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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/5147-8.txt b/5147-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d7b710f --- /dev/null +++ b/5147-8.txt @@ -0,0 +1,4634 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Jardin d'Épicure, by Anatole France +#8 in our series by Anatole France + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. 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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Le Jardin d'Épicure + +Author: Anatole France + +Release Date: February, 2004 [EBook #5147] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on May 13, 2002] + +Edition: 10 + +Language: English + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN D'ÉPICURE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + +We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available +the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation +of the etext through OCR. + +Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis +disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn +l'autorisation de les utiliser pour préparer ce texte. + + + + + +Anatole France + +Le Jardin D'Épicure + + + + + +Nous avons peine à nous figurer l'état d'esprit d'un homme +d'autrefois qui croyait fermement que la terre était le centre du +monde et que tous les astres tournaient autour d'elle. Il +sentait sous ses pieds s'agiter les damnés dans les flammes, et +peut-être avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines la +fumée sulfureuse de l'enfer, s'échappant par quelque fissure de +rocher. En levant la tête, il contemplait les douze sphères, +celle des éléments, qui renferme l'air et le feu, puis les +sphères de la Lune, de Mercure, de Vénus, que visita Dante, le +vendredi saint de l'année 1300, puis celles du Soleil, de Mars, +de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquel +les étoiles étaient suspendues comme des lampes. La pensée +prolongeant cette contemplation, il découvrait par delà, avec les +yeux de l'esprit, le neuvième ciel où des saints furent ravis, le +_primum mobile_ ou cristallin, et enfin l'Empyrée, séjour des +bienheureux vers lequel, après la mort, deux anges vêtus de blanc +(il en avait la ferme espérance) porteraient comme un petit +enfant son âme lavée par le baptême et parfumée par l'huile des +derniers sacrements. En ce temps-là, Dieu n'avait pas d'autres +enfants que les hommes, et toute sa création était aménagée d'une +façon à la fois puérile et poétique, comme une immense +cathédrale. Ainsi conçu, l'univers était si simple, qu'on le +représentait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement, +dans certaines grandes horloges machinées et peintes. + +C'en est fait des douze cieux et des planètes sous lesquelles on +naissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien. La voûte +solide du firmament est brisée. Notre oeil et notre pensée se +plongent dans les abîmes infinis du ciel. Au delà des planètes, +nous découvrons, non plus l'Empyrée des élus et des anges, mais +cent millions de soleils roulant, escortés de leur cortège +d'obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cette +infinité de mondes, notre soleil à nous n'est qu'une bulle de gaz +et la terre une goutte de boue. Notre imagination s'irrite et +s'étonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vient +de l'étoile polaire était en chemin depuis un demi-siècle et que +pourtant cette belle étoile est notre voisine et qu'elle est, +avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notre +soleil. Il est des étoiles que nous voyons encore dans le champ +du télescope et qui sont peut-être éteintes depuis trois mille +ans. + +Les mondes meurent, puisqu'ils naissent. Il en naît, il en meurt +sans cesse. Et la création, toujours imparfaite, se poursuit +dans d'incessantes métamorphoses. Les étoiles s'éteignent sans +que nous puissions dire si ces filles de lumière, en mourant +ainsi, ne commencent point comme planètes une existence féconde, +et si les planètes elles-mêmes ne se dissolvent pas pour +redevenir des étoiles. Nous savons seulement qu'il n'est pas +plus de repos dans les espaces célestes que sur la terre, et que +la loi du travail et de l'effort régit l'infinité des mondes. + +Il y a des étoiles qui se sont éteintes sous nos yeux, d'autres +vacillent comme la flamme mourante d'une bougie. Les cieux, +qu'on croyait incorruptibles, ne connaissent d'éternel que +l'éternel écoulement des choses. + +Que la vie organique soit répandue dans tous les univers, c'est +ce dont il est difficile de douter, à moins pourtant que la vie +organique ne soit qu'un accident, un malheureux hasard, survenu +déplorablement dans la goutte de boue où nous sommes. + +Mais on croira plutôt que la vie s'est produite sur les planètes +de notre système, soeurs de la terre et filles comme elle du +soleil, et qu'elle s'y est produite dans des conditions assez +analogues à celles dans lesquelles elle se manifeste ici, sous +les formes animale et végétale. Un bolide nous est venu du ciel, +contenant du carbone. Pour nous convaincre avec plus de grâce, +il faudrait que les anges, qui apportèrent à sainte Dorothée des +fleurs du Paradis, revinssent avec leurs célestes guirlandes. +Mars selon toute apparence est habitable pour des espèces d'êtres +comparables aux animaux et aux plantes terrestres. Il est +probable qu'étant habitable, il est habité. Tenez pour assur +qu'on s'y entre-dévore à l'heure qu'il est. + +L'unité de composition des étoiles est maintenant établie par +l'analyse spectrale. C'est pourquoi il faut penser que les +causes qui ont fait sortir la vie de notre nébuleuse l'engendrent +dans toutes les autres. Quand nous disons la vie, nous entendons +l'activité de la substance organisée, dans les conditions où nous +voyons qu'elle se manifeste sur la terre. Mais il se peut que la +vie se produise aussi dans des milieux différents, à des +températures très hautes ou très basses, sous des formes +inconcevables. Il se peut même qu'elle se produise sous une +forme éthérée, tout près de nous, dans notre atmosphère, et que +nous soyons ainsi entourés d'anges, que nous ne pourrons jamais +connaître, parce que la connaissance suppose un rapport, et que +d'eux à nous il ne saurait en exister aucun. + +Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints à des +milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous ensemble qu'un +globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un +insecte imperceptible, éclos dans un monde dont nous ne pouvons +concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-même, en +proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussière. Il +n'est pas absurde non plus de supposer que des siècles de pensée +et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute +dans un atome. Les choses en elles-mêmes ne sont ni grandes ni +petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l +une idée tout humaine. S'il était tout à coup réduit à la +dimension d'une noisette, toutes choses gardant leurs +proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce +changement. La polaire, renfermée avec nous dans la noisette, +mettrait, comme par le passé, cinquante ans à nous envoyer sa +lumière. Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosée +de la même quantité de larmes et de sang qui l'abreuve +aujourd'hui. Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des +étoiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesuré. + + + + * + * * + + +Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un +péché. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute. Il +montre combien elle est dangereuse. Il répète avec +l'_Ecclésiaste_: «Les bras de la femme sont semblables aux filets +des chasseurs, _laqueus venatorum_.» Il nous avertit de ne point +mettre notre espoir en elle: «Ne vous appuyez point sur un roseau +qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute +chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des +champs.» Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain: +«Toute malice est petite, comparée à la malice de la femme. +_Brevis omnis malitia super malitiam mulieris_». Mais, par la +crainte qu'il en fait paraître, il la rend puissante et +redoutable. + +Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir +fréquenté les mystiques. Il faut avoir coulé son enfance dans +une atmosphère religieuse. Il faut avoir suivi les retraites, +observé les pratiques du culte. Il faut avoir lu, à douze ans, +ces petits livres édifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux +âmes naïves. Il faut avoir su l'histoire de saint François de +Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou +l'apparition de l'abbesse de Vermont à ses filles. Cette abbesse +était morte en odeur de sainteté et les religieuses qui avaient +partagé ses travaux angéliques, la croyant au ciel, l'invoquaient +dans leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, pâle, avec +des flammes attachées à sa robe: «Priez pour moi, leur dit-elle. +Du temps que j'étais vivante, joignant un jour mes mains pour la +prière, je songeai qu'elles étaient belles. Aujourd'hui, j'expie +cette mauvaise pensée dans les tourments du purgatoire. +Reconnaissez, mes filles, l'adorable bonté de Dieu, et priez pour +moi.» Il y a dans ces minces ouvrages de théologie enfantine +mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix à la puret +pour ne pas rendre en même temps la volupté infiniment précieuse. + +En considération de leur beauté, l'Église fit d'Aspasie, de Laïs +et de Cléopâtre des démons, des dames de l'enfer. Quelle gloire! +Une sainte même n'y serait pas insensible. La femme la plus +modeste et la plus austère, qui ne veut ôter le repos à aucun +homme, voudrait pouvoir l'ôter à tous les hommes. Son orgueil +s'accommode des précautions que l'Église prend contre elle. +Quand le pauvre saint Antoine lui crie: «Va-t'en, bête!» cet +effroi la flatte. Elle est ravie d'être plus dangereuse qu'elle +ne l'eût soupçonné. + +Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en +ce monde parfaites et armées. Vous fûtes humbles à votre +origine. Vos aïeules du temps du mammouth et du grand ours ne +pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez +sur nous. Vous étiez utiles alors, vous étiez nécessaires; vous +n'étiez pas invincibles. A dire vrai, dans ces vieux âges, et +pour longtemps encore, il vous manquait le charme. Alors vous +ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux bêtes. +Pour faire de vous la terrible merveille que vous êtes +aujourd'hui, pour devenir la cause indifférente et souveraine des +sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la +civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous +donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous êtes un +secret et vous êtes un péché. On rêve de vous et l'on se damne +pour vous. Vous inspirez le désir et la peur; la folie d'amour +est entrée dans le monde. C'est un infaillible instinct qui vous +incline à la piété. Vous avez bien raison d'aimer le +christianisme. Il a décuplé votre puissance. Connaissez-vous +saint Jérôme? A Rome et en Asie, vous lui fîtes une telle peur +qu'il alla vous fuir dans un affreux désert. Là, nourri de +racines crues et si brûlé par le soleil qu'il n'avait plus qu'une +peau noire et collée aux os, il vous retrouvait encore. Sa +solitude était pleine de vos images, plus belles encore que +vous-mêmes. + +Car c'est une vérité trop éprouvée des ascètes que les rêves que +vous donnez sont plus séduisants, s'il est possible, que les +réalités que vous pouvez offrir. Jérôme repoussait avec une +égale horreur votre souvenir et votre présence. Mais il se +livrait en vain aux jeûnes et aux prières; vous emplissiez +d'illusions sa vie dont il vous avait chassées. Voilà la +puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi +grande sur un habitué du Moulin-Rouge. Prenez garde qu'un peu de +votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que vous ne perdiez +quelque chose à ne plus être un péché. + +Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour +vous. A votre place, je n'aimerais guère les physiologistes qui +sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent +que vous êtes malades quand nous vous croyons inspirées et qui +appellent prédominance des mouvements réflexes votre facult +sublime d'aimer et de souffrir. Ce n'est point de ce ton qu'on +parle de vous dans la Légende dorée: on vous y nomme blanche +colombe, lis de pureté, rose d'amour. Cela est plus agréable que +d'être appelée hystérique, hallucinée et cataleptique, comme on +vous appelle journellement depuis que la science a triomphé. + +Enfin si j'étais de vous, j'aurais en aversion tous les +émancipateurs qui veulent faire de vous les égales de l'homme. +Ils vous poussent à déchoir. La belle affaire pour vous d'égaler +un avocat ou un pharmacien! Prenez garde: déjà vous avez +dépouillé quelques parcelles de votre mystère et de votre charme. +Tout n'est pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide +encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les tramways +vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt +avec les vieux cultes. + + + + * + * * + + +Les joueurs jouent comme les amoureux aiment, comme les ivrognes +boivent, nécessairement, aveuglément, sous l'empire d'une force +irrésistible. Il est des êtres voués au jeu, comme il est des +êtres voués à l'amour. Qui donc a inventé l'histoire de ces deux +matelots possédés de la fureur du jeu? Ils firent naufrage et +n'échappèrent à la mort, après les plus terribles aventures, +qu'en sautant sur le dos d'une baleine. Aussitôt qu'ils y +furent, ils tirèrent de leur poche leurs dés et leurs cornets et +se mirent à jouer. Voilà une histoire plus vraie que la vérité. +Chaque joueur est un de ces matelots-là. Et certes, il y a dans +le jeu quelque chose qui remue terriblement toutes les fibres des +audacieux. Ce n'est pas une volupté médiocre que de tenter le +sort. Ce n'est pas un plaisir sans ivresse que de goûter en une +seconde des mois, des années, toute une vie de crainte et +d'espérance. Je n'avais pas dix ans quand M. Grépinet, mon +professeur de neuvième, nous lut en classe la fable de l'_Homme +et le Génie_. Pourtant je me la rappelle mieux que si je l'avais +entendue hier. Un génie donne à un enfant un peloton de fil et +lui dit: «Ce fil est celui de tes jours. Prends-le. Quand tu +voudras que le temps s'écoule pour toi, tire le fil: tes jours se +passeront rapides ou lents selon que tu auras dévidé le peloton +vite ou longuement. Tant que tu ne toucheras pas au fil, tu +resteras à la même heure de ton existence.» L'enfant prit le fil; +il le tira d'abord pour devenir un homme, puis pour épouser la +fiancée qu'il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour +atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les +soucis, éviter les chagrins, les maladies venues avec l'âge, +enfin, hélas! pour achever une vieillesse importune. Il avait +vécu quatre mois et six jours depuis la visite du génie. + +Eh bien! le jeu, qu'est-ce donc sinon l'art d'amener en une +seconde les changements que la destinée ne produit d'ordinaire +qu'en beaucoup d'heures et même en beaucoup d'années, l'art de +ramasser en un seul instant les émotions éparses dans la lente +existence des autres hommes, le secret de vivre toute une vie en +quelques minutes, enfin le peloton de fil du génie? Le jeu, +c'est un corps-à-corps avec le destin. C'est le combat de Jacob +avec l'ange, c'est le pacte du docteur Faust avec le diable. On +joue de l'argent,--de l'argent, c'est-à-dire la possibilit +immédiate, infinie. Peut-être la carte qu'on va retourner, la +bille qui court donnera au joueur des parcs et des jardins, des +champs et de vastes bois, des châteaux élevant dans le ciel leurs +tourelles pointues. Oui, cette petite bille qui roule contient +en elle des hectares de bonne terre et des toits d'ardoise dont +les cheminées sculptées se reflètent dans la Loire; elle renferme +les trésors de l'art, les merveilles du goût, des bijoux +prodigieux, les plus beaux corps du monde, des âmes, même, qu'on +ne croyait pas vénales, toutes les décorations, tous les +honneurs, toute la grâce et toute la puissance de la terre. Que +dis-je? elle renferme mieux que cela; elle en renferme le rêve. +Et vous voulez qu'on ne joue pas? Si encore le jeu ne faisait +que donner des espérances infinies, s'il ne montrait que le +sourire de ses yeux verts on l'aimerait avec moins de rage. Mais +il a des ongles de diamant, il est terrible, il donne, quand il +lui plaît, la misère et la honte; c'est pourquoi on l'adore. + +L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions. +Il n'y a pas de volupté sans vertige. Le plaisir mêlé de peur +enivre. Et quoi de plus terrible que le jeu? Il donne, il +prend; ses raisons ne sont point nos raisons. Il est muet, +aveugle et sourd. Il peut tout. C'est un dieu. + +C'est un dieu. Il a ses dévots et ses saints qui l'aiment pour +lui-même, non pour ce qu'il promet, et qui l'adorent quand il les +frappe. S'il les dépouille cruellement, ils en imputent la faute +à eux-mêmes, non à lui: + +«J'ai mal joué», disent-ils. + +Ils s'accusent et ne blasphèment pas. + + + + * + * * + + +L'espèce humaine n'est pas susceptible d'un progrès indéfini. Il +a fallu pour qu'elle se développât que la terre fût dans de +certaines conditions physiques et chimiques qui ne sont point +stables. Il fut un temps où notre planète ne convenait pas +l'homme: elle était trop chaude et trop humide. Il viendra un +temps où elle ne lui conviendra plus: elle sera trop froide et +trop sèche. Quand le soleil s'éteindra, ce qui ne peut manquer, +les hommes auront disparu depuis longtemps. Les derniers seront +aussi dénués et stupides qu'étaient les premiers. Ils auront +oublié tous les arts et toutes les sciences, ils s'étendront +misérablement dans des cavernes, au bord des glaciers qui +rouleront alors leurs blocs transparents sur les ruines effacées +des villes où maintenant on pense, on aime, on souffre, on +espère. Tous les ormes, tous les tilleuls seront morts de froid; +et les sapins régneront seuls sur la terre glacée. Ces derniers +hommes, désespérés sans même le savoir, ne connaîtront rien de +nous, rien de notre génie, rien de notre amour, et pourtant ils +seront nos enfants nouveau-nés et le sang de notre sang. Un +faible reste de royale intelligence, hésitant dans leur crâne +épaissi, leur conservera quelque temps encore l'empire sur les +ours multipliés autour de leurs cavernes. Peuples et tribus +auront disparu sous la neige et les glaces, avec les villes, les +routes, les jardins du vieux monde. Quelques familles à peine +subsisteront. Femmes, enfants, vieillards, engourdis pêle-mêle, +verront par les fentes de leurs cavernes monter tristement sur +leur tête un soleil sombre où, comme sur un tison qui s'éteint, +courront des lueurs fauves, tandis qu'une neige éblouissante +d'étoiles continuera de briller tout le jour dans le ciel noir, +travers l'air glacial. Voilà ce qu'ils verront; mais, dans leur +stupidité, ils ne sauront même pas qu'ils voient quelque chose. +Un jour, le dernier d'entre eux exhalera sans haine et sans amour +dans le ciel ennemi le dernier souffle humain. Et la terre +continuera de rouler, emportant à travers les espaces silencieux +les cendres de l'humanité, les poèmes d'Homère et les augustes +débris des marbres grecs, attachés à ses flancs glacés. Et +aucune pensée ne s'élancera plus vers l'infini, du sein de ce +globe où l'âme a tant osé, au moins aucune pensée d'homme. Car +qui peut dire si alors une autre pensée ne prendra pas conscience +d'elle-même et si ce tombeau où nous dormirons tous ne sera pas +le berceau d'une âme nouvelle? De quelle âme, je ne sais. De +l'âme de l'insecte, peut-être. A côté de l'homme, malgr +l'homme, les insectes, les abeilles, par exemple, et les fourmis +ont déjà fait des merveilles. Il est vrai que les fourmis et les +abeilles veulent comme nous de la lumière et de la chaleur. Mais +il y a des invertébrés moins frileux. Qui connaît l'avenir +réservé à leur travail et à leur patience? + +Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle +aura cessé de l'être pour nous? Qui sait s'ils ne prendront pas +un jour conscience d'eux et du monde? Qui sait si à leur tour +ils ne loueront pas Dieu? + + + + * + * * + + _A Lucien Muhlfeld._ + + +Nous ne pouvons nous représenter avec exactitude ce qui n'existe +plus. Ce que nous appelons la couleur locale est une rêverie. +Quand on voit qu'un peintre a toutes les peines du monde +reproduire d'une manière à peu près vraisemblable une scène du +temps de Louis-Philippe, on désespère qu'il nous rende jamais la +moindre idée d'un événement contemporain de saint Louis ou +d'Auguste. Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles +armes et de vieux coffres. Les artistes d'autrefois ne +s'embarrassaient point de cette vaine exactitude. Ils prêtaient +aux héros de la légende ou de l'histoire le costume et la figure +de leurs contemporains. Ainsi nous peignirent-ils naturellement +leur âme et leur siècle. Un artiste peut-il mieux faire? Chacun +de leurs personnages était quelqu'un d'entre eux. Ces +personnages, animés de leur vie et de leur pensée, restent +jamais touchants. Ils portent à l'avenir témoignage de +sentiments éprouvés et d'émotion véritables. Des peintures +archéologiques ne témoignent que de la richesse de nos musées. + +Si vous voulez goûter l'art vrai et ressentir devant un tableau +une impression large et profonde, regardez les fresques de +Ghirlandajo, à Santa-Maria-Novella de Florence, la _Naissance de +la Vierge_. Le vieux peintre nous montre la chambre de +l'accouchée. Anne, soulevée sur son lit, n'est ni belle ni +jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne ménagère. +Elle a rangé au chevet de son lit un pot de confitures et deux +grenades. Une servante, debout à la ruelle, lui présente un vase +sur un plateau. On vient de laver l'enfant, et le bassin de +cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite +Marie boit le lait d'une belle nourrice. C'est une dame de la +ville, une jeune mère qui a voulu gracieusement offrir le sein +l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la +vie aux mêmes sources, en gardent le même goût et, par la force +de leur sang, s'aiment fraternellement. Près d'elle, une jeune +femme qui lut ressemble, ou plutôt une jeune fille, sa soeur +peut-être, richement vêtue, le front découvert et portant des +nattes sur les tempes comme Émilia Pia, étend les deux bras vers +le petit enfant, avec un geste charmant où se trahit l'éveil de +l'instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillées à la mode +de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d'une +servante qui porte sur la tête des pastèques et des raisins, et +cette figure d'une ample beauté, drapée à l'antique, ceinte d'une +écharpe flottante, apparaît dans cette scène domestique et pieuse +comme je ne sais quel rêve païen. Eh bien! dans cette chambre +tiède, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie +florentine et la fleur de la première Renaissance. Le fils de +l'orfèvre, le maître des premières heures, a dans sa peinture, +claire comme l'aube d'un jour d'été, révélé tout le secret de cet +âge courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le +charme était si grand que ses contemporains eux-mêmes +s'écriaient: «Dieux bons! le bienheureux siècle! + +L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle. +Sans lui, nous en douterions. + + + + * + * * + + +L'ignorance est la condition nécessaire, je ne dis pas du +bonheur, mais de l'existence même. Si nous savions tout, nous ne +pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui +nous la rendent ou douce, ou du moins tolérable, naissent d'un +mensonge et se nourrissent d'illusions. + +Si possédant, comme Dieu, la vérité, l'unique vérité, un homme la +laissait tomber de ses mains, le monde en serait anéanti sur le +coup et l'univers se dissiperait aussitôt comme une ombre. La +vérité divine, ainsi qu'un jugement dernier, le réduirait en +poudre. + + + + * + * * + + +Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquiétude. +Une femme le trahit déjà seulement parce qu'elle vit et qu'elle +respire. Il redoute ces travaux de la vie intérieure, ces +mouvements divers de la chair et de l'âme qui font de cette femme +une créature distincte de lui-même, indépendante, instinctive, +douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle +fleurit d'elle-même comme une belle plante, sans qu'aucune +puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle +répand au monde de parfum dans ce moment agité qui est la +jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon +qu'_elle est_. C'est là ce qu'il ne saurait supporter +paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe. +Quel sujet d'inquiétude mortelle! Il