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Humbert.--M. Rümelin, chef de la réaction -anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et -Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose et lui préfère Molière, -pour lequel il professe un culte enthousiaste. - -Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait -le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus, -mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme, -oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur -qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à -Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché -par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans -l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire -quelques os à ronger? - -Tout! M. Humbert admire tout,--jusqu'au discours de l'exempt à la fin -du _Tartuffe_, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité -de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la -modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu -à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est -renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet -amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française -en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le -partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre -nation. Mais ce sentiment nous autorisait-il à parler avec irritation -des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans -doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à -prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que -nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de -Juvénal: «L'indignation fait ... le _critique_». - -On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage -du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien -légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie -des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les -points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à -ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre -au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont -pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple, -M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à -cette question: convient-il d'appeler _prosaïque_ le genre de Molière, -par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul -_poétique?_ Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé -depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude -esthétique des comédies de Molière, et où ce grand homme n'est plus, -comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride -et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches -historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la -prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous -fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines. -Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il -combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste -derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la -sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en -Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte -mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude -qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la -meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare». - - * * * * * - -La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de -1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de _comédies._ -Les voici dans leur ordre: _la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les -Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des -méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le -Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira, -la Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le -Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver._ Ce serait une -naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été -faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent -servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce de -théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVIe siècle, et encore au XVIIe -en France. Aussi les commentateurs de Shakespeare ne se sont-ils point -gênés pour refaire à leur idée la classification de 1623. - -Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze, -par l'élimination du _Marchand de Venise_, de _la Tempête_ et de -_Mesure pour mesure._ Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize, -en y ajoutant deux pièces: _Cymbeline_ et _Troïlus et Cressida._ M. -Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe -des comédies cinq pièces qu'il appelle des _drames_, parce que ce -sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux: -ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en -outre _Cymbeline_ et le _Conte d'hiver._ M. Kreyssig aurait bien pu -ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: _Tout est bien -qui finit bien_ et _les Deux Amis de Vérone_, et, s'il lui avait plu -de débaptiser aussi _Beaucoup de bruit pour rien_, ni le rôle brillant -de Béatrice et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry -et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez -tragique au fond, le nom de comédie. - -D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire -de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait -avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais -l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le -démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font -des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans -quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on -avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, _le Misanthrope_ et -_le Tartuffe_, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient -sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait -peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs, -lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet -une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du -monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, -la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, -la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les -poèmes sans règles». - -Il n'est guère possible d'analyser aucune pure comédie de Shakespeare, -la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général -dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément -qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la -plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des -comédies fantastiques, des _féeries_, dont le nœud est naturellement -assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient -aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de -fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis -_Contes tirés de Shakespeare_, ne peut intéresser que l'enfance. -Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans -appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui -risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri -Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette -énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas -pourquoi il éprouvait, en commentant _le Songe d'une nuit d'été_, tant -de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est -que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus -drôles de cabrioles». - -Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire -entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être -profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures -de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où -sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent. - -Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de -Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant -sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel -précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit -dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète -n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est -jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser -la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme -qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies -pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit -à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact -que de venir reprocher à l'auteur de _Macbeth_ d'avoir négligé dans -ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire, -s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et -d'original, de ce que ces productions moindres, - -/$ - De toute autre valeur éternels monuments, - Ne sont d'Achille oisif que les amusements. -$/ - -M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une -critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est -juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de -tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de -ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus -et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans -les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des -_idées_, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que -dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme -réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le _Songe -d'une nuit d'été_ simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un -charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le -chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de -montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans _le Songe -d'une nuit d'été_, non plus que dans les autres comédies féeriques de -Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui -qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions -de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des -fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre _idée_ que -d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques. -En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans -son livre, c'est la superstition absurde des _shakespearomanes_; mais, -comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu -lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre -ses adorateurs indiscrets. - -Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée -en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites. -Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût -français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter -dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous -aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des -autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à -Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice. - -Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en -France de la comédie: c'est _la Méchante Femme mise à la raison[2]._ -Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de -gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une -idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par malheur, -cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses -vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète -antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque -toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un _rifacimento._ -_La Méchante Femme mise à la raison_, par l'imitation des réalités de -la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de -Shakespeare, ainsi que _les Joyeuses Bourgeoises de Windsor._ Ces deux -pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son -nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une -tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des _Joyeuses -Bourgeoises de Windsor_ fut écrite en quinze jours, sur un ordre de -la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux; -elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de -Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand -poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais -personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que -Falstaff, en tombant du drame historique de _Henry IV_ sur la nouvelle -scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine -de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd -coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux -femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce -drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui -a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!» - -Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des -comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique -en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète, -ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison, -le nom de _comédies_, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne -qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie -se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal, -celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la -comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais -ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne -craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de -réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu -à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans -les airs un palais de fantaisie. - -M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son -étude sur Shakespeare qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse -les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur -la question. - -«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée -de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point -divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette -portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout -où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du -théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite? -Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, -à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des -réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées -ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter -les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle -devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes -invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se -plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons -capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de -la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui -s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos, -les jeux d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le -fond de ce divertissement sans conséquence...» - - * * * * * - -Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou -un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation -arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse; -celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant -qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la -mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses -invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la -pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de -ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc -point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas -comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan -du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon, -Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de -leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent -l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des -amoureux et des amoureux jeunes. - -De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur -situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur rôle, -a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots, -extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière, -surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les _concetti_, -les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent -certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il -n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des -traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils -aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme -ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les -transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également -bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce -sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des -sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent -dans le même style sans aucun embarras. - -A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les -comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée -et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité -offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement -à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises -constituent, après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du -rire dans la comédie shakespearienne. - -Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces -pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement -le nœud de _Beaucoup de bruit pour rien_, donnant ainsi un dénouement -de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant -point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et -sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas, -comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du -monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres -sont vagues: _Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous -voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues_, parce -qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à -l'ouvrage.--Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne. - -Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était -instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il -était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion -contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses -comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme -poète; et quant aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait -tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que -les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci -un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment -dans _la Comédie des méprises_[3]; l'émotion ne fait pas défaut non -plus à _Ce qu'il vous plaira_, au _Soir des Rois_, même au _Songe d'une -nuit d'été._ Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever -ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus -hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les -deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette -catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des -productions vraiment originales de sa muse. - -On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une -tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie, -bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup -moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement -du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que, -dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi, -développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que -Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie -et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui -semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus -triste au fond que la tragédie. - -Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions -de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de -sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète -comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du -monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de -sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au -milieu de tant de misères intellectuelles et morales? - -Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait -qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart, -ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne -déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux -y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse -et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les -puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de -discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et -du plaisir, tels qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les -seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni -cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et -les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend -son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle -d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie -votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; _je suis née pour ne dire -que des folies sans conséquence_:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait -mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare. - -Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète -eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses -sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce -qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une -est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du -père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle -ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un -ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle -donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»--Nulle -amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils -pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût de -tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus -ou moins amer? - - * * * * * - -Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière -qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de -Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est -raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature: - -«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient -se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames, -les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant -et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres -propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par -exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort -en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein -de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les -ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à -coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le -chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses -en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que -_les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre -la lune_, et encore bien moins les sanglots délicieux et les trilles -du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des -mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors -que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande -passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux -autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de -l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des -oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne -peut apprendre qu'en rêve.» - -Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que -les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de -Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les -goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre -de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité -chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de -jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus -un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents -dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens -d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons -sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent -dédaigneusement tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel -le mot _comédie_ n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé -par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre -n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans -notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de -Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre -comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant _le -Menteur_; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard -constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la -substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie -selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le -_jour_ et la _nuit_, rien de plus juste que cette comparaison de Heine, -mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit -a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs -de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols. - -Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en -style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble -considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation -pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie -et que la même étude n'est point nécessaire aux étrangers pour goûter -les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement -national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain, -la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et -conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la -comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine -et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les -autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute -discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant -que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain -de tout l'empire comique. - -En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris. -Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A -table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la -supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement -soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par -conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le -comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que -direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est -une autre question. Molière n'est pas un Français.--Bah! un Anglais -peut-être?--Non, Molière est un homme. Le bon Dieu voulut un jour -faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute -leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il -fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et -amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la -terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi? -de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il -est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes. -N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint -tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de -son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps -et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme -sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.» - - * * * * * - -Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand, -dans un article de la _Revue critique_[4] consacré à l'appréciation -du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de -M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien -ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure -à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à -Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût... -_Le Songe d'une nuit d'été_ et _le Petit Poucet_ me font rire ou me -touchent, me plaisent en un mot autant que _le Festin de Pierre_ ou _le -Malade imaginaire_, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des -comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.» - -Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit -de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.» -Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même -que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses; -pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont -pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions, -de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à -l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit: - -«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir -lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et -nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne -serions-nous pas bientôt d'accord? - ---Cela est sûr. - ---Et si nous disputions sur les différentes grandeurs des corps, -ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas -sur-le-champ notre dispute? - ---Sur-le-champ - ---Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il -pas bientôt terminé par le moyen d'une balance? - ---Sans difficulté. - ---Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis -irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle -fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si -par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le -déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur -lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans -nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et -quand je dis nous, j'entends tous les hommes.» - -Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts -peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures -passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines -politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume, -provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où -nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà, -semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre; -et en effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une -indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais -remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils -n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs -propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire. -C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent, -indestructible. - -La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction: -la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un -terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au -contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des -faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal -du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous -prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas; -j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui, -d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La -nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit -vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui -s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance. - -La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour -la comédie à caractères n'a point de fondement logique, c'est vrai; -elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet -par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas -fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments -très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient -que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que -la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie -fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de -l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me -paraît plus juste. - -Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les -personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue -par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est -d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout -est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne -s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie -shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux -mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent -le style italien. _Les Mille et une Nuits_ sont des contes amusants; -mais qui oserait les mettre en parallèle avec _Don Quichotte?_ Il y a -un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier. -La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque -chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de -l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le -monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela, -mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire. - -Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du _Songe -d'une nuit d'été_ comme penseur et comme moraliste, il lui est -inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à -Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des -caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement -disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la -nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans -fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela; -car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions -éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en -mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu -plus de sottises. - - * * * * * - -Que les critiques consultent leurs forces et suivent la voie à -laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui -ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un -génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de -la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte -exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux -sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont -à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement -à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu, -afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de -l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur -talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas -d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit -vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en -jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses -que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires -proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude, -les _esthéticiens._ Le mot _esthétique_, tiré du grec αἰσθάνεσθαι, -_sentir_, a été introduit au XVIIIe siècle par un philosophe -allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la _science du -beau_; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche -qu'on se fasse illusion sur le caractère foncièrement _subjectif_ de -cette prétendue science. - -Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les -aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien, -et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout -la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la -division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que -la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en -suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis -de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique -sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième, -l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit -positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes, -et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé -jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de -la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme -d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre -aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une -expression célèbre, du _grand creux_ qui se trouve au fond de toutes -les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans -les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la -religion. - -Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas -de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en -revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car _je -n'y crois point._ J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont -été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités -à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour -servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; _les -propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes, -et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à -contestation._ - -Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique. -De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne -saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de -culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple -addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse, -l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent -et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de -l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont -l'agent civilisateur par excellence, _humaniores litteræ_, tandis que -le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement -positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber -l'humanité sous le joug de la plus féroce tyrannie. La douceur et le -charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura -plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute -erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance. - -Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui -relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit -de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté -de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs -adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui -savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument -vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres, -et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour -me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de -la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir -donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées -littéraires une dernière orgie.. - - * * * * * - -J'ai comparé, dans un autre ouvrage, _Shakespeare et les Tragiques -grecs._ Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre -Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports deviennent -extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux -théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un -et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des -_Oiseaux_, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique -d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison -des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif -Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles -haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis -sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux -peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si -détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition -vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas -moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de -réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de -journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur -des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa -manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes -d'État[5]»? - -L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane et de Shakespeare -est une tradition de la critique qui doit probablement son origine -moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur -manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de -caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non -sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez -Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique, -tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé -et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la -nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas -à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi -devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec -naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora -sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la -bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut -reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille -femme ou un héros qui parle.» - -Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de -Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les -faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez -l'autre l'esprit est surtout dans les mots, et parce que le hasard -joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y -aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais -avec les grands comiques anciens. - -Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies -de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire -plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne -pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions, -insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en -rêvant, non pour être commentée. - -Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements -que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane -en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude -fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare -sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la -comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser -Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever -Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées -dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et -morale, la vie des caractères, la puissante _objectivité_ dramatique, -la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il -ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces -deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux -deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le -théâtre, la même poétique. - -La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des -critiques français: - -«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus -complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice -... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont -sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur -veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne -sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes -animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils -font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il -se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et -par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent -à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins, -sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante, -n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu -de Gœthe, le Talleyrand de l'art: ces raffinements critiques au sein -de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont -de la race primitive[6].» - -Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été -donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple. - -Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur -fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes -ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux -poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat; -en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le -linge, avec le _sans façon de l'âge d'or où tout était en commun_[7]: -la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la -littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute... - -/$ - ... Vous leur fîtes, seigneur, - En les croquant, beaucoup d'honneur. -$/ - -D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de -Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la -multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire -influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en -contact, et de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des -affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches, -ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la -bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de -directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et -donnait d'excellents dîners. - -Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils -ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils -ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une -incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet -et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire. -Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir -deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans -l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent -pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles -parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de -Molière. - - -[1] Molière, _Shakespeare et la Critique allemande._ - -[2] _The taming of the Shrew._ Nous donnons l'analyse de cette comédie -en _Appendice_ à la fin du présent volume. - -[3] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. VII. - -[4] 1er janvier 1870 - -[5] Edelestand du Méril. - -[6] _Portraits littéraires_, t. II. - -[7] Sainte-Beuve, _ibid._ - - - - -CHAPITRE PREMIER - - -PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE - - -Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa -théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de -Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._ - - -Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands. -J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait -grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous -les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie -qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique, -partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous -lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe: «Molière est si -grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement -... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de -temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres -italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection. -Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux -la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous -retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.» - -Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général -est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens -de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition -s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane -et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de -la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté -par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur -et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se -rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en -prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et -rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique; -ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la -comédie, multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et -de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument -comme s'il n'existait pas[1]. - -D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer -d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit -national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe -comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration -et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable -éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la -façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était -juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument -attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces -fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808, -pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France, -l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur -est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron -raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible -vengeance contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas -un poète.» - -Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel; -elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de -méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur -considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme -Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa -traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un -ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter -un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri -Heine[2]. - -«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme -Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une -seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de -l'antipathie contre _le Misanthrope_, que moi, je relis sans cesse -comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au -_Tartuffe_, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout -de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à -Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes, -et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que, -s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a -voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans -presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la -disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances -avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le -poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité -d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien... -Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve -tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe -pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une -nature solide et un grand caractère.» - -Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire -beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce -jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière -en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite». - -Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt -de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a -prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de -bonnes comédies. - -Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse -l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter -quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il -permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans -l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art, -et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre -des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et -j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit -à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez -sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté. -Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance -des idées cornues de ces logiciens qui, _par le raisonnement_, sont -arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie -comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les -comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière? - -J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et -réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement -de la vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas -à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais -j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique -se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point -d'_idée_, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de -la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que -tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment -libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque -de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant -dans sa _Critique du jugement de goût_ et d'abord par Molière dans sa -_Critique de l'École des femmes_: «Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.» - - * * * * * - -Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit -offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de -poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la -comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie: -donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de -l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de -consécration, Schlegel cite un passage du _Banquet_ de Platon, où -Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter -la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est -avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne -se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à -l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon -Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance -des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate -s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières), -qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et -qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé -sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir -ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que -la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément -dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la -comédie, qui est son contraire. - -Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me -propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne -propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui -défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que, -dans l'exposé qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui -sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage -grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le -succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur -la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai. - -Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même -apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous -n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux -choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir: -ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition -vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire -qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est -un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre -erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu -identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse. -Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de -l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui -terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et -légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du -monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos -passions. C'est l'hôte d'un monde aérien et fantastique, qui, de -loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse -nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie. -L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont -su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne -vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions -soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire -est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe -auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la -gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce -qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est. - -La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou -l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire -que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle -de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit -la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à -l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une -satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse -toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce: -le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes -bizarres, voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois -elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale -qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne. - -Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et -fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans -le _Légataire universel_ de Regnard, un pauvre vieillard, accablé -d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son -héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le -croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire -en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et -contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand -Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides -de ses héritiers! - -Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il, -au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de -s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme, -des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait -mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est -permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète -ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral -pour empêcher que ma conscience ne vienne élever sa voix au milieu de -la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion -des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre -les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à -la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait -rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris -malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins -plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il -blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de -Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette -gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que -l'ironie. - -Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il -ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est -qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus -nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la -gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que -celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs. - -Nous avons, dans _la Métromanie_ de Piron, l'exemple d'un ridicule -qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que -cette pièce manque absolument de gaieté, je ne prétends pas cela, dit -notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort -plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de -l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire -des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins -gaie que le reste. - -_Le Roi de Cocagne_ du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici, -point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant -qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers -du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules. -Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté -s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce? -Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que _le Roi de Cocagne?_ Nous le -saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le -couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume -Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un -ridicule immortel. - -Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même -apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte -définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la -gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le -sérieux. - -Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont -dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos -forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons -ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et -nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini, -l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion -profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le -sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce -qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du -but proposé à notre activité. - -La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de -nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et -à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la -comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de -nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter -gaiement à l'oubli. - -Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme -du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple, -grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite -vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de -moment en moment; il écarte les accessoires étrangers à l'action -et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la -vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute -l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le -drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La -tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la -variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà -son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur -un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction -de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté -ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté -et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail, -aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un -tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien; -elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune; -elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure -indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le -monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un -instant sur chaque fleur. - -Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers, -conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de -bien-être et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever -non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors -nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace -et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui -est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et -sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose -lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne -convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant -arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents, -sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le -distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute -minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans -cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique -s'évanouit. - -Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon -Schlegel.--Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique -des différents théâtres. - -Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et -sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane, -Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est -la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie. -Car, dit-il. l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte -de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle, -par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le -théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle -image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait -ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité -Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation -de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires. - -Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les -comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela -même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet -la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en -lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme -dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément -parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il -se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les -magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité. -Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût -vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de -son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions sérieuses -pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été -détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais -les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent -de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre -sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est -toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute -attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était -pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois -de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse -quelquefois à lever le masque. - -Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme -de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire -la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre, -et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans _le -Roi de Cocagne_ de Legrand, dans _le Désespoir de Jocrisse_, «ouvrage -classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a -conquis la palme de l'immortalité»! - -De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que -chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est -sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers -un but. L'unité d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur -de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce -qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos; -ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où -elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement -dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient -comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces, -qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités -lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il -est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif -que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et -raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les -lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans _les Grenouilles_ -d'Aristophane: - -/$ - Grâce à moi, grâce à la logique - De mes drames judicieux, - Et surtout à l'esprit pratique - De mes héros sentencieux, - Le bourgeois plus moral, plus sage, - Apprend à mener sa maison, - Car il rencontre à chaque page - Des maximes pour sa raison - Et des conseils pour son ménage! -$/ - -Arrivons à Molière.--Il y a dans son théâtre des scènes pleines de -folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses -doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets -du _Malade imaginaire_; les coups de bâton que les archers donnent à -Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent -en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: _Dara, dara bastonara -..._ «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac -poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession; -ou bien encore cette petite scène de _la Princesse d'Élide_ où Moron -caresse un ours: - -«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De -grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à -manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens -là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur, -tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre -altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la -plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants -et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites -quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits -ongles bien faits!...» - -Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur -des _Plaisirs de l'île enchantée_ excelle, quand il veut, dans -cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne -font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces -interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes -et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet -de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le -docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette -oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères, -et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre, -pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont -là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de -caractère. - -J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations, -professait une admiration particulière pour _les Fourberies de Scapin._ - -Malheureusement, Molière a écrit _le Misanthrope_ et _le Tartuffe_, -sans parler de _l'Avare_, des _Femmes savantes_ et de tant d'autres -erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique. -_Le Tartuffe_ est une assez belle satire en forme de drame; mais, -à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté -obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et -le fils par leur bigoterie, le reste de la famille par sa haine pour -l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant -d'onction que les dévots de cœur ne doivent - -/$ - Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement, - Mais attacher leur haine au péché seulement. -$/ - -Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de -personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon -par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue -comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que -Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours -inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille, -le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui, -par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la -pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le -beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des -sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante: - -/$ - ... Souhaitez que son cœur, en ce jour, - Au sein de la vertu fasse un heureux retour, - Qu'il corrige sa vie en détestant son vice - Et puisse du grand prince adoucir la justice. -$/ - -Le crime puni, cela est tragique; mais le crime repentant, cela -s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que -_le Tartuffe_ est une satire entremêlée de sermons et terminée comme -un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage -superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire -mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre. - -Et _le Misanthrope?_ Soyons sérieux; on n'assiste pas à la -représentation de cette pièce pour s'amuser: - -/$ - Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire! -$/ - -nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous -dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description -du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant, -crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné -s'écrie, par l'organe de son principal personnage: - -/$ - Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être - Si plaisant que je suis!... -$/ - -Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus -exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de -détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en -relation directe avec sa théorie du comique. - -Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé _le -Roi de Cocagne_ de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier -d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en -Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment -réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de -donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai -cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire. - -La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom -de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui -cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce -qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer -l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, _le Roi de Cocagne._ Thalie -en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons, -s'écrie-t-il, - -/$ - Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas! - Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre, - Du bouffon. -$/ - -Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas -qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le -défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans _la Méchante Femme mise à la -raison_, le prologue est plus remarquable que la pièce même.» - -Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de -Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance -de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec -bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de -l'empire: - -/$ - Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts, - Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts. - Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines, - Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines; - Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons; - Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons; - Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie, - Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie. -$/ - -«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou -même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils -ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi -soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que -le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place. -L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son -génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable -qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.» - -Dès la seconde scène, le théâtre change, et l'on voit s'élever le -palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements, -de fruits confits. - -«Les critiques français affectent de mépriser les changements de -décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste -d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de -l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement -vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire -à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est -un défaut du caractère et de l'esprit.» - -Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de -Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie: - -/$ - Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. - Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi. - Cet empire envié par le reste du monde, - Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde, - N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit - Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. - Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire; - Quel diable de plaisir! toujours manger et boire! - Dans la profusion le goût se ralentit; - Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit. - - Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon, - De laisser pour un temps le trône à l'abandon... - Le trône, cependant, est une belle place: - Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse? - Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen - Je veux être empereur ou simple citoyen. -$/ - -«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un -des meilleurs motifs de la comédie.»--Toute cette scène est excellente. -Je regrette seulement que Bombance dise au roi: - -/$ - Si le trop de santé vous cause des dédains, - Souffrez dans vos États deux ou trois médecins: - Ils vous la détruiront, je me le persuade. -$/ - -L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout -ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature, -une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et -parfaitement inoffensif. - -Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en -prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le -spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe. -Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à -aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal -où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients -pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague -fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son -doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen de la substituer à -l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas. - -/$ -ZACORIN. - - Sire... - -LE ROI. - - Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains. - -ZACORIN. - - Quoi?... - -LE ROI. - - Je viens là-dedans de me laver les mains. - -ZACORIN. - - Et ne voulez-vous pas les laver davantage? - -LE ROI. - - Et par quelle raison les laver, dis? - -ZACORIN bas. - - J'enrage. - -HAUT. - - Sire, dans nos climats, la coutume des rois - Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois. -$/ - -De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier -sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand -il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais -l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui -tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse -Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre -d'élargir Philandre, et entre autres extravagances du meilleur comique -il s'écrie: - -/$ - Gardes! - -UN GARDE. - - Seigneur? - -LE ROI. - - Voyez là-dedans si j'y suis. -$/ - -Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le -théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses -principes,--et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde. - - -On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de -Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de -la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité -historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction -de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la -métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt. -Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine -de Hegel--originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe, -renversant toutes nos idées et tous les faits! - -S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre -et certaine, c'est que, pour qu'un individu soit comique, il faut -qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous -apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut -continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par -son esprit, mais il a cessé d'être _comique._ Et cela est si bien senti -par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste -à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on -dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement -(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire -provoqué par l'esprit, nous rions _avec_ le personnage; dans le rire -provoqué par le comique, nous rions _du_ personnage, qui lui-même ne -rit pas. - -Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile -dans _Beaucoup de bruit pour rien_, vient faire des lapsus de cette -force: «La _dissemblée_ est-elle au complet?... Qui de vous est le -plus _indigne_ d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire -part d'une affaire qui vous _décerne_»; ou quand le paysan Thibaut, -dans _le Médecin malgré lui_, consulte Sganarelle en ces termes: -«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.--D'hypocrisie?--Oui. -C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un -la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les -mufles des jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire -et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf, -parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de -comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à -l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde -encore: ce sont des jeux de mots, pointes, _concetti_, calembours, qui, -étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument -rien de comique à nos yeux. - -Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française, -faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son -discours de réception[3]: «Il y a quelquefois dans les comédies de M. -de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de -situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait -parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre -plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il -diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le -comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire -quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains -une feuille perdue de _l'Année littéraire_, j'eus la curiosité d'y -jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie -des _Plumes du paon_ ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni -d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes -impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins -de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage, -_leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire -rire._» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste. - -Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite -et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine -est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne -tranquillement que le personnage comique _ne doit point se prendre -lui-même au sérieux!_ - -«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques -_pour eux-mêmes_ ou seulement _pour les spectateurs._ Le premier cas -seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est -comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de -son but et de sa volonté... - -«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère -seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà -dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute et Térence, se -développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine -si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi -dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et -repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages -comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré -les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles -de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant, -est dans ce cas. - -«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent -leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent -avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont -déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les -autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un -rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux -dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement -plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation -si pénible, que pour la lever il faut un _deus ex machina_... De -même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière, -par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion -bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont -rien, à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant -à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle -emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend -l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin -suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide -jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis -que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse, -du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si -le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela -sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point -que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se -trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de -ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y -a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple -moquerie et une joie maligne[4].» - -Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul -personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel: -c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est -fagoteur de son état et qu'on l'a fait médecin à son corps défendant, -il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle -profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier -de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir -plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente, -il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va -chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin -d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de -jouer si bien avec l'inconnu[5]». - -Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de -goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus _comiques_ -dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls -d'Argan: «_Quid dicis_, Thomas?--_Dico_ que le pouls de monsieur est le -pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»--plus comiques, dis-je, -que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule -dans sa robe et déblatère en son latin: _Cabricias arci thuram -catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum, -Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia -substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus._ - -Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à -l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment: -c'est _Peines d'amour perdues._ - -Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait -pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de -femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de -jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les -autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et -dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés -dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses -de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a -entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne -tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de -leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et -ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de -la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop -jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier, -chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et -les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand, -rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes nos -forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur -pouvoir, etc., etc.» - -Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et -spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les -rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de _Peines -d'amour perdues_ en tant que comédie. - -Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse -produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux, -s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que -voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est -pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal -d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff -dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez -moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi, -dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en -Angleterre aient échappé à la potence!» - -Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour -peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une -question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son -importance: la question du genre d'esprit nommé _humour_ et de la -littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a -confondu, je crois, deux choses très différentes: _l'humour_ et le -comique proprement dit. - -La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle -de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même -conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des -farces telles que _le Roi de Cocagne, l'Œil crevé_, etc., et que le -théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de -la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la -part des doctes professeurs allemands? J'aime bien _l'Œil crevé_ dans -son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement -je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de -penser que cette pièce réalise mieux que _le Misanthrope_ l'idéal de la -comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va -suivre. - - -[1] Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles il convient -principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer, Lotheissen, -Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M. Humbert. - -[2] Dans son intéressant volume sur _Henri Heine et son temps_, M. -Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait réussi à faire -passer dans la langue allemande les beautés du théâtre espagnol et -des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre de Shakespeare, -que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable», il s'était montré, -le mot n'est que juste, traducteur de génie... Schlegel a si bien -réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à l'incorporer dans -la littérature allemande, que David Strauss a pu dire, dans son -remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le Shakespeare de -Schlegel sont devenus les fondements de notre culture esthétique.»--Il -est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus loin «le plus grand -fat qu'ait produit la littérature allemande». - -[3] Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, dit-on au -récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours académique. - -[4] _Cours d'Esthétique_, traduit par M. Bénard, t. V. - -[5] Rambert.--_Corneille, Racine et Molière._ - - - - -CHAPITRE II - - -CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE - - -_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du -jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique -de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de -l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de -la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode -dogmatique. - - -Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en -vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance, -que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane -et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On -pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le -contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes de -l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire. -J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en -littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique -rien ne relève de la science et tout dépend du goût. - -Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet -utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière. -Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes -les doctrines littéraires la plus superbe indifférence[1]. Le grand -esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de -critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie, -les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie -intitulée _la Critique de l'École des femmes._ - -«DORANTE.--Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les -règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé -son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse -sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir -qu'il y prend? - -URANIE.--J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux -qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les -autres, font des comédies que personne ne trouve belles. - -DORANTE.--Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter -peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont -selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient -pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent -été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent -assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que -l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir. - -URANIE.--Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si -les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne -vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me -défendaient de rire. - -DORANTE.--C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce -excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les -préceptes du _Cuisinier français._ - -URANIE.--Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens -sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes. - -DORANTE.--Vous avez raison, Madame, de les trouver étranges, tous ces -raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits -à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes -choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver -rien de bon sans le congé de messieurs les experts.» - -Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la -plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit -un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel: -«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y -voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien -l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire -sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit -élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a -une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si -agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et -n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes -que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de -lumières? - - * * * * * - -La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de -Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a succédé; -mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra -toujours contre tous les dogmatismes. - -Le dogmatisme littéraire du XVIIe siècle invoquait non -la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des -autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église, -d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui -avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative -à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur -l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le -mot _preuve_ n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au -XVIIe siècle. - -Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on -_ose_ combattre les règles de son _Art poétique_, après qu'il a déclaré -que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop -d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie; -cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très -bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans -la préface de _Phèdre_, que ce caractère ait eu un succès si heureux du -temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, -puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la -tragédie.» Et dans la préface de _Bérénice_: «Je conjure mes critiques -d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce -qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument -contre les règles.» - -Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine, -pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait -pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il -soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce -n'est pour fermer la bouche aux pédants: - -«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez -les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous -ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères -du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que -le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend -à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces -observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace -et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute -votre raison, c'est que _l'École des femmes_ a plu; et vous ne vous -souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...--Tout beau! M. -Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je -dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant -plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle -et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, _je soutiens -qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez._ Je les -ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que -peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que -celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements -du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent _il y en a -plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles_, et -que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se -laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni -complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.» - -Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la -soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec -indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans -du _Cid_: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les -objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que _le Cid_ fût -selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son -siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français -Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes, -je serais le premier qui condamnerais _le Cid_, s'il péchait contre -les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.» -Dans le même écrit, la préface du _Cid_, Corneille appelle la poétique -d'Aristote un traité _divin._ Par une subtilité qui était bien dans la -nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans -les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les -anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici -comment il justifie l'une de ses pièces, _Don Sanche_, d'être sans -modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des -Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi -celle des Romains. - -/$ - Nec minimum meruere decus, vestigia græca - Ausi deserere. -$/ - -Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en -a point.» - -L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus -curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet -d'Aristote et de sa _Poétique._ Aristote n'avait pu faire et sans doute -n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son -temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait -entrevoir une bien faible partie du développement futur de la poésie -en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance -des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était -tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant -les générations successives ont pris les informations de sa _Poétique_ -sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs -réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire -a conservé jusqu'au XVIIIe siècle l'autorité d'un code dans -la république des lettres. - -Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de -talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier -et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à -Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que -le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait -encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à -déclarer, écrit-il vers la fin de sa _Dramaturgie_, dût-on se moquer de -moi en ce siècle de lumière, que je tiens la _Poétique_ d'Aristote pour -aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont -ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont -moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et -particulièrement pour la tragédie, puisque le temps nous a fait la -grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la _Poétique_ -qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle -ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui -a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien -dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur. - -Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin -respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans -sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu -un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses -doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et -absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude, -nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons -librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a -pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les -nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant -génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela -tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou -comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité -que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs. - -L'opinion générale du XIXe siècle sur la _Poétique_ -d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin: -«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration -dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne -et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même, -sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette -Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre -chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec, -ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en -théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans -pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation -chrétienne et moderne!» - -Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à -peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le -dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie -consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens; -il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à -l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine _l'idéal de la -comédie_ et montre que Molière n'est pas comique, il définit _l'idée -de la poésie_ et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois -que sa méthode, plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins -chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier -«si une sauce est bonne sur les préceptes du _Cuisinier français_,» -au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique -différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec, -qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent -eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des -laboratoires de l'Allemagne. - -Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque -inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique. -Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans _la -Critique de l'École des femmes_ était l'œuvre d'un sieur de la Varenne, -écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à -Paris sous ce titre: «_Le Cuisinier Français_, enseignant la manière -de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et -maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur -les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour -faire des confitures.» - -Le fondateur de la philosophie critique au XVIIIe siècle, -Emmanuel Kant, dans sa _Critique du Jugement_, dit exactement comme -Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients qui entrent -dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs -agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je -reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma -langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des -principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont -beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le -même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs -preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une -des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de _goût_ -cette faculté du jugement esthétique.» - -On pourrait faire une édition de _la Critique de l'École des femmes_ -avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel -j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est -que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon -sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle -d'Uranie. - - * * * * * - -On peut déterminer l'_idée_ de la comédie de deux manières: _a -posteriori_, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou _a -priori_, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison. -L'esthétique allemande définit la comédie _a priori._ - -Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une -absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous -ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément _a priori_ dans -la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire -complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible -au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses -connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition -_a priori_ de la comédie, si cette définition devait être absolument -pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane, -Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer -partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un -penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la -tête de Jupiter? Une définition _a priori_ de la comédie ne saurait -donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici, -je pense, ce qu'il convient d'entendre par là. - -Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour -reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie -universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore -l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe -jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de -quelque chose de plus, que ce fragment ne contient pas, _ce quelque -chose de plus_ est une notion _a priori._ Dans cette hypothèse, quel -avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne -possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre -vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine, -espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes -en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie. -Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en -fait ou peuvent dépasser les données de la réalité. - -Voilà ce que j'entends par une définition _a priori_ de la comédie, et -ce sens est évidemment le meilleur.--En voici un autre qui est moins -bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand. - -Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire; -nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de -quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition -est justement celle de certaines définitions _a priori._ Une profonde -méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées -pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir -de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de -contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous -servent à reconstruire _a priori_ quelques-unes de celles dont l'image -est devenue confuse. - -Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens, -aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de -la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance -pour écrire _a priori_ l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi -à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude -rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à -la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe -est un animal _comique_, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous -les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire: -précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près -comme ils pourront raisonner. - -L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet, -l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus -de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est -absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux -pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé -le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà -une déduction _a priori_ assez logique de _l'idée_ du singe. Il est -vrai que l'autre logicien pourra se lever et dire: Votre principe est -faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas -toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans -vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire -de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est -sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe -doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte. - -Guillaume Schlegel raisonne ainsi: - -La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme -les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la -rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée -vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque -chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en -poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer. - -Partant de là, il en détermine _l'idée_, superficiellement, selon son -usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que -Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte: -donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie -est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit -être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la -tragédie sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur -du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous -montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils -doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et -égoïstes. - -Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de -la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la -comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie -est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa -définition de l'idée du comique n'est point _a priori._ En effet, -il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il? -La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête -net, parce qu'une connaissance _a posteriori_ lui barre le chemin. -Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont -pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre -d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'_a priori_ point -d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le -préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit -plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour -prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée -à Molière. - -«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la raison ni le vrai en rien; -mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou -plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des -raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à -Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée -ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par -cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit -avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par -ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que -parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je -préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie -a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il -devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce -que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques. - -Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre -(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la -méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples, -Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel. - -La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre -de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve. -Elle est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré -du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est -l'infiniment petit. - -Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en -ces termes: - -La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a -démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant -à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est -impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope -une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet -capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais -des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le -contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de -rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique, -considérée comme science _a priori._ Or, quels sont les principaux -caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y -révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son -style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1° -l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages); -2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui -remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique -par excellence.--Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de -Schlegel et de Jean-Paul. - -En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun -philosophe, n'a encore défini la comédie _a priori._ - -Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et -posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables: -peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant _quelque chose de -plus_ que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui -ne soit pas dans la réalité, contenant un élément _a priori?_ Si la -connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une -idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium -unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette -idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation, -renferme une part d'_a priori_ qui constitue le grand principe de nos -jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle -idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions -avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière, -d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même -l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies. - -La France compte un certain nombre de philosophes qu'on appelle -spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une -doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une -chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un -chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait -surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin, -et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse -dissipe cette illusion. - -Prenons _le Tartuffe._ Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît -imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans -être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie, -et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et -un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans -leur idée que le _Tartuffe_ parfait? Un _Tartuffe_ qui ne nous ferait -point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de -l'idéal se réduit à cette correction toute négative. - -_Le Misanthrope_ aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers, -quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient -nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde! -Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le -_Misanthrope_ idéal? Tout simplement le _Misanthrope_ réel, _moins_ -ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent, -j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être -comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans -son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en -délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée -positive de la perfection; mais est-elle _a priori?_ Aristophane sait -bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands. - -«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal -que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que -mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez -_retranché_ de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et -les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de -main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui -le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie -dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes -comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre--_moins_ -les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me -faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.» - -Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure ces choses à l'oreille des -critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur: -«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique; -l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la -raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait -psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la -bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement -négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne -s'avisent pas de dire qu'elle est _a priori_, de peur que l'ombre de -Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû. - -Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou -de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de -Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne, -nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les -comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre -maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons -établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même -modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer; -nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux -modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à -l'un et à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts -dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté -d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil -plus beau. - -Je conclus que nos idées _a priori_ de la perfection sont purement -négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement -empiriques. - -Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à -nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le -génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres -et des idées plus ou moins obscures, mais positives et _a priori_ de -la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique -platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe -un critique capable de concevoir avec clarté un idéal _positivement_ -supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie -analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons -admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du -génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du -chœur antique [2]. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle -et de Sophocle, est l'œuvre d'une imagination hors ligne; c'est une -création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'_elle n'est point -vraie._ Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant -écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée [3]. - -Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique -pourrait avoir une idée _a priori_ et positive du comique parfait, -elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un -principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon -la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite. - -Nous avons cité d'Uranie, dans la _Critique de l'École des femmes_, -une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait -cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et -qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne -trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel -et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que _le -Roi de Cocagne_ est plus parfait que le _Misanthrope_; mais _le Roi de -Cocagne_ n'en resterait pas moins une platitude, et _le Misanthrope_ -une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys, -ni les roses; rien ne manque au _Roi de Cocagne_, ni la folie, ni la -bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il -lui manque _ce charme secret dont l'œil est enchanté_, nous ne saurions -nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins -comique, moins folle et moins bête, mais plus belle. - -La _perfection_ d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord -des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui -conviennent à son idée. Mais la _beauté_ est essentiellement un charme -secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir. -Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux -mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous -voulons la saisir, nous embrassons une nuée. - -Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective -interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et -c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à -la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une -conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le -concept du beau et celui du _parfait_ il n'y ait qu'une différence -logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La -différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune -connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur -le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept -d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne -l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au -moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet, -et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination. -Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le -principe qui le détermine est purement _subjectif._» - -Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière -à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette -hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire -de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi _indéterminée_, -dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux -philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de -leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du _Misanthrope._ -Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir -de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment du beau n'est -pas le résultat d'une opération logique. - -Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et -_a priori_ du comique ni de la comédie.--Voyons maintenant ce qu'il -faut penser d'une définition plus modeste, qui serait _a posteriori_ et -empirique. - - * * * * * - -Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont -comprises sous la dénomination commune de _comédies._ Il semble donc -que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres -doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère -général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et -l'abstraction soient suffisantes. - -Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr -que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui -portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe -m'affirme que _le Misanthrope_ est une tragédie et _le Tartuffe_ une -satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en -sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de -beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles. -Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider -entre elles la question, il faudrait que j'eusse une notion _a priori_ -du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel -étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me -trouve en plein cercle vicieux. - -Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse -obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle -définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle -est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise. - -Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de -l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus -reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira -toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire -des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève -ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme -grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que -du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du -grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été -et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des -discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté -de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en -suis pas aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée _a -posteriori_ du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je -trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur -cet article. - -Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne. -Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété -d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune -que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition -privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout -le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique -de Shakespeare. Mme de Staël écrit: «Le comique exprime l'empire -de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie donc -Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de Molière -en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la comédie: une -peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas ou ne voulant -pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère dans beaucoup de -pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne comédie n'étaient -assurément ni fidèles ni fines. - -Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens -et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi, -s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur leurs œuvres ce beau vers, -devenu banal, de Térence: - -/$ - Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo, -$/ - -on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits, -d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour -toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime -que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est -point la tâche la plus _instructive_ que puisse se proposer la critique. - -Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide, -ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant -que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait -encore comique sur une scène française [4]; ou que ce valet espagnol -énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit -tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre[5]; ou que les -amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse, -font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait -signées [6]; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une mort feinte -l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme -Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit -surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues, -ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein -et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques; -qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et -charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de -présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces, -choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est -instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des -idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de -toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides -et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore, -c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères -de la comédie shakespearienne [7], et celle où Henri Heine oppose si -spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français [8]. -Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la -millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la -nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son -imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être -vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral. - -Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand -théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante -dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui -peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les -regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est, -sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est -superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des -idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas -démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces -est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on -remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions -particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie, -l'intensité de l'intérêt? - - * * * * * - -Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de -la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale, -si elle est vraie. - -Il n'est pas possible de la définir _a posteriori_; car on nie que -toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les -genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les -éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la -satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme -quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la -poésie: ce qui fait un cercle vicieux. - -Il n'est pas possible de la définir _a priori_; car ou ne le peut qu'au -moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu, -qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose, -mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout -aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien -encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut, -suivant le terme de contradiction qu'on a choisi. - -Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité -est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère -l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires, -bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète -l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi -restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi -défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si cela -lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière -du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs, -mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait -mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan, -Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron, -Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin -serait-elle plus poétique que «le soleil»? - -Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie -grecque et appeler la poésie une _imitation belle_ avec Aristote, ou -avec Platon une _création_: cela ne veut pas dire grand'chose et ne -mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai. - - -On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à -déterminer l'_idée_ de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est -pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est -ou n'est pas poète [9]. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce -n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à Molière, c'est -d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite -raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de -ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne, -c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle -est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du -cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après -l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau. - -Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer -dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe -de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix -de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de -prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent -lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science -ni de la logique, sans gage aucun de certitude. - - -[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III. - -[2] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. VI. - -[3] M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie des grands -métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands métaphysiciens, -Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à leurs hypothèses, -une impression puissante comme celle que donne la grande poésie. On -se sent sur une haute montagne, dans un air très raréfié, à peine -respirable, mais en vue d'un immense horizon.» _Schopenhauer_, p. 176. - -[4] 1re scène des _Nuées._ - -[5] Calderon, _Maison à deux portes._ - -[6] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, p. 327 et suiv. - -[7] Voy. plus haut, p. 13. - -[8] Page 20. - -[9] C'est en suivant une méthode exactement pareille que Lessing, -grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement célèbre par son -impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de sa définition, il -a démontré que l'auteur des _Animaux malades de la peste_ n'est pas un -bon fabuliste. - - - - -CHAPITRE III - - -ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT - - -Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des -femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment -se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime _De gustibus non disputandum._--Double -sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire. - - -Molière, dans _la Critique de l'École des Femmes_, définit ainsi le -goût: - -«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se -fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement -des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.» - -Cette _manière d'esprit_ me remet en mémoire ce que Socrate, dans -Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout -de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la -rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de -routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige -et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de -faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur -que ce ne soit un peu impoli.--Quelle chose donc, Socrate, s'il te -plaît?--C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre -que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne -lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une -espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la -dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le _goût._ - -A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant, -qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression -directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des -théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la -sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel. - -Le sot est celui qui, à une représentation de _l'École des Femmes_, -par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un -lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non -parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce -que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même -Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime: - -/$ - Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente? -$/ - -n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend -plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme. -Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et -tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la -comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce -_sot_, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent -pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans _la -Critique de l'École des Femmes._ - -Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et -critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas». - -Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du -pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant -un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit -Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse -aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans -_la Critique de l'École des Femmes_ il y a un homme de goût. Dorante, -et une femme de goût, Uranie. - -Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce -qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le -nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour -montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans -cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en -des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante? -«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du -sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à -la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups -dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque -nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il -craint.--Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de -_l'École des Femmes_ consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce -qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et -qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par -un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui -arrive.» - -M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour -mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et -surtout celui des _enfants par l'oreille_?»--«L'auteur, répond Dorante, -n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une -chose qui caractérise l'homme.» - -«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle -pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»--«Pour -la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont -trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison, -et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la -pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa -porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par -les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.» - -Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir -que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à -répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la -trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils -rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont -une réponse nette et précise à toutes les objections du dogmatisme. - -Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont -la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation -du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression -agréable qui leur fait goûter _l'École des Femmes_, et les remarques -si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur -dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de -l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce -qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils -su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer? - -L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec -l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui -régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures. - - * * * * * - -Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique, -ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler -le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui, -s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence -forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus -principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières -de l'intelligence qu'on appelait autrefois _règles_ et qu'on appelle -aujourd'hui _idéal, théories_, etc., il ne s'ensuit pas que le goût -soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela -même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des -concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de -toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin -d'une culture générale.» - -Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence -cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le -logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces -idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la -véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme -distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans -savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir -même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce -nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de -l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté, -qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter -toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à -quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce -n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance et à ses -préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une -servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et -des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une -servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale -de l'intelligence. - - * * * * * - -Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen -d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut, -des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et -chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve, -«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses -littératures dans leur infinie variété. - -Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle, -il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre -attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet -dela part des hommes. Cette admiration _générale et durable_ est le seul -indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau, en -dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est -plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est -sujet à des variations importantes et même à de complets revirements. -L'histoire des réputations littéraires est à tout le moins l'histoire -d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux. -Le XVIIIe siècle ne mettait pas Corneille à son rang et estimait Racine -un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui; Shakespeare -est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques années, et -les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur secrète dans -le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections; la gloire -d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve; le XIXe -siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a vu se produire, sous -l'influence du romantisme, un changement de point de vue très curieux -dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux comédies, _le Malade -imaginaire_ et _Don Juan_, ont acquis de nos jours une valeur que nos -pères ne songeaient pas à leur attribuer. - -Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une -beauté _relativement universelle et éternelle_ (si ces expressions -contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république -des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les _classiques._ «On vante -avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les -auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains, -comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple... -Le goût a besoin d'apprendre par des exemples ce qui, dans le progrès -général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut -pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses -premiers essais.» - -Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels -surtout le goût doit se former; mais les _classiques_ ne sont pas -les _anciens_ seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas -suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce -mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments -négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de -mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti, -et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?» -cherchant pour ce terme une définition _flottante et généreuse_, il dit -excellemment: - -«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un -auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le -trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque -mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans -ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son -observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais -large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé -à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le -monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique, -aisément contemporain de tous les âges.» - -Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux -encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit -au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le -plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du -convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple? -Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais -du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de -Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands -poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus -qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins -classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles -ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant -Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus -féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?» - -Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un -étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit -de la main des Français, et je ne veux pas manquer cette occasion de -citer Gœthe de nouveau: - -«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe, -mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé -depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a -quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le -plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques. -Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà -les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel -plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme -unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son _Avare_, où le vice -détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une -profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans -une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même -et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le -_Tartuffe_ est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la -première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir -des événements graves. L'exposition de _Minna de Barnhelm_ de Lessing -est fort belle aussi; mais celle du _Tartuffe_ est unique au monde, -c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.» - -L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et -particulièrement des formes classiques: voilà donc le moyen de -cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge -plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»; -ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec -l'esprit géométrique. - - * * * * * - -Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur -la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de -Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas. -En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent -rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le -goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées -aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse, -écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines -infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes -... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on -n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de -l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, -et non par progrès de raisonnement.» - -M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière -n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré -de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse, -ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de -prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en -considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les -plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle, -et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne -faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves -les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et -pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les -preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour -M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait -par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle. -Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes, -sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire -ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles -et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de -Molière dans _le Misanthrope_, ne le découvrent point dans les analyses -de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament, -ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept -couleurs. - -Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non. -Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit -et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement -logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir -l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler -du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même -un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur -jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique -que la maxime: _De gustibus non disputandum._ - -«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien -convaincre: un jugement de goût en matière de beau _exige de chacun_ -la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à -l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons -une chose _belle_, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous -viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous -rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans -concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et -nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement -de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la -beauté... Le goût esthétique _exige l'universalité_ pour chacun de -ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas -sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait -dans les cas particuliers.» - -Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à -personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de _la Critique -de l'École des Femmes_, et supposons que cette femme d'esprit ait -invité à sa table quelques critiques allemands. - -Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent -même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables -d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant: -«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos -livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et -si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau -monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de -savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi, -Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher -un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais, -sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et -comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du _Tartuffe_, -du _Misanthrope_, de _l'École des Femmes_, est un grand comique, un -grand poète, et si Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce -l'_Esthétique_ de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la -question? - -Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'_idée_ du beau; il -n'y a point d'_idée_ de la poésie; mais il y a des intelligences qui -comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est -donc nécessaire, et la dispute est interminable. - -Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un -vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité -d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra -pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses -idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle -aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants -qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut -raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est -_un défaut d'intelligence_, il faut bien le reconnaître, qui tient -caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même -l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière; -avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir -assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de -se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès -par la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu, -sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit -de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large, -leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront -instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils -rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais -il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à -Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour -couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique. - -«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se -rende:» tel est le programme des acteurs de _la Critique de l'École des -Femmes._ Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est -rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas -à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un -vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile: -elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui -germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au -delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant -on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait -bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire ce -matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que -j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un -point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.» -Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on -s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité. - -Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter. -Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un -théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences, -jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à -un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre -parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il -peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un -esprit purs le texte de la Parole divine. - - * * * * * - -Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance -très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût _se -perfectionne._ Mais que faut-il entendre par là? deux choses très -différentes: d'une part, que le goût _s'élargit_; de l'autre, qu'il -_s'épure._ La première de ces idées est claire comme le jour. - -Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est -étendue et son intelligence ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres, -d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles, -d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de -la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur -et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il -blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien -le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que -l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un -poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il -ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez -considérable d'objets de cette espèce.» - -L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de -voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de -tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un -silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le -lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût _par l'étude et la -comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit_; puis il étudie, il -compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison -contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il -condamne, il ne croira pas avoir raison contre lui; car il sait qu'il -faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter -aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur -fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche -encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile -qui condamne tout. - -Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût, -en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus -de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur -ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première -idée: le goût s élargit.--Il n'en est pas de même de la seconde: _le -goût s'épure._ Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement, -et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure» -on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois -s'élargir et s'épurer, _s'élargir_ et _s'affiner?_ - -Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement -supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes. -Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus -large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un -trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour -but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors -étaient les _dégoûtés._ - -Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a -tracé pour tous les âges le portrait, dans _le Misanthrope_: - -/$ - Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile. - Rien ne touche son goût, tant il est difficile; - Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, - Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit; - Que c'est être savant que trouver à redire; - Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, - Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps - Il se met au-dessus de tous les autres gens. -$/ - -L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût, -déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans -un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles, -après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en -ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait -voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a -point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction -du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon -goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre. - -Aujourd'hui, on évite de parler d'un _bon_ et d'un _mauvais goût_, -sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri -du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant -qu'il s'agit d'admirer et de louer, nous avons dans le consentement -d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un -semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus -d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour -apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage; -mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle -nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres -de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier -un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre -extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'_épuration_, et tandis -qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus -gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve -comme le palais. - -Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes -qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point; -mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et -s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire -offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la -nature. - -Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et -affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous -semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun, prétentieux, -vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous -pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra -nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard -plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons -d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des -êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de -liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit -de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et -qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes -n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de -préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité -banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de -temps, émousse et supprime le sens même du beau. - -/$ - Sur quelque préférence une estime se fonde, - Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. -$/ - -En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un -appétit goulu, et quand on me vante le _grand goût_ de quelqu'un, il -me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de -Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé -aux libres esprits de faire leur tour du monde pour se donner le -spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute: -«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout -compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois -et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages -sans fin. L'esprit poétique n'est pas le _Juif errant._» - -Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être -difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les -connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur -organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts. -Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent -pour peindre le mon le matériel; quand il trouve _ridicule_ cette -ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse -britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux -jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et -en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce -moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que Mme de Staël, qui traduit -avec enthousiasme cette même ode et proclame _fort heureux_ tout ce -que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un moment, -il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture d un -pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à longs traits dans tous -ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta jamais -Mme de Staël. - -/$ - Les délicats sont malheureux; - Rien ne saurait les satisfaire, -$/ - -a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils -préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles -que tout satisfait. - -L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît -aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence -et la sensibilité. - -L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne -s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par -la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand -signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues. -«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts; -qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une -source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe -de vie. - -«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait, -sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite -de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la -délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à -mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon -et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles, -et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes -outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une -source d'erreurs: mais Mlle de Lespinasse a raison de l'exalter comme -un principe de vie: - -«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis -jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme -qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je -suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent -le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il -portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné -Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour -ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer... -J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans -Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui -est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle. -J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux -qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés: -on est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la -sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute -par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé -de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains -endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime -la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin, -l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si -je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon -Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu -de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius... -Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je -sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire: -Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour: -J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et -je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses -neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime -mon neveu le cadet parce qu'il est bête.» - -La contradiction que Mlle de Lespinasse essayait de se faire pardonner, -l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui choque notre goût -moderne, habitué en ce genre à tous les excès et à tous les paradoxes. -Mais comment concilier l'esprit de largeur, propre à l'intelligence, -avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au lieu de tout aimer avec un -généreux enthousiasme, se dégoûte et s'irrite, exclut, préfère et -choisit? Encore une fois je ne concilie point ces deux choses, je -constate seulement leur coexistence et j'en affirme la nécessité. Tout -critique complet doit unir l'intelligence, qui admet tout parce qu'elle -comprend tout, avec la sensibilité, qui a ses étroitesses naturelles. -La critique littéraire n'est pas une science; elle ne possède pas la -certitude logique et elle a de quoi s'en consoler, puisque ce qu'elle -perd de ce côté-là elle le regagne en originalité personnelle, en -éloquence, j'allais dire en invention et en génie: qu'elle prenne -donc franchement son parti d'une condition si acceptable, et qu'elle -réclame en toutes lettres _son droit d'erreur, le droit qu'elle a de se -tromper_, qui n'est autre chose en définitive que le droit même de la -liberté. - -Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire -faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne -pour apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce _coin de -talent_, qu'avec un peu de patience, disait Mme de Sévigné, on finit -toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour -comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. Mlle -de Lespinasse a beau dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si -nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons -dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre, -auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage -avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer -d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement -les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et -les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une -faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si -naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors -de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit -au-dessous d'elle une chose insensible. - -Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne -foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas -plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible -qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la -perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur; -celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille, -par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les -romantiques clartés de la _lune_ (je répète le refrain de la chanson de -Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du _soleil._ Qui aime tout -également n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est -que l'équité de l'indifférence. - - * * * * * - -Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire -qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue -du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité? -l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses -fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles -sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir -_pourquoi_ les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer -de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme! -Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner, -d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des -préférences! - -L'école _historique_ a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire -cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence -pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de -la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la -sensibilité de la critique, c'est _tuer son âme_: malgré tous ses -efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point -fait. - -D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme -raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré -un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie, d'hospitalité -universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années. -Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos -pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et -des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons -appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les -romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers. -Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine -des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des -hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires. -Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense[1]», -et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les -poètes du genre humain. - -Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives -et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé -_modèle_ ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous -voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours -changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité, -nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses -infinies de cet abîme sans fond. - -[1] Lamartine - - - - -CHAPITRE IV - - -LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE - - -L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans -ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes -comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit -dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que -néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus -haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre -la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans -Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de -Molière.--Poésie du _Misanthrope._ - - -La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique -littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls -d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de -prudence que l'expérience acquiert, avec les lumières que donne -l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et -les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit -de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous -leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs -jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et -logiques. - - * * * * * - -Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et -les comparer _au point de vue du goût_, quelques parties de leur talent -comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de -dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs. - -Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à -Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit -critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre -les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du -débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la -querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les -escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les -cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare, -nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère -exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde -indifférence pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de -critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur. -Nous pourrions relever dans _Timon d'Athènes_, dans _le Songe d'une -nuit d'été_, dans _Peines d'amour perdues_, quelques passages sur les -poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle -peut-être[1] avec quelle majesté le Temps en personne, dans _le Conte -d'hiver_, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui -voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre -heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans -tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet -aux comédiens: - -«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant -vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de -nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de -la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large -avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du -torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir -et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela -me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un robuste gaillard, à -perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons, -pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie -qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce -gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus -trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide: -mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec -l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais -la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui, -dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter, -pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses -propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque -transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression -est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle -choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul, -plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des -acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni -la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient -et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les -ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui, -voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces gens-là -imitaient abominablement l'humanité!» - - * * * * * - -_Restez fidèles à la nature_: telle est la recommandation que -Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes -dramatiques.--C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur -et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et -notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un -acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle. - -Dans _les Précieuses ridicules_, le marquis de Mascarille se vante -d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui -demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.--Belle -demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'_Hôtel de -Bourgogne_). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les -choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle; -ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit: -et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y -arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?» - -Dans _l'impromptu de Versailles_, Molière, qui se met personnellement -en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la -leçon de déclamation qu'on va lire: - -«J'avais songé une comédie où il y aurait eu un poète, que j'aurais -représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une -troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous, -aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien -faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...--Eh! monsieur, -auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui -ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.--Et qui fait -les rois parmi vous?--Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.--Qui? -ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit -gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme -il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un -trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante! -Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine -de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de -_Nicomède_: - -/$ - Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi; - Augmentant mon pouvoir... -$/ - -le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment? -vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses -avec emphase. Écoutez-moi: - -/$ - Te le dirai-je, Araspe? etc. -$/ - -Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme -il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait -faire le brouhaha.--Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me -semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des -gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de -démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme -vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu -une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien -auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de -Curiace: - -/$ - Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur - Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? - --Hélas! je vois trop bien, etc. -$/ - -tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient -pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui -vaille, et voici comment il faut réciter cela: - -/$ - Iras-tu, ma chère âme... - Non, je le connais mieux... -$/ - -Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant -qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.» - -Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste? - -/$ - Vos expressions ne sont point _naturelles_... - Ce style figuré, dont on fait vanité, - Sort du bon caractère et de la _vérité._ - Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, - Et ce n'est point ainsi que parle la _nature._ -$/ - -La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare -comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique. - - -Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande -devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur -doctrine? - -Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare -est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il -ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le -reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être -fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus -son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et -le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents, -le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que -solides. - -Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies -de Shakespeare appartiennent presque toutes à la jeunesse du poète, -à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait -encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son -pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre -un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.--A -cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en -une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne -ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très -prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être -qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique; -c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot[2].--J'ajouterai -enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette -«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce -qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue -anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait -dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de -même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à -Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi -grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à -l'attrait des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est -bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations, -les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues, -les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de -l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du -talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez -Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez -la plupart de ceux qui lui ont succédé[3]. - -Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de -remarquer _historiquement_ que sa pratique _diffère_ de celle des -autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser -soutenir qu'elle appartient à un art _supérieur_, et s'il y a jamais eu -un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là. - -Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même, -rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose -conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un -temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous -pouvons saisir encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent -complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste -éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation, -un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans -peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses -contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain -profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit -nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui -nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre -d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est -point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste, -que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des -mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs -superficiels. - -Le comique de Molière est naturel, _réel_, ou, pour employer un terme -que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand -il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est _objectif_; -c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du -poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de -qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le -secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques. - -Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin, -reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un -pouls qui est fort mauvais.--Je ne suis point malade, monsieur, et ce -n'est pas pour cela que je viens à vous.--Si vous n'êtes pas malade, -que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une -simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime -naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée -du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire -nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots -comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire -dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la -distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice -de la nature. - -Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là -dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre -prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les -compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo -de Covielle et de Cléonte dans _le Bourgeois gentilhomme_: - -«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate -Lucile?--Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?--Après tant -de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses -charmes!--Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je -lui ai rendus dans sa cuisine!--Tant de larmes que j'ai versées à ses -genoux!--Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!--Tant -d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!--Tant de -chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!» - -Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des -_turlupinades_; voici ce qu'il en pensait. - -Élise, dans _la Critique de l'École des Femmes_, entre la première -chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent -habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la -sage Uranie, et me divertis des extravagants.--Ma foi, répond Élise -avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer, -et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde -visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire -de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur -les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?--Ce -langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.--Tant -pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce -jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux conversations du -Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et -de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans! -et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous -êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues -de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est -un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et -bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils -pas lieu de s'en glorifier?--On ne dit pas cela aussi comme une chose -spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien -eux-mêmes qu'il est ridicule.--Tant pis encore, de prendra peine à -dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les -tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je -condamnerais tous ces messieurs les turlupins.» - -Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le -moindre mot pour rire dans toute _l'École des Femmes_: «Pour toi, -marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de -turlupinades.» - -La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir -entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la -réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans _l'École des -Femmes_ un mot qu'il qualifie de plaisanterie basse: _L'auteur n'a pas -mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui -caractérise l'homme._ - - * * * * * - -Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez -notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse -que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs -de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire. -La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour -la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme -dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort -des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques, -est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et -sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante -qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps. -La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus -sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des -faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la -bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la -glorification du bon sens. - -Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre -moral comme dans l'ordre intellectuel, des règles de la nature, est -dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de -son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier: - -/$ - C'est le bon sens, la raison qui fait tout, - Vertu, génie, esprit, talent et goût. - Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique; - Talent? raison produite avec éclat; - Esprit? raison qui finement s'exprime; - Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat, - Et le génie est la raison sublime. -$/ - -Celte poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le -siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire -littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé -alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du -grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison, -disait Boileau, - -/$ - Que toujours vos écrits - Empruntent d'_elle seule_ et leur lustre et leur prix. -$/ - -Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature -française. - -Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet -à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger, -rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe, -il est vrai; les Français ont _la coquetterie de la légèreté_: c'est -qu'ils redoutent l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc -aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez -sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés -de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur -esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter -longtemps est excellente et substantielle. - -Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient -surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au -cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu, -soit même le pathétique de quelques situations, au risque de -compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point -de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer -moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau, -ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant -imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit -à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas -davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas -qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, _il nous faut de -la raison_; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce, -il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant -aristophanesque peut être soutenue quelque temps au théâtre par les -acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si -l'on n'y découvre pas le coin de philosophie. - -Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau -des Français: c'est la _fantaisie_, le caprice sans but et sans -règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes -ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête -pour trouver le sens du _Pantagruel._ Ils cherchent avec le même -sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire, -l'_argument_, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances -de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire -est toujours un _jugement_, un témoignage de satisfaction rendu par -l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils -font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète; -l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car, -s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps -après[4]. L'Anglais parcourant le _Punch_, avant même de savoir de quoi -il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect -d'un contraste ou d'une disproportion, d'une jambe maigre comme un -fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela, -sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le -seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais -naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense -d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet, -les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la -gaieté est la plus franche. - -Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On -reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres -termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à -l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine -morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une -prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement. -Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en -opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent -si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à -nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se -rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce -qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à -l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la gaieté -pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même. -La _gaie science_: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage -de nos aïeux. - - * * * * * - -Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à -l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare -toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait -plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le -penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie, -des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs, -_historiquement_, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que le -poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes. J'irai -plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique une -concession très importante: je ne crois pas que la raison de Molière, -ni la raison française en général, telle surtout qu'elle est apparue -au XVIIe siècle, soit la plus haute qui se puisse concevoir; elle est -beaucoup trop respectueuse pour le sens commun, pour les formes, pour -les conventions, pour les préjugés, pour les idées moyennes et pour -les grandeurs officielles; il lui manque cette sagesse «confite, comme -disait Rabelais, au mépris des choses fortuites». Je reviendrai à -fond sur ce sujet quand je traiterai de l'_humour._ Il y a néanmoins -diverses observations à faire qui atténuent considérablement, si elles -ne les réfutent pas tout à fait, les critiques que je viens de résumer. - -D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout -la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles, -à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment. -«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une -comédie _pour l'homme qui pense_, une tragédie pour l'homme qui sent.» -Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond, -comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous -bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés -des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories -du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de -tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus -ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée -à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière -si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle -ornerait un chef-d'œuvre de Racine. - -Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue -entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son -_Misanthrope_ a des mots qui sont du style burlesque, et ses pièces -bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière -sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être -sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique. -Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique -et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume -Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons -de comique _parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à -sa place l'esprit._» - -On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et -d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des -ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans -cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression -naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton -général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression -dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art -du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans -cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit: -«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le -ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de -l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est -trop frivole pour le sérieux que nous voulons au fond de toute espèce -de jeu poétique.» - -Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans -ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle, -étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes -pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres, -il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même -dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe -d'ivresse qui rappelle Rabelais.» - -Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle -puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat -du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en -général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais -dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur -des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace. -Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus -_poétique_, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le -définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et -charmant fait de lui-même dans le _Misanthrope_: - -/$ - Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine, - Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. - J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison - Qui se peut dire noble avec quelque raison; - Et je crois, par le rang que me donne ma race, - Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. - Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas, - On sait, sans vanité, que je n'en manque pas, - Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire - D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. - Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût, - A juger sans élude et raisonner de tout; - A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre, - Figure de savant sur les bancs du théâtre, - Y décider en chef et faire du fracas - A tous les beaux endroits qui méritent des ahs. - Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine, - Les dents belles surtout et la taille fort fine. - Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter - Qu'on serait mal venu de me le disputer; - Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, - Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître: - Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois - Qu'on peut par tout pays être content de soi. -$/ - -J'appelle cette aisance et cette grâce _poétiques_ au plus haut degré. -Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre -a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce -goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en -ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un -poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans -les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est une pure -conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.» - - * * * * * - -C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la -faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de -l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce -n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux, -en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de _la -Paix_ Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot; -nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies -semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur -auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour -l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette -donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je -regarde _le Songe d'une Nuit d'été_ comme une des productions les plus -charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania -tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé -en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les -philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se -rencontrent dans le _Roi de Cocagne_ de Legrand, et _le Roi de Cocagne_ -est une platitude. Les féeries ne sont point, au regard du goût, -l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères -et de mœurs, telle que _le Misanthrope_ ou _le Tartuffe_, restera -toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à -toutes les féeries. - -Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M. -Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse, -ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la -faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de -toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel -et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte -par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant -d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un -rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est -parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs -vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur -le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son -père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et -le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des -mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand -objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux, -les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent -qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont -des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont -des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants -encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père, -les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir -d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de -l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du _Songe d'une Nuit -d'été_, c'est qu'elles ressemblent à des femmes. - -Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un -monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée, -si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter -la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet, -la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours -l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas -de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans -le vrai et qu'il a suivi la ligne droite. - - * * * * * - -Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde -fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec _le Songe d'une Nuit -d'été_, qui est une féerie, la plus jolie comédie de Shakespeare est -une pastorale, _Comme il vous plaira._ Ce qui fait le charme singulier -de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon -sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de -conjecturer les deux premiers actes de _Mélicerte_, ce gracieux poème, -malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable. -J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et -Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on -veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il -n'y a rien de plus poétique que la comédie de _Comme il vous plaira_, -il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement -le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se -laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante -avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre -enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour -célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour -railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société -ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens -mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction -de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de -Shakespeare, pour être goûtée comme en fruit savoureux ou respirée -comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse _Tartuffe_, on -analyse _Coriolan_, mais non pas _As you like it_, ni _Mélicerte._ - - * * * * * - -Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre -égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son -instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à -son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre -poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent -sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été -trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y -a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans -faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout -simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en -français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation. -Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec -autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier. - -A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent - -/$ - Que proser de la rime et rimer de la prose, -$/ - -Molière pense _poétiquement_; je veux dire que chez lui, comme chez La -Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est -point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien -vu ce mérite du style de Molière: - -«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de -la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle -Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables: - -/$ - Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit - Il regarde en pitié tout ce que chacun dit; -$/ - -ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs - -/$ - Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos; -$/ - -ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle, - -/$ - Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune - Par le chemin du ciel courir à leur fortune. -$/ - -Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu -comme Molière cette puissance de création poétique dans le style[5].» - -Les premières pièces en vers de Molière, _l'Étourdi, le Dépit -amoureux_, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination, -plein de la fougue de deux jeunesses--la jeunesse de l'auteur et celle -de la littérature française--étaient l'objet de la prédilection d'un -grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand -critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus -vive admiration deux passages de _l'Étourdi._ Au troisième acte, Lélie -reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime: - -/$ - ... Sur ce que j'adore oser porter le blâme, - C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme, -$/ - -«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du XVIIe siècle, -s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un amour profond.» Au -quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à Lélie une de ses -nombreuses étourderies; - -/$ - Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps; - Malgré le froid, je sue encor de mes efforts. - Attaché dessus vous comme un joueur de boule - Après le mouvement de la sienne qui roule, - Je pensais retenir toutes vos actions - En faisant de mon corps mille contorsions. -$/ - -Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille -nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de -Molière[6]: - -D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a -été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle _la poésie du -comique._ - -«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs -et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a -trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à -su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait -été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut -comique, celui du _Misanthrope_, du _Tartuffe_, des _Femmes savantes_, -le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au -travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme, -l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer -ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très -folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique -la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de -la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je? -C'est la distance qu'il y a entre la prose du _Roman comique_ et tel -chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais... -C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire, -Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a appelé les -dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir; -lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon, -il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales, -d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde -dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque, -mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant -de beaucoup le _génie_ fantastique et poétique du comédien Legrand... -Quoi qu'on en ait dit, _M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme, -le Malade imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique -jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec -_le Songe d'une nuit d'été_ et _la Tempête._ Pourceaugnac, M. Jourdain, -Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus -dégagé de la farce du _Barbouillé_, plus enlevé souvent par delà le -réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève, -en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à -la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus -délirant[7].» - - * * * * * - -A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à -celle de Sainte-Beuve sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur -le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière -dramatique et l'apogée de son talent: _le Misanthrope._ - -J'ose dire qu'Alceste est la création la plus _poétique_ de Molière -au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils -à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier? -d'être trop claire, trop _didactique_; de faire évanouir par excès de -jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que -la splendeur crue du _soleil_ aux dépens des vagues et mystérieuses -lueurs de la _lune._ Eh bien, j'accepte le principe de cette critique, -et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé -qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du -_Misanthrope?_ - -Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup -discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves -aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les -premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite, -ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait -voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd -contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au -contraire le fruit le plus cher et le plus personnel de son génie, -comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare. - -Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur -ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que -Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils -étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien -prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages, -mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes -finissent toujours par _s'affranchir_ de leur sujet et par le traiter -_objectivement._ - -_Hamlet_ et _le Misanthrope_ sont le principal trait d'union de cette -fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il -n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique -prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que -prouve _Hamlet?_ rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses -malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve _le -Misanthrope?_ rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal -personnage au point où il en était au début. - -Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu -exposer dans ses tragédies du _Tasse_ et de _Faust_... «Quelle idée? -répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais la vie du -Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces -deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux -dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de -ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner -dans mon _Faust!_ Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire -moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images... -_Faust_ est un ouvrage de fou.» - -Moralistes de fait, mais non pas d'intention, _moralistes sans -moraliser_, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais -poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne -se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne -conçoivent pas _d'abord_ une idée abstraite pour l'incorporer _ensuite_ -dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du -génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont -simultanées et inséparables. - -Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les -détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète. - - -[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III. - -[2] Voy. plus haut p. 13. - -[3] De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que le culte -superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence logique, -à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le calembour, -arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie! - -[4] «Il y a, dit Me de Staël, une gaieté allemande douce, paisible, qui -se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son bizarre de quelques -lettres singulièrement assemblées provoquent et satisfont.» - -[5] _Corneille, Racine et Molière_, p. 433. - -[6] Voyez nos _Artistes juges et parties; Causeries -parisiennes._--Deuxième causerie. - -[7] _Portraits littéraires_, t. II. - - - - -CHAPITRE V - - -LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE - - -Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur -exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage -d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de -Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi. - - -Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de -Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois -très intéressante par les critiques allemands. - -J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans -la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth[1], -j'ai remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage, -avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans -complication, sans nuances,--enfin à la Molière. La méchanceté de Lady -Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason, -qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et -qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même -Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le -poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son -art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même -ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est -absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier, -définitif. Tartuffe paraît: - -/$ - Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, - Et priez que toujours le ciel vous illumine. - Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers. - Des aumônes que j'ai partager les deniers. -$/ - -Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette -plénitude parfaite, à ce _nec plus ultra_ d'hypocrisie? - -On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la -meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par -degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à l'extrême, -n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond. - - * * * * * - -L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois _Holberg -considéré comme imitateur de Molière_, M. Legrelle, très imbu des idées -allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà -docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner -tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré -en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas -dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il -n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et -que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel -a raison, M. Legrelle ajoute: - -«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt -une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et -les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en -lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer -dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de -produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque -défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa -méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la -passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond -même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort -compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce -point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le -contredire. - -«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez -de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et -pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle -d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne -le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout -d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et -Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir -par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa -femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie -chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de -l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient -à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses -effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions. - -«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la -première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne -saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître, -elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra -dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans -l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts -de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice? -Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter? -Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot. -Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies -d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa -manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y -a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans -une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le -_quod sibi constet_ d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle -Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère -de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les -diverses phases de leur développement.» - -Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien -n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en -particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues -où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages -ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le -cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs. - -La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa -simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté -aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens -que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de -lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point: -c'est que ses ouvrages sont des comédies. - -Il est tout naturel que la tragédie _développe_ peu à peu les -caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur -destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès -de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le -germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances -atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous -portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth, -Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous -sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a -aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes -ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente -concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne -peut être excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les -progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué -se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait -détruit? - -M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette -réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos -les premiers chapitres de _Don Quichotte_, où l'auteur espagnol raconte -tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer -combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est -pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un -roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté -sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des -lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues -préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait -fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent. - - * * * * * - -On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît -mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être -souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui -ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé. - -Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère, -Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume -Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui -reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré -souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les -spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible. -Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré -et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la -difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le -vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée -allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle: - -«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le -savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère -avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité -morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé -jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages -chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule -sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres -et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit -des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur -mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous -laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens -d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre -des premiers. Le _gracioso_ de la comédie espagnole, le _clown_ de -la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il -faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est -qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés -intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au -contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui -ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries, -ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots -pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de -certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie -dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène. - -«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit -d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages -précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule -d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus -que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée. -Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière de véritables cas -d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a -la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité -jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais -incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons -le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.» - - * * * * * - -Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que -tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions -nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce -deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier. - -Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement -employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux -lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations -qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations -_scéniques_, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de -la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se -servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein -ciel a cessé d'être en usage; mais le _masque moral_, je veux dire la -nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un -peu plus gros que nature, subsistera toujours. Il y a des peintures -et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures -du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction -trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni -comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige -un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions, -c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la -vérité de la nature.» - -Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme -dans Shakespeare, c'est la _vérité_; mais il ne peut s'agir que -d'une vérité _relative_. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de -même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle, -à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils -ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires -que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par -cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il -appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la -réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les -droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les -prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus -élémentaires de l'art. - -Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que -le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures; -on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à -propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui -sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie; -elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle -le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit -même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son -œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il -y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces -et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur -manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La -Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au -Tartuffe de Molière. - -Onuphre est _plus vrai_ que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons -tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites -ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,» -au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans -le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est -précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment -Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous -pouvons côtoyer tous les jours... _Il prolonge jusqu'à l'idéal les -lignes partant du vrai_, et nous donne la poésie de l'imposture... -Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la -comédie poétique.» - -Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage -indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons -trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il -se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.--«Laurent, -serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà -une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des -hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et -de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un -hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme -dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à -l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon -critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière -montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne -connaît point. - -Tartuffe continue: - -/$ - ... Ah! mon Dieu, je tous prie, - Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. - -DORINE. - - Comment? - - - - -TARTUFFE. - - Couvrez ce sein que je ne saurais voir. - Par de pareils objets les âmes sont blessées, - Et cela fait venir de coupables pensées. -$/ - -Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable; -non, mais cela est _vrai_, au point de vue de la poésie dramatique, ou, -comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la -vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous -pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est -égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de -s'écrier: _quelle vérité et quelle invraisemblance!_ ou plutôt on n'a -que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans -une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le -temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous -avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.» - -L'auteur d'une thèse sur _la Tragédie française au XVIe siècle_, -M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude morale -et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (_portrait, caractère, -roman_) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu -que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non -des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême, -c'est-à-dire au point net et lumineux où l'idée éclate aux yeux dans -toute sa force». - - * * * * * - -Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles -ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière -certaines exagérations. - -Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits -de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre. -Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise: -«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous -devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a -donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre -une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est -renfermé là dedans, et _sans dot_ tient lieu de beauté, de jeunesse, de -naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon -s'écrie: «_Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux, -qui peut avoir un domestique de la sorte!_» Quelle portée exacte -a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages -d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle -extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en -pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre -lui-même au sérieux qu'il est comique. Mais alors, si ce trait doit -être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature? - -Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a -que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité -d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de -bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de -son père.» - -Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil: - -/$ - De toutes amitiés il détache mon âme; - Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, - Que je m'en soucierais autant que de cela. -$/ - -Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant -partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa -poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont -pas moins outrées; Armande dit sérieusement: - -/$ - Nous serons par nos lois les juges des ouvrages. - Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis. - Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. - Nous chercherons partout à trouver à redire, - Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire. -$/ - -Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et -s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas -à dire, Molière a le comique _insolent._ - -Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la -tragédie antique[2], aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus -longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord -entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les -caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français -est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne -les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique -guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins -mystérieux de l'individualité humaine. - -C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi -des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les -individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où -l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités, -à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une -uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les -faits, _the matter of fact_: de là son érudition lourde et matérielle, -sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit -philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions, -aux idées générales: de là leur impatience de conclure en toutes -choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types -éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus, -l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à _l'homme_; la -rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur -humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset: - -/$ - Le cœur humain de qui?... - Celui de mon voisin a sa manière d'être, - Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi! -$/ - -Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des -hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même _Hamlet_, n'a la -prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: _Ecce homo!