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à
-rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit
-en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend
-et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie
-aussi choquante.</p>
-
-<p>Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que
-vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui
-dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre
-sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure
-plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> femme qui ne
-manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été
-celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut,
-mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui,
-méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois
-pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.&mdash;Silence,
-Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de
-qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et
-la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa
-demande.</p>
-
-<p>Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète
-nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait
-assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur.
-Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de
-dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de
-la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur
-n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur
-en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci
-pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais
-évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet
-et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span> gronde
-l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio
-entre.</p>
-
-<p>«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa
-manche. Procédez méthodiquement.»</p>
-
-<p>Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:</p>
-
-<p>«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la
-beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste
-et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans
-façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge
-que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»</p>
-
-<p>Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule
-si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement
-prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa
-fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage
-son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.</p>
-
-<p>«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et
-précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour...
-Abrégeons, et<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en
-mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille
-écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car
-tout dépend de là.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis
-aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle
-un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et
-je ne fais pas ma cour en enfant.»</p>
-
-<p>Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise,
-n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de
-nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa
-position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas
-tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le
-débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit
-entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio,
-sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous
-le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.</p>
-
-<p>«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si
-pâle?</p>
-
-<p>&mdash;Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.</p>
-
-<p>&mdash;Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra
-mieux que le luth.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?</p>
-
-<p>&mdash;C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement
-qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour
-lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience
-diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous
-allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé
-sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à
-travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé
-le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier,
-mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante
-fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde
-d'avoir avec elle une petite causerie!»</p>
-
-<p>Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original,
-et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et
-d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se
-glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un
-<i>dompteur</i>, je veux dire un homme absolument<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span> froid, calme et maître
-de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les
-fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner,
-intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son
-rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements
-simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite
-avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement
-l'exécution.</p>
-
-<p>Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on
-veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas
-homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la
-fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans
-la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître
-plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne
-le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses
-manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle
-l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les
-débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher
-qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.</p>
-
-<p>Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il
-va faire sa cour, tambour<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> ballant, s'annonçant dès l'abord en
-maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la
-baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.</p>
-
-<p>«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me
-nomment Catherine.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau,
-écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur,
-célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles
-ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»</p>
-
-<p>Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.</p>
-
-<p>«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau,
-ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement
-aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage;
-mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante,
-enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton
-langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer
-le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme
-font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>
-contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un
-langage gracieux, caressant et affable.»</p>
-
-<p>La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques
-grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel.
-Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi
-l'entretien:</p>
-
-<p>«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs.
-Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une
-affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi.
-Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière
-qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure
-que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre
-père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine
-pour femme.»</p>
-
-<p>Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche
-prochain.</p>
-
-<p>«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses
-dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite
-harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son
-beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et
-lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être
-méchante, «Beau-père, je vous le<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span> jure, on n'a pas idée comme elle
-m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou,
-elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je
-vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que
-ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez
-les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»</p>
-
-<p>Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus
-ou moins comprimée d'abord par l'<i>ouragan</i> de Petruchio, éclate
-après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!»
-s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles
-épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce
-brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette
-science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour
-s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que
-Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle
-échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout
-le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca,
-la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi
-donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son
-prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses
-manières un peu rudes ne<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span> valent-elles pas mieux, après tout, que les
-mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre
-d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec
-lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond
-d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la
-lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se
-mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.</p>
-
-<p>Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de
-fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde
-et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par
-comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et
-dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse
-mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera
-et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa
-raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en
-action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie
-du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement
-carrière.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents,
-tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>
-Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage,
-disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance,
-porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel
-attirail, grands dieux!</p>
-
-<p>«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées
-pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à
-chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée
-antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville,
-avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une
-selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux,
-il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé
-comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin,
-rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé
-de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le
-vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il
-a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de
-mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa
-selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de
-la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec
-de la ficelle.»</p>
-
-<p>Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span> pas à paraître en personne
-aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.</p>
-
-<p>«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien
-sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme
-si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène
-extraordinaire?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage.
-Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas;
-mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal
-accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez
-vous marier.</p>
-
-<p>&mdash;D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi
-qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La
-matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»</p>
-
-<p>Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la
-cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est
-si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement
-dramatique le spectacle de la chose même.</p>
-
-<p>«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.</p>
-
-<p>&mdash;Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en
-saura quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis qu'il est un démon.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.</p>
-
-<p>&mdash;Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je
-vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait
-Catherine pour femme, <i>oui, de par tous les diables</i>, a-t-il crié,
-et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a
-laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le
-rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing
-qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre.
-<i>Et maintenant</i>, a-t-il crié, <i>qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!</i></p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?</p>
-
-<p>&mdash;Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait
-en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après
-diverses cérémonies, il a demandé du vin. <i>Une santé!</i> a-t-il crié
-comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades
-après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant
-le fond du verre à la barbe du sacristain,<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span> roide et sèche broussaille,
-disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la
-mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant
-que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je
-me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de
-mariage si extravagant.»</p>
-
-<p>Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de
-la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister
-avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents
-et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence
-et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse
-épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener
-Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine
-elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise
-Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui
-vous en prie.»</p>
-
-<p>Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal
-guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon
-sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît:
-«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont
-ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont
-fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs,<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span> en avant marche dans la
-salle du festin!»</p>
-
-<p>Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée,
-qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et
-l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle
-prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio
-sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs,
-dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner,
-Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez,
-riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle
-vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends
-rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi?
-qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez
-hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes,
-Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas
-peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai
-ton bouclier contre un million d'ennemis!»</p>
-
-<p>Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène
-Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.</p>
-
-<p>Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous
-sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure
-de<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span> langage qu'on appelle en rhétorique <i>prétérition</i> est employée
-d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire
-semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous
-ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Vous ne saurez pas qu'avec magnificence</span><br />
-Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence:<br />
-Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour;<br />
-Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;<br />
-Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue...<br />
-Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien<a name="FNanchor_4_58" id="FNanchor_4_58"></a><a href="#Footnote_4_58" class="fnanchor">[4]</a>.<br />
-</p>
-
-<p>De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois
-interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son
-maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors,
-raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais
-appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une
-mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment
-il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est
-glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher
-de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui
-jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment
-les chevaux se sont échappés;<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> comment la bride s'est rompue et comment
-j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables,
-qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau
-avec toute ton ignorance.»</p>
-
-<p>Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa
-nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa
-propriété de campagne:</p>
-
-<p>«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est
-Nathaniel, Grégoire, Philippe?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">TOUS LES VALETS</span>.&mdash;Voilà, voilà, monsieur, voilà!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches!
-lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance!
-plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">GRUMIO</span>.&mdash;Me voici, monsieur.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas
-ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous
-ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.»</p>
-
-<p>Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à
-brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant
-ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span> Catherine de l'eau
-pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par
-son maître, a laissé choir l'aiguière.</p>
-
-<p>«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute
-involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la
-bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la
-méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de
-joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un
-serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle
-et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses
-à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve
-commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.</p>
-
-<p>Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau,
-asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le
-<i>Benedicite</i>, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il
-est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment,
-maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à
-moi qui n'aime pas la viande calcinée?»</p>
-
-<p>Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.</p>
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi.
-Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est
-expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et
-fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles
-de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de
-viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce
-soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la
-chambre nuptiale.»</p>
-
-<p>Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit
-de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont
-le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai
-l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les
-draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse
-que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle.
-Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer
-l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que
-je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.»</p>
-
-<p>Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués,
-dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des
-bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise
-qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit
-être sur la scène<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span> un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas
-à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur
-maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie:</p>
-
-<p>«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. <i>He kills her in
-her own humour.</i>»</p>
-
-<p>Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement
-guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse
-à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en
-fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il
-faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire
-d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la
-part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.</p>
-
-<p>Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou,
-puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que
-le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la
-bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui
-crions: <i>Assez!</i> Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui
-précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à
-multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux
-successivement un marchand<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span> de modes el un tailleur auxquels Petruchio
-a commandé divers objets de toilette pour Catherine.</p>
-
-<p>«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une
-soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les
-dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et
-on ne me mène pas comme un singe.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête
-de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie
-jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O
-mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche!
-... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.&mdash;Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la
-mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous,
-et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus
-élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une
-poupée?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une
-poupée.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.&mdash;Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie
-qui voudrait faire d'elle une poupée.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à
-coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce
-d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me
-verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque,
-chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec
-ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du
-bavardage!»</p>
-
-<p>La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari
-en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à
-la maison paternelle.</p>
-
-<p>A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement
-sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de
-murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et
-c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée
-de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une
-personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison,
-n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite
-ou faible: un éducateur<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span> nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des
-parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable,
-mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle <i>aime</i>
-l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa
-volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède
-ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que
-d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont
-elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, <i>fière de
-s'incliner.</i> Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison
-des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à
-entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher
-seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il
-faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès
-de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.</p>
-
-<p>Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute
-fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.</p>
-
-<p>Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine
-consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté
-maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune
-est brillante et sereine!&mdash;Soit, c'est la lune, répond Catherine après<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>
-une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les
-sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité,
-c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce
-n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle,
-désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»</p>
-
-<p>Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle,
-dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et
-s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu
-une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur
-ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables
-aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille,
-encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de
-sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas
-rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère
-qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune
-vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux
-les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre
-favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement,
-Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela
-signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé,<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span> fané,
-flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.&mdash;Vénérable
-vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux
-leur absurde méprise; ils ont été <i>tellement éblouis par l'éclat du
-jour</i>, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine
-et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à
-l'heure par Petruchio?</p>
-
-<p>Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils
-s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette
-comédie morale.</p>
-
-<p>Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce
-Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les
-nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient
-de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté
-d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage
-anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs
-en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon
-gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois
-que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun
-de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>
-obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix
-dont nous allons convenir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;D'accord. Quelle est la gageure?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Vingt ducats.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon
-chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Eh bien! cent ducats.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Accepté.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Marché fait.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Qui commencera?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me
-parler.»</p>
-
-<p>Biondello sort et revient un instant après en disant:</p>
-
-<p>«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment
-et qu'elle ne peut venir.»</p>
-
-<p>C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de
-venir me parler tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! <i>prie ma femme</i>... Comment pourrait-elle résister?» dit
-ironiquement Petruchio.</p>
-
-<p>Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous
-devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle
-vous fait dire d'aller la trouver.»</p>
-
-<p>Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud,
-dit-il à son valet,<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span> va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Je sais sa réponse.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Quoi?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Qu'elle ne veut pas.»</p>
-
-<p>Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en
-croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Elles causent dans le salon, assises près du feu.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Allez les chercher. Si elles refusent de venir,
-houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs
-maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»</p>
-
-<p>Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une
-vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a
-de doux et d'heureux.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">BAPTISTA</span>.&mdash;Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure.
-Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est
-une autre dot que je donne à une autre<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span> fille, car elle est changée
-comme si elle commençait une seconde existence.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance
-et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous
-amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous
-avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»</p>
-
-<p>Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.</p>
-
-<p>«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir
-à des ordres pareils!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi
-folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats
-depuis le souper.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">BIANCA</span>.&mdash;Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon
-obéissance.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises
-têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et
-leurs maîtres.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA FEMME D'HORTENSIO</span>.&mdash;Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas
-besoin de leçon.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO A CATHERINE</span>.&mdash;Allons, fais ce que je te dis, et commence par
-elle.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne
-lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span> de
-votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la
-gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans
-l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les
-bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source
-troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence,
-personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une
-seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre
-seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain;
-celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps
-à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour
-par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement
-au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services,
-il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une
-cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande!
-Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme
-les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre
-et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle
-sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son
-tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer
-la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux;<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span> assez
-insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur
-destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous
-a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable
-de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que
-nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en
-harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux
-révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi
-impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je
-plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la
-menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont
-que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre
-faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être
-le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre
-orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds
-de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien
-l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui
-s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.»</p>
-
-<p>Telle est la comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span></p>
-
-<p>Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses
-exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion
-des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme,
-comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère
-de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse.
-Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine
-et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa
-mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort
-nous fût expressément donné aussi pour un homme <i>excellent</i>, non
-moins supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et
-de la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du
-<i>Maître de forges</i>, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec
-la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de
-femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de
-l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des
-poètes du XVI<sup>e</sup> et du XVII<sup>e</sup> siècle d'introduire
-dans leurs comédies un élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du
-côté de la farce que du côté du drame, et Shakespeare se proposant
-d'abord d'amuser les spectateurs, il suffisait à son dessein de faire
-briller chez Petruchio les qualités purement intellectuelles des héros
-ordinaires de<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span> comédie: la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse,
-le sang-froid, la possession de soi-même.</p>
-
-<p>Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne
-l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil
-de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le
-système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou
-furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est
-celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann,
-devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps.
-L'<i>homéopathie</i>, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour
-le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une
-méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute
-antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue,
-législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de
-l'ivrognerie.</p>
-
-<p>Dans la fable intitulée <i>le Dépositaire infidèle</i>, La Fontaine nous
-offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie
-d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison.<br />
-Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église.<br />
-Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux;<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">On le fit pour cuire vos choux.</span><br />
-<br />
-Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur<br />
-De vouloir par raison combattre son erreur:<br />
-Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.<br />
-</p>
-
-<p>Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la
-conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux
-pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux.
-Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades
-qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des
-<i>philistins</i>, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre
-à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en
-rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les
-sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le
-seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour
-vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère,
-salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste
-de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué
-des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit
-brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous
-les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur
-feu d'un seul coup.</p>
-
-<p>L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris
-(car je ne voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span> pas avoir l'air de donner à entendre que dans
-tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à
-la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de
-l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.</p>
-
-<p>L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances
-de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que
-pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement
-destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très
-prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où
-l'on devrait être raisonnable.</p>
-
-<p>Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de
-la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie
-de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un
-de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est
-devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux
-contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple
-supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la
-sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous
-savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se
-répandra en lamentations assommantes, que sa<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span> mauvaise humeur la
-rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal
-à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée
-perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder,
-une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour
-la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais
-vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez
-donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent
-désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre
-laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide,
-cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre
-absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de
-pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle
-s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière
-d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de
-la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de
-comédien.</p>
-
-<p>Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le
-vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les
-soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour,
-et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span> perdue, un
-hiver de travail paisible et tranquille.</p>
-
-<p>Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une
-simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre
-les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience
-mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de
-cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos
-épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine
-allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les
-exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.</p>
-
-<p>Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une
-bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan
-du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les
-pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez
-l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par
-l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver
-l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre
-toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin
-de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si
-elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table,
-et si elles trépignent rageusement,<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span> faites voler le plat à la tête
-de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent
-cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio:
-«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront
-par là si vous savez vous y prendre.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort
-de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions
-d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait
-peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la
-méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale
-des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à
-deux.</p>
-
-<p>Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de
-soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le
-moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car
-il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et
-de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont
-une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont
-point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie,<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span>
-elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et
-ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès
-constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour
-rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_55" id="Footnote_1_55"></a><a href="#FNanchor_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Voy. Notre chapitre d'introduction <a href="#Page_10">p. 10</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_56" id="Footnote_2_56"></a><a href="#FNanchor_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor
-Hugo comme équivalent de celui du texte: <i>Leave shall you have to court
-her...&mdash;To cart her rather!</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_57" id="Footnote_3_57"></a><a href="#FNanchor_3_57"><span class="label">[3]</span></a> L'Avare, V, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_58" id="Footnote_4_58"></a><a href="#FNanchor_4_58"><span class="label">[4]</span></a> <i>Mélicerte</i>, I, 3.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h4>
-
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></p>
-
-<p>Un apologiste allemand de Molière.&mdash;Des comédies de Shakespeare en
-général.&mdash;Universalité de Molière.&mdash;Les disputes de goût.&mdash;Shakespeare
-et Aristophane.&mdash;Shakespeare et Plante.&mdash;Shakespeare et Molière.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</p>
-
-<p>Guillaume Schlegel.&mdash;Point de départ de son argumentation.&mdash;Sa
-théorie de la gaieté.&mdash;Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.&mdash;Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.&mdash;<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.&mdash;Étrange paradoxe de
-Hegel.&mdash;<i>L'Avare</i>&mdash;<i>Le Médecin malgré lui.</i>&mdash;<i>Peines d'Amour perdues.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</p>
-
-<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du
-jugement</i> de Kant.&mdash;L'ancien et le nouveau dogmatisme.&mdash;Critique
-de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.&mdash;Critique de
-l'idée du beau.&mdash;Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de
-la comédie.&mdash;Critique de l'idée de la poésie.&mdash;Vanité de la méthode
-dogmatique.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</p>
-
-<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des
-femmes.</i>&mdash;Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.&mdash;Comment
-se fait la culture du goût.&mdash;Les classiques.&mdash;Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputendum.</i>&mdash;Double
-sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.&mdash;Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.&mdash;Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.&mdash;Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.&mdash;Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</p>
-
-<p>L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.&mdash;Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte
-dans ses comédies.&mdash;Comment Molière est supérieur à tous les
-autres poètes comiques par la vérité de ses traits.&mdash;Rareté des
-jeux d'esprit dans son théâtre.&mdash;Sérieux de Molière et de l'esprit
-français.&mdash;Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup>
-siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.&mdash;La poésie de
-Molière.&mdash;Différence entre la fantaisie et la poésie.&mdash;La pastorale
-dans Shakespeare et dans Molière.&mdash;Jugements de Victor Hugo et de
-Sainte-Beuve sur le style de Molière.&mdash;Poésie du <i>Misanthrope.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</p>
-
-<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.&mdash;Leur
-exagération.&mdash;Leur généralité.&mdash;Critique du personnage
-d'Harpagon.&mdash;Individualité de Tartuffe.&mdash;Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.&mdash;Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.&mdash;Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></p>
-
-<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.&mdash;Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.&mdash;Montaigne.&mdash;Les digressions de Sterne.&mdash;Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.&mdash;Le docteur Samuel Johnson.&mdash;Le
-bon ton, selon Duclos.&mdash;Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>&mdash;Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.&mdash;Exemples
-particuliers d'<i>humour.</i>&mdash;L'esprit dans la bêtise.&mdash;L'esprit dans le
-sentiment.&mdash;Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.&mdash;Le style de l'<i>humour.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.&mdash;Idée
-du néant universel.&mdash;Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.&mdash;Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.&mdash;Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.&mdash;Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.&mdash;L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.&mdash;La fête des fous.&mdash;La danse des
-morts.&mdash;<i>L'Ecclésiaste.</i>&mdash;L'<i>humour</i> des Espagnols.&mdash;L'<i>humour</i> des
-Anglais.&mdash;Rabelais.&mdash;Villon.&mdash;Pascal.&mdash;Voltaire.&mdash;Humoristes divers du
-XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">L'<i>HUMOUR</i> DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</p>
-
-<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.&mdash;La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.&mdash;<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>&mdash;Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.&mdash;Falstaff.&mdash;Les sept âges de
-la vie humaine.&mdash;Le banquet de la lin.&mdash;Conclusion générale.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#APPENDICE1">APPENDICE</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><i>La Méchante Femme mise à la raison</i></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51505 ***</div>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/51505-h/images/cover.jpg b/old/51505-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 89e98d1..0000000
--- a/old/51505-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/old/51505-0.txt b/old/old/51505-0.txt
deleted file mode 100644
index 6d830c8..0000000
--- a/old/old/51505-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,9530 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Molière et Shakespeare
-
-Author: Paul Stapfer
-
-Release Date: March 20, 2016 [EBook #51505]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek)
-
-
-
-
-
-MOLIÈRE ET SHAKESPEARE
-
-PAR
-
-PAUL STAPFER
-
-Doyen de le Faculté des lettres de Bordeaux
-
-Ouvrage couronné par l'Académie française
-
-QUATRIÈME ÉDITION
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
-
-79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
-1899
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION
-
-
-L'ouvrage en deux volumes in-8°, _Shakespeare et l'Antiquité_, que
-l'Académie française a couronné en 1880, était suivi d'un opuscule
-intitulé _Molière, Shakespeare et la Critique allemande._
-
-C'est cet opuscule que nous réimprimons aujourd'hui, après y avoir
-fait certaines additions et des changements sensibles qui s'étendent
-jusqu'au titre lui-même.
-
-Les rares lecteurs qui se souviennent encore d'un volume publié en
-1866, _Petite comédie de la Critique littéraire ou Molière selon trois
-écoles philosophiques_, reconnaîtront dans la publication présente
-quelques débris sauvés du naufrage de ce premier essai.
-
-
-
-
-MOLIÈRE ET SHAKESPEARE
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en
-général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare
-et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière.
-
-
-_Molière, Shakespeare und die deutsche Kritik_[1]: tel est le titre
-d'un volume in-octavo de cinq cents et quelques pages publié en 1869
-à Leipzig par le docteur G. Humbert.--M. Rümelin, chef de la réaction
-anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et
-Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose et lui préfère Molière,
-pour lequel il professe un culte enthousiaste.
-
-Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait
-le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus,
-mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme,
-oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur
-qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à
-Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché
-par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans
-l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire
-quelques os à ronger?
-
-Tout! M. Humbert admire tout,--jusqu'au discours de l'exempt à la fin
-du _Tartuffe_, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité
-de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la
-modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu
-à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est
-renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet
-amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française
-en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le
-partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre
-nation. Mais ce sentiment nous autorisait-il à parler avec irritation
-des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans
-doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à
-prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que
-nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de
-Juvénal: «L'indignation fait ... le _critique_».
-
-On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage
-du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien
-légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie
-des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les
-points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à
-ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre
-au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont
-pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple,
-M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à
-cette question: convient-il d'appeler _prosaïque_ le genre de Molière,
-par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul
-_poétique?_ Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé
-depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude
-esthétique des comédies de Molière, et où ce grand homme n'est plus,
-comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride
-et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches
-historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la
-prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous
-fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines.
-Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il
-combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste
-derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la
-sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en
-Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte
-mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude
-qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la
-meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare».
-
- * * * * *
-
-La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de
-1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de _comédies._
-Les voici dans leur ordre: _la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les
-Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des
-méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le
-Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira,
-la Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le
-Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver._ Ce serait une
-naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été
-faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent
-servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce de
-théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVIe siècle, et encore au XVIIe
-en France. Aussi les commentateurs de Shakespeare ne se sont-ils point
-gênés pour refaire à leur idée la classification de 1623.
-
-Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze,
-par l'élimination du _Marchand de Venise_, de _la Tempête_ et de
-_Mesure pour mesure._ Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize,
-en y ajoutant deux pièces: _Cymbeline_ et _Troïlus et Cressida._ M.
-Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe
-des comédies cinq pièces qu'il appelle des _drames_, parce que ce
-sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux:
-ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en
-outre _Cymbeline_ et le _Conte d'hiver._ M. Kreyssig aurait bien pu
-ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: _Tout est bien
-qui finit bien_ et _les Deux Amis de Vérone_, et, s'il lui avait plu
-de débaptiser aussi _Beaucoup de bruit pour rien_, ni le rôle brillant
-de Béatrice et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry
-et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez
-tragique au fond, le nom de comédie.
-
-D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire
-de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait
-avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais
-l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le
-démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font
-des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans
-quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on
-avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, _le Misanthrope_ et
-_le Tartuffe_, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient
-sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait
-peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs,
-lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet
-une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du
-monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale,
-la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique,
-la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les
-poèmes sans règles».
-
-Il n'est guère possible d'analyser aucune pure comédie de Shakespeare,
-la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général
-dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément
-qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la
-plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des
-comédies fantastiques, des _féeries_, dont le nœud est naturellement
-assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient
-aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de
-fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis
-_Contes tirés de Shakespeare_, ne peut intéresser que l'enfance.
-Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans
-appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui
-risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri
-Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette
-énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas
-pourquoi il éprouvait, en commentant _le Songe d'une nuit d'été_, tant
-de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est
-que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus
-drôles de cabrioles».
-
-Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire
-entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être
-profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures
-de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où
-sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent.
-
-Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de
-Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant
-sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel
-précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit
-dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète
-n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est
-jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser
-la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme
-qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies
-pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit
-à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact
-que de venir reprocher à l'auteur de _Macbeth_ d'avoir négligé dans
-ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire,
-s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et
-d'original, de ce que ces productions moindres,
-
-/$
- De toute autre valeur éternels monuments,
- Ne sont d'Achille oisif que les amusements.
-$/
-
-M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une
-critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est
-juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de
-tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de
-ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus
-et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans
-les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des
-_idées_, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que
-dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme
-réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le _Songe
-d'une nuit d'été_ simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un
-charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le
-chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de
-montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans _le Songe
-d'une nuit d'été_, non plus que dans les autres comédies féeriques de
-Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui
-qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions
-de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des
-fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre _idée_ que
-d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques.
-En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans
-son livre, c'est la superstition absurde des _shakespearomanes_; mais,
-comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu
-lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre
-ses adorateurs indiscrets.
-
-Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée
-en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites.
-Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût
-français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter
-dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous
-aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des
-autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à
-Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.
-
-Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en
-France de la comédie: c'est _la Méchante Femme mise à la raison[2]._
-Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de
-gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une
-idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par malheur,
-cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses
-vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète
-antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque
-toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un _rifacimento._
-_La Méchante Femme mise à la raison_, par l'imitation des réalités de
-la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de
-Shakespeare, ainsi que _les Joyeuses Bourgeoises de Windsor._ Ces deux
-pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son
-nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une
-tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des _Joyeuses
-Bourgeoises de Windsor_ fut écrite en quinze jours, sur un ordre de
-la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux;
-elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de
-Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand
-poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais
-personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que
-Falstaff, en tombant du drame historique de _Henry IV_ sur la nouvelle
-scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine
-de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd
-coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux
-femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce
-drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui
-a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!»
-
-Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des
-comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique
-en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète,
-ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison,
-le nom de _comédies_, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne
-qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie
-se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal,
-celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la
-comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais
-ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne
-craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de
-réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu
-à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans
-les airs un palais de fantaisie.
-
-M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son
-étude sur Shakespeare qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse
-les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur
-la question.
-
-«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée
-de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point
-divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette
-portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout
-où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du
-théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite?
-Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier,
-à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des
-réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées
-ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter
-les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle
-devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes
-invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se
-plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons
-capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de
-la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui
-s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos,
-les jeux d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le
-fond de ce divertissement sans conséquence...»
-
- * * * * *
-
-Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou
-un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation
-arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse;
-celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant
-qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la
-mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses
-invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la
-pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de
-ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc
-point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas
-comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan
-du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon,
-Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de
-leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent
-l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des
-amoureux et des amoureux jeunes.
-
-De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur
-situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur rôle,
-a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots,
-extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière,
-surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les _concetti_,
-les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent
-certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il
-n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des
-traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils
-aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme
-ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les
-transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également
-bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce
-sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des
-sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent
-dans le même style sans aucun embarras.
-
-A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les
-comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée
-et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité
-offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement
-à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises
-constituent, après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du
-rire dans la comédie shakespearienne.
-
-Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces
-pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement
-le nœud de _Beaucoup de bruit pour rien_, donnant ainsi un dénouement
-de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant
-point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et
-sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas,
-comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du
-monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres
-sont vagues: _Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous
-voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues_, parce
-qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à
-l'ouvrage.--Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.
-
-Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était
-instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il
-était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion
-contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses
-comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme
-poète; et quant aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait
-tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que
-les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci
-un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment
-dans _la Comédie des méprises_[3]; l'émotion ne fait pas défaut non
-plus à _Ce qu'il vous plaira_, au _Soir des Rois_, même au _Songe d'une
-nuit d'été._ Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever
-ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus
-hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les
-deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette
-catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des
-productions vraiment originales de sa muse.
-
-On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une
-tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie,
-bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup
-moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement
-du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que,
-dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi,
-développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que
-Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie
-et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui
-semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus
-triste au fond que la tragédie.
-
-Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions
-de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de
-sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète
-comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du
-monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de
-sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au
-milieu de tant de misères intellectuelles et morales?
-
-Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait
-qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart,
-ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne
-déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux
-y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse
-et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les
-puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de
-discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et
-du plaisir, tels qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les
-seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni
-cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et
-les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend
-son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle
-d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie
-votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; _je suis née pour ne dire
-que des folies sans conséquence_:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait
-mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare.
-
-Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète
-eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses
-sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce
-qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une
-est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du
-père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle
-ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un
-ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle
-donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»--Nulle
-amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils
-pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût de
-tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus
-ou moins amer?
-
- * * * * *
-
-Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière
-qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de
-Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est
-raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature:
-
-«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient
-se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames,
-les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant
-et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres
-propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par
-exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort
-en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein
-de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les
-ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à
-coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le
-chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses
-en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que
-_les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre
-la lune_, et encore bien moins les sanglots délicieux et les trilles
-du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des
-mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors
-que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande
-passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux
-autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de
-l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des
-oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne
-peut apprendre qu'en rêve.»
-
-Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que
-les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de
-Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les
-goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre
-de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité
-chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de
-jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus
-un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents
-dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens
-d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons
-sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent
-dédaigneusement tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel
-le mot _comédie_ n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé
-par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre
-n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans
-notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de
-Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre
-comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant _le
-Menteur_; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard
-constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la
-substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie
-selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le
-_jour_ et la _nuit_, rien de plus juste que cette comparaison de Heine,
-mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit
-a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs
-de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols.
-
-Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en
-style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble
-considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation
-pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie
-et que la même étude n'est point nécessaire aux étrangers pour goûter
-les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement
-national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain,
-la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et
-conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la
-comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine
-et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les
-autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute
-discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant
-que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain
-de tout l'empire comique.
-
-En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris.
-Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A
-table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la
-supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement
-soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par
-conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le
-comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que
-direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est
-une autre question. Molière n'est pas un Français.--Bah! un Anglais
-peut-être?--Non, Molière est un homme. Le bon Dieu voulut un jour
-faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute
-leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il
-fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et
-amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la
-terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi?
-de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il
-est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes.
-N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint
-tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de
-son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps
-et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme
-sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.»
-
- * * * * *
-
-Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand,
-dans un article de la _Revue critique_[4] consacré à l'appréciation
-du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de
-M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien
-ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure
-à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à
-Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût...
-_Le Songe d'une nuit d'été_ et _le Petit Poucet_ me font rire ou me
-touchent, me plaisent en un mot autant que _le Festin de Pierre_ ou _le
-Malade imaginaire_, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des
-comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.»
-
-Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit
-de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.»
-Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même
-que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses;
-pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont
-pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions,
-de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à
-l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit:
-
-«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir
-lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et
-nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne
-serions-nous pas bientôt d'accord?
-
---Cela est sûr.
-
---Et si nous disputions sur les différentes grandeurs des corps,
-ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas
-sur-le-champ notre dispute?
-
---Sur-le-champ
-
---Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il
-pas bientôt terminé par le moyen d'une balance?
-
---Sans difficulté.
-
---Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis
-irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle
-fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si
-par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le
-déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur
-lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans
-nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et
-quand je dis nous, j'entends tous les hommes.»
-
-Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts
-peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures
-passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines
-politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume,
-provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où
-nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà,
-semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre;
-et en effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une
-indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais
-remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils
-n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs
-propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire.
-C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent,
-indestructible.
-
-La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction:
-la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un
-terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au
-contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des
-faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal
-du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous
-prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas;
-j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui,
-d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La
-nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit
-vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui
-s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance.
-
-La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour
-la comédie à caractères n'a point de fondement logique, c'est vrai;
-elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet
-par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas
-fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments
-très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient
-que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que
-la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie
-fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de
-l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me
-paraît plus juste.
-
-Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les
-personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue
-par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est
-d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout
-est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne
-s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie
-shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux
-mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent
-le style italien. _Les Mille et une Nuits_ sont des contes amusants;
-mais qui oserait les mettre en parallèle avec _Don Quichotte?_ Il y a
-un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier.
-La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque
-chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de
-l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le
-monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela,
-mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire.
-
-Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du _Songe
-d'une nuit d'été_ comme penseur et comme moraliste, il lui est
-inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à
-Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des
-caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement
-disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la
-nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans
-fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela;
-car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions
-éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en
-mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu
-plus de sottises.
-
- * * * * *
-
-Que les critiques consultent leurs forces et suivent la voie à
-laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui
-ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un
-génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de
-la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte
-exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux
-sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont
-à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement
-à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu,
-afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de
-l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur
-talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas
-d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit
-vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en
-jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses
-que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires
-proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude,
-les _esthéticiens._ Le mot _esthétique_, tiré du grec αἰσθάνεσθαι,
-_sentir_, a été introduit au XVIIIe siècle par un philosophe
-allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la _science du
-beau_; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche
-qu'on se fasse illusion sur le caractère foncièrement _subjectif_ de
-cette prétendue science.
-
-Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les
-aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien,
-et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout
-la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la
-division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que
-la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en
-suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis
-de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique
-sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième,
-l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit
-positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes,
-et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé
-jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de
-la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme
-d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre
-aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une
-expression célèbre, du _grand creux_ qui se trouve au fond de toutes
-les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans
-les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la
-religion.
-
-Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas
-de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en
-revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car _je
-n'y crois point._ J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont
-été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités
-à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour
-servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; _les
-propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes,
-et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à
-contestation._
-
-Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique.
-De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne
-saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de
-culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple
-addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse,
-l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent
-et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de
-l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont
-l'agent civilisateur par excellence, _humaniores litteræ_, tandis que
-le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement
-positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber
-l'humanité sous le joug de la plus féroce tyrannie. La douceur et le
-charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura
-plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute
-erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance.
-
-Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui
-relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit
-de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté
-de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs
-adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui
-savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument
-vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres,
-et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour
-me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de
-la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir
-donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées
-littéraires une dernière orgie..
-
- * * * * *
-
-J'ai comparé, dans un autre ouvrage, _Shakespeare et les Tragiques
-grecs._ Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre
-Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports deviennent
-extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux
-théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un
-et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des
-_Oiseaux_, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique
-d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison
-des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif
-Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles
-haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis
-sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux
-peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si
-détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition
-vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas
-moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de
-réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de
-journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur
-des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa
-manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes
-d'État[5]»?
-
-L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane et de Shakespeare
-est une tradition de la critique qui doit probablement son origine
-moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur
-manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de
-caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non
-sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez
-Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique,
-tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé
-et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la
-nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas
-à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi
-devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec
-naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora
-sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la
-bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut
-reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille
-femme ou un héros qui parle.»
-
-Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de
-Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les
-faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez
-l'autre l'esprit est surtout dans les mots, et parce que le hasard
-joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y
-aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais
-avec les grands comiques anciens.
-
-Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies
-de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire
-plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne
-pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions,
-insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en
-rêvant, non pour être commentée.
-
-Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements
-que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane
-en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude
-fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare
-sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la
-comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser
-Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever
-Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées
-dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et
-morale, la vie des caractères, la puissante _objectivité_ dramatique,
-la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il
-ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces
-deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux
-deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le
-théâtre, la même poétique.
-
-La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des
-critiques français:
-
-«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus
-complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice
-... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont
-sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur
-veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne
-sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes
-animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils
-font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il
-se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et
-par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent
-à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins,
-sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante,
-n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu
-de Gœthe, le Talleyrand de l'art: ces raffinements critiques au sein
-de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont
-de la race primitive[6].»
-
-Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été
-donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple.
-
-Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur
-fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes
-ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux
-poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat;
-en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le
-linge, avec le _sans façon de l'âge d'or où tout était en commun_[7]:
-la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la
-littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute...
-
-/$
- ... Vous leur fîtes, seigneur,
- En les croquant, beaucoup d'honneur.
-$/
-
-D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de
-Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la
-multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire
-influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en
-contact, et de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des
-affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches,
-ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la
-bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de
-directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et
-donnait d'excellents dîners.
-
-Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils
-ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils
-ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une
-incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet
-et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire.
-Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir
-deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans
-l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent
-pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles
-parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de
-Molière.
-
-
-[1] Molière, _Shakespeare et la Critique allemande._
-
-[2] _The taming of the Shrew._ Nous donnons l'analyse de cette comédie
-en _Appendice_ à la fin du présent volume.
-
-[3] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. VII.
-
-[4] 1er janvier 1870
-
-[5] Edelestand du Méril.
-
-[6] _Portraits littéraires_, t. II.
-
-[7] Sainte-Beuve, _ibid._
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-
-PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE
-
-
-Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa
-théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de
-Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._
-
-
-Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands.
-J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait
-grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous
-les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie
-qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique,
-partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous
-lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe: «Molière est si
-grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement
-... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de
-temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres
-italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection.
-Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux
-la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous
-retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.»
-
-Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général
-est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens
-de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition
-s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane
-et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de
-la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté
-par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur
-et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se
-rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en
-prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et
-rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique;
-ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la
-comédie, multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et
-de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument
-comme s'il n'existait pas[1].
-
-D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer
-d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit
-national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe
-comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration
-et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable
-éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la
-façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était
-juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument
-attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces
-fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808,
-pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France,
-l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur
-est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron
-raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible
-vengeance contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas
-un poète.»
-
-Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel;
-elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de
-méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur
-considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme
-Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa
-traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un
-ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter
-un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri
-Heine[2].
-
-«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme
-Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une
-seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de
-l'antipathie contre _le Misanthrope_, que moi, je relis sans cesse
-comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au
-_Tartuffe_, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout
-de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à
-Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes,
-et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que,
-s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a
-voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans
-presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la
-disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances
-avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le
-poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité
-d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien...
-Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve
-tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe
-pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une
-nature solide et un grand caractère.»
-
-Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire
-beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce
-jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière
-en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite».
-
-Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt
-de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a
-prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de
-bonnes comédies.
-
-Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse
-l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter
-quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il
-permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans
-l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art,
-et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre
-des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et
-j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit
-à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez
-sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté.
-Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance
-des idées cornues de ces logiciens qui, _par le raisonnement_, sont
-arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie
-comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les
-comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière?
-
-J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et
-réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement
-de la vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas
-à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais
-j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique
-se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point
-d'_idée_, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de
-la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que
-tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment
-libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque
-de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant
-dans sa _Critique du jugement de goût_ et d'abord par Molière dans sa
-_Critique de l'École des femmes_: «Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.»
-
- * * * * *
-
-Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit
-offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de
-poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la
-comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie:
-donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de
-l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de
-consécration, Schlegel cite un passage du _Banquet_ de Platon, où
-Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter
-la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est
-avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne
-se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à
-l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon
-Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance
-des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate
-s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières),
-qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et
-qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé
-sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir
-ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que
-la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément
-dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la
-comédie, qui est son contraire.
-
-Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me
-propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne
-propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui
-défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que,
-dans l'exposé qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui
-sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage
-grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le
-succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur
-la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai.
-
-Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même
-apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous
-n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux
-choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir:
-ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition
-vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire
-qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est
-un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre
-erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu
-identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse.
-Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de
-l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui
-terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et
-légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du
-monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos
-passions. C'est l'hôte d'un monde aérien et fantastique, qui, de
-loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse
-nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie.
-L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont
-su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne
-vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions
-soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire
-est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe
-auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la
-gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce
-qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est.
-
-La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou
-l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire
-que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle
-de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit
-la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à
-l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une
-satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse
-toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce:
-le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes
-bizarres, voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois
-elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale
-qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne.
-
-Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et
-fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans
-le _Légataire universel_ de Regnard, un pauvre vieillard, accablé
-d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son
-héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le
-croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire
-en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et
-contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand
-Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides
-de ses héritiers!
-
-Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il,
-au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de
-s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme,
-des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait
-mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est
-permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète
-ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral
-pour empêcher que ma conscience ne vienne élever sa voix au milieu de
-la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion
-des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre
-les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à
-la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait
-rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris
-malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins
-plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il
-blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de
-Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette
-gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que
-l'ironie.
-
-Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il
-ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est
-qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus
-nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la
-gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que
-celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs.
-
-Nous avons, dans _la Métromanie_ de Piron, l'exemple d'un ridicule
-qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que
-cette pièce manque absolument de gaieté, je ne prétends pas cela, dit
-notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort
-plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de
-l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire
-des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins
-gaie que le reste.
-
-_Le Roi de Cocagne_ du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici,
-point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant
-qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers
-du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules.
-Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté
-s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce?
-Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que _le Roi de Cocagne?_ Nous le
-saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le
-couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume
-Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un
-ridicule immortel.
-
-Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même
-apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte
-définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la
-gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le
-sérieux.
-
-Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont
-dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos
-forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons
-ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et
-nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini,
-l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion
-profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le
-sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce
-qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du
-but proposé à notre activité.
-
-La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de
-nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et
-à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la
-comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de
-nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter
-gaiement à l'oubli.
-
-Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme
-du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple,
-grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite
-vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de
-moment en moment; il écarte les accessoires étrangers à l'action
-et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la
-vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute
-l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le
-drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La
-tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la
-variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà
-son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur
-un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction
-de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté
-ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté
-et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail,
-aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un
-tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien;
-elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune;
-elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure
-indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le
-monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un
-instant sur chaque fleur.
-
-Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers,
-conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de
-bien-être et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever
-non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors
-nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace
-et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui
-est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et
-sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose
-lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne
-convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant
-arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents,
-sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le
-distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute
-minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans
-cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique
-s'évanouit.
-
-Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon
-Schlegel.--Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique
-des différents théâtres.
-
-Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et
-sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane,
-Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est
-la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie.
-Car, dit-il. l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte
-de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle,
-par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le
-théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle
-image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait
-ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité
-Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation
-de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires.
-
-Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les
-comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela
-même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet
-la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en
-lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme
-dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément
-parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il
-se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les
-magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité.
-Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût
-vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de
-son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions sérieuses
-pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été
-détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais
-les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent
-de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre
-sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est
-toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute
-attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était
-pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois
-de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse
-quelquefois à lever le masque.
-
-Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme
-de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire
-la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre,
-et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans _le
-Roi de Cocagne_ de Legrand, dans _le Désespoir de Jocrisse_, «ouvrage
-classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a
-conquis la palme de l'immortalité»!
-
-De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que
-chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est
-sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers
-un but. L'unité d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur
-de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce
-qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos;
-ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où
-elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement
-dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient
-comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces,
-qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités
-lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il
-est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif
-que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et
-raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les
-lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans _les Grenouilles_
-d'Aristophane:
-
-/$
- Grâce à moi, grâce à la logique
- De mes drames judicieux,
- Et surtout à l'esprit pratique
- De mes héros sentencieux,
- Le bourgeois plus moral, plus sage,
- Apprend à mener sa maison,
- Car il rencontre à chaque page
- Des maximes pour sa raison
- Et des conseils pour son ménage!
-$/
-
-Arrivons à Molière.--Il y a dans son théâtre des scènes pleines de
-folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses
-doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets
-du _Malade imaginaire_; les coups de bâton que les archers donnent à
-Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent
-en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: _Dara, dara bastonara
-..._ «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac
-poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession;
-ou bien encore cette petite scène de _la Princesse d'Élide_ où Moron
-caresse un ours:
-
-«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De
-grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à
-manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens
-là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,
-tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre
-altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la
-plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants
-et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites
-quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits
-ongles bien faits!...»
-
-Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur
-des _Plaisirs de l'île enchantée_ excelle, quand il veut, dans
-cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne
-font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces
-interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes
-et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet
-de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le
-docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette
-oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères,
-et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre,
-pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont
-là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de
-caractère.
-
-J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations,
-professait une admiration particulière pour _les Fourberies de Scapin._
-
-Malheureusement, Molière a écrit _le Misanthrope_ et _le Tartuffe_,
-sans parler de _l'Avare_, des _Femmes savantes_ et de tant d'autres
-erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique.
-_Le Tartuffe_ est une assez belle satire en forme de drame; mais,
-à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté
-obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et
-le fils par leur bigoterie, le reste de la famille par sa haine pour
-l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant
-d'onction que les dévots de cœur ne doivent
-
-/$
- Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,
- Mais attacher leur haine au péché seulement.
-$/
-
-Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de
-personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon
-par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue
-comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que
-Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours
-inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille,
-le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui,
-par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la
-pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le
-beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des
-sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:
-
-/$
- ... Souhaitez que son cœur, en ce jour,
- Au sein de la vertu fasse un heureux retour,
- Qu'il corrige sa vie en détestant son vice
- Et puisse du grand prince adoucir la justice.
-$/
-
-Le crime puni, cela est tragique; mais le crime repentant, cela
-s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que
-_le Tartuffe_ est une satire entremêlée de sermons et terminée comme
-un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage
-superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire
-mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.
-
-Et _le Misanthrope?_ Soyons sérieux; on n'assiste pas à la
-représentation de cette pièce pour s'amuser:
-
-/$
- Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!
-$/
-
-nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous
-dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description
-du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant,
-crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné
-s'écrie, par l'organe de son principal personnage:
-
-/$
- Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être
- Si plaisant que je suis!...
-$/
-
-Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus
-exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de
-détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en
-relation directe avec sa théorie du comique.
-
-Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé _le
-Roi de Cocagne_ de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier
-d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en
-Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment
-réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de
-donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai
-cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.
-
-La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom
-de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui
-cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce
-qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer
-l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, _le Roi de Cocagne._ Thalie
-en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons,
-s'écrie-t-il,
-
-/$
- Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!
- Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,
- Du bouffon.
-$/
-
-Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas
-qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le
-défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans _la Méchante Femme mise à la
-raison_, le prologue est plus remarquable que la pièce même.»
-
-Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de
-Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance
-de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec
-bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de
-l'empire:
-
-/$
- Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,
- Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.
- Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,
- Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;
- Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;
- Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;
- Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,
- Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.
-$/
-
-«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou
-même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils
-ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi
-soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que
-le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place.
-L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son
-génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable
-qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»
-
-Dès la seconde scène, le théâtre change, et l'on voit s'élever le
-palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements,
-de fruits confits.
-
-«Les critiques français affectent de mépriser les changements de
-décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste
-d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de
-l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement
-vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire
-à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est
-un défaut du caractère et de l'esprit.»
-
-Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de
-Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:
-
-/$
- Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.
- Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.
- Cet empire envié par le reste du monde,
- Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,
- N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit
- Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
- Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;
- Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!
- Dans la profusion le goût se ralentit;
- Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.
-
- Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,
- De laisser pour un temps le trône à l'abandon...
- Le trône, cependant, est une belle place:
- Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?
- Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen
- Je veux être empereur ou simple citoyen.
-$/
-
-«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un
-des meilleurs motifs de la comédie.»--Toute cette scène est excellente.
-Je regrette seulement que Bombance dise au roi:
-
-/$
- Si le trop de santé vous cause des dédains,
- Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:
- Ils vous la détruiront, je me le persuade.
-$/
-
-L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout
-ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature,
-une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et
-parfaitement inoffensif.
-
-Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en
-prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le
-spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe.
-Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à
-aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal
-où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients
-pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague
-fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son
-doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen de la substituer à
-l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.
-
-/$
-ZACORIN.
-
- Sire...
-
-LE ROI.
-
- Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.
-
-ZACORIN.
-
- Quoi?...
-
-LE ROI.
-
- Je viens là-dedans de me laver les mains.
-
-ZACORIN.
-
- Et ne voulez-vous pas les laver davantage?
-
-LE ROI.
-
- Et par quelle raison les laver, dis?
-
-ZACORIN bas.
-
- J'enrage.
-
-HAUT.
-
- Sire, dans nos climats, la coutume des rois
- Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.
-$/
-
-De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier
-sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand
-il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais
-l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui
-tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse
-Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre
-d'élargir Philandre, et entre autres extravagances du meilleur comique
-il s'écrie:
-
-/$
- Gardes!
-
-UN GARDE.
-
- Seigneur?
-
-LE ROI.
-
- Voyez là-dedans si j'y suis.
-$/
-
-Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le
-théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses
-principes,--et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.
-
-
-On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de
-Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de
-la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité
-historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction
-de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la
-métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt.
-Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine
-de Hegel--originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe,
-renversant toutes nos idées et tous les faits!
-
-S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre
-et certaine, c'est que, pour qu'un individu soit comique, il faut
-qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous
-apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut
-continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par
-son esprit, mais il a cessé d'être _comique._ Et cela est si bien senti
-par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste
-à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on
-dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement
-(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire
-provoqué par l'esprit, nous rions _avec_ le personnage; dans le rire
-provoqué par le comique, nous rions _du_ personnage, qui lui-même ne
-rit pas.
-
-Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile
-dans _Beaucoup de bruit pour rien_, vient faire des lapsus de cette
-force: «La _dissemblée_ est-elle au complet?... Qui de vous est le
-plus _indigne_ d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire
-part d'une affaire qui vous _décerne_»; ou quand le paysan Thibaut,
-dans _le Médecin malgré lui_, consulte Sganarelle en ces termes:
-«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.--D'hypocrisie?--Oui.
-C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un
-la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les
-mufles des jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire
-et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf,
-parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de
-comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à
-l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde
-encore: ce sont des jeux de mots, pointes, _concetti_, calembours, qui,
-étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument
-rien de comique à nos yeux.
-
-Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française,
-faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son
-discours de réception[3]: «Il y a quelquefois dans les comédies de M.
-de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de
-situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait
-parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre
-plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il
-diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le
-comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire
-quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains
-une feuille perdue de _l'Année littéraire_, j'eus la curiosité d'y
-jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie
-des _Plumes du paon_ ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni
-d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes
-impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins
-de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage,
-_leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire
-rire._» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.
-
-Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite
-et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine
-est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne
-tranquillement que le personnage comique _ne doit point se prendre
-lui-même au sérieux!_
-
-«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques
-_pour eux-mêmes_ ou seulement _pour les spectateurs._ Le premier cas
-seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est
-comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de
-son but et de sa volonté...
-
-«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère
-seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà
-dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute et Térence, se
-développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine
-si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi
-dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et
-repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages
-comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré
-les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles
-de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant,
-est dans ce cas.
-
-«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent
-leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent
-avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont
-déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les
-autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un
-rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux
-dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement
-plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation
-si pénible, que pour la lever il faut un _deus ex machina_... De
-même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière,
-par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion
-bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont
-rien, à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant
-à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle
-emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend
-l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin
-suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide
-jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis
-que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse,
-du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si
-le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela
-sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point
-que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se
-trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de
-ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y
-a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple
-moquerie et une joie maligne[4].»