veut toute cette chair. Il +la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute. + +La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'on +prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalité. Mais, +quant à cette torture des sens, à cette hantise des apparitions +odieuses, à cette fureur imbécile et lamentable, à cette rage +physique, elle ne la connaît point ou ne la connaît guère. Son +sentiment, dans ce cas, est moins précis que le nôtre. Une sorte +d'imagination n'est pas très développée en elle, même dans +l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique, +le sens précis des figures. Un grand vague enveloppe ses +impressions, et toutes ses énergies restent tendues pour la +lutte. Jalouse, elle combat avec une opiniâtreté, mêlée de +violence et de ruse, dont l'homme est incapable. Ce même +aiguillon qui nous déchire les entrailles l'excite à la course. +Dépossédée, elle lutte pour l'empire et pour la domination. + +Aussi la jalousie, qui chez l'homme est une faiblesse, est une +force chez la femme et la pousse aux entreprises. Elle en tire +moins de dégoût que d'audace. + +Voyez l'Hermione de Racine. Sa jalousie ne s'exhale pas en +noires fumées; elle a peu d'imagination; elle ne fait point de +ses tourments un poème plein d'images cruelles. Elle ne rêve +pas, et qu'est-ce que la jalousie sans le rêve? qu'est-ce que la +jalousie sans l'obsession et sans une espèce de monomanie +furieuse? Hermione n'est pas jalouse. Elle s'occupe d'empêcher +un mariage. Elle veut l'empêcher à tout prix, et reprendre un +homme, rien de plus. + +Et quand cet homme est tué pour elle, par elle, elle est étonnée; +elle est surtout attrapée. C'est un mariage manqué. Un homme +sa place se fut écrié: «Tant mieux! cette femme que j'aimais, +personne ne l'aura. + + + + * + * * + + +Le monde est frivole et vain, tant qu'il vous plaira. Pourtant, +ce n'est point une mauvaise école pour un homme politique. Et +l'on peut regretter qu'on en ait si peu l'usage aujourd'hui dans +nos parlements. Ce qui fait le monde, c'est la femme. Elle y +est souveraine: rien ne s'y fait que par elle et pour elle. Or +la femme est la grande éducatrice de l'homme; elle lui enseigne +les vertus charmantes, la politesse, la discrétion et cette +fierté qui craint d'être importune. Elle montre à quelques-uns +l'art de plaire, à tous l'art utile de ne pas déplaire. On +apprend d'elle que la société est plus complexe et d'une +ordonnance plus délicate qu'on ne l'imagine communément dans les +cafés politiques. Enfin on se pénètre près d'elle de cette idée +que les rêves du sentiment et les ombres de la foi sont +invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les +hommes. + + * + * * + +Le comique est vite douloureux quand il est humain. Est-ce que +don Quichotte ne vous fait pas quelquefois pleurer? Je goûte +beaucoup pour ma part quelques livres d'une sereine et riante +désolation, comme cet incomparable _Don Quichotte_ ou comme +_Candide_, qui sont, à les bien prendre, des manuels d'indulgence +et de pitié, des bibles de bienveillance. + + + + * + * * + + +L'art n'a pas la vérité pour objet. Il faut demander la vérit +aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la +demander à la littérature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que +le beau. + +La Chloé du roman grec ne fut jamais une vraie bergère, et son +Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier; pourtant ils nous +plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne +se souciait point d'étables ni de boucs. Il n'avait souci que de +poésie et d'amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir +des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans +les champs où ses lecteurs n'allaient point, car c'étaient de +vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de +féroces mosaïques ou derrière le comptoir sur lequel ils avaient +amassé de grandes richesses. Afin d'égayer ces vieillards +mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu'on +ne confondit point son Daphnis et sa Chloé avec les petits +polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav +des grandes villes, il prit soin de dire: «Ceux dont je vous +parle vivaient autrefois à Lesbos, et leur histoire fut peinte +dans un bois consacré aux Nymphes.» Il prenait l'utile précaution +que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant +de faire un conte, quand elles disent: «Au temps que Berthe +filait.» ou: «Quand les bêtes parlaient. + +Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un +peu de l'expérience et de l'usage. + + + + * + * * + + +Nous mettons l'infini dans l'amour. Ce n'est pas la faute des +femmes. + + + + * + * * + + +Je ne crois pas que douze cents personnes assemblées pour +entendre une pièce de théâtre forment un concile inspiré par la +sagesse éternelle; mais le public, ce me semble, apporte +ordinairement au spectacle une naïveté de coeur et une sincérit +d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il éprouve. +Bien des gens à qui il est impossible de se faire une idée de ce +qu'ils ont lu sont en état de rendre un compte assez exact de ce +qu'ils ont vu représenté. Quand on lit un livre, on le lit comme +on veut, on en lit ou plutôt on y lit ce qu'on veut. Le livre +laisse tout à faire à l'imagination. Aussi les esprits rudes et +communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un pâle et froid +plaisir. Le théâtre au contraire fait tout voir et dispense de +rien imaginer. C'est pourquoi il contente le plus grand nombre. +C'est aussi pourquoi il plaît médiocrement aux esprits rêveurs et +méditatifs. Ceux-là n'aiment les idées que pour le prolongement +qu'ils leur donnent et pour l'écho mélodieux qu'elles éveillent +en eux-mêmes. Ils n'ont que faire dans un théâtre et préfèrent +au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture. +Qu'est-ce qu'un livre? Une suite de petits signes. Rien de +plus. C'est au lecteur à tirer lui-même les formes, les couleurs +et les sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dépendra +de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glacé. Je +dirai, si vous préférez, que chaque mot d'un livre est un doigt +mystérieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la +corde d'une harpe et éveille ainsi une note dans notre âme +sonore. En vain la main de l'artiste sera inspirée et savante. +Le son qu'elle rendra dépend de la qualité de nos cordes intimes. +Il n'en est pas tout à fait de même du théâtre. Les petits +signes noirs y sont remplacés par des images vivantes. Aux fins +caractères d'imprimerie qui laissent tant à deviner sont +substitués des hommes et des femmes, qui n'ont rien de vague ni +de mystérieux. Le tout est exactement déterminé. Il en résulte +que les impressions reçues par les spectateurs sont aussi peu +dissemblables que possible, en égard à la fatale diversité des +sentiments humains. Aussi voit-on, dans toutes les +représentations (que des querelles littéraires ou politiques ne +troublent point), une véritable sympathie s'établir entre tous +les assistants. Si l'on considère, d'ailleurs, que le théâtre +est l'art qui s'éloigne le moins de la vie, on reconnaîtra qu'il +est le plus facile à comprendre et à sentir et l'on en conclura +que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se +trompe le moins. + + + + * + * * + + +Que la mort nous fasse périr tout entiers, je n'y contredis +point. Cela est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la +craindre: + + Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus. + +Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez +bien sûrs que nous nous retrouverons au delà du tombeau tels +absolument que nous étions sur la terre. Nous en serons sans +doute fort penauds. Cette idée est de nature à nous gâter par +avance le paradis et l'enfer. + +Elle nous ôte toute espérance, car ce que nous souhaitons le +plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes. Mais cela +nous est bien défendu. + + + + * + * * + + +Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: _Notes à ajouter au +livre de la vie_, et qui est signé Gerhard d'Amyntor, livre assez +vrai et par conséquent assez triste, où l'on voit décrite la +condition ordinaire des femmes. «C'est dans les soucis +quotidiens que la mère de famille perd sa fraîcheur et sa force +et se consume jusqu'à la moelle de ses os. L'éternel retour de +la question: «Que faut-il faire cuire aujourd'hui?» l'incessante +nécessité de balayer le plancher, de battre, de brosser les +habits, d'épousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la +chute constante finit par ronger lentement, mais sûrement, +l'esprit aussi bien que le corps. C'est devant le fourneau de +cuisine que, par une magie vulgaire, la petite créature blanche +et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et +douloureuse. Sur l'autel fumeux où mijote le pot-au-feu, sont +sacrifiées jeunesse, liberté, beauté, joie.» Ainsi s'exprime +peu près Gerhard d'Amyntor. + +Tel est le sort, en effet, de l'immense majorité des femmes. +L'existence est dure pour elles comme pour l'homme. Et si l'on +recherche aujourd'hui pourquoi elle est si pénible, on reconnaît +qu'il n'en peut être autrement sur une planète où les choses +indispensables à la vie sont rares, d'une production difficile ou +d'une extraction laborieuse. Des causes si profondes et qui +dépendent de la figure même de la terre, de sa constitution, de +sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et +nécessaires. Le travail, avec quelque équité qu'on le puisse +répartir, pèsera toujours sur la plupart des hommes et sur la +plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de +développer leur beauté et leur intelligence dans des conditions +esthétiques. La faute en est à la nature. Cependant, que +devient l'amour? Il devient ce qu'il peut. La faim est sa +grande ennemie. Et c'est un fait incontestable que les femmes +ont faim. Il est probable qu'au XX° siècle comme au XIX° elles +feront la cuisine, à moins que le socialisme ne ramène l'âge o +les chasseurs dévoraient leur proie encore chaude et où Vénus +dans les forêts unissait les amants. Alors la femme était libre. +Je vais vous dire: Si j'avais créé l'homme et la femme, je les +aurais formés sur un type très différent de celui qui a prévalu +et qui est celui des mammifères supérieurs. J'aurais fait les +hommes et les femmes, non point à la ressemblance des grands +singes comme ils sont en effet, mais à l'image des insectes qui, +après avoir vécu chenilles, se transforment en papillons et +n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'être +beaux. J'aurais mis la jeunesse à la fin de l'existence humaine. +Certains insectes ont, dans leur dernière métamorphose, des ailes +et pas d'estomac. Ils ne renaissent sous cette forme épurée que +pour aimer une heure et mourir. + +Si j'étais un dieu, ou plutôt un démiurge,--car la philosophie +alexandrine nous enseigne que ces minimes ouvrages sont plutôt +l'affaire du démiurge, ou simplement de quelque démon +constructeur,--si donc j'étais démiurge ou démon, ce sont ces +insectes que j'aurais pris pour modèles de l'homme. J'aurais +voulu que, comme eux, l'homme accomplît d'abord, à l'état de +larve, les travaux dégoûtants par lesquels il se nourrit. En +cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait +point avili l'amour. Puis j'aurais fait en sorte que, dans une +transformation dernière, l'homme et la femme, déployant des ailes +étincelantes, vécussent de rosée et de désir et mourussent dans +un baiser. J'aurais de la sorte donné à leur existence mortelle +l'amour en récompense et pour couronne. Et cela aurait été mieux +ainsi. Mais je n'ai pas créé le monde, et le démiurge qui s'en +est chargé n'a pas pris mes avis. Je doute, entre nous, qu'il +ait consulté les philosophes et les gens d'esprit. + + + + * + * * + + +C'est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques +diffèrent essentiellement des vérités vulgaires. Elles n'en +diffèrent que par l'étendue et la précision. Au point de vue +pratique, c'est là une différence considérable. Mais il ne faut +pas oublier que l'observation du savant s'arrête à l'apparence et +au phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien +savoir de la véritable nature des choses. Un oeil armé du +microscope n'en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que +les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie +les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est +impossible de modifier en rien le caractère essentiel de ces +rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes qui +nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu'à nous, +de rechercher pourquoi ils se produisent. + +Demander une morale à la science, c'est s'exposer à de cruels +mécomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre +était le centre de la création. Nous savons aujourd'hui qu'elle +n'est qu'une goutte figée du soleil. Nous savons quels gaz +brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons +que l'univers, dans lequel nous sommes une poussière errante, +enfante et dévore dans un perpétuel travail; nous savons qu'il +naît sans cesse et qu'il meurt des astres. Mais en quoi notre +morale a-t-elle été changée par de si prodigieuses découvertes? +Les mères en ont-elles mieux ou moins bien aimé leurs petits +enfants? En sentons-nous plus ou moins la beauté des femmes? Le +coeur en bat-il autrement dans la poitrine des héros? Non! non! +que la terre soit grande ou petite, il n'importe à l'homme. Elle +est assez grande pourvu qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime. La +souffrance et l'amour, voilà les deux sources jumelles de son +inépuisable beauté. La souffrance! quelle divine méconnue! +Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce qui +donne du prix à la vie; nous lui devons la pitié, nous lui devons +le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n'est +qu'un grain de sable dans le désert infini des mondes. Mais, si +l'on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout +le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le reste n'est +rien. Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni génie. Qu'est-ce que +le génie, sinon l'art de charmer la souffrance? C'est sur le +sentiment seul que la morale repose naturellement. De très +grands esprits ont nourri, je le sais, d'autres espérances. +Renan s'abandonnait volontiers en souriant au rêve d'une morale +scientifique. Il avait dans la science une confiance à peu près +illimitée. Il croyait qu'elle changerait le monde, parce qu'elle +perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse +nous diviniser. A vrai dire, je n'en ai guère l'envie. Je ne +sens pas en moi l'étoffe d'un dieu, si petit qu'il soit. Ma +faiblesse m'est chère. Je tiens à mon imperfection comme à ma +raison d'être. + + + + * + * * + + +Il y a une petite toile de Jean Béraud qui m'intéresse +étrangement. C'est la _salle Graffard_; une réunion publique o +l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes. La +scène sans doute tourne au comique. Mais combien ce comique est +profond et vrai! Combien il est mélancolique! Il y a dans cet +étonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre à elle +seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de +doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crâne, sans +épaules, qui siège au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art +sans doute, et un homme à idées, maladif et sans instincts, +l'ascète du prolétariat, le saint de l'atelier, chaste et +fanatique comme les saints de l'Église, aux premiers âges. +Certes, celui-là est un apôtre et on sent à le voir qu'une +religion nouvelle est née dans le peuple. + + + + * + * * + + +Un géologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert, +sir Charles Lyell, a établi, il y a quarante ans environ, ce +qu'on nomme la théorie des causes actuelles. Il a démontré que +les changements survenus dans le cours des âges sur la face de la +terre n'étaient pas dus, comme on le croyait, à des cataclysmes +soudains, qu'ils étaient l'effet de causes insensibles et lentes +qui ne cessent point d'agir encore aujourd'hui. À le suivre, on +voit que ces grands changements, dont les vestiges étonnent, ne +semblent si terribles que par le raccourci des âges et qu'en +réalité ils s'accomplirent très doucement. C'est sans fureur que +les mers changèrent de lit et que les glaciers descendirent dans +les plaines, couvertes autrefois de fougères arborescentes. + +Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux, +sans que nous puissions même nous en apercevoir. Là, enfin, o +Cuvier voyait d'épouvantables bouleversements, Charles Lyell nous +montre la lenteur clémente des forces naturelles. On sent +combien cette théorie des causes actuelles serait bienfaisante si +on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en +tirer des règles de conduite. L'esprit conservateur et l'esprit +révolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation. + +Persuadé qu'ils restent insensibles quand ils s'opèrent d'une +manière continue, le conservateur ne s'opposerait plus aux +changements nécessaires, de peur d'accumuler des forces +destructives à l'endroit même où il aurait placé l'obstacle. Et +le révolutionnaire, de son côté, renoncerait à solliciter +imprudemment des énergies qu'il saurait être toujours actives. +Plus j'y songe et plus je me persuade que, si la théorie morale +des causes actuelles pénétrait dans la conscience de l'humanité, +elle transformerait tous les peuples de la terre en une +république de sages. La seule difficulté est de l'y introduire, +et il faut convenir qu'elle est grande. + + + + * + * * + + +Je viens de lire un livre dans lequel un poète philosophe nous +montre des hommes exempts de joie, de douleur et de curiosité. +Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur +la terre, on voit autour de soi des hommes lutter, aimer, +souffrir, comme on se prend à les aimer et comme on est content +de souffrir avec eux! Comme on sent bien que là seulement est la +véritable joie! Elle est dans la souffrance comme le baume est +dans la blessure de l'arbre généreux. Ils ont tué la passion, et +du même coup ils ont tout tué, joie et douleur, souffrance et +volupté, bien, mal, beauté, tout enfin et surtout la vertu. Ils +sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut +que par l'effort. Qu'importe que leur vie soit longue, s'ils ne +l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas? + +Ce livre fait beaucoup pour me rendre chère par réflexion cette +condition d'homme qui cependant est dure, pour me réconcilier +avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin à l'estime de +mes semblables et à la grande sympathie humaine. Ce livre a cela +d'excellent qu'il fait aimer la réalité et met en garde contre +l'esprit de chimère et d'illusion. En nous montrant des êtres +exempts de maux, il nous fait comprendre que ces tristes +bienheureux ne nous égalent pas et que ce serait une grande folie +que de quitter (à supposer que cela fût possible) notre condition +pour la leur. + +Oh! le misérable bonheur que celui-là! N'ayant plus de +passions, ils n'ont pas d'art. Et comment auraient-ils des +poètes? Ils ne sauraient goûter ni la muse épique qui s'inspire +des fureurs de la haine et de l'amour, ni la muse comique qui rit +en cadence des vices et des ridicules des hommes. Ils ne peuvent +plus imaginer les Didon et les Phèdre, les malheureux! ils ne +voient plus ces ombres divines qui passent en frissonnant sous +les myrtes immortels. + +Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poésie qui +divinise la terre des hommes. Ils n'ont pas Virgile, et on les +dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs. Pourtant un seul +beau vers a fait plus de bien au monde que tous les +chefs-d'oeuvre de la métallurgie. + +Inexorable progrès! ce peuple d'ingénieurs n'a plus ni passions, +ni poésie, ni amour. Hélas! comment sauraient-ils aimer, +puisqu'ils sont heureux? L'amour ne fleurit que dans la douleur. +Qu'est-ce que les aveux des amants, sinon des cris de détresse? +«Qu'un Dieu serait misérable à ma place! s'écrie, dans un élan +d'amour, le héros d'un poète anglais. Un dieu, ma bien-aimée, ne +pourrait pas souffrir, ne pourrait pas mourir pour toi! + +Pardonnons à la douleur et sachons bien qu'il est impossible +d'imaginer un bonheur plus grand que celui que nous possédons en +cette vie humaine, si douce et si amère, si mauvaise et si bonne, +à la fois idéale et réelle, et qui contient toutes choses et +concilie tous les contrastes. Là est notre jardin, qu'il faut +bêcher avec zèle. + + + + * + * * + + +C'est la force et la bonté des religions d'enseigner à l'homme sa +raison d'être et ses fins dernières. Quand on a repoussé les +dogmes de la théologie morale, comme nous l'avons fait presque +tous en cet âge de science et de liberté intellectuelle, il ne +reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et +ce qu'on y est venu faire. + +Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entiers dans ses +puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser à rien pour ne +pas ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C'est +là, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'être qu'est +la racine de notre tristesse et de nos dégoûts. Le mal physique +et le mal moral, les misères de l'âme et des sens, le bonheur des +méchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore +supportable si l'on en concevait l'ordre et l'économie et si l'on +y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères; +il a pour agréables les injustices et les violences de ses +ennemis; ses fautes même et ses crimes ne lui ôtent pas +l'espérance. Mais, dans un monde où toute illumination de la foi +est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'à leur +signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries +odieuses et des farces sinistres. + + + + * + * * + + +Il y a toujours un moment où la curiosité devient un péché, et le +diable s'est toujours mis du côté des savants. + + + + * + * * + + +Me trouvant à Saint-Lô, il y a une dizaine d'années, je +rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville montueuse, +un prêtre instruit et éloquent avec lequel je pris plaisir +causer. + +Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous eûmes sur de +graves sujets des entretiens où il montrait à la fois la +subtilité pénétrante de son esprit et la divine candeur de son +âme. C'était un sage et c'était un saint. Grand casuiste et +grand théologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de +charme que rien, dans cette petite ville, ne m'était si cher que +de l'entendre. Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser le +regarder. Pour la taille, la forme et l'apparence, c'était un +monstre. Figurez-vous un nain bancal et tors, agité d'une sorte +de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un +sac. Sur son front des boucles blondes de cheveux, en révélant +sa jeunesse, le rendaient plus épouvantable encore. Mais enfin, +ayant excité mon courage à le voir en face, je pris à sa laideur +une sorte d'intérêt puissant. Je la contemplais et je la +méditais. Tandis que ses lèvres découvraient dans un sourire +séraphique les restes noirs de trois dents et que ses yeux, qui +cherchaient le ciel, roulaient entre des paupières sanglantes, je +l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un être si +merveilleusement préservé, par la déformation parfaite de son +corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des +tentations que la nuit apporte dans ses ombres. Je l'estimais +heureux entre les hommes. Or, un jour, comme tous deux nous +descendions au soleil la rampe des collines, en disputant de la +grâce, ce prêtre s'arrêta tout à coup, posa lourdement sa main +sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore: + +--Je l'affirme, je le sais: la chasteté est une vertu qui ne peut +être gardée sans un secours spécial de Dieu. + +Cette parole me découvrit l'abîme insondable des péchés de la +chair. Quel juste n'est point tenté si celui-là qui n'avait de +corps, ce semble, que pour la souffrance et le dégoût, sentait +aussi les aiguillons du désir? + + + + * + * * + + +Les personnes très pieuses ou très artistes mettent dans la +religion ou dans l'art un sensualisme raffiné. Or, on n'est pas +sensuel sans être un peu fétichiste. Le poète a le fétichisme +des mots et des sons. Il prête des vertus merveilleuses +certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dévots, +croire à l'efficacité des formules consacrées. + +Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit. +Et, pour un poète blanchi dans la poétique, faire des vers, c'est +accomplir les rites sacrés. Cet état d'esprit est +essentiellement conservateur, et il ne faut point s'étonner de +l'intolérance qui en est le naturel effet. + +A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui, à tort +ou à raison, prétendent avoir le plus innové sont ceux-là mêmes +qui repoussent les nouveautés avec le plus de colère ou de +dégoût. C'est là le tour ordinaire de l'esprit humain, et +l'histoire de la Réforme en a fait paraître des exemples +tragiques. On a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour +échapper au bûcher, du fond de sa retraite dénonçait au bourreau +ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui. On a vu Calvin, +et l'on sait que l'intolérance des révolutionnaires n'est pas +médiocre. J'ai connu jadis un vieux sénateur de la République +qui, dans sa jeunesse, avait conspiré avec toutes les sociétés +secrètes contre Charles X, fomenté soixante émeutes sous le +gouvernement de Juillet, tramé, déjà vieux, des complots pour +renverser l'Empire et pris sa large part de trois révolutions. +C'était un vieillard paisible, qui gardait dans les débats des +assemblées une douceur souriante. Il semblait que rien ne dût +troubler désormais son repos, acheté par tant de fatigues. Il ne +respirait plus que la paix et le contentement. Un jour pourtant, +je le vis indigné. Un feu qu'on croyait depuis longtemps éteint +brillait dans ses yeux. Il regardait par une fenêtre du palais +un monôme d'étudiants qui déroulait sa queue dans le jardin du +Luxembourg. La vue de cette innocente émeute lui inspirait une +sorte de fureur. + +--Un tel désordre sur la voie publique! s'écria-t-il d'une voix +étranglée par la colère et l'épouvante. + +Et il appelait la police. + +C'était un brave homme. Mais, après avoir fait des émeutes, il +en craignait l'ombre. Ceux qui ont fait des révolutions ne +souffrent pas qu'on en veuille faire après eux. Semblablement, +les vieux poètes qui ont marqué dans quelque changement poétique +ne veulent plus qu'on change rien. En cela, ils sont hommes. Il +est pénible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie +continuer après soi et de se sentir noyé dans l'écoulement des +choses. Poète, sénateur ou cordonnier, on se résigne mal +n'être pas la fin définitive des mondes et la raison suprême de +l'univers. + + + + * + * * + + +On peut dire que, la plupart du temps, les poètes ne connaissent +pas les lois scientifiques auxquelles ils obéissent quand ils +font des vers excellents. En matière de prosodie, ils s'en +tiennent; avec raison, a l'empirisme le plus naïf. Il serait +bien peu intelligent de les en blâmer. En art comme en amour, +l'instinct suffit, et la science n'y porte qu'une lumière +importune. Bien que la beauté rélève de la géométrie, c'est par +le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes +délicates. + +Les poètes sont heureux: une part de leur force est dans leur +ignorance même. Seulement, il ne faut pas qu'ils disputent trop +vivement des lois de leur art: ils y perdent leur grâce avec leur +innocence et, comme les poissons tirés hors de l'eau, ils se +débattent vainement dans les régions arides de la théorie. + + + + * + * * + + +C'est une grande niaiserie que le «connais-toi toi-même» de la +philosophie grecque. Nous ne connaîtrons jamais ni nous ni +autrui. Il s'agit bien de cela! Créer le monde est moins +impossible que de le comprendre. Hegel en eut quelque soupçon. +Il se peut que l'intelligence nous serve un jour à fabriquer un +univers. A concevoir celui-ci, jamais! Aussi bien est-ce faire +un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer +rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir +juger, selon la justice, les hommes et leurs oeuvres. Elle +s'emploie proprement à ces jeux, plus compliqués que la marelle +ou les échecs, qu'on appelle métaphysique, éthique, esthétique. +Mais où elle sert le mieux et donne le plus d'agrément, c'est +saisir ça et là quelque saillie ou clarté des choses et à en +jouir, sans gâter cette joie innocente par esprit de système et +manie de juger. + + + + * + * * + + +Vous dites que l'état méditatif est la cause de tous nos maux. +Pour croire cet état si funeste il en faut beaucoup exagérer la +grandeur et la puissance. En réalité, l'intelligence usurpe bien +moins qu'on ne croit sur les instincts et les sentiments +naturels, même chez les hommes dont l'intelligence a le plus de +force et qui sont égoïstes, avares et sensuels comme les autres +hommes. On ne verra jamais un physiologiste soumettre au +raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa +respiration. Dans la civilisation la plus savante, les +opérations auxquelles l'homme se livre avec une méthode +philosophique demeurent peu nombreuses et peu importantes au +regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent +seuls; et nous réagissons si peu contre les mouvements réflexes +que je n'ose pas dire qu'il y a dans les sociétés humaines un +état intellectuel en opposition avec l'état de nature. + +A tout considérer, un métaphysicien ne diffère pas du reste des +hommes autant qu'on croit et qu'il veut qu'on croie. Et +qu'est-ce que penser? Et comment pense-t-on? Nous pensons avec +des mots; cela seul est sensuel et ramène à la nature. Songez-y, +un métaphysicien n'a, pour constituer le système du monde, que le +cri perfectionné des singes et des chiens. Ce qu'il appelle +spéculation profonde et méthode transcendante, c'est de mettre +bout à bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopées qui +criaient la faim, la peur et l'amour dans les forêts primitives +et auxquelles se sont attachées peu à peu des significations +qu'on croit abstraites quand elles sont seulement relâchées. +N'ayez pas peur que cette suite de petits cris éteints et +affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne +trop sur l'univers pour que nous ne puissions plus y vivre. Dans +la nuit où nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis +que l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre. + + + + * + * * + + _A Gabriel Séailles._ + + +Je ne sais si ce monde est le pire des mondes possible. C'est le +flatter, je crois, que de lui accorder quelque excellence, fût-ce +celle du mal. Ce que nous pouvons imaginer des autres mondes est +peu de chose, et l'astronomie physique ne nous renseigne pas bien +exactement sur les conditions de la vie à la surface des planètes +même les plus voisines de la nôtre. Nous savons seulement que +Vénus et Mars ressemblent beaucoup à la terre. Cette seule +ressemblance nous permet de croire que le mal y règne comme ici +et que la terre n'est qu'une des provinces de son vaste empire. +Nous n'avons aucune raison de supposer que la vie est meilleure +la surface des mondes géants, Jupiter, Saturne, Uranus et +Neptune, qui glissent en silence dans des espaces où le soleil +commence d'épuiser sa chaleur et sa lumière. Qui sait ce que +sont les êtres sur ces globes enveloppés de nuées épaisses et +rapides? Nous ne pouvons nous empêcher de penser, par analogie, +que notre système solaire tout entier est une géhenne où l'animal +naît pour la souffrance et pour la mort. Et il ne nous reste pas +l'illusion de concevoir que les étoiles éclairent des planètes +plus heureuses. Les étoiles ressemblent trop à notre soleil. La +science a décomposé le faible rayon qu'elles mettent des années, +des siècles à nous envoyer; l'analyse de leur lumière nous a fait +connaître que les substances qui brûlent à leur surface sont +celles-là même qui s'agitent sur la sphère de l'astre qui, depuis +qu'il est des hommes, éclaire et réchauffe leurs misères, leurs +folies, leurs douleurs. Cette analogie suffirait seule à me +dégoûter de l'univers. + +L'unité de sa composition chimique me fait assez pressentir la +monotonie rigoureuse des états d'âme et de chair qui se +produisent dans son inconcevable étendue et je crains +raisonnablement que tous les êtres pensants ne soient aussi +misérables dans le monde de Sirius et dans le système d'Altaïr +qu'ils le sont, à notre connaissance, sur la terre.--Mais, +dites-vous, tout cela n'est pas l'univers.--J'en ai bien aussi +quelque soupçon, et je sens que ces immensités ne sont rien et +qu'enfin, s'il y a quelque chose, ce quelque chose n'est pas ce +que nous voyons. + +Je sens que nous sommes dans une fantasmagorie et que notre vue +de l'univers est purement l'effet du cauchemar de ce mauvais +sommeil qui est la vie. Et c'est cela le pis. Car il est clair +que nous ne pouvons rien savoir, que tout nous trompe, et que la +nature se joue cruellement de notre ignorance et de notre +imbécillité. + + + + * + * * + + _A Paul Hervieu._ + + +Je suis persuadé que l'humanité a de tout temps la même somme de +folie et de bêtise à dépenser. C'est un capital qui doit +fructifier d'une manière ou d'une autre. La question est de +savoir si, après tout, les insanités consacrées par le temps ne +constituent pas le placement le plus sage qu'un homme puisse +faire de sa bêtise. Loin de me réjouir quand je vois s'en aller +quelque vieille erreur, je songe à l'erreur nouvelle qui viendra +la remplacer, et je me demande avec inquiétude si elle ne sera +pas plus incommode ou plus dangereuse que l'autre. A tout bien +considérer, les vieux préjugés sont moins funestes que les +nouveaux: le temps, en les usant, les a polis et rendus presque +innocents. + + + + * + * * + + +Ceux qui ont le sentiment et le goût de l'action font, dans les +desseins les mieux concertés, la part de la fortune, sachant que +toutes les grandes entreprises sont incertaines. La guerre et le +jeu enseignent ces calculs de probabilités qui font saisir les +chances sans s'user à les attendre toutes. + + + + * + * * + + +Quand on dit que la vie est bonne et quand on dit qu'elle est +mauvaise, on dit une chose qui n'a point de sens. Il faut dire +qu'elle est bonne et mauvaise à la fois, car c'est par elle, et +par elle seule, que nous avons l'idée du bon et du mauvais. La +vérité est que la vie est délicieuse, horrible, charmante, +affreuse, douce, amère, et qu'elle est tout. Il en est d'elle +comme de l'arlequin du bon Florian: l'un la voit rouge, l'autre +la voit bleue, et tous les deux la voient comme elle est, +puisqu'elle est rouge et bleue et de toutes les couleurs. Voil +de quoi nous mettre tous d'accord et réconcilier les philosophes +qui se déchirent entre eux. Mais nous sommes ainsi faits que +nous voulons forcer les autres a sentir et à penser comme nous et +que nous ne permettons pas à notre voisin d'être gai quand nous +sommes tristes. + + + + * + * * + + +Le mal est nécessaire. S'il n'existait pas, le bien n'existerait +pas non plus. Le mal est l'unique raison d'être du bien. Que +serait le courage loin du péril et la pitié sans la douleur? + +Que deviendraient le dévouement et le sacrifice an milieu du +bonheur universel? Peut-on concevoir la vertu sans le vice, +l'amour sans la haine, la beauté sans la laideur? C'est grâce au +mal et à la souffrance que la terre peut être habitée et que la +vie vaut la peine d'être vécue. Aussi ne faut-il pas trop se +plaindre du diable. C'est un grand artiste et un grand savant; +il a fabriqué pour le moins la moitié du monde. Et cette moiti +est si bien emboîtée dans l'autre qu'il est impossible d'entamer +la première sans causer du même coup un semblable dommage à la +seconde. À chaque vice qu'on détruit correspondait une vertu qui +périt avec lui. J'ai eu le plaisir de voir un jour, à une foire +de village, la vie du grand Saint-Antoine représentée par des +marionnettes. C'est un spectacle qui passe en philosophie les +tragédies de Shakespeare et les drames de M. d'Ennery, Oh! +qu'on apprécie bien là tout ensemble la grâce de Dieu et celle du +diable! + +Le théâtre représente une solitude affreuse, mais qui sera +bientôt peuplée d'anges et de démons. L'action, en se déroulant, +imprime dans les coeurs une terrible impression de fatalité, qui +résulte de l'intervention symétrique des démons et des anges, +ainsi que de l'allure des personnages, qui sont conduits par des +fils que tient une main invisible. Pourtant, quand, après avoir +fait sa prière, le grand Saint-Antoine, encore agenouillé soulève +son front devenu calleux comme le genou des chameaux, pour avoir +été longtemps prosterné sur la pierre, et, levant ses yeux brûlés +de larmes, voit devant lui la reine de Saba, qui les bras +ouverts, lui sourit dans sa robe d'or, on frémit, on tremble +qu'il ne succombe, on suit avec angoisse le spectacle de son +trouble et de sa détresse. + +Nous nous reconnaissons tous en lui et, quand il a triomphé, nous +nous associons tous à son triomphe. C'est celui de l'humanit +tout entière dans sa lutte éternelle. Saint-Antoine n'est un +grand saint que parce qu'il a résisté à la reine de Saba. Or, il +faut bien le reconnaître, en lui envoyant cette belle dame qui +cache son pied fourchu sous une longue robe brodée de perles, le +diable fit une besogne nécessaire à la sainteté de l'ermite. + +Ainsi le spectacle des marionnettes m'a confirmé dans cette idée +que le mal est indispensable au bien et le diable nécessaire à la +beauté morale du monde. + + + + * + * * + + +J'ai trouvé chez des savants la candeur des enfants, et l'on voit +tous les jours des ignorants qui se croient l'axe du monde. +Hélas! chacun de nous se voit le centre de l'univers. C'est la +commune illusion. Le balayeur de la rue n'y échappe pas. Elle +lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de +lui la voûte céleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la +terre. Peut-être cette erreur est-elle un peu ébranlée chez +celui qui a beaucoup médité. L'humilité rare chez les doctes, +l'est encore plus chez les ignares. + + + + * + * * + + +Une théorie philosophique du monde ressemble au monde comme une +sphère sur laquelle on tracerait seulement les degrés de +longitude et de latitude ressemblerait à la terre. La +métaphysique a cela d'admirable qu'elle ôte au monde tout ce +qu'il a et qu'elle lui donne ce qu'il n'avait pas, travail +merveilleux sans doute, et jeu plus beau, plus illustre +incomparablement que les dames et que les échecs, mais, à tout +prendre, de même nature. Le monde pensé se réduit à des lignes +géométriques dont l'arrangement amuse. Un système comme celui de +Kant ou de Hegel ne diffère pas essentiellement de ces +_réussites_ par lesquelles les femmes trompent, avec des cartes, +l'ennui de vivre. + + + + * + * * + + +Peut-on, me dis-je, en lisant ce livre, nous charmer ainsi, non +point avec des formes et des couleurs, comme fait la nature en +ses bons moments, qui sont rares, mais avec de petits signes +empruntés au langage! Ces signes éveillent en nous des images +divines. C'est là le miracle! Un beau vers est comme un archet +promené sur nos fibres sonores. Ce ne sont pas ses pensées, ce +sont les nôtres que la poète fait chanter en nous. Quand il nous +parla d'une femme qu'il aime, ce sont nos amours et nos douleurs +qu'il éveille délicieusement en notre âme. Il est un évocateur. +Quand nous le comprenons, nous sommes aussi poètes que lui. Nous +avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun +de nos poètes que personne ne connaît, et qui périra à jamais +avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien. +Et croyez-vous que nous aimerions tant nos lyriques s'ils nous +parlaient d'autre chose que de nous? Quel heureux malentendu! +Les meilleurs d'entre eux sont des égoïstes. Ils ne pensent qu' +eux. Ils n'ont mis qu'eux dans leurs vers et nous n'y trouvons +que nous. Les poètes nous aident à aimer: ils ne servent qu' +cela, Et c'est un assez bel emploi de leur vanité délicieuse. +Aussi en est-il de leurs strophes comme des femmes; rien n'est +plus vain que de les louer: la mieux aimée sera toujours la plus +belle. Quant à faire confesser au public que celle qu'on a +choisie est incomparable, cela est plutôt d'un chevalier errant +que d'un homme sage. + + + + * + * * + + +Je ne sais si, comme la théologie l'enseigne, la vie est une +épreuve; en tout cas, ce n'est pas une épreuve à laquelle nous +soyons soumis volontairement. Les conditions n'en sont pas +réglées avec une clarté suffisant. Enfin elle n'est point égale +pour tous. Qu'est-ce que l'épreuve de la vie pour les enfants +qui meurent sitôt nés, pour les idiots et les fous? Voilà des +objections auxquelles on a déjà répondu.--On y répond toujours, +et il faut que la réponse ne soit pas très bonne, pour qu'on soit +obligé de la fuire tant de fois. La vie n'a pas l'air d'une +salle d'examen. Elle ressemble plutôt à un vaste atelier de +poterie où l'on fabrique toutes sortes de vases pour des +destinations inconnues et dont plusieurs, rompus dans le moule, +sont rejetés comme de vils tessons sans avoir jamais servi. Les +autres ne sont employés qu'à des usages absurdes ou dégoûtants. +Ces pots, c'est nous. + + + + * + * * + + _À Pierre Véber._ + +La destinée du Judas de Kerioth nous plonge dans un abîme +d'étonnement. Car enfin cet homme est venu pour accomplir les +prophéties; il fallait qu'il vendit le fils de Dieu pour trente +deniers. Et le baiser du traître est, comme la lance et les +clous vénérés, un des instruments nécessaires de la Passion. +Sans Judas, le mystère ne s'accomplissait point et le genre +humain n'était point sauvé. Et pourtant c'est une opinion +constante parmi les théologiens que Judas est damné. Ils la +fondent sur cette parole du Christ: «Il eût mieux valu pour lui +n'être pas né». Cette idée que Judas a perdu son âme en +travaillant au salut du monde a tourmenté plusieurs chrétiens +mystiques et entre autres l'abbé Oegger, premier vicaire de la +cathédrale de Paris. Ce prêtre, qui avait l'ame pleine de pitié, +ne pouvait tolérer l'idée que Judas souffrait dans l'enfer les +tourments éternels. Il y songeait sans cesse et son trouble +croissait dans ses perpétuelles méditations, il en vint à penser +que le rachat de cette malheureuse âme intéressait la miséricorde +divine et qu'en dépit de la parole obscure de l'Évangile et de la +tradition de l'Église, l'homme de Kerioth devait être sauvé. Ses +doutes lui étaient insupportables; il voulut en être éclairci. +Une nuit, comme il ne pouvait dormir, il se leva et entra par la +sacristie dans l'église déserte où les lampes perpétuelles +brûlaient sous d'épaisses ténèbres. Là, s'étant prosterné au +pied du maître autel, il lit cette prière: + +«Mon Dieu, Dieu de clémence et d'amour, s'il est vrai que tu as +reçu dans ta gloire le plus malheureux de tes disciples; s'il est +vrai, comme je l'espère et le veux croire, que Judas Iscarioth +est assis à ta droite, ordonne qu'il descende vers moi et qu'il +m'annonce lui-même le chef-d'oeuvre de ta miséricorde. + +» Et toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles et que je vénère +parce que tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul afin de +nous laisser le ciel, bouc émissaire des traîtres et des infâmes, +à Judas, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la +miséricorde et de l'amour! + +Après avoir fait cette prière, le prêtre prosterné sentit deux +mains se poser sur sa tête comme celles de l'évêque le jour de +l'ordination. Le lendemain, il annonçait sa vocation +l'archevêque.--«Je suis lui dit-il, prêtre de la Miséricorde, +selon l'ordre de Judas, _secundnm ordinem Judas_. + +Et, dès ce jour même, M. Oegger alla prêcher par le monde +l'évangile de la pitié infinie, au nom de Judas racheté. Son +apostolat s'enfonça dans la misère et dans la folie. M. Oegger +devint swedenborgien et mourut à Munich. C'est le dernier et le +plus doux des caînites. + + + + * + * * + + +M. Aristide, qui est grand chasseur à tir et à courre, a sauv +une nitée de chardonnerets frais éclos dans un rosier, sous sa +fenêtre. Un chat grimpait dans le rosier. Il est bon, dans +l'action, de croire aux causes finales et de penser que les chats +sont faits pour détruire les souris ou pour recevoir du plomb +dans les côtes. M. Aristide prit son revolver et tira sur le +chat. On est content d'abord de voir les chardonnerets sauvés et +leur ennemi puni. Mais il en est de ce coup de revolver comme de +toutes les actions humaines: on n'en voit plus la justice quand +on y regarde de trop près. Car, si l'on y réfléchit, ce chat, +qui était un chasseur, comme M. Aristide, pouvait bien, comme +lui, croire aux causes finales, et, dans ce cas, il ne doutait +point que les chardonnerets ne fussent pondus pour lui. C'est +une illusion bien naturelle. Le coup de revolver lui apprit un +peu tard qu'il se trompait sur la cause finale des petits oiseaux +qui piaillent dans les rosiers. Quel être ne se croit pas la fin +de l'univers et n'agit pas comme s'il l'était? C'est la +condition même de la vie. Chacun de nous pense que le monde +aboutit à lui. Quand je parle de nous, je n'oublie pas les +bêtes. Il n'est pas un animal qui ne se sente la fin suprême o +tendait la nature. Nos voisins, comme le revolver de +M. Aristide, ne manquent point de nous détromper un jour ou +l'autre, nos voisins, ou seulement un chien, un cheval, un +microbe, un grain de sable. + + + + * + * * + + +Tout ce qui ne vaut que par la nouveauté du tour et par un +certain goût d'art vieillit vite. La mode artiste passe comme +toutes les autres modes. Il en est des phrases affrétées et qui +veulent être neuves comme des robes qui sortent de chez les +grands couturiers: elles ne durent qu'une saison. A Rome, au +déclin de l'art, les statues des impératrices étaient coiffées +la dernière mode. Ces coiffures devenaient bientôt ridicules; il +fallait les changer, et l'on mettait aux statues des perruques de +marbre. Il conviendrait qu'un style peigné comme ces statues fût +recoiffés tous les ans. Et il se trouve qu'en ces temps-ci, o +nous vivons très vite, les écoles littéraires ne subsistent que +peu d'années, et parfois que peu de mois. Je sais des jeunes +gens dont le style date déjà de deux ou trois générations, et +semble archaïque. C'est sans doute l'effet de ce progrès +merveilleux de l'industrie et des machines qui emporte les +sociétés étonnées. Au temps de MM. de Goncourt et des chemins de +fer, on pouvait vivre encore assez longtemps sur une écriture +artiste. Mais depuis le téléphone, la littérature, qui dépend +des moeurs, renouvelle ses formules avec une rapidit +décourageante. Nous dirons donc avec M. Ludovic Halévy que la +forme simple est la seule faite pour traverser paisiblement, non +pas les siècles ce qui est trop dire, mais les années. + +La seule difficulté est de définir la forme simple, et il faut, +convenir que cette difficulté est grande. + +La nature, telle du moins que nous pouvons la connaître et dans +les milieux appropriés à la vie, ne nous présente rien de simple, +et l'art ne peut prétendre à plus de simplicité que la nature. +Pourtant nous nous entendons assez bien, quand nous disons que +tel style est simple et que tel autre ne l'est pas. + +Je dirai donc, que, s'il n'y a pas proprement de style simple, il +y a des styles qui paraissent simples, et que c'est précisément +ceux-là que semblent attachés la jeunesse et la durée. Il ne +reste plus qu'à rechercher d'où leur vient cette apparence +heureuse. Et l'on pensera sans doute qu'ils la doivent, non pas +à ce qu'ils sont moins riches que les autres en éléments divers, +mais bien à ce qu'ils forment un ensemble où toutes les parties +sont si bien fondues qu'on ne les distingue plus. Un bon style, +enfin, est comme ce rayon de lumière qui entre par ma fenêtre au +moment où j'écris et qui doit sa clarté pure à l'union intime des +sept couleurs dont il est composé. Le style simple est semblable +à la clarté blanche. Il est complexe mais il n'y parait pas. Ce +n'est là qu'une image, et l'on sait le peu que valent les images +quand ce n'est pas un poète qui les assemble. Mais j'ai voulu +donner à entendre que, dans le langage, la simplicité belle et +désirable n'est qu'une apparence et qu'elle résulte uniquement du +bon ordre et de l'économie souveraine des parties du discours. + + + + * + * * + + +Ne pouvant concevoir la beauté indépendante du temps et de +l'espace, je ne commence à me plaire aux oeuvres de l'esprit +qu'au moment où j'en découvre les attaches avec la vie, et c'est +le point de jointure qui m'attire. Les grossières poteries +d'Hissarlik m'ont fait mieux aimer l'_Iliade_ et je goûte mieux +la _Divine Comédie_ pour ce que je sais de la vie florentine au +xiiie siècle. C'est l'homme, et l'homme seulement, que je cherche +dans l'artiste. Le poème le plus beau est-il autre chose qu'une +relique? Goethe a dit une parole profonde: «Les seules oeuvres +durables sont des oeuvres de circonstance.» Mais il n'y a, à tout +prendre, que des oeuvres de circonstance, car toutes dépendent du +lieu et du moment où elles furent créées. On ne peut les +comprendre ni les aimer d'un amour intelligent, si l'on ne +connaît le lieu, le temps et les circonstances de leur origine. +C'est le fait d'une imbécillité orgueilleuse de croire qu'on a +produit une oeuvre qui se suffit à elle-même. La plus haute n'a +de prix que pour ses rapports avec la vie. Mieux je saisis ces +rapports, plus je m'intéresse à l'oeuvre. + + + + * + * * + + +On peut, on doit tout dire, quand ou sait tout dire. Il y aurait +tant d'intérêt à