_ -Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels, -plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur -humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie, -la misanthropie et l'ambition; mais Othello est _un_ jaloux, Timon -d'Athènes _un_ misanthrope, et Macbeth _un_ ambitieux. Il y a mille -autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité -extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs. - -Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales, -il en est une dans laquelle ce procédé de généralisation a été poussé -tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si -cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant -de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce -caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme -le _Grandet_ de Balzac ou même encore l'_Euclion_ de Plaute: c'est -l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans -tous ses modes imaginables. - -La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du -procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a -jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse -sérieuse. - -On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis -librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme -qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui -par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par -économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces -gens-là s'appellent _Harpagon_; mais Harpagon n'est qu'une abstraction, -car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir -ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros -intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut -toute autre passion, mais surtout celle-là, et un vieil avare amoureux -est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature. -Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance -voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est -un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir -de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et -un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui -qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que -ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à -bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui -lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi -donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis -d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor. -Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul -caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare, -c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt -défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des -individus réels, mais des abstractions personnifiées. - -Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien -garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs -dans Shakespeare. Les fins contrastes de caractère, les vives -inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance, -sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever -à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur -communiquer la souplesse et la variété de la vie. - -Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise -le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus -généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un -même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir -beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un -être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et -veuille jeter de la poudre aux yeux du monde. - -L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de -contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses -principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de -cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec -plus de raison encore: - -/$ - Il est vrai, la raison me le dit chaque jour; - Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. -$/ - -En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de -prendre, le Misanthrope commence par envelopper dans les plis -et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet -d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour -déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme -franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros, -qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui -appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou. - -Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt -juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et -la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la -verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi -Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle -est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est -parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les -plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui -à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais -alors, qu'on n'appelle pas l'_Avare_ une grande comédie de caractère, -et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que _le -Misanthrope_ et _le Tartuffe._ - -Si l'_Avare_ reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon -avis, le caractère d'Harpagon qui en fait l'excellence; c'est plutôt -la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice -par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses -enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les -variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un -coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire, -une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les -comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon -Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et -fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une -défense faite à ses successeurs de représenter des avares. - - * * * * * - -Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de -prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la -généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins -que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand -problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de -tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation -d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant -une physionomie bien distincte. - -Ce terme d'_abstractions personnifiées_ appliqué aux figures du -théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont -l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de -mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute -de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches -et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par -ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et -de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser, -au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français -et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais -et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions -importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite -à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les -remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de -plus en plus vraies! - -Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées! -Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs -personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins -individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même -beaucoup plus encore. - -Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a -l'oreille rouge et le teint bien fleuri.» Il n'est pas seulement -hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament, -sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la -force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras». -Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un -gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains -_hoquets_ troublent sa digestion. - -A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est -beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que -les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse -de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit -Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il -était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines -et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour -rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une -calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les -personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses, -mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle -et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et -libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue -sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne craint ni Dieu, ni diable; il est -l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc... -Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse -prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de -ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le -cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute -la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne -fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et -de s'étonner beaucoup.» - - * * * * * - -Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme -plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement -un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole -poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond -de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise, -et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes -convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses -qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté -d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant -le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses -qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance. M. -Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de -Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre -sur _Ménandre_: - -«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à -l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour -lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu -qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou -retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire, -qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait -au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est -l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant -dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est -tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent -qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de -lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame -son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes -mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de -religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait -ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il -pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès chancelant -réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de -l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que -sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus -qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un -exempt.» - -Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que -de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a -cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer -plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de -l'imposteur, selon lui, un personnage comique. - -Schlegel avait dit que _le Tartuffe_, à quelques scènes près, n'est -point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique -ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les -personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du -drame, répond à Schlegel: - -«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de -Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce -du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi. -Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé -inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique, -c'est qu'arrivé au moment où il se croit sûr de son fait, où il pense -avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute -retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine. -Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont -vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la -comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre -dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon -qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à -part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher -de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres -circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On -parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde, -elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et -grossière. - -«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe -est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon, -comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le -tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va -être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse -remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme -Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point -de tout ménagement, frappe si fort, se trahit et s'accuse si bien, -qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite -et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre, -n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la -galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la -comédie. - -«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs -critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les -malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.» - -Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine, -mais à mon avis elle est _trop fine._ Je veux dire qu'un critique très -exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par -M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est -point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière -sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu. - -Quels sont, à la représentation du _Tartuffe_, les sentiments non des -délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait? -On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le -scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon -qui le chasse de chez lui: - -/$ - C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître, - La maison m'appartient... -$/ - -Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur -descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que -la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh -bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la -police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec -simplicité. - -Dans _Beaucoup de bruit pour rien_, il est vrai, Shakespeare, en -faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter -l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des -spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un -couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici -Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune -importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle -de savoir si la comédie de Molière est «proprement une _comédie_». Il -me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier -qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les -comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe -aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, _le Tartuffe_ -renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de -comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons -dans Shakespeare: l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du -risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence -est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et -que c'est le comique dans les grands drames de Molière. - -Vinet observe que dans _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_ Molière touche -hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de -la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand -sens, le _Misanthrope_ de Molière est infiniment plus sérieux que la -_Bérénice_ de Racine.» - -Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne -se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre -un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un -caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait -lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur -ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare. - - * * * * * - -La préoccupation pédantesque de l'_idée_ du comique a lourdement égaré -la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère -de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui -d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu dans -le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite -du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois -assez neuves. - -Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son -vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur -cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont -ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond -en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître: - -/$ - ... De faire - Ce que le ciel voudra. -$/ - -Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe: - -/$ - Mortifiez vos sens avec ce mariage. -$/ - -Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels -le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations -perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans -les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y -entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis, -ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement, -aucune retenue dans leur ardeur à maudire ce qu'ils avaient élevé -jusqu'au ciel. - - -Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local -pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de -curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il -nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps. -Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de -peinture plus fine. - -Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la -faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très -habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une -abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux, -deux hommes. - - * * * * * - -On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas -seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi -la vie et la variété de la nature. - -Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé -à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles. -Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes -sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale -et dramatique, du règne de la matière à celui de l'esprit et de -Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue -de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là -qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en -étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la -fois.» - - -[1] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. XV. - -[2] Voy. _Shakespeare et tes Tragiques grecs_, chap. III et VII. - - - - -CHAPITRE VI - - -DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_ - - -Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le -bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples -particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le -sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.--Le style de l'_humour._ - - -Shakespeare est un plus grand _humoriste_ que Molière: telle est; -à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le -moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est -que l'_humour_. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot, -et j'ai quelque espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une -espérance si présomptueuse. - -La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou -moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes -les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris -qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à -ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les -autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie -toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus -modeste. - -Je crois que toutes les définitions de l'_humour_ proposées par des -hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais -aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune -qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle? -Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches, -de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour -que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans -une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée, -a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle -saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le -croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun -avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations absolument -simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la -moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les -exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que -l'expérience de quelques cas particuliers.» - -Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop -rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions -sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les -expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit -en anglais, comme on disait en latin, les _illustrer_, c'est-à-dire -les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples, -de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de -viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les -développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours -ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les -nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien -persuader qu'on n'a jamais tout dit. - -Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'_humour_. -Commençant par les définitions les plus générales et les plus -superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai -progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et -profondes. Suivant une remarque déjà faite à propos de la notion -du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que -l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité -des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La -définition totale de l'_humour_ se composera de tout ce que nous aurons -dit--et de ce qui nous resterait à dire encore. - - * * * * * - -Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise _humour_, sous -sa forme allemande _Humor_, il a pris une signification spéciale dont -on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'_humeur_ selon le -dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité -facétieuse.» - -M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot -_humeur_ a cette acception. Dans _l'Illusion comique_, Matamore, -achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en -compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons. - -/$ -CLINDOR. - - Où vous retirez-vous? - -MATAMORE. - - Le fat n'est pas vaillant, - Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. -$/ - -Dans _la Suite du Menteur_, Cléandre, à une plaisanterie que dit son -valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute: - -/$ - C'est un vieux domestique - Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique. -$/ - -_Avoir de l'humeur_ voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais -on voit par cet exemple de Corneille que le mot _humeur_, employé -absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot _santé_, -quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé. - -Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé -à un usage discret du mot _humeur_ ainsi entendu. On lit dans les -_Salons_ de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la -scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait -plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un -sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien -de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se -joue sur un fond triste.» - -Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France -la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme -pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, -cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il -s'en doute, et ils rendent cette idée par le mot _humour_, qu'ils -prononcent _youmor._ Et ils croient qu'ils ont seuls cette _humour_, -que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère -d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce -sens dans plusieurs comédies de Corneille.» - -M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations -philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs -droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas -cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur -_humour_ ou _youmor_, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est -honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité -quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une -obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien -une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national -suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification -du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus -importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant -que l'_humeur_ et l'_humour_ sont choses identiques. - -Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne -l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a -pas de raison, par exemple, pour appeler _humour_ l'humeur de Montaigne. - -Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette -expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère -ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode -lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne -pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise -icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si -nouveau apprentissage me change.»--«Ceux qui écrivent par humeur, dit -La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est -pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se -refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont -le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui -écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler, -à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi -dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier». -Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère, -Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, -qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.» - -Les _Essais_ de Montaigne sont des causeries où il se laisse aller à -toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son -expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est -pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais -non pas toujours ce qu'il va dire». - -Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste, -Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre -en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la -meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse: -car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au -Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en -effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de -_Tristram Shandy_ mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion -soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse. -Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons! -à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me -diriger dans cette affaire.»--«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; -pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me -mène, je ne la mène pas.» --«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des -CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume -suivant, si je vis sera mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de -conserver quelque liaison dans mes ouvrages.» - -Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur -de Montaigne et l'_humour_ de Sterne. Le désordre de l'écrivain -français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien -quand on compare le premier texte des _Essais_, où le plan de l'auteur -est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes, -où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de -plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au -contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet -d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie -bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur -artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense -M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un -terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner: -il faut dire l'_humour_ et non plus l'_humeur._ - -Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent -être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où -l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et -d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature -un genre de style et d'esprit complètement distinct et à part. - -Notre vieux mot national suffît pour désigner l'_humour_ tel que le -définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu -de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des -règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou -rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice[1].» - -Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'_humour_ tel que -le définit M. Montégut: «Qui dit _humour_ dit esprit de tempérament, -traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité, -candeur, naïveté, bonhomie, génialité[2].» - -Oui, tant que l'_humour_ n'est que l'humeur, c'est tout bonnement -le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament, -par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude -développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que -la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines, -disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les -éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte -niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique -d'_humour_, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon -droit s'appeler humoriste. - -M. Montégut a raison en un sens de définir l'_humour_ comme il l'a -fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de -s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom -d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa -sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux -caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et -plus artificiel que spontané.» - -Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle -n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel -des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les -nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir -la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du -mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc? - - * * * * * - -A partir du moment où l'_humour_ cesse d'être simplement l'humeur, il -devient quelque chose de singulièrement peu français. - -L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe, -est un homme excentrique, un _original_, comme nous disons en mauvaise -part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule. -Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans -son _Histoire de la littérature anglaise_, nous fait la caricature -suivante: - -«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand -à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure -profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une -chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. -Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter -un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une -fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière, -avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon -racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que, -n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde, -comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup -il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une -dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait -à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un -pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion -doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait: -«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.--Ma chère -dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par -la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que -vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des -bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt -claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...» - -L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français -aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIIIe siècle, en traçait -le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le plus d'esprit, consiste -à dire agréablement des riens et à ne pas se permettre le moindre -propos sensé si on ne le fait excuser par les grâces du discours; -à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la produire, avec -autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand il s'agissait -d'exprimer quelque idée libre.» - -L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de -l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de -plus opposé à l'_humour._ La moindre infraction aux usages, aux -manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance, -et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance -des originaux. On devient _ridicule_ pour peu qu'on se distingue; en -France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de -Stendhal. «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont -ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues -ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles». -Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». Mme Geoffrin -comparait la société de Paris à une quantité de médailles renfermées -dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées l'une contre -l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes. - -Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIIIe siècle, Smollett, -Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société française, -malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse, parce que -les individus leur ont paru manquer de cette originalité rude, mais -vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à voir en -Angleterre. - -«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons -français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai -volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est -tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens -d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils. -Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation -française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils -sont vides d'instruction. Là où il y a excès de politesse, il y a -peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni -discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité -aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais -l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette -surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la -conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie -sans fin.» - -Sterne rapporte dans son _Voyage sentimental_ un entretien piquant et -instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français: - -«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les -Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?--Je n'ai -rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.--Vraiment, dit le -comte, les Français sont donc polis?--A l'excès, repartis-je.» - -«Le comte releva le mot _excès_, et prétendit que je pensais là-dessus -plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il -soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer -franchement mon opinion. - -«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son -débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de -charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber -en faute; pourtant, je crois qu'en toutes les choses humaines il -n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir -d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses -qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire -jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous -parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement -progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue -les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline -les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité, -nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de -caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de -tout le reste du monde. - -«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi -polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible -mon idée, je les avais pris dans ma main.--Voyez, monsieur le comte, -poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force -de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans -dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils -qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes -médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre -de mains, conservent le relief tranchant que la belle main de la -nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais, -en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous -voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français, -monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit), -ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de -celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon, -s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop -sérieux. - -«--Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?» -dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et, -du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon -opinion bien arrêtée.» - -Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les -Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et -rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse -avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations: - -/$ - Ces Anglais ont dans leur gaieté - Et surtout dans la raillerie, - Un fiel mordant, une âcreté - Insupportable en vérité, - Quand des Français on a goûté - Le sel et la plaisanterie. -$/ - -M. Mézières remarque que les Anglais se permettent d'introduire la -plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange -blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité -française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en -France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours... -Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au -retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la -complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes: -il est resté jusqu'au bout grave et fier.» - - -J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit -français[3], et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce -point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre -caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et, -à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut -prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les -vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans -la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice -et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine _gauloise_; -et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur, -qui est notre héritage _latin._ Il y a sur ce parallélisme--ou cet -antagonisme--dos deux traditions la matière d'un développement à perte -de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance -dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des _Nouveaux -lundis._ - -Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le -premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'_humour_ des peuples -du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien -avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'_humour_ une profonde -antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause -de notre éducation latine, que l'_humour_ est devenu pour nous quelque -chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous -manque, a dit M. Taine: l'_humour_ est le genre de talent qui peut -amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit -comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre -race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.» - -Le XVIIe siècle nous montre la victoire de l'esprit latin sur presque -toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce grand siècle, -de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner dans chacun -la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de -l'individu». Mais à d'autres moments l'esprit celtique a pris sa -revanche, et même au XVIIe siècle il n'a pu être complètement étouffé. - -L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a -fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple -français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle -expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte -révolution de notre existence tant politique que littéraire. - -Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de -tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter -soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition? -C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y -a un fond d'_humour_ celtique sous notre politesse et notre gravité -latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la -France et des Français[4], M. Hillebrand propose de modifier à notre -usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le -Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le -Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre -classique de l'_humour_; elle a donné naissance ou asile aux plus -grands humoristes de la littérature anglaise, notamment à Swift et à -Sterne. - - * * * * * - -Un Irlandais, au XVe siècle, le comte de Kildare, accusé d'avoir -commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, répondit, pour -s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. Voilà une -plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son originalité, -et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait comique ou -spirituel. - -Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement -inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et -recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà! -doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et -tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté -pure, d'une bêtise. - -A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours -dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente -d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment -à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à -cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce -que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la -piquante épigramme du Gascon. - -Dans l'_humour_, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte -qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire, -avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union -est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange -contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie -humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter -à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à -l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime, -présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait. -Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de _Maître Pathelin_, -appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel. - -L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que, -«_quoiqu'il_ n'eût point pris part au combat, il avait le mérite -d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte -et les Bélise des _Femmes savantes_, me pâmer d'admiration sur ce -quoique. Ce _quoique_ vaut un poème. Ce _quoique_ m'ouvre l'infini. -L'absurdité profonde de ce _quoique_ est précisément ce qui en fait le -sublime. - -/$ - Enfin, _quoique_ en dit beaucoup plus qu'il ne semble. - Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, - Mais j'entends là-dessous un million de mots. -$/ - -La gloire de l'_humour_, c'est de faire ouvrir de grands yeux ronds -à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique -bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur -insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants, -comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une -pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en -eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous -pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au -travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du -défunt?--Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole, -c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.» - -Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance -de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M. -Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est -un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces -les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de -fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à -attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur -une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon -pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif -pour le battre; comme le petit garçon ne faisait rien du tout, il -se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas -recommencer[5].» - -Dans la fable du _Loup plaidant contre le renard par devant le singe_, -il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux -parties, prononce l'arrêt en ces termes: - -/$ - Je vous connais de longtemps, mes amis, - Et tous deux vous paierez l'amende: - Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris. - Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande. -$/ - -Ce qui fait l'_humour_ de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme, -plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la -fable n'a rien d'humoristique: - -/$ - Le juge prétendait qu'à tort et à travers - On ne saurait manquer, condamnant un pervers. -$/ - -Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le -poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale -de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre -imagination des perspectives infinies. - -On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La -Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit -que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition -logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute -espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme -particulier de l'_humour_. En ce sens on peut dire que l'_infini_ est -au fond des plaisanteries de l'_humour_, à la différence des traits -simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours -nette et la portée limitée[6]. - -Voici quelques exemples d'_humour_ consistant dans une contradiction -infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les -sentiments qu'ils ont exprimés. - -Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un -vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude -qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours -ôté son chapeau en entrant dans une église. - -Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne -voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger -qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un -vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à -la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit -chatouilleux.» Dans les _Essais de critique et d'histoire_ de Macaulay, -nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au -supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de -la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le -brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer. - - * * * * * - -La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui -entrent comme éléments dans l'_humour_ ont fait croire à trop de gens -qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter -le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une -de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui -voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent -une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant -des plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple -étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse -sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère -humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du -ridicule!» Un _philistin_ berlinois vantait devant Henri Heine le grand -nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait -sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit: - -«Mon bel ami, l'_humour_ est une invention des Berlinois, le peuple -le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde -pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une -autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services -particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre. -Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire? -Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens -disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville -de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément -était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya -d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule -eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation -dut se contenter des petites,--avec un privilège spécial, toutefois, -pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des -basses classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises -que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent -impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus -de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même -secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable, -lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui -du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en -sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes -les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par _humour_ qu'on -les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde: -la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son -but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit -persiflage, l'absurdité pure et simple en _humour_, la sotte ignorance -en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de -la moderne Athènes[7].» - -Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner -aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que -chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque -manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie de -musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur; -de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et -petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.» - - * * * * * - -_L'esprit dans la bêtise_, comme toutes les définitions sommaires qu'on -a données et qu'on donnera encore de l'_humour_, n'est qu'un côté de -cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou -supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, _l'esprit dans le -sentiment._ - -C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable -_humour_ (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité -et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse -que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais -notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang -qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les -_aimions_, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire -d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux -héros les plus chéris de la tragédie ou du roman. - -Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique -est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil -enfant qui a une manie très étrange, un _dada_, et dans le cerveau -duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis -nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable -et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit -plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi -noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller -devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons -de même, nous admirons, nous _aimons_ don Quichotte, si loyal, si -généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances. -La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à -ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur. - -Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à -quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde -chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas -de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité -que l'_humour._ Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux, -s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou -étudiée, il en fait le tableau suivant: - -«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers -sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds -de devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue, -ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la -tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une -demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je, -mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de -travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as -pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron. -Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais -d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron, -je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses -jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa -net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas, -semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.» - -Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu -et bien décrit cet élément considérable de l'_humour_: l'esprit dans le -sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de -quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet: - -«L'_humour_vrai, l'_humour_ de Cervantes et de Sterne a sa source dans -le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un -esprit généreux verse sur les blessures de la vie, et que seul un -esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'_humour_ ainsi entendu -est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus -tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de -ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos -yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique -que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté -fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de -sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une -teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère -et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien, -vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous -les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos -affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime -qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà -la marque de l'_humour_ vrai.» - -Dans un feuilleton du _Journal des Débats_, daté du 12 mai 1867, la -femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie, -a dit finement: «L'_humour_ fait que la griffade elle-même a quelque -chose de la caresse.» - -M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_, a défini -partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de -l'_humour_: - -«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des -contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique -qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les -plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de -bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y -livre[8]. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle -aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un -autre trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L auteur nous -déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être -compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si -son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. -Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui -dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de -chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.--Un -dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une jovialité violente, -enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît -brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes -de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez -une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité -habituelle.--Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. -L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone -de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou -laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent -bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes -violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des -retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines -et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en -vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes -harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble -naturelle.» - -M. Taine dit encore: «L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel des -choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase -ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.» - -Il est très vrai que tel est souvent le style de l'_humour_. Sterne, -qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé -que le charme principal de l'_humour_ de Cervantes consiste en ceci, -que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute -la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur -trait d'_humour_ de Swift un passage des _Voyages de Gulliver_ où le -style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M. -Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le -cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais, -comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son -pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma -bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette -dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop -improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner -une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je -n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à -s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets. -Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature -des Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.» - -Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray, -et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne -suffit pas pour distinguer et définir le style de l'_humour_ dans -sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien -curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul -a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de -rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser -et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus -extrêmes de la particularisation. - -Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus -du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, -et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la -capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre -les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et -tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy -les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh, -Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus -de peur pour plus de cinq sols.» - -Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même -pas de dire: «Mon père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des -yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de _six teintes et -demie, sinon d'une pleine octave_, au-dessus de sa couleur naturelle.» -Au lieu d'écrire: _la patience de Job_, il écrit: _le tiers, le quart, -la moitié ou les trois cinquièmes_ de la patience de Job, indiquant -exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour -supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule -chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression -«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille -de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage, -il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes, -il tiendra à nous apprendre qu'elle _récure une poissonnière._ La -blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue -à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face -de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os _pubis_ et le -bord extérieur de la partie du _coxendix_ appelée os _ilium_ ont été -horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable -fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et -l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile». - -M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement -loin ce curieux procédé de style, voulant énoncer ce fait bien simple, -que tous les _sénateurs sont vieux_, dédaigne les vieilles images dont -un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute -assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies; -il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons -de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier -serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de -tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et -_M. Nisard_, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la -colonne, _pourrait serrer la main à Rhamsès IV._» - -Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les -femmes de la maison prennent un air important,--dans une phrase qui est -le _nec plus ultra_, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après -laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle: - -«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant -le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait -son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de -l'état de mariage--et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a -plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu -porter,--il n'en est aucune qui me semble aussi pleine d'inextricables -mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée -dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme -de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en -deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus -d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?» - - * * * * * - -J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles -de l'_humour_, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et -l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette -longue revue préliminaire, c'est que l'_humour_ est un genre d'esprit -et de talent singulièrement complexe. - -L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la -logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des -qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a -une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants, -les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en -passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il - -/$ - Un âne, - Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier[9]; -$/ - -affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon -dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout -à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes, -comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc; -enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du -précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse, -et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui -anéantissent le sérieux. - -Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments -contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée -mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en -un mot, la philosophie de l'_humour_? C'est ce que je me propose de -chercher dans le chapitre qui va suivre. - - -[1] _Revue critique_, 1e janvier 1870. - -[2] _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1865. - -[3] Voy. pages 164 et suiv. - -[4] _Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des XIXten -Jahrhunderts._ - -[5] _Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the little -boy to see whether he was doing any thing he could beat him for: as he -happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his ears, -and told him not to do it again._ - -[6] On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont -significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate -bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans -une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, _Aimé de son concierge_, -un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant -flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre -ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout -à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me -voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est -même à dire que _de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus -ressemblant!_» - -[7] Reisebilder. - -[8] Dans son livre sur _Henri Heine_, M. Ducros note naturellement -cette singularité, mais sans prendre garde que c'est précisément en -cela que l'_humour_ de Heine consiste et en jugeant, avec la juste -sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce qui lui Tait -l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille lui-même -l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même -où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré... -L'auteur des _Reisebilder_ n'a garde de se laisser aller bonnement -et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la fin d'un -développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par -une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire.» - -[9] Alfred de Musset, _Mardoche._ - - - - -CHAPITRE VII - - -PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT - - -L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée -du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les -contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des -morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des -Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du -XIXe siècle. - - -J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des -contraires[1] pour donner une dernière définition de l'_humour_, -plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui -ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à -la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce -terme. J'opposerai à l'_humour_ l'état d'esprit qui lui est le plus -contraire: cet état, c'est la gravité. - -Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe -d'habitude au mot _gravité_, mais qui sont étrangères à la notion -de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme -qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux; -c'est, selon l'étymologie, un homme qui _pèse._ J'entends le verbe -_peser_ dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme -grave, _gravis_, a du poids,--du lest, comme on dit par métaphore; dans -l'ordre général du monde il pèse pour sa part--on croit peser; et, en -outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette -double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la -balance, telle est la signification complète du mot _gravité._ - -L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre -personne. - -Rire de lui-même, manquer au respect qu'il se doit, se donner un petit -soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez, -déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre, -de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait -lui en venir. - -Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes, -toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit -tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit -juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place; -rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour -rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont -gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui -aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures -convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a -des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des -passions: elles donnent du sérieux à la vie. - -La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et -d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et -l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors. -«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; _on-on_ doit _rem-emplir_ les -formes.»--«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld, chacun -affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le -croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et -encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les -défauts de l'esprit.» - -Voilà l'_humour_ presque défini, mais négativement et par son -contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition -de la gravité. - -L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni -lui-même. - -Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est -qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su -s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on -découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout -compris, et il a jugé que _tout n'est qu'une farce._ L'idée du _néant -universel_ est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il -rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion -est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être -distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral; -surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse. -Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous _particuliers_; mais -«tout le monde est fol», comme dit Panurge, et lui-même non moins que -les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de -l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol -ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une -perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne; -l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la -moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je -veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots; -et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout -à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la -gravité. - -Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de -satires et de comédies. - -Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du -ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des -infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit -sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation, -la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de -personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien -raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus -respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur -leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un rire sec -et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le -Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules -personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et -nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots. - -H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur -_les Conditions de la bonne comédie_, dit fort justement: «L'esprit -ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela, -il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui -qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer -ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant -qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent -comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève, -nous spectateurs, à sa propre hauteur.» - -Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous -appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte -et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste! -Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite -les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses -expressions, je développe et commente sa pensée: - -Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur -comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises -individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise, -les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les -imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas, -rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit, -par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous -les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la -maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du -haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères -les fous.--L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises -individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée -précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son -_Gulliver_; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité -une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons. - -Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui -ait profondément compris la philosophie de l'_humour._ - -L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les -personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le -poète comique ordinaire. Il ne divise pas les hommes en fous et en -sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun -parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune -secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas -pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne -vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie -humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus -grands savants de la terre ne sont pas aussi de _triples sots?_ est-ce -que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle -illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le -poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la -comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout -aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne -et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans -l'égalité du néant. - -Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses -grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général -du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les -_aime_, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur. - -C'est ici le trait le plus profond de l'_humour._ Nous l'avons noté -dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle -idée il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la -source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant -ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de -Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point -immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une -élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi: - -Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant, -ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au -contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des -_sots_; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre -fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse! -Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs -mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art -et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de -la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à -Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux -n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et -leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos -grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement -de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches de Falstaff la -philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet -perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les -saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde -vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours -d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis -par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois -d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous -étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que -l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et -des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or -et l'innocence des anges! - -Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange -de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien -qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre -le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre _treize_ -langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de -donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique? - -Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif -plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule -doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement -par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres -mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui -paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien -montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez -dupe de lui-même pour en croire un seul mot. - -Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que -notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme -contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse -et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite -gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de -tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante -ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule -qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie -humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras -nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la -cour de Versailles à la mort de Monseigneur. - -L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le -libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des -pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber -à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire -sur la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste; -livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté; -traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur -valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche; -humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la -volupté de l'humoriste. - -En bonne logique, l'_humour_ est la négation même et la ruine de l'art, -puisque le mépris de l'univers, principe de l'_humour_, embrassant -tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et -nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de -mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée. - -Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent -l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts -de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se -sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie _par raison._ -Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils -saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu -que les Arabes appellent _al-katim_[2]», ouvrent généralement leur -livre par une culbute et le ferment sur une pirouette. Rabelais -remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe -en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des -Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, _de Nasis_, en -latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table -composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur -d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r -...ing--twing--twing--prut--trut (c'est un abominable violon). -Tr...a...e...i...o...u--twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, -diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle, -twuddle diddle--prut--trut--krish--krash--krush.» - -Mais il est clair que l'_humour_ est obligé de se modérer lui-même. -Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction -de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et -de la forme, le rien pur et simple,--zéro. Aussi l'humoriste a-t-il -beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il -n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi -de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie, -il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est -pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait. - -Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque briseur de -lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition, -vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et -non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son -coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux. -C'est ici la contradiction intime de l'_humour_. Comme tant d'autres -contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort, -mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister -littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'_humour_, qui -semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a -de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque -chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant -par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme -partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la -manière, est le mystère du goût, le secret du talent. - - * * * * * - -Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus -ou moins abstraites, pour considérer l'_humour_ dans les faits de -l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais -avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même -sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire -çà et là quelques exemples, sans m'astreindre à un ordre logique -rigoureux.--Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le -génie dans ses rapports avec l'_humour_ sera plus loin l'objet d'un -examen spécial. - -On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait -connu et pratiqué l'_humour_? La réponse dépend naturellement de -l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la -plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il -est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux -choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence -possible de l'_humour_ au siècle de Périclès et de Phidias serait une -témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques, -l'_humour_, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de -se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût -et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de -santé, et l'_humour_ est une maladie; l'homme est heureux, croyant, -et l'_humour_ est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état -d'équilibre parfait, et l'_humour_ est le renversement frénétique de -tous les rapports et de toutes les proportions. - -Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature -humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit? -«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour -les mépriser à la façon de l'_humour_.» - -Dans la décadence de l'antiquité l'_humour_ fit éclosion; mais, pour -qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient -nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à -l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix -supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et -de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique -inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion -fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe, -création fantasmagorique d'un fantôme. - -Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer -un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux -nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu -de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par -lesquelles nous disons adieu au carnaval. - -Dans son beau livre sur les _Fragments cosmogoniques de Bérose, -commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art -asiatique._ M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient -coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée -_Sacée_, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un -d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses -empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu -d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques -jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu -de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem -de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur -le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna -l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara -du pouvoir. - -M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la -_Religion romaine_ où il raconte l'invasion des religions étrangères à -Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien. - -«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au -printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait -les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus -variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en -femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute: -«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une -litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne, -qui tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne -couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était -Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même -chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps: -«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et -toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise -à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère -dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.» - -Au moyen âge, une sorte d'_humour_ en action nous est également offerte -dans la fameuse _fête des Fous._ C'était une mascarade où l'État, -l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule -pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage: -«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la -bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux -vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait -rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle -au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux -joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de -ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.» - -D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère, -appartenant à la fois aux représentations de l'art et à l'histoire -réelle, nous apparaissent dans la _Danse des morts._ Quel théâtre -que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de -misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent -danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir! -Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes -anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du -XVe siècle, venant convier à la danse tous les états et toutes les -classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et pauvres, -nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la belle dame -à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en pâlissant -l'horrible fantôme ricaner derrière elle! - - * * * * * - -L'_humour_ peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de -quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond -du néant de toute chose: - -«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est -vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem... -Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai -que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà -grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu -avant moi à Jérusalem; mon intelligence a vu le fond de toute chose; -j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la -folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car - -/$ - Beaucoup de sagesse, - Beaucoup de tristesse; - Grandir son savoir - Est peine vouloir. -$/ - -«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le -plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité... -Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des -vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres -fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour -arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux -sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et -de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi -à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or, -l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de -chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et -je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis -à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de -mes mains et les travaux auxquels je m'étais livré, je reconnus encore -une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors -à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une -part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la -supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la -lumière sur les ténèbres. - -/$ - Le sage a ses yeux dans sa tête, - Et le fou marche dans la nuit. -$/ - -«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je -pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle -du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma -sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions -me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se -passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent[3].» - -Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust. - -Cependant, si l'_humour_ se confondait en dernière analyse avec le -pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature -un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans -_l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -ridée du néant de l'existence._ Le parfait humoriste pense, connue -l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire -cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle -est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée, -légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui -inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi. - -L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'_humour_ -gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques -années, initient l'esprit français à l'_humour_ slave, plein de -mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau -fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de -joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel -des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait -exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa -conception du monde[4]». - -Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M. -Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne, -a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate -dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes -politiques, et dans toute leur littérature, même dans les œuvres -des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et -contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue -précisément le tempérament humoristique. - -Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux -pour être gai à la façon l'_humour_; il redoute excessivement d'être -l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce -n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est -du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites -et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est -fort différent de l'_humour_ et de la grande ironie. Le _persiflage_ -se moque des individus; la grande _ironie_ se moque de l'homme, et le -hait; l'_humour_ se moque aussi de l'homme, mais il l'aime. - -L'_humour_ anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui -d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de -joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au XIVe -siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein renouveau de la -Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun -que de traduire en vers _l'Ecclésiaste._ «Le désenchantement, remarque -à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée -de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et -dans cette race.» - -Quand les voyageurs anglais au XVIIIe siècle venaient nous dire: -«Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur répondions: -«Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, écrivait de -Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au cabaret aussi -tristement que si l'on y était forcé par le parlement pour augmenter -les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et sa liberté, -qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses députés à -la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; il danse, -il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il s'enivre.» -Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir bizarre -à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»--Des -inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge -de dix-sept ans écrit un poème sur les _Plaisirs de la mélancolie._ -Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est -doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année -l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où -Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un -enfant des hommes était né. - -Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus -d'ironie que d'_humour._ Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que -l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche, -cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift -arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui -cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des -humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre -pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de -leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui -sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne -dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale -Swift; il est l'Homère du genre. - -Sterne, au contraire, a plus d'_humour_ que d'ironie. Son esprit, -comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a -pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres -légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la -fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature. - -Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme -qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens, -plus aimable et plus riant. - -Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans -l'_humour_ ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans -l'ironie: le père, la source, _sacrum caput._ - -Qu'y a-t-il de si grand dans l'_humour_ de Rabelais? C'est que chez -lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des -choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que -triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté -profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font -de son livre, qui est par excellence Bible de l'_humour_ c'est-à-dire -d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits -des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui, -étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs -biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède -plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre -deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur, -les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela? -Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science -que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je -vous paye chopine.» - -Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point -que chez lui l'écrivain humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon -de philosophie contenue dans le premier verset de _l'Ecclésiaste_, -et qui est tout renseignement de l'_humour_, il l'a donnée dans sa -personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans -sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier -de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son -siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis, -culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à -gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité. - -Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et -borner l'_humour_. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre -n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein -d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de -raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est -l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à -mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au -sérieux. - -Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou -fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien -de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme -y respire pour la science et pour la vertu; mais cherchez bien, et -vous trouverez l'_humour_ qui se cache et rit en un coin: c'est dans -la signature de la lettre, datée du pays d'_Utopie._ De même, dans -les chapitres sur l'éducation,--chapitres si judicieux qu'ils ont -servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet, -jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme -de l'Université,--Rabelais a le bon goût de chasser doucement le -sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités -grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler -à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand -Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des -héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite -en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs -d'autruche». - -Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous -garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel -humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité, -la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose -d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le -souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant -le sens du _Pantagruel_, veulent y voir tantôt une satire de la -société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne -sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance -naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité -de l'_humour_, l'impuissance particulière de la raison française à -comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les -protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces -pygmées? Rabelais se moque bien de cela[5]! - -C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus -grand des humoristes soit né en France, pays où l'_humour_ est si rare. - -Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature -et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins -complets. Le fond de l'_humour_ étant, en somme, le sentiment que tout -est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il -n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en -possède une certaine dose. Une histoire de l'_humour_ en France serait -un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni -même en tracer le plan général; je ne veux que citer quelques noms ça -et là. - -Le génie de Villon, au XVe siècle, a été résumé par un érudit dans une -phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle contient les -termes mêmes de notre dernière définition de l'_humour_. «Dans les vers -de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, la bouffonnerie -se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la -débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; _le sentiment du -néant des choses et des êtres_ est mêlé d'un burlesque soudain qui en -augmente l'effect.» - -Au XVIIe siècle, l'_humour_ de Pascal, désespéré, battu des flots, est -venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité contre la -tempête et toujours plein d'une tragique agitation. - -Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux -les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste, -s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul -dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même -par l'idée anéantissante». Ses romans, _Micromégas_ surtout et -_Candide_, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et -du simple persiflage, et qui appartiennent à l'_humour_ ou du moins à -la haute ironie.--De tous les écrivains de notre littérature, le plus -étranger à toute espèce d'_humour_ est certainement Buffon. Dans son -discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos -yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande -à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus -générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'_humour_, -nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant -par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité -pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et -rendraient ridicule le sublime lui-même. - -Napoléon Ier, dans un autre genre et sur une autre scène, était, lui -aussi, totalement dépourvu d'_humour._ «On ne trouverait pas dans sa -vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule de ces -philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un César -ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est -supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa -propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent -à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de -faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire -... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien, -il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette -suprême grandeur de l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa -juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des -petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste -mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir -bien joué le drame de la vie[6]». Mme de Rémusat raconte dans ses -Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de gravité. -«C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, que -celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent -qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme -est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie -politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.» - - * * * * * - -La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes -partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant -qu'ils possèdent la _moitié_, le _quart_ ou les _deux cinquièmes_ de -l'_humour_. - -Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur -du _Génie du christianisme_, depuis l'_Essai sur les Révolutions_, -ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me -suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des -hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au -jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La -politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples -et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à -espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, _c'est -qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au -sérieux._» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave, -emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable -_humour_, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré -incompatible avec ce genre d'esprit. - -Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas -le moindre grain d'_humour._ Stendhal en a un peu plus, et il en -affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans -affectation. L'_humour_, chez ce parfait écrivain, est sévèrement -mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis -en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'_humour_ -au plaisir que prend l'auteur de _Lokis_ et de la _Vénus d'Ille_ à -mystifier le lecteur ébahi. - -Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon -sentiment, le dernier mot de l'_humour_, en ce sens qu'elle nous fait -toucher du doigt la limite extrême que l'_humour_ ne peut pas dépasser -et où il confine au scandale: - -«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de -Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés -dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur -le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre; -seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement -des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa -maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par -là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains, -et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant -joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse -qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières -cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde -suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement -le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé, -l'engageait à le reprendre et à continuer: «_Non_, répliqua-t-il, ce ne -sorti pas mes opinions[7].» - -Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non -point égaler à un tel paradoxe d'_humour_, mais lui comparer dans une -certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des _Aventures_ -de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le -jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le -manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier -et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui». - -M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a -compris plus profondément que lui la philosophie de _l'Ecclésiaste_; -mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme -proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la -création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais -eût prise pour de la foi. - - * * * * * - -Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est -trop exclusivement classique une bonne définition de l'_humour_; on -en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su -goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut -l'_humour_, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit -étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article -du _Temps_ (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième série de -ses _Études sur la littérature contemporaine_, il a défini le mot aussi -complètement qu'il est possible de le faire en trois pages. - -Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'_humour_, -il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion -générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise -s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent -plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du -XVIIIe siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir vraiment -l'_humour_ une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une définition -partielle. M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_, -a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères extérieurs -de l'_humour_, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce genre -d'esprit et de talent. - -En Allemagne, la _Poétique_ de Jean-Paul, livre extravagant et obscur, -est le vrai code de d'_humour_, et plusieurs chapitres des admirables -_Reisebilder_ d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.--Le grand -sens de Hegel a condamné l'_humour_ avec la dernière sévérité. Il -y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La _subjectivité -infinie_, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe -de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable -excès. L'_humour_, c'est la personnalité de l'artiste gonflée, -débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain -rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le -personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits, -ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne -d'intérêt. Il est l'_alpha_ et l'_oméga_, le commencement et la fin. -Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents. -Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois -cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur, -pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de -poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose -substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit, -l'imagination, la sensibilité, la grâce et _les grâces_ de l'artiste. - -Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais -Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même -et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce -n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi, -sur les débris de l'univers. - - -[1] On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la comédie -sur une prétendue contradiction du tragique et du comique. - -[2] Rabelais. - -[3] Traduction de M. Renan. - -[4] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, p. 200. - -[5] Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions -contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de -la poésie comme de l'_humour_, c'est que le _Pantagruel_ soit le -développement logique et suivi d'une allégorie _particulière._ - -[6] Lanfrey, _Histoire de Napoléon Ier_, t. II, p. 336. - -[7] Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse du -directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire. - - - - -CHAPITRE VIII - - -L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE - - -_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de -la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale. - - -L'_humour_ signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au -soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot, -depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens -du mot français _humeur_, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au -plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme -l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -l'espèce de philosophie si amèrement exprimée dans le premier verset -de _l'Ecclésiaste._ - -J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de -l'_humour_ par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de -l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de -prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être -vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut -en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne -pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je -cède la parole au critique français qui a donné de l'_humour_ la plus -juste définition que je connaisse. - -«Le rire, écrit M. Scherer[1], est excité par le ridicule, et le -ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa -destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous -empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger, -et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons -maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus -dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum -habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la -vie; elle est entre l'homme même et sa destinée, entre la réalité tout -entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi -dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois, -pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant... -Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes -ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se -plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et -inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a -un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la -vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le -grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie -de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse -de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de -la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de -l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et -celles de ses chers semblables,--telle est l'essence de l'_humour_. On -comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire -sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le -sentimental qui se pénètrent réciproquement. - -«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est -un sceptique. Cette tolérance «les misères de l'humanité qui le -caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en -lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou -sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres. -Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie -auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances; -il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la -drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera -dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la -disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus -heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus -juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai -philosophe--pourvu cependant qu'il soit philosophe.» - - * * * * * - -Il nous reste à examiner l'_humour_ dans Shakespeare et dans Molière, à -chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure -ils le sont.--Un mot d'abord sur Aristophane. - -Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de -l'art classique en général, l'_humour_ s'est cependant glissé dans -l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la -distingue à tous les points de vue. - -Dans la comédie de _la Paix_, Trygée, traversant les airs à cheval -sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car -la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont -l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'_humour_, -et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La -forme générale en est humoristique par le décousu de la composition, -par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature -qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu -et l'accessoire; par la _parabase_ elle-même, intervention directe -et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface -bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le -rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du -lyrisme le plus pur et le plus éclatant. - -Mais, à considérer d'autres choses plus importantes--l'inspiration -habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref -le fond de son théâtre et de sa pensée--Aristophane m'apparaît comme -le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et -de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel -parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres -contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre -Socrate ne fait pas honneur à la portée de son esprit aux yeux de -la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et -le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur -et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant -Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout -citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion -civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'_humour._ Il -est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus -claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine. - -Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique -d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des _Oiseaux._ Cette -comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans -l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire -individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se -joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes, -devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut -encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des -hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus -gracieux ni de plus hardi. - - * * * * * - -Dans les champs libres de l'air, les oiseaux imaginent de bâtir une -ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute -communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets, -dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les -oiseaux» elle s'écrie: - -«Je suis immortelle! - ---Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi! -l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et -ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi -du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol? - ---Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de -sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et -des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse -grillée. - ---De quels dieux parles-tu? - ---Desquels? mais de nous, des dieux du ciel. - ---Vous, dieux? - ---Y en a-t-il d'autres? - ---Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à -eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et _non à Jupiter, par -Jupiter_[2]!» - -Rien de plus humoristique que ce dernier trait.--La situation devient -tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux -oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu -triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité -au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux, -est occupé à faire la cuisine. - -«PISTHÉTÉRUS.--Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium, -passe-moi le fromage, veille au charbon. - -HERCULE.--Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons. - -PISTHÉTÉRUS.--Attends que j'aie mis mon silphium. - -HERCULE.--Qu'est-ce que ces viandes? - -PISTHÉTÉRUS.--Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les -amis du peuple. - -HERCULE.--Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre? - -PISTHÉTÉRUS.--Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il? - -HERCULE.--Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la -paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous, -soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de -pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous sommes, à -cet égard, munis de pleins pouvoirs. - -PISTHÉTÉRUS.--Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui -encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que -vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le -sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs -à dîner. - -HERCULE.--Cela me suffit, je vote pour la paix. - -NEPTUNE.--Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc -détrôner ton père? - -PISTHÉTÉRUS.--Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants, -si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous -les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous -aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le -corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat -sur lui à l'improviste et lui crève l'œil. - -NEPTUNE.--Bonne idée, par Neptune! - -HERCULE.--C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur -soit rendu..? - -PISTHÉTÉRUS.--Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à -Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté. - -NEPTUNE.--Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous. - -PISTHÉTÉRUS.--Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce. - -HERCULE.--Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la -guerre pour une femme? - -NEPTUNE.--Et quel parti prendre? - -HERCULE.--Lequel? conclure la paix. - -NEPTUNE.--O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais -ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale -à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les -richesses qu'il laissera. - -PISTHÉTÉRUS.--Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici -à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami. -La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es -bâtard et non fils légitime. - -HERCULE.--Moi, bâtard! Que dis-tu là? - -PISTHÉTÉRUS.--Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère? -D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière -de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères -légitimes. - -HERCULE.--Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses -biens, tout bâtard que je suis? - -PISTHÉTÉRUS.--La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite -maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père, -en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue -la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants -légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux -collatéraux les plus proches.» - -HERCULE.--Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle? - -PISTHÉTÉRUS.--Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait -inscrire sur les registres de sa phratrie? - -HERCULE.--Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais. - -PISTHÉTÉRUS.--Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre? -Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles. - -HERCULE.--Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune -fille... - -PISTHÉTÉRUS.--Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de -noces.» - - * * * * * - -Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la -plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la -législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de -rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes; -mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au -lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'_humour_ -d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple. - -C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux. -Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde. -Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de -Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter -contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des -pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous -vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous -êtes gras. _Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!_ -mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de -silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout -bouillant sur votre dos!» - - * * * * * - -Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques -étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'_humour_) -Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment -de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la -qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde -que l'humoriste est le vrai sage; il est seul _déniaisé_; il n'est la -dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses pour prendre -au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande -foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si -heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de -misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement, -cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste. - -Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à -l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable), -alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de -cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des -services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et -pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme -un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont -parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense -avec Aristote que l'homme est un animal _politique_ et que l'auteur -comique doit à sa manière, _pro sua parte virili_, satisfaire, lui -aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane -trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa -personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour -cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le -faut, dans l'ornière. «Montre moi ton pied, génie, dit quelque pari -Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière -terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché -dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas. -Va-t-en!» - -Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés; -quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de -nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien. - -Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de -corriger les vices des hommes[3]»; il s'en tenait à la bonne vieille -devise: _Castigat ridendo mores_, et il agissait en conséquence. -Les _dilettanti_ de l'esthétique, qui sourient de cette prétention, -sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès? -Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France -aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête -et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps? - -L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur _les Conditions de la bonne -comédie_, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie -contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière, c'est avant tout -le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment: - -«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de _peindre d'après -nature_, comme dit Molière, et de _rendre agréablement sur le théâtre -les défauts de tout le monde_; s'il osait attaquer les engouements -du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la _bohême_ -de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands -hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait -impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame -à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse -et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu -nos hommes aux grands principes _humanitaires_, aux idées _généreuses_; -s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques -du droit _nouveau_, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la -civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques -creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait -l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût -rire avec lui[4]?» - -Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs -contemporains et que Molière a suivi, il faut que le poète ait la -naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action -et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette -noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé, -_sceptique_, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui -la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un -affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'_humour_, le -revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare -est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce -mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un -blâme quelconque pour le second. - -L'_humour_ universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la -civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la -vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux; -mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour -la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est -plus _aimé_ que Shakespeare. - - * * * * * - -L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand -rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas -contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son -apologiste allemand, M. Humbert, dans l'ardeur un peu indiscrète de -son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce -qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force. - -Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance -royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause. -Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son -appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre -la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et -humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit -féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme -font des libéraux qui se trompent de siècle. - -Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi -catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette -puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'_humour_ -d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est -beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer _Tartuffe._ La -critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que -la comédie, la poésie et l'_humour_ se passeraient bien de cette -froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le -nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient le -_laissez-passer_ indispensable du _Tartuffe._ - -Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la -gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son -manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse -et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne, -ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait -s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses -victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière -est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme -que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de _l'École des maris_ -définit fort prosaïquement en ces termes: - -/$ - Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, - Et jamais il ne faut se faire regarder. - L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage - Doit faire des habits ainsi que du langage, - N'y rien trop affecter, et sans empressement - Suivre ce que l'usage y fait de changement. - Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode - De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, - Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux, - Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux: - Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde, - De fuir obstinément ce que suit tout le monde, - Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous - Que du sage parti se voir seul contre tous. -$/ - -Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la -société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau -est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la -hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint -l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé, -non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de -l'_humaine folie._ Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant -par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle -actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur, -absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût -de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux -où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de -l'éternité. - - * * * * * - -En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se _dédoubler_ -et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était -pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait -jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans -plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade -Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui -regardaient ce qui se passait dans son domestique.» - -Ce n'est pas tant dans _l'Impromptu de Versailles_ (la seule pièce -de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette -puissante objectivité humoristique du poète, que dans _George Dandin, -le Malade imaginaire_ et _le Misanthrope._ Voilà les œuvres où Molière -s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs, -el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle -d'_humour_ a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire -que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi -extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque -chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur -la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les -folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste -comme la mort: - -/$ - Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, - Vains et peu sages médecins; - Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins - La douleur qui me désespère!... -$/ - -Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'_humour_ -de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'_Antoine et -Cléopâtre_[5], et nous avons signalé la scène qui se passe à bord de -la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre. -D'autres pièces, _Hamlet_ par exemple et _le Roi Lear_, sont -hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression -profonde du néant du monde et de la vie.--Mais ce n'est point par -ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue -générale de l'_humour_ du grand poète. - -Partons du _clown_, qui est, dans ses tragédies comme dans ses -comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi -humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et -fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie -inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne -sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare -a élevé le clown ou plutôt le _fou_ (car ce mot indique dans la -hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre -ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé -le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a -personnifié en lui son _humour_ ou son ironie. - -«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres -personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette -vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit de dire: Le plus -fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son -entourage le miroir de la vérité.» - -Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans _Comme il vous plaira_, -renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de -Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son -instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes. -«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche? -demande Corin.--Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire, -je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie -misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît -beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est -fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à -mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait -contre mon goût.» - -L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs -vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de -la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier -Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement. -Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient, -quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de -l'humoriste. Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais -on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque -pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune -des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins -extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature. - -Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'_humour_, -c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne, -en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un -auteur allemand qui vivait au XVIIe siècle a écrit un roman intitulé -_Simplice_, où il signale les abus contemporains et avise au moyen de -les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse humaine, -il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou. - -L'_humour_ de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des -personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu -de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!» -s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a -souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas -avec autant d'à-propos!»--«O mélange de bon sens et d'extravagance! -s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans -la folie!» - -Les meilleurs grotesques de Shakespeare sont plutôt spirituels que -comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire -à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les -mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne. -L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans -nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de -l'_humour_ considéré en général; ce trait distingue particulièrement -l'_humour_ de Shakespeare. - -Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent -point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils -sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne -et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la -poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur -leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par -l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la -grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux, -Shakespeare fait de ces hommes des créations _poétiques_ et, en quelque -sorte, des _artistes d'eux-mêmes._» - - * * * * * - -Considérons Falstaff.--Le problème le plus délicat que la critique -puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il -que cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de -débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre -omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris», -n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire, -une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à -son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux, -il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles? - -D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est -plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore -faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et -corpulent Falstaff. - -«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?» -lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie, -de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton -âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me -serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et -des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.» - -L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des -qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses -aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette heureuse disposition de -sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même. -Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste -suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de -l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une -idée semblable dans _les Fourberies de Scapin_; mais combien Scapin est -plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail! -Scapin dit à Octave: - -«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre -rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la -tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis -votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était -à lui-même.--Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un -père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons -déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence? -Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes -soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons -donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de -ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin, -réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous -demeurez tout interdit.» - -Écoutons maintenant Falstaff: - -«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas -être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie -les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que -je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux -où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures. -Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus -foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle -s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta -mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux -tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si -donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils, -te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire -l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas -une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou -et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry, -dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans -notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des -anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu -fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans -l'ivresse, dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les -plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai -souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom. - -LE PRINCE HENRY.--Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de -Votre Majesté? - -FALSTAFF.--Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air -enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense, -de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la -soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet -homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la -vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, -comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu -dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.» - - * * * * * - -L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère -l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se -joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie, -selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre -importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit -effrontément? - -«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le pardonne! Avant de te -connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la -vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je -renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais -pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de -rots de la chrétienté! - -LE PRINCE HENRY.--Où prendrons-nous une bourse demain, Jack? - -FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse, -appelle-moi coquin et moque-toi de moi.» - -La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre -heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes. -Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce -excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage -le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les -voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde -partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince -Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau -déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se -sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le -préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que -Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges énormes qu'on attend -de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger. - -Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff -raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine -d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé -de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour -convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher -dans l'antichambre avec sa dague. - - * * * * * - -«POINS.--Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns! - -FALSTAFF.--Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré -deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit -de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi -à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma -position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de -bougran fondent sur moi... - -LE PRINCE HENRY.--Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure... - -FALSTAFF.--Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi -en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept -pointes dans mon bouclier comme ceci. - -LE PRINCE HENRY.--Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure... - -FALSTAFF.--Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en -bougran, dont je te parlais... - -LE PRINCE HENRY.--Bon! deux de plus déjà! - -FALSTAFF--... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied. -Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un -clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze. - -LE PRINCE HENRY.--O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est -sorti onze. - -FALSTAFF.--Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois -goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont -foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir -ta main. - -LE PRINCE HENRY.--Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante, -gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de -chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de -suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment -donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal -vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons, -donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire? - -POINS.--Allons, une raison, Jack, une raison! - -FALSTAFF.--Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait -l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par -contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons -seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à -personne par contrainte, moi!» - - * * * * * - -Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend -confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point -Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la -fantaisie: - -«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. -Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse -escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon -prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez -l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?» - - * * * * * - -Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être _humoristiques_, -je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde, -mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont -pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont -une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une -garantie que la vérité n'est pas sérieusement menacée par eux; leur -propre énormité les réduit à néant. - -En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de -vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la -mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même -et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il -y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le -ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux. -Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit -rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi -la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation -doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur -sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître -douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de -bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé -par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un -diable et faites-vous plutôt assommer.» - -La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la -modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide -de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est -_l'apparence_ de ces deux choses; la prudence la plus élémentaire -consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait -cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a -pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être -un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux -que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué -son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa -nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au -fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et -dupe dos apparences. - -Un critique anglais du XVIIIe siècle, Maurice Morgann, a écrit sur -le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment délicieux, -humoristique comme le personnage même auquel il est consacré, mais sans -s'écarter jamais du bon goût et de la distinction la plus exquise. -L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite sa réputation, et -soutient en particulier ce piquant paradoxe, que Falstaff était un -homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce n'est pas à cause -de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; sur ce point-là -surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur de la mauvaise -opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident mieux que ses -paroles. - -Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute -justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus -poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de -poltronnerie, c'est que son _humour_ a ambitionné ce singulier honneur -et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré -de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de -chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou -faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire -tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait -pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a -fait. - -Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un -type de _miles gloriosus_, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté, -il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un -vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas -un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'_avance_ d'exploits qu'il -n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'_après_ l'action et -sont une libre et joyeuse invention de l'_humour_ brodant sur des faits -particuliers. - -Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte, -Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le -moment de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère -sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un -lâche ne le pourrait pas[6]. - -Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas, -s'élance contre Falstaff qui, à sa vue, - -/$ - Plus froid que n'est un marbre, - Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent, - Ayant quelque part ouï dire - Que l'ours s'acharne peu souvent - Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. -$/ - - -Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler -le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot. -Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est -simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la -vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là -on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait -modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et -c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.» - -Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer? -Sans profit pour la société, il aurait donc cherché--l'égoïste!--la -satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur? - -«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras? -enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie? -Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle -... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants, -car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson -funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.» - -Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute, -c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était -aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger -passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort, -pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles, -et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son -_humour_, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur -est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le -charge sur son dos. - -«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte. - -LE PRINCE HENRY.--Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu -mort. - -FALSTAFF.--Toi?... Seigneur! Seigneur! que ce monde est adonné au -mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et -lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, -et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury -... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait -cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me -démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.» - - * * * * * - -Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare. - -D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel -est Jacques dans _Comme il vous plaira._ Le tableau que ce mélancolique -personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à -la façon de l'_humour_: - -«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en -sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue -successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est -d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice. -Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage -du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers -l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant -une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis le -soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux -sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la -réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le -juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère, -la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes -banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre -un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et -une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa -jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis -pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant -un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique -plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur -oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,--sans rien!» - - * * * * * - -Et après? - -Hamlet va nous le dire. - -«Où est Polonius? lui demande le roi. - ---A souper. - ---A souper! où donc? - ---Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain -congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment. Le -ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous -engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes -pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un -service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut -pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a -mangé ce ver. - ---Que veux-tu dire par là? - ---Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un -voyage à travers l'intestin d'un mendiant.» - - * * * * * - -Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et -planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes -filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et, -pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens. - -Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare. -La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa -supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point -de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane -les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est -pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions -politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines et, -comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de -nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un -jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus -universel. - -«C'est un divin bateleur, a-t-on dit[7]. Le monde lui apparaissait -comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de -théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant -nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire -de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous -glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello, -Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire, -vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le -bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque -de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.» - - * * * * * - -Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence, -commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes -qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement -leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui -renferme tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare: - -/$ - Ainsi font, font, font - Les follettes - Marionnettes, - Ainsi font, font, font - Trois p'tits tours--et puis s'en vont. -$/ - - -[1] _Études sur la littérature contemporaine_, t. VI, p. 210. - -[2] Traduction de M. Poyard. - -[3] Préface du _Tartuffe._ - -[4] Écrit en 1883. - -[5] Voy. _Les Tragédies romaines de Shakespeare_, chap. VII. - -[6] Maurice Morgann, _An Essay on the dramatic character of sir John -Falstaff._ - -[7] Victor Cherbuliex, _Études de littérature et d'art._ - - - - -APPENDICE[1] - - - -UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE - - -_LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON_ - -Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit -les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement -qu'on peut appeler _homéopathique_, quoique ce terme date d'une époque -postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est -probablement la raison pour laquelle elle plaît davantage à notre goût -français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que -les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que -les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie -ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de -_prosaïsme_ parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les -pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon. - -La comédie de _la Méchante Femme mise à la raison_ parut pour la -première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après -sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il -y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom -d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et -en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand -poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses -contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est -un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain -défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes -naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut -tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois -avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître trop bien -la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme -défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le -texte. - -La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont -italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies -de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire -médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses -prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce -que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui -encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire -qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même. - -Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses -valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un -cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de -faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter -cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus -somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter -les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira -en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui -présentera un bassin d'argent rempli d'eau de rose, avec du linge -damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?» -Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que -Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses -mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie, -et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on -lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur. - -Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens -se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie -devant son homme. - -En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs -s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect _Votre -Seigneurie, Votre Honneur_, lui offrent du vin d'Espagne, des -conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni _Votre -Honneur ni Votre Seigneurie_: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de -ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi -des conserves de bœuf.--Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette -manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de -votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une -considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!--Quoi! -vous voulez donc me faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe -Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance, -cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et -pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket, -la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son -compte pour quatorze sous de petite bière...--Oh! voilà ce qui désole -Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin, -voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe -château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord, -souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la -réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.» - -Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il -finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède -pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais -plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je -vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces -moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas -un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame -notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!--Oh! -que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue. Voilà quinze -ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.--Quinze ans! ma -foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce -temps?--Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme -vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous -avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle -maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice -parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous -appeliez Marianne!--Oui, la fille du cabaret.--Allons donc, Milord; -vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes -que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf, -Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont -jamais existé et qu'on n'a jamais vus.--Eh bien, que Dieu soit loué de -mon heureux rétablissement!» - -L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la -raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité -du rêve. - -«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu -que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons; -on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler -le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La -moitié de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre -moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un -peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons -dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous -affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si -un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, -qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi -qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait -artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on -rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin -Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes -dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est -elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous -éveillons à la mort.» - -Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité -où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de -l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective. - -Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours, -huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et -l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil, -à la porte du cabaret de Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il -croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec -une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne -différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire. - -Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel. -Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens -déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont -voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a -pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons -après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que -l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou -une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement -requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point -aux éditions plus anciennes. - -C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand -seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie, -dont je vais maintenant faire l'analyse, de _la Méchante Femme mise à -la raison._ L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante -histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de -notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans -l'esprit de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la -réalité et du rêve. - - * * * * * - -Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles: -l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait _Katharina -the shrew_, c'est-à-dire Catherine la mégère, _Katharina the curst_, -c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes -eût été trop faible à lui seul, _Katharina the curst shrew_, Catherine -la mégère exécrable. La cadette, Blanche, _Bianca_, était un ange, et -plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée -de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait -de la diablesse. - -«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme -résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir -trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma -permission de la mettre en ménage...--En ménage! dites donc à la -ménagerie[2]... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi -de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et -recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.» - -Les prétendants à la main de Bianca désespéraient de découvrir un -homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio, -gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à -Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il -s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de -vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement. - -«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au -but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu, -et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais -tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.--Seigneur -Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit -suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de -Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de -Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela -ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à -Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez -sur moi pour vivre heureux.» - -Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent -est plus précieux que toutes les choses du monde[3];» mais bien -d'autres très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés -dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique -n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une -philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et -sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage. -Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en -personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté -téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans -une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire -des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide -assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à -rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit -en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend -et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie -aussi choquante. - -Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que -vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui -dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre -sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure -plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une femme qui ne -manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été -celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut, -mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui, -méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois -pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.--Silence, -Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de -qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et -la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa -demande. - -Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète -nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait -assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur. -Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de -dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de -la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur -n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur -en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci -pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais -évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet -et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette, gronde -l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio -entre. - -«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse? - ---J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine. - ---Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa -manche. Procédez méthodiquement.» - -Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue: - -«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la -beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste -et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans -façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge -que j'ai entendu faire d'elle si souvent.» - -Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule -si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement -prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa -fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage -son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin. - -«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et -précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour... -Abrégeons, et veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en -mariage? - ---Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille -écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car -tout dépend de là. - ---Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis -aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle -un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et -je ne fais pas ma cour en enfant.» - -Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise, -n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de -nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa -position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas -tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le -débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit -entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio, -sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous -le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca. - -«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si -pâle? - ---Si j'ai l'air pâle, c'est de peur. - ---Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne? - ---Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra -mieux que le luth. - ---Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth? - ---C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement -qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour -lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience -diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous -allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé -sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à -travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé -le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier, -mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux. - ---Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante -fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde -d'avoir avec elle une petite causerie!» - -Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original, -et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et -d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se -glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un -_dompteur_, je veux dire un homme absolument froid, calme et maître -de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les -fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner, -intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son -rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements -simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite -avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement -l'exécution. - -Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on -veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas -homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la -fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans -la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître -plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne -le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses -manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle -l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les -débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher -qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie. - -Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il -va faire sa cour, tambour ballant, s'annonçant dès l'abord en -maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la -baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente. - -«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit. - ---Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me -nomment Catherine. - ---Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau, -écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur, -célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles -ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...» - -Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle. - -«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau, -ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement -aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage; -mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante, -enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton -langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer -le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme -font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la -contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un -langage gracieux, caressant et affable.» - -La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques -grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel. -Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi -l'entretien: - -«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs. -Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une -affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi. -Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière -qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure -que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre -père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine -pour femme.» - -Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche -prochain. - -«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses -dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite -harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son -beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et -lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être -méchante, «Beau-père, je vous le jure, on n'a pas idée comme elle -m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou, -elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je -vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que -ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez -les convives. Adieu jusqu'à dimanche!» - -Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus -ou moins comprimée d'abord par l'_ouragan_ de Petruchio, éclate -après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!» -s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles -épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce -brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette -science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour -s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que -Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle -échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout -le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca, -la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi -donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son -prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses -manières un peu rudes ne valent-elles pas mieux, après tout, que les -mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre -d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec -lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond -d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la -lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se -mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître. - -Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de -fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde -et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par -comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et -dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse -mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera -et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa -raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en -action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie -du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement -carrière. - - * * * * * - -Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents, -tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de -Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage, -disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance, -porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel -attirail, grands dieux! - -«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées -pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à -chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée -antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville, -avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une -selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux, -il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé -comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, -rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé -de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le -vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il -a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de -mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa -selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de -la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec -de la ficelle.» - -Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde pas à paraître en personne -aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée. - -«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien -sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme -si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène -extraordinaire? - ---Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage. -Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas; -mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal -accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez -vous marier. - ---D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi -qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La -matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.» - -Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la -cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est -si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement -dramatique le spectacle de la chose même. - -«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église? - ---Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école. - ---Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis? - ---Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en -saura quelque chose. - ---Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible. - ---Je vous dis qu'il est un démon. - ---Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire. - ---Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je -vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait -Catherine pour femme, _oui, de par tous les diables_, a-t-il crié, -et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a -laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le -rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing -qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre. -_Et maintenant_, a-t-il crié, _qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!_ - ---Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé? - ---Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait -en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après -diverses cérémonies, il a demandé du vin. _Une santé!_ a-t-il crié -comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades -après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant -le fond du verre à la barbe du sacristain, roide et sèche broussaille, -disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la -mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant -que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je -me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de -mariage si extravagant.» - -Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de -la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister -avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents -et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence -et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse -épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener -Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine -elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise -Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui -vous en prie.» - -Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal -guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon -sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît: -«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont -ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont -fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs, en avant marche dans la -salle du festin!» - -Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée, -qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et -l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle -prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio -sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs, -dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner, -Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez, -riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle -vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends -rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi? -qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez -hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes, -Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas -peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai -ton bouclier contre un million d'ennemis!» - -Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène -Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce. - -Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous -sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure -de langage qu'on appelle en rhétorique _prétérition_ est employée -d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire -semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous -ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière, - -/$ - Vous ne saurez pas qu'avec magnificence - Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence: - Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour; - Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour; - Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue... - Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien[4]. -$/ - -De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois -interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son -maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors, -raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais -appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une -mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment -il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est -glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher -de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui -jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment -les chevaux se sont échappés; comment la bride s'est rompue et comment -j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables, -qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau -avec toute ton ignorance.» - -Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa -nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa -propriété de campagne: - -«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est -Nathaniel, Grégoire, Philippe? - -TOUS LES VALETS.--Voilà, voilà, monsieur, voilà! - -PETRUCHIO.--Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches! -lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance! -plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant? - -GRUMIO.--Me voici, monsieur. - -PETRUCHIO.--Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas -ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous -ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.» - -Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à -brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant -ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à Catherine de l'eau -pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par -son maître, a laissé choir l'aiguière. - -«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute -involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la -bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la -méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de -joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un -serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle -et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses -à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve -commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie. - -Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau, -asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le -_Benedicite_, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il -est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment, -maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à -moi qui n'aime pas la viande calcinée?» - -Disant ces mots, il jette tout le souper par terre. - -«CATHERINE.--Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi. -Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté. - ---Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est -expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et -fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles -de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de -viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce -soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la -chambre nuptiale.» - -Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit -de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont -le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai -l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les -draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse -que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle. -Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer -l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que -je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.» - -Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués, -dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des -bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise -qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit -être sur la scène un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas -à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur -maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie: - -«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil? - ---C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. _He kills her in -her own humour._» - -Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement -guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse -à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en -fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il -faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire -d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la -part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari. - -Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou, -puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que -le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la -bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui -crions: _Assez!_ Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui -précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à -multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux -successivement un marchand de modes el un tailleur auxquels Petruchio -a commandé divers objets de toilette pour Catherine. - -«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une -soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça. - -CATHERINE.--Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les -dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et -on ne me mène pas comme un singe. - -PETRUCHIO.--Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête -de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie -jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O -mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche! -... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça? - -LE TAILLEUR.--Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour. - -PETRUCHIO.--Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la -mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous, -et vivement; car vous n'aurez point ma pratique. - -CATHERINE.--Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus -élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une -poupée? - -PETRUCHIO.--Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une -poupée. - -LE TAILLEUR.--Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie -qui voudrait faire d'elle une poupée. - -PETRUCHIO.--O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à -coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce -d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me -verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque, -chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec -ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du -bavardage!» - -La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari -en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à -la maison paternelle. - -A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement -sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de -murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et -c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée -de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une -personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison, -n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite -ou faible: un éducateur nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des -parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable, -mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle _aime_ -l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa -volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède -ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que -d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont -elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, _fière de -s'incliner._ Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison -des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à -entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher -seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il -faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès -de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève. - -Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute -fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice. - -Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine -consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté -maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune -est brillante et sereine!--Soit, c'est la lune, répond Catherine après -une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les -sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité, -c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce -n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle, -désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.» - -Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle, -dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et -s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu -une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur -ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables -aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille, -encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de -sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas -rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère -qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune -vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux -les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre -favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement, -Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela -signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé, fané, -flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.--Vénérable -vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux -leur absurde méprise; ils ont été _tellement éblouis par l'éclat du -jour_, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine -et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à -l'heure par Petruchio? - -Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils -s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette -comédie morale. - -Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce -Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les -nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient -de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté -d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage -anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs -en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon -gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois -que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes. - -PETRUCHIO.--Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun -de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus -obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix -dont nous allons convenir. - -HORTENSIO.--D'accord. Quelle est la gageure? - -LUCENTIO.--Vingt ducats. - -PETRUCHIO.--Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon -chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus. - -LUCENTIO.--Eh bien! cent ducats. - -HORTENSIO.--Accepté. - -PETRUCHIO.--Marché fait. - -HORTENSIO.--Qui commencera? - -LUCENTIO.--Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me -parler.» - -Biondello sort et revient un instant après en disant: - -«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment -et qu'elle ne peut venir.» - -C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de -venir me parler tout de suite. - ---Oh! oh! _prie ma femme_... Comment pourrait-elle résister?» dit -ironiquement Petruchio. - -Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous -devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle -vous fait dire d'aller la trouver.» - -Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud, -dit-il à son valet, va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir. - -HORTENSIO.--Je sais sa réponse. - -PETRUCHIO.--Quoi? - -HORTENSIO.--Qu'elle ne veut pas.» - -Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en -croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient. - -CATHERINE.--Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler. - -PETRUCHIO.--Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio? - -CATHERINE.--Elles causent dans le salon, assises près du feu. - -PETRUCHIO.--Allez les chercher. Si elles refusent de venir, -houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs -maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.» - -Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut. - -HORTENSIO.--Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage. - -PETRUCHIO.--Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une -vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a -de doux et d'heureux. - -BAPTISTA.--Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure. -Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est -une autre dot que je donne à une autre fille, car elle est changée -comme si elle commençait une seconde existence. - -PETRUCHIO.--Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance -et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous -amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous -avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.» - -Catherine ôte son chapeau et le jette à terre. - -«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir -à des ordres pareils! - -LUCENTIO.--Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi -folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats -depuis le souper. - -BIANCA.--Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon -obéissance. - -PETRUCHIO.--Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises -têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et -leurs maîtres. - -LA FEMME D'HORTENSIO.--Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas -besoin de leçon. - -PETRUCHIO A CATHERINE.--Allons, fais ce que je te dis, et commence par -elle. - -CATHERINE.--Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne -lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître, de -votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la -gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans -l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les -bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source -troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence, -personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une -seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre -seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain; -celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps -à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour -par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement -au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services, -il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une -cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande! -Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme -les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre -et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle -sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son -tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer -la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux; assez -insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur -destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous -a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable -de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que -nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en -harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux -révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi -impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je -plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la -menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont -que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre -faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être -le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre -orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds -de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien -l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes. - ---Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui -s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.» - -Telle est la comédie de _la Méchante Femme mise à la raison._ - -Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses -exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion -des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme, -comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère -de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse. -Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine -et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa -mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort -nous fût expressément donné aussi pour un homme _excellent_, non moins -supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et de -la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du -_Maître de forges_, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec -la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de -femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de -l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des -poètes du XVIe et du XVIIe siècle d'introduire dans leurs comédies un -élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du côté de la farce que -du côté du drame, et Shakespeare se proposant d'abord d'amuser les -spectateurs, il suffisait à son dessein de faire briller chez Petruchio -les qualités purement intellectuelles des héros ordinaires de comédie: -la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse, le sang-froid, la -possession de soi-même. - -Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne -l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil -de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le -système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou -furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est -celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann, -devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps. -L'_homéopathie_, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour -le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une -méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute -antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue, -législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de -l'ivrognerie. - -Dans la fable intitulée _le Dépositaire infidèle_, La Fontaine nous -offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie -d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer: - -/$ - J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison. - Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église. - Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux; - On le fit pour cuire vos choux. - - Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur - De vouloir par raison combattre son erreur: - Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile. -$/ - -Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la -conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux -pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux. -Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades -qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des -_philistins_, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre -à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en -rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les -sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le -seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour -vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère, -salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste -de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué -des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit -brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous -les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur -feu d'un seul coup. - -L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris -(car je ne voudrais pas avoir l'air de donner à entendre que dans -tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à -la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de -l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint. - -L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances -de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que -pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement -destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très -prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où -l'on devrait être raisonnable. - -Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de -la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie -de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un -de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est -devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux -contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple -supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la -sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous -savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se -répandra en lamentations assommantes, que sa mauvaise humeur la -rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal -à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée -perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder, -une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour -la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais -vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez -donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent -désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre -laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide, -cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre -absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de -pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle -s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière -d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de -la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de -comédien. - -Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le -vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les -soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour, -et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine perdue, un -hiver de travail paisible et tranquille. - -Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une -simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre -les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience -mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de -cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos -épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine -allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les -exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent. - -Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une -bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan -du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les -pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez -l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par -l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver -l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre -toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin -de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si -elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table, -et si elles trépignent rageusement, faites voler le plat à la tête -de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent -cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio: -«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront -par là si vous savez vous y prendre. - - * * * * * - -Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort -de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions -d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait -peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la -méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale -des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à -deux. - -Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de -soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le -moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car -il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et -de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont -une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont -point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie, -elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et -ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès -constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour -rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons. - - -[1] Voy. Notre chapitre d'introduction p. 10. - -[2] Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor Hugo comme -équivalent de celui du texte: _Leave shall you have to court her...--To -cart her rather!_ - -[3] L'Avare, V, 1. - -[4] _Mélicerte_, I, 3. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -INTRODUCTION - -Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en -général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare -et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière. - -CHAPITRE PREMIER - -PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE - -Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa -théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de -Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._ - -CHAPITRE II - -CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE - -_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du -jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique -de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de -l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de -la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode -dogmatique. - -CHAPITRE III - -ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT - -Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des -femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment -se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime _De gustibus non disputendum._--Double -sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire. - -CHAPITRE IV - -LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE - -L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans -ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes -comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit -dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que -néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus -haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre -la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans -Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de -Molière.--Poésie du _Misanthrope._ - -CHAPITRE V - -LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE - -Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur -exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage -d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de -Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi. - -CHAPITRE VI - -DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_ - -Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le -bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples -particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le -sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.--Le style de l'_humour._ - -CHAPITRE VII - -PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT - -L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée -du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les -contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des -morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des -Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du -XIXe siècle. - -CHAPITRE VIII - -L'_HUMOUR_ DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE - -_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de -la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale. - -APPENDICE - -UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE - -_La Méchante Femme mise à la raison_ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51505 *** diff --git a/old/51505-h/51505-h.htm b/old/51505-h/51505-h.htm deleted file mode 100644 index fb0e5be..0000000 --- a/old/51505-h/51505-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9515 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang=" fr" lang=" fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; 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Humbert.—M. Rümelin, chef de la réaction -anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et -Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> et lui préfère Molière, -pour lequel il professe un culte enthousiaste.</p> - -<p>Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait -le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus, -mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme, -oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur -qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à -Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché -par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans -l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire -quelques os à ronger?</p> - -<p>Tout! M. Humbert admire tout,—jusqu'au discours de l'exempt à la fin -du <i>Tartuffe</i>, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité -de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la -modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu -à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est -renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet -amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française -en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le -partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre -nation. Mais ce sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> nous autorisait-il à parler avec irritation -des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans -doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à -prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que -nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de -Juvénal: «L'indignation fait ... le <i>critique</i>».</p> - -<p>On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage -du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien -légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie -des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les -points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à -ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre -au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont -pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple, -M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à -cette question: convient-il d'appeler <i>prosaïque</i> le genre de Molière, -par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul -<i>poétique?</i> Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé -depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude -esthétique des comédies de Molière, et où ce grand<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> homme n'est plus, -comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride -et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches -historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la -prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous -fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines. -Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il -combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste -derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la -sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en -Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte -mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude -qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la -meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de -1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de <i>comédies.</i> -Les voici dans leur ordre: <i>la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les -Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des -méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le -Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira, -la<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le -Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver.</i> Ce serait une -naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été -faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent -servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce -de théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVI<sup>e</sup> siècle, -et encore au XVII<sup>e</sup> en France. Aussi les commentateurs de -Shakespeare ne se sont-ils point gênés pour refaire à leur idée la -classification de 1623.</p> - -<p>Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze, -par l'élimination du <i>Marchand de Venise</i>, de <i>la Tempête</i> et de -<i>Mesure pour mesure.</i> Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize, -en y ajoutant deux pièces: <i>Cymbeline</i> et <i>Troïlus et Cressida.</i> M. -Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe -des comédies cinq pièces qu'il appelle des <i>drames</i>, parce que ce -sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux: -ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en -outre <i>Cymbeline</i> et le <i>Conte d'hiver.</i> M. Kreyssig aurait bien pu -ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: <i>Tout est bien -qui finit bien</i> et <i>les Deux Amis de Vérone</i>, et, s'il lui avait plu -de débaptiser aussi <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, ni le rôle brillant -de Béatrice<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry -et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez -tragique au fond, le nom de comédie.</p> - -<p>D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire -de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait -avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais -l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le -démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font -des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans -quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on -avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, <i>le Misanthrope</i> et -<i>le Tartuffe</i>, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient -sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait -peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs, -lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet -une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du -monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, -la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, -la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les -poèmes sans règles».</p> - -<p>Il n'est guère possible d'analyser aucune pure<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> comédie de Shakespeare, -la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général -dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément -qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la -plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des -comédies fantastiques, des <i>féeries</i>, dont le nœud est naturellement -assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient -aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de -fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis -<i>Contes tirés de Shakespeare</i>, ne peut intéresser que l'enfance. -Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans -appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui -risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri -Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette -énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas -pourquoi il éprouvait, en commentant <i>le Songe d'une nuit d'été</i>, tant -de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est -que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus -drôles de cabrioles».</p> - -<p>Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire -entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures -de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où -sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent.</p> - -<p>Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de -Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant -sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel -précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit -dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète -n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est -jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser -la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme -qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies -pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit -à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact -que de venir reprocher à l'auteur de <i>Macbeth</i> d'avoir négligé dans -ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire, -s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et -d'original, de ce que ces productions moindres,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -De toute autre valeur éternels monuments,<br /> -Ne sont d'Achille oisif que les amusements.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p> - -<p>M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une -critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est -juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de -tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de -ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus -et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans -les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des -<i>idées</i>, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que -dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme -réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le <i>Songe -d'une nuit d'été</i> simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un -charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le -chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de -montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans <i>le Songe -d'une nuit d'été</i>, non plus que dans les autres comédies féeriques de -Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui -qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions -de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des -fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre <i>idée</i> que -d'amuser l'imagination des spectateurs par des<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> aventures romanesques. -En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans -son livre, c'est la superstition absurde des <i>shakespearomanes</i>; mais, -comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu -lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre -ses adorateurs indiscrets.</p> - -<p>Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée -en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites. -Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût -français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter -dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous -aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des -autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à -Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.</p> - -<p>Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en -France de la comédie: c'est <i>la Méchante Femme mise à la raison<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i> -Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de -gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une -idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> malheur, -cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses -vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète -antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque -toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un <i>rifacimento.</i> -<i>La Méchante Femme mise à la raison</i>, par l'imitation des réalités de -la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de -Shakespeare, ainsi que <i>les Joyeuses Bourgeoises de Windsor.</i> Ces deux -pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son -nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une -tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des <i>Joyeuses -Bourgeoises de Windsor</i> fut écrite en quinze jours, sur un ordre de -la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux; -elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de -Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand -poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais -personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que -Falstaff, en tombant du drame historique de <i>Henry IV</i> sur la nouvelle -scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine -de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd -coquin, sans esprit, sans<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> invention, qui se laisse berner par deux -femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce -drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui -a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!»</p> - -<p>Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des -comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique -en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète, -ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison, -le nom de <i>comédies</i>, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne -qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie -se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal, -celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la -comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais -ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne -craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de -réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu -à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans -les airs un palais de fantaisie.</p> - -<p>M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son -étude sur Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse -les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur -la question.</p> - -<p>«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée -de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point -divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette -portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout -où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du -théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite? -Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, -à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des -réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées -ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter -les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle -devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes -invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se -plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons -capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de -la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui -s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos, -les jeux d'esprit que peut amener un<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> travestissement, tel était le -fond de ce divertissement sans conséquence...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou -un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation -arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse; -celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant -qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la -mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses -invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la -pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de -ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc -point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas -comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan -du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon, -Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de -leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent -l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des -amoureux et des amoureux jeunes.</p> - -<p>De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur -situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> rôle, -a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots, -extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière, -surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les <i>concetti</i>, -les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent -certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il -n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des -traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils -aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme -ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les -transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également -bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce -sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des -sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent -dans le même style sans aucun embarras.</p> - -<p>A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les -comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée -et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité -offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement -à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises -constituent,<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du -rire dans la comédie shakespearienne.</p> - -<p>Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces -pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement -le nœud de <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, donnant ainsi un dénouement -de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant -point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et -sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas, -comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du -monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres -sont vagues: <i>Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous -voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues</i>, parce -qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à -l'ouvrage.—Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.</p> - -<p>Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était -instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il -était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion -contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses -comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme -poète; et quant<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait -tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que -les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci -un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment -dans <i>la Comédie des méprises</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; l'émotion ne fait pas défaut non -plus à <i>Ce qu'il vous plaira</i>, au <i>Soir des Rois</i>, même au <i>Songe d'une -nuit d'été.</i> Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever -ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus -hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les -deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette -catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des -productions vraiment originales de sa muse.</p> - -<p>On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une -tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie, -bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup -moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement -du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que, -dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi, -développait volontiers une nature plus riante et<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> plus heureuse, et que -Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie -et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui -semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus -triste au fond que la tragédie.