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+The Project Gutenberg EBook of Le Jardin d'Épicure, by Anatole France
+#8 in our series by Anatole France
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+Title: Le Jardin d'Épicure
+
+Author: Anatole France
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+Release Date: February, 2004 [EBook #5147]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 13, 2002]
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+Edition: 10
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+Language: English
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN D'ÉPICURE ***
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+Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
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+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
+the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
+of the etext through OCR.
+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis
+disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
+l'autorisation de les utiliser pour préparer ce texte.
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+Anatole France
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+Le Jardin D'Épicure
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+Nous avons peine à nous figurer l'état d'esprit d'un homme
+d'autrefois qui croyait fermement que la terre était le centre du
+monde et que tous les astres tournaient autour d'elle. Il
+sentait sous ses pieds s'agiter les damnés dans les flammes, et
+peut-être avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines la
+fumée sulfureuse de l'enfer, s'échappant par quelque fissure de
+rocher. En levant la tête, il contemplait les douze sphères,
+celle des éléments, qui renferme l'air et le feu, puis les
+sphères de la Lune, de Mercure, de Vénus, que visita Dante, le
+vendredi saint de l'année 1300, puis celles du Soleil, de Mars,
+de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquel
+les étoiles étaient suspendues comme des lampes. La pensée
+prolongeant cette contemplation, il découvrait par delà, avec les
+yeux de l'esprit, le neuvième ciel où des saints furent ravis, le
+_primum mobile_ ou cristallin, et enfin l'Empyrée, séjour des
+bienheureux vers lequel, après la mort, deux anges vêtus de blanc
+(il en avait la ferme espérance) porteraient comme un petit
+enfant son âme lavée par le baptême et parfumée par l'huile des
+derniers sacrements. En ce temps-là, Dieu n'avait pas d'autres
+enfants que les hommes, et toute sa création était aménagée d'une
+façon à la fois puérile et poétique, comme une immense
+cathédrale. Ainsi conçu, l'univers était si simple, qu'on le
+représentait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement,
+dans certaines grandes horloges machinées et peintes.
+
+C'en est fait des douze cieux et des planètes sous lesquelles on
+naissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien. La voûte
+solide du firmament est brisée. Notre oeil et notre pensée se
+plongent dans les abîmes infinis du ciel. Au delà des planètes,
+nous découvrons, non plus l'Empyrée des élus et des anges, mais
+cent millions de soleils roulant, escortés de leur cortège
+d'obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cette
+infinité de mondes, notre soleil à nous n'est qu'une bulle de gaz
+et la terre une goutte de boue. Notre imagination s'irrite et
+s'étonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vient
+de l'étoile polaire était en chemin depuis un demi-siècle et que
+pourtant cette belle étoile est notre voisine et qu'elle est,
+avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notre
+soleil. Il est des étoiles que nous voyons encore dans le champ
+du télescope et qui sont peut-être éteintes depuis trois mille
+ans.
+
+Les mondes meurent, puisqu'ils naissent. Il en naît, il en meurt
+sans cesse. Et la création, toujours imparfaite, se poursuit
+dans d'incessantes métamorphoses. Les étoiles s'éteignent sans
+que nous puissions dire si ces filles de lumière, en mourant
+ainsi, ne commencent point comme planètes une existence féconde,
+et si les planètes elles-mêmes ne se dissolvent pas pour
+redevenir des étoiles. Nous savons seulement qu'il n'est pas
+plus de repos dans les espaces célestes que sur la terre, et que
+la loi du travail et de l'effort régit l'infinité des mondes.
+
+Il y a des étoiles qui se sont éteintes sous nos yeux, d'autres
+vacillent comme la flamme mourante d'une bougie. Les cieux,
+qu'on croyait incorruptibles, ne connaissent d'éternel que
+l'éternel écoulement des choses.
+
+Que la vie organique soit répandue dans tous les univers, c'est
+ce dont il est difficile de douter, à moins pourtant que la vie
+organique ne soit qu'un accident, un malheureux hasard, survenu
+déplorablement dans la goutte de boue où nous sommes.
+
+Mais on croira plutôt que la vie s'est produite sur les planètes
+de notre système, soeurs de la terre et filles comme elle du
+soleil, et qu'elle s'y est produite dans des conditions assez
+analogues à celles dans lesquelles elle se manifeste ici, sous
+les formes animale et végétale. Un bolide nous est venu du ciel,
+contenant du carbone. Pour nous convaincre avec plus de grâce,
+il faudrait que les anges, qui apportèrent à sainte Dorothée des
+fleurs du Paradis, revinssent avec leurs célestes guirlandes.
+Mars selon toute apparence est habitable pour des espèces d'êtres
+comparables aux animaux et aux plantes terrestres. Il est
+probable qu'étant habitable, il est habité. Tenez pour assur
+qu'on s'y entre-dévore à l'heure qu'il est.
+
+L'unité de composition des étoiles est maintenant établie par
+l'analyse spectrale. C'est pourquoi il faut penser que les
+causes qui ont fait sortir la vie de notre nébuleuse l'engendrent
+dans toutes les autres. Quand nous disons la vie, nous entendons
+l'activité de la substance organisée, dans les conditions où nous
+voyons qu'elle se manifeste sur la terre. Mais il se peut que la
+vie se produise aussi dans des milieux différents, à des
+températures très hautes ou très basses, sous des formes
+inconcevables. Il se peut même qu'elle se produise sous une
+forme éthérée, tout près de nous, dans notre atmosphère, et que
+nous soyons ainsi entourés d'anges, que nous ne pourrons jamais
+connaître, parce que la connaissance suppose un rapport, et que
+d'eux à nous il ne saurait en exister aucun.
+
+Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints à des
+milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous ensemble qu'un
+globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un
+insecte imperceptible, éclos dans un monde dont nous ne pouvons
+concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-même, en
+proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussière. Il
+n'est pas absurde non plus de supposer que des siècles de pensée
+et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute
+dans un atome. Les choses en elles-mêmes ne sont ni grandes ni
+petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l
+une idée tout humaine. S'il était tout à coup réduit à la
+dimension d'une noisette, toutes choses gardant leurs
+proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce
+changement. La polaire, renfermée avec nous dans la noisette,
+mettrait, comme par le passé, cinquante ans à nous envoyer sa
+lumière. Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosée
+de la même quantité de larmes et de sang qui l'abreuve
+aujourd'hui. Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des
+étoiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesuré.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un
+péché. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute. Il
+montre combien elle est dangereuse. Il répète avec
+l'_Ecclésiaste_: «Les bras de la femme sont semblables aux filets
+des chasseurs, _laqueus venatorum_.» Il nous avertit de ne point
+mettre notre espoir en elle: «Ne vous appuyez point sur un roseau
+qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute
+chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des
+champs.» Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain:
+«Toute malice est petite, comparée à la malice de la femme.
+_Brevis omnis malitia super malitiam mulieris_». Mais, par la
+crainte qu'il en fait paraître, il la rend puissante et
+redoutable.
+
+Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir
+fréquenté les mystiques. Il faut avoir coulé son enfance dans
+une atmosphère religieuse. Il faut avoir suivi les retraites,
+observé les pratiques du culte. Il faut avoir lu, à douze ans,
+ces petits livres édifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux
+âmes naïves. Il faut avoir su l'histoire de saint François de
+Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou
+l'apparition de l'abbesse de Vermont à ses filles. Cette abbesse
+était morte en odeur de sainteté et les religieuses qui avaient
+partagé ses travaux angéliques, la croyant au ciel, l'invoquaient
+dans leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, pâle, avec
+des flammes attachées à sa robe: «Priez pour moi, leur dit-elle.
+Du temps que j'étais vivante, joignant un jour mes mains pour la
+prière, je songeai qu'elles étaient belles. Aujourd'hui, j'expie
+cette mauvaise pensée dans les tourments du purgatoire.
+Reconnaissez, mes filles, l'adorable bonté de Dieu, et priez pour
+moi.» Il y a dans ces minces ouvrages de théologie enfantine
+mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix à la puret
+pour ne pas rendre en même temps la volupté infiniment précieuse.
+
+En considération de leur beauté, l'Église fit d'Aspasie, de Laïs
+et de Cléopâtre des démons, des dames de l'enfer. Quelle gloire!
+Une sainte même n'y serait pas insensible. La femme la plus
+modeste et la plus austère, qui ne veut ôter le repos à aucun
+homme, voudrait pouvoir l'ôter à tous les hommes. Son orgueil
+s'accommode des précautions que l'Église prend contre elle.
+Quand le pauvre saint Antoine lui crie: «Va-t'en, bête!» cet
+effroi la flatte. Elle est ravie d'être plus dangereuse qu'elle
+ne l'eût soupçonné.
+
+Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en
+ce monde parfaites et armées. Vous fûtes humbles à votre
+origine. Vos aïeules du temps du mammouth et du grand ours ne
+pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez
+sur nous. Vous étiez utiles alors, vous étiez nécessaires; vous
+n'étiez pas invincibles. A dire vrai, dans ces vieux âges, et
+pour longtemps encore, il vous manquait le charme. Alors vous
+ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux bêtes.
+Pour faire de vous la terrible merveille que vous êtes
+aujourd'hui, pour devenir la cause indifférente et souveraine des
+sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la
+civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous
+donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous êtes un
+secret et vous êtes un péché. On rêve de vous et l'on se damne
+pour vous. Vous inspirez le désir et la peur; la folie d'amour
+est entrée dans le monde. C'est un infaillible instinct qui vous
+incline à la piété. Vous avez bien raison d'aimer le
+christianisme. Il a décuplé votre puissance. Connaissez-vous
+saint Jérôme? A Rome et en Asie, vous lui fîtes une telle peur
+qu'il alla vous fuir dans un affreux désert. Là, nourri de
+racines crues et si brûlé par le soleil qu'il n'avait plus qu'une
+peau noire et collée aux os, il vous retrouvait encore. Sa
+solitude était pleine de vos images, plus belles encore que
+vous-mêmes.
+
+Car c'est une vérité trop éprouvée des ascètes que les rêves que
+vous donnez sont plus séduisants, s'il est possible, que les
+réalités que vous pouvez offrir. Jérôme repoussait avec une
+égale horreur votre souvenir et votre présence. Mais il se
+livrait en vain aux jeûnes et aux prières; vous emplissiez
+d'illusions sa vie dont il vous avait chassées. Voilà la
+puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi
+grande sur un habitué du Moulin-Rouge. Prenez garde qu'un peu de
+votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que vous ne perdiez
+quelque chose à ne plus être un péché.
+
+Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour
+vous. A votre place, je n'aimerais guère les physiologistes qui
+sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent
+que vous êtes malades quand nous vous croyons inspirées et qui
+appellent prédominance des mouvements réflexes votre facult
+sublime d'aimer et de souffrir. Ce n'est point de ce ton qu'on
+parle de vous dans la Légende dorée: on vous y nomme blanche
+colombe, lis de pureté, rose d'amour. Cela est plus agréable que
+d'être appelée hystérique, hallucinée et cataleptique, comme on
+vous appelle journellement depuis que la science a triomphé.
+
+Enfin si j'étais de vous, j'aurais en aversion tous les
+émancipateurs qui veulent faire de vous les égales de l'homme.
+Ils vous poussent à déchoir. La belle affaire pour vous d'égaler
+un avocat ou un pharmacien! Prenez garde: déjà vous avez
+dépouillé quelques parcelles de votre mystère et de votre charme.
+Tout n'est pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide
+encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les tramways
+vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt
+avec les vieux cultes.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Les joueurs jouent comme les amoureux aiment, comme les ivrognes
+boivent, nécessairement, aveuglément, sous l'empire d'une force
+irrésistible. Il est des êtres voués au jeu, comme il est des
+êtres voués à l'amour. Qui donc a inventé l'histoire de ces deux
+matelots possédés de la fureur du jeu? Ils firent naufrage et
+n'échappèrent à la mort, après les plus terribles aventures,
+qu'en sautant sur le dos d'une baleine. Aussitôt qu'ils y
+furent, ils tirèrent de leur poche leurs dés et leurs cornets et
+se mirent à jouer. Voilà une histoire plus vraie que la vérité.
+Chaque joueur est un de ces matelots-là. Et certes, il y a dans
+le jeu quelque chose qui remue terriblement toutes les fibres des
+audacieux. Ce n'est pas une volupté médiocre que de tenter le
+sort. Ce n'est pas un plaisir sans ivresse que de goûter en une
+seconde des mois, des années, toute une vie de crainte et
+d'espérance. Je n'avais pas dix ans quand M. Grépinet, mon
+professeur de neuvième, nous lut en classe la fable de l'_Homme
+et le Génie_. Pourtant je me la rappelle mieux que si je l'avais
+entendue hier. Un génie donne à un enfant un peloton de fil et
+lui dit: «Ce fil est celui de tes jours. Prends-le. Quand tu
+voudras que le temps s'écoule pour toi, tire le fil: tes jours se
+passeront rapides ou lents selon que tu auras dévidé le peloton
+vite ou longuement. Tant que tu ne toucheras pas au fil, tu
+resteras à la même heure de ton existence.» L'enfant prit le fil;
+il le tira d'abord pour devenir un homme, puis pour épouser la
+fiancée qu'il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour
+atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les
+soucis, éviter les chagrins, les maladies venues avec l'âge,
+enfin, hélas! pour achever une vieillesse importune. Il avait
+vécu quatre mois et six jours depuis la visite du génie.
+
+Eh bien! le jeu, qu'est-ce donc sinon l'art d'amener en une
+seconde les changements que la destinée ne produit d'ordinaire
+qu'en beaucoup d'heures et même en beaucoup d'années, l'art de
+ramasser en un seul instant les émotions éparses dans la lente
+existence des autres hommes, le secret de vivre toute une vie en
+quelques minutes, enfin le peloton de fil du génie? Le jeu,
+c'est un corps-à-corps avec le destin. C'est le combat de Jacob
+avec l'ange, c'est le pacte du docteur Faust avec le diable. On
+joue de l'argent,--de l'argent, c'est-à-dire la possibilit
+immédiate, infinie. Peut-être la carte qu'on va retourner, la
+bille qui court donnera au joueur des parcs et des jardins, des
+champs et de vastes bois, des châteaux élevant dans le ciel leurs
+tourelles pointues. Oui, cette petite bille qui roule contient
+en elle des hectares de bonne terre et des toits d'ardoise dont
+les cheminées sculptées se reflètent dans la Loire; elle renferme
+les trésors de l'art, les merveilles du goût, des bijoux
+prodigieux, les plus beaux corps du monde, des âmes, même, qu'on
+ne croyait pas vénales, toutes les décorations, tous les
+honneurs, toute la grâce et toute la puissance de la terre. Que
+dis-je? elle renferme mieux que cela; elle en renferme le rêve.
+Et vous voulez qu'on ne joue pas? Si encore le jeu ne faisait
+que donner des espérances infinies, s'il ne montrait que le
+sourire de ses yeux verts on l'aimerait avec moins de rage. Mais
+il a des ongles de diamant, il est terrible, il donne, quand il
+lui plaît, la misère et la honte; c'est pourquoi on l'adore.
+
+L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions.
+Il n'y a pas de volupté sans vertige. Le plaisir mêlé de peur
+enivre. Et quoi de plus terrible que le jeu? Il donne, il
+prend; ses raisons ne sont point nos raisons. Il est muet,
+aveugle et sourd. Il peut tout. C'est un dieu.
+
+C'est un dieu. Il a ses dévots et ses saints qui l'aiment pour
+lui-même, non pour ce qu'il promet, et qui l'adorent quand il les
+frappe. S'il les dépouille cruellement, ils en imputent la faute
+à eux-mêmes, non à lui:
+
+«J'ai mal joué», disent-ils.
+
+Ils s'accusent et ne blasphèment pas.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+L'espèce humaine n'est pas susceptible d'un progrès indéfini. Il
+a fallu pour qu'elle se développât que la terre fût dans de
+certaines conditions physiques et chimiques qui ne sont point
+stables. Il fut un temps où notre planète ne convenait pas
+l'homme: elle était trop chaude et trop humide. Il viendra un
+temps où elle ne lui conviendra plus: elle sera trop froide et
+trop sèche. Quand le soleil s'éteindra, ce qui ne peut manquer,
+les hommes auront disparu depuis longtemps. Les derniers seront
+aussi dénués et stupides qu'étaient les premiers. Ils auront
+oublié tous les arts et toutes les sciences, ils s'étendront
+misérablement dans des cavernes, au bord des glaciers qui
+rouleront alors leurs blocs transparents sur les ruines effacées
+des villes où maintenant on pense, on aime, on souffre, on
+espère. Tous les ormes, tous les tilleuls seront morts de froid;
+et les sapins régneront seuls sur la terre glacée. Ces derniers
+hommes, désespérés sans même le savoir, ne connaîtront rien de
+nous, rien de notre génie, rien de notre amour, et pourtant ils
+seront nos enfants nouveau-nés et le sang de notre sang. Un
+faible reste de royale intelligence, hésitant dans leur crâne
+épaissi, leur conservera quelque temps encore l'empire sur les
+ours multipliés autour de leurs cavernes. Peuples et tribus
+auront disparu sous la neige et les glaces, avec les villes, les
+routes, les jardins du vieux monde. Quelques familles à peine
+subsisteront. Femmes, enfants, vieillards, engourdis pêle-mêle,
+verront par les fentes de leurs cavernes monter tristement sur
+leur tête un soleil sombre où, comme sur un tison qui s'éteint,
+courront des lueurs fauves, tandis qu'une neige éblouissante
+d'étoiles continuera de briller tout le jour dans le ciel noir,
+travers l'air glacial. Voilà ce qu'ils verront; mais, dans leur
+stupidité, ils ne sauront même pas qu'ils voient quelque chose.
+Un jour, le dernier d'entre eux exhalera sans haine et sans amour
+dans le ciel ennemi le dernier souffle humain. Et la terre
+continuera de rouler, emportant à travers les espaces silencieux
+les cendres de l'humanité, les poèmes d'Homère et les augustes
+débris des marbres grecs, attachés à ses flancs glacés. Et
+aucune pensée ne s'élancera plus vers l'infini, du sein de ce
+globe où l'âme a tant osé, au moins aucune pensée d'homme. Car
+qui peut dire si alors une autre pensée ne prendra pas conscience
+d'elle-même et si ce tombeau où nous dormirons tous ne sera pas
+le berceau d'une âme nouvelle? De quelle âme, je ne sais. De
+l'âme de l'insecte, peut-être. A côté de l'homme, malgr
+l'homme, les insectes, les abeilles, par exemple, et les fourmis
+ont déjà fait des merveilles. Il est vrai que les fourmis et les
+abeilles veulent comme nous de la lumière et de la chaleur. Mais
+il y a des invertébrés moins frileux. Qui connaît l'avenir
+réservé à leur travail et à leur patience?
+
+Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle
+aura cessé de l'être pour nous? Qui sait s'ils ne prendront pas
+un jour conscience d'eux et du monde? Qui sait si à leur tour
+ils ne loueront pas Dieu?
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _A Lucien Muhlfeld._
+
+
+Nous ne pouvons nous représenter avec exactitude ce qui n'existe
+plus. Ce que nous appelons la couleur locale est une rêverie.
+Quand on voit qu'un peintre a toutes les peines du monde
+reproduire d'une manière à peu près vraisemblable une scène du
+temps de Louis-Philippe, on désespère qu'il nous rende jamais la
+moindre idée d'un événement contemporain de saint Louis ou
+d'Auguste. Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles
+armes et de vieux coffres. Les artistes d'autrefois ne
+s'embarrassaient point de cette vaine exactitude. Ils prêtaient
+aux héros de la légende ou de l'histoire le costume et la figure
+de leurs contemporains. Ainsi nous peignirent-ils naturellement
+leur âme et leur siècle. Un artiste peut-il mieux faire? Chacun
+de leurs personnages était quelqu'un d'entre eux. Ces
+personnages, animés de leur vie et de leur pensée, restent
+jamais touchants. Ils portent à l'avenir témoignage de
+sentiments éprouvés et d'émotion véritables. Des peintures
+archéologiques ne témoignent que de la richesse de nos musées.
+
+Si vous voulez goûter l'art vrai et ressentir devant un tableau
+une impression large et profonde, regardez les fresques de
+Ghirlandajo, à Santa-Maria-Novella de Florence, la _Naissance de
+la Vierge_. Le vieux peintre nous montre la chambre de
+l'accouchée. Anne, soulevée sur son lit, n'est ni belle ni
+jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne ménagère.
+Elle a rangé au chevet de son lit un pot de confitures et deux
+grenades. Une servante, debout à la ruelle, lui présente un vase
+sur un plateau. On vient de laver l'enfant, et le bassin de
+cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite
+Marie boit le lait d'une belle nourrice. C'est une dame de la
+ville, une jeune mère qui a voulu gracieusement offrir le sein
+l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la
+vie aux mêmes sources, en gardent le même goût et, par la force
+de leur sang, s'aiment fraternellement. Près d'elle, une jeune
+femme qui lut ressemble, ou plutôt une jeune fille, sa soeur
+peut-être, richement vêtue, le front découvert et portant des
+nattes sur les tempes comme Émilia Pia, étend les deux bras vers
+le petit enfant, avec un geste charmant où se trahit l'éveil de
+l'instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillées à la mode
+de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d'une
+servante qui porte sur la tête des pastèques et des raisins, et
+cette figure d'une ample beauté, drapée à l'antique, ceinte d'une
+écharpe flottante, apparaît dans cette scène domestique et pieuse
+comme je ne sais quel rêve païen. Eh bien! dans cette chambre
+tiède, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie
+florentine et la fleur de la première Renaissance. Le fils de
+l'orfèvre, le maître des premières heures, a dans sa peinture,
+claire comme l'aube d'un jour d'été, révélé tout le secret de cet
+âge courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le
+charme était si grand que ses contemporains eux-mêmes
+s'écriaient: «Dieux bons! le bienheureux siècle!
+
+L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle.
+Sans lui, nous en douterions.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+L'ignorance est la condition nécessaire, je ne dis pas du
+bonheur, mais de l'existence même. Si nous savions tout, nous ne
+pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui
+nous la rendent ou douce, ou du moins tolérable, naissent d'un
+mensonge et se nourrissent d'illusions.
+
+Si possédant, comme Dieu, la vérité, l'unique vérité, un homme la
+laissait tomber de ses mains, le monde en serait anéanti sur le
+coup et l'univers se dissiperait aussitôt comme une ombre. La
+vérité divine, ainsi qu'un jugement dernier, le réduirait en
+poudre.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquiétude.
+Une femme le trahit déjà seulement parce qu'elle vit et qu'elle
+respire. Il redoute ces travaux de la vie intérieure, ces
+mouvements divers de la chair et de l'âme qui font de cette femme
+une créature distincte de lui-même, indépendante, instinctive,
+douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle
+fleurit d'elle-même comme une belle plante, sans qu'aucune
+puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle
+répand au monde de parfum dans ce moment agité qui est la
+jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon
+qu'_elle est_. C'est là ce qu'il ne saurait supporter
+paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe.
+Quel sujet d'inquiétude mortelle! Il veut toute cette chair. Il
+la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute.