-
-Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul
-personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel:
-c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est
-fagoteur de son état et qu'on l'a fait médecin à son corps défendant,
-il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle
-profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier
-de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir
-plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente,
-il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va
-chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin
-d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de
-jouer si bien avec l'inconnu[5]».
-
-Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de
-goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus _comiques_
-dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls
-d'Argan: «_Quid dicis_, Thomas?--_Dico_ que le pouls de monsieur est le
-pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»--plus comiques, dis-je,
-que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule
-dans sa robe et déblatère en son latin: _Cabricias arci thuram
-catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum,
-Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia
-substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus._
-
-Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à
-l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment:
-c'est _Peines d'amour perdues._
-
-Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait
-pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de
-femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de
-jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les
-autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et
-dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés
-dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses
-de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a
-entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne
-tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de
-leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et
-ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de
-la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop
-jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier,
-chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et
-les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand,
-rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes nos
-forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur
-pouvoir, etc., etc.»
-
-Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et
-spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les
-rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de _Peines
-d'amour perdues_ en tant que comédie.
-
-Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse
-produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux,
-s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que
-voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est
-pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal
-d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff
-dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez
-moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi,
-dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en
-Angleterre aient échappé à la potence!»
-
-Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour
-peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une
-question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son
-importance: la question du genre d'esprit nommé _humour_ et de la
-littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a
-confondu, je crois, deux choses très différentes: _l'humour_ et le
-comique proprement dit.
-
-La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle
-de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même
-conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des
-farces telles que _le Roi de Cocagne, l'Œil crevé_, etc., et que le
-théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de
-la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la
-part des doctes professeurs allemands? J'aime bien _l'Œil crevé_ dans
-son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement
-je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de
-penser que cette pièce réalise mieux que _le Misanthrope_ l'idéal de la
-comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va
-suivre.
-
-
-[1] Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles il convient
-principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer, Lotheissen,
-Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M. Humbert.
-
-[2] Dans son intéressant volume sur _Henri Heine et son temps_, M.
-Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait réussi à faire
-passer dans la langue allemande les beautés du théâtre espagnol et
-des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre de Shakespeare,
-que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable», il s'était montré,
-le mot n'est que juste, traducteur de génie... Schlegel a si bien
-réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à l'incorporer dans
-la littérature allemande, que David Strauss a pu dire, dans son
-remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le Shakespeare de
-Schlegel sont devenus les fondements de notre culture esthétique.»--Il
-est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus loin «le plus grand
-fat qu'ait produit la littérature allemande».
-
-[3] Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, dit-on au
-récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours académique.
-
-[4] _Cours d'Esthétique_, traduit par M. Bénard, t. V.
-
-[5] Rambert.--_Corneille, Racine et Molière._
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-
-CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE
-
-
-_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du
-jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique
-de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de
-l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de
-la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode
-dogmatique.
-
-
-Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en
-vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance,
-que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane
-et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On
-pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le
-contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes de
-l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire.
-J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en
-littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique
-rien ne relève de la science et tout dépend du goût.
-
-Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet
-utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière.
-Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes
-les doctrines littéraires la plus superbe indifférence[1]. Le grand
-esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de
-critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie,
-les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie
-intitulée _la Critique de l'École des femmes._
-
-«DORANTE.--Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les
-règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé
-son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse
-sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir
-qu'il y prend?
-
-URANIE.--J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux
-qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les
-autres, font des comédies que personne ne trouve belles.
-
-DORANTE.--Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter
-peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont
-selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient
-pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent
-été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent
-assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que
-l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.
-
-URANIE.--Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si
-les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne
-vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me
-défendaient de rire.
-
-DORANTE.--C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce
-excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les
-préceptes du _Cuisinier français._
-
-URANIE.--Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens
-sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.
-
-DORANTE.--Vous avez raison, Madame, de les trouver étranges, tous ces
-raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits
-à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes
-choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver
-rien de bon sans le congé de messieurs les experts.»
-
-Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la
-plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit
-un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel:
-«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y
-voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien
-l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire
-sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit
-élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a
-une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si
-agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et
-n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes
-que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de
-lumières?
-
- * * * * *
-
-La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de
-Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a succédé;
-mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra
-toujours contre tous les dogmatismes.
-
-Le dogmatisme littéraire du XVIIe siècle invoquait non
-la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des
-autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église,
-d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui
-avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative
-à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur
-l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le
-mot _preuve_ n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au
-XVIIe siècle.
-
-Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on
-_ose_ combattre les règles de son _Art poétique_, après qu'il a déclaré
-que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop
-d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie;
-cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très
-bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans
-la préface de _Phèdre_, que ce caractère ait eu un succès si heureux du
-temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle,
-puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la
-tragédie.» Et dans la préface de _Bérénice_: «Je conjure mes critiques
-d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce
-qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument
-contre les règles.»
-
-Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine,
-pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait
-pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il
-soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce
-n'est pour fermer la bouche aux pédants:
-
-«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez
-les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous
-ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères
-du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que
-le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend
-à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces
-observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace
-et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute
-votre raison, c'est que _l'École des femmes_ a plu; et vous ne vous
-souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...--Tout beau! M.
-Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je
-dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant
-plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle
-et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, _je soutiens
-qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez._ Je les
-ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que
-peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que
-celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements
-du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent _il y en a
-plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles_, et
-que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se
-laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni
-complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.»
-
-Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la
-soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec
-indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans
-du _Cid_: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les
-objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que _le Cid_ fût
-selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son
-siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français
-Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes,
-je serais le premier qui condamnerais _le Cid_, s'il péchait contre
-les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.»
-Dans le même écrit, la préface du _Cid_, Corneille appelle la poétique
-d'Aristote un traité _divin._ Par une subtilité qui était bien dans la
-nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans
-les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les
-anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici
-comment il justifie l'une de ses pièces, _Don Sanche_, d'être sans
-modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des
-Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi
-celle des Romains.
-
-/$
- Nec minimum meruere decus, vestigia græca
- Ausi deserere.
-$/
-
-Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en
-a point.»
-
-L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus
-curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet
-d'Aristote et de sa _Poétique._ Aristote n'avait pu faire et sans doute
-n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son
-temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait
-entrevoir une bien faible partie du développement futur de la poésie
-en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance
-des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était
-tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant
-les générations successives ont pris les informations de sa _Poétique_
-sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs
-réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire
-a conservé jusqu'au XVIIIe siècle l'autorité d'un code dans
-la république des lettres.
-
-Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de
-talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier
-et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à
-Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que
-le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait
-encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à
-déclarer, écrit-il vers la fin de sa _Dramaturgie_, dût-on se moquer de
-moi en ce siècle de lumière, que je tiens la _Poétique_ d'Aristote pour
-aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont
-ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont
-moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et
-particulièrement pour la tragédie, puisque le temps nous a fait la
-grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la _Poétique_
-qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle
-ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui
-a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien
-dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur.
-
-Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin
-respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans
-sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu
-un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses
-doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et
-absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude,
-nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons
-librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a
-pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les
-nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant
-génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela
-tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou
-comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité
-que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs.
-
-L'opinion générale du XIXe siècle sur la _Poétique_
-d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin:
-«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration
-dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne
-et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même,
-sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette
-Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre
-chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec,
-ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en
-théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans
-pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation
-chrétienne et moderne!»
-
-Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à
-peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le
-dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie
-consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens;
-il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à
-l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine _l'idéal de la
-comédie_ et montre que Molière n'est pas comique, il définit _l'idée
-de la poésie_ et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois
-que sa méthode, plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins
-chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier
-«si une sauce est bonne sur les préceptes du _Cuisinier français_,»
-au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique
-différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec,
-qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent
-eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des
-laboratoires de l'Allemagne.
-
-Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque
-inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique.
-Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans _la
-Critique de l'École des femmes_ était l'œuvre d'un sieur de la Varenne,
-écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à
-Paris sous ce titre: «_Le Cuisinier Français_, enseignant la manière
-de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et
-maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur
-les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour
-faire des confitures.»
-
-Le fondateur de la philosophie critique au XVIIIe siècle,
-Emmanuel Kant, dans sa _Critique du Jugement_, dit exactement comme
-Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients qui entrent
-dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs
-agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je
-reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma
-langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des
-principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont
-beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le
-même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs
-preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une
-des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de _goût_
-cette faculté du jugement esthétique.»
-
-On pourrait faire une édition de _la Critique de l'École des femmes_
-avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel
-j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est
-que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon
-sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle
-d'Uranie.
-
- * * * * *
-
-On peut déterminer l'_idée_ de la comédie de deux manières: _a
-posteriori_, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou _a
-priori_, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison.
-L'esthétique allemande définit la comédie _a priori._
-
-Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une
-absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous
-ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément _a priori_ dans
-la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire
-complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible
-au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses
-connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition
-_a priori_ de la comédie, si cette définition devait être absolument
-pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane,
-Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer
-partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un
-penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la
-tête de Jupiter? Une définition _a priori_ de la comédie ne saurait
-donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici,
-je pense, ce qu'il convient d'entendre par là.
-
-Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour
-reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie
-universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore
-l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe
-jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de
-quelque chose de plus, que ce fragment ne contient pas, _ce quelque
-chose de plus_ est une notion _a priori._ Dans cette hypothèse, quel
-avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne
-possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre
-vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine,
-espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes
-en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie.
-Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en
-fait ou peuvent dépasser les données de la réalité.
-
-Voilà ce que j'entends par une définition _a priori_ de la comédie, et
-ce sens est évidemment le meilleur.--En voici un autre qui est moins
-bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand.
-
-Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire;
-nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de
-quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition
-est justement celle de certaines définitions _a priori._ Une profonde
-méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées
-pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir
-de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de
-contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous
-servent à reconstruire _a priori_ quelques-unes de celles dont l'image
-est devenue confuse.
-
-Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens,
-aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de
-la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance
-pour écrire _a priori_ l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi
-à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude
-rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à
-la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe
-est un animal _comique_, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous
-les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire:
-précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près
-comme ils pourront raisonner.
-
-L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet,
-l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus
-de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est
-absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux
-pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé
-le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà
-une déduction _a priori_ assez logique de _l'idée_ du singe. Il est
-vrai que l'autre logicien pourra se lever et dire: Votre principe est
-faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas
-toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans
-vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire
-de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est
-sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe
-doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte.
-
-Guillaume Schlegel raisonne ainsi:
-
-La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme
-les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la
-rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée
-vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque
-chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en
-poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer.
-
-Partant de là, il en détermine _l'idée_, superficiellement, selon son
-usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que
-Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte:
-donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie
-est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit
-être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la
-tragédie sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur
-du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous
-montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils
-doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et
-égoïstes.
-
-Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de
-la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la
-comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie
-est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa
-définition de l'idée du comique n'est point _a priori._ En effet,
-il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il?
-La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête
-net, parce qu'une connaissance _a posteriori_ lui barre le chemin.
-Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont
-pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre
-d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'_a priori_ point
-d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le
-préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit
-plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour
-prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée
-à Molière.
-
-«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la raison ni le vrai en rien;
-mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou
-plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des
-raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à
-Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée
-ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par
-cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit
-avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par
-ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que
-parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je
-préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie
-a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il
-devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce
-que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques.
-
-Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre
-(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la
-méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples,
-Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel.
-
-La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre
-de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve.
-Elle est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré
-du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est
-l'infiniment petit.
-
-Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en
-ces termes:
-
-La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a
-démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant
-à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est
-impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope
-une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet
-capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais
-des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le
-contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de
-rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique,
-considérée comme science _a priori._ Or, quels sont les principaux
-caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y
-révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son
-style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1°
-l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages);
-2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui
-remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique
-par excellence.--Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de
-Schlegel et de Jean-Paul.
-
-En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun
-philosophe, n'a encore défini la comédie _a priori._
-
-Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et
-posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables:
-peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant _quelque chose de
-plus_ que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui
-ne soit pas dans la réalité, contenant un élément _a priori?_ Si la
-connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une
-idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium
-unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette
-idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation,
-renferme une part d'_a priori_ qui constitue le grand principe de nos
-jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle
-idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions
-avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière,
-d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même
-l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies.
-
-La France compte un certain nombre de philosophes qu'on appelle
-spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une
-doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une
-chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un
-chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait
-surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin,
-et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse
-dissipe cette illusion.
-
-Prenons _le Tartuffe._ Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît
-imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans
-être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie,
-et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et
-un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans
-leur idée que le _Tartuffe_ parfait? Un _Tartuffe_ qui ne nous ferait
-point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de
-l'idéal se réduit à cette correction toute négative.
-
-_Le Misanthrope_ aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers,
-quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient
-nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde!
-Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le
-_Misanthrope_ idéal? Tout simplement le _Misanthrope_ réel, _moins_
-ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent,
-j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être
-comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans
-son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en
-délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée
-positive de la perfection; mais est-elle _a priori?_ Aristophane sait
-bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands.
-
-«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal
-que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que
-mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez
-_retranché_ de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et
-les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de
-main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui
-le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie
-dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes
-comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre--_moins_
-les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me
-faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.»
-
-Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure ces choses à l'oreille des
-critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur:
-«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique;
-l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la
-raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait
-psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la
-bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement
-négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne
-s'avisent pas de dire qu'elle est _a priori_, de peur que l'ombre de
-Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû.
-
-Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou
-de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de
-Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne,
-nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les
-comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre
-maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons
-établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même
-modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer;
-nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux
-modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à
-l'un et à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts
-dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté
-d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil
-plus beau.
-
-Je conclus que nos idées _a priori_ de la perfection sont purement
-négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement
-empiriques.
-
-Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à
-nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le
-génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres
-et des idées plus ou moins obscures, mais positives et _a priori_ de
-la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique
-platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe
-un critique capable de concevoir avec clarté un idéal _positivement_
-supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie
-analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons
-admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du
-génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du
-chœur antique [2]. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle
-et de Sophocle, est l'œuvre d'une imagination hors ligne; c'est une
-création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'_elle n'est point
-vraie._ Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant
-écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée [3].
-
-Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique
-pourrait avoir une idée _a priori_ et positive du comique parfait,
-elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un
-principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon
-la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite.
-
-Nous avons cité d'Uranie, dans la _Critique de l'École des femmes_,
-une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait
-cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et
-qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne
-trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel
-et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que _le
-Roi de Cocagne_ est plus parfait que le _Misanthrope_; mais _le Roi de
-Cocagne_ n'en resterait pas moins une platitude, et _le Misanthrope_
-une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys,
-ni les roses; rien ne manque au _Roi de Cocagne_, ni la folie, ni la
-bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il
-lui manque _ce charme secret dont l'œil est enchanté_, nous ne saurions
-nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins
-comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.
-
-La _perfection_ d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord
-des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui
-conviennent à son idée. Mais la _beauté_ est essentiellement un charme
-secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir.
-Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux
-mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous
-voulons la saisir, nous embrassons une nuée.
-
-Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective
-interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et
-c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à
-la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une
-conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le
-concept du beau et celui du _parfait_ il n'y ait qu'une différence
-logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La
-différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune
-connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur
-le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept
-d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne
-l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au
-moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet,
-et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination.
-Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le
-principe qui le détermine est purement _subjectif._»
-
-Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière
-à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette
-hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire
-de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi _indéterminée_,
-dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux
-philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de
-leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du _Misanthrope._
-Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir
-de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment du beau n'est
-pas le résultat d'une opération logique.
-
-Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et
-_a priori_ du comique ni de la comédie.--Voyons maintenant ce qu'il
-faut penser d'une définition plus modeste, qui serait _a posteriori_ et
-empirique.
-
- * * * * *
-
-Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont
-comprises sous la dénomination commune de _comédies._ Il semble donc
-que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres
-doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère
-général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et
-l'abstraction soient suffisantes.
-
-Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr
-que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui
-portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe
-m'affirme que _le Misanthrope_ est une tragédie et _le Tartuffe_ une
-satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en
-sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de
-beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles.
-Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider
-entre elles la question, il faudrait que j'eusse une notion _a priori_
-du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel
-étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me
-trouve en plein cercle vicieux.
-
-Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse
-obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle
-définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle
-est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise.
-
-Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de
-l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus
-reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira
-toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire
-des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève
-ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme
-grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que
-du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du
-grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été
-et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des
-discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté
-de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en
-suis pas aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée _a
-posteriori_ du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je
-trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur
-cet article.
-
-Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne.
-Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété
-d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune
-que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition
-privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout
-le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique
-de Shakespeare. Mme de Staël écrit: «Le comique exprime l'empire
-de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie donc
-Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de Molière
-en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la comédie: une
-peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas ou ne voulant
-pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère dans beaucoup de
-pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne comédie n'étaient
-assurément ni fidèles ni fines.
-
-Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens
-et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi,
-s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur leurs œuvres ce beau vers,
-devenu banal, de Térence:
-
-/$
- Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo,
-$/
-
-on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits,
-d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour
-toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime
-que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est
-point la tâche la plus _instructive_ que puisse se proposer la critique.
-
-Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide,
-ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant
-que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait
-encore comique sur une scène française [4]; ou que ce valet espagnol
-énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit
-tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre[5]; ou que les
-amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse,
-font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait
-signées [6]; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une mort feinte
-l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme
-Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit
-surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues,
-ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein
-et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques;
-qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et
-charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de
-présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces,
-choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est
-instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des
-idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de
-toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides
-et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore,
-c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères
-de la comédie shakespearienne [7], et celle où Henri Heine oppose si
-spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français [8].
-Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la
-millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la
-nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son
-imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être
-vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral.
-
-Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand
-théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante
-dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui
-peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les
-regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est,
-sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est
-superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des
-idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas
-démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces
-est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on
-remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions
-particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie,
-l'intensité de l'intérêt?
-
- * * * * *
-
-Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de
-la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale,
-si elle est vraie.
-
-Il n'est pas possible de la définir _a posteriori_; car on nie que
-toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les
-genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les
-éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la
-satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme
-quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la
-poésie: ce qui fait un cercle vicieux.
-
-Il n'est pas possible de la définir _a priori_; car ou ne le peut qu'au
-moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu,
-qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose,
-mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout
-aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien
-encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut,
-suivant le terme de contradiction qu'on a choisi.
-
-Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité
-est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère
-l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires,
-bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète
-l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi
-restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi
-défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si cela
-lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière
-du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs,
-mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait
-mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan,
-Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron,
-Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin
-serait-elle plus poétique que «le soleil»?
-
-Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie
-grecque et appeler la poésie une _imitation belle_ avec Aristote, ou
-avec Platon une _création_: cela ne veut pas dire grand'chose et ne
-mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai.
-
-
-On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à
-déterminer l'_idée_ de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est
-pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est
-ou n'est pas poète [9]. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce
-n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à Molière, c'est
-d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite
-raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de
-ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne,
-c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle
-est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du
-cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après
-l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau.
-
-Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer
-dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe
-de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix
-de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de
-prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent
-lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science
-ni de la logique, sans gage aucun de certitude.
-
-
-[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III.
-
-[2] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. VI.
-
-[3] M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie des grands
-métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands métaphysiciens,
-Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à leurs hypothèses,
-une impression puissante comme celle que donne la grande poésie. On
-se sent sur une haute montagne, dans un air très raréfié, à peine
-respirable, mais en vue d'un immense horizon.» _Schopenhauer_, p. 176.
-
-[4] 1re scène des _Nuées._
-
-[5] Calderon, _Maison à deux portes._
-
-[6] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, p. 327 et suiv.
-
-[7] Voy. plus haut, p. 13.
-
-[8] Page 20.
-
-[9] C'est en suivant une méthode exactement pareille que Lessing,
-grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement célèbre par son
-impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de sa définition, il
-a démontré que l'auteur des _Animaux malades de la peste_ n'est pas un
-bon fabuliste.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT
-
-
-Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des
-femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment
-se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime _De gustibus non disputandum._--Double
-sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.
-
-
-Molière, dans _la Critique de l'École des Femmes_, définit ainsi le
-goût:
-
-«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se
-fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement
-des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.»
-
-Cette _manière d'esprit_ me remet en mémoire ce que Socrate, dans
-Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout
-de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la
-rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de
-routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige
-et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de
-faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur
-que ce ne soit un peu impoli.--Quelle chose donc, Socrate, s'il te
-plaît?--C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre
-que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne
-lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une
-espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la
-dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le _goût._
-
-A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant,
-qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression
-directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des
-théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la
-sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel.
-
-Le sot est celui qui, à une représentation de _l'École des Femmes_,
-par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un
-lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non
-parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce
-que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même
-Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime:
-
-/$
- Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?
-$/
-
-n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend
-plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme.
-Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et
-tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la
-comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce
-_sot_, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent
-pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans _la
-Critique de l'École des Femmes._
-
-Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et
-critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas».
-
-Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du
-pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant
-un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit
-Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse
-aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans
-_la Critique de l'École des Femmes_ il y a un homme de goût. Dorante,
-et une femme de goût, Uranie.
-
-Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce
-qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le
-nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour
-montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans
-cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en
-des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante?
-«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du
-sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à
-la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups
-dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque
-nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il
-craint.--Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de
-_l'École des Femmes_ consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce
-qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et
-qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par
-un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui
-arrive.»
-
-M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour
-mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et
-surtout celui des _enfants par l'oreille_?»--«L'auteur, répond Dorante,
-n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une
-chose qui caractérise l'homme.»
-
-«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle
-pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»--«Pour
-la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont
-trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison,
-et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la
-pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa
-porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par
-les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.»
-
-Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir
-que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à
-répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la
-trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils
-rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont
-une réponse nette et précise à toutes les objections du dogmatisme.
-
-Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont
-la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation
-du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression
-agréable qui leur fait goûter _l'École des Femmes_, et les remarques
-si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur
-dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de
-l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce
-qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils
-su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer?
-
-L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec
-l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui
-régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures.
-
- * * * * *
-
-Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique,
-ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler
-le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui,
-s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence
-forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus
-principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières
-de l'intelligence qu'on appelait autrefois _règles_ et qu'on appelle
-aujourd'hui _idéal, théories_, etc., il ne s'ensuit pas que le goût
-soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela
-même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des
-concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de
-toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin
-d'une culture générale.»
-
-Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence
-cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le
-logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces
-idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la
-véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme
-distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans
-savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir
-même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce
-nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de
-l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté,
-qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter
-toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à
-quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce
-n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance et à ses
-préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une
-servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et
-des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une
-servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale
-de l'intelligence.
-
- * * * * *
-
-Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen
-d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut,
-des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et
-chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve,
-«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses
-littératures dans leur infinie variété.
-
-Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle,
-il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre
-attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet
-dela part des hommes. Cette admiration _générale et durable_ est le seul
-indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau, en
-dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est
-plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est
-sujet à des variations importantes et même à de complets revirements.
-L'histoire des réputations littéraires est à tout le moins l'histoire
-d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux.
-Le XVIIIe siècle ne mettait pas Corneille à son rang et estimait Racine
-un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui; Shakespeare
-est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques années, et
-les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur secrète dans
-le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections; la gloire
-d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve; le XIXe
-siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a vu se produire, sous
-l'influence du romantisme, un changement de point de vue très curieux
-dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux comédies, _le Malade
-imaginaire_ et _Don Juan_, ont acquis de nos jours une valeur que nos
-pères ne songeaient pas à leur attribuer.
-
-Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une
-beauté _relativement universelle et éternelle_ (si ces expressions
-contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république
-des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les _classiques._ «On vante
-avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les
-auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains,
-comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple...
-Le goût a besoin d'apprendre par des exemples ce qui, dans le progrès
-général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut
-pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses
-premiers essais.»
-
-Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels
-surtout le goût doit se former; mais les _classiques_ ne sont pas
-les _anciens_ seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas
-suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce
-mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments
-négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de
-mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti,
-et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?»
-cherchant pour ce terme une définition _flottante et généreuse_, il dit
-excellemment:
-
-«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un
-auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le
-trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque
-mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans
-ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son
-observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais
-large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé
-à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le
-monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique,
-aisément contemporain de tous les âges.»
-
-Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux
-encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit
-au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le
-plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du
-convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple?
-Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais
-du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de
-Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands
-poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus
-qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins
-classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles
-ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant
-Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus
-féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?»
-
-Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un
-étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit
-de la main des Français, et je ne veux pas manquer cette occasion de
-citer Gœthe de nouveau:
-
-«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe,
-mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé
-depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a
-quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le
-plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques.
-Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà
-les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel
-plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme
-unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son _Avare_, où le vice
-détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une
-profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans
-une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même
-et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le
-_Tartuffe_ est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la
-première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir
-des événements graves. L'exposition de _Minna de Barnhelm_ de Lessing
-est fort belle aussi; mais celle du _Tartuffe_ est unique au monde,
-c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.»
-
-L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et
-particulièrement des formes classiques: voilà donc le moyen de
-cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge
-plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»;
-ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec
-l'esprit géométrique.
-
- * * * * *
-
-Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur
-la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de
-Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas.
-En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent
-rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le
-goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées
-aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse,
-écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines
-infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes
-... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on
-n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de
-l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard,
-et non par progrès de raisonnement.»
-
-M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière
-n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré
-de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse,
-ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de
-prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en
-considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les
-plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle,
-et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne
-faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves
-les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et
-pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les
-preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour
-M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait
-par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle.
-Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes,
-sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire
-ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles
-et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de
-Molière dans _le Misanthrope_, ne le découvrent point dans les analyses
-de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament,
-ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept
-couleurs.
-
-Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non.
-Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit
-et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement
-logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir
-l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler
-du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même
-un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur
-jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique
-que la maxime: _De gustibus non disputandum._
-
-«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien
-convaincre: un jugement de goût en matière de beau _exige de chacun_
-la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à
-l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons
-une chose _belle_, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous
-viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous
-rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans
-concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et
-nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement
-de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la
-beauté... Le goût esthétique _exige l'universalité_ pour chacun de
-ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas
-sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait
-dans les cas particuliers.»
-
-Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à
-personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de _la Critique
-de l'École des Femmes_, et supposons que cette femme d'esprit ait
-invité à sa table quelques critiques allemands.
-
-Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent
-même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables
-d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant:
-«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos
-livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et
-si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau
-monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de
-savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi,
-Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher
-un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais,
-sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et
-comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du _Tartuffe_,
-du _Misanthrope_, de _l'École des Femmes_, est un grand comique, un
-grand poète, et si Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce
-l'_Esthétique_ de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la
-question?
-
-Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'_idée_ du beau; il
-n'y a point d'_idée_ de la poésie; mais il y a des intelligences qui
-comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est
-donc nécessaire, et la dispute est interminable.
-
-Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un
-vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité
-d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra
-pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses
-idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle
-aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants
-qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut
-raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est
-_un défaut d'intelligence_, il faut bien le reconnaître, qui tient
-caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même
-l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière;
-avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir
-assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de
-se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès
-par la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu,
-sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit
-de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large,
-leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront
-instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils
-rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais
-il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à
-Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour
-couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique.
-
-«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se
-rende:» tel est le programme des acteurs de _la Critique de l'École des
-Femmes._ Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est
-rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas
-à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un
-vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile:
-elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui
-germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au
-delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant
-on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait
-bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire ce
-matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que
-j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un
-point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.»
-Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on
-s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité.
-
-Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter.
-Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un
-théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences,
-jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à
-un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre
-parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il
-peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un
-esprit purs le texte de la Parole divine.
-
- * * * * *
-
-Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance
-très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût _se
-perfectionne._ Mais que faut-il entendre par là? deux choses très
-différentes: d'une part, que le goût _s'élargit_; de l'autre, qu'il
-_s'épure._ La première de ces idées est claire comme le jour.
-
-Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est
-étendue et son intelligence ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres,
-d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles,
-d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de
-la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur
-et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il
-blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien
-le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que
-l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un
-poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il
-ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez
-considérable d'objets de cette espèce.»
-
-L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de
-voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de
-tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un
-silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le
-lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût _par l'étude et la
-comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit_; puis il étudie, il
-compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison
-contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il
-condamne, il ne croira pas avoir raison contre lui; car il sait qu'il
-faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter
-aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur
-fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche
-encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile
-qui condamne tout.
-
-Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût,
-en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus
-de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur
-ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première
-idée: le goût s élargit.--Il n'en est pas de même de la seconde: _le
-goût s'épure._ Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement,
-et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure»
-on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois
-s'élargir et s'épurer, _s'élargir_ et _s'affiner?_
-
-Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement
-supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes.
-Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus
-large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un
-trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour
-but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors
-étaient les _dégoûtés._
-
-Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a
-tracé pour tous les âges le portrait, dans _le Misanthrope_:
-
-/$
- Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile.
- Rien ne touche son goût, tant il est difficile;
- Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,
- Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit;
- Que c'est être savant que trouver à redire;
- Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,
- Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps
- Il se met au-dessus de tous les autres gens.
-$/
-
-L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût,
-déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans
-un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles,
-après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en
-ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait
-voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a
-point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction
-du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon
-goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre.
-
-Aujourd'hui, on évite de parler d'un _bon_ et d'un _mauvais goût_,
-sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri
-du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant
-qu'il s'agit d'admirer et de louer, nous avons dans le consentement
-d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un
-semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus
-d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour
-apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage;
-mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle
-nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres
-de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier
-un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre
-extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'_épuration_, et tandis
-qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus
-gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve
-comme le palais.
-
-Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes
-qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point;
-mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et
-s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire
-offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la
-nature.
-
-Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et
-affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous
-semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun, prétentieux,
-vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous
-pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra
-nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard
-plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons
-d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des
-êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de
-liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit
-de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et
-qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes
-n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de
-préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité
-banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de
-temps, émousse et supprime le sens même du beau.
-
-/$
- Sur quelque préférence une estime se fonde,
- Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
-$/
-
-En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un
-appétit goulu, et quand on me vante le _grand goût_ de quelqu'un, il
-me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de
-Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé
-aux libres esprits de faire leur tour du monde pour se donner le
-spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute:
-«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout
-compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois
-et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages
-sans fin. L'esprit poétique n'est pas le _Juif errant._»
-
-Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être
-difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les
-connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur
-organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts.
-Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent
-pour peindre le mon le matériel; quand il trouve _ridicule_ cette
-ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse
-britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux
-jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et
-en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce
-moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que Mme de Staël, qui traduit
-avec enthousiasme cette même ode et proclame _fort heureux_ tout ce
-que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un moment,
-il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture d un
-pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à longs traits dans tous
-ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta jamais
-Mme de Staël.
-
-/$
- Les délicats sont malheureux;
- Rien ne saurait les satisfaire,
-$/
-
-a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils
-préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles
-que tout satisfait.
-
-L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît
-aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence
-et la sensibilité.
-
-L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne
-s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par
-la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand
-signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues.
-«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts;
-qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une
-source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe
-de vie.
-
-«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait,
-sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite
-de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la
-délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à
-mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon
-et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles,
-et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes
-outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une
-source d'erreurs: mais Mlle de Lespinasse a raison de l'exalter comme
-un principe de vie:
-
-«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis
-jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme
-qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je
-suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent
-le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il
-portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné
-Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour
-ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer...
-J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans
-Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui
-est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle.
-J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux
-qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés:
-on est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la
-sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute
-par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé
-de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains
-endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime
-la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin,
-l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si
-je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon
-Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu
-de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius...
-Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je
-sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire:
-Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour:
-J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et
-je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses
-neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime
-mon neveu le cadet parce qu'il est bête.»
-
-La contradiction que Mlle de Lespinasse essayait de se faire pardonner,
-l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui choque notre goût
-moderne, habitué en ce genre à tous les excès et à tous les paradoxes.
-Mais comment concilier l'esprit de largeur, propre à l'intelligence,
-avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au lieu de tout aimer avec un
-généreux enthousiasme, se dégoûte et s'irrite, exclut, préfère et
-choisit? Encore une fois je ne concilie point ces deux choses, je
-constate seulement leur coexistence et j'en affirme la nécessité. Tout
-critique complet doit unir l'intelligence, qui admet tout parce qu'elle
-comprend tout, avec la sensibilité, qui a ses étroitesses naturelles.
-La critique littéraire n'est pas une science; elle ne possède pas la
-certitude logique et elle a de quoi s'en consoler, puisque ce qu'elle
-perd de ce côté-là elle le regagne en originalité personnelle, en
-éloquence, j'allais dire en invention et en génie: qu'elle prenne
-donc franchement son parti d'une condition si acceptable, et qu'elle
-réclame en toutes lettres _son droit d'erreur, le droit qu'elle a de se
-tromper_, qui n'est autre chose en définitive que le droit même de la
-liberté.
-
-Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire
-faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne
-pour apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce _coin de
-talent_, qu'avec un peu de patience, disait Mme de Sévigné, on finit
-toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour
-comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. Mlle
-de Lespinasse a beau dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si
-nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons
-dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre,
-auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage
-avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer
-d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement
-les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et
-les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une
-faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si
-naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors
-de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit
-au-dessous d'elle une chose insensible.
-
-Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne
-foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas
-plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible
-qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la
-perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur;
-celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille,
-par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les
-romantiques clartés de la _lune_ (je répète le refrain de la chanson de
-Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du _soleil._ Qui aime tout
-également n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est
-que l'équité de l'indifférence.
-
- * * * * *
-
-Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire
-qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue
-du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité?
-l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses
-fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles
-sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir
-_pourquoi_ les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer
-de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme!
-Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner,
-d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des
-préférences!
-
-L'école _historique_ a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire
-cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence
-pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de
-la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la
-sensibilité de la critique, c'est _tuer son âme_: malgré tous ses
-efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point
-fait.
-
-D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme
-raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré
-un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie, d'hospitalité
-universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années.
-Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos
-pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et
-des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons
-appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les
-romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers.
-Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine
-des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des
-hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires.
-Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense[1]»,
-et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les
-poètes du genre humain.
-
-Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives
-et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé
-_modèle_ ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous
-voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours
-changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité,
-nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses
-infinies de cet abîme sans fond.
-
-[1] Lamartine
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-
-LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE
-
-
-L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans
-ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes
-comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit
-dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que
-néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus
-haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre
-la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans
-Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de
-Molière.--Poésie du _Misanthrope._
-
-
-La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique
-littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls
-d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de
-prudence que l'expérience acquiert, avec les lumières que donne
-l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et
-les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit
-de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous
-leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs
-jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et
-logiques.
-
- * * * * *
-
-Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et
-les comparer _au point de vue du goût_, quelques parties de leur talent
-comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de
-dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.
-
-Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à
-Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit
-critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre
-les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du
-débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la
-querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les
-escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les
-cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare,
-nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère
-exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde
-indifférence pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de
-critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur.
-Nous pourrions relever dans _Timon d'Athènes_, dans _le Songe d'une
-nuit d'été_, dans _Peines d'amour perdues_, quelques passages sur les
-poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle
-peut-être[1] avec quelle majesté le Temps en personne, dans _le Conte
-d'hiver_, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui
-voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre
-heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans
-tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet
-aux comédiens:
-
-«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant
-vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de
-nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de
-la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large
-avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du
-torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir
-et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela
-me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un robuste gaillard, à
-perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons,
-pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie
-qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce
-gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus
-trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide:
-mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec
-l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais
-la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui,
-dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter,
-pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses
-propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque
-transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression
-est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle
-choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul,
-plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des
-acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni
-la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient
-et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les
-ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui,
-voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces gens-là
-imitaient abominablement l'humanité!»
-
- * * * * *
-
-_Restez fidèles à la nature_: telle est la recommandation que
-Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes
-dramatiques.--C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur
-et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et
-notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un
-acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.
-
-Dans _les Précieuses ridicules_, le marquis de Mascarille se vante
-d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui
-demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.--Belle
-demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'_Hôtel de
-Bourgogne_). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les
-choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle;
-ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit:
-et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y
-arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?»
-
-Dans _l'impromptu de Versailles_, Molière, qui se met personnellement
-en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la
-leçon de déclamation qu'on va lire:
-
-«J'avais songé une comédie où il y aurait eu un poète, que j'aurais
-représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une
-troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous,
-aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien
-faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...--Eh! monsieur,
-auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui
-ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.--Et qui fait
-les rois parmi vous?--Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.--Qui?
-ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit
-gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme
-il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un
-trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante!
-Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine
-de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de
-_Nicomède_:
-
-/$
- Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;
- Augmentant mon pouvoir...
-$/
-
-le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment?
-vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses
-avec emphase. Écoutez-moi:
-
-/$
- Te le dirai-je, Araspe? etc.
-$/
-
-Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme
-il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait
-faire le brouhaha.--Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me
-semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des
-gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de
-démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme
-vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu
-une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien
-auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
-Curiace:
-
-/$
- Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur
- Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
- --Hélas! je vois trop bien, etc.
-$/
-
-tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient
-pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui
-vaille, et voici comment il faut réciter cela:
-
-/$
- Iras-tu, ma chère âme...
- Non, je le connais mieux...
-$/
-
-Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant
-qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»
-
-Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?
-
-/$
- Vos expressions ne sont point _naturelles_...
- Ce style figuré, dont on fait vanité,
- Sort du bon caractère et de la _vérité._
- Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
- Et ce n'est point ainsi que parle la _nature._
-$/
-
-La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare
-comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique.
-
-
-Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande
-devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur
-doctrine?
-
-Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare
-est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il
-ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le
-reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être
-fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus
-son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et
-le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents,
-le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que
-solides.
-
-Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies
-de Shakespeare appartiennent presque toutes à la jeunesse du poète,
-à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait
-encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son
-pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre
-un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.--A
-cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en
-une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne
-ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très
-prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être
-qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique;
-c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot[2].--J'ajouterai
-enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette
-«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce
-qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue
-anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait
-dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de
-même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à
-Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi
-grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à
-l'attrait des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est
-bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations,
-les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues,
-les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de
-l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du
-talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez
-Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez
-la plupart de ceux qui lui ont succédé[3].
-
-Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de
-remarquer _historiquement_ que sa pratique _diffère_ de celle des
-autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser
-soutenir qu'elle appartient à un art _supérieur_, et s'il y a jamais eu
-un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là.
-
-Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même,
-rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose
-conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un
-temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous
-pouvons saisir encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent
-complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste
-éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation,
-un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans
-peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses
-contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain
-profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit
-nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui
-nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre
-d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est
-point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste,
-que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des
-mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs
-superficiels.
-
-Le comique de Molière est naturel, _réel_, ou, pour employer un terme
-que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand
-il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est _objectif_;
-c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du
-poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de
-qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le
-secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques.
-
-Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin,
-reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un
-pouls qui est fort mauvais.--Je ne suis point malade, monsieur, et ce
-n'est pas pour cela que je viens à vous.--Si vous n'êtes pas malade,
-que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une
-simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime
-naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée
-du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire
-nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots
-comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire
-dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la
-distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice
-de la nature.
-
-Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là
-dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre
-prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les
-compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo
-de Covielle et de Cléonte dans _le Bourgeois gentilhomme_:
-
-«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate
-Lucile?--Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?--Après tant
-de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses
-charmes!--Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je
-lui ai rendus dans sa cuisine!--Tant de larmes que j'ai versées à ses
-genoux!--Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!--Tant
-d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!--Tant de
-chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!»
-
-Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des
-_turlupinades_; voici ce qu'il en pensait.
-
-Élise, dans _la Critique de l'École des Femmes_, entre la première
-chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent
-habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la
-sage Uranie, et me divertis des extravagants.--Ma foi, répond Élise
-avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer,
-et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde
-visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire
-de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur
-les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?--Ce
-langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.--Tant
-pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce
-jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux conversations du
-Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et
-de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans!
-et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous
-êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues
-de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est
-un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et
-bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils
-pas lieu de s'en glorifier?--On ne dit pas cela aussi comme une chose
-spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien
-eux-mêmes qu'il est ridicule.--Tant pis encore, de prendra peine à
-dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les
-tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je
-condamnerais tous ces messieurs les turlupins.»
-
-Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le
-moindre mot pour rire dans toute _l'École des Femmes_: «Pour toi,
-marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de
-turlupinades.»
-
-La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir
-entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la
-réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans _l'École des
-Femmes_ un mot qu'il qualifie de plaisanterie basse: _L'auteur n'a pas
-mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui
-caractérise l'homme._
-
- * * * * *
-
-Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez
-notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse
-que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs
-de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire.
-La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour
-la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme
-dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort
-des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques,
-est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et
-sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante
-qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps.
-La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus
-sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des
-faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la
-bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la
-glorification du bon sens.
-
-Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre
-moral comme dans l'ordre intellectuel, des règles de la nature, est
-dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de
-son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier:
-
-/$
- C'est le bon sens, la raison qui fait tout,
- Vertu, génie, esprit, talent et goût.
- Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;
- Talent? raison produite avec éclat;
- Esprit? raison qui finement s'exprime;
- Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat,
- Et le génie est la raison sublime.
-$/
-
-Celte poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le
-siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire
-littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé
-alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du
-grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison,
-disait Boileau,
-
-/$
- Que toujours vos écrits
- Empruntent d'_elle seule_ et leur lustre et leur prix.
-$/
-
-Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature
-française.
-
-Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet
-à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger,
-rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe,
-il est vrai; les Français ont _la coquetterie de la légèreté_: c'est
-qu'ils redoutent l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc
-aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez
-sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés
-de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur
-esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter
-longtemps est excellente et substantielle.
-
-Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient
-surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au
-cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu,
-soit même le pathétique de quelques situations, au risque de
-compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point
-de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer
-moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau,
-ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant
-imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit
-à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas
-davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas
-qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, _il nous faut de
-la raison_; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce,
-il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant
-aristophanesque peut être soutenue quelque temps au théâtre par les
-acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si
-l'on n'y découvre pas le coin de philosophie.
-
-Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau
-des Français: c'est la _fantaisie_, le caprice sans but et sans
-règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes
-ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête
-pour trouver le sens du _Pantagruel._ Ils cherchent avec le même
-sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire,
-l'_argument_, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances
-de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire
-est toujours un _jugement_, un témoignage de satisfaction rendu par
-l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils
-font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète;
-l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car,
-s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps
-après[4]. L'Anglais parcourant le _Punch_, avant même de savoir de quoi
-il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect
-d'un contraste ou d'une disproportion, d'une jambe maigre comme un
-fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela,
-sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le
-seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais
-naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense
-d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet,
-les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la
-gaieté est la plus franche.
-
-Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On
-reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres
-termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à
-l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine
-morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une
-prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement.
-Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en
-opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent
-si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à
-nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se
-rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce
-qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à
-l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la gaieté
-pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même.
-La _gaie science_: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage
-de nos aïeux.
-
- * * * * *
-
-Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à
-l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare
-toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait
-plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le
-penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie,
-des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs,
-_historiquement_, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que le
-poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes. J'irai
-plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique une
-concession très importante: je ne crois pas que la raison de Molière,
-ni la raison française en général, telle surtout qu'elle est apparue
-au XVIIe siècle, soit la plus haute qui se puisse concevoir; elle est
-beaucoup trop respectueuse pour le sens commun, pour les formes, pour
-les conventions, pour les préjugés, pour les idées moyennes et pour
-les grandeurs officielles; il lui manque cette sagesse «confite, comme
-disait Rabelais, au mépris des choses fortuites». Je reviendrai à
-fond sur ce sujet quand je traiterai de l'_humour._ Il y a néanmoins
-diverses observations à faire qui atténuent considérablement, si elles
-ne les réfutent pas tout à fait, les critiques que je viens de résumer.
-
-D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout
-la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles,
-à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment.
-«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une
-comédie _pour l'homme qui pense_, une tragédie pour l'homme qui sent.»
-Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond,
-comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous
-bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés
-des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories
-du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de
-tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus
-ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée
-à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière
-si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle
-ornerait un chef-d'œuvre de Racine.
-
-Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue
-entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son
-_Misanthrope_ a des mots qui sont du style burlesque, et ses pièces
-bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière
-sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être
-sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique.
-Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique
-et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume
-Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons
-de comique _parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à
-sa place l'esprit._»
-
-On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et
-d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des
-ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans
-cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression
-naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton
-général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression
-dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art
-du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans
-cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit:
-«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le
-ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de
-l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est
-trop frivole pour le sérieux que nous voulons au fond de toute espèce
-de jeu poétique.»
-
-Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans
-ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle,
-étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes
-pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres,
-il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même
-dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe
-d'ivresse qui rappelle Rabelais.»
-
-Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle
-puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat
-du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en
-général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais
-dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur
-des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace.
-Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus
-_poétique_, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le
-définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et
-charmant fait de lui-même dans le _Misanthrope_:
-
-/$
- Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,
- Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.
- J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison
- Qui se peut dire noble avec quelque raison;
- Et je crois, par le rang que me donne ma race,
- Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.
- Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,
- On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,
- Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire
- D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.
- Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût,
- A juger sans élude et raisonner de tout;
- A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre,
- Figure de savant sur les bancs du théâtre,
- Y décider en chef et faire du fracas
- A tous les beaux endroits qui méritent des ahs.
- Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine,
- Les dents belles surtout et la taille fort fine.
- Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter
- Qu'on serait mal venu de me le disputer;
- Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,
- Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître:
- Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois
- Qu'on peut par tout pays être content de soi.
-$/
-
-J'appelle cette aisance et cette grâce _poétiques_ au plus haut degré.
-Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre
-a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce
-goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en
-ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un
-poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans
-les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est une pure
-conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.»
-
- * * * * *
-
-C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la
-faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de
-l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce
-n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux,
-en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de _la
-Paix_ Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot;
-nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies
-semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur
-auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour
-l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette
-donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je
-regarde _le Songe d'une Nuit d'été_ comme une des productions les plus
-charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania
-tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé
-en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les
-philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se
-rencontrent dans le _Roi de Cocagne_ de Legrand, et _le Roi de Cocagne_
-est une platitude. Les féeries ne sont point, au regard du goût,
-l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères
-et de mœurs, telle que _le Misanthrope_ ou _le Tartuffe_, restera
-toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à
-toutes les féeries.
-
-Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M.
-Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse,
-ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la
-faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de
-toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel
-et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte
-par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant
-d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un
-rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est
-parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs
-vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur
-le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son
-père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et
-le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des
-mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand
-objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux,
-les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent
-qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont
-des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont
-des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants
-encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père,
-les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir
-d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de
-l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du _Songe d'une Nuit
-d'été_, c'est qu'elles ressemblent à des femmes.
-
-Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un
-monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée,
-si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter
-la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet,
-la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours
-l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas
-de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans
-le vrai et qu'il a suivi la ligne droite.
-
- * * * * *
-
-Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde
-fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec _le Songe d'une Nuit
-d'été_, qui est une féerie, la plus jolie comédie de Shakespeare est
-une pastorale, _Comme il vous plaira._ Ce qui fait le charme singulier
-de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon
-sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de
-conjecturer les deux premiers actes de _Mélicerte_, ce gracieux poème,
-malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable.
-J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et
-Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on
-veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il
-n'y a rien de plus poétique que la comédie de _Comme il vous plaira_,
-il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement
-le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se
-laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante
-avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre
-enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour
-célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour
-railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société
-ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens
-mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction
-de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de
-Shakespeare, pour être goûtée comme en fruit savoureux ou respirée
-comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse _Tartuffe_, on
-analyse _Coriolan_, mais non pas _As you like it_, ni _Mélicerte._
-
- * * * * *
-
-Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre
-égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son
-instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à
-son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre
-poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent
-sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été
-trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y
-a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans
-faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout
-simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en
-français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation.
-Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec
-autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier.
-
-A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent
-
-/$
- Que proser de la rime et rimer de la prose,
-$/
-
-Molière pense _poétiquement_; je veux dire que chez lui, comme chez La
-Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est
-point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien
-vu ce mérite du style de Molière:
-
-«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de
-la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle
-Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables:
-
-/$
- Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit
- Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;
-$/
-
-ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs
-
-/$
- Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos;
-$/
-
-ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle,
-
-/$
- Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune
- Par le chemin du ciel courir à leur fortune.
-$/
-
-Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu
-comme Molière cette puissance de création poétique dans le style[5].»
-
-Les premières pièces en vers de Molière, _l'Étourdi, le Dépit
-amoureux_, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination,
-plein de la fougue de deux jeunesses--la jeunesse de l'auteur et celle
-de la littérature française--étaient l'objet de la prédilection d'un
-grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand
-critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus
-vive admiration deux passages de _l'Étourdi._ Au troisième acte, Lélie
-reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime:
-
-/$
- ... Sur ce que j'adore oser porter le blâme,
- C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme,
-$/
-
-«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du XVIIe siècle,
-s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un amour profond.» Au
-quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à Lélie une de ses
-nombreuses étourderies;
-
-/$
- Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps;
- Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.
- Attaché dessus vous comme un joueur de boule
- Après le mouvement de la sienne qui roule,
- Je pensais retenir toutes vos actions
- En faisant de mon corps mille contorsions.
-$/
-
-Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille
-nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de
-Molière[6]:
-
-D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a
-été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle _la poésie du
-comique._
-
-«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs
-et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a
-trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à
-su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait
-été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut
-comique, celui du _Misanthrope_, du _Tartuffe_, des _Femmes savantes_,
-le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au
-travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme,
-l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer
-ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très
-folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique
-la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de
-la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je?
-C'est la distance qu'il y a entre la prose du _Roman comique_ et tel
-chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais...
-C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire,
-Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a appelé les
-dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir;
-lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon,
-il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales,
-d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde
-dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque,
-mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant
-de beaucoup le _génie_ fantastique et poétique du comédien Legrand...
-Quoi qu'on en ait dit, _M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme,
-le Malade imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique
-jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec
-_le Songe d'une nuit d'été_ et _la Tempête._ Pourceaugnac, M. Jourdain,
-Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus
-dégagé de la farce du _Barbouillé_, plus enlevé souvent par delà le
-réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève,
-en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à
-la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus
-délirant[7].»