</p> - -<p>Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions -de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de -sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète -comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du -monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de -sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au -milieu de tant de misères intellectuelles et morales?</p> - -<p>Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait -qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart, -ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne -déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux -y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse -et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les -puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de -discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et -du plaisir, tels<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les -seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni -cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et -les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend -son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle -d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie -votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; <i>je suis née pour ne dire -que des folies sans conséquence</i>:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait -mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare.</p> - -<p>Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète -eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses -sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce -qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une -est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du -père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle -ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un -ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle -donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»—Nulle -amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils -pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> de -tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus -ou moins amer?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière -qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de -Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est -raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature:</p> - -<p>«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient -se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames, -les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant -et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres -propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par -exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort -en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein -de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les -ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à -coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le -chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses -en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que -<i>les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre -la lune</i>, et encore<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> bien moins les sanglots délicieux et les trilles -du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des -mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors -que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande -passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux -autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de -l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des -oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne -peut apprendre qu'en rêve.»</p> - -<p>Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que -les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de -Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les -goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre -de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité -chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de -jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus -un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents -dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens -d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons -sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent -dédaigneusement<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel -le mot <i>comédie</i> n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé -par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre -n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans -notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de -Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre -comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant <i>le -Menteur</i>; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard -constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la -substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie -selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le -<i>jour</i> et la <i>nuit</i>, rien de plus juste que cette comparaison de Heine, -mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit -a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs -de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols.</p> - -<p>Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en -style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble -considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation -pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie -et que la même étude n'est point nécessaire<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> aux étrangers pour goûter -les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement -national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain, -la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et -conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la -comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine -et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les -autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute -discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant -que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain -de tout l'empire comique.</p> - -<p>En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris. -Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A -table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la -supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement -soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par -conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le -comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que -direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est -une autre question. Molière n'est pas un Français.—Bah! un Anglais -peut-être?—Non, Molière est un<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> homme. Le bon Dieu voulut un jour -faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute -leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il -fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et -amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la -terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi? -de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il -est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes. -N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint -tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de -son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps -et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme -sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand, -dans un article de la <i>Revue critique</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> consacré à l'appréciation -du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de -M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien -ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à -Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût... -<i>Le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>le Petit Poucet</i> me font rire ou me -touchent, me plaisent en un mot autant que <i>le Festin de Pierre</i> ou <i>le -Malade imaginaire</i>, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des -comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.»</p> - -<p>Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit -de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.» -Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même -que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses; -pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont -pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions, -de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à -l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit:</p> - -<p>«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir -lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et -nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne -serions-nous pas bientôt d'accord?</p> - -<p>—Cela est sûr.</p> - -<p>—Et si nous disputions sur les différentes<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> grandeurs des corps, -ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas -sur-le-champ notre dispute?</p> - -<p>—Sur-le-champ</p> - -<p>—Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il -pas bientôt terminé par le moyen d'une balance?</p> - -<p>—Sans difficulté.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis -irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle -fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si -par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le -déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur -lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans -nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et -quand je dis nous, j'entends tous les hommes.»</p> - -<p>Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts -peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures -passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines -politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume, -provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où -nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà, -semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre; -et en<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une -indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais -remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils -n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs -propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire. -C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent, -indestructible.</p> - -<p>La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction: -la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un -terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au -contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des -faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal -du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous -prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas; -j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui, -d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La -nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit -vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui -s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance.</p> - -<p>La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour -la comédie à caractères<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> n'a point de fondement logique, c'est vrai; -elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet -par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas -fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments -très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient -que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que -la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie -fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de -l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me -paraît plus juste.</p> - -<p>Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les -personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue -par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est -d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout -est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne -s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie -shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux -mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent -le style italien. <i>Les Mille et une Nuits</i> sont des contes amusants; -mais qui oserait les mettre en parallèle avec <i>Don Quichotte?</i><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> Il y a -un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier. -La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque -chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de -l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le -monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela, -mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire.</p> - -<p>Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du <i>Songe -d'une nuit d'été</i> comme penseur et comme moraliste, il lui est -inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à -Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des -caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement -disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la -nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans -fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela; -car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions -éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en -mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu -plus de sottises.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Que les critiques consultent leurs forces et<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> suivent la voie à -laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui -ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un -génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de -la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte -exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux -sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont -à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement -à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu, -afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de -l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur -talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas -d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit -vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en -jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses -que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires -proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude, -les <i>esthéticiens.</i> Le mot <i>esthétique</i>, tiré du grec αἰσθάνεσθαι, -<i>sentir</i>, a été introduit au XVIII<sup>e</sup> siècle par un philosophe -allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la <i>science du -beau</i>; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche -qu'on se fasse<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> illusion sur le caractère foncièrement <i>subjectif</i> de -cette prétendue science.</p> - -<p>Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les -aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien, -et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout -la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la -division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que -la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en -suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis -de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique -sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième, -l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit -positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes, -et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé -jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de -la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme -d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre -aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une -expression célèbre, du <i>grand creux</i> qui se trouve au fond de toutes -les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans -les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la -religion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p> - -<p>Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas -de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en -revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car <i>je -n'y crois point.</i> J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont -été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités -à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour -servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; <i>les -propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes, -et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à -contestation.</i></p> - -<p>Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique. -De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne -saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de -culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple -addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse, -l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent -et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de -l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont -l'agent civilisateur par excellence, <i>humaniores litteræ</i>, tandis que -le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement -positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber -l'humanité sous le joug de<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> la plus féroce tyrannie. La douceur et le -charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura -plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute -erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance.</p> - -<p>Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui -relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit -de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté -de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs -adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui -savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument -vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres, -et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour -me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de -la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir -donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées -littéraires une dernière orgie..</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai comparé, dans un autre ouvrage, <i>Shakespeare et les Tragiques -grecs.</i> Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre -Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> deviennent -extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux -théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un -et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des -<i>Oiseaux</i>, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique -d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison -des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif -Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles -haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis -sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux -peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si -détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition -vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas -moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de -réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de -journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur -des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa -manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes -d'État<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>»?</p> - -<p>L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> et de Shakespeare -est une tradition de la critique qui doit probablement son origine -moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur -manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de -caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non -sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez -Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique, -tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé -et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la -nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas -à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi -devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec -naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora -sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la -bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut -reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille -femme ou un héros qui parle.»</p> - -<p>Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de -Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les -faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez -l'autre l'esprit est surtout dans<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> les mots, et parce que le hasard -joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y -aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais -avec les grands comiques anciens.</p> - -<p>Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies -de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire -plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne -pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions, -insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en -rêvant, non pour être commentée.</p> - -<p>Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements -que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane -en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude -fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare -sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la -comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser -Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever -Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées -dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et -morale, la vie des caractères, la puissante <i>objectivité</i> dramatique,<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il -ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces -deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux -deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le -théâtre, la même poétique.</p> - -<p>La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des -critiques français:</p> - -<p>«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus -complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice -... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont -sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur -veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne -sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes -animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils -font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il -se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et -par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent -à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins, -sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante, -n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu -de Gœthe, le Talleyrand de<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> l'art: ces raffinements critiques au sein -de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont -de la race primitive<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p> - -<p>Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été -donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple.</p> - -<p>Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur -fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes -ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux -poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat; -en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le -linge, avec le <i>sans façon de l'âge d'or où tout était en commun</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>: -la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la -littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute...</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">... Vous leur fîtes, seigneur,</span><br /> -En les croquant, beaucoup d'honneur.<br /> -</p> - -<p>D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de -Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la -multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire -influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en -contact, et<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des -affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches, -ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la -bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de -directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et -donnait d'excellents dîners.</p> - -<p>Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils -ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils -ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une -incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet -et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire. -Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir -deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans -l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent -pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles -parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de -Molière.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Molière, <i>Shakespeare et la Critique allemande.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>The taming of the Shrew.</i> Nous donnons l'analyse de cette -comédie en <i>Appendice</i> à la fin du présent volume.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap. -VII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> 1er janvier 1870</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Edelestand du Méril.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Sainte-Beuve, <i>ibid.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></h5> - - -<h4>PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</h4> - - -<p>Guillaume Schlegel.—Point de départ de son argumentation.—Sa -théorie de la gaieté.—Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.—Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.—<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.—Étrange paradoxe de -Hegel.—<i>L'Avare</i>—<i>Le Médecin malgré lui.</i>—<i>Peines d'Amour perdues.</i></p> - - -<p class="p2">Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands. -J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait -grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous -les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie -qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique, -partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous -lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe:<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> «Molière est si -grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement -... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de -temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres -italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection. -Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux -la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous -retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.»</p> - -<p>Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général -est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens -de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition -s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane -et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de -la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté -par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur -et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se -rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en -prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et -rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique; -ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la -comédie,<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et -de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument -comme s'il n'existait pas<a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer -d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit -national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe -comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration -et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable -éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la -façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était -juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument -attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces -fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808, -pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France, -l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur -est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron -raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible -vengeance<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas -un poète.»</p> - -<p>Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel; -elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de -méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur -considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme -Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa -traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un -ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter -un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri -Heine<a name="FNanchor_2_9" id="FNanchor_2_9"></a><a href="#Footnote_2_9" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme -Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une -seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de -l'antipathie contre <i>le Misanthrope</i>, que<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> moi, je relis sans cesse -comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au -<i>Tartuffe</i>, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout -de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à -Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes, -et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que, -s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a -voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans -presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la -disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances -avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le -poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité -d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien... -Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve -tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe -pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une -nature solide et un grand caractère.»</p> - -<p>Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire -beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce -jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière -en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p> - -<p>Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt -de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a -prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de -bonnes comédies.</p> - -<p>Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse -l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter -quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il -permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans -l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art, -et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre -des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et -j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit -à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez -sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté. -Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance -des idées cornues de ces logiciens qui, <i>par le raisonnement</i>, sont -arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie -comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les -comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière?</p> - -<p>J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et -réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement -de la<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas -à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais -j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique -se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point -d'<i>idée</i>, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de -la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que -tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment -libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque -de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant -dans sa <i>Critique du jugement de goût</i> et d'abord par Molière dans sa -<i>Critique de l'École des femmes</i>: «Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit -offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de -poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la -comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie: -donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de -l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de -consécration,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> Schlegel cite un passage du <i>Banquet</i> de Platon, où -Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter -la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est -avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne -se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à -l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon -Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance -des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate -s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières), -qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et -qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé -sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir -ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que -la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément -dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la -comédie, qui est son contraire.</p> - -<p>Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me -propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne -propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui -défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que, -dans l'exposé<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui -sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage -grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le -succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur -la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai.</p> - -<p>Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même -apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous -n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux -choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir: -ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition -vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire -qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est -un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre -erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu -identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse. -Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de -l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui -terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et -légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du -monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos -passions. C'est l'hôte d'un monde<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> aérien et fantastique, qui, de -loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse -nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie. -L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont -su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne -vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions -soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire -est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe -auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la -gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce -qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est.</p> - -<p>La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou -l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire -que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle -de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit -la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à -l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une -satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse -toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce: -le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes -bizarres,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois -elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale -qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne.</p> - -<p>Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et -fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans -le <i>Légataire universel</i> de Regnard, un pauvre vieillard, accablé -d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son -héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le -croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire -en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et -contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand -Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides -de ses héritiers!</p> - -<p>Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il, -au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de -s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme, -des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait -mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est -permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète -ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral -pour empêcher que ma conscience<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> ne vienne élever sa voix au milieu de -la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion -des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre -les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à -la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait -rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris -malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins -plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il -blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de -Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette -gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que -l'ironie.</p> - -<p>Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il -ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est -qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus -nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la -gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que -celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs.</p> - -<p>Nous avons, dans <i>la Métromanie</i> de Piron, l'exemple d'un ridicule -qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que -cette pièce manque absolument de gaieté, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> prétends pas cela, dit -notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort -plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de -l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire -des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins -gaie que le reste.</p> - -<p><i>Le Roi de Cocagne</i> du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici, -point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant -qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers -du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules. -Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté -s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce? -Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que <i>le Roi de Cocagne?</i> Nous le -saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le -couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume -Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un -ridicule immortel.</p> - -<p>Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même -apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte -définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la -gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le -sérieux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p> - -<p>Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont -dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos -forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons -ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et -nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini, -l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion -profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le -sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce -qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du -but proposé à notre activité.</p> - -<p>La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de -nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et -à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la -comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de -nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter -gaiement à l'oubli.</p> - -<p>Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme -du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple, -grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite -vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de -moment en moment; il écarte les accessoires<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> étrangers à l'action -et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la -vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute -l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le -drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La -tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la -variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà -son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur -un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction -de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté -ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté -et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail, -aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un -tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien; -elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune; -elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure -indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le -monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un -instant sur chaque fleur.</p> - -<p>Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers, -conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de -bien-être<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever -non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors -nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace -et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui -est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et -sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose -lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne -convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant -arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents, -sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le -distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute -minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans -cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique -s'évanouit.</p> - -<p>Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon -Schlegel.—Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique -des différents théâtres.</p> - -<p>Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et -sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane, -Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est -la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie. -Car, dit-il.<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte -de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle, -par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le -théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle -image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait -ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité -Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation -de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires.</p> - -<p>Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les -comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela -même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet -la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en -lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme -dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément -parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il -se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les -magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité. -Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût -vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de -son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> sérieuses -pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été -détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais -les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent -de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre -sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est -toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute -attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était -pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois -de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse -quelquefois à lever le masque.</p> - -<p>Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme -de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire -la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre, -et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans <i>le -Roi de Cocagne</i> de Legrand, dans <i>le Désespoir de Jocrisse</i>, «ouvrage -classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a -conquis la palme de l'immortalité»!</p> - -<p>De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que -chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est -sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers -un but. L'unité<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur -de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce -qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos; -ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où -elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement -dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient -comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces, -qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités -lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il -est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif -que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et -raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les -lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans <i>les Grenouilles</i> -d'Aristophane:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Grâce à moi, grâce à la logique<br /> -De mes drames judicieux,<br /> -Et surtout à l'esprit pratique<br /> -De mes héros sentencieux,<br /> -Le bourgeois plus moral, plus sage,<br /> -Apprend à mener sa maison,<br /> -Car il rencontre à chaque page<br /> -Des maximes pour sa raison<br /> -Et des conseils pour son ménage!<br /> -</p> - -<p>Arrivons à Molière.—Il y a dans son théâtre<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> des scènes pleines de -folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses -doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets -du <i>Malade imaginaire</i>; les coups de bâton que les archers donnent à -Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent -en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: <i>Dara, dara bastonara -...</i> «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac -poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession; -ou bien encore cette petite scène de <i>la Princesse d'Élide</i> où Moron -caresse un ours:</p> - -<p>«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De -grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à -manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens -là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur, -tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre -altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la -plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants -et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites -quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits -ongles bien faits!...»</p> - -<p>Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur -des <i>Plaisirs de l'île<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> enchantée</i> excelle, quand il veut, dans -cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne -font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces -interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes -et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet -de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le -docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette -oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères, -et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre, -pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont -là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de -caractère.</p> - -<p>J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations, -professait une admiration particulière pour <i>les Fourberies de Scapin.</i></p> - -<p>Malheureusement, Molière a écrit <i>le Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe</i>, -sans parler de <i>l'Avare</i>, des <i>Femmes savantes</i> et de tant d'autres -erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique. -<i>Le Tartuffe</i> est une assez belle satire en forme de drame; mais, -à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté -obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et -le fils par leur bigoterie, le reste de<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> la famille par sa haine pour -l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant -d'onction que les dévots de cœur ne doivent</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,<br /> -Mais attacher leur haine au péché seulement.<br /> -</p> - -<p>Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de -personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon -par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue -comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que -Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours -inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille, -le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui, -par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la -pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le -beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des -sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -... Souhaitez que son cœur, en ce jour,<br /> -Au sein de la vertu fasse un heureux retour,<br /> -Qu'il corrige sa vie en détestant son vice<br /> -Et puisse du grand prince adoucir la justice.<br /> -</p> - -<p>Le crime puni, cela est tragique; mais le<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> crime repentant, cela -s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que -<i>le Tartuffe</i> est une satire entremêlée de sermons et terminée comme -un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage -superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire -mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.</p> - -<p>Et <i>le Misanthrope?</i> Soyons sérieux; on n'assiste pas à la -représentation de cette pièce pour s'amuser:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!<br /> -</p> - -<p>nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous -dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description -du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant, -crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné -s'écrie, par l'organe de son principal personnage:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être<br /> -Si plaisant que je suis!...<br /> -</p> - -<p>Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus -exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de -détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en -relation directe avec sa théorie du comique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p> - -<p>Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé <i>le -Roi de Cocagne</i> de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier -d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en -Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment -réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de -donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai -cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.</p> - -<p>La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom -de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui -cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce -qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer -l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, <i>le Roi de Cocagne.</i> Thalie -en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons, -s'écrie-t-il,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!<br /> -Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,<br /> -Du bouffon.<br /> -</p> - -<p>Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas -qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le -défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans <i>la Méchante Femme mise à la -raison</i>, le prologue<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> est plus remarquable que la pièce même.»</p> - -<p>Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de -Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance -de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec -bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de -l'empire:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,<br /> -Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.<br /> -Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,<br /> -Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;<br /> -Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;<br /> -Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;<br /> -Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,<br /> -Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.<br /> -</p> - -<p>«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou -même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils -ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi -soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que -le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place. -L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son -génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable -qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»</p> - -<p>Dès la seconde scène, le théâtre change, et<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> l'on voit s'élever le -palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements, -de fruits confits.</p> - -<p>«Les critiques français affectent de mépriser les changements de -décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste -d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de -l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement -vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire -à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est -un défaut du caractère et de l'esprit.»</p> - -<p>Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de -Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.<br /> -Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.<br /> -Cet empire envié par le reste du monde,<br /> -Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,<br /> -N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit<br /> -Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.<br /> -Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;<br /> -Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!<br /> -Dans la profusion le goût se ralentit;<br /> -Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.<br /> -<br /> -<br /> -Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,<br /> -De laisser pour un temps le trône à l'abandon...<br /> -Le trône, cependant, est une belle place:<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?<br /> -Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen<br /> -Je veux être empereur ou simple citoyen.<br /> -</p> - -<p>«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un -des meilleurs motifs de la comédie.»—Toute cette scène est excellente. -Je regrette seulement que Bombance dise au roi:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Si le trop de santé vous cause des dédains,<br /> -Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:<br /> -Ils vous la détruiront, je me le persuade.<br /> -</p> - -<p>L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout -ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature, -une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et -parfaitement inoffensif.</p> - -<p>Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en -prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le -spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe. -Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à -aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal -où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients -pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague -fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son -doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> de la substituer à -l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.</p> - -<p> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br /> -<br /> -Sire...<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br /> -<br /> -Quoi?...<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens là-dedans de me laver les mains.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br /> -<br /> -Et ne voulez-vous pas les laver davantage?<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -Et par quelle raison les laver, dis?<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN bas.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 15em;">J'enrage.</span><br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">Haut.</span><br /> -Sire, dans nos climats, la coutume des rois<br /> -Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.<br /> -</p> - -<p>De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier -sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand -il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais -l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui -tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse -Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre -d'élargir Philandre,<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> et entre autres extravagances du meilleur comique -il s'écrie:</p> - -<p> -Gardes!<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%;">UN GARDE.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Seigneur?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Voyez là-dedans si j'y suis.</span><br /> -</p> - -<p>Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le -théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses -principes,—et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.</p> - - -<p>On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de -Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de -la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité -historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction -de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la -métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt. -Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine -de Hegel—originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe, -renversant toutes nos idées et tous les faits!</p> - -<p>S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre -et certaine, c'est que, pour<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> qu'un individu soit comique, il faut -qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous -apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut -continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par -son esprit, mais il a cessé d'être <i>comique.</i> Et cela est si bien senti -par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste -à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on -dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement -(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire -provoqué par l'esprit, nous rions <i>avec</i> le personnage; dans le rire -provoqué par le comique, nous rions <i>du</i> personnage, qui lui-même ne -rit pas.</p> - -<p>Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile -dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, vient faire des lapsus de cette -force: «La <i>dissemblée</i> est-elle au complet?... Qui de vous est le -plus <i>indigne</i> d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire -part d'une affaire qui vous <i>décerne</i>»; ou quand le paysan Thibaut, -dans <i>le Médecin malgré lui</i>, consulte Sganarelle en ces termes: -«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.—D'hypocrisie?—Oui. -C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un -la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les -mufles des<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire -et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf, -parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de -comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à -l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde -encore: ce sont des jeux de mots, pointes, <i>concetti</i>, calembours, qui, -étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument -rien de comique à nos yeux.</p> - -<p>Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française, -faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son -discours de réception<a name="FNanchor_3_10" id="FNanchor_3_10"></a><a href="#Footnote_3_10" class="fnanchor">[3]</a>: «Il y a quelquefois dans les comédies de M. -de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de -situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait -parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre -plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il -diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le -comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire -quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains -une feuille perdue de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> <i>l'Année littéraire</i>, j'eus la curiosité d'y -jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie -des <i>Plumes du paon</i> ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni -d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes -impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins -de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage, -<i>leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire -rire.</i>» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.</p> - -<p>Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite -et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine -est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne -tranquillement que le personnage comique <i>ne doit point se prendre -lui-même au sérieux!</i></p> - -<p>«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques -<i>pour eux-mêmes</i> ou seulement <i>pour les spectateurs.</i> Le premier cas -seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est -comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de -son but et de sa volonté...</p> - -<p>«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère -seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà -dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> et Térence, se -développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine -si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi -dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et -repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages -comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré -les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles -de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant, -est dans ce cas.</p> - -<p>«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent -leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent -avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont -déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les -autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un -rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux -dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement -plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation -si pénible, que pour la lever il faut un <i>deus ex machina</i>... De -même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière, -par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion -bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont -rien,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant -à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle -emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend -l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin -suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide -jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis -que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse, -du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si -le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela -sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point -que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se -trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de -ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y -a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple -moquerie et une joie maligne<a name="FNanchor_4_11" id="FNanchor_4_11"></a><a href="#Footnote_4_11" class="fnanchor">[4]</a>.»</p> - -<p>Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul -personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel: -c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est -fagoteur de son état et qu'on l'a<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> fait médecin à son corps défendant, -il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle -profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier -de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir -plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente, -il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va -chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin -d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de -jouer si bien avec l'inconnu<a name="FNanchor_5_12" id="FNanchor_5_12"></a><a href="#Footnote_5_12" class="fnanchor">[5]</a>».</p> - -<p>Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de -goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus <i>comiques</i> -dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls -d'Argan: «<i>Quid dicis</i>, Thomas?—<i>Dico</i> que le pouls de monsieur est le -pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»—plus comiques, dis-je, -que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule -dans sa robe et déblatère en son latin: <i>Cabricias arci thuram -catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum, -Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia -substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p> - -<p>Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à -l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment: -c'est <i>Peines d'amour perdues.</i></p> - -<p>Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait -pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de -femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de -jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les -autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et -dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés -dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses -de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a -entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne -tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de -leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et -ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de -la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop -jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier, -chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et -les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand, -rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> nos -forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur -pouvoir, etc., etc.»</p> - -<p>Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et -spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les -rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de <i>Peines -d'amour perdues</i> en tant que comédie.</p> - -<p>Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse -produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux, -s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que -voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est -pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal -d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff -dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez -moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi, -dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en -Angleterre aient échappé à la potence!»</p> - -<p>Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour -peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une -question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son -importance: la question du genre d'esprit nommé <i>humour</i> et de la -littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a -confondu, je crois, deux choses très différentes:<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> <i>l'humour</i> et le -comique proprement dit.</p> - -<p>La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle -de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même -conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des -farces telles que <i>le Roi de Cocagne, l'Œil crevé</i>, etc., et que le -théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de -la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la -part des doctes professeurs allemands? J'aime bien <i>l'Œil crevé</i> dans -son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement -je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de -penser que cette pièce réalise mieux que <i>le Misanthrope</i> l'idéal de la -comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va -suivre.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles -il convient principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer, -Lotheissen, Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M. -Humbert.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_9" id="Footnote_2_9"></a><a href="#FNanchor_2_9"><span class="label">[2]</span></a> Dans son intéressant volume sur <i>Henri Heine et son -temps</i>, M. Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait -réussi à faire passer dans la langue allemande les beautés du théâtre -espagnol et des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre -de Shakespeare, que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable», -il s'était montré, le mot n'est que juste, traducteur de génie... -Schlegel a si bien réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à -l'incorporer dans la littérature allemande, que David Strauss a pu -dire, dans son remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le -Shakespeare de Schlegel sont devenus les fondements de notre culture -esthétique.»—Il est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus -loin «le plus grand fat qu'ait produit la littérature allemande».</p></div> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_10" id="Footnote_3_10"></a><a href="#FNanchor_3_10"><span class="label">[3]</span></a> Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, -dit-on au récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours -académique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_11" id="Footnote_4_11"></a><a href="#FNanchor_4_11"><span class="label">[4]</span></a> <i>Cours d'Esthétique</i>, traduit par M. Bénard, t. V.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_12" id="Footnote_5_12"></a><a href="#FNanchor_5_12"><span class="label">[5]</span></a> Rambert.—<i>Corneille, Racine et Molière.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></h5> - - -<h4>CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</h4> - - -<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du -jugement</i> de Kant.—L'ancien et le nouveau dogmatisme.—Critique -de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.—Critique de -l'idée du beau.—Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de -la comédie.—Critique de l'idée de la poésie.—Vanité de la méthode -dogmatique.</p> - - -<p class="p2">Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en -vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance, -que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane -et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On -pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le -contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> de -l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire. -J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en -littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique -rien ne relève de la science et tout dépend du goût.</p> - -<p>Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet -utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière. -Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes -les doctrines littéraires la plus superbe indifférence<a name="FNanchor_1_13" id="FNanchor_1_13"></a><a href="#Footnote_1_13" class="fnanchor">[1]</a>. Le grand -esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de -critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie, -les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie -intitulée <i>la Critique de l'École des femmes.</i></p> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les -règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé -son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse -sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir -qu'il y prend?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.—J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux -qui parlent le plus<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> des règles, et qui les savent mieux que les -autres, font des comédies que personne ne trouve belles.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter -peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont -selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient -pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent -été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent -assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que -l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.—Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si -les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne -vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me -défendaient de rire.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce -excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les -préceptes du <i>Cuisinier français.</i></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.—Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens -sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—Vous avez raison, Madame, de<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> les trouver étranges, tous ces -raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits -à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes -choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver -rien de bon sans le congé de messieurs les experts.»</p> - -<p>Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la -plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit -un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel: -«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y -voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien -l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire -sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit -élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a -une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si -agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et -n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes -que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de -lumières?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de -Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> succédé; -mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra -toujours contre tous les dogmatismes.</p> - -<p>Le dogmatisme littéraire du XVII<sup>e</sup> siècle invoquait non -la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des -autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église, -d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui -avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative -à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur -l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le -mot <i>preuve</i> n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au -XVII<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on -<i>ose</i> combattre les règles de son <i>Art poétique</i>, après qu'il a déclaré -que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop -d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie; -cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très -bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans -la préface de <i>Phèdre</i>, que ce caractère ait eu un succès si heureux du -temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, -puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la -tragédie.» Et dans la préface de<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> <i>Bérénice</i>: «Je conjure mes critiques -d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce -qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument -contre les règles.»</p> - -<p>Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine, -pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait -pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il -soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce -n'est pour fermer la bouche aux pédants:</p> - -<p>«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez -les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous -ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères -du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que -le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend -à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces -observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace -et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute -votre raison, c'est que <i>l'École des femmes</i> a plu; et vous ne vous -souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...—Tout beau! M. -Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je -dis bien que le grand art<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> est de plaire, et que, cette comédie ayant -plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle -et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, <i>je soutiens -qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez.</i> Je les -ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que -peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que -celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements -du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent <i>il y en a -plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles</i>, et -que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se -laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni -complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.»</p> - -<p>Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la -soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec -indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans -du <i>Cid</i>: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les -objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que <i>le Cid</i> fût -selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son -siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français -Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes, -je serais le premier<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> qui condamnerais <i>le Cid</i>, s'il péchait contre -les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.» -Dans le même écrit, la préface du <i>Cid</i>, Corneille appelle la poétique -d'Aristote un traité <i>divin.</i> Par une subtilité qui était bien dans la -nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans -les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les -anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici -comment il justifie l'une de ses pièces, <i>Don Sanche</i>, d'être sans -modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des -Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi -celle des Romains.</p> - -<p style="font-size: 0.8em;"> -Nec minimum meruere decus, vestigia græca<br /> -Ausi deserere.<br /> -</p> - -<p>Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en -a point.»</p> - -<p>L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus -curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet -d'Aristote et de sa <i>Poétique.</i> Aristote n'avait pu faire et sans doute -n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son -temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait -entrevoir une bien faible partie<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> du développement futur de la poésie -en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance -des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était -tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant -les générations successives ont pris les informations de sa <i>Poétique</i> -sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs -réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire -a conservé jusqu'au XVIII<sup>e</sup> siècle l'autorité d'un code dans -la république des lettres.</p> - -<p>Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de -talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier -et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à -Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que -le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait -encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à -déclarer, écrit-il vers la fin de sa <i>Dramaturgie</i>, dût-on se moquer de -moi en ce siècle de lumière, que je tiens la <i>Poétique</i> d'Aristote pour -aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont -ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont -moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et -particulièrement pour la tragédie,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> puisque le temps nous a fait la -grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la <i>Poétique</i> -qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle -ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui -a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien -dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur.</p> - -<p>Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin -respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans -sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu -un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses -doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et -absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude, -nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons -librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a -pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les -nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant -génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela -tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou -comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité -que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p> - -<p>L'opinion générale du XIX<sup>e</sup> siècle sur la <i>Poétique</i> -d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin: -«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration -dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne -et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même, -sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette -Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre -chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec, -ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en -théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans -pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation -chrétienne et moderne!»</p> - -<p>Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à -peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le -dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie -consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens; -il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à -l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine <i>l'idéal de la -comédie</i> et montre que Molière n'est pas comique, il définit <i>l'idée -de la poésie</i> et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois -que sa méthode,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins -chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier -«si une sauce est bonne sur les préceptes du <i>Cuisinier français</i>,» -au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique -différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec, -qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent -eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des -laboratoires de l'Allemagne.</p> - -<p>Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque -inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique. -Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans <i>la -Critique de l'École des femmes</i> était l'œuvre d'un sieur de la Varenne, -écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à -Paris sous ce titre: «<i>Le Cuisinier Français</i>, enseignant la manière -de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et -maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur -les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour -faire des confitures.»</p> - -<p>Le fondateur de la philosophie critique au XVIII<sup>e</sup> siècle, -Emmanuel Kant, dans sa <i>Critique du Jugement</i>, dit exactement comme -Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> qui entrent -dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs -agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je -reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma -langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des -principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont -beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le -même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs -preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une -des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de <i>goût</i> -cette faculté du jugement esthétique.»</p> - -<p>On pourrait faire une édition de <i>la Critique de l'École des femmes</i> -avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel -j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est -que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon -sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle -d'Uranie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On peut déterminer l'<i>idée</i> de la comédie de deux manières: <i>a -posteriori</i>, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou <i>a -priori</i>, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison. -L'esthétique allemande définit la comédie <i>a priori.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p> - -<p>Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une -absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous -ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément <i>a priori</i> dans -la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire -complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible -au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses -connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition -<i>a priori</i> de la comédie, si cette définition devait être absolument -pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane, -Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer -partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un -penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la -tête de Jupiter? Une définition <i>a priori</i> de la comédie ne saurait -donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici, -je pense, ce qu'il convient d'entendre par là.</p> - -<p>Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour -reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie -universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore -l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe -jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de -quelque chose de plus, que ce fragment<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> ne contient pas, <i>ce quelque -chose de plus</i> est une notion <i>a priori.</i> Dans cette hypothèse, quel -avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne -possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre -vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine, -espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes -en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie. -Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en -fait ou peuvent dépasser les données de la réalité.</p> - -<p>Voilà ce que j'entends par une définition <i>a priori</i> de la comédie, et -ce sens est évidemment le meilleur.—En voici un autre qui est moins -bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand.</p> - -<p>Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire; -nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de -quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition -est justement celle de certaines définitions <i>a priori.</i> Une profonde -méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées -pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir -de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de -contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous -servent à<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> reconstruire <i>a priori</i> quelques-unes de celles dont l'image -est devenue confuse.</p> - -<p>Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens, -aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de -la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance -pour écrire <i>a priori</i> l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi -à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude -rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à -la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe -est un animal <i>comique</i>, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous -les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire: -précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près -comme ils pourront raisonner.</p> - -<p>L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet, -l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus -de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est -absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux -pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé -le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà -une déduction <i>a priori</i> assez logique de <i>l'idée</i> du singe. Il est -vrai que l'autre logicien<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> pourra se lever et dire: Votre principe est -faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas -toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans -vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire -de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est -sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe -doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte.</p> - -<p>Guillaume Schlegel raisonne ainsi:</p> - -<p>La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme -les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la -rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée -vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque -chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en -poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer.</p> - -<p>Partant de là, il en détermine <i>l'idée</i>, superficiellement, selon son -usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que -Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte: -donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie -est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit -être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la -tragédie<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur -du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous -montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils -doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et -égoïstes.</p> - -<p>Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de -la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la -comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie -est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa -définition de l'idée du comique n'est point <i>a priori.</i> En effet, -il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il? -La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête -net, parce qu'une connaissance <i>a posteriori</i> lui barre le chemin. -Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont -pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre -d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'<i>a priori</i> point -d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le -préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit -plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour -prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée -à Molière.</p> - -<p>«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> raison ni le vrai en rien; -mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou -plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des -raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à -Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée -ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par -cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit -avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par -ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que -parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je -préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie -a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il -devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce -que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques.</p> - -<p>Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre -(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la -méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples, -Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel.</p> - -<p>La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre -de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve. -Elle<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré -du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est -l'infiniment petit.</p> - -<p>Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en -ces termes:</p> - -<p>La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a -démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant -à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est -impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope -une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet -capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais -des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le -contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de -rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique, -considérée comme science <i>a priori.</i> Or, quels sont les principaux -caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y -révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son -style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1° -l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages); -2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui -remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -par excellence.—Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de -Schlegel et de Jean-Paul.</p> - -<p>En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun -philosophe, n'a encore défini la comédie <i>a priori.</i></p> - -<p>Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et -posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables: -peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant <i>quelque chose de -plus</i> que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui -ne soit pas dans la réalité, contenant un élément <i>a priori?</i> Si la -connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une -idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium -unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette -idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation, -renferme une part d'<i>a priori</i> qui constitue le grand principe de nos -jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle -idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions -avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière, -d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même -l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies.</p> - -<p>La France compte un certain nombre de philosophes<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> qu'on appelle -spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une -doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une -chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un -chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait -surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin, -et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse -dissipe cette illusion.</p> - -<p>Prenons <i>le Tartuffe.</i> Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît -imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans -être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie, -et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et -un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans -leur idée que le <i>Tartuffe</i> parfait? Un <i>Tartuffe</i> qui ne nous ferait -point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de -l'idéal se réduit à cette correction toute négative.</p> - -<p><i>Le Misanthrope</i> aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers, -quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient -nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde! -Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le -<i>Misanthrope</i> idéal? Tout simplement le <i>Misanthrope</i> réel, <i>moins</i><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent, -j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être -comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans -son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en -délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée -positive de la perfection; mais est-elle <i>a priori?</i> Aristophane sait -bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands.</p> - -<p>«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal -que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que -mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez -<i>retranché</i> de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et -les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de -main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui -le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie -dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes -comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre—<i>moins</i> -les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me -faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.»</p> - -<p>Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> ces choses à l'oreille des -critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur: -«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique; -l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la -raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait -psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la -bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement -négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne -s'avisent pas de dire qu'elle est <i>a priori</i>, de peur que l'ombre de -Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû.</p> - -<p>Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou -de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de -Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne, -nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les -comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre -maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons -établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même -modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer; -nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux -modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à -l'un et<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts -dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté -d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil -plus beau.</p> - -<p>Je conclus que nos idées <i>a priori</i> de la perfection sont purement -négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement -empiriques.</p> - -<p>Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à -nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le -génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres -et des idées plus ou moins obscures, mais positives et <i>a priori</i> de -la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique -platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe -un critique capable de concevoir avec clarté un idéal <i>positivement</i> -supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie -analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons -admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du -génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du -chœur antique <a name="FNanchor_2_14" id="FNanchor_2_14"></a><a href="#Footnote_2_14" class="fnanchor">[2]</a>. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle -et de Sophocle, est l'œuvre<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> d'une imagination hors ligne; c'est une -création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'<i>elle n'est point -vraie.</i> Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant -écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée <a name="FNanchor_3_15" id="FNanchor_3_15"></a><a href="#Footnote_3_15" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique -pourrait avoir une idée <i>a priori</i> et positive du comique parfait, -elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un -principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon -la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite.</p> - -<p>Nous avons cité d'Uranie, dans la <i>Critique de l'École des femmes</i>, -une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait -cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et -qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne -trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel -et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que <i>le -Roi de Cocagne</i> est plus parfait que le <i>Misanthrope</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> mais <i>le Roi de -Cocagne</i> n'en resterait pas moins une platitude, et <i>le Misanthrope</i> -une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys, -ni les roses; rien ne manque au <i>Roi de Cocagne</i>, ni la folie, ni la -bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il -lui manque <i>ce charme secret dont l'œil est enchanté</i>, nous ne saurions -nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins -comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.</p> - -<p>La <i>perfection</i> d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord -des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui -conviennent à son idée. Mais la <i>beauté</i> est essentiellement un charme -secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir. -Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux -mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous -voulons la saisir, nous embrassons une nuée.</p> - -<p>Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective -interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et -c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à -la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une -conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le -concept du beau et celui du<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> <i>parfait</i> il n'y ait qu'une différence -logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La -différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune -connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur -le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept -d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne -l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au -moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet, -et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination. -Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le -principe qui le détermine est purement <i>subjectif.</i>»</p> - -<p>Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière -à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette -hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire -de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi <i>indéterminée</i>, -dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux -philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de -leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du <i>Misanthrope.</i> -Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir -de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> du beau n'est -pas le résultat d'une opération logique.</p> - -<p>Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et -<i>a priori</i> du comique ni de la comédie.—Voyons maintenant ce qu'il -faut penser d'une définition plus modeste, qui serait <i>a posteriori</i> et -empirique.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont -comprises sous la dénomination commune de <i>comédies.</i> Il semble donc -que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres -doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère -général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et -l'abstraction soient suffisantes.</p> - -<p>Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr -que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui -portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe -m'affirme que <i>le Misanthrope</i> est une tragédie et <i>le Tartuffe</i> une -satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en -sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de -beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles. -Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider -entre elles la question, il faudrait que<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> j'eusse une notion <i>a priori</i> -du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel -étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me -trouve en plein cercle vicieux.</p> - -<p>Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse -obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle -définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle -est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise.</p> - -<p>Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de -l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus -reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira -toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire -des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève -ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme -grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que -du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du -grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été -et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des -discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté -de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en -suis pas<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée <i>a -posteriori</i> du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je -trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur -cet article.</p> - -<p>Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne. -Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété -d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune -que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition -privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout -le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique -de Shakespeare. M<sup>me</sup> de Staël écrit: «Le comique exprime -l'empire de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie -donc Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de -Molière en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la -comédie: une peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas -ou ne voulant pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère -dans beaucoup de pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne -comédie n'étaient assurément ni fidèles ni fines.</p> - -<p>Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens -et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi, -s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> leurs œuvres ce beau vers, -devenu banal, de Térence:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo,</span><br /> -</p> - -<p>on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits, -d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour -toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime -que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est -point la tâche la plus <i>instructive</i> que puisse se proposer la critique.</p> - -<p>Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide, -ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant -que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait -encore comique sur une scène française <a name="FNanchor_4_16" id="FNanchor_4_16"></a><a href="#Footnote_4_16" class="fnanchor">[4]</a>; ou que ce valet espagnol -énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit -tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre<a name="FNanchor_5_17" id="FNanchor_5_17"></a><a href="#Footnote_5_17" class="fnanchor">[5]</a>; ou que les -amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse, -font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait -signées <a name="FNanchor_6_18" id="FNanchor_6_18"></a><a href="#Footnote_6_18" class="fnanchor">[6]</a>; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> mort feinte -l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme -Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit -surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues, -ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein -et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques; -qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et -charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de -présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces, -choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est -instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des -idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de -toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides -et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore, -c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères -de la comédie shakespearienne <a name="FNanchor_7_19" id="FNanchor_7_19"></a><a href="#Footnote_7_19" class="fnanchor">[7]</a>, et celle où Henri Heine oppose si -spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français <a name="FNanchor_8_20" id="FNanchor_8_20"></a><a href="#Footnote_8_20" class="fnanchor">[8]</a>. -Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la -millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son -imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être -vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral.</p> - -<p>Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand -théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante -dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui -peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les -regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est, -sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est -superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des -idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas -démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces -est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on -remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions -particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie, -l'intensité de l'intérêt?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de -la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale, -si elle est vraie.</p> - -<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a posteriori</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> car on nie que -toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les -genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les -éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la -satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme -quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la -poésie: ce qui fait un cercle vicieux.</p> - -<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a priori</i>; car ou ne le peut qu'au -moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu, -qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose, -mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout -aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien -encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut, -suivant le terme de contradiction qu'on a choisi.</p> - -<p>Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité -est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère -l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires, -bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète -l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi -restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi -défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> cela -lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière -du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs, -mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait -mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan, -Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron, -Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin -serait-elle plus poétique que «le soleil»?</p> - -<p>Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie -grecque et appeler la poésie une <i>imitation belle</i> avec Aristote, ou -avec Platon une <i>création</i>: cela ne veut pas dire grand'chose et ne -mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai.</p> - - -<p>On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à -déterminer l'<i>idée</i> de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est -pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est -ou n'est pas poète <a name="FNanchor_9_21" id="FNanchor_9_21"></a><a href="#Footnote_9_21" class="fnanchor">[9]</a>. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce -n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> Molière, c'est -d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite -raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de -ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne, -c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle -est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du -cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après -l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau.</p> - -<p>Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer -dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe -de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix -de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de -prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent -lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science -ni de la logique, sans gage aucun de certitude.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_13" id="Footnote_1_13"></a><a href="#FNanchor_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap. -III.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_14" id="Footnote_2_14"></a><a href="#FNanchor_2_14"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. VI.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_15" id="Footnote_3_15"></a><a href="#FNanchor_3_15"><span class="label">[3]</span></a> M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie -des grands métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands -métaphysiciens, Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à -leurs hypothèses, une impression puissante comme celle que donne la -grande poésie. On se sent sur une haute montagne, dans un air très -raréfié, à peine respirable, mais en vue d'un immense horizon.» -<i>Schopenhauer</i>, p. 176.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_16" id="Footnote_4_16"></a><a href="#FNanchor_4_16"><span class="label">[4]</span></a> 1<sup>re</sup> scène des <i>Nuées.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_17" id="Footnote_5_17"></a><a href="#FNanchor_5_17"><span class="label">[5]</span></a> Calderon, <i>Maison à deux portes.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_18" id="Footnote_6_18"></a><a href="#FNanchor_6_18"><span class="label">[6]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, p. 327 et -suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_19" id="Footnote_7_19"></a><a href="#FNanchor_7_19"><span class="label">[7]</span></a> Voy. plus haut, <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_20" id="Footnote_8_20"></a><a href="#FNanchor_8_20"><span class="label">[8]</span></a> <a href="#Page_20">Page 20</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_21" id="Footnote_9_21"></a><a href="#FNanchor_9_21"><span class="label">[9]</span></a> C'est en suivant une méthode exactement pareille que -Lessing, grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement -célèbre par son impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de -sa définition, il a démontré que l'auteur des <i>Animaux malades de la -peste</i> n'est pas un bon fabuliste.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h5> - - -<h4>ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</h4> - - -<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des -femmes.</i>—Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.—Comment -se fait la culture du goût.—Les classiques.—Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputandum.</i>—Double -sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.—Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.—Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.—Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.—Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire.</p> - - -<p class="p2">Molière, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, définit ainsi le -goût:</p> - -<p>«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se -fait une manière<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement -des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.»</p> - -<p>Cette <i>manière d'esprit</i> me remet en mémoire ce que Socrate, dans -Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout -de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la -rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de -routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige -et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de -faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur -que ce ne soit un peu impoli.—Quelle chose donc, Socrate, s'il te -plaît?—C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre -que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne -lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une -espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la -dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le <i>goût.</i></p> - -<p>A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant, -qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression -directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des -théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la -sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p> - -<p>Le sot est celui qui, à une représentation de <i>l'École des Femmes</i>, -par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un -lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non -parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce -que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même -Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?</span><br /> -</p> - -<p>n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend -plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme. -Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et -tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la -comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce -<i>sot</i>, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent -pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans <i>la -Critique de l'École des Femmes.</i></p> - -<p>Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et -critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas».</p> - -<p>Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du -pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit -Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse -aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans -<i>la Critique de l'École des Femmes</i> il y a un homme de goût. Dorante, -et une femme de goût, Uranie.</p> - -<p>Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce -qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le -nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour -montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans -cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en -des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante? -«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du -sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à -la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups -dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque -nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il -craint.—Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de -<i>l'École des Femmes</i> consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce -qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et -qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> et par -un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui -arrive.»</p> - -<p>M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour -mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et -surtout celui des <i>enfants par l'oreille</i>?»—«L'auteur, répond Dorante, -n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une -chose qui caractérise l'homme.»</p> - -<p>«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle -pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»—«Pour -la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont -trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison, -et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la -pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa -porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par -les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.»</p> - -<p>Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir -que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à -répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la -trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils -rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont -une réponse nette et<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> précise à toutes les objections du dogmatisme.</p> - -<p>Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont -la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation -du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression -agréable qui leur fait goûter <i>l'École des Femmes</i>, et les remarques -si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur -dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de -l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce -qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils -su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer?</p> - -<p>L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec -l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui -régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique, -ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler -le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui, -s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence -forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus -principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières -de l'intelligence qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> appelait autrefois <i>règles</i> et qu'on appelle -aujourd'hui <i>idéal, théories</i>, etc., il ne s'ensuit pas que le goût -soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela -même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des -concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de -toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin -d'une culture générale.»</p> - -<p>Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence -cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le -logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces -idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la -véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme -distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans -savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir -même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce -nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de -l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté, -qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter -toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à -quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce -n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> et à ses -préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une -servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et -des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une -servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale -de l'intelligence.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen -d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut, -des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et -chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve, -«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses -littératures dans leur infinie variété.</p> - -<p>Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle, -il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre -attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet -de la part des hommes. Cette admiration <i>générale et durable</i> est le -seul indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau, -en dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est -plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est -sujet à des variations importantes et même à de complets revirements. -L'histoire des réputations littéraires est<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> à tout le moins l'histoire -d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux. -Le XVIII<sup>e</sup> siècle ne mettait pas Corneille à son rang et -estimait Racine un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui; -Shakespeare est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques -années, et les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur -secrète dans le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections; -la gloire d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve; -le XIX<sup>e</sup> siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a -vu se produire, sous l'influence du romantisme, un changement de point -de vue très curieux dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux -comédies, <i>le Malade imaginaire</i> et <i>Don Juan</i>, ont acquis de nos jours -une valeur que nos pères ne songeaient pas à leur attribuer.</p> - -<p>Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une -beauté <i>relativement universelle et éternelle</i> (si ces expressions -contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république -des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les <i>classiques.</i> «On vante -avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les -auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains, -comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple... -Le goût a besoin d'apprendre par des<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> exemples ce qui, dans le progrès -général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut -pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses -premiers essais.»</p> - -<p>Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels -surtout le goût doit se former; mais les <i>classiques</i> ne sont pas -les <i>anciens</i> seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas -suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce -mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments -négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de -mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti, -et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?» -cherchant pour ce terme une définition <i>flottante et généreuse</i>, il dit -excellemment:</p> - -<p>«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un -auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le -trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque -mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans -ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son -observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais -large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé -à tous dans un style à lui et qui<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> se trouve aussi celui de tout le -monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique, -aisément contemporain de tous les âges.»</p> - -<p>Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux -encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit -au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le -plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du -convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple? -Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais -du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de -Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands -poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus -qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins -classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles -ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant -Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus -féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?»</p> - -<p>Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un -étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit -de la main des Français, et je ne veux pas manquer<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> cette occasion de -citer Gœthe de nouveau:</p> - -<p>«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe, -mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé -depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a -quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le -plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques. -Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà -les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel -plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme -unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son <i>Avare</i>, où le vice -détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une -profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans -une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même -et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le -<i>Tartuffe</i> est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la -première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir -des événements graves. L'exposition de <i>Minna de Barnhelm</i> de Lessing -est fort belle aussi; mais celle du <i>Tartuffe</i> est unique au monde, -c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.»</p> - -<p>L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et -particulièrement des formes<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> classiques: voilà donc le moyen de -cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge -plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»; -ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec -l'esprit géométrique.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur -la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de -Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas. -En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent -rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le -goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées -aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse, -écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines -infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes -... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on -n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de -l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, -et non par progrès de raisonnement.»</p> - -<p>M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière -n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse, -ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de -prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en -considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les -plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle, -et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne -faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves -les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et -pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les -preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour -M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait -par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle. -Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes, -sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire -ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles -et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de -Molière dans <i>le Misanthrope</i>, ne le découvrent point dans les analyses -de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament, -ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept -couleurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p> - -<p>Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non. -Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit -et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement -logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir -l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler -du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même -un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur -jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique -que la maxime: <i>De gustibus non disputandum.</i></p> - -<p>«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien -convaincre: un jugement de goût en matière de beau <i>exige de chacun</i> -la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à -l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons -une chose <i>belle</i>, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous -viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous -rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans -concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et -nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement -de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la -beauté... Le goût esthétique <i>exige<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> l'universalité</i> pour chacun de -ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas -sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait -dans les cas particuliers.»</p> - -<p>Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à -personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de <i>la Critique -de l'École des Femmes</i>, et supposons que cette femme d'esprit ait -invité à sa table quelques critiques allemands.</p> - -<p>Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent -même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables -d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant: -«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos -livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et -si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau -monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de -savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi, -Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher -un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais, -sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et -comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du <i>Tartuffe</i>, -du <i>Misanthrope</i>, de <i>l'École des Femmes</i>, est un grand comique, un -grand poète, et si<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce -l'<i>Esthétique</i> de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la -question?</p> - -<p>Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'<i>idée</i> du beau; il -n'y a point d'<i>idée</i> de la poésie; mais il y a des intelligences qui -comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est -donc nécessaire, et la dispute est interminable.</p> - -<p>Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un -vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité -d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra -pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses -idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle -aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants -qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut -raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est -<i>un défaut d'intelligence</i>, il faut bien le reconnaître, qui tient -caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même -l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière; -avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir -assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de -se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès -par<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu, -sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit -de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large, -leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront -instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils -rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais -il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à -Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour -couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique.</p> - -<p>«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se -rende:» tel est le programme des acteurs de <i>la Critique de l'École des -Femmes.</i> Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est -rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas -à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un -vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile: -elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui -germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au -delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant -on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait -bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> ce -matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que -j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un -point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.» -Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on -s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité.</p> - -<p>Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter. -Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un -théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences, -jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à -un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre -parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il -peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un -esprit purs le texte de la Parole divine.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance -très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût <i>se -perfectionne.</i> Mais que faut-il entendre par là? deux choses très -différentes: d'une part, que le goût <i>s'élargit</i>; de l'autre, qu'il -<i>s'épure.</i> La première de ces idées est claire comme le jour.</p> - -<p>Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est -étendue et son intelligence<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres, -d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles, -d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de -la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur -et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il -blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien -le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que -l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un -poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il -ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez -considérable d'objets de cette espèce.»</p> - -<p>L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de -voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de -tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un -silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le -lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût <i>par l'étude et la -comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit</i>; puis il étudie, il -compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison -contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il -condamne, il ne croira pas avoir raison<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> contre lui; car il sait qu'il -faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter -aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur -fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche -encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile -qui condamne tout.</p> - -<p>Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût, -en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus -de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur -ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première -idée: le goût s élargit.—Il n'en est pas de même de la seconde: <i>le -goût s'épure.</i> Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement, -et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure» -on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois -s'élargir et s'épurer, <i>s'élargir</i> et <i>s'affiner?</i></p> - -<p>Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement -supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes. -Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus -large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un -trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour -but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors -étaient les <i>dégoûtés.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> - -<p>Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a -tracé pour tous les âges le portrait, dans <i>le Misanthrope</i>:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile.<br /> -Rien ne touche son goût, tant il est difficile;<br /> -Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,<br /> -Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit;<br /> -Que c'est être savant que trouver à redire;<br /> -Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,<br /> -Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps<br /> -Il se met au-dessus de tous les autres gens.<br /> -</p> - -<p>L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût, -déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans -un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles, -après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en -ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait -voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a -point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction -du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon -goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre.</p> - -<p>Aujourd'hui, on évite de parler d'un <i>bon</i> et d'un <i>mauvais goût</i>, -sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri -du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant -qu'il s'agit d'admirer et de<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> louer, nous avons dans le consentement -d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un -semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus -d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour -apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage; -mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle -nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres -de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier -un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre -extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'<i>épuration</i>, et tandis -qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus -gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve -comme le palais.</p> - -<p>Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes -qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point; -mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et -s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire -offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la -nature.</p> - -<p>Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et -affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous -semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> prétentieux, -vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous -pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra -nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard -plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons -d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des -êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de -liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit -de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et -qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes -n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de -préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité -banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de -temps, émousse et supprime le sens même du beau.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Sur quelque préférence une estime se fonde,<br /> -Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.<br /> -</p> - -<p>En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un -appétit goulu, et quand on me vante le <i>grand goût</i> de quelqu'un, il -me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de -Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé -aux libres esprits de faire leur tour du monde<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> pour se donner le -spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute: -«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout -compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois -et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages -sans fin. L'esprit poétique n'est pas le <i>Juif errant.</i>»</p> - -<p>Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être -difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les -connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur -organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts. -Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent -pour peindre le mon le matériel; quand il trouve <i>ridicule</i> cette -ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse -britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux -jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et -en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce -moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que M<sup>me</sup> de Staël, -qui traduit avec enthousiasme cette même ode et proclame <i>fort heureux</i> -tout ce que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un -moment, il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture -d un pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> longs traits dans -tous ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta -jamais M<sup>me</sup> de Staël.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Les délicats sont malheureux;<br /> -Rien ne saurait les satisfaire,<br /> -</p> - -<p>a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils -préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles -que tout satisfait.</p> - -<p>L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît -aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence -et la sensibilité.</p> - -<p>L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne -s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par -la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand -signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues. -«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts; -qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une -source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe -de vie.</p> - -<p>«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait, -sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite -de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> de la -délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à -mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon -et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles, -et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes -outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une -source d'erreurs: mais M<sup>lle</sup> de Lespinasse a raison de -l'exalter comme un principe de vie:</p> - -<p>«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis -jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme -qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je -suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent -le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il -portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné -Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour -ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer... -J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans -Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui -est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle. -J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux -qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés: -on est<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la -sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute -par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé -de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains -endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime -la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin, -l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si -je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon -Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu -de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius... -Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je -sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire: -Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour: -J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et -je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses -neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime -mon neveu le cadet parce qu'il est bête.»</p> - -<p>La contradiction que M<sup>lle</sup> de Lespinasse essayait de se -faire pardonner, l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui -choque notre goût moderne, habitué en ce genre à tous les excès et -à tous les paradoxes. Mais comment concilier<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> l'esprit de largeur, -propre à l'intelligence, avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au -lieu de tout aimer avec un généreux enthousiasme, se dégoûte et -s'irrite, exclut, préfère et choisit? Encore une fois je ne concilie -point ces deux choses, je constate seulement leur coexistence et j'en -affirme la nécessité. Tout critique complet doit unir l'intelligence, -qui admet tout parce qu'elle comprend tout, avec la sensibilité, qui -a ses étroitesses naturelles. La critique littéraire n'est pas une -science; elle ne possède pas la certitude logique et elle a de quoi -s'en consoler, puisque ce qu'elle perd de ce côté-là elle le regagne en -originalité personnelle, en éloquence, j'allais dire en invention et -en génie: qu'elle prenne donc franchement son parti d'une condition si -acceptable, et qu'elle réclame en toutes lettres <i>son droit d'erreur, -le droit qu'elle a de se tromper</i>, qui n'est autre chose en définitive -que le droit même de la liberté.</p> - -<p>Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire -faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne pour -apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce <i>coin de talent</i>, -qu'avec un peu de patience, disait M<sup>me</sup> de Sévigné, on finit -toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour -comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. M<sup>lle</sup> -de Lespinasse a beau<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si -nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons -dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre, -auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage -avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer -d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement -les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et -les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une -faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si -naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors -de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit -au-dessous d'elle une chose insensible.</p> - -<p>Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne -foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas -plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible -qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la -perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur; -celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille, -par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les -romantiques clartés de la <i>lune</i> (je répète le refrain de la chanson de -Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du <i>soleil.</i> Qui aime tout -également<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est -que l'équité de l'indifférence.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire -qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue -du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité? -l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses -fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles -sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir -<i>pourquoi</i> les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer -de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme! -Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner, -d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des -préférences!</p> - -<p>L'école <i>historique</i> a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire -cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence -pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de -la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la -sensibilité de la critique, c'est <i>tuer son âme</i>: malgré tous ses -efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point -fait.</p> - -<p>D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme -raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré -un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> d'hospitalité -universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années. -Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos -pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et -des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons -appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les -romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers. -Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine -des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des -hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires. -Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense<a name="FNanchor_1_22" id="FNanchor_1_22"></a><a href="#Footnote_1_22" class="fnanchor">[1]</a>», -et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les -poètes du genre humain.</p> - -<p>Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives -et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé -<i>modèle</i> ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous -voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours -changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité, -nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses -infinies de cet abîme sans fond.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_22" id="Footnote_1_22"></a><a href="#FNanchor_1_22"><span class="label">[1]</span></a> Lamartine</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h5> - - -<h4>LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</h4> - - -<p class="p2">L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.—Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte -dans ses comédies.—Comment Molière est supérieur à tous les -autres poètes comiques par la vérité de ses traits.—Rareté des -jeux d'esprit dans son théâtre.—Sérieux de Molière et de l'esprit -français.—Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup> -siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.—La poésie de -Molière.—Différence entre la fantaisie et la poésie.—La pastorale -dans Shakespeare et dans Molière.—Jugements de Victor Hugo et de -Sainte-Beuve sur le style de Molière.—Poésie du <i>Misanthrope.</i></p> - - -<p>La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique -littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls -d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de -prudence que l'expérience acquiert,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> avec les lumières que donne -l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et -les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit -de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous -leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs -jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et -logiques.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et -les comparer <i>au point de vue du goût</i>, quelques parties de leur talent -comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de -dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.</p> - -<p>Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à -Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit -critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre -les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du -débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la -querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les -escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les -cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare, -nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère -exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde -indifférence<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de -critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur. -Nous pourrions relever dans <i>Timon d'Athènes</i>, dans <i>le Songe d'une -nuit d'été</i>, dans <i>Peines d'amour perdues</i>, quelques passages sur les -poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle -peut-être<a name="FNanchor_1_23" id="FNanchor_1_23"></a><a href="#Footnote_1_23" class="fnanchor">[1]</a> avec quelle majesté le Temps en personne, dans <i>le Conte -d'hiver</i>, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui -voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre -heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans -tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet -aux comédiens:</p> - -<p>«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant -vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de -nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de -la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large -avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du -torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir -et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela -me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> robuste gaillard, à -perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons, -pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie -qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce -gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus -trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide: -mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec -l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais -la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui, -dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter, -pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses -propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque -transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression -est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle -choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul, -plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des -acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni -la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient -et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les -ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui, -voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> gens-là -imitaient abominablement l'humanité!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p><i>Restez fidèles à la nature</i>: telle est la recommandation que -Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes -dramatiques.—C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur -et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et -notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un -acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.</p> - -<p>Dans <i>les Précieuses ridicules</i>, le marquis de Mascarille se vante -d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui -demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.—Belle -demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'<i>Hôtel de -Bourgogne</i>). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les -choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle; -ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit: -et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y -arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?»</p> - -<p>Dans <i>l'impromptu de Versailles</i>, Molière, qui se met personnellement -en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la -leçon de déclamation qu'on va lire:</p> - -<p>«J'avais songé une comédie où il y aurait eu<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> un poète, que j'aurais -représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une -troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous, -aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien -faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...—Eh! monsieur, -auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui -ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.—Et qui fait -les rois parmi vous?—Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.—Qui? -ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit -gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme -il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un -trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante! -Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine -de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de -<i>Nicomède</i>:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;<br /> -Augmentant mon pouvoir...<br /> -</p> - -<p>le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment? -vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses -avec emphase. Écoutez-moi:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Te le dirai-je, Araspe? etc.</span><br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p> - -<p>Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme -il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait -faire le brouhaha.—Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me -semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des -gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de -démoniaque.—Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme -vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu -une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien -auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de -Curiace:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur<br /> -Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?<br /> -—Hélas! je vois trop bien, etc.<br /> -</p> - -<p>tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient -pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui -vaille, et voici comment il faut réciter cela:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Iras-tu, ma chère âme...<br /> -Non, je le connais mieux...<br /> -</p> - -<p>Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant -qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p> - -<p>Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Vos expressions ne sont point <i>naturelles</i>...<br /> -Ce style figuré, dont on fait vanité,<br /> -Sort du bon caractère et de la <i>vérité.</i><br /> -Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,<br /> -Et ce n'est point ainsi que parle la <i>nature.</i><br /> -</p> - -<p>La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare -comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique.</p> - - -<p>Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande -devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur -doctrine?</p> - -<p>Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare -est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il -ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le -reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être -fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus -son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et -le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents, -le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que -solides.</p> - -<p>Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies -de Shakespeare appartiennent<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> presque toutes à la jeunesse du poète, -à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait -encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son -pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre -un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.—A -cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en -une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne -ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très -prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être -qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique; -c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot<a name="FNanchor_2_24" id="FNanchor_2_24"></a><a href="#Footnote_2_24" class="fnanchor">[2]</a>.—J'ajouterai -enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette -«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce -qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue -anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait -dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de -même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à -Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi -grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à -l'attrait<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est -bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations, -les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues, -les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de -l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du -talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez -Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez -la plupart de ceux qui lui ont succédé<a name="FNanchor_3_25" id="FNanchor_3_25"></a><a href="#Footnote_3_25" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de -remarquer <i>historiquement</i> que sa pratique <i>diffère</i> de celle des -autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser -soutenir qu'elle appartient à un art <i>supérieur</i>, et s'il y a jamais eu -un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là.</p> - -<p>Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même, -rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose -conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un -temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous -pouvons saisir<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent -complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste -éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation, -un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans -peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses -contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain -profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit -nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui -nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre -d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est -point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste, -que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des -mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs -superficiels.</p> - -<p>Le comique de Molière est naturel, <i>réel</i>, ou, pour employer un terme -que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand -il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est <i>objectif</i>; -c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du -poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de -qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le -secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p> - -<p>Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin, -reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un -pouls qui est fort mauvais.—Je ne suis point malade, monsieur, et ce -n'est pas pour cela que je viens à vous.—Si vous n'êtes pas malade, -que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une -simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime -naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée -du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire -nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots -comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire -dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la -distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice -de la nature.</p> - -<p>Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là -dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre -prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les -compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo -de Covielle et de Cléonte dans <i>le Bourgeois gentilhomme</i>:</p> - -<p>«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate -Lucile?—Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?—Après tant<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses -charmes!—Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je -lui ai rendus dans sa cuisine!—Tant de larmes que j'ai versées à ses -genoux!—Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!—Tant -d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!—Tant de -chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!»</p> - -<p>Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des -<i>turlupinades</i>; voici ce qu'il en pensait.</p> - -<p>Élise, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, entre la première -chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent -habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la -sage Uranie, et me divertis des extravagants.—Ma foi, répond Élise -avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer, -et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde -visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire -de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur -les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?—Ce -langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.—Tant -pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce -jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> conversations du -Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et -de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans! -et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous -êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues -de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est -un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et -bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils -pas lieu de s'en glorifier?—On ne dit pas cela aussi comme une chose -spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien -eux-mêmes qu'il est ridicule.—Tant pis encore, de prendra peine à -dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les -tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je -condamnerais tous ces messieurs les turlupins.»</p> - -<p>Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le -moindre mot pour rire dans toute <i>l'École des Femmes</i>: «Pour toi, -marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de -turlupinades.»</p> - -<p>La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir -entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la -réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans <i>l'École des -Femmes</i> un mot qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> qualifie de plaisanterie basse: <i>L'auteur n'a pas -mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui -caractérise l'homme.</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez -notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse -que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs -de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire. -La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour -la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme -dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort -des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques, -est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et -sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante -qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps. -La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus -sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des -faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la -bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la -glorification du bon sens.</p> - -<p>Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre -moral comme dans l'ordre<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> intellectuel, des règles de la nature, est -dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de -son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -C'est le bon sens, la raison qui fait tout,<br /> -Vertu, génie, esprit, talent et goût.<br /> -Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;<br /> -Talent? raison produite avec éclat;<br /> -Esprit? raison qui finement s'exprime;<br /> -Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat,<br /> -Et le génie est la raison sublime.<br /> -</p> - -<p>Cette poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le -siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire -littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé -alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du -grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison, -disait Boileau,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 10em;">Que toujours vos écrits</span><br /> -Empruntent d'<i>elle seule</i> et leur lustre et leur prix.<br /> -</p> - -<p>Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature -française.</p> - -<p>Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet -à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger, -rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe, -il est vrai; les Français ont <i>la coquetterie de la légèreté</i>: c'est -qu'ils redoutent<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc -aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez -sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés -de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur -esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter -longtemps est excellente et substantielle.</p> - -<p>Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient -surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au -cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu, -soit même le pathétique de quelques situations, au risque de -compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point -de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer -moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau, -ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant -imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit -à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas -davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas -qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, <i>il nous faut de -la raison</i>; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce, -il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant -aristophanesque peut être soutenue quelque temps<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> au théâtre par les -acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si -l'on n'y découvre pas le coin de philosophie.</p> - -<p>Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau -des Français: c'est la <i>fantaisie</i>, le caprice sans but et sans -règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes -ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête -pour trouver le sens du <i>Pantagruel.</i> Ils cherchent avec le même -sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire, -l'<i>argument</i>, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances -de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire -est toujours un <i>jugement</i>, un témoignage de satisfaction rendu par -l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils -font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète; -l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car, -s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps -après<a name="FNanchor_4_26" id="FNanchor_4_26"></a><a href="#Footnote_4_26" class="fnanchor">[4]</a>. L'Anglais parcourant le <i>Punch</i>, avant même de savoir de quoi -il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect -d'un contraste ou d'une disproportion,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> d'une jambe maigre comme un -fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela, -sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le -seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais -naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense -d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet, -les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la -gaieté est la plus franche.</p> - -<p>Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On -reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres -termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à -l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine -morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une -prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement. -Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en -opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent -si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à -nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se -rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce -qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à -l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> gaieté -pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même. -La <i>gaie science</i>: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage -de nos aïeux.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à -l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare -toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait -plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le -penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie, -des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs, -<i>historiquement</i>, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que -le poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes. -J'irai plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique -une concession très importante: je ne crois pas que la raison de -Molière, ni la raison française en général, telle surtout qu'elle -est apparue au XVII<sup>e</sup> siècle, soit la plus haute qui se -puisse concevoir; elle est beaucoup trop respectueuse pour le sens -commun, pour les formes, pour les conventions, pour les préjugés, pour -les idées moyennes et pour les grandeurs officielles; il lui manque -cette sagesse «confite, comme disait Rabelais, au mépris des choses -fortuites». Je reviendrai à fond sur ce sujet quand je traiterai -de l'<i>humour.</i> Il y a néanmoins<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> diverses observations à faire qui -atténuent considérablement, si elles ne les réfutent pas tout à fait, -les critiques que je viens de résumer.</p> - -<p>D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout -la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles, -à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment. -«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une -comédie <i>pour l'homme qui pense</i>, une tragédie pour l'homme qui sent.» -Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond, -comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous -bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés -des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories -du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de -tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus -ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée -à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière -si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle -ornerait un chef-d'œuvre de Racine.</p> - -<p>Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue -entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son -<i>Misanthrope</i> a des mots qui sont du style burlesque, et ses<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> pièces -bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière -sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être -sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique. -Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique -et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume -Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons -de comique <i>parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à -sa place l'esprit.</i>»</p> - -<p>On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et -d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des -ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans -cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression -naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton -général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression -dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art -du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans -cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit: -«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le -ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de -l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est -trop frivole pour le sérieux<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> que nous voulons au fond de toute espèce -de jeu poétique.»</p> - -<p>Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans -ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle, -étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes -pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres, -il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même -dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe -d'ivresse qui rappelle Rabelais.»</p> - -<p>Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle -puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat -du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en -général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais -dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur -des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace. -Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus -<i>poétique</i>, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le -définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et -charmant fait de lui-même dans le <i>Misanthrope</i>:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,<br /> -Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison<br /> -Qui se peut dire noble avec quelque raison;<br /> -Et je crois, par le rang que me donne ma race,<br /> -Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.<br /> -Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,<br /> -On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,<br /> -Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire<br /> -D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.<br /> -Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût,<br /> -A juger sans élude et raisonner de tout;<br /> -A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre,<br /> -Figure de savant sur les bancs du théâtre,<br /> -Y décider en chef et faire du fracas<br /> -A tous les beaux endroits qui méritent des ahs.<br /> -Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine,<br /> -Les dents belles surtout et la taille fort fine.<br /> -Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter<br /> -Qu'on serait mal venu de me le disputer;<br /> -Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,<br /> -Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître:<br /> -Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois<br /> -Qu'on peut par tout pays être content de soi.<br /> -</p> - -<p>J'appelle cette aisance et cette grâce <i>poétiques</i> au plus haut degré. -Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre -a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce -goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en -ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un -poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans -les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> une pure -conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la -faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de -l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce -n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux, -en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de <i>la -Paix</i> Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot; -nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies -semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur -auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour -l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette -donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je -regarde <i>le Songe d'une Nuit d'été</i> comme une des productions les plus -charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania -tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé -en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les -philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se -rencontrent dans le <i>Roi de Cocagne</i> de Legrand, et <i>le Roi de Cocagne</i> -est une platitude. Les féeries ne sont point,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> au regard du goût, -l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères -et de mœurs, telle que <i>le Misanthrope</i> ou <i>le Tartuffe</i>, restera -toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à -toutes les féeries.</p> - -<p>Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M. -Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse, -ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la -faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de -toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel -et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte -par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant -d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un -rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est -parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs -vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur -le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son -père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et -le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des -mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand -objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent -qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont -des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont -des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants -encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père, -les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir -d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de -l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du <i>Songe d'une Nuit -d'été</i>, c'est qu'elles ressemblent à des femmes.</p> - -<p>Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un -monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée, -si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter -la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet, -la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours -l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas -de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans -le vrai et qu'il a suivi la ligne droite.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde -fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec <i>le Songe d'une Nuit -d'été</i>, qui est une féerie, la plus jolie comédie de<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> Shakespeare est -une pastorale, <i>Comme il vous plaira.</i> Ce qui fait le charme singulier -de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon -sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de -conjecturer les deux premiers actes de <i>Mélicerte</i>, ce gracieux poème, -malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable. -J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et -Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on -veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il -n'y a rien de plus poétique que la comédie de <i>Comme il vous plaira</i>, -il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement -le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se -laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante -avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre -enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour -célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour -railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société -ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens -mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction -de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de -Shakespeare, pour être goûtée comme<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> en fruit savoureux ou respirée -comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse <i>Tartuffe</i>, on -analyse <i>Coriolan</i>, mais non pas <i>As you like it</i>, ni <i>Mélicerte.</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre -égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son -instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à -son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre -poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent -sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été -trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y -a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans -faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout -simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en -français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation. -Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec -autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier.</p> - -<p>A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que proser de la rime et rimer de la prose,</span><br /> -</p> - -<p>Molière pense <i>poétiquement</i>; je veux dire que<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> chez lui, comme chez La -Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est -point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien -vu ce mérite du style de Molière:</p> - -<p>«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de -la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle -Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit<br /> -Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;<br /> -</p> - -<p>ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos;<br /> -</p> - -<p>ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune<br /> -Par le chemin du ciel courir à leur fortune.<br /> -</p> - -<p>Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu -comme Molière cette puissance de création poétique dans le style<a name="FNanchor_5_27" id="FNanchor_5_27"></a><a href="#Footnote_5_27" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> - -<p>Les premières pièces en vers de Molière, <i>l'Étourdi, le Dépit -amoureux</i>, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination, -plein<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> de la fougue de deux jeunesses—la jeunesse de l'auteur et celle -de la littérature française—étaient l'objet de la prédilection d'un -grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand -critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus -vive admiration deux passages de <i>l'Étourdi.</i> Au troisième acte, Lélie -reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -... Sur ce que j'adore oser porter le blâme,<br /> -C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme,<br /> -</p> - -<p>«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du -XVII<sup>e</sup> siècle, s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un -amour profond.» Au quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à -Lélie une de ses nombreuses étourderies;</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps;<br /> -Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.<br /> -Attaché dessus vous comme un joueur de boule<br /> -Après le mouvement de la sienne qui roule,<br /> -Je pensais retenir toutes vos actions<br /> -En faisant de mon corps mille contorsions.<br /> -</p> - -<p>Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille -nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de -Molière<a name="FNanchor_6_28" id="FNanchor_6_28"></a><a href="#Footnote_6_28" class="fnanchor">[6]</a>:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p> - -<p>D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a -été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle <i>la poésie du -comique.</i></p> - -<p>«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs -et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a -trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à -su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait -été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut -comique, celui du <i>Misanthrope</i>, du <i>Tartuffe</i>, des <i>Femmes savantes</i>, -le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au -travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme, -l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer -ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très -folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique -la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de -la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je? -C'est la distance qu'il y a entre la prose du <i>Roman comique</i> et tel -chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais... -C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire, -Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> appelé les -dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir; -lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon, -il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales, -d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde -dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque, -mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant -de beaucoup le <i>génie</i> fantastique et poétique du comédien Legrand... -Quoi qu'on en ait dit, <i>M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme, -le Malade imaginaire</i>, attestent au plus haut point ce comique -jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec -<i>le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>la Tempête.</i> Pourceaugnac, M. Jourdain, -Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus -dégagé de la farce du <i>Barbouillé</i>, plus enlevé souvent par delà le -réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève, -en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à -la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus -délirant<a name="FNanchor_7_29" id="FNanchor_7_29"></a><a href="#Footnote_7_29" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à -celle de Sainte-Beuve<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur -le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière -dramatique et l'apogée de son talent: <i>le Misanthrope.</i></p> - -<p>J'ose dire qu'Alceste est la création la plus <i>poétique</i> de Molière -au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils -à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier? -d'être trop claire, trop <i>didactique</i>; de faire évanouir par excès de -jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que -la splendeur crue du <i>soleil</i> aux dépens des vagues et mystérieuses -lueurs de la <i>lune.</i> Eh bien, j'accepte le principe de cette critique, -et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé -qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du -<i>Misanthrope?</i></p> - -<p>Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup -discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves -aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les -premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite, -ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait -voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd -contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au -contraire le fruit le plus cher et le<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> plus personnel de son génie, -comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.</p> - -<p>Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur -ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que -Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils -étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien -prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages, -mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes -finissent toujours par <i>s'affranchir</i> de leur sujet et par le traiter -<i>objectivement.</i></p> - -<p><i>Hamlet</i> et <i>le Misanthrope</i> sont le principal trait d'union de cette -fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il -n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique -prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que -prouve <i>Hamlet?</i> rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses -malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve <i>le -Misanthrope?</i> rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal -personnage au point où il en était au début.</p> - -<p>Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu -exposer dans ses tragédies du <i>Tasse</i> et de <i>Faust</i>... «Quelle idée? -répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> la vie du -Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces -deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux -dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de -ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner -dans mon <i>Faust!</i> Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire -moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images... -<i>Faust</i> est un ouvrage de fou.»</p> - -<p>Moralistes de fait, mais non pas d'intention, <i>moralistes sans -moraliser</i>, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais -poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne -se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne -conçoivent pas <i>d'abord</i> une idée abstraite pour l'incorporer <i>ensuite</i> -dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du -génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont -simultanées et inséparables.</p> - -<p>Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les -détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_23" id="Footnote_1_23"></a><a href="#FNanchor_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap. -III.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_24" id="Footnote_2_24"></a><a href="#FNanchor_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Voy. plus haut <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_25" id="Footnote_3_25"></a><a href="#FNanchor_3_25"><span class="label">[3]</span></a> De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que -le culte superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence -logique, à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le -calembour, arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_26" id="Footnote_4_26"></a><a href="#FNanchor_4_26"><span class="label">[4]</span></a> «Il y a, dit M<sup>me</sup> de Staël, une gaieté allemande -douce, paisible, qui se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son -bizarre de quelques lettres singulièrement assemblées provoquent et -satisfont.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_27" id="Footnote_5_27"></a><a href="#FNanchor_5_27"><span class="label">[5]</span></a> <i>Corneille, Racine et Molière</i>, p. 433.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_28" id="Footnote_6_28"></a><a href="#FNanchor_6_28"><span class="label">[6]</span></a> Voyez nos <i>Artistes juges et parties; Causeries -parisiennes.</i>—Deuxième causerie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_29" id="Footnote_7_29"></a><a href="#FNanchor_7_29"><span class="label">[7]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></h5> - - -<h4>LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</h4> - - -<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.—Leur -exagération.—Leur généralité.—Critique du personnage -d'Harpagon.—Individualité de Tartuffe.—Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.—Caractères d'Orgon et de -Chrysale.—Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi.</p> - - -<p class="p2">Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de -Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois -très intéressante par les critiques allemands.</p> - -<p>J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans -la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth<a name="FNanchor_1_30" id="FNanchor_1_30"></a><a href="#Footnote_1_30" class="fnanchor">[1]</a>, -j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage, -avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans -complication, sans nuances,—enfin à la Molière. La méchanceté de Lady -Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason, -qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et -qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même -Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le -poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son -art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même -ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est -absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier, -définitif. Tartuffe paraît:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,<br /> -Et priez que toujours le ciel vous illumine.<br /> -Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.<br /> -Des aumônes que j'ai partager les deniers.<br /> -</p> - -<p>Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette -plénitude parfaite, à ce <i>nec plus ultra</i> d'hypocrisie?</p> - -<p>On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la -meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par -degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> l'extrême, -n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois <i>Holberg -considéré comme imitateur de Molière</i>, M. Legrelle, très imbu des idées -allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà -docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner -tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré -en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas -dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il -n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et -que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel -a raison, M. Legrelle ajoute:</p> - -<p>«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt -une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et -les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en -lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer -dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de -produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque -défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa -méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond -même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort -compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce -point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le -contredire.</p> - -<p>«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez -de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et -pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle -d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne -le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout -d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et -Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir -par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa -femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie -chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de -l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient -à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses -effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions.</p> - -<p>«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la -première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître, -elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra -dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans -l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts -de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice? -Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter? -Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot. -Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies -d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa -manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y -a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans -une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le -<i>quod sibi constet</i> d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle -Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère -de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les -diverses phases de leur développement.»</p> - -<p>Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien -n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en -particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues -où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le -cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs.</p> - -<p>La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa -simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté -aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens -que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de -lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point: -c'est que ses ouvrages sont des comédies.</p> - -<p>Il est tout naturel que la tragédie <i>développe</i> peu à peu les -caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur -destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès -de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le -germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances -atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous -portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth, -Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous -sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a -aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes -ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente -concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne -peut être<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les -progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué -se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait -détruit?</p> - -<p>M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette -réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos -les premiers chapitres de <i>Don Quichotte</i>, où l'auteur espagnol raconte -tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer -combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est -pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un -roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté -sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des -lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues -préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait -fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît -mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être -souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui -ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p> - -<p>Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère, -Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume -Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui -reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré -souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les -spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible. -Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré -et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la -difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le -vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée -allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle:</p> - -<p>«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le -savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère -avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité -morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé -jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages -chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule -sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres -et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit -des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous -laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens -d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre -des premiers. Le <i>gracioso</i> de la comédie espagnole, le <i>clown</i> de -la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il -faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est -qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés -intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au -contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui -ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries, -ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots -pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de -certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie -dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène.</p> - -<p>«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit -d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages -précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule -d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus -que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée. -Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> de véritables cas -d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a -la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité -jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais -incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons -le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que -tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions -nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce -deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier.</p> - -<p>Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement -employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux -lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations -qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations -<i>scéniques</i>, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de -la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se -servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein -ciel a cessé d'être en usage; mais le <i>masque moral</i>, je veux dire la -nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un -peu plus gros que nature,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> subsistera toujours. Il y a des peintures -et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures -du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction -trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni -comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige -un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions, -c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la -vérité de la nature.»</p> - -<p>Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme -dans Shakespeare, c'est la <i>vérité</i>; mais il ne peut s'agir que -d'une vérité <i>relative</i>. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de -même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle, -à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils -ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires -que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par -cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il -appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la -réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les -droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les -prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus -élémentaires de l'art.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p> - -<p>Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que -le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures; -on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à -propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui -sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie; -elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle -le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit -même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son -œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il -y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces -et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur -manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La -Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au -Tartuffe de Molière.</p> - -<p>Onuphre est <i>plus vrai</i> que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons -tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites -ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,» -au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans -le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est -précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment -Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous -pouvons<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> côtoyer tous les jours... <i>Il prolonge jusqu'à l'idéal les -lignes partant du vrai</i>, et nous donne la poésie de l'imposture... -Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la -comédie poétique.»</p> - -<p>Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage -indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons -trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il -se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.—«Laurent, -serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà -une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des -hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et -de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un -hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme -dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à -l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon -critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière -montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne -connaît point.</p> - -<p>Tartuffe continue:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 5em;">... Ah! mon Dieu, je tous prie,</span><br /> -Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">DORINE.</span><br /> -<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -Comment?<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">TARTUFFE.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Couvrez ce sein que je ne saurais voir.</span><br /> -Par de pareils objets les âmes sont blessées,<br /> -Et cela fait venir de coupables pensées.<br /> -</p> - -<p>Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable; -non, mais cela est <i>vrai</i>, au point de vue de la poésie dramatique, ou, -comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la -vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous -pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est -égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de -s'écrier: <i>quelle vérité et quelle invraisemblance!</i> ou plutôt on n'a -que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans -une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le -temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous -avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.»</p> - -<p>L'auteur d'une thèse sur <i>la Tragédie française au XVI<sup>e</sup> -siècle</i>, M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude -morale et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (<i>portrait, caractère, -roman</i>) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu -que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non -des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême, -c'est-à-dire au point net et lumineux où<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> l'idée éclate aux yeux dans -toute sa force».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles -ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière -certaines exagérations.</p> - -<p>Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits -de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre. -Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise: -«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous -devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a -donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre -une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est -renfermé là dedans, et <i>sans dot</i> tient lieu de beauté, de jeunesse, de -naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon -s'écrie: «<i>Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux, -qui peut avoir un domestique de la sorte!</i>» Quelle portée exacte -a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages -d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle -extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en -pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre -lui-même au sérieux qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> est comique. Mais alors, si ce trait doit -être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature?</p> - -<p>Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a -que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité -d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de -bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de -son père.»</p> - -<p>Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -De toutes amitiés il détache mon âme;<br /> -Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,<br /> -Que je m'en soucierais autant que de cela.<br /> -</p> - -<p>Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant -partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa -poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont -pas moins outrées; Armande dit sérieusement:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.<br /> -Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.<br /> -Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.<br /> -Nous chercherons partout à trouver à redire,<br /> -Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.<br /> -</p> - -<p>Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et -s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas -à dire, Molière a le comique <i>insolent.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> - -<p>Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la -tragédie antique<a name="FNanchor_2_31" id="FNanchor_2_31"></a><a href="#Footnote_2_31" class="fnanchor">[2]</a>, aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus -longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord -entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les -caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français -est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne -les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique -guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins -mystérieux de l'individualité humaine.</p> - -<p>C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi -des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les -individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où -l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités, -à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une -uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les -faits, <i>the matter of fact</i>: de là son érudition lourde et matérielle, -sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit -philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions, -aux idées générales: de là leur impatience<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> de conclure en toutes -choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types -éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus, -l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à <i>l'homme</i>; la -rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur -humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le cœur humain de qui?...<br /> -Celui de mon voisin a sa manière d'être,<br /> -Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi!<br /> -</p> - -<p>Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des -hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même <i>Hamlet</i>, n'a la -prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: <i>Ecce homo!</i> -Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels, -plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur -humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie, -la misanthropie et l'ambition; mais Othello est <i>un</i> jaloux, Timon -d'Athènes <i>un</i> misanthrope, et Macbeth <i>un</i> ambitieux. Il y a mille -autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité -extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs.</p> - -<p>Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales, -il en est une dans laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> ce procédé de généralisation a été poussé -tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si -cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant -de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce -caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme -le <i>Grandet</i> de Balzac ou même encore l'<i>Euclion</i> de Plaute: c'est -l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans -tous ses modes imaginables.</p> - -<p>La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du -procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a -jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse -sérieuse.</p> - -<p>On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis -librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme -qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui -par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par -économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces -gens-là s'appellent <i>Harpagon</i>; mais Harpagon n'est qu'une abstraction, -car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir -ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros -intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut -toute autre passion, mais surtout celle-là,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> et un vieil avare amoureux -est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature. -Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance -voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est -un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir -de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et -un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui -qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que -ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à -bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui -lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi -donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis -d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor. -Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul -caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare, -c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt -défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des -individus réels, mais des abstractions personnifiées.</p> - -<p>Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien -garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs -dans Shakespeare.<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> Les fins contrastes de caractère, les vives -inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance, -sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever -à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur -communiquer la souplesse et la variété de la vie.</p> - -<p>Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise -le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus -généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un -même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir -beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un -être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et -veuille jeter de la poudre aux yeux du monde.</p> - -<p>L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de -contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses -principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de -cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec -plus de raison encore:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Il est vrai, la raison me le dit chaque jour;<br /> -Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.<br /> -</p> - -<p>En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de -prendre, le Misanthrope<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> commence par envelopper dans les plis -et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet -d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour -déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme -franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros, -qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui -appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou.</p> - -<p>Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt -juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et -la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la -verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi -Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle -est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est -parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les -plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui -à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais -alors, qu'on n'appelle pas l'<i>Avare</i> une grande comédie de caractère, -et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que <i>le -Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe.</i></p> - -<p>Si l'<i>Avare</i> reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon -avis, le caractère d'Harpagon<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> qui en fait l'excellence; c'est plutôt -la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice -par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses -enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les -variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un -coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire, -une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les -comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon -Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et -fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une -défense faite à ses successeurs de représenter des avares.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de -prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la -généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins -que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand -problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de -tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation -d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant -une physionomie bien distincte.</p> - -<p>Ce terme d'<i>abstractions personnifiées</i> appliqué<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> aux figures du -théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont -l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de -mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute -de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches -et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par -ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et -de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser, -au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français -et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais -et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions -importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite -à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les -remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de -plus en plus vraies!</p> - -<p>Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées! -Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs -personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins -individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même -beaucoup plus encore.</p> - -<p>Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a -l'oreille rouge et le teint bien<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> fleuri.» Il n'est pas seulement -hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament, -sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la -force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras». -Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un -gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains -<i>hoquets</i> troublent sa digestion.</p> - -<p>A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est -beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que -les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse -de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit -Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il -était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines -et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour -rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une -calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les -personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses, -mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle -et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et -libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue -sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> craint ni Dieu, ni diable; il est -l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc... -Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse -prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de -ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le -cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute -la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne -fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et -de s'étonner beaucoup.»</p> - - -<p>Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme -plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement -un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole -poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond -de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise, -et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes -convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses -qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté -d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant -le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses -qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance.<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> M. -Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de -Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre -sur <i>Ménandre</i>:</p> - -<p>«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à -l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour -lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu -qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou -retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire, -qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait -au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est -l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant -dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est -tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent -qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de -lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame -son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes -mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de -religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait -ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il -pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> chancelant -réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de -l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que -sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus -qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un -exempt.»</p> - -<p>Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que -de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a -cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer -plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de -l'imposteur, selon lui, un personnage comique.</p> - -<p>Schlegel avait dit que <i>le Tartuffe</i>, à quelques scènes près, n'est -point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique -ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les -personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du -drame, répond à Schlegel:</p> - -<p>«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de -Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce -du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi. -Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé -inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique, -c'est qu'arrivé au moment où<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> il se croit sûr de son fait, où il pense -avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute -retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine. -Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont -vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la -comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre -dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon -qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à -part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher -de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres -circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On -parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde, -elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et -grossière.</p> - -<p>«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe -est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon, -comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le -tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va -être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse -remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme -Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point -de tout ménagement, frappe<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> si fort, se trahit et s'accuse si bien, -qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite -et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre, -n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la -galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la -comédie.</p> - -<p>«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs -critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les -malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.»</p> - -<p>Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine, -mais à mon avis elle est <i>trop fine.</i> Je veux dire qu'un critique très -exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par -M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est -point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière -sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu.</p> - -<p>Quels sont, à la représentation du <i>Tartuffe</i>, les sentiments non des -délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait? -On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le -scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon -qui le chasse de chez lui:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître,<br /> -La maison m'appartient...<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p> - -<p>Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur -descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que -la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh -bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la -police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec -simplicité.</p> - -<p>Dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, il est vrai, Shakespeare, en -faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter -l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des -spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un -couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici -Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune -importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle -de savoir si la comédie de Molière est «proprement une <i>comédie</i>». Il -me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier -qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les -comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe -aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, <i>le Tartuffe</i> -renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de -comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons -dans Shakespeare:<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du -risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence -est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et -que c'est le comique dans les grands drames de Molière.</p> - -<p>Vinet observe que dans <i>le Tartuffe</i> et <i>le Misanthrope</i> Molière touche -hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de -la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand -sens, le <i>Misanthrope</i> de Molière est infiniment plus sérieux que la -<i>Bérénice</i> de Racine.»</p> - -<p>Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne -se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre -un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un -caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait -lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur -ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La préoccupation pédantesque de l'<i>idée</i> du comique a lourdement égaré -la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère -de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui -d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> dans -le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite -du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois -assez neuves.</p> - -<p>Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son -vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur -cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont -ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond -en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 5em;">... De faire</span><br /> -Ce que le ciel voudra.<br /> -</p> - -<p>Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Mortifiez vos sens avec ce mariage.<br /> -</p> - -<p>Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels -le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations -perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans -les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y -entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis, -ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement, -aucune retenue dans leur ardeur à maudire<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> ce qu'ils avaient élevé -jusqu'au ciel.</p> - - -<p>Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local -pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de -curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il -nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps. -Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de -peinture plus fine.</p> - -<p>Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la -faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très -habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une -abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux, -deux hommes.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas -seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi -la vie et la variété de la nature.</p> - -<p>Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé -à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles. -Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes -sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale -et dramatique, du règne de la matière<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> à celui de l'esprit et de -Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue -de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là -qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en -étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la -fois.»</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_30" id="Footnote_1_30"></a><a href="#FNanchor_1_30"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. XV.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_31" id="Footnote_2_31"></a><a href="#FNanchor_2_31"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et tes Tragiques grecs</i>, chap. III et -VII.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a><br /><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></h5> - - -<h4>DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></h4> - - -<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.—Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.—Montaigne.—Les digressions de Sterne.—Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.—Le docteur Samuel Johnson.—Le -bon ton, selon Duclos.—Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>—Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.—Exemples -particuliers d'<i>humour.</i>—L'esprit dans la bêtise.—L'esprit dans le -sentiment.—Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.—Le style de l'<i>humour.</i></p> - - -<p class="p2">Shakespeare est un plus grand <i>humoriste</i> que Molière: telle est; -à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le -moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est -que l'<i>humour</i>. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot, -et j'ai quelque<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une -espérance si présomptueuse.</p> - -<p>La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou -moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes -les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris -qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à -ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les -autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie -toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus -modeste.</p> - -<p>Je crois que toutes les définitions de l'<i>humour</i> proposées par des -hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais -aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune -qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle? -Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches, -de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour -que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans -une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée, -a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle -saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le -croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun -avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> absolument -simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la -moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les -exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que -l'expérience de quelques cas particuliers.»</p> - -<p>Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop -rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions -sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les -expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit -en anglais, comme on disait en latin, les <i>illustrer</i>, c'est-à-dire -les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples, -de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de -viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les -développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours -ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les -nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien -persuader qu'on n'a jamais tout dit.</p> - -<p>Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'<i>humour</i>. -Commençant par les définitions les plus générales et les plus -superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai -progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et -profondes. Suivant une<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> remarque déjà faite à propos de la notion -du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que -l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité -des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La -définition totale de l'<i>humour</i> se composera de tout ce que nous aurons -dit—et de ce qui nous resterait à dire encore.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise <i>humour</i>, sous -sa forme allemande <i>Humor</i>, il a pris une signification spéciale dont -on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'<i>humeur</i> selon le -dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité -facétieuse.»</p> - -<p>M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot -<i>humeur</i> a cette acception. Dans <i>l'Illusion comique</i>, Matamore, -achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en -compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">CLINDOR.</span><br /> -<br /> -Où vous retirez-vous?<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">MATAMORE.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Le fat n'est pas vaillant,</span><br /> -Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.<br /> -</p> - -<p>Dans <i>la Suite du Menteur</i>, Cléandre, à une<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> plaisanterie que dit son -valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 5em;">C'est un vieux domestique</span><br /> -Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique.<br /> -</p> - -<p><i>Avoir de l'humeur</i> voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais -on voit par cet exemple de Corneille que le mot <i>humeur</i>, employé -absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot <i>santé</i>, -quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.</p> - -<p>Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé -à un usage discret du mot <i>humeur</i> ainsi entendu. On lit dans les -<i>Salons</i> de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la -scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait -plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un -sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien -de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se -joue sur un fond triste.»</p> - -<p>Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France -la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme -pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, -cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il -s'en doute, et<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> ils rendent cette idée par le mot <i>humour</i>, qu'ils -prononcent <i>youmor.</i> Et ils croient qu'ils ont seuls cette <i>humour</i>, -que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère -d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce -sens dans plusieurs comédies de Corneille.»</p> - -<p>M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations -philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs -droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas -cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur -<i>humour</i> ou <i>youmor</i>, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est -honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité -quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une -obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien -une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national -suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification -du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus -importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant -que l'<i>humeur</i> et l'<i>humour</i> sont choses identiques.</p> - -<p>Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne -l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -pas de raison, par exemple, pour appeler <i>humour</i> l'humeur de Montaigne.</p> - -<p>Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette -expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère -ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode -lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne -pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise -icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si -nouveau apprentissage me change.»—«Ceux qui écrivent par humeur, dit -La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est -pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se -refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont -le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui -écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler, -à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi -dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier». -Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère, -Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, -qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»</p> - -<p>Les <i>Essais</i> de Montaigne sont des causeries<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> où il se laisse aller à -toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son -expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est -pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais -non pas toujours ce qu'il va dire».</p> - -<p>Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste, -Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre -en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la -meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse: -car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au -Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en -effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de -<i>Tristram Shandy</i> mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion -soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse. -Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons! -à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me -diriger dans cette affaire.»—«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; -pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me -mène, je ne la mène pas.» —«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des -CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume -suivant, si je vis sera<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de -conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»</p> - -<p>Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur -de Montaigne et l'<i>humour</i> de Sterne. Le désordre de l'écrivain -français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien -quand on compare le premier texte des <i>Essais</i>, où le plan de l'auteur -est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes, -où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de -plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au -contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet -d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie -bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur -artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense -M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un -terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner: -il faut dire l'<i>humour</i> et non plus l'<i>humeur.</i></p> - -<p>Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent -être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où -l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et -d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature -un<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.</p> - -<p>Notre vieux mot national suffît pour désigner l'<i>humour</i> tel que le -définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu -de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des -règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou -rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice<a name="FNanchor_1_32" id="FNanchor_1_32"></a><a href="#Footnote_1_32" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> - -<p>Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'<i>humour</i> tel que -le définit M. Montégut: «Qui dit <i>humour</i> dit esprit de tempérament, -traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité, -candeur, naïveté, bonhomie, génialité<a name="FNanchor_2_33" id="FNanchor_2_33"></a><a href="#Footnote_2_33" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> - -<p>Oui, tant que l'<i>humour</i> n'est que l'humeur, c'est tout bonnement -le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament, -par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude -développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que -la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines, -disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les -éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte -niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -d'<i>humour</i>, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon -droit s'appeler humoriste.</p> - -<p>M. Montégut a raison en un sens de définir l'<i>humour</i> comme il l'a -fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de -s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom -d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa -sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux -caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et -plus artificiel que spontané.»</p> - -<p>Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle -n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel -des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les -nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir -la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du -mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>A partir du moment où l'<i>humour</i> cesse d'être simplement l'humeur, il -devient quelque chose de singulièrement peu français.</p> - -<p>L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe, -est un homme excentrique, un <i>original</i>, comme nous disons en mauvaise<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule. -Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans -son <i>Histoire de la littérature anglaise</i>, nous fait la caricature -suivante:</p> - -<p>«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand -à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure -profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une -chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. -Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter -un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une -fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière, -avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon -racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que, -n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde, -comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup -il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une -dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait -à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un -pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion -doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait: -«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.—Ma<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> chère -dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par -la sottise.—Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que -vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des -bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt -claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...»</p> - -<p>L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français -aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIII<sup>e</sup> -siècle, en traçait le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le -plus d'esprit, consiste à dire agréablement des riens et à ne pas se -permettre le moindre propos sensé si on ne le fait excuser par les -grâces du discours; à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la -produire, avec autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand -il s'agissait d'exprimer quelque idée libre.»</p> - -<p>L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de -l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de -plus opposé à l'<i>humour.</i> La moindre infraction aux usages, aux -manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance, -et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance -des originaux. On devient <i>ridicule</i> pour peu qu'on se distingue; en -France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de -Stendhal.<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont -ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues -ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles». -Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». M<sup>me</sup> -Geoffrin comparait la société de Paris à une quantité de médailles -renfermées dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées -l'une contre l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes.</p> - -<p>Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIII<sup>e</sup> siècle, -Smollett, Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société -française, malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse, -parce que les individus leur ont paru manquer de cette originalité -rude, mais vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à -voir en Angleterre.</p> - -<p>«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons -français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai -volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est -tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens -d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils. -Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation -française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils -sont vides d'instruction. Là où il y a<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> excès de politesse, il y a -peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni -discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité -aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais -l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette -surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la -conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie -sans fin.»</p> - -<p>Sterne rapporte dans son <i>Voyage sentimental</i> un entretien piquant et -instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français:</p> - -<p>«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les -Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?—Je n'ai -rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.—Vraiment, dit le -comte, les Français sont donc polis?—A l'excès, repartis-je.»</p> - -<p>«Le comte releva le mot <i>excès</i>, et prétendit que je pensais là-dessus -plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il -soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer -franchement mon opinion.</p> - -<p>«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son -débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de -charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber -en faute; pourtant, je crois qu'en<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> toutes les choses humaines il -n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir -d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses -qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire -jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous -parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement -progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue -les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline -les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité, -nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de -caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de -tout le reste du monde.</p> - -<p>«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi -polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible -mon idée, je les avais pris dans ma main.—Voyez, monsieur le comte, -poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force -de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans -dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils -qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes -médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre -de mains, conservent le relief tranchant que la<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> belle main de la -nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais, -en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous -voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français, -monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit), -ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de -celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon, -s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop -sérieux.</p> - -<p>«—Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?» -dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et, -du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon -opinion bien arrêtée.»</p> - -<p>Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les -Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et -rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse -avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ces Anglais ont dans leur gaieté<br /> -Et surtout dans la raillerie,<br /> -Un fiel mordant, une âcreté<br /> -Insupportable en vérité,<br /> -Quand des Français on a goûté<br /> -Le sel et la plaisanterie.<br /> -</p> - -<p>M. Mézières remarque que les Anglais se permettent<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> d'introduire la -plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange -blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité -française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en -France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours... -Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au -retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la -complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes: -il est resté jusqu'au bout grave et fier.»</p> - - -<p>J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit -français<a name="FNanchor_3_34" id="FNanchor_3_34"></a><a href="#Footnote_3_34" class="fnanchor">[3]</a>, et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce -point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre -caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et, -à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut -prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les -vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans -la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice -et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine <i>gauloise</i>; -et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur, -qui est notre<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> héritage <i>latin.</i> Il y a sur ce parallélisme—ou cet -antagonisme—dos deux traditions la matière d'un développement à perte -de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance -dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des <i>Nouveaux -lundis.</i></p> - -<p>Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le -premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'<i>humour</i> des peuples -du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien -avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'<i>humour</i> une profonde -antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause -de notre éducation latine, que l'<i>humour</i> est devenu pour nous quelque -chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous -manque, a dit M. Taine: l'<i>humour</i> est le genre de talent qui peut -amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit -comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre -race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.»</p> - -<p>Le XVII<sup>e</sup> siècle nous montre la victoire de l'esprit latin -sur presque toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce -grand siècle, de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner -dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le -caprice de l'individu».<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> Mais à d'autres moments l'esprit celtique a -pris sa revanche, et même au XVII<sup>e</sup> siècle il n'a pu être -complètement étouffé.</p> - -<p>L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a -fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple -français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle -expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte -révolution de notre existence tant politique que littéraire.</p> - -<p>Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de -tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter -soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition? -C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y -a un fond d'<i>humour</i> celtique sous notre politesse et notre gravité -latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la -France et des Français<a name="FNanchor_4_35" id="FNanchor_4_35"></a><a href="#Footnote_4_35" class="fnanchor">[4]</a>, M. Hillebrand propose de modifier à notre -usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le -Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le -Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre -classique de l'<i>humour</i>; elle a donné naissance ou asile aux plus -grands humoristes<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> de la littérature anglaise, notamment à Swift et à -Sterne.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un Irlandais, au XV<sup>e</sup> siècle, le comte de Kildare, accusé -d'avoir commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, -répondit, pour s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. -Voilà une plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son -originalité, et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait -comique ou spirituel.</p> - -<p>Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement -inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et -recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà! -doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et -tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté -pure, d'une bêtise.</p> - -<p>A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours -dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente -d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment -à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à -cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce -que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la -piquante épigramme du Gascon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p> - -<p>Dans l'<i>humour</i>, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte -qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire, -avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union -est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange -contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie -humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter -à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à -l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime, -présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait. -Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de <i>Maître Pathelin</i>, -appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.</p> - -<p>L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que, -«<i>quoiqu'il</i> n'eût point pris part au combat, il avait le mérite -d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte -et les Bélise des <i>Femmes savantes</i>, me pâmer d'admiration sur ce -quoique. Ce <i>quoique</i> vaut un poème. Ce <i>quoique</i> m'ouvre l'infini. -L'absurdité profonde de ce <i>quoique</i> est précisément ce qui en fait le -sublime.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Enfin, <i>quoique</i> en dit beaucoup plus qu'il ne semble.<br /> -Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,<br /> -Mais j'entends là-dessous un million de mots.<br /> -</p> - -<p>La gloire de l'<i>humour</i>, c'est de faire ouvrir de<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> grands yeux ronds -à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique -bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur -insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants, -comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une -pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en -eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous -pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au -travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du -défunt?—Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole, -c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»</p> - -<p>Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance -de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M. -Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est -un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces -les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de -fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à -attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur -une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon -pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif -pour le battre; comme le petit garçon ne<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> faisait rien du tout, il -se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas -recommencer<a name="FNanchor_5_36" id="FNanchor_5_36"></a><a href="#Footnote_5_36" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> - -<p>Dans la fable du <i>Loup plaidant contre le renard par devant le singe</i>, -il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux -parties, prononce l'arrêt en ces termes:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Je vous connais de longtemps, mes amis,<br /> -Et tous deux vous paierez l'amende:<br /> -Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.<br /> -Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.<br /> -</p> - -<p>Ce qui fait l'<i>humour</i> de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme, -plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la -fable n'a rien d'humoristique:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le juge prétendait qu'à tort et à travers<br /> -On ne saurait manquer, condamnant un pervers.<br /> -</p> - -<p>Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le -poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale -de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre -imagination des perspectives infinies.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p> - -<p>On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La -Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit -que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition -logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute -espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme -particulier de l'<i>humour</i>. En ce sens on peut dire que l'<i>infini</i> est -au fond des plaisanteries de l'<i>humour</i>, à la différence des traits -simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours -nette et la portée limitée<a name="FNanchor_6_37" id="FNanchor_6_37"></a><a href="#Footnote_6_37" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Voici quelques exemples d'<i>humour</i> consistant dans une contradiction -infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les -sentiments qu'ils ont exprimés.</p> - -<p>Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un -vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> -qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours -ôté son chapeau en entrant dans une église.</p> - -<p>Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne -voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger -qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un -vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à -la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit -chatouilleux.» Dans les <i>Essais de critique et d'histoire</i> de Macaulay, -nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au -supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de -la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le -brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui -entrent comme éléments dans l'<i>humour</i> ont fait croire à trop de gens -qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter -le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une -de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui -voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent -une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant -des<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple -étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse -sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère -humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du -ridicule!» Un <i>philistin</i> berlinois vantait devant Henri Heine le grand -nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait -sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit:</p> - -<p>«Mon bel ami, l'<i>humour</i> est une invention des Berlinois, le peuple -le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde -pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une -autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services -particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre. -Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire? -Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens -disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville -de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément -était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya -d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule -eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation -dut se contenter des petites,—avec un privilège spécial, toutefois, -pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des -basses<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises -que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent -impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus -de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même -secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable, -lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui -du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en -sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes -les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par <i>humour</i> qu'on -les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde: -la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son -but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit -persiflage, l'absurdité pure et simple en <i>humour</i>, la sotte ignorance -en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de -la moderne Athènes<a name="FNanchor_7_38" id="FNanchor_7_38"></a><a href="#Footnote_7_38" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<p>Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner -aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que -chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque -manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> de -musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur; -de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et -petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p><i>L'esprit dans la bêtise</i>, comme toutes les définitions sommaires qu'on -a données et qu'on donnera encore de l'<i>humour</i>, n'est qu'un côté de -cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou -supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, <i>l'esprit dans le -sentiment.</i></p> - -<p>C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable -<i>humour</i> (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité -et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse -que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais -notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang -qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les -<i>aimions</i>, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire -d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux -héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.</p> - -<p>Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique -est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -enfant qui a une manie très étrange, un <i>dada</i>, et dans le cerveau -duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis -nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable -et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit -plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi -noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller -devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons -de même, nous admirons, nous <i>aimons</i> don Quichotte, si loyal, si -généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances. -La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à -ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à -quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde -chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas -de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité -que l'<i>humour.</i> Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux, -s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou -étudiée, il en fait le tableau suivant:</p> - -<p>«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers -sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds -de<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue, -ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la -tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une -demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je, -mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de -travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as -pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron. -Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais -d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron, -je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses -jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa -net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas, -semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.»</p> - -<p>Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu -et bien décrit cet élément considérable de l'<i>humour</i>: l'esprit dans le -sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de -quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:</p> - -<p>«L'<i>humour</i>vrai, l'<i>humour</i> de Cervantes et de Sterne a sa source dans -le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un -esprit généreux verse sur les blessures de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> et que seul un -esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'<i>humour</i> ainsi entendu -est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus -tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de -ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos -yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique -que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté -fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de -sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une -teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère -et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien, -vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous -les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos -affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime -qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà -la marque de l'<i>humour</i> vrai.»</p> - -<p>Dans un feuilleton du <i>Journal des Débats</i>, daté du 12 mai 1867, la -femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie, -a dit finement: «L'<i>humour</i> fait que la griffade elle-même a quelque -chose de la caresse.»</p> - -<p>M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> anglaise</i>, a défini -partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de -l'<i>humour</i>:</p> - -<p>«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des -contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique -qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les -plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de -bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y -livre<a name="FNanchor_8_39" id="FNanchor_8_39"></a><a href="#Footnote_8_39" class="fnanchor">[8]</a>. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle -aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.—Un -autre trait de l'<i>humour</i> est l'oubli du public. L auteur nous -déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être -compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si -son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. -Il veut être raffiné<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> et original tout à son aise; il est chez lui -dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de -chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.—Un -dernier trait de l'<i>humour</i> est l'irruption d'une jovialité violente, -enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît -brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes -de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez -une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité -habituelle.—Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. -L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone -de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou -laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent -bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes -violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des -retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines -et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en -vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes -harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble -naturelle.»</p> - -<p>M. Taine dit encore: «L'<i>humour</i> consiste à dire d'un ton solennel des -choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.»</p> - -<p>Il est très vrai que tel est souvent le style de l'<i>humour</i>. Sterne, -qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé -que le charme principal de l'<i>humour</i> de Cervantes consiste en ceci, -que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute -la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur -trait d'<i>humour</i> de Swift un passage des <i>Voyages de Gulliver</i> où le -style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M. -Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le -cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais, -comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son -pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma -bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette -dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop -improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner -une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je -n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à -s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets. -Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature -des<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.»</p> - -<p>Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray, -et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne -suffit pas pour distinguer et définir le style de l'<i>humour</i> dans -sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien -curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul -a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de -rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser -et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus -extrêmes de la particularisation.</p> - -<p>Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus -du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, -et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la -capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre -les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et -tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy -les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh, -Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus -de peur pour plus de cinq sols.»</p> - -<p>Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même -pas de dire: «Mon<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des -yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de <i>six teintes et -demie, sinon d'une pleine octave</i>, au-dessus de sa couleur naturelle.» -Au lieu d'écrire: <i>la patience de Job</i>, il écrit: <i>le tiers, le quart, -la moitié ou les trois cinquièmes</i> de la patience de Job, indiquant -exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour -supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule -chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression -«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille -de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage, -il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes, -il tiendra à nous apprendre qu'elle <i>récure une poissonnière.</i> La -blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue -à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face -de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os <i>pubis</i> et le -bord extérieur de la partie du <i>coxendix</i> appelée os <i>ilium</i> ont été -horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable -fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et -l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile».</p> - -<p>M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement -loin ce curieux procédé<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> de style, voulant énoncer ce fait bien simple, -que tous les <i>sénateurs sont vieux</i>, dédaigne les vieilles images dont -un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute -assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies; -il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons -de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier -serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de -tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et -<i>M. Nisard</i>, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la -colonne, <i>pourrait serrer la main à Rhamsès IV.</i>»</p> - -<p>Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les -femmes de la maison prennent un air important,—dans une phrase qui est -le <i>nec plus ultra</i>, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après -laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle:</p> - -<p>«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant -le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait -son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de -l'état de mariage—et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a -plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu -porter,—il n'en est aucune qui me semble aussi pleine<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> d'inextricables -mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée -dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme -de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en -deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus -d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles -de l'<i>humour</i>, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et -l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette -longue revue préliminaire, c'est que l'<i>humour</i> est un genre d'esprit -et de talent singulièrement complexe.</p> - -<p>L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la -logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des -qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a -une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants, -les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en -passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il</p> - -<p> -<span style="margin-left: 15em;">Un âne,</span><br /> -Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier<a name="FNanchor_9_40" id="FNanchor_9_40"></a><a href="#Footnote_9_40" class="fnanchor">[9]</a>;<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p> - -<p>affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon -dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout -à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes, -comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc; -enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du -précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse, -et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui -anéantissent le sérieux.</p> - -<p>Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments -contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée -mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en -un mot, la philosophie de l'<i>humour</i>? C'est ce que je me propose de -chercher dans le chapitre qui va suivre.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_32" id="Footnote_1_32"></a><a href="#FNanchor_1_32"><span class="label">[1]</span></a> <i>Revue critique</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1870.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_33" id="Footnote_2_33"></a><a href="#FNanchor_2_33"><span class="label">[2]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 juin 1865.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_34" id="Footnote_3_34"></a><a href="#FNanchor_3_34"><span class="label">[3]</span></a> Voy. pages <a href="#Page_164">164</a> et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_35" id="Footnote_4_35"></a><a href="#FNanchor_4_35"><span class="label">[4]</span></a> <i>Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des -XIX<sup>ten</sup> Jahrhunderts.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_36" id="Footnote_5_36"></a><a href="#FNanchor_5_36"><span class="label">[5]</span></a> <i>Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the -little boy to see whether he was doing any thing he could beat him for: -as he happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his -ears, and told him not to do it again.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_37" id="Footnote_6_37"></a><a href="#FNanchor_6_37"><span class="label">[6]</span></a> On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont -significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate -bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans -une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, <i>Aimé de son concierge</i>, -un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant -flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre -ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout -à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me -voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est -même à dire que <i>de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus -ressemblant!</i>»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_38" id="Footnote_7_38"></a><a href="#FNanchor_7_38"><span class="label">[7]</span></a> Reisebilder.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_39" id="Footnote_8_39"></a><a href="#FNanchor_8_39"><span class="label">[8]</span></a> Dans son livre sur <i>Henri Heine</i>, M. Ducros note -naturellement cette singularité, mais sans prendre garde que c'est -précisément en cela que l'<i>humour</i> de Heine consiste et en jugeant, -avec la juste sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce -qui lui Tait l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille -lui-même l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au -moment même où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement -inspiré... L'auteur des <i>Reisebilder</i> n'a garde de se laisser aller -bonnement et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la -fin d'un développement ému ou d'une description enthousiaste, nous -mystifier par une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et -vulgaire.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_40" id="Footnote_9_40"></a><a href="#FNanchor_9_40"><span class="label">[9]</span></a> Alfred de Musset, <i>Mardoche.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></h5> - - -<h4>PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT</h4> - - -<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.—Idée -du néant universel.—Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.—Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.—Rapprochement insolent de tous les -contrastes.—Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.—L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.—La fête des fous.—La danse des -morts.—<i>L'Ecclésiaste.</i>—L'<i>humour</i> des Espagnols.—L'<i>humour</i> des -Anglais.—Rabelais.—Villon.—Pascal.—Voltaire.—Humoristes divers du -XIX<sup>e</sup> siècle.</p> - - -<p class="p2">J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des -contraires<a name="FNanchor_1_41" id="FNanchor_1_41"></a><a href="#Footnote_1_41" class="fnanchor">[1]</a> pour<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> donner une dernière définition de l'<i>humour</i>, -plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui -ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à -la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce -terme. J'opposerai à l'<i>humour</i> l'état d'esprit qui lui est le plus -contraire: cet état, c'est la gravité.</p> - -<p>Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe -d'habitude au mot <i>gravité</i>, mais qui sont étrangères à la notion -de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme -qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux; -c'est, selon l'étymologie, un homme qui <i>pèse.</i> J'entends le verbe -<i>peser</i> dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme -grave, <i>gravis</i>, a du poids,—du lest, comme on dit par métaphore; dans -l'ordre général du monde il pèse pour sa part—on croit peser; et, en -outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette -double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la -balance, telle est la signification complète du mot <i>gravité.</i></p> - -<p>L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre -personne.</p> - -<p>Rire de lui-même, manquer au respect qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> se doit, se donner un petit -soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez, -déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre, -de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait -lui en venir.</p> - -<p>Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes, -toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit -tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit -juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place; -rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour -rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont -gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui -aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures -convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a -des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des -passions: elles donnent du sérieux à la vie.</p> - -<p>La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et -d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et -l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors. -«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; <i>on-on</i> doit <i>rem-emplir</i> les -formes.»—«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld,<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> chacun -affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le -croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et -encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les -défauts de l'esprit.»</p> - -<p>Voilà l'<i>humour</i> presque défini, mais négativement et par son -contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition -de la gravité.</p> - -<p>L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni -lui-même.</p> - -<p>Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est -qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su -s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on -découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout -compris, et il a jugé que <i>tout n'est qu'une farce.</i> L'idée du <i>néant -universel</i> est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il -rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion -est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être -distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral; -surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse. -Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous <i>particuliers</i>; mais -«tout le monde est fol», comme<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> dit Panurge, et lui-même non moins que -les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de -l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol -ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une -perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne; -l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la -moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je -veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots; -et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout -à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la -gravité.</p> - -<p>Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de -satires et de comédies.</p> - -<p>Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du -ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des -infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit -sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation, -la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de -personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien -raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus -respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur -leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> rire sec -et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le -Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules -personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et -nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots.</p> - -<p>H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur -<i>les Conditions de la bonne comédie</i>, dit fort justement: «L'esprit -ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela, -il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui -qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer -ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant -qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent -comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève, -nous spectateurs, à sa propre hauteur.»</p> - -<p>Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous -appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte -et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste! -Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite -les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses -expressions, je développe et commente sa pensée:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p> - -<p>Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur -comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises -individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise, -les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les -imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas, -rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit, -par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous -les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la -maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du -haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères -les fous.—L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises -individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée -précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son -<i>Gulliver</i>; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité -une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons.</p> - -<p>Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui -ait profondément compris la philosophie de l'<i>humour.</i></p> - -<p>L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les -personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le -poète comique ordinaire. Il ne divise pas les<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> hommes en fous et en -sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun -parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune -secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas -pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne -vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie -humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus -grands savants de la terre ne sont pas aussi de <i>triples sots?</i> est-ce -que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle -illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le -poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la -comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout -aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne -et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans -l'égalité du néant.</p> - -<p>Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses -grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général -du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les -<i>aime</i>, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur.</p> - -<p>C'est ici le trait le plus profond de l'<i>humour.</i> Nous l'avons noté -dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle -idée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la -source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant -ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de -Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point -immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une -élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi:</p> - -<p>Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant, -ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au -contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des -<i>sots</i>; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre -fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse! -Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs -mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art -et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de -la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à -Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux -n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et -leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos -grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement -de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> de Falstaff la -philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet -perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les -saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde -vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours -d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis -par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois -d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous -étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que -l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et -des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or -et l'innocence des anges!</p> - -<p>Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange -de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien -qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre -le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre <i>treize</i> -langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de -donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique?</p> - -<p>Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif -plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule -doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres -mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui -paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien -montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez -dupe de lui-même pour en croire un seul mot.</p> - -<p>Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que -notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme -contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse -et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite -gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de -tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante -ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule -qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie -humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras -nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la -cour de Versailles à la mort de Monseigneur.</p> - -<p>L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le -libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des -pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber -à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire -sur<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste; -livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté; -traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur -valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche; -humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la -volupté de l'humoriste.</p> - -<p>En bonne logique, l'<i>humour</i> est la négation même et la ruine de l'art, -puisque le mépris de l'univers, principe de l'<i>humour</i>, embrassant -tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et -nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de -mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.</p> - -<p>Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent -l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts -de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se -sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie <i>par raison.</i> -Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils -saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu -que les Arabes appellent <i>al-katim</i><a name="FNanchor_2_42" id="FNanchor_2_42"></a><a href="#Footnote_2_42" class="fnanchor">[2]</a>», ouvrent généralement leur -livre par une culbute et le ferment sur une pirouette.<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> Rabelais -remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe -en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des -Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, <i>de Nasis</i>, en -latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table -composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur -d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r -...ing—twing—twing—prut—trut (c'est un abominable violon). -Tr...a...e...i...o...u—twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, -diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle, -twuddle diddle—prut—trut—krish—krash—krush.»</p> - -<p>Mais il est clair que l'<i>humour</i> est obligé de se modérer lui-même. -Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction -de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et -de la forme, le rien pur et simple,—zéro. Aussi l'humoriste a-t-il -beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il -n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi -de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie, -il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est -pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.</p> - -<p>Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> briseur de -lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition, -vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et -non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son -coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux. -C'est ici la contradiction intime de l'<i>humour</i>. Comme tant d'autres -contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort, -mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister -littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'<i>humour</i>, qui -semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a -de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque -chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant -par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme -partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la -manière, est le mystère du goût, le secret du talent.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus -ou moins abstraites, pour considérer l'<i>humour</i> dans les faits de -l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais -avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même -sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire -çà et là quelques exemples, sans<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> m'astreindre à un ordre logique -rigoureux.—Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le -génie dans ses rapports avec l'<i>humour</i> sera plus loin l'objet d'un -examen spécial.</p> - -<p>On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait -connu et pratiqué l'<i>humour</i>? La réponse dépend naturellement de -l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la -plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il -est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux -choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence -possible de l'<i>humour</i> au siècle de Périclès et de Phidias serait une -témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques, -l'<i>humour</i>, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de -se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût -et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de -santé, et l'<i>humour</i> est une maladie; l'homme est heureux, croyant, -et l'<i>humour</i> est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état -d'équilibre parfait, et l'<i>humour</i> est le renversement frénétique de -tous les rapports et de toutes les proportions.</p> - -<p>Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature -humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour -les mépriser à la façon de l'<i>humour</i>.»</p> - -<p>Dans la décadence de l'antiquité l'<i>humour</i> fit éclosion; mais, pour -qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient -nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à -l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix -supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et -de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique -inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion -fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe, -création fantasmagorique d'un fantôme.</p> - -<p>Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer -un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux -nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu -de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par -lesquelles nous disons adieu au carnaval.</p> - -<p>Dans son beau livre sur les <i>Fragments cosmogoniques de Bérose, -commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art -asiatique.</i> M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient -coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -<i>Sacée</i>, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un -d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses -empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu -d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques -jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu -de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem -de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur -le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna -l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara -du pouvoir.</p> - -<p>M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la -<i>Religion romaine</i> où il raconte l'invasion des religions étrangères à -Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.</p> - -<p>«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au -printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait -les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus -variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en -femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute: -«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une -litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne, -qui<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne -couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était -Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même -chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps: -«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et -toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise -à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère -dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.»</p> - -<p>Au moyen âge, une sorte d'<i>humour</i> en action nous est également offerte -dans la fameuse <i>fête des Fous.</i> C'était une mascarade où l'État, -l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule -pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage: -«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la -bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux -vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait -rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle -au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux -joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de -ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.»</p> - -<p>D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère, -appartenant à la fois aux représentations<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> de l'art et à l'histoire -réelle, nous apparaissent dans la <i>Danse des morts.</i> Quel théâtre -que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de -misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent -danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir! -Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes -anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du -XV<sup>e</sup> siècle, venant convier à la danse tous les états et -toutes les classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et -pauvres, nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la -belle dame à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en -pâlissant l'horrible fantôme ricaner derrière elle!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'<i>humour</i> peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de -quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond -du néant de toute chose:</p> - -<p>«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est -vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem... -Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai -que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà -grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu -avant moi à Jérusalem;<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> mon intelligence a vu le fond de toute chose; -j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la -folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Beaucoup de sagesse,<br /> -Beaucoup de tristesse;<br /> -Grandir son savoir<br /> -Est peine vouloir.<br /> -</p> - -<p>«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le -plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité... -Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des -vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres -fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour -arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux -sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et -de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi -à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or, -l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de -chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et -je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis -à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de -mes mains et les travaux auxquels je m'étais<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> livré, je reconnus encore -une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors -à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une -part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la -supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la -lumière sur les ténèbres.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le sage a ses yeux dans sa tête,<br /> -Et le fou marche dans la nuit.<br /> -</p> - -<p>«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je -pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle -du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma -sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions -me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se -passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent<a name="FNanchor_3_43" id="FNanchor_3_43"></a><a href="#Footnote_3_43" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> - -<p>Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.</p> - -<p>Cependant, si l'<i>humour</i> se confondait en dernière analyse avec le -pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature -un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans -<i>l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -ridée du<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> néant de l'existence.</i> Le parfait humoriste pense, connue -l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire -cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle -est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée, -légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui -inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.</p> - -<p>L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'<i>humour</i> -gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques -années, initient l'esprit français à l'<i>humour</i> slave, plein de -mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau -fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de -joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel -des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait -exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa -conception du monde<a name="FNanchor_4_44" id="FNanchor_4_44"></a><a href="#Footnote_4_44" class="fnanchor">[4]</a>».</p> - -<p>Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M. -Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne, -a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate -dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes -politiques, et dans toute leur littérature, même<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> dans les œuvres -des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et -contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue -précisément le tempérament humoristique.</p> - -<p>Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux -pour être gai à la façon l'<i>humour</i>; il redoute excessivement d'être -l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce -n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est -du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites -et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est -fort différent de l'<i>humour</i> et de la grande ironie. Le <i>persiflage</i> -se moque des individus; la grande <i>ironie</i> se moque de l'homme, et le -hait; l'<i>humour</i> se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.</p> - -<p>L'<i>humour</i> anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui -d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et -de joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au -XIV<sup>e</sup> siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein -renouveau de la Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine -rien de plus opportun que de traduire en vers <i>l'Ecclésiaste.</i> «Le -désenchantement, remarque à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou -amère,<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> la connaissance innée de la vanité des choses humaines, ne -manquent guère dans ce pays et dans cette race.»</p> - -<p>Quand les voyageurs anglais au XVIII<sup>e</sup> siècle venaient nous -dire: «Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur -répondions: «Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, -écrivait de Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au -cabaret aussi tristement que si l'on y était forcé par le parlement -pour augmenter les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et -sa liberté, qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses -députés à la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; -il danse, il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il -s'enivre.» Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir -bizarre à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»—Des -inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge -de dix-sept ans écrit un poème sur les <i>Plaisirs de la mélancolie.</i> -Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est -doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année -l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où -Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un -enfant des hommes était né.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p> - -<p>Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus -d'ironie que d'<i>humour.</i> Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que -l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche, -cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift -arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui -cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des -humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre -pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de -leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui -sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne -dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale -Swift; il est l'Homère du genre.</p> - -<p>Sterne, au contraire, a plus d'<i>humour</i> que d'ironie. Son esprit, -comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a -pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres -légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la -fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.</p> - -<p>Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme -qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens, -plus aimable et plus riant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span></p> - -<p>Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans -l'<i>humour</i> ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans -l'ironie: le père, la source, <i>sacrum caput.</i></p> - -<p>Qu'y a-t-il de si grand dans l'<i>humour</i> de Rabelais? C'est que chez -lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des -choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que -triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté -profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font -de son livre, qui est par excellence Bible de l'<i>humour</i> c'est-à-dire -d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits -des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui, -étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs -biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède -plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre -deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur, -les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela? -Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science -que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je -vous paye chopine.»</p> - -<p>Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point -que chez lui l'écrivain<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon -de philosophie contenue dans le premier verset de <i>l'Ecclésiaste</i>, -et qui est tout renseignement de l'<i>humour</i>, il l'a donnée dans sa -personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans -sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier -de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son -siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis, -culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à -gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.</p> - -<p>Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et -borner l'<i>humour</i>. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre -n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein -d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de -raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est -l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à -mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au -sérieux.</p> - -<p>Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou -fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien -de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme -y respire pour la science<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> et pour la vertu; mais cherchez bien, et -vous trouverez l'<i>humour</i> qui se cache et rit en un coin: c'est dans -la signature de la lettre, datée du pays d'<i>Utopie.</i> De même, dans -les chapitres sur l'éducation,—chapitres si judicieux qu'ils ont -servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet, -jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme -de l'Université,—Rabelais a le bon goût de chasser doucement le -sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités -grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler -à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand -Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des -héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite -en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs -d'autruche».</p> - -<p>Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous -garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel -humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité, -la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose -d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le -souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant -le sens du <i>Pantagruel</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> veulent y voir tantôt une satire de la -société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne -sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance -naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité -de l'<i>humour</i>, l'impuissance particulière de la raison française à -comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les -protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces -pygmées? Rabelais se moque bien de cela<a name="FNanchor_5_45" id="FNanchor_5_45"></a><a href="#Footnote_5_45" class="fnanchor">[5]</a>!</p> - -<p>C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus -grand des humoristes soit né en France, pays où l'<i>humour</i> est si rare.</p> - -<p>Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature -et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins -complets. Le fond de l'<i>humour</i> étant, en somme, le sentiment que tout -est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il -n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en -possède une certaine dose. Une histoire de l'<i>humour</i> en France serait -un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni -même en tracer le plan général;<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> je ne veux que citer quelques noms ça -et là.</p> - -<p>Le génie de Villon, au XV<sup>e</sup> siècle, a été résumé par un -érudit dans une phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle -contient les termes mêmes de notre dernière définition de l'<i>humour</i>. -«Dans les vers de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, -la bouffonnerie se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la -tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; -<i>le sentiment du néant des choses et des êtres</i> est mêlé d'un burlesque -soudain qui en augmente l'effect.»</p> - -<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, l'<i>humour</i> de Pascal, désespéré, battu des -flots, est venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité -contre la tempête et toujours plein d'une tragique agitation.</p> - -<p>Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux -les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste, -s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul -dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même -par l'idée anéantissante». Ses romans, <i>Micromégas</i> surtout et -<i>Candide</i>, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et -du simple persiflage, et qui appartiennent à l'<i>humour</i> ou du moins à -la haute ironie.—De tous les écrivains de notre littérature, le plus -étranger à toute espèce<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> d'<i>humour</i> est certainement Buffon. Dans son -discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos -yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande -à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus -générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'<i>humour</i>, -nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant -par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité -pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et -rendraient ridicule le sublime lui-même.</p> - -<p>Napoléon I<sup>er</sup>, dans un autre genre et sur une autre scène, -était, lui aussi, totalement dépourvu d'<i>humour.</i> «On ne trouverait pas -dans sa vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule -de ces philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un -César ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est -supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa -propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent -à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de -faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire -... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien, -il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette -suprême grandeur de<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa -juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des -petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste -mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir -bien joué le drame de la vie<a name="FNanchor_6_46" id="FNanchor_6_46"></a><a href="#Footnote_6_46" class="fnanchor">[6]</a>». M<sup>me</sup> de Rémusat raconte -dans ses Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de -gravité. «C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, -que celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent -qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme -est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie -politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes -partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant -qu'ils possèdent la <i>moitié</i>, le <i>quart</i> ou les <i>deux cinquièmes</i> de -l'<i>humour</i>.</p> - -<p>Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur -du <i>Génie du christianisme</i>, depuis l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, -ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me -suis toujours étonné qu'un homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> avait tant de connaissance des -hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au -jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La -politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples -et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à -espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, <i>c'est -qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au -sérieux.</i>» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave, -emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable -<i>humour</i>, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré -incompatible avec ce genre d'esprit.</p> - -<p>Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas -le moindre grain d'<i>humour.</i> Stendhal en a un peu plus, et il en -affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans -affectation. L'<i>humour</i>, chez ce parfait écrivain, est sévèrement -mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis -en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'<i>humour</i> -au plaisir que prend l'auteur de <i>Lokis</i> et de la <i>Vénus d'Ille</i> à -mystifier le lecteur ébahi.</p> - -<p>Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon -sentiment, le dernier mot de l'<i>humour</i>, en ce sens qu'elle nous<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> fait -toucher du doigt la limite extrême que l'<i>humour</i> ne peut pas dépasser -et où il confine au scandale:</p> - -<p>«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de -Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés -dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur -le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre; -seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement -des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa -maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par -là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains, -et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant -joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse -qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières -cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde -suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement -le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé, -l'engageait à le reprendre et à continuer: «<i>Non</i>, répliqua-t-il, ce ne -sorti pas mes opinions<a name="FNanchor_7_47" id="FNanchor_7_47"></a><a href="#Footnote_7_47" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p> - -<p>Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non -point égaler à un tel paradoxe d'<i>humour</i>, mais lui comparer dans une -certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des <i>Aventures</i> -de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le -jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le -manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier -et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui».</p> - -<p>M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a -compris plus profondément que lui la philosophie de <i>l'Ecclésiaste</i>; -mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme -proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la -création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais -eût prise pour de la foi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est -trop exclusivement classique une bonne définition de l'<i>humour</i>; on -en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su -goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut -l'<i>humour</i>, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit -étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article -du <i>Temps</i> (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> série de -ses <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, il a défini le mot aussi -complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.</p> - -<p>Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'<i>humour</i>, -il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion -générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise -s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent -plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du -XVIII<sup>e</sup> siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir -vraiment l'<i>humour</i> une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une -définition partielle. M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature -anglaise</i>, a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères -extérieurs de l'<i>humour</i>, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce -genre d'esprit et de talent.</p> - -<p>En Allemagne, la <i>Poétique</i> de Jean-Paul, livre extravagant et obscur, -est le vrai code de d'<i>humour</i>, et plusieurs chapitres des admirables -<i>Reisebilder</i> d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.—Le grand -sens de Hegel a condamné l'<i>humour</i> avec la dernière sévérité. Il -y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La <i>subjectivité -infinie</i>, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe -de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable -excès. L'<i>humour</i>, c'est la personnalité<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> de l'artiste gonflée, -débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain -rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le -personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits, -ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne -d'intérêt. Il est l'<i>alpha</i> et l'<i>oméga</i>, le commencement et la fin. -Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents. -Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois -cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur, -pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de -poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose -substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit, -l'imagination, la sensibilité, la grâce et <i>les grâces</i> de l'artiste.</p> - -<p>Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais -Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même -et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce -n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi, -sur les débris de l'univers.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_41" id="Footnote_1_41"></a><a href="#FNanchor_1_41"><span class="label">[1]</span></a> On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la -comédie sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_42" id="Footnote_2_42"></a><a href="#FNanchor_2_42"><span class="label">[2]</span></a> Rabelais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_43" id="Footnote_3_43"></a><a href="#FNanchor_3_43"><span class="label">[3]</span></a> Traduction de M. Renan.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_44" id="Footnote_4_44"></a><a href="#FNanchor_4_44"><span class="label">[4]</span></a> Gaston Paris, <i>Histoire poétique de Charlemagne</i>, p. 200.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_45" id="Footnote_5_45"></a><a href="#FNanchor_5_45"><span class="label">[5]</span></a> Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions -contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de -la poésie comme de l'<i>humour</i>, c'est que le <i>Pantagruel</i> soit le -développement logique et suivi d'une allégorie <i>particulière.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_46" id="Footnote_6_46"></a><a href="#FNanchor_6_46"><span class="label">[6]</span></a> Lanfrey, <i>Histoire de Napoléon I<sup>er</sup></i>, t. II, p. -336.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_47" id="Footnote_7_47"></a><a href="#FNanchor_7_47"><span class="label">[7]</span></a> Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse -du directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a><br /><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></h5> - - -<h4>L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</h4> - - -<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.—La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.—<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>—Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.—Falstaff.—Les sept âges de -la vie humaine.—Le banquet de la lin.—Conclusion générale.</p> - - -<p class="p2">L'<i>humour</i> signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au -soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot, -depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens -du mot français <i>humeur</i>, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au -plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme -l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -l'espèce de philosophie<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> si amèrement exprimée dans le premier verset -de <i>l'Ecclésiaste.</i></p> - -<p>J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de -l'<i>humour</i> par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de -l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de -prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être -vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut -en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne -pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je -cède la parole au critique français qui a donné de l'<i>humour</i> la plus -juste définition que je connaisse.</p> - -<p>«Le rire, écrit M. Scherer<a name="FNanchor_1_48" id="FNanchor_1_48"></a><a href="#Footnote_1_48" class="fnanchor">[1]</a>, est excité par le ridicule, et le -ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa -destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous -empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger, -et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons -maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus -dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum -habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la -vie; elle est entre l'homme même<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> et sa destinée, entre la réalité tout -entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi -dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois, -pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant... -Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes -ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se -plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et -inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a -un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la -vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le -grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie -de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse -de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de -la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de -l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et -celles de ses chers semblables,—telle est l'essence de l'<i>humour</i>. On -comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire -sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le -sentimental qui se pénètrent réciproquement.</p> - -<p>«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est -un sceptique. Cette<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> tolérance «les misères de l'humanité qui le -caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en -lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou -sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres. -Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie -auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances; -il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la -drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera -dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la -disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus -heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus -juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai -philosophe—pourvu cependant qu'il soit philosophe.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il nous reste à examiner l'<i>humour</i> dans Shakespeare et dans Molière, à -chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure -ils le sont.—Un mot d'abord sur Aristophane.</p> - -<p>Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de -l'art classique en général, l'<i>humour</i> s'est cependant glissé dans -l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la -distingue à tous les points de vue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> - -<p>Dans la comédie de <i>la Paix</i>, Trygée, traversant les airs à cheval -sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car -la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont -l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'<i>humour</i>, -et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La -forme générale en est humoristique par le décousu de la composition, -par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature -qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu -et l'accessoire; par la <i>parabase</i> elle-même, intervention directe -et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface -bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le -rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du -lyrisme le plus pur et le plus éclatant.</p> - -<p>Mais, à considérer d'autres choses plus importantes—l'inspiration -habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref -le fond de son théâtre et de sa pensée—Aristophane m'apparaît comme -le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et -de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel -parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres -contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre -Socrate ne fait pas honneur à la<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> portée de son esprit aux yeux de -la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et -le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur -et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant -Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout -citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion -civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'<i>humour.</i> Il -est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus -claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.</p> - -<p>Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique -d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des <i>Oiseaux.</i> Cette -comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans -l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire -individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se -joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes, -devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut -encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des -hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus -gracieux ni de plus hardi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans les champs libres de l'air, les oiseaux<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> imaginent de bâtir une -ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute -communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets, -dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les -oiseaux» elle s'écrie:</p> - -<p>«Je suis immortelle!</p> - -<p>—Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi! -l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et -ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi -du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?</p> - -<p>—Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de -sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et -des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse -grillée.</p> - -<p>—De quels dieux parles-tu?</p> - -<p>—Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.</p> - -<p>—Vous, dieux?</p> - -<p>—Y en a-t-il d'autres?</p> - -<p>—Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à -eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et <i>non à Jupiter, par -Jupiter</i><a name="FNanchor_2_49" id="FNanchor_2_49"></a><a href="#Footnote_2_49" class="fnanchor">[2]</a>!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>Rien de plus humoristique que ce dernier trait.—La situation devient -tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux -oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu -triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité -au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux, -est occupé à faire la cuisine.</p> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS.</span>—Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium, -passe-moi le fromage, veille au charbon.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Attends que j'aie mis mon silphium.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Qu'est-ce que ces viandes?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les -amis du peuple.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la -paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous, -soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de -pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> sommes, à -cet égard, munis de pleins pouvoirs.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui -encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que -vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le -sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs -à dîner.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Cela me suffit, je vote pour la paix.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc -détrôner ton père?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants, -si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous -les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous -aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le -corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat -sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Bonne idée, par Neptune!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur -soit rendu..?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à -Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la -guerre pour une femme?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Et quel parti prendre?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Lequel? conclure la paix.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais -ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale -à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les -richesses qu'il laissera.</p> - -<p>PISTHÉTÉRUS.—Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici -à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami. -La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es -bâtard et non fils légitime.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Moi, bâtard! Que dis-tu là?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère? -D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière -de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères -légitimes.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses -biens, tout bâtard que je suis?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite -maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> -en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue -la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants -légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux -collatéraux les plus proches.»</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait -inscrire sur les registres de sa phratrie?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre? -Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune -fille...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de -noces.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la -plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la -législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de -rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes; -mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au -lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'<i>humour</i><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> -d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.</p> - -<p>C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux. -Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde. -Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de -Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter -contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des -pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous -vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous -êtes gras. <i>Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!</i> -mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de -silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout -bouillant sur votre dos!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques -étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'<i>humour</i>) -Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment -de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la -qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde -que l'humoriste est le vrai sage; il est seul <i>déniaisé</i>; il n'est la -dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> pour prendre -au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande -foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si -heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de -misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement, -cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.</p> - -<p>Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à -l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable), -alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de -cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des -services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et -pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme -un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont -parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense -avec Aristote que l'homme est un animal <i>politique</i> et que l'auteur -comique doit à sa manière, <i>pro sua parte virili</i>, satisfaire, lui -aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane -trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa -personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour -cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le -faut, dans l'ornière. «Montre moi ton<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> pied, génie, dit quelque pari -Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière -terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché -dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas. -Va-t-en!»</p> - -<p>Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés; -quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de -nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.</p> - -<p>Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de -corriger les vices des hommes<a name="FNanchor_3_50" id="FNanchor_3_50"></a><a href="#Footnote_3_50" class="fnanchor">[3]</a>»; il s'en tenait à la bonne vieille -devise: <i>Castigat ridendo mores</i>, et il agissait en conséquence. -Les <i>dilettanti</i> de l'esthétique, qui sourient de cette prétention, -sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès? -Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France -aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête -et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?</p> - -<p>L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur <i>les Conditions de la bonne -comédie</i>, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie -contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span> c'est avant tout -le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment:</p> - -<p>«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de <i>peindre d'après -nature</i>, comme dit Molière, et de <i>rendre agréablement sur le théâtre -les défauts de tout le monde</i>; s'il osait attaquer les engouements -du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la <i>bohême</i> -de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands -hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait -impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame -à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse -et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu -nos hommes aux grands principes <i>humanitaires</i>, aux idées <i>généreuses</i>; -s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques -du droit <i>nouveau</i>, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la -civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques -creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait -l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût -rire avec lui<a name="FNanchor_4_51" id="FNanchor_4_51"></a><a href="#Footnote_4_51" class="fnanchor">[4]</a>?»</p> - -<p>Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs -contemporains et que Molière<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> a suivi, il faut que le poète ait la -naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action -et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette -noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé, -<i>sceptique</i>, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui -la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un -affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'<i>humour</i>, le -revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare -est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce -mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un -blâme quelconque pour le second.</p> - -<p>L'<i>humour</i> universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la -civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la -vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux; -mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour -la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est -plus <i>aimé</i> que Shakespeare.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand -rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas -contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son -apologiste allemand, M. Humbert,<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> dans l'ardeur un peu indiscrète de -son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce -qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.</p> - -<p>Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance -royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause. -Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son -appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre -la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et -humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit -féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme -font des libéraux qui se trompent de siècle.</p> - -<p>Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi -catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette -puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'<i>humour</i> -d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est -beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer <i>Tartuffe.</i> La -critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que -la comédie, la poésie et l'<i>humour</i> se passeraient bien de cette -froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le -nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> le -<i>laissez-passer</i> indispensable du <i>Tartuffe.</i></p> - -<p>Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la -gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son -manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse -et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne, -ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait -s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses -victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière -est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme -que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de <i>l'École des maris</i> -définit fort prosaïquement en ces termes:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,<br /> -Et jamais il ne faut se faire regarder.<br /> -L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage<br /> -Doit faire des habits ainsi que du langage,<br /> -N'y rien trop affecter, et sans empressement<br /> -Suivre ce que l'usage y fait de changement.<br /> -Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode<br /> -De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,<br /> -Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,<br /> -Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux:<br /> -Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,<br /> -De fuir obstinément ce que suit tout le monde,<br /> -Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous<br /> -Que du sage parti se voir seul contre tous.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p> - -<p>Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la -société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau -est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la -hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint -l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé, -non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de -l'<i>humaine folie.</i> Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant -par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle -actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur, -absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût -de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux -où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de -l'éternité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se <i>dédoubler</i> -et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était -pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait -jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans -plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade -Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui -regardaient ce qui se passait dans son domestique.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p> - -<p>Ce n'est pas tant dans <i>l'Impromptu de Versailles</i> (la seule pièce -de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette -puissante objectivité humoristique du poète, que dans <i>George Dandin, -le Malade imaginaire</i> et <i>le Misanthrope.</i> Voilà les œuvres où Molière -s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs, -el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle -d'<i>humour</i> a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire -que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi -extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque -chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur -la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les -folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste -comme la mort:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Vains et peu sages médecins;</span><br /> -Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">La douleur qui me désespère!...</span><br /> -</p> - -<p>Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'<i>humour</i> -de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'<i>Antoine et -Cléopâtre</i><a name="FNanchor_5_52" id="FNanchor_5_52"></a><a href="#Footnote_5_52" class="fnanchor">[5]</a>, et nous avons signalé la scène qui se<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> passe à bord de -la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre. -D'autres pièces, <i>Hamlet</i> par exemple et <i>le Roi Lear</i>, sont -hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression -profonde du néant du monde et de la vie.—Mais ce n'est point par -ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue -générale de l'<i>humour</i> du grand poète.</p> - -<p>Partons du <i>clown</i>, qui est, dans ses tragédies comme dans ses -comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi -humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et -fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie -inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne -sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare -a élevé le clown ou plutôt le <i>fou</i> (car ce mot indique dans la -hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre -ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé -le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a -personnifié en lui son <i>humour</i> ou son ironie.</p> - -<p>«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres -personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette -vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> de dire: Le plus -fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son -entourage le miroir de la vérité.»</p> - -<p>Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans <i>Comme il vous plaira</i>, -renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de -Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son -instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes. -«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche? -demande Corin.—Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire, -je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie -misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît -beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est -fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à -mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait -contre mon goût.»</p> - -<p>L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs -vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de -la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier -Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement. -Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient, -quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de -l'humoriste.<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais -on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque -pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune -des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins -extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'<i>humour</i>, -c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne, -en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un -auteur allemand qui vivait au XVII<sup>e</sup> siècle a écrit un roman -intitulé <i>Simplice</i>, où il signale les abus contemporains et avise au -moyen de les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse -humaine, il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.</p> - -<p>L'<i>humour</i> de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des -personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu -de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!» -s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a -souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas -avec autant d'à-propos!»—«O mélange de bon sens et d'extravagance! -s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans -la folie!»</p> - -<p>Les meilleurs grotesques de Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> sont plutôt spirituels que -comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire -à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les -mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne. -L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans -nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de -l'<i>humour</i> considéré en général; ce trait distingue particulièrement -l'<i>humour</i> de Shakespeare.</p> - -<p>Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent -point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils -sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne -et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la -poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur -leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par -l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la -grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux, -Shakespeare fait de ces hommes des créations <i>poétiques</i> et, en quelque -sorte, des <i>artistes d'eux-mêmes.</i>»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Considérons Falstaff.—Le problème le plus délicat que la critique -puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il -que<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de -débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre -omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris», -n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire, -une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à -son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux, -il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?</p> - -<p>D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est -plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore -faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et -corpulent Falstaff.</p> - -<p>«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?» -lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie, -de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton -âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me -serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et -des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.»</p> - -<p>L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des -qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses -aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span> heureuse disposition de -sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même. -Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste -suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de -l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une -idée semblable dans <i>les Fourberies de Scapin</i>; mais combien Scapin est -plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail! -Scapin dit à Octave:</p> - -<p>«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre -rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la -tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis -votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était -à lui-même.—Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un -père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons -déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence? -Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes -soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons -donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de -ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin, -réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous -demeurez tout interdit.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p> - -<p>Écoutons maintenant Falstaff:</p> - -<p>«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas -être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie -les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que -je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux -où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures. -Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus -foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle -s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta -mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux -tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si -donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils, -te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire -l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas -une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou -et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry, -dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans -notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des -anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu -fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans -l'ivresse,<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span> dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les -plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai -souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de -Votre Majesté?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air -enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense, -de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la -soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet -homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la -vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, -comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu -dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère -l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se -joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie, -selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre -importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit -effrontément?</p> - -<p>«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span> pardonne! Avant de te -connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la -vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je -renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais -pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de -rots de la chrétienté!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse, -appelle-moi coquin et moque-toi de moi.»</p> - -<p>La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre -heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes. -Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce -excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage -le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les -voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde -partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince -Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau -déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se -sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le -préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que -Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> énormes qu'on attend -de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.</p> - -<p>Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff -raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine -d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé -de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour -convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher -dans l'antichambre avec sa dague.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.—Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré -deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit -de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi -à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma -position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de -bougran fondent sur moi...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi -en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept -pointes dans mon bouclier comme ceci.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en -bougran, dont je te parlais...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Bon! deux de plus déjà!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>—... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied. -Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un -clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est -sorti onze.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois -goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont -foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir -ta main.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante, -gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de -chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de -suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment -donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal -vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons, -donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.—Allons, une raison, Jack, une raison!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait -l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par -contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons -seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à -personne par contrainte, moi!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend -confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point -Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la -fantaisie:</p> - -<p>«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. -Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse -escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon -prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez -l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être <i>humoristiques</i>, -je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde, -mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont -pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont -une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une -garantie que la vérité n'est pas sérieusement<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> menacée par eux; leur -propre énormité les réduit à néant.</p> - -<p>En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de -vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la -mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même -et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il -y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le -ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux. -Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit -rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi -la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation -doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur -sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître -douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de -bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé -par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un -diable et faites-vous plutôt assommer.»</p> - -<p>La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la -modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide -de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est -<i>l'apparence</i> de ces deux choses;<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> la prudence la plus élémentaire -consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait -cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a -pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être -un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux -que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué -son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa -nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au -fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et -dupe dos apparences.</p> - -<p>Un critique anglais du XVIII<sup>e</sup> siècle, Maurice Morgann, -a écrit sur le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment -délicieux, humoristique comme le personnage même auquel il est -consacré, mais sans s'écarter jamais du bon goût et de la distinction -la plus exquise. L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite -sa réputation, et soutient en particulier ce piquant paradoxe, que -Falstaff était un homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce -n'est pas à cause de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; -sur ce point-là surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur -de la mauvaise opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident -mieux que ses paroles.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span></p> - -<p>Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute -justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus -poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de -poltronnerie, c'est que son <i>humour</i> a ambitionné ce singulier honneur -et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré -de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de -chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou -faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire -tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait -pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a -fait.</p> - -<p>Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un -type de <i>miles gloriosus</i>, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté, -il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un -vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas -un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'<i>avance</i> d'exploits qu'il -n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'<i>après</i> l'action et -sont une libre et joyeuse invention de l'<i>humour</i> brodant sur des faits -particuliers.</p> - -<p>Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte, -Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le -moment<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère -sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un -lâche ne le pourrait pas<a name="FNanchor_6_53" id="FNanchor_6_53"></a><a href="#Footnote_6_53" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas, -s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">Plus froid que n'est un marbre,</span><br /> -Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Ayant quelque part ouï dire</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'ours s'acharne peu souvent</span><br /> -Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.<br /> -</p> - - -<p>Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler -le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot. -Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est -simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la -vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là -on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait -modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et -c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.»</p> - -<p>Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer? -Sans profit pour la société,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> il aurait donc cherché—l'égoïste!—la -satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur?</p> - -<p>«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras? -enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie? -Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle -... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants, -car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson -funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.»</p> - -<p>Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute, -c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était -aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger -passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort, -pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles, -et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son -<i>humour</i>, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur -est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le -charge sur son dos.</p> - -<p>«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu -mort.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Toi?... Seigneur! Seigneur!<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> que ce monde est adonné au -mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et -lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, -et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury -... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait -cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me -démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare.</p> - -<p>D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel -est Jacques dans <i>Comme il vous plaira.</i> Le tableau que ce mélancolique -personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à -la façon de l'<i>humour</i>:</p> - -<p>«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en -sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue -successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est -d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice. -Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage -du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers -l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant -une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> maîtresse. Puis le -soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux -sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la -réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le -juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère, -la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes -banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre -un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et -une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa -jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis -pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant -un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique -plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur -oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,—sans rien!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et après?</p> - -<p>Hamlet va nous le dire.</p> - -<p>«Où est Polonius? lui demande le roi.</p> - -<p>—A souper.</p> - -<p>—A souper! où donc?</p> - -<p>—Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain -congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment.<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> Le -ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous -engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes -pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un -service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut -pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a -mangé ce ver.</p> - -<p>—Que veux-tu dire par là?</p> - -<p>—Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un -voyage à travers l'intestin d'un mendiant.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et -planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes -filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et, -pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens.</p> - -<p>Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare. -La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa -supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point -de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane -les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est -pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions -politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> et, -comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de -nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un -jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus -universel.</p> - -<p>«C'est un divin bateleur, a-t-on dit<a name="FNanchor_7_54" id="FNanchor_7_54"></a><a href="#Footnote_7_54" class="fnanchor">[7]</a>. Le monde lui apparaissait -comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de -théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant -nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire -de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous -glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello, -Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire, -vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le -bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque -de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence, -commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes -qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement -leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui -renferme<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span> tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ainsi font, font, font<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Les follettes</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Marionnettes,</span><br /> -Ainsi font, font, font<br /> -Trois p'tits tours—et puis s'en vont.<br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_48" id="Footnote_1_48"></a><a href="#FNanchor_1_48"><span class="label">[1]</span></a> <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, t. VI, p. 210.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_49" id="Footnote_2_49"></a><a href="#FNanchor_2_49"><span class="label">[2]</span></a> Traduction de M. Poyard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_50" id="Footnote_3_50"></a><a href="#FNanchor_3_50"><span class="label">[3]</span></a> Préface du <i>Tartuffe.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_51" id="Footnote_4_51"></a><a href="#FNanchor_4_51"><span class="label">[4]</span></a> Écrit en 1883.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_52" id="Footnote_5_52"></a><a href="#FNanchor_5_52"><span class="label">[5]</span></a> Voy. <i>Les Tragédies romaines de Shakespeare</i>, chap. VII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_53" id="Footnote_6_53"></a><a href="#FNanchor_6_53"><span class="label">[6]</span></a> Maurice Morgann, <i>An Essay on the dramatic character of -sir John Falstaff.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_54" id="Footnote_7_54"></a><a href="#FNanchor_7_54"><span class="label">[7]</span></a> Victor Cherbuliex, <i>Études de littérature et d'art.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="APPENDICE1" id="APPENDICE1"></a>APPENDICE<a name="FNanchor_1_55" id="FNanchor_1_55"></a><a href="#Footnote_1_55" class="fnanchor">[1]</a></h5> - - -<h4>UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</h4> - - -<h5><i>LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON</i></h5> - -<p>Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit -les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement -qu'on peut appeler <i>homéopathique</i>, quoique ce terme date d'une époque -postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est -probablement la raison pour laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> elle plaît davantage à notre goût -français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que -les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que -les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie -ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de -<i>prosaïsme</i> parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les -pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.</p> - -<p>La comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison</i> parut pour la -première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après -sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il -y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom -d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et -en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand -poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses -contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est -un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain -défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes -naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut -tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois -avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span> trop bien -la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme -défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le -texte.</p> - -<p>La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont -italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies -de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire -médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses -prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce -que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui -encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire -qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.</p> - -<p>Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses -valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un -cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de -faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter -cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus -somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter -les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira -en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui -présentera un bassin d'argent rempli<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> d'eau de rose, avec du linge -damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?» -Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que -Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses -mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie, -et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on -lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.</p> - -<p>Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens -se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie -devant son homme.</p> - -<p>En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs -s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect <i>Votre -Seigneurie, Votre Honneur</i>, lui offrent du vin d'Espagne, des -conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni <i>Votre -Honneur ni Votre Seigneurie</i>: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de -ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi -des conserves de bœuf.—Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette -manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de -votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une -considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!—Quoi! -vous voulez donc me<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe -Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance, -cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et -pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket, -la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son -compte pour quatorze sous de petite bière...—Oh! voilà ce qui désole -Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin, -voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe -château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord, -souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la -réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»</p> - -<p>Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il -finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède -pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais -plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je -vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces -moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas -un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame -notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!—Oh! -que nous sommes joyeux de voir votre raison<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> revenue. Voilà quinze -ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.—Quinze ans! ma -foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce -temps?—Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme -vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous -avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle -maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice -parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous -appeliez Marianne!—Oui, la fille du cabaret.—Allons donc, Milord; -vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes -que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf, -Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont -jamais existé et qu'on n'a jamais vus.—Eh bien, que Dieu soit loué de -mon heureux rétablissement!»</p> - -<p>L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la -raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité -du rêve.</p> - -<p>«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu -que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons; -on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler -le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La -moitié<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre -moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un -peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons -dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous -affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si -un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, -qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi -qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait -artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on -rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin -Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes -dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est -elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous -éveillons à la mort.»</p> - -<p>Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité -où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de -l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.</p> - -<p>Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours, -huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et -l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil, -à la porte du cabaret de<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span> Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il -croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec -une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne -différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.</p> - -<p>Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel. -Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens -déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont -voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a -pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons -après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que -l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou -une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement -requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point -aux éditions plus anciennes.</p> - -<p>C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand -seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie, -dont je vais maintenant faire l'analyse, de <i>la Méchante Femme mise à -la raison.</i> L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante -histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de -notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans -l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span> de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la -réalité et du rêve.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles: -l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait <i>Katharina -the shrew</i>, c'est-à-dire Catherine la mégère, <i>Katharina the curst</i>, -c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes -eût été trop faible à lui seul, <i>Katharina the curst shrew</i>, Catherine -la mégère exécrable. La cadette, Blanche, <i>Bianca</i>, était un ange, et -plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée -de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait -de la diablesse.</p> - -<p>«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme -résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir -trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma -permission de la mettre en ménage...—En ménage! dites donc à la -ménagerie<a name="FNanchor_2_56" id="FNanchor_2_56"></a><a href="#Footnote_2_56" class="fnanchor">[2]</a>... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi -de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et -recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»</p> - -<p>Les prétendants à la main de Bianca désespéraient<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span> de découvrir un -homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio, -gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à -Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il -s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de -vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.</p> - -<p>«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au -but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu, -et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais -tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.—Seigneur -Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit -suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de -Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de -Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela -ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à -Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez -sur moi pour vivre heureux.»</p> - -<p>Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent -est plus précieux que toutes les choses du monde<a name="FNanchor_3_57" id="FNanchor_3_57"></a><a href="#Footnote_3_57" class="fnanchor">[3]</a>;» mais bien -d'autres<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span> très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés -dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique -n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une -philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et -sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage. -Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en -personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté -téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans -une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire -des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide -assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à -rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit -en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend -et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie -aussi choquante.</p> - -<p>Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que -vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui -dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre -sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure -plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> femme qui ne -manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été -celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut, -mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui, -méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois -pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.—Silence, -Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de -qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et -la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa -demande.</p> - -<p>Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète -nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait -assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur. -Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de -dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de -la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur -n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur -en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci -pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais -évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet -et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span> gronde -l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio -entre.</p> - -<p>«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?</p> - -<p>—J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.</p> - -<p>—Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa -manche. Procédez méthodiquement.»</p> - -<p>Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:</p> - -<p>«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la -beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste -et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans -façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge -que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»</p> - -<p>Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule -si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement -prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa -fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage -son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.</p> - -<p>«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et -précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour... -Abrégeons, et<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en -mariage?</p> - -<p>—Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille -écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car -tout dépend de là.</p> - -<p>—Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis -aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle -un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et -je ne fais pas ma cour en enfant.»</p> - -<p>Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise, -n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de -nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa -position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas -tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le -débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit -entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio, -sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous -le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.</p> - -<p>«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si -pâle?</p> - -<p>—Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.</p> - -<p>—Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p> - -<p>—Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra -mieux que le luth.</p> - -<p>—Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?</p> - -<p>—C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement -qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour -lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience -diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous -allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé -sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à -travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé -le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier, -mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.</p> - -<p>—Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante -fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde -d'avoir avec elle une petite causerie!»</p> - -<p>Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original, -et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et -d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se -glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un -<i>dompteur</i>, je veux dire un homme absolument<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span> froid, calme et maître -de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les -fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner, -intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son -rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements -simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite -avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement -l'exécution.</p> - -<p>Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on -veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas -homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la -fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans -la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître -plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne -le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses -manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle -l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les -débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher -qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.</p> - -<p>Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il -va faire sa cour, tambour<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> ballant, s'annonçant dès l'abord en -maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la -baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.</p> - -<p>«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.</p> - -<p>—Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me -nomment Catherine.</p> - -<p>—Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau, -écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur, -célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles -ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»</p> - -<p>Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.</p> - -<p>«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau, -ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement -aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage; -mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante, -enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton -langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer -le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme -font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span> -contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un -langage gracieux, caressant et affable.»</p> - -<p>La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques -grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel. -Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi -l'entretien:</p> - -<p>«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs. -Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une -affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi. -Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière -qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure -que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre -père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine -pour femme.»</p> - -<p>Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche -prochain.</p> - -<p>«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses -dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite -harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son -beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et -lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être -méchante, «Beau-père, je vous le<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span> jure, on n'a pas idée comme elle -m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou, -elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je -vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que -ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez -les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»</p> - -<p>Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus -ou moins comprimée d'abord par l'<i>ouragan</i> de Petruchio, éclate -après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!» -s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles -épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce -brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette -science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour -s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que -Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle -échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout -le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca, -la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi -donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son -prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses -manières un peu rudes ne<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span> valent-elles pas mieux, après tout, que les -mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre -d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec -lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond -d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la -lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se -mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.</p> - -<p>Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de -fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde -et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par -comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et -dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse -mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera -et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa -raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en -action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie -du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement -carrière.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents, -tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span> -Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage, -disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance, -porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel -attirail, grands dieux!</p> - -<p>«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées -pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à -chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée -antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville, -avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une -selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux, -il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé -comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, -rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé -de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le -vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il -a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de -mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa -selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de -la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec -de la ficelle.»</p> - -<p>Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span> pas à paraître en personne -aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.</p> - -<p>«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien -sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme -si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène -extraordinaire?</p> - -<p>—Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage. -Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas; -mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal -accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez -vous marier.</p> - -<p>—D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi -qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La -matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»</p> - -<p>Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la -cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est -si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement -dramatique le spectacle de la chose même.</p> - -<p>«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?</p> - -<p>—Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.</p> - -<p>—Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p> - -<p>—Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en -saura quelque chose.</p> - -<p>—Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible.</p> - -<p>—Je vous dis qu'il est un démon.</p> - -<p>—Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.</p> - -<p>—Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je -vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait -Catherine pour femme, <i>oui, de par tous les diables</i>, a-t-il crié, -et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a -laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le -rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing -qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre. -<i>Et maintenant</i>, a-t-il crié, <i>qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!</i></p> - -<p>—Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?</p> - -<p>—Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait -en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après -diverses cérémonies, il a demandé du vin. <i>Une santé!</i> a-t-il crié -comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades -après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant -le fond du verre à la barbe du sacristain,<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span> roide et sèche broussaille, -disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la -mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant -que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je -me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de -mariage si extravagant.»</p> - -<p>Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de -la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister -avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents -et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence -et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse -épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener -Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine -elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise -Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui -vous en prie.»</p> - -<p>Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal -guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon -sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît: -«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont -ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont -fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs,<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span> en avant marche dans la -salle du festin!»</p> - -<p>Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée, -qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et -l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle -prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio -sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs, -dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner, -Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez, -riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle -vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends -rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi? -qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez -hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes, -Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas -peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai -ton bouclier contre un million d'ennemis!»</p> - -<p>Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène -Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.</p> - -<p>Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous -sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure -de<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span> langage qu'on appelle en rhétorique <i>prétérition</i> est employée -d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire -semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous -ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">Vous ne saurez pas qu'avec magnificence</span><br /> -Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence:<br /> -Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour;<br /> -Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;<br /> -Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue...<br /> -Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien<a name="FNanchor_4_58" id="FNanchor_4_58"></a><a href="#Footnote_4_58" class="fnanchor">[4]</a>.<br /> -</p> - -<p>De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois -interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son -maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors, -raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais -appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une -mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment -il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est -glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher -de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui -jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment -les chevaux se sont échappés;<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> comment la bride s'est rompue et comment -j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables, -qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau -avec toute ton ignorance.»</p> - -<p>Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa -nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa -propriété de campagne:</p> - -<p>«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est -Nathaniel, Grégoire, Philippe?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">TOUS LES VALETS</span>.—Voilà, voilà, monsieur, voilà!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches! -lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance! -plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">GRUMIO</span>.—Me voici, monsieur.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas -ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous -ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.»</p> - -<p>Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à -brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant -ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span> Catherine de l'eau -pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par -son maître, a laissé choir l'aiguière.</p> - -<p>«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute -involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la -bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la -méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de -joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un -serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle -et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses -à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve -commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.</p> - -<p>Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau, -asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le -<i>Benedicite</i>, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il -est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment, -maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à -moi qui n'aime pas la viande calcinée?»</p> - -<p>Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.</p> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi. -Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span></p> - -<p>—Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est -expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et -fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles -de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de -viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce -soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la -chambre nuptiale.»</p> - -<p>Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit -de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont -le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai -l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les -draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse -que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle. -Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer -l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que -je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.»</p> - -<p>Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués, -dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des -bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise -qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit -être sur la scène<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span> un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas -à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur -maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie:</p> - -<p>«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?</p> - -<p>—C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. <i>He kills her in -her own humour.</i>»</p> - -<p>Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement -guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse -à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en -fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il -faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire -d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la -part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.</p> - -<p>Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou, -puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que -le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la -bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui -crions: <i>Assez!</i> Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui -précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à -multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux -successivement un marchand<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span> de modes el un tailleur auxquels Petruchio -a commandé divers objets de toilette pour Catherine.</p> - -<p>«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une -soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les -dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et -on ne me mène pas comme un singe.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête -de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie -jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O -mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche! -... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.—Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la -mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous, -et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus -élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une -poupée?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une -poupée.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.—Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie -qui voudrait faire d'elle une poupée.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à -coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce -d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me -verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque, -chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec -ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du -bavardage!»</p> - -<p>La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari -en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à -la maison paternelle.</p> - -<p>A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement -sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de -murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et -c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée -de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une -personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison, -n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite -ou faible: un éducateur<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span> nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des -parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable, -mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle <i>aime</i> -l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa -volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède -ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que -d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont -elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, <i>fière de -s'incliner.</i> Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison -des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à -entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher -seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il -faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès -de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.</p> - -<p>Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute -fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.</p> - -<p>Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine -consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté -maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune -est brillante et sereine!—Soit, c'est la lune, répond Catherine après<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span> -une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les -sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité, -c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce -n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle, -désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»</p> - -<p>Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle, -dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et -s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu -une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur -ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables -aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille, -encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de -sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas -rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère -qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune -vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux -les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre -favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement, -Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela -signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé,<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span> fané, -flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.—Vénérable -vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux -leur absurde méprise; ils ont été <i>tellement éblouis par l'éclat du -jour</i>, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine -et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à -l'heure par Petruchio?</p> - -<p>Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils -s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette -comédie morale.</p> - -<p>Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce -Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les -nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient -de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté -d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage -anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs -en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon -gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois -que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun -de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span> -obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix -dont nous allons convenir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—D'accord. Quelle est la gageure?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Vingt ducats.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon -chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Eh bien! cent ducats.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Accepté.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Marché fait.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Qui commencera?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me -parler.»</p> - -<p>Biondello sort et revient un instant après en disant:</p> - -<p>«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment -et qu'elle ne peut venir.»</p> - -<p>C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de -venir me parler tout de suite.</p> - -<p>—Oh! oh! <i>prie ma femme</i>... Comment pourrait-elle résister?» dit -ironiquement Petruchio.</p> - -<p>Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous -devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle -vous fait dire d'aller la trouver.»</p> - -<p>Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud, -dit-il à son valet,<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span> va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Je sais sa réponse.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Quoi?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Qu'elle ne veut pas.»</p> - -<p>Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en -croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Elles causent dans le salon, assises près du feu.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Allez les chercher. Si elles refusent de venir, -houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs -maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»</p> - -<p>Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une -vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a -de doux et d'heureux.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">BAPTISTA</span>.—Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure. -Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est -une autre dot que je donne à une autre<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span> fille, car elle est changée -comme si elle commençait une seconde existence.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance -et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous -amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous -avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»</p> - -<p>Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.</p> - -<p>«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir -à des ordres pareils!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi -folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats -depuis le souper.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">BIANCA</span>.—Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon -obéissance.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises -têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et -leurs maîtres.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA FEMME D'HORTENSIO</span>.—Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas -besoin de leçon.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO A CATHERINE</span>.—Allons, fais ce que je te dis, et commence par -elle.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne -lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span> de -votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la -gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans -l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les -bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source -troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence, -personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une -seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre -seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain; -celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps -à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour -par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement -au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services, -il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une -cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande! -Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme -les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre -et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle -sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son -tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer -la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux;<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span> assez -insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur -destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous -a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable -de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que -nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en -harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux -révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi -impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je -plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la -menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont -que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre -faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être -le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre -orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds -de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien -l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.</p> - -<p>—Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui -s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.»</p> - -<p>Telle est la comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span></p> - -<p>Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses -exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion -des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme, -comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère -de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse. -Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine -et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa -mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort -nous fût expressément donné aussi pour un homme <i>excellent</i>, non -moins supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et -de la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du -<i>Maître de forges</i>, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec -la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de -femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de -l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des -poètes du XVI<sup>e</sup> et du XVII<sup>e</sup> siècle d'introduire -dans leurs comédies un élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du -côté de la farce que du côté du drame, et Shakespeare se proposant -d'abord d'amuser les spectateurs, il suffisait à son dessein de faire -briller chez Petruchio les qualités purement intellectuelles des héros -ordinaires de<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span> comédie: la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse, -le sang-froid, la possession de soi-même.</p> - -<p>Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne -l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil -de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le -système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou -furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est -celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann, -devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps. -L'<i>homéopathie</i>, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour -le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une -méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute -antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue, -législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de -l'ivrognerie.</p> - -<p>Dans la fable intitulée <i>le Dépositaire infidèle</i>, La Fontaine nous -offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie -d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison.<br /> -Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église.<br /> -Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux;<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">On le fit pour cuire vos choux.</span><br /> -<br /> -Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur<br /> -De vouloir par raison combattre son erreur:<br /> -Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.<br /> -</p> - -<p>Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la -conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux -pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux. -Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades -qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des -<i>philistins</i>, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre -à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en -rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les -sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le -seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour -vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère, -salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste -de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué -des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit -brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous -les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur -feu d'un seul coup.</p> - -<p>L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris -(car je ne voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span> pas avoir l'air de donner à entendre que dans -tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à -la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de -l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.</p> - -<p>L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances -de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que -pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement -destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très -prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où -l'on devrait être raisonnable.</p> - -<p>Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de -la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie -de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un -de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est -devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux -contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple -supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la -sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous -savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se -répandra en lamentations assommantes, que sa<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span> mauvaise humeur la -rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal -à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée -perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder, -une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour -la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais -vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez -donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent -désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre -laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide, -cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre -absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de -pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle -s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière -d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de -la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de -comédien.</p> - -<p>Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le -vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les -soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour, -et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span> perdue, un -hiver de travail paisible et tranquille.</p> - -<p>Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une -simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre -les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience -mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de -cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos -épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine -allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les -exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.</p> - -<p>Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une -bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan -du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les -pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez -l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par -l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver -l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre -toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin -de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si -elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table, -et si elles trépignent rageusement,<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span> faites voler le plat à la tête -de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent -cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio: -«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront -par là si vous savez vous y prendre.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort -de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions -d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait -peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la -méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale -des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à -deux.</p> - -<p>Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de -soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le -moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car -il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et -de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont -une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont -point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie,<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span> -elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et -ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès -constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour -rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_55" id="Footnote_1_55"></a><a href="#FNanchor_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Voy. Notre chapitre d'introduction <a href="#Page_10">p. 10</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_56" id="Footnote_2_56"></a><a href="#FNanchor_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor -Hugo comme équivalent de celui du texte: <i>Leave shall you have to court -her...—To cart her rather!</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_57" id="Footnote_3_57"></a><a href="#FNanchor_3_57"><span class="label">[3]</span></a> L'Avare, V, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_58" id="Footnote_4_58"></a><a href="#FNanchor_4_58"><span class="label">[4]</span></a> <i>Mélicerte</i>, I, 3.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h4> - - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></p> - -<p>Un apologiste allemand de Molière.—Des comédies de Shakespeare en -général.—Universalité de Molière.—Les disputes de goût.—Shakespeare -et Aristophane.—Shakespeare et Plante.—Shakespeare et Molière.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</p> - -<p>Guillaume Schlegel.—Point de départ de son argumentation.—Sa -théorie de la gaieté.—Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.—Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.—<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.—Étrange paradoxe de -Hegel.—<i>L'Avare</i>—<i>Le Médecin malgré lui.</i>—<i>Peines d'Amour perdues.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</p> - -<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du -jugement</i> de Kant.—L'ancien et le nouveau dogmatisme.—Critique -de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.—Critique de -l'idée du beau.—Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de -la comédie.—Critique de l'idée de la poésie.—Vanité de la méthode -dogmatique.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</p> - -<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des -femmes.</i>—Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.—Comment -se fait la culture du goût.—Les classiques.—Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputendum.</i>—Double -sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.—Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.—Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.—Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.—Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</p> - -<p>L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.—Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte -dans ses comédies.—Comment Molière est supérieur à tous les -autres poètes comiques par la vérité de ses traits.—Rareté des -jeux d'esprit dans son théâtre.—Sérieux de Molière et de l'esprit -français.—Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup> -siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.—La poésie de -Molière.—Différence entre la fantaisie et la poésie.—La pastorale -dans Shakespeare et dans Molière.—Jugements de Victor Hugo et de -Sainte-Beuve sur le style de Molière.—Poésie du <i>Misanthrope.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</p> - -<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.—Leur -exagération.—Leur généralité.—Critique du personnage -d'Harpagon.—Individualité de Tartuffe.—Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.—Caractères d'Orgon et de -Chrysale.—Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></p> - -<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.—Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.—Montaigne.—Les digressions de Sterne.—Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.—Le docteur Samuel Johnson.—Le -bon ton, selon Duclos.—Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>—Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.—Exemples -particuliers d'<i>humour.</i>—L'esprit dans la bêtise.—L'esprit dans le -sentiment.—Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.—Le style de l'<i>humour.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT</p> - -<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.—Idée -du néant universel.—Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.—Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.—Rapprochement insolent de tous les -contrastes.—Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.—L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.—La fête des fous.—La danse des -morts.—<i>L'Ecclésiaste.</i>—L'<i>humour</i> des Espagnols.—L'<i>humour</i> des -Anglais.—Rabelais.—Villon.—Pascal.—Voltaire.—Humoristes divers du -XIX<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">L'<i>HUMOUR</i> DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</p> - -<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.—La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.—<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>—Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.—Falstaff.—Les sept âges de -la vie humaine.—Le banquet de la lin.—Conclusion générale.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#APPENDICE1">APPENDICE</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><i>La Méchante Femme mise à la raison</i></p> - - - - - - - - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 51505 ***</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/51505-h/images/cover.jpg b/old/51505-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 89e98d1..0000000 --- a/old/51505-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/51505-0.txt b/old/old/51505-0.txt deleted file mode 100644 index 6d830c8..0000000 --- a/old/old/51505-0.txt +++ /dev/null @@ -1,9530 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Molière et Shakespeare - -Author: Paul Stapfer - -Release Date: March 20, 2016 [EBook #51505] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek) - - - - - -MOLIÈRE ET SHAKESPEARE - -PAR - -PAUL STAPFER - -Doyen de le Faculté des lettres de Bordeaux - -Ouvrage couronné par l'Académie française - -QUATRIÈME ÉDITION - -PARIS - -LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - -79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - -1899 - - - - -AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION - - -L'ouvrage en deux volumes in-8°, _Shakespeare et l'Antiquité_, que -l'Académie française a couronné en 1880, était suivi d'un opuscule -intitulé _Molière, Shakespeare et la Critique allemande._ - -C'est cet opuscule que nous réimprimons aujourd'hui, après y avoir -fait certaines additions et des changements sensibles qui s'étendent -jusqu'au titre lui-même. - -Les rares lecteurs qui se souviennent encore d'un volume publié en -1866, _Petite comédie de la Critique littéraire ou Molière selon trois -écoles philosophiques_, reconnaîtront dans la publication présente -quelques débris sauvés du naufrage de ce premier essai. - - - - -MOLIÈRE ET SHAKESPEARE - - - - -INTRODUCTION - - -Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en -général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare -et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière. - - -_Molière, Shakespeare und die deutsche Kritik_[1]: tel est le titre -d'un volume in-octavo de cinq cents et quelques pages publié en 1869 -à Leipzig par le docteur G. Humbert.--M. Rümelin, chef de la réaction -anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et -Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose et lui préfère Molière, -pour lequel il professe un culte enthousiaste. - -Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait -le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus, -mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme, -oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur -qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à -Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché -par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans -l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire -quelques os à ronger? - -Tout! M. Humbert admire tout,--jusqu'au discours de l'exempt à la fin -du _Tartuffe_, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité -de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la -modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu -à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est -renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet -amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française -en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le -partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre -nation. Mais ce sentiment nous autorisait-il à parler avec irritation -des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans -doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à -prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que -nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de -Juvénal: «L'indignation fait ... le _critique_». - -On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage -du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien -légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie -des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les -points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à -ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre -au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont -pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple, -M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à -cette question: convient-il d'appeler _prosaïque_ le genre de Molière, -par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul -_poétique?_ Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé -depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude -esthétique des comédies de Molière, et où ce grand homme n'est plus, -comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride -et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches -historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la -prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous -fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines. -Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il -combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste -derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la -sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en -Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte -mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude -qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la -meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare». - - * * * * * - -La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de -1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de _comédies._ -Les voici dans leur ordre: _la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les -Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des -méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le -Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira, -la Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le -Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver._ Ce serait une -naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été -faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent -servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce de -théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVIe siècle, et encore au XVIIe -en France. Aussi les commentateurs de Shakespeare ne se sont-ils point -gênés pour refaire à leur idée la classification de 1623. - -Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze, -par l'élimination du _Marchand de Venise_, de _la Tempête_ et de -_Mesure pour mesure._ Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize, -en y ajoutant deux pièces: _Cymbeline_ et _Troïlus et Cressida._ M. -Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe -des comédies cinq pièces qu'il appelle des _drames_, parce que ce -sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux: -ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en -outre _Cymbeline_ et le _Conte d'hiver._ M. Kreyssig aurait bien pu -ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: _Tout est bien -qui finit bien_ et _les Deux Amis de Vérone_, et, s'il lui avait plu -de débaptiser aussi _Beaucoup de bruit pour rien_, ni le rôle brillant -de Béatrice et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry -et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez -tragique au fond, le nom de comédie. - -D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire -de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait -avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais -l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le -démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font -des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans -quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on -avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, _le Misanthrope_ et -_le Tartuffe_, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient -sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait -peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs, -lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet -une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du -monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, -la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, -la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les -poèmes sans règles». - -Il n'est guère possible d'analyser aucune pure comédie de Shakespeare, -la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général -dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément -qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la -plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des -comédies fantastiques, des _féeries_, dont le nœud est naturellement -assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient -aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de -fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis -_Contes tirés de Shakespeare_, ne peut intéresser que l'enfance. -Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans -appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui -risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri -Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette -énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas -pourquoi il éprouvait, en commentant _le Songe d'une nuit d'été_, tant -de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est -que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus -drôles de cabrioles». - -Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire -entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être -profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures -de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où -sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent. - -Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de -Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant -sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel -précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit -dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète -n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est -jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser -la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme -qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies -pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit -à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact -que de venir reprocher à l'auteur de _Macbeth_ d'avoir négligé dans -ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire, -s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et -d'original, de ce que ces productions moindres, - -/$ - De toute autre valeur éternels monuments, - Ne sont d'Achille oisif que les amusements. -$/ - -M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une -critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est -juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de -tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de -ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus -et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans -les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des -_idées_, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que -dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme -réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le _Songe -d'une nuit d'été_ simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un -charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le -chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de -montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans _le Songe -d'une nuit d'été_, non plus que dans les autres comédies féeriques de -Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui -qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions -de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des -fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre _idée_ que -d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques. -En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans -son livre, c'est la superstition absurde des _shakespearomanes_; mais, -comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu -lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre -ses adorateurs indiscrets. - -Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée -en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites. -Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût -français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter -dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous -aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des -autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à -Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice. - -Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en -France de la comédie: c'est _la Méchante Femme mise à la raison[2]._ -Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de -gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une -idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par malheur, -cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses -vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète -antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque -toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un _rifacimento._ -_La Méchante Femme mise à la raison_, par l'imitation des réalités de -la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de -Shakespeare, ainsi que _les Joyeuses Bourgeoises de Windsor._ Ces deux -pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son -nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une -tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des _Joyeuses -Bourgeoises de Windsor_ fut écrite en quinze jours, sur un ordre de -la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux; -elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de -Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand -poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais -personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que -Falstaff, en tombant du drame historique de _Henry IV_ sur la nouvelle -scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine -de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd -coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux -femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce -drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui -a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!» - -Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des -comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique -en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète, -ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison, -le nom de _comédies_, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne -qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie -se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal, -celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la -comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais -ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne -craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de -réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu -à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans -les airs un palais de fantaisie. - -M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son -étude sur Shakespeare qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse -les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur -la question. - -«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée -de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point -divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette -portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout -où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du -théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite? -Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, -à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des -réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées -ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter -les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle -devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes -invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se -plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons -capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de -la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui -s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos, -les jeux d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le -fond de ce divertissement sans conséquence...» - - * * * * * - -Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou -un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation -arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse; -celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant -qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la -mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses -invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la -pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de -ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc -point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas -comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan -du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon, -Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de -leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent -l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des -amoureux et des amoureux jeunes. - -De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur -situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur rôle, -a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots, -extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière, -surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les _concetti_, -les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent -certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il -n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des -traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils -aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme -ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les -transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également -bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce -sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des -sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent -dans le même style sans aucun embarras. - -A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les -comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée -et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité -offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement -à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises -constituent, après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du -rire dans la comédie shakespearienne. - -Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces -pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement -le nœud de _Beaucoup de bruit pour rien_, donnant ainsi un dénouement -de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant -point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et -sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas, -comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du -monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres -sont vagues: _Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous -voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues_, parce -qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à -l'ouvrage.--Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne. - -Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était -instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il -était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion -contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses -comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme -poète; et quant aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait -tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que -les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci -un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment -dans _la Comédie des méprises_[3]; l'émotion ne fait pas défaut non -plus à _Ce qu'il vous plaira_, au _Soir des Rois_, même au _Songe d'une -nuit d'été._ Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever -ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus -hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les -deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette -catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des -productions vraiment originales de sa muse. - -On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une -tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie, -bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup -moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement -du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que, -dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi, -développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que -Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie -et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui -semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus -triste au fond que la tragédie. - -Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions -de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de -sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète -comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du -monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de -sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au -milieu de tant de misères intellectuelles et morales? - -Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait -qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart, -ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne -déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux -y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse -et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les -puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de -discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et -du plaisir, tels qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les -seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni -cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et -les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend -son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle -d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie -votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; _je suis née pour ne dire -que des folies sans conséquence_:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait -mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare. - -Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète -eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses -sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce -qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une -est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du -père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle -ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un -ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle -donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»--Nulle -amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils -pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût de -tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus -ou moins amer? - - * * * * * - -Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière -qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de -Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est -raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature: - -«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient -se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames, -les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant -et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres -propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par -exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort -en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein -de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les -ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à -coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le -chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses -en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que -_les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre -la lune_, et encore bien moins les sanglots délicieux et les trilles -du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des -mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors -que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande -passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux -autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de -l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des -oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne -peut apprendre qu'en rêve.» - -Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que -les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de -Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les -goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre -de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité -chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de -jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus -un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents -dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens -d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons -sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent -dédaigneusement tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel -le mot _comédie_ n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé -par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre -n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans -notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de -Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre -comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant _le -Menteur_; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard -constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la -substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie -selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le -_jour_ et la _nuit_, rien de plus juste que cette comparaison de Heine, -mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit -a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs -de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols. - -Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en -style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble -considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation -pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie -et que la même étude n'est point nécessaire aux étrangers pour goûter -les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement -national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain, -la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et -conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la -comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine -et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les -autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute -discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant -que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain -de tout l'empire comique. - -En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris. -Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A -table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la -supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement -soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par -conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le -comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que -direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est -une autre question. Molière n'est pas un Français.--Bah! un Anglais -peut-être?--Non, Molière est un homme. Le bon Dieu voulut un jour -faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute -leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il -fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et -amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la -terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi? -de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il -est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes. -N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint -tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de -son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps -et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme -sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.» - - * * * * * - -Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand, -dans un article de la _Revue critique_[4] consacré à l'appréciation -du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de -M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien -ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure -à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à -Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût... -_Le Songe d'une nuit d'été_ et _le Petit Poucet_ me font rire ou me -touchent, me plaisent en un mot autant que _le Festin de Pierre_ ou _le -Malade imaginaire_, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des -comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.» - -Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit -de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.» -Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même -que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses; -pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont -pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions, -de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à -l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit: - -«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir -lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et -nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne -serions-nous pas bientôt d'accord? - ---Cela est sûr. - ---Et si nous disputions sur les différentes grandeurs des corps, -ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas -sur-le-champ notre dispute? - ---Sur-le-champ - ---Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il -pas bientôt terminé par le moyen d'une balance? - ---Sans difficulté. - ---Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis -irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle -fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si -par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le -déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur -lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans -nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et -quand je dis nous, j'entends tous les hommes.» - -Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts -peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures -passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines -politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume, -provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où -nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà, -semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre; -et en effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une -indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais -remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils -n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs -propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire. -C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent, -indestructible. - -La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction: -la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un -terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au -contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des -faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal -du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous -prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas; -j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui, -d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La -nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit -vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui -s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance. - -La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour -la comédie à caractères n'a point de fondement logique, c'est vrai; -elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet -par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas -fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments -très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient -que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que -la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie -fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de -l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me -paraît plus juste. - -Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les -personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue -par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est -d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout -est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne -s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie -shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux -mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent -le style italien. _Les Mille et une Nuits_ sont des contes amusants; -mais qui oserait les mettre en parallèle avec _Don Quichotte?_ Il y a -un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier. -La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque -chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de -l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le -monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela, -mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire. - -Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du _Songe -d'une nuit d'été_ comme penseur et comme moraliste, il lui est -inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à -Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des -caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement -disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la -nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans -fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela; -car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions -éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en -mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu -plus de sottises. - - * * * * * - -Que les critiques consultent leurs forces et suivent la voie à -laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui -ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un -génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de -la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte -exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux -sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont -à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement -à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu, -afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de -l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur -talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas -d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit -vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en -jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses -que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires -proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude, -les _esthéticiens._ Le mot _esthétique_, tiré du grec αἰσθάνεσθαι, -_sentir_, a été introduit au XVIIIe siècle par un philosophe -allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la _science du -beau_; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche -qu'on se fasse illusion sur le caractère foncièrement _subjectif_ de -cette prétendue science. - -Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les -aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien, -et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout -la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la -division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que -la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en -suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis -de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique -sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième, -l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit -positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes, -et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé -jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de -la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme -d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre -aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une -expression célèbre, du _grand creux_ qui se trouve au fond de toutes -les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans -les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la -religion. - -Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas -de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en -revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car _je -n'y crois point._ J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont -été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités -à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour -servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; _les -propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes, -et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à -contestation._ - -Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique. -De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne -saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de -culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple -addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse, -l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent -et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de -l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont -l'agent civilisateur par excellence, _humaniores litteræ_, tandis que -le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement -positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber -l'humanité sous le joug de la plus féroce tyrannie. La douceur et le -charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura -plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute -erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance. - -Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui -relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit -de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté -de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs -adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui -savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument -vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres, -et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour -me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de -la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir -donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées -littéraires une dernière orgie.. - - * * * * * - -J'ai comparé, dans un autre ouvrage, _Shakespeare et les Tragiques -grecs._ Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre -Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports deviennent -extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux -théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un -et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des -_Oiseaux_, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique -d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison -des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif -Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles -haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis -sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux -peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si -détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition -vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas -moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de -réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de -journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur -des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa -manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes -d'État[5]»? - -L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane et de Shakespeare -est une tradition de la critique qui doit probablement son origine -moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur -manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de -caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non -sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez -Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique, -tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé -et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la -nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas -à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi -devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec -naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora -sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la -bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut -reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille -femme ou un héros qui parle.» - -Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de -Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les -faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez -l'autre l'esprit est surtout dans les mots, et parce que le hasard -joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y -aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais -avec les grands comiques anciens. - -Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies -de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire -plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne -pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions, -insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en -rêvant, non pour être commentée. - -Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements -que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane -en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude -fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare -sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la -comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser -Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever -Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées -dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et -morale, la vie des caractères, la puissante _objectivité_ dramatique, -la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il -ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces -deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux -deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le -théâtre, la même poétique. - -La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des -critiques français: - -«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus -complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice -... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont -sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur -veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne -sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes -animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils -font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il -se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et -par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent -à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins, -sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante, -n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu -de Gœthe, le Talleyrand de l'art: ces raffinements critiques au sein -de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont -de la race primitive[6].» - -Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été -donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple. - -Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur -fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes -ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux -poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat; -en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le -linge, avec le _sans façon de l'âge d'or où tout était en commun_[7]: -la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la -littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute... - -/$ - ... Vous leur fîtes, seigneur, - En les croquant, beaucoup d'honneur. -$/ - -D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de -Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la -multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire -influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en -contact, et de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des -affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches, -ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la -bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de -directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et -donnait d'excellents dîners. - -Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils -ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils -ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une -incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet -et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire. -Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir -deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans -l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent -pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles -parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de -Molière. - - -[1] Molière, _Shakespeare et la Critique allemande._ - -[2] _The taming of the Shrew._ Nous donnons l'analyse de cette comédie -en _Appendice_ à la fin du présent volume. - -[3] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. VII. - -[4] 1er janvier 1870 - -[5] Edelestand du Méril. - -[6] _Portraits littéraires_, t. II. - -[7] Sainte-Beuve, _ibid._ - - - - -CHAPITRE PREMIER - - -PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE - - -Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa -théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de -Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._ - - -Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands. -J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait -grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous -les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie -qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique, -partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous -lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe: «Molière est si -grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement -... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de -temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres -italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection. -Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux -la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous -retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.» - -Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général -est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens -de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition -s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane -et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de -la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté -par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur -et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se -rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en -prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et -rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique; -ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la -comédie, multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et -de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument -comme s'il n'existait pas[1]. - -D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer -d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit -national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe -comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration -et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable -éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la -façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était -juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument -attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces -fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808, -pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France, -l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur -est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron -raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible -vengeance contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas -un poète.» - -Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel; -elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de -méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur -considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme -Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa -traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un -ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter -un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri -Heine[2]. - -«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme -Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une -seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de -l'antipathie contre _le Misanthrope_, que moi, je relis sans cesse -comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au -_Tartuffe_, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout -de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à -Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes, -et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que, -s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a -voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans -presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la -disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances -avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le -poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité -d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien... -Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve -tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe -pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une -nature solide et un grand caractère.» - -Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire -beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce -jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière -en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite». - -Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt -de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a -prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de -bonnes comédies. - -Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse -l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter -quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il -permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans -l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art, -et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre -des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et -j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit -à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez -sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté. -Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance -des idées cornues de ces logiciens qui, _par le raisonnement_, sont -arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie -comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les -comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière? - -J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et -réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement -de la vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas -à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais -j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique -se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point -d'_idée_, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de -la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que -tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment -libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque -de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant -dans sa _Critique du jugement de goût_ et d'abord par Molière dans sa -_Critique de l'École des femmes_: «Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.» - - * * * * * - -Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit -offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de -poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la -comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie: -donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de -l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de -consécration, Schlegel cite un passage du _Banquet_ de Platon, où -Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter -la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est -avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne -se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à -l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon -Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance -des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate -s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières), -qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et -qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé -sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir -ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que -la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément -dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la -comédie, qui est son contraire. - -Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me -propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne -propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui -défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que, -dans l'exposé qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui -sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage -grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le -succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur -la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai. - -Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même -apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous -n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux -choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir: -ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition -vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire -qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est -un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre -erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu -identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse. -Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de -l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui -terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et -légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du -monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos -passions. C'est l'hôte d'un monde aérien et fantastique, qui, de -loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse -nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie. -L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont -su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne -vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions -soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire -est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe -auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la -gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce -qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est. - -La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou -l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire -que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle -de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit -la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à -l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une -satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse -toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce: -le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes -bizarres, voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois -elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale -qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne. - -Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et -fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans -le _Légataire universel_ de Regnard, un pauvre vieillard, accablé -d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son -héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le -croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire -en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et -contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand -Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides -de ses héritiers! - -Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il, -au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de -s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme, -des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait -mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est -permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète -ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral -pour empêcher que ma conscience ne vienne élever sa voix au milieu de -la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion -des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre -les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à -la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait -rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris -malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins -plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il -blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de -Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette -gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que -l'ironie. - -Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il -ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est -qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus -nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la -gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que -celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs. - -Nous avons, dans _la Métromanie_ de Piron, l'exemple d'un ridicule -qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que -cette pièce manque absolument de gaieté, je ne prétends pas cela, dit -notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort -plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de -l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire -des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins -gaie que le reste. - -_Le Roi de Cocagne_ du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici, -point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant -qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers -du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules. -Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté -s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce? -Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que _le Roi de Cocagne?_ Nous le -saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le -couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume -Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un -ridicule immortel. - -Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même -apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte -définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la -gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le -sérieux. - -Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont -dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos -forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons -ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et -nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini, -l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion -profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le -sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce -qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du -but proposé à notre activité. - -La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de -nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et -à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la -comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de -nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter -gaiement à l'oubli. - -Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme -du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple, -grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite -vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de -moment en moment; il écarte les accessoires étrangers à l'action -et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la -vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute -l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le -drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La -tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la -variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà -son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur -un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction -de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté -ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté -et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail, -aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un -tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien; -elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune; -elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure -indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le -monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un -instant sur chaque fleur. - -Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers, -conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de -bien-être et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever -non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors -nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace -et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui -est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et -sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose -lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne -convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant -arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents, -sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le -distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute -minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans -cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique -s'évanouit. - -Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon -Schlegel.--Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique -des différents théâtres. - -Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et -sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane, -Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est -la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie. -Car, dit-il. l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte -de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle, -par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le -théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle -image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait -ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité -Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation -de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires. - -Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les -comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela -même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet -la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en -lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme -dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément -parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il -se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les -magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité. -Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût -vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de -son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions sérieuses -pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été -détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais -les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent -de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre -sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est -toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute -attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était -pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois -de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse -quelquefois à lever le masque. - -Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme -de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire -la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre, -et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans _le -Roi de Cocagne_ de Legrand, dans _le Désespoir de Jocrisse_, «ouvrage -classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a -conquis la palme de l'immortalité»! - -De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que -chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est -sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers -un but. L'unité d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur -de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce -qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos; -ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où -elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement -dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient -comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces, -qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités -lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il -est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif -que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et -raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les -lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans _les Grenouilles_ -d'Aristophane: - -/$ - Grâce à moi, grâce à la logique - De mes drames judicieux, - Et surtout à l'esprit pratique - De mes héros sentencieux, - Le bourgeois plus moral, plus sage, - Apprend à mener sa maison, - Car il rencontre à chaque page - Des maximes pour sa raison - Et des conseils pour son ménage! -$/ - -Arrivons à Molière.--Il y a dans son théâtre des scènes pleines de -folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses -doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets -du _Malade imaginaire_; les coups de bâton que les archers donnent à -Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent -en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: _Dara, dara bastonara -..._ «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac -poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession; -ou bien encore cette petite scène de _la Princesse d'Élide_ où Moron -caresse un ours: - -«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De -grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à -manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens -là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur, -tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre -altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la -plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants -et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites -quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits -ongles bien faits!...» - -Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur -des _Plaisirs de l'île enchantée_ excelle, quand il veut, dans -cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne -font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces -interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes -et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet -de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le -docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette -oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères, -et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre, -pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont -là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de -caractère. - -J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations, -professait une admiration particulière pour _les Fourberies de Scapin._ - -Malheureusement, Molière a écrit _le Misanthrope_ et _le Tartuffe_, -sans parler de _l'Avare_, des _Femmes savantes_ et de tant d'autres -erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique. -_Le Tartuffe_ est une assez belle satire en forme de drame; mais, -à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté -obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et -le fils par leur bigoterie, le reste de la famille par sa haine pour -l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant -d'onction que les dévots de cœur ne doivent - -/$ - Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement, - Mais attacher leur haine au péché seulement. -$/ - -Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de -personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon -par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue -comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que -Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours -inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille, -le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui, -par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la -pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le -beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des -sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante: - -/$ - ... Souhaitez que son cœur, en ce jour, - Au sein de la vertu fasse un heureux retour, - Qu'il corrige sa vie en détestant son vice - Et puisse du grand prince adoucir la justice. -$/ - -Le crime puni, cela est tragique; mais le crime repentant, cela -s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que -_le Tartuffe_ est une satire entremêlée de sermons et terminée comme -un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage -superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire -mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre. - -Et _le Misanthrope?_ Soyons sérieux; on n'assiste pas à la -représentation de cette pièce pour s'amuser: - -/$ - Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire! -$/ - -nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous -dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description -du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant, -crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné -s'écrie, par l'organe de son principal personnage: - -/$ - Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être - Si plaisant que je suis!... -$/ - -Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus -exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de -détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en -relation directe avec sa théorie du comique. - -Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé _le -Roi de Cocagne_ de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier -d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en -Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment -réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de -donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai -cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire. - -La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom -de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui -cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce -qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer -l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, _le Roi de Cocagne._ Thalie -en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons, -s'écrie-t-il, - -/$ - Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas! - Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre, - Du bouffon. -$/ - -Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas -qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le -défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans _la Méchante Femme mise à la -raison_, le prologue est plus remarquable que la pièce même.» - -Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de -Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance -de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec -bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de -l'empire: - -/$ - Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts, - Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts. - Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines, - Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines; - Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons; - Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons; - Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie, - Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie. -$/ - -«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou -même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils -ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi -soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que -le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place. -L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son -génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable -qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.» - -Dès la seconde scène, le théâtre change, et l'on voit s'élever le -palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements, -de fruits confits. - -«Les critiques français affectent de mépriser les changements de -décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste -d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de -l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement -vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire -à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est -un défaut du caractère et de l'esprit.» - -Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de -Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie: - -/$ - Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. - Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi. - Cet empire envié par le reste du monde, - Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde, - N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit - Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. - Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire; - Quel diable de plaisir! toujours manger et boire! - Dans la profusion le goût se ralentit; - Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit. - - Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon, - De laisser pour un temps le trône à l'abandon... - Le trône, cependant, est une belle place: - Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse? - Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen - Je veux être empereur ou simple citoyen. -$/ - -«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un -des meilleurs motifs de la comédie.»--Toute cette scène est excellente. -Je regrette seulement que Bombance dise au roi: - -/$ - Si le trop de santé vous cause des dédains, - Souffrez dans vos États deux ou trois médecins: - Ils vous la détruiront, je me le persuade. -$/ - -L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout -ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature, -une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et -parfaitement inoffensif. - -Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en -prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le -spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe. -Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à -aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal -où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients -pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague -fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son -doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen de la substituer à -l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas. - -/$ -ZACORIN. - - Sire... - -LE ROI. - - Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains. - -ZACORIN. - - Quoi?... - -LE ROI. - - Je viens là-dedans de me laver les mains. - -ZACORIN. - - Et ne voulez-vous pas les laver davantage? - -LE ROI. - - Et par quelle raison les laver, dis? - -ZACORIN bas. - - J'enrage. - -HAUT. - - Sire, dans nos climats, la coutume des rois - Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois. -$/ - -De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier -sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand -il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais -l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui -tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse -Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre -d'élargir Philandre, et entre autres extravagances du meilleur comique -il s'écrie: - -/$ - Gardes! - -UN GARDE. - - Seigneur? - -LE ROI. - - Voyez là-dedans si j'y suis. -$/ - -Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le -théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses -principes,--et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde. - - -On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de -Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de -la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité -historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction -de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la -métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt. -Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine -de Hegel--originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe, -renversant toutes nos idées et tous les faits! - -S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre -et certaine, c'est que, pour qu'un individu soit comique, il faut -qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous -apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut -continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par -son esprit, mais il a cessé d'être _comique._ Et cela est si bien senti -par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste -à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on -dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement -(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire -provoqué par l'esprit, nous rions _avec_ le personnage; dans le rire -provoqué par le comique, nous rions _du_ personnage, qui lui-même ne -rit pas. - -Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile -dans _Beaucoup de bruit pour rien_, vient faire des lapsus de cette -force: «La _dissemblée_ est-elle au complet?... Qui de vous est le -plus _indigne_ d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire -part d'une affaire qui vous _décerne_»; ou quand le paysan Thibaut, -dans _le Médecin malgré lui_, consulte Sganarelle en ces termes: -«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.--D'hypocrisie?--Oui. -C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un -la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les -mufles des jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire -et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf, -parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de -comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à -l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde -encore: ce sont des jeux de mots, pointes, _concetti_, calembours, qui, -étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument -rien de comique à nos yeux. - -Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française, -faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son -discours de réception[3]: «Il y a quelquefois dans les comédies de M. -de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de -situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait -parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre -plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il -diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le -comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire -quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains -une feuille perdue de _l'Année littéraire_, j'eus la curiosité d'y -jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie -des _Plumes du paon_ ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni -d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes -impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins -de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage, -_leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire -rire._» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste. - -Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite -et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine -est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne -tranquillement que le personnage comique _ne doit point se prendre -lui-même au sérieux!_ - -«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques -_pour eux-mêmes_ ou seulement _pour les spectateurs._ Le premier cas -seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est -comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de -son but et de sa volonté... - -«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère -seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà -dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute et Térence, se -développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine -si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi -dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et -repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages -comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré -les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles -de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant, -est dans ce cas. - -«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent -leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent -avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont -déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les -autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un -rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux -dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement -plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation -si pénible, que pour la lever il faut un _deus ex machina_... De -même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière, -par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion -bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont -rien, à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant -à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle -emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend -l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin -suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide -jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis -que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse, -du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si -le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela -sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point -que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se -trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de -ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y -a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple -moquerie et une joie maligne[4].» - -Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul -personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel: -c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est -fagoteur de son état et qu'on l'a fait médecin à son corps défendant, -il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle -profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier -de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir -plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente, -il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va -chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin -d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de -jouer si bien avec l'inconnu[5]». - -Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de -goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus _comiques_ -dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls -d'Argan: «_Quid dicis_, Thomas?--_Dico_ que le pouls de monsieur est le -pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»--plus comiques, dis-je, -que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule -dans sa robe et déblatère en son latin: _Cabricias arci thuram -catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum, -Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia -substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus._ - -Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à -l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment: -c'est _Peines d'amour perdues._ - -Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait -pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de -femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de -jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les -autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et -dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés -dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses -de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a -entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne -tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de -leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et -ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de -la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop -jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier, -chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et -les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand, -rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes nos -forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur -pouvoir, etc., etc.» - -Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et -spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les -rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de _Peines -d'amour perdues_ en tant que comédie. - -Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse -produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux, -s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que -voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est -pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal -d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff -dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez -moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi, -dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en -Angleterre aient échappé à la potence!» - -Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour -peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une -question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son -importance: la question du genre d'esprit nommé _humour_ et de la -littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a -confondu, je crois, deux choses très différentes: _l'humour_ et le -comique proprement dit. - -La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle -de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même -conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des -farces telles que _le Roi de Cocagne, l'Œil crevé_, etc., et que le -théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de -la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la -part des doctes professeurs allemands? J'aime bien _l'Œil crevé_ dans -son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement -je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de -penser que cette pièce réalise mieux que _le Misanthrope_ l'idéal de la -comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va -suivre. - - -[1] Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles il convient -principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer, Lotheissen, -Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M. Humbert. - -[2] Dans son intéressant volume sur _Henri Heine et son temps_, M. -Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait réussi à faire -passer dans la langue allemande les beautés du théâtre espagnol et -des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre de Shakespeare, -que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable», il s'était montré, -le mot n'est que juste, traducteur de génie... Schlegel a si bien -réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à l'incorporer dans -la littérature allemande, que David Strauss a pu dire, dans son -remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le Shakespeare de -Schlegel sont devenus les fondements de notre culture esthétique.»--Il -est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus loin «le plus grand -fat qu'ait produit la littérature allemande». - -[3] Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, dit-on au -récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours académique. - -[4] _Cours d'Esthétique_, traduit par M. Bénard, t. V. - -[5] Rambert.--_Corneille, Racine et Molière._ - - - - -CHAPITRE II - - -CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE - - -_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du -jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique -de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de -l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de -la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode -dogmatique. - - -Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en -vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance, -que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane -et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On -pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le -contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes de -l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire. -J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en -littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique -rien ne relève de la science et tout dépend du goût. - -Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet -utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière. -Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes -les doctrines littéraires la plus superbe indifférence[1]. Le grand -esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de -critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie, -les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie -intitulée _la Critique de l'École des femmes._ - -«DORANTE.--Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les -règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé -son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse -sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir -qu'il y prend? - -URANIE.--J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux -qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les -autres, font des comédies que personne ne trouve belles. - -DORANTE.--Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter -peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont -selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient -pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent -été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent -assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que -l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir. - -URANIE.--Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si -les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne -vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me -défendaient de rire. - -DORANTE.--C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce -excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les -préceptes du _Cuisinier français._ - -URANIE.--Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens -sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes. - -DORANTE.--Vous avez raison, Madame, de les trouver étranges, tous ces -raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits -à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes -choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver -rien de bon sans le congé de messieurs les experts.» - -Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la -plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit -un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel: -«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y -voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien -l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire -sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit -élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a -une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si -agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et -n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes -que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de -lumières? - - * * * * * - -La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de -Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a succédé; -mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra -toujours contre tous les dogmatismes. - -Le dogmatisme littéraire du XVIIe siècle invoquait non -la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des -autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église, -d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui -avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative -à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur -l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le -mot _preuve_ n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au -XVIIe siècle. - -Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on -_ose_ combattre les règles de son _Art poétique_, après qu'il a déclaré -que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop -d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie; -cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très -bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans -la préface de _Phèdre_, que ce caractère ait eu un succès si heureux du -temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, -puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la -tragédie.» Et dans la préface de _Bérénice_: «Je conjure mes critiques -d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce -qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument -contre les règles.» - -Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine, -pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait -pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il -soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce -n'est pour fermer la bouche aux pédants: - -«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez -les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous -ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères -du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que -le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend -à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces -observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace -et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute -votre raison, c'est que _l'École des femmes_ a plu; et vous ne vous -souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...--Tout beau! M. -Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je -dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant -plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle -et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, _je soutiens -qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez._ Je les -ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que -peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que -celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements -du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent _il y en a -plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles_, et -que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se -laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni -complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.» - -Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la -soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec -indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans -du _Cid_: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les -objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que _le Cid_ fût -selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son -siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français -Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes, -je serais le premier qui condamnerais _le Cid_, s'il péchait contre -les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.» -Dans le même écrit, la préface du _Cid_, Corneille appelle la poétique -d'Aristote un traité _divin._ Par une subtilité qui était bien dans la -nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans -les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les -anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici -comment il justifie l'une de ses pièces, _Don Sanche_, d'être sans -modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des -Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi -celle des Romains. - -/$ - Nec minimum meruere decus, vestigia græca - Ausi deserere. -$/ - -Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en -a point.» - -L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus -curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet -d'Aristote et de sa _Poétique._ Aristote n'avait pu faire et sans doute -n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son -temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait -entrevoir une bien faible partie du développement futur de la poésie -en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance -des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était -tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant -les générations successives ont pris les informations de sa _Poétique_ -sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs -réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire -a conservé jusqu'au XVIIIe siècle l'autorité d'un code dans -la république des lettres. - -Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de -talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier -et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à -Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que -le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait -encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à -déclarer, écrit-il vers la fin de sa _Dramaturgie_, dût-on se moquer de -moi en ce siècle de lumière, que je tiens la _Poétique_ d'Aristote pour -aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont -ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont -moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et -particulièrement pour la tragédie, puisque le temps nous a fait la -grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la _Poétique_ -qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle -ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui -a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien -dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur. - -Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin -respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans -sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu -un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses -doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et -absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude, -nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons -librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a -pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les -nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant -génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela -tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou -comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité -que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs. - -L'opinion générale du XIXe siècle sur la _Poétique_ -d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin: -«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration -dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne -et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même, -sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette -Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre -chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec, -ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en -théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans -pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation -chrétienne et moderne!» - -Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à -peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le -dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie -consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens; -il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à -l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine _l'idéal de la -comédie_ et montre que Molière n'est pas comique, il définit _l'idée -de la poésie_ et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois -que sa méthode, plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins -chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier -«si une sauce est bonne sur les préceptes du _Cuisinier français_,» -au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique -différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec, -qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent -eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des -laboratoires de l'Allemagne. - -Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque -inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique. -Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans _la -Critique de l'École des femmes_ était l'œuvre d'un sieur de la Varenne, -écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à -Paris sous ce titre: «_Le Cuisinier Français_, enseignant la manière -de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et -maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur -les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour -faire des confitures.» - -Le fondateur de la philosophie critique au XVIIIe siècle, -Emmanuel Kant, dans sa _Critique du Jugement_, dit exactement comme -Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients qui entrent -dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs -agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je -reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma -langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des -principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont -beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le -même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs -preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une -des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de _goût_ -cette faculté du jugement esthétique.» - -On pourrait faire une édition de _la Critique de l'École des femmes_ -avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel -j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est -que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon -sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle -d'Uranie. - - * * * * * - -On peut déterminer l'_idée_ de la comédie de deux manières: _a -posteriori_, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou _a -priori_, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison. -L'esthétique allemande définit la comédie _a priori._ - -Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une -absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous -ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément _a priori_ dans -la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire -complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible -au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses -connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition -_a priori_ de la comédie, si cette définition devait être absolument -pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane, -Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer -partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un -penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la -tête de Jupiter? Une définition _a priori_ de la comédie ne saurait -donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici, -je pense, ce qu'il convient d'entendre par là. - -Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour -reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie -universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore -l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe -jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de -quelque chose de plus, que ce fragment ne contient pas, _ce quelque -chose de plus_ est une notion _a priori._ Dans cette hypothèse, quel -avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne -possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre -vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine, -espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes -en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie. -Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en -fait ou peuvent dépasser les données de la réalité. - -Voilà ce que j'entends par une définition _a priori_ de la comédie, et -ce sens est évidemment le meilleur.--En voici un autre qui est moins -bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand. - -Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire; -nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de -quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition -est justement celle de certaines définitions _a priori._ Une profonde -méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées -pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir -de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de -contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous -servent à reconstruire _a priori_ quelques-unes de celles dont l'image -est devenue confuse. - -Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens, -aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de -la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance -pour écrire _a priori_ l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi -à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude -rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à -la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe -est un animal _comique_, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous -les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire: -précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près -comme ils pourront raisonner. - -L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet, -l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus -de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est -absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux -pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé -le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà -une déduction _a priori_ assez logique de _l'idée_ du singe. Il est -vrai que l'autre logicien pourra se lever et dire: Votre principe est -faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas -toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans -vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire -de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est -sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe -doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte. - -Guillaume Schlegel raisonne ainsi: - -La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme -les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la -rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée -vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque -chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en -poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer. - -Partant de là, il en détermine _l'idée_, superficiellement, selon son -usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que -Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte: -donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie -est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit -être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la -tragédie sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur -du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous -montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils -doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et -égoïstes. - -Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de -la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la -comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie -est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa -définition de l'idée du comique n'est point _a priori._ En effet, -il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il? -La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête -net, parce qu'une connaissance _a posteriori_ lui barre le chemin. -Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont -pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre -d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'_a priori_ point -d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le -préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit -plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour -prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée -à Molière. - -«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la raison ni le vrai en rien; -mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou -plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des -raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à -Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée -ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par -cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit -avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par -ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que -parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je -préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie -a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il -devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce -que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques. - -Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre -(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la -méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples, -Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel. - -La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre -de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve. -Elle est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré -du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est -l'infiniment petit. - -Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en -ces termes: - -La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a -démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant -à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est -impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope -une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet -capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais -des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le -contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de -rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique, -considérée comme science _a priori._ Or, quels sont les principaux -caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y -révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son -style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1° -l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages); -2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui -remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique -par excellence.--Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de -Schlegel et de Jean-Paul. - -En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun -philosophe, n'a encore défini la comédie _a priori._ - -Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et -posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables: -peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant _quelque chose de -plus_ que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui -ne soit pas dans la réalité, contenant un élément _a priori?_ Si la -connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une -idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium -unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette -idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation, -renferme une part d'_a priori_ qui constitue le grand principe de nos -jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle -idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions -avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière, -d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même -l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies. - -La France compte un certain nombre de philosophes qu'on appelle -spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une -doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une -chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un -chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait -surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin, -et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse -dissipe cette illusion. - -Prenons _le Tartuffe._ Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît -imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans -être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie, -et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et -un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans -leur idée que le _Tartuffe_ parfait? Un _Tartuffe_ qui ne nous ferait -point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de -l'idéal se réduit à cette correction toute négative. - -_Le Misanthrope_ aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers, -quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient -nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde! -Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le -_Misanthrope_ idéal? Tout simplement le _Misanthrope_ réel, _moins_ -ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent, -j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être -comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans -son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en -délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée -positive de la perfection; mais est-elle _a priori?_ Aristophane sait -bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands. - -«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal -que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que -mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez -_retranché_ de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et -les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de -main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui -le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie -dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes -comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre--_moins_ -les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me -faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.» - -Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure ces choses à l'oreille des -critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur: -«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique; -l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la -raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait -psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la -bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement -négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne -s'avisent pas de dire qu'elle est _a priori_, de peur que l'ombre de -Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû. - -Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou -de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de -Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne, -nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les -comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre -maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons -établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même -modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer; -nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux -modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à -l'un et à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts -dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté -d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil -plus beau. - -Je conclus que nos idées _a priori_ de la perfection sont purement -négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement -empiriques. - -Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à -nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le -génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres -et des idées plus ou moins obscures, mais positives et _a priori_ de -la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique -platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe -un critique capable de concevoir avec clarté un idéal _positivement_ -supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie -analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons -admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du -génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du -chœur antique [2]. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle -et de Sophocle, est l'œuvre d'une imagination hors ligne; c'est une -création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'_elle n'est point -vraie._ Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant -écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée [3]. - -Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique -pourrait avoir une idée _a priori_ et positive du comique parfait, -elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un -principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon -la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite. - -Nous avons cité d'Uranie, dans la _Critique de l'École des femmes_, -une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait -cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et -qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne -trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel -et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que _le -Roi de Cocagne_ est plus parfait que le _Misanthrope_; mais _le Roi de -Cocagne_ n'en resterait pas moins une platitude, et _le Misanthrope_ -une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys, -ni les roses; rien ne manque au _Roi de Cocagne_, ni la folie, ni la -bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il -lui manque _ce charme secret dont l'œil est enchanté_, nous ne saurions -nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins -comique, moins folle et moins bête, mais plus belle. - -La _perfection_ d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord -des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui -conviennent à son idée. Mais la _beauté_ est essentiellement un charme -secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir. -Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux -mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous -voulons la saisir, nous embrassons une nuée. - -Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective -interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et -c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à -la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une -conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le -concept du beau et celui du _parfait_ il n'y ait qu'une différence -logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La -différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune -connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur -le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept -d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne -l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au -moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet, -et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination. -Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le -principe qui le détermine est purement _subjectif._» - -Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière -à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette -hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire -de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi _indéterminée_, -dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux -philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de -leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du _Misanthrope._ -Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir -de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment du beau n'est -pas le résultat d'une opération logique. - -Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et -_a priori_ du comique ni de la comédie.--Voyons maintenant ce qu'il -faut penser d'une définition plus modeste, qui serait _a posteriori_ et -empirique. - - * * * * * - -Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont -comprises sous la dénomination commune de _comédies._ Il semble donc -que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres -doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère -général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et -l'abstraction soient suffisantes. - -Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr -que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui -portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe -m'affirme que _le Misanthrope_ est une tragédie et _le Tartuffe_ une -satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en -sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de -beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles. -Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider -entre elles la question, il faudrait que j'eusse une notion _a priori_ -du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel -étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me -trouve en plein cercle vicieux. - -Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse -obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle -définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle -est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise. - -Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de -l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus -reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira -toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire -des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève -ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme -grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que -du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du -grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été -et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des -discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté -de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en -suis pas aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée _a -posteriori_ du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je -trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur -cet article. - -Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne. -Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété -d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune -que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition -privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout -le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique -de Shakespeare. Mme de Staël écrit: «Le comique exprime l'empire -de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie donc -Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de Molière -en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la comédie: une -peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas ou ne voulant -pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère dans beaucoup de -pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne comédie n'étaient -assurément ni fidèles ni fines. - -Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens -et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi, -s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur leurs œuvres ce beau vers, -devenu banal, de Térence: - -/$ - Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo, -$/ - -on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits, -d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour -toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime -que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est -point la tâche la plus _instructive_ que puisse se proposer la critique. - -Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide, -ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant -que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait -encore comique sur une scène française [4]; ou que ce valet espagnol -énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit -tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre[5]; ou que les -amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse, -font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait -signées [6]; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une mort feinte -l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme -Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit -surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues, -ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein -et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques; -qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et -charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de -présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces, -choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est -instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des -idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de -toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides -et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore, -c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères -de la comédie shakespearienne [7], et celle où Henri Heine oppose si -spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français [8]. -Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la -millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la -nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son -imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être -vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral. - -Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand -théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante -dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui -peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les -regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est, -sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est -superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des -idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas -démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces -est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on -remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions -particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie, -l'intensité de l'intérêt? - - * * * * * - -Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de -la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale, -si elle est vraie. - -Il n'est pas possible de la définir _a posteriori_; car on nie que -toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les -genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les -éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la -satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme -quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la -poésie: ce qui fait un cercle vicieux. - -Il n'est pas possible de la définir _a priori_; car ou ne le peut qu'au -moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu, -qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose, -mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout -aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien -encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut, -suivant le terme de contradiction qu'on a choisi. - -Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité -est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère -l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires, -bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète -l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi -restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi -défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si cela -lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière -du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs, -mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait -mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan, -Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron, -Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin -serait-elle plus poétique que «le soleil»? - -Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie -grecque et appeler la poésie une _imitation belle_ avec Aristote, ou -avec Platon une _création_: cela ne veut pas dire grand'chose et ne -mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai. - - -On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à -déterminer l'_idée_ de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est -pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est -ou n'est pas poète [9]. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce -n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à Molière, c'est -d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite -raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de -ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne, -c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle -est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du -cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après -l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau. - -Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer -dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe -de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix -de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de -prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent -lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science -ni de la logique, sans gage aucun de certitude. - - -[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III. - -[2] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. VI. - -[3] M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie des grands -métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands métaphysiciens, -Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à leurs hypothèses, -une impression puissante comme celle que donne la grande poésie. On -se sent sur une haute montagne, dans un air très raréfié, à peine -respirable, mais en vue d'un immense horizon.» _Schopenhauer_, p. 176. - -[4] 1re scène des _Nuées._ - -[5] Calderon, _Maison à deux portes._ - -[6] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, p. 327 et suiv. - -[7] Voy. plus haut, p. 13. - -[8] Page 20. - -[9] C'est en suivant une méthode exactement pareille que Lessing, -grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement célèbre par son -impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de sa définition, il -a démontré que l'auteur des _Animaux malades de la peste_ n'est pas un -bon fabuliste. - - - - -CHAPITRE III - - -ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT - - -Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des -femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment -se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime _De gustibus non disputandum._--Double -sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire. - - -Molière, dans _la Critique de l'École des Femmes_, définit ainsi le -goût: - -«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se -fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement -des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.» - -Cette _manière d'esprit_ me remet en mémoire ce que Socrate, dans -Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout -de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la -rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de -routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige -et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de -faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur -que ce ne soit un peu impoli.--Quelle chose donc, Socrate, s'il te -plaît?--C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre -que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne -lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une -espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la -dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le _goût._ - -A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant, -qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression -directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des -théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la -sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel. - -Le sot est celui qui, à une représentation de _l'École des Femmes_, -par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un -lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non -parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce -que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même -Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime: - -/$ - Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente? -$/ - -n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend -plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme. -Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et -tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la -comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce -_sot_, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent -pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans _la -Critique de l'École des Femmes._ - -Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et -critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas». - -Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du -pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant -un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit -Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse -aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans -_la Critique de l'École des Femmes_ il y a un homme de goût. Dorante, -et une femme de goût, Uranie. - -Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce -qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le -nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour -montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans -cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en -des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante? -«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du -sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à -la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups -dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque -nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il -craint.--Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de -_l'École des Femmes_ consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce -qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et -qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par -un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui -arrive.» - -M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour -mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et -surtout celui des _enfants par l'oreille_?»--«L'auteur, répond Dorante, -n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une -chose qui caractérise l'homme.» - -«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle -pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»--«Pour -la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont -trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison, -et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la -pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa -porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par -les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.» - -Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir -que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à -répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la -trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils -rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont -une réponse nette et précise à toutes les objections du dogmatisme. - -Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont -la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation -du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression -agréable qui leur fait goûter _l'École des Femmes_, et les remarques -si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur -dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de -l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce -qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils -su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer? - -L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec -l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui -régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures. - - * * * * * - -Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique, -ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler -le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui, -s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence -forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus -principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières -de l'intelligence qu'on appelait autrefois _règles_ et qu'on appelle -aujourd'hui _idéal, théories_, etc., il ne s'ensuit pas que le goût -soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela -même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des -concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de -toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin -d'une culture générale.» - -Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence -cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le -logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces -idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la -véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme -distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans -savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir -même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce -nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de -l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté, -qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter -toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à -quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce -n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance et à ses -préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une -servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et -des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une -servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale -de l'intelligence. - - * * * * * - -Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen -d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut, -des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et -chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve, -«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses -littératures dans leur infinie variété. - -Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle, -il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre -attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet -dela part des hommes. Cette admiration _générale et durable_ est le seul -indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau, en -dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est -plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est -sujet à des variations importantes et même à de complets revirements. -L'histoire des réputations littéraires est à tout le moins l'histoire -d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux. -Le XVIIIe siècle ne mettait pas Corneille à son rang et estimait Racine -un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui; Shakespeare -est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques années, et -les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur secrète dans -le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections; la gloire -d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve; le XIXe -siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a vu se produire, sous -l'influence du romantisme, un changement de point de vue très curieux -dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux comédies, _le Malade -imaginaire_ et _Don Juan_, ont acquis de nos jours une valeur que nos -pères ne songeaient pas à leur attribuer. - -Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une -beauté _relativement universelle et éternelle_ (si ces expressions -contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république -des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les _classiques._ «On vante -avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les -auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains, -comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple... -Le goût a besoin d'apprendre par des exemples ce qui, dans le progrès -général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut -pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses -premiers essais.» - -Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels -surtout le goût doit se former; mais les _classiques_ ne sont pas -les _anciens_ seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas -suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce -mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments -négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de -mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti, -et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?» -cherchant pour ce terme une définition _flottante et généreuse_, il dit -excellemment: - -«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un -auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le -trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque -mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans -ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son -observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais -large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé -à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le -monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique, -aisément contemporain de tous les âges.» - -Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux -encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit -au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le -plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du -convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple? -Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais -du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de -Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands -poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus -qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins -classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles -ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant -Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus -féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?» - -Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un -étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit -de la main des Français, et je ne veux pas manquer cette occasion de -citer Gœthe de nouveau: - -«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe, -mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé -depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a -quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le -plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques. -Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà -les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel -plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme -unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son _Avare_, où le vice -détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une -profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans -une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même -et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le -_Tartuffe_ est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la -première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir -des événements graves. L'exposition de _Minna de Barnhelm_ de Lessing -est fort belle aussi; mais celle du _Tartuffe_ est unique au monde, -c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.» - -L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et -particulièrement des formes classiques: voilà donc le moyen de -cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge -plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»; -ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec -l'esprit géométrique. - - * * * * * - -Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur -la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de -Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas. -En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent -rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le -goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées -aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse, -écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines -infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes -... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on -n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de -l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, -et non par progrès de raisonnement.» - -M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière -n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré -de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse, -ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de -prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en -considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les -plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle, -et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne -faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves -les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et -pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les -preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour -M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait -par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle. -Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes, -sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire -ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles -et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de -Molière dans _le Misanthrope_, ne le découvrent point dans les analyses -de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament, -ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept -couleurs. - -Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non. -Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit -et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement -logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir -l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler -du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même -un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur -jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique -que la maxime: _De gustibus non disputandum._ - -«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien -convaincre: un jugement de goût en matière de beau _exige de chacun_ -la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à -l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons -une chose _belle_, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous -viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous -rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans -concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et -nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement -de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la -beauté... Le goût esthétique _exige l'universalité_ pour chacun de -ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas -sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait -dans les cas particuliers.» - -Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à -personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de _la Critique -de l'École des Femmes_, et supposons que cette femme d'esprit ait -invité à sa table quelques critiques allemands. - -Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent -même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables -d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant: -«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos -livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et -si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau -monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de -savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi, -Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher -un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais, -sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et -comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du _Tartuffe_, -du _Misanthrope_, de _l'École des Femmes_, est un grand comique, un -grand poète, et si Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce -l'_Esthétique_ de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la -question? - -Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'_idée_ du beau; il -n'y a point d'_idée_ de la poésie; mais il y a des intelligences qui -comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est -donc nécessaire, et la dispute est interminable. - -Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un -vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité -d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra -pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses -idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle -aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants -qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut -raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est -_un défaut d'intelligence_, il faut bien le reconnaître, qui tient -caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même -l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière; -avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir -assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de -se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès -par la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu, -sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit -de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large, -leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront -instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils -rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais -il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à -Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour -couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique. - -«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se -rende:» tel est le programme des acteurs de _la Critique de l'École des -Femmes._ Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est -rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas -à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un -vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile: -elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui -germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au -delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant -on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait -bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire ce -matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que -j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un -point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.» -Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on -s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité. - -Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter. -Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un -théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences, -jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à -un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre -parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il -peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un -esprit purs le texte de la Parole divine. - - * * * * * - -Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance -très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût _se -perfectionne._ Mais que faut-il entendre par là? deux choses très -différentes: d'une part, que le goût _s'élargit_; de l'autre, qu'il -_s'épure._ La première de ces idées est claire comme le jour. - -Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est -étendue et son intelligence ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres, -d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles, -d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de -la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur -et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il -blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien -le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que -l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un -poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il -ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez -considérable d'objets de cette espèce.» - -L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de -voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de -tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un -silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le -lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût _par l'étude et la -comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit_; puis il étudie, il -compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison -contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il -condamne, il ne croira pas avoir raison contre lui; car il sait qu'il -faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter -aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur -fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche -encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile -qui condamne tout. - -Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût, -en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus -de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur -ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première -idée: le goût s élargit.--Il n'en est pas de même de la seconde: _le -goût s'épure._ Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement, -et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure» -on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois -s'élargir et s'épurer, _s'élargir_ et _s'affiner?_ - -Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement -supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes. -Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus -large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un -trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour -but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors -étaient les _dégoûtés._ - -Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a -tracé pour tous les âges le portrait, dans _le Misanthrope_: - -/$ - Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile. - Rien ne touche son goût, tant il est difficile; - Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, - Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit; - Que c'est être savant que trouver à redire; - Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, - Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps - Il se met au-dessus de tous les autres gens. -$/ - -L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût, -déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans -un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles, -après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en -ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait -voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a -point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction -du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon -goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre. - -Aujourd'hui, on évite de parler d'un _bon_ et d'un _mauvais goût_, -sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri -du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant -qu'il s'agit d'admirer et de louer, nous avons dans le consentement -d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un -semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus -d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour -apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage; -mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle -nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres -de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier -un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre -extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'_épuration_, et tandis -qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus -gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve -comme le palais. - -Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes -qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point; -mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et -s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire -offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la -nature. - -Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et -affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous -semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun, prétentieux, -vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous -pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra -nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard -plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons -d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des -êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de -liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit -de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et -qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes -n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de -préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité -banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de -temps, émousse et supprime le sens même du beau. - -/$ - Sur quelque préférence une estime se fonde, - Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. -$/ - -En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un -appétit goulu, et quand on me vante le _grand goût_ de quelqu'un, il -me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de -Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé -aux libres esprits de faire leur tour du monde pour se donner le -spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute: -«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout -compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois -et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages -sans fin. L'esprit poétique n'est pas le _Juif errant._» - -Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être -difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les -connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur -organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts. -Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent -pour peindre le mon le matériel; quand il trouve _ridicule_ cette -ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse -britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux -jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et -en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce -moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que Mme de Staël, qui traduit -avec enthousiasme cette même ode et proclame _fort heureux_ tout ce -que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un moment, -il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture d un -pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à longs traits dans tous -ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta jamais -Mme de Staël. - -/$ - Les délicats sont malheureux; - Rien ne saurait les satisfaire, -$/ - -a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils -préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles -que tout satisfait. - -L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît -aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence -et la sensibilité. - -L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne -s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par -la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand -signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues. -«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts; -qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une -source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe -de vie. - -«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait, -sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite -de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la -délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à -mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon -et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles, -et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes -outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une -source d'erreurs: mais Mlle de Lespinasse a raison de l'exalter comme -un principe de vie: - -«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis -jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme -qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je -suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent -le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il -portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné -Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour -ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer... -J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans -Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui -est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle. -J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux -qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés: -on est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la -sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute -par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé -de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains -endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime -la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin, -l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si -je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon -Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu -de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius... -Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je -sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire: -Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour: -J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et -je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses -neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime -mon neveu le cadet parce qu'il est bête.» - -La contradiction que Mlle de Lespinasse essayait de se faire pardonner, -l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui choque notre goût -moderne, habitué en ce genre à tous les excès et à tous les paradoxes. -Mais comment concilier l'esprit de largeur, propre à l'intelligence, -avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au lieu de tout aimer avec un -généreux enthousiasme, se dégoûte et s'irrite, exclut, préfère et -choisit? Encore une fois je ne concilie point ces deux choses, je -constate seulement leur coexistence et j'en affirme la nécessité. Tout -critique complet doit unir l'intelligence, qui admet tout parce qu'elle -comprend tout, avec la sensibilité, qui a ses étroitesses naturelles. -La critique littéraire n'est pas une science; elle ne possède pas la -certitude logique et elle a de quoi s'en consoler, puisque ce qu'elle -perd de ce côté-là elle le regagne en originalité personnelle, en -éloquence, j'allais dire en invention et en génie: qu'elle prenne -donc franchement son parti d'une condition si acceptable, et qu'elle -réclame en toutes lettres _son droit d'erreur, le droit qu'elle a de se -tromper_, qui n'est autre chose en définitive que le droit même de la -liberté. - -Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire -faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne -pour apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce _coin de -talent_, qu'avec un peu de patience, disait Mme de Sévigné, on finit -toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour -comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. Mlle -de Lespinasse a beau dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si -nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons -dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre, -auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage -avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer -d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement -les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et -les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une -faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si -naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors -de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit -au-dessous d'elle une chose insensible. - -Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne -foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas -plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible -qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la -perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur; -celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille, -par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les -romantiques clartés de la _lune_ (je répète le refrain de la chanson de -Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du _soleil._ Qui aime tout -également n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est -que l'équité de l'indifférence. - - * * * * * - -Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire -qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue -du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité? -l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses -fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles -sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir -_pourquoi_ les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer -de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme! -Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner, -d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des -préférences! - -L'école _historique_ a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire -cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence -pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de -la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la -sensibilité de la critique, c'est _tuer son âme_: malgré tous ses -efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point -fait. - -D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme -raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré -un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie, d'hospitalité -universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années. -Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos -pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et -des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons -appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les -romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers. -Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine -des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des -hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires. -Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense[1]», -et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les -poètes du genre humain. - -Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives -et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé -_modèle_ ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous -voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours -changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité, -nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses -infinies de cet abîme sans fond. - -[1] Lamartine - - - - -CHAPITRE IV - - -LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE - - -L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans -ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes -comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit -dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que -néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus -haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre -la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans -Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de -Molière.--Poésie du _Misanthrope._ - - -La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique -littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls -d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de -prudence que l'expérience acquiert, avec les lumières que donne -l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et -les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit -de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous -leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs -jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et -logiques. - - * * * * * - -Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et -les comparer _au point de vue du goût_, quelques parties de leur talent -comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de -dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs. - -Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à -Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit -critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre -les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du -débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la -querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les -escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les -cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare, -nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère -exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde -indifférence pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de -critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur. -Nous pourrions relever dans _Timon d'Athènes_, dans _le Songe d'une -nuit d'été_, dans _Peines d'amour perdues_, quelques passages sur les -poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle -peut-être[1] avec quelle majesté le Temps en personne, dans _le Conte -d'hiver_, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui -voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre -heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans -tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet -aux comédiens: - -«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant -vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de -nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de -la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large -avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du -torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir -et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela -me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un robuste gaillard, à -perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons, -pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie -qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce -gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus -trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide: -mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec -l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais -la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui, -dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter, -pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses -propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque -transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression -est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle -choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul, -plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des -acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni -la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient -et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les -ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui, -voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces gens-là -imitaient abominablement l'humanité!» - - * * * * * - -_Restez fidèles à la nature_: telle est la recommandation que -Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes -dramatiques.--C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur -et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et -notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un -acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle. - -Dans _les Précieuses ridicules_, le marquis de Mascarille se vante -d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui -demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.--Belle -demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'_Hôtel de -Bourgogne_). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les -choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle; -ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit: -et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y -arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?» - -Dans _l'impromptu de Versailles_, Molière, qui se met personnellement -en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la -leçon de déclamation qu'on va lire: - -«J'avais songé une comédie où il y aurait eu un poète, que j'aurais -représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une -troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous, -aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien -faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...--Eh! monsieur, -auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui -ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.--Et qui fait -les rois parmi vous?--Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.--Qui? -ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit -gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme -il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un -trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante! -Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine -de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de -_Nicomède_: - -/$ - Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi; - Augmentant mon pouvoir... -$/ - -le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment? -vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses -avec emphase. Écoutez-moi: - -/$ - Te le dirai-je, Araspe? etc. -$/ - -Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme -il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait -faire le brouhaha.--Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me -semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des -gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de -démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme -vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu -une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien -auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de -Curiace: - -/$ - Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur - Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? - --Hélas! je vois trop bien, etc. -$/ - -tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient -pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui -vaille, et voici comment il faut réciter cela: - -/$ - Iras-tu, ma chère âme... - Non, je le connais mieux... -$/ - -Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant -qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.» - -Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste? - -/$ - Vos expressions ne sont point _naturelles_... - Ce style figuré, dont on fait vanité, - Sort du bon caractère et de la _vérité._ - Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, - Et ce n'est point ainsi que parle la _nature._ -$/ - -La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare -comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique. - - -Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande -devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur -doctrine? - -Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare -est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il -ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le -reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être -fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus -son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et -le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents, -le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que -solides. - -Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies -de Shakespeare appartiennent presque toutes à la jeunesse du poète, -à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait -encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son -pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre -un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.--A -cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en -une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne -ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très -prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être -qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique; -c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot[2].--J'ajouterai -enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette -«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce -qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue -anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait -dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de -même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à -Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi -grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à -l'attrait des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est -bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations, -les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues, -les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de -l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du -talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez -Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez -la plupart de ceux qui lui ont succédé[3]. - -Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de -remarquer _historiquement_ que sa pratique _diffère_ de celle des -autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser -soutenir qu'elle appartient à un art _supérieur_, et s'il y a jamais eu -un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là. - -Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même, -rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose -conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un -temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous -pouvons saisir encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent -complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste -éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation, -un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans -peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses -contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain -profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit -nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui -nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre -d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est -point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste, -que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des -mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs -superficiels. - -Le comique de Molière est naturel, _réel_, ou, pour employer un terme -que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand -il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est _objectif_; -c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du -poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de -qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le -secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques. - -Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin, -reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un -pouls qui est fort mauvais.--Je ne suis point malade, monsieur, et ce -n'est pas pour cela que je viens à vous.--Si vous n'êtes pas malade, -que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une -simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime -naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée -du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire -nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots -comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire -dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la -distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice -de la nature. - -Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là -dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre -prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les -compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo -de Covielle et de Cléonte dans _le Bourgeois gentilhomme_: - -«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate -Lucile?--Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?--Après tant -de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses -charmes!--Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je -lui ai rendus dans sa cuisine!--Tant de larmes que j'ai versées à ses -genoux!--Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!--Tant -d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!--Tant de -chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!» - -Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des -_turlupinades_; voici ce qu'il en pensait. - -Élise, dans _la Critique de l'École des Femmes_, entre la première -chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent -habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la -sage Uranie, et me divertis des extravagants.--Ma foi, répond Élise -avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer, -et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde -visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire -de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur -les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?--Ce -langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.--Tant -pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce -jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux conversations du -Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et -de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans! -et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous -êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues -de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est -un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et -bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils -pas lieu de s'en glorifier?--On ne dit pas cela aussi comme une chose -spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien -eux-mêmes qu'il est ridicule.--Tant pis encore, de prendra peine à -dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les -tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je -condamnerais tous ces messieurs les turlupins.» - -Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le -moindre mot pour rire dans toute _l'École des Femmes_: «Pour toi, -marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de -turlupinades.» - -La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir -entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la -réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans _l'École des -Femmes_ un mot qu'il qualifie de plaisanterie basse: _L'auteur n'a pas -mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui -caractérise l'homme._ - - * * * * * - -Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez -notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse -que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs -de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire. -La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour -la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme -dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort -des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques, -est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et -sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante -qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps. -La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus -sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des -faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la -bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la -glorification du bon sens. - -Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre -moral comme dans l'ordre intellectuel, des règles de la nature, est -dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de -son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier: - -/$ - C'est le bon sens, la raison qui fait tout, - Vertu, génie, esprit, talent et goût. - Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique; - Talent? raison produite avec éclat; - Esprit? raison qui finement s'exprime; - Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat, - Et le génie est la raison sublime. -$/ - -Celte poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le -siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire -littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé -alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du -grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison, -disait Boileau, - -/$ - Que toujours vos écrits - Empruntent d'_elle seule_ et leur lustre et leur prix. -$/ - -Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature -française. - -Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet -à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger, -rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe, -il est vrai; les Français ont _la coquetterie de la légèreté_: c'est -qu'ils redoutent l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc -aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez -sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés -de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur -esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter -longtemps est excellente et substantielle. - -Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient -surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au -cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu, -soit même le pathétique de quelques situations, au risque de -compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point -de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer -moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau, -ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant -imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit -à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas -davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas -qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, _il nous faut de -la raison_; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce, -il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant -aristophanesque peut être soutenue quelque temps au théâtre par les -acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si -l'on n'y découvre pas le coin de philosophie. - -Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau -des Français: c'est la _fantaisie_, le caprice sans but et sans -règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes -ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête -pour trouver le sens du _Pantagruel._ Ils cherchent avec le même -sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire, -l'_argument_, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances -de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire -est toujours un _jugement_, un témoignage de satisfaction rendu par -l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils -font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète; -l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car, -s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps -après[4]. L'Anglais parcourant le _Punch_, avant même de savoir de quoi -il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect -d'un contraste ou d'une disproportion, d'une jambe maigre comme un -fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela, -sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le -seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais -naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense -d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet, -les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la -gaieté est la plus franche. - -Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On -reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres -termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à -l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine -morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une -prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement. -Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en -opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent -si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à -nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se -rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce -qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à -l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la gaieté -pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même. -La _gaie science_: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage -de nos aïeux. - - * * * * * - -Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à -l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare -toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait -plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le -penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie, -des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs, -_historiquement_, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que le -poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes. J'irai -plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique une -concession très importante: je ne crois pas que la raison de Molière, -ni la raison française en général, telle surtout qu'elle est apparue -au XVIIe siècle, soit la plus haute qui se puisse concevoir; elle est -beaucoup trop respectueuse pour le sens commun, pour les formes, pour -les conventions, pour les préjugés, pour les idées moyennes et pour -les grandeurs officielles; il lui manque cette sagesse «confite, comme -disait Rabelais, au mépris des choses fortuites». Je reviendrai à -fond sur ce sujet quand je traiterai de l'_humour._ Il y a néanmoins -diverses observations à faire qui atténuent considérablement, si elles -ne les réfutent pas tout à fait, les critiques que je viens de résumer. - -D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout -la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles, -à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment. -«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une -comédie _pour l'homme qui pense_, une tragédie pour l'homme qui sent.» -Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond, -comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous -bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés -des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories -du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de -tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus -ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée -à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière -si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle -ornerait un chef-d'œuvre de Racine. - -Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue -entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son -_Misanthrope_ a des mots qui sont du style burlesque, et ses pièces -bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière -sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être -sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique. -Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique -et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume -Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons -de comique _parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à -sa place l'esprit._» - -On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et -d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des -ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans -cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression -naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton -général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression -dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art -du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans -cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit: -«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le -ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de -l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est -trop frivole pour le sérieux que nous voulons au fond de toute espèce -de jeu poétique.» - -Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans -ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle, -étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes -pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres, -il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même -dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe -d'ivresse qui rappelle Rabelais.» - -Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle -puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat -du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en -général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais -dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur -des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace. -Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus -_poétique_, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le -définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et -charmant fait de lui-même dans le _Misanthrope_: - -/$ - Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine, - Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. - J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison - Qui se peut dire noble avec quelque raison; - Et je crois, par le rang que me donne ma race, - Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. - Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas, - On sait, sans vanité, que je n'en manque pas, - Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire - D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. - Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût, - A juger sans élude et raisonner de tout; - A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre, - Figure de savant sur les bancs du théâtre, - Y décider en chef et faire du fracas - A tous les beaux endroits qui méritent des ahs. - Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine, - Les dents belles surtout et la taille fort fine. - Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter - Qu'on serait mal venu de me le disputer; - Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, - Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître: - Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois - Qu'on peut par tout pays être content de soi. -$/ - -J'appelle cette aisance et cette grâce _poétiques_ au plus haut degré. -Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre -a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce -goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en -ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un -poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans -les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est une pure -conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.» - - * * * * * - -C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la -faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de -l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce -n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux, -en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de _la -Paix_ Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot; -nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies -semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur -auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour -l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette -donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je -regarde _le Songe d'une Nuit d'été_ comme une des productions les plus -charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania -tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé -en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les -philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se -rencontrent dans le _Roi de Cocagne_ de Legrand, et _le Roi de Cocagne_ -est une platitude. Les féeries ne sont point, au regard du goût, -l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères -et de mœurs, telle que _le Misanthrope_ ou _le Tartuffe_, restera -toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à -toutes les féeries. - -Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M. -Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse, -ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la -faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de -toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel -et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte -par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant -d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un -rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est -parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs -vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur -le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son -père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et -le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des -mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand -objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux, -les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent -qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont -des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont -des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants -encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père, -les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir -d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de -l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du _Songe d'une Nuit -d'été_, c'est qu'elles ressemblent à des femmes. - -Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un -monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée, -si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter -la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet, -la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours -l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas -de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans -le vrai et qu'il a suivi la ligne droite. - - * * * * * - -Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde -fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec _le Songe d'une Nuit -d'été_, qui est une féerie, la plus jolie comédie de Shakespeare est -une pastorale, _Comme il vous plaira._ Ce qui fait le charme singulier -de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon -sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de -conjecturer les deux premiers actes de _Mélicerte_, ce gracieux poème, -malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable. -J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et -Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on -veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il -n'y a rien de plus poétique que la comédie de _Comme il vous plaira_, -il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement -le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se -laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante -avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre -enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour -célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour -railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société -ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens -mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction -de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de -Shakespeare, pour être goûtée comme en fruit savoureux ou respirée -comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse _Tartuffe_, on -analyse _Coriolan_, mais non pas _As you like it_, ni _Mélicerte._ - - * * * * * - -Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre -égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son -instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à -son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre -poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent -sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été -trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y -a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans -faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout -simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en -français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation. -Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec -autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier. - -A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent - -/$ - Que proser de la rime et rimer de la prose, -$/ - -Molière pense _poétiquement_; je veux dire que chez lui, comme chez La -Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est -point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien -vu ce mérite du style de Molière: - -«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de -la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle -Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables: - -/$ - Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit - Il regarde en pitié tout ce que chacun dit; -$/ - -ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs - -/$ - Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos; -$/ - -ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle, - -/$ - Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune - Par le chemin du ciel courir à leur fortune. -$/ - -Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu -comme Molière cette puissance de création poétique dans le style[5].» - -Les premières pièces en vers de Molière, _l'Étourdi, le Dépit -amoureux_, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination, -plein de la fougue de deux jeunesses--la jeunesse de l'auteur et celle -de la littérature française--étaient l'objet de la prédilection d'un -grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand -critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus -vive admiration deux passages de _l'Étourdi._ Au troisième acte, Lélie -reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime: - -/$ - ... Sur ce que j'adore oser porter le blâme, - C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme, -$/ - -«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du XVIIe siècle, -s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un amour profond.» Au -quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à Lélie une de ses -nombreuses étourderies; - -/$ - Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps; - Malgré le froid, je sue encor de mes efforts. - Attaché dessus vous comme un joueur de boule - Après le mouvement de la sienne qui roule, - Je pensais retenir toutes vos actions - En faisant de mon corps mille contorsions. -$/ - -Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille -nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de -Molière[6]: - -D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a -été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle _la poésie du -comique._ - -«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs -et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a -trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à -su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait -été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut -comique, celui du _Misanthrope_, du _Tartuffe_, des _Femmes savantes_, -le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au -travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme, -l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer -ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très -folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique -la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de -la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je? -C'est la distance qu'il y a entre la prose du _Roman comique_ et tel -chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais... -C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire, -Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a appelé les -dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir; -lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon, -il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales, -d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde -dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque, -mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant -de beaucoup le _génie_ fantastique et poétique du comédien Legrand... -Quoi qu'on en ait dit, _M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme, -le Malade imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique -jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec -_le Songe d'une nuit d'été_ et _la Tempête._ Pourceaugnac, M. Jourdain, -Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus -dégagé de la farce du _Barbouillé_, plus enlevé souvent par delà le -réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève, -en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à -la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus -délirant[7].» - - * * * * * - -A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à -celle de Sainte-Beuve sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur -le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière -dramatique et l'apogée de son talent: _le Misanthrope._ - -J'ose dire qu'Alceste est la création la plus _poétique_ de Molière -au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils -à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier? -d'être trop claire, trop _didactique_; de faire évanouir par excès de -jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que -la splendeur crue du _soleil_ aux dépens des vagues et mystérieuses -lueurs de la _lune._ Eh bien, j'accepte le principe de cette critique, -et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé -qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du -_Misanthrope?_ - -Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup -discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves -aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les -premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite, -ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait -voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd -contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au -contraire le fruit le plus cher et le plus personnel de son génie, -comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare. - -Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur -ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que -Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils -étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien -prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages, -mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes -finissent toujours par _s'affranchir_ de leur sujet et par le traiter -_objectivement._ - -_Hamlet_ et _le Misanthrope_ sont le principal trait d'union de cette -fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il -n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique -prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que -prouve _Hamlet?_ rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses -malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve _le -Misanthrope?_ rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal -personnage au point où il en était au début. - -Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu -exposer dans ses tragédies du _Tasse_ et de _Faust_... «Quelle idée? -répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais la vie du -Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces -deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux -dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de -ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner -dans mon _Faust!_ Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire -moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images... -_Faust_ est un ouvrage de fou.» - -Moralistes de fait, mais non pas d'intention, _moralistes sans -moraliser_, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais -poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne -se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne -conçoivent pas _d'abord_ une idée abstraite pour l'incorporer _ensuite_ -dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du -génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont -simultanées et inséparables. - -Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les -détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète. - - -[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III. - -[2] Voy. plus haut p. 13. - -[3] De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que le culte -superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence logique, -à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le calembour, -arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie! - -[4] «Il y a, dit Me de Staël, une gaieté allemande douce, paisible, qui -se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son bizarre de quelques -lettres singulièrement assemblées provoquent et satisfont.» - -[5] _Corneille, Racine et Molière_, p. 433. - -[6] Voyez nos _Artistes juges et parties; Causeries -parisiennes._--Deuxième causerie. - -[7] _Portraits littéraires_, t. II. - - - - -CHAPITRE V - - -LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE - - -Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur -exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage -d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de -Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi. - - -Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de -Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois -très intéressante par les critiques allemands. - -J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans -la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth[1], -j'ai remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage, -avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans -complication, sans nuances,--enfin à la Molière. La méchanceté de Lady -Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason, -qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et -qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même -Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le -poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son -art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même -ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est -absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier, -définitif. Tartuffe paraît: - -/$ - Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, - Et priez que toujours le ciel vous illumine. - Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers. - Des aumônes que j'ai partager les deniers. -$/ - -Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette -plénitude parfaite, à ce _nec plus ultra_ d'hypocrisie? - -On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la -meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par -degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à l'extrême, -n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond. - - * * * * * - -L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois _Holberg -considéré comme imitateur de Molière_, M. Legrelle, très imbu des idées -allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà -docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner -tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré -en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas -dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il -n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et -que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel -a raison, M. Legrelle ajoute: - -«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt -une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et -les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en -lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer -dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de -produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque -défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa -méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la -passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond -même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort -compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce -point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le -contredire. - -«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez -de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et -pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle -d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne -le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout -d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et -Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir -par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa -femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie -chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de -l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient -à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses -effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions. - -«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la -première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne -saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître, -elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra -dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans -l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts -de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice? -Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter? -Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot. -Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies -d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa -manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y -a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans -une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le -_quod sibi constet_ d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle -Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère -de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les -diverses phases de leur développement.» - -Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien -n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en -particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues -où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages -ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le -cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs. - -La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa -simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté -aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens -que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de -lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point: -c'est que ses ouvrages sont des comédies. - -Il est tout naturel que la tragédie _développe_ peu à peu les -caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur -destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès -de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le -germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances -atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous -portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth, -Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous -sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a -aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes -ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente -concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne -peut être excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les -progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué -se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait -détruit? - -M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette -réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos -les premiers chapitres de _Don Quichotte_, où l'auteur espagnol raconte -tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer -combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est -pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un -roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté -sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des -lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues -préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait -fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent. - - * * * * * - -On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît -mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être -souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui -ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé. - -Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère, -Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume -Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui -reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré -souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les -spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible. -Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré -et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la -difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le -vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée -allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle: - -«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le -savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère -avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité -morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé -jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages -chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule -sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres -et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit -des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur -mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous -laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens -d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre -des premiers. Le _gracioso_ de la comédie espagnole, le _clown_ de -la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il -faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est -qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés -intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au -contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui -ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries, -ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots -pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de -certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie -dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène. - -«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit -d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages -précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule -d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus -que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée. -Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière de véritables cas -d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a -la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité -jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais -incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons -le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.» - - * * * * * - -Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que -tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions -nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce -deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier. - -Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement -employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux -lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations -qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations -_scéniques_, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de -la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se -servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein -ciel a cessé d'être en usage; mais le _masque moral_, je veux dire la -nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un -peu plus gros que nature, subsistera toujours. Il y a des peintures -et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures -du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction -trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni -comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige -un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions, -c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la -vérité de la nature.» - -Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme -dans Shakespeare, c'est la _vérité_; mais il ne peut s'agir que -d'une vérité _relative_. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de -même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle, -à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils -ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires -que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par -cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il -appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la -réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les -droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les -prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus -élémentaires de l'art. - -Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que -le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures; -on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à -propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui -sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie; -elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle -le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit -même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son -œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il -y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces -et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur -manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La -Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au -Tartuffe de Molière. - -Onuphre est _plus vrai_ que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons -tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites -ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,» -au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans -le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est -précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment -Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous -pouvons côtoyer tous les jours... _Il prolonge jusqu'à l'idéal les -lignes partant du vrai_, et nous donne la poésie de l'imposture... -Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la -comédie poétique.» - -Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage -indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons -trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il -se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.--«Laurent, -serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà -une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des -hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et -de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un -hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme -dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à -l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon -critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière -montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne -connaît point. - -Tartuffe continue: - -/$ - ... Ah! mon Dieu, je tous prie, - Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. - -DORINE. - - Comment? - - - - -TARTUFFE. - - Couvrez ce sein que je ne saurais voir. - Par de pareils objets les âmes sont blessées, - Et cela fait venir de coupables pensées. -$/ - -Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable; -non, mais cela est _vrai_, au point de vue de la poésie dramatique, ou, -comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la -vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous -pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est -égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de -s'écrier: _quelle vérité et quelle invraisemblance!_ ou plutôt on n'a -que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans -une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le -temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous -avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.» - -L'auteur d'une thèse sur _la Tragédie française au XVIe siècle_, -M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude morale -et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (_portrait, caractère, -roman_) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu -que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non -des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême, -c'est-à-dire au point net et lumineux où l'idée éclate aux yeux dans -toute sa force». - - * * * * * - -Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles -ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière -certaines exagérations. - -Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits -de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre. -Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise: -«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous -devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a -donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre -une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est -renfermé là dedans, et _sans dot_ tient lieu de beauté, de jeunesse, de -naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon -s'écrie: «_Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux, -qui peut avoir un domestique de la sorte!_» Quelle portée exacte -a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages -d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle -extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en -pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre -lui-même au sérieux qu'il est comique. Mais alors, si ce trait doit -être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature? - -Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a -que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité -d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de -bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de -son père.» - -Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil: - -/$ - De toutes amitiés il détache mon âme; - Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, - Que je m'en soucierais autant que de cela. -$/ - -Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant -partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa -poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont -pas moins outrées; Armande dit sérieusement: - -/$ - Nous serons par nos lois les juges des ouvrages. - Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis. - Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. - Nous chercherons partout à trouver à redire, - Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire. -$/ - -Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et -s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas -à dire, Molière a le comique _insolent._ - -Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la -tragédie antique[2], aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus -longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord -entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les -caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français -est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne -les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique -guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins -mystérieux de l'individualité humaine. - -C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi -des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les -individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où -l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités, -à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une -uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les -faits, _the matter of fact_: de là son érudition lourde et matérielle, -sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit -philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions, -aux idées générales: de là leur impatience de conclure en toutes -choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types -éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus, -l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à _l'homme_; la -rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur -humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset: - -/$ - Le cœur humain de qui?... - Celui de mon voisin a sa manière d'être, - Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi! -$/ - -Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des -hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même _Hamlet_, n'a la -prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: _Ecce homo!