+
+La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'on
+prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalité. Mais,
+quant à cette torture des sens, à cette hantise des apparitions
+odieuses, à cette fureur imbécile et lamentable, à cette rage
+physique, elle ne la connaît point ou ne la connaît guère. Son
+sentiment, dans ce cas, est moins précis que le nôtre. Une sorte
+d'imagination n'est pas très développée en elle, même dans
+l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique,
+le sens précis des figures. Un grand vague enveloppe ses
+impressions, et toutes ses énergies restent tendues pour la
+lutte. Jalouse, elle combat avec une opiniâtreté, mêlée de
+violence et de ruse, dont l'homme est incapable. Ce même
+aiguillon qui nous déchire les entrailles l'excite à la course.
+Dépossédée, elle lutte pour l'empire et pour la domination.
+
+Aussi la jalousie, qui chez l'homme est une faiblesse, est une
+force chez la femme et la pousse aux entreprises. Elle en tire
+moins de dégoût que d'audace.
+
+Voyez l'Hermione de Racine. Sa jalousie ne s'exhale pas en
+noires fumées; elle a peu d'imagination; elle ne fait point de
+ses tourments un poème plein d'images cruelles. Elle ne rêve
+pas, et qu'est-ce que la jalousie sans le rêve? qu'est-ce que la
+jalousie sans l'obsession et sans une espèce de monomanie
+furieuse? Hermione n'est pas jalouse. Elle s'occupe d'empêcher
+un mariage. Elle veut l'empêcher à tout prix, et reprendre un
+homme, rien de plus.
+
+Et quand cet homme est tué pour elle, par elle, elle est étonnée;
+elle est surtout attrapée. C'est un mariage manqué. Un homme
+sa place se fut écrié: «Tant mieux! cette femme que j'aimais,
+personne ne l'aura.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Le monde est frivole et vain, tant qu'il vous plaira. Pourtant,
+ce n'est point une mauvaise école pour un homme politique. Et
+l'on peut regretter qu'on en ait si peu l'usage aujourd'hui dans
+nos parlements. Ce qui fait le monde, c'est la femme. Elle y
+est souveraine: rien ne s'y fait que par elle et pour elle. Or
+la femme est la grande éducatrice de l'homme; elle lui enseigne
+les vertus charmantes, la politesse, la discrétion et cette
+fierté qui craint d'être importune. Elle montre à quelques-uns
+l'art de plaire, à tous l'art utile de ne pas déplaire. On
+apprend d'elle que la société est plus complexe et d'une
+ordonnance plus délicate qu'on ne l'imagine communément dans les
+cafés politiques. Enfin on se pénètre près d'elle de cette idée
+que les rêves du sentiment et les ombres de la foi sont
+invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les
+hommes.
+
+ *
+ * *
+
+Le comique est vite douloureux quand il est humain. Est-ce que
+don Quichotte ne vous fait pas quelquefois pleurer? Je goûte
+beaucoup pour ma part quelques livres d'une sereine et riante
+désolation, comme cet incomparable _Don Quichotte_ ou comme
+_Candide_, qui sont, à les bien prendre, des manuels d'indulgence
+et de pitié, des bibles de bienveillance.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+L'art n'a pas la vérité pour objet. Il faut demander la vérit
+aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la
+demander à la littérature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que
+le beau.
+
+La Chloé du roman grec ne fut jamais une vraie bergère, et son
+Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier; pourtant ils nous
+plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne
+se souciait point d'étables ni de boucs. Il n'avait souci que de
+poésie et d'amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir
+des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans
+les champs où ses lecteurs n'allaient point, car c'étaient de
+vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de
+féroces mosaïques ou derrière le comptoir sur lequel ils avaient
+amassé de grandes richesses. Afin d'égayer ces vieillards
+mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu'on
+ne confondit point son Daphnis et sa Chloé avec les petits
+polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav
+des grandes villes, il prit soin de dire: «Ceux dont je vous
+parle vivaient autrefois à Lesbos, et leur histoire fut peinte
+dans un bois consacré aux Nymphes.» Il prenait l'utile précaution
+que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant
+de faire un conte, quand elles disent: «Au temps que Berthe
+filait.» ou: «Quand les bêtes parlaient.
+
+Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un
+peu de l'expérience et de l'usage.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Nous mettons l'infini dans l'amour. Ce n'est pas la faute des
+femmes.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Je ne crois pas que douze cents personnes assemblées pour
+entendre une pièce de théâtre forment un concile inspiré par la
+sagesse éternelle; mais le public, ce me semble, apporte
+ordinairement au spectacle une naïveté de coeur et une sincérit
+d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il éprouve.
+Bien des gens à qui il est impossible de se faire une idée de ce
+qu'ils ont lu sont en état de rendre un compte assez exact de ce
+qu'ils ont vu représenté. Quand on lit un livre, on le lit comme
+on veut, on en lit ou plutôt on y lit ce qu'on veut. Le livre
+laisse tout à faire à l'imagination. Aussi les esprits rudes et
+communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un pâle et froid
+plaisir. Le théâtre au contraire fait tout voir et dispense de
+rien imaginer. C'est pourquoi il contente le plus grand nombre.
+C'est aussi pourquoi il plaît médiocrement aux esprits rêveurs et
+méditatifs. Ceux-là n'aiment les idées que pour le prolongement
+qu'ils leur donnent et pour l'écho mélodieux qu'elles éveillent
+en eux-mêmes. Ils n'ont que faire dans un théâtre et préfèrent
+au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture.
+Qu'est-ce qu'un livre? Une suite de petits signes. Rien de
+plus. C'est au lecteur à tirer lui-même les formes, les couleurs
+et les sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dépendra
+de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glacé. Je
+dirai, si vous préférez, que chaque mot d'un livre est un doigt
+mystérieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la
+corde d'une harpe et éveille ainsi une note dans notre âme
+sonore. En vain la main de l'artiste sera inspirée et savante.
+Le son qu'elle rendra dépend de la qualité de nos cordes intimes.
+Il n'en est pas tout à fait de même du théâtre. Les petits
+signes noirs y sont remplacés par des images vivantes. Aux fins
+caractères d'imprimerie qui laissent tant à deviner sont
+substitués des hommes et des femmes, qui n'ont rien de vague ni
+de mystérieux. Le tout est exactement déterminé. Il en résulte
+que les impressions reçues par les spectateurs sont aussi peu
+dissemblables que possible, en égard à la fatale diversité des
+sentiments humains. Aussi voit-on, dans toutes les
+représentations (que des querelles littéraires ou politiques ne
+troublent point), une véritable sympathie s'établir entre tous
+les assistants. Si l'on considère, d'ailleurs, que le théâtre
+est l'art qui s'éloigne le moins de la vie, on reconnaîtra qu'il
+est le plus facile à comprendre et à sentir et l'on en conclura
+que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se
+trompe le moins.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Que la mort nous fasse périr tout entiers, je n'y contredis
+point. Cela est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la
+craindre:
+
+ Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.
+
+Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez
+bien sûrs que nous nous retrouverons au delà du tombeau tels
+absolument que nous étions sur la terre. Nous en serons sans
+doute fort penauds. Cette idée est de nature à nous gâter par
+avance le paradis et l'enfer.
+
+Elle nous ôte toute espérance, car ce que nous souhaitons le
+plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes. Mais cela
+nous est bien défendu.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: _Notes à ajouter au
+livre de la vie_, et qui est signé Gerhard d'Amyntor, livre assez
+vrai et par conséquent assez triste, où l'on voit décrite la
+condition ordinaire des femmes. «C'est dans les soucis
+quotidiens que la mère de famille perd sa fraîcheur et sa force
+et se consume jusqu'à la moelle de ses os. L'éternel retour de
+la question: «Que faut-il faire cuire aujourd'hui?» l'incessante
+nécessité de balayer le plancher, de battre, de brosser les
+habits, d'épousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la
+chute constante finit par ronger lentement, mais sûrement,
+l'esprit aussi bien que le corps. C'est devant le fourneau de
+cuisine que, par une magie vulgaire, la petite créature blanche
+et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et
+douloureuse. Sur l'autel fumeux où mijote le pot-au-feu, sont
+sacrifiées jeunesse, liberté, beauté, joie.» Ainsi s'exprime
+peu près Gerhard d'Amyntor.
+
+Tel est le sort, en effet, de l'immense majorité des femmes.
+L'existence est dure pour elles comme pour l'homme. Et si l'on
+recherche aujourd'hui pourquoi elle est si pénible, on reconnaît
+qu'il n'en peut être autrement sur une planète où les choses
+indispensables à la vie sont rares, d'une production difficile ou
+d'une extraction laborieuse. Des causes si profondes et qui
+dépendent de la figure même de la terre, de sa constitution, de
+sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et
+nécessaires. Le travail, avec quelque équité qu'on le puisse
+répartir, pèsera toujours sur la plupart des hommes et sur la
+plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de
+développer leur beauté et leur intelligence dans des conditions
+esthétiques. La faute en est à la nature. Cependant, que
+devient l'amour? Il devient ce qu'il peut. La faim est sa
+grande ennemie. Et c'est un fait incontestable que les femmes
+ont faim. Il est probable qu'au XX° siècle comme au XIX° elles
+feront la cuisine, à moins que le socialisme ne ramène l'âge o
+les chasseurs dévoraient leur proie encore chaude et où Vénus
+dans les forêts unissait les amants. Alors la femme était libre.
+Je vais vous dire: Si j'avais créé l'homme et la femme, je les
+aurais formés sur un type très différent de celui qui a prévalu
+et qui est celui des mammifères supérieurs. J'aurais fait les
+hommes et les femmes, non point à la ressemblance des grands
+singes comme ils sont en effet, mais à l'image des insectes qui,
+après avoir vécu chenilles, se transforment en papillons et
+n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'être
+beaux. J'aurais mis la jeunesse à la fin de l'existence humaine.
+Certains insectes ont, dans leur dernière métamorphose, des ailes
+et pas d'estomac. Ils ne renaissent sous cette forme épurée que
+pour aimer une heure et mourir.
+
+Si j'étais un dieu, ou plutôt un démiurge,--car la philosophie
+alexandrine nous enseigne que ces minimes ouvrages sont plutôt
+l'affaire du démiurge, ou simplement de quelque démon
+constructeur,--si donc j'étais démiurge ou démon, ce sont ces
+insectes que j'aurais pris pour modèles de l'homme. J'aurais
+voulu que, comme eux, l'homme accomplît d'abord, à l'état de
+larve, les travaux dégoûtants par lesquels il se nourrit. En
+cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait
+point avili l'amour. Puis j'aurais fait en sorte que, dans une
+transformation dernière, l'homme et la femme, déployant des ailes
+étincelantes, vécussent de rosée et de désir et mourussent dans
+un baiser. J'aurais de la sorte donné à leur existence mortelle
+l'amour en récompense et pour couronne. Et cela aurait été mieux
+ainsi. Mais je n'ai pas créé le monde, et le démiurge qui s'en
+est chargé n'a pas pris mes avis. Je doute, entre nous, qu'il
+ait consulté les philosophes et les gens d'esprit.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+C'est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques
+diffèrent essentiellement des vérités vulgaires. Elles n'en
+diffèrent que par l'étendue et la précision. Au point de vue
+pratique, c'est là une différence considérable. Mais il ne faut
+pas oublier que l'observation du savant s'arrête à l'apparence et
+au phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien
+savoir de la véritable nature des choses. Un oeil armé du
+microscope n'en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que
+les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie
+les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est
+impossible de modifier en rien le caractère essentiel de ces
+rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes qui
+nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu'à nous,
+de rechercher pourquoi ils se produisent.
+
+Demander une morale à la science, c'est s'exposer à de cruels
+mécomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre
+était le centre de la création. Nous savons aujourd'hui qu'elle
+n'est qu'une goutte figée du soleil. Nous savons quels gaz
+brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons
+que l'univers, dans lequel nous sommes une poussière errante,
+enfante et dévore dans un perpétuel travail; nous savons qu'il
+naît sans cesse et qu'il meurt des astres. Mais en quoi notre
+morale a-t-elle été changée par de si prodigieuses découvertes?
+Les mères en ont-elles mieux ou moins bien aimé leurs petits
+enfants? En sentons-nous plus ou moins la beauté des femmes? Le
+coeur en bat-il autrement dans la poitrine des héros? Non! non!
+que la terre soit grande ou petite, il n'importe à l'homme. Elle
+est assez grande pourvu qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime. La
+souffrance et l'amour, voilà les deux sources jumelles de son
+inépuisable beauté. La souffrance! quelle divine méconnue!
+Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce qui
+donne du prix à la vie; nous lui devons la pitié, nous lui devons
+le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n'est
+qu'un grain de sable dans le désert infini des mondes. Mais, si
+l'on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout
+le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le reste n'est
+rien. Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni génie. Qu'est-ce que
+le génie, sinon l'art de charmer la souffrance? C'est sur le
+sentiment seul que la morale repose naturellement. De très
+grands esprits ont nourri, je le sais, d'autres espérances.
+Renan s'abandonnait volontiers en souriant au rêve d'une morale
+scientifique. Il avait dans la science une confiance à peu près
+illimitée. Il croyait qu'elle changerait le monde, parce qu'elle
+perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse
+nous diviniser. A vrai dire, je n'en ai guère l'envie. Je ne
+sens pas en moi l'étoffe d'un dieu, si petit qu'il soit. Ma
+faiblesse m'est chère. Je tiens à mon imperfection comme à ma
+raison d'être.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Il y a une petite toile de Jean Béraud qui m'intéresse
+étrangement. C'est la _salle Graffard_; une réunion publique o
+l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes. La
+scène sans doute tourne au comique. Mais combien ce comique est
+profond et vrai! Combien il est mélancolique! Il y a dans cet
+étonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre à elle
+seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de
+doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crâne, sans
+épaules, qui siège au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art
+sans doute, et un homme à idées, maladif et sans instincts,
+l'ascète du prolétariat, le saint de l'atelier, chaste et
+fanatique comme les saints de l'Église, aux premiers âges.
+Certes, celui-là est un apôtre et on sent à le voir qu'une
+religion nouvelle est née dans le peuple.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Un géologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert,
+sir Charles Lyell, a établi, il y a quarante ans environ, ce
+qu'on nomme la théorie des causes actuelles. Il a démontré que
+les changements survenus dans le cours des âges sur la face de la
+terre n'étaient pas dus, comme on le croyait, à des cataclysmes
+soudains, qu'ils étaient l'effet de causes insensibles et lentes
+qui ne cessent point d'agir encore aujourd'hui. À le suivre, on
+voit que ces grands changements, dont les vestiges étonnent, ne
+semblent si terribles que par le raccourci des âges et qu'en
+réalité ils s'accomplirent très doucement. C'est sans fureur que
+les mers changèrent de lit et que les glaciers descendirent dans
+les plaines, couvertes autrefois de fougères arborescentes.
+
+Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux,
+sans que nous puissions même nous en apercevoir. Là, enfin, o
+Cuvier voyait d'épouvantables bouleversements, Charles Lyell nous
+montre la lenteur clémente des forces naturelles. On sent
+combien cette théorie des causes actuelles serait bienfaisante si
+on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en
+tirer des règles de conduite. L'esprit conservateur et l'esprit
+révolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation.
+
+Persuadé qu'ils restent insensibles quand ils s'opèrent d'une
+manière continue, le conservateur ne s'opposerait plus aux
+changements nécessaires, de peur d'accumuler des forces
+destructives à l'endroit même où il aurait placé l'obstacle. Et
+le révolutionnaire, de son côté, renoncerait à solliciter
+imprudemment des énergies qu'il saurait être toujours actives.
+Plus j'y songe et plus je me persuade que, si la théorie morale
+des causes actuelles pénétrait dans la conscience de l'humanité,
+elle transformerait tous les peuples de la terre en une
+république de sages. La seule difficulté est de l'y introduire,
+et il faut convenir qu'elle est grande.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Je viens de lire un livre dans lequel un poète philosophe nous
+montre des hommes exempts de joie, de douleur et de curiosité.
+Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur
+la terre, on voit autour de soi des hommes lutter, aimer,
+souffrir, comme on se prend à les aimer et comme on est content
+de souffrir avec eux! Comme on sent bien que là seulement est la
+véritable joie! Elle est dans la souffrance comme le baume est
+dans la blessure de l'arbre généreux. Ils ont tué la passion, et
+du même coup ils ont tout tué, joie et douleur, souffrance et
+volupté, bien, mal, beauté, tout enfin et surtout la vertu. Ils
+sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut
+que par l'effort. Qu'importe que leur vie soit longue, s'ils ne
+l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas?
+
+Ce livre fait beaucoup pour me rendre chère par réflexion cette
+condition d'homme qui cependant est dure, pour me réconcilier
+avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin à l'estime de
+mes semblables et à la grande sympathie humaine. Ce livre a cela
+d'excellent qu'il fait aimer la réalité et met en garde contre
+l'esprit de chimère et d'illusion. En nous montrant des êtres
+exempts de maux, il nous fait comprendre que ces tristes
+bienheureux ne nous égalent pas et que ce serait une grande folie
+que de quitter (à supposer que cela fût possible) notre condition
+pour la leur.
+
+Oh! le misérable bonheur que celui-là! N'ayant plus de
+passions, ils n'ont pas d'art. Et comment auraient-ils des
+poètes? Ils ne sauraient goûter ni la muse épique qui s'inspire
+des fureurs de la haine et de l'amour, ni la muse comique qui rit
+en cadence des vices et des ridicules des hommes. Ils ne peuvent
+plus imaginer les Didon et les Phèdre, les malheureux! ils ne
+voient plus ces ombres divines qui passent en frissonnant sous
+les myrtes immortels.
+
+Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poésie qui
+divinise la terre des hommes. Ils n'ont pas Virgile, et on les
+dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs. Pourtant un seul
+beau vers a fait plus de bien au monde que tous les
+chefs-d'oeuvre de la métallurgie.
+
+Inexorable progrès! ce peuple d'ingénieurs n'a plus ni passions,
+ni poésie, ni amour. Hélas! comment sauraient-ils aimer,
+puisqu'ils sont heureux? L'amour ne fleurit que dans la douleur.
+Qu'est-ce que les aveux des amants, sinon des cris de détresse?
+«Qu'un Dieu serait misérable à ma place! s'écrie, dans un élan
+d'amour, le héros d'un poète anglais. Un dieu, ma bien-aimée, ne
+pourrait pas souffrir, ne pourrait pas mourir pour toi!
+
+Pardonnons à la douleur et sachons bien qu'il est impossible
+d'imaginer un bonheur plus grand que celui que nous possédons en
+cette vie humaine, si douce et si amère, si mauvaise et si bonne,
+à la fois idéale et réelle, et qui contient toutes choses et
+concilie tous les contrastes. Là est notre jardin, qu'il faut
+bêcher avec zèle.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+C'est la force et la bonté des religions d'enseigner à l'homme sa
+raison d'être et ses fins dernières. Quand on a repoussé les
+dogmes de la théologie morale, comme nous l'avons fait presque
+tous en cet âge de science et de liberté intellectuelle, il ne
+reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et
+ce qu'on y est venu faire.
+
+Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entiers dans ses
+puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser à rien pour ne
+pas ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C'est
+là, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'être qu'est
+la racine de notre tristesse et de nos dégoûts. Le mal physique
+et le mal moral, les misères de l'âme et des sens, le bonheur des
+méchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore
+supportable si l'on en concevait l'ordre et l'économie et si l'on
+y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères;
+il a pour agréables les injustices et les violences de ses
+ennemis; ses fautes même et ses crimes ne lui ôtent pas
+l'espérance. Mais, dans un monde où toute illumination de la foi
+est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'à leur
+signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries
+odieuses et des farces sinistres.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Il y a toujours un moment où la curiosité devient un péché, et le
+diable s'est toujours mis du côté des savants.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Me trouvant à Saint-Lô, il y a une dizaine d'années, je
+rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville montueuse,
+un prêtre instruit et éloquent avec lequel je pris plaisir
+causer.
+
+Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous eûmes sur de
+graves sujets des entretiens où il montrait à la fois la
+subtilité pénétrante de son esprit et la divine candeur de son
+âme. C'était un sage et c'était un saint. Grand casuiste et
+grand théologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de
+charme que rien, dans cette petite ville, ne m'était si cher que
+de l'entendre. Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser le
+regarder. Pour la taille, la forme et l'apparence, c'était un
+monstre. Figurez-vous un nain bancal et tors, agité d'une sorte
+de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un
+sac. Sur son front des boucles blondes de cheveux, en révélant
+sa jeunesse, le rendaient plus épouvantable encore. Mais enfin,
+ayant excité mon courage à le voir en face, je pris à sa laideur
+une sorte d'intérêt puissant. Je la contemplais et je la
+méditais. Tandis que ses lèvres découvraient dans un sourire
+séraphique les restes noirs de trois dents et que ses yeux, qui
+cherchaient le ciel, roulaient entre des paupières sanglantes, je
+l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un être si
+merveilleusement préservé, par la déformation parfaite de son
+corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des
+tentations que la nuit apporte dans ses ombres. Je l'estimais
+heureux entre les hommes. Or, un jour, comme tous deux nous
+descendions au soleil la rampe des collines, en disputant de la
+grâce, ce prêtre s'arrêta tout à coup, posa lourdement sa main
+sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore:
+
+--Je l'affirme, je le sais: la chasteté est une vertu qui ne peut
+être gardée sans un secours spécial de Dieu.
+
+Cette parole me découvrit l'abîme insondable des péchés de la
+chair. Quel juste n'est point tenté si celui-là qui n'avait de
+corps, ce semble, que pour la souffrance et le dégoût, sentait
+aussi les aiguillons du désir?
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Les personnes très pieuses ou très artistes mettent dans la
+religion ou dans l'art un sensualisme raffiné. Or, on n'est pas
+sensuel sans être un peu fétichiste. Le poète a le fétichisme
+des mots et des sons. Il prête des vertus merveilleuses
+certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dévots,
+croire à l'efficacité des formules consacrées.
+
+Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit.
+Et, pour un poète blanchi dans la poétique, faire des vers, c'est
+accomplir les rites sacrés. Cet état d'esprit est
+essentiellement conservateur, et il ne faut point s'étonner de
+l'intolérance qui en est le naturel effet.
+
+A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui, à tort
+ou à raison, prétendent avoir le plus innové sont ceux-là mêmes
+qui repoussent les nouveautés avec le plus de colère ou de
+dégoût. C'est là le tour ordinaire de l'esprit humain, et
+l'histoire de la Réforme en a fait paraître des exemples
+tragiques. On a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour
+échapper au bûcher, du fond de sa retraite dénonçait au bourreau
+ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui. On a vu Calvin,
+et l'on sait que l'intolérance des révolutionnaires n'est pas
+médiocre. J'ai connu jadis un vieux sénateur de la République
+qui, dans sa jeunesse, avait conspiré avec toutes les sociétés
+secrètes contre Charles X, fomenté soixante émeutes sous le
+gouvernement de Juillet, tramé, déjà vieux, des complots pour
+renverser l'Empire et pris sa large part de trois révolutions.
+C'était un vieillard paisible, qui gardait dans les débats des
+assemblées une douceur souriante. Il semblait que rien ne dût
+troubler désormais son repos, acheté par tant de fatigues. Il ne
+respirait plus que la paix et le contentement. Un jour pourtant,
+je le vis indigné. Un feu qu'on croyait depuis longtemps éteint
+brillait dans ses yeux. Il regardait par une fenêtre du palais
+un monôme d'étudiants qui déroulait sa queue dans le jardin du
+Luxembourg. La vue de cette innocente émeute lui inspirait une
+sorte de fureur.
