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-Project Gutenberg's La Comédie humaine volume VI, by Honoré de Balzac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: La Comédie humaine volume VI
- Scènes de la vie de Province - Tome II
-
-Author: Honoré de Balzac
-
-Release Date: March 6, 2016 [EBook #51381]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE VOLUME VI ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur.
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- Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
- la version originale. Seules les corrections indiquées
- à la fin du texte ont été effectuées.
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-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- H. DE BALZAC.
-
-
- LA
- COMÉDIE HUMAINE
-
- SIXIÈME VOLUME.
-
-
- PREMIÈRE PARTIE.
- ÉTUDES DE MŒURS.
-
-
- DEUXIÈME LIVRE.
-
-
- PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
- RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
-
-
-
-
- SCÈNES
- DE LA
- VIE DE PROVINCE
-
- TOME II
-
-
- LES CÉLIBATAIRES. Le Curé de Tours.--Un Ménage de Garçon.
- LES PARISIENS EN PROVINCE. L'Illustre Gaudissart.--La Muse
- du Département.
-
-
- PARIS
- ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR,
- RUE DU JARDINET-SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 3.
-
- 1853
-
-
-
-
-[Illustration: L'ABBÉ BIROTTEAU, petit homme court, de constitution
-apoplectique, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte.]
-
-
-
-
-DEUXIÈME LIVRE
-
-SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
-
-
-
-
-LES CÉLIBATAIRES.
-
-(DEUXIÈME HISTOIRE.)
-
-
-LE CURÉ DE TOURS.
-
- A DAVID, STATUAIRE.
-
- _La durée de l'œuvre sur laquelle j'inscris votre nom, deux
- fois illustre dans ce siècle, est très-problématique; tandis
- que vous gravez le mien sur le bronze qui survit aux nations,
- ne fût-il frappé que par le vulgaire marteau du monnayeur.
- Les numismates ne seront-ils pas embarrassés de tant de têtes
- couronnées dans votre atelier, quand ils retrouveront parmi
- les cendres de Paris ces existences par vous perpétuées au
- delà de la vie des peuples, et dans lesquelles ils voudront
- voir des dynasties? A vous donc ce divin privilége, à moi la
- reconnaissance._
-
- DE BALZAC.
-
-
-Au commencement de l'automne de l'année 1826, l'abbé Birotteau,
-principal personnage de cette histoire, fut surpris par une averse en
-revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait
-donc aussi promptement que son embonpoint pouvait le lui permettre, la
-petite place déserte nommée _le Cloître_, qui se trouve derrière le
-chevet de Saint-Gatien, à Tours.
-
-L'abbé Birotteau, petit homme court, de constitution apoplectique, âgé
-d'environ soixante ans, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte.
-Or, entre toutes les petites misères de la vie humaine, celle pour
-laquelle le bon prêtre éprouvait le plus d'aversion, était le subit
-arrosement de ses souliers à larges agrafes d'argent et l'immersion
-de leurs semelles. En effet, malgré les chaussons de flanelle dans
-lesquels il s'empaquetait en tout temps les pieds avec le soin que les
-ecclésiastiques prennent d'eux-mêmes, il y gagnait toujours un peu
-d'humidité; puis, le lendemain, la goutte lui donnait infailliblement
-quelques preuves de sa constance. Néanmoins, comme le pavé du Cloître
-est toujours sec, que l'abbé Birotteau avait gagné trois livres dix
-sous au wisth chez madame de Listomère, il endura la pluie avec
-résignation depuis le milieu de la place de l'Archevêché, où elle avait
-commencé à tomber en abondance. En ce moment, il caressait d'ailleurs
-sa chimère, un désir déjà vieux de douze ans, un désir de prêtre! un
-désir qui, formé tous les soirs, paraissait alors près de s'accomplir;
-enfin, il s'enveloppait trop bien dans l'aumusse d'un canonicat vacant
-pour sentir les intempéries de l'air: pendant la soirée, les personnes
-habituellement réunies chez madame de Listomère lui avaient presque
-garanti sa nomination à la place de chanoine, alors vacante au Chapitre
-métropolitain de Saint-Gatien, en lui prouvant que personne ne la
-méritait mieux que lui, dont les droits long-temps méconnus étaient
-incontestables. S'il eût perdu au jeu, s'il eût appris que l'abbé
-Poirel, son concurrent, passait chanoine, le bonhomme eût alors trouvé
-la pluie bien froide. Peut-être eût-il médit de l'existence. Mais il se
-trouvait dans une de ces rares circonstances de la vie où d'heureuses
-sensations font tout oublier. En hâtant le pas, il obéissait à un
-mouvement machinal, et la vérité, si essentielle dans une histoire de
-mœurs, oblige à dire qu'il ne pensait ni à l'averse, ni à la goutte.
-
-Jadis, il existait dans le Cloître, du côté de la Grand'rue, plusieurs
-maisons réunies par une clôture, appartenant à la Cathédrale et où
-logeaient quelques dignitaires du Chapitre. Depuis l'aliénation des
-biens du clergé, la ville a fait du passage qui sépare ces maisons une
-rue, nommée rue de la _Psalette_, et par laquelle on va du Cloître à
-la Grand'rue. Ce nom indique suffisamment que là demeurait autrefois
-le grand Chantre, ses écoles et ceux qui vivaient sous sa dépendance.
-Le côté gauche de cette rue est rempli par une seule maison dont
-les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Gatien qui
-sont implantés dans son petit jardin étroit, de manière à laisser
-en doute si la Cathédrale fut bâtie avant ou après cet antique
-logis. Mais en examinant les arabesques et la forme des fenêtres,
-le cintre de la porte, et l'extérieur de cette maison brunie par
-le temps, un archéologue voit qu'elle a toujours fait partie du
-monument magnifique avec lequel elle est mariée. Un antiquaire, s'il
-y en avait à Tours, une des villes les moins littéraires de France,
-pourrait même reconnaître, à l'entrée du passage dans le Cloître,
-quelques vestiges de l'arcade qui formait jadis le portail de ces
-habitations ecclésiastiques et qui devait s'harmonier au caractère
-général de l'édifice. Située au nord de Saint-Gatien, cette maison
-se trouve continuellement dans les ombres projetées par cette grande
-cathédrale sur laquelle le temps a jeté son manteau noir, imprimé ses
-rides, semé son froid humide, ses mousses et ses hautes herbes. Aussi
-cette habitation est-elle toujours enveloppée dans un profond silence
-interrompu seulement par le bruit des cloches, par le chant des offices
-qui franchit les murs de l'église, ou par les cris des choucas nichés
-dans le sommet des clochers. Cet endroit est un désert de pierres, une
-solitude pleine de physionomie, et qui ne peut être habitée que par
-des êtres arrivés à une nullité complète ou doués d'une force d'âme
-prodigieuse. La maison dont il s'agit avait toujours été occupée par
-des abbés, et appartenait à une vieille fille nommée mademoiselle
-Gamard. Quoique ce bien eût été acquis de la nation, pendant la
-Terreur, par le père de mademoiselle Gamard; comme depuis vingt ans
-cette vieille fille y logeait des prêtres, personne ne s'avisait de
-trouver mauvais, sous la Restauration, qu'une dévote conservât un bien
-national: peut-être les gens religieux lui supposaient-ils l'intention
-de le léguer au Chapitre, et les gens du monde n'en voyaient-ils pas la
-destination changée.
-
-L'abbé Birotteau se dirigeait donc vers cette maison, où il demeurait
-depuis deux ans. Son appartement avait été, comme l'était alors le
-canonicat, l'objet de son envie et son _hoc erat in votis_ pendant
-une douzaine d'années. Être le pensionnaire de mademoiselle Gamard
-et devenir chanoine, furent les deux grandes affaires de sa vie; et
-peut-être résument-elles exactement l'ambition d'un prêtre, qui, se
-considérant comme en voyage vers l'éternité, ne peut souhaiter en ce
-monde qu'un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres, des
-souliers à agrafes d'argent, choses suffisantes pour les besoins de la
-bête, et un canonicat pour satisfaire l'amour-propre, ce sentiment
-indicible qui nous suivra, dit-on, jusqu'auprès de Dieu, puisqu'il y
-a des grades parmi les saints. Mais la convoitise de l'appartement
-alors habité par l'abbé Birotteau, ce sentiment minime aux yeux
-des gens du monde, avait été pour lui toute une passion, passion
-pleine d'obstacles, et, comme les plus criminelles passions, pleines
-d'espérances, de plaisirs et de remords.
-
-La distribution intérieure et la contenance de sa maison n'avaient pas
-permis à mademoiselle Gamard d'avoir plus de deux pensionnaires logés.
-Or, environ douze ans avant le jour où Birotteau devint le pensionnaire
-de cette fille, elle s'était chargée d'entretenir en joie et en
-santé monsieur l'abbé Troubert et monsieur l'abbé Chapeloud. L'abbé
-Troubert vivait. L'abbé Chapeloud était mort, et Birotteau lui avait
-immédiatement succédé.
-
-Feu monsieur l'abbé Chapeloud, en son vivant chanoine de Saint-Gatien,
-avait été l'ami intime de l'abbé Birotteau. Toutes les fois que le
-vicaire était entré chez le chanoine, il en avait admiré constamment
-l'appartement, les meubles et la bibliothèque. De cette admiration
-naquit un jour l'envie de posséder ces belles choses. Il avait été
-impossible à l'abbé Birotteau d'étouffer ce désir, qui souvent le fit
-horriblement souffrir quand il venait à penser que la mort de son
-meilleur ami pouvait seule satisfaire cette cupidité cachée, mais
-qui allait toujours croissant. L'abbé Chapeloud et son ami Birotteau
-n'étaient pas riches. Tous deux fils de paysans, ils n'avaient rien
-autre chose que les faibles émoluments accordés aux prêtres; et leurs
-minces économies furent employées à passer les temps malheureux de
-la Révolution. Quand Napoléon rétablit le culte catholique, l'abbé
-Chapeloud fut nommé chanoine de Saint-Gatien, et Birotteau devint
-vicaire de la Cathédrale. Chapeloud se mit alors en pension chez
-mademoiselle Gamard. Lorsque Birotteau vint visiter le chanoine dans sa
-nouvelle demeure, il trouva l'appartement parfaitement bien distribué;
-mais il n'y vit rien autre chose. Le début de cette concupiscence
-mobilière fut semblable à celui d'une passion vraie, qui, chez un jeune
-homme, commence quelquefois par une froide admiration pour la femme que
-plus tard il aimera toujours.
-
-Cet appartement, desservi par un escalier en pierre, se trouvait dans
-un corps de logis à l'exposition du midi. L'abbé Troubert occupait le
-rez-de-chaussée, et mademoiselle Gamard le premier étage du principal
-bâtiment situé sur la rue. Lorsque Chapeloud entra dans son logement,
-les pièces étaient nues et les plafonds noircis par la fumée. Les
-chambranles des cheminées en pierre assez mal sculptée n'avaient
-jamais été peints. Pour tout mobilier, le pauvre chanoine y mit
-d'abord un lit, une table, quelques chaises, et le peu de livres qu'il
-possédait. L'appartement ressemblait à une belle femme en haillons.
-Mais, deux ou trois ans après, une vieille dame ayant laissé deux
-mille francs à l'abbé Chapeloud, il employa cette somme à l'emplette
-d'une bibliothèque en chêne, provenant de la démolition d'un château
-dépecé par la Bande Noire, et remarquable par des sculptures dignes de
-l'admiration des artistes. L'abbé fit cette acquisition, séduit moins
-par le bon marché que par la parfaite concordance qui existait entre
-les dimensions de ce meuble et celles de la galerie. Ses économies lui
-permirent alors de restaurer entièrement la galerie jusque-là pauvre et
-délaissée. Le parquet fut soigneusement frotté, le plafond blanchi; et
-les boiseries furent peintes de manière à figurer les teintes et les
-nœuds du chêne. Une cheminée de marbre remplaça l'ancienne. Le chanoine
-eut assez de goût pour chercher et pour trouver de vieux fauteuils en
-bois de noyer sculpté. Puis une longue table en ébène et deux meubles
-de Boulle achevèrent de donner à cette galerie une physionomie pleine
-de caractère. Dans l'espace de deux ans, les libéralités de plusieurs
-personnes dévotes, et des legs de ses pieuses pénitentes, quoique
-légers, remplirent de livres les rayons de la bibliothèque alors vide.
-Enfin, un oncle de Chapeloud, ancien Oratorien, lui légua en mourant
-une collection complète in-folio des Pères de l'Église, et plusieurs
-autres grands ouvrages précieux pour un ecclésiastique. Birotteau,
-surpris de plus en plus par les transformations successives de cette
-galerie jadis nue, arriva par degrés à une involontaire convoitise. Il
-souhaita posséder ce cabinet, si bien en rapport avec la gravité des
-mœurs ecclésiastiques. Cette passion s'accrut de jour en jour. Occupé
-pendant des journées entières à travailler dans cet asile, le vicaire
-put en apprécier le silence et la paix, après en avoir primitivement
-admiré l'heureuse distribution. Pendant les années suivantes, l'abbé
-Chapeloud fit de la cellule un oratoire que ses dévotes amies se
-plurent à embellir. Plus tard encore, une dame offrit au chanoine
-pour sa chambre un meuble en tapisserie qu'elle avait faite elle-même
-pendant long-temps sous les yeux de cet homme aimable sans qu'il en
-soupçonnât la destination. Il en fut alors de la chambre à coucher
-comme de la galerie, elle éblouit le vicaire. Enfin, trois ans avant sa
-mort, l'abbé Chapeloud avait complété le comfortable de son appartement
-en en décorant le salon. Quoique simplement garni de velours d'Utrecht
-rouge, le meuble avait séduit Birotteau. Depuis le jour où le camarade
-du chanoine vit les rideaux de lampasse rouge, les meubles d'acajou,
-le tapis d'Aubusson qui ornaient cette vaste pièce peinte à neuf,
-l'appartement de Chapeloud devint pour lui l'objet d'une monomanie
-secrète. Y demeurer, se coucher dans le lit à grands rideaux de soie
-où couchait le chanoine, et trouver toutes ses aises autour de lui,
-comme les trouvait Chapeloud, fut pour Birotteau le bonheur complet:
-il ne voyait rien au delà. Tout ce que les choses du monde font naître
-d'envie et d'ambition dans le cœur des autres hommes se concentra
-chez l'abbé Birotteau dans le sentiment secret et profond avec lequel
-il désirait un intérieur semblable à celui que s'était créé l'abbé
-Chapeloud. Quand son ami tombait malade, il venait certes chez lui
-conduit par une sincère affection; mais, en apprenant l'indisposition
-du chanoine, ou en lui tenant compagnie, il s'élevait, malgré lui,
-dans le fond de son âme mille pensées dont la formule la plus simple
-était toujours:--Si Chapeloud mourait, je pourrais avoir son logement.
-Cependant, comme Birotteau avait un cœur excellent, des idées étroites
-et une intelligence bornée, il n'allait pas jusqu'à concevoir les
-moyens de se faire léguer la bibliothèque et les meubles de son ami.
-
-L'abbé Chapeloud, égoïste aimable et indulgent, devina la passion de
-son ami, ce qui n'était pas difficile, et la lui pardonna, ce qui
-peut sembler moins facile chez un prêtre. Mais aussi le vicaire, dont
-l'amitié resta toujours la même, ne cessa-t-il pas de se promener
-avec son ami tous les jours dans la même allée du mail de Tours, sans
-lui faire tort un seul moment du temps consacré depuis vingt années
-à cette promenade. Birotteau, qui considérait ses vœux involontaires
-comme des fautes, eût été capable, par contrition, du plus grand
-dévouement pour l'abbé Chapeloud. Celui-ci paya sa dette envers une
-fraternité si naïvement sincère en disant, quelques jours avant sa mort
-au vicaire, qui lui lisait la Quotidienne:--Pour cette fois, tu auras
-l'appartement. Je sens que tout est fini pour moi. En effet, par son
-testament, l'abbé Chapeloud légua sa bibliothèque et son mobilier à
-Birotteau. La possession de ces choses, si vivement désirées, et la
-perspective d'être pris en pension par mademoiselle Gamard, adoucirent
-beaucoup la douleur que causait à Birotteau la perte de son ami le
-chanoine: il ne l'aurait peut-être pas ressuscité, mais il le pleura.
-Pendant quelques jours il fut comme Gargantua, dont la femme étant
-morte en accouchant de Pantagruel, ne savait s'il devait se réjouir
-de la naissance de son fils, ou se chagriner d'avoir enterré sa bonne
-Badbec, et qui se trompait en se réjouissant de la mort de sa femme, et
-déplorant la naissance de Pantagruel.
-
-L'abbé Birotteau passa les premiers jours de son deuil à vérifier
-les ouvrages de _sa_ bibliothèque, à se servir de _ses_ meubles, à
-les examiner, en disant d'un ton qui, malheureusement, n'a pu être
-noté:--Pauvre Chapeloud! Enfin sa joie et sa douleur l'occupaient tant
-qu'il ne ressentit aucune peine de voir donner à un autre la place de
-chanoine, dans laquelle feu Chapeloud espérait avoir Birotteau pour
-successeur. Mademoiselle Gamard ayant pris avec plaisir le vicaire
-en pension, celui-ci participa dès-lors à toutes les félicités de
-la vie matérielle que lui vantait le défunt chanoine. Incalculables
-avantages! A entendre feu l'abbé Chapeloud, aucun de tous les prêtres
-qui habitaient la ville de Tours ne pouvait être, sans en excepter
-l'Archevêque, l'objet de soins aussi délicats, aussi minutieux que
-ceux prodigués par mademoiselle Gamard à ses deux pensionnaires. Les
-premiers mots que disait le chanoine à son ami, en se promenant sur le
-Mail, avaient presque toujours trait au succulent dîner qu'il venait
-de faire, et il était bien rare que, pendant les sept promenades de la
-semaine, il ne lui arrivât pas de dire au moins quatorze fois:--Cette
-excellente fille a certes pour vocation le service ecclésiastique.
-
---Pensez donc, disait l'abbé Chapeloud à Birotteau, que, pendant
-douze années consécutives, linge blanc, aubes, surplis, rabats, rien
-ne m'a jamais manqué. Je trouve toujours chaque chose en place, en
-nombre suffisant, et sentant l'iris. Mes meubles sont frottés, et
-toujours si bien essuyés que, depuis long-temps, je ne connais plus la
-poussière. En avez-vous vu un seul grain chez moi? Jamais! Puis le bois
-de chauffage est bien choisi, les moindres choses sont excellentes;
-bref, il semble que mademoiselle Gamard ait sans cesse un œil dans ma
-chambre. Je ne me souviens pas d'avoir sonné deux fois, en dix ans,
-pour demander quoi que ce fût. Voilà vivre! N'avoir rien à chercher,
-pas même ses pantoufles. Trouver toujours bon feu, bonne table. Enfin,
-mon soufflet m'impatientait, il avait le larynx embarrassé, je ne m'en
-suis pas plaint deux fois. Bast, le lendemain mademoiselle m'a donné un
-très-joli soufflet, et cette paire de badines avec lesquelles vous me
-voyez tisonnant.
-
-Birotteau, pour toute réponse, disait:--Sentant l'iris! Ce _sentant
-l'iris_ le frappait toujours. Les paroles du chanoine accusaient
-un bonheur fantastique pour le pauvre vicaire, à qui ses rabats et
-ses aubes faisaient tourner la tête; car il n'avait aucun ordre, et
-oubliait assez fréquemment de commander son dîner. Aussi, soit en
-quêtant, soit en disant la messe, quand il apercevait mademoiselle
-Gamard à Saint-Gatien, ne manquait-il jamais de lui jeter un regard
-doux et bienveillant, comme sainte Thérèse pouvait en jeter au ciel. Le
-bien-être que désire toute créature, et qu'il avait si souvent rêvé,
-lui était donc échu. Cependant, comme il est difficile à tout le monde,
-même à un prêtre, de vivre sans un dada; depuis dix-huit mois, l'abbé
-Birotteau avait remplacé ses deux passions satisfaites par le souhait
-d'un canonicat. Le titre de chanoine était devenu pour lui ce que doit
-être la pairie pour un ministre plébéien. Aussi la probabilité de sa
-nomination, les espérances qu'on venait de lui donner chez madame de
-Listomère, lui tournaient-elles si bien la tête qu'il ne se rappela y
-avoir oublié son parapluie qu'en arrivant à son domicile. Peut-être
-même, sans la pluie qui tombait alors à torrents, ne s'en serait-il pas
-souvenu, tant il était absorbé par le plaisir avec lequel il rabâchait
-en lui-même tout ce que lui avaient dit, au sujet de sa promotion,
-les personnes de la société de madame de Listomère, vieille dame chez
-laquelle il passait la soirée du mercredi. Le vicaire sonna vivement
-comme pour dire à la servante de ne pas le faire attendre. Puis il se
-serra dans le coin de la porte, afin de se laisser arroser le moins
-possible; mais l'eau qui tombait du toit coula précisément sur le
-bout de ses souliers, et le vent poussa par moments sur lui certaines
-bouffées de pluie assez semblables à des douches. Après avoir calculé
-le temps nécessaire pour sortir de la cuisine et venir tirer le cordon
-placé sous la porte, il resonna encore de manière à produire un
-carillon très-significatif.--Ils ne peuvent pas être sortis, se dit-il
-en n'entendant aucun mouvement dans l'intérieur. Et pour la troisième
-fois il recommença sa sonnerie, qui retentit si aigrement dans la
-maison, et fut si bien répétée par tous les échos de la Cathédrale,
-qu'à ce factieux tapage il était impossible de ne pas se réveiller.
-Aussi, quelques instants après, n'entendit-il pas, sans un certain
-plaisir mêlé d'humeur, les sabots de la servante qui claquaient sur
-le petit pavé caillouteux. Néanmoins le malaise du podagre ne finit
-pas aussitôt qu'il le croyait. Au lieu de tirer le cordon, Marianne
-fut obligée d'ouvrir la serrure de la porte avec la grosse clef et de
-défaire les verrous.
-
---Comment me laissez-vous sonner trois fois par un temps pareil? dit-il
-à Marianne.
-
---Mais, monsieur, vous voyez bien que la porte était fermée. Tout le
-monde est couché depuis long-temps, les trois quarts de dix heures sont
-sonnés. Mademoiselle aura cru que vous n'étiez pas sorti.
-
---Mais vous m'avez bien vu partir, vous! D'ailleurs mademoiselle sait
-bien que je vais chez madame de Listomère tous les mercredis.
-
---Ma foi! monsieur, j'ai fait ce que mademoiselle m'a commandé de
-faire, répondit Marianne en fermant la porte.
-
-Ces paroles portèrent à l'abbé Birotteau un coup qui lui fut d'autant
-plus sensible que sa rêverie l'avait rendu plus complétement heureux.
-Il se tut, suivit Marianne à la cuisine pour prendre son bougeoir,
-qu'il supposait y avoir été mis. Mais, au lieu d'entrer dans la
-cuisine, Marianne mena l'abbé chez lui, où le vicaire aperçut son
-bougeoir sur une table qui se trouvait à la porte du salon rouge, dans
-une espèce d'antichambre formée par le palier de l'escalier auquel
-le défunt chanoine avait adapté une grande clôture vitrée. Muet de
-surprise, il entra promptement dans sa chambre, n'y vit pas de feu dans
-la cheminée, et appela Marianne, qui n'avait pas encore eu le temps de
-descendre.
-
---Vous n'avez donc pas allumé de feu? dit-il.
-
---Pardon, monsieur l'abbé, répondit-elle. Il se sera éteint.
-
-Birotteau regarda de nouveau le foyer, et s'assura que le feu était
-resté couvert depuis le matin.
-
---J'ai besoin de me sécher les pieds, reprit-il, faites-moi du feu.
-
-Marianne obéit avec la promptitude d'une personne qui avait envie de
-dormir. Tout en cherchant lui-même ses pantoufles qu'il ne trouvait pas
-au milieu de son tapis de lit, comme elles y étaient jadis, l'abbé fit,
-sur la manière dont Marianne était habillée, certaines observations
-par lesquelles il lui fut démontré qu'elle ne sortait pas de son lit,
-comme elle le lui avait dit. Il se souvint alors que, depuis environ
-quinze jours, il était sevré de tous ces petits soins qui, pendant
-dix-huit mois, lui avaient rendu la vie si douce à porter. Or, comme
-la nature des esprits étroits les porte à deviner les minuties, il se
-livra soudain à de très-grandes réflexions sur ces quatre événements,
-imperceptibles pour tout autre, mais qui, pour lui, constituaient
-quatre catastrophes. Il s'agissait évidemment de la perte entière de
-son bonheur, dans l'oubli des pantoufles, dans le mensonge de Marianne
-relativement au feu, dans le transport insolite de son bougeoir sur
-la table de l'antichambre, et dans la station forcée qu'on lui avait
-ménagée, par la pluie, sur le seuil de la porte.
-
-Quand la flamme eut brillé dans le foyer, quand la lampe de nuit fut
-allumée, et que Marianne l'eut quitté sans lui demander, comme elle le
-faisait jadis:--Monsieur a-t-il encore besoin de quelque chose? l'abbé
-Birotteau se laissa doucement aller dans la belle et ample bergère de
-son défunt ami; mais le mouvement par lequel il y tomba eut quelque
-chose de triste. Le bonhomme était accablé sous le pressentiment d'un
-affreux malheur. Ses yeux se tournèrent successivement sur le beau
-cartel, sur la commode, sur les siéges, les rideaux, les tapis, le
-lit en tombeau, le bénitier, le crucifix, sur une Vierge du Valentin,
-sur un Christ de Lebrun, enfin sur tous les accessoires de cette
-chambre; et l'expression de sa physionomie révéla les douleurs du plus
-tendre adieu qu'un amant ait jamais fait à sa première maîtresse,
-ou un vieillard à ses derniers arbres plantés. Le vicaire venait de
-reconnaître, un peu tard à la vérité, les signes d'une persécution
-sourde exercée sur lui depuis environ trois mois par mademoiselle
-Gamard, dont les mauvaises intentions eussent sans doute été beaucoup
-plus tôt devinées par un homme d'esprit. Les vieilles filles
-n'ont-elles pas toutes un certain talent pour accentuer les actions
-et les mots que la haine leur suggère? Elles égratignent à la manière
-des chats. Puis, non-seulement elles blessent, mais elles éprouvent
-du plaisir à blesser, et à faire voir à leur victime qu'elles l'ont
-blessée. Là où un homme du monde ne se serait pas laissé griffer deux
-fois, le bon Birotteau avait besoin de plusieurs coups de patte dans la
-figure avant de croire à une intention méchante.
-
-Aussitôt, avec cette sagacité questionneuse que contractent les
-prêtres habitués à diriger les consciences et à creuser des riens au
-fond du confessionnal, l'abbé Birotteau se mit à établir, comme s'il
-s'agissait d'une controverse religieuse, la proposition suivante:--En
-admettant que mademoiselle Gamard n'ait plus songé à la soirée de
-madame de Listomère, que Marianne ait oublié de faire mon feu, que l'on
-m'ait cru rentré; attendu que j'ai descendu ce matin, et moi-même!
-_mon bougeoir!!!_ il est impossible que mademoiselle Gamard, en le
-voyant dans son salon, ait pu me supposer couché. _Ergo_, mademoiselle
-Gamard a voulu me laisser à la porte par la pluie; et, en faisant
-remonter mon bougeoir chez moi, elle a eu l'intention de me faire
-connaître...--Quoi? dit-il tout haut, emporté par la gravité des
-circonstances, en se levant pour quitter ses habits mouillés, prendre
-sa robe de chambre et se coiffer de nuit. Puis il alla de son lit à la
-cheminée, en gesticulant et lançant sur des tons différents les phrases
-suivantes, qui toutes furent terminées d'une voix de fausset, comme
-pour remplacer des points d'interjection.
-
---Que diantre lui ai-je fait? Pourquoi m'en veut-elle? Marianne n'a
-pas dû oublier mon feu! C'est mademoiselle qui lui aura dit de ne pas
-l'allumer! Il faudrait être un enfant pour ne pas s'apercevoir, au ton
-et aux manières qu'elle prend avec moi, que j'ai eu le malheur de lui
-déplaire. Jamais il n'est arrivé rien de pareil à Chapeloud! Il me sera
-impossible de vivre au milieu des tourments que... A mon âge...
-
-Il se coucha dans l'espoir d'éclaircir le lendemain matin la cause de
-la haine qui détruisait à jamais ce bonheur dont il avait joui pendant
-deux ans, après l'avoir si long-temps désiré. Hélas! les secrets motifs
-du sentiment que mademoiselle Gamard lui portait devaient lui être
-éternellement inconnus, non qu'ils fussent difficiles à deviner, mais
-parce que le pauvre homme manquait de cette bonne foi avec laquelle les
-grandes âmes et les fripons savent réagir sur eux-mêmes et se juger.
-Un homme de génie ou un intrigant seuls, se disent:--J'ai eu tort.
-L'intérêt et le talent sont les seuls conseillers consciencieux et
-lucides. Or, l'abbé Birotteau, dont la bonté allait jusqu'à la bêtise,
-dont l'instruction n'était en quelque sorte que plaquée à force de
-travail, qui n'avait aucune expérience du monde ni de ses mœurs, et qui
-vivait entre la messe et le confessionnal, grandement occupé de décider
-les cas de conscience les plus légers, en sa qualité de confesseur des
-pensionnats de la ville et de quelques belles âmes qui l'appréciaient,
-l'abbé Birotteau pouvait être considéré comme un grand enfant, à qui
-la majeure partie des pratiques sociales était complétement étrangère.
-Seulement, l'égoïsme naturel à toutes les créatures humaines, renforcé
-par l'égoïsme particulier au prêtre, et par celui de la vie étroite
-que l'on mène en province, s'était insensiblement développé chez lui,
-sans qu'il s'en doutât. Si quelqu'un eût pu trouver assez d'intérêt à
-fouiller l'âme du vicaire, pour lui démontrer que, dans les infiniment
-petits détails de son existence et dans les devoirs minimes de sa vie
-privée, il manquait essentiellement de ce dévouement dont il croyait
-faire profession, il se serait puni lui-même, et se serait mortifié
-de bonne foi. Mais ceux que nous offensons, même à notre insu, nous
-tiennent peu compte de notre innocence, ils veulent et savent se
-venger. Donc Birotteau, quelque faible qu'il fût, dut être soumis aux
-effets de cette grande Justice distributive, qui va toujours chargeant
-le monde d'exécuter ses arrêts, nommés par certains niais _les malheurs
-de la vie_.
-
-Il y eut cette différence entre feu l'abbé Chapeloud et le vicaire,
-que l'un était un égoïste adroit et spirituel, et l'autre un franc et
-maladroit égoïste. Lorsque l'abbé Chapeloud vint se mettre en pension
-chez mademoiselle Gamard, il sut parfaitement juger le caractère de
-son hôtesse. Le confessionnal lui avait appris à connaître tout ce que
-le malheur de se trouver en dehors de la société, met d'amertume au
-cœur d'une vieille fille, il calcula donc sagement sa conduite chez
-mademoiselle Gamard. L'hôtesse, n'ayant guère alors que trente-huit
-ans, gardait encore quelques prétentions, qui, chez ces discrètes
-personnes, se changent plus tard en une haute estime d'elles-mêmes.
-Le chanoine comprit que, pour bien vivre avec mademoiselle Gamard,
-il devait lui toujours accorder les mêmes attentions et les mêmes
-soins, être plus infaillible que ne l'est le pape. Pour obtenir ce
-résultat, il ne laissa s'établir entre elle et lui que les points de
-contact strictement ordonnés par la politesse, et ceux qui existent
-nécessairement entre des personnes vivant sous le même toit. Ainsi,
-quoique l'abbé Troubert et lui fissent régulièrement trois repas par
-jour, il s'était abstenu de partager le déjeuner commun, en habituant
-mademoiselle Gamard à lui envoyer dans son lit une tasse de café à
-la crème. Puis, il avait évité les ennuis du souper en prenant tous
-les soirs du thé dans les maisons où il allait passer ses soirées.
-Il voyait ainsi rarement son hôtesse à un autre moment de la journée
-que celui du dîner; mais il venait toujours quelques instants avant
-l'heure fixée. Durant cette espèce de visite polie, il lui avait
-adressé, pendant les douze années qu'il passa sous son toit, les mêmes
-questions, en obtenant d'elle les mêmes réponses. La manière dont avait
-dormi mademoiselle Gamard durant la nuit, son déjeuner, les petits
-événements domestiques, l'air de son visage, l'hygiène de sa personne,
-le temps qu'il faisait, la durée des offices, les incidents de la
-messe, enfin la santé de tel ou tel prêtre faisaient tous les frais de
-cette conversation périodique. Pendant le dîner, il procédait toujours
-par des flatteries indirectes, allant sans cesse de la qualité d'un
-poisson, du bon goût des assaisonnements ou des qualités d'une sauce,
-aux qualités de mademoiselle Gamard et à ses vertus de maîtresse de
-maison. Il était sûr de caresser toutes les vanités de la vieille fille
-en vantant l'art avec lequel étaient faits ou préparés ses confitures,
-ses cornichons, ses conserves, ses pâtés, et autres inventions
-gastronomiques. Enfin, jamais le rusé chanoine n'était sorti du salon
-jaune de son hôtesse, sans dire que, dans aucune maison de Tours, on
-ne prenait du café aussi bon que celui qu'il venait d'y déguster.
-Grâce à cette parfaite entente du caractère de mademoiselle Gamard,
-et à cette science d'existence professée pendant douze années par le
-chanoine, il n'y eut jamais entre eux matière à discuter le moindre
-point de discipline intérieure. L'abbé Chapeloud avait tout d'abord
-reconnu les angles, les aspérités, le rêche de cette vieille fille,
-et réglé l'action des tangentes inévitables entre leurs personnes, de
-manière à obtenir d'elle toutes les concessions nécessaires au bonheur
-et à la tranquillité de sa vie. Aussi, mademoiselle Gamard disait-elle
-que l'abbé Chapeloud était un homme très-aimable, extrêmement facile à
-vivre, et de beaucoup d'esprit.
-
-Quant à l'abbé Troubert, la dévote n'en disait absolument rien.
-Complétement entré dans le mouvement de sa vie comme un satellite
-dans l'orbite de sa planète, Troubert était pour elle une sorte de
-créature intermédiaire entre les individus de l'espèce humaine et ceux
-de l'espèce canine; il se trouvait classé dans son cœur immédiatement
-avant la place destinée aux amis et celle occupée par un gros carlin
-poussif qu'elle aimait tendrement; elle le gouvernait entièrement,
-et la promiscuité de leurs intérêts devint si grande, que bien des
-personnes, parmi celles de la société de mademoiselle Gamard, pensaient
-que l'abbé Troubert avait des vues sur la fortune de la vieille fille,
-se l'attachait insensiblement par une continuelle patience, et la
-dirigeait d'autant mieux qu'il paraissait lui obéir, sans laisser
-apercevoir en lui le moindre désir de la mener.
-
-Lorsque l'abbé Chapeloud mourut, la vieille fille, qui voulait un
-pensionnaire de mœurs douces, pensa naturellement au vicaire. Le
-testament du chanoine n'était pas encore connu, que déjà mademoiselle
-Gamard méditait de donner le logement du défunt à son bon abbé
-Troubert, qu'elle trouvait fort mal au rez-de-chaussée. Mais quand
-l'abbé Birotteau vint stipuler avec la vieille fille les conventions
-chirographaires de sa pension, elle le vit si fort épris de cet
-appartement pour lequel il avait nourri si long-temps des désirs dont
-la violence pouvait alors être avouée, qu'elle n'osa lui parler d'un
-échange, et fit céder l'affection aux exigences de l'intérêt. Pour
-consoler le bien-aimé chanoine, mademoiselle remplaça les larges
-briques blanches de Château-Regnauld qui formaient le carrelage de
-l'appartement par un parquet en point de Hongrie, et reconstruisit une
-cheminée qui fumait.
-
-L'abbé Birotteau avait vu pendant douze ans son ami Chapeloud, sans
-avoir jamais eu la pensée de chercher d'où procédait l'extrême
-circonspection de ses rapports avec mademoiselle Gamard. En venant
-demeurer chez cette sainte fille, il se trouvait dans la situation
-d'un amant sur le point d'être heureux. Quand il n'aurait pas été déjà
-naturellement aveugle d'intelligence, ses yeux étaient trop éblouis par
-le bonheur pour qu'il lui fût possible de juger mademoiselle Gamard,
-et de réfléchir sur la mesure à mettre dans ses relations journalières
-avec elle.
-
-Mademoiselle Gamard, vue de loin et à travers le prisme des félicités
-matérielles que le vicaire rêvait de goûter près d'elle, lui semblait
-une créature parfaite, une chrétienne accomplie, une personne
-essentiellement charitable, la femme de l'Évangile, la vierge sage,
-décorée de ces vertus humbles et modestes qui répandent sur la vie un
-céleste parfum. Aussi, avec tout l'enthousiasme d'un homme qui parvient
-à un but long-temps souhaité, avec la candeur d'un enfant et la niaise
-étourderie d'un vieillard sans expérience mondaine, entra-t-il dans la
-vie de mademoiselle Gamard, comme une mouche se prend dans la toile
-d'une araignée. Ainsi, le premier jour où il vint dîner et coucher chez
-la vieille fille, il fut retenu dans son salon par le désir de faire
-connaissance avec elle, aussi bien que par cet inexplicable embarras
-qui gêne souvent les gens timides, et leur fait craindre d'être impolis
-en interrompant une conversation pour sortir. Il y resta donc pendant
-toute la soirée.
-
-Une autre vieille fille, amie de Birotteau, nommée mademoiselle Salomon
-de Villenoix, vint le soir. Mademoiselle Gamard eut alors la joie
-d'organiser chez elle une partie de boston. Le vicaire trouva, en se
-couchant, qu'il avait passé une très-agréable soirée. Ne connaissant
-encore que fort légèrement mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert,
-il n'aperçut que la superficie de leurs caractères. Peu de personnes
-montrent tout d'abord leurs défauts à nu. Généralement, chacun tâche
-de se donner une écorce attrayante. L'abbé Birotteau conçut donc le
-charmant projet de consacrer ses soirées à mademoiselle Gamard, au
-lieu d'aller les passer au dehors. L'hôtesse avait, depuis quelques
-années, enfanté un désir qui se reproduisait plus fort de jour en
-jour. Ce désir, que forment les vieillards et même les jolies femmes,
-était devenu chez elle une passion semblable à celle de Birotteau pour
-l'appartement de son ami Chapeloud, et tenait au cœur de la vieille
-fille par les sentiments d'orgueil et d'égoïsme, d'envie et de vanité
-qui préexistent chez les gens du monde. Cette histoire est de tous les
-temps: il suffit d'étendre un peu le cercle étroit au fond duquel vont
-agir ces personnages pour trouver la raison coefficiente des événements
-qui arrivent dans les sphères les plus élevées de la société.
-
-Mademoiselle Gamard passait alternativement ses soirées dans six ou
-huit maisons différentes. Soit qu'elle regrettât d'être obligée d'aller
-chercher le monde et se crût en droit, à son âge, d'en exiger quelque
-retour; soit que son amour-propre eût été froissé de ne point avoir
-de société à elle; soit enfin que sa vanité désirât les compliments
-et les avantages dont elle voyait jouir ses amies, toute son ambition
-était de rendre son salon le point d'une réunion vers laquelle chaque
-soir un certain nombre de personnes se dirigeassent _avec plaisir_.
-Quand Birotteau et son amie mademoiselle Salomon eurent passé quelques
-soirées chez elle, en compagnie du fidèle et patient abbé Troubert; un
-soir en sortant de Saint-Gatien, mademoiselle Gamard dit aux bonnes
-amies, de qui elle se considérait comme l'esclave jusqu'alors, que
-les personnes qui voulaient la voir pouvaient bien venir une fois par
-semaine chez elle où elle réunissait un nombre d'amis suffisant pour
-faire une partie de boston; elle ne devait pas laisser seul l'abbé
-Birotteau, son nouveau pensionnaire; mademoiselle Salomon n'avait pas
-encore manqué une seule soirée de la semaine; elle appartenait à ses
-amis, et que.... et que.... etc., etc.... Ses paroles furent d'autant
-plus humblement altières et abondamment doucereuses, que mademoiselle
-Salomon de Villenoix tenait à la société la plus aristocratique de
-Tours. Quoique mademoiselle Salomon vînt uniquement par amitié pour le
-vicaire, mademoiselle Gamard triomphait de l'avoir dans son salon, et
-se vit, grâce à l'abbé Birotteau, sur le point de faire réussir son
-grand dessein de former un cercle qui pût devenir aussi nombreux, aussi
-agréable que l'étaient ceux de madame de Listomère, de mademoiselle
-Merlin de La Blottière, et autres dévotes en possession de recevoir la
-société pieuse de Tours.
-
-Mais, hélas! l'abbé Birotteau fit avorter l'espoir de mademoiselle
-Gamard. Or, si tous ceux qui dans leur vie sont parvenus à jouir d'un
-bonheur souhaité long-temps, ont compris la joie que put avoir le
-vicaire en se couchant dans le lit de Chapeloud, ils devront aussi
-prendre une légère idée du chagrin que mademoiselle Gamard ressentit au
-renversement de son plan favori. Après avoir pendant six mois accepté
-son bonheur assez patiemment, Birotteau déserta le logis, entraînant
-avec lui mademoiselle Salomon. Malgré des efforts inouïs, l'ambitieuse
-Gamard avait à peine recruté cinq à six personnes, dont l'assiduité fut
-très-problématique, et il fallait au moins quatre gens fidèles pour
-constituer un boston. Elle fut donc forcée de faire amende honorable
-et de retourner chez ses anciennes amies, car les vieilles filles
-se trouvent en trop mauvaise compagnie avec elles-mêmes pour ne pas
-rechercher les agréments équivoques de la société.
-
-La cause de cette désertion est facile à concevoir. Quoique le vicaire
-fût un de ceux auxquels le paradis doit un jour appartenir en vertu
-de l'arrêt: _Bienheureux les pauvres d'esprit!_ il ne pouvait, comme
-beaucoup de sots, supporter l'ennui que lui causaient d'autres sots.
-Les gens sans esprit ressemblent aux mauvaises herbes qui se plaisent
-dans les bons terrains, et ils aiment d'autant plus être amusés qu'ils
-s'ennuient eux-mêmes. L'incarnation de l'ennui dont ils sont victimes,
-jointe au besoin qu'ils éprouvent de divorcer perpétuellement avec
-eux-mêmes, produit cette passion pour le mouvement, cette nécessité
-d'être toujours là où ils ne sont pas qui les distingue, ainsi que les
-êtres dépourvus de sensibilité et ceux dont la destinée est manquée, ou
-qui souffrent par leur faute.
-
-Sans trop sonder le vide, la nullité de mademoiselle Gamard, ni sans
-s'expliquer la petitesse de ses idées, le pauvre abbé Birotteau
-s'aperçut un peu tard, pour son malheur, des défauts qu'elle
-partageait avec toutes les vieilles filles et de ceux qui lui étaient
-particuliers. Le mal, chez autrui, tranche si vigoureusement sur le
-bien, qu'il nous frappe presque toujours la vue avant de nous blesser.
-Ce phénomène moral justifierait, au besoin, la pente qui nous porte
-plus ou moins vers la médisance. Il est, socialement parlant, si
-naturel de se moquer des imperfections d'autrui, que nous devrions
-pardonner le bavardage railleur que nos ridicules autorisent, et ne
-nous étonner que de la calomnie. Mais les yeux du bon vicaire n'étaient
-jamais à ce point d'optique qui permet aux gens du monde de voir et
-d'éviter promptement les aspérités du voisin; il fut donc obligé, pour
-reconnaître les défauts de son hôtesse, de subir l'avertissement que
-donne la nature à toutes ses créations, la douleur!
-
-Les vieilles filles n'ayant pas fait plier leur caractère et leur vie
-à une autre vie ni à d'autres caractères, comme l'exige la destinée de
-la femme, ont, pour la plupart, la manie de vouloir tout faire plier
-autour d'elles. Chez mademoiselle Gamard, ce sentiment dégénérait en
-despotisme; mais ce despotisme ne pouvait se prendre qu'à de petites
-choses. Ainsi, entre mille exemples, le panier de fiches et de jetons
-posé sur la table de boston pour l'abbé Birotteau devait rester à la
-place où elle l'avait mis; et l'abbé la contrariait vivement en le
-dérangeant, ce qui arrivait presque tous les soirs. D'où procédait
-cette susceptibilité stupidement portée sur des riens, et quel en était
-le but? Personne n'eût pu le dire, mademoiselle Gamard ne le savait pas
-elle-même. Quoique très-mouton de sa nature, le nouveau pensionnaire
-n'aimait cependant pas plus que les brebis à sentir trop souvent la
-houlette, surtout quand elle est armée de pointes. Sans s'expliquer
-la haute patience de l'abbé Troubert, Birotteau voulut se soustraire
-au bonheur que mademoiselle Gamard prétendait lui assaisonner à sa
-manière, car elle croyait qu'il en était du bonheur comme de ses
-confitures; mais le malheureux s'y prit assez maladroitement, par suite
-de la naïveté de son caractère. Cette séparation n'eut donc pas lieu
-sans bien des tiraillements et des picoteries auxquels l'abbé Birotteau
-s'efforça de ne pas se montrer sensible.
-
-A l'expiration de la première année qui s'écoula sous le toit de
-mademoiselle Gamard, le vicaire avait repris ses anciennes habitudes
-en allant passer deux soirées par semaine chez madame de Listomère,
-trois chez mademoiselle Salomon, et les deux autres chez mademoiselle
-Merlin de La Blottière. Ces personnes appartenaient à la partie
-aristocratique de la société tourangelle, où mademoiselle Gamard
-n'était point admise. Aussi, l'hôtesse fut-elle vivement outragée
-par l'abandon de l'abbé Birotteau, qui lui faisait sentir son peu de
-valeur: toute espèce de choix implique un mépris pour l'objet refusé.
-
---Monsieur Birotteau ne nous a pas trouvés assez aimables, dit l'abbé
-Troubert aux amis de mademoiselle Gamard lorsqu'elle fut obligée
-de renoncer à ses soirées. C'est un homme d'esprit, un gourmet! Il
-lui faut du beau monde, du luxe, des conversations à saillies, les
-médisances de la ville.
-
-Ces paroles amenaient toujours mademoiselle Gamard à justifier
-l'excellence de son caractère aux dépens de Birotteau.
-
---Il n'a pas déjà tant d'esprit, disait-elle. Sans l'abbé Chapeloud, il
-n'aurait jamais été reçu chez madame de Listomère. Oh! j'ai bien perdu
-en perdant l'abbé Chapeloud. Quel homme aimable et facile à vivre!
-Enfin, pendant douze ans, je n'ai pas eu la moindre difficulté ni le
-moindre désagrément avec lui.
-
-Mademoiselle Gamard fit de l'abbé Birotteau un portrait si peu
-flatteur, que l'innocent pensionnaire passa dans cette société
-bourgeoise, secrètement ennemie de la société aristocratique, pour un
-homme essentiellement difficultueux et très-difficile à vivre. Puis la
-vieille fille eut, pendant quelques semaines, le plaisir de s'entendre
-plaindre par ses amies, qui, sans penser un mot de ce qu'elles
-disaient, ne cessèrent de lui répéter:--Comment vous, si douce et si
-bonne, avez-vous inspiré de la répugnance.... Ou:--Consolez-vous, ma
-chère mademoiselle Gamard, vous êtes si bien connue que... etc.
-
-Mais, enchantées d'éviter une soirée par semaine dans le Cloître,
-l'endroit le plus désert, le plus sombre et le plus éloigné du centre
-qu'il y ait à Tours, toutes bénissaient le vicaire.
-
-Entre personnes sans cesse en présence, la haine et l'amour vont
-toujours croissant: on trouve à tout moment des raisons pour s'aimer
-ou se haïr mieux. Aussi l'abbé Birotteau devint-il insupportable à
-mademoiselle Gamard. Dix-huit mois après l'avoir pris en pension, au
-moment où le bonhomme croyait voir la paix du contentement dans le
-silence de la haine, et s'applaudissait d'avoir su _très-bien corder_
-avec la vieille fille, pour se servir de son expression, il fut pour
-elle l'objet d'une persécution sourde et d'une vengeance froidement
-calculée. Les quatre circonstances capitales de la porte fermée,
-des pantoufles oubliées, du manque de feu, du bougeoir porté chez
-lui, pouvaient seules lui révéler cette inimitié terrible dont les
-dernières conséquences ne devaient le frapper qu'au moment où elles
-seraient irréparables. Tout en s'endormant, le bon vicaire se creusait
-donc, mais inutilement, la cervelle, et certes il en sentait bien
-vite le fond, pour s'expliquer la conduite singulièrement impolie de
-mademoiselle Gamard. En effet, ayant agi jadis très-logiquement en
-obéissant aux lois naturelles de son égoïsme, il lui était impossible
-de deviner ses torts envers son hôtesse.
-
-Si les choses grandes sont simples à comprendre, faciles à exprimer,
-les petitesses de la vie veulent beaucoup de détails. Les événements
-qui constituent en quelque sorte l'avant-scène de ce drame bourgeois,
-mais où les passions se retrouvent tout aussi violentes que si elles
-étaient excitées par de grands intérêts, exigeaient cette longue
-introduction, et il eût été difficile à un historien exact d'en
-resserrer les minutieux développements.
-
-Le lendemain matin, en s'éveillant, Birotteau pensa si fortement à
-son canonicat qu'il ne songeait plus aux quatre circonstances dans
-lesquelles il avait aperçu, la veille, les sinistres pronostics d'un
-avenir plein de malheurs. Le vicaire n'était pas homme à se lever
-sans feu, il sonna pour avertir Marianne de son réveil et la faire
-venir chez lui: puis il resta, selon son habitude, plongé dans les
-rêvasseries somnolescentes pendant lesquelles la servante avait
-coutume, en lui embrasant la cheminée, de l'arracher doucement à ce
-dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de
-ses allures, espèce de musique qui lui plaisait. Une demi-heure se
-passa sans que Marianne eût paru. Le vicaire, à moitié chanoine,
-allait sonner de nouveau, quand il laissa le cordon de sa sonnette
-en entendant le bruit d'un pas d'homme dans l'escalier. En effet,
-l'abbé Troubert, après avoir discrètement frappé à la porte, entra sur
-l'invitation de Birotteau.
-
-Cette visite, que les deux abbés se faisaient assez régulièrement une
-fois par mois l'un à l'autre, ne surprit point le vicaire. Le chanoine
-s'étonna, dès l'abord, que Marianne n'eût pas encore allumé le feu
-de son quasi-collègue. Il ouvrit une fenêtre, appela Marianne d'une
-voix rude, lui dit de venir chez Birotteau; puis, se retournant vers
-son frère:--Si mademoiselle apprenait que vous n'avez pas de feu, elle
-gronderait Marianne.
-
-Après cette phrase, il s'enquit de la santé de Birotteau, et lui
-demanda d'une voix douce s'il avait quelques nouvelles récentes qui
-lui fissent espérer d'être nommé chanoine. Le vicaire lui expliqua ses
-démarches, et lui dit naïvement quelles étaient les personnes auprès
-desquelles madame de Listomère agissait, ignorant que Troubert n'avait
-jamais su pardonner à cette dame de ne pas l'avoir admis chez elle,
-lui, l'abbé Troubert, déjà deux fois désigné pour être vicaire-général
-du diocèse.
-
-Il était impossible de rencontrer deux figures qui offrissent autant
-de contrastes qu'en présentaient celles de ces deux abbés. Troubert,
-grand et sec, avait un teint jaune et bilieux, tandis que le vicaire
-était ce qu'on appelle familièrement grassouillet. Ronde et rougeaude,
-la figure de Birotteau peignait une bonhomie sans idées; tandis
-que celle de Troubert, longue et creusée par des rides profondes,
-contractait en certains moments une expression pleine d'ironie ou de
-dédain: mais il fallait cependant l'examiner avec attention pour y
-découvrir ces deux sentiments. Le chanoine restait habituellement dans
-un calme parfait, en tenant ses paupières presque toujours abaissées
-sur deux yeux orangés dont le regard devenait à son gré clair et
-perçant. Des cheveux roux complétaient cette sombre physionomie, sans
-cesse obscurcie par le voile que de graves méditations jettent sur
-les traits. Plusieurs personnes avaient pu d'abord le croire absorbé
-par une haute et profonde ambition; mais celles qui prétendaient le
-mieux connaître avaient fini par détruire cette opinion en le montrant
-hébété par le despotisme de mademoiselle Gamard, ou fatigué par de
-trop longs jeûnes. Il parlait rarement et ne riait jamais. Quand il
-lui arrivait d'être agréablement ému, il lui échappait un sourire
-faible qui se perdait dans les plis de son visage. Birotteau était, au
-contraire, tout expansion, tout franchise, aimait les bons morceaux,
-et s'amusait d'une bagatelle avec la simplicité d'un homme sans fiel
-ni malice. L'abbé Troubert causait, à la première vue, un sentiment
-de terreur involontaire, tandis que le vicaire arrachait un sourire
-doux à ceux qui le voyaient. Quand, à travers les arcades et les
-nefs de Saint-Gatien, le haut chanoine marchait d'un pas solennel,
-le front incliné, l'œil sévère, il excitait le respect: sa figure
-cambrée était en harmonie avec les voussures jaunes de la cathédrale,
-les plis de sa soutane avaient quelque chose de monumental, digne de
-la statuaire. Mais le bon vicaire y circulait sans gravité, trottait,
-piétinait en paraissant rouler sur lui-même. Ces deux hommes avaient
-néanmoins une ressemblance. De même que l'air ambitieux de Troubert,
-en donnant lieu de le redouter, avait contribué peut-être à le faire
-condamner au rôle insignifiant de simple chanoine, le caractère et la
-tournure de Birotteau semblaient le vouer éternellement au vicariat de
-la cathédrale. Cependant l'abbé Troubert, arrivé à l'âge de cinquante
-ans, avait tout à fait dissipé, par la mesure de sa conduite, par
-l'apparence d'un manque total d'ambition et par sa vie toute sainte,
-les craintes que sa capacité soupçonnée et son terrible extérieur
-avaient inspirées à ses supérieurs. Sa santé s'étant même gravement
-altérée depuis un an, sa prochaine élévation au vicariat-général
-de l'archevêché paraissait probable. Ses compétiteurs eux-mêmes
-souhaitaient sa nomination, afin de pouvoir mieux préparer la leur
-pendant le peu de jours qui lui seraient accordés par une maladie
-devenue chronique. Loin d'offrir les mêmes espérances, le triple
-menton de Birotteau présentait aux concurrents qui lui disputaient son
-canonicat les symptômes d'une santé florissante, et sa goutte leur
-semblait être, suivant le proverbe, une assurance de longévité. L'abbé
-Chapeloud, homme d'un grand sens, et que son amabilité avait toujours
-fait rechercher par les gens de bonne compagnie et par les différents
-chefs de la métropole, s'était toujours opposé, mais secrètement et
-avec beaucoup d'esprit, à l'élévation de l'abbé Troubert; il lui
-avait même très-adroitement interdit l'accès de tous les salons où
-se réunissait la meilleure société de Tours, quoique pendant sa
-vie Troubert l'eût traité sans cesse avec un grand respect, en lui
-témoignant en toute occasion la plus haute déférence. Cette constante
-soumission n'avait pu changer l'opinion du défunt chanoine qui, pendant
-sa dernière promenade, disait encore à Birotteau:--Défiez-vous de ce
-grand sec de Troubert! C'est Sixte-Quint réduit aux proportions de
-l'Évêché. Tel était l'ami, le commensal de mademoiselle Gamard, qui
-venait, le lendemain même du jour où elle avait pour ainsi dire déclaré
-la guerre au pauvre Birotteau, le visiter et lui donner des marques
-d'amitié.
-
---Il faut excuser Marianne, dit le chanoine en la voyant entrer. Je
-pense qu'elle a commencé par venir chez moi. Mon appartement est
-très-humide, et j'ai beaucoup toussé pendant toute la nuit.--Vous êtes
-très-sainement ici, ajouta-t-il en regardant les corniches.
-
---Oh! je suis ici en chanoine, répondit Birotteau en souriant.
-
---Et moi en vicaire, répliqua l'humble prêtre.
-
---Oui, mais vous logerez bientôt à l'Archevêché, dit le bon prêtre qui
-voulait que tout le monde fût heureux.
-
---Oh! ou dans le cimetière. Mais que la volonté de Dieu soit faite! Et
-Troubert leva les yeux au ciel par un mouvement de résignation.--Je
-venais, ajouta-t-il, vous prier de me prêter le _pouillé_ des évêques.
-Il n'y a que vous à Tours qui ayez cet ouvrage.
-
---Prenez-le dans ma bibliothèque, répondit Birotteau que la dernière
-phrase du chanoine fit ressouvenir de toutes les jouissances de sa vie.
-
-Le grand chanoine passa dans la bibliothèque, et y resta pendant le
-temps que le vicaire mit à s'habiller. Bientôt la cloche du déjeuner se
-fit entendre, et le goutteux pensant que, sans la visite de Troubert,
-il n'aurait pas eu de feu pour se lever, se dit:--C'est un bon homme!
-
-Les deux prêtres descendirent ensemble, armé chacun d'un énorme
-_in-folio_, qu'ils posèrent sur une des consoles de la salle à manger.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? demanda d'une voix aigre mademoiselle
-Gamard en s'adressant à Birotteau. J'espère que vous n'allez pas
-encombrer ma salle à manger de vos bouquins.
-
---C'est des livres dont j'ai besoin, répondit l'abbé Troubert, monsieur
-le vicaire a la complaisance de me les prêter.
-
---J'aurais dû deviner cela, dit-elle en laissant échapper un sourire de
-dédain. Monsieur Birotteau ne lit pas souvent dans ces gros livres-là.
-
---Comment vous portez-vous, mademoiselle? reprit le pensionnaire d'une
-voix flûtée.
-
---Mais pas très-bien, répondit-elle sèchement. Vous êtes cause que j'ai
-été réveillée hier pendant mon premier sommeil, et toute ma nuit s'en
-est ressentie. En s'asseyant, mademoiselle Gamard ajouta:--Messieurs,
-le lait va se refroidir.
-
-Stupéfait d'être si aigrement accueilli par son hôtesse quand il en
-attendait des excuses, mais effrayé, comme le sont les gens timides,
-par la perspective d'une discussion, surtout quand ils en sont l'objet,
-le pauvre vicaire s'assit en silence. Puis, en reconnaissant dans
-le visage de mademoiselle Gamard les symptômes d'une mauvaise humeur
-apparente, il resta constamment en guerre avec sa raison qui lui
-ordonnait de ne pas souffrir le manque d'égards de son hôtesse, tandis
-que son caractère le portait à éviter une querelle. En proie à cette
-angoisse intérieure, Birotteau commença par examiner sérieusement les
-grandes hachures vertes peintes sur le gros taffetas ciré que, par un
-usage immémorial, mademoiselle Gamard laissait pendant le déjeuner
-sur la table, sans avoir égard ni aux bords usés ni aux nombreuses
-cicatrices de cette couverture. Les deux pensionnaires se trouvaient
-établis, chacun dans un fauteuil de canne, en face l'un de l'autre,
-à chaque bout de cette table royalement carrée, dont le centre était
-occupé par l'hôtesse, et qu'elle dominait du haut de sa chaise à
-patins, garnie de coussins et adossée au poêle de la salle à manger.