-
- * * * * *
-
-A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à
-celle de Sainte-Beuve sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur
-le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière
-dramatique et l'apogée de son talent: _le Misanthrope._
-
-J'ose dire qu'Alceste est la création la plus _poétique_ de Molière
-au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils
-à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier?
-d'être trop claire, trop _didactique_; de faire évanouir par excès de
-jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que
-la splendeur crue du _soleil_ aux dépens des vagues et mystérieuses
-lueurs de la _lune._ Eh bien, j'accepte le principe de cette critique,
-et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé
-qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du
-_Misanthrope?_
-
-Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup
-discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves
-aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les
-premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite,
-ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait
-voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd
-contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au
-contraire le fruit le plus cher et le plus personnel de son génie,
-comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.
-
-Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur
-ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que
-Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils
-étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien
-prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages,
-mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes
-finissent toujours par _s'affranchir_ de leur sujet et par le traiter
-_objectivement._
-
-_Hamlet_ et _le Misanthrope_ sont le principal trait d'union de cette
-fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il
-n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique
-prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que
-prouve _Hamlet?_ rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses
-malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve _le
-Misanthrope?_ rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal
-personnage au point où il en était au début.
-
-Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu
-exposer dans ses tragédies du _Tasse_ et de _Faust_... «Quelle idée?
-répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais la vie du
-Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces
-deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux
-dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de
-ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner
-dans mon _Faust!_ Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire
-moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images...
-_Faust_ est un ouvrage de fou.»
-
-Moralistes de fait, mais non pas d'intention, _moralistes sans
-moraliser_, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais
-poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne
-se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne
-conçoivent pas _d'abord_ une idée abstraite pour l'incorporer _ensuite_
-dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du
-génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont
-simultanées et inséparables.
-
-Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les
-détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.
-
-
-[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III.
-
-[2] Voy. plus haut p. 13.
-
-[3] De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que le culte
-superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence logique,
-à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le calembour,
-arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie!
-
-[4] «Il y a, dit Me de Staël, une gaieté allemande douce, paisible, qui
-se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son bizarre de quelques
-lettres singulièrement assemblées provoquent et satisfont.»
-
-[5] _Corneille, Racine et Molière_, p. 433.
-
-[6] Voyez nos _Artistes juges et parties; Causeries
-parisiennes._--Deuxième causerie.
-
-[7] _Portraits littéraires_, t. II.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-
-LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE
-
-
-Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur
-exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage
-d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.
-
-
-Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de
-Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois
-très intéressante par les critiques allemands.
-
-J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans
-la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth[1],
-j'ai remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage,
-avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans
-complication, sans nuances,--enfin à la Molière. La méchanceté de Lady
-Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason,
-qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et
-qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même
-Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le
-poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son
-art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même
-ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est
-absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier,
-définitif. Tartuffe paraît:
-
-/$
- Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
- Et priez que toujours le ciel vous illumine.
- Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.
- Des aumônes que j'ai partager les deniers.
-$/
-
-Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette
-plénitude parfaite, à ce _nec plus ultra_ d'hypocrisie?
-
-On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la
-meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par
-degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à l'extrême,
-n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond.
-
- * * * * *
-
-L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois _Holberg
-considéré comme imitateur de Molière_, M. Legrelle, très imbu des idées
-allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà
-docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner
-tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré
-en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas
-dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il
-n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et
-que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel
-a raison, M. Legrelle ajoute:
-
-«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt
-une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et
-les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en
-lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer
-dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de
-produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque
-défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa
-méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la
-passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond
-même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort
-compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce
-point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le
-contredire.
-
-«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez
-de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et
-pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle
-d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne
-le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout
-d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et
-Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir
-par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa
-femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie
-chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de
-l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient
-à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses
-effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions.
-
-«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la
-première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne
-saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître,
-elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra
-dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans
-l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts
-de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice?
-Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter?
-Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot.
-Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies
-d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa
-manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y
-a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans
-une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le
-_quod sibi constet_ d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle
-Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère
-de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les
-diverses phases de leur développement.»
-
-Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien
-n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en
-particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues
-où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages
-ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le
-cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs.
-
-La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa
-simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté
-aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens
-que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de
-lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point:
-c'est que ses ouvrages sont des comédies.
-
-Il est tout naturel que la tragédie _développe_ peu à peu les
-caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur
-destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès
-de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le
-germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances
-atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous
-portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth,
-Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous
-sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a
-aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes
-ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente
-concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne
-peut être excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les
-progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué
-se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait
-détruit?
-
-M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette
-réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos
-les premiers chapitres de _Don Quichotte_, où l'auteur espagnol raconte
-tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer
-combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est
-pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un
-roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté
-sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des
-lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues
-préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait
-fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent.
-
- * * * * *
-
-On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît
-mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être
-souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui
-ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé.
-
-Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère,
-Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume
-Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui
-reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré
-souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les
-spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible.
-Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré
-et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la
-difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le
-vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée
-allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle:
-
-«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le
-savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère
-avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité
-morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé
-jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages
-chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule
-sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres
-et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit
-des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur
-mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous
-laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens
-d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre
-des premiers. Le _gracioso_ de la comédie espagnole, le _clown_ de
-la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il
-faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est
-qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés
-intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au
-contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui
-ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries,
-ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots
-pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de
-certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie
-dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène.
-
-«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit
-d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages
-précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule
-d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus
-que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée.
-Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière de véritables cas
-d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a
-la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité
-jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais
-incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons
-le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.»
-
- * * * * *
-
-Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que
-tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions
-nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce
-deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier.
-
-Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement
-employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux
-lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations
-qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations
-_scéniques_, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de
-la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se
-servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein
-ciel a cessé d'être en usage; mais le _masque moral_, je veux dire la
-nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un
-peu plus gros que nature, subsistera toujours. Il y a des peintures
-et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures
-du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction
-trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni
-comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige
-un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions,
-c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la
-vérité de la nature.»
-
-Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme
-dans Shakespeare, c'est la _vérité_; mais il ne peut s'agir que
-d'une vérité _relative_. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de
-même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle,
-à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils
-ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires
-que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par
-cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il
-appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la
-réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les
-droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les
-prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus
-élémentaires de l'art.
-
-Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que
-le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures;
-on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à
-propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui
-sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie;
-elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle
-le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit
-même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son
-œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il
-y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces
-et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur
-manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La
-Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au
-Tartuffe de Molière.
-
-Onuphre est _plus vrai_ que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons
-tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites
-ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,»
-au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans
-le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est
-précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment
-Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous
-pouvons côtoyer tous les jours... _Il prolonge jusqu'à l'idéal les
-lignes partant du vrai_, et nous donne la poésie de l'imposture...
-Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la
-comédie poétique.»
-
-Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage
-indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons
-trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il
-se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.--«Laurent,
-serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà
-une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des
-hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et
-de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un
-hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme
-dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à
-l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon
-critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière
-montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne
-connaît point.
-
-Tartuffe continue:
-
-/$
- ... Ah! mon Dieu, je tous prie,
- Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
-
-DORINE.
-
- Comment?
-
-
-
-
-TARTUFFE.
-
- Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
- Par de pareils objets les âmes sont blessées,
- Et cela fait venir de coupables pensées.
-$/
-
-Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable;
-non, mais cela est _vrai_, au point de vue de la poésie dramatique, ou,
-comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la
-vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous
-pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est
-égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de
-s'écrier: _quelle vérité et quelle invraisemblance!_ ou plutôt on n'a
-que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans
-une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le
-temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous
-avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.»
-
-L'auteur d'une thèse sur _la Tragédie française au XVIe siècle_,
-M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude morale
-et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (_portrait, caractère,
-roman_) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu
-que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non
-des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême,
-c'est-à-dire au point net et lumineux où l'idée éclate aux yeux dans
-toute sa force».
-
- * * * * *
-
-Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles
-ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière
-certaines exagérations.
-
-Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits
-de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre.
-Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise:
-«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous
-devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a
-donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre
-une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est
-renfermé là dedans, et _sans dot_ tient lieu de beauté, de jeunesse, de
-naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon
-s'écrie: «_Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux,
-qui peut avoir un domestique de la sorte!_» Quelle portée exacte
-a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages
-d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle
-extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en
-pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre
-lui-même au sérieux qu'il est comique. Mais alors, si ce trait doit
-être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature?
-
-Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a
-que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité
-d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de
-bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de
-son père.»
-
-Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil:
-
-/$
- De toutes amitiés il détache mon âme;
- Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
- Que je m'en soucierais autant que de cela.
-$/
-
-Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant
-partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa
-poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont
-pas moins outrées; Armande dit sérieusement:
-
-/$
- Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.
- Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.
- Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
- Nous chercherons partout à trouver à redire,
- Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
-$/
-
-Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et
-s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas
-à dire, Molière a le comique _insolent._
-
-Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la
-tragédie antique[2], aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus
-longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord
-entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les
-caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français
-est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne
-les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique
-guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins
-mystérieux de l'individualité humaine.
-
-C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi
-des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les
-individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où
-l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités,
-à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une
-uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les
-faits, _the matter of fact_: de là son érudition lourde et matérielle,
-sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit
-philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions,
-aux idées générales: de là leur impatience de conclure en toutes
-choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types
-éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus,
-l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à _l'homme_; la
-rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur
-humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset:
-
-/$
- Le cœur humain de qui?...
- Celui de mon voisin a sa manière d'être,
- Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi!
-$/
-
-Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des
-hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même _Hamlet_, n'a la
-prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: _Ecce homo!_
-Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels,
-plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur
-humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie,
-la misanthropie et l'ambition; mais Othello est _un_ jaloux, Timon
-d'Athènes _un_ misanthrope, et Macbeth _un_ ambitieux. Il y a mille
-autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité
-extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs.
-
-Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales,
-il en est une dans laquelle ce procédé de généralisation a été poussé
-tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si
-cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant
-de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce
-caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme
-le _Grandet_ de Balzac ou même encore l'_Euclion_ de Plaute: c'est
-l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans
-tous ses modes imaginables.
-
-La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du
-procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a
-jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse
-sérieuse.
-
-On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis
-librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme
-qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui
-par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par
-économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces
-gens-là s'appellent _Harpagon_; mais Harpagon n'est qu'une abstraction,
-car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir
-ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros
-intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut
-toute autre passion, mais surtout celle-là, et un vieil avare amoureux
-est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature.
-Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance
-voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est
-un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir
-de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et
-un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui
-qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que
-ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à
-bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui
-lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi
-donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis
-d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor.
-Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul
-caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare,
-c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt
-défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des
-individus réels, mais des abstractions personnifiées.
-
-Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien
-garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs
-dans Shakespeare. Les fins contrastes de caractère, les vives
-inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance,
-sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever
-à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur
-communiquer la souplesse et la variété de la vie.
-
-Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise
-le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus
-généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un
-même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir
-beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un
-être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et
-veuille jeter de la poudre aux yeux du monde.
-
-L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de
-contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses
-principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de
-cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec
-plus de raison encore:
-
-/$
- Il est vrai, la raison me le dit chaque jour;
- Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.
-$/
-
-En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de
-prendre, le Misanthrope commence par envelopper dans les plis
-et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet
-d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour
-déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme
-franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros,
-qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui
-appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou.
-
-Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt
-juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et
-la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la
-verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi
-Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle
-est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est
-parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les
-plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui
-à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais
-alors, qu'on n'appelle pas l'_Avare_ une grande comédie de caractère,
-et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que _le
-Misanthrope_ et _le Tartuffe._
-
-Si l'_Avare_ reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon
-avis, le caractère d'Harpagon qui en fait l'excellence; c'est plutôt
-la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice
-par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses
-enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les
-variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un
-coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire,
-une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les
-comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon
-Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et
-fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une
-défense faite à ses successeurs de représenter des avares.
-
- * * * * *
-
-Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de
-prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la
-généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins
-que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand
-problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de
-tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation
-d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant
-une physionomie bien distincte.
-
-Ce terme d'_abstractions personnifiées_ appliqué aux figures du
-théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont
-l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de
-mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute
-de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches
-et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par
-ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et
-de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser,
-au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français
-et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais
-et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions
-importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite
-à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les
-remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de
-plus en plus vraies!
-
-Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées!
-Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs
-personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins
-individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même
-beaucoup plus encore.
-
-Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a
-l'oreille rouge et le teint bien fleuri.» Il n'est pas seulement
-hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament,
-sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la
-force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras».
-Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un
-gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains
-_hoquets_ troublent sa digestion.
-
-A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est
-beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que
-les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse
-de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit
-Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il
-était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines
-et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour
-rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une
-calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les
-personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses,
-mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle
-et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et
-libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue
-sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne craint ni Dieu, ni diable; il est
-l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc...
-Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse
-prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de
-ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le
-cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute
-la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne
-fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et
-de s'étonner beaucoup.»
-
- * * * * *
-
-Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme
-plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement
-un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole
-poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond
-de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise,
-et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes
-convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses
-qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté
-d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant
-le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses
-qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance. M.
-Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de
-Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre
-sur _Ménandre_:
-
-«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à
-l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour
-lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu
-qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou
-retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire,
-qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait
-au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est
-l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant
-dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est
-tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent
-qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de
-lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame
-son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes
-mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de
-religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait
-ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il
-pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès chancelant
-réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de
-l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que
-sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus
-qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un
-exempt.»
-
-Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que
-de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a
-cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer
-plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de
-l'imposteur, selon lui, un personnage comique.
-
-Schlegel avait dit que _le Tartuffe_, à quelques scènes près, n'est
-point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique
-ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les
-personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du
-drame, répond à Schlegel:
-
-«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de
-Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce
-du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi.
-Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé
-inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique,
-c'est qu'arrivé au moment où il se croit sûr de son fait, où il pense
-avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute
-retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine.
-Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont
-vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la
-comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre
-dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon
-qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à
-part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher
-de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres
-circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On
-parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde,
-elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et
-grossière.
-
-«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe
-est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon,
-comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le
-tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va
-être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse
-remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme
-Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point
-de tout ménagement, frappe si fort, se trahit et s'accuse si bien,
-qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite
-et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre,
-n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la
-galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la
-comédie.
-
-«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs
-critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les
-malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.»
-
-Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine,
-mais à mon avis elle est _trop fine._ Je veux dire qu'un critique très
-exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par
-M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est
-point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière
-sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu.
-
-Quels sont, à la représentation du _Tartuffe_, les sentiments non des
-délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait?
-On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le
-scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon
-qui le chasse de chez lui:
-
-/$
- C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître,
- La maison m'appartient...
-$/
-
-Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur
-descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que
-la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh
-bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la
-police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec
-simplicité.
-
-Dans _Beaucoup de bruit pour rien_, il est vrai, Shakespeare, en
-faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter
-l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des
-spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un
-couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici
-Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune
-importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle
-de savoir si la comédie de Molière est «proprement une _comédie_». Il
-me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier
-qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les
-comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe
-aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, _le Tartuffe_
-renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de
-comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons
-dans Shakespeare: l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du
-risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence
-est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et
-que c'est le comique dans les grands drames de Molière.
-
-Vinet observe que dans _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_ Molière touche
-hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de
-la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand
-sens, le _Misanthrope_ de Molière est infiniment plus sérieux que la
-_Bérénice_ de Racine.»
-
-Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne
-se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre
-un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un
-caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait
-lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur
-ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.
-
- * * * * *
-
-La préoccupation pédantesque de l'_idée_ du comique a lourdement égaré
-la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère
-de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui
-d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu dans
-le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite
-du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois
-assez neuves.
-
-Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son
-vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur
-cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont
-ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond
-en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître:
-
-/$
- ... De faire
- Ce que le ciel voudra.
-$/
-
-Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe:
-
-/$
- Mortifiez vos sens avec ce mariage.
-$/
-
-Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels
-le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations
-perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans
-les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y
-entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis,
-ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement,
-aucune retenue dans leur ardeur à maudire ce qu'ils avaient élevé
-jusqu'au ciel.
-
-
-Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local
-pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de
-curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il
-nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps.
-Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de
-peinture plus fine.
-
-Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la
-faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très
-habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une
-abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux,
-deux hommes.
-
- * * * * *
-
-On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas
-seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi
-la vie et la variété de la nature.
-
-Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé
-à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles.
-Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes
-sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale
-et dramatique, du règne de la matière à celui de l'esprit et de
-Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue
-de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là
-qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en
-étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la
-fois.»
-
-
-[1] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. XV.
-
-[2] Voy. _Shakespeare et tes Tragiques grecs_, chap. III et VII.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-
-DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_
-
-
-Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le
-bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples
-particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le
-sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.--Le style de l'_humour._
-
-
-Shakespeare est un plus grand _humoriste_ que Molière: telle est;
-à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le
-moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est
-que l'_humour_. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot,
-et j'ai quelque espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une
-espérance si présomptueuse.
-
-La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou
-moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes
-les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris
-qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à
-ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les
-autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie
-toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus
-modeste.
-
-Je crois que toutes les définitions de l'_humour_ proposées par des
-hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais
-aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune
-qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle?
-Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches,
-de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour
-que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans
-une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée,
-a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle
-saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le
-croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun
-avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations absolument
-simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la
-moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les
-exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que
-l'expérience de quelques cas particuliers.»
-
-Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop
-rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions
-sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les
-expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit
-en anglais, comme on disait en latin, les _illustrer_, c'est-à-dire
-les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples,
-de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de
-viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les
-développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours
-ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les
-nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien
-persuader qu'on n'a jamais tout dit.
-
-Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'_humour_.
-Commençant par les définitions les plus générales et les plus
-superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai
-progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et
-profondes. Suivant une remarque déjà faite à propos de la notion
-du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que
-l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité
-des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La
-définition totale de l'_humour_ se composera de tout ce que nous aurons
-dit--et de ce qui nous resterait à dire encore.
-
- * * * * *
-
-Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise _humour_, sous
-sa forme allemande _Humor_, il a pris une signification spéciale dont
-on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'_humeur_ selon le
-dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité
-facétieuse.»
-
-M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot
-_humeur_ a cette acception. Dans _l'Illusion comique_, Matamore,
-achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en
-compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.
-
-/$
-CLINDOR.
-
- Où vous retirez-vous?
-
-MATAMORE.
-
- Le fat n'est pas vaillant,
- Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
-$/
-
-Dans _la Suite du Menteur_, Cléandre, à une plaisanterie que dit son
-valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute:
-
-/$
- C'est un vieux domestique
- Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique.
-$/
-
-_Avoir de l'humeur_ voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais
-on voit par cet exemple de Corneille que le mot _humeur_, employé
-absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot _santé_,
-quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.
-
-Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé
-à un usage discret du mot _humeur_ ainsi entendu. On lit dans les
-_Salons_ de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la
-scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait
-plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un
-sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien
-de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se
-joue sur un fond triste.»
-
-Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France
-la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme
-pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté,
-cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il
-s'en doute, et ils rendent cette idée par le mot _humour_, qu'ils
-prononcent _youmor._ Et ils croient qu'ils ont seuls cette _humour_,
-que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère
-d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce
-sens dans plusieurs comédies de Corneille.»
-
-M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations
-philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs
-droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas
-cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur
-_humour_ ou _youmor_, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est
-honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité
-quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une
-obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien
-une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national
-suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification
-du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus
-importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant
-que l'_humeur_ et l'_humour_ sont choses identiques.
-
-Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne
-l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a
-pas de raison, par exemple, pour appeler _humour_ l'humeur de Montaigne.
-
-Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette
-expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère
-ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode
-lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne
-pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise
-icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si
-nouveau apprentissage me change.»--«Ceux qui écrivent par humeur, dit
-La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est
-pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se
-refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont
-le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui
-écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler,
-à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
-dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier».
-Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère,
-Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient,
-qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»
-
-Les _Essais_ de Montaigne sont des causeries où il se laisse aller à
-toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son
-expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est
-pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais
-non pas toujours ce qu'il va dire».
-
-Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste,
-Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre
-en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la
-meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse:
-car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au
-Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en
-effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de
-_Tristram Shandy_ mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion
-soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse.
-Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons!
-à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me
-diriger dans cette affaire.»--«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit;
-pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me
-mène, je ne la mène pas.» --«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des
-CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume
-suivant, si je vis sera mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de
-conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»
-
-Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur
-de Montaigne et l'_humour_ de Sterne. Le désordre de l'écrivain
-français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien
-quand on compare le premier texte des _Essais_, où le plan de l'auteur
-est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes,
-où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de
-plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au
-contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet
-d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie
-bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur
-artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense
-M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un
-terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner:
-il faut dire l'_humour_ et non plus l'_humeur._
-
-Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent
-être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où
-l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et
-d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature
-un genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.
-
-Notre vieux mot national suffît pour désigner l'_humour_ tel que le
-définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu
-de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des
-règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou
-rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice[1].»
-
-Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'_humour_ tel que
-le définit M. Montégut: «Qui dit _humour_ dit esprit de tempérament,
-traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité,
-candeur, naïveté, bonhomie, génialité[2].»
-
-Oui, tant que l'_humour_ n'est que l'humeur, c'est tout bonnement
-le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament,
-par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude
-développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que
-la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines,
-disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les
-éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte
-niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique
-d'_humour_, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon
-droit s'appeler humoriste.
-
-M. Montégut a raison en un sens de définir l'_humour_ comme il l'a
-fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de
-s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom
-d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa
-sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux
-caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et
-plus artificiel que spontané.»
-
-Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle
-n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel
-des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les
-nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir
-la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du
-mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc?
-
- * * * * *
-
-A partir du moment où l'_humour_ cesse d'être simplement l'humeur, il
-devient quelque chose de singulièrement peu français.
-
-L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe,
-est un homme excentrique, un _original_, comme nous disons en mauvaise
-part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule.
-Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans
-son _Histoire de la littérature anglaise_, nous fait la caricature
-suivante:
-
-«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand
-à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure
-profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
-chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît.
-Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter
-un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
-fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
-avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
-racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que,
-n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
-comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
-il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une
-dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait
-à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un
-pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
-doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait:
-«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.--Ma chère
-dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par
-la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que
-vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des
-bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt
-claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...»
-
-L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français
-aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIIIe siècle, en traçait
-le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le plus d'esprit, consiste
-à dire agréablement des riens et à ne pas se permettre le moindre
-propos sensé si on ne le fait excuser par les grâces du discours;
-à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la produire, avec
-autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand il s'agissait
-d'exprimer quelque idée libre.»
-
-L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de
-l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de
-plus opposé à l'_humour._ La moindre infraction aux usages, aux
-manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance,
-et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance
-des originaux. On devient _ridicule_ pour peu qu'on se distingue; en
-France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de
-Stendhal. «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont
-ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues
-ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles».
-Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». Mme Geoffrin
-comparait la société de Paris à une quantité de médailles renfermées
-dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées l'une contre
-l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes.
-
-Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIIIe siècle, Smollett,
-Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société française,
-malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse, parce que
-les individus leur ont paru manquer de cette originalité rude, mais
-vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à voir en
-Angleterre.
-
-«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons
-français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai
-volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est
-tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens
-d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils.
-Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation
-française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils
-sont vides d'instruction. Là où il y a excès de politesse, il y a
-peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni
-discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité
-aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais
-l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette
-surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la
-conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie
-sans fin.»
-
-Sterne rapporte dans son _Voyage sentimental_ un entretien piquant et
-instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français:
-
-«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les
-Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?--Je n'ai
-rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.--Vraiment, dit le
-comte, les Français sont donc polis?--A l'excès, repartis-je.»
-
-«Le comte releva le mot _excès_, et prétendit que je pensais là-dessus
-plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il
-soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer
-franchement mon opinion.
-
-«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son
-débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de
-charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber
-en faute; pourtant, je crois qu'en toutes les choses humaines il
-n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir
-d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses
-qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire
-jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous
-parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement
-progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue
-les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline
-les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité,
-nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de
-caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de
-tout le reste du monde.
-
-«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi
-polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible
-mon idée, je les avais pris dans ma main.--Voyez, monsieur le comte,
-poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force
-de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans
-dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils
-qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes
-médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre
-de mains, conservent le relief tranchant que la belle main de la
-nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais,
-en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous
-voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français,
-monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit),
-ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de
-celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon,
-s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop
-sérieux.
-
-«--Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?»
-dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et,
-du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon
-opinion bien arrêtée.»
-
-Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les
-Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et
-rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse
-avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations:
-
-/$
- Ces Anglais ont dans leur gaieté
- Et surtout dans la raillerie,
- Un fiel mordant, une âcreté
- Insupportable en vérité,
- Quand des Français on a goûté
- Le sel et la plaisanterie.
-$/
-
-M. Mézières remarque que les Anglais se permettent d'introduire la
-plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange
-blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité
-française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en
-France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours...
-Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au
-retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la
-complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes:
-il est resté jusqu'au bout grave et fier.»
-
-
-J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit
-français[3], et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce
-point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre
-caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et,
-à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut
-prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les
-vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans
-la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice
-et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine _gauloise_;
-et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur,
-qui est notre héritage _latin._ Il y a sur ce parallélisme--ou cet
-antagonisme--dos deux traditions la matière d'un développement à perte
-de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance
-dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des _Nouveaux
-lundis._
-
-Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le
-premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'_humour_ des peuples
-du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien
-avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'_humour_ une profonde
-antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause
-de notre éducation latine, que l'_humour_ est devenu pour nous quelque
-chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous
-manque, a dit M. Taine: l'_humour_ est le genre de talent qui peut
-amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
-comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre
-race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.»
-
-Le XVIIe siècle nous montre la victoire de l'esprit latin sur presque
-toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce grand siècle,
-de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner dans chacun
-la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de
-l'individu». Mais à d'autres moments l'esprit celtique a pris sa
-revanche, et même au XVIIe siècle il n'a pu être complètement étouffé.
-
-L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a
-fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple
-français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle
-expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte
-révolution de notre existence tant politique que littéraire.
-
-Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de
-tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter
-soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition?
-C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y
-a un fond d'_humour_ celtique sous notre politesse et notre gravité
-latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la
-France et des Français[4], M. Hillebrand propose de modifier à notre
-usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le
-Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le
-Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre
-classique de l'_humour_; elle a donné naissance ou asile aux plus
-grands humoristes de la littérature anglaise, notamment à Swift et à
-Sterne.
-
- * * * * *
-
-Un Irlandais, au XVe siècle, le comte de Kildare, accusé d'avoir
-commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, répondit, pour
-s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. Voilà une
-plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son originalité,
-et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait comique ou
-spirituel.
-
-Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement
-inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et
-recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà!
-doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et
-tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté
-pure, d'une bêtise.
-
-A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours
-dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente
-d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment
-à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à
-cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce
-que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la
-piquante épigramme du Gascon.
-
-Dans l'_humour_, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte
-qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire,
-avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union
-est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange
-contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie
-humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter
-à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à
-l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime,
-présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait.
-Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de _Maître Pathelin_,
-appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.
-
-L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que,
-«_quoiqu'il_ n'eût point pris part au combat, il avait le mérite
-d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte
-et les Bélise des _Femmes savantes_, me pâmer d'admiration sur ce
-quoique. Ce _quoique_ vaut un poème. Ce _quoique_ m'ouvre l'infini.
-L'absurdité profonde de ce _quoique_ est précisément ce qui en fait le
-sublime.
-
-/$
- Enfin, _quoique_ en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
- Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
- Mais j'entends là-dessous un million de mots.
-$/
-
-La gloire de l'_humour_, c'est de faire ouvrir de grands yeux ronds
-à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique
-bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur
-insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants,
-comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une
-pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en
-eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous
-pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au
-travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du
-défunt?--Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole,
-c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»
-
-Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance
-de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M.
-Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est
-un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces
-les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de
-fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à
-attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur
-une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon
-pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif
-pour le battre; comme le petit garçon ne faisait rien du tout, il
-se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas
-recommencer[5].»
-
-Dans la fable du _Loup plaidant contre le renard par devant le singe_,
-il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux
-parties, prononce l'arrêt en ces termes:
-
-/$
- Je vous connais de longtemps, mes amis,
- Et tous deux vous paierez l'amende:
- Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.
- Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.
-$/
-
-Ce qui fait l'_humour_ de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme,
-plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la
-fable n'a rien d'humoristique:
-
-/$
- Le juge prétendait qu'à tort et à travers
- On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
-$/
-
-Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le
-poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale
-de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre
-imagination des perspectives infinies.
-
-On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La
-Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit
-que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition
-logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute
-espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme
-particulier de l'_humour_. En ce sens on peut dire que l'_infini_ est
-au fond des plaisanteries de l'_humour_, à la différence des traits
-simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours
-nette et la portée limitée[6].
-
-Voici quelques exemples d'_humour_ consistant dans une contradiction
-infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les
-sentiments qu'ils ont exprimés.
-
-Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un
-vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude
-qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours
-ôté son chapeau en entrant dans une église.
-
-Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne
-voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger
-qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un
-vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à
-la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit
-chatouilleux.» Dans les _Essais de critique et d'histoire_ de Macaulay,
-nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au
-supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de
-la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le
-brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.
-
- * * * * *
-
-La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui
-entrent comme éléments dans l'_humour_ ont fait croire à trop de gens
-qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter
-le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une
-de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui
-voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent
-une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant
-des plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple
-étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse
-sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère
-humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du
-ridicule!» Un _philistin_ berlinois vantait devant Henri Heine le grand
-nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait
-sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit:
-
-«Mon bel ami, l'_humour_ est une invention des Berlinois, le peuple
-le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde
-pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une
-autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services
-particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre.
-Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire?
-Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens
-disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville
-de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément
-était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya
-d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule
-eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation
-dut se contenter des petites,--avec un privilège spécial, toutefois,
-pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des
-basses classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises
-que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent
-impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus
-de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même
-secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable,
-lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui
-du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en
-sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes
-les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par _humour_ qu'on
-les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde:
-la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son
-but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit
-persiflage, l'absurdité pure et simple en _humour_, la sotte ignorance
-en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de
-la moderne Athènes[7].»
-
-Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner
-aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que
-chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque
-manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie de
-musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur;
-de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et
-petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.»
-
- * * * * *
-
-_L'esprit dans la bêtise_, comme toutes les définitions sommaires qu'on
-a données et qu'on donnera encore de l'_humour_, n'est qu'un côté de
-cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou
-supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, _l'esprit dans le
-sentiment._
-
-C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable
-_humour_ (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité
-et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse
-que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais
-notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang
-qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les
-_aimions_, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire
-d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux
-héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.
-
-Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique
-est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil
-enfant qui a une manie très étrange, un _dada_, et dans le cerveau
-duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis
-nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable
-et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit
-plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi
-noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller
-devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons
-de même, nous admirons, nous _aimons_ don Quichotte, si loyal, si
-généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances.
-La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à
-ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.
-
-Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à
-quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde
-chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas
-de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité
-que l'_humour._ Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux,
-s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou
-étudiée, il en fait le tableau suivant:
-
-«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers
-sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds
-de devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue,
-ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la
-tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une
-demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je,
-mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de
-travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as
-pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron.
-Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais
-d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron,
-je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses
-jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa
-net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas,
-semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.»
-
-Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu
-et bien décrit cet élément considérable de l'_humour_: l'esprit dans le
-sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de
-quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:
-
-«L'_humour_vrai, l'_humour_ de Cervantes et de Sterne a sa source dans
-le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un
-esprit généreux verse sur les blessures de la vie, et que seul un
-esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'_humour_ ainsi entendu
-est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus
-tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de
-ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos
-yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique
-que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté
-fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de
-sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une
-teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère
-et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien,
-vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous
-les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos
-affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime
-qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà
-la marque de l'_humour_ vrai.»
-
-Dans un feuilleton du _Journal des Débats_, daté du 12 mai 1867, la
-femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie,
-a dit finement: «L'_humour_ fait que la griffade elle-même a quelque
-chose de la caresse.»
-
-M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_, a défini
-partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de
-l'_humour_:
-
-«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des
-contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
-qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les
-plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de
-bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y
-livre[8]. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle
-aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un
-autre trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L auteur nous
-déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être
-compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si
-son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper.
-Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui
-dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de
-chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.--Un
-dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une jovialité violente,
-enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît
-brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes
-de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez
-une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité
-habituelle.--Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus.
-L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone
-de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou
-laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent
-bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes
-violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des
-retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines
-et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en
-vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes
-harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble
-naturelle.»
-
-M. Taine dit encore: «L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel des
-choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase
-ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.»
-
-Il est très vrai que tel est souvent le style de l'_humour_. Sterne,
-qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé
-que le charme principal de l'_humour_ de Cervantes consiste en ceci,
-que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute
-la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur
-trait d'_humour_ de Swift un passage des _Voyages de Gulliver_ où le
-style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M.
-Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le
-cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais,
-comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son
-pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma
-bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette
-dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop
-improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner
-une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je
-n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à
-s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets.
-Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature
-des Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.»
-
-Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray,
-et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne
-suffit pas pour distinguer et définir le style de l'_humour_ dans
-sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien
-curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul
-a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de
-rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser
-et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus
-extrêmes de la particularisation.
-
-Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus
-du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye,
-et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la
-capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre
-les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et
-tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy
-les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh,
-Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus
-de peur pour plus de cinq sols.»
-
-Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même
-pas de dire: «Mon père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des
-yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de _six teintes et
-demie, sinon d'une pleine octave_, au-dessus de sa couleur naturelle.»
-Au lieu d'écrire: _la patience de Job_, il écrit: _le tiers, le quart,
-la moitié ou les trois cinquièmes_ de la patience de Job, indiquant
-exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour
-supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule
-chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression
-«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille
-de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage,
-il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes,
-il tiendra à nous apprendre qu'elle _récure une poissonnière._ La
-blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue
-à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face
-de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os _pubis_ et le
-bord extérieur de la partie du _coxendix_ appelée os _ilium_ ont été
-horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable
-fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et
-l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile».
-
-M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement
-loin ce curieux procédé de style, voulant énoncer ce fait bien simple,
-que tous les _sénateurs sont vieux_, dédaigne les vieilles images dont
-un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute
-assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies;
-il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons
-de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier
-serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de
-tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et
-_M. Nisard_, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la
-colonne, _pourrait serrer la main à Rhamsès IV._»
-
-Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les
-femmes de la maison prennent un air important,--dans une phrase qui est
-le _nec plus ultra_, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après
-laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle:
-
-«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant
-le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait
-son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de
-l'état de mariage--et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a
-plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu
-porter,--il n'en est aucune qui me semble aussi pleine d'inextricables
-mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée
-dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme
-de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en
-deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus
-d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?»
-
- * * * * *
-
-J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles
-de l'_humour_, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et
-l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette
-longue revue préliminaire, c'est que l'_humour_ est un genre d'esprit
-et de talent singulièrement complexe.
-
-L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la
-logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des
-qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a
-une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants,
-les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en
-passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il
-
-/$
- Un âne,
- Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier[9];
-$/
-
-affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon
-dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout
-à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes,
-comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc;
-enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du
-précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse,
-et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui
-anéantissent le sérieux.
-
-Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments
-contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée
-mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en
-un mot, la philosophie de l'_humour_? C'est ce que je me propose de
-chercher dans le chapitre qui va suivre.
-
-
-[1] _Revue critique_, 1e janvier 1870.
-
-[2] _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1865.
-
-[3] Voy. pages 164 et suiv.
-
-[4] _Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des XIXten
-Jahrhunderts._
-
-[5] _Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the little
-boy to see whether he was doing any thing he could beat him for: as he
-happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his ears,
-and told him not to do it again._
-
-[6] On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont
-significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate
-bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans
-une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, _Aimé de son concierge_,
-un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant
-flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre
-ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout
-à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me
-voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est
-même à dire que _de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus
-ressemblant!_»
-
-[7] Reisebilder.
-
-[8] Dans son livre sur _Henri Heine_, M. Ducros note naturellement
-cette singularité, mais sans prendre garde que c'est précisément en
-cela que l'_humour_ de Heine consiste et en jugeant, avec la juste
-sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce qui lui Tait
-l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille lui-même
-l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même
-où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré...
-L'auteur des _Reisebilder_ n'a garde de se laisser aller bonnement
-et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la fin d'un
-développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par
-une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire.»
-
-[9] Alfred de Musset, _Mardoche._
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-
-PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT
-
-
-L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée
-du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des
-morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des
-Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du
-XIXe siècle.
-
-
-J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des
-contraires[1] pour donner une dernière définition de l'_humour_,
-plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui
-ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à
-la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce
-terme. J'opposerai à l'_humour_ l'état d'esprit qui lui est le plus
-contraire: cet état, c'est la gravité.
-
-Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe
-d'habitude au mot _gravité_, mais qui sont étrangères à la notion
-de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme
-qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux;
-c'est, selon l'étymologie, un homme qui _pèse._ J'entends le verbe
-_peser_ dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme
-grave, _gravis_, a du poids,--du lest, comme on dit par métaphore; dans
-l'ordre général du monde il pèse pour sa part--on croit peser; et, en
-outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette
-double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la
-balance, telle est la signification complète du mot _gravité._
-
-L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre
-personne.
-
-Rire de lui-même, manquer au respect qu'il se doit, se donner un petit
-soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez,
-déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre,
-de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait
-lui en venir.
-
-Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes,
-toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit
-tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit
-juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place;
-rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour
-rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont
-gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui
-aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures
-convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a
-des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des
-passions: elles donnent du sérieux à la vie.
-
-La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et
-d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et
-l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors.
-«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; _on-on_ doit _rem-emplir_ les
-formes.»--«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld, chacun
-affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le
-croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et
-encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les
-défauts de l'esprit.»
-
-Voilà l'_humour_ presque défini, mais négativement et par son
-contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition
-de la gravité.
-
-L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni
-lui-même.
-
-Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est
-qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su
-s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on
-découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout
-compris, et il a jugé que _tout n'est qu'une farce._ L'idée du _néant
-universel_ est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il
-rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion
-est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être
-distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral;
-surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse.
-Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous _particuliers_; mais
-«tout le monde est fol», comme dit Panurge, et lui-même non moins que
-les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de
-l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol
-ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une
-perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne;
-l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la
-moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je
-veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots;
-et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout
-à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la
-gravité.
-
-Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de
-satires et de comédies.
-
-Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du
-ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des
-infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit
-sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation,
-la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de
-personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien
-raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus
-respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur
-leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un rire sec
-et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le
-Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules
-personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et
-nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots.
-
-H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur
-_les Conditions de la bonne comédie_, dit fort justement: «L'esprit
-ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela,
-il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui
-qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer
-ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant
-qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent
-comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève,
-nous spectateurs, à sa propre hauteur.»
-
-Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous
-appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte
-et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste!
-Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite
-les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses
-expressions, je développe et commente sa pensée:
-
-Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur
-comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises
-individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise,
-les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les
-imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas,
-rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit,
-par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous
-les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la
-maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du
-haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères
-les fous.--L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises
-individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée
-précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son
-_Gulliver_; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité
-une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons.
-
-Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui
-ait profondément compris la philosophie de l'_humour._
-
-L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les
-personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le
-poète comique ordinaire. Il ne divise pas les hommes en fous et en
-sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun
-parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune
-secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas
-pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne
-vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie
-humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus
-grands savants de la terre ne sont pas aussi de _triples sots?_ est-ce
-que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle
-illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le
-poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la
-comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout
-aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne
-et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans
-l'égalité du néant.
-
-Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses
-grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général
-du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les
-_aime_, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur.
-
-C'est ici le trait le plus profond de l'_humour._ Nous l'avons noté
-dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle
-idée il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la
-source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant
-ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de
-Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point
-immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une
-élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi:
-
-Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant,
-ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au
-contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des
-_sots_; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre
-fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse!
-Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs
-mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art
-et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de
-la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à
-Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux
-n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et
-leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos
-grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement
-de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches de Falstaff la
-philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet
-perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les
-saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde
-vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours
-d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis
-par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois
-d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous
-étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que
-l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et
-des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or
-et l'innocence des anges!
-
-Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange
-de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien
-qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre
-le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre _treize_
-langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de
-donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique?
-
-Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif
-plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule
-doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement
-par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres
-mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui
-paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien
-montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez
-dupe de lui-même pour en croire un seul mot.
-
-Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que
-notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme
-contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse
-et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite
-gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de
-tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante
-ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule
-qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie
-humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras
-nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la
-cour de Versailles à la mort de Monseigneur.
-
-L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le
-libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des
-pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber
-à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire
-sur la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste;
-livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté;
-traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur
-valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche;
-humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la
-volupté de l'humoriste.
-
-En bonne logique, l'_humour_ est la négation même et la ruine de l'art,
-puisque le mépris de l'univers, principe de l'_humour_, embrassant
-tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et
-nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de
-mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.
-
-Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent
-l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts
-de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se
-sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie _par raison._
-Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils
-saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu
-que les Arabes appellent _al-katim_[2]», ouvrent généralement leur
-livre par une culbute et le ferment sur une pirouette. Rabelais
-remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe
-en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des
-Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, _de Nasis_, en
-latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table
-composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur
-d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r
-...ing--twing--twing--prut--trut (c'est un abominable violon).
-Tr...a...e...i...o...u--twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle,
-diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle,
-twuddle diddle--prut--trut--krish--krash--krush.»
-
-Mais il est clair que l'_humour_ est obligé de se modérer lui-même.
-Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction
-de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et
-de la forme, le rien pur et simple,--zéro. Aussi l'humoriste a-t-il
-beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il
-n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi
-de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie,
-il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est
-pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.
-
-Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque briseur de
-lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition,
-vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et
-non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son
-coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux.
-C'est ici la contradiction intime de l'_humour_. Comme tant d'autres
-contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort,
-mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister
-littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'_humour_, qui
-semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a
-de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque
-chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant
-par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme
-partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la
-manière, est le mystère du goût, le secret du talent.
-
- * * * * *
-
-Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus
-ou moins abstraites, pour considérer l'_humour_ dans les faits de
-l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais
-avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même
-sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire
-çà et là quelques exemples, sans m'astreindre à un ordre logique
-rigoureux.--Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le
-génie dans ses rapports avec l'_humour_ sera plus loin l'objet d'un
-examen spécial.
-
-On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait
-connu et pratiqué l'_humour_? La réponse dépend naturellement de
-l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la
-plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il
-est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux
-choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence
-possible de l'_humour_ au siècle de Périclès et de Phidias serait une
-témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques,
-l'_humour_, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de
-se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût
-et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de
-santé, et l'_humour_ est une maladie; l'homme est heureux, croyant,
-et l'_humour_ est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état
-d'équilibre parfait, et l'_humour_ est le renversement frénétique de
-tous les rapports et de toutes les proportions.
-
-Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature
-humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?
-«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour
-les mépriser à la façon de l'_humour_.»
-
-Dans la décadence de l'antiquité l'_humour_ fit éclosion; mais, pour
-qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient
-nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à
-l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix
-supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et
-de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique
-inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion
-fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe,
-création fantasmagorique d'un fantôme.
-
-Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer
-un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux
-nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu
-de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par
-lesquelles nous disons adieu au carnaval.
-
-Dans son beau livre sur les _Fragments cosmogoniques de Bérose,
-commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art
-asiatique._ M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient
-coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée
-_Sacée_, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un
-d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses
-empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu
-d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques
-jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu
-de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem
-de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur
-le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna
-l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara
-du pouvoir.
-
-M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la
-_Religion romaine_ où il raconte l'invasion des religions étrangères à
-Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.
-
-«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au
-printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait
-les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus
-variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en
-femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute:
-«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une
-litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne,
-qui tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne
-couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était
-Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même
-chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps:
-«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et
-toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise
-à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère
-dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.»
-
-Au moyen âge, une sorte d'_humour_ en action nous est également offerte
-dans la fameuse _fête des Fous._ C'était une mascarade où l'État,
-l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule
-pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage:
-«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la
-bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux
-vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait
-rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle
-au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux
-joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de
-ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.»
-
-D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère,
-appartenant à la fois aux représentations de l'art et à l'histoire
-réelle, nous apparaissent dans la _Danse des morts._ Quel théâtre
-que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de
-misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent
-danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir!
-Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes
-anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du
-XVe siècle, venant convier à la danse tous les états et toutes les
-classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et pauvres,
-nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la belle dame
-à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en pâlissant
-l'horrible fantôme ricaner derrière elle!
-
- * * * * *
-
-L'_humour_ peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de
-quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond
-du néant de toute chose:
-
-«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est
-vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem...
-Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai
-que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà
-grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu
-avant moi à Jérusalem; mon intelligence a vu le fond de toute chose;
-j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la
-folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car
-
-/$
- Beaucoup de sagesse,
- Beaucoup de tristesse;
- Grandir son savoir
- Est peine vouloir.
-$/
-
-«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le
-plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité...
-Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des
-vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres
-fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour
-arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux
-sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et
-de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi
-à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or,
-l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de
-chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et
-je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis
-à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de
-mes mains et les travaux auxquels je m'étais livré, je reconnus encore
-une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors
-à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une
-part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la
-supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la
-lumière sur les ténèbres.
-
-/$
- Le sage a ses yeux dans sa tête,
- Et le fou marche dans la nuit.
-$/
-
-«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je
-pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle
-du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma
-sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions
-me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se
-passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent[3].»
-
-Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.
-
-Cependant, si l'_humour_ se confondait en dernière analyse avec le
-pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature
-un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans
-_l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-ridée du néant de l'existence._ Le parfait humoriste pense, connue
-l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire
-cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle
-est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée,
-légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui
-inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.
-
-L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'_humour_
-gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques
-années, initient l'esprit français à l'_humour_ slave, plein de
-mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau
-fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de
-joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel
-des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait
-exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa
-conception du monde[4]».
-
-Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M.
-Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne,
-a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate
-dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes
-politiques, et dans toute leur littérature, même dans les œuvres
-des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et
-contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue
-précisément le tempérament humoristique.
-
-Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux
-pour être gai à la façon l'_humour_; il redoute excessivement d'être
-l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce
-n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est
-du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites
-et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est
-fort différent de l'_humour_ et de la grande ironie. Le _persiflage_
-se moque des individus; la grande _ironie_ se moque de l'homme, et le
-hait; l'_humour_ se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.
-
-L'_humour_ anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui
-d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de
-joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au XIVe
-siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein renouveau de la
-Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun
-que de traduire en vers _l'Ecclésiaste._ «Le désenchantement, remarque
-à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée
-de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et
-dans cette race.»
-
-Quand les voyageurs anglais au XVIIIe siècle venaient nous dire:
-«Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur répondions:
-«Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, écrivait de
-Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au cabaret aussi
-tristement que si l'on y était forcé par le parlement pour augmenter
-les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et sa liberté,
-qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses députés à
-la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; il danse,
-il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il s'enivre.»
-Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir bizarre
-à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»--Des
-inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge
-de dix-sept ans écrit un poème sur les _Plaisirs de la mélancolie._
-Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est
-doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année
-l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où
-Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un
-enfant des hommes était né.
-
-Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus
-d'ironie que d'_humour._ Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que
-l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche,
-cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift
-arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui
-cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des
-humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre
-pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de
-leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui
-sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne
-dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale
-Swift; il est l'Homère du genre.
-
-Sterne, au contraire, a plus d'_humour_ que d'ironie. Son esprit,
-comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a
-pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres
-légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la
-fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.
-
-Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme
-qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens,
-plus aimable et plus riant.
-
-Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans
-l'_humour_ ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans
-l'ironie: le père, la source, _sacrum caput._
-
-Qu'y a-t-il de si grand dans l'_humour_ de Rabelais? C'est que chez
-lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des
-choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que
-triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté
-profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font
-de son livre, qui est par excellence Bible de l'_humour_ c'est-à-dire
-d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits
-des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui,
-étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs
-biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède
-plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre
-deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur,
-les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela?
-Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science
-que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je
-vous paye chopine.»
-
-Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point
-que chez lui l'écrivain humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon
-de philosophie contenue dans le premier verset de _l'Ecclésiaste_,
-et qui est tout renseignement de l'_humour_, il l'a donnée dans sa
-personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans
-sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier
-de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son
-siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis,
-culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à
-gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.
-
-Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et
-borner l'_humour_. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre
-n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein
-d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de
-raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est
-l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à
-mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au
-sérieux.
-
-Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou
-fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien
-de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme
-y respire pour la science et pour la vertu; mais cherchez bien, et
-vous trouverez l'_humour_ qui se cache et rit en un coin: c'est dans
-la signature de la lettre, datée du pays d'_Utopie._ De même, dans
-les chapitres sur l'éducation,--chapitres si judicieux qu'ils ont
-servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet,
-jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme
-de l'Université,--Rabelais a le bon goût de chasser doucement le
-sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités
-grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler
-à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand
-Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des
-héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite
-en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs
-d'autruche».
-
-Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous
-garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel
-humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité,
-la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose
-d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le
-souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant
-le sens du _Pantagruel_, veulent y voir tantôt une satire de la
-société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne
-sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance
-naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité
-de l'_humour_, l'impuissance particulière de la raison française à
-comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les
-protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces
-pygmées? Rabelais se moque bien de cela[5]!
-
-C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus
-grand des humoristes soit né en France, pays où l'_humour_ est si rare.
-
-Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature
-et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins
-complets. Le fond de l'_humour_ étant, en somme, le sentiment que tout
-est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il
-n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en
-possède une certaine dose. Une histoire de l'_humour_ en France serait
-un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni
-même en tracer le plan général; je ne veux que citer quelques noms ça
-et là.
-
-Le génie de Villon, au XVe siècle, a été résumé par un érudit dans une
-phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle contient les
-termes mêmes de notre dernière définition de l'_humour_. «Dans les vers
-de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, la bouffonnerie
-se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la
-débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; _le sentiment du
-néant des choses et des êtres_ est mêlé d'un burlesque soudain qui en
-augmente l'effect.»
-
-Au XVIIe siècle, l'_humour_ de Pascal, désespéré, battu des flots, est
-venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité contre la
-tempête et toujours plein d'une tragique agitation.