+
+--Un tel désordre sur la voie publique! s'écria-t-il d'une voix
+étranglée par la colère et l'épouvante.
+
+Et il appelait la police.
+
+C'était un brave homme. Mais, après avoir fait des émeutes, il
+en craignait l'ombre. Ceux qui ont fait des révolutions ne
+souffrent pas qu'on en veuille faire après eux. Semblablement,
+les vieux poètes qui ont marqué dans quelque changement poétique
+ne veulent plus qu'on change rien. En cela, ils sont hommes. Il
+est pénible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie
+continuer après soi et de se sentir noyé dans l'écoulement des
+choses. Poète, sénateur ou cordonnier, on se résigne mal
+n'être pas la fin définitive des mondes et la raison suprême de
+l'univers.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+On peut dire que, la plupart du temps, les poètes ne connaissent
+pas les lois scientifiques auxquelles ils obéissent quand ils
+font des vers excellents. En matière de prosodie, ils s'en
+tiennent; avec raison, a l'empirisme le plus naïf. Il serait
+bien peu intelligent de les en blâmer. En art comme en amour,
+l'instinct suffit, et la science n'y porte qu'une lumière
+importune. Bien que la beauté rélève de la géométrie, c'est par
+le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes
+délicates.
+
+Les poètes sont heureux: une part de leur force est dans leur
+ignorance même. Seulement, il ne faut pas qu'ils disputent trop
+vivement des lois de leur art: ils y perdent leur grâce avec leur
+innocence et, comme les poissons tirés hors de l'eau, ils se
+débattent vainement dans les régions arides de la théorie.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+C'est une grande niaiserie que le «connais-toi toi-même» de la
+philosophie grecque. Nous ne connaîtrons jamais ni nous ni
+autrui. Il s'agit bien de cela! Créer le monde est moins
+impossible que de le comprendre. Hegel en eut quelque soupçon.
+Il se peut que l'intelligence nous serve un jour à fabriquer un
+univers. A concevoir celui-ci, jamais! Aussi bien est-ce faire
+un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer
+rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir
+juger, selon la justice, les hommes et leurs oeuvres. Elle
+s'emploie proprement à ces jeux, plus compliqués que la marelle
+ou les échecs, qu'on appelle métaphysique, éthique, esthétique.
+Mais où elle sert le mieux et donne le plus d'agrément, c'est
+saisir ça et là quelque saillie ou clarté des choses et à en
+jouir, sans gâter cette joie innocente par esprit de système et
+manie de juger.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Vous dites que l'état méditatif est la cause de tous nos maux.
+Pour croire cet état si funeste il en faut beaucoup exagérer la
+grandeur et la puissance. En réalité, l'intelligence usurpe bien
+moins qu'on ne croit sur les instincts et les sentiments
+naturels, même chez les hommes dont l'intelligence a le plus de
+force et qui sont égoïstes, avares et sensuels comme les autres
+hommes. On ne verra jamais un physiologiste soumettre au
+raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa
+respiration. Dans la civilisation la plus savante, les
+opérations auxquelles l'homme se livre avec une méthode
+philosophique demeurent peu nombreuses et peu importantes au
+regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent
+seuls; et nous réagissons si peu contre les mouvements réflexes
+que je n'ose pas dire qu'il y a dans les sociétés humaines un
+état intellectuel en opposition avec l'état de nature.
+
+A tout considérer, un métaphysicien ne diffère pas du reste des
+hommes autant qu'on croit et qu'il veut qu'on croie. Et
+qu'est-ce que penser? Et comment pense-t-on? Nous pensons avec
+des mots; cela seul est sensuel et ramène à la nature. Songez-y,
+un métaphysicien n'a, pour constituer le système du monde, que le
+cri perfectionné des singes et des chiens. Ce qu'il appelle
+spéculation profonde et méthode transcendante, c'est de mettre
+bout à bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopées qui
+criaient la faim, la peur et l'amour dans les forêts primitives
+et auxquelles se sont attachées peu à peu des significations
+qu'on croit abstraites quand elles sont seulement relâchées.
+N'ayez pas peur que cette suite de petits cris éteints et
+affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne
+trop sur l'univers pour que nous ne puissions plus y vivre. Dans
+la nuit où nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis
+que l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _A Gabriel Séailles._
+
+
+Je ne sais si ce monde est le pire des mondes possible. C'est le
+flatter, je crois, que de lui accorder quelque excellence, fût-ce
+celle du mal. Ce que nous pouvons imaginer des autres mondes est
+peu de chose, et l'astronomie physique ne nous renseigne pas bien
+exactement sur les conditions de la vie à la surface des planètes
+même les plus voisines de la nôtre. Nous savons seulement que
+Vénus et Mars ressemblent beaucoup à la terre. Cette seule
+ressemblance nous permet de croire que le mal y règne comme ici
+et que la terre n'est qu'une des provinces de son vaste empire.
+Nous n'avons aucune raison de supposer que la vie est meilleure
+la surface des mondes géants, Jupiter, Saturne, Uranus et
+Neptune, qui glissent en silence dans des espaces où le soleil
+commence d'épuiser sa chaleur et sa lumière. Qui sait ce que
+sont les êtres sur ces globes enveloppés de nuées épaisses et
+rapides? Nous ne pouvons nous empêcher de penser, par analogie,
+que notre système solaire tout entier est une géhenne où l'animal
+naît pour la souffrance et pour la mort. Et il ne nous reste pas
+l'illusion de concevoir que les étoiles éclairent des planètes
+plus heureuses. Les étoiles ressemblent trop à notre soleil. La
+science a décomposé le faible rayon qu'elles mettent des années,
+des siècles à nous envoyer; l'analyse de leur lumière nous a fait
+connaître que les substances qui brûlent à leur surface sont
+celles-là même qui s'agitent sur la sphère de l'astre qui, depuis
+qu'il est des hommes, éclaire et réchauffe leurs misères, leurs
+folies, leurs douleurs. Cette analogie suffirait seule à me
+dégoûter de l'univers.
+
+L'unité de sa composition chimique me fait assez pressentir la
+monotonie rigoureuse des états d'âme et de chair qui se
+produisent dans son inconcevable étendue et je crains
+raisonnablement que tous les êtres pensants ne soient aussi
+misérables dans le monde de Sirius et dans le système d'Altaïr
+qu'ils le sont, à notre connaissance, sur la terre.--Mais,
+dites-vous, tout cela n'est pas l'univers.--J'en ai bien aussi
+quelque soupçon, et je sens que ces immensités ne sont rien et
+qu'enfin, s'il y a quelque chose, ce quelque chose n'est pas ce
+que nous voyons.
+
+Je sens que nous sommes dans une fantasmagorie et que notre vue
+de l'univers est purement l'effet du cauchemar de ce mauvais
+sommeil qui est la vie. Et c'est cela le pis. Car il est clair
+que nous ne pouvons rien savoir, que tout nous trompe, et que la
+nature se joue cruellement de notre ignorance et de notre
+imbécillité.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _A Paul Hervieu._
+
+
+Je suis persuadé que l'humanité a de tout temps la même somme de
+folie et de bêtise à dépenser. C'est un capital qui doit
+fructifier d'une manière ou d'une autre. La question est de
+savoir si, après tout, les insanités consacrées par le temps ne
+constituent pas le placement le plus sage qu'un homme puisse
+faire de sa bêtise. Loin de me réjouir quand je vois s'en aller
+quelque vieille erreur, je songe à l'erreur nouvelle qui viendra
+la remplacer, et je me demande avec inquiétude si elle ne sera
+pas plus incommode ou plus dangereuse que l'autre. A tout bien
+considérer, les vieux préjugés sont moins funestes que les
+nouveaux: le temps, en les usant, les a polis et rendus presque
+innocents.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Ceux qui ont le sentiment et le goût de l'action font, dans les
+desseins les mieux concertés, la part de la fortune, sachant que
+toutes les grandes entreprises sont incertaines. La guerre et le
+jeu enseignent ces calculs de probabilités qui font saisir les
+chances sans s'user à les attendre toutes.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Quand on dit que la vie est bonne et quand on dit qu'elle est
+mauvaise, on dit une chose qui n'a point de sens. Il faut dire
+qu'elle est bonne et mauvaise à la fois, car c'est par elle, et
+par elle seule, que nous avons l'idée du bon et du mauvais. La
+vérité est que la vie est délicieuse, horrible, charmante,
+affreuse, douce, amère, et qu'elle est tout. Il en est d'elle
+comme de l'arlequin du bon Florian: l'un la voit rouge, l'autre
+la voit bleue, et tous les deux la voient comme elle est,
+puisqu'elle est rouge et bleue et de toutes les couleurs. Voil
+de quoi nous mettre tous d'accord et réconcilier les philosophes
+qui se déchirent entre eux. Mais nous sommes ainsi faits que
+nous voulons forcer les autres a sentir et à penser comme nous et
+que nous ne permettons pas à notre voisin d'être gai quand nous
+sommes tristes.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Le mal est nécessaire. S'il n'existait pas, le bien n'existerait
+pas non plus. Le mal est l'unique raison d'être du bien. Que
+serait le courage loin du péril et la pitié sans la douleur?
+
+Que deviendraient le dévouement et le sacrifice an milieu du
+bonheur universel? Peut-on concevoir la vertu sans le vice,
+l'amour sans la haine, la beauté sans la laideur? C'est grâce au
+mal et à la souffrance que la terre peut être habitée et que la
+vie vaut la peine d'être vécue. Aussi ne faut-il pas trop se
+plaindre du diable. C'est un grand artiste et un grand savant;
+il a fabriqué pour le moins la moitié du monde. Et cette moiti
+est si bien emboîtée dans l'autre qu'il est impossible d'entamer
+la première sans causer du même coup un semblable dommage à la
+seconde. À chaque vice qu'on détruit correspondait une vertu qui
+périt avec lui. J'ai eu le plaisir de voir un jour, à une foire
+de village, la vie du grand Saint-Antoine représentée par des
+marionnettes. C'est un spectacle qui passe en philosophie les
+tragédies de Shakespeare et les drames de M. d'Ennery, Oh!
+qu'on apprécie bien là tout ensemble la grâce de Dieu et celle du
+diable!
+
+Le théâtre représente une solitude affreuse, mais qui sera
+bientôt peuplée d'anges et de démons. L'action, en se déroulant,
+imprime dans les coeurs une terrible impression de fatalité, qui
+résulte de l'intervention symétrique des démons et des anges,
+ainsi que de l'allure des personnages, qui sont conduits par des
+fils que tient une main invisible. Pourtant, quand, après avoir
+fait sa prière, le grand Saint-Antoine, encore agenouillé soulève
+son front devenu calleux comme le genou des chameaux, pour avoir
+été longtemps prosterné sur la pierre, et, levant ses yeux brûlés
+de larmes, voit devant lui la reine de Saba, qui les bras
+ouverts, lui sourit dans sa robe d'or, on frémit, on tremble
+qu'il ne succombe, on suit avec angoisse le spectacle de son
+trouble et de sa détresse.
+
+Nous nous reconnaissons tous en lui et, quand il a triomphé, nous
+nous associons tous à son triomphe. C'est celui de l'humanit
+tout entière dans sa lutte éternelle. Saint-Antoine n'est un
+grand saint que parce qu'il a résisté à la reine de Saba. Or, il
+faut bien le reconnaître, en lui envoyant cette belle dame qui
+cache son pied fourchu sous une longue robe brodée de perles, le
+diable fit une besogne nécessaire à la sainteté de l'ermite.
+
+Ainsi le spectacle des marionnettes m'a confirmé dans cette idée
+que le mal est indispensable au bien et le diable nécessaire à la
+beauté morale du monde.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+J'ai trouvé chez des savants la candeur des enfants, et l'on voit
+tous les jours des ignorants qui se croient l'axe du monde.
+Hélas! chacun de nous se voit le centre de l'univers. C'est la
+commune illusion. Le balayeur de la rue n'y échappe pas. Elle
+lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de
+lui la voûte céleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la
+terre. Peut-être cette erreur est-elle un peu ébranlée chez
+celui qui a beaucoup médité. L'humilité rare chez les doctes,
+l'est encore plus chez les ignares.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Une théorie philosophique du monde ressemble au monde comme une
+sphère sur laquelle on tracerait seulement les degrés de
+longitude et de latitude ressemblerait à la terre. La
+métaphysique a cela d'admirable qu'elle ôte au monde tout ce
+qu'il a et qu'elle lui donne ce qu'il n'avait pas, travail
+merveilleux sans doute, et jeu plus beau, plus illustre
+incomparablement que les dames et que les échecs, mais, à tout
+prendre, de même nature. Le monde pensé se réduit à des lignes
+géométriques dont l'arrangement amuse. Un système comme celui de
+Kant ou de Hegel ne diffère pas essentiellement de ces
+_réussites_ par lesquelles les femmes trompent, avec des cartes,
+l'ennui de vivre.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Peut-on, me dis-je, en lisant ce livre, nous charmer ainsi, non
+point avec des formes et des couleurs, comme fait la nature en
+ses bons moments, qui sont rares, mais avec de petits signes
+empruntés au langage! Ces signes éveillent en nous des images
+divines. C'est là le miracle! Un beau vers est comme un archet
+promené sur nos fibres sonores. Ce ne sont pas ses pensées, ce
+sont les nôtres que la poète fait chanter en nous. Quand il nous
+parla d'une femme qu'il aime, ce sont nos amours et nos douleurs
+qu'il éveille délicieusement en notre âme. Il est un évocateur.
+Quand nous le comprenons, nous sommes aussi poètes que lui. Nous
+avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun
+de nos poètes que personne ne connaît, et qui périra à jamais
+avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien.
+Et croyez-vous que nous aimerions tant nos lyriques s'ils nous
+parlaient d'autre chose que de nous? Quel heureux malentendu!
+Les meilleurs d'entre eux sont des égoïstes. Ils ne pensent qu'
+eux. Ils n'ont mis qu'eux dans leurs vers et nous n'y trouvons
+que nous. Les poètes nous aident à aimer: ils ne servent qu'
+cela, Et c'est un assez bel emploi de leur vanité délicieuse.
+Aussi en est-il de leurs strophes comme des femmes; rien n'est
+plus vain que de les louer: la mieux aimée sera toujours la plus
+belle. Quant à faire confesser au public que celle qu'on a
+choisie est incomparable, cela est plutôt d'un chevalier errant
+que d'un homme sage.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Je ne sais si, comme la théologie l'enseigne, la vie est une
+épreuve; en tout cas, ce n'est pas une épreuve à laquelle nous
+soyons soumis volontairement. Les conditions n'en sont pas
+réglées avec une clarté suffisant. Enfin elle n'est point égale
+pour tous. Qu'est-ce que l'épreuve de la vie pour les enfants
+qui meurent sitôt nés, pour les idiots et les fous? Voilà des
+objections auxquelles on a déjà répondu.--On y répond toujours,
+et il faut que la réponse ne soit pas très bonne, pour qu'on soit
+obligé de la fuire tant de fois. La vie n'a pas l'air d'une
+salle d'examen. Elle ressemble plutôt à un vaste atelier de
+poterie où l'on fabrique toutes sortes de vases pour des
+destinations inconnues et dont plusieurs, rompus dans le moule,
+sont rejetés comme de vils tessons sans avoir jamais servi. Les
+autres ne sont employés qu'à des usages absurdes ou dégoûtants.
+Ces pots, c'est nous.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _À Pierre Véber._
+
+La destinée du Judas de Kerioth nous plonge dans un abîme
+d'étonnement. Car enfin cet homme est venu pour accomplir les
+prophéties; il fallait qu'il vendit le fils de Dieu pour trente
+deniers. Et le baiser du traître est, comme la lance et les
+clous vénérés, un des instruments nécessaires de la Passion.
+Sans Judas, le mystère ne s'accomplissait point et le genre
+humain n'était point sauvé. Et pourtant c'est une opinion
+constante parmi les théologiens que Judas est damné. Ils la
+fondent sur cette parole du Christ: «Il eût mieux valu pour lui
+n'être pas né». Cette idée que Judas a perdu son âme en
+travaillant au salut du monde a tourmenté plusieurs chrétiens
+mystiques et entre autres l'abbé Oegger, premier vicaire de la
+cathédrale de Paris. Ce prêtre, qui avait l'ame pleine de pitié,
+ne pouvait tolérer l'idée que Judas souffrait dans l'enfer les
+tourments éternels. Il y songeait sans cesse et son trouble
+croissait dans ses perpétuelles méditations, il en vint à penser
+que le rachat de cette malheureuse âme intéressait la miséricorde
+divine et qu'en dépit de la parole obscure de l'Évangile et de la
+tradition de l'Église, l'homme de Kerioth devait être sauvé. Ses
+doutes lui étaient insupportables; il voulut en être éclairci.
+Une nuit, comme il ne pouvait dormir, il se leva et entra par la
+sacristie dans l'église déserte où les lampes perpétuelles
+brûlaient sous d'épaisses ténèbres. Là, s'étant prosterné au
+pied du maître autel, il lit cette prière:
+
+«Mon Dieu, Dieu de clémence et d'amour, s'il est vrai que tu as
+reçu dans ta gloire le plus malheureux de tes disciples; s'il est
+vrai, comme je l'espère et le veux croire, que Judas Iscarioth
+est assis à ta droite, ordonne qu'il descende vers moi et qu'il
+m'annonce lui-même le chef-d'oeuvre de ta miséricorde.
+
+» Et toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles et que je vénère
+parce que tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul afin de
+nous laisser le ciel, bouc émissaire des traîtres et des infâmes,
+à Judas, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la
+miséricorde et de l'amour!
+
+Après avoir fait cette prière, le prêtre prosterné sentit deux
+mains se poser sur sa tête comme celles de l'évêque le jour de
+l'ordination. Le lendemain, il annonçait sa vocation
+l'archevêque.--«Je suis lui dit-il, prêtre de la Miséricorde,
+selon l'ordre de Judas, _secundnm ordinem Judas_.
+
+Et, dès ce jour même, M. Oegger alla prêcher par le monde
+l'évangile de la pitié infinie, au nom de Judas racheté. Son
+apostolat s'enfonça dans la misère et dans la folie. M. Oegger
+devint swedenborgien et mourut à Munich. C'est le dernier et le
+plus doux des caînites.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+M. Aristide, qui est grand chasseur à tir et à courre, a sauv
+une nitée de chardonnerets frais éclos dans un rosier, sous sa
+fenêtre. Un chat grimpait dans le rosier. Il est bon, dans
+l'action, de croire aux causes finales et de penser que les chats
+sont faits pour détruire les souris ou pour recevoir du plomb
+dans les côtes. M. Aristide prit son revolver et tira sur le
+chat. On est content d'abord de voir les chardonnerets sauvés et
+leur ennemi puni. Mais il en est de ce coup de revolver comme de
+toutes les actions humaines: on n'en voit plus la justice quand
+on y regarde de trop près. Car, si l'on y réfléchit, ce chat,
+qui était un chasseur, comme M. Aristide, pouvait bien, comme
+lui, croire aux causes finales, et, dans ce cas, il ne doutait
+point que les chardonnerets ne fussent pondus pour lui. C'est
+une illusion bien naturelle. Le coup de revolver lui apprit un
+peu tard qu'il se trompait sur la cause finale des petits oiseaux
+qui piaillent dans les rosiers. Quel être ne se croit pas la fin
+de l'univers et n'agit pas comme s'il l'était? C'est la
+condition même de la vie. Chacun de nous pense que le monde
+aboutit à lui. Quand je parle de nous, je n'oublie pas les
+bêtes. Il n'est pas un animal qui ne se sente la fin suprême o
+tendait la nature. Nos voisins, comme le revolver de
+M. Aristide, ne manquent point de nous détromper un jour ou
+l'autre, nos voisins, ou seulement un chien, un cheval, un
+microbe, un grain de sable.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Tout ce qui ne vaut que par la nouveauté du tour et par un
+certain goût d'art vieillit vite. La mode artiste passe comme
+toutes les autres modes. Il en est des phrases affrétées et qui
+veulent être neuves comme des robes qui sortent de chez les
+grands couturiers: elles ne durent qu'une saison. A Rome, au
+déclin de l'art, les statues des impératrices étaient coiffées
+la dernière mode. Ces coiffures devenaient bientôt ridicules; il
+fallait les changer, et l'on mettait aux statues des perruques de
+marbre. Il conviendrait qu'un style peigné comme ces statues fût
+recoiffés tous les ans. Et il se trouve qu'en ces temps-ci, o
+nous vivons très vite, les écoles littéraires ne subsistent que
+peu d'années, et parfois que peu de mois. Je sais des jeunes
+gens dont le style date déjà de deux ou trois générations, et
+semble archaïque. C'est sans doute l'effet de ce progrès
+merveilleux de l'industrie et des machines qui emporte les
+sociétés étonnées. Au temps de MM. de Goncourt et des chemins de
+fer, on pouvait vivre encore assez longtemps sur une écriture
+artiste. Mais depuis le téléphone, la littérature, qui dépend
+des moeurs, renouvelle ses formules avec une rapidit
+décourageante. Nous dirons donc avec M. Ludovic Halévy que la
+forme simple est la seule faite pour traverser paisiblement, non
+pas les siècles ce qui est trop dire, mais les années.
+
+La seule difficulté est de définir la forme simple, et il faut,
+convenir que cette difficulté est grande.
+
+La nature, telle du moins que nous pouvons la connaître et dans
+les milieux appropriés à la vie, ne nous présente rien de simple,
+et l'art ne peut prétendre à plus de simplicité que la nature.
+Pourtant nous nous entendons assez bien, quand nous disons que
+tel style est simple et que tel autre ne l'est pas.
+
+Je dirai donc, que, s'il n'y a pas proprement de style simple, il
+y a des styles qui paraissent simples, et que c'est précisément
+ceux-là que semblent attachés la jeunesse et la durée. Il ne
+reste plus qu'à rechercher d'où leur vient cette apparence
+heureuse. Et l'on pensera sans doute qu'ils la doivent, non pas
+à ce qu'ils sont moins riches que les autres en éléments divers,
+mais bien à ce qu'ils forment un ensemble où toutes les parties
+sont si bien fondues qu'on ne les distingue plus. Un bon style,
+enfin, est comme ce rayon de lumière qui entre par ma fenêtre au
+moment où j'écris et qui doit sa clarté pure à l'union intime des
+sept couleurs dont il est composé. Le style simple est semblable
+à la clarté blanche. Il est complexe mais il n'y parait pas. Ce
+n'est là qu'une image, et l'on sait le peu que valent les images
+quand ce n'est pas un poète qui les assemble. Mais j'ai voulu
+donner à entendre que, dans le langage, la simplicité belle et
+désirable n'est qu'une apparence et qu'elle résulte uniquement du
+bon ordre et de l'économie souveraine des parties du discours.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Ne pouvant concevoir la beauté indépendante du temps et de
+l'espace, je ne commence à me plaire aux oeuvres de l'esprit
+qu'au moment où j'en découvre les attaches avec la vie, et c'est
+le point de jointure qui m'attire. Les grossières poteries
+d'Hissarlik m'ont fait mieux aimer l'_Iliade_ et je goûte mieux
+la _Divine Comédie_ pour ce que je sais de la vie florentine au
+xiiie siècle. C'est l'homme, et l'homme seulement, que je cherche
+dans l'artiste. Le poème le plus beau est-il autre chose qu'une
+relique? Goethe a dit une parole profonde: «Les seules oeuvres
+durables sont des oeuvres de circonstance.» Mais il n'y a, à tout
+prendre, que des oeuvres de circonstance, car toutes dépendent du
+lieu et du moment où elles furent créées. On ne peut les
+comprendre ni les aimer d'un amour intelligent, si l'on ne
+connaît le lieu, le temps et les circonstances de leur origine.