-Cette pièce et le salon commun étaient situés au rez-de-chaussée, sous
-la chambre et le salon de l'abbé Birotteau. Lorsque le vicaire eut reçu
-de mademoiselle Gamard sa tasse de café sucré, il fut glacé du profond
-silence dans lequel il allait accomplir l'acte si habituellement gai de
-son déjeuner. Il n'osait regarder ni la figure aride de Troubert, ni le
-visage menaçant de la vieille fille, et se tourna par contenance vers
-un gros carlin chargé d'embonpoint, qui, couché sur un coussin près du
-poêle, n'en bougeait jamais, trouvant toujours à sa gauche un petit
-plat rempli de friandises, et à sa droite un bol plein d'eau claire.
-
---Eh! bien, mon mignon, lui dit-il, tu attends ton café.
-
-Ce personnage, l'un des plus importants au logis, mais peu gênant
-en ce qu'il n'aboyait plus et laissait la parole à sa maîtresse,
-leva sur Birotteau ses petits yeux perdus sous les plis formés dans
-son masque par la graisse, puis il les referma sournoisement. Pour
-comprendre la souffrance du pauvre vicaire, il est nécessaire de dire
-que, doué d'une loquacité vide et sonore comme le retentissement
-d'un ballon, il prétendait, sans avoir jamais pu donner aux médecins
-une seule raison de son opinion, que les paroles favorisaient la
-digestion. Mademoiselle, qui partageait cette doctrine hygiénique,
-n'avait pas encore manqué, malgré leur mésintelligence, à causer
-pendant les repas; mais, depuis plusieurs matinées, le vicaire avait
-usé vainement son intelligence à lui faire des questions insidieuses
-pour parvenir à lui délier la langue. Si les bornes étroites dans
-lesquelles se renferme cette histoire avaient permis de rapporter une
-seule de ces conversations qui excitaient presque toujours le sourire
-amer et sardonique de l'abbé Troubert, elle eût offert une peinture
-achevée de la vie béotienne des provinciaux. Quelques gens d'esprit
-n'apprendraient peut-être pas sans plaisir les étranges développements
-que l'abbé Birotteau et mademoiselle Gamard donnaient à leurs opinions
-personnelles sur la politique, la religion et la littérature. Il y
-aurait certes quelque chose de comique à exposer: soit les raisons
-qu'ils avaient tous deux de douter sérieusement, en 1826, de la mort de
-Napoléon; soit les conjectures qui les faisaient croire à l'existence
-de Louis XVII, sauvé dans le creux d'une grosse bûche. Qui n'eût
-pas ri de les entendre établissant, par des raisons bien évidemment
-à eux, que le roi de France disposait seul de tous les impôts, que
-les Chambres étaient assemblées pour détruire le clergé, qu'il était
-mort plus de treize cent mille personnes sur l'échafaud pendant la
-révolution? Puis ils parlaient de la Presse sans connaître le nombre
-des journaux, sans avoir la moindre idée de ce qu'était cet instrument
-moderne. Enfin, monsieur Birotteau écoutait avec attention mademoiselle
-Gamard, quand elle disait qu'un homme nourri d'un œuf chaque matin
-devait infailliblement mourir à la fin de l'année, et que cela s'était
-vu; qu'un petit pain mollet, mangé sans boire pendant quelques jours,
-guérissait de la sciatique; que tous les ouvriers qui avaient travaillé
-à la démolition de l'abbaye Saint-Martin étaient morts dans l'espace
-de six mois; que certain préfet avait fait tout son possible, sous
-Bonaparte, pour ruiner les tours de Saint-Gatien, et milles autres
-contes absurdes.
-
-Mais en ce moment Birotteau se sentit la langue morte, il se résigna
-donc à manger sans entamer la conversation. Bientôt il trouva ce
-silence dangereux pour son estomac et dit hardiment:--Voilà du café
-excellent! Cet acte de courage fut complétement inutile. Après avoir
-regardé le ciel par le petit espace qui séparait, au-dessus du jardin,
-les deux arcs-boutants noirs de Saint-Gatien, le vicaire eut encore le
-courage de dire:--Il fera plus beau aujourd'hui qu'hier...
-
-A ce propos, mademoiselle Gamard se contenta de jeter la plus gracieuse
-de ses œillades à l'abbé Troubert, et reporta ses yeux empreints d'une
-sévérité terrible sur Birotteau, qui heureusement avait baissé les
-siens.
-
-Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle
-Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille;
-mais, pour bien peindre un être dont le caractère prête un intérêt
-immense aux petits événements de ce drame, et à la vie antérieure des
-personnages qui en sont les acteurs, peut-être faut-il résumer ici
-les idées dont l'expression se trouve chez la vieille fille: la vie
-habituelle fait l'âme, et l'âme fait la physionomie. Si tout, dans la
-société comme dans le monde, doit avoir une fin, il y a certes ici-bas
-quelques existences dont le but et l'utilité sont inexplicables. La
-morale et l'économie politique repoussent également l'individu qui
-consomme sans produire, qui tient une place sur terre sans répandre
-autour de lui ni bien ni mal; car le mal est sans doute un bien dont
-les résultats ne se manifestent pas immédiatement. Il est rare que
-les vieilles filles ne se rangent pas d'elles-mêmes dans la classe de
-ces êtres improductifs. Or, si la conscience de son travail donne à
-l'être agissant un sentiment de satisfaction qui l'aide à supporter
-la vie, la certitude d'être à charge ou même inutile doit produire un
-effet contraire, et inspirer pour lui-même à l'être inerte le mépris
-qu'il excite chez les autres. Cette dure réprobation sociale est une
-des causes qui, à l'insu des vieilles filles, contribuent à mettre
-dans leurs âmes le chagrin qu'expriment leurs figures. Un préjugé dans
-lequel il y a du vrai peut-être jette constamment partout, et en France
-encore plus qu'ailleurs, une grande défaveur sur la femme avec laquelle
-personne n'a voulu ni partager les biens ni supporter les maux de la
-vie. Or, il arrive pour les filles un âge où le monde, à tort ou à
-raison, les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides,
-la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la
-nature; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes graves. On
-ne sait lesquelles, des unes ou des autres, sont les plus dignes de
-rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un vœu d'indépendance,
-ni les hommes, ni les mères ne leur pardonnent d'avoir menti au
-dévouement de la femme, en s'étant refusées aux passions qui rendent
-leur sexe si touchant: renoncer à ses douleurs, c'est en abdiquer la
-poésie, et ne plus mériter les douces consolations auxquelles une mère
-a toujours d'incontestables droits. Puis les sentiments généreux,
-les qualités exquises de la femme ne se développent que par leur
-constant exercice; en restant fille, une créature du sexe féminin
-n'est plus qu'un non-sens: égoïste et froide, elle fait horreur. Cet
-arrêt implacable est malheureusement trop juste pour que les vieilles
-filles en ignorent les motifs. Ces idées germent dans leur cœur aussi
-naturellement que les effets de leur triste vie se reproduisent
-dans leurs traits. Donc elles se flétrissent, parce que l'expansion
-constante ou le bonheur qui épanouit la figure des femmes et jette tant
-de mollesse dans leurs mouvements n'a jamais existé chez elles. Puis
-elles deviennent âpres et chagrines, parce qu'un être qui a manqué
-sa vocation est malheureux; il souffre, et la souffrance engendre
-la méchanceté. En effet, avant de s'en prendre à elle-même de son
-isolement, une fille en accuse long-temps le monde. De l'accusation à
-un désir de vengeance, il n'y a qu'un pas. Enfin, la mauvaise grâce
-répandue sur leurs personnes est encore un résultat nécessaire de leur
-vie. N'ayant jamais senti le besoin de plaire, l'élégance, le bon
-goût leur restent étrangers. Elles ne voient qu'elles en elles-mêmes.
-Ce sentiment les porte insensiblement à choisir les choses qui leur
-sont commodes, au détriment de celles qui peuvent être agréables à
-autrui. Sans se bien rendre compte de leur dissemblance avec les
-autres femmes, elles finissent par l'apercevoir et par en souffrir.
-La jalousie est un sentiment indélébile dans les cœurs féminins. Les
-vieilles filles sont donc jalouses à vide, et ne connaissent que les
-malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent au beau sexe,
-parce qu'elle les flatte. Ainsi, torturées dans tous leurs vœux,
-obligées de se refuser aux développements de leur nature, les vieilles
-filles éprouvent toujours une gêne intérieure à laquelle elles ne
-s'habituent jamais. N'est-il pas dur à tout âge, surtout pour une
-femme, de lire sur les visages un sentiment de répulsion, quand il
-est dans sa destinée de n'éveiller autour d'elle, dans les cœurs, que
-des sensations gracieuses? Aussi le regard d'une vieille fille est-il
-toujours oblique, moins par modestie que par peur et honte. Ces êtres
-ne pardonnent pas à la société leur position fausse, parce qu'ils ne
-se la pardonnent pas à eux-mêmes. Or, il est impossible à une personne
-perpétuellement en guerre avec elle, ou en contradiction avec la vie,
-de laisser les autres en paix, et de ne pas envier leur bonheur. Ce
-monde d'idées tristes était tout entier dans les yeux gris et ternes
-de mademoiselle Gamard; et le large cercle noir par lequel ils étaient
-bordés, accusait les longs combats de sa vie solitaire. Toutes les
-rides de son visage étaient droites. La charpente de son front, de
-sa tête et de ses joues avait les caractères de la rigidité, de la
-sécheresse. Elle laissait pousser, sans aucun souci, les poils jadis
-bruns de quelques signes parsemés sur son menton. Ses lèvres minces
-couvraient à peine des dents trop longues qui ne manquaient pas de
-blancheur. Brune, ses cheveux jadis noirs avaient été blanchis par
-d'affreuses migraines. Cet accident la contraignait à porter un tour;
-mais ne sachant pas le mettre de manière à en dissimuler la naissance,
-il existait souvent de légers interstices entre le bord de son bonnet
-et le cordon noir qui soutenait cette demi-perruque assez mal bouclée.
-Sa robe, de taffetas en été, de mérinos en hiver, mais toujours de
-couleur carmélite, serrait un peu trop sa taille disgracieuse et ses
-bras maigres. Sans cesse rabattue, sa collerette laissait voir un cou
-dont la peau rougeâtre était aussi artistement rayée que peut l'être
-une feuille de chêne vue dans la lumière. Son origine expliquait assez
-bien les malheurs de sa conformation. Elle était fille d'un marchand
-de bois, espèce de paysan parvenu. A dix-huit ans, elle avait pu
-être fraîche et grasse, mais il ne lui restait aucune trace ni de la
-blancheur de teint ni des jolies couleurs qu'elle se vantait d'avoir
-eues. Les tons de sa chair avaient contracté la teinte blafarde assez
-commune chez les dévotes. Son nez aquilin était celui de tous les
-traits de sa figure qui contribuait le plus à exprimer le despotisme
-de ses idées, de même que la forme plate de son front trahissait
-l'étroitesse de son esprit. Ses mouvements avaient une soudaineté
-bizarre qui excluait toute grâce; et rien qu'à la voir tirant son
-mouchoir de son sac pour se moucher à grand bruit, vous eussiez
-deviné son caractère et ses mœurs. D'une taille assez élevée, elle
-se tenait très-droit, et justifiait l'observation d'un naturaliste
-qui a physiquement expliqué la démarche de toutes les vieilles filles
-en prétendant que leurs jointures se soudent. Elle marchait sans que
-le mouvement se distribuât également dans sa personne, de manière
-à produire ces ondulations si gracieuses, si attrayantes chez les
-femmes; elle allait, pour ainsi dire, d'une seule pièce, en paraissant
-surgir, à chaque pas, comme la statue du Commandeur. Dans ses moments
-de bonne humeur, elle donnait à entendre, comme le font toutes les
-vieilles filles, qu'elle aurait bien pu se marier, mais elle s'était
-heureusement aperçue à temps de la mauvaise foi de son amant, et
-faisait ainsi, sans le savoir, le procès à son cœur en faveur de son
-esprit de calcul.
-
-Cette figure typique du genre _vieille fille_ était très-bien encadrée
-par les grotesques inventions d'un papier verni représentant des
-paysages turcs qui ornaient les murs de la salle à manger. Mademoiselle
-Gamard se tenait habituellement dans cette pièce décorée de deux
-consoles et d'un baromètre. A la place adoptée par chaque abbé se
-trouvait un petit coussin en tapisserie dont les couleurs étaient
-passées. Le salon commun où elle recevait était digne d'elle. Il sera
-bientôt connu en faisant observer qu'il se nommait _le salon jaune_:
-les draperies en étaient jaunes, le meuble et la tenture jaunes; sur la
-cheminée garnie d'une glace à cadre doré, des flambeaux et une pendule
-en cristal jetaient un éclat dur à l'œil. Quant au logement particulier
-de mademoiselle Gamard, il n'avait été permis à personne d'y pénétrer.
-L'on pouvait seulement conjecturer qu'il était rempli de ces chiffons,
-de ces meubles usés, de ces espèces de haillons dont s'entourent toutes
-les vieilles filles, et auxquels elles tiennent tant.
-
-Telle était la personne destinée à exercer la plus grande influence sur
-les derniers jours de l'abbé Birotteau.
-
-Faute d'exercer, selon les vœux de la nature, l'activité donnée à la
-femme, et par la nécessité où elle était de la dépenser, cette vieille
-fille l'avait transportée dans les intrigues mesquines, les caquetages
-de province et les combinaisons égoïstes dont finissent par s'occuper
-exclusivement toutes les vieilles filles. Birotteau, pour son malheur,
-avait développé chez Sophie Gamard les seuls sentiments qu'il fût
-possible à cette pauvre créature d'éprouver, ceux de la haine qui,
-latents jusqu'alors, par suite du calme et de la monotonie d'une vie
-provinciale dont pour elle l'horizon s'était encore rétréci, devaient
-acquérir d'autant plus d'intensité qu'ils allaient s'exercer sur de
-petites choses et au milieu d'une sphère étroite. Birotteau était de
-ces gens qui sont prédestinés à tout souffrir, parce que, ne sachant
-rien voir, ils ne peuvent rien éviter: tout leur arrive.
-
---Oui, il fera beau, répondit après un moment le chanoine qui parut
-sortir de sa rêverie et vouloir pratiquer les lois de la politesse.
-
-Birotteau, effrayé du temps qui s'écoula entre la demande et la
-réponse, car il avait, pour la première fois de sa vie, pris son café
-sans parler, quitta la salle à manger où son cœur était serré comme
-dans un étau. Sentant sa tasse de café pesante sur son estomac, il alla
-se promener tristement dans les petites allées étroites et bordées de
-buis qui dessinaient une étoile dans le jardin. Mais en se retournant,
-après le premier tour qu'il y fit, il vit sur le seuil de la porte du
-salon mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert plantés silencieusement:
-lui, les bras croisés et immobile comme la statue d'un tombeau; elle,
-appuyée sur la porte-persienne. Tous deux semblaient, en le regardant,
-compter le nombre de ses pas. Rien n'est déjà plus gênant pour une
-créature naturellement timide que d'être l'objet d'un examen curieux;
-mais s'il est fait par les yeux de la haine, l'espèce de souffrance
-qu'il cause se change en un martyre intolérable. Bientôt l'abbé
-Birotteau s'imagina qu'il empêchait mademoiselle Gamard et le chanoine
-de se promener. Cette idée, inspirée tout à la fois par la crainte et
-par la bonté, prit un tel accroissement qu'elle lui fit abandonner la
-place. Il s'en alla, ne pensant déjà plus à son canonicat, tant il
-était absorbé par la désespérante tyrannie de la vieille fille. Il
-trouva par hasard, et heureusement pour lui, beaucoup d'occupation à
-Saint-Gatien, où il y eut plusieurs enterrements, un mariage et deux
-baptêmes. Il put alors oublier ses chagrins. Quand son estomac lui
-annonça l'heure du dîner, il ne tira pas sa montre sans effroi, en
-voyant quatre heures et quelques minutes. Il connaissait la ponctualité
-de mademoiselle Gamard, il se hâta donc de se rendre au logis.
-
-Il aperçut dans la cuisine le premier service desservi. Puis, quand
-il arriva dans la salle à manger, la vieille fille lui dit d'un son
-de voix où se peignaient également l'aigreur d'un reproche et la joie
-de trouver son pensionnaire en faute:--Il est quatre heures et demie,
-monsieur Birotteau. Vous savez que nous ne devons pas nous attendre.
-
-Le vicaire regarda le cartel de la salle à manger, et la manière dont
-était posée l'enveloppe de gaze destinée à le garantir de la poussière,
-lui prouva que son hôtesse l'avait remonté pendant la matinée, en se
-donnant le plaisir de le faire avancer sur l'horloge de Saint-Gatien.
-Il n'y avait pas d'observation possible. L'expression verbale du
-soupçon conçu par le vicaire eût causé la plus terrible et la mieux
-justifiée des explosions éloquentes que mademoiselle Gamard sût, comme
-toutes les femmes de sa classe, faire jaillir en pareil cas. Les mille
-et une contrariétés qu'une servante peut faire subir à son maître,
-ou une femme à son mari dans les habitudes privées de la vie, furent
-devinées par mademoiselle Gamard, qui en accabla son pensionnaire. La
-manière dont elle se plaisait à ourdir ses conspirations contre le
-bonheur domestique du pauvre prêtre portèrent l'empreinte du génie le
-plus profondément malicieux. Elle s'arrangea pour ne jamais paraître
-avoir tort.
-
-Huit jours après le moment où ce récit commence, l'habitation de cette
-maison, et les relations que l'abbé Birotteau avait avec mademoiselle
-Gamard, lui révélèrent une trame ourdie depuis six mois. Tant que la
-vieille fille avait sourdement exercé sa vengeance, et que le vicaire
-avait pu s'entretenir volontairement dans l'erreur, en refusant de
-croire à des intentions malveillantes, le mal moral avait fait peu
-de progrès chez lui. Mais depuis l'affaire du bougeoir remonté, de
-la pendule avancée, Birotteau ne pouvait plus douter qu'il ne vécût
-sous l'empire d'une haine dont l'œil était toujours ouvert sur lui.
-Il arriva dès lors rapidement au désespoir, en apercevant, à toute
-heure, les doigts crochus et effilés de mademoiselle Gamard prêts à
-s'enfoncer dans son cœur. Heureuse de vivre par un sentiment aussi
-fertile en émotions que l'est celui de la vengeance, la vieille fille
-se plaisait à planer, à peser sur le vicaire, comme un oiseau de proie
-plane et pèse sur un mulot avant de le dévorer. Elle avait conçu
-depuis long-temps un plan que le prêtre abasourdi ne pouvait deviner,
-et qu'elle ne tarda pas à dérouler, en montrant le génie que savent
-déployer, dans les petites choses, les personnes solitaires dont l'âme,
-inhabile à sentir les grandeurs de la piété vraie, s'est jetée dans les
-minuties de la dévotion. Dernière, mais affreuse aggravation de peine!
-La nature de ses chagrins interdisait à Birotteau, homme d'expansion,
-aimant à être plaint et consolé, la petite douceur de les raconter
-à ses amis. Le peu de tact qu'il devait à sa timidité lui faisait
-redouter de paraître ridicule en s'occupant de pareilles niaiseries.
-Et cependant ces niaiseries composaient toute son existence, sa chère
-existence pleine d'occupations dans le vide et de vide dans les
-occupations; vie terne et grise où les sentiments trop forts étaient
-des malheurs, où l'absence de toute émotion était une félicité. Le
-paradis du pauvre prêtre se changea donc subitement en enfer. Enfin,
-ses souffrances devinrent intolérables. La terreur que lui causait
-la perspective d'une explication avec mademoiselle Gamard s'accrut
-de jour en jour; et le malheur secret qui flétrissait les heures de
-sa vieillesse, altéra sa santé. Un matin, en mettant ses bas bleus
-chinés, il reconnut une perte de huit lignes dans la circonférence de
-son mollet. Stupéfait de ce diagnostic si cruellement irrécusable, il
-résolut de faire une tentative auprès de l'abbé Troubert, pour le prier
-d'intervenir officieusement entre mademoiselle Gamard et lui.
-
-En se trouvant en présence de l'imposant chanoine, qui, pour le
-recevoir dans une chambre nue, quitta promptement un cabinet plein de
-papiers où il travaillait sans cesse, et où ne pénétrait personne, le
-vicaire eut presque honte de parler des taquineries de mademoiselle
-Gamard à un homme qui lui paraissait si sérieusement occupé. Mais après
-avoir subi toutes les angoisses de ces délibérations intérieures que
-les gens humbles, indécis ou faibles éprouvent même pour des choses
-sans importance, il se décida, non sans avoir le cœur grossi par des
-pulsations extraordinaires, à expliquer sa position à l'abbé Troubert.
-Le chanoine écouta d'un air grave et froid, essayant, mais en vain,
-de réprimer certains sourires qui, peut-être, eussent révélé les
-émotions d'un contentement intime à des yeux intelligents. Une flamme
-parut s'échapper de ses paupières lorsque Birotteau lui peignit, avec
-l'éloquence que donnent les sentiments vrais, la constante amertume
-dont il était abreuvé; mais Troubert mit la main au-dessus de ses
-yeux par un geste assez familier aux penseurs, et garda l'attitude de
-dignité qui lui était habituelle. Quand le vicaire eut cessé de parler,
-il aurait été bien embarrassé s'il avait voulu chercher sur la figure
-de Troubert, alors marbrée par des taches plus jaunes encore que ne
-l'était ordinairement son teint bilieux, quelques traces des sentiments
-qu'il avait dû exciter chez ce prêtre mystérieux. Après être resté
-pendant un moment silencieux, le chanoine fit une de ces réponses dont
-toutes les paroles devaient être long-temps étudiées pour que leur
-portée fût entièrement mesurée, mais qui, plus tard, prouvaient aux
-gens réfléchis l'étonnante profondeur de son âme et la puissance de
-son esprit. Enfin, il accabla Birotteau en lui disant: que «ces choses
-l'étonnaient d'autant plus, qu'il ne s'en serait jamais aperçu sans la
-confession de son frère; il attribuait ce défaut d'intelligence à ses
-occupations sérieuses, à ses travaux, et à la tyrannie de certaines
-pensées élevées qui ne lui permettaient pas de regarder aux détails
-de la vie.» Il lui fit observer, mais sans avoir l'air de vouloir
-censurer la conduite d'un homme dont l'âge et les connaissances
-méritaient son respect, que «jadis les solitaires songeaient rarement
-à leur nourriture, à leur abri, au fond des thébaïdes où ils se
-livraient à de saintes contemplations,» et que, «de nos jours, le
-prêtre pouvait par la pensée se faire partout une thébaïde.» Puis,
-revenant à Birotteau, il ajouta: que «ces discussions étaient toutes
-nouvelles pour lui. Pendant douze années, rien de semblable n'avait eu
-lieu entre mademoiselle Gamard et le vénérable abbé Chapeloud. Quant
-à lui, sans doute, il pouvait bien, ajouta-t-il, devenir l'arbitre
-entre le vicaire et leur hôtesse, parce que son amitié pour elle ne
-dépassait pas les bornes imposées par les lois de l'Église à ses
-fidèles serviteurs; mais alors la justice exigeait qu'il entendît aussi
-mademoiselle Gamard.»--Que, d'ailleurs, il ne trouvait rien de changé
-en elle; qu'il l'avait toujours vue ainsi; qu'il s'était volontiers
-soumis à quelques-uns de ses caprices, sachant que cette respectable
-demoiselle était la bonté, la douceur même; qu'il fallait attribuer
-les légers changements de son humeur aux souffrances causées par une
-pulmonie dont elle ne parlait pas, et à laquelle elle se résignait en
-vraie chrétienne... Il finit en disant au vicaire, que: «pour peu qu'il
-restât encore quelques années auprès de mademoiselle, il saurait mieux
-l'apprécier, et reconnaître les trésors de cet excellent caractère.»
-
-L'abbé Birotteau sortit confondu. Dans la nécessité fatale où il se
-trouvait de ne prendre conseil que de lui-même, il jugea mademoiselle
-Gamard d'après lui. Le bonhomme crut, en s'absentant pendant quelques
-jours, éteindre, faute d'aliment, la haine que lui portait cette
-fille. Donc il résolut d'aller, comme jadis, passer plusieurs jours à
-une campagne où madame de Listomère se rendait à la fin de l'automne,
-époque à laquelle le ciel est ordinairement pur et doux en Touraine.
-Pauvre homme! il accomplissait précisément les vœux secrets de sa
-terrible ennemie, dont les projets ne pouvaient être déjoués que par
-une patience de moine; mais, ne devinant rien, ne sachant point ses
-propres affaires, il devait succomber comme un agneau, sous le premier
-coup du boucher.
-
-Située sur la levée qui se trouve entre la ville de Tours et les
-hauteurs de Saint-Georges, exposée au midi, entourée de rochers, la
-propriété de madame de Listomère offrait les agréments de la campagne
-et tous les plaisirs de la ville. En effet, il ne fallait pas plus de
-dix minutes pour venir du pont de Tours à la porte de cette maison,
-nommée _l'Alouette_; avantage précieux dans un pays où personne ne veut
-se déranger pour quoi que ce soit, même pour aller chercher un plaisir.
-L'abbé Birotteau était à l'Alouette depuis environ dix jours, lorsqu'un
-matin, au moment du déjeuner, le concierge vint lui dire que monsieur
-Caron désirait lui parler. Monsieur Caron était un avocat chargé des
-affaires de mademoiselle Gamard. Birotteau ne s'en souvenant pas et ne
-se connaissant aucun point litigieux à démêler avec qui que ce fût au
-monde, quitta la table en proie à une sorte d'anxiété pour chercher
-l'avocat: il le trouva modestement assis sur la balustrade d'une
-terrasse.
-
---L'intention où vous êtes de ne plus loger chez mademoiselle Gamard
-étant devenue évidente... dit l'homme d'affaires.
-
---Eh! monsieur, s'écria l'abbé Birotteau en interrompant, je n'ai
-jamais pensé à la quitter.
-
---Cependant, monsieur, reprit l'avocat, il faut bien que vous vous
-soyez expliqué à cet égard avec mademoiselle, puisqu'elle m'envoie à
-la fin de savoir si vous restez long-temps à la campagne. Le cas d'une
-longue absence, n'ayant pas été prévu dans vos conventions, peut donner
-matière à contestation. Or, mademoiselle Gamard entendant que votre
-pension...
-
---Monsieur, dit Birotteau surpris et interrompant encore l'avocat,
-je ne croyais pas qu'il fût nécessaire d'employer des voies presque
-judiciaires pour...
-
---Mademoiselle Gamard, qui veut prévenir toute difficulté, dit monsieur
-Caron, m'a envoyé pour m'entendre avec vous.
-
---Eh! bien, si vous voulez avoir la complaisance de revenir demain,
-reprit encore l'abbé Birotteau, j'aurai consulté de mon côté.
-
---Soit, dit Caron en saluant.
-
-Et le ronge-papiers se retira. Le pauvre vicaire, épouvanté de
-la persistance avec laquelle mademoiselle Gamard le poursuivait,
-rentra dans la salle à manger de madame de Listomère, en offrant une
-figure bouleversée. A son aspect, chacun de lui demander:--Que vous
-arrive-t-il donc, monsieur Birotteau?...
-
-L'abbé, désolé, s'assit sans répondre, tant il était frappé par les
-vagues images de son malheur. Mais, après le déjeuner, quand plusieurs
-de ses amis furent réunis dans le salon devant un bon feu, Birotteau
-leur raconta naïvement les détails de son aventure. Ses auditeurs, qui
-commençaient à s'ennuyer de leur séjour à la campagne, s'intéressèrent
-vivement à cette intrigue si bien en harmonie avec la vie de province.
-Chacun prit parti pour l'abbé contre la vieille fille.
-
---Comment! lui dit madame de Listomère, ne voyez-vous pas clairement
-que l'abbé Troubert veut votre logement?
-
-Ici, l'historien serait en droit de crayonner le portrait de
-cette dame; mais il a pensé que ceux mêmes auxquels le système de
-_cognomologie_ de Sterne est inconnu, ne pourraient pas prononcer
-ces trois mots: MADAME DE LISTOMÈRE! sans se la peindre noble, digne,
-tempérant les rigueurs de la piété par la vieille élégance des mœurs
-monarchiques et classiques, par des manières polies; bonne, mais un peu
-raide; légèrement nasillarde; se permettant la lecture de la Nouvelle
-Héloïse, la comédie, et se coiffant encore en cheveux.
-
---Il ne faut pas que l'abbé Birotteau cède à cette vieille tracassière!
-s'écria monsieur de Listomère, lieutenant de vaisseau venu en congé
-chez sa tante. Si le vicaire a du cœur et veut suivre mes avis, il aura
-bientôt conquis sa tranquillité.
-
-Enfin, chacun se mit à analyser les actions de mademoiselle Gamard avec
-la perspicacité particulière aux gens de province, auxquels on ne peut
-refuser le talent de savoir mettre à nu les motifs les plus secrets des
-actions humaines.
-
---Vous n'y êtes pas, dit un vieux propriétaire qui connaissait le pays.
-Il y a là-dessous quelque chose de grave que je ne saisis pas encore.
-L'abbé Troubert est trop profond pour être deviné si promptement.
-Notre cher Birotteau n'est qu'au commencement de ses peines. D'abord,
-sera-t-il heureux et tranquille, même en cédant son logement à
-Troubert? J'en doute.--Si Caron est venu vous dire, ajouta-t-il en se
-tournant vers le prêtre ébahi, que vous aviez l'intention de quitter
-mademoiselle Gamard, sans doute mademoiselle Gamard a l'intention de
-vous mettre hors de chez elle... Eh! bien, vous en sortirez bon gré mal
-gré. Ces sortes de gens ne hasardent jamais rien, et ne jouent qu'à
-coup sûr.
-
-Ce vieux gentilhomme, nommé monsieur de Bourbonne, résumait toutes les
-idées de la province aussi complétement que Voltaire a résumé l'esprit
-de son époque. Ce vieillard sec et maigre, professait en matière
-d'habillement toute l'indifférence d'un propriétaire dont la valeur
-territoriale est cotée dans le département. Sa physionomie, tannée par
-le soleil de la Touraine, était moins spirituelle que fine. Habitué
-à peser ses paroles, à combiner ses actions, il cachait sa profonde
-circonspection sous une simplicité trompeuse. Aussi l'observation la
-plus légère suffisait-elle pour apercevoir que, semblable à un paysan
-de Normandie, il avait toujours l'avantage dans toutes les affaires. Il
-était très-supérieur en œnologie, la science favorite des Tourangeaux.
-Il avait su arrondir les prairies d'un de ses domaines aux dépens des
-lais de la Loire en évitant tout procès avec l'État. Ce bon tour le
-faisait passer pour un homme de talent. Si, charmé par la conversation
-de monsieur de Bourbonne, vous eussiez demandé sa biographie à quelque
-Tourangeau:--Oh! _c'est un vieux malin!_ eût été la réponse proverbiale
-de tous ses jaloux, et il en avait beaucoup. En Touraine, la jalousie
-forme, comme dans la plupart des provinces, _le fond de la langue_.
-
-L'observation de monsieur de Bourbonne occasionna momentanément un
-silence pendant lequel les personnes qui composaient ce petit comité
-parurent réfléchir. Sur ces entrefaites, mademoiselle Salomon de
-Villenoix fut annoncée. Amenée par le désir d'être utile à Birotteau,
-elle arrivait de Tours, et les nouvelles qu'elle en apportait
-changèrent complétement la face des affaires. Au moment de son
-arrivée, chacun, sauf le propriétaire, conseillait à Birotteau de
-guerroyer contre Troubert et Gamard, sous les auspices de la société
-aristocratique qui devait le protéger.
-
---Le vicaire-général auquel le travail du personnel est remis, dit
-mademoiselle Salomon, vient de tomber malade, et l'archevêque a commis
-à sa place monsieur l'abbé Troubert. Maintenant, la nomination au
-canonicat dépend donc entièrement de lui. Or, hier, chez mademoiselle
-de La Blottière, l'abbé Poirel a parlé des désagréments que l'abbé
-Birotteau causait à mademoiselle Gamard, de manière à vouloir justifier
-la disgrâce dont sera frappé notre bon abbé: «L'abbé Birotteau est un
-homme auquel l'abbé Chapeloud était bien nécessaire, disait-il; et
-depuis la mort de ce vertueux chanoine, il a été prouvé que...» Les
-suppositions, les calomnies se sont succédé. Vous comprenez?
-
---Troubert sera vicaire-général, dit solennellement monsieur de
-Bourbonne.
-
---Voyons! s'écria madame de Listomère en regardant Birotteau. Que
-préférez-vous: être chanoine, ou rester chez mademoiselle Gamard?
-
---Être chanoine, fut un cri général.
-
---Eh! bien, reprit madame de Listomère, il faut donner gain de cause à
-l'abbé Troubert et à mademoiselle Gamard. Ne vous font-ils pas savoir
-indirectement, par la visite de Caron, que si vous consentez à les
-quitter vous serez chanoine? Donnant, donnant!
-
-Chacun se récria sur la finesse et la sagacité de madame de Listomère,
-excepté le baron de Listomère son neveu, qui dit, d'un ton comique, à
-monsieur de Bourbonne:--J'aurais voulu le combat entre _la Gamard_ et
-_le Birotteau_.
-
-Mais, pour le malheur du vicaire, les forces n'étaient pas égales entre
-les gens du monde et la vieille fille soutenue par l'abbé Troubert. Le
-moment arriva bientôt où la lutte devait se dessiner plus franchement,
-s'agrandir, et prendre des proportions énormes. Sur l'avis de madame
-de Listomère et de la plupart de ses adhérents qui commençaient à
-se passionner pour cette intrigue jetée dans le vide de leur vie
-provinciale, un valet fut expédié à monsieur Caron. L'homme d'affaires
-revint avec une célérité remarquable, et qui n'effraya que monsieur de
-Bourbonne.
-
---Ajournons toute décision jusqu'à un plus ample informé, fut l'avis de
-ce Fabius en robe de chambre auquel de profondes réflexions révélaient
-les hautes combinaisons de l'échiquier tourangeau.
-
-Il voulut éclairer Birotteau sur les dangers de sa position. La sagesse
-du _vieux malin_ ne servait pas les passions du moment, il n'obtint
-qu'une légère attention. La conférence entre l'avocat et Birotteau dura
-peu. Le vicaire rentra tout effaré, disant:--Il me demande un écrit qui
-constate mon _retrait_.
-
---Quel est ce mot effroyable? dit le lieutenant de vaisseau.
-
---Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria madame de Listomère.
-
---Cela signifie simplement que l'abbé doit déclarer vouloir quitter
-la maison de mademoiselle Gamard, répondit monsieur de Bourbonne en
-prenant une prise de tabac.
-
---N'est-ce que cela? Signez! dit madame de Listomère en regardant
-Birotteau. Si vous êtes décidé sérieusement à sortir de chez elle, il
-n'y a aucun inconvénient à constater votre volonté.
-
-La _volonté de Birotteau_!
-
---Cela est juste, dit monsieur de Bourbonne en fermant sa tabatière par
-un geste sec dont la signification est impossible à rendre, car c'était
-tout un langage.--Mais il est toujours dangereux d'écrire, ajouta-t-il
-en posant sa tabatière sur la cheminée d'un air à épouvanter le vicaire.
-
-Birotteau se trouvait tellement hébété par le renversement de toutes
-ses idées, par la rapidité des événements qui le surprenaient sans
-défense, par la facilité avec laquelle ses amis traitaient les affaires
-les plus chères de sa vie solitaire, qu'il restait immobile, comme
-perdu dans la lune, ne pensant à rien, mais écoutant et cherchant à
-comprendre le sens des rapides paroles que tout le monde prodiguait.
-Il prit l'écrit de monsieur Caron, et le lut, comme si le _libellé_ de
-l'avocat allait être l'objet de son attention; mais ce fut un mouvement
-machinal. Et il signa cette pièce, par laquelle il reconnaissait
-renoncer volontairement à demeurer chez mademoiselle Gamard, comme à y
-être nourri suivant les conventions faites entre eux. Quand le vicaire
-eut achevé d'apposer sa signature, le sieur Caron reprit l'acte et
-lui demanda dans quel endroit sa cliente devait faire remettre les
-choses à lui appartenant. Birotteau indiqua la maison de madame de
-Listomère. Par un signe, cette dame consentit à recevoir l'abbé pour
-quelques jours, ne doutant pas qu'il ne fût bientôt nommé chanoine. Le
-vieux propriétaire voulut voir cette espèce d'acte de renonciation, et
-monsieur Caron le lui apporta.
-
---Eh! bien, demanda-t-il au vicaire après l'avoir lu, il existe
-donc entre vous et mademoiselle Gamard des conventions écrites? où
-sont-elles? quelles en sont les stipulations?
-
---L'acte est chez moi, répondit Birotteau.
-
---En connaissez-vous la teneur? demanda le propriétaire à l'avocat.
-
---Non, monsieur, dit monsieur Caron en tendant la main pour reprendre
-le papier fatal.
-
---Ah! se dit en lui-même le vieux propriétaire, toi, monsieur l'avocat,
-tu sais sans doute tout ce que cet acte contient; mais tu n'es pas payé
-pour nous le dire.
-
-Et monsieur de Bourbonne rendit la renonciation à l'avocat.
-
---Où vais-je mettre tous mes meubles? s'écria Birotteau, et mes livres,
-ma belle bibliothèque, mes beaux tableaux, mon salon rouge, enfin tout
-mon mobilier!
-
-Et le désespoir du pauvre homme, qui se trouvait déplanté pour ainsi
-dire, avait quelque chose de si naïf; il peignait si bien la pureté de
-ses mœurs, son ignorance des choses du monde, que madame de Listomère
-et mademoiselle Salomon lui dirent pour le consoler, en prenant le
-ton employé par les mères quand elles promettent un jouet à leurs
-enfants:--N'allez-vous pas vous inquiéter de ces niaiseries-là? Mais
-nous vous trouverons toujours bien une maison moins froide, moins noire
-que celle de mademoiselle Gamard. S'il ne se rencontre pas de logement
-qui vous plaise, eh! bien, l'une de nous vous prendra chez elle en
-pension. Allons, faisons un trictrac. Demain vous irez voir monsieur
-l'abbé Troubert pour lui demander son appui, et vous verrez comme vous
-serez bien reçu par lui!
-
-Les gens faibles se rassurent aussi facilement qu'ils se sont effrayés.
-Donc le pauvre Birotteau, ébloui par la perspective de demeurer chez
-madame de Listomère, oublia la ruine, consommée sans retour, du bonheur
-qu'il avait si long-temps désiré, dont il avait si délicieusement
-joui. Mais le soir, avant de s'endormir, et avec la douleur d'un homme
-pour qui le tracas d'un déménagement et de nouvelles habitudes étaient
-la fin du monde, il se tortura l'esprit à chercher où il pourrait
-retrouver pour sa bibliothèque un emplacement aussi commode que l'était
-sa galerie. En voyant ses livres errants, ses meubles disloqués et son
-ménage en désordre, il se demandait mille fois pourquoi la première
-année passée chez mademoiselle Gamard avait été si douce, et la seconde
-si cruelle. Et toujours son aventure était un puits sans fond où
-tombait sa raison. Le canonicat ne lui semblait plus une compensation
-suffisante à tant de malheurs, et il comparait sa vie à un bas dont une
-seule maille échappée faisait déchirer toute la trame. Mademoiselle
-Salomon lui restait. Mais, en perdant ses vieilles illusions, le pauvre
-prêtre n'osait plus croire à une jeune amitié.
-
-Dans la _citta dolente_ des vieilles filles, il s'en rencontre
-beaucoup, surtout en France, dont la vie est un sacrifice noblement
-offert tous les jours à de nobles sentiments. Les unes demeurent
-fièrement fidèles à un cœur que la mort leur a trop promptement ravi:
-martyres de l'amour, elles trouvent le secret d'être femmes par l'âme.
-Les autres obéissent à un orgueil de famille, qui, chaque jour, déchoit
-à notre honte, et se dévouent à la fortune d'un frère, ou à des neveux
-orphelins: celles-là se font mères en restant vierges. Ces vieilles
-filles atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe, en consacrant
-tous les sentiments féminins au culte du malheur. Elles idéalisent la
-figure de la femme, en renonçant aux récompenses de sa destinée et n'en
-acceptant que les peines. Elles vivent alors entourées de la splendeur
-de leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la tête
-devant leurs traits flétris. Mademoiselle de Sombreuil n'a été ni femme
-ni fille; elle fut et sera toujours une vivante poésie. Mademoiselle
-Salomon appartenait à ces créatures héroïques. Son dévouement était
-religieusement sublime, en ce qu'il devait être sans gloire, après
-avoir été une souffrance de tous les jours. Belle, jeune, elle fut
-aimée, elle aima; son prétendu perdit la raison. Pendant cinq années,
-elle s'était, avec le courage de l'amour, consacrée au bonheur
-mécanique de ce malheureux, de qui elle avait si bien épousé la folie
-qu'elle ne le croyait point fou. C'était, du reste, une personne
-simple de manières, franche en son langage, et dont le visage pâle ne
-manquait pas de physionomie, malgré la régularité de ses traits. Elle
-ne parlait jamais des événements de sa vie. Seulement, parfois, les
-tressaillements soudains qui lui échappaient en entendant le récit
-d'une aventure affreuse, ou triste, révélaient en elle les belles
-qualités que développent les grandes douleurs. Elle était venue habiter
-Tours après avoir perdu le compagnon de sa vie. Elle ne pouvait y être
-appréciée à sa juste valeur, et passait pour une _bonne personne_. Elle
-faisait beaucoup de bien, et s'attachait, par goût, aux êtres faibles.
-A ce titre, le pauvre vicaire lui avait inspiré naturellement un
-profond intérêt.
-
-Mademoiselle de Villenoix, qui allait à la ville dès le matin, y
-emmena Birotteau, le mit sur le quai de la Cathédrale, et le laissa
-s'acheminant vers le Cloître où il avait grand désir d'arriver pour
-sauver au moins le canonicat du naufrage, et veiller à l'enlèvement de
-son mobilier. Il ne sonna pas sans éprouver de violentes palpitations
-de cœur, à la porte de cette maison où il avait l'habitude de venir
-depuis quatorze ans, qu'il avait habitée, et d'où il devait s'exiler à
-jamais, après avoir rêvé d'y mourir en paix, à l'imitation de son ami
-Chapeloud. Marianne parut surprise de voir le vicaire. Il lui dit qu'il
-venait parler à l'abbé Troubert, et se dirigea vers le rez-de-chaussée
-où demeurait le chanoine; mais Marianne lui cria:
-
---L'abbé Troubert n'est plus là, monsieur le vicaire, il est dans votre
-ancien logement.
-
-Ces mots causèrent un affreux saisissement au vicaire qui comprit enfin
-le caractère de Troubert, et la profondeur d'une vengeance si lentement
-calculée, en le trouvant établi dans la bibliothèque de Chapeloud,
-assis dans le beau fauteuil gothique de Chapeloud, couchant sans doute
-dans le lit de Chapeloud, jouissant des meubles de Chapeloud, logé au
-cœur de Chapeloud, annulant le testament de Chapeloud, et déshéritant
-enfin l'ami de ce Chapeloud, qui, pendant si long-temps, l'avait parqué
-chez mademoiselle Gamard, en lui interdisant tout avancement et lui
-fermant les salons de Tours.
-
-Par quel coup de baguette magique cette métamorphose avait-elle eu
-lieu? Tout cela n'appartenait-il donc plus à Birotteau? Certes,
-en voyant l'air sardonique avec lequel Troubert contemplait cette
-bibliothèque, le pauvre Birotteau jugea que le futur vicaire-général
-était sûr de posséder toujours la dépouille de ceux qu'il avait si
-cruellement haïs, Chapeloud comme un ennemi, et Birotteau, parce qu'en
-lui se retrouvait encore Chapeloud. Mille idées se levèrent, à cet
-aspect, dans le cœur du bonhomme, et le plongèrent dans une sorte de
-songe. Il resta immobile et comme fasciné par l'œil de Troubert, qui le
-regardait fixement.
-
---Je ne pense pas, monsieur, dit enfin Birotteau, que vous vouliez me
-priver des choses qui m'appartiennent. Si mademoiselle Gamard a pu être
-impatiente de vous mieux loger, elle doit se montrer cependant assez
-juste pour me laisser le temps de reconnaître mes livres et d'enlever
-mes meubles.
-
---Monsieur, dit froidement l'abbé Troubert en ne laissant paraître sur
-son visage aucune marque d'émotion, mademoiselle Gamard m'a instruit
-hier de votre départ, dont la cause m'est encore inconnue. Si elle
-m'a installé ici, ce fut par nécessité. Monsieur l'abbé Poirel a pris
-mon appartement. J'ignore si les choses qui sont dans ce logement
-appartiennent ou non à mademoiselle; mais, si elles sont à vous,
-vous connaissez sa bonne foi: la sainteté de sa vie est une garantie
-de sa probité. Quant à moi, vous n'ignorez pas la simplicité de mes
-mœurs. J'ai couché pendant quinze années dans une chambre nue sans
-faire attention à l'humidité qui m'a tué à la longue. Cependant, si
-vous vouliez habiter de nouveau cet appartement, je vous le céderais
-volontiers.
-
-En entendant ces mots terribles, Birotteau oublia l'affaire du
-canonicat, il descendit avec la promptitude d'un jeune homme pour
-chercher mademoiselle Gamard, et la rencontra au bas de l'escalier sur
-le large palier dallé qui unissait les deux corps de logis.
-
---Mademoiselle, dit-il en la saluant et sans faire attention ni au
-sourire aigrement moqueur qu'elle avait sur les lèvres ni à la flamme
-extraordinaire qui donnait à ses yeux la clarté de ceux des tigres, je
-ne m'explique pas comment vous n'avez pas attendu que j'aie enlevé mes
-meubles, pour...
-
---Quoi! lui dit-elle en l'interrompant. Est-ce que tous vos effets
-n'auraient pas été remis chez madame de Listomère?
-
---Mais, mon mobilier?
-
---Vous n'avez donc pas lu votre acte? dit la vieille fille d'un ton
-qu'il faudrait pouvoir écrire musicalement pour faire comprendre
-combien la haine sut mettre de nuances dans l'accentuation de chaque
-mot.
-
-Et mademoiselle Gamard parut grandir, et ses yeux brillèrent encore,
-et son visage s'épanouit, et toute sa personne frissonna de plaisir.
-L'abbé Troubert ouvrit une fenêtre pour lire plus distinctement dans un
-volume in-folio. Birotteau resta comme foudroyé. Mademoiselle Gamard
-lui cornait aux oreilles, d'une voix aussi claire que le son d'une
-trompette, les phrases suivantes:--N'est-il pas convenu, au cas où
-vous sortiriez de chez moi, que votre mobilier m'appartiendrait, pour
-m'indemniser de la différence qui existait entre la quotité de votre
-pension et celle du respectable abbé Chapeloud? Or, monsieur l'abbé
-Poirel ayant été nommé chanoine...
-
-En entendant ces derniers mots, Birotteau s'inclina faiblement, comme
-pour prendre congé de la vieille fille; puis il sortit précipitamment.
-Il avait peur, en restant plus long-temps, de tomber en défaillance,
-et de donner ainsi un trop grand triomphe à de si implacables ennemis.
-Marchant comme un homme ivre, il gagna la maison de madame de
-Listomère où il trouva dans une salle basse son linge, ses vêtements
-et ses papiers contenus dans une malle. A l'aspect des débris de son
-mobilier, le malheureux prêtre s'assit, et se cacha le visage dans ses
-mains pour dérober aux gens la vue de ses pleurs. L'abbé Poirel était
-chanoine! Lui, Birotteau, se voyait sans asile, sans fortune et sans
-mobilier! Heureusement, mademoiselle Salomon vint à passer en voiture.
-Le concierge de la maison, qui comprit le désespoir du pauvre homme,
-fit un signe au cocher. Puis, après quelques mots échangés entre la
-vieille fille et le concierge, le vicaire se laissa conduire demi-mort
-près de sa fidèle amie, à laquelle il ne put dire que des mots sans
-suite. Mademoiselle Salomon, effrayée du dérangement momentané d'une
-tête déjà si faible, l'emmena sur-le-champ à l'Alouette, en attribuant
-ce commencement d'aliénation mentale à l'effet qu'avait dû produire
-sur lui la nomination de l'abbé Poirel. Elle ignorait les conventions
-du prêtre avec mademoiselle Gamard, par l'excellente raison qu'il en
-ignorait lui-même l'étendue. Et comme il est dans la nature que le
-comique se trouve mêlé parfois aux choses les plus pathétiques, les
-étranges réponses de Birotteau firent presque sourire mademoiselle
-Salomon.
-
---Chapeloud avait raison, disait-il. C'est un monstre!
-
---Qui? demandait-elle.
-
---Chapeloud. Il m'a tout pris.
-
---Poirel donc?
-
---Non, Troubert.
-
-Enfin, ils arrivèrent à l'Alouette, où les amis du prêtre lui
-prodiguèrent des soins si empressés, que, vers le soir, ils le
-calmèrent, et purent obtenir de lui le récit de ce qui s'était passé
-pendant la matinée.
-
-Le flegmatique propriétaire demanda naturellement à voir l'acte
-qui, depuis la veille, lui paraissait contenir le mot de l'énigme.
-Birotteau tira le fatal papier timbré de sa poche, le tendit à
-monsieur de Bourbonne, qui le lut rapidement, et arriva bientôt à
-une clause ainsi conçue: «_Comme il se trouve une différence de huit
-cents francs par an entre la pension que payait feu monsieur Chapeloud
-et celle pour laquelle ladite Sophie Gamard consent à prendre chez
-elle, aux conditions ci-dessus stipulées, ledit François Birotteau;
-attendu que le soussigné François Birotteau reconnaît surabondamment
-être hors d'état de donner pendant plusieurs années le prix payé par
-les pensionnaires de la demoiselle Gamard, et notamment par l'abbé
-Troubert; enfin, eu égard à diverses avances faites par ladite Sophie
-Gamard soussignée, ledit Birotteau s'engage à lui laisser à titre
-d'indemnité le mobilier dont il se trouvera possesseur à son décès, ou
-lorsque, par quelque cause que ce puisse être, il viendrait à quitter
-volontairement, et à quelque époque que ce soit, les lieux à lui
-présentement loués, et à ne plus profiter des avantages stipulés dans
-les engagements pris par mademoiselle Gamard envers lui, ci-dessus..._»
-
---Tudieu, quelle grosse! s'écria le propriétaire, et de quelles griffes
-est armée ladite Sophie Gamard!
-
-Le pauvre Birotteau, n'imaginant dans sa cervelle d'enfant aucune cause
-qui pût le séparer un jour de mademoiselle Gamard, comptait mourir
-chez elle. Il n'avait aucun souvenir de cette clause, dont les termes
-ne furent pas même discutés jadis, tant elle lui avait semblé juste,
-lorsque, dans son désir d'appartenir à la vieille fille, il aurait
-signé tous les parchemins qu'on lui aurait présentés. Cette innocence
-était si respectable, et la conduite de mademoiselle Gamard si atroce;
-le sort de ce pauvre sexagénaire avait quelque chose de si déplorable,
-et sa faiblesse le rendait si touchant, que, dans un premier moment
-d'indignation, madame de Listomère s'écria:--Je suis cause de la
-signature de l'acte qui vous a ruiné, je dois vous rendre le bonheur
-dont je vous ai privé.
-
---Mais, dit le vieux gentilhomme, l'acte constitue un dol, et il y a
-matière à procès...
-
---Eh bien! Birotteau plaidera. S'il perd à Tours, il gagnera à Orléans.
-S'il perd à Orléans, il gagnera à Paris, s'écria le baron de Listomère.
-
---S'il veut plaider, reprit froidement monsieur de Bourbonne, je lui
-conseille de se démettre d'abord de son vicariat.
-
---Nous consulterons des avocats, reprit madame de Listomère, et nous
-plaiderons s'il faut plaider. Mais cette affaire est trop honteuse pour
-mademoiselle Gamard, et peut devenir trop nuisible à l'abbé Troubert,
-pour que nous n'obtenions pas quelque transaction.
-
-Après mûre délibération, chacun promit son assistance à l'abbé
-Birotteau dans la lutte qui allait s'engager entre lui et tous les
-adhérents de ses antagonistes. Un sûr pressentiment, un instinct
-provincial indéfinissable forçait chacun à unir les deux noms de Gamard
-et Troubert. Mais aucun de ceux qui se trouvaient alors chez madame
-de Listomère, excepté le vieux malin, n'avait une idée bien exacte de
-l'importance d'un semblable combat. Monsieur de Bourbonne attira dans
-un coin le pauvre abbé.
-
---Des quatorze personnes qui sont ici, lui dit-il à voix basse, il
-n'y en aura pas une pour vous dans quinze jours. Si vous avez besoin
-d'appeler quelqu'un à votre secours, vous ne trouverez peut-être alors
-que moi d'assez hardi pour oser prendre votre défense, parce que je
-connais la province, les hommes, les choses, et, mieux encore, les
-intérêts! Mais tous vos amis, quoique pleins de bonnes intentions,
-vous mettent dans un mauvais chemin d'où vous ne pourrez vous tirer.
-Écoutez mon conseil. Si vous voulez vivre en paix, quittez le vicariat
-de Saint-Gatien, quittez Tours. Ne dites pas où vous irez, mais
-allez chercher quelque cure éloignée où Troubert ne puisse pas vous
-rencontrer.
-
---Abandonner Tours? s'écria le vicaire avec un effroi indescriptible.
-
-C'était pour lui une sorte de mort. N'était-ce pas briser toutes
-les racines par lesquelles il s'était planté dans le monde. Les
-célibataires remplacent les sentiments par des habitudes. Lorsqu'à ce
-système moral, qui les fait moins vivre que traverser la vie, se joint
-un caractère faible, les choses extérieures prennent sur eux un empire
-étonnant. Aussi Birotteau était-il devenu semblable à quelque végétal:
-le transplanter, c'était en risquer l'innocente fructification. De même
-que, pour vivre, un arbre doit retrouver à toute heure les mêmes sucs,
-et toujours avoir ses chevelus dans le même terrain, Birotteau devait
-toujours trotter dans Saint-Gatien; toujours piétiner dans l'endroit du
-Mail où il se promenait habituellement, sans cesse parcourir les rues
-par lesquelles il passait, et continuer d'aller dans les trois salons,
-où il jouait, pendant chaque soirée, au wisth ou au trictrac.
-
---Ah! je n'y pensais pas, répondit monsieur de Bourbonne en regardant
-le prêtre avec une espèce de pitié.
-
-Tout le monde sut bientôt, dans la ville de Tours, que madame la
-baronne de Listomère, veuve d'un lieutenant-général, recueillait
-l'abbé Birotteau, vicaire de Saint-Gatien. Ce fait, que beaucoup de
-gens révoquaient en doute, trancha nettement toutes les questions,
-et dessina les partis, surtout lorsque mademoiselle Salomon osa, la
-première, parler de dol et de procès. Avec la vanité subtile qui
-distingue les vieilles filles, et le fanatisme de personnalité qui
-les caractérise, mademoiselle Gamard se trouva fortement blessée du
-parti que prenait madame de Listomère. La baronne était une femme
-de haut rang, élégante dans ses mœurs, et dont le bon goût, les
-manières polies, la piété ne pouvaient être contestés. Elle donnait,
-en recueillant Birotteau, le démenti le plus formel à toutes les
-assertions de mademoiselle Gamard, en censurait indirectement la
-conduite, et semblait sanctionner les plaintes du vicaire contre son
-ancienne hôtesse.
-
-Il est nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire, d'expliquer
-ici tout ce que le discernement et l'esprit d'analyse avec lequel
-les vieilles femmes se rendent compte des actions d'autrui prêtaient
-de force à mademoiselle Gamard, et quelles étaient les ressources
-de son parti. Accompagnée du silencieux abbé Troubert, elle allait
-passer ses soirées dans quatre ou cinq maisons où se réunissaient une
-douzaine de personnes toutes liées entre elles par les mêmes goûts, et
-par l'analogie de leur situation. C'était un ou deux vieillards qui
-épousaient les passions et les caquetages de leurs servantes; cinq
-ou six vieilles filles qui passaient toute leur journée à tamiser les
-paroles, à scruter les démarches de leurs voisins et des gens placés
-au-dessus ou au-dessous d'elles dans la société; puis, enfin, plusieurs
-femmes âgées, exclusivement occupées à distiller les médisances, à
-tenir un registre exact de toutes les fortunes, ou à contrôler les
-actions des autres: elles pronostiquaient les mariages et blâmaient la
-conduite de leurs amies aussi aigrement que celle de leurs ennemies.
-Ces personnes, logées toutes dans la ville de manière à y figurer les
-vaisseaux capillaires d'une plante, aspiraient, avec la soif d'une
-feuille pour la rosée, les nouvelles, les secrets de chaque ménage,
-les pompaient et les transmettaient machinalement à l'abbé Troubert,
-comme les feuilles communiquent à la tige la fraîcheur qu'elles ont
-absorbée. Donc, pendant chaque soirée de la semaine, excitées par ce
-besoin d'émotion qui se retrouve chez tous les individus, ces bonnes
-dévotes dressaient un bilan exact de la situation de la ville, avec
-une sagacité digne du conseil des Dix, et faisaient la police armées
-de cette espèce d'espionnage à coup sûr que créent les passions. Puis,
-quand elles avaient deviné la raison secrète d'un événement, leur
-amour-propre les portait à s'approprier la sagesse de leur sanhédrin,
-pour donner le ton du bavardage dans leurs zones respectives. Cette
-congrégation oisive et agissante, invisible et voyant tout, muette
-et parlant sans cesse, possédait alors une influence que sa nullité
-rendait en apparence peu nuisible, mais qui cependant devenait terrible
-quand elle était animée par un intérêt majeur. Or, il y avait bien
-long-temps qu'il ne s'était présenté dans la sphère de leurs existences
-un événement aussi grave et aussi généralement important pour chacune
-d'elles que l'était la lutte de Birotteau, soutenu par madame de
-Listomère, contre l'abbé Troubert et mademoiselle Gamard.
-
-En effet, les trois salons de mesdames de Listomère, Merlin de La
-Blottière et de Villenoix étant considérés comme ennemis par ceux
-où allait mademoiselle Gamard, il y avait au fond de cette querelle
-l'esprit de corps et toutes ses vanités. C'était le combat du peuple
-et du sénat romain dans une taupinière, ou une tempête dans un verre
-d'eau, comme l'a dit Montesquieu en parlant de la république de
-Saint-Marin dont les charges publiques ne duraient qu'un jour, tant
-la tyrannie y était facile à saisir. Mais cette tempête développait
-néanmoins dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour
-diriger les plus grands intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de
-croire que le temps ne soit rapide que pour les cœurs en proie aux
-vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner. Les heures
-de l'abbé Troubert coulaient aussi animées, s'enfuyaient chargées de
-pensées tout aussi soucieuses, étaient ridées par des désespoirs et des
-espérances aussi profondes que pouvaient l'être les heures cruelles
-de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est dans le secret
-de l'énergie que nous coûtent les triomphes occultement remportés sur
-les hommes, sur les choses et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas
-toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage.
-Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il
-raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il
-vous convie à jeter un coup d'œil sur les existences de ces vieilles
-filles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les
-viciait dans leur essence; il vous sera peut-être démontré qu'il est
-nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en
-lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le
-cercle, et assoupissent l'égoïsme naturel à toutes les créatures.