_ -Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels, -plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur -humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie, -la misanthropie et l'ambition; mais Othello est _un_ jaloux, Timon -d'Athènes _un_ misanthrope, et Macbeth _un_ ambitieux. Il y a mille -autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité -extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs. - -Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales, -il en est une dans laquelle ce procédé de généralisation a été poussé -tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si -cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant -de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce -caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme -le _Grandet_ de Balzac ou même encore l'_Euclion_ de Plaute: c'est -l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans -tous ses modes imaginables. - -La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du -procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a -jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse -sérieuse. - -On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis -librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme -qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui -par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par -économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces -gens-là s'appellent _Harpagon_; mais Harpagon n'est qu'une abstraction, -car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir -ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros -intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut -toute autre passion, mais surtout celle-là, et un vieil avare amoureux -est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature. -Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance -voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est -un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir -de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et -un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui -qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que -ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à -bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui -lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi -donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis -d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor. -Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul -caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare, -c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt -défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des -individus réels, mais des abstractions personnifiées. - -Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien -garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs -dans Shakespeare. Les fins contrastes de caractère, les vives -inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance, -sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever -à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur -communiquer la souplesse et la variété de la vie. - -Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise -le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus -généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un -même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir -beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un -être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et -veuille jeter de la poudre aux yeux du monde. - -L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de -contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses -principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de -cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec -plus de raison encore: - -/$ - Il est vrai, la raison me le dit chaque jour; - Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. -$/ - -En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de -prendre, le Misanthrope commence par envelopper dans les plis -et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet -d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour -déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme -franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros, -qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui -appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou. - -Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt -juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et -la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la -verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi -Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle -est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est -parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les -plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui -à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais -alors, qu'on n'appelle pas l'_Avare_ une grande comédie de caractère, -et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que _le -Misanthrope_ et _le Tartuffe._ - -Si l'_Avare_ reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon -avis, le caractère d'Harpagon qui en fait l'excellence; c'est plutôt -la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice -par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses -enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les -variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un -coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire, -une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les -comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon -Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et -fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une -défense faite à ses successeurs de représenter des avares. - - * * * * * - -Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de -prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la -généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins -que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand -problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de -tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation -d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant -une physionomie bien distincte. - -Ce terme d'_abstractions personnifiées_ appliqué aux figures du -théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont -l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de -mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute -de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches -et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par -ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et -de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser, -au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français -et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais -et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions -importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite -à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les -remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de -plus en plus vraies! - -Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées! -Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs -personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins -individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même -beaucoup plus encore. - -Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a -l'oreille rouge et le teint bien fleuri.» Il n'est pas seulement -hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament, -sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la -force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras». -Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un -gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains -_hoquets_ troublent sa digestion. - -A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est -beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que -les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse -de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit -Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il -était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines -et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour -rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une -calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les -personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses, -mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle -et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et -libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue -sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne craint ni Dieu, ni diable; il est -l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc... -Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse -prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de -ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le -cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute -la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne -fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et -de s'étonner beaucoup.» - - * * * * * - -Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme -plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement -un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole -poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond -de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise, -et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes -convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses -qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté -d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant -le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses -qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance. M. -Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de -Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre -sur _Ménandre_: - -«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à -l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour -lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu -qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou -retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire, -qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait -au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est -l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant -dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est -tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent -qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de -lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame -son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes -mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de -religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait -ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il -pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès chancelant -réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de -l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que -sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus -qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un -exempt.» - -Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que -de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a -cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer -plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de -l'imposteur, selon lui, un personnage comique. - -Schlegel avait dit que _le Tartuffe_, à quelques scènes près, n'est -point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique -ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les -personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du -drame, répond à Schlegel: - -«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de -Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce -du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi. -Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé -inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique, -c'est qu'arrivé au moment où il se croit sûr de son fait, où il pense -avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute -retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine. -Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont -vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la -comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre -dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon -qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à -part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher -de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres -circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On -parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde, -elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et -grossière. - -«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe -est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon, -comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le -tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va -être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse -remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme -Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point -de tout ménagement, frappe si fort, se trahit et s'accuse si bien, -qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite -et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre, -n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la -galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la -comédie. - -«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs -critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les -malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.» - -Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine, -mais à mon avis elle est _trop fine._ Je veux dire qu'un critique très -exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par -M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est -point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière -sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu. - -Quels sont, à la représentation du _Tartuffe_, les sentiments non des -délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait? -On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le -scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon -qui le chasse de chez lui: - -/$ - C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître, - La maison m'appartient... -$/ - -Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur -descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que -la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh -bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la -police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec -simplicité. - -Dans _Beaucoup de bruit pour rien_, il est vrai, Shakespeare, en -faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter -l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des -spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un -couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici -Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune -importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle -de savoir si la comédie de Molière est «proprement une _comédie_». Il -me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier -qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les -comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe -aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, _le Tartuffe_ -renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de -comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons -dans Shakespeare: l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du -risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence -est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et -que c'est le comique dans les grands drames de Molière. - -Vinet observe que dans _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_ Molière touche -hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de -la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand -sens, le _Misanthrope_ de Molière est infiniment plus sérieux que la -_Bérénice_ de Racine.» - -Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne -se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre -un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un -caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait -lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur -ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare. - - * * * * * - -La préoccupation pédantesque de l'_idée_ du comique a lourdement égaré -la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère -de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui -d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu dans -le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite -du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois -assez neuves. - -Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son -vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur -cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont -ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond -en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître: - -/$ - ... De faire - Ce que le ciel voudra. -$/ - -Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe: - -/$ - Mortifiez vos sens avec ce mariage. -$/ - -Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels -le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations -perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans -les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y -entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis, -ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement, -aucune retenue dans leur ardeur à maudire ce qu'ils avaient élevé -jusqu'au ciel. - - -Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local -pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de -curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il -nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps. -Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de -peinture plus fine. - -Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la -faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très -habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une -abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux, -deux hommes. - - * * * * * - -On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas -seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi -la vie et la variété de la nature. - -Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé -à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles. -Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes -sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale -et dramatique, du règne de la matière à celui de l'esprit et de -Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue -de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là -qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en -étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la -fois.» - - -[1] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. XV. - -[2] Voy. _Shakespeare et tes Tragiques grecs_, chap. III et VII. - - - - -CHAPITRE VI - - -DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_ - - -Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le -bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples -particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le -sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.--Le style de l'_humour._ - - -Shakespeare est un plus grand _humoriste_ que Molière: telle est; -à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le -moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est -que l'_humour_. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot, -et j'ai quelque espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une -espérance si présomptueuse. - -La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou -moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes -les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris -qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à -ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les -autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie -toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus -modeste. - -Je crois que toutes les définitions de l'_humour_ proposées par des -hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais -aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune -qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle? -Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches, -de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour -que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans -une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée, -a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle -saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le -croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun -avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations absolument -simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la -moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les -exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que -l'expérience de quelques cas particuliers.» - -Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop -rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions -sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les -expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit -en anglais, comme on disait en latin, les _illustrer_, c'est-à-dire -les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples, -de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de -viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les -développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours -ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les -nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien -persuader qu'on n'a jamais tout dit. - -Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'_humour_. -Commençant par les définitions les plus générales et les plus -superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai -progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et -profondes. Suivant une remarque déjà faite à propos de la notion -du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que -l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité -des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La -définition totale de l'_humour_ se composera de tout ce que nous aurons -dit--et de ce qui nous resterait à dire encore. - - * * * * * - -Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise _humour_, sous -sa forme allemande _Humor_, il a pris une signification spéciale dont -on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'_humeur_ selon le -dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité -facétieuse.» - -M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot -_humeur_ a cette acception. Dans _l'Illusion comique_, Matamore, -achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en -compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons. - -/$ -CLINDOR. - - Où vous retirez-vous? - -MATAMORE. - - Le fat n'est pas vaillant, - Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. -$/ - -Dans _la Suite du Menteur_, Cléandre, à une plaisanterie que dit son -valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute: - -/$ - C'est un vieux domestique - Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique. -$/ - -_Avoir de l'humeur_ voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais -on voit par cet exemple de Corneille que le mot _humeur_, employé -absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot _santé_, -quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé. - -Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé -à un usage discret du mot _humeur_ ainsi entendu. On lit dans les -_Salons_ de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la -scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait -plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un -sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien -de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se -joue sur un fond triste.» - -Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France -la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme -pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, -cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il -s'en doute, et ils rendent cette idée par le mot _humour_, qu'ils -prononcent _youmor._ Et ils croient qu'ils ont seuls cette _humour_, -que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère -d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce -sens dans plusieurs comédies de Corneille.» - -M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations -philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs -droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas -cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur -_humour_ ou _youmor_, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est -honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité -quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une -obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien -une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national -suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification -du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus -importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant -que l'_humeur_ et l'_humour_ sont choses identiques. - -Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne -l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a -pas de raison, par exemple, pour appeler _humour_ l'humeur de Montaigne. - -Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette -expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère -ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode -lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne -pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise -icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si -nouveau apprentissage me change.»--«Ceux qui écrivent par humeur, dit -La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est -pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se -refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont -le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui -écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler, -à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi -dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier». -Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère, -Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, -qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.» - -Les _Essais_ de Montaigne sont des causeries où il se laisse aller à -toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son -expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est -pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais -non pas toujours ce qu'il va dire». - -Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste, -Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre -en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la -meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse: -car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au -Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en -effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de -_Tristram Shandy_ mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion -soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse. -Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons! -à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me -diriger dans cette affaire.»--«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; -pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me -mène, je ne la mène pas.» --«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des -CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume -suivant, si je vis sera mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de -conserver quelque liaison dans mes ouvrages.» - -Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur -de Montaigne et l'_humour_ de Sterne. Le désordre de l'écrivain -français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien -quand on compare le premier texte des _Essais_, où le plan de l'auteur -est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes, -où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de -plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au -contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet -d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie -bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur -artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense -M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un -terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner: -il faut dire l'_humour_ et non plus l'_humeur._ - -Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent -être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où -l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et -d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature -un genre de style et d'esprit complètement distinct et à part. - -Notre vieux mot national suffît pour désigner l'_humour_ tel que le -définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu -de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des -règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou -rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice[1].» - -Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'_humour_ tel que -le définit M. Montégut: «Qui dit _humour_ dit esprit de tempérament, -traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité, -candeur, naïveté, bonhomie, génialité[2].» - -Oui, tant que l'_humour_ n'est que l'humeur, c'est tout bonnement -le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament, -par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude -développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que -la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines, -disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les -éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte -niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique -d'_humour_, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon -droit s'appeler humoriste. - -M. Montégut a raison en un sens de définir l'_humour_ comme il l'a -fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de -s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom -d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa -sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux -caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et -plus artificiel que spontané.» - -Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle -n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel -des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les -nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir -la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du -mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc? - - * * * * * - -A partir du moment où l'_humour_ cesse d'être simplement l'humeur, il -devient quelque chose de singulièrement peu français. - -L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe, -est un homme excentrique, un _original_, comme nous disons en mauvaise -part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule. -Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans -son _Histoire de la littérature anglaise_, nous fait la caricature -suivante: - -«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand -à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure -profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une -chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. -Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter -un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une -fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière, -avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon -racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que, -n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde, -comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup -il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une -dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait -à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un -pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion -doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait: -«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.--Ma chère -dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par -la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que -vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des -bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt -claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...» - -L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français -aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIIIe siècle, en traçait -le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le plus d'esprit, consiste -à dire agréablement des riens et à ne pas se permettre le moindre -propos sensé si on ne le fait excuser par les grâces du discours; -à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la produire, avec -autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand il s'agissait -d'exprimer quelque idée libre.» - -L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de -l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de -plus opposé à l'_humour._ La moindre infraction aux usages, aux -manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance, -et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance -des originaux. On devient _ridicule_ pour peu qu'on se distingue; en -France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de -Stendhal. «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont -ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues -ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles». -Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». Mme Geoffrin -comparait la société de Paris à une quantité de médailles renfermées -dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées l'une contre -l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes. - -Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIIIe siècle, Smollett, -Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société française, -malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse, parce que -les individus leur ont paru manquer de cette originalité rude, mais -vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à voir en -Angleterre. - -«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons -français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai -volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est -tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens -d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils. -Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation -française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils -sont vides d'instruction. Là où il y a excès de politesse, il y a -peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni -discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité -aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais -l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette -surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la -conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie -sans fin.» - -Sterne rapporte dans son _Voyage sentimental_ un entretien piquant et -instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français: - -«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les -Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?--Je n'ai -rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.--Vraiment, dit le -comte, les Français sont donc polis?--A l'excès, repartis-je.» - -«Le comte releva le mot _excès_, et prétendit que je pensais là-dessus -plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il -soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer -franchement mon opinion. - -«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son -débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de -charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber -en faute; pourtant, je crois qu'en toutes les choses humaines il -n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir -d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses -qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire -jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous -parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement -progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue -les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline -les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité, -nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de -caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de -tout le reste du monde. - -«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi -polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible -mon idée, je les avais pris dans ma main.--Voyez, monsieur le comte, -poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force -de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans -dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils -qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes -médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre -de mains, conservent le relief tranchant que la belle main de la -nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais, -en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous -voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français, -monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit), -ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de -celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon, -s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop -sérieux. - -«--Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?» -dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et, -du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon -opinion bien arrêtée.» - -Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les -Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et -rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse -avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations: - -/$ - Ces Anglais ont dans leur gaieté - Et surtout dans la raillerie, - Un fiel mordant, une âcreté - Insupportable en vérité, - Quand des Français on a goûté - Le sel et la plaisanterie. -$/ - -M. Mézières remarque que les Anglais se permettent d'introduire la -plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange -blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité -française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en -France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours... -Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au -retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la -complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes: -il est resté jusqu'au bout grave et fier.» - - -J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit -français[3], et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce -point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre -caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et, -à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut -prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les -vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans -la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice -et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine _gauloise_; -et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur, -qui est notre héritage _latin._ Il y a sur ce parallélisme--ou cet -antagonisme--dos deux traditions la matière d'un développement à perte -de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance -dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des _Nouveaux -lundis._ - -Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le -premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'_humour_ des peuples -du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien -avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'_humour_ une profonde -antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause -de notre éducation latine, que l'_humour_ est devenu pour nous quelque -chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous -manque, a dit M. Taine: l'_humour_ est le genre de talent qui peut -amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit -comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre -race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.» - -Le XVIIe siècle nous montre la victoire de l'esprit latin sur presque -toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce grand siècle, -de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner dans chacun -la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de -l'individu». Mais à d'autres moments l'esprit celtique a pris sa -revanche, et même au XVIIe siècle il n'a pu être complètement étouffé. - -L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a -fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple -français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle -expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte -révolution de notre existence tant politique que littéraire. - -Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de -tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter -soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition? -C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y -a un fond d'_humour_ celtique sous notre politesse et notre gravité -latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la -France et des Français[4], M. Hillebrand propose de modifier à notre -usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le -Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le -Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre -classique de l'_humour_; elle a donné naissance ou asile aux plus -grands humoristes de la littérature anglaise, notamment à Swift et à -Sterne. - - * * * * * - -Un Irlandais, au XVe siècle, le comte de Kildare, accusé d'avoir -commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, répondit, pour -s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. Voilà une -plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son originalité, -et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait comique ou -spirituel. - -Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement -inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et -recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà! -doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et -tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté -pure, d'une bêtise. - -A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours -dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente -d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment -à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à -cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce -que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la -piquante épigramme du Gascon. - -Dans l'_humour_, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte -qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire, -avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union -est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange -contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie -humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter -à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à -l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime, -présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait. -Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de _Maître Pathelin_, -appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel. - -L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que, -«_quoiqu'il_ n'eût point pris part au combat, il avait le mérite -d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte -et les Bélise des _Femmes savantes_, me pâmer d'admiration sur ce -quoique. Ce _quoique_ vaut un poème. Ce _quoique_ m'ouvre l'infini. -L'absurdité profonde de ce _quoique_ est précisément ce qui en fait le -sublime. - -/$ - Enfin, _quoique_ en dit beaucoup plus qu'il ne semble. - Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, - Mais j'entends là-dessous un million de mots. -$/ - -La gloire de l'_humour_, c'est de faire ouvrir de grands yeux ronds -à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique -bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur -insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants, -comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une -pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en -eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous -pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au -travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du -défunt?--Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole, -c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.» - -Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance -de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M. -Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est -un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces -les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de -fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à -attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur -une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon -pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif -pour le battre; comme le petit garçon ne faisait rien du tout, il -se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas -recommencer[5].» - -Dans la fable du _Loup plaidant contre le renard par devant le singe_, -il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux -parties, prononce l'arrêt en ces termes: - -/$ - Je vous connais de longtemps, mes amis, - Et tous deux vous paierez l'amende: - Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris. - Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande. -$/ - -Ce qui fait l'_humour_ de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme, -plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la -fable n'a rien d'humoristique: - -/$ - Le juge prétendait qu'à tort et à travers - On ne saurait manquer, condamnant un pervers. -$/ - -Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le -poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale -de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre -imagination des perspectives infinies. - -On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La -Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit -que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition -logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute -espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme -particulier de l'_humour_. En ce sens on peut dire que l'_infini_ est -au fond des plaisanteries de l'_humour_, à la différence des traits -simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours -nette et la portée limitée[6]. - -Voici quelques exemples d'_humour_ consistant dans une contradiction -infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les -sentiments qu'ils ont exprimés. - -Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un -vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude -qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours -ôté son chapeau en entrant dans une église. - -Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne -voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger -qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un -vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à -la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit -chatouilleux.» Dans les _Essais de critique et d'histoire_ de Macaulay, -nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au -supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de -la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le -brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer. - - * * * * * - -La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui -entrent comme éléments dans l'_humour_ ont fait croire à trop de gens -qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter -le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une -de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui -voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent -une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant -des plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple -étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse -sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère -humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du -ridicule!» Un _philistin_ berlinois vantait devant Henri Heine le grand -nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait -sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit: - -«Mon bel ami, l'_humour_ est une invention des Berlinois, le peuple -le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde -pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une -autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services -particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre. -Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire? -Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens -disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville -de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément -était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya -d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule -eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation -dut se contenter des petites,--avec un privilège spécial, toutefois, -pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des -basses classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises -que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent -impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus -de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même -secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable, -lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui -du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en -sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes -les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par _humour_ qu'on -les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde: -la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son -but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit -persiflage, l'absurdité pure et simple en _humour_, la sotte ignorance -en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de -la moderne Athènes[7].» - -Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner -aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que -chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque -manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie de -musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur; -de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et -petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.» - - * * * * * - -_L'esprit dans la bêtise_, comme toutes les définitions sommaires qu'on -a données et qu'on donnera encore de l'_humour_, n'est qu'un côté de -cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou -supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, _l'esprit dans le -sentiment._ - -C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable -_humour_ (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité -et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse -que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais -notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang -qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les -_aimions_, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire -d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux -héros les plus chéris de la tragédie ou du roman. - -Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique -est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil -enfant qui a une manie très étrange, un _dada_, et dans le cerveau -duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis -nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable -et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit -plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi -noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller -devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons -de même, nous admirons, nous _aimons_ don Quichotte, si loyal, si -généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances. -La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à -ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur. - -Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à -quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde -chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas -de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité -que l'_humour._ Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux, -s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou -étudiée, il en fait le tableau suivant: - -«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers -sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds -de devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue, -ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la -tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une -demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je, -mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de -travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as -pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron. -Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais -d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron, -je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses -jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa -net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas, -semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.» - -Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu -et bien décrit cet élément considérable de l'_humour_: l'esprit dans le -sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de -quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet: - -«L'_humour_vrai, l'_humour_ de Cervantes et de Sterne a sa source dans -le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un -esprit généreux verse sur les blessures de la vie, et que seul un -esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'_humour_ ainsi entendu -est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus -tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de -ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos -yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique -que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté -fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de -sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une -teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère -et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien, -vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous -les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos -affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime -qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà -la marque de l'_humour_ vrai.» - -Dans un feuilleton du _Journal des Débats_, daté du 12 mai 1867, la -femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie, -a dit finement: «L'_humour_ fait que la griffade elle-même a quelque -chose de la caresse.» - -M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_, a défini -partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de -l'_humour_: - -«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des -contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique -qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les -plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de -bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y -livre[8]. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle -aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un -autre trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L auteur nous -déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être -compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si -son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. -Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui -dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de -chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.--Un -dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une jovialité violente, -enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît -brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes -de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez -une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité -habituelle.--Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. -L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone -de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou -laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent -bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes -violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des -retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines -et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en -vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes -harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble -naturelle.» - -M. Taine dit encore: «L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel des -choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase -ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.» - -Il est très vrai que tel est souvent le style de l'_humour_. Sterne, -qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé -que le charme principal de l'_humour_ de Cervantes consiste en ceci, -que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute -la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur -trait d'_humour_ de Swift un passage des _Voyages de Gulliver_ où le -style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M. -Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le -cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais, -comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son -pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma -bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette -dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop -improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner -une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je -n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à -s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets. -Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature -des Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.» - -Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray, -et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne -suffit pas pour distinguer et définir le style de l'_humour_ dans -sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien -curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul -a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de -rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser -et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus -extrêmes de la particularisation. - -Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus -du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, -et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la -capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre -les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et -tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy -les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh, -Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus -de peur pour plus de cinq sols.» - -Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même -pas de dire: «Mon père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des -yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de _six teintes et -demie, sinon d'une pleine octave_, au-dessus de sa couleur naturelle.» -Au lieu d'écrire: _la patience de Job_, il écrit: _le tiers, le quart, -la moitié ou les trois cinquièmes_ de la patience de Job, indiquant -exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour -supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule -chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression -«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille -de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage, -il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes, -il tiendra à nous apprendre qu'elle _récure une poissonnière._ La -blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue -à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face -de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os _pubis_ et le -bord extérieur de la partie du _coxendix_ appelée os _ilium_ ont été -horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable -fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et -l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile». - -M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement -loin ce curieux procédé de style, voulant énoncer ce fait bien simple, -que tous les _sénateurs sont vieux_, dédaigne les vieilles images dont -un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute -assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies; -il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons -de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier -serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de -tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et -_M. Nisard_, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la -colonne, _pourrait serrer la main à Rhamsès IV._» - -Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les -femmes de la maison prennent un air important,--dans une phrase qui est -le _nec plus ultra_, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après -laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle: - -«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant -le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait -son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de -l'état de mariage--et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a -plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu -porter,--il n'en est aucune qui me semble aussi pleine d'inextricables -mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée -dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme -de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en -deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus -d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?» - - * * * * * - -J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles -de l'_humour_, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et -l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette -longue revue préliminaire, c'est que l'_humour_ est un genre d'esprit -et de talent singulièrement complexe. - -L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la -logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des -qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a -une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants, -les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en -passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il - -/$ - Un âne, - Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier[9]; -$/ - -affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon -dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout -à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes, -comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc; -enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du -précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse, -et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui -anéantissent le sérieux. - -Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments -contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée -mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en -un mot, la philosophie de l'_humour_? C'est ce que je me propose de -chercher dans le chapitre qui va suivre. - - -[1] _Revue critique_, 1e janvier 1870. - -[2] _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1865. - -[3] Voy. pages 164 et suiv. - -[4] _Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des XIXten -Jahrhunderts._ - -[5] _Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the little -boy to see whether he was doing any thing he could beat him for: as he -happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his ears, -and told him not to do it again._ - -[6] On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont -significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate -bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans -une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, _Aimé de son concierge_, -un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant -flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre -ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout -à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me -voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est -même à dire que _de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus -ressemblant!_» - -[7] Reisebilder. - -[8] Dans son livre sur _Henri Heine_, M. Ducros note naturellement -cette singularité, mais sans prendre garde que c'est précisément en -cela que l'_humour_ de Heine consiste et en jugeant, avec la juste -sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce qui lui Tait -l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille lui-même -l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même -où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré... -L'auteur des _Reisebilder_ n'a garde de se laisser aller bonnement -et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la fin d'un -développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par -une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire.» - -[9] Alfred de Musset, _Mardoche._ - - - - -CHAPITRE VII - - -PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT - - -L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée -du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les -contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des -morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des -Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du -XIXe siècle. - - -J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des -contraires[1] pour donner une dernière définition de l'_humour_, -plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui -ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à -la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce -terme. J'opposerai à l'_humour_ l'état d'esprit qui lui est le plus -contraire: cet état, c'est la gravité. - -Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe -d'habitude au mot _gravité_, mais qui sont étrangères à la notion -de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme -qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux; -c'est, selon l'étymologie, un homme qui _pèse._ J'entends le verbe -_peser_ dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme -grave, _gravis_, a du poids,--du lest, comme on dit par métaphore; dans -l'ordre général du monde il pèse pour sa part--on croit peser; et, en -outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette -double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la -balance, telle est la signification complète du mot _gravité._ - -L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre -personne. - -Rire de lui-même, manquer au respect qu'il se doit, se donner un petit -soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez, -déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre, -de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait -lui en venir. - -Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes, -toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit -tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit -juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place; -rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour -rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont -gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui -aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures -convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a -des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des -passions: elles donnent du sérieux à la vie. - -La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et -d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et -l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors. -«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; _on-on_ doit _rem-emplir_ les -formes.»--«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld, chacun -affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le -croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et -encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les -défauts de l'esprit.» - -Voilà l'_humour_ presque défini, mais négativement et par son -contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition -de la gravité. - -L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni -lui-même. - -Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est -qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su -s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on -découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout -compris, et il a jugé que _tout n'est qu'une farce._ L'idée du _néant -universel_ est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il -rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion -est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être -distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral; -surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse. -Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous _particuliers_; mais -«tout le monde est fol», comme dit Panurge, et lui-même non moins que -les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de -l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol -ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une -perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne; -l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la -moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je -veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots; -et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout -à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la -gravité. - -Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de -satires et de comédies. - -Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du -ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des -infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit -sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation, -la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de -personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien -raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus -respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur -leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un rire sec -et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le -Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules -personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et -nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots. - -H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur -_les Conditions de la bonne comédie_, dit fort justement: «L'esprit -ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela, -il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui -qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer -ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant -qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent -comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève, -nous spectateurs, à sa propre hauteur.» - -Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous -appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte -et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste! -Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite -les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses -expressions, je développe et commente sa pensée: - -Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur -comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises -individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise, -les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les -imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas, -rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit, -par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous -les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la -maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du -haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères -les fous.--L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises -individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée -précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son -_Gulliver_; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité -une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons. - -Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui -ait profondément compris la philosophie de l'_humour._ - -L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les -personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le -poète comique ordinaire. Il ne divise pas les hommes en fous et en -sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun -parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune -secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas -pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne -vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie -humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus -grands savants de la terre ne sont pas aussi de _triples sots?_ est-ce -que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle -illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le -poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la -comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout -aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne -et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans -l'égalité du néant. - -Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses -grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général -du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les -_aime_, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur. - -C'est ici le trait le plus profond de l'_humour._ Nous l'avons noté -dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle -idée il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la -source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant -ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de -Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point -immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une -élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi: - -Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant, -ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au -contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des -_sots_; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre -fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse! -Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs -mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art -et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de -la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à -Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux -n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et -leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos -grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement -de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches de Falstaff la -philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet -perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les -saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde -vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours -d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis -par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois -d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous -étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que -l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et -des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or -et l'innocence des anges! - -Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange -de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien -qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre -le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre _treize_ -langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de -donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique? - -Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif -plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule -doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement -par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres -mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui -paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien -montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez -dupe de lui-même pour en croire un seul mot. - -Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que -notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme -contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse -et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite -gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de -tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante -ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule -qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie -humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras -nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la -cour de Versailles à la mort de Monseigneur. - -L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le -libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des -pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber -à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire -sur la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste; -livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté; -traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur -valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche; -humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la -volupté de l'humoriste. - -En bonne logique, l'_humour_ est la négation même et la ruine de l'art, -puisque le mépris de l'univers, principe de l'_humour_, embrassant -tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et -nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de -mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée. - -Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent -l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts -de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se -sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie _par raison._ -Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils -saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu -que les Arabes appellent _al-katim_[2]», ouvrent généralement leur -livre par une culbute et le ferment sur une pirouette. Rabelais -remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe -en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des -Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, _de Nasis_, en -latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table -composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur -d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r -...ing--twing--twing--prut--trut (c'est un abominable violon). -Tr...a...e...i...o...u--twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, -diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle, -twuddle diddle--prut--trut--krish--krash--krush.» - -Mais il est clair que l'_humour_ est obligé de se modérer lui-même. -Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction -de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et -de la forme, le rien pur et simple,--zéro. Aussi l'humoriste a-t-il -beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il -n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi -de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie, -il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est -pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait. - -Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque briseur de -lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition, -vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et -non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son -coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux. -C'est ici la contradiction intime de l'_humour_. Comme tant d'autres -contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort, -mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister -littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'_humour_, qui -semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a -de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque -chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant -par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme -partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la -manière, est le mystère du goût, le secret du talent. - - * * * * * - -Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus -ou moins abstraites, pour considérer l'_humour_ dans les faits de -l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais -avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même -sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire -çà et là quelques exemples, sans m'astreindre à un ordre logique -rigoureux.--Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le -génie dans ses rapports avec l'_humour_ sera plus loin l'objet d'un -examen spécial. - -On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait -connu et pratiqué l'_humour_? La réponse dépend naturellement de -l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la -plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il -est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux -choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence -possible de l'_humour_ au siècle de Périclès et de Phidias serait une -témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques, -l'_humour_, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de -se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût -et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de -santé, et l'_humour_ est une maladie; l'homme est heureux, croyant, -et l'_humour_ est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état -d'équilibre parfait, et l'_humour_ est le renversement frénétique de -tous les rapports et de toutes les proportions. - -Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature -humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit? -«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour -les mépriser à la façon de l'_humour_.» - -Dans la décadence de l'antiquité l'_humour_ fit éclosion; mais, pour -qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient -nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à -l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix -supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et -de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique -inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion -fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe, -création fantasmagorique d'un fantôme. - -Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer -un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux -nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu -de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par -lesquelles nous disons adieu au carnaval. - -Dans son beau livre sur les _Fragments cosmogoniques de Bérose, -commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art -asiatique._ M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient -coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée -_Sacée_, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un -d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses -empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu -d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques -jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu -de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem -de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur -le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna -l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara -du pouvoir. - -M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la -_Religion romaine_ où il raconte l'invasion des religions étrangères à -Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien. - -«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au -printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait -les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus -variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en -femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute: -«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une -litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne, -qui tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne -couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était -Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même -chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps: -«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et -toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise -à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère -dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.» - -Au moyen âge, une sorte d'_humour_ en action nous est également offerte -dans la fameuse _fête des Fous._ C'était une mascarade où l'État, -l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule -pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage: -«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la -bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux -vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait -rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle -au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux -joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de -ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.» - -D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère, -appartenant à la fois aux représentations de l'art et à l'histoire -réelle, nous apparaissent dans la _Danse des morts._ Quel théâtre -que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de -misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent -danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir! -Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes -anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du -XVe siècle, venant convier à la danse tous les états et toutes les -classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et pauvres, -nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la belle dame -à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en pâlissant -l'horrible fantôme ricaner derrière elle! - - * * * * * - -L'_humour_ peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de -quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond -du néant de toute chose: - -«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est -vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem... -Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai -que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà -grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu -avant moi à Jérusalem; mon intelligence a vu le fond de toute chose; -j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la -folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car - -/$ - Beaucoup de sagesse, - Beaucoup de tristesse; - Grandir son savoir - Est peine vouloir. -$/ - -«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le -plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité... -Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des -vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres -fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour -arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux -sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et -de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi -à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or, -l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de -chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et -je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis -à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de -mes mains et les travaux auxquels je m'étais livré, je reconnus encore -une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors -à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une -part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la -supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la -lumière sur les ténèbres. - -/$ - Le sage a ses yeux dans sa tête, - Et le fou marche dans la nuit. -$/ - -«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je -pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle -du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma -sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions -me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se -passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent[3].» - -Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust. - -Cependant, si l'_humour_ se confondait en dernière analyse avec le -pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature -un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans -_l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -ridée du néant de l'existence._ Le parfait humoriste pense, connue -l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire -cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle -est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée, -légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui -inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi. - -L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'_humour_ -gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques -années, initient l'esprit français à l'_humour_ slave, plein de -mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau -fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de -joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel -des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait -exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa -conception du monde[4]». - -Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M. -Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne, -a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate -dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes -politiques, et dans toute leur littérature, même dans les œuvres -des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et -contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue -précisément le tempérament humoristique. - -Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux -pour être gai à la façon l'_humour_; il redoute excessivement d'être -l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce -n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est -du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites -et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est -fort différent de l'_humour_ et de la grande ironie. Le _persiflage_ -se moque des individus; la grande _ironie_ se moque de l'homme, et le -hait; l'_humour_ se moque aussi de l'homme, mais il l'aime. - -L'_humour_ anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui -d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de -joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au XIVe -siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein renouveau de la -Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun -que de traduire en vers _l'Ecclésiaste._ «Le désenchantement, remarque -à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée -de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et -dans cette race.» - -Quand les voyageurs anglais au XVIIIe siècle venaient nous dire: -«Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur répondions: -«Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, écrivait de -Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au cabaret aussi -tristement que si l'on y était forcé par le parlement pour augmenter -les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et sa liberté, -qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses députés à -la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; il danse, -il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il s'enivre.» -Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir bizarre -à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»--Des -inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge -de dix-sept ans écrit un poème sur les _Plaisirs de la mélancolie._ -Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est -doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année -l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où -Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un -enfant des hommes était né. - -Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus -d'ironie que d'_humour._ Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que -l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche, -cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift -arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui -cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des -humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre -pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de -leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui -sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne -dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale -Swift; il est l'Homère du genre. - -Sterne, au contraire, a plus d'_humour_ que d'ironie. Son esprit, -comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a -pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres -légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la -fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature. - -Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme -qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens, -plus aimable et plus riant. - -Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans -l'_humour_ ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans -l'ironie: le père, la source, _sacrum caput._ - -Qu'y a-t-il de si grand dans l'_humour_ de Rabelais? C'est que chez -lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des -choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que -triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté -profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font -de son livre, qui est par excellence Bible de l'_humour_ c'est-à-dire -d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits -des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui, -étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs -biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède -plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre -deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur, -les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela? -Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science -que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je -vous paye chopine.» - -Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point -que chez lui l'écrivain humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon -de philosophie contenue dans le premier verset de _l'Ecclésiaste_, -et qui est tout renseignement de l'_humour_, il l'a donnée dans sa -personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans -sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier -de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son -siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis, -culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à -gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité. - -Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et -borner l'_humour_. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre -n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein -d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de -raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est -l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à -mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au -sérieux. - -Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou -fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien -de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme -y respire pour la science et pour la vertu; mais cherchez bien, et -vous trouverez l'_humour_ qui se cache et rit en un coin: c'est dans -la signature de la lettre, datée du pays d'_Utopie._ De même, dans -les chapitres sur l'éducation,--chapitres si judicieux qu'ils ont -servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet, -jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme -de l'Université,--Rabelais a le bon goût de chasser doucement le -sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités -grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler -à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand -Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des -héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite -en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs -d'autruche». - -Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous -garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel -humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité, -la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose -d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le -souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant -le sens du _Pantagruel_, veulent y voir tantôt une satire de la -société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne -sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance -naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité -de l'_humour_, l'impuissance particulière de la raison française à -comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les -protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces -pygmées? Rabelais se moque bien de cela[5]! - -C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus -grand des humoristes soit né en France, pays où l'_humour_ est si rare. - -Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature -et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins -complets. Le fond de l'_humour_ étant, en somme, le sentiment que tout -est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il -n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en -possède une certaine dose. Une histoire de l'_humour_ en France serait -un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni -même en tracer le plan général; je ne veux que citer quelques noms ça -et là. - -Le génie de Villon, au XVe siècle, a été résumé par un érudit dans une -phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle contient les -termes mêmes de notre dernière définition de l'_humour_. «Dans les vers -de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, la bouffonnerie -se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la -débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; _le sentiment du -néant des choses et des êtres_ est mêlé d'un burlesque soudain qui en -augmente l'effect.» - -Au XVIIe siècle, l'_humour_ de Pascal, désespéré, battu des flots, est -venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité contre la -tempête et toujours plein d'une tragique agitation. - -Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux -les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste, -s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul -dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même -par l'idée anéantissante». Ses romans, _Micromégas_ surtout et -_Candide_, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et -du simple persiflage, et qui appartiennent à l'_humour_ ou du moins à -la haute ironie.--De tous les écrivains de notre littérature, le plus -étranger à toute espèce d'_humour_ est certainement Buffon. Dans son -discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos -yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande -à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus -générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'_humour_, -nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant -par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité -pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et -rendraient ridicule le sublime lui-même. - -Napoléon Ier, dans un autre genre et sur une autre scène, était, lui -aussi, totalement dépourvu d'_humour._ «On ne trouverait pas dans sa -vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule de ces -philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un César -ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est -supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa -propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent -à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de -faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire -... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien, -il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette -suprême grandeur de l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa -juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des -petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste -mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir -bien joué le drame de la vie[6]». Mme de Rémusat raconte dans ses -Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de gravité. -«C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, que -celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent -qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme -est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie -politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.» - - * * * * * - -La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes -partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant -qu'ils possèdent la _moitié_, le _quart_ ou les _deux cinquièmes_ de -l'_humour_. - -Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur -du _Génie du christianisme_, depuis l'_Essai sur les Révolutions_, -ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me -suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des -hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au -jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La -politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples -et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à -espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, _c'est -qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au -sérieux._» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave, -emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable -_humour_, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré -incompatible avec ce genre d'esprit. - -Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas -le moindre grain d'_humour._ Stendhal en a un peu plus, et il en -affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans -affectation. L'_humour_, chez ce parfait écrivain, est sévèrement -mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis -en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'_humour_ -au plaisir que prend l'auteur de _Lokis_ et de la _Vénus d'Ille_ à -mystifier le lecteur ébahi. - -Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon -sentiment, le dernier mot de l'_humour_, en ce sens qu'elle nous fait -toucher du doigt la limite extrême que l'_humour_ ne peut pas dépasser -et où il confine au scandale: - -«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de -Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés -dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur -le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre; -seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement -des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa -maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par -là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains, -et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant -joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse -qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières -cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde -suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement -le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé, -l'engageait à le reprendre et à continuer: «_Non_, répliqua-t-il, ce ne -sorti pas mes opinions[7].» - -Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non -point égaler à un tel paradoxe d'_humour_, mais lui comparer dans une -certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des _Aventures_ -de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le -jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le -manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier -et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui». - -M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a -compris plus profondément que lui la philosophie de _l'Ecclésiaste_; -mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme -proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la -création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais -eût prise pour de la foi. - - * * * * * - -Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est -trop exclusivement classique une bonne définition de l'_humour_; on -en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su -goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut -l'_humour_, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit -étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article -du _Temps_ (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième série de -ses _Études sur la littérature contemporaine_, il a défini le mot aussi -complètement qu'il est possible de le faire en trois pages. - -Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'_humour_, -il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion -générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise -s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent -plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du -XVIIIe siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir vraiment -l'_humour_ une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une définition -partielle. M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_, -a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères extérieurs -de l'_humour_, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce genre -d'esprit et de talent. - -En Allemagne, la _Poétique_ de Jean-Paul, livre extravagant et obscur, -est le vrai code de d'_humour_, et plusieurs chapitres des admirables -_Reisebilder_ d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.--Le grand -sens de Hegel a condamné l'_humour_ avec la dernière sévérité. Il -y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La _subjectivité -infinie_, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe -de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable -excès. L'_humour_, c'est la personnalité de l'artiste gonflée, -débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain -rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le -personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits, -ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne -d'intérêt. Il est l'_alpha_ et l'_oméga_, le commencement et la fin. -Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents. -Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois -cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur, -pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de -poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose -substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit, -l'imagination, la sensibilité, la grâce et _les grâces_ de l'artiste. - -Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais -Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même -et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce -n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi, -sur les débris de l'univers. - - -[1] On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la comédie -sur une prétendue contradiction du tragique et du comique. - -[2] Rabelais. - -[3] Traduction de M. Renan. - -[4] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, p. 200. - -[5] Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions -contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de -la poésie comme de l'_humour_, c'est que le _Pantagruel_ soit le -développement logique et suivi d'une allégorie _particulière._ - -[6] Lanfrey, _Histoire de Napoléon Ier_, t. II, p. 336. - -[7] Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse du -directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire. - - - - -CHAPITRE VIII - - -L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE - - -_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de -la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale. - - -L'_humour_ signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au -soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot, -depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens -du mot français _humeur_, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au -plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme -l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -l'espèce de philosophie si amèrement exprimée dans le premier verset -de _l'Ecclésiaste._ - -J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de -l'_humour_ par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de -l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de -prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être -vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut -en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne -pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je -cède la parole au critique français qui a donné de l'_humour_ la plus -juste définition que je connaisse. - -«Le rire, écrit M. Scherer[1], est excité par le ridicule, et le -ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa -destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous -empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger, -et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons -maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus -dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum -habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la -vie; elle est entre l'homme même et sa destinée, entre la réalité tout -entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi -dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois, -pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant... -Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes -ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se -plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et -inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a -un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la -vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le -grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie -de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse -de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de -la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de -l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et -celles de ses chers semblables,--telle est l'essence de l'_humour_. On -comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire -sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le -sentimental qui se pénètrent réciproquement. - -«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est -un sceptique. Cette tolérance «les misères de l'humanité qui le -caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en -lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou -sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres. -Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie -auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances; -il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la -drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera -dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la -disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus -heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus -juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai -philosophe--pourvu cependant qu'il soit philosophe.» - - * * * * * - -Il nous reste à examiner l'_humour_ dans Shakespeare et dans Molière, à -chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure -ils le sont.--Un mot d'abord sur Aristophane. - -Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de -l'art classique en général, l'_humour_ s'est cependant glissé dans -l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la -distingue à tous les points de vue. - -Dans la comédie de _la Paix_, Trygée, traversant les airs à cheval -sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car -la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont -l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'_humour_, -et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La -forme générale en est humoristique par le décousu de la composition, -par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature -qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu -et l'accessoire; par la _parabase_ elle-même, intervention directe -et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface -bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le -rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du -lyrisme le plus pur et le plus éclatant. - -Mais, à considérer d'autres choses plus importantes--l'inspiration -habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref -le fond de son théâtre et de sa pensée--Aristophane m'apparaît comme -le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et -de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel -parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres -contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre -Socrate ne fait pas honneur à la portée de son esprit aux yeux de -la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et -le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur -et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant -Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout -citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion -civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'_humour._ Il -est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus -claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine. - -Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique -d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des _Oiseaux._ Cette -comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans -l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire -individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se -joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes, -devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut -encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des -hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus -gracieux ni de plus hardi. - - * * * * * - -Dans les champs libres de l'air, les oiseaux imaginent de bâtir une -ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute -communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets, -dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les -oiseaux» elle s'écrie: - -«Je suis immortelle! - ---Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi! -l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et -ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi -du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol? - ---Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de -sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et -des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse -grillée. - ---De quels dieux parles-tu? - ---Desquels? mais de nous, des dieux du ciel. - ---Vous, dieux? - ---Y en a-t-il d'autres? - ---Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à -eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et _non à Jupiter, par -Jupiter_[2]!» - -Rien de plus humoristique que ce dernier trait.--La situation devient -tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux -oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu -triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité -au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux, -est occupé à faire la cuisine. - -«PISTHÉTÉRUS.--Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium, -passe-moi le fromage, veille au charbon. - -HERCULE.--Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons. - -PISTHÉTÉRUS.--Attends que j'aie mis mon silphium. - -HERCULE.--Qu'est-ce que ces viandes? - -PISTHÉTÉRUS.--Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les -amis du peuple. - -HERCULE.--Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre? - -PISTHÉTÉRUS.--Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il? - -HERCULE.--Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la -paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous, -soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de -pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous sommes, à -cet égard, munis de pleins pouvoirs. - -PISTHÉTÉRUS.--Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui -encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que -vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le -sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs -à dîner. - -HERCULE.--Cela me suffit, je vote pour la paix. - -NEPTUNE.--Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc -détrôner ton père? - -PISTHÉTÉRUS.--Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants, -si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous -les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous -aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le -corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat -sur lui à l'improviste et lui crève l'œil. - -NEPTUNE.--Bonne idée, par Neptune! - -HERCULE.--C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur -soit rendu..? - -PISTHÉTÉRUS.--Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à -Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté. - -NEPTUNE.--Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous. - -PISTHÉTÉRUS.--Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce. - -HERCULE.--Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la -guerre pour une femme? - -NEPTUNE.--Et quel parti prendre? - -HERCULE.--Lequel? conclure la paix. - -NEPTUNE.--O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais -ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale -à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les -richesses qu'il laissera. - -PISTHÉTÉRUS.--Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici -à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami. -La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es -bâtard et non fils légitime. - -HERCULE.--Moi, bâtard! Que dis-tu là? - -PISTHÉTÉRUS.--Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère? -D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière -de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères -légitimes. - -HERCULE.--Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses -biens, tout bâtard que je suis? - -PISTHÉTÉRUS.--La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite -maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père, -en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue -la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants -légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux -collatéraux les plus proches.» - -HERCULE.--Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle? - -PISTHÉTÉRUS.--Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait -inscrire sur les registres de sa phratrie? - -HERCULE.--Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais. - -PISTHÉTÉRUS.--Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre? -Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles. - -HERCULE.--Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune -fille... - -PISTHÉTÉRUS.--Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de -noces.» - - * * * * * - -Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la -plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la -législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de -rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes; -mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au -lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'_humour_ -d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple. - -C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux. -Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde. -Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de -Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter -contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des -pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous -vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous -êtes gras. _Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!_ -mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de -silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout -bouillant sur votre dos!» - - * * * * * - -Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques -étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'_humour_) -Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment -de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la -qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde -que l'humoriste est le vrai sage; il est seul _déniaisé_; il n'est la -dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses pour prendre -au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande -foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si -heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de -misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement, -cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste. - -Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à -l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable), -alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de -cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des -services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et -pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme -un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont -parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense -avec Aristote que l'homme est un animal _politique_ et que l'auteur -comique doit à sa manière, _pro sua parte virili_, satisfaire, lui -aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane -trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa -personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour -cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le -faut, dans l'ornière. «Montre moi ton pied, génie, dit quelque pari -Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière -terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché -dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas. -Va-t-en!» - -Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés; -quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de -nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien. - -Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de -corriger les vices des hommes[3]»; il s'en tenait à la bonne vieille -devise: _Castigat ridendo mores_, et il agissait en conséquence. -Les _dilettanti_ de l'esthétique, qui sourient de cette prétention, -sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès? -Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France -aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête -et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps? - -L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur _les Conditions de la bonne -comédie_, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie -contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière, c'est avant tout -le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment: - -«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de _peindre d'après -nature_, comme dit Molière, et de _rendre agréablement sur le théâtre -les défauts de tout le monde_; s'il osait attaquer les engouements -du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la _bohême_ -de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands -hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait -impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame -à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse -et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu -nos hommes aux grands principes _humanitaires_, aux idées _généreuses_; -s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques -du droit _nouveau_, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la -civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques -creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait -l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût -rire avec lui[4]?» - -Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs -contemporains et que Molière a suivi, il faut que le poète ait la -naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action -et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette -noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé, -_sceptique_, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui -la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un -affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'_humour_, le -revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare -est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce -mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un -blâme quelconque pour le second. - -L'_humour_ universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la -civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la -vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux; -mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour -la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est -plus _aimé_ que Shakespeare. - - * * * * * - -L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand -rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas -contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son -apologiste allemand, M. Humbert, dans l'ardeur un peu indiscrète de -son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce -qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force. - -Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance -royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause. -Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son -appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre -la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et -humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit -féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme -font des libéraux qui se trompent de siècle. - -Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi -catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette -puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'_humour_ -d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est -beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer _Tartuffe._ La -critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que -la comédie, la poésie et l'_humour_ se passeraient bien de cette -froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le -nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient le -_laissez-passer_ indispensable du _Tartuffe._ - -Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la -gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son -manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse -et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne, -ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait -s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses -victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière -est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme -que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de _l'École des maris_ -définit fort prosaïquement en ces termes: - -/$ - Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, - Et jamais il ne faut se faire regarder. - L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage - Doit faire des habits ainsi que du langage, - N'y rien trop affecter, et sans empressement - Suivre ce que l'usage y fait de changement. - Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode - De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, - Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux, - Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux: - Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde, - De fuir obstinément ce que suit tout le monde, - Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous - Que du sage parti se voir seul contre tous. -$/ - -Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la -société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau -est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la -hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint -l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé, -non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de -l'_humaine folie._ Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant -par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle -actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur, -absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût -de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux -où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de -l'éternité. - - * * * * * - -En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se _dédoubler_ -et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était -pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait -jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans -plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade -Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui -regardaient ce qui se passait dans son domestique.» - -Ce n'est pas tant dans _l'Impromptu de Versailles_ (la seule pièce -de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette -puissante objectivité humoristique du poète, que dans _George Dandin, -le Malade imaginaire_ et _le Misanthrope._ Voilà les œuvres où Molière -s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs, -el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle -d'_humour_ a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire -que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi -extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque -chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur -la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les -folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste -comme la mort: - -/$ - Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, - Vains et peu sages médecins; - Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins - La douleur qui me désespère!... -$/ - -Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'_humour_ -de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'_Antoine et -Cléopâtre_[5], et nous avons signalé la scène qui se passe à bord de -la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre. -D'autres pièces, _Hamlet_ par exemple et _le Roi Lear_, sont -hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression -profonde du néant du monde et de la vie.--Mais ce n'est point par -ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue -générale de l'_humour_ du grand poète. - -Partons du _clown_, qui est, dans ses tragédies comme dans ses -comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi -humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et -fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie -inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne -sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare -a élevé le clown ou plutôt le _fou_ (car ce mot indique dans la -hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre -ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé -le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a -personnifié en lui son _humour_ ou son ironie. - -«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres -personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette -vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit de dire: Le plus -fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son -entourage le miroir de la vérité.» - -Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans _Comme il vous plaira_, -renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de -Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son -instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes. -«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche? -demande Corin.--Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire, -je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie -misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît -beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est -fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à -mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait -contre mon goût.» - -L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs -vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de -la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier -Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement. -Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient, -quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de -l'humoriste. Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais -on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque -pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune -des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins -extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature. - -Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'_humour_, -c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne, -en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un -auteur allemand qui vivait au XVIIe siècle a écrit un roman intitulé -_Simplice_, où il signale les abus contemporains et avise au moyen de -les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse humaine, -il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou. - -L'_humour_ de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des -personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu -de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!» -s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a -souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas -avec autant d'à-propos!»--«O mélange de bon sens et d'extravagance! -s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans -la folie!» - -Les meilleurs grotesques de Shakespeare sont plutôt spirituels que -comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire -à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les -mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne. -L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans -nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de -l'_humour_ considéré en général; ce trait distingue particulièrement -l'_humour_ de Shakespeare. - -Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent -point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils -sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne -et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la -poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur -leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par -l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la -grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux, -Shakespeare fait de ces hommes des créations _poétiques_ et, en quelque -sorte, des _artistes d'eux-mêmes._» - - * * * * * - -Considérons Falstaff.--Le problème le plus délicat que la critique -puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il -que cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de -débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre -omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris», -n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire, -une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à -son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux, -il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles? - -D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est -plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore -faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et -corpulent Falstaff. - -«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?» -lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie, -de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton -âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me -serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et -des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.» - -L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des -qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses -aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette heureuse disposition de -sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même. -Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste -suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de -l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une -idée semblable dans _les Fourberies de Scapin_; mais combien Scapin est -plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail! -Scapin dit à Octave: - -«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre -rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la -tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis -votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était -à lui-même.--Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un -père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons -déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence? -Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes -soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons -donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de -ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin, -réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous -demeurez tout interdit.» - -Écoutons maintenant Falstaff: - -«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas -être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie -les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que -je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux -où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures. -Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus -foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle -s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta -mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux -tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si -donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils, -te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire -l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas -une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou -et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry, -dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans -notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des -anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu -fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans -l'ivresse, dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les -plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai -souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom. - -LE PRINCE HENRY.--Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de -Votre Majesté? - -FALSTAFF.--Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air -enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense, -de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la -soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet -homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la -vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, -comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu -dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.» - - * * * * * - -L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère -l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se -joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie, -selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre -importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit -effrontément? - -«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le pardonne! Avant de te -connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la -vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je -renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais -pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de -rots de la chrétienté! - -LE PRINCE HENRY.--Où prendrons-nous une bourse demain, Jack? - -FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse, -appelle-moi coquin et moque-toi de moi.» - -La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre -heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes. -Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce -excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage -le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les -voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde -partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince -Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau -déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se -sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le -préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que -Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges énormes qu'on attend -de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger. - -Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff -raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine -d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé -de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour -convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher -dans l'antichambre avec sa dague. - - * * * * * - -«POINS.--Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns! - -FALSTAFF.--Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré -deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit -de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi -à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma -position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de -bougran fondent sur moi... - -LE PRINCE HENRY.--Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure... - -FALSTAFF.--Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi -en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept -pointes dans mon bouclier comme ceci. - -LE PRINCE HENRY.--Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure... - -FALSTAFF.--Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en -bougran, dont je te parlais... - -LE PRINCE HENRY.--Bon! deux de plus déjà! - -FALSTAFF--... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied. -Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un -clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze. - -LE PRINCE HENRY.--O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est -sorti onze. - -FALSTAFF.--Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois -goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont -foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir -ta main. - -LE PRINCE HENRY.--Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante, -gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de -chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de -suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment -donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal -vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons, -donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire? - -POINS.--Allons, une raison, Jack, une raison! - -FALSTAFF.--Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait -l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par -contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons -seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à -personne par contrainte, moi!» - - * * * * * - -Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend -confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point -Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la -fantaisie: - -«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. -Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse -escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon -prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez -l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?» - - * * * * * - -Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être _humoristiques_, -je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde, -mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont -pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont -une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une -garantie que la vérité n'est pas sérieusement menacée par eux; leur -propre énormité les réduit à néant. - -En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de -vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la -mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même -et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il -y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le -ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux. -Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit -rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi -la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation -doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur -sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître -douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de -bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé -par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un -diable et faites-vous plutôt assommer.» - -La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la -modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide -de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est -_l'apparence_ de ces deux choses; la prudence la plus élémentaire -consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait -cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a -pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être -un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux -que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué -son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa -nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au -fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et -dupe dos apparences. - -Un critique anglais du XVIIIe siècle, Maurice Morgann, a écrit sur -le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment délicieux, -humoristique comme le personnage même auquel il est consacré, mais sans -s'écarter jamais du bon goût et de la distinction la plus exquise. -L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite sa réputation, et -soutient en particulier ce piquant paradoxe, que Falstaff était un -homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce n'est pas à cause -de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; sur ce point-là -surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur de la mauvaise -opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident mieux que ses -paroles. - -Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute -justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus -poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de -poltronnerie, c'est que son _humour_ a ambitionné ce singulier honneur -et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré -de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de -chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou -faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire -tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait -pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a -fait. - -Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un -type de _miles gloriosus_, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté, -il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un -vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas -un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'_avance_ d'exploits qu'il -n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'_après_ l'action et -sont une libre et joyeuse invention de l'_humour_ brodant sur des faits -particuliers. - -Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte, -Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le -moment de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère -sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un -lâche ne le pourrait pas[6]. - -Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas, -s'élance contre Falstaff qui, à sa vue, - -/$ - Plus froid que n'est un marbre, - Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent, - Ayant quelque part ouï dire - Que l'ours s'acharne peu souvent - Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. -$/ - - -Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler -le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot. -Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est -simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la -vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là -on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait -modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et -c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.» - -Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer? -Sans profit pour la société, il aurait donc cherché--l'égoïste!--la -satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur? - -«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras? -enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie? -Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle -... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants, -car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson -funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.» - -Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute, -c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était -aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger -passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort, -pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles, -et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son -_humour_, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur -est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le -charge sur son dos. - -«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte. - -LE PRINCE HENRY.--Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu -mort. - -FALSTAFF.--Toi?... Seigneur! Seigneur! que ce monde est adonné au -mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et -lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, -et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury -... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait -cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me -démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.» - - * * * * * - -Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare. - -D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel -est Jacques dans _Comme il vous plaira._ Le tableau que ce mélancolique -personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à -la façon de l'_humour_: - -«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en -sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue -successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est -d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice. -Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage -du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers -l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant -une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis le -soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux -sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la -réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le -juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère, -la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes -banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre -un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et -une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa -jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis -pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant -un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique -plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur -oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,--sans rien!» - - * * * * * - -Et après? - -Hamlet va nous le dire. - -«Où est Polonius? lui demande le roi. - ---A souper. - ---A souper! où donc? - ---Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain -congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment. Le -ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous -engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes -pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un -service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut -pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a -mangé ce ver. - ---Que veux-tu dire par là? - ---Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un -voyage à travers l'intestin d'un mendiant.» - - * * * * * - -Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et -planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes -filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et, -pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens. - -Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare. -La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa -supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point -de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane -les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est -pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions -politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines et, -comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de -nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un -jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus -universel. - -«C'est un divin bateleur, a-t-on dit[7]. Le monde lui apparaissait -comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de -théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant -nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire -de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous -glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello, -Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire, -vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le -bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque -de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.» - - * * * * * - -Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence, -commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes -qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement -leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui -renferme tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare: - -/$ - Ainsi font, font, font - Les follettes - Marionnettes, - Ainsi font, font, font - Trois p'tits tours--et puis s'en vont. -$/ - - -[1] _Études sur la littérature contemporaine_, t. VI, p. 210. - -[2] Traduction de M. Poyard. - -[3] Préface du _Tartuffe._ - -[4] Écrit en 1883. - -[5] Voy. _Les Tragédies romaines de Shakespeare_, chap. VII. - -[6] Maurice Morgann, _An Essay on the dramatic character of sir John -Falstaff._ - -[7] Victor Cherbuliex, _Études de littérature et d'art._ - - - - -APPENDICE[1] - - - -UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE - - -_LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON_ - -Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit -les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement -qu'on peut appeler _homéopathique_, quoique ce terme date d'une époque -postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est -probablement la raison pour laquelle elle plaît davantage à notre goût -français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que -les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que -les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie -ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de -_prosaïsme_ parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les -pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon. - -La comédie de _la Méchante Femme mise à la raison_ parut pour la -première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après -sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il -y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom -d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et -en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand -poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses -contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est -un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain -défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes -naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut -tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois -avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître trop bien -la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme -défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le -texte. - -La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont -italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies -de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire -médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses -prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce -que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui -encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire -qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même. - -Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses -valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un -cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de -faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter -cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus -somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter -les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira -en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui -présentera un bassin d'argent rempli d'eau de rose, avec du linge -damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?» -Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que -Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses -mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie, -et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on -lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur. - -Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens -se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie -devant son homme. - -En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs -s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect _Votre -Seigneurie, Votre Honneur_, lui offrent du vin d'Espagne, des -conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni _Votre -Honneur ni Votre Seigneurie_: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de -ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi -des conserves de bœuf.--Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette -manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de -votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une -considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!--Quoi! -vous voulez donc me faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe -Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance, -cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et -pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket, -la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son -compte pour quatorze sous de petite bière...--Oh! voilà ce qui désole -Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin, -voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe -château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord, -souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la -réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.» - -Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il -finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède -pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais -plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je -vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces -moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas -un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame -notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!--Oh! -que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue. Voilà quinze -ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.--Quinze ans! ma -foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce -temps?--Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme -vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous -avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle -maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice -parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous -appeliez Marianne!--Oui, la fille du cabaret.--Allons donc, Milord; -vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes -que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf, -Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont -jamais existé et qu'on n'a jamais vus.--Eh bien, que Dieu soit loué de -mon heureux rétablissement!» - -L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la -raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité -du rêve. - -«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu -que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons; -on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler -le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La -moitié de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre -moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un -peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons -dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous -affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si -un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, -qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi -qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait -artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on -rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin -Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes -dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est -elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous -éveillons à la mort.» - -Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité -où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de -l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective. - -Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours, -huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et -l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil, -à la porte du cabaret de Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il -croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec -une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne -différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire. - -Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel. -Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens -déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont -voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a -pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons -après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que -l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou -une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement -requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point -aux éditions plus anciennes. - -C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand -seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie, -dont je vais maintenant faire l'analyse, de _la Méchante Femme mise à -la raison._ L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante -histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de -notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans -l'esprit de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la -réalité et du rêve. - - * * * * * - -Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles: -l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait _Katharina -the shrew_, c'est-à-dire Catherine la mégère, _Katharina the curst_, -c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes -eût été trop faible à lui seul, _Katharina the curst shrew_, Catherine -la mégère exécrable. La cadette, Blanche, _Bianca_, était un ange, et -plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée -de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait -de la diablesse. - -«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme -résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir -trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma -permission de la mettre en ménage...--En ménage! dites donc à la -ménagerie[2]... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi -de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et -recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.» - -Les prétendants à la main de Bianca désespéraient de découvrir un -homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio, -gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à -Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il -s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de -vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement. - -«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au -but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu, -et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais -tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.--Seigneur -Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit -suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de -Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de -Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela -ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à -Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez -sur moi pour vivre heureux.» - -Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent -est plus précieux que toutes les choses du monde[3];» mais bien -d'autres très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés -dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique -n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une -philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et -sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage. -Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en -personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté -téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans -une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire -des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide -assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à -rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit -en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend -et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie -aussi choquante. - -Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que -vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui -dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre -sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure -plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une femme qui ne -manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été -celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut, -mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui, -méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois -pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.--Silence, -Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de -qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et -la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa -demande. - -Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète -nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait -assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur. -Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de -dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de -la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur -n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur -en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci -pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais -évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet -et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette, gronde -l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio -entre. - -«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse? - ---J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine. - ---Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa -manche. Procédez méthodiquement.» - -Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue: - -«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la -beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste -et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans -façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge -que j'ai entendu faire d'elle si souvent.» - -Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule -si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement -prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa -fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage -son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin. - -«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et -précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour... -Abrégeons, et veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en -mariage? - ---Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille -écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car -tout dépend de là. - ---Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis -aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle -un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et -je ne fais pas ma cour en enfant.» - -Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise, -n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de -nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa -position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas -tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le -débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit -entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio, -sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous -le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca. - -«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si -pâle? - ---Si j'ai l'air pâle, c'est de peur. - ---Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne? - ---Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra -mieux que le luth. - ---Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth? - ---C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement -qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour -lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience -diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous -allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé -sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à -travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé -le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier, -mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux. - ---Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante -fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde -d'avoir avec elle une petite causerie!» - -Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original, -et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et -d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se -glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un -_dompteur_, je veux dire un homme absolument froid, calme et maître -de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les -fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner, -intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son -rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements -simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite -avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement -l'exécution. - -Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on -veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas -homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la -fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans -la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître -plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne -le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses -manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle -l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les -débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher -qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie. - -Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il -va faire sa cour, tambour ballant, s'annonçant dès l'abord en -maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la -baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente. - -«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit. - ---Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me -nomment Catherine. - ---Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau, -écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur, -célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles -ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...» - -Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle. - -«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau, -ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement -aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage; -mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante, -enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton -langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer -le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme -font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la -contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un -langage gracieux, caressant et affable.» - -La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques -grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel. -Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi -l'entretien: - -«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs. -Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une -affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi. -Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière -qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure -que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre -père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine -pour femme.» - -Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche -prochain. - -«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses -dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite -harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son -beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et -lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être -méchante, «Beau-père, je vous le jure, on n'a pas idée comme elle -m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou, -elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je -vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que -ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez -les convives. Adieu jusqu'à dimanche!» - -Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus -ou moins comprimée d'abord par l'_ouragan_ de Petruchio, éclate -après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!» -s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles -épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce -brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette -science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour -s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que -Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle -échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout -le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca, -la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi -donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son -prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses -manières un peu rudes ne valent-elles pas mieux, après tout, que les -mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre -d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec -lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond -d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la -lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se -mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître. - -Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de -fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde -et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par -comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et -dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse -mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera -et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa -raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en -action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie -du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement -carrière. - - * * * * * - -Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents, -tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de -Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage, -disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance, -porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel -attirail, grands dieux! - -«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées -pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à -chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée -antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville, -avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une -selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux, -il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé -comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, -rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé -de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le -vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il -a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de -mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa -selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de -la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec -de la ficelle.» - -Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde pas à paraître en personne -aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée. - -«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien -sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme -si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène -extraordinaire? - ---Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage. -Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas; -mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal -accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez -vous marier. - ---D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi -qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La -matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.» - -Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la -cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est -si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement -dramatique le spectacle de la chose même. - -«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église? - ---Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école. - ---Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis? - ---Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en -saura quelque chose. - ---Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible. - ---Je vous dis qu'il est un démon. - ---Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire. - ---Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je -vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait -Catherine pour femme, _oui, de par tous les diables_, a-t-il crié, -et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a -laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le -rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing -qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre. -_Et maintenant_, a-t-il crié, _qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!_ - ---Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé? - ---Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait -en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après -diverses cérémonies, il a demandé du vin. _Une santé!_ a-t-il crié -comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades -après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant -le fond du verre à la barbe du sacristain, roide et sèche broussaille, -disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la -mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant -que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je -me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de -mariage si extravagant.» - -Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de -la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister -avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents -et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence -et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse -épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener -Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine -elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise -Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui -vous en prie.» - -Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal -guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon -sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît: -«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont -ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont -fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs, en avant marche dans la -salle du festin!» - -Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée, -qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et -l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle -prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio -sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs, -dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner, -Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez, -riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle -vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends -rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi? -qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez -hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes, -Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas -peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai -ton bouclier contre un million d'ennemis!» - -Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène -Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce. - -Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous -sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure -de langage qu'on appelle en rhétorique _prétérition_ est employée -d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire -semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous -ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière, - -/$ - Vous ne saurez pas qu'avec magnificence - Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence: - Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour; - Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour; - Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue... - Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien[4]. -$/ - -De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois -interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son -maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors, -raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais -appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une -mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment -il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est -glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher -de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui -jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment -les chevaux se sont échappés; comment la bride s'est rompue et comment -j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables, -qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau -avec toute ton ignorance.» - -Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa -nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa -propriété de campagne: - -«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est -Nathaniel, Grégoire, Philippe? - -TOUS LES VALETS.--Voilà, voilà, monsieur, voilà! - -PETRUCHIO.--Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches! -lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance! -plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant? - -GRUMIO.--Me voici, monsieur. - -PETRUCHIO.--Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas -ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous -ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.» - -Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à -brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant -ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à Catherine de l'eau -pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par -son maître, a laissé choir l'aiguière. - -«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute -involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la -bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la -méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de -joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un -serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle -et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses -à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve -commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie. - -Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau, -asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le -_Benedicite_, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il -est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment, -maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à -moi qui n'aime pas la viande calcinée?» - -Disant ces mots, il jette tout le souper par terre. - -«CATHERINE.--Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi. -Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté. - ---Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est -expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et -fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles -de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de -viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce -soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la -chambre nuptiale.» - -Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit -de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont -le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai -l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les -draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse -que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle. -Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer -l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que -je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.» - -Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués, -dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des -bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise -qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit -être sur la scène un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas -à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur -maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie: - -«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil? - ---C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. _He kills her in -her own humour._» - -Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement -guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse -à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en -fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il -faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire -d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la -part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari. - -Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou, -puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que -le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la -bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui -crions: _Assez!_ Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui -précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à -multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux -successivement un marchand de modes el un tailleur auxquels Petruchio -a commandé divers objets de toilette pour Catherine. - -«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une -soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça. - -CATHERINE.--Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les -dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et -on ne me mène pas comme un singe. - -PETRUCHIO.--Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête -de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie -jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O -mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche! -... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça? - -LE TAILLEUR.--Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour. - -PETRUCHIO.--Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la -mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous, -et vivement; car vous n'aurez point ma pratique. - -CATHERINE.--Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus -élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une -poupée? - -PETRUCHIO.--Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une -poupée. - -LE TAILLEUR.--Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie -qui voudrait faire d'elle une poupée. - -PETRUCHIO.--O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à -coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce -d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me -verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque, -chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec -ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du -bavardage!» - -La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari -en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à -la maison paternelle. - -A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement -sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de -murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et -c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée -de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une -personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison, -n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite -ou faible: un éducateur nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des -parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable, -mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle _aime_ -l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa -volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède -ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que -d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont -elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, _fière de -s'incliner._ Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison -des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à -entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher -seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il -faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès -de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève. - -Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute -fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice. - -Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine -consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté -maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune -est brillante et sereine!--Soit, c'est la lune, répond Catherine après -une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les -sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité, -c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce -n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle, -désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.» - -Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle, -dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et -s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu -une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur -ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables -aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille, -encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de -sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas -rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère -qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune -vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux -les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre -favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement, -Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela -signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé, fané, -flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.--Vénérable -vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux -leur absurde méprise; ils ont été _tellement éblouis par l'éclat du -jour_, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine -et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à -l'heure par Petruchio? - -Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils -s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette -comédie morale. - -Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce -Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les -nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient -de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté -d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage -anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs -en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon -gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois -que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes. - -PETRUCHIO.--Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun -de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus -obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix -dont nous allons convenir. - -HORTENSIO.--D'accord. Quelle est la gageure? - -LUCENTIO.--Vingt ducats. - -PETRUCHIO.--Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon -chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus. - -LUCENTIO.--Eh bien! cent ducats. - -HORTENSIO.--Accepté. - -PETRUCHIO.--Marché fait. - -HORTENSIO.--Qui commencera? - -LUCENTIO.--Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me -parler.» - -Biondello sort et revient un instant après en disant: - -«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment -et qu'elle ne peut venir.» - -C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de -venir me parler tout de suite. - ---Oh! oh! _prie ma femme_... Comment pourrait-elle résister?» dit -ironiquement Petruchio. - -Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous -devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle -vous fait dire d'aller la trouver.» - -Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud, -dit-il à son valet, va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir. - -HORTENSIO.--Je sais sa réponse. - -PETRUCHIO.--Quoi? - -HORTENSIO.--Qu'elle ne veut pas.» - -Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en -croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient. - -CATHERINE.--Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler. - -PETRUCHIO.--Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio? - -CATHERINE.--Elles causent dans le salon, assises près du feu. - -PETRUCHIO.--Allez les chercher. Si elles refusent de venir, -houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs -maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.» - -Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut. - -HORTENSIO.--Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage. - -PETRUCHIO.--Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une -vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a -de doux et d'heureux. - -BAPTISTA.--Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure. -Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est -une autre dot que je donne à une autre fille, car elle est changée -comme si elle commençait une seconde existence. - -PETRUCHIO.--Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance -et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous -amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous -avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.» - -Catherine ôte son chapeau et le jette à terre. - -«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir -à des ordres pareils! - -LUCENTIO.--Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi -folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats -depuis le souper. - -BIANCA.--Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon -obéissance. - -PETRUCHIO.--Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises -têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et -leurs maîtres. - -LA FEMME D'HORTENSIO.--Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas -besoin de leçon. - -PETRUCHIO A CATHERINE.--Allons, fais ce que je te dis, et commence par -elle. - -CATHERINE.--Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne -lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître, de -votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la -gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans -l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les -bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source -troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence, -personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une -seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre -seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain; -celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps -à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour -par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement -au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services, -il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une -cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande! -Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme -les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre -et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle -sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son -tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer -la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux; assez -insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur -destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous -a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable -de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que -nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en -harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux -révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi -impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je -plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la -menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont -que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre -faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être -le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre -orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds -de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien -l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes. - ---Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui -s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.» - -Telle est la comédie de _la Méchante Femme mise à la raison._ - -Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses -exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion -des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme, -comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère -de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse. -Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine -et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa -mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort -nous fût expressément donné aussi pour un homme _excellent_, non moins -supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et de -la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du -_Maître de forges_, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec -la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de -femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de -l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des -poètes du XVIe et du XVIIe siècle d'introduire dans leurs comédies un -élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du côté de la farce que -du côté du drame, et Shakespeare se proposant d'abord d'amuser les -spectateurs, il suffisait à son dessein de faire briller chez Petruchio -les qualités purement intellectuelles des héros ordinaires de comédie: -la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse, le sang-froid, la -possession de soi-même. - -Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne -l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil -de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le -système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou -furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est -celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann, -devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps. -L'_homéopathie_, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour -le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une -méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute -antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue, -législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de -l'ivrognerie. - -Dans la fable intitulée _le Dépositaire infidèle_, La Fontaine nous -offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie -d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer: - -/$ - J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison. - Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église. - Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux; - On le fit pour cuire vos choux. - - Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur - De vouloir par raison combattre son erreur: - Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile. -$/ - -Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la -conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux -pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux. -Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades -qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des -_philistins_, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre -à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en -rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les -sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le -seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour -vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère, -salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste -de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué -des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit -brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous -les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur -feu d'un seul coup. - -L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris -(car je ne voudrais pas avoir l'air de donner à entendre que dans -tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à -la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de -l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint. - -L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances -de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que -pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement -destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très -prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où -l'on devrait être raisonnable. - -Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de -la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie -de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un -de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est -devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux -contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple -supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la -sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous -savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se -répandra en lamentations assommantes, que sa mauvaise humeur la -rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal -à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée -perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder, -une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour -la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais -vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez -donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent -désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre -laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide, -cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre -absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de -pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle -s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière -d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de -la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de -comédien. - -Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le -vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les -soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour, -et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine perdue, un -hiver de travail paisible et tranquille. - -Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une -simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre -les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience -mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de -cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos -épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine -allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les -exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent. - -Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une -bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan -du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les -pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez -l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par -l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver -l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre -toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin -de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si -elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table, -et si elles trépignent rageusement, faites voler le plat à la tête -de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent -cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio: -«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront -par là si vous savez vous y prendre. - - * * * * * - -Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort -de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions -d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait -peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la -méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale -des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à -deux. - -Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de -soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le -moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car -il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et -de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont -une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont -point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie, -elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et -ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès -constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour -rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons. - - -[1] Voy. Notre chapitre d'introduction p. 10. - -[2] Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor Hugo comme -équivalent de celui du texte: _Leave shall you have to court her...--To -cart her rather!_ - -[3] L'Avare, V, 1. - -[4] _Mélicerte_, I, 3. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -INTRODUCTION - -Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en -général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare -et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière. - -CHAPITRE PREMIER - -PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE - -Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa -théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de -Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._ - -CHAPITRE II - -CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE - -_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du -jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique -de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de -l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de -la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode -dogmatique. - -CHAPITRE III - -ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT - -Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des -femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment -se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime _De gustibus non disputendum._--Double -sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire. - -CHAPITRE IV - -LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE - -L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans -ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes -comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit -dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que -néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus -haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre -la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans -Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de -Molière.--Poésie du _Misanthrope._ - -CHAPITRE V - -LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE - -Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur -exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage -d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de -Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi. - -CHAPITRE VI - -DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_ - -Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le -bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples -particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le -sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.--Le style de l'_humour._ - -CHAPITRE VII - -PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT - -L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée -du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les -contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des -morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des -Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du -XIXe siècle. - -CHAPITRE VIII - -L'_HUMOUR_ DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE - -_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de -la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale. - -APPENDICE - -UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE - -_La Méchante Femme mise à la raison_ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE *** - -***** This file should be named 51505-0.txt or 51505-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/5/0/51505/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Molière et Shakespeare - -Author: Paul Stapfer - -Release Date: March 20, 2016 [EBook #51505] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek) - - - - - - -</pre> - -<div class="figcenter" style="width: 550px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="550" alt="" /> -</div> -<h1>MOLIÈRE ET SHAKESPEARE</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>PAUL STAPFER</h2> - -<h4>Doyen de le Faculté des lettres de Bordeaux</h4> - -<h4>Ouvrage couronné par l'Académie française</h4> - -<h5>QUATRIÈME ÉDITION</h5> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h5> - -<h5>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h5> - -<h5>1899</h5> -<hr class="full" /> - -<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table des matières</a></p> - - -<h4><a name="AVANT-PROPOS_DE_LA_DEUXIEME_EDITION" id="AVANT-PROPOS_DE_LA_DEUXIEME_EDITION">AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION</a></h4> - - -<p>L'ouvrage en deux volumes in-8°, <i>Shakespeare et l'Antiquité</i>, que -l'Académie française a couronné en 1880, était suivi d'un opuscule -intitulé <i>Molière, Shakespeare et la Critique allemande.</i></p> - -<p>C'est cet opuscule que nous réimprimons aujourd'hui, après y avoir -fait certaines additions et des changements sensibles qui s'étendent -jusqu'au titre lui-même.</p> - -<p>Les rares lecteurs qui se souviennent encore d'un volume publié en -1866, <i>Petite comédie de la Critique littéraire ou Molière selon trois -écoles philosophiques</i>, reconnaîtront dans la publication présente -quelques débris sauvés du naufrage de ce premier essai.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="MOLIERE_ET_SHAKESPEARE" id="MOLIERE_ET_SHAKESPEARE">MOLIÈRE ET SHAKESPEARE</a></h3> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4> - - -<p>Un apologiste allemand de Molière.—Des comédies de Shakespeare en -général.—Universalité de Molière.—Les disputes de goût.—Shakespeare -et Aristophane.—Shakespeare et Plante.—Shakespeare et Molière.</p> - - -<p class="p2"><i>Molière, Shakespeare und die deutsche Kritik</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>: tel est le titre -d'un volume in-octavo de cinq cents et quelques pages publié en 1869 -à Leipzig par le docteur G. Humbert.—M. Rümelin, chef de la réaction -anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et -Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> et lui préfère Molière, -pour lequel il professe un culte enthousiaste.</p> - -<p>Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait -le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus, -mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme, -oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur -qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à -Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché -par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans -l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire -quelques os à ronger?</p> - -<p>Tout! M. Humbert admire tout,—jusqu'au discours de l'exempt à la fin -du <i>Tartuffe</i>, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité -de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la -modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu -à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est -renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet -amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française -en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le -partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre -nation. Mais ce sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> nous autorisait-il à parler avec irritation -des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans -doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à -prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que -nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de -Juvénal: «L'indignation fait ... le <i>critique</i>».</p> - -<p>On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage -du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien -légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie -des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les -points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à -ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre -au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont -pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple, -M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à -cette question: convient-il d'appeler <i>prosaïque</i> le genre de Molière, -par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul -<i>poétique?</i> Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé -depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude -esthétique des comédies de Molière, et où ce grand<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> homme n'est plus, -comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride -et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches -historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la -prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous -fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines. -Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il -combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste -derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la -sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en -Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte -mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude -qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la -meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de -1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de <i>comédies.</i> -Les voici dans leur ordre: <i>la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les -Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des -méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le -Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira, -la<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le -Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver.</i> Ce serait une -naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été -faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent -servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce -de théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVI<sup>e</sup> siècle, -et encore au XVII<sup>e</sup> en France. Aussi les commentateurs de -Shakespeare ne se sont-ils point gênés pour refaire à leur idée la -classification de 1623.</p> - -<p>Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze, -par l'élimination du <i>Marchand de Venise</i>, de <i>la Tempête</i> et de -<i>Mesure pour mesure.</i> Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize, -en y ajoutant deux pièces: <i>Cymbeline</i> et <i>Troïlus et Cressida.</i> M. -Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe -des comédies cinq pièces qu'il appelle des <i>drames</i>, parce que ce -sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux: -ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en -outre <i>Cymbeline</i> et le <i>Conte d'hiver.</i> M. Kreyssig aurait bien pu -ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: <i>Tout est bien -qui finit bien</i> et <i>les Deux Amis de Vérone</i>, et, s'il lui avait plu -de débaptiser aussi <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, ni le rôle brillant -de Béatrice<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry -et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez -tragique au fond, le nom de comédie.</p> - -<p>D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire -de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait -avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais -l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le -démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font -des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans -quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on -avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, <i>le Misanthrope</i> et -<i>le Tartuffe</i>, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient -sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait -peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs, -lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet -une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du -monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, -la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, -la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les -poèmes sans règles».</p> - -<p>Il n'est guère possible d'analyser aucune pure<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> comédie de Shakespeare, -la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général -dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément -qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la -plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des -comédies fantastiques, des <i>féeries</i>, dont le nœud est naturellement -assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient -aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de -fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis -<i>Contes tirés de Shakespeare</i>, ne peut intéresser que l'enfance. -Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans -appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui -risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri -Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette -énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas -pourquoi il éprouvait, en commentant <i>le Songe d'une nuit d'été</i>, tant -de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est -que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus -drôles de cabrioles».</p> - -<p>Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire -entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures -de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où -sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent.</p> - -<p>Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de -Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant -sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel -précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit -dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète -n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est -jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser -la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme -qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies -pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit -à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact -que de venir reprocher à l'auteur de <i>Macbeth</i> d'avoir négligé dans -ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire, -s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et -d'original, de ce que ces productions moindres,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -De toute autre valeur éternels monuments,<br /> -Ne sont d'Achille oisif que les amusements.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p> - -<p>M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une -critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est -juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de -tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de -ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus -et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans -les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des -<i>idées</i>, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que -dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme -réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le <i>Songe -d'une nuit d'été</i> simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un -charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le -chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de -montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans <i>le Songe -d'une nuit d'été</i>, non plus que dans les autres comédies féeriques de -Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui -qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions -de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des -fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre <i>idée</i> que -d'amuser l'imagination des spectateurs par des<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> aventures romanesques. -En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans -son livre, c'est la superstition absurde des <i>shakespearomanes</i>; mais, -comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu -lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre -ses adorateurs indiscrets.</p> - -<p>Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée -en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites. -Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût -français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter -dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous -aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des -autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à -Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.</p> - -<p>Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en -France de la comédie: c'est <i>la Méchante Femme mise à la raison<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i> -Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de -gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une -idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> malheur, -cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses -vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète -antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque -toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un <i>rifacimento.</i> -<i>La Méchante Femme mise à la raison</i>, par l'imitation des réalités de -la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de -Shakespeare, ainsi que <i>les Joyeuses Bourgeoises de Windsor.</i> Ces deux -pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son -nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une -tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des <i>Joyeuses -Bourgeoises de Windsor</i> fut écrite en quinze jours, sur un ordre de -la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux; -elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de -Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand -poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais -personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que -Falstaff, en tombant du drame historique de <i>Henry IV</i> sur la nouvelle -scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine -de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd -coquin, sans esprit, sans<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> invention, qui se laisse berner par deux -femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce -drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui -a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!»</p> - -<p>Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des -comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique -en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète, -ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison, -le nom de <i>comédies</i>, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne -qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie -se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal, -celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la -comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais -ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne -craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de -réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu -à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans -les airs un palais de fantaisie.</p> - -<p>M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son -étude sur Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse -les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur -la question.</p> - -<p>«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée -de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point -divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette -portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout -où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du -théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite? -Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, -à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des -réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées -ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter -les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle -devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes -invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se -plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons -capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de -la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui -s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos, -les jeux d'esprit que peut amener un<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> travestissement, tel était le -fond de ce divertissement sans conséquence...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou -un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation -arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse; -celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant -qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la -mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses -invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la -pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de -ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc -point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas -comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan -du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon, -Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de -leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent -l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des -amoureux et des amoureux jeunes.</p> - -<p>De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur -situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> rôle, -a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots, -extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière, -surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les <i>concetti</i>, -les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent -certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il -n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des -traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils -aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme -ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les -transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également -bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce -sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des -sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent -dans le même style sans aucun embarras.</p> - -<p>A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les -comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée -et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité -offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement -à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises -constituent,<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du -rire dans la comédie shakespearienne.</p> - -<p>Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces -pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement -le nœud de <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, donnant ainsi un dénouement -de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant -point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et -sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas, -comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du -monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres -sont vagues: <i>Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous -voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues</i>, parce -qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à -l'ouvrage.—Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.</p> - -<p>Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était -instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il -était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion -contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses -comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme -poète; et quant<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait -tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que -les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci -un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment -dans <i>la Comédie des méprises</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>; l'émotion ne fait pas défaut non -plus à <i>Ce qu'il vous plaira</i>, au <i>Soir des Rois</i>, même au <i>Songe d'une -nuit d'été.</i> Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever -ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus -hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les -deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette -catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des -productions vraiment originales de sa muse.</p> - -<p>On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une -tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie, -bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup -moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement -du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que, -dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi, -développait volontiers une nature plus riante et<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> plus heureuse, et que -Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie -et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui -semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus -triste au fond que la tragédie.</p> - -<p>Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions -de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de -sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète -comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du -monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de -sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au -milieu de tant de misères intellectuelles et morales?</p> - -<p>Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait -qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart, -ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne -déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux -y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse -et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les -puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de -discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et -du plaisir, tels<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les -seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni -cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et -les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend -son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle -d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie -votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; <i>je suis née pour ne dire -que des folies sans conséquence</i>:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait -mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare.</p> - -<p>Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète -eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses -sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce -qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une -est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du -père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle -ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un -ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle -donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»—Nulle -amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils -pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> de -tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus -ou moins amer?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière -qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de -Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est -raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature:</p> - -<p>«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient -se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames, -les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant -et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres -propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par -exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort -en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein -de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les -ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à -coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le -chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses -en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que -<i>les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre -la lune</i>, et encore<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> bien moins les sanglots délicieux et les trilles -du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des -mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors -que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande -passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux -autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de -l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des -oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne -peut apprendre qu'en rêve.»