+C'est le fait d'une imbécillité orgueilleuse de croire qu'on a
+produit une oeuvre qui se suffit à elle-même. La plus haute n'a
+de prix que pour ses rapports avec la vie. Mieux je saisis ces
+rapports, plus je m'intéresse à l'oeuvre.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+On peut, on doit tout dire, quand ou sait tout dire. Il y aurait
+tant d'intérêt à entendre une confession absolument sincère! Et
+depuis qu'il y a des hommes rien de pareil n'a encore ét
+entendu. Aucun n'a tout dit, pas même cet ardent Augustin, plus
+occupé de confondre les manichéens que de mettre son âme à nu,
+non pas même ce pauvre grand Rousseau que sa folie portait à se
+calomnier lui-même.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Les influences secrètes du jour et de l'air, ces mille
+souffrances émanant de toute la nature, sont la rançon des êtres
+sensuels, enclins à chercher leur joie dans les formes et dans
+les couleurs.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+L'intolérance est de tous les temps. Il n'est point de religion
+qui n'ait eu ses fanatiques. Nous sommes tous enclins
+l'adoration. Tout nous semble excellent dans ce que nous aimons,
+et cela nous fâche quand on nous montre le défaut de nos idoles.
+Les hommes ont grand'peine à mettre un peu de critique dans les
+sources de leurs croyances et dans l'origine de leur foi. Aussi
+bien, si l'on regardait trop aux principes, on ne croirait
+jamais.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Beaucoup de gens, aujourd'hui, sont persuadés que nous sommes
+parvenus à l'arrière-fin des civilisations et qu'après nous le
+monde périra. Ils sont millénaires comme les saints des premiers
+âges chrétiens; mais ce sont des millénaires raisonnables, au
+goût du jour. C'est, peut-être, une sorte de consolation de se
+dire que l'univers ne nous survivra pas.
+
+Pour ma part, je ne découvre dans l'humanité aucun signe de
+déclin. J'ai beau entendre parler de la décadence. Je n'y crois
+pas. Je ne crois pas même que nous soyons parvenus au plus haut
+point de civilisation. Je crois que l'évolution de l'humanit
+est extrêmement lente et que les différences qui se produisent
+d'un siècle à l'autre dans les moeurs sont, à les bien mesurer,
+plus petites qu'on ne s'imagine. Mais elles nous frappent. Et
+les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pères,
+nous ne les remarquons pas. Le train du monde est lent. L'homme
+a le génie de l'imitation. Il n'invente guère. Il y a, en
+psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous
+attache au vieux sol. Théophile Gautier, qui était à sa façon un
+philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse,
+remarquait, non sans mélancolie, que les hommes n'étaient pas
+même parvenus à inventer un huitième péché capital. Ce matin, en
+passant dans la rue, j'ai vu des maçons qui bâtissaient une
+maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de
+Thèbes et de Ninive. J'ai vu des mariés qui sortaient de
+l'église pour aller au cabaret, suivis de leur cortège, et qui
+accomplissaient sans mélancolie les rites tant de fois
+séculaires. J'ai rencontré un poète lyrique qui m'a récité ses
+vers, qu'il croit immortels; et, pendant ce temps, des cavaliers
+passaient sur la chaussée, portant un casque, le casque des
+légionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des
+guerriers homériques, d'où pendait encore, pour terrifier
+l'ennemi, la crinière mouvante qui effraya l'enfant Astyanax dans
+les bras de sa nourrice à la belle ceinture. Ces cavaliers
+étaient des gardes républicains. À cette vue et songeant que les
+boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux
+temps d'Abraham et de Goudéa, j'ai murmuré la parole du Livre:
+«Rien de nouveau sous le soleil». Et je ne m'étonnai plus de
+subir des lois civiles qui étaient déjà vieilles quand César
+Justinien en forma un corps vénérable.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Une chose surtout donne de l'attrait
+à la pensée des hommes: c'est l'inquiétude. Un esprit qui n'est
+point anxieux m'irrite ou m'ennuie.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Nous appelons dangereux ceux qui ont l'esprit fait autrement que
+le nôtre et immoraux ceux qui n'ont point notre morale. Nous
+appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions,
+sans même nous inquiéter s'ils en ont d'autres.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Auguste Comte est aujourd'hui mis à son rang, à coté de Descartes
+et de Leibnitz. La partie de sa philosophie qui traite des
+rapports des sciences entre elles et de leur subordination, celle
+encore où il dégage de l'amas des faits historiques une
+constitution positive de la sociologie font désormais partie des
+plus précieuses richesses de la pensée humaine. Au contraire, le
+plan tracé par ce grand homme, à la fin de sa vie, en vue d'une
+organisation nouvelle de la société, n'a trouvé aucune faveur en
+dehors de l'Église positiviste: c'est la partie religieuse de
+l'oeuvre. Auguste Comte la conçut sous l'influence d'un amour
+mystique et chaste. Celle qui l'inspira, Clotilde de Vaux,
+mourut un an après sa première rencontre avec le philosophe, qui
+voua a la mémoire de cette jeune femme un culte continué par les
+disciples fidèles. La religion d'Auguste Comte fut inspirée par
+l'amour. Pourtant elle est triste et tyrannique. Tous les actes
+de la vie et de la pensée y sont étroitement réglés. Elle donne
+à l'existence une figure géométrique. Toute curiosité de
+l'esprit y est sévèrement réprimée. Elle ne souffre que les
+connaissances utiles et subordonne entièrement l'intelligence au
+sentiment. Chose digne de remarque! Par cela même que cette
+doctrine est fondée sur la science, elle suppose la science
+définitivement constituée et, loin d'encourager les recherches
+ultérieures, elle les déconseille et blâme même celles qui n'ont
+pas pour objet le bien des hommes. Cela seul m'empêcherait
+d'aller frapper, en habit blanc de néophyte, aux portes du temple
+de la rue Monsieur-le-Prince. Bannir le caprice et la curiosité,
+que cela est cruel! Ce dont je me plains, ce n'est pas que les
+positivistes veuillent nous interdire toute recherche sur
+l'essence, l'origine et la fin des choses. Je suis bien résign
+à ne connaître jamais la cause des causes et la fin des fins. Il
+y a beau temps que je lis les traités de métaphisique comme des
+romans plus amusants que les autres, non plus véritables. Mais
+ce qui rend le positivisme amer et désolant, c'est la sévérit
+avec laquelle il interdit les sciences inutiles, qui sont les
+plus aimables. Vivre sans elles serait-ce encore vivre? Il ne
+nous laisse pas jouer en liberté avec les phénomènes et nous
+enivrer des vaines apparences. Il condamne la folie délicieuse
+d'explorer les profondeurs du ciel. Auguste Comte, qui professa
+vingt ans l'astronomie, voulait borner l'étude de cette science
+aux planètes visibles de notre système, les seuls corps,
+disait-il, qui pussent avoir une influence appréciable sur le
+Grand-Fétiche. C'est la terre qu'il appelait ainsi. Mais le
+Grand-Fétiche ne serait plus habitable à certains esprits si la
+vie y était réglée heure par heure et si l'on n'y pouvait faire
+des choses inutiles, comme, par exemple, rêver aux étoiles
+doubles.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+«Il faut que j'agisse puisque je vis,» dit l'homunculus sorti de
+l'alambic du docteur Wagner. Et, dans le fait, vivre c'est agir.
+Malheureusement, l'esprit spéculatif rend l'homme impropre
+l'action. L'empire n'est pas à ceux qui veulent tout comprendre.
+C'est une infirmité que de voir au delà du but prochain. Il n'y
+a pas que les chevaux et les mulets à qui il faille des oeillères
+pour marcher sans écart. Les philosophes s'arrêtent en route et
+changent la course en promenade. L'histoire du petit
+Chaperon-Rouge est une grande leçon aux hommes d'État qui portent
+le petit pot de beurre et ne doivent pas savoir s'il est des
+noisettes dans les sentiers du bois.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Plus je songe à la vie humaine, plus je crois qu'il faut lui
+donner pour témoins et pour juges l'Ironie et la Pitié, comme les
+Égyptiens appelaient sur leurs morts la déesse Isis et la déesse
+Nephtys. L'Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères;
+l'une, en souriant, nous rend la vie aimable; l'autre, qui
+pleure, nous la rend sacrée. L'Ironie que j'invoque n'est point
+cruelle. Elle ne raille ni l'amour, ni la beauté. Elle est
+douce et bienveillante. Son rire calme la colère, et c'est elle
+qui nous enseigne à nous moquer des méchants et des sors, que
+nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de haïr.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est sûr de lui
+comme de l'univers. C'est ce qui plaît à la foule; elle demande
+des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et
+l'embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la
+simplicité. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manière,
+mais seulement oui ou non.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Les morts se prêtent aux réconciliations avec une extrême
+facilité. C'est un bon instinct que de confondre dans la gloire
+et dans l'amour les ouvriers qui, bien qu'ennemis, travaillèrent
+en commun à quelque grande oeuvre morale ou sociale. La légende
+opère ces réunions posthumes qui contentent tout un peuple. Elle
+a des ressources merveilleuses pour mettre Pierre et Paul et tout
+le monde d'accord.
+
+Mais la légende de la Révolution a bien de la peine à se faire.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Le goût des livres est vraiment un goût louable. On a raillé les
+bibliophiles, et peut-être, après tout, prêtent-ils à la
+raillerie; c'est le cas de tous les amoureux. Mais il faudrait
+plutôt les envier puisqu'ils ont ornés leur vie d'une longue et
+paisible volupté. On croit les confondre en disant qu'ils ne
+lisent point leurs livres. Mais l'un d'eux a répondu sans
+embarras: «Et vous, mangez-vous dans votre vieille faïence?» Que
+peut-on faire de plus honnête que de mettre des livres dans une
+armoire? Cela rappelle beaucoup, à la vérité, la tâche que se
+donnent les enfants, quand ils font des tas de sable au bord de
+la mer. Ils travaillent en vain, et tout ce qu'ils élèvent sera
+ben tôt renversé. Sans doute, il en est ainsi des collections de
+livres et de tableaux. Mais il n'en faut accuser que les
+vicissitudes de l'existence et la brièveté de la vie. La mer
+emporte les tas de sable, le commissaire-priseur disperse les
+collections. Et pourtant on n'a rien de mieux à faire que des
+tas de sable à dix ans et des collections à soixante. Rien ne
+restera de tout ce que nous élevons, et l'amour des bibelots
+n'est pas plus vain que tous les autres amours.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Pour peu qu'on ait pratiqué les savants, on s'aperçoit qu'ils
+sont les moins curieux des hommes. Étant, il y a quelques
+années, dans une grande ville d'Europe que je ne nommerai pas, je
+visitai les galeries d'histoire naturelle en compagnie d'un des
+conservateurs qui me décrivait les zoolithes avec une extrême
+complaisance. Il m'instruisit beaucoup jusqu'aux terrains
+pliocènes. Mais, lorsque nous nous trouvâmes devant les premiers
+vestiges de l'homme, il détourna la tête et répondit à mes
+questions que ce n'était point sa vitrine. Je sentis mon
+indiscrétion. Il ne faut jamais demander à un savant les secrets
+de l'univers qui ne sont point dans sa vitrine. Cela ne
+l'intéresse point.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Le temps, dans sa fuite, blesse ou tue nos sentiments les plus
+ardents et les plus tendres. Il affaiblit l'admiration en lui
+ôtant ses aliments naturels: la surprise et l'étonnement; il
+anéantit l'amour et ses belles folies, il ébranle la foi et
+l'espérance, il défleurit, il effeuille toutes les innocences.
+Du moins, qu'il nous laisse la pitié, afin que nous ne soyons pas
+enfermés dans la vieillesse comme dans un sépulcre.
+
+C'est par la pitié qu'on demeure vraiment homme. Ne nous
+changeons pas en pierre comme les grandes impies des vieux
+mythes. Ayons pitié des faibles parce qu'ils souffrent la
+persécution et des heureux de ce monde parce qu'il est écrit:
+«Malheur à vous qui riez!» Prenons la bonne part, qui est de
+souffrir avec ceux qui souffrent, et disons des lèvres et du
+coeur, au malheureux, comme le chrétien à Marie: «_Fac me tecum
+plangere._
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Ne craignons pas trop de prêter aux artistes d'autrefois un idéal
+qu'ils n'eurent jamais. On n'admire point sans quelque illusion,
+et comprendre un chef-d'oeuvre c'est, en somme, le créer en
+soi-même à nouveau. Les mêmes oeuvres se reflètent diversement
+dans les âmes qui les contemplent. Chaque génération d'hommes
+cherche une émotion nouvelle devant les ouvrages des vieux
+maîtres. Le spectateur le mieux doué est celui qui trouve, au
+prix de quelque heureux contresens, l'émotion la plus pure et la
+plus forte. Aussi l'humanité ne s'attache-t-elle guère avec
+passion qu'aux oeuvres d'art ou de poésie dont quelques parties
+sont obscures et susceptibles d'interprétations diverses.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+On annonce, on attend, on voit déjà de grands changements dans la
+société. C'est l'éternelle erreur de l'esprit prophétique.
+L'instabilité, sans doute, est la condition première de la vie;
+tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et
+presque à notre insu.
+
+Tout progrès, le meilleur comme le pire, est lent et régulier.
+Il n'y aura pas de grands changements, il n'y en eut jamais,
+j'entends de prompts ou de soudains. Toutes les transformations
+économiques s'opèrent avec la lenteur clémente des forces
+naturelles. Bonnes ou mauvaises à notre sens, les choses sont
+toujours ce qu'il fallait qu'elles fussent.
+
+Notre état social est reflet des états qui l'ont précédé, comme
+il est la cause des états qui le suivront. Il tient des
+premiers, comme les suivants tiendront de lui. Et cet
+enchaînement fixe pour longtemps la persistance d'un même type;
+cet ordre assure la tranquillité de la vie. Il est vrai qu'il ne
+contente ni les esprits curieux de nouveautés, ni les coeurs
+altérés de charité. Mais c'est l'ordre universel. Il faut s'y
+soumettre. Ayons le zèle du coeur et les illusions nécessaires;
+travaillons à ce que nous croyons utile et bon, mais non point
+dans l'espoir d'un succès subit et merveilleux, non point au
+milieu des imaginations d'une apocalypse sociale: toutes les
+apocalypses éblouissent et déçoivent. N'attendons point de
+miracle. Résignons-nous a préparer, pour notre inperceptible
+part, l'avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pus.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Il faut, dans la vie, faire la part du hasard. Le hasard, en
+définitive, c'est Dieu.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Les philosophies sont intéressantes seulement comme des monuments
+psychiques propres a éclairer le savant sur les divers états qu'a
+traversés l'esprit humain. Précieuses pour la connaissance de
+l'homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui
+n'est pas l'homme.
+
+Les systèmes sont comme ces minces fils de platine qu'on met dans
+les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties
+égales. Ces fils sont utiles à l'observation exacte des astres,
+mais ils sont de l'homme et non du ciel. Il est bon qu'il y ait
+des fils de platine dans les lunettes. Mais il ne faut pas
+oublier que c'est l'opticien qui les a mis.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+A dix-sept ans, je vis, un jour, Alfred de Vigny dans un cabinet
+de lecture de la rue de l'Arcade. Je n'oublierai jamais qu'il
+portait une épaisse cravate de satin noir attachée au cou par un
+camée et sur laquelle se rabattait un col aux bords arrondis. Il
+tenait à la main une mince canne de jonc à pomme d'or. J'étais
+bien jeune, et pourtant il ne me parut pas vieux. Son visage
+était paisible et doux. Ses cheveux décolorés, mais soyeux
+encore et légers, tombaient en boucles sur ses joues rondes. Il
+se tenait très droit, marchait à petits pas et parlait à voix
+basse. Après son départ, je feuilletai avec une émotion
+respectueuse le livre qu'il avait rapporté. C'était un tome de
+la collection Petitot, les _Mémoires de La Noue_, je crois. J'y
+trouvai un signet oublié, une étroite bande de papier sur
+laquelle, de sa grande écriture allongée et pointue, qui
+rappelait celle de madame de Sévigné, le poète avait tracé au
+crayon un seul mot, un nom: _Bellérophon_. Héros fabuleux ou
+navire historique, que signifiait ce nom? Vigny songeait-il, en
+l'écrivant, à Napoléon trouvant les bornes des grandeurs de
+chair, ou bien se disait-il: «Le cavalier mélancolique porté par
+Pégase n'a point, quoi qu'en aient dit les Grecs, tué le monstre
+terrible et charmant que, la sueur au front, la gorge brûlante et
+les pieds en sang, nous poursuivons éperdument, la Chimère?
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+La tristesse philosophique s'est plus d'une fois exprimée avec
+une morne magnificence. Comme les croyants parvenus à un haut
+degré de beauté morale goûtent les joies du renoncement, le
+savant, persuadé que tout autour de nous n'est qu'apparence et
+duperie, s'enivre de cette mélancolie philosophique et s'oublie
+dans les délices d'un calme désespoir. Douleur profonde et
+belle, que ceux qui l'ont goûtée n'échangeraient pas contre les
+gaietés frivoles et les vaines espérances du vulgaire. Et les
+contradicteurs qui, malgré la beauté esthétique de ces pensées,
+les trouveraient funestes à l'homme et aux nations, suspendront
+peut-être l'anathème quand on leur montrera la doctrine de
+l'illusion universelle et de l'écoulement des choses unissant
+l'âge d'or de la philosophie grecque avec Xénophane et se
+perpétuant à travers l'humanité polie, dans les intelligences les
+plus hautes, les plus sereines, les plus douces, un Démocrite, un
+Épicure, un Gassendi.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Je sais une petite fille de neuf ans plus sage que les sages.
+Elle me disait tout à l'heure:
+
+«On voit dans les livres ce qu'on ne peut pas voir en réalité,
+parce que c'est trop loin ou parce que c'est passé. Mais ce
+qu'on voit dans les livres, on le voit mal, et tristement. Et
+les petits enfants ne doivent pas lire des livres. Il y a tant
+de choses bonnes à voir, et qu'ils n'ont pas vues: les lacs, les
+montagnes, les rivières, les villes et les campagnes, la mer et
+les bateaux, le ciel et les étoiles!
+
+Je suis bien de son avis. Nous avons une heure à vivre, pourquoi
+nous charger de tant de choses? Pourquoi tant apprendre, puisque
+nous savons que nous ne saurons jamais rien? Nous vivons trop
+dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons
+à ce niais de Pline le Jeune qui étudiait un orateur grec pendant
+que sous ses yeux le Vésuve engloutissait cinq villes sous la
+cendre.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire?
+La représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce
+qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! c'est un
+fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est
+notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son
+caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se
+divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en
+faits non historiques. Un fait est quelque chose d'infiniment
+complexe. L'historien présentera-t-il les faits dans leur
+complexité? Cela est impossible. Il les représentera dénués de
+presque toutes les particularités qui les constituent, par
+conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent.
+Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un
+fait dit historique est amené, ce qui est possible, ce qui est
+probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela
+même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la
+relation de ces faits et leur enchaînement? Et je suppose dans
+tout ce que je dis là que l'historien a sous les yeux des
+témoignages certains, tandis qu'en réalité on le trompe et qu'il
+n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de
+sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art. On
+n'y réussit que par l'imagination.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+«C'est beau, un beau crime!» s'écria un jour J.-J. Weiss dans un
+grand journal. Le mot fit scandale parmi les lecteurs
+ordinaires. Je sais un digne homme de magistrat, un bon
+vieillard, qui rendit le lendemain la feuille au porteur.
+C'était un abonné de plus de trente années, et il était dans
+l'âge où l'on n'aime pas à changer ses habitudes. Mais il
+n'hésita pas à faire ce sacrifice à la morale professionnelle.
+C'est, je crois, l'affaire Fualdès qui avait inspiré à J.-J.
+Weiss une si généreuse admiration. Je ne veux scandaliser
+personne. Je ne saurais. Il y faut une grâce audacieuse que je
+n'ai point. Pourtant je confesse que le maître avait raison et
+que c'est beau, un beau crime.
+
+Les causes célèbres ont sur chacun de nous un attrait
+irrésistible. Ce n'est pas trop de dire que le sang répandu est
+pour moitié dans la poésie de l'humanité. Macbeth et Chopart dit
+l'Aimable sont les rois de la scène. Le goût des légendes
+scélérates est inné dans l'homme. Interrogez les petits enfants:
+ils vous diront tous que si Barbe-Bleue n'avait pas tué ses
+femmes, son histoire en serait moins jolie. En face d'une
+ténébreuse affaire d'assassinat, l'esprit ressent une curiosit
+étonnée.
+
+Il s'étonne, parce que le crime est de soi-même étrange,
+mystérieux et monstrueux; il s'intéresse, parce qu'il retrouve
+dans tous les crimes ce vieux fonds de faim et d'amour sur
+lequel, bons ou mauvais, nous vivons tous. Le criminel semble
+venu de très loin. Il nous rapporte une image épouvantable de
+l'humanité des bois et des cavernes. Le génie des races
+primitives revit en lui. Il garde des instincts qu'on croyait
+perdus; il a des ruses que notre sagesse ignore. Il est pouss
+par des appétits qui sommeillent en nous autres. Il est encore
+une bête et déjà un homme. De là l'admiration indignée qu'il
+nous inspire. Le spectacle du crime est à la fois dramatique et
+philosophique. Il est pittoresque aussi, il séduit par des
+groupements bizarres, des ombres farouches entrevues sur les
+murs, quand tout dort, des haillons tragiques, des expressions de
+visage dont le secret irrite. Rustique et rampant sur la terre
+nourricière qu'il abreuve depuis tant de siècles, le crime
+s'associe aux noires magies de la nuit, au silence amical de la
+lune, aux terreurs éparses dans la nature, aux mélancolies des
+champs et des rivières. Faubourien et caché dans la foule, il
+prend les nerfs par une odeur de bouge et d'alcool, un goût de
+pourriture et des accents inouïs d'infamie. Dans le monde, je
+veux dire dans la société bourgeoise, où il est rare, il
+s'habille comme nous, il parle comme nous, et c'est peut-être
+sons cette figure équivoque et vulgaire qu'il occupe le plus
+fortement les imaginations. Le crime en habit noir est celui que
+le peuple préfère.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Le charme qui touche le plus les âmes est le charme du mystère.
+Il n'y a pas de beauté sans voiles, et ce que nous préférons,
+c'est encore l'inconnu. L'existence serait intolérable si l'on
+ne rêvait jamais. Ce que la vie a de meilleur, c'est l'idée
+qu'elle nous donne de je ne sais quoi qui n'est point en elle.
+Le réel nous sert à fabriquer tant bien que mal un peu d'idéal.