-
-Madame de Listomère revint en ville sans savoir que, depuis cinq
-ou six jours, plusieurs de ses amis étaient obligés de réfuter une
-opinion, accréditée sur elle, dont elle aurait ri si elle l'eût connue,
-et qui supposait à son affection pour son neveu des causes presque
-criminelles. Elle mena l'abbé Birotteau chez son avocat, à qui le
-procès ne parut pas chose facile. Les amis du vicaire, animés par le
-sentiment que donne la justice d'une bonne cause, ou paresseux pour un
-procès qui ne leur était pas personnel, avaient remis le commencement
-de l'instance au jour où ils reviendraient à Tours. Les amis de
-mademoiselle Gamard purent donc prendre les devants, et surent raconter
-l'affaire peu favorablement pour l'abbé Birotteau.
-
-Donc l'homme de loi, dont la clientèle se composait exclusivement des
-gens pieux de la ville, étonna beaucoup madame de Listomère en lui
-conseillant de ne pas s'embarquer dans un semblable procès, et il
-termina la conférence en disant: que, d'ailleurs, il ne s'en chargerait
-pas, parce que, aux termes de l'acte, mademoiselle Gamard avait raison
-en Droit; qu'en Équité, c'est-à-dire en dehors de la justice, l'abbé
-Birotteau paraîtrait, aux yeux du tribunal et à ceux des honnêtes gens,
-manquer au caractère de paix, de conciliation et à la mansuétude qu'on
-lui avait supposés jusqu'alors; que mademoiselle Gamard, connue pour
-une personne douce et facile à vivre, avait obligé Birotteau en lui
-prêtant l'argent nécessaire pour payer les droits successifs auxquels
-avait donné lieu le testament de Chapeloud, sans lui en demander de
-reçu; que Birotteau n'était pas d'âge et de caractère à signer un acte
-sans savoir ce qu'il contenait, ni sans en connaître l'importance; et
-que s'il avait quitté mademoiselle Gamard après deux ans d'habitation,
-quand son ami Chapeloud était resté chez elle pendant douze ans, et
-Troubert pendant quinze, ce ne pouvait être qu'en vue d'un projet à lui
-connu; que le procès serait donc jugé comme un acte d'ingratitude, etc.
-
-Après avoir laissé Birotteau marcher en avant vers l'escalier, l'avoué
-prit madame de Listomère à part, en la reconduisant, et l'engagea, au
-nom de son repos, à ne pas se mêler de cette affaire.
-
-Cependant, le soir, le pauvre vicaire, qui se tourmentait autant
-qu'un condamné à mort dans le cabanon de Bicêtre quand il y attend le
-résultat de son pourvoi en cassation, ne put s'empêcher d'apprendre
-à ses amis le résultat de sa visite, au moment où, avant l'heure de
-faire les parties, le cercle se formait devant la cheminée de madame de
-Listomère.
-
---Excepté l'avoué des Libéraux, je ne connais, à Tours, aucun homme de
-chicane qui voulût se charger de ce procès sans avoir l'intention de le
-faire perdre, s'écria monsieur de Bourbonne, et je ne vous conseille
-pas de vous y embarquer.
-
---Hé! bien, c'est une infamie, dit le lieutenant de vaisseau. Moi, je
-conduirai l'abbé chez cet avoué.
-
---Allez-y lorsqu'il fera nuit, dit monsieur de Bourbonne en
-l'interrompant.
-
---Et pourquoi?
-
---Je viens d'apprendre que l'abbé Troubert est nommé vicaire-général, à
-la place de celui qui est mort avant-hier.
-
---Je me moque bien de l'abbé Troubert.
-
-Malheureusement, le baron de Listomère, homme de trente-six ans, ne vit
-pas le signe que lui fit monsieur de Bourbonne, pour lui recommander de
-peser ses paroles, en lui montrant un conseiller de préfecture, ami de
-Troubert. Le lieutenant de vaisseau ajouta donc:--Si monsieur l'abbé
-Troubert est un fripon...
-
---Oh! dit monsieur de Bourbonne en l'interrompant, pourquoi mettre
-l'abbé Troubert dans une affaire à laquelle il est complétement
-étranger?...
-
---Mais, reprit le baron, ne jouit-il pas des meubles de l'abbé
-Birotteau? Je me souviens d'être allé chez Chapeloud, et d'y avoir vu
-deux tableaux de prix. Supposez qu'ils valent dix mille francs?...
-Croyez-vous que monsieur Birotteau ait eu l'intention de donner, pour
-deux ans d'habitation chez cette Gamard, dix mille francs, quand déjà
-la bibliothèque et les meubles valent à peu près cette somme?
-
-L'abbé Birotteau ouvrit de grands yeux en apprenant qu'il avait possédé
-un capital si énorme.
-
-Et le baron, poursuivant avec chaleur, ajouta:--Par Dieu! monsieur
-Salmon, l'ancien expert du Musée de Paris, est venu voir ici sa
-belle-mère. Je vais y aller ce soir même, avec l'abbé Birotteau, pour
-le prier d'estimer les tableaux. De là je le mènerai chez l'avoué.
-
-Deux jours après cette conversation, le procès avait pris de la
-consistance. L'avoué des Libéraux, devenu celui de Birotteau, jetait
-beaucoup de défaveur sur la cause du vicaire. Les gens opposés au
-gouvernement, et ceux qui étaient connus pour ne pas aimer les
-prêtres ou la religion, deux choses que beaucoup de gens confondent,
-s'emparèrent de cette affaire, et toute la ville en parla. L'ancien
-expert du Musée avait estimé onze mille francs la Vierge du Valentin
-et le Christ de Lebrun, morceaux d'une beauté capitale. Quant à la
-bibliothèque et aux meubles gothiques, le goût dominant qui croissait
-de jour en jour à Paris pour ces sortes de choses leur donnait
-momentanément une valeur de douze mille francs. Enfin, l'expert,
-vérification faite, évalua le mobilier entier à dix mille écus. Or, il
-était évident que, Birotteau n'ayant pas entendu donner à mademoiselle
-Gamard cette somme énorme pour le peu d'argent qu'il pouvait lui devoir
-en vertu de la soulte stipulée, il y avait, judiciairement parlant,
-lieu à réformer leurs conventions; autrement la vieille fille eût
-été coupable d'un dol volontaire. L'avoué des Libéraux entama donc
-l'affaire en lançant un exploit introductif d'instance à mademoiselle
-Gamard. Quoique très-acerbe, cette pièce, fortifiée par des citations
-d'arrêts souverains et corroborée par quelques articles du Code, n'en
-était pas moins un chef-d'œuvre de logique judiciaire, et condamnait
-si évidemment la vieille fille que trente ou quarante copies en furent
-méchamment distribuées dans la ville par l'Opposition.
-
-Quelques jours après le commencement des hostilités entre la vieille
-fille et Birotteau, le baron de Listomère, qui espérait être compris,
-en qualité de capitaine de corvette, dans la première promotion,
-annoncée depuis quelque temps au Ministère de la Marine, reçut une
-lettre par laquelle l'un de ses amis lui annonçait qu'il était question
-dans les bureaux de le mettre hors du cadre d'activité. Étrangement
-surpris de cette nouvelle, il partit immédiatement pour Paris, et vint
-à la première soirée du ministre, qui en parut fort étonné lui-même,
-et se prit à rire en apprenant les craintes dont lui fit part le baron
-de Listomère. Le lendemain, nonobstant la parole du ministre, le
-baron consulta les Bureaux. Par une indiscrétion que certains chefs
-commettent assez ordinairement pour leurs amis, un secrétaire lui
-montra un travail tout préparé, mais que la maladie d'un directeur
-avait empêché jusqu'alors d'être soumis au ministre, et qui confirmait
-la fatale nouvelle. Aussitôt, le baron de Listomère alla chez un de ses
-oncles, lequel, en sa qualité de député, pouvait voir immédiatement le
-ministre à la Chambre, et il le pria de sonder les dispositions de Son
-Excellence, car il s'agissait pour lui de la perte de son avenir. Aussi
-attendit-il avec la plus vive anxiété, dans la voiture de son oncle, la
-fin de la séance. Le député sortit bien avant la clôture, et dit à son
-neveu pendant le chemin qu'il fit en se rendant à son hôtel:--Comment,
-diable! vas-tu te mêler de faire la guerre aux prêtres? Le ministre
-a commencé par m'apprendre que tu t'étais mis à la tête des Libéraux
-à Tours! Tu as des opinions détestables, tu ne suis pas la ligne
-du gouvernement, etc. Ses phrases étaient aussi entortillées que
-s'il parlait encore à la Chambre. Alors je lui ai dit:--Ah! çà,
-entendons-nous? Son Excellence a fini par m'avouer que tu étais mal
-avec la Grande-Aumônerie. Bref, en demandant quelques renseignements à
-mes collègues, j'ai su que tu parlais fort légèrement d'un certain abbé
-Troubert, simple vicaire-général, mais le personnage le plus important
-de la province où il représente la Congrégation. J'ai répondu de toi
-corps pour corps au ministre. Monsieur mon neveu, si tu veux faire
-ton chemin, ne te crée aucune inimitié sacerdotale. Va vite à Tours,
-fais-y ta paix avec ce diable de vicaire-général. Apprends que les
-vicaires-généraux sont des hommes avec lesquels il faut toujours vivre
-en paix. Morbleu! lorsque nous travaillons tous à rétablir la religion,
-il est stupide à un lieutenant de vaisseau, qui veut être capitaine,
-de déconsidérer les prêtres. Si tu ne te raccommodes pas avec l'abbé
-Troubert, ne compte plus sur moi: je te renierai. Le ministre des
-Affaires Ecclésiastiques m'a parlé tout à l'heure de cet homme comme
-d'un futur évêque. Si Troubert prenait notre famille en haine, il
-pourrait m'empêcher d'être compris dans la prochaine fournée de pairs.
-Comprends-tu?
-
-Ces paroles expliquèrent au lieutenant de vaisseau les secrètes
-occupations de Troubert, de qui Birotteau disait niaisement:--Je ne
-sais pas à quoi lui sert de passer les nuits.
-
-La position du chanoine au milieu du sénat femelle qui faisait si
-subtilement la police de la province et sa capacité personnelle
-l'avaient fait choisir par la Congrégation, entre tous les
-ecclésiastiques de la ville, pour être le proconsul inconnu de la
-Touraine. Archevêque, général, préfet, grands et petits étaient sous
-son occulte domination. Le baron de Listomère eut bientôt pris son
-parti.
-
---Je ne veux pas, dit-il à son oncle, recevoir une seconde bordée
-ecclésiastique dans mes _œuvres-vives_.
-
-Trois jours après cette conférence diplomatique entre l'oncle et le
-neveu, le marin, subitement revenu par la malle-poste à Tours, révélait
-à sa tante, le soir même de son arrivée, les dangers que couraient les
-plus chères espérances de la famille de Listomère, s'ils s'obstinaient
-l'un et l'autre à soutenir _cet imbécile de Birotteau_. Le baron avait
-retenu monsieur de Bourbonne au moment où le vieux gentilhomme prenait
-sa canne et son chapeau pour s'en aller après la partie de wisth.
-Les lumières du vieux malin étaient indispensables pour éclairer les
-écueils dans lesquels se trouvaient engagés les Listomère, et le vieux
-malin n'avait prématurément cherché sa canne et son chapeau que pour se
-faire dire à l'oreille:--Restez, nous avons à causer.
-
-Le prompt retour du baron, son air de contentement, en désaccord
-avec la gravité peinte en certains moments sur sa figure, avaient
-accusé vaguement à monsieur de Bourbonne quelques échecs reçus par le
-lieutenant dans sa croisière contre Gamard et Troubert. Il ne marqua
-point de surprise en entendant le baron proclamer le secret pouvoir du
-vicaire-général congréganiste.
-
---Je le savais, dit-il.
-
---Hé! bien, s'écria la baronne, pourquoi ne pas nous avoir avertis?
-
---Madame, répondit-il vivement, oubliez que j'ai deviné l'invisible
-influence de ce prêtre, et j'oublierai que vous la connaissez
-également. Si nous ne nous gardions pas le secret, nous passerions
-pour ses complices: nous serions redoutés et haïs. Imitez-moi: feignez
-d'être une dupe; mais sachez bien où vous mettez les pieds. Je vous en
-avais assez dit, vous ne me compreniez point, et je ne voulais pas me
-compromettre.
-
---Comment devons-nous maintenant nous y prendre? dit le baron.
-
-Abandonner Birotteau n'était pas une question, et ce fut une première
-condition sous-entendue par les trois conseillers.
-
---Battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours été le
-chef-d'œuvre des plus habiles généraux, répondit monsieur de Bourbonne.
-Pliez devant Troubert: si sa haine est moins forte que sa vanité, vous
-vous en ferez un allié; mais si vous pliez trop, il vous marchera sur
-le ventre; car
-
- Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église,
-
-a dit Boileau. Faites croire que vous quittez le service, vous lui
-échappez, monsieur le baron. Renvoyez le vicaire, madame, vous donnerez
-gain de cause à la Gamard. Demandez chez l'archevêque à l'abbé Troubert
-s'il sait le wisth, il vous dira _oui_. Priez-le de venir faire une
-partie dans ce salon, où il veut être reçu; certes, il y viendra. Vous
-êtes femme, sachez mettre ce prêtre dans vos intérêts. Quand le baron
-sera capitaine de vaisseau, son oncle pair de France, Troubert évêque,
-vous pourrez faire Birotteau chanoine tout à votre aise. Jusque-là
-pliez; mais pliez avec grâce et en menaçant. Votre famille peut prêter
-à Troubert autant d'appui qu'il vous en donnera; vous vous entendrez à
-merveille. D'ailleurs marchez la sonde en main, marin!
-
---Ce pauvre Birotteau! dit la baronne.
-
---Oh! entamez-le promptement, répliqua le propriétaire en s'en allant.
-Si quelque libéral adroit s'emparait de cette tête vide, il vous
-causerait des chagrins. Après tout, les tribunaux prononceraient en sa
-faveur, et Troubert doit avoir peur du jugement. Il peut encore vous
-pardonner d'avoir entamé le combat; mais, après une défaite, il serait
-implacable. J'ai dit.
-
-Il fit claquer sa tabatière, alla mettre ses doubles souliers, et
-partit.
-
-Le lendemain matin, après le déjeuner, la baronne resta seule avec
-le vicaire, et lui dit, non sans un visible embarras:--Mon cher
-monsieur Birotteau, vous allez trouver mes demandes bien injustes et
-bien inconséquentes; mais il faut, pour vous et pour nous, d'abord
-éteindre votre procès contre mademoiselle Gamard en vous désistant
-de vos prétentions, puis quitter ma maison. En entendant ces mots le
-pauvre prêtre pâlit.--Je suis, reprit-elle, la cause innocente de vos
-malheurs, et sais que sans mon neveu vous n'eussiez pas intenté le
-procès qui maintenant fait votre chagrin et le nôtre. Mais écoutez?
-
-Elle lui déroula succinctement l'immense étendue de cette affaire et
-lui expliqua la gravité de ses suites. Ses méditations lui avaient
-fait deviner pendant la nuit les antécédents probables de la vie de
-Troubert: elle put alors, sans se tromper, démontrer à Birotteau la
-trame dans laquelle l'avait enveloppé cette vengeance si habilement
-ourdie, lui révéler la haute capacité, le pouvoir de son ennemi
-en lui en dévoilant la haine, en lui en apprenant les causes, en
-le lui montrant couché durant douze années devant Chapeloud, et
-dévorant Chapeloud, et persécutant encore Chapeloud dans son ami.
-L'innocent Birotteau joignit ses mains comme pour prier et pleura
-de chagrin à l'aspect d'horreurs humaines que son âme pure n'avait
-jamais soupçonnées. Aussi effrayé que s'il se fût trouvé sur le
-bord d'un abîme, il écoutait, les yeux fixes et humides, mais sans
-exprimer aucune idée, le discours de sa bienfaitrice, qui lui dit
-en terminant:--Je sais tout ce qu'il y a de mal à vous abandonner;
-mais, mon cher abbé, les devoirs de famille passent avant ceux de
-l'amitié. Cédez, comme je le fais, à cet orage, je vous en prouverai
-toute ma reconnaissance. Je ne vous parle pas de vos intérêts, je m'en
-charge. Vous serez hors de toute inquiétude pour votre existence. Par
-l'entremise de Bourbonne, qui saura sauver les apparences, je ferai en
-sorte que rien ne vous manque. Mon ami, donnez-moi le droit de vous
-trahir. Je resterai votre amie, tout en me conformant aux maximes du
-monde. Décidez.
-
-Le pauvre abbé stupéfait s'écria:--Chapeloud avait donc raison en
-disant que, si Troubert pouvait venir le tirer par les pieds dans la
-tombe, il le ferait! Il couche dans le lit de Chapeloud.
-
---Il ne s'agit pas de se lamenter, dit madame de Listomère, nous avons
-peu de temps à nous. Voyons!
-
-Birotteau avait trop de bonté pour ne pas obéir, dans les grandes
-crises, au dévouement irréfléchi du premier moment. Mais d'ailleurs
-sa vie n'était déjà plus qu'une agonie. Il dit, en jetant à sa
-protectrice un regard désespérant qui la navra:--Je me confie à vous.
-Je ne suis plus qu'un _bourrier_ de la rue!
-
-Ce mot tourangeau n'a pas d'autre équivalent possible que le mot brin
-de paille. Mais il y a de jolis petits brins de paille, jaunes, polis,
-rayonnants, qui font le bonheur des enfants; tandis que le bourrier est
-le brin de paille décoloré, boueux, roulé dans les ruisseaux, chassé
-par la tempête, tordu par les pieds du passant.
-
---Mais, madame, je ne voudrais pas laisser à l'abbé Troubert le
-portrait de Chapeloud; il a été fait pour moi, il m'appartient, obtenez
-qu'il me soit rendu, j'abandonnerai tout le reste.
-
---Hé! bien, dit madame de Listomère, j'irai chez mademoiselle Gamard.
-Ces mots furent dits d'un ton qui révéla l'effort extraordinaire que
-faisait la baronne de Listomère en s'abaissant à flatter l'orgueil de
-la vieille fille.--Et, ajouta-t-elle, je tâcherai de tout arranger.
-A peine osé-je l'espérer. Allez voir monsieur de Bourbonne, qu'il
-minute votre désistement en bonne forme, apportez-m'en l'acte bien en
-règle; puis, avec le secours de monseigneur l'archevêque, peut-être
-pourrons-nous en finir.
-
-Birotteau sortit épouvanté. Troubert avait pris à ses yeux les
-dimensions d'une pyramide d'Égypte. Les mains de cet homme étaient à
-Paris et ses coudes dans le cloître Saint-Gatien.
-
---Lui, se dit-il, empêcher monsieur le marquis de Listomère de devenir
-pair de France?... _Et peut-être, avec le secours de monseigneur
-l'archevêque, pourra-t-on en finir!_
-
-En présence de si grands intérêts, Birotteau se trouvait comme un
-ciron: il se faisait justice.
-
-La nouvelle du déménagement de Birotteau fut d'autant plus étonnante
-que la cause en était impénétrable. Madame de Listomère disait que,
-son neveu voulant se marier et quitter le service, elle avait besoin,
-pour agrandir son appartement, de celui du vicaire. Personne ne
-connaissait encore le désistement de Birotteau. Ainsi les instructions
-de monsieur de Bourbonne étaient sagement exécutées. Ces deux
-nouvelles, en parvenant aux oreilles du grand-vicaire, devaient flatter
-son amour-propre en lui apprenant que, si elle ne capitulait pas,
-la famille de Listomère restait au moins neutre, et reconnaissait
-tacitement le pouvoir occulte de la Congrégation: le reconnaître,
-n'était-ce pas s'y soumettre? Mais le procès demeurait tout entier _sub
-judice_. N'était-ce pas à la fois plier et menacer?
-
-Les Listomère avaient donc pris dans cette lutte une attitude
-exactement semblable à celle du grand-vicaire: ils se tenaient en
-dehors et pouvaient tout diriger. Mais un événement grave survint et
-rendit encore plus difficile la réussite des desseins médités par
-monsieur de Bourbonne et par les Listomère pour apaiser le parti Gamard
-et Troubert. La veille, mademoiselle Gamard avait pris du froid en
-sortant de la cathédrale, s'était mise au lit et passait pour être
-dangereusement malade. Toute la ville retentissait de plaintes excitées
-par une fausse commisération. «La sensibilité de mademoiselle Gamard
-n'avait pu résister au scandale de ce procès. Malgré son bon droit,
-elle allait mourir de chagrin. Birotteau tuait sa bienfaitrice...»
-Telle était la substance des phrases jetées en avant par les tuyaux
-capillaires du grand conciliabule femelle, et complaisamment répétées
-par la ville de Tours.
-
-Madame de Listomère eut la honte d'être venue chez la vieille fille
-sans recueillir le fruit de sa visite. Elle demanda fort poliment à
-parler à monsieur le vicaire-général. Flatté peut-être de recevoir dans
-la bibliothèque de Chapeloud, et au coin de cette cheminée ornée des
-deux fameux tableaux contestés, une femme par laquelle il avait été
-méconnu, Troubert fit attendre la baronne un moment; puis il consentit
-à lui donner audience. Jamais courtisan ni diplomate ne mirent dans la
-discussion de leurs intérêts particuliers, ou dans la conduite d'une
-négociation nationale, plus d'habileté, de dissimulation, de profondeur
-que n'en déployèrent la baronne et l'abbé dans le moment où ils se
-trouvèrent tous les deux en scène.
-
-Semblable au parrain qui, dans le moyen âge, armait le champion et en
-fortifiait la valeur par d'utiles conseils, au moment où il entrait
-en lice, le vieux malin avait dit à la baronne:--N'oubliez pas votre
-rôle, vous êtes conciliatrice et non partie intéressée. Troubert est
-également un médiateur. Pesez vos mots! étudiez les inflexions de la
-voix du vicaire-général. S'il se caresse le menton, vous l'aurez séduit.
-
-Quelques dessinateurs se sont amusés à représenter en caricature le
-contraste fréquent qui existe entre _ce que l'on dit_ et _ce que l'on
-pense_. Ici, pour bien saisir l'intérêt du duel de paroles qui eut lieu
-entre le prêtre et la grande dame, il est nécessaire de dévoiler les
-pensées qu'ils cachèrent mutuellement sous des phrases en apparence
-insignifiantes. Madame de Listomère commença par témoigner le chagrin
-que lui causait le procès de Birotteau, puis elle parla du désir
-qu'elle avait de voir terminer cette affaire à la satisfaction des deux
-parties.
-
---Le mal est fait, madame, dit l'abbé d'une voix grave, la vertueuse
-mademoiselle Gamard se meurt (_Je ne m'intéresse pas plus à cette sotte
-de fille qu'au Prêtre-Jean_, pensait-il; _mais je voudrais bien vous
-mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous
-êtes assez niais pour en prendre du souci_.)
-
---En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j'ai
-exigé de monsieur le vicaire un désistement que j'apportais à cette
-sainte fille (_Je te devine, rusé coquin!_ pensait-elle; _mais nous
-voilà mis à l'abri de tes calomnies. Quant à toi, si tu prends le
-désistement, tu t'enferreras, tu avoueras ainsi ta complicité._)
-
-Il se fit un moment de silence.
-
---Les affaires temporelles de mademoiselle Gamard ne me concernent pas,
-dit enfin le prêtre en abaissant ses larges paupières sur ses yeux
-d'aigle pour voiler ses émotions. (_Oh! oh! vous ne me compromettrez
-pas! Mais Dieu soit loué! les damnés avocats ne plaideront pas une
-affaire qui pouvait me salir. Que veulent donc les Listomère, pour se
-faire ainsi mes serviteurs?_)
-
---Monsieur, répondit la baronne, les affaires de monsieur Birotteau me
-sont aussi étrangères que vous le sont les intérêts de mademoiselle
-Gamard; mais malheureusement la religion peut souffrir de leurs débats,
-et je ne vois en vous qu'un médiateur, là où moi-même j'agis en
-conciliatrice.... (_Nous ne nous abuserons ni l'un ni l'autre, monsieur
-Troubert_, pensait-elle. _Sentez-vous le tour épigrammatique de cette
-réponse?_)
-
---La religion souffrir, madame! dit le grand-vicaire. La religion est
-trop haut située pour que les hommes puissent y porter atteinte. (_La
-religion, c'est moi_, pensait-il.)--Dieu nous jugera sans erreur,
-madame, ajouta-t-il, je ne reconnais que son tribunal.
-
---Hé! bien, monsieur, répondit-elle, tâchons d'accorder les jugements
-des hommes avec les jugements de Dieu. (_Oui, la religion, c'est toi._)
-
-L'abbé Troubert changea de ton:--Monsieur votre neveu n'est-il pas allé
-à Paris? (_Vous avez eu là de mes nouvelles_, pensait-il. _Je puis
-vous écraser, vous qui m'avez méprisé. Vous venez capituler._)
-
---Oui, monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à lui.
-Il retourne ce soir à Paris, il est mandé par le ministre, qui est
-parfait pour nous, et voudrait ne pas lui voir quitter le service.
-(_Jésuite, tu ne nous écraseras pas_, pensait-elle, _et ta plaisanterie
-est comprise_.) Un moment de silence.--Je ne trouve pas sa conduite
-convenable dans cette affaire, reprit-elle, mais il faut pardonner
-à un marin de ne pas se connaître en Droit.--(_Faisons alliance_,
-pensait-elle. _Nous ne gagnerons rien à guerroyer._)
-
-Un léger sourire de l'abbé se perdit dans les plis de son visage:--Il
-nous aura rendu le service de nous apprendre la valeur de ces deux
-peintures, dit-il en regardant les tableaux, elles seront un bel
-ornement pour la chapelle de la Vierge. (_Vous m'avez lancé une
-épigramme_, pensait-il, _en voici deux, nous sommes quittes, madame_.)
-
---Si vous les donniez à Saint-Gatien, je vous demanderais de me
-laisser offrir à l'église des cadres dignes du lieu et de l'œuvre.
-(_Je voudrais bien te faire avouer que tu convoitais les meubles de
-Birotteau_, pensait-elle.)
-
---Elles ne m'appartiennent pas, dit le prêtre en se tenant toujours sur
-ses gardes.
-
---Mais voici, dit madame de Listomère, un acte qui éteint toute
-discussion, et les rend à mademoiselle Gamard. Elle posa le désistement
-sur la table. (_Voyez, monsieur_, pensait-elle, _combien j'ai de
-confiance en vous_.)--Il est digne de vous, monsieur, ajouta-t-elle,
-digne de votre beau caractère, de réconcilier deux chrétiens; quoique
-je prenne maintenant peu d'intérêt à monsieur Birotteau...
-
---Mais il est votre pensionnaire, dit-il en l'interrompant.
-
---Non, monsieur, il n'est plus chez moi. (_La pairie de mon
-beau-frère et le grade de mon neveu me font faire bien des lâchetés_,
-pensait-elle.)
-
-L'abbé demeura impassible, mais son attitude calme était l'indice des
-émotions les plus violentes. Monsieur de Bourbonne avait seul deviné le
-secret de cette paix apparente. Le prêtre triomphait!
-
---Pourquoi vous êtes-vous donc chargée de son désistement?
-demanda-t-il excité par un sentiment analogue à celui qui pousse une
-femme à se faire répéter des compliments.
-
---Je n'ai pu me défendre d'un mouvement de compassion. Birotteau,
-dont le caractère faible doit vous être connu, m'a suppliée de voir
-mademoiselle Gamard, afin d'obtenir pour prix de sa renonciation à...
-
-L'abbé fronça ses sourcils.
-
---... A des _droits_ reconnus par des avocats distingués, le portrait...
-
-Le prêtre regarda madame de Listomère.
-
---... Le portrait de Chapeloud, dit-elle en continuant. Je vous laisse
-le juge de sa prétention... (_Tu serais condamné, si tu voulais
-plaider_, pensait-elle.)
-
-L'accent que prit la baronne pour prononcer les mots _avocats
-distingués_ fit voir au prêtre qu'elle connaissait le fort et le faible
-de l'ennemi. Madame de Listomère montra tant de talent à ce connaisseur
-émérite dans le cours de cette conversation qui se maintint long-temps
-sur ce ton, que l'abbé descendit chez mademoiselle Gamard pour aller
-chercher sa réponse à la transaction proposée.
-
-Il revint bientôt.
-
---Madame, voici les paroles de la pauvre mourante: «_Monsieur l'abbé
-Chapeloud m'a témoigné trop d'amitié_, m'a-t-elle dit, _pour que je me
-sépare de son portrait_.» Quant à moi, reprit-il, s'il m'appartenait,
-je ne le céderais à personne. J'ai porté des sentiments trop constants
-au cher défunt pour ne pas me croire le droit de disputer son image à
-tout le monde.
-
---Monsieur, ne _nous brouillons_ pas pour une mauvaise peinture.
-(_Je m'en moque autant que vous vous en moquez vous-même_,
-pensait-elle.)--Gardez-la, nous en ferons faire une copie. Je
-m'applaudis d'avoir assoupi ce triste et déplorable procès, et j'y
-aurai personnellement gagné le plaisir de vous connaître. J'ai entendu
-parler de votre talent au wisth. Vous pardonnerez à une femme d'être
-curieuse, dit-elle en souriant. Si vous vouliez venir jouer quelquefois
-chez moi, vous ne pouvez pas douter de l'accueil que vous y recevrez.
-
-Troubert se caressa le menton.
-
-(_Il est pris! Bourbonne avait raison_, pensait-elle, _il a sa dose de
-vanité_.)
-
-En effet, le grand-vicaire éprouvait en ce moment la sensation
-délicieuse contre laquelle Mirabeau ne savait pas se défendre, quand,
-aux jours de sa puissance, il voyait ouvrir devant sa voiture la porte
-cochère d'un hôtel autrefois fermé pour lui.
-
---Madame, répondit-il, j'ai de trop grandes occupations pour aller dans
-le monde; mais pour vous, que ne ferait-on pas? (_La vieille fille va
-crever, j'entamerai les Listomère, et les servirai s'il me servent!_
-pensait-il. _Il vaut mieux les avoir pour amis que pour ennemis._)
-
-Madame de Listomère retourna chez elle, espérant que l'archevêque
-consommerait une œuvre de paix si heureusement commencée. Mais
-Birotteau ne devait pas même profiter de son désistement. Madame de
-Listomère apprit le lendemain la mort de mademoiselle Gamard. Le
-testament de la vieille fille ouvert, personne ne fut surpris en
-apprenant qu'elle avait fait l'abbé Troubert son légataire universel.
-Sa fortune fut estimée à cent mille écus. Le vicaire-général envoya
-deux billets d'invitation pour le service et le convoi de son amie chez
-madame de Listomère: l'un pour elle, l'autre pour son neveu.
-
---Il faut y aller, dit-elle.
-
---Ça ne veut pas dire autre chose, s'écria monsieur de Bourbonne. C'est
-une épreuve par laquelle monseigneur Troubert veut vous juger. Baron,
-allez jusqu'au cimetière, ajouta-t-il en se tournant vers le lieutenant
-de vaisseau qui, pour son malheur, n'avait pas quitté Tours.
-
-Le service eut lieu, et fut d'une grande magnificence ecclésiastique.
-Une seule personne y pleura. Ce fut Birotteau, qui, seul dans une
-chapelle écartée, et sans être vu, se crut coupable de cette mort, et
-pria sincèrement pour l'âme de la défunte, en déplorant avec amertume
-de n'avoir pas obtenu d'elle le pardon de ses torts.
-
-L'abbé Troubert accompagna le corps de son amie jusqu'à la fosse
-où elle devait être enterrée. Arrivé sur le bord, il prononça un
-discours où, grâce à son talent, le tableau de la vie étroite menée
-par la testatrice prit des proportions monumentales. Les assistants
-remarquèrent ces paroles dans la péroraison:
-
-«Cette vie pleine de jours acquis à Dieu et à sa religion, cette vie
-que décorent tant de belles actions faites dans le silence, tant de
-vertus modestes et ignorées, fut brisée par une douleur que nous
-appellerions imméritée, si, au bord de l'éternité, nous pouvions
-oublier que toutes nos afflictions nous sont envoyées par Dieu. Les
-nombreux amis de cette sainte fille, connaissant la noblesse et la
-candeur de son âme, prévoyaient qu'elle pouvait tout supporter, hormis
-des soupçons qui flétrissaient sa vie entière. Aussi, peut-être la
-Providence l'a-t-elle amenée au sein de Dieu, pour l'enlever à nos
-misères. Heureux ceux qui peuvent reposer, ici-bas, en paix avec
-eux-mêmes, comme Sophie repose maintenant au séjour des bienheureux
-dans sa robe d'innocence!»
-
---Quand il eut achevé ce pompeux discours, reprit monsieur de Bourbonne
-qui raconta les circonstances de l'enterrement à madame de Listomère
-au moment où, les parties finies et les portes fermées, ils furent
-seuls avec le baron, figurez-vous, si cela est possible, ce Louis XI en
-soutane, donnant ainsi le dernier coup de goupillon chargé d'eau bénite.
-
-Monsieur de Bourbonne prit la pincette, et imita si bien le geste de
-l'abbé Troubert, que le baron et sa tante ne purent s'empêcher de
-sourire.
-
---Là seulement, reprit le vieux propriétaire, il s'est démenti.
-Jusqu'alors, sa contenance avait été parfaite; mais il lui a sans doute
-été impossible, en calfeutrant pour toujours cette vieille fille qu'il
-méprisait souverainement et haïssait peut-être autant qu'il a détesté
-Chapeloud, de ne pas laisser percer sa joie dans un geste.
-
-Le lendemain matin, mademoiselle Salomon vint déjeuner chez madame
-de Listomère, et, en arrivant, lui dit tout émue:--Notre pauvre
-abbé Birotteau a reçu tout à l'heure un coup affreux, qui annonce
-les calculs les plus étudiés de la haine. Il est nommé curé de
-Saint-Symphorien.
-
-Saint-Symphorien est un faubourg de Tours, situé au delà du pont.
-Ce pont, un des plus beaux monuments de l'architecture française, a
-dix-neuf cents pieds de long, et les deux places qui le terminent à
-chaque bout sont absolument pareilles.
-
---Comprenez-vous? reprit-elle après une pause et tout étonnée de la
-froideur que marquait madame de Listomère en apprenant cette nouvelle.
-L'abbé Birotteau sera là comme à cent lieues de Tours, de ses amis, de
-tout. N'est-ce pas un exil d'autant plus affreux qu'il est arraché à
-une ville que ses yeux verront tous les jours et où il ne pourra plus
-guère venir? Lui qui, depuis ses malheurs, peut à peine marcher, serait
-obligé de faire une lieue pour nous voir. En ce moment, le malheureux
-est au lit, il a la fièvre. Le presbytère de Saint-Symphorien est
-froid, humide, et la paroisse n'est pas assez riche pour le réparer. Le
-pauvre vieillard va donc se trouver enterré dans un véritable sépulcre.
-Quelle atroce combinaison!
-
-Maintenant il nous suffira peut-être, pour achever cette histoire, de
-rapporter simplement quelques événements, et d'esquisser un dernier
-tableau.
-
-Cinq mois après, le vicaire-général fut nommé évêque. Madame de
-Listomère était morte, et laissait quinze cents francs de rente par
-testament à l'abbé Birotteau. Le jour où le testament de la baronne
-fut connu, monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, était sur le point
-de quitter la ville de Tours pour aller résider dans son diocèse:
-mais il retarda son départ. Furieux d'avoir été joué par une femme à
-laquelle il avait donné la main tandis qu'elle tendait secrètement la
-sienne à un homme qu'il regardait comme son ennemi, Troubert menaça
-de nouveau l'avenir du baron et la pairie du marquis de Listomère. Il
-dit en pleine assemblée, dans le salon de l'archevêque, un de ces mots
-ecclésiastiques, gros de vengeance et pleins de mielleuse mansuétude.
-L'ambitieux marin vint voir ce prêtre implacable qui lui dicta sans
-doute de dures conditions; car la conduite du baron attesta le plus
-entier dévouement aux volontés du terrible congréganiste. Le nouvel
-évêque rendit, par un acte authentique, la maison de mademoiselle
-Gamard au Chapitre de la cathédrale, il donna la bibliothèque et les
-livres de Chapeloud au petit séminaire, il dédia les deux tableaux
-contestés à la chapelle de la Vierge; mais il garda le portrait de
-Chapeloud. Personne ne s'expliqua cet abandon presque total de la
-succession de mademoiselle Gamard. Monsieur de Bourbonne supposa que
-l'évêque en conservait secrètement la partie liquide, afin d'être
-à même de tenir avec honneur son rang à Paris, s'il était porté au
-banc des Évêques dans la chambre haute. Enfin, la veille du départ de
-monseigneur Troubert, le _vieux malin_ finit par deviner le dernier
-calcul que cachât cette action, coup de grâce donné par la plus
-persistante de toutes les vengeances à la plus faible de toutes les
-victimes. Le legs de madame de Listomère à Birotteau fut attaqué par
-le baron de Listomère sous prétexte de captation! Quelques jours après
-l'exploit introductif d'instance, le baron fut nommé capitaine de
-vaisseau. Par une mesure disciplinaire, le curé de Saint-Symphorien
-était interdit. Les supérieurs ecclésiastiques jugeaient le procès
-par avance. L'assassin de feu Sophie Gamard était donc un fripon! Si
-monseigneur Troubert avait conservé la succession de la vieille fille,
-il eût été difficile de faire censurer Birotteau.
-
-Au moment où monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, venait en chaise
-de poste, le long du quai Saint-Symphorien, pour se rendre à Paris,
-le pauvre abbé Birotteau avait été mis dans un fauteuil au soleil,
-au-dessus d'une terrasse. Ce curé frappé par l'archevêque était pâle
-et maigre. Le chagrin, empreint dans tous ses traits, décomposait
-entièrement ce visage qui jadis était si doucement gai. La maladie
-jetait sur ses yeux, naïvement animés autrefois par les plaisirs de
-la bonne chère et dénués d'idées pesantes, un voile qui simulait une
-pensée. Ce n'était plus que le squelette du Birotteau qui roulait, un
-an auparavant, si vide mais si content, à travers le Cloître. L'évêque
-lui lança un regard de mépris et de pitié; puis, il consentit à
-l'oublier, et passa.
-
-Nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps Hildebrandt ou
-Alexandre VI. Aujourd'hui l'Église n'est plus une puissance politique
-et n'absorbe plus les forces des gens solitaires. Le célibat offre
-donc alors ce vice capital que, faisant converger les qualités de
-l'homme sur une seule passion, l'égoïsme, il rend les célibataires
-ou nuisibles ou inutiles. Nous vivons à une époque où le défaut des
-gouvernements est d'avoir moins fait la Société pour l'Homme, que
-l'Homme pour la Société. Il existe un combat perpétuel entre l'individu
-contre le système qui veut l'exploiter et qu'il tâche d'exploiter à
-son profit; tandis que jadis l'homme réellement plus libre se montrait
-plus généreux pour la chose publique. Le cercle au milieu duquel
-s'agitent les hommes s'est insensiblement élargi: l'âme qui peut en
-embrasser la synthèse ne sera jamais qu'une magnifique exception; car,
-habituellement, en morale comme en physique, le mouvement perd en
-intensité ce qu'il gagne en étendue. La Société ne doit pas se baser
-sur des exceptions. D'abord, l'homme fut purement et simplement père
-et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon de sa famille.
-Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république; de
-là, les grands dévouements historiques de la Grèce ou de Rome. Puis,
-il fut l'homme d'une caste ou d'une religion pour les grandeurs de
-laquelle il se montra souvent sublime; mais là, le champ de ses
-intérêts s'augmenta de toutes les régions intellectuelles. Aujourd'hui,
-sa vie est attachée à celle d'une immense patrie; bientôt, sa famille
-sera, dit-on, le monde entier. Ce cosmopolitisme moral, espoir de
-la Rome chrétienne, ne serait-il pas une sublime erreur? Il est si
-naturel de croire à la réalisation d'une noble chimère, à la fraternité
-des hommes. Mais, hélas! la machine humaine n'a pas de si divines
-proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité
-réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples
-citoyens, ni des pères de famille. Certains physiologistes pensent que
-lorsque le cerveau s'agrandit ainsi, le cœur doit se resserrer. Erreur!
-L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation, ou
-des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions, et
-en quelque sorte, la maternité des masses: pour enfanter des peuples
-neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir
-dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de
-Dieu? L'histoire des Innocents III, des Pierre-le-Grand, et de tous
-les meneurs de siècle ou de nation prouverait au besoin, dans un ordre
-très-élevé, cette immense pensée que Troubert représentait au fond du
-cloître Saint-Gatien.
-
-
- Saint-Firmin, avril 1832.
-
-
-
-
-[Illustration: PHILIPPE BRIDAU.
-
-Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin. Il
-y prit les habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à
-demi-solde, etc., etc.]
-
-
-
-
-LES CÉLIBATAIRES.
-
-(TROISIÈME HISTOIRE.)
-
-
-UN MÉNAGE DE GARÇON.
-
- A MONSIEUR CHARLES NODIER,
- Membre de l'Académie française, bibliothécaire à l'Arsenal.
-
- _Voici, mon cher Nodier, un ouvrage plein de ces faits
- soustraits à l'action des lois par le huis-clos domestique;
- mais où le doigt de Dieu, si souvent appelé le hasard,
- supplée à la justice humaine, et où la morale, pour être dite
- par un personnage moqueur, n'en est pas moins instructive
- et frappante. Il en résulte, à mon sens, de grands
- enseignements et pour la Famille et pour la Maternité. Nous
- nous apercevrons peut-être trop tard des effets produits par
- la diminution de la puissance paternelle, qui ne cessait
- autrefois qu'à la mort du père, qui constituait le seul
- tribunal humain où ressortissaient les crimes domestiques,
- et qui, dans les grandes occasions, avait recours au pouvoir
- royal pour faire exécuter ses arrêts. Quelque tendre et
- bonne que soit la Mère, elle ne remplace pas plus cette
- royauté patriarcale que la Femme ne remplace un roi sur le
- trône; et si cette exception arrive, il en résulte un être
- monstrueux. Peut-être n'ai-je pas dessiné de tableau qui
- montre plus que celui-ci combien le mariage indissoluble
- est indispensable aux sociétés européennes, quels sont les
- malheurs de la faiblesse féminine, et quels dangers comporte
- l'intérêt personnel quand il est sans frein. Puisse une
- société basée uniquement sur le pouvoir de l'argent frémir en
- apercevant l'impuissance de la justice sur les combinaisons
- d'un système qui déifie le succès en en graciant tous les
- moyens! Puisse-t-elle recourir promptement au catholicisme
- pour purifier les masses par le sentiment religieux et par
- une éducation autre que celle d'une Université laïque. Assez
- de beaux caractères, assez de grands et nobles dévouements
- brilleront dans les_ Scènes de la Vie militaire, _pour qu'il
- m'ait été permis d'indiquer ici combien de dépravation
- causent les nécessités de la guerre chez certains esprits,
- qui dans la vie privée osent agir comme sur les champs de
- bataille_.
-
- _Vous avez jeté sur notre temps un sagace coup d'œil dont la
- philosophie se trahit dans plus d'une amère réflexion qui
- perce à travers vos pages élégantes, et vous avez mieux que
- personne apprécié les dégâts produits dans l'esprit de notre
- pays par quatre systèmes politiques différents. Aussi ne
- pouvais-je mettre cette histoire sous la protection d'une
- autorité plus compétente. Peut-être votre nom défendra-t-il
- cet ouvrage contre des accusations qui ne lui manqueront
- pas: où est le malade qui reste muet quand le chirurgien lui
- enlève l'appareil de ses plaies les plus vives? Au plaisir de
- vous dédier cette Scène se joint l'orgueil de trahir votre
- bienveillance pour celui qui se dit ici_
-
- _Un de vos sincères admirateurs_,
- DE BALZAC.
-
-
-En 1792, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé
-Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. Au dire
-de quelques gens hardis, il rendait sa femme assez malheureuse,
-quoique ce fût la plus belle femme de la ville. Peut-être cette femme
-était-elle un peu sotte. Malgré l'inquisition des amis, le commérage
-des indifférents et les médisances des jaloux, l'intérieur de ce ménage
-fut peu connu. Le docteur Rouget était un de ces hommes de qui l'on
-dit familièrement: «_Il n'est pas commode._» Aussi, pendant sa vie,
-garda-t-on le silence sur lui, et lui fit-on bonne mine. Cette femme,
-une demoiselle Descoings, assez malingre déjà quand elle était fille
-(ce fut, disait-on, une raison pour le médecin de l'épouser), eut
-d'abord un fils, puis une fille qui, par hasard, vint dix ans après le
-frère, et à laquelle, disait-on toujours, le docteur ne s'attendait
-point, quoique médecin. Cette fille, tard venue, se nommait Agathe.
-Ces petits faits sont si simples, si ordinaires, que rien ne semble
-justifier un historien de les placer en tête d'un récit; mais, s'ils
-n'étaient pas connus, un homme de la trempe du docteur Rouget serait
-jugé comme un monstre, comme un père dénaturé, tandis qu'il obéissait
-tout bonnement à de mauvais penchants que beaucoup de gens abritent
-sous ce terrible axiome: _Un homme doit avoir du caractère!_ Cette
-mâle sentence a causé le malheur de bien des femmes. Les Descoings,
-beau-père et belle-mère du docteur, commissionnaires en laine, se
-chargeaient également de vendre pour les propriétaires ou d'acheter
-pour les marchands les toisons d'or du Berry, et tiraient des deux
-côtés un droit de commission. A ce métier, ils devinrent riches et
-furent avares: morale de bien des existences. Descoings le fils, le
-cadet de madame Rouget, ne se plut pas à Issoudun. Il alla chercher
-fortune à Paris, et s'y établit épicier dans la rue St-Honoré. Ce
-fut sa perte. Mais, que voulez-vous? l'épicier est entraîné vers son
-commerce par une force attractive égale à la force de répulsion qui
-en éloigne les artistes. On n'a pas assez étudié les forces sociales
-qui constituent les diverses vocations. Il serait curieux de savoir
-ce qui détermine un homme à se faire papetier plutôt que boulanger,
-du moment où les fils ne succèdent pas forcément au métier de leur
-père comme chez les Égyptiens. L'amour avait aidé la vocation chez
-Descoings. Il s'était dit: Et moi aussi, je serai épicier! en se
-disant autre chose à l'aspect de sa patronne, fort belle créature
-de laquelle il devint éperdument amoureux. Sans autre aide que la
-patience, et un peu d'argent que lui envoyèrent ses père et mère, il
-épousa la veuve du sieur Bixiou, son prédécesseur. En 1792, Descoings
-passait pour faire d'excellentes affaires. Les vieux Descoings vivaient
-encore à cette époque. Sortis des laines, ils employaient leurs fonds
-à l'achat des biens nationaux: autre toison d'or! Leur gendre, à
-peu près sûr d'avoir bientôt à pleurer sa femme, envoya sa fille à
-Paris, chez son beau-frère, autant pour lui faire voir la capitale,
-que par une pensée matoise. Descoings n'avait pas d'enfants. Madame
-Descoings, de douze ans plus âgée que son mari, se portait fort bien;
-mais elle était grasse comme une grive après la vendange, et le rusé
-Rouget savait assez de médecine pour prévoir que monsieur et madame
-Descoings, contrairement à la morale des contes de fée, seraient
-toujours heureux et n'auraient point d'enfants. Ce ménage pourrait se
-passionner pour Agathe. Or le docteur Rouget voulait déshériter sa
-fille, et se flattait d'arriver à ses fins en la dépaysant. Cette jeune
-personne, alors la plus belle fille d'Issoudun, ne ressemblait ni à
-son père, ni à sa mère. Sa naissance avait été la cause d'une brouille
-éternelle entre le docteur Rouget et son ami intime, monsieur Lousteau,
-l'ancien Subdélégué qui venait de quitter Issoudun. Quand une famille
-s'expatrie, les naturels d'un pays aussi séduisant que l'est Issoudun
-ont le droit de chercher les raisons d'un acte si exorbitant. Au dire
-de quelques fines langues, monsieur Rouget, homme vindicatif, s'était
-écrié que Lousteau ne mourrait que de sa main. Chez un médecin, le
-mot avait la portée d'un boulet de canon. Quand l'Assemblée Nationale
-eut supprimé les Subdélégués, Lousteau partit et ne revint jamais à
-Issoudun. Depuis le départ de cette famille, madame Rouget passa tout
-son temps chez la propre sœur de l'ex-Subdélégué, madame Hochon,
-la marraine de sa fille et la seule personne à qui elle confiât ses
-peines. Aussi le peu que la ville d'Issoudun sut de la belle madame
-Rouget fut-il dit par cette bonne dame et toujours après la mort du
-docteur.
-
-Le premier mot de madame Rouget, quand son mari lui parla d'envoyer
-Agathe à Paris, fut:--Je ne reverrai plus ma fille!
-
---Et elle a eu tristement raison, disait alors la respectable madame
-Hochon.
-
-La pauvre mère devint alors jaune comme un coing, et son état ne
-démentit point les dires de ceux qui prétendaient que Rouget la tuait
-à petit feu. Les façons de son grand niais de fils devaient contribuer
-à rendre malheureuse cette mère injustement accusée. Peu retenu,
-peut-être encouragé par son père, ce garçon, stupide en tout point,
-n'avait ni les attentions ni le respect qu'un fils doit à sa mère.
-Jean-Jacques Rouget ressemblait à son père, mais en mal, et le docteur
-n'était pas déjà très-bien ni au moral ni au physique.
-
-L'arrivée de la charmante Agathe Rouget ne porta point bonheur à
-son oncle Descoings. Dans la semaine, ou plutôt dans la décade
-(la République était proclamée), il fut incarcéré sur un mot de
-Roberspierre à Fouquier-Tinville. Descoings, qui eut l'imprudence de
-croire la famine factice, eut la sottise de communiquer son opinion
-(il pensait que les opinions étaient libres) à plusieurs de ses
-clients et clientes, tout en les servant. La citoyenne Duplay, femme
-du menuisier chez qui demeurait Roberspierre et qui faisait le ménage
-de ce grand citoyen, honorait, par malheur pour Descoings, le magasin
-de ce Berrichon de sa pratique. Cette citoyenne regarda la croyance de
-l'épicier comme insultante pour Maximilien Ier. Déjà peu satisfaite
-des manières du ménage Descoings, cette illustre tricoteuse du club
-des Jacobins regardait la beauté de la citoyenne Descoings comme
-une sorte d'aristocratie. Elle envenima les propos des Descoings en
-les répétant à son bon et doux maître. L'épicier fut arrêté sous la
-vulgaire accusation d'_accaparement_. Descoings en prison, sa femme
-s'agita pour le faire mettre en liberté; mais ses démarches furent si
-maladroites, qu'un observateur qui l'eût écoutée parlant aux arbitres
-de cette destinée aurait pu croire qu'elle voulait honnêtement
-se défaire de lui. Madame Descoings connaissait Bridau, l'un des
-secrétaires de Roland, Ministre de l'Intérieur, le bras droit de tous
-ceux qui se succédèrent à ce Ministère. Elle mit en campagne Bridau
-pour sauver l'épicier. Le très-incorruptible Chef de Bureau, l'une de
-ces vertueuses dupes toujours si admirables de désintéressement, se
-garda bien de corrompre ceux de qui dépendait le sort de Descoings:
-il essaya de les éclairer! Éclairer les gens de ce temps-là, autant
-aurait valu les prier de rétablir les Bourbons. Le ministre girondin
-qui luttait alors contre Roberspierre, dit à Bridau:--De quoi te
-mêles-tu? Tous ceux que l'honnête chef sollicita lui répétèrent cette
-phrase atroce:--De quoi te mêles-tu? Bridau conseilla sagement à
-madame Descoings de se tenir tranquille; mais, au lieu de se concilier
-l'estime de la femme de ménage de Roberspierre, elle jeta feu et flamme
-contre cette dénonciatrice; elle alla voir un conventionnel, qui
-tremblait pour lui-même, et qui lui dit:--J'en parlerai à Roberspierre.
-La belle épicière s'endormit sur cette parole, et naturellement ce
-protecteur garda le plus profond silence. Quelques pains de sucre,
-quelques bouteilles de bonnes liqueurs données à la citoyenne Duplay,
-auraient sauvé Descoings. Ce petit accident prouve qu'en révolution,
-il est aussi dangereux d'employer à son salut des honnêtes gens que
-des coquins: on ne doit compter que sur soi-même. Si Descoings périt,
-il eut du moins la gloire d'aller à l'échafaud en compagnie d'André
-de Chénier. Là, sans doute, l'Épicerie et la Poésie s'embrassèrent
-pour la première fois en personne, car elles avaient alors et auront
-toujours des relations secrètes. La mort de Descoings produisit
-beaucoup plus de sensation que celle d'André de Chénier. Il a fallu
-trente ans pour reconnaître que la France avait perdu plus à la mort
-de Chénier qu'à celle de Descoings. La mesure de Roberspierre eut cela
-de bon que, jusqu'en 1830, les épiciers effrayés ne se mêlèrent plus
-de politique. La boutique de Descoings était à cent pas du logement de
-Roberspierre. Le successeur de l'épicier y fit de mauvaises affaires.
-César Birotteau, le célèbre parfumeur, s'établit à cette place. Mais,
-comme si l'échafaud y eût mis l'inexplicable contagion du malheur,
-l'inventeur de la _Double pâte des sultanes_ et de _l'Eau carminative_
-s'y ruina. La solution de ce problème regarde les Sciences Occultes.
-
-Pendant les quelques visites que le chef de bureau fit à la femme
-de l'infortuné Descoings, il fut frappé de la beauté calme, froide,
-candide, d'Agathe Rouget. Lorsqu'il vint consoler la veuve, qui fut
-assez inconsolable pour ne pas continuer le commerce de son second
-défunt, il finit par épouser cette charmante fille dans la décade,
-et après l'arrivée du père qui ne se fit pas attendre. Le médecin,
-ravi de voir les choses succédant au delà de ses souhaits, puisque
-sa femme devenait seule héritière des Descoings, accourut à Paris,
-moins pour assister au mariage d'Agathe que pour faire rédiger le
-contrat à sa guise. Le désintéressement et l'amour excessif du citoyen
-Bridau laissèrent carte blanche à la perfidie du médecin, qui exploita
-l'aveuglement de son gendre, comme la suite de cette histoire vous
-le démontrera. Madame Rouget, ou plus exactement le docteur, hérita
-donc de tous les biens, meubles et immeubles de monsieur et de madame
-Descoings père et mère, qui moururent à deux ans l'un de l'autre. Puis
-Rouget finit par avoir raison de sa femme, qui mourut au commencement
-de l'année 1799. Et il eut des vignes, et il acheta des fermes, et il
-acquit des forges, et il eut des laines à vendre! Son fils bien-aimé ne
-savait rien faire; mais il le destinait à l'état de propriétaire, il le
-laissa croître en richesse et en sottise, sûr que cet enfant en saurait
-toujours autant que les plus savants en se laissant vivre et mourir.
-Dès 1799, les calculateurs d'Issoudun donnaient déjà trente mille
-livres de rente au père Rouget. Après la mort de sa femme, le docteur
-mena toujours une vie débauchée; mais il la régla pour ainsi dire et
-la réduisit au huis-clos du chez soi. Ce médecin, plein de caractère,
-mourut en 1805. Dieu sait alors combien la bourgeoisie d'Issoudun parla
-sur le compte de cet homme, et combien d'anecdotes il circula sur son
-horrible vie privée. Jean-Jacques Rouget, que son père avait fini par
-tenir sévèrement en en reconnaissant la sottise, resta garçon par des
-raisons graves dont l'explication forme une partie importante de cette
-histoire. Son célibat fut en partie causé par la faute du docteur,
-comme on le verra plus tard.
-
-Maintenant il est nécessaire d'examiner les effets de la vengeance
-exercée par le père sur une fille qu'il ne regardait pas comme la
-sienne, et qui, croyez-le bien, lui appartenait légitimement. Personne
-à Issoudun n'avait remarqué l'un de ces accidents bizarres qui font de
-la génération un abîme où la science se perd. Agathe ressemblait à la
-mère du docteur Rouget. De même que, selon une observation vulgaire,
-la goutte saute par-dessus une génération, et va d'un grand-père à
-un petit-fils, de même il n'est pas rare de voir la ressemblance se
-comportant comme la goutte.
-
-Ainsi, l'aîné des enfants d'Agathe, qui ressemblait à sa mère, eut
-tout le moral du docteur Rouget, son grand-père. Léguons la solution
-de cet autre problème au vingtième siècle avec une belle nomenclature
-d'animalcules microscopiques, et nos neveux écriront peut-être autant
-de sottises que nos Corps Savants en ont écrit déjà sur cette question
-ténébreuse.
-
-Agathe Rouget se recommandait à l'admiration publique par une de ces
-figures destinées, comme celle de Marie, mère de notre Seigneur, à
-rester toujours vierges, même après le mariage. Son portrait, qui
-existe encore dans l'atelier de Bridau, montre un ovale parfait, une
-blancheur inaltérée et sans le moindre grain de rousseur, malgré sa
-chevelure d'or. Plus d'un artiste en observant ce front pur, cette
-bouche discrète, ce nez fin, de jolies oreilles, de longs cils aux
-yeux, et des yeux d'un bleu foncé d'une tendresse infinie, enfin
-cette figure empreinte de placidité, demande aujourd'hui à notre
-grand peintre:--Est-ce la copie d'une tête de Raphaël? Jamais homme
-ne fut mieux inspiré que le Chef de Bureau en épousant cette jeune
-fille. Agathe réalisa l'idéal de la ménagère élevée en province et
-qui n'a jamais quitté sa mère. Pieuse sans être dévote, elle n'avait
-d'autre instruction que celle donnée aux femmes par l'Église. Aussi
-fut-elle une épouse accomplie dans le sens vulgaire, car son ignorance
-des choses de la vie engendra plus d'un malheur. L'épitaphe d'une
-célèbre Romaine: _Elle fit de la tapisserie et garda la maison_, rend
-admirablement compte de cette existence pure, simple et tranquille. Dès
-le Consulat, Bridau s'attacha fanatiquement à Napoléon, qui le nomma
-Chef de Division en 1804, un an avant la mort de Rouget. Riche de douze
-mille francs d'appointements et recevant de belles gratifications,
-Bridau fut très-insouciant des honteux résultats de la liquidation qui
-se fit à Issoudun, et par laquelle Agathe n'eut rien. Six mois avant sa
-mort, le père Rouget avait vendu à son fils une portion de ses biens
-dont le reste fut attribué à Jean-Jacques, tant à titre de donation
-par préférence qu'à titre d'héritier. Une avance d'hoirie de cent
-mille francs, faite à Agathe dans son contrat de mariage, représentait
-sa part dans la succession de sa mère et de son père. Idolâtre de
-l'Empereur, Bridau servit avec un dévouement de séide les puissantes
-conceptions de ce demi-dieu moderne, qui, trouvant tout détruit en
-France, y voulut tout organiser. Jamais le Chef de Division ne disait:
-Assez. Projets, mémoires, rapports, études, il accepta les plus lourds
-fardeaux, tant il était heureux de seconder l'Empereur; il l'aimait
-comme homme, il l'adorait comme souverain et ne souffrait pas la
-moindre critique sur ses actes ni sur ses projets. De 1804 à 1808, le
-Chef de Division se logea dans un grand et bel appartement sur le quai
-Voltaire, à deux pas de son Ministère et des Tuileries. Une cuisinière
-et un valet de chambre composèrent tout le domestique du ménage au
-temps de la splendeur de madame Bridau. Agathe, toujours levée la
-première, allait à la Halle accompagnée de sa cuisinière. Pendant
-que le domestique faisait l'appartement, elle veillait au déjeuner.