</p> - -<p>Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que -les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de -Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les -goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre -de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité -chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de -jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus -un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents -dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens -d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons -sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent -dédaigneusement<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel -le mot <i>comédie</i> n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé -par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre -n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans -notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de -Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre -comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant <i>le -Menteur</i>; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard -constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la -substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie -selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le -<i>jour</i> et la <i>nuit</i>, rien de plus juste que cette comparaison de Heine, -mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit -a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs -de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols.</p> - -<p>Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en -style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble -considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation -pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie -et que la même étude n'est point nécessaire<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> aux étrangers pour goûter -les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement -national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain, -la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et -conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la -comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine -et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les -autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute -discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant -que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain -de tout l'empire comique.</p> - -<p>En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris. -Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A -table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la -supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement -soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par -conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le -comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que -direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est -une autre question. Molière n'est pas un Français.—Bah! un Anglais -peut-être?—Non, Molière est un<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> homme. Le bon Dieu voulut un jour -faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute -leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il -fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et -amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la -terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi? -de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il -est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes. -N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint -tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de -son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps -et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme -sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand, -dans un article de la <i>Revue critique</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> consacré à l'appréciation -du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de -M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien -ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à -Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût... -<i>Le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>le Petit Poucet</i> me font rire ou me -touchent, me plaisent en un mot autant que <i>le Festin de Pierre</i> ou <i>le -Malade imaginaire</i>, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des -comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.»</p> - -<p>Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit -de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.» -Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même -que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses; -pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont -pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions, -de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à -l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit:</p> - -<p>«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir -lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et -nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne -serions-nous pas bientôt d'accord?</p> - -<p>—Cela est sûr.</p> - -<p>—Et si nous disputions sur les différentes<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> grandeurs des corps, -ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas -sur-le-champ notre dispute?</p> - -<p>—Sur-le-champ</p> - -<p>—Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il -pas bientôt terminé par le moyen d'une balance?</p> - -<p>—Sans difficulté.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis -irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle -fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si -par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le -déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur -lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans -nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et -quand je dis nous, j'entends tous les hommes.»</p> - -<p>Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts -peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures -passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines -politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume, -provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où -nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà, -semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre; -et en<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une -indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais -remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils -n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs -propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire. -C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent, -indestructible.</p> - -<p>La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction: -la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un -terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au -contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des -faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal -du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous -prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas; -j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui, -d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La -nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit -vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui -s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance.</p> - -<p>La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour -la comédie à caractères<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> n'a point de fondement logique, c'est vrai; -elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet -par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas -fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments -très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient -que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que -la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie -fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de -l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me -paraît plus juste.</p> - -<p>Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les -personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue -par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est -d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout -est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne -s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie -shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux -mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent -le style italien. <i>Les Mille et une Nuits</i> sont des contes amusants; -mais qui oserait les mettre en parallèle avec <i>Don Quichotte?</i><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> Il y a -un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier. -La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque -chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de -l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le -monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela, -mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire.</p> - -<p>Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du <i>Songe -d'une nuit d'été</i> comme penseur et comme moraliste, il lui est -inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à -Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des -caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement -disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la -nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans -fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela; -car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions -éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en -mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu -plus de sottises.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Que les critiques consultent leurs forces et<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> suivent la voie à -laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui -ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un -génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de -la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte -exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux -sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont -à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement -à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu, -afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de -l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur -talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas -d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit -vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en -jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses -que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires -proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude, -les <i>esthéticiens.</i> Le mot <i>esthétique</i>, tiré du grec αἰσθάνεσθαι, -<i>sentir</i>, a été introduit au XVIII<sup>e</sup> siècle par un philosophe -allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la <i>science du -beau</i>; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche -qu'on se fasse<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> illusion sur le caractère foncièrement <i>subjectif</i> de -cette prétendue science.</p> - -<p>Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les -aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien, -et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout -la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la -division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que -la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en -suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis -de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique -sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième, -l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit -positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes, -et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé -jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de -la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme -d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre -aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une -expression célèbre, du <i>grand creux</i> qui se trouve au fond de toutes -les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans -les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la -religion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p> - -<p>Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas -de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en -revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car <i>je -n'y crois point.</i> J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont -été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités -à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour -servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; <i>les -propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes, -et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à -contestation.</i></p> - -<p>Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique. -De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne -saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de -culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple -addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse, -l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent -et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de -l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont -l'agent civilisateur par excellence, <i>humaniores litteræ</i>, tandis que -le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement -positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber -l'humanité sous le joug de<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> la plus féroce tyrannie. La douceur et le -charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura -plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute -erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance.</p> - -<p>Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui -relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit -de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté -de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs -adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui -savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument -vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres, -et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour -me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de -la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir -donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées -littéraires une dernière orgie..</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai comparé, dans un autre ouvrage, <i>Shakespeare et les Tragiques -grecs.</i> Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre -Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> deviennent -extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux -théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un -et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des -<i>Oiseaux</i>, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique -d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison -des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif -Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles -haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis -sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux -peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si -détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition -vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas -moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de -réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de -journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur -des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa -manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes -d'État<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>»?</p> - -<p>L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> et de Shakespeare -est une tradition de la critique qui doit probablement son origine -moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur -manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de -caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non -sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez -Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique, -tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé -et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la -nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas -à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi -devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec -naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora -sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la -bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut -reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille -femme ou un héros qui parle.»</p> - -<p>Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de -Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les -faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez -l'autre l'esprit est surtout dans<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> les mots, et parce que le hasard -joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y -aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais -avec les grands comiques anciens.</p> - -<p>Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies -de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire -plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne -pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions, -insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en -rêvant, non pour être commentée.</p> - -<p>Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements -que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane -en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude -fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare -sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la -comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser -Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever -Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées -dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et -morale, la vie des caractères, la puissante <i>objectivité</i> dramatique,<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il -ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces -deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux -deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le -théâtre, la même poétique.</p> - -<p>La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des -critiques français:</p> - -<p>«Molière, écrit Sainte-Beuve, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus -complet de la faculté dramatique et, à proprement parler, créatrice -... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont -sujets à des émotions directes et soudaines dans les accès de leur -veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne -sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme tes -animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils -font. Molière, comme Shakespeare, le sait; comme ce grand devancier, il -se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et -par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent -à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins, -sa froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante, -n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu -de Gœthe, le Talleyrand de<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> l'art: ces raffinements critiques au sein -de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakespeare sont -de la race primitive<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p> - -<p>Ajoutons qu'à eux seuls, parmi les grands génies dramatiques, il a été -donné de ravir également le goût des délicats et celui du peuple.</p> - -<p>Une touchante conformité de destinées achève la ressemblance et leur -fait traverser l'histoire littéraire la main dans la main. Des légendes -ont eu cours sur l'un et sur l'autre, honneur qui n'appartient qu'aux -poètes populaires. La sotte envie les a tous deux accusés de plagiat; -en effet ils ont pillé largement, sans prendre la peine de démarquer le -linge, avec le <i>sans façon de l'âge d'or où tout était en commun</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>: -la belle affaire! dévoré par de tels princes, le menu fretin de la -littérature meurt pour entrer dans une vie plus haute...</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">... Vous leur fîtes, seigneur,</span><br /> -En les croquant, beaucoup d'honneur.<br /> -</p> - -<p>D'infâmes calomnies ont tenté de noircir la réputation morale de -Molière comme de Shakespeare. Ils ont l'un et l'autre connu de près la -multitude et fréquenté la cour, subissant ainsi la double et salutaire -influence, du peuple avec lequel leur profession les mettait en -contact, et<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> de la société élégante. Ils ont tous deux souffert des -affronts attachés au métier de comédien. Tous deux ils étaient riches, -ils aimaient le luxe, et n'affectaient nullement la gueuserie de la -bohême littéraire. Shakespeare entendait fort bien ses affaires de -directeur de théâtre; Molière avait trente mille livres de revenu et -donnait d'excellents dîners.</p> - -<p>Bref, ils ont pleinement joui des réalités de la vie présente; ils -ont connu toutes les joies, toutes les douleurs de l'humanité, et ils -ont usé rapidement leur existence dans le tourbillon dévorant d'une -incessante activité dramatique. A la différence des hommes de cabinet -et de tranquille étude, le théâtre, le monde était leur laboratoire. -Tout entiers à l'œuvre du moment, leur modestie ne paraît pas avoir -deviné quelle gloire immortelle et grandissante ils auraient dans -l'avenir: les premières éditions complètes de leurs œuvres ne furent -pas publiées de leur vivant ni préparées par leurs soins; elles -parurent sept ans après la mort de Shakespeare, neuf ans après celle de -Molière.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Molière, <i>Shakespeare et la Critique allemande.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>The taming of the Shrew.</i> Nous donnons l'analyse de cette -comédie en <i>Appendice</i> à la fin du présent volume.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap. -VII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> 1er janvier 1870</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Edelestand du Méril.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Sainte-Beuve, <i>ibid.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></h5> - - -<h4>PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</h4> - - -<p>Guillaume Schlegel.—Point de départ de son argumentation.—Sa -théorie de la gaieté.—Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.—Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.—<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.—Étrange paradoxe de -Hegel.—<i>L'Avare</i>—<i>Le Médecin malgré lui.</i>—<i>Peines d'Amour perdues.</i></p> - - -<p class="p2">Il faut être juste envers tout le monde, même envers les Allemands. -J'ai vu jouer à Munich quelques comédies de Molière: elles ont fait -grand plaisir, et le succès du poète est le même, assure-t-on, sur tous -les théâtres d'Allemagne. La nation allemande, les hommes de génie -qui sont les représentants les plus éminents de l'esprit germanique, -partagent sur Molière le sentiment de la France et de l'Europe. Ne nous -lassons pas de citer les belles paroles de Gœthe:<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> «Molière est si -grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonnement -... Tous les ans je lis quelques pièces de Molière, de même que de -temps en temps je contemple les gravures d'après les grands maîtres -italiens, pour me maintenir toujours en commerce avec la perfection. -Car de petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux -la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous -retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.»</p> - -<p>Et néanmoins il est vrai de dire que la critique allemande en général -est hostile à Molière. Chez les gens du métier, professeurs, historiens -de la littérature, philosophes, critiques de profession, une tradition -s'est établie de l'autre côté du Rhin, en vertu de laquelle Aristophane -et Shakespeare sont les seuls poètes qui réalisent vraiment l'idée de -la comédie, tandis que le genre inauguré en Grèce par Ménandre et porté -par Molière au plus haut point de perfection est prosaïque, inférieur -et vulgaire. Le nom d'Aristophane ou celui de Shakespeare ne se -rencontre guère sous la plume d'un esthéticien allemand sans qu'il en -prenne occasion de dire quelque chose de désobligeant pour Molière, et -rien n'est plus agaçant que ce parti-pris de dénigrement systématique; -ou bien encore, ces savants critiques construisent leur théorie de la -comédie,<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> multiplient les exemples tirés des théâtres d'Aristophane et -de Shakespeare, et passent sous silence celui de Molière, absolument -comme s'il n'existait pas<a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>D'où vient une si étrange dissidence? Il convient de l'attribuer -d'abord, en grande partie, à une révolte bien légitime de l'esprit -national. La littérature française, non contente de régner sur l'Europe -comme une reine doublement glorieuse, doublement digne d'admiration -et de respect, par l'ancienneté de sa naissance et par l'incomparable -éclat de ses œuvres, l'avait trop longtemps gouvernée et régentée à la -façon d'un maître d'école. Lessing commença la réaction, elle était -juste et nécessaire alors; mais Guillaume Schlegel en fut l'instrument -attardé et passionné sans motif littéraire sérieux. Quand on lit ces -fameuses leçons sur la littérature dramatique faites à Vienne en 1808, -pendant que Napoléon amassait la haine de l'Europe contre la France, -l'intérêt esthétique que pourrait offrir la critique du professeur -est gâté désagréablement par le souvenir d'une parole que Lord Byron -raconte avoir entendu tomber de sa bouche: «Je médite une terrible -vengeance<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas -un poète.»</p> - -<p>Cependant, tout n'est pas fureur aveugle dans la critique de Schlegel; -elle a un côté rationnel et philosophique qu'il serait injuste de -méconnaître. Schlegel reste, après tout, un écrivain d'une valeur -considérable, un éloquent vulgarisateur d'idées fécondes, comme -Villemain l'a été en France, et de plus un érudit et un artiste; sa -traduction de Shakespeare, faite en collaboration avec Tieck, est un -ouvrage classique en Allemagne. Nous n'avons point le droit de traiter -un tel homme de haut en bas, comme pouvait le faire Gœthe ou Henri -Heine<a name="FNanchor_2_9" id="FNanchor_2_9"></a><a href="#Footnote_2_9" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>«Pour un être comme Schlegel, disait Gœthe, une nature solide comme -Molière est une vraie épine dans l'œil; il sent qu'il n'a pas une -seule goutte de son sang et il ne peut pas le souffrir. Il a de -l'antipathie contre <i>le Misanthrope</i>, que<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> moi, je relis sans cesse -comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères; il donne au -<i>Tartuffe</i>, malgré lui, un petit bout d'éloge, mais il le rabat tout -de suite autant qu'il lui est possible. Il ne peut pas pardonner à -Molière d'avoir tourné en ridicule l'affectation des femmes savantes, -et il est probable, comme un de ses amis la remarqué, qu'il sent que, -s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière a -voués à la moquerie... Sa critique est essentiellement étroite; dans -presque toutes les pièces il ne voit que le squelette de la fable et la -disposition; toujours il se borne à indiquer les petites ressemblances -avec les grands maîtres du passé; quant à la vie et à l'attrait que le -poète a répandus dans son œuvre, quant à la hauteur et à la maturité -d'esprit qu'il a montrées, tout cela ne l'occupe absolument en rien... -Dans la manière dont Schlegel traite le théâtre français, le trouve -tout ce qui constitue le mauvais critique, à qui manque tout organe -pour honorer la perfection, et qui méprise comme la poussière une -nature solide et un grand caractère.»</p> - -<p>Il est doux de répéter ces paroles de Gœthe; mais ce serait faire -beaucoup trop bon marché de Schlegel que de nous en tenir à ce -jugement, ou de nous contenter de dire avec Heine qu'«il prit Molière -en aversion, comme Napoléon prit en aversion Tacite».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p> - -<p>Un penseur bien autrement profond que Schlegel, un homme aussi exempt -de sot patriotisme littéraire que fêlait Gœthe lui-même. Hegel, a -prouvé par raisons démonstratives que Molière n'avait pas fait de -bonnes comédies.</p> - -<p>Il y a là un phénomène des plus curieux pour les personnes qu'intéresse -l'histoire des singularités de la critique, et je voudrais m'y arrêter -quelque temps. A quoi bon? m'a dit quelqu'un. Mais pourquoi serait-il -permis au naturaliste, à l'antiquaire, d'examiner en détail dans -l'ordre des faits certaines bizarreries de la nature ou de l'art, -et défendrait-on au philosophe de faire la même chose dans l'ordre -des idées? Un paradoxe est plus amusant qu'une vérité triviale, et -j'estime d'ailleurs que les erreurs humaines ont toute espèce de droit -à l'indulgente et sérieuse attention des personnes modestes, assez -sages pour ne pas prétendre avoir seules la raison de leur côté. -Craindrait-on par hasard de se fausser l'esprit en prenant connaissance -des idées cornues de ces logiciens qui, <i>par le raisonnement</i>, sont -arrivés à cette conclusion rare, que la lune (pour rappeler la jolie -comparaison de Heine) est plus brillante que le soleil, et que les -comédies de Shakespeare sont plus belles que celles de Molière?</p> - -<p>J'ose promettre que les résultats de cette étude seront sains et -réellement instructifs: nous en recueillerons l'utile enseignement -de la<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> vanité du dogmatisme en littérature. Je ne m'amuserai pas -à réfuter les idées particulières des ennemis de Molière, mais -j'attaquerai la méthode générale sur laquelle toute leur critique -se fonde: je prouverai, contre ces raisonneurs, qu'il n'y a point -d'<i>idée</i>, ni rationnelle, ni même empirique, du beau, du comique, de -la poésie; que leurs prétentions doctrinales sont une chimère, et que -tout jugement esthétique se réduit en dernière analyse à un sentiment -libre, spontané, qui est susceptible de culture, mais qui se moque -de la science. Je les renverrai au principe éternel, posé par Kant -dans sa <i>Critique du jugement de goût</i> et d'abord par Molière dans sa -<i>Critique de l'École des femmes</i>: «Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Guillaume-Auguste Schlegel part de ce principe, que la comédie doit -offrir avec la tragédie un contraste parfait. De tous les genres de -poésie la tragédie est le plus sérieux: de tous les genres de poésie la -comédie est donc le plus gai; le sérieux est l'essence de la tragédie: -donc l'essence de la comédie, c'est la gaieté. Voilà la pierre de -l'angle de tout le système. Pour donner à son assise une sorte de -consécration,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> Schlegel cite un passage du <i>Banquet</i> de Platon, où -Socrate déclare qu'«il appartient au même homme de savoir traiter -la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique, qui l'est -avec art, est en même temps poète comique». Personne, assurément, ne -se serait avisé que ces paroles de Socrate pussent être invoquées à -l'appui de la théorie; mais admirons ici la subtilité allemande: selon -Schlegel, le philosophe grec a voulu dire par là que la connaissance -des contraires est une, ou (pour employer les termes mêmes dont Socrate -s'est servi ailleurs et les comparaisons qui lui sont familières), -qu'on ne peut connaître les choses opposées que l'une par l'autre, et -qu'en conséquence il est impossible d'approfondir la nature de la santé -sans savoir ce que c'est que la maladie; du contentement, sans savoir -ce que c'est que la tristesse; du sérieux, sans savoir ce que c'est que -la gaieté; de même il est impossible de pénétrer un peu profondément -dans l'essence de la tragédie, sans découvrir du même coup l'idée de la -comédie, qui est son contraire.</p> - -<p>Je me suis profondément assimilé la pensée de Schlegel, et je me -propose de la développer avec autant de soin que si c'était la mienne -propre. Foin de ces résumés avares et iniques qui mutilent et qui -défigurent la thèse de l'adversaire! Je préviens le lecteur que, -dans l'exposé<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> qui va suivre, il trouvera beaucoup de choses qui lui -sembleront justes et qui le sont en effet. La vérité est l'alliage -grâce auquel l'erreur a cours: il convient, si l'on veut comprendre le -succès qu'ont eu dans la critique allemande les idées de Schlegel sur -la comédie et sur Molière, de n'y point séparer le faux d'avec le vrai.</p> - -<p>Le sérieux et la gaieté, dit Schlegel, ont assez souvent la même -apparence pour qu'il puisse nous arriver presque à chaque pas, si nous -n'y sommes pas très attentifs, de prendre l'une pour l'autre deux -choses si profondément contraires. Qu'on veuille bien y réfléchir: -ne sommes-nous pas enclins à croire qu'il n'y a pas de disposition -vraiment sérieuse sans une ombre marquée de tristesse, et que le rire -qui éclate sur les lèvres d'un homme ou dans les pages d'un livre est -un signe non équivoque de gaieté? Eh bien, c'est justement là notre -erreur; le sérieux n'est pas toujours triste, et le rire est si peu -identique à la gaieté, qu'il peut être sérieux jusqu'à la tristesse. -Que dis-je? il peut être tragique. C'est l'arme la plus terrible de -l'indignation, du mépris, de la haine; c'est le coup de massue qui -terrasse et achève l'ennemi. La gaieté, cette chose vive, ailée et -légère, fuit bien loin devant un tel rire. Elle voltige au-dessus du -monde réel et glisse, sans jamais s'y abattre, sur nos misères et nos -passions. C'est l'hôte d'un monde<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> aérien et fantastique, qui, de -loin en loin, vient visiter notre vie lasse et désenchantée, traverse -nos ténèbres d'un rayon de lumière et remonte au ciel avec la poésie. -L'enfance est gaie; mais combien d'hommes, combien de poètes, ont -su conserver ou rappeler les joyeux éclats de rire de l'enfance? Ne -vous y trompez pas, nous avertit Schlegel: la plupart des inventions -soi-disant comiques appartiennent au fond à la tragédie; car leur rire -est sérieux ou même triste. La gaieté, voilà le signe, le seul signe -auquel se reconnaît la bonne et franche comédie. Qu'est-ce donc que la -gaieté, en langage précis et sans métaphores? Montrons d'abord tout ce -qui lui ressemble sans être elle; nous dirons ensuite ce qu'elle est.</p> - -<p>La gaieté comique n'a rien de commun avec le rire amer et moqueur ou -l'ironie. Pour cesser d'être comique et gaie, il n'est pas nécessaire -que l'ironie soit terrible; la plus fine, la plus légère, fût-ce celle -de Voltaire, est toujours grave au fond, quelque enjouée qu'en soit -la forme; elle trahit une disposition sérieuse, qui est contraire à -l'essence de la comédie. Que la colère et le mépris lui inspirent une -satire, ou la malice une épigramme, si elle ne tue pas, elle blesse -toujours. La gaieté comique, au contraire, est inoffensive et douce: -le jeu varié d'une intrigue, les accidents imprévus, les contrastes -bizarres,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> voilà les matières où elle s'exerce, et, si quelquefois -elle se moque des travers des hommes, c'est d'une manière si générale -qu'elle fait rire tout le monde sans offenser personne.</p> - -<p>Il existe, poursuit Schlegel, une autre espèce de gaieté triste et -fausse qu'il ne faut pas confondre avec la gaieté comique. Dans -le <i>Légataire universel</i> de Regnard, un pauvre vieillard, accablé -d'infirmités, touche à sa fin; des scélérats le tourmentent pour son -héritage et fabriquent en son nom un faux testament pendant qu'ils le -croient à l'agonie. On rit, parce qu'il est impossible de ne pas rire -en voyant Crispin s'envelopper dans la robe de chambre du moribond et -contrefaire sa voix cassée: mais quel triste sujet de gaieté, grand -Dieu! un malheureux qui se débat contre la mort entre les mains avides -de ses héritiers!</p> - -<p>Ce que Schlegel ajoute est fin et délicat. Je ne demande point, dit-il, -au poète comique une morale positive; je ne lui demande même pas de -s'interdire la représentation de la ruse, du mensonge, de l'égoïsme, -des mauvaises passions, de l'immoralité en un mot; la comédie ferait -mieux de ne rien peindre de pire que des ridicules, mais il lui est -permis de produire sur la scène le vice lui-même, pourvu que le poète -ait une assez grande intelligence de son art et assez de tact moral -pour empêcher que ma conscience<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> ne vienne élever sa voix au milieu de -la fête qu'il donne à mon esprit. Il ne faut pas que j'aie compassion -des victimes de la fourberie, il ne faut pas que je m'indigne contre -les fourbes. Si le poète laisse la moindre place à l'indignation ou à -la pitié, c'en est fait de toute franche gaieté comique, il ne me fait -rire qu'à contre-cœur; je suis mécontent de moi-même, parce que je ris -malgré moi; mécontent de sa société de coquins, parce qu'ils sont moins -plaisants qu'odieux, mécontent de lui tout le premier, parce qu'il -blesse ma conscience en m'amusant. Le théâtre de Regnard et celui de -Lesage, ainsi que son plus illustre roman, n'excitent guère que cette -gaieté fausse et triste, qui est aussi éloignée du vrai comique que -l'ironie.</p> - -<p>Enfin (et c'est ici un point capital dans la théorie de Schlegel) il -ne faut pas confondre le comique avec le ridicule. Le ridicule n'est -qu'un motif de la gaieté comique, le motif le plus ancien et le plus -nouveau, la source la plus riche, j'y consens; mais il est si peu la -gaieté elle-même, qu'il ne réussit pas toujours à la provoquer, et que -celle-ci peut très bien prendre ses inspirations ailleurs.</p> - -<p>Nous avons, dans <i>la Métromanie</i> de Piron, l'exemple d'un ridicule -qui n'est point gai, en d'autres termes, qui n'est point comique. Que -cette pièce manque absolument de gaieté, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> prétends pas cela, dit -notre auteur; il y a de la gaieté dans deux ou trois situations fort -plaisantes: mais le comique n'égaie que les parties accessoires de -l'œuvre; le ridicule qui en est l'objet principal, la manie de faire -des vers, n'a produit qu'une peinture froide et incomparablement moins -gaie que le reste.</p> - -<p><i>Le Roi de Cocagne</i> du poète Legrand nous offre l'exemple opposé: ici, -point de ridicule, mais seulement du comique; car la folie du roi, tant -qu'il a au doigt l'anneau magique, n'a rien qui ressemble à ces travers -du caractère ou de l'esprit qu'on appelle proprement des ridicules. -Et néanmoins «cette petite pièce est d'un comique achevé, la gaieté -s'y élève jusqu'à une sorte de délire...» Qu'est-ce que cette pièce? -Qu'est-ce que cet anneau? Qu'est-ce que <i>le Roi de Cocagne?</i> Nous le -saurons tout à l'heure. L'analyse de la comédie de Legrand doit être le -couronnement logique de notre petit exposé. L'admiration de Guillaume -Schlegel pour cette farce inepte est célèbre et a voué son nom à un -ridicule immortel.</p> - -<p>Après avoir distingué la gaieté comique de tout ce qui a la même -apparence, il ne reste plus à Schlegel, pour en trouver l'exacte -définition, qu'à appliquer le grand principe de Socrate. N oppose à la -gaieté son contraire et se demande en quoi consiste le tragique ou le -sérieux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p> - -<p>Nous sommes sérieux toutes les fois que les facultés de notre âme sont -dirigées vers quelque but. Quand ce but concentre tellement toutes nos -forces intellectuelles et morales qu'en dehors de lui nous n'avons -ni sentiment ni activité pour rien, alors le sérieux nous domine et -nous possède exclusivement; et quand ce but est un objet infini, -l'accomplissement d'un devoir sublime ou la satisfaction d'une passion -profonde, alors l'état de notre âme est tragique. Ce qui constitue le -sérieux, c'est donc la direction de notre activité vers un but; et ce -qui élève le sérieux jusqu'au tragique, c'est le caractère infini du -but proposé à notre activité.</p> - -<p>La tragédie, en nous offrant le spectacle agrandi de nos devoirs, de -nos passions, de notre destinée, nous invite à rentrer en nous-mêmes et -à réfléchir profondément sur la vie; c'est là sa mission: mais que la -comédie s'en garde bien! elle doit, au contraire, nous faire sortir de -nous-mêmes, nous enlever à toute préoccupation sérieuse et nous inviter -gaiement à l'oubli.</p> - -<p>Le sérieux, qui est le fond de la tragédie, donne aussi à la forme -du drame tragique un caractère spécial: cette forme est une, simple, -grande, sévère; le poète marche rapidement et nous entraîne à sa suite -vers un but qu'il ne perd pas de vue et qu'il nous fait entrevoir de -moment en moment; il écarte les accessoires<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> étrangers à l'action -et tous ces incidents minutieux, importuns, qui entravent dans la -vie réelle le cours des grands événements, afin de concentrer toute -l'attention des spectateurs sur la catastrophe où il précipite le -drame. Quelle doit être, par opposition, la forme de la comédie? La -tragédie se plaît dans l'unité: la comédie aime donc le chaos; la -variété, la bigarrure, les contrastes, les contradictions même, voilà -son empire. Le poète comique doit éviter par-dessus tout de fixer sur -un seul et même objet l'attention de ses spectateurs; car la direction -de notre esprit vers un point unique, c'est le sérieux, et la gaieté -ne peut s'épanouir librement que lorsque tout but sérieux est écarté -et toute impression sérieuse dissipée. Elle ne supporte aucun travail, -aucune gêne, aucun effort; la moindre attention suivie lui est un -tourment et une fatigue. Elle rit de tout et ne s'intéresse à rien; -elle touche à toutes les idées de la raison et n'en épouse aucune; -elle joue avec toutes les passions de la nature humaine et demeure -indépendante en face d'elles; elle voltige d'objet en objet, dans le -monde réel et dans tous les mondes imaginaires, sans se poser plus d'un -instant sur chaque fleur.</p> - -<p>Qu'est-elle donc, en dernière analyse? Je la définirais volontiers, -conclut notre philosophe, une sorte d'oubli de la vie, un état de -bien-être<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> et de vitalité plus haute, où nous nous sentons enlever -non seulement à toute idée triste, mais à toute idée sérieuse; alors -nous ne prenons rien qu'en jouant, tout passe sans laisser de trace -et glisse légèrement sur la surface de notre âme. Le spectateur qui -est dans cet état aime à promener ses regards vaguement, sans but et -sans suite, sur une infinie diversité de choses, et si le poète ose -lui faire violence en exigeant de lui la disposition sérieuse qui ne -convient qu'au spectateur d'une tragédie, je veux dire en voulant -arrêter jusqu'à la fin ses yeux sur un objet unique, sans incidents, -sans interruptions et mélanges bizarres de toute nature pour le -distraire, sans jeux d'esprit ou mots piquants pour l'éveiller à toute -minute, sans inventions inattendues, amusantes, pour le tenir sans -cesse en haleine, la gaieté tombe, le sérieux reste et le comique -s'évanouit.</p> - -<p>Telle est toute la théorie du comique ou de la gaieté, selon -Schlegel.—Voyons maintenant l'application qu'il en fait à la critique -des différents théâtres.</p> - -<p>Méconnaissant pour les besoins de son système le côté sérieux, et -sérieux jusqu'à la violence la plus âpre, du théâtre d'Aristophane, -Schlegel ne veut y voir que la fantaisie poétique et la gaieté. C'est -la réalisation la plus parfaite, selon lui, de l'idée de la comédie. -Car, dit-il.<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> l'imagination du poète est affranchie de toute contrainte -de la raison. Tandis qu'une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle rappelle, -par sa structure grande et simple, la monarchie des temps héroïques, le -théâtre d'Aristophane offre dans sa constitution intérieure une fidèle -image de cette démocratie excessive contre laquelle le poète dirigeait -ses coups. Il est plaisant de voir avec quelle ingénieuse subtilité -Schlegel fait tourner à la louange d'Aristophane et à la confirmation -de sa théorie du comique les choses qui y semblent le plus contraires.</p> - -<p>Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les -comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela -même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet -la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en -lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme -dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément -parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il -se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les -magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité. -Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût -vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de -son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> sérieuses -pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été -détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais -les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent -de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre -sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est -toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute -attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était -pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois -de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse -quelquefois à lever le masque.</p> - -<p>Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme -de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire -la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre, -et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans <i>le -Roi de Cocagne</i> de Legrand, dans <i>le Désespoir de Jocrisse</i>, «ouvrage -classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a -conquis la palme de l'immortalité»!</p> - -<p>De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que -chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est -sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers -un but. L'unité<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur -de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce -qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos; -ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où -elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement -dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient -comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces, -qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités -lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il -est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif -que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et -raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les -lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans <i>les Grenouilles</i> -d'Aristophane:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Grâce à moi, grâce à la logique<br /> -De mes drames judicieux,<br /> -Et surtout à l'esprit pratique<br /> -De mes héros sentencieux,<br /> -Le bourgeois plus moral, plus sage,<br /> -Apprend à mener sa maison,<br /> -Car il rencontre à chaque page<br /> -Des maximes pour sa raison<br /> -Et des conseils pour son ménage!<br /> -</p> - -<p>Arrivons à Molière.—Il y a dans son théâtre<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> des scènes pleines de -folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses -doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets -du <i>Malade imaginaire</i>; les coups de bâton que les archers donnent à -Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent -en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: <i>Dara, dara bastonara -...</i> «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac -poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession; -ou bien encore cette petite scène de <i>la Princesse d'Élide</i> où Moron -caresse un ours:</p> - -<p>«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De -grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à -manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens -là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur, -tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre -altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la -plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants -et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites -quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits -ongles bien faits!...»</p> - -<p>Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur -des <i>Plaisirs de l'île<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> enchantée</i> excelle, quand il veut, dans -cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne -font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces -interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes -et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet -de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le -docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette -oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères, -et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre, -pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont -là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de -caractère.</p> - -<p>J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations, -professait une admiration particulière pour <i>les Fourberies de Scapin.</i></p> - -<p>Malheureusement, Molière a écrit <i>le Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe</i>, -sans parler de <i>l'Avare</i>, des <i>Femmes savantes</i> et de tant d'autres -erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique. -<i>Le Tartuffe</i> est une assez belle satire en forme de drame; mais, -à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté -obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et -le fils par leur bigoterie, le reste de<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> la famille par sa haine pour -l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant -d'onction que les dévots de cœur ne doivent</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,<br /> -Mais attacher leur haine au péché seulement.<br /> -</p> - -<p>Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de -personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon -par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue -comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que -Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours -inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille, -le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui, -par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la -pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le -beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des -sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -... Souhaitez que son cœur, en ce jour,<br /> -Au sein de la vertu fasse un heureux retour,<br /> -Qu'il corrige sa vie en détestant son vice<br /> -Et puisse du grand prince adoucir la justice.<br /> -</p> - -<p>Le crime puni, cela est tragique; mais le<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> crime repentant, cela -s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que -<i>le Tartuffe</i> est une satire entremêlée de sermons et terminée comme -un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage -superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire -mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.</p> - -<p>Et <i>le Misanthrope?</i> Soyons sérieux; on n'assiste pas à la -représentation de cette pièce pour s'amuser:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!<br /> -</p> - -<p>nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous -dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description -du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant, -crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné -s'écrie, par l'organe de son principal personnage:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être<br /> -Si plaisant que je suis!...<br /> -</p> - -<p>Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus -exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de -détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en -relation directe avec sa théorie du comique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p> - -<p>Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé <i>le -Roi de Cocagne</i> de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier -d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en -Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment -réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de -donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai -cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.</p> - -<p>La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom -de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui -cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce -qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer -l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, <i>le Roi de Cocagne.</i> Thalie -en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons, -s'écrie-t-il,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!<br /> -Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,<br /> -Du bouffon.<br /> -</p> - -<p>Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas -qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le -défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans <i>la Méchante Femme mise à la -raison</i>, le prologue<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> est plus remarquable que la pièce même.»</p> - -<p>Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de -Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance -de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec -bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de -l'empire:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,<br /> -Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.<br /> -Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,<br /> -Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;<br /> -Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;<br /> -Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;<br /> -Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,<br /> -Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.<br /> -</p> - -<p>«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou -même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils -ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi -soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que -le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place. -L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son -génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable -qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»</p> - -<p>Dès la seconde scène, le théâtre change, et<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> l'on voit s'élever le -palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements, -de fruits confits.</p> - -<p>«Les critiques français affectent de mépriser les changements de -décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste -d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de -l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement -vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire -à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est -un défaut du caractère et de l'esprit.»</p> - -<p>Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de -Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.<br /> -Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.<br /> -Cet empire envié par le reste du monde,<br /> -Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,<br /> -N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit<br /> -Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.<br /> -Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;<br /> -Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!<br /> -Dans la profusion le goût se ralentit;<br /> -Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.<br /> -<br /> -<br /> -Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,<br /> -De laisser pour un temps le trône à l'abandon...<br /> -Le trône, cependant, est une belle place:<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?<br /> -Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen<br /> -Je veux être empereur ou simple citoyen.<br /> -</p> - -<p>«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un -des meilleurs motifs de la comédie.»—Toute cette scène est excellente. -Je regrette seulement que Bombance dise au roi:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Si le trop de santé vous cause des dédains,<br /> -Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:<br /> -Ils vous la détruiront, je me le persuade.<br /> -</p> - -<p>L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout -ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature, -une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et -parfaitement inoffensif.</p> - -<p>Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en -prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le -spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe. -Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à -aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal -où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients -pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague -fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son -doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> de la substituer à -l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.</p> - -<p> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br /> -<br /> -Sire...<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br /> -<br /> -Quoi?...<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens là-dedans de me laver les mains.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN.</span><br /> -<br /> -Et ne voulez-vous pas les laver davantage?<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -Et par quelle raison les laver, dis?<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%; font-size: 0.8em;">ZACORIN bas.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 15em;">J'enrage.</span><br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">Haut.</span><br /> -Sire, dans nos climats, la coutume des rois<br /> -Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.<br /> -</p> - -<p>De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier -sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand -il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais -l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui -tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse -Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre -d'élargir Philandre,<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> et entre autres extravagances du meilleur comique -il s'écrie:</p> - -<p> -Gardes!<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%;">UN GARDE.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Seigneur?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 10%;">LE ROI.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Voyez là-dedans si j'y suis.</span><br /> -</p> - -<p>Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le -théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses -principes,—et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.</p> - - -<p>On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de -Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de -la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité -historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction -de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la -métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt. -Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine -de Hegel—originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe, -renversant toutes nos idées et tous les faits!</p> - -<p>S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre -et certaine, c'est que, pour<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> qu'un individu soit comique, il faut -qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous -apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut -continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par -son esprit, mais il a cessé d'être <i>comique.</i> Et cela est si bien senti -par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste -à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on -dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement -(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire -provoqué par l'esprit, nous rions <i>avec</i> le personnage; dans le rire -provoqué par le comique, nous rions <i>du</i> personnage, qui lui-même ne -rit pas.</p> - -<p>Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile -dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, vient faire des lapsus de cette -force: «La <i>dissemblée</i> est-elle au complet?... Qui de vous est le -plus <i>indigne</i> d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire -part d'une affaire qui vous <i>décerne</i>»; ou quand le paysan Thibaut, -dans <i>le Médecin malgré lui</i>, consulte Sganarelle en ces termes: -«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.—D'hypocrisie?—Oui. -C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un -la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les -mufles des<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire -et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf, -parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de -comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à -l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde -encore: ce sont des jeux de mots, pointes, <i>concetti</i>, calembours, qui, -étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument -rien de comique à nos yeux.</p> - -<p>Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française, -faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son -discours de réception<a name="FNanchor_3_10" id="FNanchor_3_10"></a><a href="#Footnote_3_10" class="fnanchor">[3]</a>: «Il y a quelquefois dans les comédies de M. -de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de -situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait -parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre -plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il -diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le -comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire -quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains -une feuille perdue de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> <i>l'Année littéraire</i>, j'eus la curiosité d'y -jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie -des <i>Plumes du paon</i> ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni -d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes -impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins -de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage, -<i>leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire -rire.</i>» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.</p> - -<p>Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite -et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine -est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne -tranquillement que le personnage comique <i>ne doit point se prendre -lui-même au sérieux!</i></p> - -<p>«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques -<i>pour eux-mêmes</i> ou seulement <i>pour les spectateurs.</i> Le premier cas -seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est -comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de -son but et de sa volonté...</p> - -<p>«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère -seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà -dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> et Térence, se -développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine -si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi -dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et -repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages -comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré -les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles -de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant, -est dans ce cas.</p> - -<p>«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent -leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent -avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont -déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les -autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un -rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux -dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement -plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation -si pénible, que pour la lever il faut un <i>deus ex machina</i>... De -même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière, -par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion -bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont -rien,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant -à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle -emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend -l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin -suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide -jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis -que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse, -du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si -le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela -sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point -que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se -trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de -ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y -a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple -moquerie et une joie maligne<a name="FNanchor_4_11" id="FNanchor_4_11"></a><a href="#Footnote_4_11" class="fnanchor">[4]</a>.»</p> - -<p>Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul -personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel: -c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est -fagoteur de son état et qu'on l'a<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> fait médecin à son corps défendant, -il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle -profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier -de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir -plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente, -il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va -chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin -d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de -jouer si bien avec l'inconnu<a name="FNanchor_5_12" id="FNanchor_5_12"></a><a href="#Footnote_5_12" class="fnanchor">[5]</a>».</p> - -<p>Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de -goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus <i>comiques</i> -dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls -d'Argan: «<i>Quid dicis</i>, Thomas?—<i>Dico</i> que le pouls de monsieur est le -pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»—plus comiques, dis-je, -que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule -dans sa robe et déblatère en son latin: <i>Cabricias arci thuram -catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum, -Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia -substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p> - -<p>Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à -l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment: -c'est <i>Peines d'amour perdues.</i></p> - -<p>Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait -pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de -femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de -jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les -autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et -dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés -dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses -de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a -entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne -tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de -leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et -ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de -la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop -jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier, -chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et -les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand, -rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> nos -forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur -pouvoir, etc., etc.»</p> - -<p>Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et -spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les -rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de <i>Peines -d'amour perdues</i> en tant que comédie.</p> - -<p>Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse -produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux, -s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que -voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est -pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal -d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff -dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez -moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi, -dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en -Angleterre aient échappé à la potence!»</p> - -<p>Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour -peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une -question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son -importance: la question du genre d'esprit nommé <i>humour</i> et de la -littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a -confondu, je crois, deux choses très différentes:<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> <i>l'humour</i> et le -comique proprement dit.</p> - -<p>La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle -de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même -conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des -farces telles que <i>le Roi de Cocagne, l'Œil crevé</i>, etc., et que le -théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de -la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la -part des doctes professeurs allemands? J'aime bien <i>l'Œil crevé</i> dans -son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement -je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de -penser que cette pièce réalise mieux que <i>le Misanthrope</i> l'idéal de la -comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va -suivre.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles -il convient principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer, -Lotheissen, Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M. -Humbert.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_9" id="Footnote_2_9"></a><a href="#FNanchor_2_9"><span class="label">[2]</span></a> Dans son intéressant volume sur <i>Henri Heine et son -temps</i>, M. Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait -réussi à faire passer dans la langue allemande les beautés du théâtre -espagnol et des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre -de Shakespeare, que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable», -il s'était montré, le mot n'est que juste, traducteur de génie... -Schlegel a si bien réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à -l'incorporer dans la littérature allemande, que David Strauss a pu -dire, dans son remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le -Shakespeare de Schlegel sont devenus les fondements de notre culture -esthétique.»—Il est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus -loin «le plus grand fat qu'ait produit la littérature allemande».</p></div> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_10" id="Footnote_3_10"></a><a href="#FNanchor_3_10"><span class="label">[3]</span></a> Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, -dit-on au récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours -académique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_11" id="Footnote_4_11"></a><a href="#FNanchor_4_11"><span class="label">[4]</span></a> <i>Cours d'Esthétique</i>, traduit par M. Bénard, t. V.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_12" id="Footnote_5_12"></a><a href="#FNanchor_5_12"><span class="label">[5]</span></a> Rambert.—<i>Corneille, Racine et Molière.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></h5> - - -<h4>CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</h4> - - -<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du -jugement</i> de Kant.—L'ancien et le nouveau dogmatisme.—Critique -de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.—Critique de -l'idée du beau.—Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de -la comédie.—Critique de l'idée de la poésie.—Vanité de la méthode -dogmatique.</p> - - -<p class="p2">Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en -vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance, -que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane -et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On -pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le -contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> de -l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire. -J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en -littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique -rien ne relève de la science et tout dépend du goût.</p> - -<p>Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet -utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière. -Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes -les doctrines littéraires la plus superbe indifférence<a name="FNanchor_1_13" id="FNanchor_1_13"></a><a href="#Footnote_1_13" class="fnanchor">[1]</a>. Le grand -esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de -critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie, -les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie -intitulée <i>la Critique de l'École des femmes.</i></p> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les -règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé -son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse -sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir -qu'il y prend?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.—J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux -qui parlent le plus<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> des règles, et qui les savent mieux que les -autres, font des comédies que personne ne trouve belles.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter -peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont -selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient -pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent -été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent -assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que -l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux -choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de -raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.—Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si -les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne -vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me -défendaient de rire.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce -excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les -préceptes du <i>Cuisinier français.</i></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">URANIE</span>.—Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens -sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">DORANTE</span>.—Vous avez raison, Madame, de<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> les trouver étranges, tous ces -raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits -à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes -choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver -rien de bon sans le congé de messieurs les experts.»</p> - -<p>Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la -plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit -un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel: -«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y -voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien -l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire -sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit -élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a -une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si -agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et -n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes -que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de -lumières?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de -Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> succédé; -mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra -toujours contre tous les dogmatismes.</p> - -<p>Le dogmatisme littéraire du XVII<sup>e</sup> siècle invoquait non -la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des -autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église, -d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui -avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative -à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur -l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le -mot <i>preuve</i> n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au -XVII<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on -<i>ose</i> combattre les règles de son <i>Art poétique</i>, après qu'il a déclaré -que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop -d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie; -cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très -bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans -la préface de <i>Phèdre</i>, que ce caractère ait eu un succès si heureux du -temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, -puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la -tragédie.» Et dans la préface de<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> <i>Bérénice</i>: «Je conjure mes critiques -d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce -qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument -contre les règles.»</p> - -<p>Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine, -pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait -pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il -soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce -n'est pour fermer la bouche aux pédants:</p> - -<p>«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez -les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous -ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères -du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que -le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend -à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces -observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace -et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute -votre raison, c'est que <i>l'École des femmes</i> a plu; et vous ne vous -souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...—Tout beau! M. -Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je -dis bien que le grand art<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> est de plaire, et que, cette comédie ayant -plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle -et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, <i>je soutiens -qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez.</i> Je les -ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que -peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que -celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements -du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent <i>il y en a -plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles</i>, et -que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se -laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni -complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.»</p> - -<p>Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la -soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec -indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans -du <i>Cid</i>: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les -objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que <i>le Cid</i> fût -selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son -siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français -Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes, -je serais le premier<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> qui condamnerais <i>le Cid</i>, s'il péchait contre -les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.» -Dans le même écrit, la préface du <i>Cid</i>, Corneille appelle la poétique -d'Aristote un traité <i>divin.</i> Par une subtilité qui était bien dans la -nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans -les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les -anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici -comment il justifie l'une de ses pièces, <i>Don Sanche</i>, d'être sans -modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des -Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi -celle des Romains.</p> - -<p style="font-size: 0.8em;"> -Nec minimum meruere decus, vestigia græca<br /> -Ausi deserere.<br /> -</p> - -<p>Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en -a point.»</p> - -<p>L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus -curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet -d'Aristote et de sa <i>Poétique.</i> Aristote n'avait pu faire et sans doute -n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son -temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait -entrevoir une bien faible partie<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> du développement futur de la poésie -en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance -des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était -tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant -les générations successives ont pris les informations de sa <i>Poétique</i> -sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs -réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire -a conservé jusqu'au XVIII<sup>e</sup> siècle l'autorité d'un code dans -la république des lettres.</p> - -<p>Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de -talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier -et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à -Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que -le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait -encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à -déclarer, écrit-il vers la fin de sa <i>Dramaturgie</i>, dût-on se moquer de -moi en ce siècle de lumière, que je tiens la <i>Poétique</i> d'Aristote pour -aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont -ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont -moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et -particulièrement pour la tragédie,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> puisque le temps nous a fait la -grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la <i>Poétique</i> -qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle -ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui -a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien -dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur.</p> - -<p>Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin -respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans -sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu -un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses -doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et -absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude, -nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons -librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a -pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les -nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant -génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela -tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou -comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité -que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p> - -<p>L'opinion générale du XIX<sup>e</sup> siècle sur la <i>Poétique</i> -d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin: -«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration -dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne -et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même, -sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette -Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre -chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec, -ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en -théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans -pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation -chrétienne et moderne!»</p> - -<p>Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à -peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le -dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie -consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens; -il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à -l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine <i>l'idéal de la -comédie</i> et montre que Molière n'est pas comique, il définit <i>l'idée -de la poésie</i> et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois -que sa méthode,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins -chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier -«si une sauce est bonne sur les préceptes du <i>Cuisinier français</i>,» -au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique -différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec, -qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent -eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des -laboratoires de l'Allemagne.</p> - -<p>Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque -inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique. -Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans <i>la -Critique de l'École des femmes</i> était l'œuvre d'un sieur de la Varenne, -écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à -Paris sous ce titre: «<i>Le Cuisinier Français</i>, enseignant la manière -de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et -maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur -les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour -faire des confitures.»</p> - -<p>Le fondateur de la philosophie critique au XVIII<sup>e</sup> siècle, -Emmanuel Kant, dans sa <i>Critique du Jugement</i>, dit exactement comme -Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> qui entrent -dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs -agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je -reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma -langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des -principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont -beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le -même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs -preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une -des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de <i>goût</i> -cette faculté du jugement esthétique.»</p> - -<p>On pourrait faire une édition de <i>la Critique de l'École des femmes</i> -avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel -j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est -que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon -sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle -d'Uranie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On peut déterminer l'<i>idée</i> de la comédie de deux manières: <i>a -posteriori</i>, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou <i>a -priori</i>, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison. -L'esthétique allemande définit la comédie <i>a priori.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p> - -<p>Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une -absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous -ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément <i>a priori</i> dans -la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire -complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible -au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses -connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition -<i>a priori</i> de la comédie, si cette définition devait être absolument -pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane, -Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer -partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un -penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la -tête de Jupiter? Une définition <i>a priori</i> de la comédie ne saurait -donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici, -je pense, ce qu'il convient d'entendre par là.</p> - -<p>Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour -reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie -universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore -l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe -jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de -quelque chose de plus, que ce fragment<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> ne contient pas, <i>ce quelque -chose de plus</i> est une notion <i>a priori.</i> Dans cette hypothèse, quel -avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne -possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre -vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine, -espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes -en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie. -Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en -fait ou peuvent dépasser les données de la réalité.</p> - -<p>Voilà ce que j'entends par une définition <i>a priori</i> de la comédie, et -ce sens est évidemment le meilleur.—En voici un autre qui est moins -bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand.</p> - -<p>Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire; -nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de -quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition -est justement celle de certaines définitions <i>a priori.</i> Une profonde -méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées -pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir -de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de -contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous -servent à<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> reconstruire <i>a priori</i> quelques-unes de celles dont l'image -est devenue confuse.</p> - -<p>Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens, -aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de -la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance -pour écrire <i>a priori</i> l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi -à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude -rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à -la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe -est un animal <i>comique</i>, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous -les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire: -précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près -comme ils pourront raisonner.</p> - -<p>L'un d'eux dira: Le singe est le contraire de l'homme. En effet, -l'homme est l'être le plus sérieux de la création. Rien ne donne plus -de gravité à la figure humaine qu'une grande barbe: donc le singe est -absolument dépourvu de poils; mais, comme l'homme est un animal à deux -pieds sans plumes, il est nécessaire de nous représenter comme emplumé -le singe, qui est son contraire: cette bête est donc un oiseau. Voilà -une déduction <i>a priori</i> assez logique de <i>l'idée</i> du singe. Il est -vrai que l'autre logicien<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> pourra se lever et dire: Votre principe est -faux. Le singe n'est pas le contraire de l'homme. Car l'homme n'est pas -toujours sérieux; il lui arrive de faire des grimaces et, soit dit sans -vous offenser, de dire des choses ridicules. Le singe est le contraire -de l'éléphant. Y a-t-il, en effet, un animal plus grave? Son aspect est -sublime, il éveille en nous l'idée de l'infiniment grand; donc le singe -doit éveiller en nous l'idée de l'infiniment petit: c'est un insecte.</p> - -<p>Guillaume Schlegel raisonne ainsi:</p> - -<p>La comédie est le contraire de la tragédie. En effet, quand je ferme -les yeux, quand j'oublie tout ce que je sais, quand je noie dans la -rêverie philosophique mes notions empiriques de la comédie, une idée -vague surnage encore dans mon esprit: c'est que la comédie est quelque -chose de gai. Or, la tragédie est ce qu'il y a de plus sérieux en -poésie; donc la comédie est son contraire. Ce qu'il fallait démontrer.</p> - -<p>Partant de là, il en détermine <i>l'idée</i>, superficiellement, selon son -usage, avec cette préoccupation dominante des choses extérieures que -Gœthe lui reprochait. La structure de la tragédie est simple et forte: -donc le nœud de la comédie doit être lâche et embrouillé; la tragédie -est rapide dans sa marche et va droit au but: donc la comédie doit -être pleine de digressions et de hors-d'œuvre; les personnages de la -tragédie<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> sont nobles, ils nous montrent le principe moral vainqueur -du principe animal: donc les personnages de la comédie doivent nous -montrer le triomphe du principe animal sur le principe moral; ils -doivent être ivres, poltrons, vains, débauchés, paresseux, gourmands et -égoïstes.</p> - -<p>Mais notez bien que Guillaume Schlegel n'a pas dit: Les personnages de -la tragédie marchent sur leurs deux pieds: donc les personnages de la -comédie doivent aller à quatre pattes. Cette lacune dans sa théorie -est absolument remarquable; elle suffit pour nous faire voir que sa -définition de l'idée du comique n'est point <i>a priori.</i> En effet, -il s'arrête dans la voie de l'absurde. Mais pourquoi s'arrête-t-il? -La logique le pousse; il a bon vent, bon courage... Il s'arrête -net, parce qu'une connaissance <i>a posteriori</i> lui barre le chemin. -Il sait que dans le théâtre d'Aristophane les personnages ne vont -pas habituellement à quatre pattes. Or, c'est d'après le théâtre -d'Aristophane qu'il a défini le comique, et d'<i>a priori</i> point -d'affaire. Pourquoi d'après le théâtre d'Aristophane? Parce qu'il le -préférait à tous les autres, soit par une prédilection véritable, soit -plutôt (j'incline à le croire) par affectation, et parce que cet amour -prétendu pour Aristophane était une forme de la haine qu'il avait jurée -à Molière.</p> - -<p>«Nous ne cherchons, a dit Bossuet, ni la<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> raison ni le vrai en rien; -mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou -plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des -raisons pour appuyer notre choix.» M. de Roannez disait avec finesse à -Pascal: «Les raisons me viennent après; mais d'abord la chose m'agrée -ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par -cette raison que je ne découvre qu'ensuite.» Mais Pascal lui répondit -avec plus de finesse encore: «Je crois non pas que cela choquait par -ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que -parce que cela choque.» Guillaume Schlegel ne devait pas dire: Je -préfère Aristophane à tous les poètes comiques, parce que la comédie -a tel et tel caractère que je trouve seulement dans son théâtre. Il -devait dire: Je déclare que la comédie a tel et tel caractère, parce -que je préfère Aristophane à tous les poètes comiques.</p> - -<p>Un esthéticien allemand que je n'ai point cité au précédent chapitre -(mon dessein étant de réfuter non les idées particulières, mais la -méthode générale), il était superflu de multiplier les exemples, -Jean-Paul-Frédéric Richter, raisonne tout autrement que Schlegel.</p> - -<p>La comédie, dit-il, n'est pas le contraire de la tragédie; le théâtre -de Shakespeare, où les deux genres sont mêlés, en est la preuve. -Elle<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> est le contraire de l'épopée, et le comique est l'ennemi juré -du sublime. Or le sublime est l'infiniment grand: donc le comique est -l'infiniment petit.</p> - -<p>Mais pourquoi un autre logicien, à son tour, ne raisonnerait-il pas en -ces termes:</p> - -<p>La comédie est le contraire de l'ode. En effet, Jean-Paul a -démontré qu'elle n'est pas le contraire de la tragédie; et, quant -à la considérer avec lui comme le contraire de l'épopée, cela est -impossible, puisque Thersite est une caricature, l'épisode du Cyclope -une scène comique, et la mésaventure de Mars avec Vénus un objet -capable d'exciter le rire inextinguible non seulement des dieux, mais -des hommes. Il faut donc, de toute nécessité, que la comédie soit le -contraire de l'ode; car, autrement, elle ne serait le contraire de -rien: ce qui apporterait une perturbation fâcheuse dans l'esthétique, -considérée comme science <i>a priori.</i> Or, quels sont les principaux -caractères de l'ode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y -révèle; l'enthousiasme l'emporte dans un monde imaginaire; son -style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc: 1° -l'impersonnalité (l'auteur doit disparaître derrière ses personnages); -2° la peinture de la réalité; 3° un style naturel. Donc Molière, qui -remplit mieux que personne ces trois conditions, est le poète comique<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -par excellence.—Ce syllogisme ne vaudrait ni plus ni moins que ceux de -Schlegel et de Jean-Paul.</p> - -<p>En fait, ni Schlegel, ni Jean-Paul, ni Hegel lui-même, ni aucun -philosophe, n'a encore défini la comédie <i>a priori.</i></p> - -<p>Demandons-nous maintenant si une telle définition est possible, et -posons la question dans les termes qui sont les seuls raisonnables: -peut-il y avoir une notion de la comédie, contenant <i>quelque chose de -plus</i> que ce que donne l'analyse des œuvres, contenant une idée qui -ne soit pas dans la réalité, contenant un élément <i>a priori?</i> Si la -connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère une -idée telle du comique parfait, qu'elle puisse nous servir de criterium -unique, absolu, pour juger et pour classer toutes les œuvres, cette -idée, quelles que soient les conditions empiriques de sa formation, -renferme une part d'<i>a priori</i> qui constitue le grand principe de nos -jugements et de notre classification. Mais je soutiens qu'une telle -idée n'est qu'une chimère, et bien loin d'accorder que nous puissions -avoir la notion d'un comique plus parfait que celui de Molière, -d'Aristophane et de Shakespeare, je prétends que nous n'avons pas même -l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies.</p> - -<p>La France compte un certain nombre de philosophes<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> qu'on appelle -spiritualistes et qui, pour la magnificence et l'antiquité d'une -doctrine qui remonte à Platon, sont naïvement persuadés d'une -chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un -chef-d'œuvre, disent-ils, l'image de quelque chose de plus parfait -surgit dans notre esprit; nous comparons la réalité à ce modèle divin, -et nous avons trouvé le principe de la critique littéraire. L'analyse -dissipe cette illusion.</p> - -<p>Prenons <i>le Tartuffe.</i> Cette pièce, il faut le reconnaître, nous paraît -imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans -être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux pour une comédie, -et que le personnage qui le rend nécessaire est un peu trop terrible et -un peu trop odieux pour être franchement comique. Qu'est-ce donc dans -leur idée que le <i>Tartuffe</i> parfait? Un <i>Tartuffe</i> qui ne nous ferait -point passer par une alarme si chaude. Rien de plus; leur intuition de -l'idéal se réduit à cette correction toute négative.</p> - -<p><i>Le Misanthrope</i> aussi est imparfait. Il a deux ou trois vers, -quelques-uns disent quatre, mal écrits. Cela devait être! s'écrient -nos philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde! -Il est vrai, elle habite le monde intelligible. Mais qu'est-ce que le -<i>Misanthrope</i> idéal? Tout simplement le <i>Misanthrope</i> réel, <i>moins</i><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent, -j'en conviens: «Molière, ce moraliste, n'est pas assez gai pour être -comique; la satire et la raison prévalent trop sur l'imagination dans -son théâtre; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse est en -délire et tient un thyrse à la main.» A la bonne heure! Voilà une idée -positive de la perfection; mais est-elle <i>a priori?</i> Aristophane sait -bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands.</p> - -<p>«Vous me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal -que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que -mes œuvres mêmes; car voici comment vous l'avez formé: vous avez -<i>retranché</i> de mon théâtre deux fautes, les allusions personnelles et -les indécences. Vous n'avez rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de -main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui -le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie -dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes -comiques à travers les peuples et les âges, c'est mon théâtre—<i>moins</i> -les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vous me -faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient.»</p> - -<p>Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> ces choses à l'oreille des -critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière disent en chœur: -«Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique; -l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire et sur la -raison; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait -psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain.» A la -bonne heure encore! Voilà une idée positive, et non plus seulement -négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne -s'avisent pas de dire qu'elle est <i>a priori</i>, de peur que l'ombre de -Molière ne vienne aussi se moquer d'eux et réclamer ce qui lui est dû.</p> - -<p>Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou -de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces de Regnard, de -Destouches, de Brueys, de Dancourt, de Lemercier, de Piron, d'Étienne, -nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. Les -comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre -maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons -établir une certaine hiérarchie entre les diverses imitations d'un même -modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer; -nous ne pouvons point établir de hiérarchie sûre et claire entre deux -modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à -l'un et<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts -dans l'un et dans l'autre: mais il ne faut pas confondre la faculté -d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil -plus beau.</p> - -<p>Je conclus que nos idées <i>a priori</i> de la perfection sont purement -négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement -empiriques.</p> - -<p>Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à -nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le -génie des grands poètes originaux des images idéales de leurs œuvres -et des idées plus ou moins obscures, mais positives et <i>a priori</i> de -la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique -platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe -un critique capable de concevoir avec clarté un idéal <i>positivement</i> -supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie -analogue à celui des poètes. Nous en avons rencontré un, et nous avons -admiré ailleurs un rare et magnifique exemple de cette application du -génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hegelienne du -chœur antique <a name="FNanchor_2_14" id="FNanchor_2_14"></a><a href="#Footnote_2_14" class="fnanchor">[2]</a>. Cette théorie, supérieure à la pratique d'Eschyle -et de Sophocle, est l'œuvre<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> d'une imagination hors ligne; c'est une -création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'<i>elle n'est point -vraie.</i> Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant -écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée <a name="FNanchor_3_15" id="FNanchor_3_15"></a><a href="#Footnote_3_15" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique -pourrait avoir une idée <i>a priori</i> et positive du comique parfait, -elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un -principe unique et absolu. Car une comédie pourrait être parfaite selon -la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite.</p> - -<p>Nous avons cité d'Uranie, dans la <i>Critique de l'École des femmes</i>, -une remarque bien fine et bien juste: «J'ai remarqué une chose, disait -cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et -qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne -trouve belles.» S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel -et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que <i>le -Roi de Cocagne</i> est plus parfait que le <i>Misanthrope</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> mais <i>le Roi de -Cocagne</i> n'en resterait pas moins une platitude, et <i>le Misanthrope</i> -une merveille. Nous dirions bien: Bien ne manque à Vénus, ni les lys, -ni les roses; rien ne manque au <i>Roi de Cocagne</i>, ni la folie, ni la -bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il -lui manque <i>ce charme secret dont l'œil est enchanté</i>, nous ne saurions -nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins -comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.</p> - -<p>La <i>perfection</i> d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord -des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui -conviennent à son idée. Mais la <i>beauté</i> est essentiellement un charme -secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir. -Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux -mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous -voulons la saisir, nous embrassons une nuée.</p> - -<p>Kant dit dans son langage exact et sévère: «La finalité objective -interne ou la perfection se rapproche du prédicat de la beauté, et -c'est pourquoi de célèbres philosophes l'ont regardée comme identique à -la beauté, en y ajoutant cette condition, que l'esprit n'en eût qu'une -conception confuse... Mais c'est une erreur de croire qu'entre le -concept du beau et celui du<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> <i>parfait</i> il n'y ait qu'une différence -logique, c'est-à-dire que l'un soit confus et l'autre clair... La -différence est spécifique... Un jugement de goût ne nous donne aucune -connaissance même confuse... Le motif du jugement que nous portons sur -le beau ne peut jamais être un concept, ni par conséquent le concept -d'une fin déterminée... Pour décider si une chose est belle ou ne -l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet, au -moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet, -et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l'imagination. -Notre jugement n'est pas logique, mais esthétique, c'est-à-dire que le -principe qui le détermine est purement <i>subjectif.</i>»</p> - -<p>Ne disons donc pas que nous comparons les chefs-d'œuvre de Molière -à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette -hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est contradictoire -de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi <i>indéterminée</i>, -dans l'esprit du commun des hommes, que celle de la beauté; quant aux -philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de -leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du <i>Misanthrope.</i> -Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer la beauté sans se souvenir -de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> du beau n'est -pas le résultat d'une opération logique.</p> - -<p>Il n'y a point d'idée du beau; il n'y a point de notion rationnelle et -<i>a priori</i> du comique ni de la comédie.—Voyons maintenant ce qu'il -faut penser d'une définition plus modeste, qui serait <i>a posteriori</i> et -empirique.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un certain nombre d'œuvres à la fois semblables et diverses sont -comprises sous la dénomination commune de <i>comédies.</i> Il semble donc -que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres -doivent avoir une essence commune, et que, pour dégager ce caractère -général qui constitue le fond de chacune d'elles, l'analyse et -l'abstraction soient suffisantes.</p> - -<p>Ici pourtant un scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suis point sûr -que le langage humain ne se trompe pas, et que toutes les œuvres qui -portent le nom de comédies soient vraiment des comédies. Un philosophe -m'affirme que <i>le Misanthrope</i> est une tragédie et <i>le Tartuffe</i> une -satire. Le monde a beau se récrier et dire: «C'est absurde!» je n'en -sais rien; Guillaume Schlegel est un homme de beaucoup d'esprit, de -beaucoup de savoir, et le sens commun, le langage, sont faillibles. -Voilà deux autorités considérables qui se contredisent. Pour décider -entre elles la question, il faudrait que<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> j'eusse une notion <i>a priori</i> -du comique et de la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel -étrange embarras! Je me croyais hors de l'impasse, et d'abord je me -trouve en plein cercle vicieux.</p> - -<p>Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse -obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle -définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle -est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise.</p> - -<p>Je ne suis pas sceptique au point de ne pas croire que des rivages de -l'Attique à ceux de la Nouvelle-Hollande, depuis l'antiquité la plus -reculée jusqu'à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira -toujours de voir un lourdaud perdre l'équilibre, un étranger faire -des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulève -ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme -grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que -du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du -grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie a été -et sera une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des -discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit côté -de la nature humaine; oui, je crois encore cela, et pourtant je n'en -suis pas<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée <i>a -posteriori</i> du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je -trouverais singulièrement hardi quelqu'un qui en croirait plus long sur -cet article.</p> - -<p>Cependant les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne. -Fénelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété -d'après lui, que «la comédie représente une action de la vie commune -que l'on suppose s'être passée entre des personnes de condition -privée»: voilà une définition qui exclut du domaine de la comédie tout -le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique -de Shakespeare. M<sup>me</sup> de Staël écrit: «Le comique exprime -l'empire de l'instinct physique sur l'existence morale.» Elle oublie -donc Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Vadius, les pédants de -Molière en général, et Alceste: rien que cela. Boileau définit la -comédie: une peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas -ou ne voulant pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère -dans beaucoup de pièces modernes, et que les caricatures de l'ancienne -comédie n'étaient assurément ni fidèles ni fines.</p> - -<p>Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens -et modernes, sont des hommes; si les poètes sont des hommes aussi, -s'ils méritent vraiment qu'on inscrive sur<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> leurs œuvres ce beau vers, -devenu banal, de Térence:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Homo sum, humani nihil a me alienuim pulo,</span><br /> -</p> - -<p>on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits, -d'expressions, de gestes, comiques pour toutes les époques et pour -toutes les nations. Certes, ce travail aurait son utilité, et j'estime -que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant, ce n'est -point la tâche la plus <i>instructive</i> que puisse se proposer la critique.</p> - -<p>Car, ce qui nous instruit, ce n'est pas de savoir que Phidippide, -ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant -que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait -encore comique sur une scène française <a name="FNanchor_4_16" id="FNanchor_4_16"></a><a href="#Footnote_4_16" class="fnanchor">[4]</a>; ou que ce valet espagnol -énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit -tout fait, aurait pu être un personnage de Ménandre<a name="FNanchor_5_17" id="FNanchor_5_17"></a><a href="#Footnote_5_17" class="fnanchor">[5]</a>; ou que les -amis de Timon d'Athènes, refusant de le secourir dans sa détresse, -font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait -signées <a name="FNanchor_6_18" id="FNanchor_6_18"></a><a href="#Footnote_6_18" class="fnanchor">[6]</a>; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> mort feinte -l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme -Schlegel le remarque avec un dédain absurde. Non, ce qui nous instruit -surtout, c'est d'apprendre qu'Aristophane ne développe pas d'intrigues, -ne peint pas de caractères; que son comique est une gaieté sans frein -et une fantaisie sans bornes poétisant la satire des mœurs publiques; -qu'il est tantôt lyrique et tantôt grossier, à la fois cynique et -charmant, tel enfin que Voltaire a pu l'appeler un bouffon indigne de -présenter ses farces à la foire, et que Platon a pu dire: Les Grâces, -choisissant un tombeau, trouvèrent l'âme d'Aristophane. Ce qui est -instructif, c'est de montrer que les personnages de Calderon sont des -idées abstraites, leurs discours une rhétorique pompeuse parée de -toutes les splendeurs de la poésie, et le comique de ces pièces froides -et brillantes un ingénieux imbroglio. Ce qui nous instruit encore, -c'est la page où M. Guizot définit avec tant de netteté les caractères -de la comédie shakespearienne <a name="FNanchor_7_19" id="FNanchor_7_19"></a><a href="#Footnote_7_19" class="fnanchor">[7]</a>, et celle où Henri Heine oppose si -spirituellement ces caractères à la nature de l'esprit français <a name="FNanchor_8_20" id="FNanchor_8_20"></a><a href="#Footnote_8_20" class="fnanchor">[8]</a>. -Ce qui nous intéresse enfin, c'est d'entendre répéter, fût-ce pour la -millième fois, que Molière seul a surpris le comique au sein de la<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -nature, qu'il n'a pas cherché à dire de bons mots, à faire briller son -imagination ou son esprit, mais à peindre le cœur humain et à être -vrai, qu'en un mot son comique est un comique moral.</p> - -<p>Les caractères spéciaux de chaque grand poète et de chaque grand -théâtre, voilà la seule chose vraiment instructive et intéressante -dans les études de la critique; quant aux caractères généraux qui -peuvent être communs à tous les théâtres et à tous les poètes, les -regarder comme l'objet principal de l'analyse littéraire, c'est, -sous une apparence d'esprit philosophique, s'attacher à ce qui est -superficiel, c'est prendre l'ombre pour le corps. La recherche des -idées générales est la chimère du platonisme; Aristote n'a-t-il pas -démontré aux platoniciens qu'en toutes choses l'étude des espèces -est plus instructive que celle des genres, et qu'à mesure qu'on -remplace davantage les abstractions et les généralités par des notions -particulières et concrètes, on augmente, avec l'intensité de la vie, -l'intensité de l'intérêt?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ce que je viens de dire de l'idée du comique, je le dirai de l'idée de -la poésie; fausse, si elle est originale et précise; vague et banale, -si elle est vraie.</p> - -<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a posteriori</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> car on nie que -toutes les œuvres en vers soient poétiques, on conteste que tous les -genres même de versification le soient, et pour savoir où prendre les -éléments de notre définition, pour décider si le poème didactique, la -satire et la comédie nouvelle doivent être éliminés d'emblée, comme -quelques-uns le veulent, il faudrait avoir une idée préalable de la -poésie: ce qui fait un cercle vicieux.</p> - -<p>Il n'est pas possible de la définir <i>a priori</i>; car ou ne le peut qu'au -moyen de la grande méthode des contraires, qui n'est, on l'a bien vu, -qu'une mauvaise farce de sophiste. On oppose la poésie à la prose, -mais qu'est-ce que la prose? et pourquoi ne l'opposerait-on pas tout -aussi pertinemment, comme Lessing l'a fait, aux arts du dessin, ou bien -encore à la musique? Que sort-il de cette opposition? ce qu'on veut, -suivant le terme de contradiction qu'on a choisi.</p> - -<p>Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité -est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère -l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires, -bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète -l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi -restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi -défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> cela -lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière -du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs, -mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait -mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan, -Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron, -Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin -serait-elle plus poétique que «le soleil»?</p> - -<p>Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie -grecque et appeler la poésie une <i>imitation belle</i> avec Aristote, ou -avec Platon une <i>création</i>: cela ne veut pas dire grand'chose et ne -mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai.</p> - - -<p>On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à -déterminer l'<i>idée</i> de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est -pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est -ou n'est pas poète <a name="FNanchor_9_21" id="FNanchor_9_21"></a><a href="#Footnote_9_21" class="fnanchor">[9]</a>. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce -n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> Molière, c'est -d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite -raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de -ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne, -c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle -est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du -cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après -l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau.</p> - -<p>Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer -dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe -de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix -de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de -prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent -lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science -ni de la logique, sans gage aucun de certitude.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_13" id="Footnote_1_13"></a><a href="#FNanchor_1_13"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap. -III.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_14" id="Footnote_2_14"></a><a href="#FNanchor_2_14"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. VI.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_15" id="Footnote_3_15"></a><a href="#FNanchor_3_15"><span class="label">[3]</span></a> M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie -des grands métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands -métaphysiciens, Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à -leurs hypothèses, une impression puissante comme celle que donne la -grande poésie. On se sent sur une haute montagne, dans un air très -raréfié, à peine respirable, mais en vue d'un immense horizon.» -<i>Schopenhauer</i>, p. 176.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_16" id="Footnote_4_16"></a><a href="#FNanchor_4_16"><span class="label">[4]</span></a> 1<sup>re</sup> scène des <i>Nuées.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_17" id="Footnote_5_17"></a><a href="#FNanchor_5_17"><span class="label">[5]</span></a> Calderon, <i>Maison à deux portes.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_18" id="Footnote_6_18"></a><a href="#FNanchor_6_18"><span class="label">[6]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, p. 327 et -suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_19" id="Footnote_7_19"></a><a href="#FNanchor_7_19"><span class="label">[7]</span></a> Voy. plus haut, <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_20" id="Footnote_8_20"></a><a href="#FNanchor_8_20"><span class="label">[8]</span></a> <a href="#Page_20">Page 20</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_21" id="Footnote_9_21"></a><a href="#FNanchor_9_21"><span class="label">[9]</span></a> C'est en suivant une méthode exactement pareille que -Lessing, grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement -célèbre par son impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de -sa définition, il a démontré que l'auteur des <i>Animaux malades de la -peste</i> n'est pas un bon fabuliste.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h5> - - -<h4>ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</h4> - - -<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des -femmes.</i>—Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.—Comment -se fait la culture du goût.—Les classiques.—Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputandum.</i>—Double -sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.—Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.—Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.—Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.—Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire.</p> - - -<p class="p2">Molière, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, définit ainsi le -goût:</p> - -<p>«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se -fait une manière<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement -des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.»</p> - -<p>Cette <i>manière d'esprit</i> me remet en mémoire ce que Socrate, dans -Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout -de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la -rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de -routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige -et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de -faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur -que ce ne soit un peu impoli.—Quelle chose donc, Socrate, s'il te -plaît?—C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre -que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne -lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une -espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la -dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le <i>goût.</i></p> - -<p>A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant, -qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression -directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des -théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la -sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p> - -<p>Le sot est celui qui, à une représentation de <i>l'École des Femmes</i>, -par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un -lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non -parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce -que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même -Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?</span><br /> -</p> - -<p>n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend -plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme. -Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et -tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la -comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce -<i>sot</i>, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent -pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans <i>la -Critique de l'École des Femmes.</i></p> - -<p>Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et -critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas».</p> - -<p>Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du -pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit -Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse -aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans -<i>la Critique de l'École des Femmes</i> il y a un homme de goût. Dorante, -et une femme de goût, Uranie.</p> - -<p>Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce -qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le -nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour -montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans -cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en -des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante? -«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du -sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à -la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups -dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque -nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il -craint.—Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de -<i>l'École des Femmes</i> consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce -qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et -qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse,<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> et par -un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui -arrive.»</p> - -<p>M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour -mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et -surtout celui des <i>enfants par l'oreille</i>?»—«L'auteur, répond Dorante, -n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une -chose qui caractérise l'homme.»</p> - -<p>«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle -pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»—«Pour -la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont -trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison, -et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la -pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa -porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par -les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.»</p> - -<p>Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir -que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à -répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la -trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils -rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont -une réponse nette et<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> précise à toutes les objections du dogmatisme.</p> - -<p>Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont -la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation -du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression -agréable qui leur fait goûter <i>l'École des Femmes</i>, et les remarques -si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur -dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de -l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce -qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils -su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer?</p> - -<p>L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec -l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui -régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique, -ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler -le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui, -s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence -forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus -principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières -de l'intelligence qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> appelait autrefois <i>règles</i> et qu'on appelle -aujourd'hui <i>idéal, théories</i>, etc., il ne s'ensuit pas que le goût -soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela -même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des -concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de -toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin -d'une culture générale.»</p> - -<p>Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence -cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le -logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces -idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la -véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme -distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans -savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir -même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce -nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de -l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté, -qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter -toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à -quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce -n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> et à ses -préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une -servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et -des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une -servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale -de l'intelligence.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen -d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut, -des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et -chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve, -«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses -littératures dans leur infinie variété.</p> - -<p>Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle, -il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre -attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet -de la part des hommes. Cette admiration <i>générale et durable</i> est le -seul indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau, -en dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est -plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est -sujet à des variations importantes et même à de complets revirements. -L'histoire des réputations littéraires est<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> à tout le moins l'histoire -d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux. -Le XVIII<sup>e</sup> siècle ne mettait pas Corneille à son rang et -estimait Racine un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui; -Shakespeare est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques -années, et les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur -secrète dans le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections; -la gloire d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve; -le XIX<sup>e</sup> siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a -vu se produire, sous l'influence du romantisme, un changement de point -de vue très curieux dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux -comédies, <i>le Malade imaginaire</i> et <i>Don Juan</i>, ont acquis de nos jours -une valeur que nos pères ne songeaient pas à leur attribuer.</p> - -<p>Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une -beauté <i>relativement universelle et éternelle</i> (si ces expressions -contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république -des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les <i>classiques.</i> «On vante -avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les -auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains, -comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple... -Le goût a besoin d'apprendre par des<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> exemples ce qui, dans le progrès -général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut -pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses -premiers essais.»</p> - -<p>Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels -surtout le goût doit se former; mais les <i>classiques</i> ne sont pas -les <i>anciens</i> seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas -suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce -mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments -négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de -mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti, -et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?» -cherchant pour ce terme une définition <i>flottante et généreuse</i>, il dit -excellemment:</p> - -<p>«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un -auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le -trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque -mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans -ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son -observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais -large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé -à tous dans un style à lui et qui<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> se trouve aussi celui de tout le -monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique, -aisément contemporain de tous les âges.»</p> - -<p>Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux -encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit -au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le -plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du -convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple? -Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais -du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de -Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands -poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus -qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins -classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles -ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant -Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus -féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?»</p> - -<p>Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un -étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit -de la main des Français, et je ne veux pas manquer<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> cette occasion de -citer Gœthe de nouveau:</p> - -<p>«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe, -mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé -depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a -quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le -plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques. -Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà -les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel -plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme -unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son <i>Avare</i>, où le vice -détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une -profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans -une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même -et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le -<i>Tartuffe</i> est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la -première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir -des événements graves. L'exposition de <i>Minna de Barnhelm</i> de Lessing -est fort belle aussi; mais celle du <i>Tartuffe</i> est unique au monde, -c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.»</p> - -<p>L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et -particulièrement des formes<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> classiques: voilà donc le moyen de -cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge -plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»; -ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec -l'esprit géométrique.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur -la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de -Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas. -En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent -rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le -goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées -aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse, -écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines -infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes -... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on -n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de -l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, -et non par progrès de raisonnement.»</p> - -<p>M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière -n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse, -ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de -prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en -considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les -plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle, -et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne -faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves -les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et -pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les -preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour -M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait -par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle. -Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes, -sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire -ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles -et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de -Molière dans <i>le Misanthrope</i>, ne le découvrent point dans les analyses -de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament, -ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept -couleurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p> - -<p>Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non. -Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit -et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement -logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir -l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler -du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même -un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur -jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique -que la maxime: <i>De gustibus non disputandum.</i></p> - -<p>«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien -convaincre: un jugement de goût en matière de beau <i>exige de chacun</i> -la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à -l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons -une chose <i>belle</i>, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous -viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous -rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans -concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et -nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement -de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la -beauté... Le goût esthétique <i>exige<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> l'universalité</i> pour chacun de -ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas -sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait -dans les cas particuliers.»</p> - -<p>Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à -personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de <i>la Critique -de l'École des Femmes</i>, et supposons que cette femme d'esprit ait -invité à sa table quelques critiques allemands.</p> - -<p>Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent -même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables -d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant: -«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos -livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et -si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau -monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de -savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi, -Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher -un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais, -sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et -comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du <i>Tartuffe</i>, -du <i>Misanthrope</i>, de <i>l'École des Femmes</i>, est un grand comique, un -grand poète, et si<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce -l'<i>Esthétique</i> de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la -question?</p> - -<p>Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'<i>idée</i> du beau; il -n'y a point d'<i>idée</i> de la poésie; mais il y a des intelligences qui -comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est -donc nécessaire, et la dispute est interminable.</p> - -<p>Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un -vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité -d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra -pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses -idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle -aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants -qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut -raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est -<i>un défaut d'intelligence</i>, il faut bien le reconnaître, qui tient -caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même -l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière; -avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir -assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de -se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès -par<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu, -sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit -de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large, -leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront -instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils -rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais -il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à -Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour -couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique.</p> - -<p>«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se -rende:» tel est le programme des acteurs de <i>la Critique de l'École des -Femmes.</i> Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est -rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas -à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un -vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile: -elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui -germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au -delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant -on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait -bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> ce -matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que -j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un -point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.» -Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on -s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité.</p> - -<p>Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter. -Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un -théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences, -jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à -un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre -parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il -peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un -esprit purs le texte de la Parole divine.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance -très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût <i>se -perfectionne.</i> Mais que faut-il entendre par là? deux choses très -différentes: d'une part, que le goût <i>s'élargit</i>; de l'autre, qu'il -<i>s'épure.</i> La première de ces idées est claire comme le jour.</p> - -<p>Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est -étendue et son intelligence<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres, -d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles, -d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de -la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur -et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il -blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien -le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que -l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un -poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il -ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez -considérable d'objets de cette espèce.»</p> - -<p>L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de -voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de -tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un -silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le -lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût <i>par l'étude et la -comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit</i>; puis il étudie, il -compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison -contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il -condamne, il ne croira pas avoir raison<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> contre lui; car il sait qu'il -faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter -aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur -fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche -encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile -qui condamne tout.</p> - -<p>Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût, -en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus -de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur -ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première -idée: le goût s élargit.—Il n'en est pas de même de la seconde: <i>le -goût s'épure.</i> Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement, -et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure» -on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois -s'élargir et s'épurer, <i>s'élargir</i> et <i>s'affiner?</i></p> - -<p>Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement -supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes. -Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus -large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un -trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour -but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors -étaient les <i>dégoûtés.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> - -<p>Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a -tracé pour tous les âges le portrait, dans <i>le Misanthrope</i>:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile.<br /> -Rien ne touche son goût, tant il est difficile;<br /> -Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,<br /> -Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit;<br /> -Que c'est être savant que trouver à redire;<br /> -Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,<br /> -Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps<br /> -Il se met au-dessus de tous les autres gens.<br /> -</p> - -<p>L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût, -déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans -un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles, -après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en -ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait -voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a -point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction -du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon -goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre.</p> - -<p>Aujourd'hui, on évite de parler d'un <i>bon</i> et d'un <i>mauvais goût</i>, -sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri -du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant -qu'il s'agit d'admirer et de<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> louer, nous avons dans le consentement -d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un -semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus -d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour -apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage; -mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle -nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres -de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier -un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre -extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'<i>épuration</i>, et tandis -qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus -gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve -comme le palais.</p> - -<p>Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes -qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point; -mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et -s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire -offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la -nature.</p> - -<p>Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et -affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous -semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> prétentieux, -vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous -pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra -nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard -plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons -d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des -êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de -liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit -de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et -qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes -n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de -préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité -banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de -temps, émousse et supprime le sens même du beau.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Sur quelque préférence une estime se fonde,<br /> -Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.<br /> -</p> - -<p>En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un -appétit goulu, et quand on me vante le <i>grand goût</i> de quelqu'un, il -me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de -Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé -aux libres esprits de faire leur tour du monde<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> pour se donner le -spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute: -«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout -compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois -et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages -sans fin. L'esprit poétique n'est pas le <i>Juif errant.</i>»</p> - -<p>Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être -difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les -connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur -organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts. -Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent -pour peindre le mon le matériel; quand il trouve <i>ridicule</i> cette -ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse -britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux -jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et -en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce -moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que M<sup>me</sup> de Staël, -qui traduit avec enthousiasme cette même ode et proclame <i>fort heureux</i> -tout ce que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un -moment, il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture -d un pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> longs traits dans -tous ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta -jamais M<sup>me</sup> de Staël.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Les délicats sont malheureux;<br /> -Rien ne saurait les satisfaire,<br /> -</p> - -<p>a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils -préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles -que tout satisfait.</p> - -<p>L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît -aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence -et la sensibilité.</p> - -<p>L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne -s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par -la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand -signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues. -«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts; -qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une -source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe -de vie.</p> - -<p>«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait, -sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite -de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> de la -délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à -mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon -et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles, -et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes -outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une -source d'erreurs: mais M<sup>lle</sup> de Lespinasse a raison de -l'exalter comme un principe de vie:</p> - -<p>«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis -jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme -qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je -suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent -le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il -portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné -Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour -ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer... -J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans -Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui -est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle. -J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux -qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés: -on est<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la -sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute -par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé -de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains -endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime -la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin, -l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si -je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon -Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu -de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius... -Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je -sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire: -Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour: -J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et -je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses -neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime -mon neveu le cadet parce qu'il est bête.»</p> - -<p>La contradiction que M<sup>lle</sup> de Lespinasse essayait de se -faire pardonner, l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui -choque notre goût moderne, habitué en ce genre à tous les excès et -à tous les paradoxes. Mais comment concilier<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> l'esprit de largeur, -propre à l'intelligence, avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au -lieu de tout aimer avec un généreux enthousiasme, se dégoûte et -s'irrite, exclut, préfère et choisit? Encore une fois je ne concilie -point ces deux choses, je constate seulement leur coexistence et j'en -affirme la nécessité. Tout critique complet doit unir l'intelligence, -qui admet tout parce qu'elle comprend tout, avec la sensibilité, qui -a ses étroitesses naturelles. La critique littéraire n'est pas une -science; elle ne possède pas la certitude logique et elle a de quoi -s'en consoler, puisque ce qu'elle perd de ce côté-là elle le regagne en -originalité personnelle, en éloquence, j'allais dire en invention et -en génie: qu'elle prenne donc franchement son parti d'une condition si -acceptable, et qu'elle réclame en toutes lettres <i>son droit d'erreur, -le droit qu'elle a de se tromper</i>, qui n'est autre chose en définitive -que le droit même de la liberté.</p> - -<p>Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire -faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne pour -apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce <i>coin de talent</i>, -qu'avec un peu de patience, disait M<sup>me</sup> de Sévigné, on finit -toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour -comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. M<sup>lle</sup> -de Lespinasse a beau<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si -nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons -dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre, -auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage -avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer -d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement -les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et -les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une -faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si -naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors -de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit -au-dessous d'elle une chose insensible.</p> - -<p>Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne -foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas -plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible -qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la -perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur; -celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille, -par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les -romantiques clartés de la <i>lune</i> (je répète le refrain de la chanson de -Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du <i>soleil.</i> Qui aime tout -également<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est -que l'équité de l'indifférence.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire -qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue -du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité? -l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses -fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles -sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir -<i>pourquoi</i> les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer -de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme! -Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner, -d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des -préférences!</p> - -<p>L'école <i>historique</i> a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire -cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence -pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de -la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la -sensibilité de la critique, c'est <i>tuer son âme</i>: malgré tous ses -efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point -fait.</p> - -<p>D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme -raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré -un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> d'hospitalité -universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années. -Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos -pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et -des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons -appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les -romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers. -Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine -des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des -hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires. -Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense<a name="FNanchor_1_22" id="FNanchor_1_22"></a><a href="#Footnote_1_22" class="fnanchor">[1]</a>», -et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les -poètes du genre humain.</p> - -<p>Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives -et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé -<i>modèle</i> ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous -voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours -changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité, -nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses -infinies de cet abîme sans fond.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_22" id="Footnote_1_22"></a><a href="#FNanchor_1_22"><span class="label">[1]</span></a> Lamartine</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h5> - - -<h4>LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</h4> - - -<p class="p2">L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.—Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte -dans ses comédies.—Comment Molière est supérieur à tous les -autres poètes comiques par la vérité de ses traits.—Rareté des -jeux d'esprit dans son théâtre.—Sérieux de Molière et de l'esprit -français.—Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup> -siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.—La poésie de -Molière.—Différence entre la fantaisie et la poésie.—La pastorale -dans Shakespeare et dans Molière.—Jugements de Victor Hugo et de -Sainte-Beuve sur le style de Molière.—Poésie du <i>Misanthrope.</i></p> - - -<p>La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique -littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls -d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de -prudence que l'expérience acquiert,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> avec les lumières que donne -l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et -les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit -de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous -leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs -jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et -logiques.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et -les comparer <i>au point de vue du goût</i>, quelques parties de leur talent -comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de -dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.</p> - -<p>Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à -Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit -critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre -les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du -débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la -querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les -escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les -cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare, -nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère -exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde -indifférence<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de -critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur. -Nous pourrions relever dans <i>Timon d'Athènes</i>, dans <i>le Songe d'une -nuit d'été</i>, dans <i>Peines d'amour perdues</i>, quelques passages sur les -poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle -peut-être<a name="FNanchor_1_23" id="FNanchor_1_23"></a><a href="#Footnote_1_23" class="fnanchor">[1]</a> avec quelle majesté le Temps en personne, dans <i>le Conte -d'hiver</i>, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui -voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre -heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans -tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet -aux comédiens:</p> - -<p>«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant -vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de -nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de -la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large -avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du -torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir -et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela -me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> robuste gaillard, à -perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons, -pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie -qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce -gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus -trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide: -mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec -l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais -la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui, -dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter, -pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses -propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque -transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression -est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle -choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul, -plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des -acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni -la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient -et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les -ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui, -voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> gens-là -imitaient abominablement l'humanité!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p><i>Restez fidèles à la nature</i>: telle est la recommandation que -Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes -dramatiques.—C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur -et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et -notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un -acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.</p> - -<p>Dans <i>les Précieuses ridicules</i>, le marquis de Mascarille se vante -d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui -demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.—Belle -demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'<i>Hôtel de -Bourgogne</i>). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les -choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle; -ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit: -et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y -arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?»</p> - -<p>Dans <i>l'impromptu de Versailles</i>, Molière, qui se met personnellement -en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la -leçon de déclamation qu'on va lire:</p> - -<p>«J'avais songé une comédie où il y aurait eu<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> un poète, que j'aurais -représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une -troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous, -aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien -faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...—Eh! monsieur, -auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui -ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.—Et qui fait -les rois parmi vous?—Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.—Qui? -ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit -gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme -il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un -trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante! -Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine -de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de -<i>Nicomède</i>:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;<br /> -Augmentant mon pouvoir...<br /> -</p> - -<p>le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment? -vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses -avec emphase. Écoutez-moi:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Te le dirai-je, Araspe? etc.</span><br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p> - -<p>Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme -il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait -faire le brouhaha.—Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me -semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des -gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de -démoniaque.—Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme -vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu -une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien -auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de -Curiace:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur<br /> -Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?<br /> -—Hélas! je vois trop bien, etc.<br /> -</p> - -<p>tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient -pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui -vaille, et voici comment il faut réciter cela:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Iras-tu, ma chère âme...<br /> -Non, je le connais mieux...<br /> -</p> - -<p>Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant -qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p> - -<p>Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Vos expressions ne sont point <i>naturelles</i>...<br /> -Ce style figuré, dont on fait vanité,<br /> -Sort du bon caractère et de la <i>vérité.</i><br /> -Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,<br /> -Et ce n'est point ainsi que parle la <i>nature.</i><br /> -</p> - -<p>La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare -comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique.</p> - - -<p>Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande -devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur -doctrine?</p> - -<p>Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare -est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il -ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le -reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être -fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus -son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et -le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents, -le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que -solides.</p> - -<p>Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies -de Shakespeare appartiennent<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> presque toutes à la jeunesse du poète, -à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait -encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son -pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre -un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.—A -cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en -une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne -ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très -prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être -qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique; -c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot<a name="FNanchor_2_24" id="FNanchor_2_24"></a><a href="#Footnote_2_24" class="fnanchor">[2]</a>.—J'ajouterai -enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette -«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce -qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue -anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait -dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de -même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à -Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi -grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à -l'attrait<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est -bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations, -les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues, -les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de -l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du -talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez -Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez -la plupart de ceux qui lui ont succédé<a name="FNanchor_3_25" id="FNanchor_3_25"></a><a href="#Footnote_3_25" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de -remarquer <i>historiquement</i> que sa pratique <i>diffère</i> de celle des -autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser -soutenir qu'elle appartient à un art <i>supérieur</i>, et s'il y a jamais eu -un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là.</p> - -<p>Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même, -rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose -conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un -temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous -pouvons saisir<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent -complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste -éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation, -un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans -peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses -contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain -profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit -nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui -nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre -d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est -point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste, -que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des -mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs -superficiels.</p> - -<p>Le comique de Molière est naturel, <i>réel</i>, ou, pour employer un terme -que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand -il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est <i>objectif</i>; -c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du -poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de -qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le -secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p> - -<p>Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin, -reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un -pouls qui est fort mauvais.—Je ne suis point malade, monsieur, et ce -n'est pas pour cela que je viens à vous.—Si vous n'êtes pas malade, -que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une -simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime -naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée -du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire -nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots -comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire -dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la -distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice -de la nature.</p> - -<p>Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là -dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre -prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les -compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo -de Covielle et de Cléonte dans <i>le Bourgeois gentilhomme</i>:</p> - -<p>«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate -Lucile?—Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?—Après tant<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses -charmes!—Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je -lui ai rendus dans sa cuisine!—Tant de larmes que j'ai versées à ses -genoux!—Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!—Tant -d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!—Tant de -chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!»</p> - -<p>Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des -<i>turlupinades</i>; voici ce qu'il en pensait.</p> - -<p>Élise, dans <i>la Critique de l'École des Femmes</i>, entre la première -chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent -habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la -sage Uranie, et me divertis des extravagants.—Ma foi, répond Élise -avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer, -et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde -visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire -de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur -les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?—Ce -langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.—Tant -pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce -jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> conversations du -Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et -de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans! -et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous -êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues -de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est -un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et -bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils -pas lieu de s'en glorifier?—On ne dit pas cela aussi comme une chose -spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien -eux-mêmes qu'il est ridicule.—Tant pis encore, de prendra peine à -dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les -tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je -condamnerais tous ces messieurs les turlupins.»</p> - -<p>Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le -moindre mot pour rire dans toute <i>l'École des Femmes</i>: «Pour toi, -marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de -turlupinades.»</p> - -<p>La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir -entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la -réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans <i>l'École des -Femmes</i> un mot qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> qualifie de plaisanterie basse: <i>L'auteur n'a pas -mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui -caractérise l'homme.</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez -notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse -que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs -de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire. -La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour -la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme -dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort -des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques, -est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et -sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante -qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps. -La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus -sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des -faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la -bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la -glorification du bon sens.</p> - -<p>Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre -moral comme dans l'ordre<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> intellectuel, des règles de la nature, est -dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de -son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -C'est le bon sens, la raison qui fait tout,<br /> -Vertu, génie, esprit, talent et goût.<br /> -Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;<br /> -Talent? raison produite avec éclat;<br /> -Esprit? raison qui finement s'exprime;<br /> -Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat,<br /> -Et le génie est la raison sublime.<br /> -</p> - -<p>Cette poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le -siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire -littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé -alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du -grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison, -disait Boileau,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 10em;">Que toujours vos écrits</span><br /> -Empruntent d'<i>elle seule</i> et leur lustre et leur prix.<br /> -</p> - -<p>Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature -française.</p> - -<p>Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet -à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger, -rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe, -il est vrai; les Français ont <i>la coquetterie de la légèreté</i>: c'est -qu'ils redoutent<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc -aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez -sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés -de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur -esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter -longtemps est excellente et substantielle.</p> - -<p>Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient -surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au -cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu, -soit même le pathétique de quelques situations, au risque de -compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point -de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer -moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau, -ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant -imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit -à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas -davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas -qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, <i>il nous faut de -la raison</i>; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce, -il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant -aristophanesque peut être soutenue quelque temps<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> au théâtre par les -acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si -l'on n'y découvre pas le coin de philosophie.</p> - -<p>Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau -des Français: c'est la <i>fantaisie</i>, le caprice sans but et sans -règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes -ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête -pour trouver le sens du <i>Pantagruel.</i> Ils cherchent avec le même -sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire, -l'<i>argument</i>, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances -de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire -est toujours un <i>jugement</i>, un témoignage de satisfaction rendu par -l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils -font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète; -l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car, -s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps -après<a name="FNanchor_4_26" id="FNanchor_4_26"></a><a href="#Footnote_4_26" class="fnanchor">[4]</a>. L'Anglais parcourant le <i>Punch</i>, avant même de savoir de quoi -il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect -d'un contraste ou d'une disproportion,<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> d'une jambe maigre comme un -fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela, -sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le -seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais -naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense -d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet, -les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la -gaieté est la plus franche.</p> - -<p>Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On -reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres -termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à -l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine -morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une -prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement. -Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en -opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent -si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à -nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se -rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce -qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à -l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> gaieté -pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même. -La <i>gaie science</i>: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage -de nos aïeux.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à -l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare -toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait -plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le -penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie, -des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs, -<i>historiquement</i>, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que -le poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes. -J'irai plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique -une concession très importante: je ne crois pas que la raison de -Molière, ni la raison française en général, telle surtout qu'elle -est apparue au XVII<sup>e</sup> siècle, soit la plus haute qui se -puisse concevoir; elle est beaucoup trop respectueuse pour le sens -commun, pour les formes, pour les conventions, pour les préjugés, pour -les idées moyennes et pour les grandeurs officielles; il lui manque -cette sagesse «confite, comme disait Rabelais, au mépris des choses -fortuites». Je reviendrai à fond sur ce sujet quand je traiterai -de l'<i>humour.</i> Il y a néanmoins<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> diverses observations à faire qui -atténuent considérablement, si elles ne les réfutent pas tout à fait, -les critiques que je viens de résumer.</p> - -<p>D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout -la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles, -à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment. -«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une -comédie <i>pour l'homme qui pense</i>, une tragédie pour l'homme qui sent.» -Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond, -comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous -bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés -des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories -du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de -tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus -ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée -à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière -si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle -ornerait un chef-d'œuvre de Racine.</p> - -<p>Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue -entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son -<i>Misanthrope</i> a des mots qui sont du style burlesque, et ses<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> pièces -bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière -sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être -sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique. -Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique -et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume -Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons -de comique <i>parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à -sa place l'esprit.</i>»</p> - -<p>On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et -d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des -ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans -cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression -naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton -général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression -dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art -du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans -cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit: -«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le -ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de -l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est -trop frivole pour le sérieux<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> que nous voulons au fond de toute espèce -de jeu poétique.»</p> - -<p>Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans -ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle, -étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes -pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres, -il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même -dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe -d'ivresse qui rappelle Rabelais.»</p> - -<p>Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle -puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat -du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en -général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais -dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur -des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace. -Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus -<i>poétique</i>, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le -définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et -charmant fait de lui-même dans le <i>Misanthrope</i>:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,<br /> -Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison<br /> -Qui se peut dire noble avec quelque raison;<br /> -Et je crois, par le rang que me donne ma race,<br /> -Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.<br /> -Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,<br /> -On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,<br /> -Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire<br /> -D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.<br /> -Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût,<br /> -A juger sans élude et raisonner de tout;<br /> -A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre,<br /> -Figure de savant sur les bancs du théâtre,<br /> -Y décider en chef et faire du fracas<br /> -A tous les beaux endroits qui méritent des ahs.<br /> -Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine,<br /> -Les dents belles surtout et la taille fort fine.<br /> -Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter<br /> -Qu'on serait mal venu de me le disputer;<br /> -Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,<br /> -Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître:<br /> -Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois<br /> -Qu'on peut par tout pays être content de soi.<br /> -</p> - -<p>J'appelle cette aisance et cette grâce <i>poétiques</i> au plus haut degré. -Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre -a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce -goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en -ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un -poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans -les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> une pure -conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la -faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de -l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce -n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux, -en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de <i>la -Paix</i> Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot; -nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies -semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur -auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour -l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette -donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je -regarde <i>le Songe d'une Nuit d'été</i> comme une des productions les plus -charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania -tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé -en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les -philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se -rencontrent dans le <i>Roi de Cocagne</i> de Legrand, et <i>le Roi de Cocagne</i> -est une platitude. Les féeries ne sont point,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> au regard du goût, -l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères -et de mœurs, telle que <i>le Misanthrope</i> ou <i>le Tartuffe</i>, restera -toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à -toutes les féeries.</p> - -<p>Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M. -Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse, -ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la -faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de -toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel -et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte -par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant -d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un -rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est -parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs -vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur -le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son -père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et -le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des -mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand -objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent -qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont -des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont -des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants -encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père, -les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir -d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de -l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du <i>Songe d'une Nuit -d'été</i>, c'est qu'elles ressemblent à des femmes.</p> - -<p>Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un -monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée, -si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter -la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet, -la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours -l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas -de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans -le vrai et qu'il a suivi la ligne droite.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde -fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec <i>le Songe d'une Nuit -d'été</i>, qui est une féerie, la plus jolie comédie de<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> Shakespeare est -une pastorale, <i>Comme il vous plaira.</i> Ce qui fait le charme singulier -de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon -sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de -conjecturer les deux premiers actes de <i>Mélicerte</i>, ce gracieux poème, -malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable. -J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et -Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on -veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il -n'y a rien de plus poétique que la comédie de <i>Comme il vous plaira</i>, -il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement -le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se -laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante -avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre -enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour -célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour -railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société -ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens -mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction -de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de -Shakespeare, pour être goûtée comme<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> en fruit savoureux ou respirée -comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse <i>Tartuffe</i>, on -analyse <i>Coriolan</i>, mais non pas <i>As you like it</i>, ni <i>Mélicerte.</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre -égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son -instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à -son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre -poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent -sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été -trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y -a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans -faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout -simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en -français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation. -Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec -autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier.</p> - -<p>A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que proser de la rime et rimer de la prose,</span><br /> -</p> - -<p>Molière pense <i>poétiquement</i>; je veux dire que<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> chez lui, comme chez La -Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est -point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien -vu ce mérite du style de Molière:</p> - -<p>«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de -la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle -Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit<br /> -Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;<br /> -</p> - -<p>ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos;<br /> -</p> - -<p>ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune<br /> -Par le chemin du ciel courir à leur fortune.<br /> -</p> - -<p>Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu -comme Molière cette puissance de création poétique dans le style<a name="FNanchor_5_27" id="FNanchor_5_27"></a><a href="#Footnote_5_27" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> - -<p>Les premières pièces en vers de Molière, <i>l'Étourdi, le Dépit -amoureux</i>, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination, -plein<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> de la fougue de deux jeunesses—la jeunesse de l'auteur et celle -de la littérature française—étaient l'objet de la prédilection d'un -grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand -critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus -vive admiration deux passages de <i>l'Étourdi.</i> Au troisième acte, Lélie -reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -... Sur ce que j'adore oser porter le blâme,<br /> -C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme,<br /> -</p> - -<p>«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du -XVII<sup>e</sup> siècle, s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un -amour profond.» Au quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à -Lélie une de ses nombreuses étourderies;</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps;<br /> -Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.<br /> -Attaché dessus vous comme un joueur de boule<br /> -Après le mouvement de la sienne qui roule,<br /> -Je pensais retenir toutes vos actions<br /> -En faisant de mon corps mille contorsions.<br /> -</p> - -<p>Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille -nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de -Molière<a name="FNanchor_6_28" id="FNanchor_6_28"></a><a href="#Footnote_6_28" class="fnanchor">[6]</a>:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p> - -<p>D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a -été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle <i>la poésie du -comique.</i></p> - -<p>«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs -et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a -trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à -su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait -été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut -comique, celui du <i>Misanthrope</i>, du <i>Tartuffe</i>, des <i>Femmes savantes</i>, -le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au -travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme, -l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer -ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très -folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique -la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de -la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je? -C'est la distance qu'il y a entre la prose du <i>Roman comique</i> et tel -chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais... -C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire, -Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> appelé les -dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir; -lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon, -il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales, -d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde -dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque, -mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant -de beaucoup le <i>génie</i> fantastique et poétique du comédien Legrand... -Quoi qu'on en ait dit, <i>M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme, -le Malade imaginaire</i>, attestent au plus haut point ce comique -jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec -<i>le Songe d'une nuit d'été</i> et <i>la Tempête.</i> Pourceaugnac, M. Jourdain, -Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus -dégagé de la farce du <i>Barbouillé</i>, plus enlevé souvent par delà le -réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève, -en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à -la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus -délirant<a name="FNanchor_7_29" id="FNanchor_7_29"></a><a href="#Footnote_7_29" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à -celle de Sainte-Beuve<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur -le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière -dramatique et l'apogée de son talent: <i>le Misanthrope.</i></p> - -<p>J'ose dire qu'Alceste est la création la plus <i>poétique</i> de Molière -au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils -à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier? -d'être trop claire, trop <i>didactique</i>; de faire évanouir par excès de -jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que -la splendeur crue du <i>soleil</i> aux dépens des vagues et mystérieuses -lueurs de la <i>lune.</i> Eh bien, j'accepte le principe de cette critique, -et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé -qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du -<i>Misanthrope?</i></p> - -<p>Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup -discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves -aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les -premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite, -ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait -voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd -contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au -contraire le fruit le plus cher et le<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> plus personnel de son génie, -comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.</p> - -<p>Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur -ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que -Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils -étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien -prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages, -mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes -finissent toujours par <i>s'affranchir</i> de leur sujet et par le traiter -<i>objectivement.</i></p> - -<p><i>Hamlet</i> et <i>le Misanthrope</i> sont le principal trait d'union de cette -fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il -n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique -prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que -prouve <i>Hamlet?</i> rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses -malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve <i>le -Misanthrope?</i> rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal -personnage au point où il en était au début.</p> - -<p>Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu -exposer dans ses tragédies du <i>Tasse</i> et de <i>Faust</i>... «Quelle idée? -répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> la vie du -Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces -deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux -dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de -ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner -dans mon <i>Faust!</i> Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire -moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images... -<i>Faust</i> est un ouvrage de fou.»</p> - -<p>Moralistes de fait, mais non pas d'intention, <i>moralistes sans -moraliser</i>, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais -poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne -se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne -conçoivent pas <i>d'abord</i> une idée abstraite pour l'incorporer <i>ensuite</i> -dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du -génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont -simultanées et inséparables.</p> - -<p>Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les -détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_23" id="Footnote_1_23"></a><a href="#FNanchor_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Drames et poèmes antiques de Shakespeare</i>, chap. -III.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_24" id="Footnote_2_24"></a><a href="#FNanchor_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Voy. plus haut <a href="#Page_13">p. 13</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_25" id="Footnote_3_25"></a><a href="#FNanchor_3_25"><span class="label">[3]</span></a> De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que -le culte superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence -logique, à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le -calembour, arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_26" id="Footnote_4_26"></a><a href="#FNanchor_4_26"><span class="label">[4]</span></a> «Il y a, dit M<sup>me</sup> de Staël, une gaieté allemande -douce, paisible, qui se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son -bizarre de quelques lettres singulièrement assemblées provoquent et -satisfont.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_27" id="Footnote_5_27"></a><a href="#FNanchor_5_27"><span class="label">[5]</span></a> <i>Corneille, Racine et Molière</i>, p. 433.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_28" id="Footnote_6_28"></a><a href="#FNanchor_6_28"><span class="label">[6]</span></a> Voyez nos <i>Artistes juges et parties; Causeries -parisiennes.</i>—Deuxième causerie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_29" id="Footnote_7_29"></a><a href="#FNanchor_7_29"><span class="label">[7]</span></a> <i>Portraits littéraires</i>, t. II.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></h5> - - -<h4>LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</h4> - - -<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.—Leur -exagération.—Leur généralité.—Critique du personnage -d'Harpagon.—Individualité de Tartuffe.—Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.—Caractères d'Orgon et de -Chrysale.—Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi.</p> - - -<p class="p2">Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de -Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois -très intéressante par les critiques allemands.</p> - -<p>J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans -la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth<a name="FNanchor_1_30" id="FNanchor_1_30"></a><a href="#Footnote_1_30" class="fnanchor">[1]</a>, -j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage, -avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans -complication, sans nuances,—enfin à la Molière. La méchanceté de Lady -Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason, -qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et -qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même -Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le -poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son -art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même -ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est -absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier, -définitif. Tartuffe paraît:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,<br /> -Et priez que toujours le ciel vous illumine.<br /> -Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.<br /> -Des aumônes que j'ai partager les deniers.<br /> -</p> - -<p>Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette -plénitude parfaite, à ce <i>nec plus ultra</i> d'hypocrisie?</p> - -<p>On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la -meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par -degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> l'extrême, -n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois <i>Holberg -considéré comme imitateur de Molière</i>, M. Legrelle, très imbu des idées -allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà -docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner -tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré -en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas -dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il -n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et -que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel -a raison, M. Legrelle ajoute:</p> - -<p>«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt -une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et -les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en -lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer -dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de -produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque -défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa -méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond -même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort -compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce -point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le -contredire.</p> - -<p>«Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez -de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et -pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle -d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne -le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout -d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et -Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir -par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa -femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en un mot, étudie -chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de -l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient -à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses -effets. Il fait, en quelque sorte, la biographie des passions.</p> - -<p>«Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la -première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare; il ne<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître, -elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra -dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans -l'hypocrisie? quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts -de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice? -Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter? -Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot. -Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies -d'imagination; mais à quel propos? à quelle époque? Notez aussi que sa -manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y -a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans -une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le -<i>quod sibi constet</i> d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle -Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère -de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les -diverses phases de leur développement.»</p> - -<p>Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien -n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en -particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues -où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -ressemblent, selon une comparaison de Gœthe, à des montres dont le -cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs.</p> - -<p>La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa -simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté -aveuglante. Oh! que Dorante avait raison de dire: «Il y a des gens -que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de -lumières!» Les ingénieux critiques de Molière n'ont oublié qu'un point: -c'est que ses ouvrages sont des comédies.</p> - -<p>Il est tout naturel que la tragédie <i>développe</i> peu à peu les -caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur -destinée; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès -de la passion qui les entraîne vers leur ruine; elle nous montre le -germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances -atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous -portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus, Macbeth, -Hamlet, et presque tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous -sentons, nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a -aucune sympathie de sentiments à établir entre nous et les personnes -ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette «véhémente -concution de la substance du cerveau», comme l'appelle Rabelais, ne -peut être<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> excité que par surprise; comment ne voit-on pas que si les -progrès lents d'un vice ou d'un travers psychologiquement expliqué -se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait -détruit?</p> - -<p>M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette -réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos -les premiers chapitres de <i>Don Quichotte</i>, où l'auteur espagnol raconte -tout au long comment est née la manie de son héros, et il fait observer -combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est -pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un -roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté -sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des -lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues -préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait -fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On à fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît -mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être -souvent exagérés jusqu'à a charge, même dans celles de ses comédies qui -ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p> - -<p>Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, La Bruyère, -Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume -Schlegel, qui refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui -reconnaît de talent que pour la farce. «Molière, écrit Fénelon, a outré -souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, frapper les -spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible. -Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré -et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la -difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le -vraisemblable.» Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée -allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle:</p> - -<p>«Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le -savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère -avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité -morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé -jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages -chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule -sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres -et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit -des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui ne se vengent de leur<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous -laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens -d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre -des premiers. Le <i>gracioso</i> de la comédie espagnole, le <i>clown</i> de -la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il -faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est -qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés -intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au -contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là mêmes qui -ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries, -ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots -pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de -certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie -dans le caractère, ne sait plus trop de qui l'on se moque sur la scène.</p> - -<p>«Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit -d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages -précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule -d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus -que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée. -Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> de véritables cas -d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a -la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité -jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais -incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons -le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ici la contre-critique m'inspire un peu moins de confiance que -tout à l'heure. Essayons toutefois, avant de faire les concessions -nécessaires, d'opposer ce qu'il est possible de résistance à ce -deuxième assaut beaucoup plus sérieux que le premier.</p> - -<p>Il convient de remarquer d'abord que la méthode de grossissement -employée par notre grand comique est bonne en général et conforme aux -lois bien connues de l'optique du théâtre. La plupart des exagérations -qu'on serait tenté de lui reprocher à la lecture sont des exagérations -<i>scéniques</i>, qui disparaissent si l'on se place au point de vue de -la scène. Le masque matériel dont les anciens étaient obligés de se -servir à cause des vastes dimensions de leurs théâtres ouverts en plein -ciel a cessé d'être en usage; mais le <i>masque moral</i>, je veux dire la -nécessité pour l'artiste dramatique de faire un peu plus grand et un -peu plus gros que nature,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> subsistera toujours. Il y a des peintures -et des statues qui sont faites pour être vues de loin; les figures -du poète tragique ou comique sont dans le même cas. La reproduction -trop fine et trop exacte de la réalité ne serait ni appréciée, ni -comprise à distance. «La perspective du théâtre, dit Marmontel, exige -un coloris fort et de grandes touches, mais dans de justes proportions, -c'est-à-dire telles que l'œil du spectateur les réduise sans peine à la -vérité de la nature.»</p> - -<p>Le mérite que nous avons loué par-dessus tout, dans Molière comme -dans Shakespeare, c'est la <i>vérité</i>; mais il ne peut s'agir que -d'une vérité <i>relative</i>. Shakespeare est vrai, comparé à Marlowe, de -même qu'Euripide, Racine et Gœthe sont vrais, comparés à Eschyle, -à Sophocle, à Corneille et à Schiller; ils ne sont pas vrais, ils -ne sauraient être absolument vrais, comparés aux réalités vulgaires -que la prose de la vie nous met journellement sous les yeux. Par -cela seul qu'un artiste fait œuvre d'artiste, à quelque école qu'il -appartienne et qu'il le veuille ou non, il transforme toujours la -réalité et l'idéalise plus ou moins. Il faut maintenir bien haut les -droits de l'idéal et de la poésie en face d'un réalisme naïf, dont les -prétentions trahissent une profonde ignorance des conditions les plus -élémentaires de l'art.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p> - -<p>Il n'est pas suffisamment exact de dire, comme on le fait souvent, que -le poète recueille dans la réalité les traits divers de ses peintures; -on s'exprimerait avec plus de justesse en disant qu'il conçoit, à -propos de la réalité, un type idéal et supérieur. La réalité ne lui -sert que comme point de départ et comme point d'appui pour son génie; -elle l'excite et elle le soutient; elle le guide et, au besoin, elle -le corrige; mais elle ne lui fournit pas tout, elle ne lui fournit -même pas l'essentiel. Le principe de vie, l'âme, qui fait que son -œuvre existe et ne mourra point, est toujours sa propre création. Il -y a dans la littérature d'ingénieuses compositions faites de pièces -et de morceaux, qui ne sont que des corps sans âme, parce qu'il leur -manque le souffle créateur. Tels sont, en général, les portraits de La -Bruyère, et particulièrement cet Onuphre qu'il a prétendu opposer au -Tartuffe de Molière.</p> - -<p>Onuphre est <i>plus vrai</i> que Tartuffe, en ce sens que nous rencontrons -tous les jours dans la vie des Onuphres, c'est-à-dire des hypocrites -ordinaires, «aux yeux baissés, à la démarche lente et modeste,» -au lieu que Tartuffe est un géant qui n'a paru qu'une fois dans -le monde de la pensée; mais cette apparition unique, idéale, est -précisément le miracle du génie poétique. «Molière, a dit excellemment -Vinet, n'a jamais entendu nous offrir le fac-similé de ce que nous -pouvons<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> côtoyer tous les jours... <i>Il prolonge jusqu'à l'idéal les -lignes partant du vrai</i>, et nous donne la poésie de l'imposture... -Shakespeare va jusqu'à la comédie fantastique, Molière s'en tient à la -comédie poétique.»</p> - -<p>Et voyez ce qui arrive: Onuphre, à force d'être réel, est un personnage -indistinct à nos yeux; nous ne le voyons pas, parce que nous le voyons -trop; personne ne peut donner un corps et une physionomie à Onuphre; il -se perd dans la foule, il fait nombre, il s'appelle légion.—«Laurent, -serrez ma haire avec ma discipline,» dit Tartuffe en entrant: et voilà -une figure à jamais fixée, à jamais vivante dans l'imagination des -hommes. La Bruyère prétend qu'il ne doit point parler de sa haire et -de sa discipline, parce qu'il passerait pour ce qu'il est, pour un -hypocrite, et qu'il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme -dévot. La critique est juste et fine; mais, quand La Bruyère passe à -l'exécution et veut appliquer son idée, son exemple prouve qu'un bon -critique est tout autre chose qu'un grand poète; l'exemple de Molière -montre au contraire que la poésie a des secrets que la critique ne -connaît point.</p> - -<p>Tartuffe continue:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 5em;">... Ah! mon Dieu, je tous prie,</span><br /> -Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">DORINE.</span><br /> -<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -Comment?<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%;">TARTUFFE.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Couvrez ce sein que je ne saurais voir.</span><br /> -Par de pareils objets les âmes sont blessées,<br /> -Et cela fait venir de coupables pensées.<br /> -</p> - -<p>Ce n'est pas naturel, pense La Bruyère, ce n'est pas vraisemblable; -non, mais cela est <i>vrai</i>, au point de vue de la poésie dramatique, ou, -comme Sainte-Beuve l'a si bien dit, «cela parle, cela tranche, et la -vérité du fond et de l'ensemble crée ici celle du détail. Voyez-vous -pas quel rire universel en rejaillit, et comme toute une scène en est -égayée? Avec Molière, on serait tenté à tout instant et à la fois de -s'écrier: <i>quelle vérité et quelle invraisemblance!</i> ou plutôt on n'a -que le premier cri irrésistible; car le correctif n'existerait que dans -une réflexion et une comparaison qu'on ne fait pas, qu'on n'a pas le -temps de faire. Il a fallu La Bruyère avec sa toile en regard pour nous -avertir; de nous-mêmes nous n'y aurions jamais songé.»</p> - -<p>L'auteur d'une thèse sur <i>la Tragédie française au XVI<sup>e</sup> -siècle</i>, M. Faguet, note en passant cette différence «entre l'étude -morale et l'œuvre de théâtre, que l'étude morale (<i>portrait, caractère, -roman</i>) admet les nuances et même en fait sa matière propre, au lieu -que l'œuvre dramatique, excitant des impressions rapides, et non -des réflexions, force le trait, grossit l'effet, va à l'extrême, -c'est-à-dire au point net et lumineux où<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> l'idée éclate aux yeux dans -toute sa force».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Toutes ces remarques sont justes et utiles; mais, à mon avis, elles -ne sauraient complètement réfuter la critique qui reproche à Molière -certaines exagérations.</p> - -<p>Il faut de bonne grâce le reconnaître, Molière force parfois les traits -de ses peintures comiques plus que ne l'exige l'optique du théâtre. -Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise: -«L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous -devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a -donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre -une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est -renfermé là dedans, et <i>sans dot</i> tient lieu de beauté, de jeunesse, de -naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.» Là-dessus, Harpagon -s'écrie: «<i>Ah! le brave garçon! Voilà parler comme un oracle. Heureux, -qui peut avoir un domestique de la sorte!</i>» Quelle portée exacte -a ceci? Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages -d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle -extravagant de médecin malgré lui? Non, il reste sérieux, et quoi qu'en -pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre -lui-même au sérieux qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> est comique. Mais alors, si ce trait doit -être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature?</p> - -<p>Argan, auquel on représente qu'Angélique n'étant point malade n'a -que faire d'épouser un médecin, répond avec une excessive brutalité -d'égoïsme: «C'est pour moi que je lui donne ce médecin; et une fille de -bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de -son père.»</p> - -<p>Le cynisme d'Orgon, louant Tartuffe, est pareil:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -De toutes amitiés il détache mon âme;<br /> -Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,<br /> -Que je m'en soucierais autant que de cela.<br /> -</p> - -<p>Vadius ne trouve rien de plus sot que les auteurs qui vont lisant -partout leurs vers, et à l'instant même où il dit cela, il tire de sa -poche un manuscrit pour en donner lecture. Les Femmes savantes ne sont -pas moins outrées; Armande dit sérieusement:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.<br /> -Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.<br /> -Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.<br /> -Nous chercherons partout à trouver à redire,<br /> -Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.<br /> -</p> - -<p>Avouons-le, cela n'est pas fin. L'infatuation poussée à ce degré et -s'étalant avec cette effronterie est trop invraisemblable. Il n'y a pas -à dire, Molière a le comique <i>insolent.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> - -<p>Quand nous avons comparé les personnages de Shakespeare à ceux de la -tragédie antique<a name="FNanchor_2_31" id="FNanchor_2_31"></a><a href="#Footnote_2_31" class="fnanchor">[2]</a>, aucun contraste n'a plus vivement saisi ni plus -longtemps occupé notre attention que celui qu'on aperçoit d'abord -entre les caractères profondément individuels du poète anglais et les -caractères hautement généraux des poètes grecs. Notre théâtre français -est, à cet égard, l'héritier de la tradition classique; il affectionne -les procédés larges et sommaires de la généralisation, il ne se pique -guère de scruter, de fouiller, comme celui de Shakespeare, les recoins -mystérieux de l'individualité humaine.</p> - -<p>C'est là un effet de l'humeur différente des deux nations, comme aussi -des aptitudes et des goûts propres à l'un et à l'autre génie. Les -individus originaux sont plus nombreux en Angleterre qu'en France, où -l'esprit de société, développé à l'excès, tend à effacer les aspérités, -à arrondir les angles des caractères afin de tout ramener à une -uniformité polie. En outre, l'Anglais aime les choses concrètes, les -faits, <i>the matter of fact</i>: de là son érudition lourde et matérielle, -sa politique pratique et terre à terre, et son drame réaliste. L'esprit -philosophique des Français se complaît au contraire aux abstractions, -aux idées générales: de là leur impatience<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> de conclure en toutes -choses, leur politique idéaliste et révolutionnaire, et les types -éminemment généraux de leur théâtre. Passant par-dessus les individus, -l'ambition de nos poètes est de s'élever d'abord à <i>l'homme</i>; la -rhétorique française a toujours ce grand mot à la bouche: le cœur -humain. Shakespeare répondrait volontiers avec Alfred de Musset:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le cœur humain de qui?...<br /> -Celui de mon voisin a sa manière d'être,<br /> -Mais, morbleu! comme lui, j'ai mon cœur humain, moi!<br /> -</p> - -<p>Si Shakespeare a peint l'homme en général, c'est à force de peindre des -hommes particuliers. Aucune de ses tragédies, pas même <i>Hamlet</i>, n'a la -prétention de se présenter au monde avec ce frontispice: <i>Ecce homo!</i> -Shakespeare a étudié la variété infinie des caractères individuels, -plutôt qu'il n'a analysé les cinq ou six grandes passions du cœur -humain. Othello, Timon d'Athènes, Macbeth, ne sont pas la jalousie, -la misanthropie et l'ambition; mais Othello est <i>un</i> jaloux, Timon -d'Athènes <i>un</i> misanthrope, et Macbeth <i>un</i> ambitieux. Il y a mille -autres manières de manifester les mêmes passions, suivant la diversité -extrême des natures, des esprits, des tempéraments, des humeurs.</p> - -<p>Molière généralise beaucoup plus. Entre toutes ses créations morales, -il en est une dans laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> ce procédé de généralisation a été poussé -tellement loin, que nous oserons respectueusement nous demander si -cette fois il n'y a pas eu excès, et si l'on retrouve un fond suffisant -de réalité concrète et vivante sous tant d'abstraction et d'idéal. Ce -caractère, c'est Harpagon. Harpagon n'est pas un certain avare comme -le <i>Grandet</i> de Balzac ou même encore l'<i>Euclion</i> de Plaute: c'est -l'avarice, l'avarice absolue, l'avarice sous toutes ses formes et dans -tous ses modes imaginables.