+C'est peut-être sa plus grande utilité.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+«Cela est un signe du temps,» dit-on à chaque instant. Mais il
+est très difficile de découvrir les vrais signes du temps. Il y
+faut une connaissance du présent ainsi que du passé et une
+philosophie générale que nous n'avons ni les uns ni les autres.
+Il m'est arrivé plusieurs fois de saisir certains petits faits
+qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie
+originale dans laquelle je me plaisais à discerner l'esprit de
+cette époque. «Ceci, me disais-je, devait se produire
+aujourd'hui et ne pouvait être autrefois. C'est un signe du
+temps.» Or, j'ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des
+circonstances analogues dans du vieux mémoires ou dans de
+vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d'humanité qui
+change moins qu'on ne croit. Nous différons très peu, en somme,
+de nos grands-pères. Pour que nos goûts et nos sentiments se
+transforment, il est nécessaire que les organes qui les
+produisent se transforment eux-mêmes. C'est l'ouvrage des
+siècles. Il faut des centaines et des milliers d'années pour
+altérer sensiblement quelques-uns de nos caractères.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Nous n'enfermons plus notre croyance dans les vieux dogmes. Pour
+nous, le Verbe ne s'est pas révélé seulement sur la sainte
+montagne dont parle l'Écriture. Le ciel des théologiens nous
+apparaît désormais peuplé de vains fantômes. Nous savons que la
+vie est brève, et, pour la prolonger, nous y mettons le souvenir
+des temps qui ne sont plus. Nous n'espérons plus en
+l'immortalité de la personne humaine; pour nous consoler de cette
+croyance morte, nous n'avons que le rêve d'une autre immortalité,
+insaisissable celle-là, éparse, qu'on ne peut goûter que par
+avance, et qui, d'ailleurs, n'est promise qu'à bien peu d'entre
+nous, l'immortalité des âmes dans la mémoire des hommes.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Nous n'avons rien à faire en ce monde qu'à nous résigner. Mais
+les nobles créatures savent donner à la résignation le beau nom
+de contentement. Les grandes âmes se résignent avec une sainte
+joie. Dans l'amertume du doute, au milieu du mal universel, sous
+le ciel vide, elles savent garder intactes les antiques vertus
+des fidèles. Elles croient, elles veulent croire. La charité du
+genre humain les échauffe. C'est peu encore. Elles conservent
+pieusement cette vertu que la théologie chrétienne mettait dans
+sa sagesse au-dessus de toutes les autres, parce qu'elle les
+suppose ou les remplace: l'espérance. Espérons, non point en
+l'humanité qui, malgré d'augustes efforts, n'a pas détruit le mal
+en ce monde, espérons dans ces êtres inconcevables qui sortiront
+un jour de l'homme, comme l'homme est sorti de la brute. Saluons
+ces génies futurs. Espérons en cette universelle angoisse dont
+le transformisme est la loi matérielle. Cette angoisse féconde,
+nous la sentons croître en nous; elle nous fait marcher vers un
+but inévitable et divin.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Les vieillards tiennent beaucoup trop à leurs idées. C'est
+pourquoi les naturels des îles Fidji tuent leurs parents quand
+ils sont vieux. Ils facilitent ainsi l'évolution, tandis que
+nous en retardons la marche en faisant des académies.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+L'ennui des poètes est un ennui doré, ne les plaignez pas trop;
+ceux qui chantent savent charmer leur désespoir; il n'est telle
+magie que la magie des mots. Les poètes se consolent, comme les
+enfants, avec des images.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+En amour, il faut aux hommes des formes et des couleurs; ils
+veulent des images. Les femmes ne veulent que des sensations.
+Elles aiment mieux que nous, elles sont aveugles. Et si vous
+pensez a la lampe de Psyché, à la goutte d'huile, je vous dirai
+que Psyché n'est pas la femme, Psyché est l'âme. Ce n'est pas la
+même chose. C'est même le contraire. Psyché était curieuse de
+voir, et les femmes ne sont curieuses que de sentir. Psych
+cherchait l'inconnu. Quand les femmes cherchent, ce n'est pas
+l'inconnu qu'elles cherchent. Elles veulent retrouver, voil
+tout, retrouver leur rêve ou leur souvenir, la sensation pure.
+Si elles avaient des yeux, comment parviendrait-on à s'expliquer
+leurs amours?
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _A Édouard Rod._
+
+ SUR LES COUVENTS DE FEMMES
+
+
+Il est pénible de voir une jeune fille mourir volontairement au
+monde. Le couvent effraye tout ce qui n'y entre pas. Au milieu
+du XIVe siècle de l'ère chrétienne, une jeune Romaine nommée
+Blésilla fit dans un monastère de tels jeûnes qu'elle en mourut.
+Le peuple furieux, suivit le cercueil en criant: «Chassons,
+chassons de la ville cette détestable race des moines! Pourquoi
+ne les lapide-t-on pas? Pourquoi ne les jette-t-on pas dans la
+rivière?» Et lorsque, quatorze cents ans plus tard, Chateaubriand
+exalta, par la bouche du père Aubry, les filles qui ont
+«sanctifié leur beauté aux chefs-d'oeuvre de la pénitence et
+mutilé cette chair révoltée dont les plaisirs ne sont que des
+douleurs», l'abbé Morellet, qui était un vieux philosophe,
+entendit avec impatience ces louanges de la vie cénobitique et
+s'écria: «Si ce n'est pas là du fanatisme, je demande à l'auteur
+de me donner sa définition!» Que nous enseignent ces
+interminables querelles, sinon que la vie religieuse fait peur
+la nature et que cependant elle a des raisons d'être et de durer?
+Le peuple et les philosophes n'entrent pas toujours dans ces
+raisons. Elles sont profondes et touchent aux plus grands
+mystères de la nature humaine. Le cloître a été pris d'assaut et
+renversé. Ses ruines désertes se sont repeuplées. Certaines
+âmes y vont par une pente naturelle; ce sont des âmes
+claustrales. Parce qu'elles sont inhumaines et pacifiques, elles
+quittent le monde et descendent avec joie dans le silence et la
+paix. Plusieurs sont nées lasses; elles n'ont point de
+curiosité. Elles se traînent inertes et sans désir. Ne sachant
+ni vivre ni mourir, elles embrassent la vie religieuse comme une
+moindre vie et comme une moindre mort. D'autres sont amenées au
+cloître par des raisons détournées. Elles ne prévoyaient pas le
+but. Innocentes blessées, une déception précoce, un deuil secret
+du coeur, leur a gâté l'univers. Leur vie ne portera point de
+fruits; le froid en a séché la fleur. Elles ont eu trop tôt le
+sentiment du mal universel. Elles se cachent pour pleurer.
+Elles veulent qu'on les oublie. Elles veulent oublier... Ou
+plutôt, elles aiment leur douleur et elles la mettent à l'abri
+des hommes et des choses. Il en est d'autres enfin qu'attire au
+couvent le zèle du sacrifice et qui veulent se donner tout
+entières, dans un abandon plus grand encore que celui de l'amour.
+Celles-là, plus rares, sont les vraies épouses de Jésus-Christ.
+L'Église leur prodigue les doux noms de lis et de rose, de
+colombe et d'agneau: elle leur promet, par la bouche de la Reine
+des Vierges, la couronne d'étoiles et le trône de candeur. Mais
+prenons garde de renchérir sur les théologiens. Aux époques de
+foi, on ne s'échauffait guère sur les vertus mystiques des
+religieuses. Je ne parle pas du peuple, à qui les nonnes ont
+toujours été suspectes et qui a fait sur elles des contes joyeux.
+Je parle du clergé séculier, dont les jugements étaient fort
+mélangés. N'oublions pas que la poésie des cloîtres date de
+Chateaubriand et de Montalembert.
+
+Il faut aussi considérer que les communautés diffèrent tout
+fait selon les temps et les pays et qu'on ne peut les réunir
+toutes dans un même jugement. Le couvent fut longtemps en
+Occident la ferme, l'école, l'hôpital et la bibliothèque. Il y
+eut des couvents pour conserver la science, d'autres pour
+conserver l'ignorance. Il y en eut pour le travail comme pour
+l'oisiveté.
+
+J'ai visité, il y a quelques années, la montagne sur laquelle
+sainte Odile, fille d'un duc d'Alsace, éleva au milieu du XIIe
+siècle un monastère dont la mémoire est restée dans l'âme du
+peuple alsacien. Cette fille forte chercha et trouva les moyens
+d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient
+alors les pauvres gens. Aidée par d'habiles collaboratrices et
+servie par des serfs nombreux, elle défricha, cultiva les terres,
+éleva des bestiaux, mit les récoltes à l'abri des pillards. Elle
+fut prévoyante pour les imprévoyants. Elle enseigna la sobriét
+aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne
+économie à tous. Est-il possible de découvrir une ressemblance
+entra ces vierges robustes et pures des temps barbares, ces
+royales métayères, et les abbesses qui, sous Louis XV, mettaient
+des mouches pour aller à l'office et parfumaient de poudre à la
+maréchale les lèvres des abbés qui leur baisaient les doigts?
+
+Et même alors, même en ces jours de scandale, quand la noblesse
+jetait dans les abbayes des cadettes révoltées, il y avait de
+bonnes âmes sous les grilles des maisons conventuelles. J'ai
+surpris les secrets de l'une d'elles. Qu'elle me pardonne!
+C'est l'an passé, chez Legoubin, libraire sur le quai Malaquais.
+Je trouvai un vieux manuel de confession à l'usage des
+religieuses. Une inscription mise sur le titre, à main reposée,
+m'apprit qu'en 1779 ce livre appartenait à soeur Anne, religieuse
+soumise à la règle des Feuillantines. Il était rédigé en
+français et avait ceci de remarquable que chaque péché était
+imprimé sur une petite fiche collée au feuillet par le bord
+seulement. Pendant l'examen de conscience, dans la chapelle, la
+pénitente n'avait besoin ni de plume ni de crayon pour noter ses
+fautes graves ou légères. Il lui suffisait de corner la petite
+bande portant mention d'un péché qu'elle avait commis. Et dans
+le confessionnal, aidée de son livre, qu'elle suivait de corne en
+corne, soeur Anne ne risquait pas d'oublier quelque manquement
+aux commandements de Dieu ou à ceux de l'Église.
+
+Or, dans le moment que je trouvai ce petit livre chez mon ami
+Legoubin, je vis que plusieurs coulpes y étaient marquées d'un
+pli unique. C'étaient les coulpes extraordinaires de soeur Anne.
+D'autres avaient été cornées bien des fois et les angles du
+papier étaient tout usés. C'étaient là les péchés mignons de
+soeur Anne.
+
+Comment en douter? Le livre n'avait pas servi depuis la
+dispersion des religieuses en 1790. Il était encore plein des
+pieuses images et des prières historiées que la bonne fille avait
+glissées entre les pages.
+
+Je connus de la sorte l'âme de soeur Anne. Je n'y trouvai que
+des péchés innocents s'il en fut, et j'ai grand espoir que soeur
+Anne est assise aujourd'hui à la droite du Père. Jamais coeur
+plus pur n'a battu sous la robe blanche des Feuillantines. Je me
+figure cette sainte fille d'aspect candide, un peu grasse, se
+promenant à pas lents entre les carrés de choux du jardin
+conventuel, et marquant sans trouble, de son doigt blanc, sur le
+livre, ses péchés aussi réguliers que sa vie: paroles vaines,
+distractions dans les assemblées, distractions aux offices,
+désobéissances légères et sensualité dans les repas. Ce dernier
+trait me touche jusqu'aux larmes. Soeur Anne mangeait avec
+sensualité des racines cuites à l'eau. Elle n'était point
+triste. Elle ne doutait point. Elle ne tenta jamais Dieu. Ces
+péchés-là n'ont point de corne dans le petit livre. Religieuse,
+elle avait le coeur monastique. Sa destinée était conforme à sa
+nature. Voilà le secret de la sagesse de soeur Anne.
+
+Je ne sais, mais je crois bien qu'il y a beaucoup de soeurs Anne
+aujourd'hui dans les couvents de femmes. J'aurais plusieurs
+reproches à faire aux moines; j'aime mieux dire tout de suite que
+je ne les aime pas beaucoup. Quant aux religieuses, je crois
+qu'elles ont pour la plupart, comme soeur Anne, un coeur
+monastique, dans lequel abondent les grâces de leur état.
+
+Et pourquoi sans cela seraient-elles entrées an couvent?
+Aujourd'hui, elles n'y sont plus jetées par l'orgueil et
+l'avarice de leur famille. Elles prennent le voile parce qu'il
+leur convient de le prendre. Elles le quitteraient s'il leur
+plaisait de le quitter, et vous voyez qu'elles le gardent. Les
+dragons philosophes, qu'on voit forçant les clôtures dans les
+vaudevilles de la Révolution, avaient vite fait d'invoquer la
+nature et de marier les nonnes. La nature est plus vaste que ne
+croient les dragons philosophes; elle réunit le sensualisme et
+l'ascétisme dans son sein immense; et quant aux couvents, il faut
+bien que le monstre soit aimable, puisqu'il est aimé et qu'il ne
+dévore plus que des victimes volontaires. Le couvent a ses
+charmes. La chapelle, avec ses vases dorés et ses roses en
+papier, une sainte Vierge peinte de couleurs naturelles et
+éclairée par une lumière pâle et mystérieuse comme le clair de
+lune, les chants et l'encens et la voix du prêtre, voilà les
+premières séductions du cloître; elles l'emportent quelquefois
+sur celles du monde.
+
+C'est que ces choses ont une âme et qu'elles contiennent toute la
+somme de poésie accessible à certaines natures. Sédentaire et
+faite pour une vie discrète, humble, cachée, la femme se trouve
+tout d'abord à son aise au couvent. L'atmosphère en est tiède,
+un peu lourde; elle procure aux bonnes filles les délices d'une
+lente asphyxie. On y goûte un demi-sommeil. On y perd la
+pensée. C'est un grand débarras. En échange, on y gagne la
+certitude. N'est-ce pas, au point de vue pratique, une
+excellente affaire? Je compte pour peu les titres d'épouse
+mystique de Jésus, de vase d'élection et de colombe immaculée.
+On n'a guère d'exaltation dans les communautés. Les vertus y
+vont leur petit train. Tout, jusqu'au sentiment du divin, y
+garde un prudent terre-à-terre. Pas d'envolée. Le
+spiritualisme, dans sa sagesse, s'y matérialise autant qu'il
+peut, et il le peut beaucoup plus qu'on ne pense communément. La
+grande affaire de la vie y est si bien divisée en une suite de
+petites affaires que l'exactitude supplée à tout. Rien ne rompt
+jamais la trame égale de l'existence. Le devoir y est très
+simple. La règle le trace. Il y a là de quoi satisfaire les
+âmes timides, douces et obéissantes. Une telle vie tue
+l'imagination et non pas la gaieté. Il est rare de rencontrer
+l'expression d'une tristesse profonde sur le visage d'une
+religieuse. A l'heure qu'il est, on chercherait vainement dans
+les couvents de France une Virginie de Leyva ou une Giulia
+Carraciolo, victimes révoltées, respirant avec ivresse à travers
+les grilles du cloître les parfums de la nature et du monde. On
+n'y trouverait pas non plus, je crois, une sainte Thérèse ou une
+sainte Catherine de Sienne. L'âge héroïque des couvents est
+jamais passé. L'ardeur mystique s'éteint. Les causes qui
+jetaient tant d'hommes et de femmes dans les monastères
+n'existent plus. Aux temps de violence, quand l'homme, mal
+assuré de goûter les fruits de son travail, se réveillait sans
+cesse aux cris de mort, aux lueurs de l'incendie, quand la vie
+était un cauchemar, les plus douces âmes s'en allaient rêver du
+ciel dans des maisons qui s'élevaient comme de grands navires
+au-dessus des flots de la haine et du mal. Ces temps ne sont
+plus. Le monde est devenu à peu près supportable. On y reste
+plus volontiers. Mais ceux qui le trouvent encore trop rude et
+trop peu sûr sont libres, après tout, de s'en retirer.
+L'Assemblée constituante avait eu tort de le contester, et nous
+avons eu raison de l'admettre en principe.
+
+J'ai l'honneur de connaître la supérieure d'une communauté dont
+la maison-mère est à Paris. C'est une femme de bien et qui
+m'inspire un sincère respect. Elle me contait, il y a peu de
+temps, les derniers moments d'une de ses religieuses, que j'avais
+connue dans le monde rieuse et jolie, et qui était allée
+s'éteindre de phtisie au couvent.
+
+«Elle a fait une sainte mort, me dit la supérieure. Elle se
+levait de son lit tous les jours de sa longue maladie, et deux
+soeurs converses la portaient à la chapelle. Elle y priait
+encore le matin de sa délivrance. Un cierge allumé devant
+l'image de saint Joseph s'égouttait sur le parquet. Elle donna
+l'ordre à une des soeurs converses de redresser ce cierge. Puis
+elle se renversa en arrière, poussa un grand soupir et entra en
+agonie. On l'administra. Elle ne put témoigner que par le
+mouvement de ses yeux de la piété avec laquelle elle recevait les
+sacrements des morts.
+
+Ce petit récit me fut fait avec une admirable simplicité. La
+mort est l'acte le plus important de la vie religieuse. Mais
+l'existence cénobitique y prépare si bien qu'il ne reste pas plus
+à faire en ce moment-là qu'en tout autre. On redresse un cierge
+qui s'égouttait et l'on meurt. Il n'en fallait pas plus pour
+compléter une sainteté minutieuse.
+
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ DE L'ENTRETIEN QUE J'EUS CETTE NUIT
+ AVEC UN FANTÔME
+ SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET
+
+
+Dans le silence de la nuit, j'écrivais, j'écrivais depuis
+longtemps. Renvoyant sur ma table la lumière de la lampe,
+l'abat-jour laissait dans l'ombre les livres qui montent en
+étages sur les quatre faces du cabinet de travail. Le feu
+mourant semait dans les cendres ses derniers rubis. Les acres
+vapeurs du tabac épaississaient l'air; devant moi, dans une
+coupe, sur un monceau de cendres, une dernière cigarette élevait
+tout droit sa mince fumée bleue. Et les ténèbres de cette
+chambre étaient mystérieuses, parce qu'on y sentait confusément
+l'âme de tous les livres endormis. Ma plume sommeillait entre
+mes doigts et je songeais à des choses très anciennes, quand de
+la fumée de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique,
+sortit un personnage étrange: ses cheveux bouclés, ses yeux longs
+et luisants, son nez busqué, ses lèvres épaisses, sa barbe noire,
+frisée à la mode assyrienne, son teint de bronze clair,
+l'expression de ruse et de sensualité cruelle empreinte sur son
+visage, les formes trapues de son corps et ses riches vêtements
+révélaient un de ces Asiatiques appelés barbares par les
+Hellènes. Il était coiffé d'un bonnet bleu fait comme une tête
+de poisson et semé d'étoiles. Il portait une robe pourpre,
+brodée de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de
+l'autre des tablettes. Je ne me troublai point à sa vue. Que
+des fantômes apparaissent dans une bibliothèque, rien de plus
+naturel. Où se montreraient les ombres des morts, sinon au
+milieu des signes qui gardent leur souvenir? J'invitai
+l'étranger à s'asseoir. Il n'en fit rien.
+
+--Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'étais pas là, je
+vous prie. Je suis venu regarder ce que vous écriviez sur ce
+mauvais papier. J'y prends plaisir; non que je me soucie en
+aucune façon des idées que vous pouvez exprimer. Mais les
+caractères que vous tracez m'intéressent infiniment. En dépit
+des altérations qu'elles ont subies en vingt-huit siècles
+d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point
+étrangères. Je reconnais ce B qui, de mon temps, s'appelait
+_beth_, c'est-à-dire maison. Voici l'L, que nous nommions
+_lamed_, parce qu'il était en forme d'aiguillon. Ce G vient de
+notre _gimel_, au cou de chameau, et cet A, sort de notre
+_aleph_, en tête de boeuf. Quant au D que je vois là, il
+représenterait aussi fidèlement que le _daleth_, qui lui a donn
+naissance, l'entrée triangulaire de la tente plantée dans le
+sable du désert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les
+contours de ce signe d'une vie antique et nomade. Vous avez
+altéré le _daleth_ ainsi que toutes les lettres de mon alphabet.
+Mais je ne vous le reproche pas. C'était pour aller plus vite.
+Le temps est précieux. Le temps, c'est de la poudre d'or, des
+dents d'éléphant et des plumes d'autruche. La vie est courte.
+Il faut, sans perdre un moment, négocier et naviguer, afin de
+gagner des richesses, pour vieillir heureux et respecté.
+
+--Monsieur, lui dis-je, à votre aspect comme à vos discours, je
+vous reconnais pour un vieux Phénicien.
+
+Il me répondit simplement:
+
+--Je suis Cadmus, l'ombre de Cadmus.
+
+--En ce cas, répliquai-je, vous n'existez pas proprement. Tous
+êtes mythique et allégorique. Car il est impossible de donner
+créance à tout ce que les Grecs ont dit de vous. Ils content que
+vous avez tué, au bord de la fontaine d'Ares, un dragon dont la
+gueule vomissait des flammes, et qu'ayant arraché les dents du
+monstre vous les avez semées dans la terre où elles se changèrent
+en hommes. Ce sont des contes, et vous-même, monsieur, vous êtes
+fabuleux.
+
+--Que je le sois devenu dans la suite des âges, il se peut, et
+que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient mêlé des
+fables à ma mémoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci. Je
+ne me suis jamais inquiété de ce qu'on penserait de moi après ma
+mort; mes craintes et mes espérances n'allaient point au delà de
+cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je
+connaisse encore aujourd'hui. Car je n'appelle pas vivre flotter
+comme une vaine ombre dans la poussière des bibliothèques et
+apparaître vaguement à M. Ernest Renan ou à M. Philippe Berger.
+Et cet état de fantôme me semble d'autant plus triste que j'ai
+mené, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux
+remplie. Je ne m'amusais point à semer dans les champs béotiens
+des dents de serpent, à moins que ces dents ne fussent les haines
+et l'envie que faisaient naître dans l'âme des pâtres du Cythéron
+ma richesse et ma puissance. J'ai navigué toute ma vie. Dans
+mon vaisseau noir, qui portait à sa proue un nain rouge et
+monstrueux, gardien de mes trésors, observant les sept Cabires
+qui voguent par le ciel en leur barque étincelante, guidant ma
+route sur cette étoile immobile que les Grecs nommaient, à cause
+de moi, la Phénicienne, j'ai sillonné toutes les mers et abord
+tous les rivages; je suis allé chercher l'or de la Colchide,
+l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse;
+j'ai pris en Bétique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la
+cire et la poix, et, franchissant les bornes du monde, j'ai couru
+sous les brumes de l'Océan jusqu'à l'île sombre des Bretons, dont
+je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'étain que
+les Égyptiens, les Hellènes et les Italiotes m'achetèrent au
+poids de l'or. La Méditerranée était alors mon lac. J'ai fond
+sur ses côtes encore sauvages des centaines de comptoirs, et
+cette fameuse Thèbes n'est qu'une citadelle où je gardais de
+l'or. J'ai trouvé en Grèce des sauvages armés de bois de cerf et
+de pierres éclatées. Je leur ai donné le bronze, et c'est par
+moi qu'ils ont connu tous les arts.