-Bridau ne se rendait jamais au Ministère que sur les onze heures. Tant
-que dura leur union, sa femme éprouva le même plaisir à lui préparer
-un exquis déjeuner, seul repas que Bridau fît avec plaisir. En toute
-saison quelque temps qu'il fît lorsqu'il partait, Agathe regardait son
-mari par la fenêtre allant au Ministère, et ne rentrait la tête que
-quand il avait tourné la rue du Bac. Elle desservait alors elle-même,
-donnait son coup d'œil à l'appartement; puis elle s'habillait, jouait
-avec ses enfants, les promenait ou recevait ses visites en attendant
-le retour de Bridau. Quand le Chef de Division rapportait des travaux
-urgents, elle s'installait auprès de sa table, dans son cabinet, muette
-comme une statue et tricotant en le voyant travailler, veillant tant
-qu'il veillait, se couchant quelques instants avant lui. Quelquefois
-les époux allaient au spectacle dans les loges du Ministère. Ces
-jours-là, le ménage dînait chez un restaurateur; et le spectacle que
-présentait le restaurant causait toujours à madame Bridau ce vif
-plaisir qu'il donne aux personnes qui n'ont pas vu Paris. Forcée
-souvent d'accepter de ces grands dîners priés qu'on offrait au Chef de
-Division qui menait une portion du Ministère de l'Intérieur, et que
-Bridau rendait honorablement, Agathe obéissait au luxe des toilettes
-d'alors; mais elle quittait au retour avec joie cette richesse
-d'apparat, en reprenant dans son ménage sa simplicité de provinciale.
-Une fois par semaine, le jeudi, Bridau recevait ses amis. Enfin il
-donnait un grand bal le mardi gras. Ce peu de mots est l'histoire de
-toute cette vie conjugale qui n'eut que trois grands événements: la
-naissance de deux enfants, nés à trois ans de distance, et la mort
-de Bridau, qui périt, en 1808, tué par ses veilles, au moment où
-l'Empereur allait le nommer Directeur-Général, comte et Conseiller
-d'État. En ce temps Napoléon s'adonna spécialement aux affaires de
-l'Intérieur, il accabla Bridau de travail et acheva de ruiner la santé
-de ce bureaucrate intrépide. Napoléon, à qui Bridau n'avait jamais rien
-demandé, s'était enquis de ses mœurs et de sa fortune. En apprenant
-que cet homme dévoué ne possédait rien que sa place, il reconnut
-une de ces âmes incorruptibles qui rehaussaient, qui moralisaient
-son administration, et il voulut surprendre Bridau par d'éclatantes
-récompenses. Le désir de terminer un immense travail avant le départ
-de l'Empereur pour l'Espagne tua le Chef de Division, qui mourut d'une
-fièvre inflammatoire. A son retour, l'Empereur, qui vint préparer
-en quelques jours à Paris sa campagne de 1809, dit en apprenant
-cette perte:--Il y a des hommes qu'on ne remplace jamais! Frappé
-d'un dévouement que n'attendait aucun de ces brillants témoignages
-réservés à ses soldats, l'Empereur résolut de créer un Ordre richement
-rétribué pour le civil comme il avait créé la Légion-d'Honneur pour le
-militaire. L'impression produite sur lui par la mort de Bridau lui fit
-imaginer l'Ordre de la Réunion; mais il n'eut pas le temps d'achever
-cette création aristocratique dont le souvenir est si bien aboli, qu'au
-nom de cet ordre éphémère, la plupart des lecteurs se demanderont
-quel en était l'insigne: il se portait avec un ruban bleu. L'Empereur
-appela cet ordre la Réunion dans la pensée de confondre l'ordre de
-la Toison-d'Or de la cour d'Espagne avec l'ordre de la Toison-d'Or
-de la cour d'Autriche. La Providence, a dit un diplomate prussien, a
-su empêcher cette profanation. L'Empereur se fit rendre compte de la
-situation de madame Bridau. Les deux enfants eurent chacun une bourse
-entière au lycée Impérial, et l'Empereur mit tous les frais de leur
-éducation à la charge de sa cassette. Puis il inscrivit madame Bridau
-pour une pension de quatre mille francs, en se réservant sans doute de
-veiller à la fortune des deux fils. Depuis son mariage jusqu'à la mort
-de son mari, madame Bridau n'eut pas la moindre relation avec Issoudun.
-Elle était sur le point d'accoucher de son second fils au moment où
-elle perdit sa mère. Quand son père, de qui elle se savait peu aimée,
-mourut, il s'agissait du sacre de l'Empereur, et le couronnement donna
-tant de travail à Bridau qu'elle ne voulut pas quitter son mari.
-Jean-Jacques Rouget, son frère, ne lui avait pas écrit un mot depuis
-son départ d'Issoudun. Tout en s'affligeant de la tacite répudiation
-de sa famille, Agathe finit par penser très-rarement à ceux qui ne
-pensaient point à elle. Elle recevait tous les ans une lettre de sa
-marraine, madame Hochon, à laquelle elle répondait des banalités, sans
-étudier les avis que cette excellente et pieuse femme lui donnait à
-mots couverts. Quelque temps avant la mort du docteur Rouget, madame
-Hochon écrivit à sa filleule qu'elle n'aurait rien de son père si
-elle n'envoyait sa procuration à monsieur Hochon. Agathe eut de la
-répugnance à tourmenter son frère. Soit que Bridau comprît que la
-spoliation était conforme au Droit et à la Coutume du Berry, soit que
-cet homme pur et juste partageât la grandeur d'âme et l'indifférence de
-sa femme en matière d'intérêt, il ne voulut point écouter Roguin, son
-notaire, qui lui conseillait de profiter de sa position pour contester
-les actes par lesquels le père avait réussi à priver sa fille de sa
-part _légitime_. Les époux approuvèrent ce qui se fit alors à Issoudun.
-Cependant, en ces circonstances Roguin avait fait réfléchir le Chef de
-Division sur les intérêts compromis de sa femme. Cet homme supérieur
-pensa que, s'il mourait, Agathe se trouverait sans fortune. Il voulut
-alors examiner l'état de ses affaires, il trouva que, de 1793 à 1805,
-sa femme et lui avaient été forcés de prendre environ trente mille
-francs sur les cinquante mille francs effectifs que le vieux Rouget
-avait donnés à sa fille, et il plaça les vingt mille francs restant
-sur le Grand-Livre. Les fonds étaient alors à quarante, Agathe eut
-donc environ deux mille livres de rente sur l'État. Veuve, madame
-Bridau pouvait donc vivre honorablement avec six mille livres de rente.
-Toujours femme de province, elle voulut renvoyer le domestique de
-Bridau, ne garder que sa cuisinière et changer d'appartement; mais son
-amie intime qui persistait à se dire sa tante, madame Descoings, vendit
-son mobilier, quitta son appartement et vint demeurer avec Agathe, en
-faisant du cabinet de feu Bridau une chambre à coucher. Ces deux veuves
-réunirent leurs revenus et se virent à la tête de douze mille francs
-de rente. Cette conduite semble simple et naturelle. Mais rien dans la
-vie n'exige plus d'attention que les choses qui paraissent naturelles,
-on se défie toujours assez de l'extraordinaire; aussi voyez-vous les
-hommes d'expérience, les avoués, les juges, les médecins, les prêtres
-attachant une énorme importance aux affaires simples: on les trouve
-méticuleux. Le serpent sous les fleurs est un des plus beaux mythes que
-l'Antiquité nous ait légués pour la conduite de nos affaires. Combien
-de fois les sots, pour s'excuser à leurs propres yeux et à ceux des
-autres, s'écrient:--C'était si simple que tout le monde y aurait été
-pris!
-
-En 1809, madame Descoings, qui ne disait point son âge, avait
-soixante-cinq ans. Nommée dans son temps la belle épicière, elle
-était une de ces femmes si rares que le temps respecte, et devait à
-une excellente constitution le privilége de garder une beauté qui
-néanmoins ne soutenait pas un examen sérieux. De moyenne taille,
-grasse, fraîche, elle avait de belles épaules, un teint légèrement
-rosé. Ses cheveux blonds, qui tiraient sur le châtain, n'offraient pas,
-malgré la catastrophe de Descoings, le moindre changement de couleur.
-Excessivement friande, elle aimait à se faire de bons petits plats;
-mais, quoiqu'elle parût beaucoup penser à la cuisine, elle adorait
-aussi le spectacle et cultivait un vice enveloppé par elle dans le
-plus profond mystère: elle mettait à la loterie! Ne serait-ce pas cet
-abîme que la mythologie nous a signalé par le tonneau des Danaïdes?
-La Descoings, on doit nommer ainsi une femme qui jouait à la loterie,
-dépensait peut-être un peu trop en toilette, comme toutes les femmes
-qui ont le bonheur de rester jeunes long-temps; mais, hormis ces légers
-défauts, elle était la femme la plus agréable à vivre. Toujours de
-l'avis de tout le monde, ne contrariant personne, elle plaisait par
-une gaieté douce et communicative. Elle possédait surtout une qualité
-parisienne qui séduit les commis retraités et les vieux négociants:
-elle entendait la plaisanterie!... Si elle ne se remaria pas en
-troisièmes noces, ce fut sans doute la faute de l'époque. Durant les
-guerres de l'Empire, les gens à marier trouvaient trop facilement des
-jeunes filles belles et riches pour s'occuper des femmes de soixante
-ans. Madame Descoings voulut égayer madame Bridau, elle la fit aller
-souvent au spectacle et en voiture, elle lui composa d'excellents
-petits dîners, elle essaya même de la marier avec son fils Bixiou.
-Hélas! elle lui avoua le terrible secret profondément gardé par
-elle, par défunt Descoings et par son notaire. La jeune, l'élégante
-Descoings, qui se donnait trente-six ans, avait un fils de trente-cinq
-ans, nommé Bixiou, déjà veuf, major au 21e de ligne, qui périt colonel
-à Dresde en laissant un fils unique. La Descoings, qui ne voyait
-jamais que secrètement son petit-fils Bixiou, le faisait passer pour
-le fils d'une première femme de son mari. Sa confidence fut un acte de
-prudence: le fils du colonel, élevé au lycée Impérial avec les deux
-fils Bridau, y eut une demi-bourse. Ce garçon, déjà fin et malicieux
-au lycée, s'est fait plus tard une grande réputation comme dessinateur
-et comme homme d'esprit. Agathe n'aimait plus rien au monde que ses
-enfants et ne voulait plus vivre que pour eux, elle se refusa à de
-secondes noces et par raison et par fidélité. Mais il est plus facile à
-une femme d'être bonne épouse que d'être bonne mère. Une veuve a deux
-tâches dont les obligations se contredisent: elle est mère et doit
-exercer la puissance paternelle. Peu de femmes sont assez fortes pour
-comprendre et jouer ce double rôle. Aussi la pauvre Agathe, malgré ses
-vertus, fut-elle la cause innocente de bien des malheurs. Par suite de
-son peu d'esprit et de la confiance à laquelle s'habituent les belles
-âmes, Agathe fut la victime de madame Descoings qui la plongea dans un
-effroyable malheur. La Descoings nourrissait des ternes, et la loterie
-ne faisait pas crédit à ses actionnaires. En gouvernant la maison, elle
-put employer à ses mises l'argent destiné au ménage qu'elle endetta
-progressivement, dans l'espoir d'enrichir son petit-fils Bixiou, sa
-chère Agathe et les petits Bridau. Quand les dettes arrivèrent à dix
-mille francs, elle fit de plus fortes mises en espérant que son terne
-favori, qui n'était pas sorti depuis neuf ans, comblerait l'abîme
-du déficit. La dette monta dès lors rapidement. Arrivée au chiffre
-de vingt mille francs, la Descoings perdit la tête et ne gagna pas
-le terne. Elle voulut alors engager sa fortune pour rembourser sa
-nièce; mais Roguin, son notaire, lui démontra l'impossibilité de cet
-honnête dessein. Feu Rouget, à la mort de son beau-frère Descoings,
-en avait pris la succession en désintéressant madame Descoings par un
-usufruit qui grevait les biens de Jean-Jacques Rouget. Aucun usurier
-ne voudrait prêter vingt mille francs à une femme de soixante-sept
-ans sur un usufruit d'environ quatre mille francs, dans une époque où
-les placements à dix pour cent abondaient. Un matin la Descoings alla
-se jeter aux pieds de sa nièce, et, tout en sanglotant, avoua l'état
-des choses: madame Bridau ne lui fit aucun reproche, elle renvoya le
-domestique et la cuisinière, vendit le superflu de son mobilier, vendit
-les trois quarts de son inscription sur le Grand-Livre, paya tout, et
-donna congé de son appartement.
-
-Un des plus horribles coins de Paris est certainement la portion de
-la rue Mazarine, à partir de la rue Guénégaud jusqu'à l'endroit où
-elle se réunit à la rue de Seine, derrière le palais de l'Institut.
-Les hautes murailles grises du collége et de la bibliothèque que le
-cardinal Mazarin offrit à la ville de Paris, et où devait un jour se
-loger l'Académie française, jettent des ombres glaciales sur ce coin
-de rue; le soleil s'y montre rarement, la bise du nord y souffle.
-La pauvre veuve ruinée vint se loger au troisième étage d'une des
-maisons situées dans ce coin humide, noir et froid. Devant cette maison
-s'élèvent les bâtiments de l'Institut, où se trouvaient alors les loges
-des animaux féroces connus sous le nom d'artistes par les bourgeois
-et sous le nom de rapins dans les ateliers. On y entrait rapin, on
-pouvait en sortir élève du gouvernement à Rome. Cette opération ne se
-faisait pas sans des tapages extraordinaires aux époques de l'année
-où l'on enfermait les concurrents dans ces loges. Pour être lauréats,
-ils devaient avoir fait, dans un temps donné, qui sculpteur, le modèle
-en terre glaise d'une statue; qui peintre, l'un des tableaux que vous
-pouvez voir à l'école des Beaux-Arts; qui musicien, une cantate;
-qui architecte, un projet de monument. Au moment où ces lignes sont
-écrites, cette ménagerie a été transportée de ces bâtiments sombres et
-froids dans l'élégant palais des Beaux-Arts, à quelques pas de là. Des
-fenêtres de madame Bridau, l'œil plongeait sur ces loges grillées, vue
-profondément triste. Au nord, la perspective est bornée par le dôme de
-l'Institut. En remontant la rue, les yeux ont pour toute récréation
-la file de fiacres qui stationnent dans le haut de la rue Mazarine.
-Aussi la veuve finit-elle par mettre sur ses fenêtres trois caisses
-pleines de terre, où elle cultiva l'un de ces jardins aériens que
-menacent les ordonnances de police, et dont les végétations raréfient
-le jour et l'air. Cette maison, adossée à une autre qui donne rue de
-Seine, a nécessairement peu de profondeur, l'escalier y tourne sur
-lui-même. Ce troisième étage est le dernier. Trois fenêtres, trois
-pièces: une salle à manger, un petit salon, une chambre à coucher;
-et en face, de l'autre côté du palier, une petite cuisine au-dessus,
-deux chambres de garçon et un immense grenier sans destination.
-Madame Bridau choisit ce logement pour trois raisons: la modicité, il
-coûtait quatre cents francs, aussi fit-elle un bail de neuf ans; la
-proximité du collége, elle était à peu de distance du lycée Impérial;
-enfin elle restait dans le quartier où elle avait pris ses habitudes.
-L'intérieur de l'appartement fut en harmonie avec la maison. La salle
-à manger, tendue d'un petit papier jaune à fleurs vertes, et dont le
-carreau rouge ne fut pas frotté, n'eut que le strict nécessaire: une
-table, deux buffets, six chaises, le tout provenant de l'appartement
-quitté. Le salon fut orné d'un tapis d'Aubusson donné à Bridau lors
-du renouvellement du mobilier au Ministère. La veuve y mit un de ces
-meubles communs, en acajou, à têtes égyptiennes, que Jacob Desmalter
-fabriquait par grosses en 1806, et garni d'une étoffe en soie verte
-à rosaces blanches. Au-dessus du canapé, le portrait de Bridau fait
-au pastel par une main amie attirait aussitôt les regards. Quoique
-l'art pût y trouver à reprendre, on reconnaissait bien sur le front
-la fermeté de ce grand citoyen obscur. La sérénité de ses yeux, à la
-fois doux et fiers, y était bien rendue. La sagacité, de laquelle
-ses lèvres prudentes témoignaient, et le souvenir franc, l'air de
-cet homme de qui l'Empereur disait: _Justum et tenacem_ avaient été
-saisis, sinon avec talent, du moins avec exactitude. En considérant
-ce portrait, on voyait que l'homme avait toujours fait son devoir. Sa
-physionomie exprimait cette incorruptibilité qu'on accorde à plusieurs
-hommes employés sous la République. En regard et au-dessus d'une table
-à jeu brillait le portrait de l'Empereur colorié, fait par Vernet, et
-où Napoléon passe rapidement à cheval, suivi de son escorte. Agathe se
-donna deux grandes cages d'oiseaux, l'une pleine de serins, l'autre
-d'oiseaux des Indes. Elle s'adonnait à ce goût enfantin depuis la
-perte, irréparable pour elle comme pour beaucoup de monde, qu'elle
-avait faite. Quant à la chambre de la veuve, elle fut, au bout de trois
-mois, ce qu'elle devait être jusqu'au jour néfaste où elle fut obligée
-de la quitter, un fouillis qu'aucune description ne pourrait mettre
-en ordre. Les chats y faisaient leur domicile sur les bergères; les
-serins, mis parfois en liberté, y laissaient des virgules sur tous les
-meubles. La pauvre bonne veuve y posait pour eux du millet et du mouron
-en plusieurs endroits. Les chats y trouvaient des friandises dans des
-soucoupes écornées. Les hardes traînaient. Cette chambre sentait la
-province et la fidélité. Tout ce qui avait appartenu à feu Bridau y
-fut soigneusement conservé. Ses ustensiles de bureau obtinrent les
-soins qu'autrefois la veuve d'un paladin eût donnés à ses armes. Chacun
-comprendra le culte touchant de cette femme d'après un seul détail.
-Elle avait enveloppé, cacheté une plume, et mis cette inscription sur
-l'enveloppe: «Dernière plume dont se soit servi mon cher mari.» La
-tasse dans laquelle il avait bu sa dernière gorgée était sous verre
-sur la cheminée. Les bonnets et les faux cheveux trônèrent plus tard
-sur les globes de verre qui recouvraient ces précieuses reliques.
-Depuis la mort de Bridau, il n'y avait plus chez cette jeune veuve
-de trente-cinq ans ni trace de coquetterie ni soin de femme. Séparée
-du seul homme qu'elle eût connu, estimé, aimé, qui ne lui avait pas
-donné le moindre chagrin, elle ne s'était plus sentie femme, tout lui
-fut indifférent; elle ne s'habilla plus. Jamais rien ne fut ni plus
-simple ni plus complet que cette démission du bonheur conjugal et de
-la coquetterie. Certains êtres reçoivent de l'amour la puissance de
-transporter leur _moi_ dans un autre; et quand il leur est enlevé, la
-vie ne leur est plus possible. Agathe, qui ne pouvait plus exister que
-pour ses enfants, éprouvait une tristesse infinie en voyant combien de
-privations sa ruine allait leur imposer. Depuis son emménagement rue
-Mazarine, elle eut dans sa physionomie une teinte de mélancolie qui
-la rendit touchante. Elle comptait bien un peu sur l'Empereur, mais
-l'Empereur ne pouvait rien faire de plus que ce qu'il faisait pour le
-moment: sa cassette donnait par an six cents francs pour chaque enfant,
-outre la bourse.
-
-Quant à la brillante Descoings, elle occupa, au second, un appartement
-pareil à celui de sa nièce. Elle avait fait à madame Bridau une
-délégation de mille écus à prendre par préférence sur son usufruit.
-Roguin le notaire avait mis madame Bridau en règle à cet égard, mais
-il fallait environ sept ans pour que ce lent remboursement eût réparé
-le mal. Roguin, chargé de rétablir les quinze cents francs de rente,
-encaissait à mesure les sommes ainsi retenues. La Descoings, réduite à
-douze cents francs, vivait petitement avec sa nièce. Ces deux honnêtes,
-mais faibles créatures, prirent pour le matin seulement une femme de
-ménage. La Descoings, qui aimait à cuisiner, faisait le dîner. Le soir,
-quelques amis, des employés du Ministère autrefois placés par Bridau,
-venaient faire la partie avec les deux veuves. La Descoings nourrissait
-toujours son terne, qui s'entêtait, disait-elle, à ne pas sortir. Elle
-espérait rendre d'un seul coup ce qu'elle avait emprunté forcément à
-sa nièce. Elle aimait les deux petits Bridau plus que son petit-fils
-Bixiou, tant elle avait le sentiment de ses torts envers eux, et
-tant elle admirait la bonté de sa nièce, qui, dans ses plus grandes
-souffrances, ne lui adressa jamais le moindre reproche. Aussi croyez
-que Joseph et Philippe étaient choyés par la Descoings. Semblable à
-toutes les personnes qui ont un vice à se faire pardonner, la vieille
-actionnaire de la loterie impériale de France leur arrangeait de petits
-dîners chargés de friandises. Plus tard, Joseph et Philippe pouvaient
-extraire avec la plus grande facilité de sa poche quelque argent,
-le cadet pour des fusains, des crayons, du papier, des estampes;
-l'aîné pour des chaussons aux pommes, des billes, des ficelles et des
-couteaux. Sa passion l'avait amenée à se contenter de cinquante francs
-par mois pour toutes ses dépenses, afin de pouvoir jouer le reste.
-
-De son côté, madame Bridau, par amour maternel, ne laissait pas sa
-dépense s'élever à une somme plus considérable. Pour se punir de sa
-confiance, elle se retranchait héroïquement ses petites jouissances.
-Comme chez beaucoup d'esprits timides et d'intelligence bornée, un
-seul sentiment froissé et sa défiance réveillée l'amenaient à déployer
-si largement un défaut, qu'il prenait la consistance d'une vertu.
-L'Empereur pouvait oublier, se disait-elle, il pouvait périr dans une
-bataille, sa pension cesserait avec elle. Elle frémissait en voyant
-des chances pour que ses enfants restassent sans aucune fortune au
-monde. Incapable de comprendre les calculs de Roguin quand il essayait
-de lui démontrer qu'en sept ans une retenue de trois mille francs sur
-l'usufruit de madame Descoings lui rétablirait les rentes vendues, elle
-ne croyait ni au notaire, ni à sa tante, ni à l'État, elle ne comptait
-plus que sur elle-même et sur ses privations. En mettant chaque année
-de côté mille écus sur sa pension, elle aurait trente mille francs au
-bout de dix ans, avec lesquels elle constituerait déjà quinze cents
-francs de rentes pour un de ses enfants. A trente-six ans, elle avait
-assez le droit de croire pouvoir vivre encore vingt ans; et, en suivant
-ce système, elle devait donner à chacun d'eux le strict nécessaire.
-Ainsi ces deux veuves étaient passées d'une fausse opulence à une
-misère volontaire, l'une sous la conduite d'un vice, et l'autre sous
-les enseignes de la vertu la plus pure. Rien de toutes ces choses si
-menues n'est inutile à l'enseignement profond qui résultera de cette
-histoire prise aux intérêts les plus ordinaires de la vie, mais dont
-la portée n'en sera peut-être que plus étendue. La vue des loges, le
-frétillement des rapins dans la rue, la nécessité de regarder le ciel
-pour se consoler des effroyables perspectives qui cernent ce coin
-toujours humide, l'aspect de ce portrait encore plein d'âme et de
-grandeur malgré le faire du peintre amateur, le spectacle des couleurs
-riches, mais vieillies et harmonieuses, de cet intérieur doux et
-calme, la végétation des jardins aériens, la pauvreté de ce ménage, la
-préférence de la mère pour son aîné, son opposition aux goûts du cadet,
-enfin l'ensemble de faits et de circonstances qui sert de préambule à
-cette histoire contient peut-être les causes génératrices auxquelles
-nous devons Joseph Bridau, l'un des grands peintres de l'École
-française actuelle.
-
-Philippe, l'aîné des deux enfants de Bridau, ressemblait d'une manière
-frappante à sa mère. Quoique ce fût un garçon blond aux yeux bleus, il
-avait un air tapageur qui se prenait facilement pour de la vivacité,
-pour du courage. Le vieux Claparon, entré au Ministère en même temps
-que Bridau, et l'un des fidèles amis qui venaient le soir faire la
-partie des deux veuves, disait deux ou trois fois par mois à Philippe,
-en lui donnant une tape sur la joue:--Voilà un petit gaillard qui
-n'aura pas froid aux yeux! L'enfant stimulé prit, par fanfaronnade,
-une sorte de résolution. Cette pente une fois donnée à son caractère,
-il devint adroit à tous les exercices corporels. A force de se battre
-au lycée, il contracta cette hardiesse et ce mépris de la douleur qui
-engendre la valeur militaire; mais naturellement il contracta la plus
-grande aversion pour l'étude, car l'éducation publique ne résoudra
-jamais le problème difficile du développement simultané du corps et de
-l'intelligence. Agathe concluait de sa ressemblance purement physique
-avec Philippe à une concordance morale, et croyait fermement retrouver
-un jour en lui sa délicatesse de sentiments agrandie par la force de
-l'homme. Philippe avait quinze ans au moment où sa mère vint s'établir
-dans le triste appartement de la rue Mazarine, et la gentillesse des
-enfants de cet âge confirmait alors les croyances maternelles. Joseph,
-de trois ans moins âgé, ressemblait à son père, mais en mal. D'abord,
-son abondante chevelure noire était toujours mal peignée quoi qu'on
-fît; tandis que, malgré sa vivacité, son frère restait toujours joli.
-Puis, sans qu'on sût par quelle fatalité, mais une fatalité trop
-constante devient une habitude, Joseph ne pouvait conserver aucun
-vêtement propre: habillé de vêtements neufs, il en faisait aussitôt de
-vieux habits. L'aîné, par amour-propre, avait soin de ses affaires.
-Insensiblement, la mère s'accoutumait à gronder Joseph et à lui donner
-son frère pour exemple. Agathe ne montrait donc pas toujours le même
-visage à ses deux enfants; et, quand elle les allait chercher, elle
-disait de Joseph:--Dans quel état m'aura-t-il mis ses affaires? Ces
-petites choses poussaient son cœur dans l'abîme de la préférence
-maternelle. Personne, parmi les êtres extrêmement ordinaires qui
-formaient la société des deux veuves, ni le père du Bruel, ni le vieux
-Claparon, ni Desroches le père, ni même l'abbé Loraux, le confesseur
-d'Agathe, ne remarqua la pente de Joseph vers l'observation. Dominé
-par son goût, le futur coloriste ne faisait attention à rien de ce qui
-le concernait; et, pendant son enfance, cette disposition ressembla si
-bien à de la torpeur, que son père avait eu des inquiétudes sur lui. La
-capacité extraordinaire de la tête, l'étendue du front avaient tout
-d'abord fait craindre que l'enfant ne fût hydrocéphale. Sa figure si
-tourmentée, et dont l'originalité peut passer pour de la laideur aux
-yeux de ceux qui ne connaissent pas la valeur morale d'une physionomie,
-fut pendant sa jeunesse assez rechignée. Les traits, qui, plus tard,
-se développèrent, semblaient être contractés, et la profonde attention
-que l'enfant prêtait aux choses les crispait encore. Philippe flattait
-donc toutes les vanités de sa mère à qui Joseph n'attirait pas le
-moindre compliment. Il échappait à Philippe de ces mots heureux, de
-ces reparties qui font croire aux parents que leurs enfants seront des
-hommes remarquables, tandis que Joseph restait taciturne et songeur. La
-mère espérait des merveilles de Philippe, elle ne comptait point sur
-Joseph. La prédisposition de Joseph pour l'Art fut développée par le
-fait le plus ordinaire: en 1812, aux vacances de Pâques, en revenant
-de se promener aux Tuileries avec son frère et madame Descoings, il
-vit un élève faisant sur le mur la caricature de quelque professeur,
-et l'admiration le cloua sur le pavé devant ce trait à la craie qui
-pétillait de malice. Le lendemain, il se mit à la fenêtre, observa
-l'entrée des élèves par la porte de la rue Mazarine, descendit
-furtivement et se coula dans la longue cour de l'Institut où il aperçut
-les statues, les bustes, les marbres commencés, les terres cuites,
-les plâtres qu'il contempla fiévreusement. Son instinct se révélait,
-sa vocation l'agitait. Il entra dans une salle basse dont la porte
-était entr'ouverte, et y vit une dizaine de jeunes gens dessinant une
-statue. Son petit cœur palpita, mais il fut aussitôt l'objet de mille
-plaisanteries.
-
---Petit, petit! fit le premier qui l'aperçut en prenant de la mie de
-pain et la lui jetant émiettée.
-
---A qui l'enfant?
-
---Dieu! qu'il est laid!
-
-Enfin, pendant un quart d'heure, Joseph essuya les charges de l'atelier
-du grand statuaire Chaudet; mais, après s'être bien moqué de lui, les
-élèves furent frappés de sa persistance, de sa physionomie, et lui
-demandèrent ce qu'il voulait. Joseph répondit qu'il avait bien envie de
-savoir dessiner; et, là-dessus, chacun de l'encourager. L'enfant, pris
-à ce ton d'amitié, raconta comme quoi il était le fils de madame Bridau.
-
---Oh! dès que tu es le fils de madame Bridau, s'écria-t-on de tous
-les coins de l'atelier, tu peux devenir un grand homme. Vive le fils
-à madame Bridau! Est-elle jolie, ta mère? S'il faut en juger sur
-l'échantillon de ta boule, elle doit être un peu chique!
-
---Ah! tu veux être artiste, dit le plus âgé des élèves en quittant sa
-place et venant à Joseph pour lui faire une charge; mais sais-tu bien
-qu'il faut être crâne et supporter de grandes misères? Oui, il y a
-des épreuves à vous casser bras et jambes. Tous ces crapauds que tu
-vois, eh! bien, il n'y en a pas un qui n'ait passé par les épreuves.
-Celui-là, tiens, il est resté sept jours sans manger! Voyons si tu peux
-être un artiste?
-
-Il lui prit un bras et le lui éleva droit en l'air; puis il plaça
-l'autre comme si Joseph avait à donner un coup de poing.
-
---Nous appelons cela l'épreuve du télégraphe, reprit-t-il. Si tu restes
-ainsi, sans baisser ni changer la position de tes membres pendant un
-quart d'heure, eh! bien, tu auras donné la preuve d'être un fier crâne.
-
---Allons, petit, du courage, dirent les autres. Ah! dame, il faut
-souffrir pour être artiste.
-
-Joseph, dans sa bonne foi d'enfant de treize ans, demeura immobile
-pendant environ cinq minutes, et tous les élèves le regardaient
-sérieusement.
-
---Oh! tu baisses, disait l'un.
-
---Eh! tiens-toi, saperlotte! disait l'autre. L'Empereur Napoléon
-est bien resté pendant un mois comme tu le vois là, dit un élève en
-montrant la belle statue de Chaudet.
-
-L'Empereur, debout, tenait le sceptre impérial, et cette statue fut
-abattue, en 1814, de la colonne qu'elle couronnait si bien. Au bout
-de dix minutes, la sueur brillait en perles sur le front de Joseph.
-En ce moment un petit homme chauve, pâle et maladif, entra. Le plus
-respectueux silence régna dans l'atelier.
-
---Eh! bien, gamins, que faites-vous? dit-il en regardant le martyr de
-l'atelier.
-
---C'est un petit bonhomme qui pose, dit le grand élève qui avait
-disposé Joseph.
-
---N'avez-vous pas honte de torturer un pauvre enfant ainsi? dit
-Chaudet en abaissant les deux membres de Joseph. Depuis quand es-tu
-là? demanda-t-il à Joseph en lui donnant sur la joue une petite tape
-d'amitié.
-
---Depuis un quart d'heure.
-
---Et qui t'amène ici?
-
---Je voudrais être artiste.
-
---Et d'où sors-tu, d'où viens-tu?
-
---De chez maman.
-
---Oh! maman! crièrent les élèves.
-
---Silence dans les cartons! cria Chaudet. Que fait ta maman?
-
---C'est madame Bridau. Mon papa, qui est mort, était un ami de
-l'Empereur. Aussi l'Empereur, si vous voulez m'apprendre à dessiner,
-payera-t-il tout ce que vous demanderez.
-
---Son père était Chef de Division au Ministère de l'Intérieur, s'écria
-Chaudet frappé d'un souvenir. Et tu veux être artiste déjà?
-
---Oui, monsieur.
-
---Viens ici tant que tu voudras, et l'on t'y amusera! Donnez-lui un
-carton, du papier, des crayons, et laissez-le faire. Apprenez, drôles,
-dit le sculpteur, que son père m'a obligé. Tiens, Corde-à-Puits, va
-chercher des gâteaux, des friandises et des bonbons, dit-il en donnant
-de la monnaie à l'élève qui avait abusé de Joseph. Nous verrons bien
-si tu es un artiste à la manière dont tu chiqueras les légumes, reprit
-Chaudet en caressant le menton de Joseph.
-
-Puis il passa les travaux de ses élèves en revue, accompagné de
-l'enfant qui regardait, écoutait et tâchait de comprendre. Les
-friandises arrivèrent. Tout l'atelier, le sculpteur lui-même et
-l'enfant donnèrent leur coup de dent. Joseph fut alors caressé tout
-aussi bien qu'il avait été mystifié. Cette scène, où la plaisanterie et
-le cœur des artistes se révélaient et qu'il comprit instinctivement,
-fit une prodigieuse impression sur l'enfant. L'apparition de Chaudet,
-sculpteur, enlevé par une mort prématurée, et que la protection de
-l'Empereur signalait à la gloire, fut pour Joseph comme une vision.
-L'enfant ne dit rien à sa mère de cette escapade; mais, tous les
-dimanches et tous les jeudis, il passa trois heures à l'atelier
-de Chaudet. La Descoings, qui favorisait les fantaisies des deux
-chérubins, donna dès lors à Joseph des crayons, de la sanguine, des
-estampes et du papier à dessiner. Au Lycée impérial, le futur artiste
-croquait ses maîtres, il dessinait ses camarades, il charbonnait les
-dortoirs, et fut d'une étonnante assiduité à la classe de dessin.
-Lemire, professeur du lycée Impérial, frappé non-seulement des
-dispositions, mais des progrès de Joseph, vint avertir madame Bridau de
-la vocation de son fils. Agathe, en femme de province qui comprenait
-aussi peu les arts qu'elle comprenait bien le ménage, fut saisie de
-terreur. Lemire parti, la veuve se mit à pleurer.
-
---Ah! dit-elle quand la Descoings vint, je suis perdue! Joseph, de
-qui je voulais faire un employé, qui avait sa route toute tracée au
-Ministère de l'Intérieur où, protégé par l'ombre de son père, il serait
-devenu chef de bureau à vingt-cinq ans, eh! bien, il veut se mettre
-peintre, un état de va-nu-pieds. Je prévoyais bien que cet enfant-là ne
-me donnerait que des chagrins!
-
-Madame Descoings avoua que, depuis plusieurs mois, elle encourageait la
-passion de Joseph, et couvrait, le dimanche et le jeudi, ses évasions à
-l'Institut. Au Salon, où elle l'avait conduit, l'attention profonde que
-le petit bonhomme donnait aux tableaux tenait du miracle.
-
---S'il comprend la peinture à treize ans, ma chère, dit-elle, votre
-Joseph sera un homme de génie.
-
---Oui, voyez où le génie a conduit son père! à mourir usé par le
-travail à quarante ans.
-
-Dans les derniers jours de l'automne, au moment où Joseph allait entrer
-dans sa quatorzième année, Agathe descendit, malgré les instances de la
-Descoings, chez Chaudet, pour s'opposer à ce qu'on lui débauchât son
-fils. Elle trouva Chaudet, en sarrau bleu, modelant sa dernière statue;
-il reçut presque mal la veuve de l'homme qui jadis l'avait servi dans
-une circonstance assez critique; mais, attaqué déjà dans sa vie, il se
-débattait avec cette fougue à laquelle on doit de faire, en quelques
-moments, ce qu'il est difficile d'exécuter en quelques mois; il
-rencontrait une chose long-temps cherchée, il maniait son ébauchoir et
-sa glaise par des mouvements saccadés qui parurent à l'ignorante Agathe
-être ceux d'un maniaque. En toute autre disposition, Chaudet se fût
-mis à rire; mais en entendant cette mère maudire les arts, se plaindre
-de la destinée qu'on imposait à son fils et demander qu'on ne le reçût
-plus à son atelier, il entra dans une sainte fureur.
-
---J'ai des obligations à défunt votre mari, je voulais m'acquitter en
-encourageant son fils, en veillant aux premiers pas de votre petit
-Joseph dans la plus grande de toutes les carrières! s'écria-t-il. Oui,
-madame, apprenez, si vous ne le savez pas, qu'un grand artiste est un
-roi, plus qu'un roi: d'abord il est plus heureux, il est indépendant,
-il vit à sa guise; puis il règne dans le monde de la fantaisie. Or,
-votre fils a le plus bel avenir! des dispositions comme les siennes
-sont rares, elles ne se sont dévoilées de si bonne heure que chez les
-Giotto, les Raphaël, les Titien, les Rubens, les Murillo; car il me
-semble devoir être plutôt peintre que sculpteur. Jour de Dieu! si
-j'avais un fils semblable, je serais aussi heureux que l'Empereur l'est
-de s'être donné le roi de Rome! Enfin, vous êtes maîtresse du sort de
-votre enfant. Allez, madame! faites-en un imbécile, un homme qui ne
-fera que marcher en marchant, un misérable gratte-papier: vous aurez
-commis un meurtre. J'espère bien que, malgré vos efforts, il sera
-toujours artiste. La vocation est plus forte que tous les obstacles
-par lesquels on s'oppose à ses effets! La vocation, le mot veut dire
-l'appel, eh! c'est l'élection par Dieu! Seulement vous rendrez votre
-enfant malheureux! Il jeta dans un baquet avec violence la glaise
-dont il n'avait plus besoin, et dit alors à son modèle:--Assez pour
-aujourd'hui.
-
-Agathe leva les yeux et vit une femme nue assise sur une escabelle dans
-un coin de l'atelier, où son regard ne s'était pas encore porté; et ce
-spectacle la fit sortir avec horreur.
-
---Vous ne recevrez plus ici le petit Bridau, vous autres, dit Chaudet à
-ses élèves. Cela contrarie madame sa mère.
-
---Hue! crièrent les élèves quand Agathe ferma la porte.
-
---Et Joseph allait là! se dit la pauvre mère effrayée de ce qu'elle
-avait vu et entendu.
-
-Dès que les élèves en sculpture et en peinture apprirent que madame
-Bridau ne voulait pas que son fils devînt un artiste, tout leur bonheur
-fut d'attirer Joseph chez eux. Malgré la promesse que sa mère tira de
-lui de ne plus aller à l'Institut, l'enfant se glissa souvent dans
-l'atelier que Regnauld y avait, et on l'y encouragea à barbouiller
-des toiles. Quand la veuve voulut se plaindre, les élèves de Chaudet
-lui dirent que monsieur Regnauld n'était pas Chaudet; elle ne leur
-avait pas d'ailleurs donné monsieur son fils à garder, et mille autres
-plaisanteries. Ces atroces rapins composèrent et chantèrent une chanson
-sur madame Bridau, en cent trente-sept couplets.
-
-Le soir de cette triste journée, Agathe refusa de jouer, et resta dans
-la bergère en proie à une si profonde tristesse que parfois elle eut
-des larmes dans ses beaux yeux.
-
---Qu'avez-vous, madame Bridau? lui dit le vieux Claparon.
-
---Elle croit que son fils mendiera son pain parce qu'il a la bosse de
-la peinture, dit la Descoings; mais moi je n'ai pas le plus léger souci
-pour l'avenir de mon beau-fils, le petit Bixiou, qui, lui aussi a la
-fureur de dessiner. Les hommes sont faits pour percer.
-
---Madame a raison, dit le sec et dur Desroches qui n'avait jamais
-pu malgré ses talents devenir sous-chef. Moi je n'ai qu'un fils
-heureusement; car avec mes dix-huit cents francs et une femme qui
-gagne à peine douze cents francs avec son bureau de papier timbré, que
-serais-je devenu? J'ai mis mon gars petit-clerc chez un avoué, il a
-vingt-cinq francs par mois et le déjeuner, je lui en donne autant; il
-dîne et il couche à la maison: voilà tout, il faut bien qu'il aille, et
-il fera son chemin! Je taille à mon gaillard plus de besogne que s'il
-était au Collége, et il sera quelque jour Avoué; quand je lui paye un
-spectacle, il est heureux comme un roi, il m'embrasse, oh! je le tiens
-roide, il me rend compte de l'emploi de son argent. Vous êtes trop
-bonne pour vos enfants. Si votre fils veut manger de la vache enragée,
-laissez-le faire! il deviendra quelque chose.
-
---Moi, dit du Bruel, vieux Chef de Division qui venait de prendre
-sa retraite, le mien n'a que seize ans, sa mère l'adore; mais je
-n'écouterais pas une vocation qui se déclarerait de si bonne heure.
-C'est alors pure fantaisie, un goût qui doit passer! Selon moi, les
-garçons ont besoin d'être dirigés...
-
---Vous, monsieur, vous êtes riche, vous êtes un homme et vous n'avez
-qu'un fils, dit Agathe.
-
---Ma foi, reprit Claparon, les enfants sont nos tyrans (_en cœur_).
-Le mien me fait enrager, il m'a mis sur la paille, j'ai fini par ne
-plus m'en occuper du tout (_indépendance_). Eh! bien, il en est plus
-heureux, et moi aussi. Le drôle est cause en partie de la mort de sa
-pauvre mère. Il s'est fait commis-voyageur, et il a bien trouvé son
-lot; il n'était pas plutôt à la maison qu'il en voulait sortir, il ne
-tenait jamais en place, il n'a rien voulu apprendre; tout ce que je
-demande à Dieu, c'est que je meure sans lui avoir vu déshonorer mon
-nom! Ceux qui n'ont pas d'enfants ignorent bien des plaisirs, mais ils
-évitent aussi bien des souffrances.
-
---Voilà les pères! se dit Agathe en pleurant de nouveau.
-
---Ce que je vous en dis, ma chère madame Bridau, c'est pour vous faire
-voir qu'il faut laisser votre enfant devenir peintre; autrement, vous
-perdriez votre temps...
-
---Si vous étiez capable de le morigéner, reprit l'âpre Desroches, je
-vous dirais de vous opposer à ses goûts; mais, faible comme je vous
-vois avec eux, laissez-le barbouiller, crayonner.
-
---Perdu! dit Claparon.
-
---Comment, perdu? s'écria la pauvre mère.
-
---Eh! oui, _mon indépendance en cœur_, cette allumette de Desroches me
-fait toujours perdre.
-
---Consolez-vous, Agathe, dit la Descoings, Joseph sera un grand homme.
-
-Après cette discussion, qui ressemble à toutes les discussions
-humaines, les amis de la veuve se réunirent au même avis, et cet avis
-ne mettait pas de terme à ses perplexités. On lui conseilla de laisser
-Joseph suivre sa vocation.
-
---Si ce n'est pas un homme de génie, lui dit du Bruel qui courtisait
-Agathe, vous pourrez toujours le mettre dans l'administration.
-
-Sur le haut de l'escalier, la Descoings, en reconduisant les trois
-vieux employés, les nomma des _sages de la Grèce_.
-
---Elle se tourmente trop, dit du Bruel.
-
---Elle est trop heureuse que son fils veuille faire quelque chose, dit
-encore Claparon.
-
---Si Dieu nous conserve l'Empereur, dit Desroches, Joseph sera protégé
-d'ailleurs! Ainsi de quoi s'inquiète-t-elle?
-
---Elle a peur de tout, quand il s'agit de ses enfants, répondit la
-Descoings.--Eh! bien, bonne petite, reprit-elle en rentrant, vous
-voyez, ils sont unanimes, pourquoi pleurez-vous encore?
-
---Ah! s'il s'agissait de Philippe, je n'aurais aucune crainte. Vous ne
-savez pas ce qui se passe dans ces ateliers! Les artistes y ont des
-femmes nues.
-
---Mais ils y font du feu, j'espère, dit la Descoings.
-
-Quelques jours après, les malheurs de la déroute de Moscou éclatèrent.
-Napoléon revint pour organiser de nouvelles forces et demander de
-nouveaux sacrifices à la France. La pauvre mère fut alors livrée à
-bien d'autres inquiétudes. Philippe, à qui le lycée déplaisait, voulut
-absolument servir l'Empereur. Une revue aux Tuileries, la dernière qu'y
-fit Napoléon et à laquelle Philippe assista, l'avait fanatisé. Dans ce
-temps-là, la splendeur militaire, l'aspect des uniformes, l'autorité
-des épaulettes exerçaient d'irrésistibles séductions sur certains
-jeunes gens. Philippe se crut pour le service les dispositions que son
-frère manifestait pour les arts. A l'insu de sa mère, il écrivit à
-l'Empereur une pétition ainsi conçue:
-
- «Sire, je suis fils de votre Bridau, j'ai dix-huit ans, cinq
- pieds six pouces, de bonnes jambes, une bonne constitution,
- et le désir d'être un de vos soldats. Je réclame votre
- protection pour entrer dans l'armée,» etc.
-
-L'Empereur envoya Philippe du Lycée impérial à Saint-Cyr dans les
-vingt-quatre heures, et, six mois après, en novembre 1813, il le fit
-sortir sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Philippe resta
-pendant une partie de l'hiver au dépôt; mais, dès qu'il sut monter à
-cheval, il partit plein d'ardeur. Durant la campagne de France, il
-devint lieutenant à une affaire d'avant-garde où son impétuosité sauva
-son colonel. L'Empereur nomma Philippe capitaine à la bataille de La
-Fère-Champenoise où il le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé
-par un pareil avancement, Philippe gagna la croix à Montereau. Témoin
-des adieux de Napoléon à Fontainebleau, et fanatisé par ce spectacle,
-le capitaine Philippe refusa de servir les Bourbons. Quand il revint
-chez sa mère, en juillet 1814, il la trouva ruinée. On supprima la
-bourse de Joseph aux vacances, et madame Bridau, dont la pension était
-servie par la cassette de l'Empereur, sollicita vainement pour la faire
-inscrire au Ministère de l'Intérieur. Joseph, plus peintre que jamais,
-enchanté de ces événements, demandait à sa mère de le laisser aller
-chez M. Regnauld, et promettait de pouvoir gagner sa vie. Il se disait
-assez fort élève de Seconde pour se passer de sa Rhétorique. Capitaine
-à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir servi d'aide-de-camp
-à l'Empereur sur deux champs de bataille, flattait énormément
-l'amour-propre de sa mère; aussi, quoique grossier, tapageur, et en
-réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sabreur,
-fut-il pour elle l'homme de génie; tandis que Joseph, petit, maigre,
-souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant
-la gloire de l'artiste, ne devait lui donner, selon elle, que des
-tourments et des inquiétudes. L'hiver de 1814 à 1815 fut favorable à
-Joseph, qui, secrètement protégé par la Descoings et par Bixiou, élève
-de Gros, alla travailler dans ce célèbre atelier, d'où sortirent tant
-de talents différents, et où il se lia très-étroitement avec Schinner.
-Le 20 mars éclata, le capitaine Bridau, qui rejoignit l'Empereur à Lyon
-et l'accompagna aux Tuileries, fut nommé chef d'escadron aux Dragons de
-la Garde. Après la bataille de Waterloo, à laquelle il fut blessé, mais
-légèrement, et où il gagna la croix d'officier de la Légion-d'Honneur,
-il se trouva près du maréchal Davoust à Saint-Denis et ne fit point
-partie de l'armée de la Loire; aussi, par la protection du maréchal
-Davoust, sa croix d'officier et son grade lui furent-ils maintenus;
-mais on le mit en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étudia
-durant cette période avec une ardeur qui plusieurs fois le rendit
-malade au milieu de cet ouragan d'événements.
-
---C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings, il
-devrait bien quitter un état si contraire à sa santé.
-
-Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors pour son fils le
-lieutenant-colonel; elle le revit en 1816, tombé de neuf mille francs
-environ d'appointements que recevait un commandant des Dragons de la
-Garde Impériale à une demi-solde de trois cents francs par mois; elle
-lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine, et y employa
-quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus
-du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle; il y prit les
-habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à demi-solde;
-et, comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans, il les outra,
-voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia point,
-il refusa même les occasions qui se présentèrent d'être employé dans
-la Ligne avec son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère,
-Philippe parut déployer un grand caractère.
-
---Le père n'eût pas mieux fait, disait-elle.
-
-La demi-solde suffisait à Philippe, il ne coûtait rien à la maison,
-tandis que Joseph était entièrement à la charge des deux veuves. Dès
-ce moment, la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là
-cette préférence fut un secret; mais la persécution exercée sur un
-fidèle soldat de l'Empereur, le souvenir de la blessure reçue par ce
-fils chéri, son courage dans l'adversité, qui, bien que volontaire,
-était pour elle une noble adversité, firent éclater la tendresse
-d'Agathe. Ce mot:--Il est malheureux! justifiait tout. Joseph, dont le
-caractère avait cette simplesse qui surabonde au début de la vie dans
-l'âme des artistes, élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de
-son grand frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la
-justifiait en partageant ce culte pour un brave qui avait porté les
-ordres de Napoléon dans deux batailles, pour un blessé de Waterloo.
-Comment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait
-vu dans le bel uniforme vert et or des Dragons de la Garde, commandant
-son escadron au Champ-de-Mai! Malgré sa préférence, Agathe se montra
-d'ailleurs excellente mère: elle aimait Joseph, mais sans aveuglement;
-elle ne le comprenait pas, voilà tout. Joseph adorait sa mère, tandis
-que Philippe se laissait adorer par elle. Cependant le dragon
-adoucissait pour elle sa brutalité soldatesque; mais il ne dissimulait
-guère son mépris pour Joseph, tout en l'exprimant d'une manière
-amicale. En voyant ce frère dominé par sa puissante tête et maigri
-par un travail opiniâtre, tout chétif et malingre à dix-sept ans, il
-l'appelait:--Moutard! Ses manières toujours protectrices eussent été
-blessantes sans l'insouciance de l'artiste qui croyait d'ailleurs à la
-bonté cachée chez les soldats sous leur air brutal. Joseph ne savait
-pas encore, le pauvre enfant, que les militaires d'un vrai talent sont
-doux et polis comme les autres gens supérieurs. Le génie est en toute
-chose semblable à lui-même.
-
---Pauvre garçon! disait Philippe à sa mère, il ne faut pas le
-tracasser, laissez-le s'amuser.
-
-Ce dédain, aux yeux de la mère, semblait une preuve de tendresse
-fraternelle.
-
---Philippe aimera toujours son frère et le protégera, pensait-elle.
-
-En 1816, Joseph obtint de sa mère la permission de convertir en atelier
-le grenier contigu à sa mansarde, et la Descoings lui donna quelque
-argent pour avoir les choses indispensables au _métier de peintre_;
-car, dans le ménage des deux veuves, la peinture n'était qu'un métier.
-Avec l'esprit et l'ardeur qui accompagnent la vocation, Joseph disposa
-tout lui-même dans son pauvre atelier. Le propriétaire, sollicité
-par madame Descoings, fit ouvrir le toit, et y plaça un châssis. Ce
-grenier devint une vaste salle peinte par Joseph en couleur chocolat;
-il accrocha sur les murs quelques esquisses; Agathe y mit, non sans
-regret, un petit poêle en fonte, et Joseph put travailler chez lui,
-sans négliger néanmoins l'atelier de Gros ni celui de Schinner. Le
-parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi-solde
-et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour de la
-Chambre au nom de la Charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit
-plusieurs conspirations. Philippe, qui s'y fourra, fut arrêté, puis
-relâché faute de preuves; mais le Ministre de la Guerre lui supprima
-sa demi-solde en le mettant dans un cadre qu'on pourrait appeler de
-discipline. La France n'était plus tenable, Philippe finirait par
-donner dans quelque piége tendu par les agents provocateurs. On parlait
-beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant que Philippe jouait au
-billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait
-à humer des petits verres de différentes liqueurs, Agathe était dans
-des transes mortelles sur le grand homme de la famille. Les trois sages
-de la Grèce s'étaient trop habitués à faire le même chemin tous les
-soirs, à monter l'escalier des deux veuves, à les trouver les attendant
-et prêtes à leur demander leurs impressions du jour pour jamais les
-quitter, ils venaient toujours faire leur partie dans ce petit salon
-vert. Le Ministère de l'Intérieur, livré aux épurations de 1816, avait
-conservé Claparon, un de ces trembleurs qui donnent à mi-voix les
-nouvelles du _Moniteur_ en ajoutant: Ne me compromettez pas! Desroches,
-mis à la retraite quelque temps après le vieux du Bruel, disputait
-encore sa pension. Ces trois amis, témoins du désespoir d'Agathe, lui
-donnèrent le conseil de faire voyager le colonel.
-
---On parle de conspirations, et votre fils, du caractère dont il est,
-sera victime de quelque affaire, car il y a toujours des traîtres.
-
---Que diable! il est du bois dont son Empereur faisait les maréchaux,
-dit Bruel à voix basse en regardant autour de lui, et il ne doit pas
-abandonner son état. Qu'il aille servir dans l'Orient, aux Indes.....
-
---Et sa santé? dit Agathe.
-
---Pourquoi ne prend-il pas une place? dit le vieux Desroches, il se
-forme tant d'administrations particulières! Moi, je vais entrer chef de
-bureau dans une Compagnie d'Assurances, dès que ma pension de retraite
-sera réglée.
-
---Philippe est un soldat, il n'aime que la guerre, dit la belliqueuse
-Agathe.
-
---Il devrait alors être sage et demander à servir...
-
---Ceux-ci? s'écria la veuve. Oh! ce n'est pas moi qui le lui
-conseillerai jamais.
-
---Vous avez tort, reprit du Bruel. Mon fils vient d'être placé par
-le duc de Navarreins. Les Bourbons sont excellents pour ceux qui se
-rallient sincèrement. Votre fils serait nommé lieutenant-colonel à
-quelque régiment.
-
---On ne veut que des nobles dans la cavalerie, et il ne sera jamais
-colonel, s'écria la Descoings.
-
-Agathe effrayée supplia Philippe de passer à l'étranger et de s'y
-mettre au service d'une puissance quelconque qui accueillerait toujours
-avec faveur un officier d'ordonnance de l'Empereur.
-
---Servir les étrangers?... s'écria Philippe avec horreur.
-
-Agathe embrassa son fils avec effusion en disant:--C'est tout son père.
-
---Il a raison, dit Joseph, le Français est trop fier de sa Colonne pour
-aller s'encolonner ailleurs. Napoléon reviendra d'ailleurs peut-être
-encore une fois!
-
-Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de
-rejoindre le général Lallemand aux États-Unis, et de coopérer à la
-fondation du Champ-d'Asile, une des plus terribles mystifications
-connues sous le nom de Souscriptions Nationales. Agathe donna dix mille
-francs pris sur ses économies, et dépensa mille francs pour aller
-conduire et embarquer son fils au Havre. A la fin de 1817, Agathe sut
-vivre avec les six cents francs qui lui restaient de son inscription
-sur le Grand-Livre; puis, par une heureuse inspiration, elle plaça
-sur-le-champ les dix mille francs qui lui restaient de ses économies,
-et dont elle eut sept cents autres francs de rente. Joseph voulu
-coopérer à cette œuvre de dévouement: il alla mis comme un recors; il
-porta de gros souliers, des bas bleus; il se refusa des gants et brûla
-du charbon de terre; il vécut de pain, de lait, de fromage de Brie. Le
-pauvre enfant ne recevait d'encouragements que de la vieille Descoings
-et de Bixiou, son camarade de collége et son camarade d'atelier, qui
-fit alors ses admirables caricatures, tout en remplissant une petite
-place dans un Ministère.
-
---Avec quel plaisir j'ai vu venir l'été de 1818! a dit souvent Bridau
-en racontant ses misères d'alors. Le soleil m'a dispensé d'acheter du
-charbon.
-
-Déjà tout aussi fort que Gros en fait de couleur, il ne voyait plus son
-maître que pour le consulter; il méditait alors de rompre en visière
-aux classiques, de briser les conventions grecques et les lisières dans
-lesquelles on renfermait un art à qui la nature appartient comme elle
-est, dans la toute-puissance de ses créations et de ses fantaisies.
-Joseph se préparait à sa lutte qui, dès le jour où il apparut au Salon,
-en 1823, ne cessa plus. L'année fut terrible: Roguin, le notaire
-de madame Descoings et de madame Bridau, disparut en emportant les
-retenues faites depuis sept ans sur l'usufruit, et qui devaient déjà
-produire deux mille francs de rente. Trois jours après ce désastre,
-arriva de New-York une lettre de change de mille francs tirée par
-le colonel Philippe sur sa mère. Le pauvre garçon, abusé comme tant
-d'autres, avait tout perdu au Champ-d'Asile. Cette lettre, qui fit
-fondre en larmes Agathe, la Descoings et Joseph, parlait de dettes
-contractées à New-York, où des camarades d'infortune cautionnaient le
-colonel.
-
---C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer, s'écria la pauvre
-mère ingénieuse à justifier les fautes de Philippe.
-
---Je ne vous conseille pas, dit la vieille Descoings à sa nièce, de lui
-faire souvent faire des voyages de ce genre-là.
-
-Madame Descoings était héroïque. Elle donnait toujours mille écus à
-madame Bridau, mais elle nourrissait aussi toujours le même terne qui,
-depuis 1799, n'était pas sorti. Vers ce temps, elle commençait à douter
-de la bonne foi de l'administration. Elle accusa le gouvernement, et le
-crut très-capable de supprimer les trois numéros dans l'urne afin de
-provoquer les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen
-des ressources, il parut impossible de faire mille francs sans vendre
-une portion de rente. Les deux femmes parlèrent d'engager l'argenterie,
-une partie du linge ou le surplus de mobilier. Joseph, effrayé de ces
-propositions, alla trouver Gérard, lui exposa sa situation, et le grand
-peintre lui obtint au Ministère de la Maison du Roi deux copies du
-portrait de Louis XVIII à raison de cinq cents francs chacune. Quoique
-peu donnant, Gros mena son élève chez un marchand de couleurs, auquel
-il dit de mettre sur son compte les fournitures nécessaires à Joseph.
-Mais les mille francs ne devaient être payés que les copies livrées.
-Joseph fit alors quatre tableaux de chevalet en dix jours, les vendit
-à des marchands, et apporta les mille francs à sa mère qui put solder
-la lettre de change. Huit jours après, vint une autre lettre, par
-laquelle le colonel avisait sa mère de son départ sur un paquebot dont
-le capitaine le prenait sur sa parole. Philippe annonçait avoir besoin
-d'au moins mille autres francs en débarquant au Havre.
-
---Bon, dit Joseph à sa mère, j'aurai fini mes copies, tu lui porteras
-mille francs.
-
---Cher Joseph! s'écria tout en larmes Agathe en l'embrassant, Dieu te
-bénira. Tu l'aimes donc, ce pauvre persécuté? il est notre gloire et
-tout notre avenir. Si jeune, si brave et si malheureux! tout est contre
-lui, soyons au moins tous trois pour lui.
-
---Tu vois bien que la peinture sert à quelque chose, s'écria Joseph
-heureux d'obtenir enfin de sa mère la permission d'être un grand
-artiste.