-
-Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux
-les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste,
-s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul
-dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même
-par l'idée anéantissante». Ses romans, _Micromégas_ surtout et
-_Candide_, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et
-du simple persiflage, et qui appartiennent à l'_humour_ ou du moins à
-la haute ironie.--De tous les écrivains de notre littérature, le plus
-étranger à toute espèce d'_humour_ est certainement Buffon. Dans son
-discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos
-yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande
-à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus
-générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'_humour_,
-nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant
-par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité
-pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et
-rendraient ridicule le sublime lui-même.
-
-Napoléon Ier, dans un autre genre et sur une autre scène, était, lui
-aussi, totalement dépourvu d'_humour._ «On ne trouverait pas dans sa
-vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule de ces
-philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un César
-ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est
-supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa
-propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent
-à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de
-faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire
-... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien,
-il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette
-suprême grandeur de l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa
-juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des
-petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste
-mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir
-bien joué le drame de la vie[6]». Mme de Rémusat raconte dans ses
-Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de gravité.
-«C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, que
-celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent
-qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme
-est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie
-politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»
-
- * * * * *
-
-La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes
-partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant
-qu'ils possèdent la _moitié_, le _quart_ ou les _deux cinquièmes_ de
-l'_humour_.
-
-Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur
-du _Génie du christianisme_, depuis l'_Essai sur les Révolutions_,
-ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me
-suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des
-hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au
-jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La
-politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples
-et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à
-espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, _c'est
-qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au
-sérieux._» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave,
-emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable
-_humour_, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré
-incompatible avec ce genre d'esprit.
-
-Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas
-le moindre grain d'_humour._ Stendhal en a un peu plus, et il en
-affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans
-affectation. L'_humour_, chez ce parfait écrivain, est sévèrement
-mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis
-en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'_humour_
-au plaisir que prend l'auteur de _Lokis_ et de la _Vénus d'Ille_ à
-mystifier le lecteur ébahi.
-
-Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon
-sentiment, le dernier mot de l'_humour_, en ce sens qu'elle nous fait
-toucher du doigt la limite extrême que l'_humour_ ne peut pas dépasser
-et où il confine au scandale:
-
-«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de
-Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés
-dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur
-le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre;
-seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement
-des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa
-maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par
-là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains,
-et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant
-joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse
-qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières
-cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde
-suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement
-le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé,
-l'engageait à le reprendre et à continuer: «_Non_, répliqua-t-il, ce ne
-sorti pas mes opinions[7].»
-
-Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non
-point égaler à un tel paradoxe d'_humour_, mais lui comparer dans une
-certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des _Aventures_
-de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le
-jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le
-manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier
-et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui».
-
-M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a
-compris plus profondément que lui la philosophie de _l'Ecclésiaste_;
-mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme
-proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la
-création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais
-eût prise pour de la foi.
-
- * * * * *
-
-Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est
-trop exclusivement classique une bonne définition de l'_humour_; on
-en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su
-goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut
-l'_humour_, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit
-étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article
-du _Temps_ (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième série de
-ses _Études sur la littérature contemporaine_, il a défini le mot aussi
-complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.
-
-Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'_humour_,
-il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion
-générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise
-s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent
-plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du
-XVIIIe siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir vraiment
-l'_humour_ une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une définition
-partielle. M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_,
-a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères extérieurs
-de l'_humour_, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce genre
-d'esprit et de talent.
-
-En Allemagne, la _Poétique_ de Jean-Paul, livre extravagant et obscur,
-est le vrai code de d'_humour_, et plusieurs chapitres des admirables
-_Reisebilder_ d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.--Le grand
-sens de Hegel a condamné l'_humour_ avec la dernière sévérité. Il
-y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La _subjectivité
-infinie_, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe
-de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable
-excès. L'_humour_, c'est la personnalité de l'artiste gonflée,
-débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain
-rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le
-personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits,
-ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne
-d'intérêt. Il est l'_alpha_ et l'_oméga_, le commencement et la fin.
-Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents.
-Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois
-cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur,
-pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de
-poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose
-substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit,
-l'imagination, la sensibilité, la grâce et _les grâces_ de l'artiste.
-
-Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais
-Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même
-et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce
-n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi,
-sur les débris de l'univers.
-
-
-[1] On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la comédie
-sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.
-
-[2] Rabelais.
-
-[3] Traduction de M. Renan.
-
-[4] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, p. 200.
-
-[5] Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions
-contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de
-la poésie comme de l'_humour_, c'est que le _Pantagruel_ soit le
-développement logique et suivi d'une allégorie _particulière._
-
-[6] Lanfrey, _Histoire de Napoléon Ier_, t. II, p. 336.
-
-[7] Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse du
-directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-
-L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE
-
-
-_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de
-la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale.
-
-
-L'_humour_ signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au
-soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot,
-depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens
-du mot français _humeur_, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au
-plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme
-l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-l'espèce de philosophie si amèrement exprimée dans le premier verset
-de _l'Ecclésiaste._
-
-J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de
-l'_humour_ par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de
-l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de
-prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être
-vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut
-en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne
-pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je
-cède la parole au critique français qui a donné de l'_humour_ la plus
-juste définition que je connaisse.
-
-«Le rire, écrit M. Scherer[1], est excité par le ridicule, et le
-ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa
-destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous
-empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger,
-et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons
-maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus
-dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum
-habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la
-vie; elle est entre l'homme même et sa destinée, entre la réalité tout
-entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi
-dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois,
-pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant...
-Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes
-ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se
-plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et
-inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a
-un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la
-vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le
-grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie
-de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse
-de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de
-la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de
-l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et
-celles de ses chers semblables,--telle est l'essence de l'_humour_. On
-comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire
-sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le
-sentimental qui se pénètrent réciproquement.
-
-«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est
-un sceptique. Cette tolérance «les misères de l'humanité qui le
-caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en
-lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou
-sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres.
-Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie
-auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances;
-il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la
-drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera
-dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la
-disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus
-heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus
-juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai
-philosophe--pourvu cependant qu'il soit philosophe.»
-
- * * * * *
-
-Il nous reste à examiner l'_humour_ dans Shakespeare et dans Molière, à
-chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure
-ils le sont.--Un mot d'abord sur Aristophane.
-
-Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de
-l'art classique en général, l'_humour_ s'est cependant glissé dans
-l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la
-distingue à tous les points de vue.
-
-Dans la comédie de _la Paix_, Trygée, traversant les airs à cheval
-sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car
-la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont
-l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'_humour_,
-et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La
-forme générale en est humoristique par le décousu de la composition,
-par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature
-qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu
-et l'accessoire; par la _parabase_ elle-même, intervention directe
-et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface
-bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le
-rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du
-lyrisme le plus pur et le plus éclatant.
-
-Mais, à considérer d'autres choses plus importantes--l'inspiration
-habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref
-le fond de son théâtre et de sa pensée--Aristophane m'apparaît comme
-le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et
-de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel
-parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres
-contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre
-Socrate ne fait pas honneur à la portée de son esprit aux yeux de
-la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et
-le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur
-et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant
-Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout
-citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion
-civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'_humour._ Il
-est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus
-claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.
-
-Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique
-d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des _Oiseaux._ Cette
-comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans
-l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire
-individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se
-joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes,
-devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut
-encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des
-hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus
-gracieux ni de plus hardi.
-
- * * * * *
-
-Dans les champs libres de l'air, les oiseaux imaginent de bâtir une
-ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute
-communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets,
-dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les
-oiseaux» elle s'écrie:
-
-«Je suis immortelle!
-
---Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi!
-l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et
-ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi
-du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?
-
---Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de
-sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et
-des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse
-grillée.
-
---De quels dieux parles-tu?
-
---Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.
-
---Vous, dieux?
-
---Y en a-t-il d'autres?
-
---Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à
-eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et _non à Jupiter, par
-Jupiter_[2]!»
-
-Rien de plus humoristique que ce dernier trait.--La situation devient
-tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux
-oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu
-triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité
-au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux,
-est occupé à faire la cuisine.
-
-«PISTHÉTÉRUS.--Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium,
-passe-moi le fromage, veille au charbon.
-
-HERCULE.--Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Attends que j'aie mis mon silphium.
-
-HERCULE.--Qu'est-ce que ces viandes?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les
-amis du peuple.
-
-HERCULE.--Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il?
-
-HERCULE.--Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la
-paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous,
-soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de
-pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous sommes, à
-cet égard, munis de pleins pouvoirs.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui
-encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que
-vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le
-sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs
-à dîner.
-
-HERCULE.--Cela me suffit, je vote pour la paix.
-
-NEPTUNE.--Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc
-détrôner ton père?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants,
-si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous
-les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous
-aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le
-corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat
-sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.
-
-NEPTUNE.--Bonne idée, par Neptune!
-
-HERCULE.--C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur
-soit rendu..?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à
-Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.
-
-NEPTUNE.--Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce.
-
-HERCULE.--Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la
-guerre pour une femme?
-
-NEPTUNE.--Et quel parti prendre?
-
-HERCULE.--Lequel? conclure la paix.
-
-NEPTUNE.--O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais
-ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale
-à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les
-richesses qu'il laissera.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici
-à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami.
-La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es
-bâtard et non fils légitime.
-
-HERCULE.--Moi, bâtard! Que dis-tu là?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère?
-D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière
-de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères
-légitimes.
-
-HERCULE.--Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses
-biens, tout bâtard que je suis?
-
-PISTHÉTÉRUS.--La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite
-maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,
-en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue
-la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants
-légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
-collatéraux les plus proches.»
-
-HERCULE.--Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle?
-
-PISTHÉTÉRUS.--Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait
-inscrire sur les registres de sa phratrie?
-
-HERCULE.--Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.
-
-PISTHÉTÉRUS.--Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre?
-Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.
-
-HERCULE.--Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune
-fille...
-
-PISTHÉTÉRUS.--Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de
-noces.»
-
- * * * * *
-
-Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la
-plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la
-législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de
-rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes;
-mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au
-lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'_humour_
-d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.
-
-C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux.
-Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde.
-Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de
-Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter
-contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des
-pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous
-vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous
-êtes gras. _Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!_
-mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de
-silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout
-bouillant sur votre dos!»
-
- * * * * *
-
-Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques
-étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'_humour_)
-Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment
-de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la
-qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde
-que l'humoriste est le vrai sage; il est seul _déniaisé_; il n'est la
-dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses pour prendre
-au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande
-foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si
-heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de
-misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement,
-cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.
-
-Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à
-l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable),
-alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de
-cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des
-services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et
-pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme
-un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont
-parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense
-avec Aristote que l'homme est un animal _politique_ et que l'auteur
-comique doit à sa manière, _pro sua parte virili_, satisfaire, lui
-aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane
-trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa
-personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour
-cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le
-faut, dans l'ornière. «Montre moi ton pied, génie, dit quelque pari
-Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière
-terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché
-dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas.
-Va-t-en!»
-
-Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés;
-quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de
-nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.
-
-Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de
-corriger les vices des hommes[3]»; il s'en tenait à la bonne vieille
-devise: _Castigat ridendo mores_, et il agissait en conséquence.
-Les _dilettanti_ de l'esthétique, qui sourient de cette prétention,
-sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès?
-Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France
-aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête
-et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?
-
-L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur _les Conditions de la bonne
-comédie_, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie
-contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière, c'est avant tout
-le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment:
-
-«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de _peindre d'après
-nature_, comme dit Molière, et de _rendre agréablement sur le théâtre
-les défauts de tout le monde_; s'il osait attaquer les engouements
-du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la _bohême_
-de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands
-hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait
-impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame
-à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse
-et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu
-nos hommes aux grands principes _humanitaires_, aux idées _généreuses_;
-s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques
-du droit _nouveau_, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la
-civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques
-creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait
-l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût
-rire avec lui[4]?»
-
-Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs
-contemporains et que Molière a suivi, il faut que le poète ait la
-naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action
-et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette
-noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé,
-_sceptique_, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui
-la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un
-affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'_humour_, le
-revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare
-est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce
-mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un
-blâme quelconque pour le second.
-
-L'_humour_ universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la
-civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la
-vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux;
-mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour
-la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est
-plus _aimé_ que Shakespeare.
-
- * * * * *
-
-L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand
-rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas
-contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son
-apologiste allemand, M. Humbert, dans l'ardeur un peu indiscrète de
-son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce
-qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.
-
-Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance
-royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause.
-Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son
-appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre
-la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et
-humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit
-féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme
-font des libéraux qui se trompent de siècle.
-
-Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi
-catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette
-puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'_humour_
-d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est
-beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer _Tartuffe._ La
-critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que
-la comédie, la poésie et l'_humour_ se passeraient bien de cette
-froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le
-nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient le
-_laissez-passer_ indispensable du _Tartuffe._
-
-Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la
-gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son
-manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse
-et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne,
-ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait
-s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses
-victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière
-est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme
-que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de _l'École des maris_
-définit fort prosaïquement en ces termes:
-
-/$
- Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,
- Et jamais il ne faut se faire regarder.
- L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage
- Doit faire des habits ainsi que du langage,
- N'y rien trop affecter, et sans empressement
- Suivre ce que l'usage y fait de changement.
- Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode
- De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,
- Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,
- Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux:
- Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,
- De fuir obstinément ce que suit tout le monde,
- Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous
- Que du sage parti se voir seul contre tous.
-$/
-
-Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la
-société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau
-est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la
-hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint
-l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé,
-non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de
-l'_humaine folie._ Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant
-par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle
-actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur,
-absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût
-de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux
-où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de
-l'éternité.
-
- * * * * *
-
-En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se _dédoubler_
-et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était
-pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait
-jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans
-plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade
-Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui
-regardaient ce qui se passait dans son domestique.»
-
-Ce n'est pas tant dans _l'Impromptu de Versailles_ (la seule pièce
-de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette
-puissante objectivité humoristique du poète, que dans _George Dandin,
-le Malade imaginaire_ et _le Misanthrope._ Voilà les œuvres où Molière
-s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs,
-el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle
-d'_humour_ a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire
-que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi
-extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque
-chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur
-la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les
-folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste
-comme la mort:
-
-/$
- Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,
- Vains et peu sages médecins;
- Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
- La douleur qui me désespère!...
-$/
-
-Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'_humour_
-de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'_Antoine et
-Cléopâtre_[5], et nous avons signalé la scène qui se passe à bord de
-la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre.
-D'autres pièces, _Hamlet_ par exemple et _le Roi Lear_, sont
-hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression
-profonde du néant du monde et de la vie.--Mais ce n'est point par
-ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue
-générale de l'_humour_ du grand poète.
-
-Partons du _clown_, qui est, dans ses tragédies comme dans ses
-comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi
-humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et
-fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie
-inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne
-sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare
-a élevé le clown ou plutôt le _fou_ (car ce mot indique dans la
-hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre
-ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé
-le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a
-personnifié en lui son _humour_ ou son ironie.
-
-«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres
-personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette
-vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit de dire: Le plus
-fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son
-entourage le miroir de la vérité.»
-
-Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans _Comme il vous plaira_,
-renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de
-Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son
-instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes.
-«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche?
-demande Corin.--Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire,
-je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie
-misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît
-beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est
-fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à
-mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait
-contre mon goût.»
-
-L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs
-vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de
-la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier
-Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement.
-Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient,
-quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de
-l'humoriste. Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais
-on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque
-pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune
-des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins
-extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature.
-
-Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'_humour_,
-c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne,
-en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un
-auteur allemand qui vivait au XVIIe siècle a écrit un roman intitulé
-_Simplice_, où il signale les abus contemporains et avise au moyen de
-les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse humaine,
-il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.
-
-L'_humour_ de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des
-personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu
-de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!»
-s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a
-souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas
-avec autant d'à-propos!»--«O mélange de bon sens et d'extravagance!
-s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans
-la folie!»
-
-Les meilleurs grotesques de Shakespeare sont plutôt spirituels que
-comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire
-à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les
-mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne.
-L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans
-nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de
-l'_humour_ considéré en général; ce trait distingue particulièrement
-l'_humour_ de Shakespeare.
-
-Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent
-point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils
-sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne
-et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la
-poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur
-leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par
-l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la
-grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux,
-Shakespeare fait de ces hommes des créations _poétiques_ et, en quelque
-sorte, des _artistes d'eux-mêmes._»
-
- * * * * *
-
-Considérons Falstaff.--Le problème le plus délicat que la critique
-puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il
-que cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de
-débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre
-omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris»,
-n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire,
-une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à
-son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux,
-il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?
-
-D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est
-plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore
-faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et
-corpulent Falstaff.
-
-«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?»
-lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie,
-de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton
-âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me
-serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et
-des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.»
-
-L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des
-qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses
-aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette heureuse disposition de
-sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même.
-Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste
-suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de
-l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une
-idée semblable dans _les Fourberies de Scapin_; mais combien Scapin est
-plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail!
-Scapin dit à Octave:
-
-«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre
-rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la
-tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis
-votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était
-à lui-même.--Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un
-père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons
-déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence?
-Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes
-soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons
-donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de
-ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin,
-réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous
-demeurez tout interdit.»
-
-Écoutons maintenant Falstaff:
-
-«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas
-être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie
-les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que
-je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux
-où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures.
-Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus
-foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle
-s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta
-mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux
-tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si
-donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils,
-te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire
-l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas
-une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou
-et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry,
-dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans
-notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des
-anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu
-fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans
-l'ivresse, dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les
-plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai
-souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.
-
-LE PRINCE HENRY.--Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de
-Votre Majesté?
-
-FALSTAFF.--Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air
-enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense,
-de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la
-soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet
-homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la
-vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit,
-comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu
-dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.»
-
- * * * * *
-
-L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère
-l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se
-joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie,
-selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre
-importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit
-effrontément?
-
-«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le pardonne! Avant de te
-connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la
-vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je
-renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais
-pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de
-rots de la chrétienté!
-
-LE PRINCE HENRY.--Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?
-
-FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse,
-appelle-moi coquin et moque-toi de moi.»
-
-La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre
-heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes.
-Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce
-excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage
-le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les
-voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde
-partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince
-Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau
-déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se
-sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le
-préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que
-Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges énormes qu'on attend
-de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.
-
-Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff
-raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine
-d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé
-de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour
-convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher
-dans l'antichambre avec sa dague.
-
- * * * * *
-
-«POINS.--Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns!
-
-FALSTAFF.--Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré
-deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit
-de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi
-à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma
-position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de
-bougran fondent sur moi...
-
-LE PRINCE HENRY.--Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure...
-
-FALSTAFF.--Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi
-en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept
-pointes dans mon bouclier comme ceci.
-
-LE PRINCE HENRY.--Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure...
-
-FALSTAFF.--Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en
-bougran, dont je te parlais...
-
-LE PRINCE HENRY.--Bon! deux de plus déjà!
-
-FALSTAFF--... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied.
-Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un
-clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.
-
-LE PRINCE HENRY.--O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est
-sorti onze.
-
-FALSTAFF.--Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois
-goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont
-foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir
-ta main.
-
-LE PRINCE HENRY.--Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante,
-gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de
-chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de
-suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment
-donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal
-vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons,
-donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire?
-
-POINS.--Allons, une raison, Jack, une raison!
-
-FALSTAFF.--Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait
-l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par
-contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons
-seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à
-personne par contrainte, moi!»
-
- * * * * *
-
-Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend
-confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point
-Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la
-fantaisie:
-
-«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits.
-Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse
-escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon
-prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez
-l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?»
-
- * * * * *
-
-Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être _humoristiques_,
-je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde,
-mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont
-pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont
-une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une
-garantie que la vérité n'est pas sérieusement menacée par eux; leur
-propre énormité les réduit à néant.
-
-En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de
-vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la
-mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même
-et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il
-y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le
-ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux.
-Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit
-rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi
-la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation
-doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur
-sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître
-douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de
-bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé
-par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un
-diable et faites-vous plutôt assommer.»
-
-La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la
-modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide
-de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est
-_l'apparence_ de ces deux choses; la prudence la plus élémentaire
-consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait
-cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a
-pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être
-un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux
-que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué
-son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa
-nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au
-fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et
-dupe dos apparences.
-
-Un critique anglais du XVIIIe siècle, Maurice Morgann, a écrit sur
-le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment délicieux,
-humoristique comme le personnage même auquel il est consacré, mais sans
-s'écarter jamais du bon goût et de la distinction la plus exquise.
-L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite sa réputation, et
-soutient en particulier ce piquant paradoxe, que Falstaff était un
-homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce n'est pas à cause
-de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; sur ce point-là
-surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur de la mauvaise
-opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident mieux que ses
-paroles.
-
-Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute
-justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus
-poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de
-poltronnerie, c'est que son _humour_ a ambitionné ce singulier honneur
-et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré
-de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de
-chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou
-faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire
-tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait
-pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a
-fait.
-
-Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un
-type de _miles gloriosus_, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté,
-il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un
-vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas
-un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'_avance_ d'exploits qu'il
-n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'_après_ l'action et
-sont une libre et joyeuse invention de l'_humour_ brodant sur des faits
-particuliers.
-
-Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte,
-Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le
-moment de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère
-sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un
-lâche ne le pourrait pas[6].
-
-Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas,
-s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,
-
-/$
- Plus froid que n'est un marbre,
- Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
- Ayant quelque part ouï dire
- Que l'ours s'acharne peu souvent
- Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
-$/
-
-
-Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler
-le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot.
-Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est
-simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la
-vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là
-on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait
-modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et
-c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.»
-
-Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer?
-Sans profit pour la société, il aurait donc cherché--l'égoïste!--la
-satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur?
-
-«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras?
-enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie?
-Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle
-... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants,
-car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson
-funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.»
-
-Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute,
-c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était
-aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger
-passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort,
-pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles,
-et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son
-_humour_, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur
-est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le
-charge sur son dos.
-
-«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte.
-
-LE PRINCE HENRY.--Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu
-mort.
-
-FALSTAFF.--Toi?... Seigneur! Seigneur! que ce monde est adonné au
-mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et
-lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
-et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury
-... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait
-cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me
-démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.»
-
- * * * * *
-
-Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare.
-
-D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel
-est Jacques dans _Comme il vous plaira._ Le tableau que ce mélancolique
-personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à
-la façon de l'_humour_:
-
-«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en
-sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue
-successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est
-d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice.
-Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage
-du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers
-l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant
-une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis le
-soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux
-sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la
-réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le
-juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère,
-la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes
-banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre
-un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et
-une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa
-jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis
-pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant
-un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique
-plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur
-oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,--sans rien!»
-
- * * * * *
-
-Et après?
-
-Hamlet va nous le dire.
-
-«Où est Polonius? lui demande le roi.
-
---A souper.
-
---A souper! où donc?
-
---Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain
-congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment. Le
-ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous
-engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes
-pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un
-service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut
-pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a
-mangé ce ver.
-
---Que veux-tu dire par là?
-
---Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un
-voyage à travers l'intestin d'un mendiant.»
-
- * * * * *
-
-Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et
-planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes
-filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et,
-pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens.
-
-Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare.
-La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa
-supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point
-de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane
-les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est
-pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions
-politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines et,
-comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de
-nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un
-jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus
-universel.
-
-«C'est un divin bateleur, a-t-on dit[7]. Le monde lui apparaissait
-comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de
-théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant
-nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire
-de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous
-glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello,
-Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire,
-vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le
-bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque
-de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.»
-
- * * * * *
-
-Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence,
-commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes
-qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement
-leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui
-renferme tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare:
-
-/$
- Ainsi font, font, font
- Les follettes
- Marionnettes,
- Ainsi font, font, font
- Trois p'tits tours--et puis s'en vont.
-$/
-
-
-[1] _Études sur la littérature contemporaine_, t. VI, p. 210.
-
-[2] Traduction de M. Poyard.
-
-[3] Préface du _Tartuffe._
-
-[4] Écrit en 1883.
-
-[5] Voy. _Les Tragédies romaines de Shakespeare_, chap. VII.
-
-[6] Maurice Morgann, _An Essay on the dramatic character of sir John
-Falstaff._
-
-[7] Victor Cherbuliex, _Études de littérature et d'art._
-
-
-
-
-APPENDICE[1]
-
-
-
-UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE
-
-
-_LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON_
-
-Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit
-les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement
-qu'on peut appeler _homéopathique_, quoique ce terme date d'une époque
-postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est
-probablement la raison pour laquelle elle plaît davantage à notre goût
-français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que
-les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que
-les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie
-ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de
-_prosaïsme_ parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les
-pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.
-
-La comédie de _la Méchante Femme mise à la raison_ parut pour la
-première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après
-sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il
-y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom
-d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et
-en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand
-poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses
-contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est
-un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain
-défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes
-naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut
-tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois
-avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître trop bien
-la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme
-défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le
-texte.
-
-La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont
-italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies
-de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire
-médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses
-prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce
-que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui
-encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire
-qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.
-
-Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses
-valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un
-cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de
-faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter
-cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus
-somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter
-les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira
-en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui
-présentera un bassin d'argent rempli d'eau de rose, avec du linge
-damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?»
-Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que
-Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses
-mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie,
-et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on
-lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.
-
-Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens
-se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie
-devant son homme.
-
-En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs
-s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect _Votre
-Seigneurie, Votre Honneur_, lui offrent du vin d'Espagne, des
-conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni _Votre
-Honneur ni Votre Seigneurie_: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de
-ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi
-des conserves de bœuf.--Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette
-manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de
-votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une
-considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!--Quoi!
-vous voulez donc me faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe
-Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance,
-cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et
-pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket,
-la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son
-compte pour quatorze sous de petite bière...--Oh! voilà ce qui désole
-Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin,
-voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe
-château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord,
-souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la
-réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»
-
-Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il
-finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède
-pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais
-plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je
-vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces
-moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas
-un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame
-notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!--Oh!
-que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue. Voilà quinze
-ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.--Quinze ans! ma
-foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce
-temps?--Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme
-vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous
-avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle
-maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice
-parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous
-appeliez Marianne!--Oui, la fille du cabaret.--Allons donc, Milord;
-vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes
-que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf,
-Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont
-jamais existé et qu'on n'a jamais vus.--Eh bien, que Dieu soit loué de
-mon heureux rétablissement!»
-
-L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la
-raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité
-du rêve.
-
-«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu
-que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons;
-on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler
-le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La
-moitié de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre
-moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un
-peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons
-dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous
-affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si
-un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant,
-qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi
-qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait
-artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on
-rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin
-Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes
-dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est
-elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous
-éveillons à la mort.»
-
-Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité
-où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de
-l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.
-
-Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours,
-huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et
-l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil,
-à la porte du cabaret de Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il
-croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec
-une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne
-différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.
-
-Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel.
-Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens
-déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont
-voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a
-pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons
-après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que
-l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou
-une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement
-requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point
-aux éditions plus anciennes.
-
-C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand
-seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie,
-dont je vais maintenant faire l'analyse, de _la Méchante Femme mise à
-la raison._ L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante
-histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de
-notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans
-l'esprit de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la
-réalité et du rêve.
-
- * * * * *
-
-Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles:
-l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait _Katharina
-the shrew_, c'est-à-dire Catherine la mégère, _Katharina the curst_,
-c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes
-eût été trop faible à lui seul, _Katharina the curst shrew_, Catherine
-la mégère exécrable. La cadette, Blanche, _Bianca_, était un ange, et
-plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée
-de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait
-de la diablesse.
-
-«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme
-résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir
-trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma
-permission de la mettre en ménage...--En ménage! dites donc à la
-ménagerie[2]... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi
-de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et
-recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»
-
-Les prétendants à la main de Bianca désespéraient de découvrir un
-homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio,
-gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à
-Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il
-s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de
-vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.
-
-«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au
-but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu,
-et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais
-tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.--Seigneur
-Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit
-suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de
-Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de
-Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela
-ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à
-Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez
-sur moi pour vivre heureux.»
-
-Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent
-est plus précieux que toutes les choses du monde[3];» mais bien
-d'autres très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés
-dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique
-n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une
-philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et
-sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage.
-Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en
-personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté
-téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans
-une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire
-des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide
-assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à
-rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit
-en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend
-et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie
-aussi choquante.
-
-Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que
-vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui
-dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre
-sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure
-plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une femme qui ne
-manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été
-celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut,
-mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui,
-méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois
-pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.--Silence,
-Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de
-qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et
-la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa
-demande.
-
-Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète
-nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait
-assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur.
-Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de
-dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de
-la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur
-n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur
-en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci
-pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais
-évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet
-et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette, gronde
-l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio
-entre.
-
-«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?
-
---J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.
-
---Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa
-manche. Procédez méthodiquement.»
-
-Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:
-
-«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la
-beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste
-et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans
-façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge
-que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»
-
-Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule
-si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement
-prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa
-fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage
-son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.
-
-«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et
-précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour...
-Abrégeons, et veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en
-mariage?
-
---Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille
-écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car
-tout dépend de là.
-
---Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis
-aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle
-un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et
-je ne fais pas ma cour en enfant.»
-
-Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise,
-n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de
-nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa
-position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas
-tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le
-débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit
-entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio,
-sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous
-le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.
-
-«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si
-pâle?
-
---Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.
-
---Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne?
-
---Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra
-mieux que le luth.
-
---Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?
-
---C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement
-qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour
-lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience
-diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous
-allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé
-sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à
-travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé
-le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier,
-mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.
-
---Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante
-fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde
-d'avoir avec elle une petite causerie!»
-
-Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original,
-et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et
-d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se
-glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un
-_dompteur_, je veux dire un homme absolument froid, calme et maître
-de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les
-fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner,
-intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son
-rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements
-simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite
-avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement
-l'exécution.
-
-Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on
-veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas
-homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la
-fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans
-la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître
-plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne
-le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses
-manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle
-l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les
-débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher
-qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.
-
-Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il
-va faire sa cour, tambour ballant, s'annonçant dès l'abord en
-maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la
-baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.
-
-«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.
-
---Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me
-nomment Catherine.
-
---Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau,
-écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur,
-célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles
-ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»
-
-Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.
-
-«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau,
-ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement
-aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage;
-mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante,
-enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton
-langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer
-le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme
-font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la
-contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un
-langage gracieux, caressant et affable.»
-
-La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques
-grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel.
-Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi
-l'entretien:
-
-«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs.
-Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une
-affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi.
-Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière
-qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure
-que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre
-père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine
-pour femme.»
-
-Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche
-prochain.
-
-«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses
-dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite
-harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son
-beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et
-lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être
-méchante, «Beau-père, je vous le jure, on n'a pas idée comme elle
-m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou,
-elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je
-vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que
-ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez
-les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»
-
-Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus
-ou moins comprimée d'abord par l'_ouragan_ de Petruchio, éclate
-après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!»
-s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles
-épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce
-brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette
-science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour
-s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que
-Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle
-échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout
-le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca,
-la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi
-donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son
-prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses
-manières un peu rudes ne valent-elles pas mieux, après tout, que les
-mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre
-d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec
-lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond
-d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la
-lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se
-mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.
-
-Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de
-fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde
-et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par
-comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et
-dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse
-mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera
-et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa
-raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en
-action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie
-du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement
-carrière.
-
- * * * * *
-
-Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents,
-tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de
-Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage,
-disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance,
-porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel
-attirail, grands dieux!
-
-«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées
-pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à
-chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée
-antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville,
-avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une
-selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux,
-il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé
-comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin,
-rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé
-de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le
-vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il
-a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de
-mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa
-selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de
-la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec
-de la ficelle.»
-
-Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde pas à paraître en personne
-aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.
-
-«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien
-sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme
-si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène
-extraordinaire?
-
---Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage.
-Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas;
-mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal
-accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez
-vous marier.
-
---D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi
-qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La
-matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»
-
-Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la
-cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est
-si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement
-dramatique le spectacle de la chose même.
-
-«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?
-
---Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.
-
---Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?
-
---Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en
-saura quelque chose.
-
---Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible.
-
---Je vous dis qu'il est un démon.
-
---Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.
-
---Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je
-vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait
-Catherine pour femme, _oui, de par tous les diables_, a-t-il crié,
-et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a
-laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le
-rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing
-qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre.
-_Et maintenant_, a-t-il crié, _qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!_
-
---Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?
-
---Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait
-en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après
-diverses cérémonies, il a demandé du vin. _Une santé!_ a-t-il crié
-comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades
-après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant
-le fond du verre à la barbe du sacristain, roide et sèche broussaille,
-disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la
-mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant
-que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je
-me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de
-mariage si extravagant.»
-
-Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de
-la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister
-avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents
-et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence
-et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse
-épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener
-Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine
-elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise
-Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui
-vous en prie.»
-
-Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal
-guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon
-sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît:
-«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont
-ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont
-fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs, en avant marche dans la
-salle du festin!»
-
-Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée,
-qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et
-l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle
-prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio
-sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs,
-dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner,
-Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez,
-riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle
-vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends
-rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi?
-qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez
-hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes,
-Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas
-peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai
-ton bouclier contre un million d'ennemis!»
-
-Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène
-Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.
-
-Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous
-sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure
-de langage qu'on appelle en rhétorique _prétérition_ est employée
-d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire
-semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous
-ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,
-
-/$
- Vous ne saurez pas qu'avec magnificence
- Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence:
- Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour;
- Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;
- Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue...
- Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien[4].
-$/
-
-De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois
-interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son
-maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors,
-raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais
-appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une
-mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment
-il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est
-glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher
-de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui
-jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment
-les chevaux se sont échappés; comment la bride s'est rompue et comment
-j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables,
-qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau
-avec toute ton ignorance.»
-
-Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa
-nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa
-propriété de campagne:
-
-«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est
-Nathaniel, Grégoire, Philippe?
-
-TOUS LES VALETS.--Voilà, voilà, monsieur, voilà!
-
-PETRUCHIO.--Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches!
-lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance!
-plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?
-
-GRUMIO.--Me voici, monsieur.
-
-PETRUCHIO.--Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas
-ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous
-ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.»
-
-Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à
-brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant
-ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à Catherine de l'eau
-pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par
-son maître, a laissé choir l'aiguière.
-
-«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute
-involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la
-bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la
-méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de
-joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un
-serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle
-et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses
-à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve
-commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.
-
-Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau,
-asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le
-_Benedicite_, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il
-est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment,
-maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à
-moi qui n'aime pas la viande calcinée?»
-
-Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.
-
-«CATHERINE.--Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi.
-Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.
-
---Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est
-expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et
-fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles
-de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de
-viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce
-soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la
-chambre nuptiale.»
-
-Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit
-de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont
-le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai
-l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les
-draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse
-que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle.
-Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer
-l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que
-je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.»
-
-Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués,
-dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des
-bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise
-qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit
-être sur la scène un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas
-à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur
-maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie:
-
-«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?
-
---C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. _He kills her in
-her own humour._»
-
-Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement
-guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse
-à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en
-fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il
-faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire
-d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la
-part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.
-
-Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou,
-puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que
-le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la
-bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui
-crions: _Assez!_ Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui
-précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à
-multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux
-successivement un marchand de modes el un tailleur auxquels Petruchio
-a commandé divers objets de toilette pour Catherine.
-
-«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une
-soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.
-
-CATHERINE.--Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les
-dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et
-on ne me mène pas comme un singe.
-
-PETRUCHIO.--Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête
-de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie
-jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O
-mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche!
-... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?
-
-LE TAILLEUR.--Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.
-
-PETRUCHIO.--Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la
-mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous,
-et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.
-
-CATHERINE.--Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus
-élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une
-poupée?
-
-PETRUCHIO.--Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une
-poupée.
-
-LE TAILLEUR.--Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie
-qui voudrait faire d'elle une poupée.
-
-PETRUCHIO.--O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à
-coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce
-d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me
-verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque,
-chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec
-ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du
-bavardage!»
-
-La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari
-en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à
-la maison paternelle.
-
-A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement
-sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de
-murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et
-c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée
-de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une
-personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison,
-n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite
-ou faible: un éducateur nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des
-parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable,
-mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle _aime_
-l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa
-volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède
-ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que
-d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont
-elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, _fière de
-s'incliner._ Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison
-des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à
-entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher
-seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il
-faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès
-de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.
-
-Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute
-fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.
-
-Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine
-consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté
-maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune
-est brillante et sereine!--Soit, c'est la lune, répond Catherine après
-une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les
-sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité,
-c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce
-n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle,
-désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»
-
-Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle,
-dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et
-s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu
-une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur
-ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables
-aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille,
-encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de
-sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas
-rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère
-qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune
-vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux
-les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre
-favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement,
-Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela
-signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé, fané,
-flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.--Vénérable
-vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux
-leur absurde méprise; ils ont été _tellement éblouis par l'éclat du
-jour_, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine
-et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à
-l'heure par Petruchio?
-
-Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils
-s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette
-comédie morale.
-
-Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce
-Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les
-nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient
-de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté
-d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage
-anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs
-en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon
-gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois
-que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.
-
-PETRUCHIO.--Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun
-de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus
-obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix
-dont nous allons convenir.
-
-HORTENSIO.--D'accord. Quelle est la gageure?
-
-LUCENTIO.--Vingt ducats.
-
-PETRUCHIO.--Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon
-chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.
-
-LUCENTIO.--Eh bien! cent ducats.
-
-HORTENSIO.--Accepté.
-
-PETRUCHIO.--Marché fait.
-
-HORTENSIO.--Qui commencera?
-
-LUCENTIO.--Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me
-parler.»
-
-Biondello sort et revient un instant après en disant:
-
-«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment
-et qu'elle ne peut venir.»
-
-C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de
-venir me parler tout de suite.
-
---Oh! oh! _prie ma femme_... Comment pourrait-elle résister?» dit
-ironiquement Petruchio.
-
-Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous
-devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle
-vous fait dire d'aller la trouver.»
-
-Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud,
-dit-il à son valet, va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.
-
-HORTENSIO.--Je sais sa réponse.
-
-PETRUCHIO.--Quoi?
-
-HORTENSIO.--Qu'elle ne veut pas.»
-
-Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en
-croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.
-
-CATHERINE.--Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.
-
-PETRUCHIO.--Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?
-
-CATHERINE.--Elles causent dans le salon, assises près du feu.
-
-PETRUCHIO.--Allez les chercher. Si elles refusent de venir,
-houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs
-maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»
-
-Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.
-
-HORTENSIO.--Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.
-
-PETRUCHIO.--Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une
-vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a
-de doux et d'heureux.
-
-BAPTISTA.--Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure.
-Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est
-une autre dot que je donne à une autre fille, car elle est changée
-comme si elle commençait une seconde existence.
-
-PETRUCHIO.--Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance
-et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous
-amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous
-avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»
-
-Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.
-
-«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir
-à des ordres pareils!
-
-LUCENTIO.--Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi
-folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats
-depuis le souper.
-
-BIANCA.--Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon
-obéissance.
-
-PETRUCHIO.--Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises
-têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et
-leurs maîtres.
-
-LA FEMME D'HORTENSIO.--Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas
-besoin de leçon.
-
-PETRUCHIO A CATHERINE.--Allons, fais ce que je te dis, et commence par
-elle.
-
-CATHERINE.--Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne
-lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître, de
-votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la
-gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans
-l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les
-bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source
-troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence,
-personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une
-seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre
-seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain;
-celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps
-à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour
-par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement
-au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services,
-il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une
-cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande!
-Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme
-les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre
-et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle
-sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son
-tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer
-la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux; assez
-insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur
-destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous
-a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable
-de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que
-nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en
-harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux
-révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi
-impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je
-plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la
-menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont
-que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre
-faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être
-le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre
-orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds
-de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien
-l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.
-
---Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui
-s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.»
-
-Telle est la comédie de _la Méchante Femme mise à la raison._
-
-Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses
-exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion
-des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme,
-comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère
-de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse.
-Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine
-et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa
-mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort
-nous fût expressément donné aussi pour un homme _excellent_, non moins
-supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et de
-la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du
-_Maître de forges_, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec
-la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de
-femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de
-l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des
-poètes du XVIe et du XVIIe siècle d'introduire dans leurs comédies un
-élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du côté de la farce que
-du côté du drame, et Shakespeare se proposant d'abord d'amuser les
-spectateurs, il suffisait à son dessein de faire briller chez Petruchio
-les qualités purement intellectuelles des héros ordinaires de comédie:
-la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse, le sang-froid, la
-possession de soi-même.
-
-Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne
-l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil
-de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le
-système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou
-furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est
-celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann,
-devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps.
-L'_homéopathie_, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour
-le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une
-méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute
-antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue,
-législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de
-l'ivrognerie.
-
-Dans la fable intitulée _le Dépositaire infidèle_, La Fontaine nous
-offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie
-d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer:
-
-/$
- J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison.
- Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église.
- Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux;
- On le fit pour cuire vos choux.
-
- Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur
- De vouloir par raison combattre son erreur:
- Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.
-$/
-
-Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la
-conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux
-pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux.
-Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades
-qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des
-_philistins_, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre
-à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en
-rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les
-sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le
-seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour
-vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère,
-salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste
-de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué
-des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit
-brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous
-les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur
-feu d'un seul coup.
-
-L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris
-(car je ne voudrais pas avoir l'air de donner à entendre que dans
-tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à
-la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de
-l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.
-
-L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances
-de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que
-pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement
-destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très
-prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où
-l'on devrait être raisonnable.
-
-Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de
-la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie
-de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un
-de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est
-devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux
-contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple
-supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la
-sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous
-savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se
-répandra en lamentations assommantes, que sa mauvaise humeur la
-rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal
-à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée
-perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder,
-une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour
-la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais
-vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez
-donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent
-désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre
-laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide,
-cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre
-absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de
-pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle
-s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière
-d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de
-la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de
-comédien.
-
-Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le
-vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les
-soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour,
-et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine perdue, un
-hiver de travail paisible et tranquille.
-
-Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une
-simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre
-les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience
-mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de
-cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos
-épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine
-allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les
-exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.
-
-Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une
-bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan
-du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les
-pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez
-l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par
-l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver
-l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre
-toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin
-de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si
-elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table,
-et si elles trépignent rageusement, faites voler le plat à la tête
-de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent
-cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio:
-«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront
-par là si vous savez vous y prendre.
-
- * * * * *
-
-Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort
-de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions
-d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait
-peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la
-méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale
-des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à
-deux.
-
-Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de
-soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le
-moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car
-il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et
-de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont
-une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont
-point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie,
-elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et
-ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès
-constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour
-rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons.
-
-
-[1] Voy. Notre chapitre d'introduction p. 10.
-
-[2] Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor Hugo comme
-équivalent de celui du texte: _Leave shall you have to court her...--To
-cart her rather!_
-
-[3] L'Avare, V, 1.
-
-[4] _Mélicerte_, I, 3.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-INTRODUCTION
-
-Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en
-général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare
-et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière.
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE
-
-Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa
-théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de
-Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._
-
-CHAPITRE II
-
-CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE
-
-_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du
-jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique
-de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de
-l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de
-la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode
-dogmatique.
-
-CHAPITRE III
-
-ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT
-
-Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des
-femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment
-se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime _De gustibus non disputendum._--Double
-sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.
-
-CHAPITRE IV
-
-LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE
-
-L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans
-ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes
-comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit
-dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que
-néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus
-haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre
-la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans
-Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de
-Molière.--Poésie du _Misanthrope._
-
-CHAPITRE V
-
-LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE
-
-Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur
-exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage
-d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.
-
-CHAPITRE VI
-
-DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_
-
-Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le
-bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples
-particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le
-sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.--Le style de l'_humour._
-
-CHAPITRE VII
-
-PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT
-
-L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée
-du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des
-morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des
-Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du
-XIXe siècle.
-
-CHAPITRE VIII
-
-L'_HUMOUR_ DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE
-
-_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de
-la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale.
-
-APPENDICE
-
-UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE
-
-_La Méchante Femme mise à la raison_
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE ***
-
-***** This file should be named 51505-0.txt or 51505-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/5/0/51505/
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/old/51505-0.zip b/old/old/51505-0.zip
deleted file mode 100644
index 134a7dd..0000000
--- a/old/old/51505-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/old/51505-h.zip b/old/old/51505-h.zip
deleted file mode 100644
index 4764e53..0000000
--- a/old/old/51505-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/old/51505-h/51505-h.htm b/old/old/51505-h/51505-h.htm
deleted file mode 100644
index 136d38a..0000000
--- a/old/old/51505-h/51505-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,9923 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang=" fr" lang=" fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 35%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
- /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- left: 92%;
- font-size: smaller;
- text-align: right;
- color: #CCCCCC;
-} /* page numbers */
-
-a:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-v:link {color: #800000; text-decoration: none; }
-
-/* Images */
-.figcenter {
- margin: auto;
- text-align: center;
-}
-
-.figleft {
- float: left;
- clear: left;
- margin-left: 0;
- margin-bottom: 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 1em;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-.figright {
- float: right;
- clear: right;
- margin-left: 1em;
- margin-bottom:
- 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 0;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-/* Footnotes */
-.footnotes {border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Molière et Shakespeare
-
-Author: Paul Stapfer
-
-Release Date: March 20, 2016 [EBook #51505]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="figcenter" style="width: 550px;">
-<img src="images/cover.jpg" width="550" alt="" />
-</div>
-<h1>MOLIÈRE ET SHAKESPEARE</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>PAUL STAPFER</h2>
-
-<h4>Doyen de le Faculté des lettres de Bordeaux</h4>
-
-<h4>Ouvrage couronné par l'Académie française</h4>
-
-<h5>QUATRIÈME ÉDITION</h5>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5>
-
-<h5>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h5>
-
-<h5>1899</h5>
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table des matières</a></p>
-
-
-<h4><a name="AVANT-PROPOS_DE_LA_DEUXIEME_EDITION" id="AVANT-PROPOS_DE_LA_DEUXIEME_EDITION">AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION</a></h4>
-
-
-<p>L'ouvrage en deux volumes in-8°, <i>Shakespeare et l'Antiquité</i>, que
-l'Académie française a couronné en 1880, était suivi d'un opuscule
-intitulé <i>Molière, Shakespeare et la Critique allemande.</i></p>
-
-<p>C'est cet opuscule que nous réimprimons aujourd'hui, après y avoir
-fait certaines additions et des changements sensibles qui s'étendent
-jusqu'au titre lui-même.</p>
-
-<p>Les rares lecteurs qui se souviennent encore d'un volume publié en
-1866, <i>Petite comédie de la Critique littéraire ou Molière selon trois
-écoles philosophiques</i>, reconnaîtront dans la publication présente
-quelques débris sauvés du naufrage de ce premier essai.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="MOLIERE_ET_SHAKESPEARE" id="MOLIERE_ET_SHAKESPEARE">MOLIÈRE ET SHAKESPEARE</a></h3>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4>
-
-
-<p>Un apologiste allemand de Molière.&mdash;Des comédies de Shakespeare en
-général.&mdash;Universalité de Molière.&mdash;Les disputes de goût.&mdash;Shakespeare
-et Aristophane.&mdash;Shakespeare et Plante.&mdash;Shakespeare et Molière.</p>
-
-
-<p class="p2"><i>Molière, Shakespeare und die deutsche Kritik</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>: tel est le titre
-d'un volume in-octavo de cinq cents et quelques pages publié en 1869
-à Leipzig par le docteur G. Humbert.&mdash;M. Rümelin, chef de la réaction
-anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et
-Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> et lui préfère Molière,
-pour lequel il professe un culte enthousiaste.</p>
-
-<p>Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait
-le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus,
-mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme,
-oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur
-qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à
-Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché
-par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans
-l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire
-quelques os à ronger?</p>
-
-<p>Tout! M. Humbert admire tout,&mdash;jusqu'au discours de l'exempt à la fin
-du <i>Tartuffe</i>, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité
-de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la
-modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu
-à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est
-renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet
-amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française
-en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le
-partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre
-nation. Mais ce sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> nous autorisait-il à parler avec irritation
-des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans
-doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à
-prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que
-nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de
-Juvénal: «L'indignation fait ... le <i>critique</i>».</p>
-
-<p>On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage
-du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien
-légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie
-des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les
-points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à
-ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre
-au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont
-pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple,
-M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à
-cette question: convient-il d'appeler <i>prosaïque</i> le genre de Molière,
-par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul
-<i>poétique?</i> Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé
-depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude
-esthétique des comédies de Molière, et où ce grand<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> homme n'est plus,
-comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride
-et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches
-historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la
-prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous
-fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines.
-Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il
-combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste
-derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la
-sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en
-Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte
-mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude
-qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la
-meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de
-1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de <i>comédies.</i>
-Les voici dans leur ordre: <i>la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les
-Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des
-méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le
-Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira,
-la<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le
-Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver.</i> Ce serait une
-naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été
-faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent
-servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce
-de théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVI<sup>e</sup> siècle,
-et encore au XVII<sup>e</sup> en France. Aussi les commentateurs de
-Shakespeare ne se sont-ils point gênés pour refaire à leur idée la
-classification de 1623.</p>
-
-<p>Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze,
-par l'élimination du <i>Marchand de Venise</i>, de <i>la Tempête</i> et de
-<i>Mesure pour mesure.</i> Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize,
-en y ajoutant deux pièces: <i>Cymbeline</i> et <i>Troïlus et Cressida.</i> M.
-Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe
-des comédies cinq pièces qu'il appelle des <i>drames</i>, parce que ce
-sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux:
-ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en
-outre <i>Cymbeline</i> et le <i>Conte d'hiver.</i> M. Kreyssig aurait bien pu
-ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: <i>Tout est bien
-qui finit bien</i> et <i>les Deux Amis de Vérone</i>, et, s'il lui avait plu
-de débaptiser aussi <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, ni le rôle brillant
-de Béatrice<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry
-et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez
-tragique au fond, le nom de comédie.</p>
-
-<p>D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire
-de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait
-avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais
-l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le
-démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font
-des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans
-quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on
-avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, <i>le Misanthrope</i> et
-<i>le Tartuffe</i>, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient
-sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait
-peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs,
-lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet
-une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du
-monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale,
-la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique,
-la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les
-poèmes sans règles».</p>
-
-<p>Il n'est guère possible d'analyser aucune pure<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> comédie de Shakespeare,
-la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général
-dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément
-qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la
-plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des
-comédies fantastiques, des <i>féeries</i>, dont le nœud est naturellement
-assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient
-aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de
-fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis
-<i>Contes tirés de Shakespeare</i>, ne peut intéresser que l'enfance.
-Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans
-appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui
-risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri
-Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette
-énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas
-pourquoi il éprouvait, en commentant <i>le Songe d'une nuit d'été</i>, tant
-de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est
-que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus
-drôles de cabrioles».</p>
-
-<p>Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire
-entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures
-de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où
-sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent.</p>
-
-<p>Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de
-Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant
-sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel
-précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit
-dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète
-n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est
-jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser
-la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme
-qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies
-pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit
-à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact
-que de venir reprocher à l'auteur de <i>Macbeth</i> d'avoir négligé dans
-ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire,
-s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et
-d'original, de ce que ces productions moindres,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-De toute autre valeur éternels monuments,<br />
-Ne sont d'Achille oisif que les amusements.<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p>
-
-<p>M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une
-critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est
-juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de
-tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de
-ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus
-et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans
-les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des
-<i>idées</i>, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que
-dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme
-réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le <i>Songe
-d'une nuit d'été</i> simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un
-charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le
-chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de
-montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans <i>le Songe
-d'une nuit d'été</i>, non plus que dans les autres comédies féeriques de
-Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui
-qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions
-de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des
-fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre <i>idée</i> que
-d'amuser l'imagination des spectateurs par des<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> aventures romanesques.
-En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans
-son livre, c'est la superstition absurde des <i>shakespearomanes</i>; mais,
-comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu
-lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre
-ses adorateurs indiscrets.</p>
-
-<p>Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée
-en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites.
-Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût
-français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter
-dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous
-aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des
-autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à
-Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.</p>
-
-<p>Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en
-France de la comédie: c'est <i>la Méchante Femme mise à la raison<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i>
-Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de
-gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une
-idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> malheur,
-cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses
-vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète
-antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque
-toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un <i>rifacimento.</i>
-<i>La Méchante Femme mise à la raison</i>, par l'imitation des réalités de
-la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de
-Shakespeare, ainsi que <i>les Joyeuses Bourgeoises de Windsor.</i> Ces deux
-pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son
-nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une
-tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des <i>Joyeuses
-Bourgeoises de Windsor</i> fut écrite en quinze jours, sur un ordre de
-la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux;
-elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de
-Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand
-poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais
-personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que
-Falstaff, en tombant du drame historique de <i>Henry IV</i> sur la nouvelle
-scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine
-de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd
-coquin, sans esprit, sans<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> invention, qui se laisse berner par deux
-femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce
-drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui
-a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!»</p>
-
-<p>Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des
-comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique
-en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète,
-ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison,
-le nom de <i>comédies</i>, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne
-qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie
-se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal,
-celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la
-comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais
-ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne
-craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de
-réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu
-à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans
-les airs un palais de fantaisie.</p>
-
-<p>M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son
-étude sur Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse
-les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur
-la question.</p>
-
-<p>«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée
-de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point
-divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette
-portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout
-où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du
-théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite?
-Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier,
-à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des
-réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées
-ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter
-les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle
-devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes
-invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se
-plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons
-capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de
-la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui
-s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos,
-les jeux d'esprit que peut amener un<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> travestissement, tel était le
-fond de ce divertissement sans conséquence...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou
-un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation
-arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse;
-celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant
-qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la
-mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses
-invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la
-pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de
-ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc
-point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas
-comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan
-du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon,
-Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de
-leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent
-l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des
-amoureux et des amoureux jeunes.</p>
-
-<p>De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur
-situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> rôle,
-a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots,
-extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière,
-surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les <i>concetti</i>,
-les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent
-certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il
-n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des
-traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils
-aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme
-ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les
-transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également
-bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce
-sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des
-sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent
-dans le même style sans aucun embarras.</p>
-
-<p>A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les
-comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée
-et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité
-offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement
-à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises
-constituent,<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du
-rire dans la comédie shakespearienne.</p>
-
-<p>Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces
-pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement
-le nœud de <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, donnant ainsi un dénouement
-de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant
-point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et
-sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas,
-comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du
-monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres
-sont vagues: <i>Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous
-voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues</i>, parce
-qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à
-l'ouvrage.&mdash;Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.</p>
-
-<p>Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était
-instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il
-était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion
-contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses
-comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme
-poète; et quant<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait
-tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que
-les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci
-un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment
-dans <i>la Comédie des méprises</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; l'émotion ne fait pas défaut non
-plus à <i>Ce qu'il vous plaira</i>, au <i>Soir des Rois</i>, même au <i>Songe d'une
-nuit d'été.</i> Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever
-ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus
-hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les
-deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette
-catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des
-productions vraiment originales de sa muse.</p>
-
-<p>On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une
-tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie,
-bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup
-moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement
-du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que,
-dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi,
-développait volontiers une nature plus riante et<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> plus heureuse, et que
-Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie
-et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui
-semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus
-triste au fond que la tragédie.</p>
-
-<p>Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions
-de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de
-sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète
-comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du
-monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de
-sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au
-milieu de tant de misères intellectuelles et morales?</p>
-
-<p>Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait
-qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart,
-ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne
-déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux
-y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse
-et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les
-puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de
-discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et
-du plaisir, tels<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les
-seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni
-cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et
-les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend
-son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle
-d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie
-votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; <i>je suis née pour ne dire
-que des folies sans conséquence</i>:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait
-mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare.</p>
-
-<p>Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète
-eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses
-sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce
-qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une
-est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du
-père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle
-ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un
-ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle
-donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»&mdash;Nulle
-amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils
-pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> de
-tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus
-ou moins amer?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière
-qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de
-Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est
-raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature:</p>
-
-<p>«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient
-se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames,
-les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant
-et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres
-propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par
-exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort
-en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein
-de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les
-ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à
-coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le
-chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses
-en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que
-<i>les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre
-la lune</i>, et encore<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> bien moins les sanglots délicieux et les trilles
-du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des
-mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors
-que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande
-passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux
-autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de
-l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des
-oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne
-peut apprendre qu'en rêve.»</p>
-
-<p>Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que
-les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de
-Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les
-goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre
-de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité
-chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de
-jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus
-un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents
-dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens
-d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons
-sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent
-dédaigneusement<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel
-le mot <i>comédie</i> n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé
-par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre
-n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans
-notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de
-Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre
-comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant <i>le
-Menteur</i>; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard
-constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la
-substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie
-selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le
-<i>jour</i> et la <i>nuit</i>, rien de plus juste que cette comparaison de Heine,
-mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit
-a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs
-de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols.</p>
-
-<p>Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en
-style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble
-considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation
-pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie
-et que la même étude n'est point nécessaire<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> aux étrangers pour goûter
-les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement
-national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain,
-la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et
-conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la
-comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine
-et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les
-autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute
-discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant
-que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain
-de tout l'empire comique.</p>
-
-<p>En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris.
-Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A
-table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la
-supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement
-soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par
-conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le
-comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que
-direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est
-une autre question. Molière n'est pas un Français.&mdash;Bah! un Anglais
-peut-être?&mdash;Non, Molière est un<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> homme. Le bon Dieu voulut un jour
-faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute
-leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il
-fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et
-amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la
-terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi?
-de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il
-est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes.
-N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint
-tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de
-son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps
-et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme
-sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand,
-dans un article de la <i>Revue critique</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> consacré à l'appréciation
-du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de
-M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien
-ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à
-Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût...
-<i>Le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>le Petit Poucet</i> me font rire ou me
-touchent, me plaisent en un mot autant que <i>le Festin de Pierre</i> ou <i>le
-Malade imaginaire</i>, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des
-comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.»</p>
-
-<p>Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit
-de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.»
-Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même
-que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses;
-pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont
-pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions,
-de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à
-l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit:</p>
-
-<p>«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir
-lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et
-nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne
-serions-nous pas bientôt d'accord?</p>
-
-<p>&mdash;Cela est sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Et si nous disputions sur les différentes<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> grandeurs des corps,
-ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas
-sur-le-champ notre dispute?</p>
-
-<p>&mdash;Sur-le-champ</p>
-
-<p>&mdash;Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il
-pas bientôt terminé par le moyen d'une balance?</p>
-
-<p>&mdash;Sans difficulté.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis
-irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle
-fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si
-par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le
-déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur
-lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans
-nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et
-quand je dis nous, j'entends tous les hommes.»</p>
-
-<p>Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts
-peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures
-passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines
-politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume,
-provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où
-nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà,
-semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre;
-et en<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une
-indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais
-remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils
-n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs
-propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire.
-C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent,
-indestructible.</p>
-
-<p>La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction:
-la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un
-terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au
-contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des
-faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal
-du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous
-prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas;
-j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui,
-d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La
-nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit
-vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui
-s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance.</p>
-
-<p>La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour
-la comédie à caractères<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> n'a point de fondement logique, c'est vrai;
-elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet
-par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas
-fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments
-très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient
-que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que
-la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie
-fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de
-l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me
-paraît plus juste.</p>
-
-<p>Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les
-personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue
-par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est
-d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout
-est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne
-s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie
-shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux
-mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent
-le style italien. <i>Les Mille et une Nuits</i> sont des contes amusants;
-mais qui oserait les mettre en parallèle avec <i>Don Quichotte?</i><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> Il y a
-un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier.
-La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque
-chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de
-l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le
-monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela,
-mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire.</p>
-
-<p>Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du <i>Songe
-d'une nuit d'été</i> comme penseur et comme moraliste, il lui est
-inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à
-Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des
-caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement
-disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la
-nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans
-fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela;
-car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions
-éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en
-mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu
-plus de sottises.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Que les critiques consultent leurs forces et<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> suivent la voie à
-laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui
-ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un
-génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de
-la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte
-exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux
-sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont
-à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement
-à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu,
-afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de
-l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur
-talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas
-d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit
-vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en
-jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses
-que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires
-proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude,
-les <i>esthéticiens.</i> Le mot <i>esthétique</i>, tiré du grec αἰσθάνεσθαι,
-<i>sentir</i>, a été introduit au XVIII<sup>e</sup> siècle par un philosophe
-allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la <i>science du
-beau</i>; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche
-qu'on se fasse<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> illusion sur le caractère foncièrement <i>subjectif</i> de
-cette prétendue science.</p>
-
-<p>Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les
-aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien,
-et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout
-la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la
-division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que
-la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en
-suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis
-de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique
-sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième,
-l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit
-positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes,
-et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé
-jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de
-la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme
-d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre
-aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une
-expression célèbre, du <i>grand creux</i> qui se trouve au fond de toutes
-les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans
-les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la
-religion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p>
-
-<p>Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas
-de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en
-revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car <i>je
-n'y crois point.</i> J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont
-été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités
-à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour
-servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; <i>les
-propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes,
-et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à
-contestation.</i></p>
-
-<p>Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique.
-De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne
-saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de
-culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple
-addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse,
-l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent
-et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de
-l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont
-l'agent civilisateur par excellence, <i>humaniores litteræ</i>, tandis que
-le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement
-positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber
-l'humanité sous le joug de<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> la plus féroce tyrannie. La douceur et le
-charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura
-plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute
-erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance.</p>
-
-<p>Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui
-relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit
-de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté
-de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs
-adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui
-savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument
-vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres,
-et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour
-me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de
-la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir
-donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées
-littéraires une dernière orgie..</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai comparé, dans un autre ouvrage, <i>Shakespeare et les Tragiques
-grecs.</i> Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre
-Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> deviennent
-extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux
-théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un
-et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des
-<i>Oiseaux</i>, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique
-d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison
-des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif
-Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles
-haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis
-sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux
-peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si
-détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition
-vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas
-moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de
-réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de
-journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur
-des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa
-manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes
-d'État<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>»?</p>
-
-<p>L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> et de Shakespeare
-est une tradition de la critique qui doit probablement son origine
-moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur
-manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de
-caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non
-sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez
-Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique,
-tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé
-et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la
-nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas
-à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi
-devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec
-naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora
-sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la
-bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut
-reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille
-femme ou un héros qui parle.»</p>
-
-<p>Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de
-Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les
-faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez
-l'autre l'esprit est surtout dans<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> les mots, et parce que le hasard
-joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y
-aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais
-avec les grands comiques anciens.</p>
-
-<p>Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies
-de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire
-plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne
-pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions,
-insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en
-rêvant, non pour être commentée.</p>
-
-<p>Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements
-que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane
-en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude
-fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare
-sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la
-comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser
-Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever
-Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées
-dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et
-morale, la vie des caractères, la puissante <i>objectivité</i> dramatique,<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il
-ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces
-deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux
-deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le
-théâtre, la même poétique.</p>
-
-<p>La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des
-critiques français:</p>
-
-<p>«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus
-complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice
-... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont
-sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur
-veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne
-sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes
-animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils
-font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il
-se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et
-par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent
-à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins,
-sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante,
-n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu
-de Gœthe, le Talleyrand de<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> l'art: ces raffinements critiques au sein
-de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont
-de la race primitive<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p>
-
-<p>Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été
-donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple.</p>
-
-<p>Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur
-fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes
-ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux
-poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat;
-en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le
-linge, avec le <i>sans façon de l'âge d'or où tout était en commun</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>:
-la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la
-littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute...</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">... Vous leur fîtes, seigneur,</span><br />
-En les croquant, beaucoup d'honneur.<br />
-</p>
-
-<p>D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de
-Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la
-multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire
-influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en
-contact, et<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des
-affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches,
-ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la
-bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de
-directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et
-donnait d'excellents dîners.</p>
-
-<p>Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils
-ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils
-ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une
-incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet
-et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire.
-Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir
-deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans
-l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent
-pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles
-parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de
-Molière.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Molière, <i>Shakespeare et la Critique allemande.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>The taming of the Shrew.</i> Nous donnons l'analyse de cette
-comédie en <i>Appendice</i> à la fin du présent volume.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap.
-VII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> 1er janvier 1870</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Edelestand du Méril.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Sainte-Beuve, <i>ibid.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></h5>
-
-
-<h4>PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</h4>
-
-
-<p>Guillaume Schlegel.&mdash;Point de départ de son argumentation.&mdash;Sa
-théorie de la gaieté.&mdash;Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.&mdash;Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.&mdash;<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.&mdash;Étrange paradoxe de
-Hegel.&mdash;<i>L'Avare</i>&mdash;<i>Le Médecin malgré lui.</i>&mdash;<i>Peines d'Amour perdues.</i></p>
-
-
-<p class="p2">Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands.
-J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait
-grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous
-les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie
-qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique,
-partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous
-lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe:<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> «Molière est si
-grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement
-... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de
-temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres
-italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection.
-Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux
-la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous
-retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.»</p>
-
-<p>Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général
-est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens
-de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition
-s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane
-et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de
-la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté
-par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur
-et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se
-rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en
-prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et
-rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique;
-ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la
-comédie,<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et
-de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument
-comme s'il n'existait pas<a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer
-d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit
-national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe
-comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration
-et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable
-éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la
-façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était
-juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument
-attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces
-fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808,
-pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France,
-l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur
-est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron
-raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible
-vengeance<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas
-un poète.»</p>
-
-<p>Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel;
-elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de
-méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur
-considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme
-Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa
-traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un
-ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter
-un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri
-Heine<a name="FNanchor_2_9" id="FNanchor_2_9"></a><a href="#Footnote_2_9" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme
-Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une
-seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de
-l'antipathie contre <i>le Misanthrope</i>, que<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> moi, je relis sans cesse
-comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au
-<i>Tartuffe</i>, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout
-de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à
-Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes,
-et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que,
-s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a
-voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans
-presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la
-disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances
-avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le
-poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité
-d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien...
-Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve
-tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe
-pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une
-nature solide et un grand caractère.»</p>
-
-<p>Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire
-beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce
-jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière
-en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
-
-<p>Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt
-de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a
-prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de
-bonnes comédies.</p>
-
-<p>Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse
-l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter
-quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il
-permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans
-l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art,
-et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre
-des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et
-j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit
-à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez
-sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté.
-Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance
-des idées cornues de ces logiciens qui, <i>par le raisonnement</i>, sont
-arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie
-comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les
-comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière?</p>
-
-<p>J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et
-réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement
-de la<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas
-à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais
-j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique
-se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point
-d'<i>idée</i>, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de
-la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que
-tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment
-libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque
-de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant
-dans sa <i>Critique du jugement de goût</i> et d'abord par Molière dans sa
-<i>Critique de l'École des femmes</i>: «Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit
-offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de
-poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la
-comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie:
-donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de
-l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de
-consécration,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> Schlegel cite un passage du <i>Banquet</i> de Platon, où
-Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter
-la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est
-avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne
-se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à
-l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon
-Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance
-des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate
-s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières),
-qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et
-qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé
-sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir
-ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que
-la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément
-dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la
-comédie, qui est son contraire.</p>
-
-<p>Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me
-propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne
-propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui
-défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que,
-dans l'exposé<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui
-sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage
-grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le
-succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur
-la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai.</p>
-
-<p>Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même
-apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous
-n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux
-choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir:
-ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition
-vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire
-qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est
-un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre
-erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu
-identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse.
-Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de
-l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui
-terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et
-légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du
-monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos
-passions. C'est l'hôte d'un monde<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> aérien et fantastique, qui, de
-loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse
-nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie.
-L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont
-su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne
-vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions
-soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire
-est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe
-auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la
-gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce
-qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est.</p>
-
-<p>La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou
-l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire
-que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle
-de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit
-la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à
-l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une
-satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse
-toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce:
-le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes
-bizarres,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois
-elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale
-qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne.</p>
-
-<p>Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et
-fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans
-le <i>Légataire universel</i> de Regnard, un pauvre vieillard, accablé
-d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son
-héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le
-croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire
-en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et
-contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand
-Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides
-de ses héritiers!</p>
-
-<p>Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il,
-au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de
-s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme,
-des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait
-mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est
-permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète
-ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral
-pour empêcher que ma conscience<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> ne vienne élever sa voix au milieu de
-la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion
-des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre
-les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à
-la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait
-rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris
-malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins
-plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il
-blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de
-Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette
-gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que
-l'ironie.</p>
-
-<p>Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il
-ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est
-qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus
-nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la
-gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que
-celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs.</p>
-
-<p>Nous avons, dans <i>la Métromanie</i> de Piron, l'exemple d'un ridicule
-qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que
-cette pièce manque absolument de gaieté, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> prétends pas cela, dit
-notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort
-plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de
-l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire
-des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins
-gaie que le reste.</p>
-
-<p><i>Le Roi de Cocagne</i> du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici,
-point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant
-qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers
-du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules.
-Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté
-s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce?
-Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que <i>le Roi de Cocagne?</i> Nous le
-saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le
-couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume
-Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un
-ridicule immortel.</p>
-
-<p>Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même
-apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte
-définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la
-gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le
-sérieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p>
-
-<p>Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont
-dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos
-forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons
-ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et
-nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini,
-l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion
-profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le
-sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce
-qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du
-but proposé à notre activité.</p>
-
-<p>La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de
-nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et
-à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la
-comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de
-nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter
-gaiement à l'oubli.</p>
-
-<p>Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme
-du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple,
-grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite
-vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de
-moment en moment; il écarte les accessoires<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> étrangers à l'action
-et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la
-vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute
-l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le
-drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La
-tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la
-variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà
-son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur
-un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction
-de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté
-ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté
-et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail,
-aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un
-tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien;
-elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune;
-elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure
-indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le
-monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un
-instant sur chaque fleur.</p>
-
-<p>Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers,
-conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de
-bien-être<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever
-non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors
-nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace
-et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui
-est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et
-sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose
-lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne
-convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant
-arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents,
-sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le
-distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute
-minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans
-cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique
-s'évanouit.</p>
-
-<p>Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon
-Schlegel.&mdash;Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique
-des différents théâtres.</p>
-
-<p>Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et
-sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane,
-Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est
-la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie.
-Car, dit-il.<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte
-de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle,
-par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le
-théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle
-image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait
-ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité
-Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation
-de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires.</p>
-
-<p>Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les
-comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela
-même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet
-la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en
-lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme
-dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément
-parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il
-se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les
-magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité.
-Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût
-vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de
-son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> sérieuses
-pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été
-détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais
-les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent
-de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre
-sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est
-toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute
-attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était
-pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois
-de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse
-quelquefois à lever le masque.</p>
-
-<p>Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme
-de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire
-la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre,
-et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans <i>le
-Roi de Cocagne</i> de Legrand, dans <i>le Désespoir de Jocrisse</i>, «ouvrage
-classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a
-conquis la palme de l'immortalité»!</p>
-
-<p>De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que
-chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est
-sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers
-un but. L'unité<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur
-de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce
-qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos;
-ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où
-elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement
-dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient
-comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces,
-qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités
-lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il
-est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif
-que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et
-raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les
-lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans <i>les Grenouilles</i>
-d'Aristophane:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Grâce à moi, grâce à la logique<br />
-De mes drames judicieux,<br />
-Et surtout à l'esprit pratique<br />
-De mes héros sentencieux,<br />
-Le bourgeois plus moral, plus sage,<br />
-Apprend à mener sa maison,<br />
-Car il rencontre à chaque page<br />
-Des maximes pour sa raison<br />
-Et des conseils pour son ménage!<br />
-</p>
-
-<p>Arrivons à Molière.&mdash;Il y a dans son théâtre<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> des scènes pleines de
-folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses
-doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets
-du <i>Malade imaginaire</i>; les coups de bâton que les archers donnent à
-Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent
-en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: <i>Dara, dara bastonara
-...</i> «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac
-poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession;
-ou bien encore cette petite scène de <i>la Princesse d'Élide</i> où Moron
-caresse un ours:</p>
-
-<p>«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De
-grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à
-manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens
-là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,
-tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre
-altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la
-plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants
-et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites
-quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits
-ongles bien faits!...»</p>
-
-<p>Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur
-des <i>Plaisirs de l'île<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> enchantée</i> excelle, quand il veut, dans
-cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne
-font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces
-interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes
-et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet
-de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le
-docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette
-oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères,
-et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre,
-pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont
-là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de
-caractère.</p>
-
-<p>J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations,
-professait une admiration particulière pour <i>les Fourberies de Scapin.</i></p>
-
-<p>Malheureusement, Molière a écrit <i>le Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe</i>,
-sans parler de <i>l'Avare</i>, des <i>Femmes savantes</i> et de tant d'autres
-erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique.
-<i>Le Tartuffe</i> est une assez belle satire en forme de drame; mais,
-à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté
-obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et
-le fils par leur bigoterie, le reste de<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> la famille par sa haine pour
-l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant
-d'onction que les dévots de cœur ne doivent</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,<br />
-Mais attacher leur haine au péché seulement.<br />
-</p>
-
-<p>Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de
-personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon
-par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue
-comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que
-Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours
-inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille,
-le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui,
-par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la
-pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le
-beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des
-sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-... Souhaitez que son cœur, en ce jour,<br />
-Au sein de la vertu fasse un heureux retour,<br />
-Qu'il corrige sa vie en détestant son vice<br />
-Et puisse du grand prince adoucir la justice.<br />
-</p>
-
-<p>Le crime puni, cela est tragique; mais le<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> crime repentant, cela
-s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que
-<i>le Tartuffe</i> est une satire entremêlée de sermons et terminée comme
-un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage
-superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire
-mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.</p>
-
-<p>Et <i>le Misanthrope?</i> Soyons sérieux; on n'assiste pas à la
-représentation de cette pièce pour s'amuser:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!<br />
-</p>
-
-<p>nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous
-dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description
-du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant,
-crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné
-s'écrie, par l'organe de son principal personnage:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être<br />
-Si plaisant que je suis!...<br />
-</p>
-
-<p>Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus
-exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de
-détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en
-relation directe avec sa théorie du comique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p>
-
-<p>Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé <i>le
-Roi de Cocagne</i> de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier
-d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en
-Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment
-réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de
-donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai
-cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.</p>
-
-<p>La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom
-de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui
-cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce
-qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer
-l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, <i>le Roi de Cocagne.</i> Thalie
-en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons,
-s'écrie-t-il,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!<br />
-Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,<br />
-Du bouffon.<br />
-</p>
-
-<p>Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas
-qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le
-défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans <i>la Méchante Femme mise à la
-raison</i>, le prologue<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> est plus remarquable que la pièce même.»</p>
-
-<p>Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de
-Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance
-de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec
-bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de
-l'empire:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,<br />
-Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.<br />
-Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,<br />
-Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;<br />
-Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;<br />
-Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;<br />
-Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,<br />
-Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.<br />
-</p>
-
-<p>«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou
-même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils
-ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi
-soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que
-le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place.
-L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son
-génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable
-qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»</p>
-
-<p>Dès la seconde scène, le théâtre change, et<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> l'on voit s'élever le
-palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements,
-de fruits confits.</p>
-
-<p>«Les critiques français affectent de mépriser les changements de
-décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste
-d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de
-l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement
-vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire
-à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est
-un défaut du caractère et de l'esprit.»</p>
-
-<p>Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de
-Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.<br />
-Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.<br />
-Cet empire envié par le reste du monde,<br />
-Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,<br />
-N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit<br />
-Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.<br />
-Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;<br />
-Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!<br />
-Dans la profusion le goût se ralentit;<br />
-Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.<br />
-<br />
-<br />
-Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,<br />
-De laisser pour un temps le trône à l'abandon...<br />
-Le trône, cependant, est une belle place:<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?<br />
-Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen<br />
-Je veux être empereur ou simple citoyen.<br />
-</p>
-
-<p>«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un
-des meilleurs motifs de la comédie.»&mdash;Toute cette scène est excellente.
-Je regrette seulement que Bombance dise au roi:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Si le trop de santé vous cause des dédains,<br />
-Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:<br />
-Ils vous la détruiront, je me le persuade.<br />
-</p>
-
-<p>L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout
-ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature,
-une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et
-parfaitement inoffensif.</p>
-
-<p>Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en
-prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le
-spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe.
-Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à
-aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal
-où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients
-pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague
-fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son
-doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> de la substituer à
-l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br />
-<br />
-Sire...<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br />
-<br />
-Quoi?...<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens là-dedans de me laver les mains.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br />
-<br />
-Et ne voulez-vous pas les laver davantage?<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-Et par quelle raison les laver, dis?<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN bas.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 15em;">J'enrage.</span><br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">Haut.</span><br />
-Sire, dans nos climats, la coutume des rois<br />
-Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.<br />
-</p>
-
-<p>De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier
-sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand
-il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais
-l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui
-tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse
-Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre
-d'élargir Philandre,<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> et entre autres extravagances du meilleur comique
-il s'écrie:</p>
-
-<p>
-Gardes!<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%;">UN GARDE.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Seigneur?</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 10%;">LE ROI.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Voyez là-dedans si j'y suis.</span><br />
-</p>
-
-<p>Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le
-théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses
-principes,&mdash;et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.</p>
-
-
-<p>On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de
-Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de
-la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité
-historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction
-de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la
-métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt.
-Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine
-de Hegel&mdash;originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe,
-renversant toutes nos idées et tous les faits!</p>
-
-<p>S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre
-et certaine, c'est que, pour<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> qu'un individu soit comique, il faut
-qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous
-apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut
-continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par
-son esprit, mais il a cessé d'être <i>comique.</i> Et cela est si bien senti
-par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste
-à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on
-dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement
-(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire
-provoqué par l'esprit, nous rions <i>avec</i> le personnage; dans le rire
-provoqué par le comique, nous rions <i>du</i> personnage, qui lui-même ne
-rit pas.</p>
-
-<p>Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile
-dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, vient faire des lapsus de cette
-force: «La <i>dissemblée</i> est-elle au complet?... Qui de vous est le
-plus <i>indigne</i> d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire
-part d'une affaire qui vous <i>décerne</i>»; ou quand le paysan Thibaut,
-dans <i>le Médecin malgré lui</i>, consulte Sganarelle en ces termes:
-«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.&mdash;D'hypocrisie?&mdash;Oui.
-C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un
-la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les
-mufles des<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire
-et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf,
-parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de
-comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à
-l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde
-encore: ce sont des jeux de mots, pointes, <i>concetti</i>, calembours, qui,
-étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument
-rien de comique à nos yeux.</p>
-
-<p>Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française,
-faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son
-discours de réception<a name="FNanchor_3_10" id="FNanchor_3_10"></a><a href="#Footnote_3_10" class="fnanchor">[3]</a>: «Il y a quelquefois dans les comédies de M.
-de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de
-situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait
-parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre
-plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il
-diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le
-comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire
-quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains
-une feuille perdue de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> <i>l'Année littéraire</i>, j'eus la curiosité d'y
-jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie
-des <i>Plumes du paon</i> ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni
-d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes
-impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins
-de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage,
-<i>leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire
-rire.</i>» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.</p>
-
-<p>Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite
-et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine
-est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne
-tranquillement que le personnage comique <i>ne doit point se prendre
-lui-même au sérieux!</i></p>
-
-<p>«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques
-<i>pour eux-mêmes</i> ou seulement <i>pour les spectateurs.</i> Le premier cas
-seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est
-comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de
-son but et de sa volonté...</p>
-
-<p>«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère
-seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà
-dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> et Térence, se
-développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine
-si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi
-dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et
-repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages
-comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré
-les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles
-de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant,
-est dans ce cas.</p>
-
-<p>«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent
-leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent
-avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont
-déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les
-autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un
-rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux
-dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement
-plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation
-si pénible, que pour la lever il faut un <i>deus ex machina</i>... De
-même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière,
-par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion
-bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont
-rien,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant
-à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle
-emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend
-l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin
-suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide
-jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis
-que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse,
-du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si
-le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela
-sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point
-que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se
-trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de
-ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y
-a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple
-moquerie et une joie maligne<a name="FNanchor_4_11" id="FNanchor_4_11"></a><a href="#Footnote_4_11" class="fnanchor">[4]</a>.»</p>
-
-<p>Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul
-personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel:
-c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est
-fagoteur de son état et qu'on l'a<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> fait médecin à son corps défendant,
-il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle
-profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier
-de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir
-plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente,
-il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va
-chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin
-d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de
-jouer si bien avec l'inconnu<a name="FNanchor_5_12" id="FNanchor_5_12"></a><a href="#Footnote_5_12" class="fnanchor">[5]</a>».</p>
-
-<p>Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de
-goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus <i>comiques</i>
-dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls
-d'Argan: «<i>Quid dicis</i>, Thomas?&mdash;<i>Dico</i> que le pouls de monsieur est le
-pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»&mdash;plus comiques, dis-je,
-que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule
-dans sa robe et déblatère en son latin: <i>Cabricias arci thuram
-catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum,
-Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia
-substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p>
-
-<p>Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à
-l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment:
-c'est <i>Peines d'amour perdues.</i></p>
-
-<p>Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait
-pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de
-femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de
-jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les
-autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et
-dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés
-dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses
-de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a
-entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne
-tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de
-leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et
-ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de
-la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop
-jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier,
-chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et
-les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand,
-rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> nos
-forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur
-pouvoir, etc., etc.»</p>
-
-<p>Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et
-spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les
-rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de <i>Peines
-d'amour perdues</i> en tant que comédie.</p>
-
-<p>Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse
-produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux,
-s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que
-voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est
-pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal
-d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff
-dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez
-moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi,
-dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en
-Angleterre aient échappé à la potence!»</p>
-
-<p>Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour
-peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une
-question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son
-importance: la question du genre d'esprit nommé <i>humour</i> et de la
-littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a
-confondu, je crois, deux choses très différentes:<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> <i>l'humour</i> et le
-comique proprement dit.</p>
-
-<p>La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle
-de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même
-conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des
-farces telles que <i>le Roi de Cocagne, l'Œil crevé</i>, etc., et que le
-théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de
-la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la
-part des doctes professeurs allemands? J'aime bien <i>l'Œil crevé</i> dans
-son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement
-je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de
-penser que cette pièce réalise mieux que <i>le Misanthrope</i> l'idéal de la
-comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va
-suivre.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles
-il convient principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer,
-Lotheissen, Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M.
-Humbert.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_9" id="Footnote_2_9"></a><a href="#FNanchor_2_9"><span class="label">[2]</span></a> Dans son intéressant volume sur <i>Henri Heine et son
-temps</i>, M. Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait
-réussi à faire passer dans la langue allemande les beautés du théâtre
-espagnol et des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre
-de Shakespeare, que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable»,
-il s'était montré, le mot n'est que juste, traducteur de génie...
-Schlegel a si bien réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à
-l'incorporer dans la littérature allemande, que David Strauss a pu
-dire, dans son remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le
-Shakespeare de Schlegel sont devenus les fondements de notre culture
-esthétique.»&mdash;Il est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus
-loin «le plus grand fat qu'ait produit la littérature allemande».</p></div>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_10" id="Footnote_3_10"></a><a href="#FNanchor_3_10"><span class="label">[3]</span></a> Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique,
-dit-on au récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours
-académique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_11" id="Footnote_4_11"></a><a href="#FNanchor_4_11"><span class="label">[4]</span></a> <i>Cours d'Esthétique</i>, traduit par M. Bénard, t. V.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_12" id="Footnote_5_12"></a><a href="#FNanchor_5_12"><span class="label">[5]</span></a> Rambert.&mdash;<i>Corneille, Racine et Molière.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></h5>
-
-
-<h4>CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</h4>
-
-
-<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du
-jugement</i> de Kant.&mdash;L'ancien et le nouveau dogmatisme.&mdash;Critique
-de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.&mdash;Critique de
-l'idée du beau.&mdash;Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de
-la comédie.&mdash;Critique de l'idée de la poésie.&mdash;Vanité de la méthode
-dogmatique.</p>
-
-
-<p class="p2">Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en
-vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance,
-que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane
-et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On
-pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le
-contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> de
-l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire.
-J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en
-littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique
-rien ne relève de la science et tout dépend du goût.</p>
-
-<p>Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet
-utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière.
-Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes
-les doctrines littéraires la plus superbe indifférence<a name="FNanchor_1_13" id="FNanchor_1_13"></a><a href="#Footnote_1_13" class="fnanchor">[1]</a>. Le grand
-esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de
-critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie,
-les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie
-intitulée <i>la Critique de l'École des femmes.</i></p>
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les
-règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé
-son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse
-sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir
-qu'il y prend?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.&mdash;J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux
-qui parlent le plus<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> des règles, et qui les savent mieux que les
-autres, font des comédies que personne ne trouve belles.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter
-peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont
-selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient
-pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent
-été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent
-assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que
-l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux
-choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de
-raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.&mdash;Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si
-les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne
-vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me
-défendaient de rire.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce
-excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les
-préceptes du <i>Cuisinier français.</i></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.&mdash;Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens
-sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.&mdash;Vous avez raison, Madame, de<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> les trouver étranges, tous ces
-raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits
-à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes
-choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver
-rien de bon sans le congé de messieurs les experts.»</p>
-
-<p>Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la
-plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit
-un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel:
-«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y
-voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien
-l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire
-sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit
-élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a
-une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si
-agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et
-n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes
-que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de
-lumières?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de
-Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> succédé;
-mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra
-toujours contre tous les dogmatismes.</p>
-
-<p>Le dogmatisme littéraire du XVII<sup>e</sup> siècle invoquait non
-la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des
-autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église,
-d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui
-avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative
-à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur
-l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le
-mot <i>preuve</i> n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au
-XVII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on
-<i>ose</i> combattre les règles de son <i>Art poétique</i>, après qu'il a déclaré
-que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop
-d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie;
-cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très
-bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans
-la préface de <i>Phèdre</i>, que ce caractère ait eu un succès si heureux du
-temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle,
-puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la
-tragédie.» Et dans la préface de<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> <i>Bérénice</i>: «Je conjure mes critiques
-d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce
-qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument
-contre les règles.»</p>
-
-<p>Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine,
-pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait
-pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il
-soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce
-n'est pour fermer la bouche aux pédants:</p>
-
-<p>«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez
-les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous
-ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères
-du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que
-le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend
-à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces
-observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace
-et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute
-votre raison, c'est que <i>l'École des femmes</i> a plu; et vous ne vous
-souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...&mdash;Tout beau! M.
-Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je
-dis bien que le grand art<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> est de plaire, et que, cette comédie ayant
-plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle
-et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, <i>je soutiens
-qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez.</i> Je les
-ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que
-peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que
-celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements
-du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent <i>il y en a
-plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles</i>, et
-que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se
-laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni
-complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.»</p>
-
-<p>Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la
-soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec
-indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans
-du <i>Cid</i>: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les
-objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que <i>le Cid</i> fût
-selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son
-siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français
-Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes,
-je serais le premier<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> qui condamnerais <i>le Cid</i>, s'il péchait contre
-les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.»
-Dans le même écrit, la préface du <i>Cid</i>, Corneille appelle la poétique
-d'Aristote un traité <i>divin.</i> Par une subtilité qui était bien dans la
-nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans
-les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les
-anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici
-comment il justifie l'une de ses pièces, <i>Don Sanche</i>, d'être sans
-modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des
-Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi
-celle des Romains.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">
-Nec minimum meruere decus, vestigia græca<br />
-Ausi deserere.<br />
-</p>
-
-<p>Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en
-a point.»</p>
-
-<p>L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus
-curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet
-d'Aristote et de sa <i>Poétique.</i> Aristote n'avait pu faire et sans doute
-n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son
-temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait
-entrevoir une bien faible partie<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> du développement futur de la poésie
-en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance
-des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était
-tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant
-les générations successives ont pris les informations de sa <i>Poétique</i>
-sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs
-réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire
-a conservé jusqu'au XVIII<sup>e</sup> siècle l'autorité d'un code dans
-la république des lettres.</p>
-
-<p>Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de
-talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier
-et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à
-Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que
-le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait
-encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à
-déclarer, écrit-il vers la fin de sa <i>Dramaturgie</i>, dût-on se moquer de
-moi en ce siècle de lumière, que je tiens la <i>Poétique</i> d'Aristote pour
-aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont
-ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont
-moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et
-particulièrement pour la tragédie,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> puisque le temps nous a fait la
-grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la <i>Poétique</i>
-qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle
-ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui
-a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien
-dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur.</p>
-
-<p>Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin
-respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans
-sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu
-un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses
-doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et
-absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude,
-nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons
-librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a
-pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les
-nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant
-génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela
-tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou
-comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité
-que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p>
-
-<p>L'opinion générale du XIX<sup>e</sup> siècle sur la <i>Poétique</i>
-d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin:
-«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration
-dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne
-et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même,
-sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette
-Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre
-chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec,
-ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en
-théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans
-pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation
-chrétienne et moderne!»</p>
-
-<p>Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à
-peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le
-dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie
-consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens;
-il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à
-l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine <i>l'idéal de la
-comédie</i> et montre que Molière n'est pas comique, il définit <i>l'idée
-de la poésie</i> et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois
-que sa méthode,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins
-chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier
-«si une sauce est bonne sur les préceptes du <i>Cuisinier français</i>,»
-au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique
-différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec,
-qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent
-eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des
-laboratoires de l'Allemagne.</p>
-
-<p>Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque
-inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique.
-Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans <i>la
-Critique de l'École des femmes</i> était l'œuvre d'un sieur de la Varenne,
-écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à
-Paris sous ce titre: «<i>Le Cuisinier Français</i>, enseignant la manière
-de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et
-maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur
-les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour
-faire des confitures.»</p>
-
-<p>Le fondateur de la philosophie critique au XVIII<sup>e</sup> siècle,
-Emmanuel Kant, dans sa <i>Critique du Jugement</i>, dit exactement comme
-Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> qui entrent
-dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs
-agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je
-reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma
-langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des
-principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont
-beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le
-même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs
-preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une
-des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de <i>goût</i>
-cette faculté du jugement esthétique.»</p>
-
-<p>On pourrait faire une édition de <i>la Critique de l'École des femmes</i>
-avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel
-j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est
-que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon
-sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle
-d'Uranie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On peut déterminer l'<i>idée</i> de la comédie de deux manières: <i>a
-posteriori</i>, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou <i>a
-priori</i>, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison.
-L'esthétique allemande définit la comédie <i>a priori.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p>
-
-<p>Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une
-absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous
-ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément <i>a priori</i> dans
-la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire
-complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible
-au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses
-connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition
-<i>a priori</i> de la comédie, si cette définition devait être absolument
-pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane,
-Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer
-partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un
-penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la
-tête de Jupiter? Une définition <i>a priori</i> de la comédie ne saurait
-donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici,
-je pense, ce qu'il convient d'entendre par là.</p>
-
-<p>Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour
-reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie
-universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore
-l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe
-jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de
-quelque chose de plus, que ce fragment<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> ne contient pas, <i>ce quelque
-chose de plus</i> est une notion <i>a priori.</i> Dans cette hypothèse, quel
-avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne
-possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre
-vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine,
-espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes
-en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie.
-Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en
-fait ou peuvent dépasser les données de la réalité.</p>
-
-<p>Voilà ce que j'entends par une définition <i>a priori</i> de la comédie, et
-ce sens est évidemment le meilleur.&mdash;En voici un autre qui est moins
-bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand.</p>
-
-<p>Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire;
-nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de
-quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition
-est justement celle de certaines définitions <i>a priori.</i> Une profonde
-méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées
-pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir
-de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de
-contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous
-servent à<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> reconstruire <i>a priori</i> quelques-unes de celles dont l'image
-est devenue confuse.</p>
-
-<p>Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens,
-aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de
-la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance
-pour écrire <i>a priori</i> l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi
-à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude
-rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à
-la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe
-est un animal <i>comique</i>, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous
-les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire:
-précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près
-comme ils pourront raisonner.</p>
-
-<p>L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet,
-l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus
-de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est
-absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux
-pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé
-le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà
-une déduction <i>a priori</i> assez logique de <i>l'idée</i> du singe. Il est
-vrai que l'autre logicien<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> pourra se lever et dire: Votre principe est
-faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas
-toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans
-vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire
-de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est
-sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe
-doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte.</p>
-
-<p>Guillaume Schlegel raisonne ainsi:</p>
-
-<p>La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme
-les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la
-rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée
-vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque
-chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en
-poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer.</p>
-
-<p>Partant de là, il en détermine <i>l'idée</i>, superficiellement, selon son
-usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que
-Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte:
-donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie
-est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit
-être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la
-tragédie<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur
-du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous
-montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils
-doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et
-égoïstes.</p>
-
-<p>Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de
-la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la
-comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie
-est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa
-définition de l'idée du comique n'est point <i>a priori.</i> En effet,
-il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il?
-La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête
-net, parce qu'une connaissance <i>a posteriori</i> lui barre le chemin.
-Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont
-pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre
-d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'<i>a priori</i> point
-d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le
-préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit
-plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour
-prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée
-à Molière.</p>
-
-<p>«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> raison ni le vrai en rien;
-mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou
-plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des
-raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à
-Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée
-ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par
-cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit
-avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par
-ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que
-parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je
-préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie
-a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il
-devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce
-que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques.</p>
-
-<p>Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre
-(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la
-méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples,
-Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel.</p>
-
-<p>La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre
-de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve.
-Elle<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré
-du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est
-l'infiniment petit.</p>
-
-<p>Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en
-ces termes:</p>
-
-<p>La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a
-démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant
-à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est
-impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope
-une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet
-capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais
-des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le
-contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de
-rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique,
-considérée comme science <i>a priori.</i> Or, quels sont les principaux
-caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y
-révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son
-style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1°
-l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages);
-2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui
-remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-par excellence.&mdash;Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de
-Schlegel et de Jean-Paul.</p>
-
-<p>En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun
-philosophe, n'a encore défini la comédie <i>a priori.</i></p>
-
-<p>Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et
-posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables:
-peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant <i>quelque chose de
-plus</i> que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui
-ne soit pas dans la réalité, contenant un élément <i>a priori?</i> Si la
-connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une
-idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium
-unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette
-idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation,
-renferme une part d'<i>a priori</i> qui constitue le grand principe de nos
-jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle
-idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions
-avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière,
-d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même
-l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies.</p>
-
-<p>La France compte un certain nombre de philosophes<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> qu'on appelle
-spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une
-doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une
-chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un
-chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait
-surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin,
-et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse
-dissipe cette illusion.</p>
-
-<p>Prenons <i>le Tartuffe.</i> Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît
-imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans
-être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie,
-et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et
-un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans
-leur idée que le <i>Tartuffe</i> parfait? Un <i>Tartuffe</i> qui ne nous ferait
-point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de
-l'idéal se réduit à cette correction toute négative.</p>
-
-<p><i>Le Misanthrope</i> aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers,
-quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient
-nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde!
-Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le
-<i>Misanthrope</i> idéal? Tout simplement le <i>Misanthrope</i> réel, <i>moins</i><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent,
-j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être
-comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans
-son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en
-délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée
-positive de la perfection; mais est-elle <i>a priori?</i> Aristophane sait
-bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands.</p>
-
-<p>«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal
-que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que
-mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez
-<i>retranché</i> de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et
-les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de
-main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui
-le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie
-dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes
-comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre&mdash;<i>moins</i>
-les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me
-faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.»</p>
-
-<p>Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> ces choses à l'oreille des
-critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur:
-«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique;
-l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la
-raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait
-psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la
-bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement
-négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne
-s'avisent pas de dire qu'elle est <i>a priori</i>, de peur que l'ombre de
-Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû.</p>
-
-<p>Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou
-de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de
-Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne,
-nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les
-comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre
-maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons
-établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même
-modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer;
-nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux
-modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à
-l'un et<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts
-dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté
-d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil
-plus beau.</p>
-
-<p>Je conclus que nos idées <i>a priori</i> de la perfection sont purement
-négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement
-empiriques.</p>
-
-<p>Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à
-nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le
-génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres
-et des idées plus ou moins obscures, mais positives et <i>a priori</i> de
-la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique
-platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe
-un critique capable de concevoir avec clarté un idéal <i>positivement</i>
-supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie
-analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons
-admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du
-génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du
-chœur antique <a name="FNanchor_2_14" id="FNanchor_2_14"></a><a href="#Footnote_2_14" class="fnanchor">[2]</a>. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle
-et de Sophocle, est l'œuvre<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> d'une imagination hors ligne; c'est une
-création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'<i>elle n'est point
-vraie.</i> Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant
-écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée <a name="FNanchor_3_15" id="FNanchor_3_15"></a><a href="#Footnote_3_15" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique
-pourrait avoir une idée <i>a priori</i> et positive du comique parfait,
-elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un
-principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon
-la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite.</p>
-
-<p>Nous avons cité d'Uranie, dans la <i>Critique de l'École des femmes</i>,
-une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait
-cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et
-qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne
-trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel
-et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que <i>le
-Roi de Cocagne</i> est plus parfait que le <i>Misanthrope</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> mais <i>le Roi de
-Cocagne</i> n'en resterait pas moins une platitude, et <i>le Misanthrope</i>
-une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys,
-ni les roses; rien ne manque au <i>Roi de Cocagne</i>, ni la folie, ni la
-bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il
-lui manque <i>ce charme secret dont l'œil est enchanté</i>, nous ne saurions
-nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins
-comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.</p>
-
-<p>La <i>perfection</i> d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord
-des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui
-conviennent à son idée. Mais la <i>beauté</i> est essentiellement un charme
-secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir.
-Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux
-mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous
-voulons la saisir, nous embrassons une nuée.</p>
-
-<p>Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective
-interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et
-c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à
-la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une
-conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le
-concept du beau et celui du<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> <i>parfait</i> il n'y ait qu'une différence
-logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La
-différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune
-connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur
-le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept
-d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne
-l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au
-moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet,
-et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination.
-Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le
-principe qui le détermine est purement <i>subjectif.</i>»</p>
-
-<p>Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière
-à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette
-hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire
-de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi <i>indéterminée</i>,
-dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux
-philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de
-leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du <i>Misanthrope.</i>
-Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir
-de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> du beau n'est
-pas le résultat d'une opération logique.</p>
-
-<p>Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et
-<i>a priori</i> du comique ni de la comédie.&mdash;Voyons maintenant ce qu'il
-faut penser d'une définition plus modeste, qui serait <i>a posteriori</i> et
-empirique.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont
-comprises sous la dénomination commune de <i>comédies.</i> Il semble donc
-que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres
-doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère
-général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et
-l'abstraction soient suffisantes.</p>
-
-<p>Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr
-que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui
-portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe
-m'affirme que <i>le Misanthrope</i> est une tragédie et <i>le Tartuffe</i> une
-satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en
-sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de
-beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles.
-Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider
-entre elles la question, il faudrait que<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> j'eusse une notion <i>a priori</i>
-du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel
-étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me
-trouve en plein cercle vicieux.</p>
-
-<p>Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse
-obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle
-définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle
-est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise.</p>
-
-<p>Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de
-l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus
-reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira
-toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire
-des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève
-ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme
-grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que
-du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du
-grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été
-et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des
-discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté
-de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en
-suis pas<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée <i>a
-posteriori</i> du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je
-trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur
-cet article.</p>
-
-<p>Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne.
-Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété
-d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune
-que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition
-privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout
-le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique
-de Shakespeare. M<sup>me</sup> de Staël écrit: «Le comique exprime
-l'empire de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie
-donc Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de
-Molière en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la
-comédie: une peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas
-ou ne voulant pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère
-dans beaucoup de pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne
-comédie n'étaient assurément ni fidèles ni fines.</p>
-
-<p>Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens
-et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi,
-s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> leurs œuvres ce beau vers,
-devenu banal, de Térence:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo,</span><br />
-</p>
-
-<p>on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits,
-d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour
-toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime
-que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est
-point la tâche la plus <i>instructive</i> que puisse se proposer la critique.</p>
-
-<p>Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide,
-ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant
-que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait
-encore comique sur une scène française <a name="FNanchor_4_16" id="FNanchor_4_16"></a><a href="#Footnote_4_16" class="fnanchor">[4]</a>; ou que ce valet espagnol
-énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit
-tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre<a name="FNanchor_5_17" id="FNanchor_5_17"></a><a href="#Footnote_5_17" class="fnanchor">[5]</a>; ou que les
-amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse,
-font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait
-signées <a name="FNanchor_6_18" id="FNanchor_6_18"></a><a href="#Footnote_6_18" class="fnanchor">[6]</a>; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> mort feinte
-l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme
-Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit
-surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues,
-ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein
-et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques;
-qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et
-charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de
-présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces,
-choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est
-instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des
-idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de
-toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides
-et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore,
-c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères
-de la comédie shakespearienne <a name="FNanchor_7_19" id="FNanchor_7_19"></a><a href="#Footnote_7_19" class="fnanchor">[7]</a>, et celle où Henri Heine oppose si
-spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français <a name="FNanchor_8_20" id="FNanchor_8_20"></a><a href="#Footnote_8_20" class="fnanchor">[8]</a>.
-Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la
-millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son
-imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être
-vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral.</p>
-
-<p>Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand
-théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante
-dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui
-peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les
-regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est,
-sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est
-superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des
-idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas
-démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces
-est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on
-remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions
-particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie,
-l'intensité de l'intérêt?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de
-la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale,
-si elle est vraie.</p>
-
-<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a posteriori</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> car on nie que
-toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les
-genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les
-éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la
-satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme
-quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la
-poésie: ce qui fait un cercle vicieux.</p>
-
-<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a priori</i>; car ou ne le peut qu'au
-moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu,
-qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose,
-mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout
-aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien
-encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut,
-suivant le terme de contradiction qu'on a choisi.</p>
-
-<p>Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité
-est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère
-l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires,
-bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète
-l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi
-restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi
-défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> cela
-lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière
-du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs,
-mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait
-mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan,
-Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron,
-Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin
-serait-elle plus poétique que «le soleil»?</p>
-
-<p>Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie
-grecque et appeler la poésie une <i>imitation belle</i> avec Aristote, ou
-avec Platon une <i>création</i>: cela ne veut pas dire grand'chose et ne
-mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai.</p>
-
-
-<p>On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à
-déterminer l'<i>idée</i> de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est
-pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est
-ou n'est pas poète <a name="FNanchor_9_21" id="FNanchor_9_21"></a><a href="#Footnote_9_21" class="fnanchor">[9]</a>. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce
-n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> Molière, c'est
-d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite
-raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de
-ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne,
-c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle
-est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du
-cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après
-l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau.</p>
-
-<p>Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer
-dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe
-de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix
-de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de
-prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent
-lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science
-ni de la logique, sans gage aucun de certitude.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_13" id="Footnote_1_13"></a><a href="#FNanchor_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap.
-III.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_14" id="Footnote_2_14"></a><a href="#FNanchor_2_14"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. VI.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_15" id="Footnote_3_15"></a><a href="#FNanchor_3_15"><span class="label">[3]</span></a> M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie
-des grands métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands
-métaphysiciens, Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à
-leurs hypothèses, une impression puissante comme celle que donne la
-grande poésie. On se sent sur une haute montagne, dans un air très
-raréfié, à peine respirable, mais en vue d'un immense horizon.»
-<i>Schopenhauer</i>, p. 176.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_16" id="Footnote_4_16"></a><a href="#FNanchor_4_16"><span class="label">[4]</span></a> 1<sup>re</sup> scène des <i>Nuées.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_17" id="Footnote_5_17"></a><a href="#FNanchor_5_17"><span class="label">[5]</span></a> Calderon, <i>Maison à deux portes.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_18" id="Footnote_6_18"></a><a href="#FNanchor_6_18"><span class="label">[6]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, p. 327 et
-suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_19" id="Footnote_7_19"></a><a href="#FNanchor_7_19"><span class="label">[7]</span></a> Voy. plus haut, <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_20" id="Footnote_8_20"></a><a href="#FNanchor_8_20"><span class="label">[8]</span></a> <a href="#Page_20">Page 20</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_21" id="Footnote_9_21"></a><a href="#FNanchor_9_21"><span class="label">[9]</span></a> C'est en suivant une méthode exactement pareille que
-Lessing, grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement
-célèbre par son impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de
-sa définition, il a démontré que l'auteur des <i>Animaux malades de la
-peste</i> n'est pas un bon fabuliste.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h5>
-
-
-<h4>ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</h4>
-
-
-<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des
-femmes.</i>&mdash;Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.&mdash;Comment
-se fait la culture du goût.&mdash;Les classiques.&mdash;Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputandum.</i>&mdash;Double
-sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.&mdash;Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.&mdash;Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.&mdash;Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.&mdash;Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.</p>
-
-
-<p class="p2">Molière, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, définit ainsi le
-goût:</p>
-
-<p>«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se
-fait une manière<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement
-des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.»</p>
-
-<p>Cette <i>manière d'esprit</i> me remet en mémoire ce que Socrate, dans
-Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout
-de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la
-rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de
-routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige
-et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de
-faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur
-que ce ne soit un peu impoli.&mdash;Quelle chose donc, Socrate, s'il te
-plaît?&mdash;C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre
-que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne
-lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une
-espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la
-dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le <i>goût.</i></p>
-
-<p>A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant,
-qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression
-directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des
-théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la
-sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
-
-<p>Le sot est celui qui, à une représentation de <i>l'École des Femmes</i>,
-par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un
-lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non
-parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce
-que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même
-Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?</span><br />
-</p>
-
-<p>n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend
-plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme.
-Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et
-tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la
-comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce
-<i>sot</i>, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent
-pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans <i>la
-Critique de l'École des Femmes.</i></p>
-
-<p>Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et
-critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas».</p>
-
-<p>Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du
-pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit
-Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse
-aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans
-<i>la Critique de l'École des Femmes</i> il y a un homme de goût. Dorante,
-et une femme de goût, Uranie.</p>
-
-<p>Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce
-qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le
-nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour
-montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans
-cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en
-des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante?
-«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du
-sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à
-la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups
-dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque
-nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il
-craint.&mdash;Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de
-<i>l'École des Femmes</i> consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce
-qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et
-qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> et par
-un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui
-arrive.»</p>
-
-<p>M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour
-mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et
-surtout celui des <i>enfants par l'oreille</i>?»&mdash;«L'auteur, répond Dorante,
-n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une
-chose qui caractérise l'homme.»</p>
-
-<p>«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle
-pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»&mdash;«Pour
-la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont
-trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison,
-et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la
-pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa
-porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par
-les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.»</p>
-
-<p>Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir
-que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à
-répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la
-trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils
-rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont
-une réponse nette et<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> précise à toutes les objections du dogmatisme.</p>
-
-<p>Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont
-la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation
-du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression
-agréable qui leur fait goûter <i>l'École des Femmes</i>, et les remarques
-si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur
-dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de
-l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce
-qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils
-su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer?</p>
-
-<p>L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec
-l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui
-régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique,
-ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler
-le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui,
-s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence
-forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus
-principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières
-de l'intelligence qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> appelait autrefois <i>règles</i> et qu'on appelle
-aujourd'hui <i>idéal, théories</i>, etc., il ne s'ensuit pas que le goût
-soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela
-même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des
-concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de
-toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin
-d'une culture générale.»</p>
-
-<p>Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence
-cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le
-logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces
-idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la
-véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme
-distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans
-savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir
-même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce
-nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de
-l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté,
-qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter
-toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à
-quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce
-n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> et à ses
-préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une
-servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et
-des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une
-servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale
-de l'intelligence.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen
-d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut,
-des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et
-chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve,
-«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses
-littératures dans leur infinie variété.</p>
-
-<p>Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle,
-il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre
-attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet
-de la part des hommes. Cette admiration <i>générale et durable</i> est le
-seul indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau,
-en dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est
-plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est
-sujet à des variations importantes et même à de complets revirements.
-L'histoire des réputations littéraires est<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> à tout le moins l'histoire
-d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux.
-Le XVIII<sup>e</sup> siècle ne mettait pas Corneille à son rang et
-estimait Racine un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui;
-Shakespeare est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques
-années, et les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur
-secrète dans le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections;
-la gloire d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve;
-le XIX<sup>e</sup> siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a
-vu se produire, sous l'influence du romantisme, un changement de point
-de vue très curieux dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux
-comédies, <i>le Malade imaginaire</i> et <i>Don Juan</i>, ont acquis de nos jours
-une valeur que nos pères ne songeaient pas à leur attribuer.</p>
-
-<p>Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une
-beauté <i>relativement universelle et éternelle</i> (si ces expressions
-contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république
-des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les <i>classiques.</i> «On vante
-avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les
-auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains,
-comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple...
-Le goût a besoin d'apprendre par des<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> exemples ce qui, dans le progrès
-général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut
-pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses
-premiers essais.»</p>
-
-<p>Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels
-surtout le goût doit se former; mais les <i>classiques</i> ne sont pas
-les <i>anciens</i> seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas
-suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce
-mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments
-négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de
-mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti,
-et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?»
-cherchant pour ce terme une définition <i>flottante et généreuse</i>, il dit
-excellemment:</p>
-
-<p>«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un
-auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le
-trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque
-mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans
-ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son
-observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais
-large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé
-à tous dans un style à lui et qui<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> se trouve aussi celui de tout le
-monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique,
-aisément contemporain de tous les âges.»</p>
-
-<p>Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux
-encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit
-au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le
-plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du
-convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple?
-Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais
-du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de
-Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands
-poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus
-qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins
-classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles
-ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant
-Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus
-féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?»</p>
-
-<p>Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un
-étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit
-de la main des Français, et je ne veux pas manquer<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> cette occasion de
-citer Gœthe de nouveau:</p>
-
-<p>«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe,
-mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé
-depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a
-quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le
-plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques.
-Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà
-les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel
-plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme
-unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son <i>Avare</i>, où le vice
-détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une
-profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans
-une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même
-et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le
-<i>Tartuffe</i> est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la
-première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir
-des événements graves. L'exposition de <i>Minna de Barnhelm</i> de Lessing
-est fort belle aussi; mais celle du <i>Tartuffe</i> est unique au monde,
-c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.»</p>
-
-<p>L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et
-particulièrement des formes<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> classiques: voilà donc le moyen de
-cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge
-plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»;
-ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec
-l'esprit géométrique.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur
-la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de
-Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas.
-En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent
-rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le
-goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées
-aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse,
-écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines
-infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes
-... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on
-n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de
-l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard,
-et non par progrès de raisonnement.»</p>
-
-<p>M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière
-n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse,
-ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de
-prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en
-considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les
-plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle,
-et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne
-faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves
-les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et
-pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les
-preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour
-M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait
-par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle.
-Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes,
-sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire
-ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles
-et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de
-Molière dans <i>le Misanthrope</i>, ne le découvrent point dans les analyses
-de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament,
-ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept
-couleurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p>
-
-<p>Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non.
-Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit
-et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement
-logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir
-l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler
-du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même
-un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur
-jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique
-que la maxime: <i>De gustibus non disputandum.</i></p>
-
-<p>«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien
-convaincre: un jugement de goût en matière de beau <i>exige de chacun</i>
-la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à
-l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons
-une chose <i>belle</i>, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous
-viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous
-rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans
-concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et
-nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement
-de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la
-beauté... Le goût esthétique <i>exige<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> l'universalité</i> pour chacun de
-ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas
-sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait
-dans les cas particuliers.»</p>
-
-<p>Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à
-personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de <i>la Critique
-de l'École des Femmes</i>, et supposons que cette femme d'esprit ait
-invité à sa table quelques critiques allemands.</p>
-
-<p>Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent
-même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables
-d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant:
-«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos
-livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et
-si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau
-monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de
-savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi,
-Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher
-un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais,
-sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et
-comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du <i>Tartuffe</i>,
-du <i>Misanthrope</i>, de <i>l'École des Femmes</i>, est un grand comique, un
-grand poète, et si<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce
-l'<i>Esthétique</i> de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la
-question?</p>
-
-<p>Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'<i>idée</i> du beau; il
-n'y a point d'<i>idée</i> de la poésie; mais il y a des intelligences qui
-comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est
-donc nécessaire, et la dispute est interminable.</p>
-
-<p>Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un
-vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité
-d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra
-pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses
-idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle
-aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants
-qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut
-raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est
-<i>un défaut d'intelligence</i>, il faut bien le reconnaître, qui tient
-caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même
-l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière;
-avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir
-assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de
-se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès
-par<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu,
-sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit
-de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large,
-leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront
-instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils
-rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais
-il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à
-Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour
-couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique.</p>
-
-<p>«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se
-rende:» tel est le programme des acteurs de <i>la Critique de l'École des
-Femmes.</i> Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est
-rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas
-à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un
-vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile:
-elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui
-germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au
-delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant
-on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait
-bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> ce
-matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que
-j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un
-point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.»
-Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on
-s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité.</p>
-
-<p>Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter.
-Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un
-théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences,
-jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à
-un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre
-parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il
-peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un
-esprit purs le texte de la Parole divine.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance
-très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût <i>se
-perfectionne.</i> Mais que faut-il entendre par là? deux choses très
-différentes: d'une part, que le goût <i>s'élargit</i>; de l'autre, qu'il
-<i>s'épure.</i> La première de ces idées est claire comme le jour.</p>
-
-<p>Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est
-étendue et son intelligence<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres,
-d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles,
-d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de
-la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur
-et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il
-blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien
-le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que
-l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un
-poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il
-ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez
-considérable d'objets de cette espèce.»</p>
-
-<p>L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de
-voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de
-tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un
-silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le
-lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût <i>par l'étude et la
-comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit</i>; puis il étudie, il
-compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison
-contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il
-condamne, il ne croira pas avoir raison<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> contre lui; car il sait qu'il
-faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter
-aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur
-fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche
-encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile
-qui condamne tout.</p>
-
-<p>Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût,
-en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus
-de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur
-ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première
-idée: le goût s élargit.&mdash;Il n'en est pas de même de la seconde: <i>le
-goût s'épure.</i> Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement,
-et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure»
-on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois
-s'élargir et s'épurer, <i>s'élargir</i> et <i>s'affiner?</i></p>
-
-<p>Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement
-supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes.
-Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus
-large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un
-trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour
-but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors
-étaient les <i>dégoûtés.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
-
-<p>Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a
-tracé pour tous les âges le portrait, dans <i>le Misanthrope</i>:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile.<br />
-Rien ne touche son goût, tant il est difficile;<br />
-Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,<br />
-Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit;<br />
-Que c'est être savant que trouver à redire;<br />
-Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,<br />
-Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps<br />
-Il se met au-dessus de tous les autres gens.<br />
-</p>
-
-<p>L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût,
-déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans
-un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles,
-après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en
-ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait
-voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a
-point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction
-du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon
-goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, on évite de parler d'un <i>bon</i> et d'un <i>mauvais goût</i>,
-sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri
-du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant
-qu'il s'agit d'admirer et de<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> louer, nous avons dans le consentement
-d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un
-semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus
-d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour
-apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage;
-mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle
-nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres
-de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier
-un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre
-extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'<i>épuration</i>, et tandis
-qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus
-gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve
-comme le palais.</p>
-
-<p>Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes
-qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point;
-mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et
-s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire
-offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la
-nature.</p>
-
-<p>Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et
-affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous
-semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> prétentieux,
-vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous
-pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra
-nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard
-plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons
-d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des
-êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de
-liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit
-de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et
-qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes
-n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de
-préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité
-banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de
-temps, émousse et supprime le sens même du beau.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Sur quelque préférence une estime se fonde,<br />
-Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.<br />
-</p>
-
-<p>En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un
-appétit goulu, et quand on me vante le <i>grand goût</i> de quelqu'un, il
-me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de
-Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé
-aux libres esprits de faire leur tour du monde<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> pour se donner le
-spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute:
-«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout
-compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois
-et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages
-sans fin. L'esprit poétique n'est pas le <i>Juif errant.</i>»</p>
-
-<p>Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être
-difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les
-connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur
-organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts.
-Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent
-pour peindre le mon le matériel; quand il trouve <i>ridicule</i> cette
-ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse
-britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux
-jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et
-en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce
-moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que M<sup>me</sup> de Staël,
-qui traduit avec enthousiasme cette même ode et proclame <i>fort heureux</i>
-tout ce que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un
-moment, il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture
-d un pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> longs traits dans
-tous ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta
-jamais M<sup>me</sup> de Staël.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Les délicats sont malheureux;<br />
-Rien ne saurait les satisfaire,<br />
-</p>
-
-<p>a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils
-préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles
-que tout satisfait.</p>
-
-<p>L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît
-aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence
-et la sensibilité.</p>
-
-<p>L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne
-s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par
-la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand
-signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues.
-«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts;
-qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une
-source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe
-de vie.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait,
-sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite
-de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> de la
-délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à
-mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon
-et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles,
-et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes
-outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une
-source d'erreurs: mais M<sup>lle</sup> de Lespinasse a raison de
-l'exalter comme un principe de vie:</p>
-
-<p>«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis
-jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme
-qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je
-suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent
-le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il
-portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné
-Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour
-ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer...
-J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans
-Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui
-est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle.
-J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux
-qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés:
-on est<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la
-sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute
-par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé
-de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains
-endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime
-la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin,
-l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si
-je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon
-Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu
-de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius...
-Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je
-sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire:
-Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour:
-J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et
-je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses
-neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime
-mon neveu le cadet parce qu'il est bête.»</p>
-
-<p>La contradiction que M<sup>lle</sup> de Lespinasse essayait de se
-faire pardonner, l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui
-choque notre goût moderne, habitué en ce genre à tous les excès et
-à tous les paradoxes. Mais comment concilier<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> l'esprit de largeur,
-propre à l'intelligence, avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au
-lieu de tout aimer avec un généreux enthousiasme, se dégoûte et
-s'irrite, exclut, préfère et choisit? Encore une fois je ne concilie
-point ces deux choses, je constate seulement leur coexistence et j'en
-affirme la nécessité. Tout critique complet doit unir l'intelligence,
-qui admet tout parce qu'elle comprend tout, avec la sensibilité, qui
-a ses étroitesses naturelles. La critique littéraire n'est pas une
-science; elle ne possède pas la certitude logique et elle a de quoi
-s'en consoler, puisque ce qu'elle perd de ce côté-là elle le regagne en
-originalité personnelle, en éloquence, j'allais dire en invention et
-en génie: qu'elle prenne donc franchement son parti d'une condition si
-acceptable, et qu'elle réclame en toutes lettres <i>son droit d'erreur,
-le droit qu'elle a de se tromper</i>, qui n'est autre chose en définitive
-que le droit même de la liberté.</p>
-
-<p>Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire
-faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne pour
-apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce <i>coin de talent</i>,
-qu'avec un peu de patience, disait M<sup>me</sup> de Sévigné, on finit
-toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour
-comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. M<sup>lle</sup>
-de Lespinasse a beau<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si
-nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons
-dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre,
-auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage
-avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer
-d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement
-les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et
-les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une
-faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si
-naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors
-de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit
-au-dessous d'elle une chose insensible.</p>
-
-<p>Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne
-foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas
-plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible
-qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la
-perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur;
-celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille,
-par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les
-romantiques clartés de la <i>lune</i> (je répète le refrain de la chanson de
-Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du <i>soleil.</i> Qui aime tout
-également<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est
-que l'équité de l'indifférence.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire
-qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue
-du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité?
-l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses
-fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles
-sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir
-<i>pourquoi</i> les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer
-de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme!
-Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner,
-d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des
-préférences!</p>
-
-<p>L'école <i>historique</i> a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire
-cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence
-pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de
-la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la
-sensibilité de la critique, c'est <i>tuer son âme</i>: malgré tous ses
-efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point
-fait.</p>
-
-<p>D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme
-raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré
-un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> d'hospitalité
-universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années.
-Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos
-pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et
-des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons
-appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les
-romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers.
-Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine
-des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des
-hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires.
-Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense<a name="FNanchor_1_22" id="FNanchor_1_22"></a><a href="#Footnote_1_22" class="fnanchor">[1]</a>»,
-et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les
-poètes du genre humain.</p>
-
-<p>Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives
-et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé
-<i>modèle</i> ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous
-voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours
-changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité,
-nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses
-infinies de cet abîme sans fond.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_22" id="Footnote_1_22"></a><a href="#FNanchor_1_22"><span class="label">[1]</span></a> Lamartine</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h5>
-
-
-<h4>LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</h4>
-
-
-<p class="p2">L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.&mdash;Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte
-dans ses comédies.&mdash;Comment Molière est supérieur à tous les
-autres poètes comiques par la vérité de ses traits.&mdash;Rareté des
-jeux d'esprit dans son théâtre.&mdash;Sérieux de Molière et de l'esprit
-français.&mdash;Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup>
-siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.&mdash;La poésie de
-Molière.&mdash;Différence entre la fantaisie et la poésie.&mdash;La pastorale
-dans Shakespeare et dans Molière.&mdash;Jugements de Victor Hugo et de
-Sainte-Beuve sur le style de Molière.&mdash;Poésie du <i>Misanthrope.</i></p>
-
-
-<p>La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique
-littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls
-d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de
-prudence que l'expérience acquiert,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> avec les lumières que donne
-l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et
-les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit
-de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous
-leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs
-jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et
-logiques.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et
-les comparer <i>au point de vue du goût</i>, quelques parties de leur talent
-comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de
-dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.</p>
-
-<p>Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à
-Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit
-critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre
-les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du
-débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la
-querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les
-escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les
-cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare,
-nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère
-exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde
-indifférence<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de
-critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur.
-Nous pourrions relever dans <i>Timon d'Athènes</i>, dans <i>le Songe d'une
-nuit d'été</i>, dans <i>Peines d'amour perdues</i>, quelques passages sur les
-poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle
-peut-être<a name="FNanchor_1_23" id="FNanchor_1_23"></a><a href="#Footnote_1_23" class="fnanchor">[1]</a> avec quelle majesté le Temps en personne, dans <i>le Conte
-d'hiver</i>, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui
-voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre
-heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans
-tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet
-aux comédiens:</p>
-
-<p>«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant
-vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de
-nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de
-la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large
-avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du
-torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir
-et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela
-me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> robuste gaillard, à
-perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons,
-pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie
-qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce
-gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus
-trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide:
-mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec
-l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais
-la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui,
-dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter,
-pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses
-propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque
-transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression
-est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle
-choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul,
-plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des
-acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni
-la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient
-et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les
-ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui,
-voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> gens-là
-imitaient abominablement l'humanité!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><i>Restez fidèles à la nature</i>: telle est la recommandation que
-Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes
-dramatiques.&mdash;C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur
-et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et
-notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un
-acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.</p>
-
-<p>Dans <i>les Précieuses ridicules</i>, le marquis de Mascarille se vante
-d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui
-demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.&mdash;Belle
-demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'<i>Hôtel de
-Bourgogne</i>). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les
-choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle;
-ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit:
-et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y
-arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?»</p>
-
-<p>Dans <i>l'impromptu de Versailles</i>, Molière, qui se met personnellement
-en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la
-leçon de déclamation qu'on va lire:</p>
-
-<p>«J'avais songé une comédie où il y aurait eu<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> un poète, que j'aurais
-représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une
-troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous,
-aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien
-faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...&mdash;Eh! monsieur,
-auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui
-ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.&mdash;Et qui fait
-les rois parmi vous?&mdash;Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.&mdash;Qui?
-ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit
-gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme
-il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un
-trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante!
-Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine
-de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de
-<i>Nicomède</i>:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;<br />
-Augmentant mon pouvoir...<br />
-</p>
-
-<p>le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment?
-vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses
-avec emphase. Écoutez-moi:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Te le dirai-je, Araspe? etc.</span><br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p>
-
-<p>Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme
-il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait
-faire le brouhaha.&mdash;Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me
-semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des
-gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de
-démoniaque.&mdash;Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme
-vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu
-une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien
-auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
-Curiace:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur<br />
-Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?<br />
-&mdash;Hélas! je vois trop bien, etc.<br />
-</p>
-
-<p>tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient
-pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui
-vaille, et voici comment il faut réciter cela:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Iras-tu, ma chère âme...<br />
-Non, je le connais mieux...<br />
-</p>
-
-<p>Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant
-qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
-
-<p>Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Vos expressions ne sont point <i>naturelles</i>...<br />
-Ce style figuré, dont on fait vanité,<br />
-Sort du bon caractère et de la <i>vérité.</i><br />
-Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,<br />
-Et ce n'est point ainsi que parle la <i>nature.</i><br />
-</p>
-
-<p>La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare
-comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique.</p>
-
-
-<p>Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande
-devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur
-doctrine?</p>
-
-<p>Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare
-est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il
-ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le
-reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être
-fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus
-son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et
-le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents,
-le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que
-solides.</p>
-
-<p>Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies
-de Shakespeare appartiennent<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> presque toutes à la jeunesse du poète,
-à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait
-encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son
-pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre
-un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.&mdash;A
-cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en
-une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne
-ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très
-prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être
-qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique;
-c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot<a name="FNanchor_2_24" id="FNanchor_2_24"></a><a href="#Footnote_2_24" class="fnanchor">[2]</a>.&mdash;J'ajouterai
-enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette
-«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce
-qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue
-anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait
-dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de
-même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à
-Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi
-grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à
-l'attrait<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est
-bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations,
-les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues,
-les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de
-l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du
-talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez
-Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez
-la plupart de ceux qui lui ont succédé<a name="FNanchor_3_25" id="FNanchor_3_25"></a><a href="#Footnote_3_25" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de
-remarquer <i>historiquement</i> que sa pratique <i>diffère</i> de celle des
-autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser
-soutenir qu'elle appartient à un art <i>supérieur</i>, et s'il y a jamais eu
-un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là.</p>
-
-<p>Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même,
-rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose
-conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un
-temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous
-pouvons saisir<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent
-complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste
-éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation,
-un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans
-peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses
-contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain
-profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit
-nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui
-nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre
-d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est
-point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste,
-que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des
-mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs
-superficiels.</p>
-
-<p>Le comique de Molière est naturel, <i>réel</i>, ou, pour employer un terme
-que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand
-il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est <i>objectif</i>;
-c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du
-poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de
-qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le
-secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p>
-
-<p>Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin,
-reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un
-pouls qui est fort mauvais.&mdash;Je ne suis point malade, monsieur, et ce
-n'est pas pour cela que je viens à vous.&mdash;Si vous n'êtes pas malade,
-que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une
-simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime
-naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée
-du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire
-nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots
-comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire
-dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la
-distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice
-de la nature.</p>
-
-<p>Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là
-dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre
-prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les
-compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo
-de Covielle et de Cléonte dans <i>le Bourgeois gentilhomme</i>:</p>
-
-<p>«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate
-Lucile?&mdash;Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?&mdash;Après tant<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses
-charmes!&mdash;Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je
-lui ai rendus dans sa cuisine!&mdash;Tant de larmes que j'ai versées à ses
-genoux!&mdash;Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!&mdash;Tant
-d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!&mdash;Tant de
-chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!»</p>
-
-<p>Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des
-<i>turlupinades</i>; voici ce qu'il en pensait.</p>
-
-<p>Élise, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, entre la première
-chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent
-habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la
-sage Uranie, et me divertis des extravagants.&mdash;Ma foi, répond Élise
-avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer,
-et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde
-visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire
-de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur
-les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?&mdash;Ce
-langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.&mdash;Tant
-pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce
-jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> conversations du
-Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et
-de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans!
-et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous
-êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues
-de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est
-un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et
-bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils
-pas lieu de s'en glorifier?&mdash;On ne dit pas cela aussi comme une chose
-spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien
-eux-mêmes qu'il est ridicule.&mdash;Tant pis encore, de prendra peine à
-dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les
-tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je
-condamnerais tous ces messieurs les turlupins.»</p>
-
-<p>Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le
-moindre mot pour rire dans toute <i>l'École des Femmes</i>: «Pour toi,
-marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de
-turlupinades.»</p>
-
-<p>La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir
-entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la
-réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans <i>l'École des
-Femmes</i> un mot qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> qualifie de plaisanterie basse: <i>L'auteur n'a pas
-mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui
-caractérise l'homme.</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez
-notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse
-que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs
-de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire.
-La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour
-la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme
-dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort
-des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques,
-est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et
-sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante
-qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps.
-La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus
-sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des
-faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la
-bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la
-glorification du bon sens.</p>
-
-<p>Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre
-moral comme dans l'ordre<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> intellectuel, des règles de la nature, est
-dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de
-son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-C'est le bon sens, la raison qui fait tout,<br />
-Vertu, génie, esprit, talent et goût.<br />
-Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;<br />
-Talent? raison produite avec éclat;<br />
-Esprit? raison qui finement s'exprime;<br />
-Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat,<br />
-Et le génie est la raison sublime.<br />
-</p>
-
-<p>Cette poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le
-siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire
-littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé
-alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du
-grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison,
-disait Boileau,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 10em;">Que toujours vos écrits</span><br />
-Empruntent d'<i>elle seule</i> et leur lustre et leur prix.<br />
-</p>
-
-<p>Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature
-française.</p>
-
-<p>Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet
-à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger,
-rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe,
-il est vrai; les Français ont <i>la coquetterie de la légèreté</i>: c'est
-qu'ils redoutent<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc
-aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez
-sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés
-de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur
-esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter
-longtemps est excellente et substantielle.</p>
-
-<p>Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient
-surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au
-cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu,
-soit même le pathétique de quelques situations, au risque de
-compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point
-de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer
-moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau,
-ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant
-imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit
-à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas
-davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas
-qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, <i>il nous faut de
-la raison</i>; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce,
-il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant
-aristophanesque peut être soutenue quelque temps<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> au théâtre par les
-acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si
-l'on n'y découvre pas le coin de philosophie.</p>
-
-<p>Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau
-des Français: c'est la <i>fantaisie</i>, le caprice sans but et sans
-règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes
-ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête
-pour trouver le sens du <i>Pantagruel.</i> Ils cherchent avec le même
-sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire,
-l'<i>argument</i>, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances
-de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire
-est toujours un <i>jugement</i>, un témoignage de satisfaction rendu par
-l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils
-font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète;
-l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car,
-s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps
-après<a name="FNanchor_4_26" id="FNanchor_4_26"></a><a href="#Footnote_4_26" class="fnanchor">[4]</a>. L'Anglais parcourant le <i>Punch</i>, avant même de savoir de quoi
-il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect
-d'un contraste ou d'une disproportion,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> d'une jambe maigre comme un
-fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela,
-sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le
-seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais
-naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense
-d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet,
-les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la
-gaieté est la plus franche.</p>
-
-<p>Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On
-reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres
-termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à
-l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine
-morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une
-prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement.
-Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en
-opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent
-si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à
-nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se
-rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce
-qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à
-l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> gaieté
-pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même.
-La <i>gaie science</i>: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage
-de nos aïeux.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à
-l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare
-toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait
-plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le
-penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie,
-des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs,
-<i>historiquement</i>, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que
-le poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes.
-J'irai plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique
-une concession très importante: je ne crois pas que la raison de
-Molière, ni la raison française en général, telle surtout qu'elle
-est apparue au XVII<sup>e</sup> siècle, soit la plus haute qui se
-puisse concevoir; elle est beaucoup trop respectueuse pour le sens
-commun, pour les formes, pour les conventions, pour les préjugés, pour
-les idées moyennes et pour les grandeurs officielles; il lui manque
-cette sagesse «confite, comme disait Rabelais, au mépris des choses
-fortuites». Je reviendrai à fond sur ce sujet quand je traiterai
-de l'<i>humour.</i> Il y a néanmoins<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> diverses observations à faire qui
-atténuent considérablement, si elles ne les réfutent pas tout à fait,
-les critiques que je viens de résumer.</p>
-
-<p>D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout
-la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles,
-à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment.
-«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une
-comédie <i>pour l'homme qui pense</i>, une tragédie pour l'homme qui sent.»
-Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond,
-comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous
-bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés
-des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories
-du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de
-tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus
-ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée
-à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière
-si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle
-ornerait un chef-d'œuvre de Racine.</p>
-
-<p>Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue
-entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son
-<i>Misanthrope</i> a des mots qui sont du style burlesque, et ses<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> pièces
-bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière
-sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être
-sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique.
-Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique
-et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume
-Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons
-de comique <i>parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à
-sa place l'esprit.</i>»</p>
-
-<p>On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et
-d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des
-ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans
-cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression
-naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton
-général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression
-dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art
-du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans
-cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit:
-«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le
-ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de
-l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est
-trop frivole pour le sérieux<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> que nous voulons au fond de toute espèce
-de jeu poétique.»</p>
-
-<p>Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans
-ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle,
-étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes
-pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres,
-il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même
-dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe
-d'ivresse qui rappelle Rabelais.»</p>
-
-<p>Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle
-puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat
-du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en
-général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais
-dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur
-des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace.
-Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus
-<i>poétique</i>, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le
-définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et
-charmant fait de lui-même dans le <i>Misanthrope</i>:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,<br />
-Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison<br />
-Qui se peut dire noble avec quelque raison;<br />
-Et je crois, par le rang que me donne ma race,<br />
-Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.<br />
-Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,<br />
-On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,<br />
-Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire<br />
-D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.<br />
-Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût,<br />
-A juger sans élude et raisonner de tout;<br />
-A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre,<br />
-Figure de savant sur les bancs du théâtre,<br />
-Y décider en chef et faire du fracas<br />
-A tous les beaux endroits qui méritent des ahs.<br />
-Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine,<br />
-Les dents belles surtout et la taille fort fine.<br />
-Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter<br />
-Qu'on serait mal venu de me le disputer;<br />
-Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,<br />
-Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître:<br />
-Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois<br />
-Qu'on peut par tout pays être content de soi.<br />
-</p>
-
-<p>J'appelle cette aisance et cette grâce <i>poétiques</i> au plus haut degré.
-Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre
-a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce
-goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en
-ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un
-poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans
-les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> une pure
-conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la
-faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de
-l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce
-n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux,
-en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de <i>la
-Paix</i> Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot;
-nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies
-semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur
-auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour
-l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette
-donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je
-regarde <i>le Songe d'une Nuit d'été</i> comme une des productions les plus
-charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania
-tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé
-en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les
-philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se
-rencontrent dans le <i>Roi de Cocagne</i> de Legrand, et <i>le Roi de Cocagne</i>
-est une platitude. Les féeries ne sont point,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> au regard du goût,
-l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères
-et de mœurs, telle que <i>le Misanthrope</i> ou <i>le Tartuffe</i>, restera
-toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à
-toutes les féeries.</p>
-
-<p>Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M.
-Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse,
-ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la
-faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de
-toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel
-et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte
-par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant
-d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un
-rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est
-parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs
-vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur
-le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son
-père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et
-le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des
-mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand
-objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent
-qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont
-des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont
-des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants
-encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père,
-les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir
-d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de
-l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du <i>Songe d'une Nuit
-d'été</i>, c'est qu'elles ressemblent à des femmes.</p>
-
-<p>Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un
-monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée,
-si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter
-la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet,
-la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours
-l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas
-de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans
-le vrai et qu'il a suivi la ligne droite.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde
-fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec <i>le Songe d'une Nuit
-d'été</i>, qui est une féerie, la plus jolie comédie de<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> Shakespeare est
-une pastorale, <i>Comme il vous plaira.</i> Ce qui fait le charme singulier
-de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon
-sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de
-conjecturer les deux premiers actes de <i>Mélicerte</i>, ce gracieux poème,
-malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable.
-J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et
-Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on
-veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il
-n'y a rien de plus poétique que la comédie de <i>Comme il vous plaira</i>,
-il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement
-le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se
-laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante
-avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre
-enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour
-célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour
-railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société
-ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens
-mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction
-de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de
-Shakespeare, pour être goûtée comme<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> en fruit savoureux ou respirée
-comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse <i>Tartuffe</i>, on
-analyse <i>Coriolan</i>, mais non pas <i>As you like it</i>, ni <i>Mélicerte.</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre
-égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son
-instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à
-son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre
-poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent
-sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été
-trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y
-a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans
-faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout
-simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en
-français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation.
-Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec
-autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier.</p>
-
-<p>A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que proser de la rime et rimer de la prose,</span><br />
-</p>
-
-<p>Molière pense <i>poétiquement</i>; je veux dire que<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> chez lui, comme chez La
-Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est
-point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien
-vu ce mérite du style de Molière:</p>
-
-<p>«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de
-la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle
-Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit<br />
-Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;<br />
-</p>
-
-<p>ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos;<br />
-</p>
-
-<p>ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune<br />
-Par le chemin du ciel courir à leur fortune.<br />
-</p>
-
-<p>Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu
-comme Molière cette puissance de création poétique dans le style<a name="FNanchor_5_27" id="FNanchor_5_27"></a><a href="#Footnote_5_27" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
-
-<p>Les premières pièces en vers de Molière, <i>l'Étourdi, le Dépit
-amoureux</i>, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination,
-plein<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> de la fougue de deux jeunesses&mdash;la jeunesse de l'auteur et celle
-de la littérature française&mdash;étaient l'objet de la prédilection d'un
-grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand
-critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus
-vive admiration deux passages de <i>l'Étourdi.</i> Au troisième acte, Lélie
-reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-... Sur ce que j'adore oser porter le blâme,<br />
-C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme,<br />
-</p>
-
-<p>«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du
-XVII<sup>e</sup> siècle, s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un
-amour profond.» Au quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à
-Lélie une de ses nombreuses étourderies;</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps;<br />
-Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.<br />
-Attaché dessus vous comme un joueur de boule<br />
-Après le mouvement de la sienne qui roule,<br />
-Je pensais retenir toutes vos actions<br />
-En faisant de mon corps mille contorsions.<br />
-</p>
-
-<p>Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille
-nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de
-Molière<a name="FNanchor_6_28" id="FNanchor_6_28"></a><a href="#Footnote_6_28" class="fnanchor">[6]</a>:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p>
-
-<p>D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a
-été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle <i>la poésie du
-comique.</i></p>
-
-<p>«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs
-et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a
-trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à
-su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait
-été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut
-comique, celui du <i>Misanthrope</i>, du <i>Tartuffe</i>, des <i>Femmes savantes</i>,
-le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au
-travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme,
-l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer
-ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très
-folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique
-la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de
-la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je?
-C'est la distance qu'il y a entre la prose du <i>Roman comique</i> et tel
-chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais...
-C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire,
-Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> appelé les
-dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir;
-lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon,
-il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales,
-d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde
-dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque,
-mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant
-de beaucoup le <i>génie</i> fantastique et poétique du comédien Legrand...
-Quoi qu'on en ait dit, <i>M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme,
-le Malade imaginaire</i>, attestent au plus haut point ce comique
-jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec
-<i>le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>la Tempête.</i> Pourceaugnac, M. Jourdain,
-Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus
-dégagé de la farce du <i>Barbouillé</i>, plus enlevé souvent par delà le
-réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève,
-en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à
-la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus
-délirant<a name="FNanchor_7_29" id="FNanchor_7_29"></a><a href="#Footnote_7_29" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à
-celle de Sainte-Beuve<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur
-le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière
-dramatique et l'apogée de son talent: <i>le Misanthrope.</i></p>
-
-<p>J'ose dire qu'Alceste est la création la plus <i>poétique</i> de Molière
-au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils
-à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier?
-d'être trop claire, trop <i>didactique</i>; de faire évanouir par excès de
-jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que
-la splendeur crue du <i>soleil</i> aux dépens des vagues et mystérieuses
-lueurs de la <i>lune.</i> Eh bien, j'accepte le principe de cette critique,
-et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé
-qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du
-<i>Misanthrope?</i></p>
-
-<p>Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup
-discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves
-aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les
-premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite,
-ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait
-voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd
-contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au
-contraire le fruit le plus cher et le<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> plus personnel de son génie,
-comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.</p>
-
-<p>Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur
-ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que
-Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils
-étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien
-prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages,
-mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes
-finissent toujours par <i>s'affranchir</i> de leur sujet et par le traiter
-<i>objectivement.</i></p>
-
-<p><i>Hamlet</i> et <i>le Misanthrope</i> sont le principal trait d'union de cette
-fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il
-n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique
-prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que
-prouve <i>Hamlet?</i> rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses
-malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve <i>le
-Misanthrope?</i> rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal
-personnage au point où il en était au début.</p>
-
-<p>Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu
-exposer dans ses tragédies du <i>Tasse</i> et de <i>Faust</i>... «Quelle idée?
-répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> la vie du
-Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces
-deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux
-dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de
-ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner
-dans mon <i>Faust!</i> Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire
-moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images...
-<i>Faust</i> est un ouvrage de fou.»</p>
-
-<p>Moralistes de fait, mais non pas d'intention, <i>moralistes sans
-moraliser</i>, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais
-poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne
-se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne
-conçoivent pas <i>d'abord</i> une idée abstraite pour l'incorporer <i>ensuite</i>
-dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du
-génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont
-simultanées et inséparables.</p>
-
-<p>Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les
-détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_23" id="Footnote_1_23"></a><a href="#FNanchor_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap.
-III.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_24" id="Footnote_2_24"></a><a href="#FNanchor_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Voy. plus haut <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_25" id="Footnote_3_25"></a><a href="#FNanchor_3_25"><span class="label">[3]</span></a> De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que
-le culte superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence
-logique, à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le
-calembour, arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_26" id="Footnote_4_26"></a><a href="#FNanchor_4_26"><span class="label">[4]</span></a> «Il y a, dit M<sup>me</sup> de Staël, une gaieté allemande
-douce, paisible, qui se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son
-bizarre de quelques lettres singulièrement assemblées provoquent et
-satisfont.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_27" id="Footnote_5_27"></a><a href="#FNanchor_5_27"><span class="label">[5]</span></a> <i>Corneille, Racine et Molière</i>, p. 433.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_28" id="Footnote_6_28"></a><a href="#FNanchor_6_28"><span class="label">[6]</span></a> Voyez nos <i>Artistes juges et parties; Causeries
-parisiennes.</i>&mdash;Deuxième causerie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_29" id="Footnote_7_29"></a><a href="#FNanchor_7_29"><span class="label">[7]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></h5>
-
-
-<h4>LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</h4>
-
-
-<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.&mdash;Leur
-exagération.&mdash;Leur généralité.&mdash;Critique du personnage
-d'Harpagon.&mdash;Individualité de Tartuffe.&mdash;Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.&mdash;Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.&mdash;Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.</p>
-
-
-<p class="p2">Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de
-Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois
-très intéressante par les critiques allemands.</p>
-
-<p>J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans
-la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth<a name="FNanchor_1_30" id="FNanchor_1_30"></a><a href="#Footnote_1_30" class="fnanchor">[1]</a>,
-j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage,
-avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans
-complication, sans nuances,&mdash;enfin à la Molière. La méchanceté de Lady
-Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason,
-qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et
-qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même
-Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le
-poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son
-art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même
-ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est
-absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier,
-définitif. Tartuffe paraît:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,<br />
-Et priez que toujours le ciel vous illumine.<br />
-Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.<br />
-Des aumônes que j'ai partager les deniers.<br />
-</p>
-
-<p>Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette
-plénitude parfaite, à ce <i>nec plus ultra</i> d'hypocrisie?</p>
-
-<p>On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la
-meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par
-degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> l'extrême,
-n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois <i>Holberg
-considéré comme imitateur de Molière</i>, M. Legrelle, très imbu des idées
-allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà
-docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner
-tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré
-en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas
-dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il
-n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et
-que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel
-a raison, M. Legrelle ajoute:</p>
-
-<p>«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt
-une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et
-les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en
-lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer
-dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de
-produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque
-défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa
-méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond
-même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort
-compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce
-point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le
-contredire.</p>
-
-<p>«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez
-de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et
-pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle
-d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne
-le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout
-d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et
-Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir
-par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa
-femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie
-chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de
-l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient
-à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses
-effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions.</p>
-
-<p>«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la
-première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître,
-elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra
-dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans
-l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts
-de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice?
-Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter?
-Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot.
-Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies
-d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa
-manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y
-a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans
-une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le
-<i>quod sibi constet</i> d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle
-Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère
-de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les
-diverses phases de leur développement.»</p>
-
-<p>Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien
-n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en
-particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues
-où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le
-cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs.</p>
-
-<p>La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa
-simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté
-aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens
-que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de
-lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point:
-c'est que ses ouvrages sont des comédies.</p>
-
-<p>Il est tout naturel que la tragédie <i>développe</i> peu à peu les
-caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur
-destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès
-de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le
-germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances
-atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous
-portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth,
-Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous
-sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a
-aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes
-ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente
-concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne
-peut être<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les
-progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué
-se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait
-détruit?</p>
-
-<p>M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette
-réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos
-les premiers chapitres de <i>Don Quichotte</i>, où l'auteur espagnol raconte
-tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer
-combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est
-pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un
-roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté
-sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des
-lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues
-préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait
-fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît
-mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être
-souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui
-ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p>
-
-<p>Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère,
-Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume
-Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui
-reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré
-souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les
-spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible.
-Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré
-et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la
-difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le
-vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée
-allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle:</p>
-
-<p>«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le
-savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère
-avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité
-morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé
-jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages
-chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule
-sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres
-et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit
-des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous
-laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens
-d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre
-des premiers. Le <i>gracioso</i> de la comédie espagnole, le <i>clown</i> de
-la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il
-faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est
-qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés
-intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au
-contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui
-ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries,
-ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots
-pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de
-certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie
-dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène.</p>
-
-<p>«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit
-d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages
-précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule
-d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus
-que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée.
-Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> de véritables cas
-d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a
-la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité
-jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais
-incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons
-le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que
-tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions
-nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce
-deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier.</p>
-
-<p>Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement
-employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux
-lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations
-qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations
-<i>scéniques</i>, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de
-la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se
-servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein
-ciel a cessé d'être en usage; mais le <i>masque moral</i>, je veux dire la
-nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un
-peu plus gros que nature,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> subsistera toujours. Il y a des peintures
-et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures
-du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction
-trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni
-comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige
-un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions,
-c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la
-vérité de la nature.»</p>
-
-<p>Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme
-dans Shakespeare, c'est la <i>vérité</i>; mais il ne peut s'agir que
-d'une vérité <i>relative</i>. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de
-même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle,
-à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils
-ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires
-que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par
-cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il
-appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la
-réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les
-droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les
-prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus
-élémentaires de l'art.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p>
-
-<p>Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que
-le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures;
-on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à
-propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui
-sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie;
-elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle
-le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit
-même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son
-œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il
-y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces
-et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur
-manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La
-Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au
-Tartuffe de Molière.</p>
-
-<p>Onuphre est <i>plus vrai</i> que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons
-tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites
-ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,»
-au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans
-le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est
-précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment
-Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous
-pouvons<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> côtoyer tous les jours... <i>Il prolonge jusqu'à l'idéal les
-lignes partant du vrai</i>, et nous donne la poésie de l'imposture...
-Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la
-comédie poétique.»</p>
-
-<p>Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage
-indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons
-trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il
-se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.&mdash;«Laurent,
-serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà
-une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des
-hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et
-de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un
-hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme
-dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à
-l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon
-critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière
-montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne
-connaît point.</p>
-
-<p>Tartuffe continue:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 5em;">... Ah! mon Dieu, je tous prie,</span><br />
-Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">DORINE.</span><br />
-<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-Comment?<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">TARTUFFE.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Couvrez ce sein que je ne saurais voir.</span><br />
-Par de pareils objets les âmes sont blessées,<br />
-Et cela fait venir de coupables pensées.<br />
-</p>
-
-<p>Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable;
-non, mais cela est <i>vrai</i>, au point de vue de la poésie dramatique, ou,
-comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la
-vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous
-pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est
-égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de
-s'écrier: <i>quelle vérité et quelle invraisemblance!</i> ou plutôt on n'a
-que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans
-une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le
-temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous
-avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.»</p>
-
-<p>L'auteur d'une thèse sur <i>la Tragédie française au XVI<sup>e</sup>
-siècle</i>, M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude
-morale et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (<i>portrait, caractère,
-roman</i>) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu
-que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non
-des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême,
-c'est-à-dire au point net et lumineux où<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> l'idée éclate aux yeux dans
-toute sa force».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles
-ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière
-certaines exagérations.</p>
-
-<p>Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits
-de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre.
-Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise:
-«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous
-devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a
-donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre
-une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est
-renfermé là dedans, et <i>sans dot</i> tient lieu de beauté, de jeunesse, de
-naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon
-s'écrie: «<i>Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux,
-qui peut avoir un domestique de la sorte!</i>» Quelle portée exacte
-a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages
-d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle
-extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en
-pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre
-lui-même au sérieux qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> est comique. Mais alors, si ce trait doit
-être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature?</p>
-
-<p>Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a
-que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité
-d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de
-bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de
-son père.»</p>
-
-<p>Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-De toutes amitiés il détache mon âme;<br />
-Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,<br />
-Que je m'en soucierais autant que de cela.<br />
-</p>
-
-<p>Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant
-partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa
-poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont
-pas moins outrées; Armande dit sérieusement:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.<br />
-Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.<br />
-Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.<br />
-Nous chercherons partout à trouver à redire,<br />
-Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.<br />
-</p>
-
-<p>Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et
-s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas
-à dire, Molière a le comique <i>insolent.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-<p>Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la
-tragédie antique<a name="FNanchor_2_31" id="FNanchor_2_31"></a><a href="#Footnote_2_31" class="fnanchor">[2]</a>, aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus
-longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord
-entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les
-caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français
-est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne
-les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique
-guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins
-mystérieux de l'individualité humaine.</p>
-
-<p>C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi
-des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les
-individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où
-l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités,
-à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une
-uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les
-faits, <i>the matter of fact</i>: de là son érudition lourde et matérielle,
-sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit
-philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions,
-aux idées générales: de là leur impatience<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> de conclure en toutes
-choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types
-éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus,
-l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à <i>l'homme</i>; la
-rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur
-humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le cœur humain de qui?...<br />
-Celui de mon voisin a sa manière d'être,<br />
-Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi!<br />
-</p>
-
-<p>Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des
-hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même <i>Hamlet</i>, n'a la
-prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: <i>Ecce homo!</i>
-Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels,
-plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur
-humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie,
-la misanthropie et l'ambition; mais Othello est <i>un</i> jaloux, Timon
-d'Athènes <i>un</i> misanthrope, et Macbeth <i>un</i> ambitieux. Il y a mille
-autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité
-extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs.</p>
-
-<p>Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales,
-il en est une dans laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> ce procédé de généralisation a été poussé
-tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si
-cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant
-de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce
-caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme
-le <i>Grandet</i> de Balzac ou même encore l'<i>Euclion</i> de Plaute: c'est
-l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans
-tous ses modes imaginables.</p>
-
-<p>La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du
-procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a
-jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse
-sérieuse.</p>
-
-<p>On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis
-librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme
-qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui
-par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par
-économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces
-gens-là s'appellent <i>Harpagon</i>; mais Harpagon n'est qu'une abstraction,
-car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir
-ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros
-intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut
-toute autre passion, mais surtout celle-là,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> et un vieil avare amoureux
-est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature.
-Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance
-voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est
-un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir
-de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et
-un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui
-qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que
-ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à
-bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui
-lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi
-donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis
-d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor.
-Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul
-caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare,
-c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt
-défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des
-individus réels, mais des abstractions personnifiées.</p>
-
-<p>Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien
-garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs
-dans Shakespeare.<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> Les fins contrastes de caractère, les vives
-inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance,
-sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever
-à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur
-communiquer la souplesse et la variété de la vie.</p>
-
-<p>Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise
-le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus
-généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un
-même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir
-beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un
-être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et
-veuille jeter de la poudre aux yeux du monde.</p>
-
-<p>L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de
-contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses
-principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de
-cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec
-plus de raison encore:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Il est vrai, la raison me le dit chaque jour;<br />
-Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.<br />
-</p>
-
-<p>En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de
-prendre, le Misanthrope<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> commence par envelopper dans les plis
-et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet
-d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour
-déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme
-franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros,
-qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui
-appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou.</p>
-
-<p>Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt
-juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et
-la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la
-verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi
-Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle
-est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est
-parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les
-plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui
-à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais
-alors, qu'on n'appelle pas l'<i>Avare</i> une grande comédie de caractère,
-et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que <i>le
-Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe.</i></p>
-
-<p>Si l'<i>Avare</i> reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon
-avis, le caractère d'Harpagon<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> qui en fait l'excellence; c'est plutôt
-la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice
-par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses
-enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les
-variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un
-coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire,
-une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les
-comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon
-Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et
-fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une
-défense faite à ses successeurs de représenter des avares.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de
-prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la
-généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins
-que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand
-problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de
-tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation
-d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant
-une physionomie bien distincte.</p>
-
-<p>Ce terme d'<i>abstractions personnifiées</i> appliqué<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> aux figures du
-théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont
-l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de
-mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute
-de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches
-et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par
-ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et
-de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser,
-au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français
-et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais
-et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions
-importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite
-à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les
-remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de
-plus en plus vraies!</p>
-
-<p>Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées!
-Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs
-personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins
-individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même
-beaucoup plus encore.</p>
-
-<p>Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a
-l'oreille rouge et le teint bien<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> fleuri.» Il n'est pas seulement
-hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament,
-sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la
-force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras».
-Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un
-gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains
-<i>hoquets</i> troublent sa digestion.</p>
-
-<p>A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est
-beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que
-les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse
-de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit
-Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il
-était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines
-et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour
-rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une
-calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les
-personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses,
-mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle
-et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et
-libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue
-sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> craint ni Dieu, ni diable; il est
-l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc...
-Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse
-prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de
-ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le
-cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute
-la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne
-fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et
-de s'étonner beaucoup.»</p>
-
-
-<p>Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme
-plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement
-un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole
-poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond
-de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise,
-et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes
-convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses
-qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté
-d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant
-le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses
-qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance.<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> M.
-Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de
-Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre
-sur <i>Ménandre</i>:</p>
-
-<p>«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à
-l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour
-lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu
-qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou
-retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire,
-qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait
-au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est
-l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant
-dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est
-tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent
-qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de
-lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame
-son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes
-mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de
-religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait
-ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il
-pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> chancelant
-réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de
-l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que
-sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus
-qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un
-exempt.»</p>
-
-<p>Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que
-de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a
-cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer
-plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de
-l'imposteur, selon lui, un personnage comique.</p>
-
-<p>Schlegel avait dit que <i>le Tartuffe</i>, à quelques scènes près, n'est
-point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique
-ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les
-personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du
-drame, répond à Schlegel:</p>
-
-<p>«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de
-Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce
-du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi.
-Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé
-inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique,
-c'est qu'arrivé au moment où<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> il se croit sûr de son fait, où il pense
-avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute
-retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine.
-Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont
-vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la
-comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre
-dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon
-qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à
-part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher
-de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres
-circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On
-parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde,
-elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et
-grossière.</p>
-
-<p>«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe
-est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon,
-comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le
-tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va
-être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse
-remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme
-Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point
-de tout ménagement, frappe<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> si fort, se trahit et s'accuse si bien,
-qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite
-et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre,
-n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la
-galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la
-comédie.</p>
-
-<p>«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs
-critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les
-malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.»</p>
-
-<p>Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine,
-mais à mon avis elle est <i>trop fine.</i> Je veux dire qu'un critique très
-exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par
-M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est
-point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière
-sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu.</p>
-
-<p>Quels sont, à la représentation du <i>Tartuffe</i>, les sentiments non des
-délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait?
-On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le
-scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon
-qui le chasse de chez lui:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître,<br />
-La maison m'appartient...<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p>
-
-<p>Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur
-descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que
-la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh
-bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la
-police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec
-simplicité.</p>
-
-<p>Dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, il est vrai, Shakespeare, en
-faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter
-l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des
-spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un
-couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici
-Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune
-importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle
-de savoir si la comédie de Molière est «proprement une <i>comédie</i>». Il
-me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier
-qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les
-comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe
-aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, <i>le Tartuffe</i>
-renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de
-comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons
-dans Shakespeare:<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du
-risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence
-est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et
-que c'est le comique dans les grands drames de Molière.</p>
-
-<p>Vinet observe que dans <i>le Tartuffe</i> et <i>le Misanthrope</i> Molière touche
-hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de
-la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand
-sens, le <i>Misanthrope</i> de Molière est infiniment plus sérieux que la
-<i>Bérénice</i> de Racine.»</p>
-
-<p>Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne
-se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre
-un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un
-caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait
-lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur
-ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La préoccupation pédantesque de l'<i>idée</i> du comique a lourdement égaré
-la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère
-de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui
-d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> dans
-le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite
-du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois
-assez neuves.</p>
-
-<p>Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son
-vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur
-cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont
-ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond
-en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 5em;">... De faire</span><br />
-Ce que le ciel voudra.<br />
-</p>
-
-<p>Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Mortifiez vos sens avec ce mariage.<br />
-</p>
-
-<p>Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels
-le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations
-perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans
-les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y
-entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis,
-ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement,
-aucune retenue dans leur ardeur à maudire<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> ce qu'ils avaient élevé
-jusqu'au ciel.</p>
-
-
-<p>Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local
-pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de
-curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il
-nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps.
-Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de
-peinture plus fine.</p>
-
-<p>Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la
-faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très
-habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une
-abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux,
-deux hommes.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas
-seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi
-la vie et la variété de la nature.</p>
-
-<p>Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé
-à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles.
-Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes
-sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale
-et dramatique, du règne de la matière<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> à celui de l'esprit et de
-Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue
-de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là
-qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en
-étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la
-fois.»</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_30" id="Footnote_1_30"></a><a href="#FNanchor_1_30"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. XV.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_31" id="Footnote_2_31"></a><a href="#FNanchor_2_31"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et tes Tragiques grecs</i>, chap. III et
-VII.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a><br /><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></h5>
-
-
-<h4>DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></h4>
-
-
-<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.&mdash;Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.&mdash;Montaigne.&mdash;Les digressions de Sterne.&mdash;Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.&mdash;Le docteur Samuel Johnson.&mdash;Le
-bon ton, selon Duclos.&mdash;Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>&mdash;Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.&mdash;Exemples
-particuliers d'<i>humour.</i>&mdash;L'esprit dans la bêtise.&mdash;L'esprit dans le
-sentiment.&mdash;Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.&mdash;Le style de l'<i>humour.</i></p>
-
-
-<p class="p2">Shakespeare est un plus grand <i>humoriste</i> que Molière: telle est;
-à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le
-moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est
-que l'<i>humour</i>. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot,
-et j'ai quelque<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une
-espérance si présomptueuse.</p>
-
-<p>La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou
-moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes
-les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris
-qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à
-ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les
-autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie
-toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus
-modeste.</p>
-
-<p>Je crois que toutes les définitions de l'<i>humour</i> proposées par des
-hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais
-aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune
-qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle?
-Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches,
-de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour
-que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans
-une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée,
-a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle
-saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le
-croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun
-avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> absolument
-simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la
-moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les
-exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que
-l'expérience de quelques cas particuliers.»</p>
-
-<p>Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop
-rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions
-sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les
-expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit
-en anglais, comme on disait en latin, les <i>illustrer</i>, c'est-à-dire
-les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples,
-de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de
-viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les
-développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours
-ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les
-nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien
-persuader qu'on n'a jamais tout dit.</p>
-
-<p>Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'<i>humour</i>.
-Commençant par les définitions les plus générales et les plus
-superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai
-progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et
-profondes. Suivant une<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> remarque déjà faite à propos de la notion
-du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que
-l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité
-des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La
-définition totale de l'<i>humour</i> se composera de tout ce que nous aurons
-dit&mdash;et de ce qui nous resterait à dire encore.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise <i>humour</i>, sous
-sa forme allemande <i>Humor</i>, il a pris une signification spéciale dont
-on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'<i>humeur</i> selon le
-dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité
-facétieuse.»</p>
-
-<p>M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot
-<i>humeur</i> a cette acception. Dans <i>l'Illusion comique</i>, Matamore,
-achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en
-compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">CLINDOR.</span><br />
-<br />
-Où vous retirez-vous?<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">MATAMORE.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Le fat n'est pas vaillant,</span><br />
-Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.<br />
-</p>
-
-<p>Dans <i>la Suite du Menteur</i>, Cléandre, à une<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> plaisanterie que dit son
-valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 5em;">C'est un vieux domestique</span><br />
-Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique.<br />
-</p>
-
-<p><i>Avoir de l'humeur</i> voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais
-on voit par cet exemple de Corneille que le mot <i>humeur</i>, employé
-absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot <i>santé</i>,
-quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.</p>
-
-<p>Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé
-à un usage discret du mot <i>humeur</i> ainsi entendu. On lit dans les
-<i>Salons</i> de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la
-scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait
-plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un
-sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien
-de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se
-joue sur un fond triste.»</p>
-
-<p>Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France
-la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme
-pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté,
-cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il
-s'en doute, et<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> ils rendent cette idée par le mot <i>humour</i>, qu'ils
-prononcent <i>youmor.</i> Et ils croient qu'ils ont seuls cette <i>humour</i>,
-que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère
-d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce
-sens dans plusieurs comédies de Corneille.»</p>
-
-<p>M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations
-philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs
-droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas
-cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur
-<i>humour</i> ou <i>youmor</i>, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est
-honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité
-quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une
-obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien
-une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national
-suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification
-du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus
-importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant
-que l'<i>humeur</i> et l'<i>humour</i> sont choses identiques.</p>
-
-<p>Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne
-l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-pas de raison, par exemple, pour appeler <i>humour</i> l'humeur de Montaigne.</p>
-
-<p>Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette
-expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère
-ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode
-lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne
-pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise
-icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si
-nouveau apprentissage me change.»&mdash;«Ceux qui écrivent par humeur, dit
-La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est
-pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se
-refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont
-le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui
-écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler,
-à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi
-dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier».
-Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère,
-Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient,
-qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»</p>
-
-<p>Les <i>Essais</i> de Montaigne sont des causeries<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> où il se laisse aller à
-toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son
-expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est
-pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais
-non pas toujours ce qu'il va dire».</p>
-
-<p>Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste,
-Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre
-en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la
-meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse:
-car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au
-Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en
-effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de
-<i>Tristram Shandy</i> mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion
-soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse.
-Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons!
-à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me
-diriger dans cette affaire.»&mdash;«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit;
-pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me
-mène, je ne la mène pas.» &mdash;«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des
-CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume
-suivant, si je vis sera<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de
-conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»</p>
-
-<p>Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur
-de Montaigne et l'<i>humour</i> de Sterne. Le désordre de l'écrivain
-français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien
-quand on compare le premier texte des <i>Essais</i>, où le plan de l'auteur
-est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes,
-où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de
-plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au
-contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet
-d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie
-bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur
-artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense
-M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un
-terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner:
-il faut dire l'<i>humour</i> et non plus l'<i>humeur.</i></p>
-
-<p>Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent
-être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où
-l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et
-d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature
-un<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.</p>
-
-<p>Notre vieux mot national suffît pour désigner l'<i>humour</i> tel que le
-définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu
-de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des
-règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou
-rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice<a name="FNanchor_1_32" id="FNanchor_1_32"></a><a href="#Footnote_1_32" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
-
-<p>Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'<i>humour</i> tel que
-le définit M. Montégut: «Qui dit <i>humour</i> dit esprit de tempérament,
-traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité,
-candeur, naïveté, bonhomie, génialité<a name="FNanchor_2_33" id="FNanchor_2_33"></a><a href="#Footnote_2_33" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
-
-<p>Oui, tant que l'<i>humour</i> n'est que l'humeur, c'est tout bonnement
-le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament,
-par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude
-développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que
-la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines,
-disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les
-éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte
-niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-d'<i>humour</i>, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon
-droit s'appeler humoriste.</p>
-
-<p>M. Montégut a raison en un sens de définir l'<i>humour</i> comme il l'a
-fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de
-s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom
-d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa
-sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux
-caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et
-plus artificiel que spontané.»</p>
-
-<p>Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle
-n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel
-des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les
-nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir
-la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du
-mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>A partir du moment où l'<i>humour</i> cesse d'être simplement l'humeur, il
-devient quelque chose de singulièrement peu français.</p>
-
-<p>L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe,
-est un homme excentrique, un <i>original</i>, comme nous disons en mauvaise<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule.
-Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans
-son <i>Histoire de la littérature anglaise</i>, nous fait la caricature
-suivante:</p>
-
-<p>«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand
-à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure
-profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
-chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît.
-Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter
-un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
-fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
-avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
-racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que,
-n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
-comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
-il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une
-dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait
-à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un
-pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
-doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait:
-«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.&mdash;Ma<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> chère
-dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par
-la sottise.&mdash;Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que
-vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des
-bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt
-claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...»</p>
-
-<p>L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français
-aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIII<sup>e</sup>
-siècle, en traçait le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le
-plus d'esprit, consiste à dire agréablement des riens et à ne pas se
-permettre le moindre propos sensé si on ne le fait excuser par les
-grâces du discours; à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la
-produire, avec autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand
-il s'agissait d'exprimer quelque idée libre.»</p>
-
-<p>L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de
-l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de
-plus opposé à l'<i>humour.</i> La moindre infraction aux usages, aux
-manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance,
-et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance
-des originaux. On devient <i>ridicule</i> pour peu qu'on se distingue; en
-France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de
-Stendhal.<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont
-ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues
-ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles».
-Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». M<sup>me</sup>
-Geoffrin comparait la société de Paris à une quantité de médailles
-renfermées dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées
-l'une contre l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes.</p>
-
-<p>Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIII<sup>e</sup> siècle,
-Smollett, Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société
-française, malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse,
-parce que les individus leur ont paru manquer de cette originalité
-rude, mais vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à
-voir en Angleterre.</p>
-
-<p>«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons
-français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai
-volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est
-tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens
-d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils.
-Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation
-française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils
-sont vides d'instruction. Là où il y a<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> excès de politesse, il y a
-peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni
-discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité
-aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais
-l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette
-surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la
-conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie
-sans fin.»</p>
-
-<p>Sterne rapporte dans son <i>Voyage sentimental</i> un entretien piquant et
-instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français:</p>
-
-<p>«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les
-Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?&mdash;Je n'ai
-rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.&mdash;Vraiment, dit le
-comte, les Français sont donc polis?&mdash;A l'excès, repartis-je.»</p>
-
-<p>«Le comte releva le mot <i>excès</i>, et prétendit que je pensais là-dessus
-plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il
-soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer
-franchement mon opinion.</p>
-
-<p>«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son
-débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de
-charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber
-en faute; pourtant, je crois qu'en<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> toutes les choses humaines il
-n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir
-d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses
-qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire
-jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous
-parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement
-progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue
-les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline
-les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité,
-nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de
-caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de
-tout le reste du monde.</p>
-
-<p>«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi
-polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible
-mon idée, je les avais pris dans ma main.&mdash;Voyez, monsieur le comte,
-poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force
-de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans
-dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils
-qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes
-médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre
-de mains, conservent le relief tranchant que la<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> belle main de la
-nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais,
-en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous
-voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français,
-monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit),
-ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de
-celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon,
-s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop
-sérieux.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?»
-dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et,
-du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon
-opinion bien arrêtée.»</p>
-
-<p>Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les
-Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et
-rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse
-avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ces Anglais ont dans leur gaieté<br />
-Et surtout dans la raillerie,<br />
-Un fiel mordant, une âcreté<br />
-Insupportable en vérité,<br />
-Quand des Français on a goûté<br />
-Le sel et la plaisanterie.<br />
-</p>
-
-<p>M. Mézières remarque que les Anglais se permettent<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> d'introduire la
-plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange
-blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité
-française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en
-France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours...
-Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au
-retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la
-complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes:
-il est resté jusqu'au bout grave et fier.»</p>
-
-
-<p>J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit
-français<a name="FNanchor_3_34" id="FNanchor_3_34"></a><a href="#Footnote_3_34" class="fnanchor">[3]</a>, et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce
-point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre
-caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et,
-à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut
-prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les
-vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans
-la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice
-et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine <i>gauloise</i>;
-et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur,
-qui est notre<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> héritage <i>latin.</i> Il y a sur ce parallélisme&mdash;ou cet
-antagonisme&mdash;dos deux traditions la matière d'un développement à perte
-de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance
-dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des <i>Nouveaux
-lundis.</i></p>
-
-<p>Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le
-premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'<i>humour</i> des peuples
-du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien
-avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'<i>humour</i> une profonde
-antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause
-de notre éducation latine, que l'<i>humour</i> est devenu pour nous quelque
-chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous
-manque, a dit M. Taine: l'<i>humour</i> est le genre de talent qui peut
-amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
-comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre
-race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.»</p>
-
-<p>Le XVII<sup>e</sup> siècle nous montre la victoire de l'esprit latin
-sur presque toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce
-grand siècle, de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner
-dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le
-caprice de l'individu».<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> Mais à d'autres moments l'esprit celtique a
-pris sa revanche, et même au XVII<sup>e</sup> siècle il n'a pu être
-complètement étouffé.</p>
-
-<p>L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a
-fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple
-français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle
-expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte
-révolution de notre existence tant politique que littéraire.</p>
-
-<p>Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de
-tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter
-soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition?
-C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y
-a un fond d'<i>humour</i> celtique sous notre politesse et notre gravité
-latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la
-France et des Français<a name="FNanchor_4_35" id="FNanchor_4_35"></a><a href="#Footnote_4_35" class="fnanchor">[4]</a>, M. Hillebrand propose de modifier à notre
-usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le
-Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le
-Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre
-classique de l'<i>humour</i>; elle a donné naissance ou asile aux plus
-grands humoristes<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> de la littérature anglaise, notamment à Swift et à
-Sterne.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un Irlandais, au XV<sup>e</sup> siècle, le comte de Kildare, accusé
-d'avoir commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel,
-répondit, pour s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans.
-Voilà une plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son
-originalité, et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait
-comique ou spirituel.</p>
-
-<p>Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement
-inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et
-recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà!
-doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et
-tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté
-pure, d'une bêtise.</p>
-
-<p>A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours
-dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente
-d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment
-à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à
-cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce
-que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la
-piquante épigramme du Gascon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p>
-
-<p>Dans l'<i>humour</i>, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte
-qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire,
-avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union
-est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange
-contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie
-humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter
-à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à
-l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime,
-présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait.
-Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de <i>Maître Pathelin</i>,
-appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.</p>
-
-<p>L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que,
-«<i>quoiqu'il</i> n'eût point pris part au combat, il avait le mérite
-d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte
-et les Bélise des <i>Femmes savantes</i>, me pâmer d'admiration sur ce
-quoique. Ce <i>quoique</i> vaut un poème. Ce <i>quoique</i> m'ouvre l'infini.
-L'absurdité profonde de ce <i>quoique</i> est précisément ce qui en fait le
-sublime.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Enfin, <i>quoique</i> en dit beaucoup plus qu'il ne semble.<br />
-Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,<br />
-Mais j'entends là-dessous un million de mots.<br />
-</p>
-
-<p>La gloire de l'<i>humour</i>, c'est de faire ouvrir de<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> grands yeux ronds
-à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique
-bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur
-insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants,
-comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une
-pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en
-eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous
-pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au
-travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du
-défunt?&mdash;Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole,
-c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»</p>
-
-<p>Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance
-de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M.
-Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est
-un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces
-les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de
-fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à
-attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur
-une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon
-pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif
-pour le battre; comme le petit garçon ne<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> faisait rien du tout, il
-se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas
-recommencer<a name="FNanchor_5_36" id="FNanchor_5_36"></a><a href="#Footnote_5_36" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
-
-<p>Dans la fable du <i>Loup plaidant contre le renard par devant le singe</i>,
-il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux
-parties, prononce l'arrêt en ces termes:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Je vous connais de longtemps, mes amis,<br />
-Et tous deux vous paierez l'amende:<br />
-Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.<br />
-Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.<br />
-</p>
-
-<p>Ce qui fait l'<i>humour</i> de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme,
-plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la
-fable n'a rien d'humoristique:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le juge prétendait qu'à tort et à travers<br />
-On ne saurait manquer, condamnant un pervers.<br />
-</p>
-
-<p>Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le
-poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale
-de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre
-imagination des perspectives infinies.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p>
-
-<p>On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La
-Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit
-que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition
-logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute
-espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme
-particulier de l'<i>humour</i>. En ce sens on peut dire que l'<i>infini</i> est
-au fond des plaisanteries de l'<i>humour</i>, à la différence des traits
-simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours
-nette et la portée limitée<a name="FNanchor_6_37" id="FNanchor_6_37"></a><a href="#Footnote_6_37" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p>Voici quelques exemples d'<i>humour</i> consistant dans une contradiction
-infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les
-sentiments qu'ils ont exprimés.</p>
-
-<p>Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un
-vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
-qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours
-ôté son chapeau en entrant dans une église.</p>
-
-<p>Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne
-voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger
-qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un
-vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à
-la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit
-chatouilleux.» Dans les <i>Essais de critique et d'histoire</i> de Macaulay,
-nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au
-supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de
-la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le
-brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui
-entrent comme éléments dans l'<i>humour</i> ont fait croire à trop de gens
-qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter
-le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une
-de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui
-voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent
-une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant
-des<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple
-étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse
-sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère
-humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du
-ridicule!» Un <i>philistin</i> berlinois vantait devant Henri Heine le grand
-nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait
-sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit:</p>
-
-<p>«Mon bel ami, l'<i>humour</i> est une invention des Berlinois, le peuple
-le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde
-pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une
-autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services
-particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre.
-Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire?
-Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens
-disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville
-de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément
-était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya
-d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule
-eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation
-dut se contenter des petites,&mdash;avec un privilège spécial, toutefois,
-pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des
-basses<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises
-que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent
-impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus
-de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même
-secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable,
-lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui
-du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en
-sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes
-les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par <i>humour</i> qu'on
-les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde:
-la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son
-but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit
-persiflage, l'absurdité pure et simple en <i>humour</i>, la sotte ignorance
-en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de
-la moderne Athènes<a name="FNanchor_7_38" id="FNanchor_7_38"></a><a href="#Footnote_7_38" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<p>Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner
-aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que
-chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque
-manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> de
-musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur;
-de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et
-petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><i>L'esprit dans la bêtise</i>, comme toutes les définitions sommaires qu'on
-a données et qu'on donnera encore de l'<i>humour</i>, n'est qu'un côté de
-cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou
-supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, <i>l'esprit dans le
-sentiment.</i></p>
-
-<p>C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable
-<i>humour</i> (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité
-et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse
-que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais
-notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang
-qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les
-<i>aimions</i>, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire
-d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux
-héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.</p>
-
-<p>Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique
-est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-enfant qui a une manie très étrange, un <i>dada</i>, et dans le cerveau
-duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis
-nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable
-et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit
-plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi
-noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller
-devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons
-de même, nous admirons, nous <i>aimons</i> don Quichotte, si loyal, si
-généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances.
-La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à
-ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à
-quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde
-chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas
-de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité
-que l'<i>humour.</i> Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux,
-s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou
-étudiée, il en fait le tableau suivant:</p>
-
-<p>«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers
-sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds
-de<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue,
-ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la
-tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une
-demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je,
-mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de
-travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as
-pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron.
-Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais
-d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron,
-je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses
-jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa
-net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas,
-semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.»</p>
-
-<p>Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu
-et bien décrit cet élément considérable de l'<i>humour</i>: l'esprit dans le
-sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de
-quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:</p>
-
-<p>«L'<i>humour</i>vrai, l'<i>humour</i> de Cervantes et de Sterne a sa source dans
-le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un
-esprit généreux verse sur les blessures de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> et que seul un
-esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'<i>humour</i> ainsi entendu
-est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus
-tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de
-ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos
-yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique
-que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté
-fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de
-sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une
-teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère
-et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien,
-vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous
-les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos
-affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime
-qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà
-la marque de l'<i>humour</i> vrai.»</p>
-
-<p>Dans un feuilleton du <i>Journal des Débats</i>, daté du 12 mai 1867, la
-femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie,
-a dit finement: «L'<i>humour</i> fait que la griffade elle-même a quelque
-chose de la caresse.»</p>
-
-<p>M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> anglaise</i>, a défini
-partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de
-l'<i>humour</i>:</p>
-
-<p>«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des
-contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
-qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les
-plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de
-bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y
-livre<a name="FNanchor_8_39" id="FNanchor_8_39"></a><a href="#Footnote_8_39" class="fnanchor">[8]</a>. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle
-aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.&mdash;Un
-autre trait de l'<i>humour</i> est l'oubli du public. L auteur nous
-déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être
-compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si
-son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper.
-Il veut être raffiné<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> et original tout à son aise; il est chez lui
-dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de
-chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.&mdash;Un
-dernier trait de l'<i>humour</i> est l'irruption d'une jovialité violente,
-enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît
-brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes
-de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez
-une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité
-habituelle.&mdash;Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus.
-L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone
-de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou
-laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent
-bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes
-violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des
-retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines
-et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en
-vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes
-harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble
-naturelle.»</p>
-
-<p>M. Taine dit encore: «L'<i>humour</i> consiste à dire d'un ton solennel des
-choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.»</p>
-
-<p>Il est très vrai que tel est souvent le style de l'<i>humour</i>. Sterne,
-qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé
-que le charme principal de l'<i>humour</i> de Cervantes consiste en ceci,
-que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute
-la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur
-trait d'<i>humour</i> de Swift un passage des <i>Voyages de Gulliver</i> où le
-style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M.
-Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le
-cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais,
-comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son
-pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma
-bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette
-dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop
-improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner
-une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je
-n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à
-s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets.
-Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature
-des<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.»</p>
-
-<p>Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray,
-et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne
-suffit pas pour distinguer et définir le style de l'<i>humour</i> dans
-sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien
-curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul
-a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de
-rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser
-et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus
-extrêmes de la particularisation.</p>
-
-<p>Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus
-du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye,
-et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la
-capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre
-les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et
-tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy
-les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh,
-Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus
-de peur pour plus de cinq sols.»</p>
-
-<p>Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même
-pas de dire: «Mon<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des
-yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de <i>six teintes et
-demie, sinon d'une pleine octave</i>, au-dessus de sa couleur naturelle.»
-Au lieu d'écrire: <i>la patience de Job</i>, il écrit: <i>le tiers, le quart,
-la moitié ou les trois cinquièmes</i> de la patience de Job, indiquant
-exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour
-supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule
-chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression
-«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille
-de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage,
-il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes,
-il tiendra à nous apprendre qu'elle <i>récure une poissonnière.</i> La
-blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue
-à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face
-de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os <i>pubis</i> et le
-bord extérieur de la partie du <i>coxendix</i> appelée os <i>ilium</i> ont été
-horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable
-fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et
-l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile».</p>
-
-<p>M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement
-loin ce curieux procédé<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> de style, voulant énoncer ce fait bien simple,
-que tous les <i>sénateurs sont vieux</i>, dédaigne les vieilles images dont
-un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute
-assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies;
-il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons
-de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier
-serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de
-tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et
-<i>M. Nisard</i>, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la
-colonne, <i>pourrait serrer la main à Rhamsès IV.</i>»</p>
-
-<p>Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les
-femmes de la maison prennent un air important,&mdash;dans une phrase qui est
-le <i>nec plus ultra</i>, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après
-laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle:</p>
-
-<p>«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant
-le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait
-son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de
-l'état de mariage&mdash;et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a
-plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu
-porter,&mdash;il n'en est aucune qui me semble aussi pleine<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> d'inextricables
-mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée
-dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme
-de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en
-deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus
-d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles
-de l'<i>humour</i>, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et
-l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette
-longue revue préliminaire, c'est que l'<i>humour</i> est un genre d'esprit
-et de talent singulièrement complexe.</p>
-
-<p>L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la
-logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des
-qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a
-une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants,
-les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en
-passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 15em;">Un âne,</span><br />
-Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier<a name="FNanchor_9_40" id="FNanchor_9_40"></a><a href="#Footnote_9_40" class="fnanchor">[9]</a>;<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p>
-
-<p>affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon
-dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout
-à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes,
-comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc;
-enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du
-précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse,
-et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui
-anéantissent le sérieux.</p>
-
-<p>Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments
-contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée
-mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en
-un mot, la philosophie de l'<i>humour</i>? C'est ce que je me propose de
-chercher dans le chapitre qui va suivre.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_32" id="Footnote_1_32"></a><a href="#FNanchor_1_32"><span class="label">[1]</span></a> <i>Revue critique</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1870.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_33" id="Footnote_2_33"></a><a href="#FNanchor_2_33"><span class="label">[2]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 juin 1865.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_34" id="Footnote_3_34"></a><a href="#FNanchor_3_34"><span class="label">[3]</span></a> Voy. pages <a href="#Page_164">164</a> et suiv.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_35" id="Footnote_4_35"></a><a href="#FNanchor_4_35"><span class="label">[4]</span></a> <i>Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des
-XIX<sup>ten</sup> Jahrhunderts.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_36" id="Footnote_5_36"></a><a href="#FNanchor_5_36"><span class="label">[5]</span></a> <i>Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the
-little boy to see whether he was doing any thing he could beat him for:
-as he happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his
-ears, and told him not to do it again.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_37" id="Footnote_6_37"></a><a href="#FNanchor_6_37"><span class="label">[6]</span></a> On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont
-significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate
-bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans
-une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, <i>Aimé de son concierge</i>,
-un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant
-flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre
-ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout
-à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me
-voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est
-même à dire que <i>de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus
-ressemblant!</i>»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_38" id="Footnote_7_38"></a><a href="#FNanchor_7_38"><span class="label">[7]</span></a> Reisebilder.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_39" id="Footnote_8_39"></a><a href="#FNanchor_8_39"><span class="label">[8]</span></a> Dans son livre sur <i>Henri Heine</i>, M. Ducros note
-naturellement cette singularité, mais sans prendre garde que c'est
-précisément en cela que l'<i>humour</i> de Heine consiste et en jugeant,
-avec la juste sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce
-qui lui Tait l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille
-lui-même l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au
-moment même où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement
-inspiré... L'auteur des <i>Reisebilder</i> n'a garde de se laisser aller
-bonnement et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la
-fin d'un développement ému ou d'une description enthousiaste, nous
-mystifier par une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et
-vulgaire.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_40" id="Footnote_9_40"></a><a href="#FNanchor_9_40"><span class="label">[9]</span></a> Alfred de Musset, <i>Mardoche.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></h5>
-
-
-<h4>PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT</h4>
-
-
-<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.&mdash;Idée
-du néant universel.&mdash;Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.&mdash;Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.&mdash;Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.&mdash;Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.&mdash;L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.&mdash;La fête des fous.&mdash;La danse des
-morts.&mdash;<i>L'Ecclésiaste.</i>&mdash;L'<i>humour</i> des Espagnols.&mdash;L'<i>humour</i> des
-Anglais.&mdash;Rabelais.&mdash;Villon.&mdash;Pascal.&mdash;Voltaire.&mdash;Humoristes divers du
-XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-
-<p class="p2">J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des
-contraires<a name="FNanchor_1_41" id="FNanchor_1_41"></a><a href="#Footnote_1_41" class="fnanchor">[1]</a> pour<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> donner une dernière définition de l'<i>humour</i>,
-plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui
-ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à
-la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce
-terme. J'opposerai à l'<i>humour</i> l'état d'esprit qui lui est le plus
-contraire: cet état, c'est la gravité.</p>
-
-<p>Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe
-d'habitude au mot <i>gravité</i>, mais qui sont étrangères à la notion
-de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme
-qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux;
-c'est, selon l'étymologie, un homme qui <i>pèse.</i> J'entends le verbe
-<i>peser</i> dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme
-grave, <i>gravis</i>, a du poids,&mdash;du lest, comme on dit par métaphore; dans
-l'ordre général du monde il pèse pour sa part&mdash;on croit peser; et, en
-outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette
-double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la
-balance, telle est la signification complète du mot <i>gravité.</i></p>
-
-<p>L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre
-personne.</p>
-
-<p>Rire de lui-même, manquer au respect qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> se doit, se donner un petit
-soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez,
-déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre,
-de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait
-lui en venir.</p>
-
-<p>Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes,
-toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit
-tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit
-juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place;
-rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour
-rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont
-gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui
-aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures
-convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a
-des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des
-passions: elles donnent du sérieux à la vie.</p>
-
-<p>La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et
-d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et
-l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors.
-«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; <i>on-on</i> doit <i>rem-emplir</i> les
-formes.»&mdash;«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld,<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> chacun
-affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le
-croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et
-encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les
-défauts de l'esprit.»</p>
-
-<p>Voilà l'<i>humour</i> presque défini, mais négativement et par son
-contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition
-de la gravité.</p>
-
-<p>L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni
-lui-même.</p>
-
-<p>Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est
-qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su
-s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on
-découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout
-compris, et il a jugé que <i>tout n'est qu'une farce.</i> L'idée du <i>néant
-universel</i> est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il
-rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion
-est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être
-distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral;
-surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse.
-Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous <i>particuliers</i>; mais
-«tout le monde est fol», comme<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> dit Panurge, et lui-même non moins que
-les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de
-l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol
-ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une
-perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne;
-l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la
-moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je
-veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots;
-et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout
-à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la
-gravité.</p>
-
-<p>Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de
-satires et de comédies.</p>
-
-<p>Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du
-ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des
-infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit
-sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation,
-la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de
-personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien
-raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus
-respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur
-leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> rire sec
-et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le
-Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules
-personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et
-nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots.</p>
-
-<p>H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur
-<i>les Conditions de la bonne comédie</i>, dit fort justement: «L'esprit
-ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela,
-il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui
-qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer
-ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant
-qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent
-comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève,
-nous spectateurs, à sa propre hauteur.»</p>
-
-<p>Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous
-appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte
-et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste!
-Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite
-les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses
-expressions, je développe et commente sa pensée:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p>
-
-<p>Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur
-comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises
-individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise,
-les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les
-imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas,
-rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit,
-par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous
-les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la
-maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du
-haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères
-les fous.&mdash;L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises
-individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée
-précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son
-<i>Gulliver</i>; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité
-une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons.</p>
-
-<p>Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui
-ait profondément compris la philosophie de l'<i>humour.</i></p>
-
-<p>L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les
-personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le
-poète comique ordinaire. Il ne divise pas les<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> hommes en fous et en
-sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun
-parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune
-secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas
-pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne
-vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie
-humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus
-grands savants de la terre ne sont pas aussi de <i>triples sots?</i> est-ce
-que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle
-illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le
-poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la
-comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout
-aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne
-et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans
-l'égalité du néant.</p>
-
-<p>Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses
-grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général
-du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les
-<i>aime</i>, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur.</p>
-
-<p>C'est ici le trait le plus profond de l'<i>humour.</i> Nous l'avons noté
-dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle
-idée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la
-source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant
-ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de
-Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point
-immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une
-élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi:</p>
-
-<p>Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant,
-ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au
-contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des
-<i>sots</i>; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre
-fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse!
-Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs
-mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art
-et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de
-la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à
-Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux
-n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et
-leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos
-grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement
-de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> de Falstaff la
-philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet
-perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les
-saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde
-vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours
-d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis
-par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois
-d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous
-étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que
-l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et
-des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or
-et l'innocence des anges!</p>
-
-<p>Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange
-de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien
-qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre
-le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre <i>treize</i>
-langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de
-donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique?</p>
-
-<p>Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif
-plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule
-doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres
-mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui
-paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien
-montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez
-dupe de lui-même pour en croire un seul mot.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que
-notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme
-contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse
-et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite
-gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de
-tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante
-ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule
-qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie
-humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras
-nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la
-cour de Versailles à la mort de Monseigneur.</p>
-
-<p>L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le
-libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des
-pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber
-à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire
-sur<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste;
-livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté;
-traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur
-valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche;
-humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la
-volupté de l'humoriste.</p>
-
-<p>En bonne logique, l'<i>humour</i> est la négation même et la ruine de l'art,
-puisque le mépris de l'univers, principe de l'<i>humour</i>, embrassant
-tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et
-nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de
-mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.</p>
-
-<p>Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent
-l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts
-de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se
-sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie <i>par raison.</i>
-Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils
-saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu
-que les Arabes appellent <i>al-katim</i><a name="FNanchor_2_42" id="FNanchor_2_42"></a><a href="#Footnote_2_42" class="fnanchor">[2]</a>», ouvrent généralement leur
-livre par une culbute et le ferment sur une pirouette.<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> Rabelais
-remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe
-en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des
-Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, <i>de Nasis</i>, en
-latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table
-composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur
-d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r
-...ing&mdash;twing&mdash;twing&mdash;prut&mdash;trut (c'est un abominable violon).
-Tr...a...e...i...o...u&mdash;twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle,
-diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle,
-twuddle diddle&mdash;prut&mdash;trut&mdash;krish&mdash;krash&mdash;krush.»</p>
-
-<p>Mais il est clair que l'<i>humour</i> est obligé de se modérer lui-même.
-Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction
-de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et
-de la forme, le rien pur et simple,&mdash;zéro. Aussi l'humoriste a-t-il
-beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il
-n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi
-de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie,
-il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est
-pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.</p>
-
-<p>Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> briseur de
-lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition,
-vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et
-non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son
-coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux.
-C'est ici la contradiction intime de l'<i>humour</i>. Comme tant d'autres
-contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort,
-mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister
-littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'<i>humour</i>, qui
-semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a
-de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque
-chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant
-par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme
-partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la
-manière, est le mystère du goût, le secret du talent.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus
-ou moins abstraites, pour considérer l'<i>humour</i> dans les faits de
-l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais
-avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même
-sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire
-çà et là quelques exemples, sans<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> m'astreindre à un ordre logique
-rigoureux.&mdash;Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le
-génie dans ses rapports avec l'<i>humour</i> sera plus loin l'objet d'un
-examen spécial.</p>
-
-<p>On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait
-connu et pratiqué l'<i>humour</i>? La réponse dépend naturellement de
-l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la
-plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il
-est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux
-choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence
-possible de l'<i>humour</i> au siècle de Périclès et de Phidias serait une
-témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques,
-l'<i>humour</i>, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de
-se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût
-et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de
-santé, et l'<i>humour</i> est une maladie; l'homme est heureux, croyant,
-et l'<i>humour</i> est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état
-d'équilibre parfait, et l'<i>humour</i> est le renversement frénétique de
-tous les rapports et de toutes les proportions.</p>
-
-<p>Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature
-humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour
-les mépriser à la façon de l'<i>humour</i>.»</p>
-
-<p>Dans la décadence de l'antiquité l'<i>humour</i> fit éclosion; mais, pour
-qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient
-nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à
-l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix
-supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et
-de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique
-inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion
-fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe,
-création fantasmagorique d'un fantôme.</p>
-
-<p>Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer
-un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux
-nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu
-de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par
-lesquelles nous disons adieu au carnaval.</p>
-
-<p>Dans son beau livre sur les <i>Fragments cosmogoniques de Bérose,
-commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art
-asiatique.</i> M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient
-coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-<i>Sacée</i>, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un
-d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses
-empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu
-d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques
-jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu
-de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem
-de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur
-le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna
-l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara
-du pouvoir.</p>
-
-<p>M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la
-<i>Religion romaine</i> où il raconte l'invasion des religions étrangères à
-Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.</p>
-
-<p>«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au
-printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait
-les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus
-variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en
-femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute:
-«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une
-litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne,
-qui<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne
-couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était
-Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même
-chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps:
-«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et
-toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise
-à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère
-dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.»</p>
-
-<p>Au moyen âge, une sorte d'<i>humour</i> en action nous est également offerte
-dans la fameuse <i>fête des Fous.</i> C'était une mascarade où l'État,
-l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule
-pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage:
-«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la
-bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux
-vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait
-rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle
-au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux
-joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de
-ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.»</p>
-
-<p>D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère,
-appartenant à la fois aux représentations<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> de l'art et à l'histoire
-réelle, nous apparaissent dans la <i>Danse des morts.</i> Quel théâtre
-que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de
-misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent
-danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir!
-Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes
-anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du
-XV<sup>e</sup> siècle, venant convier à la danse tous les états et
-toutes les classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et
-pauvres, nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la
-belle dame à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en
-pâlissant l'horrible fantôme ricaner derrière elle!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'<i>humour</i> peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de
-quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond
-du néant de toute chose:</p>
-
-<p>«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est
-vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem...
-Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai
-que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà
-grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu
-avant moi à Jérusalem;<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> mon intelligence a vu le fond de toute chose;
-j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la
-folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Beaucoup de sagesse,<br />
-Beaucoup de tristesse;<br />
-Grandir son savoir<br />
-Est peine vouloir.<br />
-</p>
-
-<p>«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le
-plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité...
-Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des
-vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres
-fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour
-arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux
-sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et
-de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi
-à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or,
-l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de
-chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et
-je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis
-à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de
-mes mains et les travaux auxquels je m'étais<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> livré, je reconnus encore
-une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors
-à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une
-part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la
-supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la
-lumière sur les ténèbres.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le sage a ses yeux dans sa tête,<br />
-Et le fou marche dans la nuit.<br />
-</p>
-
-<p>«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je
-pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle
-du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma
-sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions
-me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se
-passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent<a name="FNanchor_3_43" id="FNanchor_3_43"></a><a href="#Footnote_3_43" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
-
-<p>Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.</p>
-
-<p>Cependant, si l'<i>humour</i> se confondait en dernière analyse avec le
-pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature
-un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans
-<i>l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-ridée du<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> néant de l'existence.</i> Le parfait humoriste pense, connue
-l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire
-cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle
-est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée,
-légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui
-inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.</p>
-
-<p>L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'<i>humour</i>
-gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques
-années, initient l'esprit français à l'<i>humour</i> slave, plein de
-mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau
-fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de
-joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel
-des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait
-exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa
-conception du monde<a name="FNanchor_4_44" id="FNanchor_4_44"></a><a href="#Footnote_4_44" class="fnanchor">[4]</a>».</p>
-
-<p>Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M.
-Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne,
-a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate
-dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes
-politiques, et dans toute leur littérature, même<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> dans les œuvres
-des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et
-contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue
-précisément le tempérament humoristique.</p>
-
-<p>Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux
-pour être gai à la façon l'<i>humour</i>; il redoute excessivement d'être
-l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce
-n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est
-du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites
-et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est
-fort différent de l'<i>humour</i> et de la grande ironie. Le <i>persiflage</i>
-se moque des individus; la grande <i>ironie</i> se moque de l'homme, et le
-hait; l'<i>humour</i> se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui
-d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et
-de joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au
-XIV<sup>e</sup> siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein
-renouveau de la Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine
-rien de plus opportun que de traduire en vers <i>l'Ecclésiaste.</i> «Le
-désenchantement, remarque à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou
-amère,<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> la connaissance innée de la vanité des choses humaines, ne
-manquent guère dans ce pays et dans cette race.»</p>
-
-<p>Quand les voyageurs anglais au XVIII<sup>e</sup> siècle venaient nous
-dire: «Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur
-répondions: «Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749,
-écrivait de Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au
-cabaret aussi tristement que si l'on y était forcé par le parlement
-pour augmenter les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et
-sa liberté, qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses
-députés à la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne;
-il danse, il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il
-s'enivre.» Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir
-bizarre à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»&mdash;Des
-inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge
-de dix-sept ans écrit un poème sur les <i>Plaisirs de la mélancolie.</i>
-Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est
-doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année
-l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où
-Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un
-enfant des hommes était né.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p>
-
-<p>Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus
-d'ironie que d'<i>humour.</i> Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que
-l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche,
-cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift
-arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui
-cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des
-humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre
-pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de
-leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui
-sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne
-dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale
-Swift; il est l'Homère du genre.</p>
-
-<p>Sterne, au contraire, a plus d'<i>humour</i> que d'ironie. Son esprit,
-comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a
-pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres
-légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la
-fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.</p>
-
-<p>Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme
-qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens,
-plus aimable et plus riant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span></p>
-
-<p>Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans
-l'<i>humour</i> ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans
-l'ironie: le père, la source, <i>sacrum caput.</i></p>
-
-<p>Qu'y a-t-il de si grand dans l'<i>humour</i> de Rabelais? C'est que chez
-lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des
-choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que
-triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté
-profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font
-de son livre, qui est par excellence Bible de l'<i>humour</i> c'est-à-dire
-d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits
-des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui,
-étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs
-biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède
-plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre
-deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur,
-les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela?
-Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science
-que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je
-vous paye chopine.»</p>
-
-<p>Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point
-que chez lui l'écrivain<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon
-de philosophie contenue dans le premier verset de <i>l'Ecclésiaste</i>,
-et qui est tout renseignement de l'<i>humour</i>, il l'a donnée dans sa
-personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans
-sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier
-de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son
-siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis,
-culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à
-gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.</p>
-
-<p>Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et
-borner l'<i>humour</i>. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre
-n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein
-d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de
-raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est
-l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à
-mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au
-sérieux.</p>
-
-<p>Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou
-fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien
-de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme
-y respire pour la science<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> et pour la vertu; mais cherchez bien, et
-vous trouverez l'<i>humour</i> qui se cache et rit en un coin: c'est dans
-la signature de la lettre, datée du pays d'<i>Utopie.</i> De même, dans
-les chapitres sur l'éducation,&mdash;chapitres si judicieux qu'ils ont
-servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet,
-jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme
-de l'Université,&mdash;Rabelais a le bon goût de chasser doucement le
-sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités
-grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler
-à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand
-Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des
-héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite
-en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs
-d'autruche».</p>
-
-<p>Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous
-garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel
-humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité,
-la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose
-d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le
-souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant
-le sens du <i>Pantagruel</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> veulent y voir tantôt une satire de la
-société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne
-sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance
-naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité
-de l'<i>humour</i>, l'impuissance particulière de la raison française à
-comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les
-protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces
-pygmées? Rabelais se moque bien de cela<a name="FNanchor_5_45" id="FNanchor_5_45"></a><a href="#Footnote_5_45" class="fnanchor">[5]</a>!</p>
-
-<p>C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus
-grand des humoristes soit né en France, pays où l'<i>humour</i> est si rare.</p>
-
-<p>Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature
-et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins
-complets. Le fond de l'<i>humour</i> étant, en somme, le sentiment que tout
-est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il
-n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en
-possède une certaine dose. Une histoire de l'<i>humour</i> en France serait
-un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni
-même en tracer le plan général;<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> je ne veux que citer quelques noms ça
-et là.</p>
-
-<p>Le génie de Villon, au XV<sup>e</sup> siècle, a été résumé par un
-érudit dans une phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle
-contient les termes mêmes de notre dernière définition de l'<i>humour</i>.