+
+On sentait dans son regard et dans ses paroles une duret
+blessante, je lui répondis sans amitié:
+
+--Oh! vous étiez un négociant actif et intelligent. Mais vous
+n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez,
+l'occasion, en vrai pirate. Quand vous abordiez sur une côte de
+la Grèce ou des îles, vous aviez soin d'étaler sur le rivage des
+parures et de riches étoffes, et si les filles de la côte,
+conduites par un invincible attrait, venaient seules, à l'insu de
+leurs parents, contempler les choses désirées, vos marins
+enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils
+les jetaient, liées et frémissantes, dans le fond de vos
+vaisseaux, à la garde du nain rouge. N'avez-vous point ainsi,
+vous et les vôtres, volé la jeune Io, fille du roi Inachos, pour
+la vendre en Egypte?
+
+--C'est bien probable. Ce roi Inachos était le chef d'une petite
+tribu sauvage. Sa fille était blanche, avec des traits fins et
+purs. Les relations entre les sauvages et les hommes civilisés
+ont été les mêmes de tout temps.
+
+--Il est vrai; mais vos Phéniciens ont commis des vols inouïs
+dans le monde. Ils n'ont pas craint de dérober des sarcophages
+et de dépouiller les hypogées égyptiens pour enrichir leurs
+nécropoles de Gébal.
+
+--De bonne foi, monsieur, sont-ce là des reproches à faire à un
+homme très ancien, à celui que Sophocle appelait déjà l'antique
+Cadmus? Il y a cinq minutes à peine que nous causons ensemble
+dans votre cabinet et vous oubliez tout à fait que je suis votre
+aîné de vingt-huit siècles. Reconnaissez en moi, cher monsieur,
+un vieux Chananéen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques
+caisses de momies et quelques filles de sauvages volées en Egypte
+ou en Grèce. Admirez plutôt la force de mon intelligence et la
+beauté de mon industrie. Je vous ai parlé de mes navires. Je
+pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen
+l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les
+épices, en Ethiopie l'ivoire et l'ébène. Mais mon activité ne
+s'exerçait pas seulement dans l'échange et le négoce. J'étais un
+manufacturier habile, alors que le monde autour de moi
+sommeillait dans la barbarie. Métallurgiste, teinturier,
+verrier, joaillier, j'exerçais mon génie dans ces arts du feu, si
+merveilleux qu'ils semblent magiques. Regardez les coupes que
+j'ai ciselées et admirez le goût délicat du vieux bijoutier de
+Chanaan! Et je n'étais pas moins admirable dans les travaux
+agricoles. De cette étroite bande de terre resserrée entre le
+Liban et la mer, j'ai fait un jardin délicieux. On y retrouve
+encore les citernes que j'ai creusées. Un de vos maîtres a dit:
+«Seul l'homme de Chanaan pouvait bâtir des pressoirs pour
+l'éternité.» Connaissez mieux le vieux Cadmus. J'ai fait passer
+tous les peuples méditerranéens de l'âge de pierre à l'âge de
+bronze. J'ai appris à vos Grecs les principes de tous les arts.
+En échange du blé, du vin et des peaux de bête qu'ils
+m'apportaient, je leur ai donné des coupes où se baisaient des
+colombes et des figurines de terre, qu'ils ont copiées depuis, en
+les arrangeant à leur goût. Enfin, je leur ai donné un alphabet
+sans lequel ils n'auraient pu ni fixer ni même préciser leurs
+pensées que vous admirez. Voilà ce qu'a fait le vieux Cadmus.
+Il l'a fait non par la charité du genre humain ni par désir d'une
+vaine gloire, mais pour l'amour du lucre et en vue d'un profit
+tangible et certain. Il l'a fait pour s'enrichir et avec l'envie
+de boire pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur
+une table d'argent, au milieu de femmes blanches dansant des
+danses voluptueuses et jouant de la harpe. Car le vieux Cadmus
+ne croit ni à la bonté ni à la vertu. Il sait que les hommes
+sont mauvais et que, plus puissants que les hommes, les dieux
+sont pires. Il les craint; il s'efforce de les apaiser par des
+sacrifices sanglants. Il ne les aime point. Il n'aime que
+lui-même. Je me peins tel que je suis. Mais considérez que, si
+je n'avais pas recherché les violents plaisirs des sens, je
+n'aurais pas travaillé pour m'enrichir, je n'aurais pas invent
+les arts dont vous jouissez encore aujourd'hui. Et puisqu'enfin,
+cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand,
+vous êtes scribe et faites des écritures à la manière des Grecs,
+vous devriez m'honorer à l'égal d'un dieu, moi, à qui vous devez
+l'alphabet. J'en suis l'inventeur. Vous pensez bien que je ne
+l'ai créé que pour la commodité de mon commerce et sans prévoir
+le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples
+littéraires. Il me fallait un système de notation simple et
+rapide. Je l'eusse volontiers pris à mes voisins, ayant
+l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir. Je ne
+me pique pas d'originalité, ma langue est celle des sémites; ma
+sculpture est tantôt égyptienne et tantôt babylonienne. Si
+j'avais eu une bonne écriture sous la main, je ne me serais pas
+mis en frais d'invention sur cette matière. Mais ni les
+hiéroglyphes des peuples que vous nommez aujourd'hui, sans les
+connaître, Hittites ou Heléens***, ni l'écriture sacrée des
+Egyptiens ne répondaient à mes besoins. C'étaient là des
+écritures compliquées et lentes, mieux faites pour s'étendre sur
+les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur
+les tablettes d'un négociant. Même abrégée et cursive,
+l'écriture des scribes égyptiens gardait encore, de son type
+premier, la lourdeur, l'embarras et l'indécision. Le système
+tout entier était mauvais. L'hiéroglyphe simplifié restait
+encore l'hiéroglyphe, c'est-à-dire quelque chose de terriblement
+confus. Vous savez comment les Égyptiens mêlaient dans leurs
+hiéroglyphes, tant parfaits qu'abrégés, les signes représentant
+des idées aux signes représentant des sons. Par un coup de
+génie, je pris vingt-deux de ces signes innombrables et j'en fis
+les vingt-deux lettres de mon alphabet. Des lettres,
+c'est-à-dire des signes correspondant chacun à un son unique, et
+fournissant par leur association prompte et facile le moyen de
+peindre fidèlement tous les sons! N'était-ce point ingénieux?
+
+--Oui, sans doute, c'était ingénieux, et plus encore que vous ne
+croyez. Et nous vous devons un présent inestimable. Car sans
+l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style,
+partant point de pensée un peu délicate, point d'abstractions,
+point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde d'imaginer
+Pascal écrivant les _Provinciales_ en caractères cunéiformes que
+de croire que le Zeus d'Olympie a été sculpté par un phoque.
+Inventé pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phénicien
+est devenu dans le monde entier l'instrument nécessaire et
+parfait de la pensée, et l'histoire de ses transformations est
+intimement liée à celle du développement de l'esprit humain.
+Votre invention est infiniment belle et précieuse, encore
+qu'imparfaite. Car vous n'avez pas songé aux voyelles, et ce
+sont les Grecs ingénieux qui les ont trouvées. Leur part en ce
+monde était de porter toutes choses à la perfection.
+
+--Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise
+habitude de les brouiller et de les confondre. Vous vous en êtes
+peut-être aperçu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la
+gorge.
+
+--Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la
+vierge Io, puisque enfin son père Inachos n'était qu'un chef de
+sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpté à la
+pointe du silex. Je lui pardonnerais même d'avoir fait connaître
+aux Béotiens pauvres et vertueux les danses frénétiques des
+Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donné à la Grèce
+et au monde le plus précieux des talismans, les vingt-deux
+lettres de l'alphabet phénicien. De ces vingt-deux lettres sont
+sortis tous les alphabets de l'univers. Il n'est point de pensée
+sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre
+alphabet, divin Cadmus, sont sorties les écritures grecques et
+italiotes, qui ont donné naissance à toutes les écritures
+européennes. De votre alphabet encore sont issues toutes les
+écritures sémitiques, depuis l'araméen et l'hébreu jusqu'au
+syriaque et à l'arabe. Et ce même alphabet phénicien est le père
+des alphabets hymiarite et éthiopien et de tous les alphabets du
+centre de l'Asie, zend et pehlvi, et même de l'alphabet indien,
+qui a donné naissance au devanâgari et à tous les alphabets de
+l'Asie méridionale. Quelle fortune! Quel succès universel! Il
+n'y a pas, à l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre
+une seule écriture qui ne dérive de l'écriture cadméenne.
+Quiconque en ce monde écrit un mot est tributaire des vieux
+marchands chananéens. A cette pensée, je suis tenté de vous
+rendre les plus grands honneurs, soigneur Cadmus, et je ne suis
+comment reconnaître la faveur que vous m'avez faite en passant
+une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Cadmus,
+inventeur de l'alphabet.
+
+--Cher monsieur, modérez votre enthousiasme. Je suis assez
+content de ma petite invention. Mais ma visite n'a rien qui
+puisse vous flatter particulièrement. Je m'ennuie à mort depuis
+que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni étain, ni poudre
+d'or, ni dents d'éléphant et que, sur cette terre où M. Stanley
+suit de loin mon exemple, je suis réduit à converser, de temps
+autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien
+s'intéresser à moi. Je crois entendre le chant du coq, adieu et
+tachez de vous enrichir: les seuls bien de ce monde sont la
+richesse et la puissance.
+
+Il dit et disparut. Mon feu s'était éteint, la fraîcheur de la
+nuit commençait à me saisir et j'avais très mal à la tête.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Je ne partage pas du tout les mauvais sentiments des
+vaudevillistes à l'endroit des doctoresses. Si une femme a la
+vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous
+d'avoir suivi sa voie? Comment blâmer cette noble et douce et
+sage Sophie Germain qui, aux soins du ménage et de la famille,
+préféra les méditations silencieuses de l'algèbre et de la
+métaphysique? La science ne peut-elle avoir, comme la religion,
+ses vierges et ses diaconesses? S'il est peu raisonnable de
+vouloir instruire toutes les femmes, l'est-il davantage de
+vouloir interdire à toutes les hautes spéculations de la pensée?
+Et, à un point de vue tout pratique, la science n'est-elle pas,
+dans certains cas, pour une femme, une ressource précieuse?
+Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'en faut,
+devons-nous blâmer les jeunes filles qui se vouent
+l'enseignement, malgré l'ineptie cruelle des programmes et la
+justice inique des concours? Puisqu'on a toujours reconnu aux
+femmes une exquise habileté à soigner les malades, puisqu'elles
+furent de tout temps des consolatrices et des guérisseuses,
+puisqu'elles fournissent à la société des infirmières et des
+sages-femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de
+l'apprentissage nécessaire, poussent jusqu'au doctorat leurs
+études médicales et s'accroissent ainsi en dignité et en
+autorité?
+
+Il ne faut point se laisser emporter par la haine des précieuses
+et des pédantes. Il est de fait que rien n'est odieux comme une
+pédante. Pour ce qui est des précieuses, il faudrait distinguer.
+Le bel air ne messied pas toujours, et un certain goût de bien
+dire ne gâte pas une femme. Si madame de Lafayette est une
+précieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne haïrai
+point les précieuses. Toute affectation est détestable, celle du
+torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrément
+vivre dans la société que rêvait Proudhon, où toutes les femmes
+seraient cuisinières et ravaudeuses. Je veux bien qu'il soit
+moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer
+un livre que de jouer la comédie, mais une femme qui sait écrire
+aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa
+vie. Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand
+il lui faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'âge
+des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'écrivent pas
+mieux que les hommes, elles écrivent autrement et laissent
+traîner sur le papier un peu de leur grâce divine. Pour ma part,
+je suis très reconnaissant à madame de Caylus et à madame de
+Staal-Delaunay d'avoir laissé des pattes de mouche immortelles.
+
+Ce serait la moins philosophique des idées que de se figurer la
+science entrant dans le système moral d'une femme ou d'une fille
+comme un corps étranger, comme un élément perturbateur d'une
+puissance incalculable. Mais, s'il était naturel et légitime de
+vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est
+très mal pris. On commence heureusement à le reconnaître. La
+science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin
+comme nous d'une part de connaissance. A la façon dont on a
+voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec
+l'Univers, on les a séparées et comme retranchées de la nature.
+On leur a enseigné des mots et non des choses, et on leur a mis
+dans la tête de longues nomenclatures d'histoire, de géographie
+et de zoologie qui n'ont par elles-mêmes aucune signification.
+Ces innocentes créatures ont porté leur faix et plus que leur
+faix de ces programmes iniques que l'orgueil démocratique et le
+patriotisme bourgeois élevèrent comme les Babels de la
+cuistrerie.
+
+On était parti de l'idée absurde qu'un peuple est savant quand
+tout le monde y sait les mêmes choses, comme si la diversité des
+fonctions n'entraînait pas la diversité des connaissances, et
+comme s'il était profitable qu'un marchand sût ce que sait un
+médecin! Cette idée se trouva féconde en erreurs; notamment,
+elle en enfanta une autre encore plus méchante qu'elle. On
+s'imagina que les éléments des sciences spéciales sont utiles aux
+personnes destinées à n'en poursuivre ni les applications ni la
+théorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par
+exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on était
+intéressé à la connaître, indépendamment de l'usage qu'en font
+les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi
+folle que celle des vieux Scandinaves qui écrivaient en
+caractères runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez
+puissants, si on les prononçait jamais, pour éteindre le soleil
+et réduire la terre en poudre.
+
+On sourit de pitié en songeant à ces pédagogues qui enseignent
+aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne
+parleront jamais. Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent
+ainsi les éléments des sciences et donnent aux filles des clartés
+de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des
+ténèbres de tout et que, pour mettre des idées dans ces jeunes
+têtes, molles et légères, il faudrait user d'une tout autre
+méthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science,
+marquez-en les résultats par quelques exemples frappants. Soyez
+des généralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien
+votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits
+auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue
+vulgaire et commune à tous, un petit, nombre de faits qui
+frappent l'imagination et contentent l'intelligence. Que votre
+parole soit naïve, grande et généreuse. Ne vous flattez pas
+d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la
+curiosité. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez
+point. Mettez-y l'étincelle. D'eux-mêmes, ils s'éprendront par
+l'endroit où ils sont inflammables.
+
+Et si l'étincelle s'éteint, si certaines intelligences restent
+obscures, du moins vous ne les aurez point brûlées. Il y aura
+toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les
+natures et laisser à la simplicité celles qui y sont vouées.
+Cela est particulièrement nécessaire pour les filles qui, la
+plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois où on leur
+demande tout autre chose que des idées générales et des
+connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on
+donne aux filles fût surtout une discrète et douce sollicitation.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ SUR LE MIRACLE
+
+
+Il ne faut pas dire: Le miracle n'est pas, parce qu'il n'a pas
+été démontré. Les orthodoxes pourraient toujours en appeler
+une instruction plus complète. La vérité c'est que le miracle ne
+saurait être constaté ni aujourd'hui ni demain, parce que
+constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion
+prématurée. Un instinct profond nous dit que tout ce que la
+nature renferme dans son sein est conforme à ses lois ou connues
+ou mystérieuses. Mais, quand bien même il ferait taire son
+pressentiment, l'homme ne pourra jamais dire: «Tel fait est au
+delà des frontières de la nature». Nos explorations ne
+pousseront jamais jusque-là. Et, s'il est de l'essence du
+miracle d'échapper à la connaissance, tout dogme qui l'atteste
+invoque un témoin insaisissable, qui se dérobera jusqu'à la fin
+des siècles. Le miracle est une conception enfantine qui ne peut
+subsister dès que l'esprit commence à se faire une représentation
+systématique de la nature. La sagesse grecque n'en supportait
+point l'idée. Hippocrate disait, en parlant de l'épilepsie: «Ce
+mal est nommé divin; mais toutes les maladies sont divines et
+viennent également des dieux». Il parlait en philosophe
+naturaliste. La raison humaine est moins ferme aujourd'hui. Ce
+qui me fâche surtout, c'est qu'on dise: «Nous ne croyons pas aux
+miracles, parce que aucun n'est prouvé.
+
+Étant à Lourdes, au mois d'août, je visitai la grotte o
+d'innombrables béquilles étaient suspendues, en signe de
+guérison. Mon compagnon me montra du doigt ces trophées
+d'infirmerie et murmura à mon oreille:
+
+--Une seule jambe de bois en dirait bien davantage.
+
+C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de
+bois n'aurait pas plus de valeur qu'une béquille. Si un
+observateur d'un esprit vraiment scientifique était appel
+constater que la jambe coupée d'un homme s'est reconstituée
+subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point:
+«Voilà un miracle!» Il dirait: «Une observation jusqu'à présent
+unique tend à faire croire qu'en des circonstances encore
+indéterminées les tissus d'une jambe humaine ont la propriété de
+se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des
+écrevisses et la queue des lézards, mais beaucoup plus
+rapidement. C'est là un fait de nature en contradiction
+apparente avec plusieurs autres faits de nature. Celle
+contradiction résulte de notre ignorance, et nous voyons
+clairement que la physiologie des animaux est à refaire, ou, pour
+mieux dire, qu'elle n'a jamais été faite. Il n'y a guère plus de
+deux cents ans que nous avons une idée de la circulation du sang.
+Il y a un siècle à peine que nous savons ce que c'est que de
+respirer.
+
+Il y aurait, j'en conviens, quelque fermeté à parler de la sorte.
+Mais le savant ne doit s'étonner de rien. Disons que,
+d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais été mis à pareille épreuve et
+que rien ne fait craindre un prodige de ce genre. Les guérisons
+miraculeuses que les médecins ont pu constater s'accordent toutes
+très bien avec la physiologie. Jusqu'ici les sépultures des
+saints, les fontaines et les grottes sacrées n'ont jamais agi que
+sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles
+de rémission instantanée. Mais vit-on un mort ressusciter, le
+miracle ne serait prouvé que si nous savions ce que c'est que la
+vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais.
+
+On nous définit le miracle: une dérogation aux lois de la nature.
+Nous ne les connaissons pas; comment saurions-nous qu'un fait y
+déroge?
+
+--Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois?
+
+--Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses. Mais, ne
+saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons
+aucune, puisqu'elles s'enchaînent.
+
+--Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces séries de
+rapports que nous avons surpris.
+
+--Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique.
+D'ailleurs, c'est précisément les séries qui nous apparaissent
+comme les plus fixes et les mieux déterminées que le miracle
+interrompt le moins. Le miracle n'entreprend rien, par exemple,
+contre la mécanique céleste. Il ne s'exerce point sur le cours
+des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une éclipse
+calculée. Il se joue volontiers, au contraire, dans les ténèbres
+de la pathologie interne et se plaît surtout aux maladies
+nerveuses. Mais ne mêlons point une question de fait à la
+question de principe. En principe, le savant est inhabile
+constater un fait surnaturel. Cette constatation suppose une
+connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et
+n'aura jamais, et que personne n'eut au monde. C'est parce que
+je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la guérison
+miraculeuse d'un aveugle, qu'à plus forte raison je n'en crois
+pas non plus saint Mathieu et saint Marc qui n'étaient pas
+oculistes. Le miracle est par définition méconnaissable et
+inconnaissable.
+
+Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en
+contradiction avec l'ordre universel, c'est-à-dire avec l'inconnu
+divin. Dieu même ne le pourrait qu'en établissant une pitoyable
+distinction entre les manifestations générales et les
+manifestations particulières de son activité, en reconnaissant
+qu'il fait de temps en temps des retouches timides à son oeuvre,
+et en laissant échapper cet aveu humiliant que la lourde machine
+qu'il a montée a besoin à toute heure, pour marcher cahin-caha,
+d'un coup de main du fabricant.
+
+La science est habile, au contraire, à ramener aux données de la
+science positive des faits qui semblaient s'en écarter. Elle
+réussit parfois très heureusement à expliquer par des causes
+physiques certains phénomènes qui passèrent longtemps pour
+merveilleux. Des guérisons de la moelle furent constatées sur le
+tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints. Ces
+guérisons n'étonnent plus depuis qu'on sait que l'hystérie simula
+parfois les lésions de la moelle épinière.
+
+Qu'une étoile nouvelle ait apparu à ces personnages mystérieux
+que l'Évangile appelle les Mages (je suppose le fait
+historiquement établi), c'était, certes, un miracle pour les
+astrologues du moyen âge, qui croyaient que le firmament, clou
+d'étoiles, n'était sujet à aucune vicissitude. Mais, réelle ou
+fictive, l'étoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui
+savons que le ciel est incessamment agité par la naissance et par
+la mort des univers, et qui avons vu, en 1866, une étoile
+s'allumer tout à coup dans la Couronne boréale, briller pendant
+un mois, puis s'éteindre.
+
+Cette étoile n'annonçait point le Messie; elle attestait
+seulement qu'à une distance infinie de nous une conflagration
+effroyable dévorait un monde en quelques jours, ou plutôt l'avait
+autrefois dévoré, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de
+ce désastre céleste était en chemin depuis cinq siècles, et
+peut-être depuis plus longtemps.
+
+On connaît le miracle de Bolsène, immortalisé par une des
+_Stanze_ de Raphaël. Un prêtre incrédule célébrait la messe;
+l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de
+sang. Les Académies, il y a seulement dix ans, eussent été fort
+embarrassées d'expliquer un fait si étrange. On n'est même pas
+tenté de le nier depuis la découverte d'un champignon
+microscopique dont les colonies, établies dans la farine ou dans
+la pâte, ont l'aspect du sang coagulé. Le savant qui l'a trouvé,
+pensant avec raison que c'étaient là les taches rouges de
+l'hostie de Bolsène, appela le champignon _micrococcus
+prodigiosus_.
+
+Il y aura toujours un champignon, une étoile ou une maladie que
+la science humaine ne connaîtra pas, et c'est pour cela qu'elle
+devra toujours, au nom de l'éternelle ignorance, nier tout
+miracle et dire des plus grandes merveilles, comme de l'hostie de
+Bolsène, comme de l'étoile des Mages, comme du paralytique guéri:
+Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la
+nature et par conséquent naturel.
+
+ *
+ * *
+
+ CHÂTEAUX DE CARTES
+
+
+Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se
+démontre par le raisonnement. Zénon d'Elée a démontré que la
+flèche qui vole est immobile. On pourrait aussi démontrer le
+contraire, bien qu'à vrai dire ce soit plus malaisé. Car le
+raisonnement s'étonne devant l'évidence, et l'on peut dire que
+tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable. Une
+argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que
+l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. Il faut bien que les
+hommes aient quelque soupçon de cette grande vérité, puisqu'ils
+ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le
+sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à l'amour,
+à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les
+religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier
+de leurs mauvais penchants et de leurs méchantes actions, ce qui
+est risible, mais pardonnable. Les opérations les plus
+instinctives sont généralement celles où ils réussissent le
+mieux, et la nature a fondé sur celles-là seules la conservation
+de la vie et la perpétuité de l'espèce. Les systèmes
+philosophiques ont réussi en raison du génie de leurs auteurs,
+sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des caractères
+de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les
+opinions ont été soutenues, et si plusieurs semblent s'accorder,
+c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas
+se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La
+raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par
+divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se
+voit en certaines sectes religieuses et en certaines hérésies
+dont les auteurs, exaltés par la solitude ont méprisé le
+consentement irréfléchi des hommes. Il semble qu'elle raisonnât
+très bien, cette docte caïnite qui, jugeant la création mauvaise,
+enseignait aux fidèles à offenser les lois physique et morales du
+monde, sur l'exemple des criminels et préférablement
+l'imitation de Caïn et Judas. Elle raisonnait bien, pourtant sa
+morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se
+trouve an fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un
+guide plus sur que le raisonnement et qu'il faut écouter le
+coeur.