-
-Madame Bridau courut au-devant de son bien-aimé fils le colonel
-Philippe. Une fois au Havre, elle alla tous les jours au delà de la
-tour ronde bâtie par François Ier attendant le paquebot américain, et
-concevant de jour en jour, les plus cruelles inquiétudes. Les mères
-seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité.
-Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819,
-sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus
-brute, l'air de la patrie et la vue d'une mère produisent toujours un
-certain effet, surtout après un voyage plein de misères. Philippe se
-livra donc à une effusion de sentiments qui fit penser à Agathe:--Ah!
-comme il m'aime, lui! Hélas! l'officier n'aimait plus qu'une seule
-personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses
-malheurs au Texas, son séjour à New-York, pays où la spéculation et
-l'individualisme sont portés au plus haut degré, où la brutalité des
-intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé, se voit
-contraint de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant
-juge dans sa propre cause, où la politesse n'existe pas; enfin, les
-moindres événements de ce voyage avaient développé chez Philippe les
-mauvais penchants du soudard: il était devenu brutal, buveur, fumeur,
-personnel, impoli; la misère et les souffrances physiques l'avaient
-dépravé. D'ailleurs le colonel se regardait comme persécuté. L'effet
-de cette opinion est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs
-et intolérants. Pour Philippe, l'univers commençait à sa tête et
-finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le
-spectacle de New-York, interprété par cet homme d'action, lui avait
-enlevé les moindres scrupules en fait de moralité. Chez les êtres
-de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être: ou ils croient,
-ou ils ne croient pas; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête
-homme, ou ils s'abandonnent à toutes les exigences de la nécessité;
-puis ils s'habituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque
-vouloir momentané de leurs passions en nécessité. Avec ce système,
-on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'apparence
-seulement, la rondeur, la franchise, le laissez-aller du militaire.
-Aussi était-il excessivement dangereux, il semblait ingénu comme
-un enfant; mais, n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait
-rien sans avoir réfléchi à ce qu'il devait faire, autant qu'un rusé
-procureur réfléchit à quelque tour de maître Gonin; les paroles ne
-lui coûtaient rien, il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si,
-par malheur, quelqu'un s'avisait de ne pas accepter les explications
-par lesquelles il justifiait les contradictions entre sa conduite et
-son langage, le colonel, qui tirait supérieurement le pistolet, qui
-pouvait défier le plus habile maître d'armes, et qui possédait le
-sang-froid de tous ceux auxquels la vie est indifférente, était prêt
-à vous demander raison de la moindre parole aigre; mais, en attendant,
-il paraissait homme à se livrer à des voies de fait, après lesquelles
-aucun arrangement n'est possible. Sa stature imposante avait pris de
-la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas,
-il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé
-de se faire respecter au milieu de la population de New-York. Ainsi
-fait, simplement vêtu, le corps visiblement endurci par ses récentes
-misères, Philippe apparut à sa pauvre mère comme un héros; mais il
-était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement
-un _chenapan_. Effrayée du dénûment de son fils chéri, madame Bridau
-lui fit au Havre une garde-robe complète; en écoutant le récit de ses
-malheurs, elle n'eut pas la force de l'empêcher de boire, de manger
-et de s'amuser comme devait boire et s'amuser un homme qui revenait
-du Champ-d'Asile. Certes, ce fut une belle conception que celle de la
-conquête du Texas par les restes de l'armée impériale; mais elle manqua
-moins par les choses que par les hommes, puisqu'aujourd'hui le Texas
-est une république pleine d'avenir. Cette expérience du libéralisme
-sous la Restauration prouve énergiquement que ses intérêts étaient
-purement égoïstes et nullement nationaux, autour du pouvoir et non
-ailleurs. Ni les hommes, ni les lieux, ni l'idée, ni le dévouement
-ne firent faute; mais bien les écus et les secours de cet hypocrite
-parti qui disposait de sommes énormes, et qui ne donna rien quand il
-s'agissait d'un empire à retrouver. Les ménagères du genre d'Agathe ont
-un bon sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques.
-La pauvre mère entrevit alors la vérité d'après les récits de son
-fils; car, dans l'intérêt du proscrit, elle avait écouté pendant son
-absence les pompeuses réclames des journaux constitutionnels, et suivi
-le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent
-cinquante mille francs lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les
-chefs du libéralisme s'étaient promptement aperçus qu'ils faisaient les
-affaires de Louis XVIII en exportant de France les glorieux débris de
-nos armées, et ils abandonnèrent les plus dévoués, les plus ardents,
-les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais
-Agathe ne put expliquer à son fils comment il était beaucoup plus
-une dupe qu'un homme persécuté. Dans sa croyance en son idole, elle
-s'accusa d'ignorance et déplora le malheur des temps qui frappait
-Philippe. En effet, jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était
-moins fautif que victime de son beau caractère, de son énergie, de la
-chute de l'Empereur, de la duplicité des Libéraux, et de l'acharnement
-des Bourbons contre les Bonapartistes. Elle n'osa pas, durant cette
-semaine passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer
-de se réconcilier avec le gouvernement royal, et de se présenter au
-Ministre de la Guerre: elle eut assez à faire de le tirer du Havre,
-où la vie est horriblement chère, et de le ramener à Paris quand
-elle n'eut plus que l'argent du voyage. La Descoings et Joseph, qui
-attendaient le proscrit à son débarquer dans la cour des Messageries
-royales, furent frappés de l'altération du visage d'Agathe.
-
---Ta mère a pris dix ans en deux mois, dit la Descoings à Joseph au
-milieu des embrassades et pendant qu'on déchargeait les deux malles.
-
---Bonjour, mère Descoings, fut le mot de tendresse du colonel pour la
-vieille épicière que Joseph appelait affectueusement maman Descoings.
-
---Nous n'avons pas d'argent pour le fiacre, dit Agathe d'une voix
-dolente.
-
---J'en ai, lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe
-couleur, s'écria-t-il à l'aspect de Philippe.
-
---Oui, je me suis culotté comme une pipe. Mais, toi, tu n'es pas
-changé, petit.
-
-Alors âgé de vingt et un ans, et d'ailleurs apprécié par quelques amis
-qui le soutinrent dans ses jours d'épreuves, Joseph sentait sa force
-et avait la conscience de son talent; il représentait la peinture
-dans un Cénacle formé par des jeunes gens dont la vie était adonnée
-aux sciences, aux lettres, à la politique et la philosophie; il fut
-donc blessé par l'expression de mépris que son frère marqua encore par
-un geste: Philippe lui tortilla l'oreille comme à un enfant. Agathe
-observa l'espèce de froideur qui succédait chez la Descoings et chez
-Joseph à l'effusion de leur tendresse; mais elle répara tout en leur
-parlant des souffrances endurées par Philippe pendant son exil. La
-Descoings, qui voulait faire un jour de fête du retour de l'enfant
-qu'elle nommait prodigue, mais tout bas, avait préparé le meilleur
-dîner possible, auquel étaient conviés le vieux Claparon et Desroches
-le père. Tous les amis de la maison devaient venir, et vinrent le soir.
-Joseph avait averti Léon Giraud, d'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence
-Ridal et Bianchon, ses amis du Cénacle. La Descoings dit à Bixiou, son
-prétendu beau-fils, qu'on ferait entre jeunes gens un écarté. Desroches
-le fils, devenu par la roide volonté de son père licencié en Droit,
-fut aussi de la soirée. Du Bruel, Claparon, Desroches et l'abbé Loraux
-étudièrent le proscrit dont les manières et la contenance grossières,
-la voix altérée par l'usage des liqueurs, la phraséologie populaire
-et le regard les effrayèrent. Aussi, pendant que Joseph arrangeait
-les tables de jeu, les plus dévoués entourèrent-ils Agathe en lui
-disant:--Que comptez-vous faire de Philippe?
-
---Je ne sais pas, répondit-elle; mais il ne veut toujours pas servir
-les Bourbons.
-
---Il est bien difficile de lui trouver une place en France. S'il
-ne rentre pas dans l'armée, il ne se casera pas de sitôt dans
-l'administration, dit le vieux du Bruel. Certes, il suffit de
-l'entendre pour voir qu'il n'aura pas, comme mon fils, la ressource de
-faire fortune avec des pièces de théâtre.
-
-Au mouvement d'yeux par lequel Agathe répondit, chacun comprit combien
-l'avenir de Philippe l'inquiétait; et, comme aucun de ses amis n'avait
-de ressources à lui présenter, tous gardèrent le silence. Le proscrit,
-Desroches fils et Bixiou jouèrent à l'écarté, jeu qui faisait alors
-fureur.
-
---Maman Descoings, mon frère n'a pas d'argent pour jouer, vint dire
-Joseph à l'oreille de la bonne et excellente femme.
-
-L'actionnaire de la Loterie Royale alla chercher vingt francs et les
-remit à l'artiste, qui les glissa secrètement dans la main de son
-frère. Tout le monde arriva. Il y eut deux tables de Boston, et la
-soirée s'anima. Philippe se montra mauvais joueur. Après avoir d'abord
-gagné beaucoup, il perdit; puis, vers onze heures, il devait cinquante
-francs à Desroches fils et à Bixiou. Le tapage et les disputes de la
-table d'écarté résonnèrent plus d'une fois aux oreilles des paisibles
-joueurs de boston, qui observèrent Philippe à la dérobée. Le proscrit
-donna les preuves d'une si mauvaise nature que, dans sa dernière
-querelle où Desroches fils, qui n'était pas non plus très-bon, se
-trouvait mêlé, Desroches père, quoique son fils eût raison, lui
-donna tort et lui défendit de jouer. Madame Descoings en fit autant
-avec son petit-fils, qui commençait à lancer des mots si spirituels,
-que Philippe ne les comprit pas, mais qui pouvaient mettre ce cruel
-railleur en péril au cas où l'une de ses flèches barbelées fût entrée
-dans l'épaisse intelligence du colonel.
-
---Tu dois être fatigué, dit Agathe à l'oreille de Philippe, viens te
-coucher.
-
---Les voyages forment la jeunesse, dit Bixiou en souriant quand le
-colonel et madame Bridau furent sortis.
-
-Joseph, qui se levait au jour et se couchait de bonne heure, ne vit pas
-la fin de cette soirée. Le lendemain matin, Agathe et la Descoings,
-en préparant le déjeuner dans la première pièce, ne purent s'empêcher
-de penser que les soirées seraient excessivement chères, si Philippe
-continuait à jouer ce jeu-là, selon l'expression de la Descoings. Cette
-vieille femme, alors âgée de soixante-seize ans, proposa de vendre son
-mobilier, de rendre son appartement au second étage au propriétaire
-qui ne demandait pas mieux que de le reprendre, de faire sa chambre
-du salon d'Agathe, et de convertir la première pièce en un salon où
-l'on mangerait. On économiserait ainsi sept cents francs par an. Ce
-retranchement dans la dépense permettrait de donner cinquante francs
-par mois à Philippe en attendant qu'il se plaçât. Agathe accepta ce
-sacrifice. Lorsque le colonel descendit, quand sa mère lui eut demandé
-s'il s'était trouvé bien dans sa petite chambre, les deux veuves lui
-exposèrent la situation de la famille. Madame Descoings et Agathe
-possédaient, en réunissant leurs revenus, cinq mille trois cents francs
-de rentes, dont les quatre mille de la Descoings étaient viagères. La
-Descoings faisait six cents francs de pension à Bixiou, qu'elle avouait
-pour son petit-fils depuis six mois, et six cents francs à Joseph; le
-reste de son revenu passait, ainsi que celui d'Agathe, au ménage et à
-leur entretien. Toutes les économies avaient été dévorées.
-
---Soyez tranquilles, dit le lieutenant-colonel, je vais chercher une
-place, je ne serai pas à votre charge, je ne demande pour le moment que
-la pâtée et la niche.
-
-Agathe embrassa son fils, et la Descoings glissa cent francs dans la
-main de Philippe pour payer la dette du jeu faite la veille. En dix
-jours la vente du mobilier, la remise de l'appartement et le changement
-intérieur de celui d'Agathe se firent avec cette célérité qui ne se
-voit qu'à Paris. Pendant ces dix jours, Philippe décampa régulièrement
-après le déjeuner, revint pour dîner, s'en alla le soir, et ne rentra
-se coucher que vers minuit. Voici les habitudes que ce militaire
-réformé contracta presque machinalement et qui s'enracinèrent; il
-faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu'il eût
-donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal où
-il consommait deux petits verres d'eau-de-vie en lisant les journaux,
-occupation qui le menait jusqu'à midi; vers cette heure, il cheminait
-par la rue Vivienne et se rendait au café Minerve où se brassait
-alors la politique libérale et où il jouait au billard avec d'anciens
-officiers. Tout en gagnant ou perdant, Philippe avalait toujours trois
-ou quatre petits verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de
-la régie en allant, revenant et flânant par les rues. Après avoir fumé
-quelques pipes le soir à l'Estaminet Hollandais, il montait au jeu vers
-dix heures, le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle; il
-s'enquérait auprès de quelques joueurs émérites de l'état de la Rouge
-et de la Noire, et jouait dix francs au moment le plus opportun, sans
-jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il avait gagné,
-ce qui arrivait presque toujours, il consommait un bol de punch et
-regagnait sa mansarde; mais il parlait alors d'assommer les Ultras, les
-Gardes-du-corps, et chantait dans les escaliers: _Veillons au salut de
-l'Empire!_ Sa pauvre mère, en l'entendant, disait:--Il est gai ce soir,
-Philippe; et elle montait l'embrasser, sans se plaindre des odeurs
-fétides du punch, des petits verres et du tabac.
-
---Tu dois être contente de moi, ma chère mère? lui dit-il vers la fin
-de janvier, je mène la vie la plus régulière du monde.
-
-Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades.
-Ces vieux soldats s'étaient communiqué l'état de leurs affaires
-en parlant des espérances que donnait la construction d'un bateau
-sous-marin pour la délivrance de l'Empereur. Parmi ses anciens
-camarades retrouvés, Philippe affectionna particulièrement un vieux
-capitaine des Dragons de la Garde, nommé Giroudeau, dans la compagnie
-duquel il avait débuté. Cet ancien dragon fut cause que Philippe
-compléta ce que Rabelais appelait l'équipage du diable, en ajoutant
-au petit verre, au cigare et au jeu, une quatrième roue. Un soir, au
-commencement de février, Giroudeau emmena Philippe, après dîner, à la
-Gaîté, dans une loge donnée à un petit journal de théâtre appartenant
-à son neveu Finot, où il tenait la caisse, les écritures, pour lequel
-il faisait et vérifiait les bandes. Vêtus, selon la mode des officiers
-bonapartistes appartenant à l'opposition constitutionnelle, d'une
-ample redingote à collet carré, boutonnée jusqu'au menton, tombant
-sur les talons et décorée de la rosette, armés d'un jonc à pomme
-plombée qu'ils tenaient par un cordon de cuir tressé, les deux anciens
-troupiers s'étaient, pour employer une de leurs expressions, _donné
-une culotte_, et s'ouvraient mutuellement leurs cœurs en entrant dans
-la loge. A travers les vapeurs d'un certain nombre de bouteilles et de
-petits verres de diverses liqueurs, Giroudeau montra sur la scène à
-Philippe une petite, grasse et agile figurante nommée Florentine dont
-les bonnes grâces et l'affection lui venaient, ainsi que la loge, par
-la toute-puissance du journal.
-
---Mais, dit Philippe, jusqu'où vont ses bonnes grâces pour un vieux
-troupier gris-pommelé comme toi?
-
---Dieu merci, répondit Giroudeau, je n'ai pas abandonné les vieilles
-doctrines de notre glorieux uniforme! Je n'ai jamais dépensé deux
-liards pour une femme.
-
---Comment? s'écria Philippe en se mettant un doigt sur l'œil gauche.
-
---Oui, répondit Giroudeau. Mais, entre nous, le journal y est
-pour beaucoup. Demain, dans deux lignes, nous conseillerons à
-l'administration de faire danser un pas à mademoiselle Florentine. Ma
-foi, mon cher enfant, je suis très-heureux, dit Giroudeau.
-
---Eh! pensa Philippe, si ce respectable Giroudeau, malgré son crâne
-poli comme mon genou, ses quarante-huit ans, son gros ventre, sa figure
-de vigneron et son nez en forme de pomme de terre, est l'ami d'une
-figurante, je dois être celui de la première actrice de Paris. Où ça se
-trouve-t-il? dit-il tout haut à Giroudeau.
-
---Je te ferai voir ce soir le ménage de Florentine. Quoique ma Dulcinée
-n'ait que cinquante francs par mois au théâtre, grâce à un ancien
-marchand de soieries nommé Cardot, qui lui offre cinq cents francs par
-mois, elle est encore assez bien ficelée!
-
---Eh! mais?... dit le jaloux Philippe.
-
---Bah! fit Giroudeau, le véritable amour est aveugle.
-
-Après le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez mademoiselle
-Florentine, qui demeurait à deux pas du Théâtre, rue de Crussol.
-
---Tenons-nous bien, lui dit Giroudeau. Florentine a sa mère; tu
-comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la
-bonne femme est sa vraie mère. Cette femme fut portière, mais elle ne
-manque pas d'intelligence, et se nomme Cabirolle, appelle-la madame,
-elle y tient.
-
-Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une certaine Marie
-Godeschal, belle comme un ange, froide comme une danseuse, et
-d'ailleurs élève de Vestris qui lui prédisait les plus hautes destinées
-chorégraphiques. Mademoiselle Godeschal, qui voulait alors débuter
-au Panorama-Dramatique sous le nom de Mariette, comptait sur la
-protection d'un Premier Gentilhomme de la Chambre, à qui Vestris devait
-la présenter depuis long-temps. Vestris, encore vert à cette époque,
-ne trouvait pas son élève encore suffisamment savante. L'ambitieuse
-Marie Godeschal rendit fameux son pseudonyme de Mariette; mais son
-ambition fut d'ailleurs très-louable. Elle avait un frère, clerc chez
-Derville. Orphelins et misérables, mais s'aimant tous deux, le frère et
-la sœur avaient vu la vie comme elle est à Paris: l'un voulait devenir
-avoué pour établir sa sœur, et vivait avec dix sous par jour; l'autre
-avait résolu froidement de devenir danseuse, et de profiter autant de
-sa beauté que de ses jambes pour acheter une Étude à son frère. En
-dehors de leurs sentiments l'un pour l'autre, de leurs intérêts et
-de leur vie commune, tout, pour eux, était, comme autrefois pour les
-Romains et pour les Hébreux, barbare, étranger, ennemi. Cette amitié
-si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette à ceux
-qui la connaissaient intimement. Le frère et la sœur demeuraient alors
-au huitième étage d'une maison de la Vieille rue du Temple. Mariette
-s'était mise à l'étude dès l'âge de dix ans, et comptait alors seize
-printemps. Hélas! faute d'un peu de toilette, sa beauté trotte-menu,
-cachée sous un cachemire de poil de lapin, montée sur des patins en
-fer, vêtue d'indienne et mal tenue, ne pouvait être devinée que par les
-Parisiens adonnés à la chasse des grisettes et à la piste des beautés
-malheureuses. Philippe devint amoureux de Mariette. Mariette vit en
-Philippe le commandant aux Dragons de la Garde, l'officier d'ordonnance
-de l'Empereur, le jeune homme de vingt-sept ans et le plaisir de se
-montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de Philippe
-sur Giroudeau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire le bonheur de
-son camarade, elle pour donner un protecteur à son amie, poussèrent
-Mariette et Philippe à faire un mariage _en détrempe_. Cette expression
-du langage parisien équivaut à celle de _mariage morganatique_ employée
-pour les rois et les reines. Philippe, en sortant, confia sa misère à
-Giroudeau; mais le vieux roué le rassura beaucoup.
-
---Je parlerai de toi à mon neveu Finot, lui dit Giroudeau.
-Vois-tu, Philippe, le règne des péquins et des phrases est arrivé,
-soumettons-nous. Aujourd'hui l'écritoire fait tout. L'encre remplace la
-poudre, et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits
-crapauds de rédacteurs sont très-ingénieux et assez bons enfants.
-Viens me voir demain au journal, j'aurai dit deux mots de ta position
-à mon neveu. Dans quelque temps, tu auras une place dans un journal
-quelconque. Mariette, qui, dans ce moment (ne t'abuse pas), te prend
-parce qu'elle n'a rien, ni engagement, ni possibilité de débuter, et à
-qui j'ai dit que tu allais être comme moi dans un journal, Mariette te
-prouvera qu'elle t'aime pour toi-même et tu le croiras! Fais comme moi,
-maintiens-la figurante tant que tu pourras! J'étais si amoureux que,
-dès que Florentine a voulu danser son pas, j'ai prié Finot de demander
-son début; mais mon neveu m'a dit:--Elle a du talent, n'est-ce pas? Eh!
-bien, le jour où elle aura dansé son pas elle te fera passer celui de
-la porte. Oh! mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi.
-
-Le lendemain, sur les quatre heures, Philippe se trouva rue du Sentier,
-dans un petit entresol où il aperçut Giroudeau encagé comme un animal
-féroce dans une espèce de poulailler à chatière où se trouvaient un
-petit poêle, une petite table, deux petites chaises, et de petites
-bûches. Cet appareil était relevé par ces mots magiques: _Bureau
-d'abonnement_, imprimés sur la porte en lettres noires, et par le mot
-_Caisse_ écrit à la main et attaché au-dessus du grillage. Le long du
-mur qui faisait face à l'établissement du capitaine s'étendait une
-banquette où déjeunait alors un invalide amputé d'un bras, appelé par
-Giroudeau Coloquinte, sans doute à cause de la couleur égyptienne de sa
-figure.
-
---Joli! dit Philippe en examinant cette pièce. Que fais-tu là, toi qui
-as été de la charge du pauvre colonel Chabert à Eylau? Nom de nom!
-Mille noms de nom, des officiers supérieurs!...
-
---Eh! bien! oui!--broum! broum!--un officier supérieur faisant des
-quittances de journal, dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie
-noire. Et, de plus, je suis l'éditeur responsable de ces farces-là,
-dit-il en montrant le journal.
-
---Et moi qui suis allé en Égypte, je vais maintenant au Timbre, dit
-l'invalide.
-
---Silence, Coloquinte, dit Giroudeau, tu es devant un brave qui a porté
-les ordres de l'Empereur à la bataille de Montmirail.
-
---Présent! dit Coloquinte, j'y ai perdu le bras qui me manque.
-
---Coloquinte, garde la boutique, je monte chez mon neveu.
-
-Les deux anciens militaires allèrent au quatrième étage, dans une
-mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune homme à l'œil
-pâle et froid, couché sur un mauvais canapé. Le péquin ne se dérangea
-pas, tout en offrant des cigares à son oncle et à l'ami de son oncle.
-
---Mon ami, lui dit d'un ton doux et humble Giroudeau, voilà ce brave
-chef d'escadron de la Garde impériale de qui je t'ai parlé.
-
---Eh! bien? dit Finot en toisant Philippe qui perdit toute son énergie
-comme Giroudeau devant le diplomate de la presse.
-
---Mon cher enfant, dit Giroudeau qui tâchait de se poser en oncle, le
-colonel revient du Texas.
-
---Ah! vous avez donné dans le Texas, dans le Champ-d'Asile. Vous étiez
-cependant encore bien jeune pour vous faire _Soldat Laboureur_.
-
-L'acerbité de cette plaisanterie ne peut être comprise que de ceux qui
-se souviennent du déluge de gravures, de paravents, de pendules, de
-bronzes et de plâtres auxquelles donna lieu l'idée du Soldat Laboureur,
-grande image du sort de Napoléon et de ses braves qui a fini par
-engendrer plusieurs vaudevilles. Cette idée a produit au moins un
-million. Vous trouvez encore des Soldats Laboureurs sur des papiers
-de tenture, au fond des provinces. Si ce jeune homme n'eût pas été le
-neveu de Giroudeau, Philippe lui aurait appliqué une paire de soufflets.
-
---Oui, j'ai donné là-dedans, j'y ai perdu douze mille francs et mon
-temps, reprit Philippe en essayant de grimacer un sourire.
-
---Et vous aimez toujours l'Empereur? dit Finot.
-
---Il est mon Dieu, reprit Philippe Bridau.
-
---Vous êtes libéral?
-
---Je serai toujours de l'Opposition Constitutionnelle. Oh! Foy! oh!
-Manuel! oh! Laffitte! voilà des hommes! Ils nous débarrasseront de ces
-misérables revenus à la suite de l'étranger!
-
---Eh! bien, reprit froidement Finot, il faut tirer parti de votre
-malheur, car vous êtes une victime des libéraux, mon cher! Restez
-libéral si vous tenez à votre opinion; mais menacez les Libéraux de
-dévoiler les sottises du Texas. Vous n'avez pas eu deux liards de
-la souscription nationale, n'est-ce pas? Eh! bien, vous êtes dans
-une belle position, demandez compte de la souscription. Voici ce qui
-vous arrivera: il se crée un nouveau journal d'Opposition, sous le
-patronage des Députés de la Gauche; vous en serez le caissier, à mille
-écus d'appointements, une place éternelle. Il suffit de vous procurer
-vingt mille francs de cautionnement; trouvez-les, vous serez casé dans
-huit jours. Je donnerai le conseil de se débarrasser de vous en vous
-faisant offrir la place; mais criez, et criez fort!
-
-Giroudeau laissa descendre quelques marches à Philippe, qui se
-confondait en remercîments, et dit à son neveu:--Eh! bien, tu es encore
-drôle, toi!... tu me gardes ici à douze cents francs.
-
---Le journal ne tiendra pas un an, répondit Finot. J'ai mieux que cela
-pour toi.
-
---Nom de nom! dit Philippe à Giroudeau, ce n'est pas une ganache, ton
-neveu! Je n'avais pas songé à tirer, comme il le dit, parti de ma
-position.
-
-Le soir, au café Lemblin, au café Minerve, le colonel Philippe
-déblatéra contre le parti libéral qui faisait des souscriptions,
-qui vous envoyait au Texas, qui parlait hypocritement des Soldats
-Laboureurs, qui laissait des braves sans secours, dans la misère, après
-leur avoir mangé des vingt mille francs et les avoir promenés pendant
-deux ans.
-
---Je vais demander compte de la souscription pour le Champ-d'Asile,
-dit-il à l'un des habitués du café Minerve qui le redit à des
-journalistes de la Gauche.
-
-Philippe ne rentra pas rue Mazarine, il alla chez Mariette lui annoncer
-la nouvelle de sa coopération future à un journal qui devait avoir
-dix mille abonnés, et où ses prétentions chorégraphiques seraient
-chaudement appuyées. Agathe et la Descoings attendirent Philippe en
-se mourant de peur, car le duc de Berry venait d'être assassiné. Le
-lendemain, le colonel arriva quelques instants après le déjeuner; quand
-sa mère lui témoigna les inquiétudes que son absence lui avait causées,
-il se mit en colère, il demanda s'il était majeur.
-
---Nom de nom! je vous apporte une bonne nouvelle, et vous avez l'air
-de catafalques. Le duc de Berry est mort, eh! bien, tant mieux!
-c'est un de moins. Moi, je vais être caissier d'un journal à mille
-écus d'appointements, et vous voilà tirées d'embarras pour ce qui me
-concerne.
-
---Est-ce possible? dit Agathe.
-
---Oui, si vous pouvez me faire vingt mille francs de cautionnement; il
-ne s'agit que de déposer votre inscription de treize cents francs de
-rente, vous toucherez tout de même vos semestres.
-
-Depuis près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient à chercher
-ce que faisait Philippe, où et comment le placer, furent si heureuses
-de cette perspective, qu'elles ne pensèrent plus aux diverses
-catastrophes du moment. Le soir, le vieux du Bruel, Claparon qui se
-mourait, et l'inflexible Desroches père, ces sages de la Grèce furent
-unanimes: ils conseillèrent tous à la veuve de cautionner son fils.
-Le journal, constitué très-heureusement avant l'assassinat du duc de
-Berry, évita le coup qui fut alors porté par M. Decaze à la Presse.
-L'inscription de treize cents francs de la veuve Bridau fut affectée au
-cautionnement de Philippe, nommé caissier. Ce bon fils promit aussitôt
-de donner cent francs par mois aux deux veuves pour son logement,
-pour sa nourriture, et fut proclamé le meilleur des enfants. Ceux qui
-avaient mal auguré de lui félicitèrent Agathe.
-
---Nous l'avions mal jugé, dirent-ils.
-
-Le pauvre Joseph, pour ne pas rester en arrière de son frère, essaya
-de se suffire à lui-même, et y parvint. Trois mois après, le colonel,
-qui mangeait et buvait comme quatre, qui faisait le difficile et
-entraînait, sous prétexte de sa pension, les deux veuves à des dépenses
-de table, n'avait pas encore donné deux liards. Ni sa mère, ni la
-Descoings ne voulaient, par délicatesse, lui rappeler sa promesse.
-L'année se passa sans qu'une seule de ces pièces, si énergiquement
-appelées par Léon Gozlan _un tigre à cinq griffes_, eût passé de la
-poche de Philippe dans le ménage. Il est vrai qu'à cet égard le colonel
-avait calmé les scrupules de sa conscience: il dînait rarement à la
-maison.
-
---Enfin il est heureux, dit sa mère, il est tranquille, il a une place!
-
-Par l'influence du feuilleton que rédigeait Vernou, l'un des amis
-de Bixiou, de Finot et de Giroudeau, Mariette débuta non pas au
-Panorama-Dramatique, mais à la Porte-Saint-Martin, où elle eut du
-succès à côté de la Bégrand. Parmi les directeurs de ce théâtre,
-se trouvait alors un riche et fastueux officier-général amoureux
-d'une actrice et qui s'était fait _impresario_ pour elle. A Paris,
-il se rencontre toujours des gens épris d'actrices, de danseuses ou
-de cantatrices qui se mettent Directeurs de Théâtre par amour. Cet
-officier-général connaissait Philippe et Giroudeau. Le petit journal
-de Finot et celui de Philippe y aidant, le début de Mariette fut une
-affaire d'autant plus promptement arrangée entre les trois officiers,
-qu'il semble que les passions soient toutes solidaires en fait de
-folies. Le malicieux Bixiou apprit bientôt à sa grand'mère et à la
-dévote Agathe que le caissier Philippe le brave des braves, aimait
-Mariette, la célèbre danseuse de la Porte-Saint-Martin. Cette vieille
-nouvelle fut comme un coup de foudre pour les deux veuves; d'abord les
-sentiments religieux d'Agathe lui faisaient regarder les femmes de
-théâtre comme des tisons d'enfer; puis il leur semblait à toutes deux
-que ces femmes vivaient d'or, buvaient des perles, et ruinaient les
-plus grandes fortunes.
-
---Eh! bien, dit Joseph à sa mère, croyez-vous que mon frère soit assez
-imbécile pour donner de l'argent à sa Mariette? Ces femmes-là ne
-ruinent que les riches.
-
---On parle déjà d'engager Mariette à l'Opéra, dit Bixiou. Mais
-n'ayez pas peur, madame Bridau, le corps diplomatique se montre à
-la Porte-Saint-Martin, cette belle fille ne sera pas longtemps avec
-votre fils. On parle d'un ambassadeur amoureux-fou de Mariette. Autre
-nouvelle! Le père Claparon est mort, on l'enterre demain, et son fils,
-devenu banquier, qui roule sur l'or et sur l'argent, a commandé un
-convoi de dernière classe. Ce garçon manque d'éducation. Ça ne se passe
-pas ainsi en Chine!
-
-Philippe proposa, dans une pensée cupide, à la danseuse de l'épouser;
-mais, à la veille d'entrer à l'Opéra, mademoiselle Godeschal le refusa,
-soit qu'elle eût deviné les intentions du colonel, soit qu'elle eût
-compris combien son indépendance était nécessaire à sa fortune. Pendant
-le reste de cette année, Philippe vint tout au plus voir sa mère deux
-fois par mois. Où était-il? A sa caisse, au théâtre ou chez Mariette.
-Aucune lumière sur sa conduite ne transpira dans le ménage de la rue
-Mazarine. Giroudeau, Finot, Bixiou, Vernou, Lousteau lui voyaient
-mener une vie de plaisirs. Philippe était de toutes les parties de
-Tullia, l'un des premiers sujets de l'Opéra, de Florentine qui remplaça
-Mariette à la Porte-Saint-Martin, de Florine et de Matifat, de Coralie
-et de Camusot. A partir de quatre heures, moment où il quittait sa
-caisse, il s'amusait jusqu'à minuit; car il y avait toujours une partie
-de liée la veille, un bon dîner donné par quelqu'un, une soirée de jeu,
-un souper. Philippe vécut alors comme dans son élément. Ce carnaval,
-qui dura dix-huit mois, n'alla pas sans soucis. La belle Mariette, lors
-de son début à l'Opéra, en janvier 1821, soumit à sa loi l'un des ducs
-les plus brillants de la cour de Louis XVIII. Philippe essaya de lutter
-contre le duc; mais, malgré quelque bonheur au jeu, au renouvellement
-du mois d'avril il fut obligé, par sa passion, de puiser dans la
-caisse du journal. Au mois de mai, il devait onze mille francs. Dans
-ce mois fatal, Mariette partit pour Londres y exploiter les lords
-pendant le temps qu'on bâtissait la salle provisoire de l'Opéra, dans
-l'hôtel Choiseul, rue Lepelletier. Le malheureux Philippe en était
-arrivé, comme cela se pratique, à aimer Mariette malgré ses patentes
-infidélités; mais elle n'avait jamais vu dans ce garçon qu'un militaire
-brutal et sans esprit, un premier échelon sur lequel elle ne voulait
-pas long-temps rester. Aussi, prévoyant le moment où Philippe n'aurait
-plus d'argent, la danseuse avait-elle su conquérir des appuis dans le
-journalisme qui la dispensaient de conserver Philippe; néanmoins, elle
-eut la reconnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui
-qui, le premier, leur a pour ainsi dire aplani les difficultés de
-l'horrible carrière du théâtre.
-
-Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans l'y suivre,
-Philippe reprit ses quartiers d'hiver, pour employer ses expressions,
-et revint rue Mazarine dans sa mansarde; il y fit de sombres réflexions
-en se couchant et se levant. Il sentit en lui-même l'impossibilité de
-vivre autrement qu'il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait
-chez Mariette, les dîners et les soupers, la soirée dans les coulisses,
-l'entrain des gens d'esprit et des journalistes, l'espèce de bruit qui
-se faisait autour de lui, toutes les caresses qui en résultaient pour
-les sens et pour la vanité; cette vie, qui ne se trouve d'ailleurs
-qu'à Paris, et qui offre chaque jour quelque chose de neuf, était
-devenue plus qu'une habitude pour Philippe; elle constituait une
-nécessité comme son tabac et ses petits verres. Aussi reconnut-il qu'il
-ne pouvait pas vivre sans ces continuelles jouissances. L'idée du
-suicide lui passa par la tête, non pas à cause du déficit qu'on allait
-reconnaître dans sa caisse, mais à cause de l'impossibilité de vivre
-avec Mariette et dans l'atmosphère de plaisirs où il se chafriolait
-depuis un an. Plein de ces sombres idées, il vint pour la première fois
-dans l'atelier de son frère qu'il trouva travaillant, en blouse bleue,
-à copier un tableau pour un marchand.
-
---Voici donc comment se font les tableaux? dit Philippe pour entrer en
-matière.
-
---Non, répondit Joseph, mais voilà comment ils se copient.
-
---Combien te paye-t-on cela?
-
---Hé! jamais assez, deux cent cinquante francs; mais j'étudie la
-manière des maîtres, j'y gagne de l'instruction, je surprends les
-secrets du métier. Voilà l'un de mes tableaux, lui dit-il en lui
-indiquant du bout de sa brosse une esquisse dont les couleurs étaient
-encore humides.
-
---Et que mets-tu dans ton sac par année, maintenant?
-
---Malheureusement je ne suis encore connu que des peintres. Je suis
-appuyé par Schinner qui doit me procurer des travaux au château de
-Presles où j'irai vers octobre faire des arabesques, des encadrements,
-des ornements très-bien payés par le comte de Sérizy. Avec ces
-_brocantes-là_, avec les commandes des marchands, je pourrai désormais
-faire dix-huit cents à deux mille francs, tous frais payés. Bah! à
-l'Exposition prochaine, je présenterai ce tableau-là; s'il est goûté,
-mon affaire sera faite: mes amis en sont contents.
-
---Je ne m'y connais pas, dit Philippe d'une voix douce qui força Joseph
-à le regarder.
-
---Qu'as-tu? demanda l'artiste en trouvant son frère pâli.
-
---Je voudrais savoir en combien de temps tu ferais mon portrait.
-
---Mais en travaillant toujours, si le temps est clair, en trois ou
-quatre jours j'aurai fini.
-
---C'est trop de temps, je n'ai que la journée à te donner. Ma pauvre
-mère m'aime tant que je voulais lui laisser ma ressemblance. N'en
-parlons plus.
-
---Eh! bien, est-ce que tu t'en vas encore?
-
---Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air faussement
-gai.
-
---Ah ça! Philippe, mon ami, qu'as-tu? Si c'est quelque chose de grave,
-je suis un homme, je ne suis pas un niais; je m'apprête à de rudes
-combats; et, s'il faut de la discrétion, j'en aurai.
-
---Est-ce sûr?
-
---Sur mon honneur.
-
---Tu ne diras rien à qui que ce soit au monde?
-
---A personne.
-
---Eh! bien, je vais me brûler le cervelle.
-
---Toi! tu vas donc te battre?
-
---Je vais me tuer.
-
---Et pourquoi?
-
---J'ai pris onze mille francs dans ma caisse, et je dois rendre mes
-comptes demain, mon cautionnement sera diminué de moitié; notre pauvre
-mère sera réduite à six cents francs de rente. Ça! ce n'est rien, je
-pourrais lui rendre plus tard une fortune; mais je suis déshonoré! Je
-ne veux pas vivre dans le déshonneur.
-
---Tu ne seras pas déshonoré pour avoir restitué, mais tu perdras ta
-place, il ne te restera plus que les cinq cents francs de ta croix, et
-avec cinq cents francs on peut vivre.
-
---Adieu! dit Philippe qui descendit rapidement et ne voulut rien
-entendre.
-
-Joseph quitta son atelier et descendit chez sa mère pour déjeuner; mais
-la confidence de Philippe lui avait ôté l'appétit. Il prit la Descoings
-à part et lui dit l'affreuse nouvelle. La vieille femme fit une
-épouvantable exclamation, laissa tomber un poêlon de lait qu'elle avait
-à la main, et se jeta sur une chaise. Agathe accourut. D'exclamations
-en exclamations, la fatale vérité fut avouée à la mère.
-
---Lui! manquer à l'honneur! le fils de Bridau prendre dans la caisse
-qui lui est confiée!
-
-La veuve trembla de tous ses membres, ses yeux s'agrandirent, devinrent
-fixes, elle s'assit et fondit en larmes.
-
---Où est-il? s'écria-t-elle au milieu de ses sanglots. Peut-être
-s'est-il jeté dans la Seine!
-
---Il ne faut pas vous désespérer, dit la Descoings, parce que le pauvre
-garçon a rencontré une mauvaise femme, et qu'elle lui a fait faire
-des folies. Mon Dieu! cela se voit souvent. Philippe a eu jusqu'à son
-retour tant d'infortunes, et il a eu si peu d'occasions d'être heureux
-et aimé, qu'il ne faut pas s'étonner de sa passion pour cette créature.
-Toutes les passions mènent à des excès! J'ai dans ma vie un reproche de
-ce genre à me faire, et je me crois cependant une honnête femme! Une
-seule faute ne fait pas le vice! Et puis, après tout, il n'y a que ceux
-qui ne font rien qui ne se trompent pas!
-
-Le désespoir d'Agathe l'accablait tellement que la Descoings et Joseph
-furent obligés de diminuer la faute de Philippe en lui disant que dans
-toutes les familles il arrivait de ces sortes d'affaires.
-
---Mais il a vingt-huit ans, s'écriait Agathe, et ce n'est plus un
-enfant.
-
-Mot terrible et qui révèle combien la pauvre femme pensait à la
-conduite de son fils.
-
---Ma mère, je t'assure qu'il ne songeait qu'à ta peine et au tort qu'il
-te fait, lui dit Joseph.
-
---Oh! mon Dieu, qu'il revienne! qu'il vive, et je lui pardonne tout!
-s'écria la pauvre mère à l'esprit de laquelle s'offrit l'horrible
-tableau de Philippe retiré mort de l'eau.
-
-Un sombre silence régna pendant quelques instants. La journée se passa
-dans les plus cruelles alternatives. Tous les trois ils s'élançaient
-à la fenêtre du salon au moindre bruit, et se livraient à une foule
-de conjectures. Pendant le temps où sa famille se désolait, Philippe
-mettait tranquillement tout en ordre à sa caisse. Il eut l'audace de
-rendre ses comptes en disant que, craignant quelque malheur, il avait
-les onze mille francs chez lui. Le drôle sortit à quatre heures en
-prenant cinq cents francs de plus à sa caisse, et monta froidement
-au jeu, où il n'était pas allé depuis qu'il occupait sa place, car
-il avait bien compris qu'un caissier ne peut pas hanter les maisons
-de jeu. Ce garçon ne manquait pas de calcul. Sa conduite postérieure
-prouvera d'ailleurs qu'il tenait plus de son aïeul Rouget que de son
-vertueux père. Peut-être eût-il fait un bon général; mais, dans sa
-vie privée, il fut un de ces profonds scélérats qui abritent leurs
-entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la
-légalité et sous le toit discret de la famille. Philippe garda tout
-son sang-froid dans cette suprême entreprise. Il gagna d'abord et
-alla jusqu'à une masse de six mille francs; mais il se laissa éblouir
-par le désir de terminer son incertitude d'un coup. Il quitta le
-Trente-et-Quarante en apprenant qu'à la roulette la Noire venait de
-passer seize fois; il alla jouer cinq mille francs sur la Rouge, et
-la Noire sortit encore une dix-septième fois. Le colonel mit alors
-son billet de mille francs sur la Noire et gagna. Malgré cette
-étonnante entente du hasard, il avait la tête fatiguée; et, quoiqu'il
-le sentît, il voulut continuer; mais le sens divinatoire qu'écoutent
-les joueurs et qui procède par éclairs était altéré déjà. Vinrent des
-intermittences qui sont la perte des joueurs. La lucidité, de même que
-les rayons du soleil, n'a d'effet que par la fixité de la ligne droite,
-elle ne devine qu'à la condition de ne pas rompre son regard; elle se
-trouble dans les sautillements de la chance. Philippe perdit tout.
-Après de si fortes épreuves, l'âme la plus insouciante comme la plus
-intrépide s'affaisse. Aussi, en revenant chez lui, Philippe pensait-il
-d'autant moins à sa promesse de suicide, qu'il n'avait jamais voulu se
-tuer. Il ne songeait plus ni à sa place perdue, ni à son cautionnement
-entamé, ni à sa mère, ni à Mariette, la cause de sa ruine; il allait
-machinalement. Quand il entra, sa mère en pleurs, la Descoings et son
-frère lui sautèrent au cou, l'embrassèrent et le portèrent avec joie au
-coin du feu.
-
---Tiens! pensa-t-il, l'annonce a fait son effet.
-
-Ce monstre prit alors d'autant mieux une figure de circonstance que la
-séance au jeu l'avait profondément ému. En voyant son atroce Benjamin
-pâle et défait, la pauvre mère se mit à ses genoux, lui baisa les
-mains, se les mit sur le cœur et le regarda long-temps les yeux pleins
-de larmes.
-
---Philippe, lui dit-elle d'une voix étouffée, promets-moi de ne pas te
-tuer, nous oublierons tout!
-
-Philippe regarda son frère attendri, la Descoings qui avait la larme à
-l'œil; il se dit à lui-même:--C'est de bonnes gens! il prit alors sa
-mère, la releva, l'assit sur ses genoux, la pressa sur son cœur, et lui
-dit à l'oreille en l'embrassant:--Tu me donnes une seconde fois la vie!
-
-La Descoings trouva le moyen de servir un excellent dîner, d'y joindre
-deux bouteilles de vieux vin, et un peu de liqueur des îles, trésor
-provenant de son ancien fonds.
-
---Agathe, il faut lui laisser fumer ses cigares! dit-elle au dessert.
-Et elle offrit des cigares à Philippe.
-
-Les deux pauvres créatures avaient imaginé qu'en laissant prendre
-toutes ses aises à ce garçon, il aimerait la maison et s'y tiendrait,
-et toutes deux essayèrent de s'habituer à la fumée du tabac qu'elles
-exécraient. Cet immense sacrifice ne fut pas même aperçu par Philippe.
-Le lendemain Agathe avait vieilli de dix années. Une fois ses
-inquiétudes calmées, la réflexion vint, et la pauvre femme ne put
-fermer l'œil pendant cette horrible nuit. Elle allait être réduite à
-six cents francs de rente. Comme toutes les femmes grasses et friandes,
-la Descoings, douée d'une toux catarrhale opiniâtre, devenait lourde;
-son pas dans l'escalier retentissait comme des coups de bûche; elle
-pouvait donc mourir de moment en moment; avec elle, disparaîtraient
-quatre mille francs. N'était-il pas ridicule de compter sur cette
-ressource? Que faire? que devenir? Décidée à se mettre à garder des
-malades plutôt que d'être à charge à ses enfants, Agathe ne songeait
-pas à elle. Mais que ferait Philippe réduit aux cinq cents francs de sa
-croix d'officier de la Légion-d'Honneur? Depuis onze ans, la Descoings,
-en donnant mille écus chaque année, avait payé presque deux fois sa
-dette, et continuait à immoler les intérêts de son petit-fils à ceux
-de la famille Bridau. Quoique tous les sentiments probes et rigoureux
-d'Agathe fussent froissés au milieu de ce désastre horrible, elle se
-disait:--Pauvre garçon, est-ce sa faute? il est fidèle à ses serments.
-Moi, j'ai eu tort de ne pas le marier. Si je lui avais trouvé une
-femme, il ne se serait pas lié avec cette danseuse. Il est si fortement
-constitué!...
-
-La vieille commerçante avait aussi réfléchi, pendant la nuit, à la
-manière de sauver l'honneur de la famille. Au jour, elle quitta son lit
-et vint dans la chambre de son amie.
-
---Ce n'est ni à vous ni à Philippe à traiter cette affaire délicate,
-lui dit-elle. Si nos deux vieux amis, Claparon et du Bruel sont morts,
-il nous reste le père Desroches qui a une bonne judiciaire, et je vais
-aller chez lui ce matin. Desroches dira que Philippe a été victime
-de sa confiance dans un ami; que sa faiblesse, en ce genre, le rend
-tout à fait impropre à gérer une caisse. Ce qui lui arrive aujourd'hui
-pourrait recommencer. Philippe préférera donner sa démission, il ne
-sera donc pas renvoyé.
-
-Agathe, en voyant par ce mensonge officieux l'honneur de son fils mis
-à couvert, au moins aux yeux des étrangers, embrassa la Descoings, qui
-sortit arranger cette horrible affaire. Philippe avait dormi du sommeil
-des justes.
-
---Elle est rusée, la vieille! dit-il en souriant quand Agathe apprit à
-son fils pourquoi leur déjeuner était retardé.
-
-Le vieux Desroches, le dernier ami de ces deux pauvres femmes, et qui,
-malgré la dureté de son caractère, se souvenait toujours d'avoir été
-placé par Bridau, s'acquitta, en diplomate consommé, de la mission
-délicate que lui confia la Descoings. Il vint dîner avec la famille,
-avertir Agathe d'aller signer le lendemain au Trésor, rue Vivienne, le
-transfert de la partie de la rente vendue, et de retirer le coupon de
-six cents francs qui lui restait. Le vieil employé ne quitta pas cette
-maison désolée sans avoir obtenu de Philippe de signer une pétition au
-Ministre de la Guerre par laquelle il demandait sa réintégration dans
-les cadres de l'armée. Desroches promit aux deux femmes de suivre la
-pétition dans les Bureaux de la Guerre, et de profiter du triomphe du
-duc sur Philippe chez la danseuse pour obtenir protection de ce grand
-seigneur.
-
---Avant trois mois, il sera lieutenant-colonel dans le régiment du duc
-de Maufrigneuse, et vous serez débarrassées de lui.
-
-Desroches s'en alla comblé des bénédictions des deux femmes et de
-Joseph. Quant au journal, deux mois après, selon les prévisions de
-Finot, il cessa de paraître. Ainsi la faute de Philippe n'eut, dans le
-monde, aucune portée. Mais la maternité d'Agathe avait reçu la plus
-profonde blessure. Sa croyance en son fils une fois ébranlée, elle
-vécut dès lors en des transes perpétuelles, mêlées de satisfactions
-quand elle voyait ses sinistres appréhensions trompées.
-
-Lorsque les hommes doués du courage physique mais lâches et ignobles au
-moral, comme l'était Philippe, ont vu la nature des choses reprenant
-son cours autour d'eux après une catastrophe où leur moralité s'est
-à peu près perdue, cette complaisance de la famille ou des amitiés
-est pour eux une prime d'encouragement. Ils comptent sur l'impunité:
-leur esprit faussé, leurs passions satisfaites les portent à étudier
-comment ils ont réussi à tourner les lois sociales, et ils deviennent
-alors horriblement adroits. Quinze jours après, Philippe, redevenu
-l'homme oisif, ennuyé, reprit donc fatalement sa vie de café, ses
-stations embellies de petits verres, ses longues parties de billard
-au punch, sa séance de nuit au jeu où il risquait à propos une faible
-mise, et réalisait un petit gain qui suffisait à l'entretien de son
-désordre. En apparence économe, pour mieux tromper sa mère et la
-Descoings, il portait un chapeau presque crasseux, pelé sur le tour
-et aux bords, des bottes rapiécées, une redingote râpée où brillait
-à peine sa rosette rouge, brunie par un long séjour à la boutonnière
-et salie par des gouttes de liqueur ou de café. Ses gants verdâtres
-en peau de daim lui duraient long-temps. Enfin il n'abandonnait son
-col de satin qu'au moment où il ressemblait à de la bourre. Mariette
-fut le seul amour de ce garçon; aussi la trahison de cette danseuse
-lui endurcit-elle beaucoup le cœur. Quand par hasard il réalisait des
-gains inespérés, ou s'il soupait avec son vieux camarade Giroudeau,
-Philippe s'adressait à la Vénus des carrefours par une sorte de
-dédain brutal pour le sexe entier. Régulier d'ailleurs, il déjeunait,
-dînait au logis, et rentrait toutes les nuits vers une heure. Trois
-mois de cette vie horrible rendirent quelque confiance à la pauvre
-Agathe. Quant à Joseph, qui travaillait au tableau magnifique auquel
-il dut sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son
-petit-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait
-au peintre des soins maternels; elle lui portait à déjeuner le matin,
-elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses bottes. Le peintre
-ne se montrait guère qu'au dîner, et ses soirées appartenaient à ses
-amis du Cénacle. Il lisait d'ailleurs beaucoup, il se donnait cette
-profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soi-même, et
-à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt et trente
-ans. Agathe, voyant peu Joseph, et sans inquiétude sur son compte,
-n'existait que par Philippe, qui seul lui donnait les alternatives de
-craintes soulevées, de terreurs apaisées qui sont un peu la vie des
-sentiments, et tout aussi nécessaires à la maternité qu'à l'amour.
-Desroches qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de son
-ancien chef et ami, lui donnait des espérances: le duc de Maufrigneuse
-avait demandé Philippe dans son régiment, le Ministre de la Guerre se
-faisait faire un rapport; et, comme le nom de Bridau ne se trouvait
-sur aucune liste de police, sur aucun dossier de palais, dans les
-premiers mois de l'année prochaine Philippe recevrait sa lettre de
-service et de réintégration. Pour réussir, Desroches avait mis toutes
-ses connaissances en mouvement, ses informations à la préfecture
-de police lui apprirent alors que Philippe allait tous les soirs
-au jeu, et il jugea nécessaire de confier ce secret à la Descoings
-seulement, en l'engageant à surveiller le futur lieutenant-colonel,
-car un éclat pouvait tout perdre; pour le moment, le Ministre de la
-Guerre n'irait pas rechercher si Philippe était joueur. Or, une fois
-sous les drapeaux, le lieutenant-colonel abandonnerait une passion
-née de son désœuvrement. Agathe, qui le soir n'avait plus personne,
-lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se
-tirait les cartes, s'expliquait ses rêves et appliquait les règles de
-la _cabale_ à ses mises. Cette joueuse obstinée ne manquait jamais
-un tirage: elle poursuivait son terne, qui n'était pas encore sorti.
-Ce terne allait avoir vingt et un ans, il atteignait à sa majorité.
-La vieille actionnaire fondait beaucoup d'espoir sur cette puérile
-circonstance. L'un des numéros était resté au fond de toutes les roues
-depuis la création de la loterie; aussi la Descoings chargeait-elle
-énormément ce numéro et toutes les combinaisons de ces trois chiffres.
-Le dernier matelas de son lit servait de dépôt aux économies de la
-pauvre vieille; elle le décousait, y mettait la pièce d'or conquise
-sur ses besoins, bien enveloppée de laine, et le recousait après. Elle
-voulait, au dernier tirage de Paris, risquer toutes ses économies sur
-les combinaisons de son terne chéri. Cette passion, si universellement
-condamnée, n'a jamais été étudiée. Personne n'y a vu l'opium de la
-misère. La loterie, la plus puissante fée du monde, ne développait-elle
-pas des espérances magiques? Le coup de roulette qui faisait voir
-aux joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait que ce que
-dure un éclair; tandis que la loterie donnait cinq jours d'existence
-à ce magnifique éclair. Quelle est aujourd'hui la puissance sociale
-qui peut, pour quarante sous, vous rendre heureux pendant cinq jours
-et vous livrer idéalement tous les bonheurs de la civilisation? Le
-tabac, impôt mille fois plus immoral que le jeu, détruit le corps,
-attaque l'intelligence, il hébète une nation; tandis que la loterie
-ne causait pas le moindre malheur de ce genre. Cette passion était
-d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les
-tirages, et par la roue que chaque joueur affectionnait. La Descoings
-ne mettait que sur la roue de Paris. Dans l'espoir de voir triompher
-ce terne nourri depuis vingt ans, elle s'était soumise à d'énormes
-privations pour pouvoir faire en toute liberté sa mise du dernier
-tirage de l'année. Quand elle avait des rêves cabalistiques, car tous
-les rêves ne correspondaient point aux nombres de la loterie, elle
-allait les raconter à Joseph, car il était le seul être qui l'écoutât,
-non-seulement sans la gronder, mais en lui disant de ces douces paroles
-par lesquelles les artistes consolent les folies de l'esprit. Tous
-les grands talents respectent et comprennent les passions vraies, ils
-se les expliquent et en retrouvent les racines dans le cœur ou dans
-la tête. Selon Joseph, son frère aimait le tabac et les liqueurs,
-sa vieille maman Descoings aimait les ternes, sa mère aimait Dieu,
-Desroches fils aimait les procès, Desroches père aimait la pêche à la
-ligne, tout le monde, disait-il, aimait quelque chose. Il aimait, lui,
-le beau idéal en tout; il aimait la poésie de Byron, la peinture de
-Géricault, la musique de Rossini, les romans de Walter Scott.
-
---Chacun son goût, maman, s'écria-t-il. Seulement votre terne lanterne
-beaucoup.
-
---Il sortira, tu seras riche, et mon petit Bixiou aussi!
-
---Donnez tout à votre petit-fils, s'écriait Joseph. Au surplus, faites
-comme vous voudrez!
-
---Hé! s'il sort, j'en aurais assez pour tout le monde. Toi, d'abord, tu
-auras un bel atelier, tu ne te priveras pas d'aller aux Italiens pour
-payer tes modèles et ton marchand de couleurs. Sais-tu, mon enfant, lui
-dit-elle, que tu ne me fais pas jouer un beau rôle dans ce tableau-là?
-
-Par économie, Joseph avait fait poser la Descoings dans son
-magnifique tableau d'une jeune courtisane amenée par une vieille
-femme chez un sénateur vénitien. Ce tableau, un des chefs-d'œuvre de
-la peinture moderne, pris par Gros lui-même pour un Titien, prépara
-merveilleusement les jeunes artistes à reconnaître et à proclamer la
-supériorité de Joseph au salon de 1823.
-
---Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes, lui
-répondit-il gaiement, et pourquoi vous inquiéteriez-vous de ceux qui
-ne vous connaissent pas?
-
-[Illustration: LA VEUVE DESCOINGS.
-
-Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs
-d'une pomme de reinette a Pâques.
-
-UN MÉNAGE DE GARÇON.]
-
-Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs
-d'une pomme de reinette à Pâques. Ses rides s'étaient formées dans
-la plénitude de sa chair, devenue froide et douillette. Ses yeux,
-pleins de vie, semblaient animés par une pensée encore jeune et
-vivace qui pouvait d'autant mieux passer pour une pensée de cupidité
-qu'il y a toujours quelque chose de cupide chez le joueur. Son visage
-grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une
-arrière-pensée enterrée au fond du cœur. Sa passion exigeait le
-secret. Elle avait dans le mouvement des lèvres quelques indices de
-gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femme que
-vous connaissez, l'œil pouvait-il s'y tromper. Elle présentait donc
-un admirable modèle de la vieille femme que Bridau voulait peindre.
-Coralie, jeune actrice d'une beauté sublime, morte à la fleur de l'âge,
-la maîtresse d'un jeune poète, un ami de Bridau, Lucien de Rubempré,
-lui avait donné l'idée de ce tableau. On accusa cette belle toile
-d'être un pastiche, quoiqu'elle fût une splendide mise en scène de
-trois portraits. Michel Chrestien, un des jeunes gens du Cénacle, avait
-prêté pour le sénateur sa tête républicaine, sur laquelle Joseph jeta
-quelques tons de maturité, de même qu'il força l'expression du visage
-de la Descoings. Ce grand tableau qui devait faire tant de bruit,
-et qui suscita tant de haines, tant de jalousies et d'admiration à
-Joseph, était ébauché; mais contraint d'en interrompre l'exécution
-pour faire des travaux de commande afin de vivre, il copiait les
-tableaux des vieux maîtres en se pénétrant de leurs procédés; aussi
-sa brosse est-elle une des plus savantes. Son bon sens d'artiste lui
-avait suggéré l'idée de cacher à la Descoings et à sa mère les gains
-qu'il commençait à récolter, en leur voyant à l'une et à l'autre
-une cause de ruine dans Philippe et dans la loterie. L'espèce de
-sang-froid déployé par le soldat dans sa catastrophe, le calcul caché
-sous le prétendu suicide et que Joseph découvrit, le souvenir des
-fautes commises dans une carrière qu'il n'aurait pas dû abandonner,
-enfin les moindres détails de la conduite de son frère, avaient fini
-par dessiller les yeux de Joseph. Cette perspicacité manque rarement
-aux peintres: occupés pendant des journées entières, dans le silence
-de leurs ateliers, à des travaux qui laissent jusqu'à un certain
-point la pensée libre, ils ressemblent un peu aux femmes; leur esprit
-peut tourner autour des petits faits de la vie et en pénétrer le
-sens caché. Joseph avait acheté un de ces bahuts magnifiques, alors
-ignorés de la mode, pour en décorer un coin de son atelier où se
-portait la lumière qui papillotait dans les bas-reliefs, en donnant
-tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du seizième siècle. Il
-y reconnut l'existence d'une cachette, et y accumulait un pécule de
-prévoyance. Avec la confiance naturelle aux vrais artistes, il mettait
-habituellement l'argent qu'il s'accordait pour sa dépense du mois dans
-une tête de mort placée sur une des cases du bahut. Depuis le retour
-de son frère au logis, il trouvait un désaccord constant entre le
-chiffre de ses dépenses et celui de cette somme. Les cent francs du
-mois disparaissaient avec une incroyable vitesse. En ne trouvant rien,
-après n'avoir dépensé que quarante à cinquante francs, il se dit une
-première fois: Il paraît que mon argent a pris la poste! Une seconde
-fois, il fit attention à ses dépenses; mais il eut beau compter, comme
-Robert-Macaire, seize et cinq font vingt-trois, il ne s'y retrouva
-point. En s'apercevant, pour la troisième fois, d'une plus forte
-erreur, il communiqua ce sujet de peine à la vieille Descoings, par
-laquelle il se sentait aimé de cet amour maternel, tendre, confiant,
-crédule, enthousiaste qui manquait à sa mère, quelque bonne qu'elle
-fût, et tout aussi nécessaire aux commencements de l'artiste que les
-soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils aient des plumes. A
-elle seule, il pouvait confier ces horribles soupçons. Il était sûr de
-ses amis comme de lui-même, la Descoings ne lui prenait certes rien
-pour mettre à la loterie; et, à cette idée qu'il exprima, la pauvre
-femme se tordit les mains; Philippe seul pouvait donc commettre ce
-petit vol domestique.