entendre une confession absolument sincère! Et +depuis qu'il y a des hommes rien de pareil n'a encore ét +entendu. Aucun n'a tout dit, pas même cet ardent Augustin, plus +occupé de confondre les manichéens que de mettre son âme à nu, +non pas même ce pauvre grand Rousseau que sa folie portait à se +calomnier lui-même. + + + + * + * * + + +Les influences secrètes du jour et de l'air, ces mille +souffrances émanant de toute la nature, sont la rançon des êtres +sensuels, enclins à chercher leur joie dans les formes et dans +les couleurs. + + + + * + * * + + +L'intolérance est de tous les temps. Il n'est point de religion +qui n'ait eu ses fanatiques. Nous sommes tous enclins +l'adoration. Tout nous semble excellent dans ce que nous aimons, +et cela nous fâche quand on nous montre le défaut de nos idoles. +Les hommes ont grand'peine à mettre un peu de critique dans les +sources de leurs croyances et dans l'origine de leur foi. Aussi +bien, si l'on regardait trop aux principes, on ne croirait +jamais. + + + + * + * * + + +Beaucoup de gens, aujourd'hui, sont persuadés que nous sommes +parvenus à l'arrière-fin des civilisations et qu'après nous le +monde périra. Ils sont millénaires comme les saints des premiers +âges chrétiens; mais ce sont des millénaires raisonnables, au +goût du jour. C'est, peut-être, une sorte de consolation de se +dire que l'univers ne nous survivra pas. + +Pour ma part, je ne découvre dans l'humanité aucun signe de +déclin. J'ai beau entendre parler de la décadence. Je n'y crois +pas. Je ne crois pas même que nous soyons parvenus au plus haut +point de civilisation. Je crois que l'évolution de l'humanit +est extrêmement lente et que les différences qui se produisent +d'un siècle à l'autre dans les moeurs sont, à les bien mesurer, +plus petites qu'on ne s'imagine. Mais elles nous frappent. Et +les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pères, +nous ne les remarquons pas. Le train du monde est lent. L'homme +a le génie de l'imitation. Il n'invente guère. Il y a, en +psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous +attache au vieux sol. Théophile Gautier, qui était à sa façon un +philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse, +remarquait, non sans mélancolie, que les hommes n'étaient pas +même parvenus à inventer un huitième péché capital. Ce matin, en +passant dans la rue, j'ai vu des maçons qui bâtissaient une +maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de +Thèbes et de Ninive. J'ai vu des mariés qui sortaient de +l'église pour aller au cabaret, suivis de leur cortège, et qui +accomplissaient sans mélancolie les rites tant de fois +séculaires. J'ai rencontré un poète lyrique qui m'a récité ses +vers, qu'il croit immortels; et, pendant ce temps, des cavaliers +passaient sur la chaussée, portant un casque, le casque des +légionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des +guerriers homériques, d'où pendait encore, pour terrifier +l'ennemi, la crinière mouvante qui effraya l'enfant Astyanax dans +les bras de sa nourrice à la belle ceinture. Ces cavaliers +étaient des gardes républicains. À cette vue et songeant que les +boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux +temps d'Abraham et de Goudéa, j'ai murmuré la parole du Livre: +«Rien de nouveau sous le soleil». Et je ne m'étonnai plus de +subir des lois civiles qui étaient déjà vieilles quand César +Justinien en forma un corps vénérable. + + + + * + * * + + +Une chose surtout donne de l'attrait +à la pensée des hommes: c'est l'inquiétude. Un esprit qui n'est +point anxieux m'irrite ou m'ennuie. + + + + * + * * + + +Nous appelons dangereux ceux qui ont l'esprit fait autrement que +le nôtre et immoraux ceux qui n'ont point notre morale. Nous +appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions, +sans même nous inquiéter s'ils en ont d'autres. + + + + * + * * + + +Auguste Comte est aujourd'hui mis à son rang, à coté de Descartes +et de Leibnitz. La partie de sa philosophie qui traite des +rapports des sciences entre elles et de leur subordination, celle +encore où il dégage de l'amas des faits historiques une +constitution positive de la sociologie font désormais partie des +plus précieuses richesses de la pensée humaine. Au contraire, le +plan tracé par ce grand homme, à la fin de sa vie, en vue d'une +organisation nouvelle de la société, n'a trouvé aucune faveur en +dehors de l'Église positiviste: c'est la partie religieuse de +l'oeuvre. Auguste Comte la conçut sous l'influence d'un amour +mystique et chaste. Celle qui l'inspira, Clotilde de Vaux, +mourut un an après sa première rencontre avec le philosophe, qui +voua a la mémoire de cette jeune femme un culte continué par les +disciples fidèles. La religion d'Auguste Comte fut inspirée par +l'amour. Pourtant elle est triste et tyrannique. Tous les actes +de la vie et de la pensée y sont étroitement réglés. Elle donne +à l'existence une figure géométrique. Toute curiosité de +l'esprit y est sévèrement réprimée. Elle ne souffre que les +connaissances utiles et subordonne entièrement l'intelligence au +sentiment. Chose digne de remarque! Par cela même que cette +doctrine est fondée sur la science, elle suppose la science +définitivement constituée et, loin d'encourager les recherches +ultérieures, elle les déconseille et blâme même celles qui n'ont +pas pour objet le bien des hommes. Cela seul m'empêcherait +d'aller frapper, en habit blanc de néophyte, aux portes du temple +de la rue Monsieur-le-Prince. Bannir le caprice et la curiosité, +que cela est cruel! Ce dont je me plains, ce n'est pas que les +positivistes veuillent nous interdire toute recherche sur +l'essence, l'origine et la fin des choses. Je suis bien résign +à ne connaître jamais la cause des causes et la fin des fins. Il +y a beau temps que je lis les traités de métaphisique comme des +romans plus amusants que les autres, non plus véritables. Mais +ce qui rend le positivisme amer et désolant, c'est la sévérit +avec laquelle il interdit les sciences inutiles, qui sont les +plus aimables. Vivre sans elles serait-ce encore vivre? Il ne +nous laisse pas jouer en liberté avec les phénomènes et nous +enivrer des vaines apparences. Il condamne la folie délicieuse +d'explorer les profondeurs du ciel. Auguste Comte, qui professa +vingt ans l'astronomie, voulait borner l'étude de cette science +aux planètes visibles de notre système, les seuls corps, +disait-il, qui pussent avoir une influence appréciable sur le +Grand-Fétiche. C'est la terre qu'il appelait ainsi. Mais le +Grand-Fétiche ne serait plus habitable à certains esprits si la +vie y était réglée heure par heure et si l'on n'y pouvait faire +des choses inutiles, comme, par exemple, rêver aux étoiles +doubles. + + + + * + * * + + +«Il faut que j'agisse puisque je vis,» dit l'homunculus sorti de +l'alambic du docteur Wagner. Et, dans le fait, vivre c'est agir. +Malheureusement, l'esprit spéculatif rend l'homme impropre +l'action. L'empire n'est pas à ceux qui veulent tout comprendre. +C'est une infirmité que de voir au delà du but prochain. Il n'y +a pas que les chevaux et les mulets à qui il faille des oeillères +pour marcher sans écart. Les philosophes s'arrêtent en route et +changent la course en promenade. L'histoire du petit +Chaperon-Rouge est une grande leçon aux hommes d'État qui portent +le petit pot de beurre et ne doivent pas savoir s'il est des +noisettes dans les sentiers du bois. + + + + * + * * + + +Plus je songe à la vie humaine, plus je crois qu'il faut lui +donner pour témoins et pour juges l'Ironie et la Pitié, comme les +Égyptiens appelaient sur leurs morts la déesse Isis et la déesse +Nephtys. L'Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères; +l'une, en souriant, nous rend la vie aimable; l'autre, qui +pleure, nous la rend sacrée. L'Ironie que j'invoque n'est point +cruelle. Elle ne raille ni l'amour, ni la beauté. Elle est +douce et bienveillante. Son rire calme la colère, et c'est elle +qui nous enseigne à nous moquer des méchants et des sors, que +nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de haïr. + + + + * + * * + + +Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est sûr de lui +comme de l'univers. C'est ce qui plaît à la foule; elle demande +des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et +l'embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la +simplicité. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manière, +mais seulement oui ou non. + + + + * + * * + + +Les morts se prêtent aux réconciliations avec une extrême +facilité. C'est un bon instinct que de confondre dans la gloire +et dans l'amour les ouvriers qui, bien qu'ennemis, travaillèrent +en commun à quelque grande oeuvre morale ou sociale. La légende +opère ces réunions posthumes qui contentent tout un peuple. Elle +a des ressources merveilleuses pour mettre Pierre et Paul et tout +le monde d'accord. + +Mais la légende de la Révolution a bien de la peine à se faire. + + + + * + * * + + +Le goût des livres est vraiment un goût louable. On a raillé les +bibliophiles, et peut-être, après tout, prêtent-ils à la +raillerie; c'est le cas de tous les amoureux. Mais il faudrait +plutôt les envier puisqu'ils ont ornés leur vie d'une longue et +paisible volupté. On croit les confondre en disant qu'ils ne +lisent point leurs livres. Mais l'un d'eux a répondu sans +embarras: «Et vous, mangez-vous dans votre vieille faïence?» Que +peut-on faire de plus honnête que de mettre des livres dans une +armoire? Cela rappelle beaucoup, à la vérité, la tâche que se +donnent les enfants, quand ils font des tas de sable au bord de +la mer. Ils travaillent en vain, et tout ce qu'ils élèvent sera +ben tôt renversé. Sans doute, il en est ainsi des collections de +livres et de tableaux. Mais il n'en faut accuser que les +vicissitudes de l'existence et la brièveté de la vie. La mer +emporte les tas de sable, le commissaire-priseur disperse les +collections. Et pourtant on n'a rien de mieux à faire que des +tas de sable à dix ans et des collections à soixante. Rien ne +restera de tout ce que nous élevons, et l'amour des bibelots +n'est pas plus vain que tous les autres amours. + + + + * + * * + + +Pour peu qu'on ait pratiqué les savants, on s'aperçoit qu'ils +sont les moins curieux des hommes. Étant, il y a quelques +années, dans une grande ville d'Europe que je ne nommerai pas, je +visitai les galeries d'histoire naturelle en compagnie d'un des +conservateurs qui me décrivait les zoolithes avec une extrême +complaisance. Il m'instruisit beaucoup jusqu'aux terrains +pliocènes. Mais, lorsque nous nous trouvâmes devant les premiers +vestiges de l'homme, il détourna la tête et répondit à mes +questions que ce n'était point sa vitrine. Je sentis mon +indiscrétion. Il ne faut jamais demander à un savant les secrets +de l'univers qui ne sont point dans sa vitrine. Cela ne +l'intéresse point. + + + + * + * * + + +Le temps, dans sa fuite, blesse ou tue nos sentiments les plus +ardents et les plus tendres. Il affaiblit l'admiration en lui +ôtant ses aliments naturels: la surprise et l'étonnement; il +anéantit l'amour et ses belles folies, il ébranle la foi et +l'espérance, il défleurit, il effeuille toutes les innocences. +Du moins, qu'il nous laisse la pitié, afin que nous ne soyons pas +enfermés dans la vieillesse comme dans un sépulcre. + +C'est par la pitié qu'on demeure vraiment homme. Ne nous +changeons pas en pierre comme les grandes impies des vieux +mythes. Ayons pitié des faibles parce qu'ils souffrent la +persécution et des heureux de ce monde parce qu'il est écrit: +«Malheur à vous qui riez!» Prenons la bonne part, qui est de +souffrir avec ceux qui souffrent, et disons des lèvres et du +coeur, au malheureux, comme le chrétien à Marie: «_Fac me tecum +plangere._ + + + + * + * * + + +Ne craignons pas trop de prêter aux artistes d'autrefois un idéal +qu'ils n'eurent jamais. On n'admire point sans quelque illusion, +et comprendre un chef-d'oeuvre c'est, en somme, le créer en +soi-même à nouveau. Les mêmes oeuvres se reflètent diversement +dans les âmes qui les contemplent. Chaque génération d'hommes +cherche une émotion nouvelle devant les ouvrages des vieux +maîtres. Le spectateur le mieux doué est celui qui trouve, au +prix de quelque heureux contresens, l'émotion la plus pure et la +plus forte. Aussi l'humanité ne s'attache-t-elle guère avec +passion qu'aux oeuvres d'art ou de poésie dont quelques parties +sont obscures et susceptibles d'interprétations diverses. + + + + * + * * + + +On annonce, on attend, on voit déjà de grands changements dans la +société. C'est l'éternelle erreur de l'esprit prophétique. +L'instabilité, sans doute, est la condition première de la vie; +tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et +presque à notre insu. + +Tout progrès, le meilleur comme le pire, est lent et régulier. +Il n'y aura pas de grands changements, il n'y en eut jamais, +j'entends de prompts ou de soudains. Toutes les transformations +économiques s'opèrent avec la lenteur clémente des forces +naturelles. Bonnes ou mauvaises à notre sens, les choses sont +toujours ce qu'il fallait qu'elles fussent. + +Notre état social est reflet des états qui l'ont précédé, comme +il est la cause des états qui le suivront. Il tient des +premiers, comme les suivants tiendront de lui. Et cet +enchaînement fixe pour longtemps la persistance d'un même type; +cet ordre assure la tranquillité de la vie. Il est vrai qu'il ne +contente ni les esprits curieux de nouveautés, ni les coeurs +altérés de charité. Mais c'est l'ordre universel. Il faut s'y +soumettre. Ayons le zèle du coeur et les illusions nécessaires; +travaillons à ce que nous croyons utile et bon, mais non point +dans l'espoir d'un succès subit et merveilleux, non point au +milieu des imaginations d'une apocalypse sociale: toutes les +apocalypses éblouissent et déçoivent. N'attendons point de +miracle. Résignons-nous a préparer, pour notre inperceptible +part, l'avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pus. + + + + * + * * + + +Il faut, dans la vie, faire la part du hasard. Le hasard, en +définitive, c'est Dieu. + + + + * + * * + + +Les philosophies sont intéressantes seulement comme des monuments +psychiques propres a éclairer le savant sur les divers états qu'a +traversés l'esprit humain. Précieuses pour la connaissance de +l'homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui +n'est pas l'homme. + +Les systèmes sont comme ces minces fils de platine qu'on met dans +les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties +égales. Ces fils sont utiles à l'observation exacte des astres, +mais ils sont de l'homme et non du ciel. Il est bon qu'il y ait +des fils de platine dans les lunettes. Mais il ne faut pas +oublier que c'est l'opticien qui les a mis. + + + + * + * * + + +A dix-sept ans, je vis, un jour, Alfred de Vigny dans un cabinet +de lecture de la rue de l'Arcade. Je n'oublierai jamais qu'il +portait une épaisse cravate de satin noir attachée au cou par un +camée et sur laquelle se rabattait un col aux bords arrondis. Il +tenait à la main une mince canne de jonc à pomme d'or. J'étais +bien jeune, et pourtant il ne me parut pas vieux. Son visage +était paisible et doux. Ses cheveux décolorés, mais soyeux +encore et légers, tombaient en boucles sur ses joues rondes. Il +se tenait très droit, marchait à petits pas et parlait à voix +basse. Après son départ, je feuilletai avec une émotion +respectueuse le livre qu'il avait rapporté. C'était un tome de +la collection Petitot, les _Mémoires de La Noue_, je crois. J'y +trouvai un signet oublié, une étroite bande de papier sur +laquelle, de sa grande écriture allongée et pointue, qui +rappelait celle de madame de Sévigné, le poète avait tracé au +crayon un seul mot, un nom: _Bellérophon_. Héros fabuleux ou +navire historique, que signifiait ce nom? Vigny songeait-il, en +l'écrivant, à Napoléon trouvant les bornes des grandeurs de +chair, ou bien se disait-il: «Le cavalier mélancolique porté par +Pégase n'a point, quoi qu'en aient dit les Grecs, tué le monstre +terrible et charmant que, la sueur au front, la gorge brûlante et +les pieds en sang, nous poursuivons éperdument, la Chimère? + + + + * + * * + + +La tristesse philosophique s'est plus d'une fois exprimée avec +une morne magnificence. Comme les croyants parvenus à un haut +degré de beauté morale goûtent les joies du renoncement, le +savant, persuadé que tout autour de nous n'est qu'apparence et +duperie, s'enivre de cette mélancolie philosophique et s'oublie +dans les délices d'un calme désespoir. Douleur profonde et +belle, que ceux qui l'ont goûtée n'échangeraient pas contre les +gaietés frivoles et les vaines espérances du vulgaire. Et les +contradicteurs qui, malgré la beauté esthétique de ces pensées, +les trouveraient funestes à l'homme et aux nations, suspendront +peut-être l'anathème quand on leur montrera la doctrine de +l'illusion universelle et de l'écoulement des choses unissant +l'âge d'or de la philosophie grecque avec Xénophane et se +perpétuant à travers l'humanité polie, dans les intelligences les +plus hautes, les plus sereines, les plus douces, un Démocrite, un +Épicure, un Gassendi. + + + + * + * * + + +Je sais une petite fille de neuf ans plus sage que les sages. +Elle me disait tout à l'heure: + +«On voit dans les livres ce qu'on ne peut pas voir en réalité, +parce que c'est trop loin ou parce que c'est passé. Mais ce +qu'on voit dans les livres, on le voit mal, et tristement. Et +les petits enfants ne doivent pas lire des livres. Il y a tant +de choses bonnes à voir, et qu'ils n'ont pas vues: les lacs, les +montagnes, les rivières, les villes et les campagnes, la mer et +les bateaux, le ciel et les étoiles! + +Je suis bien de son avis. Nous avons une heure à vivre, pourquoi +nous charger de tant de choses? Pourquoi tant apprendre, puisque +nous savons que nous ne saurons jamais rien? Nous vivons trop +dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons +à ce niais de Pline le Jeune qui étudiait un orateur grec pendant +que sous ses yeux le Vésuve engloutissait cinq villes sous la +cendre. + + + + * + * * + + +Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire? +La représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce +qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! c'est un +fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est +notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son +caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se +divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en +faits non historiques. Un fait est quelque chose d'infiniment +complexe. L'historien présentera-t-il les faits dans leur +complexité? Cela est impossible. Il les représentera dénués de +presque toutes les particularités qui les constituent, par +conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent. +Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un +fait dit historique est amené, ce qui est possible, ce qui est +probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela +même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la +relation de ces faits et leur enchaînement? Et je suppose dans +tout ce que je dis là que l'historien a sous les yeux des +témoignages certains, tandis qu'en réalité on le trompe et qu'il +n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de +sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art. On +n'y réussit que par l'imagination. + + + + * + * * + + +«C'est beau, un beau crime!» s'écria un jour J.-J. Weiss dans un +grand journal. Le mot fit scandale parmi les lecteurs +ordinaires. Je sais un digne homme de magistrat, un bon +vieillard, qui rendit le lendemain la feuille au porteur. +C'était un abonné de plus de trente années, et il était dans +l'âge où l'on n'aime pas à changer ses habitudes. Mais il +n'hésita pas à faire ce sacrifice à la morale professionnelle. +C'est, je crois, l'affaire Fualdès qui avait inspiré à J.-J. +Weiss une si généreuse admiration. Je ne veux scandaliser +personne. Je ne saurais. Il y faut une grâce audacieuse que je +n'ai point. Pourtant je confesse que le maître avait raison et +que c'est beau, un beau crime. + +Les causes célèbres ont sur chacun de nous un attrait +irrésistible. Ce n'est pas trop de dire que le sang répandu est +pour moitié dans la poésie de l'humanité. Macbeth et Chopart dit +l'Aimable sont les rois de la scène. Le goût des légendes +scélérates est inné dans l'homme. Interrogez les petits enfants: +ils vous diront tous que si Barbe-Bleue n'avait pas tué ses +femmes, son histoire en serait moins jolie. En face d'une +ténébreuse affaire d'assassinat, l'esprit ressent une curiosit +étonnée. + +Il s'étonne, parce que le crime est de soi-même étrange, +mystérieux et monstrueux; il s'intéresse, parce qu'il retrouve +dans tous les crimes ce vieux fonds de faim et d'amour sur +lequel, bons ou mauvais, nous vivons tous. Le criminel semble +venu de très loin. Il nous rapporte une image épouvantable de +l'humanité des bois et des cavernes. Le génie des races +primitives revit en lui. Il garde des instincts qu'on croyait +perdus; il a des ruses que notre sagesse ignore. Il est pouss +par des appétits qui sommeillent en nous autres. Il est encore +une bête et déjà un homme. De là l'admiration indignée qu'il +nous inspire. Le spectacle du crime est à la fois dramatique et +philosophique. Il est pittoresque aussi, il séduit par des +groupements bizarres, des ombres farouches entrevues sur les +murs, quand tout dort, des haillons tragiques, des expressions de +visage dont le secret irrite. Rustique et rampant sur la terre +nourricière qu'il abreuve depuis tant de siècles, le crime +s'associe aux noires magies de la nuit, au silence amical de la +lune, aux terreurs éparses dans la nature, aux mélancolies des +champs et des rivières. Faubourien et caché dans la foule, il +prend les nerfs par une odeur de bouge et d'alcool, un goût de +pourriture et des accents inouïs d'infamie. Dans le monde, je +veux dire dans la société bourgeoise, où il est rare, il +s'habille comme nous, il parle comme nous, et c'est peut-être +sons cette figure équivoque et vulgaire qu'il occupe le plus +fortement les imaginations. Le crime en habit noir est celui que +le peuple préfère. + + + + * + * * + + +Le charme qui touche le plus les âmes est le charme du mystère. +Il n'y a pas de beauté sans voiles, et ce que nous préférons, +c'est encore l'inconnu. L'existence serait intolérable si l'on +ne rêvait jamais. Ce que la vie a de meilleur, c'est l'idée +qu'elle nous donne de je ne sais quoi qui n'est point en elle. +Le réel nous sert à fabriquer tant bien que mal un peu d'idéal. +C'est peut-être sa plus grande utilité. + + + + * + * * + + +«Cela est un signe du temps,» dit-on à chaque instant. Mais il +est très difficile de découvrir les vrais signes du temps. Il y +faut une connaissance du présent ainsi que du passé et une +philosophie générale que nous n'avons ni les uns ni les autres. +Il m'est arrivé plusieurs fois de saisir certains petits faits +qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie +originale dans laquelle je me plaisais à discerner l'esprit de +cette époque. «Ceci, me disais-je, devait se produire +aujourd'hui et ne pouvait être autrefois. C'est un signe du +temps.» Or, j'ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des +circonstances analogues dans du vieux mémoires ou dans de +vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d'humanité qui +change moins qu'on ne croit. Nous différons très peu, en somme, +de nos grands-pères. Pour que nos goûts et nos sentiments se +transforment, il est nécessaire que les organes qui les +produisent se transforment eux-mêmes. C'est l'ouvrage des +siècles. Il faut des centaines et des milliers d'années pour +altérer sensiblement quelques-uns de nos caractères. + + + + * + * * + + +Nous n'enfermons plus notre croyance dans les vieux dogmes. Pour +nous, le Verbe ne s'est pas révélé seulement sur la sainte +montagne dont parle l'Écriture. Le ciel des théologiens nous +apparaît désormais peuplé de vains fantômes. Nous savons que la +vie est brève, et, pour la prolonger, nous y mettons le souvenir +des temps qui ne sont plus. Nous n'espérons plus en +l'immortalité de la personne humaine; pour nous consoler de cette +croyance morte, nous n'avons que le rêve d'une autre immortalité, +insaisissable celle-là, éparse, qu'on ne peut goûter que par +avance, et qui, d'ailleurs, n'est promise qu'à bien peu d'entre +nous, l'immortalité des âmes dans la mémoire des hommes. + + + + * + * * + + +Nous n'avons rien à faire en ce monde qu'à nous résigner. Mais +les nobles créatures savent donner à la résignation le beau nom +de contentement. Les grandes âmes se résignent avec une sainte +joie. Dans l'amertume du doute, au milieu du mal universel, sous +le ciel vide, elles savent garder intactes les antiques vertus +des fidèles. Elles croient, elles veulent croire. La charité du +genre humain les échauffe. C'est peu encore. Elles conservent +pieusement cette vertu que la théologie chrétienne mettait dans +sa sagesse au-dessus de toutes les autres, parce qu'elle les +suppose ou les remplace: l'espérance. Espérons, non point en +l'humanité qui, malgré d'augustes efforts, n'a pas détruit le mal +en ce monde, espérons dans ces êtres inconcevables qui sortiront +un jour de l'homme, comme l'homme est sorti de la brute. Saluons +ces génies futurs. Espérons en cette universelle angoisse dont +le transformisme est la loi matérielle. Cette angoisse féconde, +nous la sentons croître en nous; elle nous fait marcher vers un +but inévitable et divin. + + + + * + * * + + +Les vieillards tiennent beaucoup trop à leurs idées. C'est +pourquoi les naturels des îles Fidji tuent leurs parents quand +ils sont vieux. Ils facilitent ainsi l'évolution, tandis que +nous en retardons la marche en faisant des académies. + + + + * + * * + + +L'ennui des poètes est un ennui doré, ne les plaignez pas trop; +ceux qui chantent savent charmer leur désespoir; il n'est telle +magie que la magie des mots. Les poètes se consolent, comme les +enfants, avec des images. + + + + * + * * + + +En amour, il faut aux hommes des formes et des couleurs; ils +veulent des images. Les femmes ne veulent que des sensations. +Elles aiment mieux que nous, elles sont aveugles. Et si vous +pensez a la lampe de Psyché, à la goutte d'huile, je vous dirai +que Psyché n'est pas la femme, Psyché est l'âme. Ce n'est pas la +même chose. C'est même le contraire. Psyché était curieuse de +voir, et les femmes ne sont curieuses que de sentir. Psych +cherchait l'inconnu. Quand les femmes cherchent, ce n'est pas +l'inconnu qu'elles cherchent. Elles veulent retrouver, voil +tout, retrouver leur rêve ou leur souvenir, la sensation pure. +Si elles avaient des yeux, comment parviendrait-on à s'expliquer +leurs amours? + + + + * + * * + + _A Édouard Rod._ + + SUR LES COUVENTS DE FEMMES + + +Il est pénible de voir une jeune fille mourir volontairement au +monde. Le couvent effraye tout ce qui n'y entre pas. Au milieu +du XIVe siècle de l'ère chrétienne, une jeune Romaine nommée +Blésilla fit dans un monastère de tels jeûnes qu'elle en mourut. +Le peuple furieux, suivit le cercueil en criant: «Chassons, +chassons de la ville cette détestable race des moines! Pourquoi +ne les lapide-t-on pas? Pourquoi ne les jette-t-on pas dans la +rivière?» Et lorsque, quatorze cents ans plus tard, Chateaubriand +exalta, par la bouche du père Aubry, les filles qui ont +«sanctifié leur beauté aux chefs-d'oeuvre de la pénitence et +mutilé cette chair révoltée dont les plaisirs ne sont que des +douleurs», l'abbé Morellet, qui était un vieux philosophe, +entendit avec impatience ces louanges de la vie cénobitique et +s'écria: «Si ce n'est pas là du fanatisme, je demande à l'auteur +de me donner sa définition!» Que nous enseignent ces +interminables querelles, sinon que la vie religieuse fait peur +la nature et que cependant elle a des raisons d'être et de durer? +Le peuple et les philosophes n'entrent pas toujours dans ces +raisons. Elles sont profondes et touchent aux plus grands +mystères de la nature humaine. Le cloître a été pris d'assaut et +renversé. Ses ruines désertes se sont repeuplées. Certaines +âmes y vont par une pente naturelle; ce sont des âmes +claustrales. Parce qu'elles sont inhumaines et pacifiques, elles +quittent le monde et descendent avec joie dans le silence et la +paix. Plusieurs sont nées lasses; elles n'ont point de +curiosité. Elles se traînent inertes et sans désir. Ne sachant +ni vivre ni mourir, elles embrassent la vie religieuse comme une +moindre vie et comme une moindre mort. D'autres sont amenées au +cloître par des raisons détournées. Elles ne prévoyaient pas le +but. Innocentes blessées, une déception précoce, un deuil secret +du coeur, leur a gâté l'univers. Leur vie ne portera point de +fruits; le froid en a séché la fleur. Elles ont eu trop tôt le +sentiment du mal universel. Elles se cachent pour pleurer. +Elles veulent qu'on les oublie. Elles veulent oublier... Ou +plutôt, elles aiment leur douleur et elles la mettent à l'abri +des hommes et des choses. Il en est d'autres enfin qu'attire au +couvent le zèle du sacrifice et qui veulent se donner tout +entières, dans un abandon plus grand encore que celui de l'amour. +Celles-là, plus rares, sont les vraies épouses de Jésus-Christ. +L'Église leur prodigue les doux noms de lis et de rose, de +colombe et d'agneau: elle leur promet, par la bouche de la Reine +des Vierges, la couronne d'étoiles et le trône de candeur. Mais +prenons garde de renchérir sur les théologiens. Aux époques de +foi, on ne s'échauffait guère sur les vertus mystiques des +religieuses. Je ne parle pas du peuple, à qui les nonnes ont +toujours été suspectes et qui a fait sur elles des contes joyeux. +Je parle du clergé séculier, dont les jugements étaient fort +mélangés. N'oublions pas que la poésie des cloîtres date de +Chateaubriand et de Montalembert. + +Il faut aussi considérer que les communautés diffèrent tout +fait selon les temps et les pays et qu'on ne peut les réunir +toutes dans un même jugement. Le couvent fut longtemps en +Occident la ferme, l'école, l'hôpital et la bibliothèque. Il y +eut des couvents pour conserver la science, d'autres pour +conserver l'ignorance. Il y en eut pour le travail comme pour +l'oisiveté. + +J'ai visité, il y a quelques années, la montagne sur laquelle +sainte Odile, fille d'un duc d'Alsace, éleva au milieu du XIIe +siècle un monastère dont la mémoire est restée dans l'âme du +peuple alsacien. Cette fille forte chercha et trouva les moyens +d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient +alors les pauvres gens. Aidée par d'habiles collaboratrices et +servie par des serfs nombreux, elle défricha, cultiva les terres, +éleva des bestiaux, mit les récoltes à l'abri des pillards. Elle +fut prévoyante pour les imprévoyants. Elle enseigna la sobriét +aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne +économie à tous. Est-il possible de découvrir une ressemblance +entra ces vierges robustes et pures des temps barbares, ces +royales métayères, et les abbesses qui, sous Louis XV, mettaient +des mouches pour aller à l'office et parfumaient de poudre à la +maréchale les lèvres des abbés qui leur baisaient les doigts? + +Et même alors, même en ces jours de scandale, quand la noblesse +jetait dans les abbayes des cadettes révoltées, il y avait de +bonnes âmes sous les grilles des maisons conventuelles. J'ai +surpris les secrets de l'une d'elles. Qu'elle me pardonne! +C'est l'an passé, chez Legoubin, libraire sur le quai Malaquais. +Je trouvai un vieux manuel de confession à l'usage des +religieuses. Une inscription mise sur le titre, à main reposée, +m'apprit qu'en 1779 ce livre appartenait à soeur Anne, religieuse +soumise à la règle des Feuillantines. Il était rédigé en +français et avait ceci de remarquable que chaque péché était +imprimé sur une petite fiche collée au feuillet par le bord +seulement. Pendant l'examen de conscience, dans la chapelle, la +pénitente n'avait besoin ni de plume ni de crayon pour noter ses +fautes graves ou légères. Il lui suffisait de corner la petite +bande portant mention d'un péché qu'elle avait commis. Et dans +le confessionnal, aidée de son livre, qu'elle suivait de corne en +corne, soeur Anne ne risquait pas d'oublier quelque manquement +aux commandements de Dieu ou à ceux de l'Église. + +Or, dans le moment que je trouvai ce petit livre chez mon ami +Legoubin, je vis que plusieurs coulpes y étaient marquées d'un +pli unique. C'étaient les coulpes extraordinaires de soeur Anne. +D'autres avaient été cornées bien des fois et les angles du +papier étaient tout usés. C'étaient là les péchés mignons de +soeur Anne. + +Comment en douter? Le livre n'avait pas servi depuis la +dispersion des religieuses en 1790. Il était encore plein des +pieuses images et des prières historiées que la bonne fille avait +glissées entre les pages. + +Je connus de la sorte l'âme de soeur Anne. Je n'y trouvai que +des péchés innocents s'il en fut, et j'ai grand espoir que soeur +Anne est assise aujourd'hui à la droite du Père. Jamais coeur +plus pur n'a battu sous la robe blanche des Feuillantines. Je me +figure cette sainte fille d'aspect candide, un peu grasse, se +promenant à pas lents entre les carrés de choux du jardin +conventuel, et marquant sans trouble, de son doigt blanc, sur le +livre, ses péchés aussi réguliers que sa vie: paroles vaines, +distractions dans les assemblées, distractions aux offices, +désobéissances légères et sensualité dans les repas. Ce dernier +trait me touche jusqu'aux larmes. Soeur Anne mangeait avec +sensualité des racines cuites à l'eau. Elle n'était point +triste. Elle ne doutait point. Elle ne tenta jamais Dieu. Ces +péchés-là n'ont point de corne dans le petit livre. Religieuse, +elle avait le coeur monastique. Sa destinée était conforme à sa +nature. Voilà le secret de la sagesse de soeur Anne. + +Je ne sais, mais je crois bien qu'il y a beaucoup de soeurs Anne +aujourd'hui dans les couvents de femmes. J'aurais plusieurs +reproches à faire aux moines; j'aime mieux dire tout de suite que +je ne les aime pas beaucoup. Quant aux religieuses, je crois +qu'elles ont pour la plupart, comme soeur Anne, un coeur +monastique, dans lequel abondent les grâces de leur état. + +Et pourquoi sans cela seraient-elles entrées an couvent? +Aujourd'hui, elles n'y sont plus jetées par l'orgueil et +l'avarice de leur famille. Elles prennent le voile parce qu'il +leur convient de le prendre. Elles le quitteraient s'il leur +plaisait de le quitter, et vous voyez qu'elles le gardent. Les +dragons philosophes, qu'on voit forçant les clôtures dans les +vaudevilles de la Révolution, avaient vite fait d'invoquer la +nature et de marier les nonnes. La nature est plus vaste que ne +croient les dragons philosophes; elle réunit le sensualisme et +l'ascétisme dans son sein immense; et quant aux couvents, il faut +bien que le monstre soit aimable, puisqu'il est aimé et qu'il ne +dévore plus que des victimes volontaires. Le couvent a ses +charmes. La chapelle, avec ses vases dorés et ses roses en +papier, une sainte Vierge peinte de couleurs naturelles et +éclairée par une lumière pâle et mystérieuse comme le clair de +lune, les chants et l'encens et la voix du prêtre, voilà les +premières séductions du cloître; elles l'emportent quelquefois +sur celles du monde. + +C'est que ces choses ont une âme et qu'elles contiennent toute la +somme de poésie accessible à certaines natures. Sédentaire et +faite pour une vie discrète, humble, cachée, la femme se trouve +tout d'abord à son aise au couvent. L'atmosphère en est tiède, +un peu lourde; elle procure aux bonnes filles les délices d'une +lente asphyxie. On y goûte un demi-sommeil. On y perd la +pensée. C'est un grand débarras. En échange, on y gagne la +certitude. N'est-ce pas, au point de vue pratique, une +excellente affaire? Je compte pour peu les titres d'épouse +mystique de Jésus, de vase d'élection et de colombe immaculée. +On n'a guère d'exaltation dans les communautés. Les vertus y +vont leur petit train. Tout, jusqu'au sentiment du divin, y +garde un prudent terre-à-terre. Pas d'envolée. Le +spiritualisme, dans sa sagesse, s'y matérialise autant qu'il +peut, et il le peut beaucoup plus qu'on ne pense communément. La +grande affaire de la vie y est si bien divisée en une suite de +petites affaires que l'exactitude supplée à tout. Rien ne rompt +jamais la trame égale de l'existence. Le devoir y est très +simple. La règle le trace. Il y a là de quoi satisfaire les +âmes timides, douces et obéissantes. Une telle vie tue +l'imagination et non pas la gaieté. Il est rare de rencontrer +l'expression d'une tristesse profonde sur le visage d'une +religieuse. A l'heure qu'il est, on chercherait vainement dans +les couvents de France une Virginie de Leyva ou une Giulia +Carraciolo, victimes révoltées, respirant avec ivresse à travers +les grilles du cloître les parfums de la nature et du monde. On +n'y trouverait pas non plus, je crois, une sainte Thérèse ou une +sainte Catherine de Sienne. L'âge héroïque des couvents est +jamais passé. L'ardeur mystique s'éteint. Les causes qui +jetaient tant d'hommes et de femmes dans les monastères +n'existent plus. Aux temps de violence, quand l'homme, mal +assuré de goûter les fruits de son travail, se réveillait sans +cesse aux cris de mort, aux lueurs de l'incendie, quand la vie +était un cauchemar, les plus douces âmes s'en allaient rêver du +ciel dans des maisons qui s'élevaient comme de grands navires +au-dessus des flots de la haine et du mal. Ces temps ne sont +plus. Le monde est devenu à peu près supportable. On y reste +plus volontiers. Mais ceux qui le trouvent encore trop rude et +trop peu sûr sont libres, après tout, de s'en retirer. +L'Assemblée constituante avait eu tort de le contester, et nous +avons eu raison de l'admettre en principe. + +J'ai l'honneur de connaître la supérieure d'une communauté dont +la maison-mère est à Paris. C'est une femme de bien et qui +m'inspire un sincère respect. Elle me contait, il y a peu de +temps, les derniers moments d'une de ses religieuses, que j'avais +connue dans le monde rieuse et jolie, et qui était allée +s'éteindre de phtisie au couvent. + +«Elle a fait une sainte mort, me dit la supérieure. Elle se +levait de son lit tous les jours de sa longue maladie, et deux +soeurs converses la portaient à la chapelle. Elle y priait +encore le matin de sa délivrance. Un cierge allumé devant +l'image de saint Joseph s'égouttait sur le parquet. Elle donna +l'ordre à une des soeurs converses de redresser ce cierge. Puis +elle se renversa en arrière, poussa un grand soupir et entra en +agonie. On l'administra. Elle ne put témoigner que par le +mouvement de ses yeux de la piété avec laquelle elle recevait les +sacrements des morts. + +Ce petit récit me fut fait avec une admirable simplicité. La +mort est l'acte le plus important de la vie religieuse. Mais +l'existence cénobitique y prépare si bien qu'il ne reste pas plus +à faire en ce moment-là qu'en tout autre. On redresse un cierge +qui s'égouttait et l'on meurt. Il n'en fallait pas plus pour +compléter une sainteté minutieuse. + + + + + * + * * + + DE L'ENTRETIEN QUE J'EUS CETTE NUIT + AVEC UN FANTÔME + SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET + + +Dans le silence de la nuit, j'écrivais, j'écrivais depuis +longtemps. Renvoyant sur ma table la lumière de la lampe, +l'abat-jour laissait dans l'ombre les livres qui montent en +étages sur les quatre faces du cabinet de travail. Le feu +mourant semait dans les cendres ses derniers rubis. Les acres +vapeurs du tabac épaississaient l'air; devant moi, dans une +coupe, sur un monceau de cendres, une dernière cigarette élevait +tout droit sa mince fumée bleue. Et les ténèbres de cette +chambre étaient mystérieuses, parce qu'on y sentait confusément +l'âme de tous les livres endormis. Ma plume sommeillait entre +mes doigts et je songeais à des choses très anciennes, quand de +la fumée de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique, +sortit un personnage étrange: ses cheveux bouclés, ses yeux longs +et luisants, son nez busqué, ses lèvres épaisses, sa barbe noire, +frisée à la mode assyrienne, son teint de bronze clair, +l'expression de ruse et de sensualité cruelle empreinte sur son +visage, les formes trapues de son corps et ses riches vêtements +révélaient un de ces Asiatiques appelés barbares par les +Hellènes. Il était coiffé d'un bonnet bleu fait comme une tête +de poisson et semé d'étoiles. Il portait une robe pourpre, +brodée de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de +l'autre des tablettes. Je ne me troublai point à sa vue. Que +des fantômes apparaissent dans une bibliothèque, rien de plus +naturel. Où se montreraient les ombres des morts, sinon au +milieu des signes qui gardent leur souvenir? J'invitai +l'étranger à s'asseoir. Il n'en fit rien. + +--Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'étais pas là, je +vous prie. Je suis venu regarder ce que vous écriviez sur ce +mauvais papier. J'y prends plaisir; non que je me soucie en +aucune façon des idées que vous pouvez exprimer. Mais les +caractères que vous tracez m'intéressent infiniment. En dépit +des altérations qu'elles ont subies en vingt-huit siècles +d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point +étrangères. Je reconnais ce B qui, de mon temps, s'appelait +_beth_, c'est-à-dire maison. Voici l'L, que nous nommions +_lamed_, parce qu'il était en forme d'aiguillon. Ce G vient de +notre _gimel_, au cou de chameau, et cet A, sort de notre +_aleph_, en tête de boeuf. Quant au D que je vois là, il +représenterait aussi fidèlement que le _daleth_, qui lui a donn +naissance, l'entrée triangulaire de la tente plantée dans le +sable du désert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les +contours de ce signe d'une vie antique et nomade. Vous avez +altéré le _daleth_ ainsi que toutes les lettres de mon alphabet. +Mais je ne vous le reproche pas. C'était pour aller plus vite. +Le temps est précieux. Le temps, c'est de la poudre d'or, des +dents d'éléphant et des plumes d'autruche. La vie est courte. +Il faut, sans perdre un moment, négocier et naviguer, afin de +gagner des richesses, pour vieillir heureux et respecté. + +--Monsieur, lui dis-je, à votre aspect comme à vos discours, je +vous reconnais pour un vieux Phénicien. + +Il me répondit simplement: + +--Je suis Cadmus, l'ombre de Cadmus. + +--En ce cas, répliquai-je, vous n'existez pas proprement. Tous +êtes mythique et allégorique. Car il est impossible de donner +créance à tout ce que les Grecs ont dit de vous. Ils content que +vous avez tué, au bord de la fontaine d'Ares, un dragon dont la +gueule vomissait des flammes, et qu'ayant arraché les dents du +monstre vous les avez semées dans la terre où elles se changèrent +en hommes. Ce sont des contes, et vous-même, monsieur, vous êtes +fabuleux. + +--Que je le sois devenu dans la suite des âges, il se peut, et +que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient mêlé des +fables à ma mémoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci. Je +ne me suis jamais inquiété de ce qu'on penserait de moi après ma +mort; mes craintes et mes espérances n'allaient point au delà de +cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je +connaisse encore aujourd'hui. Car je n'appelle pas vivre flotter +comme une vaine ombre dans la poussière des bibliothèques et +apparaître vaguement à M. Ernest Renan ou à M. Philippe Berger. +Et cet état de fantôme me semble d'autant plus triste que j'ai +mené, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux +remplie. Je ne m'amusais point à semer dans les champs béotiens +des dents de serpent, à moins que ces dents ne fussent les haines +et l'envie que faisaient naître dans l'âme des pâtres du Cythéron +ma richesse et ma puissance. J'ai navigué toute ma vie. Dans +mon vaisseau noir, qui portait à sa proue un nain rouge et +monstrueux, gardien de mes trésors, observant les sept Cabires +qui voguent par le ciel en leur barque étincelante, guidant ma +route sur cette étoile immobile que les Grecs nommaient, à cause +de moi, la Phénicienne, j'ai sillonné toutes les mers et abord +tous les rivages; je suis allé chercher l'or de la Colchide, +l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse; +j'ai pris en Bétique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la +cire et la poix, et, franchissant les bornes du monde, j'ai couru +sous les brumes de l'Océan jusqu'à l'île sombre des Bretons, dont +je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'étain que +les Égyptiens, les Hellènes et les Italiotes m'achetèrent au +poids de l'or. La Méditerranée était alors mon lac. J'ai fond +sur ses côtes encore sauvages des centaines de comptoirs, et +cette fameuse Thèbes n'est qu'une citadelle où je gardais de +l'or. J'ai trouvé en Grèce des sauvages armés de bois de cerf et +de pierres éclatées. Je leur ai donné le bronze, et c'est par +moi qu'ils ont connu tous les arts. + +On sentait dans son regard et dans ses paroles une duret +blessante, je lui répondis sans amitié: + +--Oh! vous étiez un négociant actif et intelligent. Mais vous +n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez, +l'occasion, en vrai pirate. Quand vous abordiez sur une côte de +la Grèce ou des îles, vous aviez soin d'étaler sur le rivage des +parures et de riches étoffes, et si les filles de la côte, +conduites par un invincible attrait, venaient seules, à l'insu de +leurs parents, contempler les choses désirées, vos marins +enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils +les jetaient, liées et frémissantes, dans le fond de vos +vaisseaux, à la garde du nain rouge. N'avez-vous point ainsi, +vous et les vôtres, volé la jeune Io, fille du roi Inachos, pour +la vendre en Egypte? + +--C'est bien probable. Ce roi Inachos était le chef d'une petite +tribu sauvage. Sa fille était blanche, avec des traits fins et +purs. Les relations entre les sauvages et les hommes civilisés +ont été les mêmes de tout temps. + +--Il est vrai; mais vos Phéniciens ont commis des vols inouïs +dans le monde. Ils n'ont pas craint de dérober des sarcophages +et de dépouiller les hypogées égyptiens pour enrichir leurs +nécropoles de Gébal. + +--De bonne foi, monsieur, sont-ce là des reproches à faire à un +homme très ancien, à celui que Sophocle appelait déjà l'antique +Cadmus? Il y a cinq minutes à peine que nous causons ensemble +dans votre cabinet et vous oubliez tout à fait que je suis votre +aîné de vingt-huit siècles. Reconnaissez en moi, cher monsieur, +un vieux Chananéen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques +caisses de momies et quelques filles de sauvages volées en Egypte +ou en Grèce. Admirez plutôt la force de mon intelligence et la +beauté de mon industrie. Je vous ai parlé de mes navires. Je +pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen +l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les +épices, en Ethiopie l'ivoire et l'ébène. Mais mon activité ne +s'exerçait pas seulement dans l'échange et le négoce. J'étais un +manufacturier habile, alors que le monde autour de moi +sommeillait dans la barbarie. Métallurgiste, teinturier, +verrier, joaillier, j'exerçais mon génie dans ces arts du feu, si +merveilleux qu'ils semblent magiques. Regardez les coupes que +j'ai ciselées et admirez le goût délicat du vieux bijoutier de +Chanaan! Et je n'étais pas moins admirable dans les travaux +agricoles. De cette étroite bande de terre resserrée entre le +Liban et la mer, j'ai fait un jardin délicieux. On y retrouve +encore les citernes que j'ai creusées. Un de vos maîtres a dit: +«Seul l'homme de Chanaan pouvait bâtir des pressoirs pour +l'éternité.» Connaissez mieux le vieux Cadmus. J'ai fait passer +tous les peuples méditerranéens de l'âge de pierre à l'âge de +bronze. J'ai appris à vos Grecs les principes de tous les arts. +En échange du blé, du vin et des peaux de bête qu'ils +m'apportaient, je leur ai donné des coupes où se baisaient des +colombes et des figurines de terre, qu'ils ont copiées depuis, en +les arrangeant à leur goût. Enfin, je leur ai donné un alphabet +sans lequel ils n'auraient pu ni fixer ni même préciser leurs +pensées que vous admirez. Voilà ce qu'a fait le vieux Cadmus. +Il l'a fait non par la charité du genre humain ni par désir d'une +vaine gloire, mais pour l'amour du lucre et en vue d'un profit +tangible et certain. Il l'a fait pour s'enrichir et avec l'envie +de boire pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur +une table d'argent, au milieu de femmes blanches dansant des +danses voluptueuses et jouant de la harpe. Car le vieux Cadmus +ne croit ni à la bonté ni à la vertu. Il sait que les hommes +sont mauvais et que, plus puissants que les hommes, les dieux +sont pires. Il les craint; il s'efforce de les apaiser par des +sacrifices sanglants. Il ne les aime point. Il n'aime que +lui-même. Je me peins tel que je suis. Mais considérez que, si +je n'avais pas recherché les violents plaisirs des sens, je +n'aurais pas travaillé pour m'enrichir, je n'aurais pas invent +les arts dont vous jouissez encore aujourd'hui. Et puisqu'enfin, +cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand, +vous êtes scribe et faites des écritures à la manière des Grecs, +vous devriez m'honorer à l'égal d'un dieu, moi, à qui vous devez +l'alphabet. J'en suis l'inventeur. Vous pensez bien que je ne +l'ai créé que pour la commodité de mon commerce et sans prévoir +le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples +littéraires. Il me fallait un système de notation simple et +rapide. Je l'eusse volontiers pris à mes voisins, ayant +l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir. Je ne +me pique pas d'originalité, ma langue est celle des sémites; ma +sculpture est tantôt égyptienne et tantôt babylonienne. Si +j'avais eu une bonne écriture sous la main, je ne me serais pas +mis en frais d'invention sur cette matière. Mais ni les +hiéroglyphes des peuples que vous nommez aujourd'hui, sans les +connaître, Hittites ou Heléens***, ni l'écriture sacrée des +Egyptiens ne répondaient à mes besoins. C'étaient là des +écritures compliquées et lentes, mieux faites pour s'étendre sur +les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur +les tablettes d'un négociant. Même abrégée et cursive, +l'écriture des scribes égyptiens gardait encore, de son type +premier, la lourdeur, l'embarras et l'indécision. Le système +tout entier était mauvais. L'hiéroglyphe simplifié restait +encore l'hiéroglyphe, c'est-à-dire quelque chose de terriblement +confus. Vous savez comment les Égyptiens mêlaient dans leurs +hiéroglyphes, tant parfaits qu'abrégés, les signes représentant +des idées aux signes représentant des sons. Par un coup de +génie, je pris vingt-deux de ces signes innombrables et j'en fis +les vingt-deux lettres de mon alphabet. Des lettres, +c'est-à-dire des signes correspondant chacun à un son unique, et +fournissant par leur association prompte et facile le moyen de +peindre fidèlement tous les sons! N'était-ce point ingénieux? + +--Oui, sans doute, c'était ingénieux, et plus encore que vous ne +croyez. Et nous vous devons un présent inestimable. Car sans +l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style, +partant point de pensée un peu délicate, point d'abstractions, +point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde d'imaginer +Pascal écrivant les _Provinciales_ en caractères cunéiformes que +de croire que le Zeus d'Olympie a été sculpté par un phoque. +Inventé pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phénicien +est devenu dans le monde entier l'instrument nécessaire et +parfait de la pensée, et l'histoire de ses transformations est +intimement liée à celle du développement de l'esprit humain. +Votre invention est infiniment belle et précieuse, encore +qu'imparfaite. Car vous n'avez pas songé aux voyelles, et ce +sont les Grecs ingénieux qui les ont trouvées. Leur part en ce +monde était de porter toutes choses à la perfection. + +--Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise +habitude de les brouiller et de les confondre. Vous vous en êtes +peut-être aperçu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la +gorge. + +--Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la +vierge Io, puisque enfin son père Inachos n'était qu'un chef de +sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpté à la +pointe du silex. Je lui pardonnerais même d'avoir fait connaître +aux Béotiens pauvres et vertueux les danses frénétiques des +Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donné à la Grèce +et au monde le plus précieux des talismans, les vingt-deux +lettres de l'alphabet phénicien. De ces vingt-deux lettres sont +sortis tous les alphabets de l'univers. Il n'est point de pensée +sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre +alphabet, divin Cadmus, sont sorties les écritures grecques et +italiotes, qui ont donné naissance à toutes les écritures +européennes. De votre alphabet encore sont issues toutes les +écritures sémitiques, depuis l'araméen et l'hébreu jusqu'au +syriaque et à l'arabe. Et ce même alphabet phénicien est le père +des alphabets hymiarite et éthiopien et de tous les alphabets du +centre de l'Asie, zend et pehlvi, et même de l'alphabet indien, +qui a donné naissance au devanâgari et à tous les alphabets de +l'Asie méridionale. Quelle fortune! Quel succès universel! Il +n'y a pas, à l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre +une seule écriture qui ne dérive de l'écriture cadméenne. +Quiconque en ce monde écrit un mot est tributaire des vieux +marchands chananéens. A cette pensée, je suis tenté de vous +rendre les plus grands honneurs, soigneur Cadmus, et je ne suis +comment reconnaître la faveur que vous m'avez faite en passant +une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Cadmus, +inventeur de l'alphabet. + +--Cher monsieur, modérez votre enthousiasme. Je suis assez +content de ma petite invention. Mais ma visite n'a rien qui +puisse vous flatter particulièrement. Je m'ennuie à mort depuis +que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni étain, ni poudre +d'or, ni dents d'éléphant et que, sur cette terre où M. Stanley +suit de loin mon exemple, je suis réduit à converser, de temps +autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien +s'intéresser à moi. Je crois entendre le chant du coq, adieu et +tachez de vous enrichir: les seuls bien de ce monde sont la +richesse et la puissance. + +Il dit et disparut. Mon feu s'était éteint, la fraîcheur de la +nuit commençait à me saisir et j'avais très mal à la tête. + + + + * + * * + + +Je ne partage pas du tout les mauvais sentiments des +vaudevillistes à l'endroit des doctoresses. Si une femme a la +vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous +d'avoir suivi sa voie? Comment blâmer cette noble et douce et +sage Sophie Germain qui, aux soins du ménage et de la famille, +préféra les méditations silencieuses de l'algèbre et de la +métaphysique? La science ne peut-elle avoir, comme la religion, +ses vierges et ses diaconesses? S'il est peu raisonnable de +vouloir instruire toutes les femmes, l'est-il davantage de +vouloir interdire à toutes les hautes spéculations de la pensée? +Et, à un point de vue tout pratique, la science n'est-elle pas, +dans certains cas, pour une femme, une ressource précieuse? +Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'en faut, +devons-nous blâmer les jeunes filles qui se vouent +l'enseignement, malgré l'ineptie cruelle des programmes et la +justice inique des concours? Puisqu'on a toujours reconnu aux +femmes une exquise habileté à soigner les malades, puisqu'elles +furent de tout temps des consolatrices et des guérisseuses, +puisqu'elles fournissent à la société des infirmières et des +sages-femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de +l'apprentissage nécessaire, poussent jusqu'au doctorat leurs +études médicales et s'accroissent ainsi en dignité et en +autorité? + +Il ne faut point se laisser emporter par la haine des précieuses +et des pédantes. Il est de fait que rien n'est odieux comme une +pédante. Pour ce qui est des précieuses, il faudrait distinguer. +Le bel air ne messied pas toujours, et un certain goût de bien +dire ne gâte pas une femme. Si madame de Lafayette est une +précieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne haïrai +point les précieuses. Toute affectation est détestable, celle du +torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrément +vivre dans la société que rêvait Proudhon, où toutes les femmes +seraient cuisinières et ravaudeuses. Je veux bien qu'il soit +moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer +un livre que de jouer la comédie, mais une femme qui sait écrire +aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa +vie. Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand +il lui faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'âge +des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'écrivent pas +mieux que les hommes, elles écrivent autrement et laissent +traîner sur le papier un peu de leur grâce divine. Pour ma part, +je suis très reconnaissant à madame de Caylus et à madame de +Staal-Delaunay d'avoir laissé des pattes de mouche immortelles. + +Ce serait la moins philosophique des idées que de se figurer la +science entrant dans le système moral d'une femme ou d'une fille +comme un corps étranger, comme un élément perturbateur d'une +puissance incalculable. Mais, s'il était naturel et légitime de +vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est +très mal pris. On commence heureusement à le reconnaître. La +science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin +comme nous d'une part de connaissance. A la façon dont on a +voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec +l'Univers, on les a séparées et comme retranchées de la nature. +On leur a enseigné des mots et non des choses, et on leur a mis +dans la tête de longues nomenclatures d'histoire, de géographie +et de zoologie qui n'ont par elles-mêmes aucune signification. +Ces innocentes créatures ont porté leur faix et plus que leur +faix de ces programmes iniques que l'orgueil démocratique et le +patriotisme bourgeois élevèrent comme les Babels de la +cuistrerie. + +On était parti de l'idée absurde qu'un peuple est savant quand +tout le monde y sait les mêmes choses, comme si la diversité des +fonctions n'entraînait pas la diversité des connaissances, et +comme s'il était profitable qu'un marchand sût ce que sait un +médecin! Cette idée se trouva féconde en erreurs; notamment, +elle en enfanta une autre encore plus méchante qu'elle. On +s'imagina que les éléments des sciences spéciales sont utiles aux +personnes destinées à n'en poursuivre ni les applications ni la +théorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par +exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on était +intéressé à la connaître, indépendamment de l'usage qu'en font +les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi +folle que celle des vieux Scandinaves qui écrivaient en +caractères runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez +puissants, si on les prononçait jamais, pour éteindre le soleil +et réduire la terre en poudre. + +On sourit de pitié en songeant à ces pédagogues qui enseignent +aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne +parleront jamais. Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent +ainsi les éléments des sciences et donnent aux filles des clartés +de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des +ténèbres de tout et que, pour mettre des idées dans ces jeunes +têtes, molles et légères, il faudrait user d'une tout autre +méthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science, +marquez-en les résultats par quelques exemples frappants. Soyez +des généralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien +votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits +auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue +vulgaire et commune à tous, un petit, nombre de faits qui +frappent l'imagination et contentent l'intelligence. Que votre +parole soit naïve, grande et généreuse. Ne vous flattez pas +d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la +curiosité. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez +point. Mettez-y l'étincelle. D'eux-mêmes, ils s'éprendront par +l'endroit où ils sont inflammables. + +Et si l'étincelle s'éteint, si certaines intelligences restent +obscures, du moins vous ne les aurez point brûlées. Il y aura +toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les +natures et laisser à la simplicité celles qui y sont vouées. +Cela est particulièrement nécessaire pour les filles qui, la +plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois où on leur +demande tout autre chose que des idées générales et des +connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on +donne aux filles fût surtout une discrète et douce sollicitation. + + + + * + * * + + SUR LE MIRACLE + + +Il ne faut pas dire: Le miracle n'est pas, parce qu'il n'a pas +été démontré. Les orthodoxes pourraient toujours en appeler +une instruction plus complète. La vérité c'est que le miracle ne +saurait être constaté ni aujourd'hui ni demain, parce que +constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion +prématurée. Un instinct profond nous dit que tout ce que la +nature renferme dans son sein est conforme à ses lois ou connues +ou mystérieuses. Mais, quand bien même il ferait taire son +pressentiment, l'homme ne pourra jamais dire: «Tel fait est au +delà des frontières de la nature». Nos explorations ne +pousseront jamais jusque-là. Et, s'il est de l'essence du +miracle d'échapper à la connaissance, tout dogme qui l'atteste +invoque un témoin insaisissable, qui se dérobera jusqu'à la fin +des siècles. Le miracle est une conception enfantine qui ne peut +subsister dès que l'esprit commence à se faire une représentation +systématique de la nature. La sagesse grecque n'en supportait +point l'idée. Hippocrate disait, en parlant de l'épilepsie: «Ce +mal est nommé divin; mais toutes les maladies sont divines et +viennent également des dieux». Il parlait en philosophe +naturaliste. La raison humaine est moins ferme aujourd'hui. Ce +qui me fâche surtout, c'est qu'on dise: «Nous ne croyons pas aux +miracles, parce que aucun n'est prouvé. + +Étant à Lourdes, au mois d'août, je visitai la grotte o +d'innombrables béquilles étaient suspendues, en signe de +guérison. Mon compagnon me montra du doigt ces trophées +d'infirmerie et murmura à mon oreille: + +--Une seule jambe de bois en dirait bien davantage. + +C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de +bois n'aurait pas plus de valeur qu'une béquille. Si un +observateur d'un esprit vraiment scientifique était appel +constater que la jambe coupée d'un homme s'est reconstituée +subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point: +«Voilà un miracle!» Il dirait: «Une observation jusqu'à présent +unique tend à faire croire qu'en des circonstances encore +indéterminées les tissus d'une jambe humaine ont la propriété de +se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des +écrevisses et la queue des lézards, mais beaucoup plus +rapidement. C'est là un fait de nature en contradiction +apparente avec plusieurs autres faits de nature. Celle +contradiction résulte de notre ignorance, et nous voyons +clairement que la physiologie des animaux est à refaire, ou, pour +mieux dire, qu'elle n'a jamais été faite. Il n'y a guère plus de +deux cents ans que nous avons une idée de la circulation du sang. +Il y a un siècle à peine que nous savons ce que c'est que de +respirer. + +Il y aurait, j'en conviens, quelque fermeté à parler de la sorte. +Mais le savant ne doit s'étonner de rien. Disons que, +d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais été mis à pareille épreuve et +que rien ne fait craindre un prodige de ce genre. Les guérisons +miraculeuses que les médecins ont pu constater s'accordent toutes +très bien avec la physiologie. Jusqu'ici les sépultures des +saints, les fontaines et les grottes sacrées n'ont jamais agi que +sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles +de rémission instantanée. Mais vit-on un mort ressusciter, le +miracle ne serait prouvé que si nous savions ce que c'est que la +vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais. + +On nous définit le miracle: une dérogation aux lois de la nature. +Nous ne les connaissons pas; comment saurions-nous qu'un fait y +déroge? + +--Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois? + +--Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses. Mais, ne +saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons +aucune, puisqu'elles s'enchaînent. + +--Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces séries de +rapports que nous avons surpris. + +--Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique. +D'ailleurs, c'est précisément les séries qui nous apparaissent +comme les plus fixes et les mieux déterminées que le miracle +interrompt le moins. Le miracle n'entreprend rien, par exemple, +contre la mécanique céleste. Il ne s'exerce point sur le cours +des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une éclipse +calculée. Il se joue volontiers, au contraire, dans les ténèbres +de la pathologie interne et se plaît surtout aux maladies +nerveuses. Mais ne mêlons point une question de fait à la +question de principe. En principe, le savant est inhabile +constater un fait surnaturel. Cette constatation suppose une +connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et +n'aura jamais, et que personne n'eut au monde. C'est parce que +je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la guérison +miraculeuse d'un aveugle, qu'à plus forte raison je n'en crois +pas non plus saint Mathieu et saint Marc qui n'étaient pas +oculistes. Le miracle est par définition méconnaissable et +inconnaissable. + +Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en +contradiction avec l'ordre universel, c'est-à-dire avec l'inconnu +divin. Dieu même ne le pourrait qu'en établissant une pitoyable +distinction entre les manifestations générales et les +manifestations particulières de son activité, en reconnaissant +qu'il fait de temps en temps des retouches timides à son oeuvre, +et en laissant échapper cet aveu humiliant que la lourde machine +qu'il a montée a besoin à toute heure, pour marcher cahin-caha, +d'un coup de main du fabricant. + +La science est habile, au contraire, à ramener aux données de la +science positive des faits qui semblaient s'en écarter. Elle +réussit parfois très heureusement à expliquer par des causes +physiques certains phénomènes qui passèrent longtemps pour +merveilleux. Des guérisons de la moelle furent constatées sur le +tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints. Ces +guérisons n'étonnent plus depuis qu'on sait que l'hystérie simula +parfois les lésions de la moelle épinière. + +Qu'une étoile nouvelle ait apparu à ces personnages mystérieux +que l'Évangile appelle les Mages (je suppose le fait +historiquement établi), c'était, certes, un miracle pour les +astrologues du moyen âge, qui croyaient que le firmament, clou +d'étoiles, n'était sujet à aucune vicissitude. Mais, réelle ou +fictive, l'étoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui +savons que le ciel est incessamment agité par la naissance et par +la mort des univers, et qui avons vu, en 1866, une étoile +s'allumer tout à coup dans la Couronne boréale, briller pendant +un mois, puis s'éteindre. + +Cette étoile n'annonçait point le Messie; elle attestait +seulement qu'à une distance infinie de nous une conflagration +effroyable dévorait un monde en quelques jours, ou plutôt l'avait +autrefois dévoré, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de +ce désastre céleste était en chemin depuis cinq siècles, et +peut-être depuis plus longtemps. + +On connaît le miracle de Bolsène, immortalisé par une des +_Stanze_ de Raphaël. Un prêtre incrédule célébrait la messe; +l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de +sang. Les Académies, il y a seulement dix ans, eussent été fort +embarrassées d'expliquer un fait si étrange. On n'est même pas +tenté de le nier depuis la découverte d'un champignon +microscopique dont les colonies, établies dans la farine ou dans +la pâte, ont l'aspect du sang coagulé. Le savant qui l'a trouvé, +pensant avec raison que c'étaient là les taches rouges de +l'hostie de Bolsène, appela le champignon _micrococcus +prodigiosus_. + +Il y aura toujours un champignon, une étoile ou une maladie que +la science humaine ne connaîtra pas, et c'est pour cela qu'elle +devra toujours, au nom de l'éternelle ignorance, nier tout +miracle et dire des plus grandes merveilles, comme de l'hostie de +Bolsène, comme de l'étoile des Mages, comme du paralytique guéri: +Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la +nature et par conséquent naturel. + + * + * * + + CHÂTEAUX DE CARTES + + +Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se +démontre par le raisonnement. Zénon d'Elée a démontré que la +flèche qui vole est immobile. On pourrait aussi démontrer le +contraire, bien qu'à vrai dire ce soit plus malaisé. Car le +raisonnement s'étonne devant l'évidence, et l'on peut dire que +tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable. Une +argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que +l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. Il faut bien que les +hommes aient quelque soupçon de cette grande vérité, puisqu'ils +ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le +sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à l'amour, +à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les +religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier +de leurs mauvais penchants et de leurs méchantes actions, ce qui +est risible, mais pardonnable. Les opérations les plus +instinctives sont généralement celles où ils réussissent le +mieux, et la nature a fondé sur celles-là seules la conservation +de la vie et la perpétuité de l'espèce. Les systèmes +philosophiques ont réussi en raison du génie de leurs auteurs, +sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des caractères +de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les +opinions ont été soutenues, et si plusieurs semblent s'accorder, +c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas +se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La +raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par +divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se +voit en certaines sectes religieuses et en certaines hérésies +dont les auteurs, exaltés par la solitude ont méprisé le +consentement irréfléchi des hommes. Il semble qu'elle raisonnât +très bien, cette docte caïnite qui, jugeant la création mauvaise, +enseignait aux fidèles à offenser les lois physique et morales du +monde, sur l'exemple des criminels et préférablement +l'imitation de Caïn et Judas. Elle raisonnait bien, pourtant sa +morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se +trouve an fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un +guide plus sur que le raisonnement et qu'il faut écouter le +coeur. + +En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter +plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit +qu'il faut être méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre: +l'indifférence comme la partialité, la froideur comme la passion, +le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilité et +l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matière +d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils +seront beaux, et il s'en trouva d'admirables. Tu n'en croiras +pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais +d'une telle délicatesse que cette machine ne peut travailler que +dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit +les fausser. On frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable +peut entraîner une cervelle mathématique. Pensez à Pascal. + +L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en +l'air. On l'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. +Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. +L'achèvement des sciences n'a jamais existé que dans la tête de +M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophétie. Quand la +biologie sera constituée, c'est-à-dire dans quelques millions +d'années, un pourra peut-être construire une sociologie. Ce sera +l'affaire d'un grand nombre de siècles; après quoi, il sera +loisible de créer sur des bases solides une science esthétique. +Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes +de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà, +non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une face d'un +rouge sombre et fuligineux à demi couverte de scories opaques, et +les derniers humains, retirés au fond des mines, seront moins +soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans +les ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de +s'abîmer dans les glaces éternelles. + +Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement +universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est +vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un +préjugé, et nullement par choix et par l'effet d'une préférence +spontanée. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que +personne n'examine. On les reçoit comme un fardeau précieux, +qu'on passe à d'autres sans y regarder. Croyez-vous vraiment +qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous +donnons aux classiques grecs, latins, et même aux classiques +français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage +contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre? +N'est-il pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères +au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit +d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet +esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop +d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine +notre sens esthétique. Sans lui les opinions seraient en matière +d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par +lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouv +d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand +nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne +font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni +caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout +dépend d'un très petit commencement. Aussi voit-on que les +ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de plaire un +jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début +gardent longtemps leur réputation et sont estimés encore après +être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord +est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en +pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un +seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission +au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnèrent +pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans +divers journaux, y fut raillée avec beaucoup de verve et excita +la gaieté de lecteurs très lettrés.