+
+En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter
+plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit
+qu'il faut être méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre:
+l'indifférence comme la partialité, la froideur comme la passion,
+le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilité et
+l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matière
+d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils
+seront beaux, et il s'en trouva d'admirables. Tu n'en croiras
+pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais
+d'une telle délicatesse que cette machine ne peut travailler que
+dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit
+les fausser. On frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable
+peut entraîner une cervelle mathématique. Pensez à Pascal.
+
+L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en
+l'air. On l'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique.
+Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie.
+L'achèvement des sciences n'a jamais existé que dans la tête de
+M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophétie. Quand la
+biologie sera constituée, c'est-à-dire dans quelques millions
+d'années, un pourra peut-être construire une sociologie. Ce sera
+l'affaire d'un grand nombre de siècles; après quoi, il sera
+loisible de créer sur des bases solides une science esthétique.
+Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes
+de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà,
+non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une face d'un
+rouge sombre et fuligineux à demi couverte de scories opaques, et
+les derniers humains, retirés au fond des mines, seront moins
+soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans
+les ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de
+s'abîmer dans les glaces éternelles.
+
+Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement
+universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est
+vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un
+préjugé, et nullement par choix et par l'effet d'une préférence
+spontanée. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que
+personne n'examine. On les reçoit comme un fardeau précieux,
+qu'on passe à d'autres sans y regarder. Croyez-vous vraiment
+qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous
+donnons aux classiques grecs, latins, et même aux classiques
+français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage
+contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre?
+N'est-il pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères
+au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit
+d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet
+esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop
+d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine
+notre sens esthétique. Sans lui les opinions seraient en matière
+d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par
+lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouv
+d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand
+nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne
+font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni
+caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout
+dépend d'un très petit commencement. Aussi voit-on que les
+ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de plaire un
+jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début
+gardent longtemps leur réputation et sont estimés encore après
+être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord
+est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en
+pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un
+seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission
+au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnèrent
+pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans
+divers journaux, y fut raillée avec beaucoup de verve et excita
+la gaieté de lecteurs très lettrés.--«Où ces militaires,
+demandait-on, étaient-ils allés cherchée des phrases si baroques
+et si ridicules?» Ils les avaient prises pourtant dans un très
+beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du
+plus beau temps. Messieurs les officiers avaient tiré le texte
+de leur dictée de cette éclatante description de la France par
+laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son
+_Histoire_ et qui en est un des morceaux les plus estimés. «_En
+latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
+produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et
+de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon,
+leur vigne amère du nord, etc., etc._» J'ai vu des connaisseurs
+rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux
+capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand
+zélateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour être
+admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit
+signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme.
+Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'être lou
+aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des sublimités
+qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait par
+exemple sur certains «raccourcis d'abîme» qui proviennent d'une
+mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des
+«raccourcis d'abîme» chez un de ses contemporains, Les rhapsodies
+d'un Vrain Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie
+des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian
+semblait l'égal d'Homère quand on le croyait ancien. On le
+méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.
+
+Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en
+donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde.
+Dans un même livre ils approuvent des choses contraires qui ne
+peuvent s'y trouver ensemble. Ce serait un ouvrage bien
+intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une
+des oeuvres dont l'humanité s'est le plus occupée, _Hamlet_, la
+_Divine Comédie_ ou l'_Iliade_. L'_Iliade_ nous charme
+aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y
+découvrons de bonne foi. Au xviie siècle, on louait Homère
+d'avoir observé les règles de l'épopée. «Soyez assuré, disait
+Boileau, que si Homère a employé le mot chien, c'est que le mot
+est noble en grec.» Ces idées nous semblent ridicules. Les
+nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans,
+car enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles
+qu'Homère est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est
+pas en matière de littérature une seule opinion qu'on ne combatte
+aisément par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les
+disputes des joueurs de flûte? Faut-il donc ne faire ni
+esthétique ni critique? Je ne dis pas cela. Mais il faut savoir
+que c'est un art et y mettre la passion et l'agrément sans
+lesquels il n'y a point d'art.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _A Monsieur L. Bourdeau._
+
+ AUX CHAMPS-ÉLYSÉES
+
+
+Je fus tout à coup emporté dans de muettes ténèbres au milieu
+desquelles paraissaient vaguement des formes inconnues qui me
+remplissaient d'horreur. Mes yeux s'accoutumant peu à peu
+l'obscurité, je distinguai, au bord d'un fleuve qui roulait des
+eaux lourdes, l'ombre effrayante d'un homme coiffé d'un bonnet
+asiatique et portant une rame sur l'épaule. Je reconnus
+l'ingénieux Ulysse. De ses joues creuses pendait une barbe
+décolorée. Je l'entendis soupirer d'une voix éteinte:
+
+«J'ai faim. Je ne vois plus clair et mon âme est comme une
+lourde fumée errant dans les ténèbres. Qui me fera boire du sang
+noir, pour qu'il me souvienne encore de mes navires peints de
+vermillon, de ma femme irréprochable et de ma mère?
+
+En entendant ce discours, je compris que j'étais transporté dans
+les Enfers. Je tâchai de m'y diriger de mon mieux, d'après les
+descriptions des poètes, et je m'acheminai vers une prairie o
+luisait une faible et douce lumière. Après une demi-heure de
+marche, je rencontrai des ombres qui, assemblées sur un champ
+d'asphodèles, discouraient ensemble. Il s'y trouvait des âmes de
+tous les temps et de tous les pays, et j'y reconnus de grands
+philosophes mêlés à de pauvres sauvages. Caché dans l'ombre d'un
+myrte, j'écoutai leur conversation. J'entendis d'abord Pyrrhon
+demander, avec un air de douceur, les mains sur sa bêche comme un
+bon jardinier:
+
+--Qu'est-ce que l'âme?
+
+Les ombres qui l'entouraient répondirent presque à la fois.
+
+Le divin Platon dit avec subtilité:
+
+--L'âme est triple. Nous avons une âme très grossière dans le
+ventre, une âme affectueuse dans la poitrine et une âme
+raisonnable dans la tète. L'âme est immortelle. Les femmes
+n'ont que deux âmes. Il leur manque la raisonnable.
+
+Un père du concile de Mâcon lui répondit:
+
+--Platon, vous parlez comme un idolâtre. Le concile de Mâcon,
+la majorité des voix, accorda, en 585, une âme immortelle à la
+femme. D'ailleurs, la femme est un homme, puisque Jésus-Christ,
+né d'une vierge, est appelé dans l'Évangile le fils de l'Homme.
+
+Aristote haussa les épaules et répondit à son maître Platon, avec
+une respectueuse fermeté:
+
+--A mon compte, ô Platon, je trouve cinq âmes chez l'homme et
+chez les animaux: 1e la nutritive; 2e la sensitive; 3e la
+motrice; 4e l'appétitive; 5e la raisonnable. L'âme est la forme
+du corps. Elle le fait périr en périssant elle-même.
+
+Les opinions s'opposaient les unes aux autres.
+
+
+ ORIGÈNE.
+
+L'¨âme est matérielle et figurée.
+
+
+ SAINT AUGUSTIN.
+
+L'âme est incorporelle et immortelle.
+
+
+ HEGEL
+
+L'âme est un phénomène contingent.
+
+
+ SCHOPENHAUER.
+
+L'âme est une manifestation temporaire de la volonté.
+
+
+ UN POLYNÉSIEN.
+
+L'âme est un souffle, et quand je me suis vu sur le point
+d'expirer, je me suis pincé le nez pour retenir mon âme dans mon
+corps. Mais je n'ai pas serré avec assez de force. Et je suis
+mort.
+
+
+ UNE FLORIDIENNE
+
+Moi je mourus en couches. On mit sur mes lèvres la main de mon
+petit enfant pour qu'il y retint le souffle de sa mère. Mais il
+était trop tard, mon âme glissa entre les doigts du pauvre
+innocent.
+
+
+ DESCARTES.
+
+J'ai établi solidement que l'âme était spirituelle. Quant
+savoir ce qu'elle devient, je m'en rapporte à M. Digby, qui en a
+traité.
+
+
+ LAMETTRIE.
+
+Où est ce M. Digby? Qu'on nous l'amène!
+
+
+ MINOS.
+
+Messieurs, je le ferai rechercher soigneusement dans tous les
+Enfers.
+
+
+ LE GRAND ALBERT.
+
+Il y a trente arguments contre l'immortalité de l'âme et
+trente-six pour, soit une majorité de six arguments en faveur de
+l'affirmative.
+
+
+ BAS-DE-CUIR.
+
+L'esprit d'un chef courageux ne meurt point, ni sa hache ni sa
+pipe.
+
+
+ LE RABBIN MAIMONIDE.
+
+Il est écrit: «Le méchant sera détruit et il ne restera rien de
+lui.
+
+
+ SAINT AUGUSTIN.
+
+Tu te trompes, rabbin Maimonide. Il est écrit: «Les maudits
+iront au feu éternel.
+
+
+ ORIGÈNE.
+
+Oui, Maimonide se trompe. Le méchant ne sera pas détruit, mais
+il sera diminué; il deviendra tout petit et même imperceptible.
+C'est ce qu'il faut entendre des damnés. Et les âmes saintes
+s'abîment en Dieu.
+
+
+ JEAN SCOTT.
+
+La mort fait rentrer les êtres en Dieu comme un son qui
+s'évanouit dans l'air.
+
+
+ BOSSUET.
+
+Origène et Jean Scott tiennent ici des discours tous dégouttants
+des poisons de l'erreur. Ce qui est dit aux livres saints des
+tourments de l'enfer doit être entendu au sens précis et
+littéral. Toujours vivants et toujours mourants, immortels pour
+leurs peines, trop forts pour mourir, trop faibles pour
+supporter, les damnés gémiront éternellement sur des lits de
+flammes, outrés de furieuses et irrémédiables douleurs.
+
+
+ SAINT-AUGUSTIN.
+
+Oui, ces vérités doivent être prises au sens littéral. C'est la
+vraie chair des damnés qui souffrira dans les siècles des
+siècles. Les enfants morts sitôt le jour ou dans le ventre de
+leur mère ne seront point exemptés de ces supplices. Ainsi le
+veut la justice divine. Si l'on a peine à croire que des corps
+plongés dans les flammes ne s'y consument jamais, c'est un pur
+effet de l'ignorance, et parce qu'on ne sait pas qu'il y a des
+chairs qui sa conservent dans le feu. Telles sont celles du
+faisan. J'en fis l'expérience à Hippone, où mon cuisinier, ayant
+apprêté un de ces oiseaux m'en servit une moitié. Au bout de
+quinze jours, je redemandai l'autre moitié, qui se trouva encore
+bonne à manger. Par quoi il apparut que le feu l'avait conservée
+comme il conservera les corps des damnés.
+
+
+ SUMANGALA.
+
+Tout ce que je viens d'entendre est noir des ténèbres de
+l'occident. La vérité est que les âmes passent dans divers corps
+avant de parvenir au bienheureux nirvana qui met fin à tous les
+maux de l'être. Gautama traversa cinq cent cinquante
+incarnations avant de devenir Bouddha; il fut roi, esclave,
+singe, éléphant, corbeau, grenouille, platane, etc.
+
+
+ L'ECCLÉSIASTE.
+
+Les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal. Comme
+l'homme meurt, les bêtes meurent aussi. Les uns et les autres
+respirent de même, et l'homme n'a rien de plus que la bête.
+
+
+ TACITE.
+
+Ce discours est concevable dans la bouche d'un juif, façonné à la
+servitude. Pour moi, je parlerai en romain: L'âme des grands
+citoyens n'est point périssable. Voilà ce qu'il est permis de
+croire. Mais on offense la majesté des dieux en supposant qu'ils
+accordent l'immortalité aux âmes des esclaves et des affranchis.
+
+
+ CICÉRON.
+
+Hélas! mon fils, tout ce qu'on dit des enfers est un tissu de
+mensonges. Je me demande si moi-même je suis immortel, autrement
+que par la mémoire de mon consulat qui durera toujours.
+
+
+ SOCRATE.
+
+Pour moi, je crois à l'immortalité de l'âme. C'est un beau
+risque à courir, une espérance dont il faut s'enchanter soi-même.
+
+
+ VICTOR COUSIN.
+
+Cher Socrate, l'immortalité de l'âme, que j'ai démontrée avec
+éloquence, est principalement une nécessité morale. Car la vertu
+est un beau sujet de rhétorique et si l'âme n'est pas immortelle
+la vertu ne sera pas récompensée. Et Dieu ne serait pas Dieu
+s'il ne prenait pas soin de mes sujets de discours français.
+
+
+ SÉNÈQUE.
+
+Sont-ce là les maximes d'un sage? Considère, philosophe des
+Gaules, que la récompense des bonnes actions, c'est de les avoir
+faites, et qu'aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors
+d'elle-même.
+
+
+ PLATON.
+
+Il est pourtant des peines et des récompenses divines. À la
+mort, l'âme du méchant va habiter le corps d'un animal inférieur,
+cheval, hippopotame ou femme. L'âme du sage se mêle au choeur
+des dieux.
+
+
+ PAPINIEN.
+
+Platon prétend que dans la vie future la justice des dieux
+corrige la justice humaine. Il est bon, au contraire, que les
+individus qui furent frappés sur la terre de châtiment qu'ils ne
+méritaient pas et qui leur furent infligés par des magistrats
+sujets à l'erreur, mais réguliers et prononçant en toute
+compétence, continuent de subir leurs peines dans les Enfers; la
+justice humaine y est intéressée et ce serait l'affaiblir que de
+proclamer que ses arrêts peuvent être cassés par la sagesse
+divine.
+
+
+ UN ESQUIMAU.
+
+Dieu est très bon pour les riches et très méchant pour les
+pauvres, C'est donc qu'il aime les riches et qu'il n'aime pas les
+pauvres. Et puisqu'il aime les riches il les recevra dans le
+paradis, et puisqu'il n'aime pas les pauvres il les mettra en
+enfer.
+
+
+ UN BOUDDHISTE CHINOIS.
+
+Sachez que tout homme a deux âmes, l'une bonne qui se réunira
+Dieu, l'autre mauvaise, qui sera tourmentée.
+
+
+ LE VIEILLARD DE TARENTE.
+
+0 sages, répondez à un vieillard ami des jardins: Les animaux
+ont-ils une âme?
+
+
+ DESCARTES ET MALEBRANCHE.
+
+Non pas. Ce sont des machines.
+
+
+ ARISTOTE.
+
+Ils sont des animaux et ont une âme
+comme nous. Cette âme est en rapport
+avec leurs organes.
+
+
+ ÉPICURE.
+
+0 Aristote, pour leur bonheur, cette âme est comme la nôtre,
+périssable et sujette à la mort. Chères ombres, attendez
+patiemment dans ces jardins le temps où vous perdrez tout à fait,
+avec la volonté cruelle de vivre, la vie elle-même et ses
+misères. Reposez-vous par avance dans la paix que rien ne
+trouble.
+
+
+ PYRRHON.
+
+Qu'est-ce que la vie?
+
+
+ CLAUDE BERNARD.
+
+La vie, c'est la mort.
+
+--Qu'est-ce que la mort? demanda encore Pyrrhon.
+
+Personne ne lui répondit, et la troupe des ombres s'éloigna sans
+bruit comme une nuée chassée par le vent.
+
+Je me croyais seul dans la prairie d'asphodèles, quand je
+reconnus Ménippe à son air de gaieté cynique.
+
+--Comment, lui dis-je, ces morts, ô Ménippe, parlent-ils de la
+mort comme s'ils ne la connaissaient pas, et pourquoi se
+montrent-ils aussi incertains des destinées humaines que s'ils
+étaient encore sur la terre?
+
+--C'est sans doute, me répondit Ménippe, qu'ils demeurent encore
+humains et mortels en quelque manière. Quand ils seront entrés
+dans l'immortalité, ils ne parleront ni ne penseront plus. Il
+seront semblables aux dieux.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _A Monsieur Horace de Landau,_
+
+ ARISTE ET POLYPHILE
+ OU LE LANGAGE MÉTAPHYSIQUE
+
+
+ ARISTE.
+
+Bonjour, Polyphile. Quel est ce livre où vous semblez plong
+tout entier?
+
+
+ POLYPHILE.
+
+C'est un manuel de philosophie, cher Ariste, un de ces petits
+ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle.
+Il fait le tour des systèmes à partir des vieux Eléates jusques
+aux derniers éclectiques, et il aboutit à M. Lachelier. J'en lus
+d'abord la table des matières; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou
+environ, je tombai sur la phrase que voici: _L'âme possède Dieu
+dans la mesure où elle participe de l'absolu._
+
+
+ ARISTE.
+
+Tout donne à croire que cette pensée fait partie d'une
+argumentation solide. Il n'y aurait pas de bon sens à la
+considérer isolément.
+
+ POLYPHILE.
+
+Aussi ne pris-je point garde à ce qu'elle pouvait signifier. Je
+ne cherchai pas à découvrir ce qu'elle contenait de vérité. Je
+m'attachai uniquement à la forme verbale, qui n'est pas
+singulière, sans doute, ni étrange en aucune façon et qui n'offre
+à un connaisseur tel que vous rien, je pense, de précieux ou de
+rare. Du moins peut-on dire qu'elle est métaphysique. Et c'est
+à quoi je songeais quand vous êtes venu.
+
+
+ ARISTE.
+
+Pouvez-vous me communiquer les réflexions que j'ai malheureusement
+interrompues?
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Ce n'était qu'une rêverie. Je songeais que les métaphysiciens,
+quand ils se font un langage, ressemblent à des remouleurs qui
+passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et
+des monnaies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime
+et l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur
+leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la
+République, ils disent: «Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni
+d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps
+et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un
+prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment.» Ils ont
+raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit, les
+mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce
+qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y
+gagnent.
+
+
+ ARISTE.
+
+Mais comment, Polyphile, découvrirez-vous à première vue ce qui
+assurera dans l'avenir le gain ou la perte?
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait décent de nous servir ici
+de la balance où le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels
+et ses ducats. Observons d'abord que le remouleur spirituel a
+beaucoup passé à la meule les verbes posséder et participer, qui
+se trouvent dans la phrase du petit Manuel, où ils luisent tous
+dégagés de leur impureté première.
+
+
+ ARISTE.
+
+En effet, Polyphile, on ne leur a rien laissé de contingent.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Et l'on a poli de même le mot _absolu_ qui finit la phrase.
+Quand vous êtes entré je faisais deux petites réflexions
+l'endroit de ce mot d'_absolu_. La première est que les
+métaphysiciens montrèrent de tout temps une sensible préférence
+pour les termes négatifs comme _non-être_, _in-tangible_,
+_in-conscient_. Ils ne sont jamais si à l'aise que lorsqu'ils
+s'étendent sur l'_in-fini_ et sur l'_in-défini_, ou s'attachent
+l'_in-connaissable_. En trois pages de Hegel, prises au hasard,
+dans sa _Phénoménologie_, sur vingt-six mots, sujets de phrases
+considérables, j'ai trouvé dix-neuf termes négatifs pour sept
+termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se
+trouvait pas détruit à l'avance par quelque préfixe d'esprit
+contrariant. Je ne prétends pas que la proportion se maintienne
+dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple
+vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut être vérifiée
+aisément. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des
+métaphysiciens ou, pour mieux dire, des «métataphysiciens», car
+c'est une merveille à joindre aux autres que votre science ait
+elle-même un nom négatif, tiré de l'ordre où furent rangés les
+livres d'Aristote, et que vous vous intituliez: ceux qui vont
+après les physiciens. J'entends bien que vous supposez que
+ceux-ci sont en pile et que, prendre place après, c'est monter
+dessus. Vous n'en avouez pas moins que vous êtes hors nature.
+
+
+ ARISTE.
+
+Poursuivez une idée, de grâce, cher Polyphile. Si vous sautez
+sans cesse de l'une à l'autre, j'aurai peine à vous suivre.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Je m'en tiens donc à la prédilection qui attire les distillateurs
+d'idées vers les termes qui expriment la négation d'une
+affirmation. Et cette prédilection, j'en conviens, n'a par
+elle-même rien de bizarre ni de fantasque. Ce n'est point chez
+eux dérèglement, dépravation, manie; elle répond aux besoins
+naturels des âmes abstrayantes. Les _ab_, les _in_, les _non_
+agissent plus énergiquement encore que la meule. Ils vous
+effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, à vrai
+dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens
+dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force
+mystérieuse et sacrée, comme on voit dans _absolu_, qui est
+beaucoup plus que _solu_. _Absolutus_, c'est l'ampleur
+patricienne de _solutus_, et un grand témoignage de la majest
+latine.
+
+Voilà ma première remarque. La seconde est que les sages qui,
+comme vous, Ariste, parlent métaphysique, prennent soin d'effacer
+de préférence les termes dont l'effigie avait déjà perdu avant
+eux sa netteté originelle. Car il faut avouer qu'à nous aussi,
+gens du commun, il arrive de limer les mots et de les défigurer
+peu à peu. En quoi nous sommes sans le savoir des
+métaphysiciens.
+
+
+ ARISTE.
+
+Ce que vous dites là, Polyphile, est bon à retenir pour que vous
+ne soyez pas tenté plus tard de prétendre que les opérations
+métaphysiques ne sont pas naturelles à l'homme, légitimes, et en
+quelque sorte nécessaires. Mais poursuivez.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de
+bouche en bouche dans la suite des générations prennent du poli,
+et, comme on dit en terme d'art, du flou. Surtout ne pensez
+point, Ariste, que je blâme les métaphysiciens s'ils choisissent
+volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu
+frustes. De la sorte ils s'épargnent une bonne moitié de la
+besogne. Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur
+des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps
+immémorial, toute trace d'effigie. La phrase du petit _Manuel_
+en contient jusqu'à deux de cette sorte.
+
+
+ ARISTE.
+
+Vous voulez parler, je suis sûr, des mots _Dieu_ et _âme_.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+C'est vous qui les avez nommés, Ariste. Ces deux mots-là,
+frottés durant des siècles, n'ont plus trace de figure. Avant la
+métaphysique, ils étaient déjà parfaitement métaphysiciés. Jugez
+vous-même si l'abstracteur de profession peut laisser échapper
+ces sortes de mots, qui semblent apprêtés pour son usage, et qui
+le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaillés
+sans conscience, il est vrai, mais avec un instinct
+philosophique.
+
+Enfin, pour le cas où ils croient penser ce qui n'avait point ét
+pensé et concevoir ce qui n'avait point été conçu, les
+philosophes frappent des mots. Ceux-là, certes, sortent du
+balancier lisses comme des jetons. Mais il a bien fallu employer
+à leur fabrication le vieux métal commun. Et cela, comme le
+reste, est à considérer.
+
+
+ ARISTE.
+
+Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que
+les métaphysiciens parlent une langue composée de termes les uns
+empruntés au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait,
+ou de plus général, ou de plus négatif, les autres créés
+artificiellement avec des éléments empruntés au langage vulgaire.
+Où voulez-vous en venir?