-
---Pourquoi ne me demande-t-il pas ce dont il a besoin? s'écria Joseph
-en prenant de la couleur sur sa palette et brouillant tous les tons
-sans s'en apercevoir. Lui refuserais-je de l'argent?
-
---Mais c'est dépouiller un enfant, s'écria la Descoings dont le visage
-exprima la plus profonde horreur.
-
---Non, reprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la
-sienne; mais il devrait m'avertir.
-
---Mets ce matin une somme fixe en monnaie et n'y touche pas, lui dit la
-Descoings, je saurai qui vient à ton atelier; et, s'il n'y a que lui
-qui y soit entré, tu auras une certitude.
-
-Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts forcés que
-lui faisait son frère. Philippe entrait dans l'atelier quand Joseph
-n'y était pas, et y prenait les petites sommes qui lui manquaient.
-L'artiste trembla pour son petit trésor.
-
---Attends! attends! je vais te pincer, mon gaillard, dit-il à la
-Descoings en riant.
-
---Et tu feras bien; nous devons le corriger, car je ne suis pas non
-plus sans trouver quelquefois du déficit dans ma bourse. Mais le pauvre
-garçon, il lui faut du tabac, il en a l'habitude.
-
---Pauvre garçon, pauvre garçon, reprit l'artiste, je suis un peu de
-l'avis de Fulgence et de Bixiou: Philippe nous tire constamment aux
-jambes; tantôt il se fourre dans les émeutes et il faut l'envoyer en
-Amérique, il coûte alors douze mille francs à notre mère; il ne sait
-rien trouver dans les forêts du Nouveau-Monde, et son retour coûte
-autant que son départ. Sous prétexte d'avoir répété deux mots de
-Napoléon à un général, Philippe se croit un grand militaire et obligé
-de faire la grimace aux Bourbons; en attendant, il s'amuse, il voyage,
-il voit du pays; moi, je ne donne pas dans la colle de ses malheurs, il
-n'a pas la mine d'un homme à ne pas être au mieux partout! On trouve à
-mon gaillard une excellente place, il mène une vie de Sardanapale avec
-une fille d'Opéra, mange la grenouille d'un journal, et coûte encore
-douze mille francs à notre mère. Certes, pour ce qui me regarde, je
-m'en bats l'œil; mais Philippe mettra la pauvre femme sur la paille.
-Il me regarde comme rien du tout, parce que je n'ai pas été dans les
-Dragons de la Garde! Et c'est peut-être moi qui ferai vivre cette
-bonne chère mère dans ses vieux jours, tandis que, s'il continue, ce
-soudard finira je ne sais comment. Bixiou me disait:--C'est un fameux
-farceur, ton frère! Eh! bien, votre petit-fils a raison: Philippe
-inventera quelque frasque où l'honneur de la famille sera compromis,
-et il faudra trouver encore des dix ou douze mille francs! Il joue
-tous les soirs, il laisse tomber sur l'escalier, quand il rentre soûl
-comme un templier, des cartes piquées qui lui ont servi à marquer les
-tours de la Rouge et de la Noire. Le père Desroches se remue pour faire
-rentrer Philippe dans l'armée, et moi je crois qu'il serait, ma parole
-d'honneur! au désespoir de reservir. Auriez-vous cru qu'un garçon qui
-a de si beaux yeux bleus, si limpides, et un air de chevalier Bayard,
-tournerait au Sacripan?
-
-Malgré la sagesse et le sang-froid avec lesquels Philippe jouait ses
-masses le soir, il éprouvait de temps en temps ce que les joueurs
-appellent des _lessives_. Poussé par l'irrésistible désir d'avoir
-l'enjeu de sa soirée, dix francs, il faisait alors main-basse dans le
-ménage sur l'argent de son frère, sur celui que la Descoings laissait
-traîner, ou sur celui d'Agathe. Une fois déjà la pauvre veuve avait
-eu, dans son premier sommeil, une épouvantable vision: Philippe était
-entré dans sa chambre, il y avait pris dans les poches de sa robe tout
-l'argent qui s'y trouvait. Agathe avait feint de dormir, mais elle
-avait alors passé le reste de la nuit à pleurer. Elle y voyait clair.
-Une faute n'est pas le vice, avait dit la Descoings; mais, après de
-constantes récidives, le vice fut visible. Agathe n'en pouvait plus
-douter, son fils le plus aimé n'avait ni délicatesse ni honneur. Le
-lendemain de cette affreuse vision, après le déjeuner, avant que
-Philippe ne partît, elle l'avait attiré dans sa chambre pour le prier,
-avec le ton de la supplication, de lui demander l'argent qui lui
-serait nécessaire. Les demandes se renouvelèrent alors si souvent que,
-depuis quinze jours, Agathe avait épuisé toutes ses économies. Elle se
-trouvait sans un liard, elle pensait à travailler; elle avait pendant
-plusieurs soirées discuté avec la Descoings les moyens de gagner de
-l'argent par son travail. Déjà la pauvre mère était aller demander
-de la tapisserie à remplir au _Père de famille_, ouvrage qui donne
-environ vingt sous par jour. Malgré la profonde discrétion de sa nièce,
-la Descoings avait bien deviné le motif de cette envie de gagner de
-l'argent par un travail de femme. Les changements de la physionomie
-d'Agathe étaient d'ailleurs assez éloquents: son frais visage se
-desséchait, la peau se collait aux tempes, aux pommettes, et le front
-se ridait; les yeux perdaient de leur limpidité; évidemment quelque
-feu intérieur la consumait, elle pleurait pendant la nuit; mais ce qui
-causait le plus de ravages était la nécessité de taire ses douleurs,
-ses souffrances, ses appréhensions. Elle ne s'endormait jamais avant
-que Philippe ne fût rentré, elle l'attendait dans la rue, elle avait
-étudié les variations de sa voix, de sa démarche, le langage de sa
-canne traînée sur le pavé. Elle n'ignorait rien; elle savait à quel
-degré d'ivresse Philippe était arrivé, elle tremblait en l'entendant
-trébucher dans les escaliers; elle y avait une nuit ramassé des pièces
-d'or à l'endroit où il s'était laissé tomber; quand il avait bu et
-gagné, sa voix était enrouée, sa canne traînait; mais quand il avait
-perdu, son pas avait quelque chose de sec, de net, de furieux; il
-chantonnait d'une voix claire et tenait sa canne en l'air, au port
-d'armes; au déjeuner, quand il avait gagné, sa contenance était gaie et
-presque affectueuse; il badinait avec grossièreté, mais il badinait
-avec la Descoings, avec Joseph et avec sa mère; sombre, au contraire,
-quand il avait perdu, sa parole brève et saccadée, son regard dur, sa
-tristesse effrayaient. Cette vie de débauche et l'habitude des liqueurs
-changeaient de jour en jour cette physionomie jadis si belle. Les
-veines du visage étaient injectées de sang, les traits grossissaient,
-les yeux perdaient leurs cils et se desséchaient. Enfin, peu soigneux
-de sa personne, Philippe exhalait les miasmes de l'estaminet, une odeur
-de bottes boueuses qui, pour un étranger, eût semblé le sceau de la
-crapule.
-
---Vous devriez bien, dit la Descoings à Philippe dans les premiers
-jours de décembre, vous faire faire des vêtements neufs de la tête aux
-pieds.
-
---Et qui les payera? répondit-il d'une voix aigre. Ma pauvre mère n'a
-plus le sou; moi j'ai cinq cents francs par an. Il faudrait un an de
-ma pension pour avoir des habits, et j'ai engagé ma pension pour trois
-ans...
-
---Et pourquoi? dit Joseph.
-
---Une dette d'honneur. Giroudeau avait pris mille francs à Florentine
-pour me les prêter... Je ne suis pas flambant, c'est vrai; mais quand
-on pense que Napoléon est à Sainte-Hélène et vend son argenterie pour
-vivre, les soldats qui lui sont fidèles peuvent bien marcher sur leurs
-tiges, dit-il en montrant ses bottes sans talons. Et il sortit.
-
---Ce n'est pas un mauvais garçon, dit Agathe, il a de bons sentiments.
-
---On peut aimer l'Empereur et faire sa toilette, dit Joseph. S'il
-avait soin de lui-même et de ses habits, il n'aurait pas l'air d'un
-va-nu-pieds!
-
---Joseph, il faut avoir de l'indulgence pour ton frère, dit Agathe. Tu
-fais ce que tu veux, toi! tandis qu'il n'est certes pas à sa place.
-
---Pourquoi l'a-t-il quittée? demanda Joseph. Qu'importe qu'il y ait les
-punaises de Louis XVIII ou le coucou de Napoléon sur les drapeaux, si
-ces chiffons sont français? La France est la France! Je peindrais pour
-le diable, moi! Un soldat doit se battre, s'il est soldat, pour l'amour
-de l'art. Et s'il était resté tranquillement à l'armée, il serait
-général aujourd'hui...
-
---Vous êtes injustes pour lui, dit Agathe. Ton père, qui adorait
-l'Empereur, l'eût approuvé. Mais enfin il consent à rentrer dans
-l'armée! Dieu connaît le chagrin que cause à ton frère ce qu'il
-regarde comme une trahison.
-
-Joseph se leva pour monter à son atelier; mais Agathe le prit par la
-main, et lui dit:--Sois bon pour ton frère, il est si malheureux!
-
-Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui
-disait de ménager la susceptibilité de sa mère, en lui faisant observer
-combien elle changeait, et combien de souffrances intérieures ce
-changement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand étonnement.
-
---Joseph, mon petit, lui dit-il d'un air dégagé, j'ai bien besoin
-d'argent. Nom d'une pipe! je dois pour trente francs de cigares à mon
-bureau de tabac, et je n'ose point passer devant cette maudite boutique
-sans les payer. Voici dix fois que je les promets.
-
---Eh! bien, j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête.
-
---Mais j'ai tout pris, hier soir, après le dîner.
-
---Il y avait quarante-cinq francs...
-
---Eh! oui, c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvés.
-Ai-je mal fait? reprit-il.
-
---Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, je ferais
-comme toi; seulement, avant de prendre, je te demanderais si cela te
-convient.
-
---C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux
-te voir prenant comme moi, sans rien dire: il y a plus de confiance. A
-l'armée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une
-mauvaise, on change avec lui.
-
---Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant!
-
---Oh! des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi,
-tu n'as pas d'argent?
-
---Non, dit Joseph qui ne voulait pas montrer sa cachette.
-
---Dans quelques jours nous serons riches, dit la Descoings.
-
---Oui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, au tirage de
-Paris. Il faudra que vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous
-enrichir tous.
-
---Un terne sec de deux cents francs donne trois millions, sans compter
-les ambes et les extraits déterminés.
-
---A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il
-vous faut! s'écria Philippe.
-
-La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent.
-En effet, Philippe se demandait dans l'escalier:--Où cette vieille
-sorcière peut-elle cacher l'argent de sa mise? C'est de l'argent perdu,
-je l'emploierais si bien! Avec quatre masses de cinquante francs on
-peut gagner deux cent mille francs! et c'est un peu plus sûr que la
-réussite d'un terne! Il cherchait en lui-même la cachette probable
-de la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et
-y restait longtemps, elle se confessait sans doute et se préparait
-à communier. On était à la veille de Noël, la Descoings devait
-nécessairement aller acheter quelques friandises pour le réveillon;
-mais aussi peut-être ferait-elle en même temps sa mise. La loterie
-avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon,
-de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le
-25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat
-étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi,
-Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie; mais elle en
-avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit
-d'avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller chercher
-elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas, rue Guénégaud, et qui
-vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le
-lit: il le défit, tâta les matelas avant d'interroger le bois; et, au
-dernier matelas, il palpa les pièces d'or enveloppées de papier. Il eut
-bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons; puis, sans prendre
-la peine de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté
-pour que la Descoings ne s'aperçût de rien.
-
-Le joueur détala d'un pied agile, en se proposant de jouer à trois
-reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois
-pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque
-à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que
-l'administration redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des
-tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement. Mais
-avant d'obtenir cette expérience on perdait des fortunes. Toute la
-philosophie des fermiers et leur gain venaient de l'impassibilité de
-leur caisse, des coups égaux appelés _le refait_ dont la moitié restait
-acquise à la Banque, et de l'insigne mauvaise foi autorisée par le
-gouvernement qui consistait à ne tenir, à ne payer que facultativement
-les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu, qui refusait la partie du
-joueur riche et de sang-froid, dévorait la fortune du joueur assez
-sottement entêté pour se laisser griser par le rapide mouvement de
-cette machine. Les tailleurs du Trente-et-Quarante allaient presque
-aussi vite que la Roulette. Philippe avait fini par acquérir ce
-sang-froid de général en chef qui permet de conserver l'œil clair et
-l'intelligence nette au milieu du tourbillon des choses. Il était
-arrivé à cette haute politique du jeu qui, disons-le en passant,
-faisait vivre à Paris un millier de personnes assez fortes pour
-contempler tous les soirs un abîme sans avoir le vertige. Avec ses
-quatre cents francs, Philippe résolut de faire fortune dans cette
-journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda
-deux cents francs dans sa poche. A trois heures, il vint au salon
-maintenant occupé par le théâtre du Palais-Royal, où les banquiers
-tenaient les plus fortes sommes. Il sortit une demi-heure après riche
-de sept mille francs. Il alla voir Florentine, à laquelle il devait
-cinq cents francs, il les lui rendit, et lui proposa de souper au
-Rocher de Cancale après le spectacle. En revenant il passa rue du
-Sentier, au bureau du journal, prévenir son ami Giroudeau du gala
-projeté. A six heures Philippe gagna vingt-cinq mille francs, et sortit
-au bout de dix minutes en se tenant parole. Le soir, à dix heures, il
-avait gagné soixante-quinze mille francs. Après le souper, qui fut
-magnifique, ivre et confiant Philippe revint au jeu vers minuit. A
-l'encontre de la loi qu'il s'était imposée, il joua pendant une heure,
-et doubla sa fortune. Les banquiers à qui, par sa manière de jouer,
-il avait extirpé cent cinquante mille francs, le regardaient avec
-curiosité.
-
---Sortira-t-il, restera-t-il? se disaient-ils par un regard. S'il
-reste, il est perdu.
-
-Philippe crut être dans une veine de bonheur, et resta. Vers trois
-heures du matin, les cent cinquante mille francs étaient rentrés dans
-la caisse des jeux. L'officier, qui avait considérablement bu du grog
-en jouant, sortit dans un état d'ivresse que le froid par lequel il fut
-saisi porta au plus haut degré; mais un garçon de salle le suivit, le
-ramassa, et le conduisit dans une de ces horribles maisons à la porte
-desquelles se lisent ces mots sur un réverbère: _Ici, on loge à la
-nuit_. Le garçon paya pour le joueur ruiné qui fut mis tout habillé sur
-un lit, où il demeura jusqu'au soir de Noël. L'administration des jeux
-avait des égards pour ses habitués et pour les grands joueurs. Philippe
-ne s'éveilla qu'à sept heures, la bouche pâteuse, la figure enflée, et
-en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit
-de gagner à pied la maison paternelle, où il avait, sans le vouloir,
-mis le deuil, la désolation, la misère et la mort.
-
-La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe
-attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à table
-qu'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures;
-mais comme elle voulait assister à la messe de minuit, elle alla se
-coucher aussitôt après le dîner. La Descoings et Joseph restèrent seuls
-au coin du feu, dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille
-femme le pria de lui calculer sa fameuse mise, sa mise monstre, sur le
-célèbre terne. Elle voulait jouer les ambes et les extraits déterminés,
-enfin réunir toutes les chances. Après avoir bien savouré la poésie
-de ce coup, avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son
-enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la
-certitude du gain, en ne s'inquiétant que de la difficulté de soutenir
-un pareil bonheur, de l'attendre depuis minuit jusqu'au lendemain dix
-heures, Joseph, qui ne voyait pas les quatre cents francs de mise,
-s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien
-salon, devenu sa chambre.
-
---Tu vas voir! dit-elle.
-
-La Descoings défit assez précipitamment son lit, et chercha ses ciseaux
-pour découdre le matelas, elle prit ses lunettes, examina la toile, la
-vit défaite et lâcha le matelas. En entendant jeter à cette vieille
-femme un soupir venu des profondeurs de la poitrine et comme étranglé
-par le sang qui se porta au cœur, Joseph tendit instinctivement les
-bras à la vieille actionnaire de la loterie, et la mit sur un fauteuil
-évanouie en criant à sa mère de venir. Agathe se leva, mit sa robe de
-chambre, accourut; et, à la lueur d'une chandelle, elle fit à sa tante
-évanouie les remèdes vulgaires: de l'eau de Cologne aux tempes, de
-l'eau froide au front; elle lui brûla une plume sous le nez, et la vit
-enfin revenir à la vie.
-
---Ils y étaient ce matin; mais _il_ les a pris, le monstre!
-
---Quoi? dit Joseph.
-
---J'avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans,
-Philippe seul a pu les prendre...
-
---Mais quand? s'écria la pauvre mère accablée, il n'est pas revenu
-depuis le déjeuner.
-
---Je voudrais bien me tromper, s'écria la vieille. Mais ce matin,
-dans l'atelier de Joseph, quand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un
-pressentiment; j'ai eu tort de ne pas descendre prendre mon petit
-saint-frusquin pour faire ma mise à l'instant. Je le voulais, et je
-ne sais plus ce qui m'en a empêchée. Oh! mon Dieu! je suis allée lui
-acheter des cigares!
-
---Mais, dit Joseph, l'appartement était fermé. D'ailleurs c'est si
-infâme que je ne puis y croire. Philippe vous aurait espionnée, il
-aurait décousu votre matelas, il aurait prémédité... non!
-
---Je les ai sentis ce matin en faisant mon lit, après le déjeuner,
-répéta la Descoings.
-
-Agathe épouvantée descendit, demanda si Philippe était revenu pendant
-la journée, et la portière lui raconta le roman de Philippe. La mère,
-frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi blanche que la
-percale de sa chemise, elle marchait comme on se figure que doivent
-marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l'effet d'une
-puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un
-bougeoir à la main qui l'éclairait en plein et montra ses yeux fixes
-d'horreur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux s'étaient éparpillés par un
-mouvement de ses mains sur son front; et cette circonstance la rendait
-si belle d'horreur, que Joseph resta cloué par l'apparition de ce
-remords, par la vision de cette statue de l'Épouvante et du Désespoir.
-
---Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six, cela fait votre
-somme, car je l'ai prise pour Philippe, j'ai cru pouvoir la remettre
-avant que vous ne vous en aperçussiez. Oh! j'ai bien souffert.
-
-Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillèrent alors un peu.
-
---C'est lui qui a fait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph.
-
---Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont
-inutiles, nous mangerons avec les vôtres.
-
-Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à couverts, la trouva légère,
-l'ouvrit et y vit une reconnaissance du Mont-de-Piété. La pauvre mère
-jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent
-la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint inutile. Tous trois
-restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment,
-par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour
-recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois ils
-revinrent devant le feu dans le salon.
-
---Tenez, mes enfants, s'écria la Descoings, je suis frappée au cœur:
-mon terne sortira, j'en suis sûre. Je ne pense plus à moi, mais à
-vous deux! Philippe, dit-elle à sa nièce, est un monstre; il ne vous
-aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez
-pas de précautions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille.
-Promettez-moi de vendre vos rentes, d'en réaliser le capital et de le
-placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce
-parti, ma petite, vous ne serez jamais à la charge de Joseph. Monsieur
-Desroches veut établir son fils. Le petit Desroches (il avait alors
-vingt-six ans) a trouvé une Étude, il vous prendra vos douze mille
-francs à rente viagère.
-
-Joseph saisit le bougeoir de sa mère et monta précipitamment à son
-atelier, il en revint avec trois cents francs:--Tenez, maman Descoings,
-dit-il en lui offrant son pécule, nous n'avons pas à rechercher ce que
-vous faites de votre argent, nous vous devons celui qui vous manque, et
-le voici presque en entier!
-
---Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me
-font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? s'écria la vieille actionnaire
-de la loterie royale de France visiblement partagée entre sa foi
-brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilége.
-
---Oh! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son
-vrai fils émut aux larmes.
-
-La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front:--Mon
-enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore. C'est des bêtises,
-la loterie!
-
-Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la
-vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant d'un vice
-invétéré? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent.
-
---Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings.
-
---Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale.
-
-Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier
-et courut faire la mise. Quand Joseph ne fut plus là, Agathe et la
-Descoings fondirent en larmes.
-
---Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour
-lui, car c'est son argent!
-
-Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux
-de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris
-comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le
-peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda
-à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répondit
-qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait
-quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le
-Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.
-
---Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un
-des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant
-ces singulières paroles:--Douze cents francs pour quarante sous! et
-offrant des billets tout faits.
-
-A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde, Joseph
-examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des
-numéros de la Descoings; mais il n'en vit pas un seul, et revint
-avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait de
-lui pour satisfaire la vieille femme, à laquelle il raconta ses
-disgrâces. Agathe et sa tante allèrent ensemble à la messe de minuit
-à Saint-Germain-des-Prés. Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas
-lieu. La Descoings avait perdu la tête, Agathe avait au cœur un deuil
-éternel. Les deux femmes se levèrent tard. Dix heures sonnèrent quand
-la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeuner, qui ne fut
-prêt qu'à onze heures et demie. Vers cette heure, des cadres oblongs
-appendus au-dessus de la porte des bureaux de loterie contenaient les
-numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait allée
-à neuf heures et demie rue Neuve-des-Petits-Champs savoir son sort, qui
-se décidait dans un hôtel contigu au Ministère des Finances, et dont
-la place est maintenant occupée par le théâtre et la place Ventadour.
-Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de
-cet hôtel un attroupement de vieilles femmes, de cuisinières et de
-vieillards qui, dans ce temps, formait un spectacle aussi curieux que
-celui de la queue des rentiers le jour du payement des rentes au Trésor.
-
---Eh! bien, vous voilà richissime! s'écria le vieux Desroches en
-entrant au moment où la Descoings savourait sa dernière gorgée de café.
-
---Comment? s'écria la pauvre Agathe.
-
---Son terne est sorti, dit-il en présentant la liste des numéros écrits
-sur un petit papier et que les buralistes mettaient par centaines dans
-une sébile sur leurs comptoirs.
-
-Joseph lut la liste, Agathe lut la liste. La Descoings ne lut rien,
-elle fut renversée comme par un coup de foudre; au changement de son
-visage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la portèrent
-sur son lit. Agathe alla chercher un médecin. L'apoplexie foudroyait la
-pauvre femme, qui ne reprit sa connaissance que vers les quatre heures
-du soir; le vieil Haudry, son médecin, annonça que, malgré ce mieux,
-elle devait penser à ses affaires et à son salut. Elle n'avait prononcé
-qu'un seul mot:--Trois millions!...
-
-Desroches, le père, mis au fait des circonstances, mais avec les
-réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs
-à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaient par fatalité
-oublié de faire leurs mises; mais il comprit combien un pareil coup
-devait être mortel quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A
-cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait dans ce petit
-appartement et où la malade, gardée par Joseph et par sa mère, assis
-l'un au pied, l'autre au chevet du lit, attendait son petit-fils que le
-vieux Desroches était allé chercher, le bruit des pas de Philippe et
-celui de sa canne retentirent dans l'escalier.
-
---Le voilà! le voilà! s'écria la Descoings qui se mit sur son séant et
-put remuer sa langue paralysée.
-
-Agathe et Joseph furent impressionnés par le mouvement d'horreur qui
-agitait si vivement la malade. Leur pénible attente fut entièrement
-justifiée par le spectacle de la figure bleuâtre et décomposée de
-Philippe, par sa démarche chancelante, par l'état horrible de ses yeux
-profondément cernés, ternes, et néanmoins hagards; il avait un violent
-frisson de fièvre, ses dents claquaient.
-
---Misère en Prusse! s'écria-t-il. Ni pain ni pâte, et j'ai le gosier en
-feu. Eh! bien, qu'y a-t-il? Le diable se mêle toujours de nos affaires.
-Ma vieille Descoings est au lit et me fait des yeux grands comme des
-soucoupes...
-
---Taisez-vous, monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au
-moins le malheur que vous avez causé.
-
---Oh! _monsieur_?... dit-il en regardant sa mère. Ma chère petite mère,
-ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon?
-
---Êtes-vous digne d'être aimé? ne vous souvenez-vous plus de ce que
-vous avez fait hier? Aussi pensez à chercher un appartement, vous ne
-demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans
-l'état où vous êtes, il est bien difficile...
-
---De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Ah! vous jouez ici le
-mélodrame du _Fils banni_? Tiens! tiens! voilà comment vous prenez les
-choses? Eh! bien, vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de
-mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage.
-L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et où est le crime?
-Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle! Ne sommes-nous pas
-ses créanciers? Je me suis remboursé d'autant. Et voilà!...
-
---Mon Dieu! mon Dieu! cria la mourante en joignant les mains et priant.
-
---Tais-toi! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la
-main sur la bouche.
-
---Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre!
-répliqua Philippe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph qu'il
-fit tourner et tomber sur une bergère. On ne touche pas comme ça à la
-moustache d'un chef d'escadron aux Dragons de la Garde Impériale.
-
---Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait, s'écria Agathe en se
-levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs cela ne
-regarde que moi, vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en faisant
-un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vous
-être un monstre.
-
---Je la tue?
-
---Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de
-sa mise.
-
---Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue,
-répondit l'ivrogne.
-
---Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous
-les vices! Mon Dieu, est-ce mon fils?
-
-Un râle sourd, parti du gosier de la Descoings, avait accru
-l'irritation d'Agathe.
-
---Je vous aime bien encore, vous, ma mère, qui êtes la cause de tous
-mes malheurs, dit Philippe. Vous me mettez à la porte, un jour de Noël,
-jour de naissance de... comment s'appelle-t-il?... Jésus! Qu'aviez-vous
-fait à grand-papa Rouget, à votre père, pour qu'il vous chassât et vous
-déshéritât? Si vous ne lui aviez pas déplu, nous aurions été riches
-et je n'aurais pas été réduit à la dernière des misères. Qu'avez-vous
-fait à votre père, vous qui êtes une bonne femme? Vous voyez bien que
-je puis être un bon garçon et tout de même être mis à la porte; moi, la
-gloire de la famille.
-
---La honte! cria la Descoings.
-
---Tu sortiras ou tu me tueras! s'écria Joseph qui s'élança sur son
-frère avec une fureur de lion.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! dit Agathe en se levant et voulant séparer les
-deux frères.
-
-En ce moment Bixiou et Haudry le médecin entrèrent. Joseph avait
-terrassé son frère et l'avait couché par terre.
-
---C'est une vraie bête féroce, dit-il. Ne parle pas! ou je te....
-
---Je me souviendrai de cela, beuglait Philippe.
-
---Une explication en famille? dit Bixiou.
-
---Relevez-le, dit le médecin, il est aussi malade que la bonne femme,
-déshabillez-le, couchez-le, et tirez-lui ses bottes.
-
---C'est facile à dire, s'écria Bixiou; mais il faut les lui couper, ses
-jambes sont trop enflées...
-
-Agathe prit une paire de ciseaux. Quand elle eut fendu les bottes,
-qui dans ce temps se portaient par-dessus des pantalons collants, dix
-pièces d'or roulèrent sur le carreau.
-
---Le voilà, son argent, dit Philippe en murmurant. Satané bête que je
-suis, j'ai oublié la réserve. Et moi aussi j'ai raté la fortune!
-
-Le délire d'une horrible fièvre saisit Philippe, qui se mit à
-extravaguer. Joseph, aidé par Desroches père qui survint, et par
-Bixiou, put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur
-Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander à l'hôpital de la
-Charité une camisole de force, car le délire s'accrut au point de faire
-craindre que Philippe ne se tuât: il devint furieux. A neuf heures, le
-calme se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroches essayaient
-de consoler Agathe qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tante,
-elle écoutait en secouant la tête, et gardait un silence obstiné;
-Joseph et la Descoings connaissaient seuls la profondeur et l'étendue
-de sa plaie intérieure.
-
---Il se corrigera, ma mère, dit enfin Joseph quand Desroches père et
-Bixiou furent partis.
-
---Oh! s'écria la veuve, Philippe a raison: mon père m'a maudite. Je
-n'ai pas le droit de... Le voilà, l'argent, dit-elle à la Descoings en
-réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs
-trouvés sur Philippe. Va voir s'il ne faut pas à boire à ton frère,
-dit-elle à Joseph.
-
---Tiendrez-vous une promesse faite à un lit de mort? dit la Descoings
-qui sentait son intelligence près de lui échapper.
-
---Oui, ma tante.
-
---Eh! bien, jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches.
-Ma rente va vous manquer, et, d'après ce que je vous entends dire, vous
-vous laisseriez gruger jusqu'au dernier sou par ce misérable...
-
---Je vous le jure, ma tante.
-
-La vieille épicière mourut le 31 décembre, cinq jours après avoir reçu
-l'horrible coup que le vieux Desroches lui avait innocemment porté. Les
-cinq cents francs, le seul argent qu'il y eût dans le ménage, suffirent
-à peine à payer les frais de l'enterrement de la veuve Descoings. Elle
-ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier, dont la valeur fut
-donnée à son petit-fils par madame Bridau. Réduite à huit cents francs
-de rente viagère que lui fit Desroches fils, qui traita définitivement
-d'un titre nu, c'est-à-dire d'une charge sans clientèle, et qui prit
-alors ce capital de douze mille francs, Agathe rendit au propriétaire
-son appartement au troisième étage, et vendit tout le mobilier inutile.
-Quand, au bout d'un mois, le malade entra en convalescence, Agathe
-lui expliqua froidement que les frais de la maladie avaient absorbé
-tout l'argent comptant; elle serait désormais obligée de travailler
-pour vivre, elle l'engagea donc de la manière la plus affectueuse à
-reprendre du service et à se suffire à lui-même.
-
---Vous auriez pu vous épargner ce sermon, dit Philippe en regardant sa
-mère d'un œil qu'une complète indifférence rendait froid. J'ai bien vu
-que ni vous ni mon frère vous ne m'aimez plus. Je suis maintenant seul
-au monde: j'aime mieux cela!
-
---Rendez-vous digne d'affection, répondit la pauvre mère atteinte
-jusqu'au fond du cœur, et nous vous rendrons la nôtre.
-
---Des bêtises! s'écria-t-il en l'interrompant.
-
-Il prit son vieux chapeau pelé sur les bords, sa canne, se mit le
-chapeau sur l'oreille et descendit les escaliers en sifflant.
-
---Philippe! où vas-tu sans argent? lui cria sa mère qui ne put réprimer
-ses larmes. Tiens...
-
-Elle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier, Philippe
-remonta les marches qu'il avait descendues et prit l'argent.
-
---Eh! bien, tu ne m'embrasses pas? dit-elle en fondant en larmes.
-
-Il serra sa mère sur son cœur, mais sans cette effusion de sentiment
-qui donne seule du prix à un baiser.
-
---Et où vas-tu? lui dit Agathe.
-
---Chez Florentine, la maîtresse à Giroudeau. En voilà, des amis!
-répondit-il brutalement.
-
-Il descendit. Agathe rentra, les jambes tremblantes, les yeux
-obscurcis, le cœur serré. Elle se jeta à genoux, pria Dieu de prendre
-cet enfant dénaturé sous sa protection, et abdiqua sa pesante maternité.
-
-En février 1822, madame Bridau s'était établie dans la chambre
-précédemment occupée par Philippe et située au-dessus de la cuisine
-de son ancien appartement. L'atelier et la chambre du peintre se
-trouvaient en face, de l'autre côté de l'escalier. En voyant sa mère
-réduite à ce point, Joseph avait voulu du moins qu'elle fût le mieux
-possible. Après le départ de son frère, il se mêla de l'arrangement de
-la mansarde, à laquelle il imprima le cachet des artistes. Il y mit un
-tapis. Le lit, disposé simplement, mais avec un goût exquis, eut un
-caractère de simplicité monastique. Les murs, tendus d'une percaline à
-bon marché, bien choisie, d'une couleur en harmonie avec le mobilier
-remis à neuf, rendirent cet intérieur élégant et propre. Il ajouta sur
-le carré une double porte et à l'intérieur une portière. La fenêtre fut
-cachée par un store qui donnait un jour doux. Si la vie de cette pauvre
-mère se restreignait à la plus simple expression que puisse prendre à
-Paris la vie d'une femme, Agathe fut du moins mieux que qui que ce soit
-dans une situation pareille, grâce à son fils. Pour éviter à sa mère
-les ennuis les plus cruels des ménages parisiens, Joseph l'emmena tous
-les jours dîner à une table d'hôte de la rue de Beaune où se trouvaient
-des femmes comme il faut, des députés, des gens titrés, et qui pour
-chaque personne coûtait quatre-vingt-dix francs par mois. Chargée
-uniquement du déjeuner, Agathe reprit pour le fils l'habitude que jadis
-elle avait pour le père. Malgré les pieux mensonges de Joseph, elle
-finit par savoir que son dîner coûtait environ cent francs par mois.
-Épouvantée par l'énormité de cette dépense, et n'imaginant pas que
-son fils pût gagner beaucoup d'argent à peindre des femmes nues, elle
-obtint, grâce à l'abbé Loraux, son confesseur, une place de sept cents
-francs par an dans un bureau de loterie appartenant à la comtesse de
-Bauvan, la veuve d'un chef de chouans. Les bureaux de loterie, le lot
-des veuves protégées, faisaient assez ordinairement vivre une famille
-qui s'employait à la gérance. Mais, sous la Restauration, la difficulté
-de récompenser, dans les limites du gouvernement constitutionnel, tous
-les services rendus, fit donner à des femmes titrées malheureuses, non
-pas un, mais deux bureaux de loterie, dont les recettes valaient de
-six à dix mille francs. Dans ce cas, la veuve du général ou du noble
-ainsi protégé ne tenait pas ses bureaux par elle-même, elle avait des
-gérants intéressés. Quand ces gérants étaient garçons, ils ne pouvaient
-se dispenser d'avoir avec eux un employé; car le bureau devait rester
-toujours ouvert depuis le matin jusqu'à minuit, et les écritures
-exigées par le Ministère des Finances étaient d'ailleurs considérables.
-La comtesse de Bauvan, à qui l'abbé Loraux expliqua la position de la
-veuve Bridau, promit, au cas où son gérant s'en irait, la survivance
-pour Agathe; mais, en attendant, elle stipula pour la veuve six cents
-francs d'appointements. Obligée d'être au bureau dès dix heures du
-matin, la pauvre Agathe eut à peine le temps de dîner. Elle revenait à
-sept heures du soir au bureau, d'où elle ne sortait pas avant minuit.
-Jamais Joseph, pendant deux ans, ne faillit un seul jour à venir
-chercher sa mère le soir pour la ramener rue Mazarine, et souvent il
-l'allait prendre pour dîner; ses amis lui virent quitter l'Opéra, les
-Italiens et les plus brillants salons pour se trouver avant minuit rue
-Vivienne.
-
-Agathe contracta bientôt cette monotone régularité d'existence dans
-laquelle les personnes atteintes par des chagrins violents trouvent un
-point d'appui. Le matin, après avoir fini sa chambre où il n'y avait
-plus ni chats ni petits oiseaux, et préparé le déjeuner au coin de
-sa cheminée, elle le portait dans l'atelier, où elle déjeunait avec
-son fils. Elle arrangeait la chambre de Joseph, éteignait le feu chez
-elle, venait travailler dans l'atelier près du petit poêle en fonte,
-et sortait dès qu'il venait un camarade ou des modèles. Quoiqu'elle
-ne comprît rien à l'art ni à ses moyens, le silence profond de
-l'atelier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pas un progrès,
-elle n'y mettait aucune hypocrisie, elle s'étonnait vivement de voir
-l'importance qu'on attachait à la Couleur, à la Composition, au Dessin.
-Quand un des amis du Cénacle ou quelque peintre ami de Joseph, comme
-Schinner, Pierre Grassou, Léon de Lora, très-jeune rapin qu'on appelait
-alors Mistigris, discutaient, elle venait regarder avec attention et
-ne découvrait rien de ce qui donnait lieu à ces grands mots et à ces
-chaudes disputes. Elle faisait le linge de son fils, lui raccommodait
-ses bas, ses chaussettes; elle arriva jusqu'à lui nettoyer sa palette,
-à lui ramasser des linges pour essuyer ses brosses, à tout mettre en
-ordre dans l'atelier. En voyant sa mère avoir l'intelligence de ces
-petits détails, Joseph la comblait de soins. Si la mère et le fils ne
-s'entendaient pas en fait d'Art, ils s'unirent admirablement par la
-tendresse. La mère avait son projet. Quand Agathe eut amadoué Joseph,
-un matin, pendant qu'il esquissait un immense tableau, réalisé plus
-tard et qui ne fut pas compris, elle se hasarda à dire tout haut:--Mon
-Dieu! que fait-il?
-
---Qui?
-
---Philippe!
-
---Ah! dam! ce garçon-là mange de la vache enragée. Il se formera.
-
---Mais il a déjà connu la misère, et peut-être est-ce la misère qui
-nous l'a changé. S'il était heureux, il serait bon...
-
---Tu crois, ma chère mère, qu'il a souffert dans son voyage? mais tu te
-trompes, il a fait le carnaval à New-York comme il le fait encore ici...
-
---S'il souffrait cependant près de nous, ce serait affreux...
-
---Oui, répondit Joseph. Quant à ce qui me regarde, je donnerais
-volontiers de l'argent, mais je ne veux pas le voir. Il a tué la pauvre
-Descoings.
-
---Ainsi, reprit Agathe, tu ne ferais pas son portrait?
-
---Pour toi, ma mère, je souffrirais le martyre. Je puis bien ne me
-souvenir que d'une chose: c'est qu'il est mon frère.
-
---Son portrait en capitaine de dragons à cheval?
-
---Oui, j'ai là un beau cheval d'après Gros, et je ne sais à quoi
-l'utiliser.
-
---Eh! bien, va donc savoir chez son ami ce qu'il devient.
-
---J'irai.
-
-Agathe se leva: ses ciseaux, tout tomba par terre; elle vint embrasser
-Joseph sur la tête et cacha deux larmes dans ses cheveux.
-
---C'est ta passion, à toi, ce garçon, dit-il, et nous avons tous notre
-passion malheureuse.
-
-Le soir Joseph alla rue du Sentier, et y trouva, vers quatre heures,
-son frère qui remplaçait Giroudeau. Le vieux capitaine de dragons
-était passé caissier à un journal hebdomadaire entrepris par son
-neveu. Quoique Finot restât propriétaire du petit journal qu'il avait
-mis en actions, et dont toutes les actions étaient entre ses mains,
-le propriétaire et le rédacteur en chef visible était un de ses amis
-nommé Lousteau, précisément le fils du subdélégué d'Issoudun de qui
-le grand-père de Bridau avait voulu se venger, et conséquemment le
-neveu de madame Hochon. Pour être agréable à son oncle, Finot lui avait
-donné Philippe pour remplaçant, en diminuant toutefois de moitié les
-appointements. Puis, tous les jours à cinq heures, Giroudeau vérifiait
-la caisse et emportait l'argent de la recette journalière. Coloquinte,
-l'invalide qui servait de garçon de bureau et qui faisait les courses,
-surveillait un peu le capitaine Philippe. Philippe se comportait bien
-d'ailleurs. Six cents francs d'appointements et cinq cents francs de
-sa croix le faisaient d'autant mieux vivre, que, chauffé pendant la
-journée et passant ses soirées aux théâtres où il allait gratis, il
-n'avait qu'à penser à sa nourriture et à son logement. Coloquinte
-partait avec du papier timbré sur la tête, et Philippe brossait ses
-fausses manches en toile verte quand Joseph entra.
-
---Tiens, voilà le moutard, dit Philippe. Eh! bien, nous allons dîner
-ensemble, tu viendras à l'Opéra, Florine et Florentine ont une loge.
-J'y vais avec Giroudeau, tu en seras, et tu feras connaissance avec
-Nathan!
-
-Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare.
-
---Je ne puis pas profiter de ton invitation, j'ai notre mère à
-conduire; nous dînons à table d'hôte.
-
---Eh! bien, comment va-t-elle, cette pauvre bonne femme?
-
---Mais elle ne va pas mal, répondit le peintre. J'ai refait le portrait
-de notre père et celui de notre tante Descoings. J'ai fini le mien, et
-je voudrais donner à notre mère le tien, en uniforme des Dragons de la
-Garde Impériale.
-
---Bien!
-
---Mais il faut venir poser...
-
---Je suis tenu d'être, tous les jours, dans cette cage à poulet depuis
-neuf heures jusqu'à cinq heures...
-
---Deux dimanches suffiront.
-
---Convenu, petit, reprit l'ancien officier d'ordonnance de Napoléon en
-allumant son cigare à la lampe du portier.
-
-Quand Joseph expliqua la position de Philippe à sa mère en allant dîner
-rue de Beaune, il lui sentit trembler le bras sur le sien, la joie
-illumina ce visage passé; la pauvre femme respira comme une personne
-débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut pour Joseph des
-attentions que son bonheur et la reconnaissance lui inspirèrent, elle
-lui garnit son atelier de fleurs et lui acheta deux jardinières. Le
-premier dimanche pendant lequel Philippe dut venir poser, Agathe eut
-soin de préparer dans l'atelier un déjeuner exquis. Elle mit tout
-sur la table, sans oublier un flacon d'eau-de-vie qui n'était qu'à
-moitié plein. Elle resta derrière un paravent auquel elle fit un
-trou. L'ex-dragon avait envoyé la veille son uniforme, qu'elle ne put
-s'empêcher d'embrasser. Quand Philippe posa tout habillé sur un de ces
-chevaux empaillés qu'ont les selliers et que Joseph avait loué, Agathe
-fut obligée, pour ne pas se trahir, de confondre le léger bruit de ses
-larmes avec la conversation des deux frères. Philippe posa deux heures
-avant et deux heures après le déjeuner. A trois heures après-midi le
-dragon reprit ses habits ordinaires, et, tout en fumant un cigare, il
-proposa pour la seconde fois à son frère d'aller dîner ensemble au
-Palais-Royal. Il fit sonner de l'or dans son gousset.
-
---Non, répondit Joseph, tu m'effraies quand je te vois de l'or.
-
---Ah! çà, vous aurez donc toujours mauvaise opinion de moi ici? s'écria
-le lieutenant-colonel d'une voix tonnante. On ne peut donc pas faire
-des économies!
-
---Non, non, répondit Agathe en sortant de sa cachette et venant
-embrasser son fils. Allons dîner avec lui, Joseph.
-
-Joseph n'osa pas gronder sa mère, il s'habilla, et Philippe les mena
-vers la rue Montorgueil, au Rocher de Cancale, où il leur donna un
-dîner splendide dont la carte s'éleva jusqu'à cent francs.
-
---Diantre! dit Joseph inquiet, avec onze cents francs d'appointements,
-tu fais, comme Ponchard dans _la Dame Blanche_, des économies à pouvoir
-acheter des terres.
-
---Bah! je suis en veine, répondit le dragon qui avait énormément bu.
-
-En entendant ce mot dit sur le pas de la porte et avant de monter
-en voiture pour aller au spectacle, car Philippe menait sa mère au
-Cirque-Olympique, seul théâtre où son confesseur lui permît d'aller,
-Joseph serra le bras de sa mère qui feignit aussitôt d'être indisposée,
-et qui refusa le spectacle. Philippe reconduisit alors sa mère et
-son frère rue Mazarine, où, quand elle se trouva seule avec Joseph
-dans sa mansarde, elle resta profondément silencieuse. Le dimanche
-suivant, Philippe vint poser. Cette fois sa mère assista visiblement
-à la séance. Elle servit le déjeuner et put questionner le dragon.
-Elle apprit alors que le neveu de la vieille madame Hochon, l'amie
-de sa mère, jouait un certain rôle dans la littérature. Philippe et
-son ami Giroudeau se trouvaient dans une société de journalistes,
-d'actrices, de libraires, et y étaient considérés en qualité de
-caissiers. Philippe, qui buvait toujours du kirsch en posant après le
-déjeuner, eut la langue déliée. Il se vanta de redevenir un personnage
-avant peu de temps. Mais, sur une question de Joseph relative à ses
-moyens pécuniaires, il garda le silence. Par hasard il n'y avait pas
-de journal le lendemain à cause d'une fête, et Philippe, pour en
-finir, proposa de venir poser le lendemain. Joseph lui représenta que
-l'époque du Salon approchait, il n'avait pas l'argent des deux cadres
-pour ses tableaux, et ne pouvait se le procurer qu'en achevant la copie
-d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nommé Magus.
-L'original appartenait à un riche banquier suisse qui ne l'avait prêté
-que pour dix jours, la journée de demain était la dernière, il fallait
-donc absolument remettre la séance au prochain dimanche.
-
---C'est ça? dit Philippe en regardant le tableau de Rubens posé sur un
-chevalet.
-
---Oui, répondit Joseph. Cela vaut vingt mille francs. Voilà ce que peut
-le génie. Il y a des morceaux de toile qui valent des cent mille francs.
-
---Moi, j'aime mieux ta copie, dit le dragon.
-
---Elle est plus jeune, dit Joseph en riant; mais ma copie ne vaut
-que mille francs. Il me faut demain pour lui donner tous les tons de
-l'original et la vieillir afin qu'on ne les reconnaisse pas.
-
---Adieu, ma mère, dit Philippe en embrassant Agathe. A dimanche
-prochain.
-
-Le lendemain, Elie Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de
-Joseph, qui travaillait pour ce marchand, Pierre Grassou, voulut voir
-cette copie finie. Pour lui jouer un tour, en l'entendant frapper,
-Joseph Bridau mit sa copie vernie avec un vernis particulier à la
-place de l'original, et plaça l'original sur son chevalet. Il mystifia
-complétement Pierre Grassou de Fougères, qui fut émerveillé de ce tour
-de force.
-
---Tromperais-tu le vieil Elie Magus? lui dit Pierre Grassou.
-
---Nous allons voir, dit Joseph.
-
-Le marchand ne vint pas, il était tard. Agathe dînait chez madame
-Desroches qui venait de perdre son mari. Joseph proposa donc à Pierre
-Grassou de venir à sa table d'hôte. En descendant il laissa, suivant
-ses habitudes, la clef de son atelier à la portière.
-
---Je dois poser ce soir, dit Philippe à la portière une heure après
-le départ de son frère. Joseph va revenir et je vais l'attendre dans
-l'atelier.
-
-La portière donna la clef, Philippe monta, prit la copie en croyant
-prendre le tableau, puis il redescendit, remit la clef à la portière en
-paraissant avoir oublié quelque chose et alla vendre le Rubens trois
-mille francs. Il avait eu la précaution de prévenir Elie Magus de la
-part de son frère de ne venir que le lendemain. Le soir, quand Joseph,
-qui ramenait sa mère de chez madame veuve Desroches, rentra, le portier
-lui parla de la lubie de son frère, qui était aussitôt sorti qu'entré.
-
---Je suis perdu s'il n'a pas eu la délicatesse de ne prendre que la
-copie, s'écria le peintre en devinant le vol. Il monta rapidement les
-trois étages, se précipita dans son atelier, et dit:--Dieu soit loué!
-il a été ce qu'il sera toujours, un vil coquin!
-
-Agathe, qui avait suivi Joseph, ne comprenait rien à cette parole: mais
-quand son fils la lui eut expliquée, elle resta debout sans larmes aux
-yeux.
-
---Je n'ai donc plus qu'un fils, dit-elle d'une voix faible.
-
---Nous n'avons pas voulu le déshonorer aux yeux des étrangers, reprit
-Joseph; mais maintenant il faut le consigner chez le portier. Désormais
-nous garderons nos clefs. J'achèverai sa maudite figure de mémoire, il
-y manque peu de chose.
-
---Laisse-la comme elle est, il me ferait trop de mal à voir, répondit
-la mère atteinte au fond du cœur et stupéfaite de tant de lâcheté.
-
-Philippe savait à quoi devait servir l'argent de cette copie, il
-connaissait l'abîme où il plongeait son frère, et n'avait rien
-respecté. Depuis ce dernier crime, Agathe ne parla plus de Philippe, sa
-figure prit l'expression d'un désespoir amer, froid et concentré; une
-pensée la tuait.
-
---Quelque jour, se disait-elle, nous verrons Bridau devant les
-tribunaux!
-
-Deux mois après, au moment où Agathe allait entrer dans son bureau
-de loterie, un matin, il se présenta, pour voir madame Bridau, qui
-déjeunait avec Joseph, un vieux militaire se disant l'ami de Philippe
-et amené par une affaire urgente.
-
-Quand Giroudeau se nomma, la mère et le fils tremblèrent d'autant
-plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer
-peu rassurante. Ses deux yeux gris éteints, sa moustache pie, ses
-restes de chevelure ébouriffés autour de son crâne couleur beurre
-frais offraient je ne sais quoi d'éraillé, de libidineux. Il portait
-une vieille redingote gris de fer ornée de la rosette d'officier de
-la Légion-d'Honneur, et qui croisait difficilement sur un ventre de
-cuisinier en harmonie avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec
-de fortes épaules. Son torse reposait sur de petites jambes grêles.
-Enfin il montrait un teint enluminé aux pommettes qui révélait une vie
-joyeuse. Le bas des joues, fortement ridé, débordait un col de velours
-noir usé. Entre autres enjolivements, l'ex-dragon avait d'énormes
-boucles d'or aux oreilles.
-
---Quel _noceur_! se dit Joseph en employant une expression populaire
-passée dans les ateliers.
-
---Madame, dit l'oncle et le caissier de Finot, votre fils se trouve
-dans une situation si malheureuse, qu'il est impossible à ses amis de
-ne pas vous prier de partager les charges assez lourdes qu'il leur
-impose; il ne peut plus remplir sa place au journal, et mademoiselle
-Florentine de la Porte-Saint-Martin le loge chez elle, rue de Vendôme,
-dans une pauvre mansarde. Philippe est mourant, si son frère et vous
-vous ne pouvez payer le médecin et les remèdes, nous allons être
-forcés, dans l'intérêt même de sa guérison, de le faire transporter aux
-Capucins; tandis que pour trois cents francs nous le garderions: il lui
-faut absolument une garde, il sort le soir pendant que mademoiselle
-Florentine est au théâtre, il prend alors des choses irritantes,
-contraires à sa maladie et à son traitement; et comme nous l'aimons,
-il nous rend vraiment malheureux. Ce pauvre garçon a engagé sa pension
-pour trois ans, il est remplacé provisoirement au journal et n'a plus
-rien; mais il va se tuer, madame, si nous ne le mettons pas à la maison
-de santé du docteur Dubois. Cet hospice décent coûtera dix francs par
-jour. Nous ferons, Florentine et moi, la moitié d'un mois, faites
-l'autre?... Allez! il n'en aura guère que pour deux mois!
-
---Monsieur, il est difficile qu'une mère ne vous soit pas éternellement
-reconnaissante de ce que vous faites pour son fils, répondit Agathe;
-mais ce fils est retranché de mon cœur; et, quant à de l'argent, je
-n'en ai point. Pour ne pas être à la charge de mon fils que voici,
-qui travaille nuit et jour, qui se tue et qui mérite tout l'amour
-de sa mère, j'entre après demain dans un bureau de loterie comme
-sous-gérante. A mon âge!
-
---Et vous, jeune homme, dit le vieux dragon à Joseph, voyons? Ne
-ferez-vous pas pour votre frère ce que font une pauvre danseuse de la
-Porte-Saint-Martin et un vieux militaire?...
-
---Tenez, voulez-vous, dit Joseph impatienté, que je vous exprime en
-langage d'artiste l'objet de votre visite? Eh! bien, vous venez nous
-_tirer une carotte_.
-
---Demain, donc, votre frère ira à l'hôpital du Midi.
-
---Il y sera très-bien, reprit Joseph. Si jamais j'étais en pareil cas,
-j'irais, moi!
-
-Giroudeau se retira très-désappointé, mais aussi très-sérieusement
-humilié d'avoir à mettre aux Capucins un homme qui avait porté les
-ordres de l'Empereur pendant la bataille de Montereau. Trois mois
-après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son
-bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de
-donner le sou du Pont-des-Arts, aperçut le long des boutiques du quai
-de l'École où elle longeait le parapet, un homme portant la livrée de
-la misère du second ordre et qui lui causa un éblouissement: elle lui
-trouva quelque ressemblance avec Philippe. Il existe en effet à Paris
-trois Ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les
-apparences et à qui l'avenir appartient: misère des jeunes gens, des
-artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de
-cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus
-exercé. Ces gens constituent l'Ordre Équestre de la misère, ils vont
-encore en cabriolet. Dans le second Ordre se trouvent les vieillards
-à qui tout est indifférent, qui mettent au mois de juin la croix de
-la Légion-d'Honneur sur une redingote d'alpaga. C'est la misère des
-vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Sainte-Périne, et qui
-du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en
-haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que
-Callot, qu'Hogart, que Murillo, Charlet, Raffet, Gavarni, Meissonnier,
-que l'Art adore et cultive, au carnaval surtout! L'homme en qui la
-pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux
-derniers Ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau
-galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse
-à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées
-étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un collet
-crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote
-contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière.
-L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un
-pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de
-laine tricotée, bruni par l'usage, qui débordait les manches, qui
-passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute
-lieu de linge. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et
-en fil d'archal. Sa tête presque chauve, son teint, sa figure hâve
-disaient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote
-bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette.
-Aussi les passants regardaient-ils _ce brave_, sans doute une victime
-du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié; car la rosette
-inquiétait le regard et jetait l'ultra le plus féroce en des doutes
-honorables pour la Légion-d'Honneur. En ce temps, quoiqu'on eût essayé
-de déconsidérer cet Ordre par des promotions sans frein, il n'y avait
-pas en France cinquante-trois mille personnes décorées. Agathe sentit
-tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce
-fils, elle pouvait encore beaucoup souffrir par lui. Atteinte par
-un dernier rayon de maternité, elle pleura quand elle vit faire au
-brillant officier d'ordonnance de l'Empereur le geste d'entrer dans un
-débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil:
-il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa
-rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, et
-se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux
-jours sans pouvoir rien prendre: elle avait toujours devant les yeux
-l'horrible figure de son fils mourant de faim dans Paris.
-
---Après avoir épuisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera?
-pensait-elle. Giroudeau ne nous trompait pas: Philippe sort de
-l'hôpital.
-
-Elle ne voyait plus l'assassin de sa pauvre tante, le fléau de la
-famille, le voleur domestique, le joueur, le buveur, le débauché de
-bas étage; elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur
-sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de
-soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la
-prière. Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui
-porter, et sa prévision la plus horrible fut réalisée. On découvrit
-alors une conspiration d'officiers au sein de l'armée, et l'on cria
-par les rues l'extrait du _Moniteur_ qui contenait des détails sur les
-arrestations.
-
-Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bureau de loterie de la rue
-Vivienne, le nom de Philippe Bridau. Elle s'évanouit, et le gérant,
-qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches, lui donna
-un congé de quinze jours.
-
---Ah! mon ami, c'est nous, avec notre rigueur, qui l'avons poussé là,
-dit-elle à Joseph en se mettant au lit.
-
---Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph.
-
-Pendant que l'artiste confiait les intérêts de son frère à Desroches,
-qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris,
-et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs personnages, entre
-autres à Des Lupeaulx, alors Secrétaire-Général d'un Ministère,
-Giroudeau se présentait chez la veuve, qui, cette fois, eut confiance
-en lui.
-
---Madame, lui dit-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera
-mis en liberté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de
-deux témoins.
-
---Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où ni comment.
-
-Inspirée par le danger, elle écrivit à sa marraine, la vieille madame
-Hochon, de les demander à Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe.
-Si Rouget refusait, elle pria madame Hochon de les lui prêter en
-s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle
-reçut la lettre suivante:
-
- «Ma petite, quoique votre frère ait, bel et bien, quarante
- mille livres de rente, sans compter l'argent économisé
- depuis dix-sept années, que monsieur Hochon estime à plus de
- six cent mille francs, il ne donnera pas deux liards pour
- des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi, vous ignorez
- que je ne disposerai pas de six livres tant que mon mari
- vivra. Hochon est le plus grand avare d'Issoudun, j'ignore
- ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas vingt francs
- par an à ses petits-enfants; pour emprunter, j'aurais besoin
- de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai pas
- même tenté de faire parler à votre frère, qui a chez lui
- une concubine de laquelle il est le très-humble serviteur.
- C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité
- chez lui, quand il a une sœur et des neveux. Je vous ai
- fait sous-entendre à plusieurs reprises que votre présence
- à Issoudun pouvait sauver votre frère, et arracher pour
- vos enfants, des griffes de cette vermine, une fortune de
- quarante et peut-être soixante mille livres de rente; mais
- vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais
- comprise. Aussi suis-je obligée de vous écrire aujourd'hui
- sans aucune précaution épistolaire. Je prends bien part au
- malheur qui vous arrive, mais je ne puis que vous plaindre,
- ma chère mignonne. Voici pourquoi je ne puis vous être bonne
- à rien: à quatre-vingt-cinq ans, Hochon fait ses quatre
- repas, mange de la salade avec des œufs durs le soir, et
- court comme un lapin. J'aurai passé ma vie entière, car il
- fera mon épitaphe, sans avoir vu vingt livres dans ma bourse.
- Si vous voulez venir à Issoudun combattre l'influence de la
- concubine sur votre frère, comme il y a des raisons pour
- que Rouget ne vous reçoive pas chez lui, j'aurai déjà bien
- de la peine à obtenir de mon mari la permission de vous
- avoir chez moi. Mais vous pouvez y venir, il m'obéira sur
- ce point. Je connais un moyen d'obtenir ce que je veux de
- lui, c'est de lui parler de mon testament. Cela me semble si
- horrible que je n'y ai jamais eu recours; mais pour vous, je
- ferai l'impossible. J'espère que votre Philippe s'en tirera,
- surtout si vous prenez un bon avocat; mais arrivez le plus
- tôt possible à Issoudun. Songez qu'à cinquante-sept ans votre
- imbécile de frère est plus chétif et plus vieux que monsieur
- Hochon. Ainsi la chose presse. On parle déjà d'un testament
- qui vous priverait de la succession; mais, au dire de
- monsieur Hochon, il est toujours temps de le faire révoquer.