-«Dans les vers de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon,
-la bouffonnerie se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la
-tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie;
-<i>le sentiment du néant des choses et des êtres</i> est mêlé d'un burlesque
-soudain qui en augmente l'effect.»</p>
-
-<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, l'<i>humour</i> de Pascal, désespéré, battu des
-flots, est venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité
-contre la tempête et toujours plein d'une tragique agitation.</p>
-
-<p>Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux
-les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste,
-s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul
-dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même
-par l'idée anéantissante». Ses romans, <i>Micromégas</i> surtout et
-<i>Candide</i>, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et
-du simple persiflage, et qui appartiennent à l'<i>humour</i> ou du moins à
-la haute ironie.&mdash;De tous les écrivains de notre littérature, le plus
-étranger à toute espèce<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> d'<i>humour</i> est certainement Buffon. Dans son
-discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos
-yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande
-à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus
-générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'<i>humour</i>,
-nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant
-par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité
-pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et
-rendraient ridicule le sublime lui-même.</p>
-
-<p>Napoléon I<sup>er</sup>, dans un autre genre et sur une autre scène,
-était, lui aussi, totalement dépourvu d'<i>humour.</i> «On ne trouverait pas
-dans sa vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule
-de ces philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un
-César ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est
-supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa
-propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent
-à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de
-faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire
-... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien,
-il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette
-suprême grandeur de<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa
-juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des
-petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste
-mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir
-bien joué le drame de la vie<a name="FNanchor_6_46" id="FNanchor_6_46"></a><a href="#Footnote_6_46" class="fnanchor">[6]</a>». M<sup>me</sup> de Rémusat raconte
-dans ses Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de
-gravité. «C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il,
-que celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent
-qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme
-est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie
-politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes
-partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant
-qu'ils possèdent la <i>moitié</i>, le <i>quart</i> ou les <i>deux cinquièmes</i> de
-l'<i>humour</i>.</p>
-
-<p>Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur
-du <i>Génie du christianisme</i>, depuis l'<i>Essai sur les Révolutions</i>,
-ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me
-suis toujours étonné qu'un homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> avait tant de connaissance des
-hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au
-jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La
-politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples
-et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à
-espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, <i>c'est
-qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au
-sérieux.</i>» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave,
-emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable
-<i>humour</i>, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré
-incompatible avec ce genre d'esprit.</p>
-
-<p>Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas
-le moindre grain d'<i>humour.</i> Stendhal en a un peu plus, et il en
-affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans
-affectation. L'<i>humour</i>, chez ce parfait écrivain, est sévèrement
-mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis
-en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'<i>humour</i>
-au plaisir que prend l'auteur de <i>Lokis</i> et de la <i>Vénus d'Ille</i> à
-mystifier le lecteur ébahi.</p>
-
-<p>Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon
-sentiment, le dernier mot de l'<i>humour</i>, en ce sens qu'elle nous<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> fait
-toucher du doigt la limite extrême que l'<i>humour</i> ne peut pas dépasser
-et où il confine au scandale:</p>
-
-<p>«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de
-Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés
-dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur
-le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre;
-seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement
-des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa
-maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par
-là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains,
-et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant
-joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse
-qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières
-cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde
-suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement
-le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé,
-l'engageait à le reprendre et à continuer: «<i>Non</i>, répliqua-t-il, ce ne
-sorti pas mes opinions<a name="FNanchor_7_47" id="FNanchor_7_47"></a><a href="#Footnote_7_47" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p>
-
-<p>Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non
-point égaler à un tel paradoxe d'<i>humour</i>, mais lui comparer dans une
-certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des <i>Aventures</i>
-de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le
-jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le
-manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier
-et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui».</p>
-
-<p>M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a
-compris plus profondément que lui la philosophie de <i>l'Ecclésiaste</i>;
-mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme
-proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la
-création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais
-eût prise pour de la foi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est
-trop exclusivement classique une bonne définition de l'<i>humour</i>; on
-en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su
-goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut
-l'<i>humour</i>, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit
-étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article
-du <i>Temps</i> (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> série de
-ses <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, il a défini le mot aussi
-complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.</p>
-
-<p>Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'<i>humour</i>,
-il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion
-générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise
-s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent
-plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du
-XVIII<sup>e</sup> siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir
-vraiment l'<i>humour</i> une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une
-définition partielle. M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature
-anglaise</i>, a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères
-extérieurs de l'<i>humour</i>, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce
-genre d'esprit et de talent.</p>
-
-<p>En Allemagne, la <i>Poétique</i> de Jean-Paul, livre extravagant et obscur,
-est le vrai code de d'<i>humour</i>, et plusieurs chapitres des admirables
-<i>Reisebilder</i> d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.&mdash;Le grand
-sens de Hegel a condamné l'<i>humour</i> avec la dernière sévérité. Il
-y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La <i>subjectivité
-infinie</i>, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe
-de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable
-excès. L'<i>humour</i>, c'est la personnalité<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> de l'artiste gonflée,
-débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain
-rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le
-personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits,
-ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne
-d'intérêt. Il est l'<i>alpha</i> et l'<i>oméga</i>, le commencement et la fin.
-Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents.
-Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois
-cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur,
-pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de
-poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose
-substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit,
-l'imagination, la sensibilité, la grâce et <i>les grâces</i> de l'artiste.</p>
-
-<p>Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais
-Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même
-et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce
-n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi,
-sur les débris de l'univers.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_41" id="Footnote_1_41"></a><a href="#FNanchor_1_41"><span class="label">[1]</span></a> On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la
-comédie sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_42" id="Footnote_2_42"></a><a href="#FNanchor_2_42"><span class="label">[2]</span></a> Rabelais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_43" id="Footnote_3_43"></a><a href="#FNanchor_3_43"><span class="label">[3]</span></a> Traduction de M. Renan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_44" id="Footnote_4_44"></a><a href="#FNanchor_4_44"><span class="label">[4]</span></a> Gaston Paris, <i>Histoire poétique de Charlemagne</i>, p. 200.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_45" id="Footnote_5_45"></a><a href="#FNanchor_5_45"><span class="label">[5]</span></a> Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions
-contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de
-la poésie comme de l'<i>humour</i>, c'est que le <i>Pantagruel</i> soit le
-développement logique et suivi d'une allégorie <i>particulière.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_46" id="Footnote_6_46"></a><a href="#FNanchor_6_46"><span class="label">[6]</span></a> Lanfrey, <i>Histoire de Napoléon I<sup>er</sup></i>, t. II, p.
-336.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_47" id="Footnote_7_47"></a><a href="#FNanchor_7_47"><span class="label">[7]</span></a> Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse
-du directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a><br /><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></h5>
-
-
-<h4>L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</h4>
-
-
-<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.&mdash;La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.&mdash;<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>&mdash;Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.&mdash;Falstaff.&mdash;Les sept âges de
-la vie humaine.&mdash;Le banquet de la lin.&mdash;Conclusion générale.</p>
-
-
-<p class="p2">L'<i>humour</i> signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au
-soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot,
-depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens
-du mot français <i>humeur</i>, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au
-plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme
-l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
-l'espèce de philosophie<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> si amèrement exprimée dans le premier verset
-de <i>l'Ecclésiaste.</i></p>
-
-<p>J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de
-l'<i>humour</i> par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de
-l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de
-prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être
-vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut
-en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne
-pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je
-cède la parole au critique français qui a donné de l'<i>humour</i> la plus
-juste définition que je connaisse.</p>
-
-<p>«Le rire, écrit M. Scherer<a name="FNanchor_1_48" id="FNanchor_1_48"></a><a href="#Footnote_1_48" class="fnanchor">[1]</a>, est excité par le ridicule, et le
-ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa
-destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous
-empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger,
-et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons
-maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus
-dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum
-habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la
-vie; elle est entre l'homme même<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> et sa destinée, entre la réalité tout
-entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi
-dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois,
-pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant...
-Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes
-ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se
-plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et
-inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a
-un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la
-vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le
-grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie
-de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse
-de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de
-la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de
-l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et
-celles de ses chers semblables,&mdash;telle est l'essence de l'<i>humour</i>. On
-comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire
-sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le
-sentimental qui se pénètrent réciproquement.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est
-un sceptique. Cette<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> tolérance «les misères de l'humanité qui le
-caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en
-lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou
-sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres.
-Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie
-auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances;
-il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la
-drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera
-dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la
-disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus
-heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus
-juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai
-philosophe&mdash;pourvu cependant qu'il soit philosophe.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il nous reste à examiner l'<i>humour</i> dans Shakespeare et dans Molière, à
-chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure
-ils le sont.&mdash;Un mot d'abord sur Aristophane.</p>
-
-<p>Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de
-l'art classique en général, l'<i>humour</i> s'est cependant glissé dans
-l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la
-distingue à tous les points de vue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
-
-<p>Dans la comédie de <i>la Paix</i>, Trygée, traversant les airs à cheval
-sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car
-la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont
-l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'<i>humour</i>,
-et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La
-forme générale en est humoristique par le décousu de la composition,
-par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature
-qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu
-et l'accessoire; par la <i>parabase</i> elle-même, intervention directe
-et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface
-bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le
-rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du
-lyrisme le plus pur et le plus éclatant.</p>
-
-<p>Mais, à considérer d'autres choses plus importantes&mdash;l'inspiration
-habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref
-le fond de son théâtre et de sa pensée&mdash;Aristophane m'apparaît comme
-le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et
-de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel
-parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres
-contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre
-Socrate ne fait pas honneur à la<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> portée de son esprit aux yeux de
-la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et
-le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur
-et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant
-Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout
-citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion
-civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'<i>humour.</i> Il
-est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus
-claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.</p>
-
-<p>Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique
-d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des <i>Oiseaux.</i> Cette
-comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans
-l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire
-individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se
-joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes,
-devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut
-encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des
-hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus
-gracieux ni de plus hardi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans les champs libres de l'air, les oiseaux<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> imaginent de bâtir une
-ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute
-communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets,
-dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les
-oiseaux» elle s'écrie:</p>
-
-<p>«Je suis immortelle!</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi!
-l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et
-ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi
-du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de
-sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et
-des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse
-grillée.</p>
-
-<p>&mdash;De quels dieux parles-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, dieux?</p>
-
-<p>&mdash;Y en a-t-il d'autres?</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à
-eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et <i>non à Jupiter, par
-Jupiter</i><a name="FNanchor_2_49" id="FNanchor_2_49"></a><a href="#Footnote_2_49" class="fnanchor">[2]</a>!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>Rien de plus humoristique que ce dernier trait.&mdash;La situation devient
-tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux
-oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu
-triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité
-au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux,
-est occupé à faire la cuisine.</p>
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS.</span>&mdash;Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium,
-passe-moi le fromage, veille au charbon.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Attends que j'aie mis mon silphium.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Qu'est-ce que ces viandes?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les
-amis du peuple.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la
-paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous,
-soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de
-pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> sommes, à
-cet égard, munis de pleins pouvoirs.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui
-encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que
-vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le
-sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs
-à dîner.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Cela me suffit, je vote pour la paix.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc
-détrôner ton père?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants,
-si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous
-les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous
-aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le
-corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat
-sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Bonne idée, par Neptune!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur
-soit rendu..?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à
-Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la
-guerre pour une femme?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;Et quel parti prendre?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Lequel? conclure la paix.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.&mdash;O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais
-ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale
-à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les
-richesses qu'il laissera.</p>
-
-<p>PISTHÉTÉRUS.&mdash;Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici
-à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami.
-La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es
-bâtard et non fils légitime.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Moi, bâtard! Que dis-tu là?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère?
-D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière
-de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères
-légitimes.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses
-biens, tout bâtard que je suis?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite
-maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
-en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue
-la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants
-légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
-collatéraux les plus proches.»</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait
-inscrire sur les registres de sa phratrie?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre?
-Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.&mdash;Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune
-fille...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.&mdash;Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de
-noces.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la
-plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la
-législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de
-rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes;
-mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au
-lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'<i>humour</i><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>
-d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.</p>
-
-<p>C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux.
-Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde.
-Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de
-Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter
-contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des
-pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous
-vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous
-êtes gras. <i>Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!</i>
-mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de
-silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout
-bouillant sur votre dos!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques
-étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'<i>humour</i>)
-Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment
-de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la
-qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde
-que l'humoriste est le vrai sage; il est seul <i>déniaisé</i>; il n'est la
-dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> pour prendre
-au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande
-foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si
-heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de
-misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement,
-cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.</p>
-
-<p>Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à
-l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable),
-alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de
-cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des
-services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et
-pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme
-un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont
-parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense
-avec Aristote que l'homme est un animal <i>politique</i> et que l'auteur
-comique doit à sa manière, <i>pro sua parte virili</i>, satisfaire, lui
-aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane
-trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa
-personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour
-cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le
-faut, dans l'ornière. «Montre moi ton<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> pied, génie, dit quelque pari
-Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière
-terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché
-dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas.
-Va-t-en!»</p>
-
-<p>Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés;
-quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de
-nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.</p>
-
-<p>Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de
-corriger les vices des hommes<a name="FNanchor_3_50" id="FNanchor_3_50"></a><a href="#Footnote_3_50" class="fnanchor">[3]</a>»; il s'en tenait à la bonne vieille
-devise: <i>Castigat ridendo mores</i>, et il agissait en conséquence.
-Les <i>dilettanti</i> de l'esthétique, qui sourient de cette prétention,
-sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès?
-Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France
-aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête
-et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?</p>
-
-<p>L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur <i>les Conditions de la bonne
-comédie</i>, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie
-contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span> c'est avant tout
-le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment:</p>
-
-<p>«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de <i>peindre d'après
-nature</i>, comme dit Molière, et de <i>rendre agréablement sur le théâtre
-les défauts de tout le monde</i>; s'il osait attaquer les engouements
-du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la <i>bohême</i>
-de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands
-hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait
-impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame
-à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse
-et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu
-nos hommes aux grands principes <i>humanitaires</i>, aux idées <i>généreuses</i>;
-s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques
-du droit <i>nouveau</i>, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la
-civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques
-creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait
-l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût
-rire avec lui<a name="FNanchor_4_51" id="FNanchor_4_51"></a><a href="#Footnote_4_51" class="fnanchor">[4]</a>?»</p>
-
-<p>Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs
-contemporains et que Molière<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> a suivi, il faut que le poète ait la
-naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action
-et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette
-noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé,
-<i>sceptique</i>, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui
-la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un
-affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'<i>humour</i>, le
-revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare
-est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce
-mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un
-blâme quelconque pour le second.</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la
-civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la
-vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux;
-mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour
-la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est
-plus <i>aimé</i> que Shakespeare.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand
-rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas
-contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son
-apologiste allemand, M. Humbert,<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> dans l'ardeur un peu indiscrète de
-son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce
-qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.</p>
-
-<p>Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance
-royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause.
-Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son
-appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre
-la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et
-humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit
-féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme
-font des libéraux qui se trompent de siècle.</p>
-
-<p>Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi
-catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette
-puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'<i>humour</i>
-d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est
-beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer <i>Tartuffe.</i> La
-critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que
-la comédie, la poésie et l'<i>humour</i> se passeraient bien de cette
-froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le
-nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> le
-<i>laissez-passer</i> indispensable du <i>Tartuffe.</i></p>
-
-<p>Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la
-gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son
-manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse
-et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne,
-ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait
-s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses
-victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière
-est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme
-que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de <i>l'École des maris</i>
-définit fort prosaïquement en ces termes:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,<br />
-Et jamais il ne faut se faire regarder.<br />
-L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage<br />
-Doit faire des habits ainsi que du langage,<br />
-N'y rien trop affecter, et sans empressement<br />
-Suivre ce que l'usage y fait de changement.<br />
-Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode<br />
-De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,<br />
-Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,<br />
-Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux:<br />
-Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,<br />
-De fuir obstinément ce que suit tout le monde,<br />
-Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous<br />
-Que du sage parti se voir seul contre tous.<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p>
-
-<p>Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la
-société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau
-est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la
-hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint
-l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé,
-non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de
-l'<i>humaine folie.</i> Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant
-par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle
-actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur,
-absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût
-de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux
-où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de
-l'éternité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se <i>dédoubler</i>
-et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était
-pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait
-jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans
-plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade
-Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui
-regardaient ce qui se passait dans son domestique.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p>
-
-<p>Ce n'est pas tant dans <i>l'Impromptu de Versailles</i> (la seule pièce
-de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette
-puissante objectivité humoristique du poète, que dans <i>George Dandin,
-le Malade imaginaire</i> et <i>le Misanthrope.</i> Voilà les œuvres où Molière
-s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs,
-el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle
-d'<i>humour</i> a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire
-que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi
-extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque
-chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur
-la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les
-folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste
-comme la mort:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Vains et peu sages médecins;</span><br />
-Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">La douleur qui me désespère!...</span><br />
-</p>
-
-<p>Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'<i>humour</i>
-de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'<i>Antoine et
-Cléopâtre</i><a name="FNanchor_5_52" id="FNanchor_5_52"></a><a href="#Footnote_5_52" class="fnanchor">[5]</a>, et nous avons signalé la scène qui se<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> passe à bord de
-la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre.
-D'autres pièces, <i>Hamlet</i> par exemple et <i>le Roi Lear</i>, sont
-hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression
-profonde du néant du monde et de la vie.&mdash;Mais ce n'est point par
-ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue
-générale de l'<i>humour</i> du grand poète.</p>
-
-<p>Partons du <i>clown</i>, qui est, dans ses tragédies comme dans ses
-comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi
-humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et
-fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie
-inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne
-sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare
-a élevé le clown ou plutôt le <i>fou</i> (car ce mot indique dans la
-hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre
-ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé
-le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a
-personnifié en lui son <i>humour</i> ou son ironie.</p>
-
-<p>«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres
-personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette
-vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> de dire: Le plus
-fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son
-entourage le miroir de la vérité.»</p>
-
-<p>Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans <i>Comme il vous plaira</i>,
-renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de
-Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son
-instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes.
-«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche?
-demande Corin.&mdash;Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire,
-je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie
-misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît
-beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est
-fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à
-mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait
-contre mon goût.»</p>
-
-<p>L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs
-vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de
-la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier
-Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement.
-Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient,
-quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de
-l'humoriste.<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais
-on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque
-pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune
-des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins
-extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'<i>humour</i>,
-c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne,
-en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un
-auteur allemand qui vivait au XVII<sup>e</sup> siècle a écrit un roman
-intitulé <i>Simplice</i>, où il signale les abus contemporains et avise au
-moyen de les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse
-humaine, il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des
-personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu
-de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!»
-s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a
-souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas
-avec autant d'à-propos!»&mdash;«O mélange de bon sens et d'extravagance!
-s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans
-la folie!»</p>
-
-<p>Les meilleurs grotesques de Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> sont plutôt spirituels que
-comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire
-à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les
-mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne.
-L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans
-nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de
-l'<i>humour</i> considéré en général; ce trait distingue particulièrement
-l'<i>humour</i> de Shakespeare.</p>
-
-<p>Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent
-point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils
-sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne
-et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la
-poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur
-leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par
-l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la
-grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux,
-Shakespeare fait de ces hommes des créations <i>poétiques</i> et, en quelque
-sorte, des <i>artistes d'eux-mêmes.</i>»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Considérons Falstaff.&mdash;Le problème le plus délicat que la critique
-puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il
-que<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de
-débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre
-omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris»,
-n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire,
-une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à
-son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux,
-il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?</p>
-
-<p>D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est
-plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore
-faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et
-corpulent Falstaff.</p>
-
-<p>«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?»
-lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie,
-de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton
-âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me
-serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et
-des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.»</p>
-
-<p>L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des
-qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses
-aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span> heureuse disposition de
-sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même.
-Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste
-suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de
-l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une
-idée semblable dans <i>les Fourberies de Scapin</i>; mais combien Scapin est
-plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail!
-Scapin dit à Octave:</p>
-
-<p>«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre
-rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la
-tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis
-votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était
-à lui-même.&mdash;Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un
-père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons
-déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence?
-Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes
-soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons
-donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de
-ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin,
-réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous
-demeurez tout interdit.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p>
-
-<p>Écoutons maintenant Falstaff:</p>
-
-<p>«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas
-être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie
-les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que
-je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux
-où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures.
-Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus
-foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle
-s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta
-mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux
-tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si
-donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils,
-te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire
-l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas
-une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou
-et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry,
-dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans
-notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des
-anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu
-fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans
-l'ivresse,<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span> dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les
-plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai
-souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de
-Votre Majesté?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air
-enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense,
-de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la
-soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet
-homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la
-vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit,
-comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu
-dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère
-l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se
-joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie,
-selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre
-importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit
-effrontément?</p>
-
-<p>«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span> pardonne! Avant de te
-connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la
-vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je
-renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais
-pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de
-rots de la chrétienté!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse,
-appelle-moi coquin et moque-toi de moi.»</p>
-
-<p>La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre
-heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes.
-Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce
-excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage
-le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les
-voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde
-partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince
-Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau
-déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se
-sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le
-préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que
-Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> énormes qu'on attend
-de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.</p>
-
-<p>Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff
-raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine
-d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé
-de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour
-convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher
-dans l'antichambre avec sa dague.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.&mdash;Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré
-deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit
-de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi
-à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma
-position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de
-bougran fondent sur moi...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi
-en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept
-pointes dans mon bouclier comme ceci.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en
-bougran, dont je te parlais...</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Bon! deux de plus déjà!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>&mdash;... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied.
-Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un
-clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est
-sorti onze.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois
-goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont
-foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir
-ta main.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante,
-gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de
-chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de
-suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment
-donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal
-vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons,
-donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.&mdash;Allons, une raison, Jack, une raison!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait
-l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par
-contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons
-seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à
-personne par contrainte, moi!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend
-confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point
-Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la
-fantaisie:</p>
-
-<p>«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits.
-Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse
-escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon
-prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez
-l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être <i>humoristiques</i>,
-je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde,
-mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont
-pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont
-une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une
-garantie que la vérité n'est pas sérieusement<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> menacée par eux; leur
-propre énormité les réduit à néant.</p>
-
-<p>En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de
-vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la
-mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même
-et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il
-y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le
-ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux.
-Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit
-rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi
-la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation
-doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur
-sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître
-douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de
-bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé
-par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un
-diable et faites-vous plutôt assommer.»</p>
-
-<p>La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la
-modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide
-de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est
-<i>l'apparence</i> de ces deux choses;<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> la prudence la plus élémentaire
-consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait
-cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a
-pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être
-un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux
-que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué
-son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa
-nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au
-fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et
-dupe dos apparences.</p>
-
-<p>Un critique anglais du XVIII<sup>e</sup> siècle, Maurice Morgann,
-a écrit sur le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment
-délicieux, humoristique comme le personnage même auquel il est
-consacré, mais sans s'écarter jamais du bon goût et de la distinction
-la plus exquise. L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite
-sa réputation, et soutient en particulier ce piquant paradoxe, que
-Falstaff était un homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce
-n'est pas à cause de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit;
-sur ce point-là surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur
-de la mauvaise opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident
-mieux que ses paroles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span></p>
-
-<p>Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute
-justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus
-poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de
-poltronnerie, c'est que son <i>humour</i> a ambitionné ce singulier honneur
-et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré
-de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de
-chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou
-faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire
-tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait
-pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a
-fait.</p>
-
-<p>Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un
-type de <i>miles gloriosus</i>, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté,
-il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un
-vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas
-un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'<i>avance</i> d'exploits qu'il
-n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'<i>après</i> l'action et
-sont une libre et joyeuse invention de l'<i>humour</i> brodant sur des faits
-particuliers.</p>
-
-<p>Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte,
-Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le
-moment<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère
-sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un
-lâche ne le pourrait pas<a name="FNanchor_6_53" id="FNanchor_6_53"></a><a href="#Footnote_6_53" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p>Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas,
-s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Plus froid que n'est un marbre,</span><br />
-Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Ayant quelque part ouï dire</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'ours s'acharne peu souvent</span><br />
-Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.<br />
-</p>
-
-
-<p>Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler
-le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot.
-Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est
-simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la
-vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là
-on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait
-modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et
-c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.»</p>
-
-<p>Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer?
-Sans profit pour la société,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> il aurait donc cherché&mdash;l'égoïste!&mdash;la
-satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur?</p>
-
-<p>«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras?
-enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie?
-Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle
-... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants,
-car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson
-funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.»</p>
-
-<p>Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute,
-c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était
-aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger
-passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort,
-pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles,
-et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son
-<i>humour</i>, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur
-est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le
-charge sur son dos.</p>
-
-<p>«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.&mdash;Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu
-mort.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.&mdash;Toi?... Seigneur! Seigneur!<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> que ce monde est adonné au
-mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et
-lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
-et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury
-... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait
-cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me
-démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare.</p>
-
-<p>D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel
-est Jacques dans <i>Comme il vous plaira.</i> Le tableau que ce mélancolique
-personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à
-la façon de l'<i>humour</i>:</p>
-
-<p>«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en
-sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue
-successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est
-d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice.
-Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage
-du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers
-l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant
-une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> maîtresse. Puis le
-soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux
-sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la
-réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le
-juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère,
-la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes
-banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre
-un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et
-une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa
-jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis
-pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant
-un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique
-plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur
-oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,&mdash;sans rien!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et après?</p>
-
-<p>Hamlet va nous le dire.</p>
-
-<p>«Où est Polonius? lui demande le roi.</p>
-
-<p>&mdash;A souper.</p>
-
-<p>&mdash;A souper! où donc?</p>
-
-<p>&mdash;Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain
-congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment.<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> Le
-ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous
-engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes
-pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un
-service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut
-pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a
-mangé ce ver.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire par là?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un
-voyage à travers l'intestin d'un mendiant.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et
-planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes
-filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et,
-pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens.</p>
-
-<p>Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare.
-La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa
-supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point
-de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane
-les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est
-pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions
-politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> et,
-comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de
-nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un
-jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus
-universel.</p>
-
-<p>«C'est un divin bateleur, a-t-on dit<a name="FNanchor_7_54" id="FNanchor_7_54"></a><a href="#Footnote_7_54" class="fnanchor">[7]</a>. Le monde lui apparaissait
-comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de
-théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant
-nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire
-de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous
-glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello,
-Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire,
-vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le
-bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque
-de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence,
-commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes
-qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement
-leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui
-renferme<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span> tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ainsi font, font, font<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Les follettes</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Marionnettes,</span><br />
-Ainsi font, font, font<br />
-Trois p'tits tours&mdash;et puis s'en vont.<br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_48" id="Footnote_1_48"></a><a href="#FNanchor_1_48"><span class="label">[1]</span></a> <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, t. VI, p. 210.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_49" id="Footnote_2_49"></a><a href="#FNanchor_2_49"><span class="label">[2]</span></a> Traduction de M. Poyard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_50" id="Footnote_3_50"></a><a href="#FNanchor_3_50"><span class="label">[3]</span></a> Préface du <i>Tartuffe.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_51" id="Footnote_4_51"></a><a href="#FNanchor_4_51"><span class="label">[4]</span></a> Écrit en 1883.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_52" id="Footnote_5_52"></a><a href="#FNanchor_5_52"><span class="label">[5]</span></a> Voy. <i>Les Tragédies romaines de Shakespeare</i>, chap. VII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_53" id="Footnote_6_53"></a><a href="#FNanchor_6_53"><span class="label">[6]</span></a> Maurice Morgann, <i>An Essay on the dramatic character of
-sir John Falstaff.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_54" id="Footnote_7_54"></a><a href="#FNanchor_7_54"><span class="label">[7]</span></a> Victor Cherbuliex, <i>Études de littérature et d'art.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h5><a name="APPENDICE1" id="APPENDICE1"></a>APPENDICE<a name="FNanchor_1_55" id="FNanchor_1_55"></a><a href="#Footnote_1_55" class="fnanchor">[1]</a></h5>
-
-
-<h4>UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</h4>
-
-
-<h5><i>LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON</i></h5>
-
-<p>Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit
-les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement
-qu'on peut appeler <i>homéopathique</i>, quoique ce terme date d'une époque
-postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est
-probablement la raison pour laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> elle plaît davantage à notre goût
-français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que
-les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que
-les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie
-ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de
-<i>prosaïsme</i> parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les
-pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.</p>
-
-<p>La comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison</i> parut pour la
-première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après
-sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il
-y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom
-d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et
-en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand
-poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses
-contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est
-un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain
-défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes
-naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut
-tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois
-avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span> trop bien
-la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme
-défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le
-texte.</p>
-
-<p>La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont
-italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies
-de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire
-médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses
-prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce
-que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui
-encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire
-qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.</p>
-
-<p>Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses
-valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un
-cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de
-faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter
-cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus
-somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter
-les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira
-en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui
-présentera un bassin d'argent rempli<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> d'eau de rose, avec du linge
-damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?»
-Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que
-Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses
-mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie,
-et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on
-lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.</p>
-
-<p>Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens
-se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie
-devant son homme.</p>
-
-<p>En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs
-s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect <i>Votre
-Seigneurie, Votre Honneur</i>, lui offrent du vin d'Espagne, des
-conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni <i>Votre
-Honneur ni Votre Seigneurie</i>: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de
-ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi
-des conserves de bœuf.&mdash;Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette
-manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de
-votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une
-considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!&mdash;Quoi!
-vous voulez donc me<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe
-Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance,
-cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et
-pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket,
-la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son
-compte pour quatorze sous de petite bière...&mdash;Oh! voilà ce qui désole
-Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin,
-voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe
-château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord,
-souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la
-réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»</p>
-
-<p>Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il
-finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède
-pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais
-plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je
-vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces
-moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas
-un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame
-notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!&mdash;Oh!
-que nous sommes joyeux de voir votre raison<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> revenue. Voilà quinze
-ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.&mdash;Quinze ans! ma
-foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce
-temps?&mdash;Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme
-vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous
-avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle
-maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice
-parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous
-appeliez Marianne!&mdash;Oui, la fille du cabaret.&mdash;Allons donc, Milord;
-vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes
-que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf,
-Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont
-jamais existé et qu'on n'a jamais vus.&mdash;Eh bien, que Dieu soit loué de
-mon heureux rétablissement!»</p>
-
-<p>L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la
-raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité
-du rêve.</p>
-
-<p>«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu
-que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons;
-on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler
-le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La
-moitié<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre
-moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un
-peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons
-dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous
-affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si
-un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant,
-qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi
-qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait
-artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on
-rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin
-Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes
-dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est
-elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous
-éveillons à la mort.»</p>
-
-<p>Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité
-où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de
-l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.</p>
-
-<p>Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours,
-huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et
-l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil,
-à la porte du cabaret de<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span> Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il
-croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec
-une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne
-différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.</p>
-
-<p>Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel.
-Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens
-déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont
-voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a
-pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons
-après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que
-l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou
-une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement
-requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point
-aux éditions plus anciennes.</p>
-
-<p>C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand
-seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie,
-dont je vais maintenant faire l'analyse, de <i>la Méchante Femme mise à
-la raison.</i> L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante
-histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de
-notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans
-l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span> de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la
-réalité et du rêve.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles:
-l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait <i>Katharina
-the shrew</i>, c'est-à-dire Catherine la mégère, <i>Katharina the curst</i>,
-c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes
-eût été trop faible à lui seul, <i>Katharina the curst shrew</i>, Catherine
-la mégère exécrable. La cadette, Blanche, <i>Bianca</i>, était un ange, et
-plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée
-de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait
-de la diablesse.</p>
-
-<p>«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme
-résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir
-trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma
-permission de la mettre en ménage...&mdash;En ménage! dites donc à la
-ménagerie<a name="FNanchor_2_56" id="FNanchor_2_56"></a><a href="#Footnote_2_56" class="fnanchor">[2]</a>... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi
-de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et
-recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»</p>
-
-<p>Les prétendants à la main de Bianca désespéraient<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span> de découvrir un
-homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio,
-gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à
-Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il
-s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de
-vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.</p>
-
-<p>«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au
-but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu,
-et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais
-tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.&mdash;Seigneur
-Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit
-suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de
-Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de
-Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela
-ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à
-Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez
-sur moi pour vivre heureux.»</p>
-
-<p>Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent
-est plus précieux que toutes les choses du monde<a name="FNanchor_3_57" id="FNanchor_3_57"></a><a href="#Footnote_3_57" class="fnanchor">[3]</a>;» mais bien
-d'autres<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span> très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés
-dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique
-n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une
-philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et
-sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage.
-Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en
-personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté
-téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans
-une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire
-des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide
-assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à
-rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit
-en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend
-et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie
-aussi choquante.</p>
-
-<p>Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que
-vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui
-dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre
-sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure
-plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> femme qui ne
-manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été
-celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut,
-mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui,
-méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois
-pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.&mdash;Silence,
-Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de
-qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et
-la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa
-demande.</p>
-
-<p>Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète
-nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait
-assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur.
-Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de
-dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de
-la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur
-n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur
-en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci
-pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais
-évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet
-et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span> gronde
-l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio
-entre.</p>
-
-<p>«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa
-manche. Procédez méthodiquement.»</p>
-
-<p>Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:</p>
-
-<p>«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la
-beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste
-et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans
-façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge
-que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»</p>
-
-<p>Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule
-si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement
-prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa
-fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage
-son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.</p>
-
-<p>«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et
-précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour...
-Abrégeons, et<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en
-mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille
-écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car
-tout dépend de là.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis
-aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle
-un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et
-je ne fais pas ma cour en enfant.»</p>
-
-<p>Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise,
-n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de
-nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa
-position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas
-tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le
-débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit
-entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio,
-sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous
-le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.</p>
-
-<p>«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si
-pâle?</p>
-
-<p>&mdash;Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.</p>
-
-<p>&mdash;Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra
-mieux que le luth.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?</p>
-
-<p>&mdash;C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement
-qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour
-lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience
-diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous
-allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé
-sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à
-travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé
-le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier,
-mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante
-fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde
-d'avoir avec elle une petite causerie!»</p>
-
-<p>Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original,
-et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et
-d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se
-glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un
-<i>dompteur</i>, je veux dire un homme absolument<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span> froid, calme et maître
-de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les
-fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner,
-intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son
-rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements
-simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite
-avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement
-l'exécution.</p>
-
-<p>Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on
-veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas
-homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la
-fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans
-la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître
-plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne
-le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses
-manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle
-l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les
-débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher
-qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.</p>
-
-<p>Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il
-va faire sa cour, tambour<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> ballant, s'annonçant dès l'abord en
-maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la
-baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.</p>
-
-<p>«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me
-nomment Catherine.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau,
-écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur,
-célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles
-ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»</p>
-
-<p>Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.</p>
-
-<p>«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau,
-ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement
-aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage;
-mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante,
-enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton
-langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer
-le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme
-font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>
-contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un
-langage gracieux, caressant et affable.»</p>
-
-<p>La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques
-grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel.
-Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi
-l'entretien:</p>
-
-<p>«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs.
-Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une
-affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi.
-Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière
-qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure
-que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre
-père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine
-pour femme.»</p>
-
-<p>Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche
-prochain.</p>
-
-<p>«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses
-dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite
-harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son
-beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et
-lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être
-méchante, «Beau-père, je vous le<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span> jure, on n'a pas idée comme elle
-m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou,
-elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je
-vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que
-ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez
-les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»</p>
-
-<p>Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus
-ou moins comprimée d'abord par l'<i>ouragan</i> de Petruchio, éclate
-après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!»
-s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles
-épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce
-brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette
-science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour
-s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que
-Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle
-échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout
-le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca,
-la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi
-donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son
-prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses
-manières un peu rudes ne<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span> valent-elles pas mieux, après tout, que les
-mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre
-d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec
-lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond
-d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la
-lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se
-mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.</p>
-
-<p>Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de
-fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde
-et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par
-comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et
-dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse
-mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera
-et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa
-raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en
-action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie
-du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement
-carrière.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents,
-tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>
-Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage,
-disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance,
-porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel
-attirail, grands dieux!</p>
-
-<p>«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées
-pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à
-chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée
-antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville,
-avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une
-selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux,
-il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé
-comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin,
-rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé
-de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le
-vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il
-a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de
-mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa
-selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de
-la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec
-de la ficelle.»</p>
-
-<p>Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span> pas à paraître en personne
-aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.</p>
-
-<p>«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien
-sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme
-si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène
-extraordinaire?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage.
-Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas;
-mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal
-accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez
-vous marier.</p>
-
-<p>&mdash;D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi
-qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La
-matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»</p>
-
-<p>Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la
-cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est
-si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement
-dramatique le spectacle de la chose même.</p>
-
-<p>«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.</p>
-
-<p>&mdash;Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en
-saura quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis qu'il est un démon.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.</p>
-
-<p>&mdash;Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je
-vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait
-Catherine pour femme, <i>oui, de par tous les diables</i>, a-t-il crié,
-et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a
-laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le
-rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing
-qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre.
-<i>Et maintenant</i>, a-t-il crié, <i>qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!</i></p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?</p>
-
-<p>&mdash;Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait
-en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après
-diverses cérémonies, il a demandé du vin. <i>Une santé!</i> a-t-il crié
-comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades
-après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant
-le fond du verre à la barbe du sacristain,<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span> roide et sèche broussaille,
-disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la
-mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant
-que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je
-me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de
-mariage si extravagant.»</p>
-
-<p>Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de
-la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister
-avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents
-et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence
-et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse
-épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener
-Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine
-elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise
-Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui
-vous en prie.»</p>
-
-<p>Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal
-guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon
-sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît:
-«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont
-ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont
-fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs,<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span> en avant marche dans la
-salle du festin!»</p>
-
-<p>Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée,
-qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et
-l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle
-prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio
-sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs,
-dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner,
-Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez,
-riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle
-vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends
-rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi?
-qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez
-hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes,
-Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas
-peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai
-ton bouclier contre un million d'ennemis!»</p>
-
-<p>Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène
-Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.</p>
-
-<p>Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous
-sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure
-de<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span> langage qu'on appelle en rhétorique <i>prétérition</i> est employée
-d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire
-semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous
-ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Vous ne saurez pas qu'avec magnificence</span><br />
-Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence:<br />
-Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour;<br />
-Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;<br />
-Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue...<br />
-Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien<a name="FNanchor_4_58" id="FNanchor_4_58"></a><a href="#Footnote_4_58" class="fnanchor">[4]</a>.<br />
-</p>
-
-<p>De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois
-interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son
-maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors,
-raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais
-appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une
-mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment
-il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est
-glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher
-de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui
-jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment
-les chevaux se sont échappés;<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> comment la bride s'est rompue et comment
-j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables,
-qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau
-avec toute ton ignorance.»</p>
-
-<p>Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa
-nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa
-propriété de campagne:</p>
-
-<p>«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est
-Nathaniel, Grégoire, Philippe?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">TOUS LES VALETS</span>.&mdash;Voilà, voilà, monsieur, voilà!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches!
-lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance!
-plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">GRUMIO</span>.&mdash;Me voici, monsieur.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas
-ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous
-ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.»</p>
-
-<p>Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à
-brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant
-ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span> Catherine de l'eau
-pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par
-son maître, a laissé choir l'aiguière.</p>
-
-<p>«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute
-involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la
-bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la
-méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de
-joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un
-serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle
-et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses
-à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve
-commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.</p>
-
-<p>Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau,
-asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le
-<i>Benedicite</i>, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il
-est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment,
-maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à
-moi qui n'aime pas la viande calcinée?»</p>
-
-<p>Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.</p>
-
-<p>«<span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi.
-Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est
-expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et
-fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles
-de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de
-viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce
-soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la
-chambre nuptiale.»</p>
-
-<p>Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit
-de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont
-le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai
-l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les
-draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse
-que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle.
-Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer
-l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que
-je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.»</p>
-
-<p>Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués,
-dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des
-bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise
-qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit
-être sur la scène<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span> un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas
-à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur
-maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie:</p>
-
-<p>«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. <i>He kills her in
-her own humour.</i>»</p>
-
-<p>Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement
-guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse
-à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en
-fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il
-faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire
-d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la
-part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.</p>
-
-<p>Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou,
-puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que
-le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la
-bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui
-crions: <i>Assez!</i> Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui
-précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à
-multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux
-successivement un marchand<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span> de modes el un tailleur auxquels Petruchio
-a commandé divers objets de toilette pour Catherine.</p>
-
-<p>«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une
-soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les
-dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et
-on ne me mène pas comme un singe.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête
-de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie
-jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O
-mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche!
-... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.&mdash;Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la
-mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous,
-et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus
-élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une
-poupée?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une
-poupée.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.&mdash;Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie
-qui voudrait faire d'elle une poupée.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à
-coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce
-d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me
-verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque,
-chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec
-ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du
-bavardage!»</p>
-
-<p>La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari
-en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à
-la maison paternelle.</p>
-
-<p>A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement
-sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de
-murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et
-c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée
-de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une
-personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison,
-n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite
-ou faible: un éducateur<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span> nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des
-parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable,
-mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle <i>aime</i>
-l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa
-volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède
-ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que
-d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont
-elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, <i>fière de
-s'incliner.</i> Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison
-des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à
-entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher
-seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il
-faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès
-de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.</p>
-
-<p>Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute
-fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.</p>
-
-<p>Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine
-consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté
-maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune
-est brillante et sereine!&mdash;Soit, c'est la lune, répond Catherine après<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>
-une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les
-sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité,
-c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce
-n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle,
-désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»</p>
-
-<p>Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle,
-dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et
-s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu
-une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur
-ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables
-aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille,
-encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de
-sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas
-rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère
-qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune
-vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux
-les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre
-favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement,
-Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela
-signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé,<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span> fané,
-flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.&mdash;Vénérable
-vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux
-leur absurde méprise; ils ont été <i>tellement éblouis par l'éclat du
-jour</i>, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine
-et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à
-l'heure par Petruchio?</p>
-
-<p>Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils
-s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette
-comédie morale.</p>
-
-<p>Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce
-Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les
-nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient
-de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté
-d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage
-anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs
-en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon
-gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois
-que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun
-de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>
-obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix
-dont nous allons convenir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;D'accord. Quelle est la gageure?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Vingt ducats.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon
-chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Eh bien! cent ducats.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Accepté.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Marché fait.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Qui commencera?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me
-parler.»</p>
-
-<p>Biondello sort et revient un instant après en disant:</p>
-
-<p>«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment
-et qu'elle ne peut venir.»</p>
-
-<p>C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de
-venir me parler tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! <i>prie ma femme</i>... Comment pourrait-elle résister?» dit
-ironiquement Petruchio.</p>
-
-<p>Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous
-devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle
-vous fait dire d'aller la trouver.»</p>
-
-<p>Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud,
-dit-il à son valet,<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span> va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Je sais sa réponse.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Quoi?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Qu'elle ne veut pas.»</p>
-
-<p>Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en
-croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Elles causent dans le salon, assises près du feu.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Allez les chercher. Si elles refusent de venir,
-houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs
-maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»</p>
-
-<p>Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.&mdash;Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une
-vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a
-de doux et d'heureux.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">BAPTISTA</span>.&mdash;Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure.
-Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est
-une autre dot que je donne à une autre<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span> fille, car elle est changée
-comme si elle commençait une seconde existence.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance
-et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous
-amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous
-avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»</p>
-
-<p>Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.</p>
-
-<p>«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir
-à des ordres pareils!</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.&mdash;Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi
-folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats
-depuis le souper.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">BIANCA</span>.&mdash;Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon
-obéissance.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.&mdash;Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises
-têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et
-leurs maîtres.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA FEMME D'HORTENSIO</span>.&mdash;Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas
-besoin de leçon.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO A CATHERINE</span>.&mdash;Allons, fais ce que je te dis, et commence par
-elle.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.&mdash;Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne
-lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span> de
-votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la
-gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans
-l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les
-bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source
-troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence,
-personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une
-seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre
-seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain;
-celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps
-à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour
-par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement
-au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services,
-il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une
-cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande!
-Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme
-les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre
-et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle
-sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son
-tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer
-la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux;<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span> assez
-insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur
-destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous
-a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable
-de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que
-nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en
-harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux
-révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi
-impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je
-plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la
-menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont
-que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre
-faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être
-le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre
-orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds
-de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien
-l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui
-s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.»</p>
-
-<p>Telle est la comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span></p>
-
-<p>Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses
-exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion
-des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme,
-comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère
-de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse.
-Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine
-et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa
-mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort
-nous fût expressément donné aussi pour un homme <i>excellent</i>, non
-moins supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et
-de la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du
-<i>Maître de forges</i>, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec
-la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de
-femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de
-l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des
-poètes du XVI<sup>e</sup> et du XVII<sup>e</sup> siècle d'introduire
-dans leurs comédies un élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du
-côté de la farce que du côté du drame, et Shakespeare se proposant
-d'abord d'amuser les spectateurs, il suffisait à son dessein de faire
-briller chez Petruchio les qualités purement intellectuelles des héros
-ordinaires de<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span> comédie: la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse,
-le sang-froid, la possession de soi-même.</p>
-
-<p>Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne
-l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil
-de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le
-système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou
-furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est
-celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann,
-devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps.
-L'<i>homéopathie</i>, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour
-le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une
-méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute
-antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue,
-législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de
-l'ivrognerie.</p>
-
-<p>Dans la fable intitulée <i>le Dépositaire infidèle</i>, La Fontaine nous
-offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie
-d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison.<br />
-Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église.<br />
-Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux;<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">On le fit pour cuire vos choux.</span><br />
-<br />
-Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur<br />
-De vouloir par raison combattre son erreur:<br />
-Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.<br />
-</p>
-
-<p>Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la
-conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux
-pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux.
-Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades
-qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des
-<i>philistins</i>, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre
-à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en
-rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les
-sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le
-seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour
-vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère,
-salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste
-de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué
-des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit
-brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous
-les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur
-feu d'un seul coup.</p>
-
-<p>L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris
-(car je ne voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span> pas avoir l'air de donner à entendre que dans
-tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à
-la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de
-l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.</p>
-
-<p>L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances
-de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que
-pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement
-destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très
-prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où
-l'on devrait être raisonnable.</p>
-
-<p>Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de
-la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie
-de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un
-de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est
-devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux
-contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple
-supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la
-sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous
-savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se
-répandra en lamentations assommantes, que sa<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span> mauvaise humeur la
-rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal
-à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée
-perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder,
-une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour
-la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais
-vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez
-donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent
-désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre
-laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide,
-cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre
-absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de
-pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle
-s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière
-d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de
-la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de
-comédien.</p>
-
-<p>Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le
-vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les
-soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour,
-et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span> perdue, un
-hiver de travail paisible et tranquille.</p>
-
-<p>Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une
-simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre
-les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience
-mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de
-cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos
-épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine
-allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les
-exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.</p>
-
-<p>Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une
-bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan
-du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les
-pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez
-l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par
-l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver
-l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre
-toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin
-de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si
-elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table,
-et si elles trépignent rageusement,<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span> faites voler le plat à la tête
-de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent
-cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio:
-«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront
-par là si vous savez vous y prendre.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort
-de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions
-d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait
-peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la
-méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale
-des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à
-deux.</p>
-
-<p>Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de
-soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le
-moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car
-il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et
-de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont
-une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont
-point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie,<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span>
-elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et
-ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès
-constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour
-rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_55" id="Footnote_1_55"></a><a href="#FNanchor_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Voy. Notre chapitre d'introduction <a href="#Page_10">p. 10</a>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_56" id="Footnote_2_56"></a><a href="#FNanchor_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor
-Hugo comme équivalent de celui du texte: <i>Leave shall you have to court
-her...&mdash;To cart her rather!</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_57" id="Footnote_3_57"></a><a href="#FNanchor_3_57"><span class="label">[3]</span></a> L'Avare, V, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_58" id="Footnote_4_58"></a><a href="#FNanchor_4_58"><span class="label">[4]</span></a> <i>Mélicerte</i>, I, 3.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span></p></div>
-
-
-
-
-<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h4>
-
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></p>
-
-<p>Un apologiste allemand de Molière.&mdash;Des comédies de Shakespeare en
-général.&mdash;Universalité de Molière.&mdash;Les disputes de goût.&mdash;Shakespeare
-et Aristophane.&mdash;Shakespeare et Plante.&mdash;Shakespeare et Molière.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</p>
-
-<p>Guillaume Schlegel.&mdash;Point de départ de son argumentation.&mdash;Sa
-théorie de la gaieté.&mdash;Prétendue incompatibilité du comique et du
-sérieux.&mdash;Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière
-selon Schlegel.&mdash;<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.&mdash;Étrange paradoxe de
-Hegel.&mdash;<i>L'Avare</i>&mdash;<i>Le Médecin malgré lui.</i>&mdash;<i>Peines d'Amour perdues.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</p>
-
-<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du
-jugement</i> de Kant.&mdash;L'ancien et le nouveau dogmatisme.&mdash;Critique
-de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.&mdash;Critique de
-l'idée du beau.&mdash;Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de
-la comédie.&mdash;Critique de l'idée de la poésie.&mdash;Vanité de la méthode
-dogmatique.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</p>
-
-<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des
-femmes.</i>&mdash;Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette
-liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.&mdash;Comment
-se fait la culture du goût.&mdash;Les classiques.&mdash;Que le goût ne peut
-rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;
-fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputendum.</i>&mdash;Double
-sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2°
-épuration.&mdash;Impossibilité de concilier théoriquement ces deux
-choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.&mdash;Antinomie de
-l'intelligence et de la sensibilité.&mdash;Que la sensibilité est l'âme
-de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut
-la supprimer.&mdash;Services immenses rendus d'ailleurs à la critique
-littéraire par la connaissance de l'histoire.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</p>
-
-<p>L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
-Molière.&mdash;Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte
-dans ses comédies.&mdash;Comment Molière est supérieur à tous les
-autres poètes comiques par la vérité de ses traits.&mdash;Rareté des
-jeux d'esprit dans son théâtre.&mdash;Sérieux de Molière et de l'esprit
-français.&mdash;Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup>
-siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.&mdash;La poésie de
-Molière.&mdash;Différence entre la fantaisie et la poésie.&mdash;La pastorale
-dans Shakespeare et dans Molière.&mdash;Jugements de Victor Hugo et de
-Sainte-Beuve sur le style de Molière.&mdash;Poésie du <i>Misanthrope.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</p>
-
-<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.&mdash;Leur
-exagération.&mdash;Leur généralité.&mdash;Critique du personnage
-d'Harpagon.&mdash;Individualité de Tartuffe.&mdash;Mélange du tragique et du
-comique dans Molière comme dans Shakespeare.&mdash;Caractères d'Orgon et de
-Chrysale.&mdash;Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle
-de Molière est complète aussi.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></p>
-
-<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans
-Sainte-Beuve.&mdash;Une colère inutile de Voltaire et de M.
-Genin.&mdash;Montaigne.&mdash;Les digressions de Sterne.&mdash;Définitions données
-par M. Hillebrand et par M. Montégut.&mdash;Le docteur Samuel Johnson.&mdash;Le
-bon ton, selon Duclos.&mdash;Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>&mdash;Antipathie
-de l'esprit français et de l'esprit humoristique.&mdash;Exemples
-particuliers d'<i>humour.</i>&mdash;L'esprit dans la bêtise.&mdash;L'esprit dans le
-sentiment.&mdash;Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.
-Taine.&mdash;Le style de l'<i>humour.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE
-D'ESPRIT</p>
-
-<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.&mdash;Idée
-du néant universel.&mdash;Différence entre l'humoriste et l'auteur
-comique ordinaire.&mdash;Explication de l'amour de l'humoriste pour
-ses personnages grotesques.&mdash;Rapprochement insolent de tous les
-contrastes.&mdash;Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de
-l'art.&mdash;L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la
-décadence romaine; au moyen Age.&mdash;La fête des fous.&mdash;La danse des
-morts.&mdash;<i>L'Ecclésiaste.</i>&mdash;L'<i>humour</i> des Espagnols.&mdash;L'<i>humour</i> des
-Anglais.&mdash;Rabelais.&mdash;Villon.&mdash;Pascal.&mdash;Voltaire.&mdash;Humoristes divers du
-XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">L'<i>HUMOUR</i> DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</p>
-
-<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.&mdash;La raison moyenne dans le théâtre de
-Molière.&mdash;<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>&mdash;Les
-clowns et les philosophes de Shakespeare.&mdash;Falstaff.&mdash;Les sept âges de
-la vie humaine.&mdash;Le banquet de la lin.&mdash;Conclusion générale.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#APPENDICE1">APPENDICE</a></p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><i>La Méchante Femme mise à la raison</i></p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE ***
-
-***** This file should be named 51505-h.htm or 51505-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/5/0/51505/
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/old/51505-h/images/cover.jpg b/old/old/51505-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 89e98d1..0000000
--- a/old/old/51505-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