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain
+furent frappés à l'origine d'une figure matérielle et que tous
+représentèrent dans leur nouveauté quelque image sensible. Il
+n'est point de terme qui primitivement n'ait été le signe d'un
+objet appartenant à ce monde des formes et des couleurs, des sons
+et des odeurs et de toutes les illusions où les sens sont amusés
+impitoyablement.
+
+C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on
+exprima les premières idées morales. Le vocabulaire des hommes
+naquit sensuel et cette sensualité est si bien attachée à sa
+nature qu'elle se retrouve encore dans les termes auxquels le
+sentiment commun a prêté par la suite un vague spirituel, et
+jusque dans les dénominations fabriquées par l'art des
+métaphysiciens pour exprimer l'abstraction à sa plus haute
+puissance. Celles-là même n'échappent pas au matérialisme fatal
+du vocabulaire; elles tiennent encore par quelque racine
+l'antique imagerie de la parole humaine.
+
+
+ ARISTE.
+
+J'en conviens.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Tous ces mots, ou défigurés par l'usage ou polis ou même forgés
+en vue de quelque construction mentale, nous pouvons nous
+représenter leur figure originelle. Les chimistes obtiennent des
+réactifs qui font paraître sur le papyrus ou sur le parchemin
+l'encre effacée. C'est à l'aide de ces réactifs qu'on lit les
+palimpsestes.
+
+Si l'on appliquait un procédé analogue aux écrits des
+métaphysiciens, si l'on mettait en lumière le sens primitif et
+concret qui demeure invisible et présent sous le sens abstrait et
+nouveau, on trouverait des idées bien étranges et parfois
+peut-être instructives.
+
+Essayons, si vous voulez, Ariste, de rendre la forme et la
+couleur, la vie première aux mots qui composent la phrase de mon
+petit _Manuel_:
+
+_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de
+l'absolu,_
+
+En cette tentative, la grammaire comparée nous portera le même
+secours que le réactif chimique offre aux déchiffreurs de
+palimpsestes. Elle nous fera voir le sens que présentait cette
+dizaine de mots, non point sans doute à l'origine du langage, qui
+se perd dans les ombres du passé, mais du moins à une époque bien
+antérieure à tout souvenir historique.
+
+_Âme, Dieu, mesure, posséder, participer,_ peuvent être ramenés
+leur signification aryenne. _Absolu_ se laisse décomposer en ses
+éléments antiques. Or, en redonnant à ces mots leur jeune et
+clair visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: _Le
+souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau du don qu'il
+reçoit en ce qui est tout délié._
+
+
+ ARISTE.
+
+Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes conséquences
+tirer de cela?
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Il y a du moins celle-ci que les métaphysiciens construisent
+leurs systèmes avec les débris méconnaissables des signes par
+lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs désirs et
+leurs craintes.
+
+
+ ARISTE.
+
+Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet
+d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures
+extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont
+passé du particulier au général, du concret à l'abstrait;
+comment, par exemple, _âme_ qui était le souffle chaud du corps a
+changé d'essence au point qu'on peut dire: «Cet animal n'a point
+d'âme.» Ce qui signifie proprement: «Celui-ci qui souffle n'a pas
+de souffle»; et comment encore le même nom a été donn
+successivement à un météore, à un fétiche, à une idole et à la
+cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes,
+des fortunes merveilleuses qui m'effraient.
+
+En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire
+naturelle des idées métaphysiques. Il faudrait suivre les
+modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'âme
+ou esprit et découvrir comment peu à peu se sont formées les
+significations actuelles. On jetterait ainsi une lumière
+terrible sur l'espèce de réalité que ces mots expriment.
+
+
+ ARISTE.
+
+Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache à un
+mot, dépendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient
+avec lui; et parce qu'un nom, comme _Dieu_, _âme_ ou _esprit_ a
+été successivement le signe de plusieurs idées dissemblables
+entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie
+et la mort de ces idées. Enfin, vous rendez la pensée
+métaphysique sujette de son langage et soumise à toutes les
+infirmités héréditaires des termes qu'elle emploie. Cette
+entreprise est si insensée que vous n'avez osé l'avouer qu'à mots
+couverts et avec inquiétude.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Mon inquiétude est seulement de savoir jusqu'où n'iront point les
+difficultés que je soulève. Tout mot est l'image d'une image, le
+signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que
+c'est avec les restes effacés et dénaturés d'images antiques et
+d'illusions grossières, qu'on représente l'abstrait, aussitôt
+l'abstrait cesse de m'être représenté, je ne vois plus que des
+cendres de concret et, au lieu d'une idée pure, les poussières
+subtiles des fétiches, des amulettes et des idoles qu'on a
+broyés.
+
+
+ ARISTE.
+
+Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que le langage
+métaphysique était tout entier poli et comme passé à la meule?
+Et qu'entendiez-vous par là, sinon que les termes y sont
+dépouillés et abstraits? Et cette meule dont vous parliez,
+qu'est-elle, sinon la définition qu'on leur donne? Vous oubliez
+à présent que, dans l'exposé de toute doctrine métaphysique les
+termes sont exactement définis, et que, abstraits par définition,
+ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception
+antérieure.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Oui, vous définissez les mots par d'autres mots. En sont-ils
+moins des mots humains, c'est-à-dire de vieux cris de désir ou
+d'épouvante, jetés par des malheureux devant les ombres et les
+lumières qui leur cachaient le monde. Comme nos pauvres ancêtres
+des forêts et des cavernes, nous sommes enfermés dans nos sens
+qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le
+découvrent, et c'est un reflet de nous-mêmes qu'ils nous
+renvoient. Et nous n'avons encore pour exprimer les émotions de
+notre ignorance que la voix du sauvage, ses bégaiements un peu
+mieux articulés et ses hurlements adoucis. Ariste, voilà tout le
+langage humain.
+
+
+ ARISTE.
+
+Si vous le méprisez chez le philosophe, méprisez-le donc dans le
+reste des hommes. Ceux qui traitent des sciences exactes
+emploient de même un vocabulaire qui commença de se former dans
+les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque
+pas d'exactitude. Et les mathématiciens qui, comme nous,
+spéculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait,
+comme la nôtre, être ramenée au concret, puisque c'est une langue
+humaine. Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de
+matérialiser un axiome de géométrie ou une formule algébrique.
+Mais vous ne détruirez pas pour cela l'idéal qui y est. Vous
+montreriez, au contraire, en l'ôtant, qu'il y avait été mis.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Sans doute. Mais ni le physicien, ni le géomètre ne se trouvent
+dans le cas du métaphysicien. Dans les sciences physiques et
+dans les sciences mathématiques, l'exactitude du vocabulaire
+dépend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le
+phénomène qu'il désigne. C'est là une mesure qui ne trompe pas.
+Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous
+approprions sûrement l'un à l'autre. Ici le sens étymologique,
+la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La
+signification du mot est déterminée trop exactement par l'objet
+sensible qu'il représente pour que toute autre exactitude ne soit
+pas superflue. Qui songerait à rendre plus précises les idées
+que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que
+leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens
+commun à rechercher l'histoire des dénominations qui entrent dans
+la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois
+installé dans le formulaire, n'a pas à nous révéler les aventures
+qui lui arrivèrent du temps de sa folle jeunesse, quand il
+courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son
+objet et lui peuvent être embrassés du même regard et sans cesse
+confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre
+spécule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien différentes
+des abstractions métaphysiques, celles de la mathématique sont
+extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps; elles
+constituent une philosophie physique. Il en résulte que les
+vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes,
+peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais
+les dégager entièrement, laisse paraître qu'elles sont toutes en
+elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans
+la nature des choses; elle est précisément dans les catégories du
+nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste
+l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin,
+pour être excellent, que d'être soumis à des conventions stables.
+Si chaque terme concret y désigne une abstraction, cette
+abstraction a dans la nature sa représentation concrète. C'est,
+si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de
+rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le
+mot s'applique directement à elle, parce qu'il est dans son plan,
+et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement
+intelligible qui correspond à l'idée sensible. Il n'en va pas de
+même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat
+visible de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet
+d'une spéculation sur la nature sensible, comme dans la
+mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de
+l'esprit qui tire d'une chose certaines qualités pour lui seul
+intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a
+l'idée qu'il ne fait connaître que par le discours qu'il en
+tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole.
+Si ces abstractions existent véritablement et par elles-mêmes,
+elles résident dans un lieu accessible à la seule intelligence,
+elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition
+à celui-ci, dont je dirai seulement qu'à votre sens, il n'est pas
+absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur
+affaire et non la mienne. Il me suffit de connaître que l'un est
+sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas
+intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Dès lors,
+le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un à l'autre, n'étant
+pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un
+l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le même monde.
+Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait
+rien de la chose.
+
+Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots
+absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas.
+Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils
+jouent le rôle de l'abstrait, comme un comédien représente le
+fantôme, dans _Hamlet_.
+
+
+ ARISTE.
+
+Vous mettez des difficultés où il n'y en eut jamais. A mesure
+que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, décomposé, et, comme
+vous disiez tout à l'heure, distillé la nature pour en tirer
+l'essence, il a de même abstrait, décomposé, distillé des mots,
+afin de représenter le produit de ses opérations transcendantes.
+D'où il résulte que le signe est exactement appliqué à l'objet.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects,
+que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le
+concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut
+pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont
+maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les
+enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour
+en faire des marmousets. Ces marmousets sont légers, mais ce
+sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit
+abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les
+tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors de leur propre
+et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées
+que représentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions
+pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si
+elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu
+qu'il vous plaira désigner, si elles «sont» enfin, elles ne
+peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire,
+c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire. Car, le mot
+concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt
+signifiée, devient concrète, et voilà toute la quintessence
+perdue.
+
+
+ ARISTE.
+
+Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot,
+l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe
+par terre.
+
+
+ POLYPHILE.
+
+Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique
+et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et subséquemment à ses
+professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était
+l'abstrait et que l'abstrait était le concret. Mais aussi cet
+homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez,
+Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que
+l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot concret ne peut
+être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le
+symbole, et, pour mieux dire, l'allégorie. Le signe marque
+l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole
+tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le représente.
+Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par
+lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans
+la vérité en recherchant les sens contenus dans les mots _âme_,
+_Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes.
+
+«_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de
+l'absolu._
+
+Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on
+a beaucoup effacés, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et
+leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par
+force de nature? L'image y est réduite au schéma. Mais le
+schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité,
+substituer celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:
+
+«_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don
+qu'il reçoit en ce qui est tout délié (_ou _subtil)_», d'où nous
+tirons sans peine: «_Celui dont le souffle est un signe de vie,
+l'homme, prendra place_ (sans doute après que le souffle sera
+exhalé) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette
+place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée_ (par
+les démons, j'imagine) _d'étendre ce souffle chaud, cette petite
+âme invisible, à travers l'espace libre_ (le bleu du ciel,
+probablement).
+
+Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique,
+que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne réponds pas
+d'avoir rétabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois
+qui régissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que
+nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une phrase qui
+était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était
+métaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste:
+toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une
+allégorie. Par un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient
+échapper au monde des apparences, sont contraints de vivre
+perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent
+les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de
+fables. Ils font de la mythologie blanche.
+
+
+ ARISTE.
+
+Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadé. Si vous aviez
+raisonné dans les règles, il m'aurait été facile de réfuter vos
+arguments.
+
+
+
+ *
+ * *
+
+ _A Teodor de Wyzewa._
+
+ LE PRIEUR
+
+
+Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieuré dont il habite les
+ruines depuis dix ans. Il me reçut avec la joie tranquille d'un
+ermite délivré de nos craintes et de nos espérances et me fit
+descendre au verger inculte où, chaque matin, il fume sa pipe de
+terre entre ses pruniers couverts de mousse. Là, nous nous
+assîmes, en attendant le déjeuner, sur un banc, devant une table
+boiteuse, au pied d'un mur écroulé où la saponaire balance les
+grappes rosées de ses fleurs en même temps flétries et fraîches.
+La lumière humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers
+qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et
+douce passait sur nos têtes avec des nuages d'un g*** pâle.
+
+Après m'avoir demandé, par un reste de politesse, des nouvelles
+de ma santé et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le
+front sourcilleux:
+
+--Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien
+gardée qu'il ne me soit parvenu dans mon ermitage, que vous avez
+naguère contredit, à la deuxième page d'un journal, un prophète
+assez ami des hommes pour enseigner que la science et
+l'intelligence sont la source et la fontaine, le puits et la
+citerne de tous les maux dont souffrent les hommes. Ce prophète,
+si j'ai de bons avis, soutenait que, pour rendre la vie innocente
+et même aimable, il suffit de renoncer à la pensée et à la
+connaissance et qu'il n'est de bonheur au monde que dans une
+aveugle et douce charité. Sages préceptes, maximes salutaires,
+qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre
+en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art
+et l'esprit avec esprit, c'est se condamner à ne vaincre que pour
+l'esprit et pour l'art. Vous me rendrez cette justice, mon ami,
+que je ne suis pas tombé dans cette pitoyable contradiction et
+que j'ai renoncé à penser et à écrire dès que j'ai reconnu que la
+pensée est mauvaise et l'écriture funeste. Cette sagesse m'est
+venue, vous le savez, en 1882, après la publication d'un petit
+livre de philosophie qui m'avait coûté mille peines et que les
+philosophes méprisèrent parce qu'il était écrit avec élégance.
+J'y démontrais que le monde est inintelligible, et je me fâchai
+quand on me répondit qu'en effet je ne l'avais pas compris. Je
+voulus alors défendre mon livre; mais, l'ayant relu, je ne
+parvins pas à en retrouver le sens exact. Je m'aperçus que
+j'étais aussi obscur que les plus grands métaphysiciens et qu'on
+me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration
+qu'ils inspirent. C'est ce qui me détacha tout à fait des
+spéculations transcendantes. Je me tournai vers les sciences
+d'observation et j'étudiai la physiologie. Les principes en sont
+assez stables depuis une trentaine d'années. Ils consistent
+fixer proprement une grenouille avec des épingles sur une planche
+de liège et à l'ouvrir pour observer les nerfs et le coeur, qui
+est double. Mais je reconnus tout de suite que, par cette
+méthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en assure la
+vie pour découvrir le secret profond des êtres. Je sentis la
+vanité de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle
+infiniment petite des phénomènes, surprend des rapports trop peu
+nombreux pour former un système soutenable. Je pensai un moment
+me jeter dans l'industrie. Ma douceur naturelle m'arrêta. Il
+n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera
+plus de bien que de mal. Christophe Colomb, qui vécut et mourut
+comme un saint et porta l'habit du bon saint François, n'aurait
+pas cherché, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prévu que
+sa découverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, a
+la vérité vicieux et cruels, mais sensibles à la souffrance, et
+qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du
+Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je
+frissonnai quand de fort honnêtes gens parlèrent de m'intéresser
+dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs où ils
+avaient gagné de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que
+la civilisation, comme on la nomme, ne fût une barbarie savante
+et je résolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile
+d'exécuter ce dessein à trente lieues de Paris, dans ce petit
+pays qui se dépeuple tous les jours. Vous avez vu sur la rue du
+village des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent
+pour la ville une terre trop morcelée, qui ne peut plus les
+nourrir.
+
+On prévoit le jour où un habile homme, achetant tous ces champs,
+reconstituera la grande propriété, et nous verrons peut-être le
+petit cultivateur disparaître de la campagne, comme déjà le petit
+commerçant tend à disparaître des grandes villes. Il en sera ce
+qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai acheté pour six
+mille francs les restes d'un ancien prieuré, avec un bel escalier
+de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas. J'y
+passe le temps à regarder les nuages dans le ciel ou, sur
+l'herbe, les fusées blanches de la carotte sauvage. Cela vaut
+mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de créer
+un nouveau type de torpilleur.
+
+» Quand la nuit est belle, si je ne dors
+pas, je regarde les étoiles, qui me font
+plaisir à voir depuis que j'ai oublié leurs
+noms. Je ne reçois personne, je ne pense
+à rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer
+dans ma retraite ni de vous en écarter.
+
+» Je suis heureux de vous offrir une omelette, du vin et du
+tabac. Mais je ne vous cache pas qu'il m'est encore plus
+agréable de donner à mon chien, à mes lapins et à mes pigeons le
+pain quotidien, qui répare leurs forces, dont ils ne se serviront
+pas mal à propos pour écrire des romans qui troublent les coeurs
+ou des traités de physiologie qui empoisonnent l'existence.
+
+A ce moment, une belle fille, aux joues rouges, avec des yeux
+d'un bleu pâle, apporta des oeufs et une bouteille de vin gris.
+Je demandai à mon ami Jeun s'il haïssait les arts et les lettres
+à l'égal des sciences.
+
+--Non pas, me dit-il: il y a dans les arts une puérilité qui
+désarme la haine. Ce sont des jeux d'enfants. Les peintres, les
+sculpteurs barbouillent des images et font des poupées. Voil
+tout! Il n'y aurait pas grand mal à cela. Il faudrait même
+savoir gré aux poètes de n'employer les mots qu'après les avoir
+dépouillés de toute signification si les malheureux qui se
+livrent à cet amusement ne le prenaient point au sérieux et s'ils
+n'y dévouaient point odieusement égoïstes, irritables, jaloux,
+envieux, maniaques et déments. Ils attachent à ces niaiseries
+des idées de gloire. Ce qui prouve leur délire. Car de toutes
+les illusions qui peuvent naître dans un cerveau malade, la
+gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste. C'est ce
+qui me fait pitié. Ici, les laboureurs chantent dans le sillon
+les chansons des aïeux; les bergers, assis au penchant des
+collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines
+de buis, et les ménagères pétrissent, pour les fêtes religieuses,
+des pains en forme de colombes. Ce sont là des arts innocents,
+que l'orgueil n'empoisonna pas. Ils sont faciles et
+proportionnés à la faiblesse humaine. Au contraire, les arts des
+villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance.
+
+» Mais ce qui afflige, enlaidit et déforme excessivement les
+hommes, c'est la science, qui les met en rapport avec des objets
+auxquels ils sont disproportionnés et altère les conditions
+véritables de leur commerce avec la nature. Elle les excite
+comprendre, quand il est évident qu'un animal est fait pour
+sentir et ne pas comprendre; elle développe le cerveau, qui est
+un organe inutile aux dépens des organes utiles, que nous avons
+en commun avec les bêtes; elle nous détourne de la jouissance,
+dont nous sentons le besoin instinctif; elle nous tourmente par
+d'affreuses illusions, en nous représentant des monstres qui
+n'existent que par elle; elle crée notre petitesse en mesurant
+les astres, la brièveté de la vie en évaluant l'âge de la terre,
+notre infirmité en nous faisant soupçonner ce que nous ne pouvons
+ni voir ni atteindre, notre ignorance en nous cognant sans cesse
+à l'inconnaissable et notre misère en multipliant nos curiosités
+sans les satisfaire.
+
+» Je ne parle que de ses spéculations pures. Quand elle passe
+l'application, elle n'invente que des appareils de torture et des
+machines dans lesquelles les malheureux humains sont suppliciés.
+Visitez quelque cité industrielle ou descendez dans une mine, et
+dites si ce que vous voyez ne passe pas tout ce que les
+théologiens les plus féroces ont imaginé de l'enfer. Pourtant,
+on doute, a la réflexion, si les produits de l'industrie ne sont
+pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquent qu'aux riches
+qui s'en servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est
+point le pire. J'ai connu des êtres de toutes les conditions: je
+n'en ai point rencontré de si misérables qu'une femme du monde,
+jeune et jolie, qui dépense, à Paris, chaque année, cinquante
+mille francs pour ses robes. C'est un état qui conduit à la
+névrose incurable.
+
+La belle fille aux yeux clairs nous versa le café avec un air de
+stupidité heureuse.
+
+Mon ami Jean me la désigna du bout de sa pipe qu'il venait de
+bourrer:
+
+--Voyez, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du
+pain et qui portait, hier, au bout d'une fourche les bottes de
+paille dont elle a encore des brins dans les cheveux. Elle est
+heureuse et, quoi qu'elle fasse, innocente. Car c'est la science
+et la civilisation qui ont créé le mal moral avec le mal
+physique. Je suis presque aussi heureux qu'elle, étant presque
+aussi stupide. Ne pensant à rien, je ne me tourmente plus.
+N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas
+même mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais
+pas calculer les conséquences. De la sorte, je suis parfaitement
+tranquille.
+
+--A votre place, lui dis-je, je n'aurai pas cette quiétude. Vous
+n'avez pas supprimé assez complètement en vous la connaissance,
+la pensée et l'action pour goûter une paix légitime. Prenez-y
+garde: Quoi qu'on fasse, vivre, c'est agir. Les suites d'une
+découverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce
+qu'elles sont incalculables. Mais la pensée la plus simple,
+l'acte le plus instinctif a aussi des conséquences incalculables.
+Vous faites bien de l'honneur à l'intelligence, à la science et
+l'industrie en croyant qu'elles tissent seules de leurs mains le
+filet des destinées. Les forces inconscientes en ferment aussi
+plus d'une maille. Peut-on prévoir l'effet d'un petit caillou
+qui tombe d'une montagne? Cet effet peut être plus considérable
+pour le sort de l'humanité que la publication du _Novum Organum_
+ou que la découverte de l'électricité.
+
+--Ce n'était un acte ni bien original, ni bien réfléchi, ni,
+coup sûr, d'ordre scientifique que celui auquel Alexandre ou
+Napoléon dut de naître. Toutefois des millions de destinées en
+furent traversées. Sait-on jamais la valeur et le véritable sens
+de ce que l'on fait? Il y a dans _les Mille et une Nuits_ un
+conte auquel je ne puis me défendre d'attacher une signification
+philosophique. C'est l'histoire de ce marchand arabe qui, au
+retour d'un pèlerinage à la Mecque, s'assied au bord, d'une
+fontaine pour manger des dattes, dont il jette les noyaux en
+l'air. Un de ces noyaux tue le fils invisible d'un Génie. Le
+pauvre homme ne croyait pas tant faire avec un noyau, et, quand
+on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide. Il n'avait
+pas assez médité sur les conséquences possibles de toute action.
+Savons-nous jamais si, quand nous levons les bras, nous ne
+frappons pas, comme fit ce marchand, un génie de l'air? À votre
+place je ne serais pas tranquille. Qui vous dit, mon ami, que
+votre repos dans ce prieuré couvert de lierre et de saxifrages
+n'est pas un acte d'une importance plus grande pour l'humanit
+que les découvertes de tous les savants, et d'un effet
+véritablement désastreux dans l'avenir?
+
+--Ce n'est pas probable.
+
+--Ce n'est pas impossible. Vous menez une vie singulière. Vous
+tenez des propos étranges qui peuvent être recueillis et publiés.
+Il n'en faudrait pas plus, dans certaines circonstances, pour
+devenir, malgré vous, et même à votre insu, le fondateur d'une
+religion qui serait embrassée par des millions d'hommes, qu'elle
+rendrait malheureux et méchants et qui massacreraient en votre
+nom des milliers d'autres hommes.
+
+--Il faudrait donc mourir pour être innocent et tranquille?
+
+--Prenez-y garde encore: mourir, c'est accomplir un acte d'une
+portée incalculable.
+
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Jardin d'Épicure, by Anatole France
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN D'ÉPICURE ***
+
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+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
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+ 100 1994 January
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+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
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+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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