- Adieu, ma petite Agathe, que Dieu vous aide! et comptez aussi
- sur votre marraine qui vous aime,
-
- »MAXIMILIENNE HOCHON, née LOUSTEAU.
-
- »_P.-S._ Mon neveu Étienne, qui écrit dans les journaux et
- qui s'est lié, dit-on, avec votre fils Philippe, est-il venu
- vous rendre ses devoirs? Mais venez, nous causerons de lui.»
-
-Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à
-Joseph, à qui elle fut forcée de raconter la proposition de Giroudeau.
-L'artiste, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit
-remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches.
-
-Frappés de la justesse de cette observation, le fils et la mère
-allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de
-Bussy. Cet avoué, sec comme défunt son père, à la voix aigre, au teint
-âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres
-du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite et la
-proposition de Giroudeau.
-
---Ah çà, mère Bridau, s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à
-quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils? Ne donnez pas
-deux liards! Je vous réponds de Philippe, c'est pour sauver son avenir
-que je tiens à le laisser juger par la Cour des Pairs, vous avez peur
-de le voir condamné, mais Dieu veuille que son avocat laisse obtenir
-une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune de vos
-enfants. Si vous n'y parvenez pas, si votre frère a fait un testament
-en faveur de cette femme, et si vous ne savez pas le faire révoquer...
-eh! bien, rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation,
-je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver
-les bases d'une instance de ce genre! Aux vacances, j'irai, moi! à
-Issoudun..... si je puis.
-
-Ce: «J'irai moi!» fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna
-de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant,
-et il le garda pendant un moment seul.
-
---Votre frère est un grand misérable, il est volontairement ou
-involontairement la cause de la découverte de la conspiration, car le
-drôle est si fin qu'on ne peut pas savoir la vérité là-dessus. Entre
-niais ou traître, choisissez-lui un rôle. Il sera sans doute mis sous
-la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il
-n'y a que moi qui sache ce secret. Courez à Issoudun avec votre mère,
-vous avez de l'esprit, tâchez de sauver cette succession.
-
---Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-il en rejoignant
-Agathe dans l'escalier; j'ai vendu mes deux tableaux, partons pour le
-Berry, puisque tu as quinze jours à toi.
-
-Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée,
-Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain soir pour Issoudun,
-abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue
-d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe aperçut le
-Luxembourg où Philippe avait été transféré, elle ne put s'empêcher de
-dire:--Sans les Alliés il ne serait pourtant pas là!
-
-Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient
-souri de pitié; mais l'artiste, qui se trouvait seul avec sa mère dans
-le coupé, la saisit, la pressa contre son cœur, en disant:--O mère! tu
-es mère comme Raphaël était peintre! Et tu seras toujours une imbécile
-de mère!
-
-Bientôt arrachée à ses chagrins par les distractions de la route,
-madame Bridau fut contrainte à songer au but de son voyage.
-Naturellement, elle relut la lettre de madame Hochon qui avait si
-fort ému l'avoué Desroches. Frappée alors des mots _concubine_ et
-_vermine_ que la plume d'une septuagénaire aussi pieuse que respectable
-avait employés pour désigner la femme en train de dévorer la fortune
-de Jean-Jacques Rouget, traité lui-même d'_imbécile_, elle se
-demanda comment elle pouvait, par sa présence à Issoudun, sauver une
-succession. Joseph, ce pauvre artiste si désintéressé, savait peu de
-chose du Code, et l'exclamation de sa mère le préoccupa.
-
---Avant de nous envoyer sauver une succession, notre ami Desroches
-aurait bien dû nous expliquer les moyens par lesquels on s'en empare,
-s'écria-t-il.
-
---Autant que ma tête, étourdie encore à l'idée de savoir Philippe en
-prison, sans tabac peut-être, sur le point de comparaître à la Cour
-des Pairs, me laisse de mémoire, repartit Agathe, il me semble que le
-jeune Desroches nous a dit de rassembler les éléments d'un procès en
-captation, pour le cas où mon frère aurait fait un testament en faveur
-de cette... cette... femme.
-
---Il est bon là, Desroches!... s'écria le peintre. Bah! si nous n'y
-comprenons rien, je le prierai d'y aller.
-
---Ne nous cassons pas la tête inutilement, dit Agathe. Quand nous
-serons à Issoudun, ma marraine nous guidera.
-
-Cette conversation, tenue au moment où, après avoir changé de voiture
-à Orléans, madame Bridau et Joseph entraient en Sologne, indique
-assez l'incapacité du peintre et de sa mère à jouer le rôle auquel le
-terrible maître Desroches les destinait. Mais en revenant à Issoudun
-après trente ans d'absence, Agathe allait y trouver de tels changements
-dans les mœurs qu'il est nécessaire de tracer en peu de mots un tableau
-de cette ville. Sans cette peinture, on comprendrait difficilement
-l'héroïsme que déployait madame Hochon en secourant sa filleule, et
-l'étrange situation de Jean-Jacques Rouget. Quoique le docteur eût fait
-considérer Agathe comme une étrangère à son fils, il y avait, pour un
-frère, quelque chose d'un peu trop extraordinaire à rester trente ans
-sans donner signe de vie à sa sœur. Ce silence reposait évidemment
-sur des circonstances bizarres que des parents, autres que Joseph et
-Agathe, auraient depuis long-temps voulu connaître. Enfin il existait
-entre l'état de la ville et les intérêts des Bridau certains rapports
-qui se reconnaîtront dans le cours même du récit.
-
-N'en déplaise à Paris, Issoudun est une des plus vieilles villes de
-France. Malgré les préjugés historiques qui font de l'Empereur Probus
-le Noé des Gaules, César a parlé de l'excellent vin de Champ-Fort (_de
-Campo Forti_), un des meilleurs clos d'Issoudun. Rigord s'exprime
-sur le compte de cette ville en termes qui ne laissent aucun doute
-sur sa grande population et sur son immense commerce. Mais ces deux
-témoignages assigneraient un âge assez médiocre à cette ville en
-comparaison de sa haute antiquité. En effet, des fouilles récemment
-opérées par un savant archéologue de cette ville, M. Armand Pérémet,
-ont fait découvrir sous la célèbre tour d'Issoudun une basilique
-du cinquième siècle, la seule probablement qui existe en France.
-Cette église garde, dans ses matériaux mêmes, la signature d'une
-civilisation antérieure, car ses pierres proviennent d'un temple romain
-qu'elle a remplacé. Ainsi, d'après les recherches de cet antiquaire,
-Issoudun comme toutes les villes de France dont la terminaison
-ancienne ou moderne comporte le DUN (_dunum_), offrirait dans son
-nom le certificat d'une existence autochthone. Ce mot Dun, l'apanage
-de toute éminence consacrée par le culte druidique, annoncerait un
-établissement militaire et religieux des Celtes. Les Romains auraient
-bâti sous le Dun des Gaulois un temple à Isis. De là, selon Chaumon,
-le nom de la ville: Is-sous-Dun! Is serait l'abréviation d'Isis.
-Richard-Cœur-de-Lion a bien certainement bâti la fameuse tour où il
-a frappé monnaie, au-dessus d'une basilique du cinquième siècle, le
-troisième monument de la troisième religion de cette vieille ville.
-Il s'est servi de cette église comme d'un point d'arrêt nécessaire
-à l'exhaussement de son rempart, et l'a conservée en la couvrant de
-ses fortifications féodales, comme d'un manteau. Issoudun était alors
-le siége de la puissance éphémère des Routiers et des Cottereaux,
-_condottieri_ que Henri II opposa à son fils Richard, lors de sa
-révolte comme comte de Poitou. L'histoire de l'Aquitaine, qui n'a pas
-été faite par les Bénédictins, ne se fera sans doute point, car il n'y
-a plus de Bénédictins. Aussi ne saurait-on trop éclaircir ces ténèbres
-archéologiques dans l'histoire de nos mœurs, toutes les fois que
-l'occasion s'en présente. Il existe un autre témoignage de l'antique
-puissance d'Issoudun dans la canalisation de la Tournemine, petite
-rivière exhaussée de plusieurs mètres sur une grande étendue de pays
-au-dessus du niveau de la Théols, la rivière qui entoure la ville. Cet
-ouvrage est dû, sans aucun doute, au génie romain. Enfin le faubourg
-qui s'étend du Château vers le nord est traversé par une rue, nommée
-depuis plus de deux mille ans, la rue de Rome. Le faubourg lui-même
-s'appelle faubourg de Rome. Les habitants de ce faubourg, dont la
-race, le sang, la physionomie ont d'ailleurs un cachet particulier,
-se disent descendants des Romains. Ils sont presque tous vignerons et
-d'une remarquable roideur de mœurs, due sans doute à leur origine, et
-peut-être à leur victoire sur les Cottereaux et les Routiers, qu'ils
-ont exterminés au douzième siècle dans la plaine de Charost. Après
-l'insurrection de 1830, la France fut trop agitée pour avoir donné son
-attention à l'émeute des vignerons d'Issoudun, qui fut terrible, dont
-les détails n'ont pas été d'ailleurs publiés, et pour cause. D'abord,
-les bourgeois d'Issoudun ne permirent point aux troupes d'entrer en
-ville. Ils voulurent répondre eux-mêmes de leur cité, selon les us et
-coutumes de la bourgeoisie au Moyen-Age. L'autorité fut obligée de
-céder à des gens appuyés par six ou sept mille vignerons qui avaient
-brûlé toutes les archives et les bureaux des Contributions Indirectes,
-et qui traînaient de rue en rue un employé de l'Octroi, disant à chaque
-réverbère:--C'est là que faut le pendre! Le pauvre homme fut arraché
-à ces furieux par la Garde nationale, qui lui sauva la vie en le
-conduisant en prison sous prétexte de lui faire son procès. Le général
-n'entra qu'en vertu d'une capitulation faite avec les vignerons, et il
-y eut du courage à pénétrer leurs masses; car, au moment où il parut à
-l'Hôtel-de-Ville, un homme du faubourg de Rome lui passa son _volant_
-au cou (le volant est cette grosse serpe attachée à une perche qui sert
-à tailler les arbres), et lui cria:--_Pu d'commis ou y a rin de fait!_
-Ce vigneron aurait abattu la tête à celui que seize ans de guerre
-avaient respecté, sans la rapide intervention d'un des chefs de la
-révolte à qui l'on promit de _demander aux Chambres la suppression des
-rats de cave_!...
-
-Au quatorzième siècle Issoudun avait encore seize à dix-sept mille
-habitants, reste d'une population double au temps de Rigord. Charles
-VII y possédait un hôtel qui subsiste, et connu jusqu'au dix-huitième
-siècle sous le nom de Maison du Roy. Cette ville, alors le centre
-du commerce des laines, en approvisionnait une partie de l'Europe
-et fabriquait sur une grande échelle des draps, des chapeaux, et
-d'excellents gants de _chevreautin_. Sous Louis XIV, Issoudun, à qui
-l'on dut Baron et Bourdaloue, était toujours citée comme une ville
-d'élégance, de beau langage et de bonne société. Dans son histoire
-de Sancerre, le curé Poupart prétendait les habitants d'Issoudun
-remarquables, entre tous les Berrichons, par leur finesse et par leur
-_esprit naturel_. Aujourd'hui cette splendeur et cet esprit ont disparu
-complétement. Issoudun, dont l'étendue atteste l'ancienne importance,
-se donne douze mille âmes de population en y comprenant les vignerons
-de quatre énormes faubourgs: ceux de Saint-Paterne, de Vilatte, de
-Rome et des Alouettes, qui sont des petites villes. La bourgeoisie,
-comme celle de Versailles, est au large dans les rues. Issoudun
-conserve encore le marché des laines du Berry, commerce menacé par
-les améliorations de la race ovine qui s'introduisent partout et que
-le Berry n'adopte point. Les vignobles d'Issoudun produisent un vin
-qui se boit dans deux départements, et qui, s'il se fabriquait comme
-la Bourgogne et la Gascogne fabriquent le leur, deviendrait un des
-meilleurs vins de France. Hélas! _faire comme faisaient nos pères_,
-ne rien innover, telle est la loi du pays. Les vignerons continuent
-donc à laisser la râpe pendant la fermentation, ce qui rend détestable
-un vin qui pourrait être la source de nouvelles richesses et un objet
-d'activité pour le pays. Grâce à l'âpreté que la râpe lui communique
-et qui, dit-on, se modifie avec l'âge, ce vin traverse un siècle!
-Cette raison donnée par le Vignoble est assez importante en œnologie
-pour être publiée. Guillaume-le-Breton a d'ailleurs célébré dans sa
-Philippide cette propriété par quelques vers.
-
-La décadence d'Issoudun s'explique donc par l'esprit d'immobilisme
-poussé jusqu'à l'ineptie et qu'un seul fait fera comprendre. Quand
-on s'occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la
-diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été
-plus courte qu'en la dirigeant, comme elle l'est, par Vatan. Mais
-les notabilités du pays et le conseil municipal d'Issoudun, dont la
-délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en
-objectant que, si la grande route traversait leur ville, les vivres
-augmenteraient de prix, et que l'on serait exposé à payer les poulets
-trente sous. On ne trouve l'analogue d'un pareil acte que dans les
-contrées les plus sauvages de la Sardaigne, pays si peuplé, si riche
-autrefois, aujourd'hui si désert. Quand le roi Charles-Albert, dans
-une louable pensée de civilisation, voulut joindre Sassari, seconde
-capitale de l'île, à Cagliari par une belle et magnifique route, la
-seule qui existe dans cette savane appelée la Sardaigne, le tracé
-direct exigeait qu'elle passât par Bonorva, district habité par des
-gens insoumis, d'autant plus comparables à nos tribus arabes qu'ils
-descendent des Maures. En se voyant sur le point d'être gagnés par
-la civilisation, les sauvages de Bonorva, sans prendre la peine de
-délibérer, signifièrent leur opposition au tracé. Le gouvernement ne
-tint aucun compte de cette opposition. Le premier ingénieur qui vint
-planter le premier jalon reçut une balle dans la tête et mourut sur son
-jalon. On ne fit aucune recherche à ce sujet, et la route décrit une
-courbe qui l'allonge de huit lieues.
-
-A Issoudun, l'avilissement croissant du prix des vins qui se consomment
-sur place, en satisfaisant ainsi le désir de la bourgeoisie de vivre à
-bon marché, prépare la ruine des vignerons, de plus en plus accablés
-par les frais de culture et par l'impôt; de même que la ruine du
-commerce des laines et du pays est préparée par l'impossibilité
-d'améliorer la race ovine. Les gens de la campagne ont une horreur
-profonde pour toute espèce de changement, même pour celui qui leur
-paraît utile à leurs intérêts. Un Parisien trouve dans la campagne un
-ouvrier qui mangeait à dîner une énorme quantité de pain, de fromage
-et de légumes; il lui prouve que, s'il substituait à cette nourriture
-une portion de viande, il se nourrirait mieux, à meilleur marché, qu'il
-travaillerait davantage, et n'userait pas si promptement son capital
-d'existence. Le Berrichon reconnaît la justesse du calcul.--Mais les
-_disettes_! monsieur, répondit-il.--Quoi, les _disettes_?.....--Eh!
-bien, oui, quoi qu'on dirait?--Il serait la fable de tout le pays, fit
-observer le propriétaire sur les terres de qui la scène avait lieu,
-on le croirait riche comme un bourgeois, il a enfin peur de l'opinion
-publique, il a peur d'être montré au doigt, de passer pour un homme
-faible ou malade..... Voilà comme nous sommes dans ce pays-ci! Beaucoup
-de bourgeois disent cette dernière phrase avec un sentiment d'orgueil
-caché. Si l'ignorance et la routine sont invincibles dans les campagnes
-où l'on abandonne les paysans à eux-mêmes, la ville d'Issoudun est
-arrivée à une complète stagnation sociale. Obligée de combattre la
-dégénérescence des fortunes par une économie sordide, chaque famille
-vit chez soi. D'ailleurs, la société s'y trouve à jamais privée de
-l'antagonisme qui donne du ton aux mœurs. La ville ne connaît plus
-cette opposition de deux forces à laquelle on a dû la vie des États
-italiens au Moyen-âge. Issoudun n'a plus de nobles. Les Cottereaux,
-les Routiers, la Jacquerie, les guerres de religion et la Révolution
-y ont totalement supprimé la noblesse. La ville est très-fière de ce
-triomphe. Issoudun a constamment refusé, toujours pour maintenir le
-bon marché des vivres, d'avoir une garnison. Elle a perdu ce moyen
-de communication avec le siècle, en perdant aussi les profits qui se
-font avec la troupe. Avant 1756, Issoudun était une des plus agréables
-villes de garnison. Un drame judiciaire qui occupa toute la France,
-l'affaire du Lieutenant-Général au Baillage contre le marquis de
-Chapt, dont le fils, officier de dragons, fut, à propos de galanterie,
-justement peut-être mais traîtreusement mis à mort, priva la ville de
-garnison à partir de cette époque. Le séjour de la 44e demi-brigade,
-imposé durant la guerre civile, ne fut pas de nature à réconcilier les
-habitants avec la gent militaire. Bourges, dont la population décroît
-tous les dix ans, est atteint de la même maladie sociale. La vitalité
-déserte ces grands corps. Certes, l'administration est coupable de ces
-malheurs. Le devoir d'un gouvernement est d'apercevoir ces taches sur
-le Corps Politique, et d'y remédier en envoyant des hommes énergiques
-dans ces localités malades pour y changer la face des choses. Hélas!
-loin de là, on s'applaudit de cette funeste et funèbre tranquillité.
-Puis, comment envoyer de nouveaux administrateurs ou des magistrats
-capables? Qui de nos jours est soucieux d'aller s'enterrer en des
-Arrondissements où le bien à faire est sans éclat? Si, par hasard,
-on y case des ambitieux étrangers au pays, ils sont bientôt gagnés
-par la force d'inertie, et se mettent au diapason de cette atroce vie
-de province. Issoudun aurait engourdi Napoléon. Par suite de cette
-situation particulière, l'arrondissement d'Issoudun était, en 1822,
-administré par des hommes appartenant tous au Berry. L'autorité s'y
-trouvait donc annulée ou sans force, hormis les cas, naturellement
-très-rares, où la Justice est forcée d'agir à cause de leur gravité
-patente. Le Procureur du Roi, monsieur Mouilleron, était le cousin
-de tout le monde, et son Substitut appartenait à une famille de la
-ville. Le Président du Tribunal, avant d'arriver à cette dignité, se
-rendit célèbre par un de ces mots qui en province coiffent pour toute
-sa vie un homme d'un bonnet d'âne. Après avoir terminé l'instruction
-d'un procès criminel qui devait entraîner la peine de mort, il dit à
-l'accusé:--«Mon pauvre Pierre, ton affaire est claire, tu auras le
-cou coupé. Que cela te serve de leçon.» Le commissaire de police,
-commissaire depuis la Restauration, avait des parents dans tout
-l'Arrondissement. Enfin, non-seulement l'influence de la religion
-était nulle, mais le curé ne jouissait d'aucune considération. Cette
-bourgeoisie, libérale, taquine et ignorante, racontait des histoires
-plus ou moins comiques sur les relations de ce pauvre homme avec sa
-servante. Les enfants n'en allaient pas moins au catéchisme, et n'en
-faisaient pas moins leur première communion; il n'y en avait pas moins
-un collége; on y disait bien la messe, on fêtait toujours les fêtes; on
-payait les contributions, seule chose que Paris veuille de la province;
-enfin le maire y prenait des Arrêtés; mais ces actes de la vie sociale
-s'accomplissaient par routine. Ainsi, la mollesse de l'administration
-concordait admirablement à la situation intellectuelle et morale du
-pays. Les événements de cette histoire peindront d'ailleurs les effets
-de cet état de choses qui n'est pas si singulier qu'on pourrait le
-croire. Beaucoup de villes en France, et particulièrement dans le
-Midi, ressemblent à Issoudun. L'état dans lequel le triomphe de la
-Bourgeoisie a mis ce chef-lieu d'arrondissement est celui qui attend
-toute la France et même Paris, si la Bourgeoisie continue à rester
-maîtresse de la politique extérieure et intérieure de notre pays.
-
-Maintenant, un mot de la topographie. Issoudun s'étale du nord au sud
-sur un coteau qui s'arrondit vers la route de Châteauroux. Au bas de
-cette éminence, on a jadis pratiqué pour les besoins des fabriques ou
-pour inonder les douves des remparts au temps où florissait la ville,
-un canal appelé maintenant _la Rivière-Forcée_, et dont les eaux sont
-prises à la Théols. La Rivière-Forcée forme un bras artificiel qui se
-décharge dans la rivière naturelle, au delà du faubourg de Rome, au
-point où s'y jettent aussi la Tournemine et quelques autres courants.
-Ces petits cours d'eau vive, et les deux rivières arrosent des prairies
-assez étendues que cerclent de toutes parts des collines jaunâtres ou
-blanches parsemées de points noirs. Tel est l'aspect des vignobles
-d'Issoudun pendant sept mois de l'année. Les vignerons recèpent la
-vigne tous les ans et ne laissent qu'un moignon hideux et sans échalas
-au milieu d'un entonnoir. Aussi quand on arrive de Vierzon, de Vatan
-ou de Châteauroux, l'œil attristé par des plaines monotones est-il
-agréablement surpris à la vue des prairies d'Issoudun, l'oasis de
-cette partie du Berry, qui fournit de légumes le pays à dix lieues
-à la ronde. Au-dessous du faubourg de Rome, s'étend un vaste marais
-entièrement cultivé en potagers et divisé en deux régions qui portent
-le nom de bas et de haut Baltan. Une vaste et longue avenue ornée
-de deux contre-allées de peupliers, mène de la ville au travers des
-prairies à un ancien couvent nommé Frapesle, dont les jardins anglais,
-uniques dans l'Arrondissement, ont reçu le nom ambitieux de Tivoli.
-Le dimanche, les couples amoureux se font par là leurs confidences.
-Nécessairement les traces de l'ancienne grandeur d'Issoudun se révèlent
-à un observateur attentif, et les plus marquantes sont les divisions
-de la ville. Le Château, qui formait autrefois à lui seul une ville
-avec ses murailles et ses douves, constitue un quartier distinct où
-l'on ne pénètre aujourd'hui que par les anciennes portes, d'où l'on
-ne sort que par trois ponts jetés sur les bras des deux rivières et
-qui seul a la physionomie d'une vieille ville. Les remparts montrent
-encore de place en place leurs formidables assises sur lesquelles
-s'élèvent des maisons. Au-dessus du Château se dresse la Tour, qui
-en était la forteresse. Le maître de la ville étalée autour de ces
-deux points fortifiés, avait à prendre et la Tour et le Château. La
-possession du Château ne donnait pas encore celle de la Tour. Le
-faubourg de Saint-Paterne, qui décrit comme une palette au delà de
-la Tour en mordant sur la prairie, est trop considérable pour ne
-pas avoir été dans les temps les plus reculés la ville elle-même.
-Depuis le Moyen-Age, Issoudun, comme Paris, aura gravi sa colline,
-et se sera groupée au delà de la Tour et du Château. Cette opinion
-tirait, en 1822, une sorte de certitude de l'existence de la charmante
-église de Saint-Paterne, récemment démolie par l'héritier de celui
-qui l'acheta de la Nation. Cette église, un des plus jolis _specimen_
-d'église romane que possédât la France, a péri sans que personne ait
-pris le dessin du portail, dont la conservation était parfaite. La
-seule voix qui s'éleva pour sauver le monument ne trouva d'écho nulle
-part, ni dans la ville, ni dans le département. Quoique le Château
-d'Issoudun ait le caractère d'une vieille ville avec ses rues étroites
-et ses vieux logis, la ville proprement dite, qui fut prise et brûlée
-plusieurs fois à différentes époques, notamment durant la Fronde où
-elle brûla tout entière, a un aspect moderne. Des rues spacieuses,
-relativement à l'état des autres villes, et des maisons bien bâties
-forment avec l'aspect du Château un contraste assez frappant qui vaut à
-Issoudun, dans quelques géographies, le nom de Jolie.
-
-Dans une ville ainsi constituée, sans aucune activité même commerciale,
-sans goût pour les arts, sans occupations savantes, où chacun
-reste dans son intérieur, il devait arriver et il arriva, sous la
-Restauration, en 1816, quand la guerre eut cessé, que, parmi les
-jeunes gens de la ville, plusieurs n'eurent aucune carrière à suivre,
-et ne surent que faire en attendant leur mariage ou la succession de
-leurs parents. Ennuyés au logis, ces jeunes gens ne trouvèrent aucun
-élément de distraction en ville; et comme, suivant un mot du pays,
-_il faut que jeunesse jette sa gourme_, ils firent leurs farces aux
-dépens de la ville même. Il leur fut bien difficile d'opérer en plein
-jour, ils eussent été reconnus; et, la coupe de leurs crimes une fois
-comblée, ils auraient fini par être traduits, à la première peccadille
-un peu trop forte, en police correctionnelle; ils choisirent donc
-assez judicieusement la nuit pour faire leurs mauvais tours. Ainsi
-dans ces vieux restes de tant de civilisations diverses disparues,
-brilla comme une dernière flamme un vestige de l'esprit de drôlerie
-qui distinguait les anciennes mœurs. Ces jeunes gens s'amusèrent
-comme jadis s'amusaient Charles IX et ses courtisans, Henri V et ses
-compagnons, et comme on s'amusa jadis dans beaucoup de villes de
-province. Une fois confédérés par la nécessité de s'entr'aider, de
-se défendre et d'inventer des tours plaisants, il se développa chez
-eux, par le choc des idées, cette somme de malignité que comporte la
-jeunesse et qui s'observe jusque dans les animaux. La confédération
-leur donna de plus les petits plaisirs que procure le mystère d'une
-conspiration permanente. Ils se nommèrent _les Chevaliers de la
-Désœuvrance_. Pendant le jour, ces jeunes singes étaient de petits
-saints, ils affectaient tous d'être extrêmement tranquilles; et,
-d'ailleurs, ils dormaient assez tard après les nuits pendant lesquelles
-ils avaient accompli quelque méchante œuvre. Les Chevaliers de la
-Désœuvrance commencèrent par des farces vulgaires, comme de décrocher
-et de changer des enseignes, de sonner aux portes, de précipiter avec
-fracas un tonneau oublié par quelqu'un à sa porte dans la cave du
-voisin, alors réveillé par un bruit qui faisait croire à l'explosion
-d'une mine. A Issoudun, comme dans beaucoup de villes, on descend à
-la cave par une trappe dont la bouche placée à l'entrée de la maison
-est recouverte d'une forte planche à charnières, avec un gros cadenas
-pour fermeture. Ces nouveaux Mauvais-Garçons n'étaient pas encore
-sortis, vers la fin de 1816, des plaisanteries que font dans toutes les
-provinces les gamins et les jeunes gens. Mais en janvier 1817, l'Ordre
-de la Désœuvrance eut un Grand-Maître, et se distingua par des tours
-qui, jusqu'en 1823, répandirent une sorte de terreur dans Issoudun, ou
-du moins en tinrent les artisans et la bourgeoisie en de continuelles
-alarmes.
-
-Ce chef fut un certain Maxence Gilet, appelé plus simplement Max, que
-ses antécédents, non moins que sa force et sa jeunesse, destinaient
-à ce rôle. Maxence Gilet passait dans Issoudun pour être le fils
-naturel de ce Subdélégué, monsieur Lousteau, dont la galanterie a
-laissé beaucoup de souvenirs, le frère de madame Hochon, et qui s'était
-attiré, comme vous l'avez vu, la haine du vieux docteur Rouget, à
-propos de la naissance d'Agathe. Mais l'amitié qui liait ces deux
-hommes avant leur brouille fut tellement étroite, que, selon une
-expression du pays et du temps, ils passaient volontiers par les mêmes
-chemins. Aussi prétendait-on que Max pouvait tout aussi bien être le
-fils du docteur que celui du Subdélégué; mais il n'appartenait ni à
-l'un ni à l'autre, car son père fut un charmant officier de dragons
-en garnison à Bourges. Néanmoins, par suite de leur inimitié, fort
-heureusement pour l'enfant, le docteur et le Subdélégué se disputèrent
-constamment cette paternité. La mère de Max, femme d'un pauvre sabotier
-du faubourg de Rome, était, pour la perdition de son âme, d'une beauté
-surprenante, une beauté de Trastéverine, seul bien qu'elle transmit à
-son fils. Madame Gilet, grosse de Max en 1788, avait pendant long-temps
-désiré cette bénédiction du ciel, qu'on eut la méchanceté d'attribuer
-à la galanterie des deux amis, sans doute pour les animer l'un contre
-l'autre. Gilet, vieil ivrogne à triple broc, favorisait les désordres
-de sa femme par une collusion et une complaisance qui ne sont pas sans
-exemple dans la classe inférieure. Pour procurer des protecteurs à son
-fils, la Gilet se garda bien d'éclairer les pères postiches. A Paris,
-elle eût été millionnaire; à Issoudun, elle vécut tantôt à l'aise,
-tantôt misérablement, et à la longue méprisée. Madame Hochon, sœur de
-monsieur Lousteau, donna quelque dix écus par an pour que Max allât
-à l'école. Cette libéralité que madame Hochon était hors d'état de
-se permettre, par suite de l'avarice de son mari, fut naturellement
-attribuée à son frère, alors à Sancerre. Quand le docteur Rouget, qui
-n'était pas heureux en garçon, eut remarqué la beauté de Max, il paya
-jusqu'en 1805 la pension au collége de celui qu'il appelait _le jeune
-drôle_. Comme le Subdélégué mourut en 1800, et qu'en payant pendant
-cinq ans la pension de Max, le docteur paraissait obéir à un sentiment
-d'amour-propre, la question de paternité resta toujours indécise.
-Maxence Gilet, texte de mille plaisanteries, fut d'ailleurs bientôt
-oublié. Voici comment. En 1806, un an après la mort du docteur Rouget,
-ce garçon, qui semblait avoir été créé pour une vie hasardeuse, doué
-d'ailleurs d'une force et d'une agilité remarquables, se permettait une
-foule de méfaits plus ou moins dangereux à commettre. Il s'entendait
-déjà avec les petits-fils de monsieur Hochon pour faire enrager les
-épiciers de la ville, il récoltait les fruits avant les propriétaires,
-ne se gênant point pour escalader des murailles. Ce démon n'avait pas
-son pareil aux exercices violents, il jouait aux barres en perfection,
-il aurait attrapé les lièvres à la course. Doué d'un coup d'œil digne
-de celui de Bas-de-Cuir, il aimait déjà la chasse avec passion. Au
-lieu d'étudier, il passait son temps à tirer à la cible. Il employait
-l'argent soustrait au vieux docteur à acheter de la poudre et des
-balles pour un mauvais pistolet que le père Gilet, le sabotier, lui
-avait donné. Or, pendant l'automne de 1806, Max, alors âgé de dix-sept
-ans, commit un meurtre involontaire en effrayant, à la tombée de la
-nuit, une jeune femme grosse qu'il surprit dans son jardin où il allait
-voler des fruits. Menacé de la guillotine par son père le sabotier, qui
-voulait sans doute se défaire de lui, Max se sauva d'une seule traite
-jusqu'à Bourges, y rejoignit un régiment en route pour l'Espagne, et
-s'y engagea. L'affaire de la jeune femme morte n'eut aucune suite.
-
-Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua
-si bien qu'en trois campagnes il devint capitaine, car le peu
-d'instruction qu'il avait reçue le servit puissamment. En 1809, en
-Portugal, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa
-compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max pris par les
-Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus
-horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion
-d'Honneur et le grade de chef de bataillon; mais l'Empereur était
-alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui
-se faisaient sous ses yeux; il n'aimait pas ceux qui se laissaient
-prendre, et fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal.
-Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant ces quatre années,
-il s'y démoralisa complétement, car les pontons étaient le Bagne,
-moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre
-et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons
-indignes d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel
-(on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés) sept
-bretteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton, à la grande joie
-des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse
-qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et son
-adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des
-complaisants qui travaillèrent pour lui, qui se firent ses courtisans.
-Dans cette école de douleur, où les caractères aigris ne rêvaient
-que vengeance, où les sophismes éclos dans ces cervelles entassées
-légitimaient les pensées mauvaises, Max se déprava tout à fait. Il
-écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, sans
-reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle
-fût accomplie sans preuves. Enfin, à la paix, il sortit perverti
-quoique innocent, capable d'être un grand politique dans une haute
-sphère, et un misérable dans la vie privée, selon les circonstances
-de sa destinée. De retour à Issoudun, il apprit la déplorable fin de
-son père et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs
-passions et qui font, selon le proverbe, la vie courte et bonne, les
-Gilet étaient morts dans la plus affreuse indigence, à l'hôpital.
-Presque aussitôt la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se
-répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que
-d'aller demander à Paris son grade de chef de bataillon et sa croix.
-Le maréchal qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de
-la belle conduite du capitaine Gilet en Portugal; il le plaça dans la
-Garde comme capitaine, ce qui lui donnait, dans la Ligne, le grade de
-chef de bataillon; mais il ne put lui obtenir la croix.--L'Empereur a
-dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le
-Maréchal. En effet, l'Empereur nota le brave capitaine pour être décoré
-le soir du combat de Fleurus, où Gilet se fit remarquer. Après la
-bataille de Waterloo, Max se retira sur la Loire. Au licenciement, le
-maréchal Feltre ne reconnut à Gilet ni son grade ni sa croix. Le soldat
-de Napoléon revint à Issoudun dans un état d'exaspération assez facile
-à concevoir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de
-chef de bataillon. Les Bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes
-chez un jeune homme de vingt-cinq ans, sans nom, et qui pouvait
-devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission.
-Le commandant, car entre eux les Bonapartistes se reconnurent les
-grades acquis en 1815, perdit ainsi le maigre traitement, appelé la
-demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En
-voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir consistait en vingt
-napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une
-place de six cents francs d'appointements à la Mairie. Max, qui remplit
-cette place pendant six mois environ, la quitta de lui-même, et fut
-remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à
-Napoléon. Déjà Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance, Gilet avait
-pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières
-familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il
-était violent et redouté par tout le monde, même par les officiers de
-l'ancienne armée, qui refusèrent comme lui de servir, et qui revinrent
-planter leurs choux en Berry. Le peu d'affection des gens nés à
-Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant d'après le tableau
-qui précède. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il
-dans cette petite ville plus de Bonapartistes que partout ailleurs.
-Les Bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous Libéraux.
-On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'officiers
-dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur
-plut; à l'exception cependant de ce Carpentier, son successeur, et d'un
-certain monsieur Mignonnet, ex-capitaine d'artillerie dans la Garde.
-Carpentier, officier de cavalerie parvenu, se maria tout d'abord, et
-appartint à l'une des familles les plus considérables de la ville,
-les Borniche-Héreau. Mignonnet, élevé à l'École Polytechnique, avait
-servi dans un corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les
-autres. Il y eut, dans les armées impériales, deux nuances chez les
-militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour _le péquin_,
-un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour
-le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur
-dans leurs relations avec le Civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui
-sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'Artillerie, par suite
-de son républicanisme peut-être, n'adoptèrent pas cette doctrine, qui
-ne tendait à rien moins qu'à faire deux Frances: une France militaire
-et une France civile. Si donc le commandant Potel et le capitaine
-Renard, deux officiers du faubourg de Rome, dont les opinions sur les
-péquins ne varièrent pas, furent les amis _quand même_ de Maxence
-Gilet, le commandant Mignonnet et le capitaine Carpentier se rangèrent
-du côté de la bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne
-d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnet, petit homme sec, plein
-de dignité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur offrait à
-résoudre, et vécut modestement en faisant sa société de monsieur et de
-madame Carpentier. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques
-lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on
-que messieurs Mignonnet et Carpentier étaient de _tout autres gens_
-que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres
-habitués du café Militaire qui conservaient les mœurs soldatesques et
-les errements de l'Empire.
-
-Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun, Max était donc exclus
-du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice en
-ne se présentant point à la Société, dite le Cercle, et ne se plaignant
-jamais de la triste réprobation dont il était l'objet, quoiqu'il fût
-le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout Issoudun, qu'il y
-fît une grande dépense et qu'il eût, par exception, un cheval, chose
-aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise. On va voir
-comment, pauvre et sans ressources, Maxence fut mis en état d'être
-le fashionable d'Issoudun; car les moyens honteux qui lui valurent
-le mépris des gens timorés ou religieux tiennent aux intérêts qui
-amenaient Agathe et Joseph à Issoudun. A l'audace de son maintien, à
-l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier fort peu
-de l'opinion publique; il comptait sans doute prendre un jour sa
-revanche, et régner sur ceux-là mêmes qui le méprisaient. D'ailleurs,
-si la bourgeoisie mésestimait Max, l'admiration que son caractère
-excitait parmi le peuple formait un contre-poids à cette opinion;
-son courage, sa prestance, sa décision devaient plaire à la masse, à
-qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue, et que les bourgeois ne
-soupçonnaient même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun
-un rôle presque semblable à celui du Forgeron dans la Jolie Fille de
-Perth, il y était le champion du Bonapartisme et de l'Opposition. On
-comptait sur lui comme les bourgeois de Perth comptaient sur Smith dans
-les grandes occasions. Une affaire mit surtout en relief le héros et la
-victime des Cent-Jours.
-
-En 1819, un bataillon commandé par des officiers royalistes, jeunes
-gens sortis de la Maison Rouge, passa par Issoudun en allant à
-Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une ville aussi
-constitutionnelle qu'Issoudun, les officiers allèrent passer le
-temps au Café Militaire. Dans toutes villes de province, il existe
-un Café Militaire. Celui d'Issoudun, bâti dans un coin du rempart
-sur la Place d'Armes et tenu par la veuve d'un ancien officier,
-servait naturellement de club aux Bonapartistes de la ville, aux
-officiers en demi-solde, ou à ceux qui partageaient les opinions de
-Max et à qui l'esprit de la ville permettait l'expression de leur
-culte pour l'Empereur. Dès 1816, il se fit à Issoudun, tous les
-ans, un repas pour fêter l'anniversaire du couronnement de Napoléon.
-Les trois premiers Royalistes qui vinrent demandèrent les journaux,
-et entre autres la _Quotidienne_, le _Drapeau Blanc_. Les opinions
-d'Issoudun, celles du Café Militaire surtout, ne comportaient point
-de journaux royalistes. Le Café n'avait que le _Commerce_, nom que le
-Constitutionnel, supprimé par un Arrêt, fut forcé de prendre pendant
-quelques années. Mais, comme en paraissant pour la première fois sous
-ce titre, il commença son Premier Paris par ces mots: _Le Commerce
-est essentiellement Constitutionnel_, on continuait à l'appeler
-le Constitutionnel. Tous les abonnés saisirent le calembour plein
-d'opposition et de malice par lequel on les priait de ne pas faire
-attention à l'enseigne, le vin devant être toujours le même. Du haut de
-son comptoir, la grosse dame répondit aux Royalistes qu'elle n'avait
-pas les journaux demandés.--Quels journaux recevez-vous donc? fit
-un des officiers, un capitaine. Le garçon, un petit jeune homme en
-veste de drap bleu, et orné d'un tablier de grosse toile, apporta le
-_Commerce_.--Ah! c'est là votre journal, en avez-vous un autre?--Non,
-dit le garçon, c'est le seul. Le capitaine déchire la feuille de
-l'Opposition, la jette en morceaux, et crache dessus en disant:--Des
-dominos! En dix minutes, la nouvelle de l'insulte faite à l'Opposition
-constitutionnelle et au libéralisme dans la personne du sacro-saint
-journal, qui attaquait les prêtres avec le courage et l'esprit que
-vous savez, courut par les rues, se répandit comme la lumière dans les
-maisons; on se la conta de place en place. Le même mot fut à la fois
-dans toutes les bouches:--Avertissons Max! Max sut bientôt l'affaire.
-Les officiers n'avaient pas fini leur partie de dominos que Max,
-accompagné du commandant Potel et du capitaine Renard, suivi de trente
-jeunes gens curieux de voir la fin de cette aventure et qui presque
-tous restèrent groupés sur la Place d'Armes, entra dans le café. Le
-café fut bientôt plein.--Garçon, _mon_ journal? dit Max d'une voix
-douce. On joua une petite comédie. La grosse femme, d'un air craintif
-et conciliateur, dit:--Capitaine, je l'ai prêté.--Allez le chercher,
-s'écria un des amis de Max.--Ne pouvez-vous pas vous passer du journal?
-dit le garçon, nous ne l'avons plus. Les jeunes officiers riaient et
-jetaient des regards en coulisse sur les bourgeois.--On l'a déchiré!
-s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune
-capitaine royaliste.--Qui donc s'est permis de déchirer le journal?
-demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les
-bras croisés.--Et nous avons craché dessus, répondirent les trois
-jeunes officiers en se levant et regardant Max.--Vous avez insulté
-toute la ville, dit Max devenu blême.--Eh! bien, après?... demanda le
-plus jeune officier. Avec une adresse, une audace et une rapidité que
-ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au
-premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit:--Comprenez-vous
-le français? On alla se battre dans l'allée de Frapesle, trois contre
-trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet
-fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homme. Le commandant
-Potel blessa si grièvement le sien, que le malheureux, un fils de
-famille, mourut le lendemain à l'hôpital où il fut transporté. Quant au
-troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine
-Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit.
-Cette affaire, qui eut du retentissement en Berry, posa définitivement
-Maxence Gilet en héros.
-
-Les chevaliers de la Désœuvrance, tous jeunes, le plus âgé n'avait
-pas vingt-cinq ans, admiraient Maxence. Quelques-uns d'entre eux,
-loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard
-de Max, enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un
-tel chef, l'Ordre fit des merveilles. A partir du mois de janvier
-1817, il ne se passa pas de semaine que la ville ne fût mise en émoi
-par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des chevaliers
-certaines conditions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent
-alertes comme des élèves d'Amoros, hardis comme des milans, habiles
-à tous les exercices, forts et adroits comme des malfaiteurs.
-Ils se perfectionnèrent dans le métier de grimper sur les toits,
-d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit, de gâcher
-du plâtre et de condamner une porte. Ils eurent un arsenal de cordes,
-d'échelles, d'outils, de déguisements. Aussi les chevaliers de la
-Désœuvrance arrivèrent-ils au beau idéal de la malice, non-seulement
-dans l'exécution, mais encore dans la conception de leurs tours. Ils
-finirent par avoir ce génie du mal qui réjouissait tant Panurge, qui
-provoque le rire et qui rend la victime si ridicule qu'elle n'ose se
-plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons des
-intelligences qui leur permettaient d'obtenir les renseignements utiles
-à la perpétration de leurs attentats.
-
-Par un grand froid, ces diables incarnés transportaient très-bien un
-poêle de la salle dans la cour, et le bourraient de bois de manière à
-ce que le feu durât encore au matin. On apprenait alors par la ville
-que monsieur un tel (un avare!) avait essayé de chauffer sa cour.
-
-Ils se mettaient quelquefois tous en embuscade dans la Grand'Rue
-ou dans la rue Basse, deux rues qui sont comme les deux artères de
-la ville, et où débouchent beaucoup de petites rues transversales.
-Tapis, chacun à l'angle d'un mur, au coin d'une de ces petites rues,
-et la tête au vent, au milieu du premier sommeil de chaque ménage ils
-criaient d'une voix effarée, de porte en porte, d'un bout de la ville
-à l'autre:--Eh! bien, qu'est-ce?... Qu'est-ce? Ces demandes répétées
-éveillaient les bourgeois qui se montraient en chemise et en bonnet de
-coton, une lumière à la main, en s'interrogeant tous, et faisant les
-plus étranges colloques et les plus curieuses faces du monde.
-
-Il y avait un pauvre relieur, très-vieux, qui croyait aux démons. Comme
-presque tous les artisans de province, il travaillait dans une petite
-boutique basse. Les Chevaliers, déguisés en diables, envahissaient
-sa boutique à la nuit, le mettaient dans son coffre aux rognures, et
-le laissaient criant à lui seul comme trois brûlés. Le pauvre homme
-réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions de
-Lucifer, et les voisins ne pouvaient guère le détromper. Ce relieur
-faillit devenir fou.
-
-Au milieu d'un rude hiver, les Chevaliers démolirent la cheminée du
-cabinet du Receveur des Contributions, et la lui rebâtirent en une
-nuit, parfaitement semblable, sans faire de bruit, sans avoir laissé
-la moindre trace de leur travail. Cette cheminée était intérieurement
-arrangée de manière à enfumer l'appartement. Le Receveur fut deux mois
-à souffrir avant de reconnaître pourquoi sa cheminée, qui allait si
-bien, de laquelle il était si content, lui jouait de pareils tours, et
-il fut obligé de la reconstruire.
-
-Ils mirent un jour trois bottes de paille soufrées et des papiers
-huilés dans la cheminée d'une vieille dévote, amie de madame Hochon. Le
-matin, en allumant son feu, la pauvre femme, une femme tranquille et
-douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent, la ville
-entière accourut, et comme parmi les pompiers il se trouvait quelques
-Chevaliers de la Désœuvrance, ils inondèrent la maison de la vieille
-femme à laquelle ils firent peur de la noyade après lui avoir donné la
-terreur du feu. Elle fut malade de frayeur.
-
-Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en
-armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre
-anonyme pour le prévenir qu'il devait être volé; puis ils allaient un à
-un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups
-de sifflet.
-
-Un de leurs plus jolis tours, dont s'amusa longtemps la ville où il se
-raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame
-fort avare, et qui devait laisser une belle succession, un petit mot
-qui leur annonçait sa mort en les invitant à être exacts pour l'heure
-où les scellés seraient mis. Quatre-vingts personnes environ arrivèrent
-de Vatan, de Saint-Florent, de Vierzon et des environs, tous en grand
-deuil, mais assez joyeux, les uns avec leurs femmes, les veuves avec
-leurs fils, les enfants avec leurs pères, qui dans une carriole, qui
-dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante charrette. Imaginez
-les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers
-arrivés! puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une
-émeute dans Issoudun.
-
-Enfin, un jour, le Sous-Préfet s'avisa de trouver cet ordre de choses
-d'autant plus intolérable qu'il était impossible de savoir qui se
-permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes
-gens; mais comme la Garde Nationale était alors purement nominale à
-Issoudun, qu'il n'y avait point de garnison, que le lieutenant de
-gendarmerie n'avait pas plus de huit gendarmes avec lui, qu'il ne se
-faisait pas de patrouilles, il était impossible d'avoir des preuves. Le
-Sous-Préfet fut mis à _l'Ordre de nuit_, et pris aussitôt pour _bête
-noire_. Ce fonctionnaire avait l'habitude de déjeuner de deux œufs
-frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la manie
-de manger des œufs frais celle de vouloir les faire cuire lui-même.
-Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui, ne savait cuire
-un œuf comme il faut; il regardait à sa montre, et se vantait de
-l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis
-deux ans avec un succès qui lui méritait mille plaisanteries. On
-enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs de ses poules,
-auxquels on en substitua de durs. Le Sous-Préfet y perdit son latin
-et sa réputation de _Sous-Préfet à l'œuf_. Il finit par déjeuner
-autrement. Mais il ne soupçonna point les Chevaliers de la Désœuvrance,
-dont le tour était trop bien fait. Max inventa de lui graisser les
-tuyaux de ses poêles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs
-si fétides, qu'il était impossible de tenir chez lui. Ce ne fut pas
-assez: un jour, sa femme, en voulant aller à la messe, trouva son châle
-intérieurement collé par une substance si tenace, qu'elle fut obligée
-de s'en passer. Le Sous-Préfet demanda son changement. La couardise et
-la soumission de ce fonctionnaire établirent définitivement l'autorité
-drolatique et occulte des Chevaliers de la Désœuvrance.
-
-Entre la rue des Minimes et la place Misère, il existait alors une
-portion de quartier encadrée par le bras de la Rivière-Forcée vers le
-bas, et en haut par le rempart, à partir de la Place d'Armes jusqu'au
-Marché à la Poterie. Cette espèce de carré informe était rempli par des
-maisons d'un aspect misérable, pressées les unes contre les autres et
-divisées par des rues si étroites, qu'il est impossible d'y passer deux
-à la fois. Cet endroit de la ville, espèce de Cour des Miracles, était
-occupé par des gens pauvres ou exerçant des professions peu lucratives,
-logés dans ces taudis et dans des logis si pittoresquement appelés, en
-langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques, ce fut
-sans doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car
-une de ces rues se nomme _la rue du Bourriau_. Il est constant que
-le bourreau de la ville y eut sa maison _à porte rouge_ pendant plus
-de cinq siècles. L'aide du bourreau de Châteauroux y demeure encore,
-s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit
-jamais. Les vignerons entretiennent seuls des relations avec cet être
-mystérieux qui a hérité de ses prédécesseurs le don de guérir les
-fractures et les plaies. Jadis les filles de joie, quand la ville se
-donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des
-revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs,
-puis des fripiers dont l'étalage empeste, enfin cette population
-apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes
-les villes, et où dominent un ou deux juifs. Au coin d'une de ces rues
-sombres, du côté le plus vivant de ce quartier, il exista de 1815 à
-1823, et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la
-mère Cognette. Ce bouchon consistait en une maison assez bien bâtie
-en chaînes de pierre blanche dont les intervalles étaient remplis de
-moellons et de mortier, élevée d'un étage et d'un grenier. Au-dessus de
-la porte, brillait cette énorme branche de pin semblable à du bronze
-de Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, l'œil était
-saisi par le bleu d'une affiche collée au chambranle et où se voyait
-au-dessous de ces mots: BONNE BIÈRE DE MARS, un soldat offrant à une
-femme très-décolletée un jet de mousse qui se rend du cruchon au verre
-qu'elle tend, en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à
-faire évanouir Delacroix. Le rez-de-chaussée se composait d'une immense
-salle servant à la fois de cuisine et de salle à manger, aux solives de
-laquelle pendaient accrochées à des clous les provisions nécessaires
-à l'exploitation de ce commerce. Derrière cette salle, un escalier
-de meunier menait à l'étage supérieur; mais au pied de cet escalier
-s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur
-une de ces cours de province qui ressemblent à un tuyau de cheminée,
-tant elles sont étroites, noires et hautes. Cachée par un appentis
-et dérobée à tous les regards par des murailles, cette petite salle
-servait aux Mauvais-Garçons d'Issoudun à tenir leur cour plénière.
-Ostensiblement le père Cognet hébergeait les gens de la campagne aux
-jours de marché; mais secrètement il était l'hôtelier des Chevaliers de
-la Désœuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans quelque maison
-riche, avait fini par épouser la Cognette, une ancienne cuisinière
-de bonne maison. Le faubourg de Rome continue, comme en Italie et
-en Pologne, à féminiser, à la manière latine, le nom du mari pour
-la femme. En réunissant leurs économies, le père Cognet et sa femme
-avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette,
-femme d'environ quarante ans, de haute taille, grassouillette, ayant
-le nez à la Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'un noir de jais,
-les yeux bruns, ronds et vifs, un air intelligent et rieur, fut choisie
-par Maxence Gilet pour être la Léonarde de l'Ordre, à cause de son
-caractère et de ses talents en cuisine. Le père Cognet pouvait avoir
-cinquante-six ans, il était trapu, soumis à sa femme, et, selon la
-plaisanterie incessamment répétée par elle, il ne pouvait voir les
-choses que d'un bon œil, car il était borgne. En sept ans, de 1816 à
-1823, ni le mari ni la femme ne commirent la plus légère indiscrétion
-sur ce qui se faisait nuitamment chez eux ou sur ce qui s'y complotait,
-et ils eurent toujours la plus vive affection pour tous les
-Chevaliers; quant à leur dévouement, il était absolu; mais peut-être
-le trouvera-t-on moins beau, si l'on vient à songer que leur intérêt
-cautionnait leur silence et leur affection. A quelque heure de nuit que
-les Chevaliers tombassent chez la Cognette, en frappant d'une certaine
-manière, le père Cognet, averti par ce signal, se levait, allumait le
-feu et des chandelles, ouvrait la porte, allait chercher à la cave des
-vins achetés exprès pour l'Ordre, et la Cognette leur cuisinait un
-exquis souper, soit avant, soit après les expéditions résolues ou la
-veille, ou pendant la journée.
-
-Pendant que madame Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les
-Chevaliers de la Désœuvrance préparèrent un de leurs meilleurs tours.
-Un vieil Espagnol, ancien prisonnier de guerre, et qui, lors de la
-paix, était resté dans le pays, où il faisait un petit commerce de
-grains, vint de bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au
-bas de la Tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous
-indiqué pour cette nuit au pied de la Tour, fut interpellé par cette
-question faite à voix basse:--Que ferons-nous cette nuit?
-
---La charrette au père Fario est là, répondit-il, j'ai failli me casser
-le nez dessus, montons-la d'abord sur la butte de la Tour, nous verrons
-après.
-
-Quand Richard construisit la Tour d'Issoudun, il la planta, comme il
-a été dit, sur les ruines de la basilique assise à la place du temple
-romain et du Dun Celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une
-longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments
-de trois âges. La tour de Richard-Cœur-de-Lion se trouve donc au
-sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également roide
-et où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu
-de mots l'attitude de cette tour, on peut la comparer à l'obélisque
-de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de la Tour d'Issoudun, qui
-recélait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de
-la ville quatre-vingts pieds de hauteur. En une heure, la charrette
-fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte au pied de la tour par
-un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au
-passage du Mont Saint-Bernard. On remit la charrette en état et l'on
-fit disparaître toutes les traces du travail avec un tel soin qu'elle
-semblait avoir été transportée là par le diable ou par la baguette
-d'une fée. Après ce haut fait, les Chevaliers, ayant faim et soif,
-revinrent tous chez la Cognette, et se virent bientôt attablés dans la
-petite salle basse, où ils riaient par avance de la figure que ferait
-le Fario, quand, vers les dix heures, il chercherait sa charrette.
-
-Naturellement les Chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les
-nuits. Le génie des Sganarelle, des Mascarille et des Scapin réunis
-n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année.
-D'abord les circonstances ne s'y prêtaient pas toujours: il faisait
-un trop beau clair de lune, le dernier tour avait trop irrité les gens
-sages; puis tel ou tel refusait son concours quand il s'agissait d'un
-parent. Mais si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuits chez
-la Cognette, ils se rencontraient pendant la journée, et se livraient
-ensemble aux plaisirs permis de la chasse ou des vendanges en automne,
-et du patin en hiver. Dans cette réunion de vingt jeunes gens de la
-ville qui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en
-trouva quelques-uns plus étroitement liés que les autres avec Max, ou
-qui firent de lui leur idole. Un pareil caractère fanatise souvent
-la jeunesse. Or, les deux petits-fils de madame Hochon, François
-Hochon et Baruch Borniche, étaient les séides de Max. Ces deux garçons
-regardaient Max presque comme leur cousin, en admettant l'opinion du
-pays sur sa parenté de la main gauche avec les Lousteau. Max prêtait
-d'ailleurs généreusement à ces deux jeunes gens l'argent que leur
-grand-père Hochon refusait à leurs plaisirs: il les emmenait à la
-chasse, il les formait; il exerçait enfin sur eux une influence bien
-supérieure à celle de la famille. Orphelins tous deux, ces deux jeunes
-gens restaient, quoique majeurs, sous la tutelle de monsieur Hochon,
-leur grand-père, à cause de circonstances qui seront expliquées au
-moment où le fameux monsieur Hochon paraîtra dans cette scène.
-
-En ce moment, François et Baruch (nommons-les par leurs prénoms pour la
-clarté de cette histoire) étaient, l'un à droite, l'autre à gauche de
-Max, au milieu de la table assez mal éclairée par la lueur fuligineuse
-de quatre chandelles des huit à la livre. On avait bu douze à quinze
-bouteilles de vins différents, car la réunion ne comptait pas plus
-de onze Chevaliers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant
-de calvinisme à Issoudun, dit à Max, au moment où le vin avait délié
-toutes les langues:--Tu vas te trouver menacé dans ton centre...
-
---Qu'entends-tu par ces paroles? demanda Max.
-
---Mais, ma grand'mère a reçu de madame Bridau, sa filleule, une lettre
-par laquelle elle lui annonce son arrivée et celle de son fils. Ma
-grand'mère a fait arranger hier deux chambres pour les recevoir.
-
---Et qu'est-ce que cela me fait? dit Max en prenant son verre, le
-vidant d'un trait et le remettant sur la table par un geste comique.
-
-Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placée près de
-lui projetait sa lueur sur sa figure martiale, illuminait bien son
-front et faisait admirablement ressortir son teint blanc, ses yeux
-de feu, ses cheveux noirs un peu crépus, et d'un brillant de jais.
-Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'elle-même au-dessus du
-front et aux tempes, en dessinant ainsi nettement cinq langues noires
-que nos ancêtres appelaient _les cinq pointes_. Malgré ces brusques
-oppositions de blanc et de noir, Max avait une physionomie très-douce
-qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne
-à ses figures de vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres
-de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que
-Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures
-berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait
-vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche
-d'une petite maîtresse. D'une taille de cinq pieds quatre pouces, Max
-était admirablement bien proportionné, ni gras, ni maigre. Si ses
-mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient
-le faubourg de Rome et le fantassin de l'Empire. Il eût certes fait
-un magnifique Général de Division; il avait des épaules à porter une
-fortune de Maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous
-les Ordres de l'Europe. L'intelligence animait ses mouvements. Enfin,
-né gracieux, comme presque tous les enfants de l'amour, la noblesse de
-son vrai père éclatait en lui.
-
---Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table le fils d'un
-ancien chirurgien-major appelé Goddet, le meilleur médecin de la ville,
-que la filleule de madame Hochon est la sœur de Rouget? Si elle vient
-avec son fils le peintre, c'est sans doute pour r'avoir la succession
-du bonhomme, et adieu ta vendange...
-
-Max fronça les sourcils. Puis, par un regard qui courut de visage
-en visage autour de la table, il examina l'effet produit par cette
-apostrophe sur les esprits, et il répondit encore:--Qu'est-ce que ça me
-fait?
-
---Mais, reprit François, il me semble que si le vieux Rouget révoquait
-son testament, dans le cas où il en aurait fait un au profit de la
-Rabouilleuse...
-
-Ici Max coupa la parole à son séide par ces mots:--Quand, en venant
-ici, je vous ai entendu nommer _un des cinq Hochons_, suivant le
-calembour qu'on faisait sur vos noms depuis trente ans, j'ai fermé le
-bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte
-manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie,
-devant moi du moins! Et voilà comment tu t'acquittes avec moi: tu te
-sers d'un surnom méprisant pour désigner une femme à laquelle on me
-sait attaché.
-
-Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la personne à qui
-François venait de donner le surnom sous lequel elle était connue à
-Issoudun. L'ancien prisonnier des pontons avait assez d'expérience, le
-commandant des Grenadiers de la Garde savait assez ce qu'est l'honneur,
-pour deviner d'où venait la mésestime de la ville. Aussi n'avait-il
-jamais laissé qui que ce fût lui dire un mot au sujet de mademoiselle
-Flore Brazier, cette servante-maîtresse de Jean-Jacques Rouget, si
-énergiquement appelée _vermine_ par la respectable madame Hochon.
-D'ailleurs chacun connaissait Max trop chatouilleux pour lui parler à
-ce sujet sans qu'il commençât, et il n'avait jamais commencé. Enfin,
-il était trop dangereux d'encourir la colère de Max ou de le fâcher
-pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on
-s'entretint de la liaison de Max avec cette fille devant le commandant
-Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il
-vivait sur un pied d'égalité, Potel avait répondu:--S'il est le frère
-naturel de Jean-Jacques Rouget, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y
-demeure?--D'ailleurs, après tout, reprit le capitaine Renard, cette
-fille est un morceau de roi; et quand il l'aimerait, où est le mal?...