--«Où ces militaires, +demandait-on, étaient-ils allés cherchée des phrases si baroques +et si ridicules?» Ils les avaient prises pourtant dans un très +beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du +plus beau temps. Messieurs les officiers avaient tiré le texte +de leur dictée de cette éclatante description de la France par +laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son +_Histoire_ et qui en est un des morceaux les plus estimés. «_En +latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs +produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et +de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, +leur vigne amère du nord, etc., etc._» J'ai vu des connaisseurs +rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux +capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand +zélateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour être +admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit +signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme. +Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'être lou +aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des sublimités +qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait par +exemple sur certains «raccourcis d'abîme» qui proviennent d'une +mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des +«raccourcis d'abîme» chez un de ses contemporains, Les rhapsodies +d'un Vrain Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie +des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian +semblait l'égal d'Homère quand on le croyait ancien. On le +méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson. + +Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en +donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde. +Dans un même livre ils approuvent des choses contraires qui ne +peuvent s'y trouver ensemble. Ce serait un ouvrage bien +intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une +des oeuvres dont l'humanité s'est le plus occupée, _Hamlet_, la +_Divine Comédie_ ou l'_Iliade_. L'_Iliade_ nous charme +aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y +découvrons de bonne foi. Au xviie siècle, on louait Homère +d'avoir observé les règles de l'épopée. «Soyez assuré, disait +Boileau, que si Homère a employé le mot chien, c'est que le mot +est noble en grec.» Ces idées nous semblent ridicules. Les +nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans, +car enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles +qu'Homère est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est +pas en matière de littérature une seule opinion qu'on ne combatte +aisément par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les +disputes des joueurs de flûte? Faut-il donc ne faire ni +esthétique ni critique? Je ne dis pas cela. Mais il faut savoir +que c'est un art et y mettre la passion et l'agrément sans +lesquels il n'y a point d'art. + + + + * + * * + + _A Monsieur L. Bourdeau._ + + AUX CHAMPS-ÉLYSÉES + + +Je fus tout à coup emporté dans de muettes ténèbres au milieu +desquelles paraissaient vaguement des formes inconnues qui me +remplissaient d'horreur. Mes yeux s'accoutumant peu à peu +l'obscurité, je distinguai, au bord d'un fleuve qui roulait des +eaux lourdes, l'ombre effrayante d'un homme coiffé d'un bonnet +asiatique et portant une rame sur l'épaule. Je reconnus +l'ingénieux Ulysse. De ses joues creuses pendait une barbe +décolorée. Je l'entendis soupirer d'une voix éteinte: + +«J'ai faim. Je ne vois plus clair et mon âme est comme une +lourde fumée errant dans les ténèbres. Qui me fera boire du sang +noir, pour qu'il me souvienne encore de mes navires peints de +vermillon, de ma femme irréprochable et de ma mère? + +En entendant ce discours, je compris que j'étais transporté dans +les Enfers. Je tâchai de m'y diriger de mon mieux, d'après les +descriptions des poètes, et je m'acheminai vers une prairie o +luisait une faible et douce lumière. Après une demi-heure de +marche, je rencontrai des ombres qui, assemblées sur un champ +d'asphodèles, discouraient ensemble. Il s'y trouvait des âmes de +tous les temps et de tous les pays, et j'y reconnus de grands +philosophes mêlés à de pauvres sauvages. Caché dans l'ombre d'un +myrte, j'écoutai leur conversation. J'entendis d'abord Pyrrhon +demander, avec un air de douceur, les mains sur sa bêche comme un +bon jardinier: + +--Qu'est-ce que l'âme? + +Les ombres qui l'entouraient répondirent presque à la fois. + +Le divin Platon dit avec subtilité: + +--L'âme est triple. Nous avons une âme très grossière dans le +ventre, une âme affectueuse dans la poitrine et une âme +raisonnable dans la tète. L'âme est immortelle. Les femmes +n'ont que deux âmes. Il leur manque la raisonnable. + +Un père du concile de Mâcon lui répondit: + +--Platon, vous parlez comme un idolâtre. Le concile de Mâcon, +la majorité des voix, accorda, en 585, une âme immortelle à la +femme. D'ailleurs, la femme est un homme, puisque Jésus-Christ, +né d'une vierge, est appelé dans l'Évangile le fils de l'Homme. + +Aristote haussa les épaules et répondit à son maître Platon, avec +une respectueuse fermeté: + +--A mon compte, ô Platon, je trouve cinq âmes chez l'homme et +chez les animaux: 1e la nutritive; 2e la sensitive; 3e la +motrice; 4e l'appétitive; 5e la raisonnable. L'âme est la forme +du corps. Elle le fait périr en périssant elle-même. + +Les opinions s'opposaient les unes aux autres. + + + ORIGÈNE. + +L'¨âme est matérielle et figurée. + + + SAINT AUGUSTIN. + +L'âme est incorporelle et immortelle. + + + HEGEL + +L'âme est un phénomène contingent. + + + SCHOPENHAUER. + +L'âme est une manifestation temporaire de la volonté. + + + UN POLYNÉSIEN. + +L'âme est un souffle, et quand je me suis vu sur le point +d'expirer, je me suis pincé le nez pour retenir mon âme dans mon +corps. Mais je n'ai pas serré avec assez de force. Et je suis +mort. + + + UNE FLORIDIENNE + +Moi je mourus en couches. On mit sur mes lèvres la main de mon +petit enfant pour qu'il y retint le souffle de sa mère. Mais il +était trop tard, mon âme glissa entre les doigts du pauvre +innocent. + + + DESCARTES. + +J'ai établi solidement que l'âme était spirituelle. Quant +savoir ce qu'elle devient, je m'en rapporte à M. Digby, qui en a +traité. + + + LAMETTRIE. + +Où est ce M. Digby? Qu'on nous l'amène! + + + MINOS. + +Messieurs, je le ferai rechercher soigneusement dans tous les +Enfers. + + + LE GRAND ALBERT. + +Il y a trente arguments contre l'immortalité de l'âme et +trente-six pour, soit une majorité de six arguments en faveur de +l'affirmative. + + + BAS-DE-CUIR. + +L'esprit d'un chef courageux ne meurt point, ni sa hache ni sa +pipe. + + + LE RABBIN MAIMONIDE. + +Il est écrit: «Le méchant sera détruit et il ne restera rien de +lui. + + + SAINT AUGUSTIN. + +Tu te trompes, rabbin Maimonide. Il est écrit: «Les maudits +iront au feu éternel. + + + ORIGÈNE. + +Oui, Maimonide se trompe. Le méchant ne sera pas détruit, mais +il sera diminué; il deviendra tout petit et même imperceptible. +C'est ce qu'il faut entendre des damnés. Et les âmes saintes +s'abîment en Dieu. + + + JEAN SCOTT. + +La mort fait rentrer les êtres en Dieu comme un son qui +s'évanouit dans l'air. + + + BOSSUET. + +Origène et Jean Scott tiennent ici des discours tous dégouttants +des poisons de l'erreur. Ce qui est dit aux livres saints des +tourments de l'enfer doit être entendu au sens précis et +littéral. Toujours vivants et toujours mourants, immortels pour +leurs peines, trop forts pour mourir, trop faibles pour +supporter, les damnés gémiront éternellement sur des lits de +flammes, outrés de furieuses et irrémédiables douleurs. + + + SAINT-AUGUSTIN. + +Oui, ces vérités doivent être prises au sens littéral. C'est la +vraie chair des damnés qui souffrira dans les siècles des +siècles. Les enfants morts sitôt le jour ou dans le ventre de +leur mère ne seront point exemptés de ces supplices. Ainsi le +veut la justice divine. Si l'on a peine à croire que des corps +plongés dans les flammes ne s'y consument jamais, c'est un pur +effet de l'ignorance, et parce qu'on ne sait pas qu'il y a des +chairs qui sa conservent dans le feu. Telles sont celles du +faisan. J'en fis l'expérience à Hippone, où mon cuisinier, ayant +apprêté un de ces oiseaux m'en servit une moitié. Au bout de +quinze jours, je redemandai l'autre moitié, qui se trouva encore +bonne à manger. Par quoi il apparut que le feu l'avait conservée +comme il conservera les corps des damnés. + + + SUMANGALA. + +Tout ce que je viens d'entendre est noir des ténèbres de +l'occident. La vérité est que les âmes passent dans divers corps +avant de parvenir au bienheureux nirvana qui met fin à tous les +maux de l'être. Gautama traversa cinq cent cinquante +incarnations avant de devenir Bouddha; il fut roi, esclave, +singe, éléphant, corbeau, grenouille, platane, etc. + + + L'ECCLÉSIASTE. + +Les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal. Comme +l'homme meurt, les bêtes meurent aussi. Les uns et les autres +respirent de même, et l'homme n'a rien de plus que la bête. + + + TACITE. + +Ce discours est concevable dans la bouche d'un juif, façonné à la +servitude. Pour moi, je parlerai en romain: L'âme des grands +citoyens n'est point périssable. Voilà ce qu'il est permis de +croire. Mais on offense la majesté des dieux en supposant qu'ils +accordent l'immortalité aux âmes des esclaves et des affranchis. + + + CICÉRON. + +Hélas! mon fils, tout ce qu'on dit des enfers est un tissu de +mensonges. Je me demande si moi-même je suis immortel, autrement +que par la mémoire de mon consulat qui durera toujours. + + + SOCRATE. + +Pour moi, je crois à l'immortalité de l'âme. C'est un beau +risque à courir, une espérance dont il faut s'enchanter soi-même. + + + VICTOR COUSIN. + +Cher Socrate, l'immortalité de l'âme, que j'ai démontrée avec +éloquence, est principalement une nécessité morale. Car la vertu +est un beau sujet de rhétorique et si l'âme n'est pas immortelle +la vertu ne sera pas récompensée. Et Dieu ne serait pas Dieu +s'il ne prenait pas soin de mes sujets de discours français. + + + SÉNÈQUE. + +Sont-ce là les maximes d'un sage? Considère, philosophe des +Gaules, que la récompense des bonnes actions, c'est de les avoir +faites, et qu'aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors +d'elle-même. + + + PLATON. + +Il est pourtant des peines et des récompenses divines. À la +mort, l'âme du méchant va habiter le corps d'un animal inférieur, +cheval, hippopotame ou femme. L'âme du sage se mêle au choeur +des dieux. + + + PAPINIEN. + +Platon prétend que dans la vie future la justice des dieux +corrige la justice humaine. Il est bon, au contraire, que les +individus qui furent frappés sur la terre de châtiment qu'ils ne +méritaient pas et qui leur furent infligés par des magistrats +sujets à l'erreur, mais réguliers et prononçant en toute +compétence, continuent de subir leurs peines dans les Enfers; la +justice humaine y est intéressée et ce serait l'affaiblir que de +proclamer que ses arrêts peuvent être cassés par la sagesse +divine. + + + UN ESQUIMAU. + +Dieu est très bon pour les riches et très méchant pour les +pauvres, C'est donc qu'il aime les riches et qu'il n'aime pas les +pauvres. Et puisqu'il aime les riches il les recevra dans le +paradis, et puisqu'il n'aime pas les pauvres il les mettra en +enfer. + + + UN BOUDDHISTE CHINOIS. + +Sachez que tout homme a deux âmes, l'une bonne qui se réunira +Dieu, l'autre mauvaise, qui sera tourmentée. + + + LE VIEILLARD DE TARENTE. + +0 sages, répondez à un vieillard ami des jardins: Les animaux +ont-ils une âme? + + + DESCARTES ET MALEBRANCHE. + +Non pas. Ce sont des machines. + + + ARISTOTE. + +Ils sont des animaux et ont une âme +comme nous. Cette âme est en rapport +avec leurs organes. + + + ÉPICURE. + +0 Aristote, pour leur bonheur, cette âme est comme la nôtre, +périssable et sujette à la mort. Chères ombres, attendez +patiemment dans ces jardins le temps où vous perdrez tout à fait, +avec la volonté cruelle de vivre, la vie elle-même et ses +misères. Reposez-vous par avance dans la paix que rien ne +trouble. + + + PYRRHON. + +Qu'est-ce que la vie? + + + CLAUDE BERNARD. + +La vie, c'est la mort. + +--Qu'est-ce que la mort? demanda encore Pyrrhon. + +Personne ne lui répondit, et la troupe des ombres s'éloigna sans +bruit comme une nuée chassée par le vent. + +Je me croyais seul dans la prairie d'asphodèles, quand je +reconnus Ménippe à son air de gaieté cynique. + +--Comment, lui dis-je, ces morts, ô Ménippe, parlent-ils de la +mort comme s'ils ne la connaissaient pas, et pourquoi se +montrent-ils aussi incertains des destinées humaines que s'ils +étaient encore sur la terre? + +--C'est sans doute, me répondit Ménippe, qu'ils demeurent encore +humains et mortels en quelque manière. Quand ils seront entrés +dans l'immortalité, ils ne parleront ni ne penseront plus. Il +seront semblables aux dieux. + + + + * + * * + + _A Monsieur Horace de Landau,_ + + ARISTE ET POLYPHILE + OU LE LANGAGE MÉTAPHYSIQUE + + + ARISTE. + +Bonjour, Polyphile. Quel est ce livre où vous semblez plong +tout entier? + + + POLYPHILE. + +C'est un manuel de philosophie, cher Ariste, un de ces petits +ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle. +Il fait le tour des systèmes à partir des vieux Eléates jusques +aux derniers éclectiques, et il aboutit à M. Lachelier. J'en lus +d'abord la table des matières; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou +environ, je tombai sur la phrase que voici: _L'âme possède Dieu +dans la mesure où elle participe de l'absolu._ + + + ARISTE. + +Tout donne à croire que cette pensée fait partie d'une +argumentation solide. Il n'y aurait pas de bon sens à la +considérer isolément. + + POLYPHILE. + +Aussi ne pris-je point garde à ce qu'elle pouvait signifier. Je +ne cherchai pas à découvrir ce qu'elle contenait de vérité. Je +m'attachai uniquement à la forme verbale, qui n'est pas +singulière, sans doute, ni étrange en aucune façon et qui n'offre +à un connaisseur tel que vous rien, je pense, de précieux ou de +rare. Du moins peut-on dire qu'elle est métaphysique. Et c'est +à quoi je songeais quand vous êtes venu. + + + ARISTE. + +Pouvez-vous me communiquer les réflexions que j'ai malheureusement +interrompues? + + + POLYPHILE. + +Ce n'était qu'une rêverie. Je songeais que les métaphysiciens, +quand ils se font un langage, ressemblent à des remouleurs qui +passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et +des monnaies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime +et l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur +leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la +République, ils disent: «Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni +d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps +et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un +prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment.» Ils ont +raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit, les +mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce +qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y +gagnent. + + + ARISTE. + +Mais comment, Polyphile, découvrirez-vous à première vue ce qui +assurera dans l'avenir le gain ou la perte? + + + POLYPHILE. + +Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait décent de nous servir ici +de la balance où le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels +et ses ducats. Observons d'abord que le remouleur spirituel a +beaucoup passé à la meule les verbes posséder et participer, qui +se trouvent dans la phrase du petit Manuel, où ils luisent tous +dégagés de leur impureté première. + + + ARISTE. + +En effet, Polyphile, on ne leur a rien laissé de contingent. + + + POLYPHILE. + +Et l'on a poli de même le mot _absolu_ qui finit la phrase. +Quand vous êtes entré je faisais deux petites réflexions +l'endroit de ce mot d'_absolu_. La première est que les +métaphysiciens montrèrent de tout temps une sensible préférence +pour les termes négatifs comme _non-être_, _in-tangible_, +_in-conscient_. Ils ne sont jamais si à l'aise que lorsqu'ils +s'étendent sur l'_in-fini_ et sur l'_in-défini_, ou s'attachent +l'_in-connaissable_. En trois pages de Hegel, prises au hasard, +dans sa _Phénoménologie_, sur vingt-six mots, sujets de phrases +considérables, j'ai trouvé dix-neuf termes négatifs pour sept +termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se +trouvait pas détruit à l'avance par quelque préfixe d'esprit +contrariant. Je ne prétends pas que la proportion se maintienne +dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple +vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut être vérifiée +aisément. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des +métaphysiciens ou, pour mieux dire, des «métataphysiciens», car +c'est une merveille à joindre aux autres que votre science ait +elle-même un nom négatif, tiré de l'ordre où furent rangés les +livres d'Aristote, et que vous vous intituliez: ceux qui vont +après les physiciens. J'entends bien que vous supposez que +ceux-ci sont en pile et que, prendre place après, c'est monter +dessus. Vous n'en avouez pas moins que vous êtes hors nature. + + + ARISTE. + +Poursuivez une idée, de grâce, cher Polyphile. Si vous sautez +sans cesse de l'une à l'autre, j'aurai peine à vous suivre. + + + POLYPHILE. + +Je m'en tiens donc à la prédilection qui attire les distillateurs +d'idées vers les termes qui expriment la négation d'une +affirmation. Et cette prédilection, j'en conviens, n'a par +elle-même rien de bizarre ni de fantasque. Ce n'est point chez +eux dérèglement, dépravation, manie; elle répond aux besoins +naturels des âmes abstrayantes. Les _ab_, les _in_, les _non_ +agissent plus énergiquement encore que la meule. Ils vous +effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, à vrai +dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens +dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force +mystérieuse et sacrée, comme on voit dans _absolu_, qui est +beaucoup plus que _solu_. _Absolutus_, c'est l'ampleur +patricienne de _solutus_, et un grand témoignage de la majest +latine. + +Voilà ma première remarque. La seconde est que les sages qui, +comme vous, Ariste, parlent métaphysique, prennent soin d'effacer +de préférence les termes dont l'effigie avait déjà perdu avant +eux sa netteté originelle. Car il faut avouer qu'à nous aussi, +gens du commun, il arrive de limer les mots et de les défigurer +peu à peu. En quoi nous sommes sans le savoir des +métaphysiciens. + + + ARISTE. + +Ce que vous dites là, Polyphile, est bon à retenir pour que vous +ne soyez pas tenté plus tard de prétendre que les opérations +métaphysiques ne sont pas naturelles à l'homme, légitimes, et en +quelque sorte nécessaires. Mais poursuivez. + + + POLYPHILE. + +J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de +bouche en bouche dans la suite des générations prennent du poli, +et, comme on dit en terme d'art, du flou. Surtout ne pensez +point, Ariste, que je blâme les métaphysiciens s'ils choisissent +volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu +frustes. De la sorte ils s'épargnent une bonne moitié de la +besogne. Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur +des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps +immémorial, toute trace d'effigie. La phrase du petit _Manuel_ +en contient jusqu'à deux de cette sorte. + + + ARISTE. + +Vous voulez parler, je suis sûr, des mots _Dieu_ et _âme_. + + + POLYPHILE. + +C'est vous qui les avez nommés, Ariste. Ces deux mots-là, +frottés durant des siècles, n'ont plus trace de figure. Avant la +métaphysique, ils étaient déjà parfaitement métaphysiciés. Jugez +vous-même si l'abstracteur de profession peut laisser échapper +ces sortes de mots, qui semblent apprêtés pour son usage, et qui +le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaillés +sans conscience, il est vrai, mais avec un instinct +philosophique. + +Enfin, pour le cas où ils croient penser ce qui n'avait point ét +pensé et concevoir ce qui n'avait point été conçu, les +philosophes frappent des mots. Ceux-là, certes, sortent du +balancier lisses comme des jetons. Mais il a bien fallu employer +à leur fabrication le vieux métal commun. Et cela, comme le +reste, est à considérer. + + + ARISTE. + +Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que +les métaphysiciens parlent une langue composée de termes les uns +empruntés au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait, +ou de plus général, ou de plus négatif, les autres créés +artificiellement avec des éléments empruntés au langage vulgaire. +Où voulez-vous en venir? + + + POLYPHILE. + +Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain +furent frappés à l'origine d'une figure matérielle et que tous +représentèrent dans leur nouveauté quelque image sensible. Il +n'est point de terme qui primitivement n'ait été le signe d'un +objet appartenant à ce monde des formes et des couleurs, des sons +et des odeurs et de toutes les illusions où les sens sont amusés +impitoyablement. + +C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on +exprima les premières idées morales. Le vocabulaire des hommes +naquit sensuel et cette sensualité est si bien attachée à sa +nature qu'elle se retrouve encore dans les termes auxquels le +sentiment commun a prêté par la suite un vague spirituel, et +jusque dans les dénominations fabriquées par l'art des +métaphysiciens pour exprimer l'abstraction à sa plus haute +puissance. Celles-là même n'échappent pas au matérialisme fatal +du vocabulaire; elles tiennent encore par quelque racine +l'antique imagerie de la parole humaine. + + + ARISTE. + +J'en conviens. + + + POLYPHILE. + +Tous ces mots, ou défigurés par l'usage ou polis ou même forgés +en vue de quelque construction mentale, nous pouvons nous +représenter leur figure originelle. Les chimistes obtiennent des +réactifs qui font paraître sur le papyrus ou sur le parchemin +l'encre effacée. C'est à l'aide de ces réactifs qu'on lit les +palimpsestes. + +Si l'on appliquait un procédé analogue aux écrits des +métaphysiciens, si l'on mettait en lumière le sens primitif et +concret qui demeure invisible et présent sous le sens abstrait et +nouveau, on trouverait des idées bien étranges et parfois +peut-être instructives. + +Essayons, si vous voulez, Ariste, de rendre la forme et la +couleur, la vie première aux mots qui composent la phrase de mon +petit _Manuel_: + +_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de +l'absolu,_ + +En cette tentative, la grammaire comparée nous portera le même +secours que le réactif chimique offre aux déchiffreurs de +palimpsestes. Elle nous fera voir le sens que présentait cette +dizaine de mots, non point sans doute à l'origine du langage, qui +se perd dans les ombres du passé, mais du moins à une époque bien +antérieure à tout souvenir historique. + +_Âme, Dieu, mesure, posséder, participer,_ peuvent être ramenés +leur signification aryenne. _Absolu_ se laisse décomposer en ses +éléments antiques. Or, en redonnant à ces mots leur jeune et +clair visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: _Le +souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau du don qu'il +reçoit en ce qui est tout délié._ + + + ARISTE. + +Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes conséquences +tirer de cela? + + + POLYPHILE. + +Il y a du moins celle-ci que les métaphysiciens construisent +leurs systèmes avec les débris méconnaissables des signes par +lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs désirs et +leurs craintes. + + + ARISTE. + +Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage. + + + POLYPHILE. + +Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet +d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures +extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont +passé du particulier au général, du concret à l'abstrait; +comment, par exemple, _âme_ qui était le souffle chaud du corps a +changé d'essence au point qu'on peut dire: «Cet animal n'a point +d'âme.» Ce qui signifie proprement: «Celui-ci qui souffle n'a pas +de souffle»; et comment encore le même nom a été donn +successivement à un météore, à un fétiche, à une idole et à la +cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes, +des fortunes merveilleuses qui m'effraient. + +En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire +naturelle des idées métaphysiques. Il faudrait suivre les +modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'âme +ou esprit et découvrir comment peu à peu se sont formées les +significations actuelles. On jetterait ainsi une lumière +terrible sur l'espèce de réalité que ces mots expriment. + + + ARISTE. + +Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache à un +mot, dépendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient +avec lui; et parce qu'un nom, comme _Dieu_, _âme_ ou _esprit_ a +été successivement le signe de plusieurs idées dissemblables +entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie +et la mort de ces idées. Enfin, vous rendez la pensée +métaphysique sujette de son langage et soumise à toutes les +infirmités héréditaires des termes qu'elle emploie. Cette +entreprise est si insensée que vous n'avez osé l'avouer qu'à mots +couverts et avec inquiétude. + + + POLYPHILE. + +Mon inquiétude est seulement de savoir jusqu'où n'iront point les +difficultés que je soulève. Tout mot est l'image d'une image, le +signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que +c'est avec les restes effacés et dénaturés d'images antiques et +d'illusions grossières, qu'on représente l'abstrait, aussitôt +l'abstrait cesse de m'être représenté, je ne vois plus que des +cendres de concret et, au lieu d'une idée pure, les poussières +subtiles des fétiches, des amulettes et des idoles qu'on a +broyés. + + + ARISTE. + +Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que le langage +métaphysique était tout entier poli et comme passé à la meule? +Et qu'entendiez-vous par là, sinon que les termes y sont +dépouillés et abstraits? Et cette meule dont vous parliez, +qu'est-elle, sinon la définition qu'on leur donne? Vous oubliez +à présent que, dans l'exposé de toute doctrine métaphysique les +termes sont exactement définis, et que, abstraits par définition, +ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception +antérieure. + + + POLYPHILE. + +Oui, vous définissez les mots par d'autres mots. En sont-ils +moins des mots humains, c'est-à-dire de vieux cris de désir ou +d'épouvante, jetés par des malheureux devant les ombres et les +lumières qui leur cachaient le monde. Comme nos pauvres ancêtres +des forêts et des cavernes, nous sommes enfermés dans nos sens +qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le +découvrent, et c'est un reflet de nous-mêmes qu'ils nous +renvoient. Et nous n'avons encore pour exprimer les émotions de +notre ignorance que la voix du sauvage, ses bégaiements un peu +mieux articulés et ses hurlements adoucis. Ariste, voilà tout le +langage humain. + + + ARISTE. + +Si vous le méprisez chez le philosophe, méprisez-le donc dans le +reste des hommes. Ceux qui traitent des sciences exactes +emploient de même un vocabulaire qui commença de se former dans +les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque +pas d'exactitude. Et les mathématiciens qui, comme nous, +spéculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait, +comme la nôtre, être ramenée au concret, puisque c'est une langue +humaine. Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de +matérialiser un axiome de géométrie ou une formule algébrique. +Mais vous ne détruirez pas pour cela l'idéal qui y est. Vous +montreriez, au contraire, en l'ôtant, qu'il y avait été mis. + + + POLYPHILE. + +Sans doute. Mais ni le physicien, ni le géomètre ne se trouvent +dans le cas du métaphysicien. Dans les sciences physiques et +dans les sciences mathématiques, l'exactitude du vocabulaire +dépend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le +phénomène qu'il désigne. C'est là une mesure qui ne trompe pas. +Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous +approprions sûrement l'un à l'autre. Ici le sens étymologique, +la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La +signification du mot est déterminée trop exactement par l'objet +sensible qu'il représente pour que toute autre exactitude ne soit +pas superflue. Qui songerait à rendre plus précises les idées +que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que +leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens +commun à rechercher l'histoire des dénominations qui entrent dans +la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois +installé dans le formulaire, n'a pas à nous révéler les aventures +qui lui arrivèrent du temps de sa folle jeunesse, quand il +courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son +objet et lui peuvent être embrassés du même regard et sans cesse +confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre +spécule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien différentes +des abstractions métaphysiques, celles de la mathématique sont +extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps; elles +constituent une philosophie physique. Il en résulte que les +vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes, +peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais +les dégager entièrement, laisse paraître qu'elles sont toutes en +elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans +la nature des choses; elle est précisément dans les catégories du +nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste +l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin, +pour être excellent, que d'être soumis à des conventions stables. +Si chaque terme concret y désigne une abstraction, cette +abstraction a dans la nature sa représentation concrète. C'est, +si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de +rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le +mot s'applique directement à elle, parce qu'il est dans son plan, +et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement +intelligible qui correspond à l'idée sensible. Il n'en va pas de +même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat +visible de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet +d'une spéculation sur la nature sensible, comme dans la +mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de +l'esprit qui tire d'une chose certaines qualités pour lui seul +intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a +l'idée qu'il ne fait connaître que par le discours qu'il en +tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole. +Si ces abstractions existent véritablement et par elles-mêmes, +elles résident dans un lieu accessible à la seule intelligence, +elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition +à celui-ci, dont je dirai seulement qu'à votre sens, il n'est pas +absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur +affaire et non la mienne. Il me suffit de connaître que l'un est +sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas +intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Dès lors, +le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un à l'autre, n'étant +pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un +l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le même monde. +Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait +rien de la chose. + +Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots +absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas. +Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils +jouent le rôle de l'abstrait, comme un comédien représente le +fantôme, dans _Hamlet_. + + + ARISTE. + +Vous mettez des difficultés où il n'y en eut jamais. A mesure +que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, décomposé, et, comme +vous disiez tout à l'heure, distillé la nature pour en tirer +l'essence, il a de même abstrait, décomposé, distillé des mots, +afin de représenter le produit de ses opérations transcendantes. +D'où il résulte que le signe est exactement appliqué à l'objet. + + + POLYPHILE. + +Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects, +que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le +concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut +pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont +maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les +enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour +en faire des marmousets. Ces marmousets sont légers, mais ce +sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit +abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les +tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors de leur propre +et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées +que représentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions +pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si +elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu +qu'il vous plaira désigner, si elles «sont» enfin, elles ne +peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire, +c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire. Car, le mot +concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt +signifiée, devient concrète, et voilà toute la quintessence +perdue. + + + ARISTE. + +Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot, +l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe +par terre. + + + POLYPHILE. + +Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique +et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et subséquemment à ses +professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était +l'abstrait et que l'abstrait était le concret. Mais aussi cet +homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez, +Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que +l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot concret ne peut +être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le +symbole, et, pour mieux dire, l'allégorie. Le signe marque +l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole +tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le représente. +Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par +lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans +la vérité en recherchant les sens contenus dans les mots _âme_, +_Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes. + +«_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de +l'absolu._ + +Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on +a beaucoup effacés, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et +leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par +force de nature? L'image y est réduite au schéma. Mais le +schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité, +substituer celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu: + +«_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don +qu'il reçoit en ce qui est tout délié (_ou _subtil)_», d'où nous +tirons sans peine: «_Celui dont le souffle est un signe de vie, +l'homme, prendra place_ (sans doute après que le souffle sera +exhalé) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette +place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée_ (par +les démons, j'imagine) _d'étendre ce souffle chaud, cette petite +âme invisible, à travers l'espace libre_ (le bleu du ciel, +probablement). + +Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique, +que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne réponds pas +d'avoir rétabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois +qui régissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que +nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une phrase qui +était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était +métaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste: +toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une +allégorie. Par un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient +échapper au monde des apparences, sont contraints de vivre +perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent +les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de +fables. Ils font de la mythologie blanche. + + + ARISTE. + +Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadé. Si vous aviez +raisonné dans les règles, il m'aurait été facile de réfuter vos +arguments. + + + + * + * * + + _A Teodor de Wyzewa._ + + LE PRIEUR + + +Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieuré dont il habite les +ruines depuis dix ans. Il me reçut avec la joie tranquille d'un +ermite délivré de nos craintes et de nos espérances et me fit +descendre au verger inculte où, chaque matin, il fume sa pipe de +terre entre ses pruniers couverts de mousse. Là, nous nous +assîmes, en attendant le déjeuner, sur un banc, devant une table +boiteuse, au pied d'un mur écroulé où la saponaire balance les +grappes rosées de ses fleurs en même temps flétries et fraîches. +La lumière humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers +qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et +douce passait sur nos têtes avec des nuages d'un g*** pâle. + +Après m'avoir demandé, par un reste de politesse, des nouvelles +de ma santé et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le +front sourcilleux: + +--Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien +gardée qu'il ne me soit parvenu dans mon ermitage, que vous avez +naguère contredit, à la deuxième page d'un journal, un prophète +assez ami des hommes pour enseigner que la science et +l'intelligence sont la source et la fontaine, le puits et la +citerne de tous les maux dont souffrent les hommes. Ce prophète, +si j'ai de bons avis, soutenait que, pour rendre la vie innocente +et même aimable, il suffit de renoncer à la pensée et à la +connaissance et qu'il n'est de bonheur au monde que dans une +aveugle et douce charité. Sages préceptes, maximes salutaires, +qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre +en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art +et l'esprit avec esprit, c'est se condamner à ne vaincre que pour +l'esprit et pour l'art. Vous me rendrez cette justice, mon ami, +que je ne suis pas tombé dans cette pitoyable contradiction et +que j'ai renoncé à penser et à écrire dès que j'ai reconnu que la +pensée est mauvaise et l'écriture funeste. Cette sagesse m'est +venue, vous le savez, en 1882, après la publication d'un petit +livre de philosophie qui m'avait coûté mille peines et que les +philosophes méprisèrent parce qu'il était écrit avec élégance. +J'y démontrais que le monde est inintelligible, et je me fâchai +quand on me répondit qu'en effet je ne l'avais pas compris. Je +voulus alors défendre mon livre; mais, l'ayant relu, je ne +parvins pas à en retrouver le sens exact. Je m'aperçus que +j'étais aussi obscur que les plus grands métaphysiciens et qu'on +me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration +qu'ils inspirent. C'est ce qui me détacha tout à fait des +spéculations transcendantes. Je me tournai vers les sciences +d'observation et j'étudiai la physiologie. Les principes en sont +assez stables depuis une trentaine d'années. Ils consistent +fixer proprement une grenouille avec des épingles sur une planche +de liège et à l'ouvrir pour observer les nerfs et le coeur, qui +est double. Mais je reconnus tout de suite que, par cette +méthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en assure la +vie pour découvrir le secret profond des êtres. Je sentis la +vanité de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle +infiniment petite des phénomènes, surprend des rapports trop peu +nombreux pour former un système soutenable. Je pensai un moment +me jeter dans l'industrie. Ma douceur naturelle m'arrêta. Il +n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera +plus de bien que de mal. Christophe Colomb, qui vécut et mourut +comme un saint et porta l'habit du bon saint François, n'aurait +pas cherché, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prévu que +sa découverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, a +la vérité vicieux et cruels, mais sensibles à la souffrance, et +qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du +Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je +frissonnai quand de fort honnêtes gens parlèrent de m'intéresser +dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs où ils +avaient gagné de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que +la civilisation, comme on la nomme, ne fût une barbarie savante +et je résolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile +d'exécuter ce dessein à trente lieues de Paris, dans ce petit +pays qui se dépeuple tous les jours. Vous avez vu sur la rue du +village des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent +pour la ville une terre trop morcelée, qui ne peut plus les +nourrir. + +On prévoit le jour où un habile homme, achetant tous ces champs, +reconstituera la grande propriété, et nous verrons peut-être le +petit cultivateur disparaître de la campagne, comme déjà le petit +commerçant tend à disparaître des grandes villes. Il en sera ce +qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai acheté pour six +mille francs les restes d'un ancien prieuré, avec un bel escalier +de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas. J'y +passe le temps à regarder les nuages dans le ciel ou, sur +l'herbe, les fusées blanches de la carotte sauvage. Cela vaut +mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de créer +un nouveau type de torpilleur. + +» Quand la nuit est belle, si je ne dors +pas, je regarde les étoiles, qui me font +plaisir à voir depuis que j'ai oublié leurs +noms. Je ne reçois personne, je ne pense +à rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer +dans ma retraite ni de vous en écarter. + +» Je suis heureux de vous offrir une omelette, du vin et du +tabac. Mais je ne vous cache pas qu'il m'est encore plus +agréable de donner à mon chien, à mes lapins et à mes pigeons le +pain quotidien, qui répare leurs forces, dont ils ne se serviront +pas mal à propos pour écrire des romans qui troublent les coeurs +ou des traités de physiologie qui empoisonnent l'existence. + +A ce moment, une belle fille, aux joues rouges, avec des yeux +d'un bleu pâle, apporta des oeufs et une bouteille de vin gris. +Je demandai à mon ami Jeun s'il haïssait les arts et les lettres +à l'égal des sciences. + +--Non pas, me dit-il: il y a dans les arts une puérilité qui +désarme la haine. Ce sont des jeux d'enfants. Les peintres, les +sculpteurs barbouillent des images et font des poupées. Voil +tout! Il n'y aurait pas grand mal à cela. Il faudrait même +savoir gré aux poètes de n'employer les mots qu'après les avoir +dépouillés de toute signification si les malheureux qui se +livrent à cet amusement ne le prenaient point au sérieux et s'ils +n'y dévouaient point odieusement égoïstes, irritables, jaloux, +envieux, maniaques et déments. Ils attachent à ces niaiseries +des idées de gloire. Ce qui prouve leur délire. Car de toutes +les illusions qui peuvent naître dans un cerveau malade, la +gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste. C'est ce +qui me fait pitié. Ici, les laboureurs chantent dans le sillon +les chansons des aïeux; les bergers, assis au penchant des +collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines +de buis, et les ménagères pétrissent, pour les fêtes religieuses, +des pains en forme de colombes. Ce sont là des arts innocents, +que l'orgueil n'empoisonna pas. Ils sont faciles et +proportionnés à la faiblesse humaine. Au contraire, les arts des +villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance. + +» Mais ce qui afflige, enlaidit et déforme excessivement les +hommes, c'est la science, qui les met en rapport avec des objets +auxquels ils sont disproportionnés et altère les conditions +véritables de leur commerce avec la nature. Elle les excite +comprendre, quand il est évident qu'un animal est fait pour +sentir et ne pas comprendre; elle développe le cerveau, qui est +un organe inutile aux dépens des organes utiles, que nous avons +en commun avec les bêtes; elle nous détourne de la jouissance, +dont nous sentons le besoin instinctif; elle nous tourmente par +d'affreuses illusions, en nous représentant des monstres qui +n'existent que par elle; elle crée notre petitesse en mesurant +les astres, la brièveté de la vie en évaluant l'âge de la terre, +notre infirmité en nous faisant soupçonner ce que nous ne pouvons +ni voir ni atteindre, notre ignorance en nous cognant sans cesse +à l'inconnaissable et notre misère en multipliant nos curiosités +sans les satisfaire. + +» Je ne parle que de ses spéculations pures. Quand elle passe +l'application, elle n'invente que des appareils de torture et des +machines dans lesquelles les malheureux humains sont suppliciés. +Visitez quelque cité industrielle ou descendez dans une mine, et +dites si ce que vous voyez ne passe pas tout ce que les +théologiens les plus féroces ont imaginé de l'enfer. Pourtant, +on doute, a la réflexion, si les produits de l'industrie ne sont +pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquent qu'aux riches +qui s'en servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est +point le pire. J'ai connu des êtres de toutes les conditions: je +n'en ai point rencontré de si misérables qu'une femme du monde, +jeune et jolie, qui dépense, à Paris, chaque année, cinquante +mille francs pour ses robes. C'est un état qui conduit à la +névrose incurable. + +La belle fille aux yeux clairs nous versa le café avec un air de +stupidité heureuse. + +Mon ami Jean me la désigna du bout de sa pipe qu'il venait de +bourrer: + +--Voyez, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du +pain et qui portait, hier, au bout d'une fourche les bottes de +paille dont elle a encore des brins dans les cheveux. Elle est +heureuse et, quoi qu'elle fasse, innocente. Car c'est la science +et la civilisation qui ont créé le mal moral avec le mal +physique. Je suis presque aussi heureux qu'elle, étant presque +aussi stupide. Ne pensant à rien, je ne me tourmente plus. +N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas +même mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais +pas calculer les conséquences. De la sorte, je suis parfaitement +tranquille. + +--A votre place, lui dis-je, je n'aurai pas cette quiétude. Vous +n'avez pas supprimé assez complètement en vous la connaissance, +la pensée et l'action pour goûter une paix légitime. Prenez-y +garde: Quoi qu'on fasse, vivre, c'est agir. Les suites d'une +découverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce +qu'elles sont incalculables. Mais la pensée la plus simple, +l'acte le plus instinctif a aussi des conséquences incalculables. +Vous faites bien de l'honneur à l'intelligence, à la science et +l'industrie en croyant qu'elles tissent seules de leurs mains le +filet des destinées. Les forces inconscientes en ferment aussi +plus d'une maille. Peut-on prévoir l'effet d'un petit caillou +qui tombe d'une montagne? Cet effet peut être plus considérable +pour le sort de l'humanité que la publication du _Novum Organum_ +ou que la découverte de l'électricité. + +--Ce n'était un acte ni bien original, ni bien réfléchi, ni, +coup sûr, d'ordre scientifique que celui auquel Alexandre ou +Napoléon dut de naître. Toutefois des millions de destinées en +furent traversées. Sait-on jamais la valeur et le véritable sens +de ce que l'on fait? Il y a dans _les Mille et une Nuits_ un +conte auquel je ne puis me défendre d'attacher une signification +philosophique. C'est l'histoire de ce marchand arabe qui, au +retour d'un pèlerinage à la Mecque, s'assied au bord, d'une +fontaine pour manger des dattes, dont il jette les noyaux en +l'air. Un de ces noyaux tue le fils invisible d'un Génie. Le +pauvre homme ne croyait pas tant faire avec un noyau, et, quand +on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide. Il n'avait +pas assez médité sur les conséquences possibles de toute action. +Savons-nous jamais si, quand nous levons les bras, nous ne +frappons pas, comme fit ce marchand, un génie de l'air? À votre +place je ne serais pas tranquille. Qui vous dit, mon ami, que +votre repos dans ce prieuré couvert de lierre et de saxifrages +n'est pas un acte d'une importance plus grande pour l'humanit +que les découvertes de tous les savants, et d'un effet +véritablement désastreux dans l'avenir? + +--Ce n'est pas probable. + +--Ce n'est pas impossible. Vous menez une vie singulière. Vous +tenez des propos étranges qui peuvent être recueillis et publiés. +Il n'en faudrait pas plus, dans certaines circonstances, pour +devenir, malgré vous, et même à votre insu, le fondateur d'une +religion qui serait embrassée par des millions d'hommes, qu'elle +rendrait malheureux et méchants et qui massacreraient en votre +nom des milliers d'autres hommes. + +--Il faudrait donc mourir pour être innocent et tranquille? + +--Prenez-y garde encore: mourir, c'est accomplir un acte d'une +portée incalculable. + + + FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Jardin d'Épicure, by Anatole France + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN D'ÉPICURE *** + +This file should be named 5147-8.txt or 5147-8.zip + +Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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