</p> - -<p>La critique du caractère d'Harpagon est la partie la plus solide du -procès que Guillaume Schlegel a fait à Molière; cependant, on ne l'a -jamais honorée, que je sache, d'un examen attentif et d une réponse -sérieuse.</p> - -<p>On voit dans la pièce de Molière, dit à peu près Schlegel (je traduis -librement sa pensée en la développant et en la commentant), un homme -qui prête sur gages, un homme qui a de l'argent caché, un homme qui -par vanité entretient un grand train de maison et qui le néglige par -économie, enfin un vieil avare amoureux. Je sais bien que tous ces -gens-là s'appellent <i>Harpagon</i>; mais Harpagon n'est qu'une abstraction, -car un avare réel ne saurait être tous ces gens-là. La manie d'enfouir -ce qu'on possède ne va guère avec celle de rien prêter, même à gros -intérêts. L'avarice ne se concilie point avec l'amour; elle exclut -toute autre passion, mais surtout celle-là,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> et un vieil avare amoureux -est une contradiction dans les termes ou un contresens de la nature. -Les monstruosités morales appartiennent de droit à l'extravagance -voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est -un des lieux communs de l'opéra bouffe italien. Harpagon laisse mourir -de faim ses chevaux: mais comment se fait-il qu'il ait des chevaux et -un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui -qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang sans faire les dépenses que -ce rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à -bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui -lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne: mais pourquoi -donc a-t-il un diamant? Un enfouisseur l'aurait converti en «bons louis -d'or et pistoles bien trébuchantes» qu'il aurait ajoutés à son trésor. -Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul -caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare, -c'est l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt -défaut capital des tragiques français: il met sur la scène non des -individus réels, mais des abstractions personnifiées.</p> - -<p>Telle est en substance la critique de Schlegel. Prenons bien -garde ici de blâmer dans Molière ce que nous avons loué ailleurs -dans Shakespeare.<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> Les fins contrastes de caractère, les vives -inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance, -sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever -à ses personnages la froide roideur d'une logique abstraite et leur -communiquer la souplesse et la variété de la vie.</p> - -<p>Il n'est nullement impossible, par exemple (bien que Schlegel dise -le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plus -généreuse des passions personnelles, se combattent dans le cœur d'un -même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut manquer d'offrir -beaucoup de vie et d'intérêt. Il n'est pas impossible non plus qu'un -être sordide et crasseux ait, malgré sa gueuserie, de la vanité, et -veuille jeter de la poudre aux yeux du monde.</p> - -<p>L'exemple le plus dramatique qui soit dans le théâtre de Molière de -contradictions naturelles de ce genre, est Alceste. En dépit de ses -principes, il aime une coquette, et Philinte s'étonne avec raison de -cet étrange choix où s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec -plus de raison encore:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Il est vrai, la raison me le dit chaque jour;<br /> -Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.<br /> -</p> - -<p>En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de -prendre, le Misanthrope<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> commence par envelopper dans les plis -et les détours d'une politesse embarrassée sa critique du sonnet -d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que cet amour -déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme -franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans l'unité morale du héros, -qui est tout cœur et tout flamme à travers sa misanthropie, et qui -appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou.</p> - -<p>Mais j'avoue que, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt -juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et -la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la -verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi -Harpagon veut il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt car elle -est pauvre; ce n'est pas par amour, il n'est point passionné: c'est -parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les -plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui -à cœur joie. Est ce là tout ce qu'il a voulu? à la bonne heure mais -alors, qu'on n'appelle pas l'<i>Avare</i> une grande comédie de caractère, -et qu'on ne met pas cette pièce tout à fait au même rang que <i>le -Misanthrope</i> et <i>le Tartuffe.</i></p> - -<p>Si l'<i>Avare</i> reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon -avis, le caractère d'Harpagon<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> qui en fait l'excellence; c'est plutôt -la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice -par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses -enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les -variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un -coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire, -une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les -comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon -Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et -fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une -défense faite à ses successeurs de représenter des avares.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de -prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la -généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins -que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand -problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de -tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation -d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant -une physionomie bien distincte.</p> - -<p>Ce terme d'<i>abstractions personnifiées</i> appliqué<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> aux figures du -théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont -l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de -mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute -de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches -et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par -ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et -de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser, -au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français -et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais -et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions -importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite -à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les -remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de -plus en plus vraies!</p> - -<p>Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées! -Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs -personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins -individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même -beaucoup plus encore.</p> - -<p>Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a -l'oreille rouge et le teint bien<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> fleuri.» Il n'est pas seulement -hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament, -sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la -force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras». -Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un -gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains -<i>hoquets</i> troublent sa digestion.</p> - -<p>A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est -beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que -les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse -de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit -Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il -était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines -et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour -rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une -calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les -personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses, -mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle -et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et -libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue -sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> craint ni Dieu, ni diable; il est -l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc... -Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse -prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de -ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le -cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute -la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne -fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et -de s'étonner beaucoup.»</p> - - -<p>Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme -plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement -un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole -poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond -de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise, -et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes -convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses -qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté -d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant -le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses -qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance.<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> M. -Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de -Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre -sur <i>Ménandre</i>:</p> - -<p>«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à -l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour -lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu -qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou -retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire, -qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait -au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est -l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant -dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est -tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent -qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de -lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame -son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes -mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de -religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait -ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il -pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> chancelant -réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de -l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que -sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus -qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un -exempt.»</p> - -<p>Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que -de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a -cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer -plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de -l'imposteur, selon lui, un personnage comique.</p> - -<p>Schlegel avait dit que <i>le Tartuffe</i>, à quelques scènes près, n'est -point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique -ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les -personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du -drame, répond à Schlegel:</p> - -<p>«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de -Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce -du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi. -Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé -inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique, -c'est qu'arrivé au moment où<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> il se croit sûr de son fait, où il pense -avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute -retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine. -Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont -vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la -comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre -dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon -qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à -part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher -de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres -circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On -parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde, -elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et -grossière.</p> - -<p>«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe -est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon, -comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le -tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va -être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse -remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme -Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point -de tout ménagement, frappe<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> si fort, se trahit et s'accuse si bien, -qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite -et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre, -n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la -galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la -comédie.</p> - -<p>«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs -critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les -malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.»</p> - -<p>Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine, -mais à mon avis elle est <i>trop fine.</i> Je veux dire qu'un critique très -exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par -M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est -point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière -sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu.</p> - -<p>Quels sont, à la représentation du <i>Tartuffe</i>, les sentiments non des -délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait? -On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le -scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon -qui le chasse de chez lui:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître,<br /> -La maison m'appartient...<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p> - -<p>Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur -descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que -la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh -bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la -police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec -simplicité.</p> - -<p>Dans <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>, il est vrai, Shakespeare, en -faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter -l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des -spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un -couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici -Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune -importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle -de savoir si la comédie de Molière est «proprement une <i>comédie</i>». Il -me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier -qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les -comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe -aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, <i>le Tartuffe</i> -renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de -comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons -dans Shakespeare:<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du -risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence -est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et -que c'est le comique dans les grands drames de Molière.</p> - -<p>Vinet observe que dans <i>le Tartuffe</i> et <i>le Misanthrope</i> Molière touche -hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de -la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand -sens, le <i>Misanthrope</i> de Molière est infiniment plus sérieux que la -<i>Bérénice</i> de Racine.»</p> - -<p>Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne -se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre -un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un -caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait -lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur -ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La préoccupation pédantesque de l'<i>idée</i> du comique a lourdement égaré -la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère -de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui -d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> dans -le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite -du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois -assez neuves.</p> - -<p>Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son -vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur -cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont -ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond -en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 5em;">... De faire</span><br /> -Ce que le ciel voudra.<br /> -</p> - -<p>Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Mortifiez vos sens avec ce mariage.<br /> -</p> - -<p>Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels -le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations -perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans -les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y -entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis, -ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement, -aucune retenue dans leur ardeur à maudire<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> ce qu'ils avaient élevé -jusqu'au ciel.</p> - - -<p>Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local -pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de -curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il -nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps. -Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de -peinture plus fine.</p> - -<p>Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la -faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très -habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une -abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux, -deux hommes.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas -seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi -la vie et la variété de la nature.</p> - -<p>Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé -à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles. -Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes -sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale -et dramatique, du règne de la matière<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> à celui de l'esprit et de -Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue -de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là -qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en -étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la -fois.»</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_30" id="Footnote_1_30"></a><a href="#FNanchor_1_30"><span class="label">[1]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et les Tragiques grecs</i>, chap. XV.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_31" id="Footnote_2_31"></a><a href="#FNanchor_2_31"><span class="label">[2]</span></a> Voy. <i>Shakespeare et tes Tragiques grecs</i>, chap. III et -VII.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a><br /><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></h5> - - -<h4>DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></h4> - - -<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.—Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.—Montaigne.—Les digressions de Sterne.—Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.—Le docteur Samuel Johnson.—Le -bon ton, selon Duclos.—Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>—Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.—Exemples -particuliers d'<i>humour.</i>—L'esprit dans la bêtise.—L'esprit dans le -sentiment.—Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.—Le style de l'<i>humour.</i></p> - - -<p class="p2">Shakespeare est un plus grand <i>humoriste</i> que Molière: telle est; -à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le -moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est -que l'<i>humour</i>. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot, -et j'ai quelque<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une -espérance si présomptueuse.</p> - -<p>La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou -moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes -les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris -qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à -ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les -autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie -toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus -modeste.</p> - -<p>Je crois que toutes les définitions de l'<i>humour</i> proposées par des -hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais -aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune -qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle? -Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches, -de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour -que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans -une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée, -a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle -saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le -croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun -avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> absolument -simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la -moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les -exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que -l'expérience de quelques cas particuliers.»</p> - -<p>Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop -rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions -sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les -expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit -en anglais, comme on disait en latin, les <i>illustrer</i>, c'est-à-dire -les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples, -de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de -viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les -développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours -ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les -nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien -persuader qu'on n'a jamais tout dit.</p> - -<p>Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'<i>humour</i>. -Commençant par les définitions les plus générales et les plus -superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai -progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et -profondes. Suivant une<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> remarque déjà faite à propos de la notion -du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que -l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité -des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La -définition totale de l'<i>humour</i> se composera de tout ce que nous aurons -dit—et de ce qui nous resterait à dire encore.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise <i>humour</i>, sous -sa forme allemande <i>Humor</i>, il a pris une signification spéciale dont -on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'<i>humeur</i> selon le -dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité -facétieuse.»</p> - -<p>M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot -<i>humeur</i> a cette acception. Dans <i>l'Illusion comique</i>, Matamore, -achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en -compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">CLINDOR.</span><br /> -<br /> -Où vous retirez-vous?<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">MATAMORE.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Le fat n'est pas vaillant,</span><br /> -Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.<br /> -</p> - -<p>Dans <i>la Suite du Menteur</i>, Cléandre, à une<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> plaisanterie que dit son -valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 5em;">C'est un vieux domestique</span><br /> -Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique.<br /> -</p> - -<p><i>Avoir de l'humeur</i> voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais -on voit par cet exemple de Corneille que le mot <i>humeur</i>, employé -absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot <i>santé</i>, -quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.</p> - -<p>Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé -à un usage discret du mot <i>humeur</i> ainsi entendu. On lit dans les -<i>Salons</i> de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la -scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait -plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un -sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien -de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se -joue sur un fond triste.»</p> - -<p>Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France -la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme -pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, -cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il -s'en doute, et<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> ils rendent cette idée par le mot <i>humour</i>, qu'ils -prononcent <i>youmor.</i> Et ils croient qu'ils ont seuls cette <i>humour</i>, -que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère -d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce -sens dans plusieurs comédies de Corneille.»</p> - -<p>M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations -philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs -droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas -cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur -<i>humour</i> ou <i>youmor</i>, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est -honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité -quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une -obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien -une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national -suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification -du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus -importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant -que l'<i>humeur</i> et l'<i>humour</i> sont choses identiques.</p> - -<p>Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne -l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -pas de raison, par exemple, pour appeler <i>humour</i> l'humeur de Montaigne.</p> - -<p>Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette -expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère -ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode -lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne -pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise -icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si -nouveau apprentissage me change.»—«Ceux qui écrivent par humeur, dit -La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est -pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se -refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont -le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui -écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler, -à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi -dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier». -Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère, -Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, -qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»</p> - -<p>Les <i>Essais</i> de Montaigne sont des causeries<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> où il se laisse aller à -toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son -expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est -pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais -non pas toujours ce qu'il va dire».</p> - -<p>Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste, -Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre -en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la -meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse: -car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au -Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en -effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de -<i>Tristram Shandy</i> mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion -soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse. -Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons! -à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me -diriger dans cette affaire.»—«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; -pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me -mène, je ne la mène pas.» —«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des -CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume -suivant, si je vis sera<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de -conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»</p> - -<p>Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur -de Montaigne et l'<i>humour</i> de Sterne. Le désordre de l'écrivain -français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien -quand on compare le premier texte des <i>Essais</i>, où le plan de l'auteur -est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes, -où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de -plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au -contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet -d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie -bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur -artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense -M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un -terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner: -il faut dire l'<i>humour</i> et non plus l'<i>humeur.</i></p> - -<p>Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent -être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où -l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et -d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature -un<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.</p> - -<p>Notre vieux mot national suffît pour désigner l'<i>humour</i> tel que le -définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu -de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des -règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou -rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice<a name="FNanchor_1_32" id="FNanchor_1_32"></a><a href="#Footnote_1_32" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> - -<p>Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'<i>humour</i> tel que -le définit M. Montégut: «Qui dit <i>humour</i> dit esprit de tempérament, -traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité, -candeur, naïveté, bonhomie, génialité<a name="FNanchor_2_33" id="FNanchor_2_33"></a><a href="#Footnote_2_33" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> - -<p>Oui, tant que l'<i>humour</i> n'est que l'humeur, c'est tout bonnement -le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament, -par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude -développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que -la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines, -disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les -éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte -niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -d'<i>humour</i>, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon -droit s'appeler humoriste.</p> - -<p>M. Montégut a raison en un sens de définir l'<i>humour</i> comme il l'a -fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de -s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom -d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa -sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux -caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et -plus artificiel que spontané.»</p> - -<p>Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle -n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel -des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les -nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir -la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du -mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>A partir du moment où l'<i>humour</i> cesse d'être simplement l'humeur, il -devient quelque chose de singulièrement peu français.</p> - -<p>L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe, -est un homme excentrique, un <i>original</i>, comme nous disons en mauvaise<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule. -Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans -son <i>Histoire de la littérature anglaise</i>, nous fait la caricature -suivante:</p> - -<p>«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand -à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure -profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une -chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. -Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter -un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une -fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière, -avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon -racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que, -n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde, -comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup -il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une -dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait -à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un -pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion -doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait: -«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.—Ma<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> chère -dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par -la sottise.—Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que -vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des -bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt -claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...»</p> - -<p>L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français -aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIII<sup>e</sup> -siècle, en traçait le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le -plus d'esprit, consiste à dire agréablement des riens et à ne pas se -permettre le moindre propos sensé si on ne le fait excuser par les -grâces du discours; à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la -produire, avec autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand -il s'agissait d'exprimer quelque idée libre.»</p> - -<p>L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de -l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de -plus opposé à l'<i>humour.</i> La moindre infraction aux usages, aux -manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance, -et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance -des originaux. On devient <i>ridicule</i> pour peu qu'on se distingue; en -France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de -Stendhal.<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont -ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues -ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles». -Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». M<sup>me</sup> -Geoffrin comparait la société de Paris à une quantité de médailles -renfermées dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées -l'une contre l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes.</p> - -<p>Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIII<sup>e</sup> siècle, -Smollett, Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société -française, malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse, -parce que les individus leur ont paru manquer de cette originalité -rude, mais vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à -voir en Angleterre.</p> - -<p>«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons -français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai -volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est -tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens -d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils. -Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation -française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils -sont vides d'instruction. Là où il y a<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> excès de politesse, il y a -peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni -discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité -aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais -l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette -surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la -conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie -sans fin.»</p> - -<p>Sterne rapporte dans son <i>Voyage sentimental</i> un entretien piquant et -instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français:</p> - -<p>«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les -Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?—Je n'ai -rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.—Vraiment, dit le -comte, les Français sont donc polis?—A l'excès, repartis-je.»</p> - -<p>«Le comte releva le mot <i>excès</i>, et prétendit que je pensais là-dessus -plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il -soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer -franchement mon opinion.</p> - -<p>«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son -débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de -charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber -en faute; pourtant, je crois qu'en<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> toutes les choses humaines il -n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir -d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses -qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire -jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous -parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement -progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue -les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline -les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité, -nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de -caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de -tout le reste du monde.</p> - -<p>«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi -polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible -mon idée, je les avais pris dans ma main.—Voyez, monsieur le comte, -poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force -de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans -dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils -qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes -médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre -de mains, conservent le relief tranchant que la<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> belle main de la -nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais, -en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous -voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français, -monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit), -ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de -celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon, -s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop -sérieux.</p> - -<p>«—Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?» -dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et, -du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon -opinion bien arrêtée.»</p> - -<p>Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les -Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et -rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse -avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ces Anglais ont dans leur gaieté<br /> -Et surtout dans la raillerie,<br /> -Un fiel mordant, une âcreté<br /> -Insupportable en vérité,<br /> -Quand des Français on a goûté<br /> -Le sel et la plaisanterie.<br /> -</p> - -<p>M. Mézières remarque que les Anglais se permettent<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> d'introduire la -plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange -blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité -française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en -France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours... -Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au -retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la -complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes: -il est resté jusqu'au bout grave et fier.»</p> - - -<p>J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit -français<a name="FNanchor_3_34" id="FNanchor_3_34"></a><a href="#Footnote_3_34" class="fnanchor">[3]</a>, et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce -point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre -caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et, -à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut -prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les -vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans -la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice -et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine <i>gauloise</i>; -et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur, -qui est notre<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> héritage <i>latin.</i> Il y a sur ce parallélisme—ou cet -antagonisme—dos deux traditions la matière d'un développement à perte -de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance -dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des <i>Nouveaux -lundis.</i></p> - -<p>Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le -premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'<i>humour</i> des peuples -du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien -avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'<i>humour</i> une profonde -antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause -de notre éducation latine, que l'<i>humour</i> est devenu pour nous quelque -chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous -manque, a dit M. Taine: l'<i>humour</i> est le genre de talent qui peut -amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit -comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre -race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.»</p> - -<p>Le XVII<sup>e</sup> siècle nous montre la victoire de l'esprit latin -sur presque toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce -grand siècle, de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner -dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le -caprice de l'individu».<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> Mais à d'autres moments l'esprit celtique a -pris sa revanche, et même au XVII<sup>e</sup> siècle il n'a pu être -complètement étouffé.</p> - -<p>L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a -fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple -français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle -expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte -révolution de notre existence tant politique que littéraire.</p> - -<p>Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de -tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter -soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition? -C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y -a un fond d'<i>humour</i> celtique sous notre politesse et notre gravité -latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la -France et des Français<a name="FNanchor_4_35" id="FNanchor_4_35"></a><a href="#Footnote_4_35" class="fnanchor">[4]</a>, M. Hillebrand propose de modifier à notre -usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le -Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le -Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre -classique de l'<i>humour</i>; elle a donné naissance ou asile aux plus -grands humoristes<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> de la littérature anglaise, notamment à Swift et à -Sterne.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un Irlandais, au XV<sup>e</sup> siècle, le comte de Kildare, accusé -d'avoir commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, -répondit, pour s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. -Voilà une plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son -originalité, et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait -comique ou spirituel.</p> - -<p>Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement -inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et -recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà! -doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et -tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté -pure, d'une bêtise.</p> - -<p>A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours -dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente -d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment -à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à -cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce -que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la -piquante épigramme du Gascon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p> - -<p>Dans l'<i>humour</i>, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte -qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire, -avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union -est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange -contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie -humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter -à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à -l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime, -présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait. -Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de <i>Maître Pathelin</i>, -appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.</p> - -<p>L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que, -«<i>quoiqu'il</i> n'eût point pris part au combat, il avait le mérite -d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte -et les Bélise des <i>Femmes savantes</i>, me pâmer d'admiration sur ce -quoique. Ce <i>quoique</i> vaut un poème. Ce <i>quoique</i> m'ouvre l'infini. -L'absurdité profonde de ce <i>quoique</i> est précisément ce qui en fait le -sublime.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Enfin, <i>quoique</i> en dit beaucoup plus qu'il ne semble.<br /> -Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,<br /> -Mais j'entends là-dessous un million de mots.<br /> -</p> - -<p>La gloire de l'<i>humour</i>, c'est de faire ouvrir de<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> grands yeux ronds -à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique -bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur -insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants, -comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une -pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en -eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous -pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au -travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du -défunt?—Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole, -c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»</p> - -<p>Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance -de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M. -Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est -un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces -les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de -fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à -attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur -une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon -pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif -pour le battre; comme le petit garçon ne<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> faisait rien du tout, il -se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas -recommencer<a name="FNanchor_5_36" id="FNanchor_5_36"></a><a href="#Footnote_5_36" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> - -<p>Dans la fable du <i>Loup plaidant contre le renard par devant le singe</i>, -il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux -parties, prononce l'arrêt en ces termes:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Je vous connais de longtemps, mes amis,<br /> -Et tous deux vous paierez l'amende:<br /> -Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.<br /> -Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.<br /> -</p> - -<p>Ce qui fait l'<i>humour</i> de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme, -plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la -fable n'a rien d'humoristique:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le juge prétendait qu'à tort et à travers<br /> -On ne saurait manquer, condamnant un pervers.<br /> -</p> - -<p>Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le -poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale -de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre -imagination des perspectives infinies.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p> - -<p>On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La -Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit -que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition -logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute -espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme -particulier de l'<i>humour</i>. En ce sens on peut dire que l'<i>infini</i> est -au fond des plaisanteries de l'<i>humour</i>, à la différence des traits -simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours -nette et la portée limitée<a name="FNanchor_6_37" id="FNanchor_6_37"></a><a href="#Footnote_6_37" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Voici quelques exemples d'<i>humour</i> consistant dans une contradiction -infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les -sentiments qu'ils ont exprimés.</p> - -<p>Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un -vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> -qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours -ôté son chapeau en entrant dans une église.</p> - -<p>Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne -voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger -qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un -vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à -la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit -chatouilleux.» Dans les <i>Essais de critique et d'histoire</i> de Macaulay, -nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au -supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de -la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le -brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui -entrent comme éléments dans l'<i>humour</i> ont fait croire à trop de gens -qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter -le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une -de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui -voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent -une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant -des<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple -étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse -sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère -humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du -ridicule!» Un <i>philistin</i> berlinois vantait devant Henri Heine le grand -nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait -sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit:</p> - -<p>«Mon bel ami, l'<i>humour</i> est une invention des Berlinois, le peuple -le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde -pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une -autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services -particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre. -Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire? -Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens -disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville -de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément -était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya -d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule -eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation -dut se contenter des petites,—avec un privilège spécial, toutefois, -pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des -basses<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises -que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent -impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus -de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même -secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable, -lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui -du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en -sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes -les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par <i>humour</i> qu'on -les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde: -la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son -but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit -persiflage, l'absurdité pure et simple en <i>humour</i>, la sotte ignorance -en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de -la moderne Athènes<a name="FNanchor_7_38" id="FNanchor_7_38"></a><a href="#Footnote_7_38" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<p>Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner -aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que -chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque -manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> de -musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur; -de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et -petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p><i>L'esprit dans la bêtise</i>, comme toutes les définitions sommaires qu'on -a données et qu'on donnera encore de l'<i>humour</i>, n'est qu'un côté de -cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou -supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, <i>l'esprit dans le -sentiment.</i></p> - -<p>C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable -<i>humour</i> (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité -et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse -que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais -notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang -qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les -<i>aimions</i>, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire -d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux -héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.</p> - -<p>Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique -est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -enfant qui a une manie très étrange, un <i>dada</i>, et dans le cerveau -duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis -nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable -et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit -plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi -noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller -devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons -de même, nous admirons, nous <i>aimons</i> don Quichotte, si loyal, si -généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances. -La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à -ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à -quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde -chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas -de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité -que l'<i>humour.</i> Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux, -s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou -étudiée, il en fait le tableau suivant:</p> - -<p>«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers -sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds -de<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue, -ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la -tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une -demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je, -mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de -travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as -pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron. -Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais -d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron, -je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses -jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa -net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas, -semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.»</p> - -<p>Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu -et bien décrit cet élément considérable de l'<i>humour</i>: l'esprit dans le -sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de -quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:</p> - -<p>«L'<i>humour</i>vrai, l'<i>humour</i> de Cervantes et de Sterne a sa source dans -le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un -esprit généreux verse sur les blessures de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> et que seul un -esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'<i>humour</i> ainsi entendu -est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus -tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de -ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos -yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique -que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté -fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de -sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une -teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère -et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien, -vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous -les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos -affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime -qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà -la marque de l'<i>humour</i> vrai.»</p> - -<p>Dans un feuilleton du <i>Journal des Débats</i>, daté du 12 mai 1867, la -femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie, -a dit finement: «L'<i>humour</i> fait que la griffade elle-même a quelque -chose de la caresse.»</p> - -<p>M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> anglaise</i>, a défini -partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de -l'<i>humour</i>:</p> - -<p>«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des -contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique -qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les -plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de -bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y -livre<a name="FNanchor_8_39" id="FNanchor_8_39"></a><a href="#Footnote_8_39" class="fnanchor">[8]</a>. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle -aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.—Un -autre trait de l'<i>humour</i> est l'oubli du public. L auteur nous -déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être -compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si -son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. -Il veut être raffiné<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> et original tout à son aise; il est chez lui -dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de -chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.—Un -dernier trait de l'<i>humour</i> est l'irruption d'une jovialité violente, -enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît -brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes -de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez -une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité -habituelle.—Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. -L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone -de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou -laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent -bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes -violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des -retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines -et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en -vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes -harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble -naturelle.»</p> - -<p>M. Taine dit encore: «L'<i>humour</i> consiste à dire d'un ton solennel des -choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.»</p> - -<p>Il est très vrai que tel est souvent le style de l'<i>humour</i>. Sterne, -qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé -que le charme principal de l'<i>humour</i> de Cervantes consiste en ceci, -que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute -la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur -trait d'<i>humour</i> de Swift un passage des <i>Voyages de Gulliver</i> où le -style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M. -Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le -cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais, -comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son -pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma -bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette -dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop -improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner -une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je -n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à -s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets. -Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature -des<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.»</p> - -<p>Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray, -et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne -suffit pas pour distinguer et définir le style de l'<i>humour</i> dans -sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien -curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul -a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de -rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser -et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus -extrêmes de la particularisation.</p> - -<p>Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus -du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, -et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la -capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre -les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et -tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy -les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh, -Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus -de peur pour plus de cinq sols.»</p> - -<p>Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même -pas de dire: «Mon<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des -yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de <i>six teintes et -demie, sinon d'une pleine octave</i>, au-dessus de sa couleur naturelle.» -Au lieu d'écrire: <i>la patience de Job</i>, il écrit: <i>le tiers, le quart, -la moitié ou les trois cinquièmes</i> de la patience de Job, indiquant -exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour -supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule -chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression -«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille -de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage, -il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes, -il tiendra à nous apprendre qu'elle <i>récure une poissonnière.</i> La -blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue -à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face -de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os <i>pubis</i> et le -bord extérieur de la partie du <i>coxendix</i> appelée os <i>ilium</i> ont été -horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable -fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et -l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile».</p> - -<p>M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement -loin ce curieux procédé<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> de style, voulant énoncer ce fait bien simple, -que tous les <i>sénateurs sont vieux</i>, dédaigne les vieilles images dont -un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute -assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies; -il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons -de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier -serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de -tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et -<i>M. Nisard</i>, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la -colonne, <i>pourrait serrer la main à Rhamsès IV.</i>»</p> - -<p>Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les -femmes de la maison prennent un air important,—dans une phrase qui est -le <i>nec plus ultra</i>, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après -laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle:</p> - -<p>«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant -le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait -son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de -l'état de mariage—et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a -plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu -porter,—il n'en est aucune qui me semble aussi pleine<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> d'inextricables -mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée -dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme -de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en -deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus -d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles -de l'<i>humour</i>, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et -l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette -longue revue préliminaire, c'est que l'<i>humour</i> est un genre d'esprit -et de talent singulièrement complexe.</p> - -<p>L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la -logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des -qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a -une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants, -les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en -passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il</p> - -<p> -<span style="margin-left: 15em;">Un âne,</span><br /> -Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier<a name="FNanchor_9_40" id="FNanchor_9_40"></a><a href="#Footnote_9_40" class="fnanchor">[9]</a>;<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p> - -<p>affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon -dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout -à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes, -comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc; -enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du -précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse, -et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui -anéantissent le sérieux.</p> - -<p>Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments -contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée -mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en -un mot, la philosophie de l'<i>humour</i>? C'est ce que je me propose de -chercher dans le chapitre qui va suivre.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_32" id="Footnote_1_32"></a><a href="#FNanchor_1_32"><span class="label">[1]</span></a> <i>Revue critique</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1870.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_33" id="Footnote_2_33"></a><a href="#FNanchor_2_33"><span class="label">[2]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 juin 1865.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_34" id="Footnote_3_34"></a><a href="#FNanchor_3_34"><span class="label">[3]</span></a> Voy. pages <a href="#Page_164">164</a> et suiv.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_35" id="Footnote_4_35"></a><a href="#FNanchor_4_35"><span class="label">[4]</span></a> <i>Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des -XIX<sup>ten</sup> Jahrhunderts.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_36" id="Footnote_5_36"></a><a href="#FNanchor_5_36"><span class="label">[5]</span></a> <i>Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the -little boy to see whether he was doing any thing he could beat him for: -as he happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his -ears, and told him not to do it again.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_37" id="Footnote_6_37"></a><a href="#FNanchor_6_37"><span class="label">[6]</span></a> On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont -significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate -bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans -une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, <i>Aimé de son concierge</i>, -un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant -flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre -ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout -à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me -voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est -même à dire que <i>de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus -ressemblant!</i>»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_38" id="Footnote_7_38"></a><a href="#FNanchor_7_38"><span class="label">[7]</span></a> Reisebilder.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_39" id="Footnote_8_39"></a><a href="#FNanchor_8_39"><span class="label">[8]</span></a> Dans son livre sur <i>Henri Heine</i>, M. Ducros note -naturellement cette singularité, mais sans prendre garde que c'est -précisément en cela que l'<i>humour</i> de Heine consiste et en jugeant, -avec la juste sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce -qui lui Tait l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille -lui-même l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au -moment même où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement -inspiré... L'auteur des <i>Reisebilder</i> n'a garde de se laisser aller -bonnement et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la -fin d'un développement ému ou d'une description enthousiaste, nous -mystifier par une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et -vulgaire.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_40" id="Footnote_9_40"></a><a href="#FNanchor_9_40"><span class="label">[9]</span></a> Alfred de Musset, <i>Mardoche.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></h5> - - -<h4>PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT</h4> - - -<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.—Idée -du néant universel.—Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.—Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.—Rapprochement insolent de tous les -contrastes.—Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.—L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.—La fête des fous.—La danse des -morts.—<i>L'Ecclésiaste.</i>—L'<i>humour</i> des Espagnols.—L'<i>humour</i> des -Anglais.—Rabelais.—Villon.—Pascal.—Voltaire.—Humoristes divers du -XIX<sup>e</sup> siècle.</p> - - -<p class="p2">J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des -contraires<a name="FNanchor_1_41" id="FNanchor_1_41"></a><a href="#Footnote_1_41" class="fnanchor">[1]</a> pour<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> donner une dernière définition de l'<i>humour</i>, -plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui -ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à -la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce -terme. J'opposerai à l'<i>humour</i> l'état d'esprit qui lui est le plus -contraire: cet état, c'est la gravité.</p> - -<p>Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe -d'habitude au mot <i>gravité</i>, mais qui sont étrangères à la notion -de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme -qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux; -c'est, selon l'étymologie, un homme qui <i>pèse.</i> J'entends le verbe -<i>peser</i> dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme -grave, <i>gravis</i>, a du poids,—du lest, comme on dit par métaphore; dans -l'ordre général du monde il pèse pour sa part—on croit peser; et, en -outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette -double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la -balance, telle est la signification complète du mot <i>gravité.</i></p> - -<p>L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre -personne.</p> - -<p>Rire de lui-même, manquer au respect qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> se doit, se donner un petit -soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez, -déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre, -de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait -lui en venir.</p> - -<p>Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes, -toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit -tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit -juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place; -rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour -rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont -gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui -aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures -convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a -des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des -passions: elles donnent du sérieux à la vie.</p> - -<p>La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et -d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et -l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors. -«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; <i>on-on</i> doit <i>rem-emplir</i> les -formes.»—«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld,<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> chacun -affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le -croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et -encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les -défauts de l'esprit.»</p> - -<p>Voilà l'<i>humour</i> presque défini, mais négativement et par son -contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition -de la gravité.</p> - -<p>L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni -lui-même.</p> - -<p>Pourquoi? veut-il simplement contredire cette gravité fausse qui n'est -qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su -s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on -découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout -compris, et il a jugé que <i>tout n'est qu'une farce.</i> L'idée du <i>néant -universel</i> est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il -rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion -est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être -distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral; -surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse. -Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous <i>particuliers</i>; mais -«tout le monde est fol», comme<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> dit Panurge, et lui-même non moins que -les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de -l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol -ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une -perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne; -l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la -moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je -veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots; -et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout -à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la -gravité.</p> - -<p>Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de -satires et de comédies.</p> - -<p>Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du -ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des -infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit -sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation, -la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de -personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien -raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus -respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur -leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> rire sec -et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le -Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules -personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et -nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots.</p> - -<p>H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur -<i>les Conditions de la bonne comédie</i>, dit fort justement: «L'esprit -ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela, -il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui -qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer -ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant -qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent -comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève, -nous spectateurs, à sa propre hauteur.»</p> - -<p>Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous -appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte -et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste! -Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite -les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses -expressions, je développe et commente sa pensée:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p> - -<p>Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur -comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises -individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise, -les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les -imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas, -rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit, -par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous -les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la -maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du -haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères -les fous.—L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises -individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée -précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son -<i>Gulliver</i>; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité -une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons.</p> - -<p>Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui -ait profondément compris la philosophie de l'<i>humour.</i></p> - -<p>L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les -personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le -poète comique ordinaire. Il ne divise pas les<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> hommes en fous et en -sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun -parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune -secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas -pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne -vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie -humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus -grands savants de la terre ne sont pas aussi de <i>triples sots?</i> est-ce -que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle -illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le -poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la -comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout -aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne -et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans -l'égalité du néant.</p> - -<p>Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses -grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général -du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les -<i>aime</i>, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur.</p> - -<p>C'est ici le trait le plus profond de l'<i>humour.</i> Nous l'avons noté -dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle -idée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la -source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant -ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de -Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point -immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une -élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi:</p> - -<p>Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant, -ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au -contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des -<i>sots</i>; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre -fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse! -Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs -mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art -et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de -la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à -Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux -n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et -leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos -grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement -de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> de Falstaff la -philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet -perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les -saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde -vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours -d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis -par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois -d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous -étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que -l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et -des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or -et l'innocence des anges!</p> - -<p>Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange -de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien -qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre -le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre <i>treize</i> -langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de -donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique?</p> - -<p>Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif -plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule -doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres -mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui -paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien -montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez -dupe de lui-même pour en croire un seul mot.</p> - -<p>Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que -notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme -contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse -et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite -gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de -tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante -ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule -qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie -humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras -nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la -cour de Versailles à la mort de Monseigneur.</p> - -<p>L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le -libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des -pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber -à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire -sur<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste; -livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté; -traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur -valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche; -humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la -volupté de l'humoriste.</p> - -<p>En bonne logique, l'<i>humour</i> est la négation même et la ruine de l'art, -puisque le mépris de l'univers, principe de l'<i>humour</i>, embrassant -tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et -nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de -mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.</p> - -<p>Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent -l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts -de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se -sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie <i>par raison.</i> -Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils -saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu -que les Arabes appellent <i>al-katim</i><a name="FNanchor_2_42" id="FNanchor_2_42"></a><a href="#Footnote_2_42" class="fnanchor">[2]</a>», ouvrent généralement leur -livre par une culbute et le ferment sur une pirouette.<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> Rabelais -remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe -en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des -Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, <i>de Nasis</i>, en -latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table -composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur -d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r -...ing—twing—twing—prut—trut (c'est un abominable violon). -Tr...a...e...i...o...u—twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, -diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle, -twuddle diddle—prut—trut—krish—krash—krush.»</p> - -<p>Mais il est clair que l'<i>humour</i> est obligé de se modérer lui-même. -Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction -de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et -de la forme, le rien pur et simple,—zéro. Aussi l'humoriste a-t-il -beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il -n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi -de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie, -il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est -pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.</p> - -<p>Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> briseur de -lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition, -vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et -non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son -coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux. -C'est ici la contradiction intime de l'<i>humour</i>. Comme tant d'autres -contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort, -mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister -littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'<i>humour</i>, qui -semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a -de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque -chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant -par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme -partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la -manière, est le mystère du goût, le secret du talent.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus -ou moins abstraites, pour considérer l'<i>humour</i> dans les faits de -l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais -avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même -sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire -çà et là quelques exemples, sans<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> m'astreindre à un ordre logique -rigoureux.—Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le -génie dans ses rapports avec l'<i>humour</i> sera plus loin l'objet d'un -examen spécial.</p> - -<p>On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait -connu et pratiqué l'<i>humour</i>? La réponse dépend naturellement de -l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la -plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il -est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux -choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence -possible de l'<i>humour</i> au siècle de Périclès et de Phidias serait une -témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques, -l'<i>humour</i>, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de -se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût -et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de -santé, et l'<i>humour</i> est une maladie; l'homme est heureux, croyant, -et l'<i>humour</i> est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état -d'équilibre parfait, et l'<i>humour</i> est le renversement frénétique de -tous les rapports et de toutes les proportions.</p> - -<p>Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature -humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour -les mépriser à la façon de l'<i>humour</i>.»</p> - -<p>Dans la décadence de l'antiquité l'<i>humour</i> fit éclosion; mais, pour -qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient -nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à -l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix -supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et -de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique -inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion -fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe, -création fantasmagorique d'un fantôme.</p> - -<p>Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer -un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux -nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu -de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par -lesquelles nous disons adieu au carnaval.</p> - -<p>Dans son beau livre sur les <i>Fragments cosmogoniques de Bérose, -commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art -asiatique.</i> M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient -coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -<i>Sacée</i>, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un -d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses -empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu -d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques -jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu -de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem -de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur -le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna -l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara -du pouvoir.</p> - -<p>M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la -<i>Religion romaine</i> où il raconte l'invasion des religions étrangères à -Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.</p> - -<p>«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au -printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait -les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus -variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en -femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute: -«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une -litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne, -qui<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne -couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était -Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même -chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps: -«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et -toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise -à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère -dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.»</p> - -<p>Au moyen âge, une sorte d'<i>humour</i> en action nous est également offerte -dans la fameuse <i>fête des Fous.</i> C'était une mascarade où l'État, -l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule -pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage: -«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la -bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux -vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait -rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle -au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux -joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de -ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.»</p> - -<p>D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère, -appartenant à la fois aux représentations<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> de l'art et à l'histoire -réelle, nous apparaissent dans la <i>Danse des morts.</i> Quel théâtre -que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de -misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent -danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir! -Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes -anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du -XV<sup>e</sup> siècle, venant convier à la danse tous les états et -toutes les classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et -pauvres, nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la -belle dame à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en -pâlissant l'horrible fantôme ricaner derrière elle!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'<i>humour</i> peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de -quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond -du néant de toute chose:</p> - -<p>«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est -vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem... -Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai -que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà -grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu -avant moi à Jérusalem;<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> mon intelligence a vu le fond de toute chose; -j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la -folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Beaucoup de sagesse,<br /> -Beaucoup de tristesse;<br /> -Grandir son savoir<br /> -Est peine vouloir.<br /> -</p> - -<p>«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le -plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité... -Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des -vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres -fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour -arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux -sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et -de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi -à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or, -l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de -chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et -je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis -à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de -mes mains et les travaux auxquels je m'étais<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> livré, je reconnus encore -une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors -à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une -part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la -supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la -lumière sur les ténèbres.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le sage a ses yeux dans sa tête,<br /> -Et le fou marche dans la nuit.<br /> -</p> - -<p>«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je -pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle -du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma -sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions -me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se -passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent<a name="FNanchor_3_43" id="FNanchor_3_43"></a><a href="#Footnote_3_43" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> - -<p>Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.</p> - -<p>Cependant, si l'<i>humour</i> se confondait en dernière analyse avec le -pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature -un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans -<i>l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -ridée du<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> néant de l'existence.</i> Le parfait humoriste pense, connue -l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire -cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle -est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée, -légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui -inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.</p> - -<p>L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'<i>humour</i> -gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques -années, initient l'esprit français à l'<i>humour</i> slave, plein de -mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau -fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de -joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel -des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait -exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa -conception du monde<a name="FNanchor_4_44" id="FNanchor_4_44"></a><a href="#Footnote_4_44" class="fnanchor">[4]</a>».</p> - -<p>Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M. -Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne, -a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate -dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes -politiques, et dans toute leur littérature, même<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> dans les œuvres -des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et -contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue -précisément le tempérament humoristique.</p> - -<p>Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux -pour être gai à la façon l'<i>humour</i>; il redoute excessivement d'être -l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce -n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est -du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites -et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est -fort différent de l'<i>humour</i> et de la grande ironie. Le <i>persiflage</i> -se moque des individus; la grande <i>ironie</i> se moque de l'homme, et le -hait; l'<i>humour</i> se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.</p> - -<p>L'<i>humour</i> anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui -d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et -de joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au -XIV<sup>e</sup> siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein -renouveau de la Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine -rien de plus opportun que de traduire en vers <i>l'Ecclésiaste.</i> «Le -désenchantement, remarque à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou -amère,<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> la connaissance innée de la vanité des choses humaines, ne -manquent guère dans ce pays et dans cette race.»</p> - -<p>Quand les voyageurs anglais au XVIII<sup>e</sup> siècle venaient nous -dire: «Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur -répondions: «Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, -écrivait de Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au -cabaret aussi tristement que si l'on y était forcé par le parlement -pour augmenter les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et -sa liberté, qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses -députés à la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; -il danse, il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il -s'enivre.» Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir -bizarre à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»—Des -inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge -de dix-sept ans écrit un poème sur les <i>Plaisirs de la mélancolie.</i> -Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est -doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année -l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où -Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un -enfant des hommes était né.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p> - -<p>Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus -d'ironie que d'<i>humour.</i> Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que -l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche, -cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift -arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui -cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des -humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre -pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de -leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui -sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne -dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale -Swift; il est l'Homère du genre.</p> - -<p>Sterne, au contraire, a plus d'<i>humour</i> que d'ironie. Son esprit, -comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a -pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres -légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la -fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.</p> - -<p>Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme -qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens, -plus aimable et plus riant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span></p> - -<p>Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans -l'<i>humour</i> ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans -l'ironie: le père, la source, <i>sacrum caput.</i></p> - -<p>Qu'y a-t-il de si grand dans l'<i>humour</i> de Rabelais? C'est que chez -lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des -choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que -triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté -profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font -de son livre, qui est par excellence Bible de l'<i>humour</i> c'est-à-dire -d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits -des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui, -étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs -biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède -plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre -deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur, -les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela? -Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science -que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je -vous paye chopine.»</p> - -<p>Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point -que chez lui l'écrivain<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon -de philosophie contenue dans le premier verset de <i>l'Ecclésiaste</i>, -et qui est tout renseignement de l'<i>humour</i>, il l'a donnée dans sa -personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans -sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier -de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son -siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis, -culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à -gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.</p> - -<p>Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et -borner l'<i>humour</i>. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre -n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein -d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de -raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est -l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à -mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au -sérieux.</p> - -<p>Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou -fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien -de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme -y respire pour la science<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> et pour la vertu; mais cherchez bien, et -vous trouverez l'<i>humour</i> qui se cache et rit en un coin: c'est dans -la signature de la lettre, datée du pays d'<i>Utopie.</i> De même, dans -les chapitres sur l'éducation,—chapitres si judicieux qu'ils ont -servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet, -jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme -de l'Université,—Rabelais a le bon goût de chasser doucement le -sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités -grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler -à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand -Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des -héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite -en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs -d'autruche».</p> - -<p>Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous -garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel -humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité, -la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose -d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le -souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant -le sens du <i>Pantagruel</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> veulent y voir tantôt une satire de la -société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne -sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance -naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité -de l'<i>humour</i>, l'impuissance particulière de la raison française à -comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les -protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces -pygmées? Rabelais se moque bien de cela<a name="FNanchor_5_45" id="FNanchor_5_45"></a><a href="#Footnote_5_45" class="fnanchor">[5]</a>!</p> - -<p>C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus -grand des humoristes soit né en France, pays où l'<i>humour</i> est si rare.</p> - -<p>Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature -et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins -complets. Le fond de l'<i>humour</i> étant, en somme, le sentiment que tout -est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il -n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en -possède une certaine dose. Une histoire de l'<i>humour</i> en France serait -un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni -même en tracer le plan général;<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> je ne veux que citer quelques noms ça -et là.</p> - -<p>Le génie de Villon, au XV<sup>e</sup> siècle, a été résumé par un -érudit dans une phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle -contient les termes mêmes de notre dernière définition de l'<i>humour</i>. -«Dans les vers de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, -la bouffonnerie se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la -tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; -<i>le sentiment du néant des choses et des êtres</i> est mêlé d'un burlesque -soudain qui en augmente l'effect.»</p> - -<p>Au XVII<sup>e</sup> siècle, l'<i>humour</i> de Pascal, désespéré, battu des -flots, est venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité -contre la tempête et toujours plein d'une tragique agitation.</p> - -<p>Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux -les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste, -s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul -dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même -par l'idée anéantissante». Ses romans, <i>Micromégas</i> surtout et -<i>Candide</i>, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et -du simple persiflage, et qui appartiennent à l'<i>humour</i> ou du moins à -la haute ironie.—De tous les écrivains de notre littérature, le plus -étranger à toute espèce<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> d'<i>humour</i> est certainement Buffon. Dans son -discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos -yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande -à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus -générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'<i>humour</i>, -nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant -par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité -pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et -rendraient ridicule le sublime lui-même.</p> - -<p>Napoléon I<sup>er</sup>, dans un autre genre et sur une autre scène, -était, lui aussi, totalement dépourvu d'<i>humour.</i> «On ne trouverait pas -dans sa vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule -de ces philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un -César ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est -supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa -propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent -à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de -faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire -... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien, -il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette -suprême grandeur de<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa -juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des -petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste -mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir -bien joué le drame de la vie<a name="FNanchor_6_46" id="FNanchor_6_46"></a><a href="#Footnote_6_46" class="fnanchor">[6]</a>». M<sup>me</sup> de Rémusat raconte -dans ses Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de -gravité. «C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, -que celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent -qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme -est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie -politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes -partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant -qu'ils possèdent la <i>moitié</i>, le <i>quart</i> ou les <i>deux cinquièmes</i> de -l'<i>humour</i>.</p> - -<p>Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur -du <i>Génie du christianisme</i>, depuis l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, -ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me -suis toujours étonné qu'un homme qui<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> avait tant de connaissance des -hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au -jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La -politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples -et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à -espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, <i>c'est -qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au -sérieux.</i>» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave, -emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable -<i>humour</i>, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré -incompatible avec ce genre d'esprit.</p> - -<p>Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas -le moindre grain d'<i>humour.</i> Stendhal en a un peu plus, et il en -affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans -affectation. L'<i>humour</i>, chez ce parfait écrivain, est sévèrement -mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis -en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'<i>humour</i> -au plaisir que prend l'auteur de <i>Lokis</i> et de la <i>Vénus d'Ille</i> à -mystifier le lecteur ébahi.</p> - -<p>Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon -sentiment, le dernier mot de l'<i>humour</i>, en ce sens qu'elle nous<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> fait -toucher du doigt la limite extrême que l'<i>humour</i> ne peut pas dépasser -et où il confine au scandale:</p> - -<p>«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de -Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés -dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur -le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre; -seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement -des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa -maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par -là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains, -et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant -joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse -qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières -cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde -suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement -le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé, -l'engageait à le reprendre et à continuer: «<i>Non</i>, répliqua-t-il, ce ne -sorti pas mes opinions<a name="FNanchor_7_47" id="FNanchor_7_47"></a><a href="#Footnote_7_47" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p> - -<p>Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non -point égaler à un tel paradoxe d'<i>humour</i>, mais lui comparer dans une -certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des <i>Aventures</i> -de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le -jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le -manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier -et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui».</p> - -<p>M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a -compris plus profondément que lui la philosophie de <i>l'Ecclésiaste</i>; -mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme -proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la -création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais -eût prise pour de la foi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est -trop exclusivement classique une bonne définition de l'<i>humour</i>; on -en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su -goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut -l'<i>humour</i>, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit -étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article -du <i>Temps</i> (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> série de -ses <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, il a défini le mot aussi -complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.</p> - -<p>Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'<i>humour</i>, -il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion -générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise -s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent -plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du -XVIII<sup>e</sup> siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir -vraiment l'<i>humour</i> une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une -définition partielle. M. Taine, dans son <i>Histoire de la littérature -anglaise</i>, a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères -extérieurs de l'<i>humour</i>, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce -genre d'esprit et de talent.</p> - -<p>En Allemagne, la <i>Poétique</i> de Jean-Paul, livre extravagant et obscur, -est le vrai code de d'<i>humour</i>, et plusieurs chapitres des admirables -<i>Reisebilder</i> d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.—Le grand -sens de Hegel a condamné l'<i>humour</i> avec la dernière sévérité. Il -y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La <i>subjectivité -infinie</i>, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe -de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable -excès. L'<i>humour</i>, c'est la personnalité<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> de l'artiste gonflée, -débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain -rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le -personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits, -ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne -d'intérêt. Il est l'<i>alpha</i> et l'<i>oméga</i>, le commencement et la fin. -Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents. -Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois -cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur, -pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de -poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose -substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit, -l'imagination, la sensibilité, la grâce et <i>les grâces</i> de l'artiste.</p> - -<p>Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais -Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même -et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce -n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi, -sur les débris de l'univers.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_41" id="Footnote_1_41"></a><a href="#FNanchor_1_41"><span class="label">[1]</span></a> On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la -comédie sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_42" id="Footnote_2_42"></a><a href="#FNanchor_2_42"><span class="label">[2]</span></a> Rabelais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_43" id="Footnote_3_43"></a><a href="#FNanchor_3_43"><span class="label">[3]</span></a> Traduction de M. Renan.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_44" id="Footnote_4_44"></a><a href="#FNanchor_4_44"><span class="label">[4]</span></a> Gaston Paris, <i>Histoire poétique de Charlemagne</i>, p. 200.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_45" id="Footnote_5_45"></a><a href="#FNanchor_5_45"><span class="label">[5]</span></a> Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions -contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de -la poésie comme de l'<i>humour</i>, c'est que le <i>Pantagruel</i> soit le -développement logique et suivi d'une allégorie <i>particulière.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_46" id="Footnote_6_46"></a><a href="#FNanchor_6_46"><span class="label">[6]</span></a> Lanfrey, <i>Histoire de Napoléon I<sup>er</sup></i>, t. II, p. -336.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_47" id="Footnote_7_47"></a><a href="#FNanchor_7_47"><span class="label">[7]</span></a> Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse -du directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a><br /><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></h5> - - -<h4>L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</h4> - - -<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.—La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.—<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>—Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.—Falstaff.—Les sept âges de -la vie humaine.—Le banquet de la lin.—Conclusion générale.</p> - - -<p class="p2">L'<i>humour</i> signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au -soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot, -depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens -du mot français <i>humeur</i>, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au -plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme -l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec -l'espèce de philosophie<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> si amèrement exprimée dans le premier verset -de <i>l'Ecclésiaste.</i></p> - -<p>J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de -l'<i>humour</i> par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de -l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de -prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être -vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut -en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne -pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je -cède la parole au critique français qui a donné de l'<i>humour</i> la plus -juste définition que je connaisse.</p> - -<p>«Le rire, écrit M. Scherer<a name="FNanchor_1_48" id="FNanchor_1_48"></a><a href="#Footnote_1_48" class="fnanchor">[1]</a>, est excité par le ridicule, et le -ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa -destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous -empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger, -et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons -maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus -dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum -habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la -vie; elle est entre l'homme même<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> et sa destinée, entre la réalité tout -entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi -dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois, -pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant... -Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes -ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se -plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et -inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a -un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la -vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le -grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie -de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse -de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de -la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de -l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et -celles de ses chers semblables,—telle est l'essence de l'<i>humour</i>. On -comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire -sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le -sentimental qui se pénètrent réciproquement.</p> - -<p>«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est -un sceptique. Cette<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> tolérance «les misères de l'humanité qui le -caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en -lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou -sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres. -Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie -auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances; -il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la -drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera -dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la -disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus -heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus -juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai -philosophe—pourvu cependant qu'il soit philosophe.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il nous reste à examiner l'<i>humour</i> dans Shakespeare et dans Molière, à -chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure -ils le sont.—Un mot d'abord sur Aristophane.</p> - -<p>Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de -l'art classique en général, l'<i>humour</i> s'est cependant glissé dans -l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la -distingue à tous les points de vue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> - -<p>Dans la comédie de <i>la Paix</i>, Trygée, traversant les airs à cheval -sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car -la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont -l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'<i>humour</i>, -et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La -forme générale en est humoristique par le décousu de la composition, -par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature -qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu -et l'accessoire; par la <i>parabase</i> elle-même, intervention directe -et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface -bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le -rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du -lyrisme le plus pur et le plus éclatant.</p> - -<p>Mais, à considérer d'autres choses plus importantes—l'inspiration -habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref -le fond de son théâtre et de sa pensée—Aristophane m'apparaît comme -le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et -de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel -parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres -contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre -Socrate ne fait pas honneur à la<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> portée de son esprit aux yeux de -la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et -le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur -et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant -Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout -citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion -civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'<i>humour.</i> Il -est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus -claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.</p> - -<p>Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique -d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des <i>Oiseaux.</i> Cette -comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans -l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire -individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se -joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes, -devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut -encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des -hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus -gracieux ni de plus hardi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans les champs libres de l'air, les oiseaux<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> imaginent de bâtir une -ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute -communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets, -dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les -oiseaux» elle s'écrie:</p> - -<p>«Je suis immortelle!</p> - -<p>—Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi! -l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et -ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi -du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?</p> - -<p>—Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de -sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et -des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse -grillée.</p> - -<p>—De quels dieux parles-tu?</p> - -<p>—Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.</p> - -<p>—Vous, dieux?</p> - -<p>—Y en a-t-il d'autres?</p> - -<p>—Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à -eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et <i>non à Jupiter, par -Jupiter</i><a name="FNanchor_2_49" id="FNanchor_2_49"></a><a href="#Footnote_2_49" class="fnanchor">[2]</a>!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>Rien de plus humoristique que ce dernier trait.—La situation devient -tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux -oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu -triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité -au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux, -est occupé à faire la cuisine.</p> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS.</span>—Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium, -passe-moi le fromage, veille au charbon.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Attends que j'aie mis mon silphium.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Qu'est-ce que ces viandes?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les -amis du peuple.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la -paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous, -soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de -pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> sommes, à -cet égard, munis de pleins pouvoirs.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui -encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que -vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le -sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs -à dîner.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Cela me suffit, je vote pour la paix.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc -détrôner ton père?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants, -si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous -les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous -aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le -corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat -sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Bonne idée, par Neptune!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur -soit rendu..?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à -Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la -guerre pour une femme?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—Et quel parti prendre?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Lequel? conclure la paix.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">NEPTUNE</span>.—O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais -ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale -à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les -richesses qu'il laissera.</p> - -<p>PISTHÉTÉRUS.—Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici -à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami. -La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es -bâtard et non fils légitime.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Moi, bâtard! Que dis-tu là?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère? -D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière -de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères -légitimes.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses -biens, tout bâtard que je suis?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite -maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> -en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue -la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants -légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux -collatéraux les plus proches.»</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait -inscrire sur les registres de sa phratrie?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre? -Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HERCULE</span>.—Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune -fille...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PISTHÉTÉRUS</span>.—Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de -noces.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la -plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la -législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de -rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes; -mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au -lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'<i>humour</i><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> -d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.</p> - -<p>C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux. -Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde. -Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de -Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter -contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des -pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous -vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous -êtes gras. <i>Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!</i> -mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de -silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout -bouillant sur votre dos!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques -étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'<i>humour</i>) -Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment -de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la -qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde -que l'humoriste est le vrai sage; il est seul <i>déniaisé</i>; il n'est la -dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> pour prendre -au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande -foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si -heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de -misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement, -cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.</p> - -<p>Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à -l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable), -alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de -cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des -services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et -pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme -un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont -parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense -avec Aristote que l'homme est un animal <i>politique</i> et que l'auteur -comique doit à sa manière, <i>pro sua parte virili</i>, satisfaire, lui -aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane -trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa -personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour -cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le -faut, dans l'ornière. «Montre moi ton<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> pied, génie, dit quelque pari -Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière -terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché -dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas. -Va-t-en!»</p> - -<p>Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés; -quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de -nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.</p> - -<p>Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de -corriger les vices des hommes<a name="FNanchor_3_50" id="FNanchor_3_50"></a><a href="#Footnote_3_50" class="fnanchor">[3]</a>»; il s'en tenait à la bonne vieille -devise: <i>Castigat ridendo mores</i>, et il agissait en conséquence. -Les <i>dilettanti</i> de l'esthétique, qui sourient de cette prétention, -sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès? -Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France -aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête -et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?</p> - -<p>L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur <i>les Conditions de la bonne -comédie</i>, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie -contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span> c'est avant tout -le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment:</p> - -<p>«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de <i>peindre d'après -nature</i>, comme dit Molière, et de <i>rendre agréablement sur le théâtre -les défauts de tout le monde</i>; s'il osait attaquer les engouements -du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la <i>bohême</i> -de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands -hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait -impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame -à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse -et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu -nos hommes aux grands principes <i>humanitaires</i>, aux idées <i>généreuses</i>; -s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques -du droit <i>nouveau</i>, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la -civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques -creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait -l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût -rire avec lui<a name="FNanchor_4_51" id="FNanchor_4_51"></a><a href="#Footnote_4_51" class="fnanchor">[4]</a>?»</p> - -<p>Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs -contemporains et que Molière<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> a suivi, il faut que le poète ait la -naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action -et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette -noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé, -<i>sceptique</i>, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui -la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un -affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'<i>humour</i>, le -revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare -est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce -mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un -blâme quelconque pour le second.</p> - -<p>L'<i>humour</i> universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la -civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la -vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux; -mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour -la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est -plus <i>aimé</i> que Shakespeare.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand -rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas -contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son -apologiste allemand, M. Humbert,<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> dans l'ardeur un peu indiscrète de -son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce -qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.</p> - -<p>Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance -royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause. -Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son -appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre -la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et -humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit -féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme -font des libéraux qui se trompent de siècle.</p> - -<p>Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi -catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette -puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'<i>humour</i> -d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est -beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer <i>Tartuffe.</i> La -critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que -la comédie, la poésie et l'<i>humour</i> se passeraient bien de cette -froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le -nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> le -<i>laissez-passer</i> indispensable du <i>Tartuffe.</i></p> - -<p>Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la -gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son -manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse -et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne, -ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait -s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses -victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière -est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme -que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de <i>l'École des maris</i> -définit fort prosaïquement en ces termes:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,<br /> -Et jamais il ne faut se faire regarder.<br /> -L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage<br /> -Doit faire des habits ainsi que du langage,<br /> -N'y rien trop affecter, et sans empressement<br /> -Suivre ce que l'usage y fait de changement.<br /> -Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode<br /> -De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,<br /> -Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,<br /> -Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux:<br /> -Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,<br /> -De fuir obstinément ce que suit tout le monde,<br /> -Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous<br /> -Que du sage parti se voir seul contre tous.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p> - -<p>Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la -société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau -est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la -hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint -l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé, -non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de -l'<i>humaine folie.</i> Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant -par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle -actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur, -absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût -de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux -où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de -l'éternité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se <i>dédoubler</i> -et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était -pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait -jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans -plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade -Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui -regardaient ce qui se passait dans son domestique.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p> - -<p>Ce n'est pas tant dans <i>l'Impromptu de Versailles</i> (la seule pièce -de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette -puissante objectivité humoristique du poète, que dans <i>George Dandin, -le Malade imaginaire</i> et <i>le Misanthrope.</i> Voilà les œuvres où Molière -s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs, -el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle -d'<i>humour</i> a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire -que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi -extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque -chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur -la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les -folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste -comme la mort:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Vains et peu sages médecins;</span><br /> -Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">La douleur qui me désespère!...</span><br /> -</p> - -<p>Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'<i>humour</i> -de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'<i>Antoine et -Cléopâtre</i><a name="FNanchor_5_52" id="FNanchor_5_52"></a><a href="#Footnote_5_52" class="fnanchor">[5]</a>, et nous avons signalé la scène qui se<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> passe à bord de -la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre. -D'autres pièces, <i>Hamlet</i> par exemple et <i>le Roi Lear</i>, sont -hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression -profonde du néant du monde et de la vie.—Mais ce n'est point par -ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue -générale de l'<i>humour</i> du grand poète.</p> - -<p>Partons du <i>clown</i>, qui est, dans ses tragédies comme dans ses -comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi -humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et -fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie -inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne -sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare -a élevé le clown ou plutôt le <i>fou</i> (car ce mot indique dans la -hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre -ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé -le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a -personnifié en lui son <i>humour</i> ou son ironie.</p> - -<p>«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres -personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette -vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> de dire: Le plus -fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son -entourage le miroir de la vérité.»</p> - -<p>Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans <i>Comme il vous plaira</i>, -renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de -Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son -instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes. -«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche? -demande Corin.—Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire, -je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie -misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît -beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est -fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à -mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait -contre mon goût.»</p> - -<p>L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs -vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de -la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier -Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement. -Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient, -quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de -l'humoriste.<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais -on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque -pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune -des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins -extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'<i>humour</i>, -c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne, -en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un -auteur allemand qui vivait au XVII<sup>e</sup> siècle a écrit un roman -intitulé <i>Simplice</i>, où il signale les abus contemporains et avise au -moyen de les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse -humaine, il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.</p> - -<p>L'<i>humour</i> de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des -personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu -de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!» -s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a -souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas -avec autant d'à-propos!»—«O mélange de bon sens et d'extravagance! -s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans -la folie!»</p> - -<p>Les meilleurs grotesques de Shakespeare<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> sont plutôt spirituels que -comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire -à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les -mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne. -L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans -nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de -l'<i>humour</i> considéré en général; ce trait distingue particulièrement -l'<i>humour</i> de Shakespeare.</p> - -<p>Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent -point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils -sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne -et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la -poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur -leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par -l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la -grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux, -Shakespeare fait de ces hommes des créations <i>poétiques</i> et, en quelque -sorte, des <i>artistes d'eux-mêmes.</i>»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Considérons Falstaff.—Le problème le plus délicat que la critique -puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il -que<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de -débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre -omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris», -n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire, -une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à -son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux, -il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?</p> - -<p>D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est -plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore -faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et -corpulent Falstaff.</p> - -<p>«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?» -lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie, -de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton -âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me -serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et -des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.»</p> - -<p>L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des -qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses -aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span> heureuse disposition de -sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même. -Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste -suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de -l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une -idée semblable dans <i>les Fourberies de Scapin</i>; mais combien Scapin est -plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail! -Scapin dit à Octave:</p> - -<p>«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre -rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la -tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis -votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était -à lui-même.—Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un -père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons -déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence? -Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes -soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons -donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de -ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin, -réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous -demeurez tout interdit.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p> - -<p>Écoutons maintenant Falstaff:</p> - -<p>«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas -être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie -les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que -je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux -où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures. -Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus -foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle -s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta -mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux -tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si -donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils, -te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire -l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas -une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou -et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry, -dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans -notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des -anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu -fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans -l'ivresse,<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span> dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les -plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai -souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de -Votre Majesté?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air -enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense, -de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la -soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet -homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la -vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, -comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu -dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère -l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se -joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie, -selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre -importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit -effrontément?</p> - -<p>«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span> pardonne! Avant de te -connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la -vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je -renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais -pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de -rots de la chrétienté!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse, -appelle-moi coquin et moque-toi de moi.»</p> - -<p>La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre -heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes. -Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce -excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage -le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les -voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde -partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince -Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau -déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se -sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le -préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que -Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> énormes qu'on attend -de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.</p> - -<p>Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff -raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine -d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé -de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour -convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher -dans l'antichambre avec sa dague.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.—Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré -deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit -de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi -à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma -position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de -bougran fondent sur moi...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi -en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept -pointes dans mon bouclier comme ceci.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en -bougran, dont je te parlais...</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Bon! deux de plus déjà!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>—... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied. -Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un -clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est -sorti onze.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois -goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont -foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir -ta main.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante, -gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de -chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de -suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment -donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal -vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons, -donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">POINS</span>.—Allons, une raison, Jack, une raison!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait -l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par -contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons -seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à -personne par contrainte, moi!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend -confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point -Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la -fantaisie:</p> - -<p>«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. -Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse -escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon -prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez -l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être <i>humoristiques</i>, -je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde, -mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont -pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont -une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une -garantie que la vérité n'est pas sérieusement<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> menacée par eux; leur -propre énormité les réduit à néant.</p> - -<p>En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de -vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la -mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même -et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il -y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le -ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux. -Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit -rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi -la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation -doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur -sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître -douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de -bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé -par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un -diable et faites-vous plutôt assommer.»</p> - -<p>La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la -modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide -de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est -<i>l'apparence</i> de ces deux choses;<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> la prudence la plus élémentaire -consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait -cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a -pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être -un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux -que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué -son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa -nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au -fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et -dupe dos apparences.</p> - -<p>Un critique anglais du XVIII<sup>e</sup> siècle, Maurice Morgann, -a écrit sur le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment -délicieux, humoristique comme le personnage même auquel il est -consacré, mais sans s'écarter jamais du bon goût et de la distinction -la plus exquise. L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite -sa réputation, et soutient en particulier ce piquant paradoxe, que -Falstaff était un homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce -n'est pas à cause de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; -sur ce point-là surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur -de la mauvaise opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident -mieux que ses paroles.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span></p> - -<p>Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute -justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus -poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de -poltronnerie, c'est que son <i>humour</i> a ambitionné ce singulier honneur -et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré -de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de -chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou -faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire -tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait -pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a -fait.</p> - -<p>Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un -type de <i>miles gloriosus</i>, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté, -il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un -vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas -un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'<i>avance</i> d'exploits qu'il -n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'<i>après</i> l'action et -sont une libre et joyeuse invention de l'<i>humour</i> brodant sur des faits -particuliers.</p> - -<p>Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte, -Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le -moment<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère -sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un -lâche ne le pourrait pas<a name="FNanchor_6_53" id="FNanchor_6_53"></a><a href="#Footnote_6_53" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas, -s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">Plus froid que n'est un marbre,</span><br /> -Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Ayant quelque part ouï dire</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'ours s'acharne peu souvent</span><br /> -Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.<br /> -</p> - - -<p>Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler -le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot. -Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est -simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la -vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là -on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait -modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et -c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.»</p> - -<p>Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer? -Sans profit pour la société,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> il aurait donc cherché—l'égoïste!—la -satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur?</p> - -<p>«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras? -enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie? -Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle -... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants, -car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson -funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.»</p> - -<p>Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute, -c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était -aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger -passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort, -pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles, -et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son -<i>humour</i>, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur -est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le -charge sur son dos.</p> - -<p>«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE PRINCE HENRY</span>.—Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu -mort.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">FALSTAFF</span>.—Toi?... Seigneur! Seigneur!<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> que ce monde est adonné au -mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et -lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, -et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury -... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait -cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me -démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare.</p> - -<p>D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel -est Jacques dans <i>Comme il vous plaira.</i> Le tableau que ce mélancolique -personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à -la façon de l'<i>humour</i>:</p> - -<p>«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en -sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue -successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est -d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice. -Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage -du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers -l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant -une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> maîtresse. Puis le -soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux -sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la -réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le -juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère, -la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes -banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre -un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et -une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa -jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis -pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant -un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique -plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur -oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,—sans rien!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et après?</p> - -<p>Hamlet va nous le dire.</p> - -<p>«Où est Polonius? lui demande le roi.</p> - -<p>—A souper.</p> - -<p>—A souper! où donc?</p> - -<p>—Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain -congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment.<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> Le -ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous -engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes -pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un -service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut -pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a -mangé ce ver.</p> - -<p>—Que veux-tu dire par là?</p> - -<p>—Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un -voyage à travers l'intestin d'un mendiant.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et -planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes -filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et, -pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens.</p> - -<p>Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare. -La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa -supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point -de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane -les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est -pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions -politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> et, -comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de -nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un -jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus -universel.</p> - -<p>«C'est un divin bateleur, a-t-on dit<a name="FNanchor_7_54" id="FNanchor_7_54"></a><a href="#Footnote_7_54" class="fnanchor">[7]</a>. Le monde lui apparaissait -comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de -théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant -nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire -de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous -glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello, -Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire, -vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le -bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque -de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence, -commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes -qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement -leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui -renferme<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span> tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ainsi font, font, font<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Les follettes</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Marionnettes,</span><br /> -Ainsi font, font, font<br /> -Trois p'tits tours—et puis s'en vont.<br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_48" id="Footnote_1_48"></a><a href="#FNanchor_1_48"><span class="label">[1]</span></a> <i>Études sur la littérature contemporaine</i>, t. VI, p. 210.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_49" id="Footnote_2_49"></a><a href="#FNanchor_2_49"><span class="label">[2]</span></a> Traduction de M. Poyard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_50" id="Footnote_3_50"></a><a href="#FNanchor_3_50"><span class="label">[3]</span></a> Préface du <i>Tartuffe.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_51" id="Footnote_4_51"></a><a href="#FNanchor_4_51"><span class="label">[4]</span></a> Écrit en 1883.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_52" id="Footnote_5_52"></a><a href="#FNanchor_5_52"><span class="label">[5]</span></a> Voy. <i>Les Tragédies romaines de Shakespeare</i>, chap. VII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_53" id="Footnote_6_53"></a><a href="#FNanchor_6_53"><span class="label">[6]</span></a> Maurice Morgann, <i>An Essay on the dramatic character of -sir John Falstaff.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_54" id="Footnote_7_54"></a><a href="#FNanchor_7_54"><span class="label">[7]</span></a> Victor Cherbuliex, <i>Études de littérature et d'art.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span></p></div> - - - - -<h5><a name="APPENDICE1" id="APPENDICE1"></a>APPENDICE<a name="FNanchor_1_55" id="FNanchor_1_55"></a><a href="#Footnote_1_55" class="fnanchor">[1]</a></h5> - - -<h4>UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</h4> - - -<h5><i>LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON</i></h5> - -<p>Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit -les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement -qu'on peut appeler <i>homéopathique</i>, quoique ce terme date d'une époque -postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est -probablement la raison pour laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> elle plaît davantage à notre goût -français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que -les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que -les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie -ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de -<i>prosaïsme</i> parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les -pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.</p> - -<p>La comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison</i> parut pour la -première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après -sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il -y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom -d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et -en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand -poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses -contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est -un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain -défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes -naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut -tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois -avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span> trop bien -la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme -défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le -texte.</p> - -<p>La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont -italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies -de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire -médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses -prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce -que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui -encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire -qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.</p> - -<p>Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses -valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un -cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de -faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter -cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus -somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter -les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira -en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui -présentera un bassin d'argent rempli<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> d'eau de rose, avec du linge -damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?» -Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que -Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses -mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie, -et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on -lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.</p> - -<p>Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens -se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie -devant son homme.</p> - -<p>En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs -s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect <i>Votre -Seigneurie, Votre Honneur</i>, lui offrent du vin d'Espagne, des -conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni <i>Votre -Honneur ni Votre Seigneurie</i>: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de -ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi -des conserves de bœuf.—Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette -manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de -votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une -considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!—Quoi! -vous voulez donc me<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span> faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe -Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance, -cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et -pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket, -la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son -compte pour quatorze sous de petite bière...—Oh! voilà ce qui désole -Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin, -voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe -château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord, -souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la -réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»</p> - -<p>Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il -finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède -pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais -plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je -vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces -moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas -un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame -notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!—Oh! -que nous sommes joyeux de voir votre raison<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> revenue. Voilà quinze -ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.—Quinze ans! ma -foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce -temps?—Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme -vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous -avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle -maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice -parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous -appeliez Marianne!—Oui, la fille du cabaret.—Allons donc, Milord; -vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes -que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf, -Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont -jamais existé et qu'on n'a jamais vus.—Eh bien, que Dieu soit loué de -mon heureux rétablissement!»</p> - -<p>L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la -raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité -du rêve.</p> - -<p>«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu -que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons; -on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler -le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La -moitié<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre -moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un -peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons -dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous -affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si -un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, -qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi -qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait -artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on -rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin -Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes -dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est -elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous -éveillons à la mort.»</p> - -<p>Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité -où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de -l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.</p> - -<p>Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours, -huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et -l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil, -à la porte du cabaret de<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span> Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il -croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec -une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne -différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.</p> - -<p>Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel. -Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens -déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont -voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a -pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons -après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que -l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou -une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement -requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point -aux éditions plus anciennes.</p> - -<p>C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand -seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie, -dont je vais maintenant faire l'analyse, de <i>la Méchante Femme mise à -la raison.</i> L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante -histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de -notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans -l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span> de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la -réalité et du rêve.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles: -l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait <i>Katharina -the shrew</i>, c'est-à-dire Catherine la mégère, <i>Katharina the curst</i>, -c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes -eût été trop faible à lui seul, <i>Katharina the curst shrew</i>, Catherine -la mégère exécrable. La cadette, Blanche, <i>Bianca</i>, était un ange, et -plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée -de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait -de la diablesse.</p> - -<p>«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme -résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir -trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma -permission de la mettre en ménage...—En ménage! dites donc à la -ménagerie<a name="FNanchor_2_56" id="FNanchor_2_56"></a><a href="#Footnote_2_56" class="fnanchor">[2]</a>... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi -de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et -recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»</p> - -<p>Les prétendants à la main de Bianca désespéraient<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span> de découvrir un -homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio, -gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à -Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il -s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de -vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.</p> - -<p>«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au -but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu, -et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais -tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.—Seigneur -Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit -suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de -Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de -Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela -ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à -Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez -sur moi pour vivre heureux.»</p> - -<p>Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent -est plus précieux que toutes les choses du monde<a name="FNanchor_3_57" id="FNanchor_3_57"></a><a href="#Footnote_3_57" class="fnanchor">[3]</a>;» mais bien -d'autres<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span> très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés -dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique -n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une -philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et -sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage. -Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en -personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté -téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans -une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire -des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide -assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à -rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit -en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend -et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie -aussi choquante.</p> - -<p>Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que -vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui -dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre -sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure -plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> femme qui ne -manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été -celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut, -mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui, -méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois -pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.—Silence, -Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de -qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et -la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa -demande.</p> - -<p>Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète -nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait -assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur. -Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de -dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de -la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur -n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur -en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci -pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais -évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet -et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span> gronde -l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio -entre.</p> - -<p>«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?</p> - -<p>—J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.</p> - -<p>—Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa -manche. Procédez méthodiquement.»</p> - -<p>Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:</p> - -<p>«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la -beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste -et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans -façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge -que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»</p> - -<p>Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule -si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement -prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa -fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage -son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.</p> - -<p>«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et -précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour... -Abrégeons, et<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en -mariage?</p> - -<p>—Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille -écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car -tout dépend de là.</p> - -<p>—Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis -aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle -un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et -je ne fais pas ma cour en enfant.»</p> - -<p>Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise, -n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de -nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa -position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas -tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le -débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit -entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio, -sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous -le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.</p> - -<p>«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si -pâle?</p> - -<p>—Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.</p> - -<p>—Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p> - -<p>—Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra -mieux que le luth.</p> - -<p>—Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?</p> - -<p>—C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement -qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour -lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience -diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous -allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé -sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à -travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé -le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier, -mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.</p> - -<p>—Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante -fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde -d'avoir avec elle une petite causerie!»</p> - -<p>Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original, -et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et -d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se -glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un -<i>dompteur</i>, je veux dire un homme absolument<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span> froid, calme et maître -de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les -fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner, -intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son -rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements -simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite -avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement -l'exécution.</p> - -<p>Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on -veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas -homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la -fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans -la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître -plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne -le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses -manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle -l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les -débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher -qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.</p> - -<p>Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il -va faire sa cour, tambour<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> ballant, s'annonçant dès l'abord en -maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la -baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.</p> - -<p>«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.</p> - -<p>—Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me -nomment Catherine.</p> - -<p>—Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau, -écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur, -célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles -ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»</p> - -<p>Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.</p> - -<p>«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau, -ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement -aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage; -mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante, -enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton -langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer -le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme -font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span> -contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un -langage gracieux, caressant et affable.»</p> - -<p>La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques -grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel. -Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi -l'entretien:</p> - -<p>«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs. -Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une -affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi. -Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière -qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure -que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre -père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine -pour femme.»</p> - -<p>Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche -prochain.</p> - -<p>«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses -dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite -harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son -beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et -lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être -méchante, «Beau-père, je vous le<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span> jure, on n'a pas idée comme elle -m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou, -elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je -vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que -ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez -les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»</p> - -<p>Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus -ou moins comprimée d'abord par l'<i>ouragan</i> de Petruchio, éclate -après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!» -s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles -épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce -brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette -science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour -s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que -Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle -échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout -le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca, -la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi -donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son -prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses -manières un peu rudes ne<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span> valent-elles pas mieux, après tout, que les -mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre -d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec -lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond -d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la -lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se -mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.</p> - -<p>Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de -fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde -et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par -comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et -dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse -mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera -et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa -raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en -action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie -du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement -carrière.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents, -tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span> -Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage, -disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance, -porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel -attirail, grands dieux!</p> - -<p>«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées -pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à -chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée -antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville, -avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une -selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux, -il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé -comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, -rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé -de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le -vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il -a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de -mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa -selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de -la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec -de la ficelle.»</p> - -<p>Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span> pas à paraître en personne -aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.</p> - -<p>«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien -sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme -si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène -extraordinaire?</p> - -<p>—Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage. -Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas; -mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal -accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez -vous marier.</p> - -<p>—D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi -qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La -matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»</p> - -<p>Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la -cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est -si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement -dramatique le spectacle de la chose même.</p> - -<p>«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?</p> - -<p>—Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.</p> - -<p>—Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p> - -<p>—Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en -saura quelque chose.</p> - -<p>—Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible.</p> - -<p>—Je vous dis qu'il est un démon.</p> - -<p>—Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.</p> - -<p>—Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je -vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait -Catherine pour femme, <i>oui, de par tous les diables</i>, a-t-il crié, -et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a -laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le -rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing -qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre. -<i>Et maintenant</i>, a-t-il crié, <i>qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!</i></p> - -<p>—Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?</p> - -<p>—Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait -en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après -diverses cérémonies, il a demandé du vin. <i>Une santé!</i> a-t-il crié -comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades -après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant -le fond du verre à la barbe du sacristain,<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span> roide et sèche broussaille, -disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la -mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant -que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je -me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de -mariage si extravagant.»</p> - -<p>Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de -la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister -avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents -et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence -et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse -épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener -Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine -elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise -Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui -vous en prie.»</p> - -<p>Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal -guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon -sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît: -«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont -ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont -fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs,<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span> en avant marche dans la -salle du festin!»</p> - -<p>Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée, -qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et -l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle -prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio -sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs, -dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner, -Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez, -riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle -vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends -rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi? -qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez -hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes, -Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas -peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai -ton bouclier contre un million d'ennemis!»</p> - -<p>Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène -Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.</p> - -<p>Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous -sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure -de<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span> langage qu'on appelle en rhétorique <i>prétérition</i> est employée -d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire -semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous -ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">Vous ne saurez pas qu'avec magnificence</span><br /> -Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence:<br /> -Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour;<br /> -Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;<br /> -Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue...<br /> -Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien<a name="FNanchor_4_58" id="FNanchor_4_58"></a><a href="#Footnote_4_58" class="fnanchor">[4]</a>.<br /> -</p> - -<p>De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois -interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son -maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors, -raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais -appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une -mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment -il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est -glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher -de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui -jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment -les chevaux se sont échappés;<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> comment la bride s'est rompue et comment -j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables, -qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau -avec toute ton ignorance.»</p> - -<p>Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa -nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa -propriété de campagne:</p> - -<p>«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est -Nathaniel, Grégoire, Philippe?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">TOUS LES VALETS</span>.—Voilà, voilà, monsieur, voilà!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches! -lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance! -plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">GRUMIO</span>.—Me voici, monsieur.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas -ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous -ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.»</p> - -<p>Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à -brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant -ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span> Catherine de l'eau -pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par -son maître, a laissé choir l'aiguière.</p> - -<p>«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute -involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la -bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la -méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de -joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un -serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle -et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses -à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve -commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.</p> - -<p>Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau, -asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le -<i>Benedicite</i>, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il -est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment, -maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à -moi qui n'aime pas la viande calcinée?»</p> - -<p>Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.</p> - -<p>«<span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi. -Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span></p> - -<p>—Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est -expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et -fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles -de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de -viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce -soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la -chambre nuptiale.»</p> - -<p>Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit -de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont -le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai -l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les -draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse -que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle. -Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer -l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que -je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.»</p> - -<p>Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués, -dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des -bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise -qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit -être sur la scène<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span> un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas -à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur -maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie:</p> - -<p>«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?</p> - -<p>—C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. <i>He kills her in -her own humour.</i>»</p> - -<p>Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement -guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse -à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en -fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il -faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire -d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la -part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.</p> - -<p>Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou, -puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que -le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la -bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui -crions: <i>Assez!</i> Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui -précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à -multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux -successivement un marchand<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span> de modes el un tailleur auxquels Petruchio -a commandé divers objets de toilette pour Catherine.</p> - -<p>«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une -soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les -dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et -on ne me mène pas comme un singe.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête -de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie -jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O -mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche! -... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.—Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la -mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous, -et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus -élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une -poupée?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une -poupée.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE TAILLEUR</span>.—Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie -qui voudrait faire d'elle une poupée.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à -coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce -d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me -verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque, -chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec -ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du -bavardage!»</p> - -<p>La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari -en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à -la maison paternelle.</p> - -<p>A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement -sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de -murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et -c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée -de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une -personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison, -n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite -ou faible: un éducateur<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span> nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des -parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable, -mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle <i>aime</i> -l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa -volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède -ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que -d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont -elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, <i>fière de -s'incliner.</i> Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison -des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à -entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher -seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il -faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès -de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.</p> - -<p>Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute -fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.</p> - -<p>Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine -consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté -maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune -est brillante et sereine!—Soit, c'est la lune, répond Catherine après<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span> -une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les -sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité, -c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce -n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle, -désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»</p> - -<p>Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle, -dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et -s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu -une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur -ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables -aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille, -encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de -sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas -rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère -qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune -vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux -les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre -favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement, -Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela -signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé,<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span> fané, -flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.—Vénérable -vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux -leur absurde méprise; ils ont été <i>tellement éblouis par l'éclat du -jour</i>, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine -et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à -l'heure par Petruchio?</p> - -<p>Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils -s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette -comédie morale.</p> - -<p>Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce -Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les -nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient -de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté -d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage -anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs -en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon -gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois -que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun -de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span> -obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix -dont nous allons convenir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—D'accord. Quelle est la gageure?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Vingt ducats.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon -chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Eh bien! cent ducats.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Accepté.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Marché fait.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Qui commencera?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me -parler.»</p> - -<p>Biondello sort et revient un instant après en disant:</p> - -<p>«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment -et qu'elle ne peut venir.»</p> - -<p>C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de -venir me parler tout de suite.</p> - -<p>—Oh! oh! <i>prie ma femme</i>... Comment pourrait-elle résister?» dit -ironiquement Petruchio.</p> - -<p>Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous -devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle -vous fait dire d'aller la trouver.»</p> - -<p>Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud, -dit-il à son valet,<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span> va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Je sais sa réponse.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Quoi?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Qu'elle ne veut pas.»</p> - -<p>Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en -croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Elles causent dans le salon, assises près du feu.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Allez les chercher. Si elles refusent de venir, -houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs -maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»</p> - -<p>Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">HORTENSIO</span>.—Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une -vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a -de doux et d'heureux.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">BAPTISTA</span>.—Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure. -Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est -une autre dot que je donne à une autre<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span> fille, car elle est changée -comme si elle commençait une seconde existence.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance -et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous -amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous -avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»</p> - -<p>Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.</p> - -<p>«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir -à des ordres pareils!</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LUCENTIO</span>.—Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi -folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats -depuis le souper.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">BIANCA</span>.—Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon -obéissance.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO</span>.—Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises -têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et -leurs maîtres.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA FEMME D'HORTENSIO</span>.—Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas -besoin de leçon.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">PETRUCHIO A CATHERINE</span>.—Allons, fais ce que je te dis, et commence par -elle.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">CATHERINE</span>.—Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne -lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span> de -votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la -gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans -l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les -bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source -troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence, -personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une -seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre -seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain; -celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps -à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour -par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement -au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services, -il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une -cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande! -Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme -les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre -et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle -sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son -tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer -la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux;<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span> assez -insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur -destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous -a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable -de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que -nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en -harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux -révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi -impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je -plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la -menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont -que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre -faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être -le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre -orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds -de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien -l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.</p> - -<p>—Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui -s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.»</p> - -<p>Telle est la comédie de <i>la Méchante Femme mise à la raison.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span></p> - -<p>Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses -exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion -des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme, -comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère -de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse. -Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine -et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa -mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort -nous fût expressément donné aussi pour un homme <i>excellent</i>, non -moins supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et -de la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du -<i>Maître de forges</i>, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec -la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de -femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de -l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des -poètes du XVI<sup>e</sup> et du XVII<sup>e</sup> siècle d'introduire -dans leurs comédies un élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du -côté de la farce que du côté du drame, et Shakespeare se proposant -d'abord d'amuser les spectateurs, il suffisait à son dessein de faire -briller chez Petruchio les qualités purement intellectuelles des héros -ordinaires de<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span> comédie: la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse, -le sang-froid, la possession de soi-même.</p> - -<p>Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne -l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil -de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le -système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou -furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est -celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann, -devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps. -L'<i>homéopathie</i>, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour -le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une -méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute -antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue, -législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de -l'ivrognerie.</p> - -<p>Dans la fable intitulée <i>le Dépositaire infidèle</i>, La Fontaine nous -offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie -d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer:</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison.<br /> -Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église.<br /> -Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux;<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">On le fit pour cuire vos choux.</span><br /> -<br /> -Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur<br /> -De vouloir par raison combattre son erreur:<br /> -Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.<br /> -</p> - -<p>Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la -conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux -pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux. -Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades -qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des -<i>philistins</i>, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre -à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en -rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les -sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le -seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour -vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère, -salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste -de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué -des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit -brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous -les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur -feu d'un seul coup.</p> - -<p>L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris -(car je ne voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span> pas avoir l'air de donner à entendre que dans -tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à -la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de -l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.</p> - -<p>L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances -de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que -pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement -destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très -prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où -l'on devrait être raisonnable.</p> - -<p>Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de -la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie -de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un -de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est -devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux -contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple -supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la -sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous -savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se -répandra en lamentations assommantes, que sa<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span> mauvaise humeur la -rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal -à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée -perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder, -une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour -la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais -vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez -donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent -désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre -laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide, -cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre -absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de -pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle -s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière -d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de -la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de -comédien.</p> - -<p>Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le -vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les -soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour, -et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span> perdue, un -hiver de travail paisible et tranquille.</p> - -<p>Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une -simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre -les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience -mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de -cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos -épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine -allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les -exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.</p> - -<p>Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une -bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan -du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les -pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez -l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par -l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver -l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre -toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin -de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si -elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table, -et si elles trépignent rageusement,<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span> faites voler le plat à la tête -de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent -cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio: -«Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront -par là si vous savez vous y prendre.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort -de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions -d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait -peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la -méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale -des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à -deux.</p> - -<p>Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de -soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le -moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car -il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et -de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont -une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont -point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie,<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span> -elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et -ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès -constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour -rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_55" id="Footnote_1_55"></a><a href="#FNanchor_1_55"><span class="label">[1]</span></a> Voy. Notre chapitre d'introduction <a href="#Page_10">p. 10</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_56" id="Footnote_2_56"></a><a href="#FNanchor_2_56"><span class="label">[2]</span></a> Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor -Hugo comme équivalent de celui du texte: <i>Leave shall you have to court -her...—To cart her rather!</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_57" id="Footnote_3_57"></a><a href="#FNanchor_3_57"><span class="label">[3]</span></a> L'Avare, V, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_58" id="Footnote_4_58"></a><a href="#FNanchor_4_58"><span class="label">[4]</span></a> <i>Mélicerte</i>, I, 3.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h4> - - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></p> - -<p>Un apologiste allemand de Molière.—Des comédies de Shakespeare en -général.—Universalité de Molière.—Les disputes de goût.—Shakespeare -et Aristophane.—Shakespeare et Plante.—Shakespeare et Molière.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE</p> - -<p>Guillaume Schlegel.—Point de départ de son argumentation.—Sa -théorie de la gaieté.—Prétendue incompatibilité du comique et du -sérieux.—Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière -selon Schlegel.—<i>Le Roi de Cocagne</i> de Legrand.—Étrange paradoxe de -Hegel.—<i>L'Avare</i>—<i>Le Médecin malgré lui.</i>—<i>Peines d'Amour perdues.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE</p> - -<p><i>La Critique de l'École des femmes</i> de Molière et la <i>Critique du -jugement</i> de Kant.—L'ancien et le nouveau dogmatisme.—Critique -de l'idée <i>a priori</i> ou rationnelle de la comédie.—Critique de -l'idée du beau.—Critique de l'idée <i>a posteriori</i> ou empirique de -la comédie.—Critique de l'idée de la poésie.—Vanité de la méthode -dogmatique.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT</p> - -<p>Comment Molière définit le goût dans <i>la Critique de l'École des -femmes.</i>—Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette -liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.—Comment -se fait la culture du goût.—Les classiques.—Que le goût ne peut -rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; -fausseté de la maxime <i>De gustibus non disputendum.</i>—Double -sens de ce mot, <i>perfectionnement</i> du goût: 1° élargissement; 2° -épuration.—Impossibilité de concilier théoriquement ces deux -choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.—Antinomie de -l'intelligence et de la sensibilité.—Que la sensibilité est l'âme -de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut -la supprimer.—Services immenses rendus d'ailleurs à la critique -littéraire par la connaissance de l'histoire.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE</p> - -<p>L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par -Molière.—Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte -dans ses comédies.—Comment Molière est supérieur à tous les -autres poètes comiques par la vérité de ses traits.—Rareté des -jeux d'esprit dans son théâtre.—Sérieux de Molière et de l'esprit -français.—Que néanmoins la raison de Molière et du XVII<sup>e</sup> -siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.—La poésie de -Molière.—Différence entre la fantaisie et la poésie.—La pastorale -dans Shakespeare et dans Molière.—Jugements de Victor Hugo et de -Sainte-Beuve sur le style de Molière.—Poésie du <i>Misanthrope.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE</p> - -<p>Brusque révélation des caractères comiques de Molière.—Leur -exagération.—Leur généralité.—Critique du personnage -d'Harpagon.—Individualité de Tartuffe.—Mélange du tragique et du -comique dans Molière comme dans Shakespeare.—Caractères d'Orgon et de -Chrysale.—Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle -de Molière est complète aussi.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'<i>HUMOUR</i></p> - -<p>Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans -Sainte-Beuve.—Une colère inutile de Voltaire et de M. -Genin.—Montaigne.—Les digressions de Sterne.—Définitions données -par M. Hillebrand et par M. Montégut.—Le docteur Samuel Johnson.—Le -bon ton, selon Duclos.—Une scène du <i>Voyage sentimental.</i>—Antipathie -de l'esprit français et de l'esprit humoristique.—Exemples -particuliers d'<i>humour.</i>—L'esprit dans la bêtise.—L'esprit dans le -sentiment.—Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. -Taine.—Le style de l'<i>humour.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">PHILOSOPHIE DE L'<i>HUMOUR</i> AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE -D'ESPRIT</p> - -<p>L'<i>humour</i> considéré comme le contraire de la gravité.—Idée -du néant universel.—Différence entre l'humoriste et l'auteur -comique ordinaire.—Explication de l'amour de l'humoriste pour -ses personnages grotesques.—Rapprochement insolent de tous les -contrastes.—Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de -l'art.—L'<i>humour</i> chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la -décadence romaine; au moyen Age.—La fête des fous.—La danse des -morts.—<i>L'Ecclésiaste.</i>—L'<i>humour</i> des Espagnols.—L'<i>humour</i> des -Anglais.—Rabelais.—Villon.—Pascal.—Voltaire.—Humoristes divers du -XIX<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">L'<i>HUMOUR</i> DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE</p> - -<p><i>Les Oiseaux</i> d'Aristophane.—La raison moyenne dans le théâtre de -Molière.—<i>Humour</i> du <i>Malade imaginaire et du Misanthrope.</i>—Les -clowns et les philosophes de Shakespeare.—Falstaff.—Les sept âges de -la vie humaine.—Le banquet de la lin.—Conclusion générale.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><a href="#APPENDICE1">APPENDICE</a></p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE</p> - -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;"><i>La Méchante Femme mise à la raison</i></p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Molière et Shakespeare, by Paul Stapfer - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ET SHAKESPEARE *** - -***** This file should be named 51505-h.htm or 51505-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/5/0/51505/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Europeana and the Bayerische Staatsbibliothek) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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