-Est-ce que le fils Goddet n'aime pas madame Fichet pour avoir la fille
-en récompense de cette corvée?
-
-Après cette semonce méritée, François ne retrouva plus le fil de ses
-idées; mais il le retrouva bien moins encore quand Max lui dit avec
-douceur:--Continue...
-
---Ma foi, non! s'écria François.
-
---Tu te fâches à tort, Max, cria le fils Goddet. N'est-il pas convenu
-que chez la Cognette on peut tout se dire? Ne serions-nous pas tous les
-ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici
-de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'y fait! Toute la
-ville désigne Flore Brazier sous le surnom de la Rabouilleuse, si ce
-surnom a, par mégarde, échappé à François, est-ce un crime contre _la
-Désœuvrance_?
-
---Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion
-m'est venue, j'ai pensé que nous étions _en désœuvrance_, et je lui ai
-dit: Continue...
-
-Un profond silence s'établit. La pause fut si gênante pour tout le
-monde, que Max s'écria:--Je vais continuer pour lui (sensation), pour
-vous tous (étonnement)!... et vous dire ce que vous pensez (profonde
-sensation)! Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la
-gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux
-garçon qui n'aura jamais d'enfants! vous pensez, dis-je, que cette
-femme fournit, depuis mon retour à Issoudun, à tous mes besoins. Si je
-puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler
-souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous,
-je prends les écus dans la bourse de mademoiselle Brazier? Eh! bien,
-oui (profonde sensation)! Sacrebleu, oui! mille fois oui!..... Oui,
-mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard...
-
---Elle l'a bien gagnée de père en fils, dit le fils Goddet dans son
-coin.
-
---Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot du fils Goddet,
-que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget,
-et qu'alors cette sœur et son fils, de qui j'entends parler pour la
-première fois, vont mettre mon avenir en péril?
-
---C'est cela! s'écria François.
-
---Voilà ce que pensent tous ceux qui sont autour de la table, dit
-Baruch.
-
---Eh! bien, soyez calmes, mes amis, répondit Max. Un homme averti
-en vaut deux! Maintenant, je m'adresse aux Chevaliers de la
-Désœuvrance. Si, pour renvoyer ces Parisiens, j'ai besoin de l'Ordre,
-me prêtera-t-on la main?..... Oh! dans les limites que nous nous
-sommes imposées pour faire nos farces, ajouta-t-il vivement en
-apercevant un mouvement général. Croyez-vous que je veuille les tuer,
-les empoisonner?... Dieu merci, je ne suis pas imbécile. Et, après
-tout, les Bridau réussiraient, Flore n'aurait que ce qu'elle a, je
-m'en contenterais, entendez-vous? Je l'aime assez pour la préférer à
-mademoiselle Fichet, si mademoiselle Fichet voulait de moi!...
-
-Mademoiselle Fichet était la plus riche héritière d'Issoudun, et la
-main de la fille entrait pour beaucoup dans la passion du fils Goddet
-pour la mère. La franchise a tant de prix, que les onze Chevaliers se
-levèrent comme un seul homme.
-
---Tu es un brave garçon, Max!
-
---Voilà parler, Max, nous serons les chevaliers de la Délivrance.
-
---Bran pour les Bridau!
-
---Nous les briderons, les Bridau!
-
---Après tout, on s'est vu trois épouser des bergères!
-
---Que diable! le père Lousteau a bien aimé madame Rouget, n'y a-t-il
-pas moins de mal à aimer une gouvernante, libre et sans fers?
-
---Et si défunt Rouget est un peu le père de Max, ça se passe en famille.
-
---Les opinions sont libres!
-
---Vive Max!
-
---A bas les hypocrites!
-
---Buvons à la santé de la belle Flore!
-
-Telles furent les onze réponses, acclamations ou toasts que poussèrent
-les Chevaliers de la Désœuvrance, et autorisés, disons-le, par leur
-morale excessivement relâchée. On voit quel intérêt avait Max, en se
-faisant le Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance. En inventant des
-farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles, Max
-voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se
-leva gracieusement, brandit son verre plein de vin de Bordeaux, et l'on
-attendit son allocution.
-
---Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite à tous une femme qui
-vaille la belle Flore! Quant à l'invasion des parents, je n'ai pour le
-moment aucune crainte; et pour l'avenir, nous verrons!.....
-
---N'oublions pas la charrette à Fario!...
-
---Parbleu! elle est en sûreté, dit le fils Goddet.
-
---Oh! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au
-marché de bonne heure, et venez m'avertir quand le bonhomme cherchera
-sa brouette...
-
-On entendit sonner trois heures et demie du matin, les Chevaliers
-sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez eux en serrant
-les murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient
-de chaussons de lisières. Max regagna lentement la place Saint-Jean,
-située dans la partie haute de la ville, entre la porte Saint-Jean
-et la porte Villate, le quartier des riches bourgeois. Le commandant
-Gilet avait déguisé ses craintes; mais cette nouvelle l'atteignait
-au cœur. Depuis son séjour sur ou sous les pontons, il était devenu
-d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord, et
-avant tout, les quarante mille livres de rente en fonds de terre que
-possédait le père Rouget, constituaient la passion de Gilet pour Flore
-Brazier, croyez-le bien? A la manière dont il se conduisait, il est
-facile d'apercevoir combien de sécurité la Rabouilleuse avait su lui
-inspirer sur l'avenir financier qu'elle devait à la tendresse du vieux
-garçon. Néanmoins, la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes
-était de nature à ébranler la foi de Max dans le pouvoir de Flore. Les
-économies faites depuis dix-sept ans étaient encore placées au nom de
-Rouget. Or si le testament, que Flore disait avoir été fait depuis
-longtemps en sa faveur, se révoquait, ces économies pouvaient du moins
-être sauvées en les faisant mettre au nom de mademoiselle Brazier.
-
---Cette imbécile de fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot des
-neveux et de la sœur! s'écria Max en tournant de la rue Marmouse dans
-la rue l'Avenier. Sept cent cinquante mille francs placés dans dix
-ou douze études différentes, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ne
-peuvent ni se réaliser ni se placer sur l'État, en une semaine, et
-sans qu'on le sache dans un pays _à disettes_! Avant tout, il faut se
-débarrasser de la parenté; mais une fois que nous en serons délivrés,
-nous nous dépêcherons de réaliser cette fortune. Enfin, j'y songerai...
-
-Max était fatigué. A l'aide de son passe-partout, il rentra chez le
-père Rouget, et se coucha sans faire de bruit, en se disant:--Demain,
-mes idées seront nettes.
-
-Il n'est pas inutile de dire d'où venait à la sultane de la Place
-Saint-Jean ce surnom de Rabouilleuse, et comment elle s'était
-impatronisée dans la maison Rouget.
-
-En avançant en âge, le vieux médecin, père de Jean-Jacques et de
-madame Bridau, s'aperçut de la nullité de son fils; il le tint alors
-assez durement, afin de le jeter dans une routine qui lui servît de
-sagesse; mais il le préparait ainsi, sans le savoir, à subir le joug
-de la première tyrannie qui pourrait lui passer un licou. Un jour, en
-revenant de sa tournée, ce malicieux et vicieux vieillard aperçut une
-petite fille ravissante au bord des prairies dans l'avenue de Tivoli.
-Au bruit du cheval, l'enfant se dressa du fond d'un des ruisseaux qui,
-vus du haut d'Issoudun, ressemblent à des rubans d'argent au milieu
-d'une robe verte. Semblable à une naïade, la petite montra soudain
-au docteur une des plus belles têtes de vierge que jamais un peintre
-ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pays, ne
-connaissait pas ce miracle de beauté. La fille, quasi nue, portait
-une méchante jupe courte trouée et déchiquetée, en mauvaise étoffe
-de laine alternativement rayée de bistre et de blanc. Une feuille de
-gros papier attachée par un brin d'osier lui servait de coiffure.
-Dessous ce papier plein de bâtons et d'O, qui justifiait bien son
-nom de papier-écolier, était tordue et rattachée, par un peigne à
-peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu'ait pu
-souhaiter une fille d'Ève. Sa jolie poitrine hâlée, son cou à peine
-couvert par un fichu en loques, qui jadis fut un madras, montrait des
-places blanches au-dessous du hâle. La jupe, passée entre les jambes,
-relevée à mi-corps et attachée par une grosse épingle, faisait assez
-l'effet d'un caleçon de nageur. Les pieds, les jambes, que l'eau claire
-permettait d'apercevoir, se recommandaient par une délicatesse digne
-de la statuaire au Moyen-Age. Ce charmant corps exposé au soleil avait
-un ton rougeâtre qui ne manquait pas de grâce. Le col et la poitrine
-méritaient d'être enveloppés de cachemire et de soie. Enfin, cette
-nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont le regard eût fait
-tomber à genou un peintre et un poète. Le médecin, assez anatomiste
-pour reconnaître une taille délicieuse, comprit tout ce que les Arts
-perdraient si ce charmant modèle se détruisait au travail des champs.
-
-[Illustration: FLORE BRAZIER.
-
-La fille, quasi-nue, portait une méchante jupe, courte, trouée et
-déchiquetée, en mauvaise étoffe de laine.
-
-UN MÉNAGE DE GARÇON.]
-
---D'où es-tu, ma petite? Je ne t'ai jamais vue, dit le vieux médecin
-alors âgé de soixante-dix ans.
-
-Cette scène se passait au mois de septembre de l'année 1799.
-
---Je suis de Vatan, répondit la fille.
-
-En entendant la voix d'un bourgeois, un homme de mauvaise mine, placé à
-deux cents pas de là, dans le cours supérieur du ruisseau, leva la tête.
-
---Eh! bien, qu'as-tu donc, Flore? cria-t-il, tu causes au lieu de
-_rabouiller_, la marchandise s'en ira!
-
---Et que viens-tu faire de Vatan, ici? demanda le médecin sans
-s'inquiéter de l'apostrophe.
-
---Je _rabouille_ pour mon oncle Brazier que voilà.
-
-Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu'il veut
-exprimer: l'action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant
-bouillonner à l'aide d'une grosse branche d'arbre dont les rameaux
-sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette
-opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours
-d'eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le
-pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la
-main son _rabouilloir_ avec la grâce naturelle à l'innocence.
-
---Mais ton oncle a-t-il la permission de pêcher des écrevisses?
-
---Eh! bien, ne sommes-nous plus sous la République une et indivisible?
-cria de sa place l'oncle Brazier.
-
---Nous sommes sous le Directoire, dit le médecin, et je ne connais
-pas de loi qui permette à un homme de Vatan de venir pêcher sur le
-territoire de la commune d'Issoudun, répondit le médecin. As-tu ta
-mère, ma petite?
-
---Non, monsieur, et mon père est à l'hospice de Bourges; il est devenu
-fou à la suite d'un coup de soleil qu'il a reçu dans les champs, sur la
-tête...
-
---Que gagnes-tu?
-
---Cinq sous par jour pendant toute la saison du rabouillage, j'allons
-rabouiller jusque dans la Braisne. Durant la moisson, je glane.
-L'hiver, je file.
-
---Tu vas sur douze ans?....
-
---Oui, monsieur....
-
---Veux-tu venir avec moi? tu seras bien nourrie, bien habillée, et tu
-auras de jolis souliers....
-
---Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu
-et devant _léz-houmes_, dit l'oncle Brazier qui s'était rapproché de sa
-nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous!
-
-Le médecin retint un sourire et garda son air grave qui, certes, eût
-échappé à tout le monde à l'aspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait
-sur la tête un chapeau de paysan rongé par la pluie et par le soleil,
-découpé comme une feuille de chou sur laquelle auraient vécu plusieurs
-chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau se dessinait une
-figure noire et creusée, où la bouche, le nez et les yeux formaient
-quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de
-tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons.
-
---Je suis le docteur Rouget, dit le médecin; et puisque tu es le tuteur
-de cette enfant, amène-la chez moi, Place Saint-Jean, tu n'auras pas
-fait une mauvaise journée, ni elle non plus...
-
-Et sans attendre un mot de réponse, sûr de voir arriver chez lui
-l'oncle Brazier avec la jolie Rabouilleuse, le docteur Rouget piqua des
-deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à
-table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et la citoyenne Brazier.
-
---Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et à la nièce.
-
-Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la salle du
-docteur avec des yeux hébétés. Voici pourquoi.
-
-La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de
-la place Saint-Jean, espèce de carré long et très-étroit, planté de
-quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux
-bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus
-belles. Cette maison, située en face de celle de monsieur Hochon,
-a trois croisées de façade au premier étage, et au rez-de-chaussée
-une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle
-s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte
-d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine
-est derrière la salle, mais séparée par un escalier qui conduit au
-premier étage et aux mansardes situées au-dessus. En retour de la
-cuisine, s'étendent un bûcher, un hangar où l'on faisait la lessive,
-une écurie pour deux chevaux, et une remise, au-dessus desquels il y a
-de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait
-alors le domestique du docteur. La salle si fort admirée par la
-petite paysanne et par son oncle avait pour décoration une boiserie
-sculptée comme on sculptait sous Louis XV et peinte en gris, une
-belle cheminée en marbre, au-dessus de laquelle Flore se mirait dans
-une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée
-était dorée. Sur cette boiserie, de distance en distance, se voyaient
-quelques tableaux, dépouilles des abbayes de Déols, d'Issoudun, de
-Saint-Gildas, de la Prée, du Chézal-Benoît, de Saint-Sulpice, des
-couvents de Bourges et d'Issoudun, que la libéralité de nos rois et
-des fidèles avaient enrichis de dons précieux et des plus belles
-œuvres dues à la Renaissance. Aussi dans les tableaux conservés par
-les Descoings et passés aux Rouget, se trouvait-il une Sainte Famille
-de l'Albane, un Saint Jérôme du Dominiquin, une tête de Christ de
-Jean Bellin, une Vierge de Léonard de Vinci, un Portement de croix du
-Titien qui venait du marquis de Belabre, celui qui soutint un siége
-et eut la tête tranchée sous Louis XIII; un Lazare de Paul Véronèse,
-un Mariage de la Vierge du Prêtre Génois, deux tableaux d'église de
-Rubens et une copie d'un tableau du Pérugin faite par le Pérugin ou
-par Raphaël; enfin, deux Corrége et un André del Sarto. Les Descoings
-avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux d'église, sans
-en connaître la valeur, et en les choisissant uniquement d'après leur
-conservation. Plusieurs avaient non-seulement des cadres magnifiques,
-mais encore quelques-uns étaient sous verre. Ce fut à cause de la
-beauté des cadres et de la valeur que les _vitres_ semblaient annoncer
-que les Descoings gardèrent ces toiles. Les meubles de cette salle ne
-manquaient donc pas de ce luxe tant prisé de nos jours, mais alors
-sans aucun prix à Issoudun. L'horloge placée sur la cheminée entre
-deux superbes chandeliers d'argent à six branches se recommandait par
-une magnificence abbatiale qui annonçait Boulle. Les fauteuils en
-bois de chêne sculpté, garnis tous en tapisserie due à la dévotion de
-quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car
-ils étaient tous surmontés de couronnes et d'armes. Entre les deux
-croisées, il existait une riche console venue d'un château, et sur le
-marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine, où le docteur
-mettait son tabac. Ni le médecin, ni son fils, ni la cuisinière, ni le
-domestique n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer
-d'une exquise délicatesse dont les moulures dorées étaient jaspées
-de vert-de-gris. Un joli lustre moitié cristal, moitié en fleurs de
-porcelaine, était criblé, comme le plafond d'où il pendait, de points
-noirs qui attestaient la liberté dont jouissaient les mouches. Les
-Descoings avaient drapé aux fenêtres des rideaux en brocatelle arrachés
-au lit de quelque abbé commendataire. A gauche de la porte, un bahut,
-d'une valeur de quelques milliers de francs, servait de buffet.
-
---Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière, deux verres?... Et
-donnez-nous du chenu.
-
-Fanchette, grosse servante berrichonne qui passait avant la Cognette
-pour être la meilleure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une
-prestesse qui décelait le despotisme du médecin, et aussi quelque
-curiosité chez elle.
-
---Que vaut un arpent de vigne dans ton pays? dit le médecin en versant
-un verre au grand Brazier.
-
---_Cint_ écus en argent...
-
---Eh! bien, laisse-moi ta nièce comme servante, elle aura cent écus de
-gages, et, en ta qualité de tuteur, tu toucheras les cent écus...
-
---Tous les _eins_?... fit Brazier en ouvrant les yeux qui devinrent
-grands comme des soucoupes.
-
---Je laisse la chose à ta conscience, répondit le docteur, elle est
-orpheline. Jusqu'à dix-huit ans, Flore n'a rien à voir aux recettes.
-
---_A va su_ douze _eins_, ça ferait donc six arpents de vigne, dit
-l'oncle. _Mè all êt ben_ gentille, douce _coume_ un _igneau_, _ben_
-faite, et _ben_ agile, et _ben_ obéissante... la _pôvr' criature_,
-_all_ était la joie _edz'yeux_ de _mein pôvr' freire_!
-
---Et je paye une année d'avance, fit le médecin.
-
---Ah! ma foi, dit alors l'oncle, mettez deux _eins_, et je vous la
-lairrons, car _all_ sera mieux chez vous que chez nous, que ma _fâme_
-la bat, _all_ ne peut pas la _souffri_... Il n'y a que moi qui la
-_proutègeon_, _cte_ sainte _criature_ qu'est _innocinte coume l'infant_
-qui vient de _nettre_.
-
-En entendant cette dernière phrase, le médecin, frappé par ce mot
-d'_innocente_, fit un signe à l'oncle Brazier et sortit avec lui dans
-la cour et de là dans le jardin, laissant la Rabouilleuse devant la
-table servie entre Fanchette et Jean-Jacques qui la questionnèrent et à
-qui elle raconta naïvement sa rencontre avec le docteur.
-
---Allons, chère petite mignonne, adieu, fit l'oncle Brazier en revenant
-embrasser Flore au front, tu peux bien dire que j'ai _fè_ ton bonheur
-en te plaçant chez ce brave et digne père des indigents, faut lui obéir
-_coume_ à _mé_... sois ben sage, ben gentille et _fè_ tout ce _qui_
-voudra...
-
---Vous arrangerez la chambre au-dessus de la mienne, dit le médecin à
-Fanchette. Cette petite Flore, qui certes est bien nommée, y couchera
-dès ce soir. Demain, nous ferons venir pour elle le cordonnier et la
-couturière. Mettez-lui sur-le-champ un couvert, elle va nous tenir
-compagnie.
-
-Le soir, dans tout Issoudun, il ne fut question que de l'établissement
-d'une petite Rabouilleuse chez le docteur Rouget. Ce surnom resta dans
-un pays de moquerie à mademoiselle Brazier, avant, pendant et après sa
-fortune.
-
-Le médecin voulait sans doute faire en petit pour Flore Brazier ce
-que Louis XV fit en grand pour mademoiselle de Romans; mais il s'y
-prenait trop tard: Louis XV était encore jeune, tandis que le docteur
-se trouvait à la fleur de la vieillesse. De douze à quatorze ans, la
-charmante Rabouilleuse connut un bonheur sans mélange. Bien mise et
-beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d'Issoudun, elle portait
-une montre d'or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager
-ses études; car elle eut un maître chargé de lui apprendre à lire,
-à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait
-mis en Flore de telles répugnances pour le vase amer de la science que
-le docteur en resta là de cette éducation. Ses desseins à l'égard de
-cette enfant, qu'il décrassait, instruisait et formait avec des soins
-d'autant plus touchants qu'on le croyait incapable de tendresse, furent
-diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont
-les _disettes_ accréditaient, comme à propos de la naissance de Max et
-d'Agathe, de fatales erreurs. Il n'est pas facile au public des petites
-villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des
-commentaires contradictoires, et à travers toutes les suppositions
-auxquelles un fait y donne lieu. La Province, comme autrefois les
-politiques de la petite Provence aux Tuileries, veut tout expliquer, et
-finit par tout savoir. Mais chacun tient à la face qu'il affectionne
-dans l'événement; il y voit le vrai, le démontre et tient sa version
-pour la seule bonne. La vérité, malgré la vie à jour et l'espionnage
-des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut, pour être
-reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indifférente, ou
-l'impartialité que l'historien et l'homme supérieur prennent en se
-plaçant à un point de vue élevé.
-
---Que voulez-vous que ce vieux singe fasse à son âge d'une petite fille
-de quinze ans? disait-on deux ans après l'arrivée de la Rabouilleuse.
-
---Vous avez raison, répondait-on, il y a long-temps qu'_ils sont
-passés, ses jours de fête_...
-
---Mon cher, le docteur est révolté de la stupidité de son fils, et
-il persiste dans sa haine contre sa fille Agathe; dans cet embarras,
-peut-être n'a-t-il vécu si sagement depuis deux ans que pour épouser
-cette petite, s'il peut avoir d'elle un beau garçon agile et découplé,
-bien vivant comme Max, faisait observer une tête forte.
-
---Laissez-nous donc tranquilles, est-ce qu'après avoir mené la vie
-que Lousteau et Rouget ont faite de 1770 à 1787, on peut avoir des
-enfants à soixante-douze ans? Tenez, ce vieux scélérat a lu l'ancien
-Testament, ne fût-ce que comme médecin, et il y a vu comment le roi
-David réchauffait sa vieillesse.... Voilà tout, bourgeois!
-
---On dit que Brazier, quand il est gris, se vante, à Vatan, de l'avoir
-volé! s'écriait un de ces gens qui croient plus particulièrement au
-mal.
-
---Eh! mon Dieu, voisin, que ne dit-on pas à Issoudun?
-
-De 1800 à 1805, pendant cinq ans, le docteur eut les plaisirs de
-l'éducation de Flore, sans les ennuis que l'ambition et les prétentions
-de mademoiselle de Romans donnèrent, dit-on, à Louis-le-Bien-Aimé.
-La petite Rabouilleuse était si contente, en comparant sa situation
-chez le docteur à la vie qu'elle eût menée avec son oncle Brazier,
-qu'elle se plia sans doute aux exigences de son maître, comme eût
-fait une esclave en Orient. N'en déplaise aux faiseurs d'idylles ou
-aux philanthropes, les gens de la campagne ont peu de notions sur
-certaines vertus; et, chez eux, les scrupules viennent d'une pensée
-intéressée, et non d'un sentiment du bien ou du beau; élevés en vue
-de la pauvreté, du travail constant, de la misère, cette perspective
-leur fait considérer tout ce qui peut les tirer de l'enfer de la faim
-et du labeur éternel, comme permis, surtout quand la loi ne s'y oppose
-point. S'il y a des exceptions, elles sont rares. La vertu, socialement
-parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction.
-Aussi la Rabouilleuse était-elle un objet d'envie pour toutes les
-filles à dix lieues à la ronde, quoique sa conduite fût, aux yeux de
-la Religion, souverainement répréhensible. Flore, née en 1787, fut
-élevée au milieu des saturnales de 1793 et de 1798, dont les reflets
-éclairèrent ces campagnes privées de prêtres, de culte, d'autels, de
-cérémonies religieuses, où le mariage était un accouplement légal, et
-où les maximes révolutionnaires laissèrent de profondes empreintes,
-à Issoudun surtout, pays où la Révolte est traditionnelle. En 1802,
-le culte catholique était à peine rétabli. Ce fut pour l'Empereur une
-œuvre difficile que de trouver des prêtres. En 1806, bien des paroisses
-en France étaient encore veuves, tant la réunion d'un Clergé décimé
-par l'échafaud fut lente, après une si violente dispersion. En 1802,
-rien ne pouvait donc blâmer Flore, si ce n'est sa conscience. La
-conscience ne devait-elle pas être plus faible que l'intérêt chez la
-pupille de l'oncle Brazier? Si, comme tout le fit supposer, le cynique
-docteur fut forcé par son âge de respecter une enfant de quinze ans,
-la Rabouilleuse n'en passa pas moins pour une fille très _délurée_, un
-mot du pays. Néanmoins, quelques personnes voulurent voir pour elle un
-certificat d'innocence dans la cessation des soins et des attentions
-du docteur, qui lui marqua pendant les deux dernières années de sa vie
-plus que du refroidissement.
-
-Le vieux Rouget avait assez tué de monde pour savoir prévoir sa fin;
-or, en le trouvant drapé sur son lit de mort dans le manteau de la
-philosophie encyclopédiste, son notaire le pressa de faire quelque
-chose en faveur de cette jeune fille, alors âgée de dix-sept ans.
-
---Eh! bien, émancipons-la, dit-il.
-
-Ce mot peint ce vieillard qui ne manquait jamais de tirer ses sarcasmes
-de la profession même de celui à qui il répondait. En couvrant d'esprit
-ses mauvaises actions, il se les faisait pardonner dans un pays où
-l'esprit a toujours raison, surtout quand il s'appuie sur l'intérêt
-personnel bien entendu. Le notaire vit dans ce mot le cri de la haine
-concentrée d'un homme chez qui la nature avait trompé les calculs de
-la débauche, une vengeance contre l'innocent objet d'un impuissant
-amour. Cette opinion fut en quelque sorte confirmée par l'entêtement
-du docteur, qui ne laissa rien à la Rabouilleuse, et qui dit avec un
-sourire amer:--elle est bien assez riche de sa beauté! quand le notaire
-insista de nouveau sur ce sujet.
-
-Jean-Jacques Rouget ne pleura point son père que Flore pleurait. Le
-vieux médecin avait rendu son fils très-malheureux, surtout depuis sa
-majorité, et Jean-Jacques fut majeur en 1791; tandis qu'il avait donné
-à la petite paysanne le bonheur matériel qui, pour les gens de la
-campagne, est l'idéal du bonheur. Quand, après l'enterrement du défunt,
-Fanchette dit à Flore:--Eh! bien, qu'allez-vous devenir maintenant que
-monsieur n'est plus? Jean-Jacques eut des rayons dans les yeux, et
-pour la première fois sa figure immobile s'anima, parut s'éclairer aux
-rayons d'une pensée, et peignit un sentiment.
-
---Laissez-nous, dit-il à Fanchette qui desservait alors la table.
-
-A dix-sept ans, Flore conservait encore cette finesse de taille et de
-traits, cette distinction de beauté qui séduisit le docteur et que
-les femmes du monde savent conserver, mais qui se fanent chez les
-paysannes aussi rapidement que la fleur des champs. Cependant, cette
-tendance à l'embonpoint qui gagne toutes les belles campagnardes quand
-elles ne mènent pas aux champs et au soleil leur vie de travail et
-de privations, se faisait déjà remarquer en elle. Son corsage était
-développé. Ses épaules grasses et blanches dessinaient des plans riches
-et harmonieusement rattachés à son cou qui se plissait déjà. Mais le
-contour de sa figure restait pur, et le menton était encore fin.
-
-Flore, dit Jean-Jacques d'une voix émue, vous êtes bien habituée à
-cette maison?...
-
---Oui, monsieur Jean...
-
-Au moment de faire sa déclaration, l'héritier se sentit la langue
-glacée par le souvenir du mort enterré si fraîchement, il se demanda
-jusqu'où la bienfaisance de son père était allée. Flore, qui regarda
-son nouveau maître sans pouvoir en soupçonner la simplicité, attendit
-pendant quelque temps que Jean-Jacques reprît la parole; mais elle
-le quitta ne sachant que penser du silence obstiné qu'il garda.
-Quelle que fût l'éducation que la Rabouilleuse tenait du docteur, il
-devait se passer plus d'un jour avant qu'elle connût le caractère de
-Jean-Jacques, dont voici l'histoire en peu de mots.
-
-[Illustration: JEAN-JACQUES ROUGET.
-
-A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi
-timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant
-de douze ans.
-
-UN MÉNAGE DE GARÇON.]
-
-A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi
-timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant
-de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse
-et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les
-faits de cette histoire, hélas! bien communs partout, même chez les
-princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une
-situation pire que celle de la Rabouilleuse. Il y a deux timidités:
-la timidité d'esprit, la timidité de nerfs; une timidité physique,
-et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps
-peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et
-courageux, et _vice versa_. Ceci donne la clef de bien des bizarreries
-morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il
-sera nul pendant toute sa vie. Cette timidité complète est celle des
-gens dont nous disons:--C'est un imbécile. Il se cache souvent dans
-cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à
-cette double infirmité quelques moines qui ont vécu dans l'extase.
-Cette malheureuse disposition physique et morale est produite aussi
-bien par la perfection des organes et par celle de l'âme que par des
-défauts encore inobservés. La timidité de Jean-Jacques venait d'un
-certain engourdissement de ses facultés, qu'un grand instituteur, ou un
-chirurgien comme Desplein eussent réveillées. Chez lui, comme chez les
-crétins, le sens de l'amour avait hérité de la force et de l'agilité
-qui manquaient à l'intelligence, quoiqu'il lui restât encore assez de
-sens pour se conduire dans la vie. La violence de sa passion, dénuée
-de l'idéal où elle s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait
-encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression
-familière, à faire la cour à une femme à Issoudun. Or, ni les jeunes
-filles, ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune
-homme de moyenne taille, d'attitude pleine de honte et de mauvaise
-grâce, à figure commune, que deux gros yeux d'un vert pâle et saillants
-eussent rendue assez laide si déjà les traits écrasés et un teint
-blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme
-annulait, en effet, ce pauvre garçon qui se sentait poussé par la
-passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idées dû à
-son éducation. Immobile entre deux forces égales, il ne savait alors
-que dire, et tremblait d'être interrogé, tant il avait peur d'être
-obligé de répondre! Le désir, qui délie si promptement la langue, lui
-glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire, et rechercha
-la solitude en ne s'y trouvant pas gêné. Le docteur aperçut, trop
-tard pour y remédier, les ravages produits par ce tempérament et par
-ce caractère. Il aurait bien voulu marier son fils; mais, comme il
-s'agissait de le livrer à une domination qui deviendrait absolue, il
-dut hésiter. N'était-ce pas abandonner le maniement de sa fortune à
-une étrangère, à une fille inconnue? Or, il savait combien il est
-difficile d'avoir des prévisions exactes sur le moral de la Femme, en
-étudiant la Jeune Fille. Aussi, tout en cherchant une personne dont
-l'éducation ou les sentiments lui offrissent des garanties, essaya-t-il
-de jeter son fils dans la voie de l'avarice. A défaut d'intelligence,
-il espérait ainsi donner à ce niais une sorte d'instinct. Il l'habitua
-d'abord à une vie mécanique, et lui légua des idées arrêtées pour le
-placement de ses revenus; puis il lui évita les principales difficultés
-de l'administration d'une fortune territoriale, en lui laissant des
-terres en bon état et louées par de longs baux. Le fait qui devait
-dominer la vie de ce pauvre être échappa cependant à la perspicacité
-de ce vieillard si fin. La timidité ressemble à la dissimulation,
-elle en a toute la profondeur. Jean-Jacques aima passionnément la
-Rabouilleuse. Rien de plus naturel d'ailleurs. Flore fut la seule femme
-qui restât près de ce garçon, la seule qu'il pût voir à son aise, en
-la contemplant en secret, en l'étudiant à toute heure; Flore illumina
-pour lui la maison paternelle, elle lui donna sans le savoir les seuls
-plaisirs qui lui dorèrent sa jeunesse. Loin d'être jaloux de son père,
-il fut enchanté de l'éducation qu'il donnait à Flore: ne lui fallait-il
-pas une femme facile, et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire?
-La passion qui, remarquez-le, porte son esprit avec elle, peut donner
-aux niais, aux sots, aux imbéciles une sorte d'intelligence, surtout
-pendant la jeunesse. Chez l'homme le plus brute, il se rencontre
-toujours l'instinct animal dont la persistance ressemble à une pensée.
-
-Le lendemain Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire
-des réflexions, s'attendit à quelque communication importante; mais,
-quoiqu'il tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des
-expressions de concupiscence, Jean-Jacques ne put rien trouver à dire.
-Enfin au moment du dessert, le maître recommença la scène de la veille.
-
---Vous vous trouvez bien ici? dit-il à Flore.
-
---Oui, monsieur Jean.
-
---Eh! bien, restez-y.
-
---Merci, monsieur Jean.
-
-Cette situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où nul bruit
-ne troublait le silence, Flore, qui se réveilla par hasard, entendit le
-souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut effrayée en
-reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien, et qui,
-sans doute, avait fait lui-même un trou par en bas pour voir dans la
-chambre.
-
---Il m'aime, pensa-t-elle; mais il attrapera des rhumatismes à ce
-métier-là.
-
-Le lendemain, Flore regarda son maître d'une certaine façon. Cet amour
-muet et presque instinctif l'avait émue, elle ne trouva plus si laid ce
-pauvre niais dont les tempes et le front chargés de boutons semblables
-à des ulcères portaient cette horrible couronne, attribut des sangs
-gâtés.
-
---Vous ne voudriez pas retourner aux champs, n'est-ce pas? lui dit
-Jean-Jacques quand ils se trouvèrent seuls.
-
---Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle en le regardant.
-
---Pour le savoir, fit Rouget en devenant de la couleur des homards
-cuits.
-
---Est-ce que vous voulez m'y renvoyer? demanda-t-elle.
-
---Non, mademoiselle.
-
---Eh! bien, que voulez-vous donc savoir? Vous avez une raison...
-
---Oui, je voudrais savoir...
-
---Quoi? dit Flore.
-
---Vous ne me le diriez pas! fit Rouget.
-
---Si, foi d'honnête fille...
-
---Ah! voilà, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honnête fille...
-
---Pardè!
-
---Là, vrai?...
-
---Quand je vous le dis...
-
---Voyons? Êtes-vous la même que quand vous étiez là, pieds nus, amenée
-par votre oncle?
-
---Belle question! ma foi, répondit Flore en rougissant.
-
-L'héritier atterré baissa la tête et ne la releva plus. Flore,
-stupéfaite de voir une réponse si flatteuse pour un homme accueillie
-par une semblable consternation, se retira.
-
-Trois jours après, au même moment, car l'un et l'autre ils semblaient
-se désigner le dessert comme le champ de bataille, Flore dit la
-première à son maître:--Est-ce que vous avez quelque chose contre moi?
-
---Non, mademoiselle, répondit-il, non... (une pause). Au contraire.
-
---Vous avez paru contrarié hier de savoir que j'étais une honnête
-fille...
-
---Non, je voulais seulement savoir... (autre pause). Mais vous ne me le
-diriez pas...
-
---Ma foi, reprit-elle, je vous dirai toute la vérité...
-
---Toute la vérité sur... mon père... demanda-t-il d'une voix étranglée.
-
---Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son
-maître, était un brave homme... il aimait à rire... Quoi!... un brin...
-Mais, pauvre cher homme!... c'était pas la bonne volonté qui lui
-manquait... Enfin, rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des
-intentions... oh! de tristes intentions. Souvent il me faisait rire,
-quoi! voilà... Après?...
-
---Eh! bien, Flore, dit l'héritier en prenant la main de la
-Rabouilleuse, puisque mon père ne vous était de rien.
-
---Et, de quoi voulez-vous qu'il me fût?... s'écria-t-elle en fille
-offensée d'une supposition injurieuse.
-
---Eh! bien, écoutez donc?
-
---Il était mon bienfaiteur, voilà tout. Ah! il aurait bien voulu que je
-fusse sa femme... mais...
-
---Mais, dit Rouget en reprenant la main que Flore lui avait retirée,
-puisqu'il ne vous a rien été, vous pourriez rester ici avec moi?...
-
---Si vous voulez, répondit-elle en baissant les yeux.
-
---Non, non, si vous vouliez, vous, reprit Rouget. Oui, vous pouvez
-être... la maîtresse. Tout ce qui est ici sera pour vous, vous y
-prendrez soin de ma fortune, elle sera quasiment la vôtre... car je
-vous aime, et vous ai toujours aimée depuis le moment où vous êtes
-entrée, ici, là, pieds nus.
-
-Flore ne répondit pas. Quand le silence devint gênant, Jean-Jacques
-inventa cet argument horrible:--Voyons, cela ne vaut-il pas mieux que
-de retourner aux champs? lui demanda-t-il avec une visible ardeur.
-
---Dame! monsieur Jean, comme vous voudrez, répondit-elle.
-
-Néanmoins, malgré ce: _comme vous voudrez!_ le pauvre Rouget ne se
-trouva pas plus avancé. Les hommes de ce caractère ont besoin de
-certitude. L'effort qu'ils font en avouant leur amour est si grand et
-leur coûte tant, qu'ils se savent hors d'état de le recommencer. De
-là vient leur attachement à la première femme qui les accepte. On ne
-peut présumer les événements que par le résultat. Dix mois après la
-mort de son père, Jean-Jacques changea complétement: son visage pâle et
-plombé, dégradé par des boutons aux tempes et au front, s'éclaircit,
-se nettoya, se colora de teintes rosées. Enfin sa physionomie respira
-le bonheur. Flore exigea que son maître prît des soins minutieux de
-sa personne, elle mit son amour-propre à ce qu'il fût bien mis; elle
-le regardait s'en allant à la promenade en restant sur le pas de la
-porte, jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus. Toute la ville remarqua ces
-changements, qui firent de Jean-Jacques un tout autre homme.
-
---Savez-vous la nouvelle? se disait-on dans Issoudun.
-
---Eh! bien, quoi?
-
---Jean-Jacques a tout hérité de son père, même la Rabouilleuse...
-
---Est-ce que vous ne croyez pas feu le docteur assez malin pour avoir
-laissé une gouvernante à son fils?
-
---C'est un trésor pour Rouget, c'est vrai, fut le cri général.
-
---C'est une finaude! elle est bien belle, elle se fera épouser.
-
---Cette fille a-t-elle eu de la chance!
-
---C'est une chance qui n'arrive qu'aux belles filles.
-
---Ah! bah, vous croyez cela, mais j'ai eu mon oncle Borniche-Héreau.
-Eh! bien, vous avez entendu parler de mademoiselle Ganivet, elle était
-laide comme les sept péchés capitaux, elle n'en a pas moins eu de lui
-mille écus de rente...
-
---Bah! c'était en 1778!
-
---C'est égal, Rouget a tort, son père lui laisse quarante bonnes mille
-livres de rente, il aurait pu se marier avec mademoiselle Héreau...
-
---Le docteur a essayé, elle n'en a pas voulu, Rouget est trop bête...
-
---Trop bête! les femmes sont bien heureuses avec les gens de cet acabit.
-
---Votre femme est-elle heureuse?
-
-Tel fut le sens des propos qui coururent dans Issoudun. Si l'on
-commença, selon les us et coutumes de la province, par rire de ce
-quasi-mariage, on finit par louer Flore de s'être dévouée à ce
-pauvre garçon. Voilà comment Flore Brazier parvint au gouvernement
-de la maison Rouget, de père en fils, selon l'expression du fils
-Goddet. Maintenant il n'est pas inutile d'esquisser l'histoire de ce
-gouvernement pour l'instruction des célibataires.
-
-La vieille Fanchette fut la seule dans Issoudun à trouver mauvais que
-Flore Brazier devînt la reine chez Jean-Jacques Rouget, elle protesta
-contre l'immoralité de cette combinaison et prit le parti de la morale
-outragée, il est vrai qu'elle se trouvait humiliée, à son âge, d'avoir
-pour maîtresse une Rabouilleuse, une petite fille venue pieds nus
-dans la maison. Fanchette possédait trois cents francs de rente dans
-les fonds, car le docteur lui avait fait ainsi placer ses économies,
-feu monsieur venait de lui léguer cent écus de rente viagère, elle
-pouvait donc vivre à son aise, et quitta la maison neuf mois après
-l'enterrement de son vieux maître, le 15 avril 1806. Cette date
-n'indique-t-elle pas aux gens perspicaces l'époque à laquelle Flore
-cessa d'être une honnête fille.
-
-La Rabouilleuse, assez fine pour prévoir la défection de Fanchette,
-car il n'y a rien comme l'exercice du pouvoir pour vous apprendre la
-politique, avait résolu de se passer de servante. Depuis six mois
-elle étudiait, sans en avoir l'air, les procédés culinaires qui
-faisaient de Fanchette un Cordon Bleu digne de servir un médecin. En
-fait de gourmandise, on peut mettre les médecins au même rang que
-les évêques. Le docteur avait perfectionné Fanchette. En province,
-le défaut d'occupation et la monotonie de la vie attirent l'activité
-de l'esprit sur la cuisine. On ne dîne pas aussi luxueusement en
-province qu'à Paris, mais on y dîne mieux; les plats y sont médités,
-étudiés. Au fond des provinces, il existe des Carêmes en jupon,
-génies ignorés, qui savent rendre un simple plat de haricots digne du
-hochement de tête par lequel Rossini accueille une chose parfaitement
-réussie. En prenant ses degrés à Paris, le docteur y avait suivi les
-cours de chimie de Rouelle, et il lui en était resté des notions qui
-tournèrent au profit de la chimie culinaire. Il est célèbre à Issoudun
-par plusieurs améliorations peu connues en dehors du Berry. Il a
-découvert que l'omelette était beaucoup plus délicate quand on ne
-battait pas le blanc et le jaune des œufs ensemble avec la brutalité
-que les cuisinières mettent à cette opération. On devait, selon lui,
-faire arriver le blanc à l'état de mousse, y introduire par degrés
-le jaune, et ne pas se servir d'une poêle, mais d'un _cagnard_ en
-porcelaine ou de faïence. Le cagnard est une espèce de plat épais qui
-a quatre pieds, afin que, mis sur le fourneau, l'air, en circulant,
-empêche le feu de le faire éclater. En Touraine, le cagnard s'appelle
-un cauquemarre. Rabelais, je crois, parle de ce _cauquemarre_ à cuire
-les cocquesigrues, ce qui démontre la haute antiquité de cet ustensile.
-Le docteur avait aussi trouvé le moyen d'empêcher l'âcreté des _roux_;
-mais ce secret, que par malheur il restreignit à sa cuisine, a été
-perdu.
-
-Flore, née friturière et rôtisseuse, les deux qualités qui ne peuvent
-s'acquérir ni par l'observation ni par le travail, surpassa Fanchette
-en peu de temps. En devenant Cordon Bleu, elle pensait au bonheur de
-Jean-Jacques; mais elle était aussi, disons-le, passablement gourmande.
-Hors d'état, comme les personnes sans instruction, de s'occuper par
-la cervelle, elle déploya son activité dans le ménage. Elle frotta
-les meubles, leur rendit leur lustre, et tint tout au logis dans une
-propreté digne de la Hollande. Elle dirigea ces avalanches de linge
-sale et ces déluges qu'on appelle les lessives, et qui, selon l'usage
-des provinces, ne se font que trois fois par an. Elle observa le linge
-d'un œil de ménagère, et le raccommoda. Puis, jalouse de s'initier par
-degrés aux secrets de la fortune, elle s'assimila le peu de science des
-affaires que savait Rouget, et l'augmenta par des entretiens avec le
-notaire du feu docteur, monsieur Héron. Aussi donna-t-elle d'excellents
-conseils à son petit Jean-Jacques. Sûre d'être toujours la maîtresse,
-elle eut pour les intérêts de ce garçon autant de tendresse et
-d'avidité que s'il s'agissait d'elle-même. Elle n'avait pas à craindre
-les exigences de son oncle. Deux mois avant la mort du docteur, Brazier
-était mort d'une chute en sortant du cabaret où, depuis sa fortune,
-il passait sa vie. Flore avait également perdu son père. Elle servit
-donc son maître avec toute l'affection que devait avoir une orpheline
-heureuse de se faire une famille, et de trouver un intérêt dans la vie.
-
-Cette époque fut le paradis pour le pauvre Jean-Jacques, qui prit
-les douces habitudes d'une vie animale embellie par une espèce de
-régularité monastique. Il dormait la grasse matinée. Flore qui, dès
-le matin, allait à la provision ou faisait le ménage, éveillait son
-maître de façon à ce qu'il trouvât le déjeuner prêt quand il avait
-fini sa toilette. Après le déjeuner, sur les onze heures, Jean-Jacques
-se promenait, causait avec ceux qui le rencontraient, et revenait
-à trois heures pour lire les journaux, celui du Département et un
-journal de Paris qu'il recevait trois jours après leur publication,
-gras des trente mains par lesquelles ils avaient passé, salis par les
-nez à tabac qui s'y étaient oubliés, brunis par toutes les tables sur
-lesquelles ils avaient traîné. Le célibataire atteignait ainsi l'heure
-de son dîner, et il y employait le plus de temps possible. Flore lui
-racontait les histoires de la ville, les caquetages qui couraient et
-qu'elle avait récoltés. Vers huit heures les lumières s'éteignaient.
-Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de
-feu très-pratiquée en province, mais qui contribue à l'hébétement
-des gens par les abus du lit. Trop de sommeil alourdit et encrasse
-l'intelligence.
-
-Telle fut la vie de ces deux êtres pendant neuf ans, vie à la fois
-pleine et vide, où les grands événements furent quelques voyages
-à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux ou plus loin quand ni les
-notaires de ces villes ni monsieur Héron n'avaient de placements
-hypothécaires. Rouget prêtait son argent à cinq pour cent par première
-hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme quand le
-prêteur était marié. Jamais il ne donnait plus du tiers de la valeur
-réelle des biens, et il se faisait faire des billets à son ordre qui
-représentaient un supplément d'intérêt de deux et demi pour cent
-échelonnés pendant la durée du prêt. Telles étaient les lois que son
-père lui avait dit de toujours observer. L'usure, ce rémora mis sur
-l'ambition des paysans, dévore les campagnes. Ce taux de sept et demi
-pour cent paraissait donc si raisonnable, que Jean-Jacques Rouget
-choisissait les affaires; car les notaires, qui se faisaient allouer de
-belles commissions par les gens auxquels ils procuraient de l'argent à
-si bon compte, prévenaient le vieux garçon.
-
-Durant ces neuf années, Flore prit à la longue, insensiblement et sans
-le vouloir, un empire absolu sur son maître. Elle traita d'abord
-Jean-Jacques très-familièrement; puis, sans lui manquer de respect,
-elle le prima par tant de supériorité, d'intelligence et de force,
-qu'il devint le serviteur de sa servante. Ce grand enfant alla de
-lui-même au-devant de cette domination, en se laissant rendre tant
-de soins, que Flore fut avec lui comme une mère est avec son fils.
-Aussi Jean-Jacques finit-il par avoir pour Flore le sentiment qui
-rend nécessaire à un enfant la protection maternelle. Mais il y eut
-entre eux des nœuds bien autrement serrés! D'abord, Flore faisait les
-affaires et conduisait la maison. Jean-Jacques se reposait si bien sur
-elle de toute espèce de gestion, que sans elle la vie lui eût paru,
-non pas difficile, mais impossible. Puis cette femme était devenue
-un besoin de son existence, elle caressait toutes ses fantaisies,
-elle les connaissait si bien! Il aimait à voir cette figure heureuse
-qui lui souriait toujours, la seule qui lui eût souri, la seule où
-devait se trouver un sourire pour lui! Ce bonheur, purement matériel,
-exprimé par des mots vulgaires qui sont le fond de la langue dans les
-ménages berrichons, et peint sur cette magnifique physionomie, était en
-quelque sorte le reflet de son bonheur à lui. L'état dans lequel fut
-Jean-Jacques lorsqu'il vit Flore assombrie par quelques contrariétés
-révéla l'étendue de son pouvoir à cette fille, qui, pour s'en assurer,
-voulut en user. User chez les femmes de cette sorte, veut toujours dire
-abuser. La Rabouilleuse fit sans doute jouer à son maître quelques-unes
-de ces scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée, et dont
-Otway a donné le modèle au milieu de sa tragédie de _Venise Sauvée_,
-entre le Sénateur et Aquilina, scène qui réalise le magnifique de
-l'horrible! Flore se vit alors si certaine de son empire, qu'elle ne
-songea pas, malheureusement pour elle et pour ce célibataire, à se
-faire épouser.
-
-Vers la fin de 1815, à vingt-sept ans, Flore était arrivée à l'entier
-développement de sa beauté. Grasse et fraîche, blanche comme une
-fermière du Bessin, elle offrait bien l'idéal de ce que nos ancêtres
-appelaient _une belle commère_. Sa beauté, qui tenait de celle
-d'une superbe fille d'auberge, mais agrandie et nourrie, la faisait
-ressembler, noblesse impériale à part, à mademoiselle Georges dans son
-beau temps. Flore avait ces beaux bras ronds éclatants, cette plénitude
-de formes, cette pulpe satinée, ces contours attrayants, mais moins
-sévères que ceux de l'actrice. L'expression de Flore était la tendresse
-et la douceur. Son regard ne commandait pas le respect comme celui de
-la plus belle Agrippine qui, depuis celle de Racine, ait foulé les
-planches du Théâtre-Français, il invitait à la grosse joie.
-
-En 1816, la Rabouilleuse vit Maxence Gilet, et s'éprit de lui à la
-première vue. Elle reçut à travers le cœur cette flèche mythologique,
-admirable expression d'un effet naturel, que les Grecs devaient ainsi
-représenter, eux qui ne concevaient point l'amour chevaleresque, idéal
-et mélancolique, enfanté par le Christianisme. Flore était alors
-trop belle pour que Max dédaignât cette conquête. La Rabouilleuse
-connut donc, à vingt-huit ans, le véritable amour, l'amour idolâtre,
-infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de
-Gulnare et celle de Médora. Dès que l'officier sans fortune apprit la
-situation respective de Flore et de Jean-Jacques Rouget, il vit mieux
-qu'une amourette dans une liaison avec la Rabouilleuse. Aussi, pour
-bien assurer son avenir, ne demanda-t-il pas mieux que de loger chez
-Rouget, en reconnaissant la débile nature de ce garçon. La passion de
-Flore influa nécessairement sur la vie et l'intérieur de Jean-Jacques.
-Pendant un mois, le célibataire, devenu craintif outre mesure, vit
-terrible, morne et maussade le visage si riant et si amical de Flore.
-Il subit les éclats d'une mauvaise humeur calculée, absolument comme
-un homme marié dont l'épouse médite une infidélité. Quand, au milieu
-des plus cruelles rebuffades, le pauvre garçon s'enhardit à demander à
-Flore la cause de ce changement, elle eut dans le regard des flammes
-chargées de haine, et dans la voix des tons agressifs et méprisants,
-que le pauvre Jean-Jacques n'avait jamais entendus ni reçus.
-
---Parbleu, dit-elle, vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que
-je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçue que vous avez
-une pierre, là!... fit-elle en se frappant le cœur. Depuis deux mois,
-vous voyez venir ici ce brave commandant, une victime des Bourbons,
-qui était fait pour être général, et qu'est dans la débine, acculé
-dans un trou de pays où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est
-obligé de rester sur une chaise toute une journée à la Municipalité,
-pour gagner... quoi?... six cents misérables francs, la belle poussée!
-Et vous, qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres de placées,
-soixante mille francs de rente, et qui, grâce à moi, ne dépensez pas
-plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout,
-vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est
-vide! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que
-d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris
-pour son fils!... Voulez-vous savoir ce que vous êtes? Je vais vous
-le dire: vous êtes un fratricide! Après cela, je sais bien pourquoi!
-Vous avez vu que je lui portais intérêt, et ça vous chicane! Quoique
-vous paraissiez bête, vous avez plus de malice que les plus malicieux
-dans ce que vous êtes... Eh! bien, oui, je lui porte intérêt, et un vif
-encore...
-
---Mais, Flore...
-
---Oh! il n'y a pas de _mais Flore_ qui tienne. Ah! vous pouvez bien en
-chercher une autre Flore (si vous trouvez une!), car je veux que ce
-verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas là votre baraque
-de maison. Je ne vous aurai, Dieu merci, rien coûté pendant les douze
-ans que j'y suis restée, et vous aurez eu de l'agrément à bon marché.
-Partout ailleurs, j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici:
-savonner, repasser, veiller aux lessives, aller au marché, faire la
-cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin
-au soir... Eh! bien, voilà ma récompense.
-
---Mais Flore...
-
---Oui, Flore, vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous
-avez, et que vous vous portez très-mal, et que vous baissez que c'en
-est effrayant, je le sais bien! Puis, avec ça, que vous n'êtes pas
-amusant...
-
---Mais, Flore...
-
---Laissez-moi tranquille!
-
-Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la
-maison et parut l'ébranler sur ses fondements. Jean-Jacques Rouget
-ouvrit tout doucement la porte et alla plus doucement encore dans la
-cuisine, où Flore grommelait toujours.
-
---Mais, Flore, dit ce mouton, voilà la première nouvelle que j'ai de
-ton désir, comment sais-tu si je le veux où si je ne le veux pas?...
-
---D'abord, reprit-elle, il y a besoin d'un homme dans la maison. On
-sait que vous avez des dix, des quinze, des vingt mille francs; et si
-l'on venait vous voler, on nous assassinerait. Moi, je ne me soucie
-pas du tout de me réveiller un beau matin coupée en quatre morceaux,
-comme on a fait de cette pauvre servante qu'a eu la bêtise de défendre
-son maître! Eh! bien, si l'on nous voit chez nous un homme brave comme
-César, et qui ne se mouche pas du pied... Max avalerait trois voleurs,
-le temps de le dire... eh! bien, je dormirais plus tranquille. On vous
-dira peut-être des bêtises... que je l'aime par ci, que je l'adore par
-là!... Savez-vous ce que vous direz?... eh! bien, vous répondrez que
-vous le savez, mais que votre père vous avait recommandé son pauvre Max
-à son lit de mort. Tout le monde se taira, car les pavés d'Issoudun
-vous diront qu'il lui payait sa pension au collége, _na_! Voilà neuf
-ans que je mange votre pain...
-
---Flore, Flore...
-
---Il y en a eu par la ville plus d'un qui m'a fait la cour, _da_! On
-m'offrait des chaînes d'or par ci, des montres par là... Ma petite
-Flore, si tu veux quitter cet imbécile de père Rouget, car voilà ce
-qu'on me disait de vous. Moi, le quitter? ah! bien, plus souvent, un
-innocent comme ça! que qui deviendrait, ai-je toujours répondu. Non,
-non, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute.....
-
---Oui, Flore, je n'ai que toi au monde, et je suis trop heureux...
-Si ça te fait plaisir, mon enfant, eh! bien, nous aurons ici Maxence
-Gilet, il mangera avec nous...
-
---Parbleu! je l'espère bien...
-
---Là, là, ne te fâche pas...
-
---Quand il y a pour un, il y a bien pour deux, répondit elle en riant.
-Mais si vous êtes gentil, savez vous ce que vous ferez, mon bichon?...
-Vous irez vous promener aux environs de la Mairie, à quatre heures, et
-vous vous arrangerez pour rencontrer monsieur le commandant Gilet, que
-vous inviterez à dîner. S'il fait des façons, vous lui direz que ça
-me fera plaisir, il est trop galant pour refuser. Pour lors, entre la
-poire et le fromage, s'il vous parle de ses malheurs, des pontons, que
-vous aurez bien l'esprit de le mettre là-dessus, vous lui offrirez de
-demeurer ici..... S'il trouve quelque chose à redire, soyez tranquille,
-je saurai bien le déterminer....
-
-En se promenant avec lenteur sur le boulevard Baron, le célibataire
-réfléchit, autant qu'il le pouvait, à cet événement. S'il se séparait
-de Flore... (à cette idée, il ne voyait plus clair) quelle autre femme
-retrouverait-il?..... Se marier?..... A son âge, il serait épousé pour
-sa fortune, et encore plus cruellement exploité par sa femme légitime
-que par Flore. D'ailleurs, la pensée d'être privé de cette tendresse,
-fût-elle illusoire, lui causait une horrible angoisse. Il fut donc
-pour le commandant Gilet aussi charmant qu'il pouvait l'être. Ainsi
-que Flore le désirait, l'invitation fut faite devant témoins, afin de
-ménager l'honneur de Maxence.
-
-La réconciliation se fit entre Flore et son maître; mais depuis cette
-journée Jean-Jacques aperçut des nuances qui prouvaient un changement
-complet dans l'affection de la Rabouilleuse. Flore Brazier se plaignit
-pendant une quinzaine de jours, chez les fournisseurs, au marché, près
-des commères avec lesquelles elle bavardait, de la tyrannie de monsieur
-Rouget, qui s'avisait de prendre son soi-disant frère naturel chez lui.
-Mais personne ne fut la dupe de cette comédie, et Flore fut regardée
-comme une créature excessivement fine et retorse.
-
-Le père Rouget se trouva très-heureux de l'impatronisation de Max au
-logis, car il eut une personne qui fut aux petits soins pour lui, mais
-sans servilité cependant. Gilet causait, politiquait et se promenait
-quelquefois avec le père Rouget. Dès que l'officier fut installé, Flore
-ne voulut plus être cuisinière. La cuisine, dit-elle, lui gâtait les
-mains. Sur le désir du Grand-Maître de l'Ordre, la Cognette indiqua
-l'une de ses parentes, une vieille fille dont le maître, un curé,
-venait de mourir sans lui rien laisser, une excellente cuisinière,
-qui serait dévouée à la vie à la mort à Flore et à Max. D'ailleurs
-la Cognette promit à sa parente, au nom de ces deux puissances, une
-rente de trois cents livres après dix ans de bons, loyaux, discrets et
-probes services. Agée de soixante ans, la Védie était remarquable par
-une figure ravagée par la petite vérole et d'une laideur convenable.
-Après l'entrée en fonctions de la Védie, la Rabouilleuse devint madame
-Brazier. Elle porta des corsets, elle eut des robes en soie, en
-belles étoffes de laine et de coton suivant les saisons! Elle eut des
-collerettes, des fichus fort chers, des bonnets brodés, des gorgerettes
-de dentelles, se chaussa de brodequins et se maintint dans une élégance
-et une richesse de mise qui la rajeunit. Elle fut comme un diamant
-brut, taillé, monté par le bijoutier pour valoir tout son prix. Elle
-voulait faire honneur à Max. A la fin de la première année, en 1817,
-elle fit venir de Bourges un cheval, dit anglais, pour le pauvre
-commandant, ennuyé de se promener à pied. Max avait racolé, dans les
-environs, un ancien lancier de la Garde Impériale, un Polonais, nommé
-Kouski, tombé dans la misère, qui ne demanda pas mieux que d'entrer
-chez monsieur Rouget en qualité de domestique du commandant. Max
-fut l'idole de Kouski, surtout après le duel des trois royalistes. A
-compter de 1817, la maison du père Rouget fut donc composée de cinq
-personnes, dont trois maîtres, et la dépense s'éleva environ à huit
-mille francs par an.
-
-Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun pour, selon l'expression
-de maître Desroches, sauver une succession si sérieusement compromise,
-le père Rouget était arrivé par degrés à un état quasi-végétatif.
-D'abord, dès l'impatronisation de Max, mademoiselle Brazier mit la
-table sur un pied épiscopal. Rouget, jeté dans la voie de la bonne
-chère mangea toujours davantage, emporté par les excellents plats que
-faisait la Védie. Malgré cette exquise et abondante nourriture, il
-engraissa peu. De jour en jour, il s'affaissa comme un homme fatigué,
-par ses digestions peut-être, et ses yeux se cernèrent fortement. Mais
-si, pendant ses promenades, des bourgeois l'interrogeaient sur sa
-santé:--Jamais, disait-il, il ne s'était mieux porté. Comme il avait
-toujours passé pour être d'une intelligence excessivement bornée, on
-ne remarqua point la dépression constante de ses facultés. Son amour
-pour Flore était le seul sentiment qui le faisait vivre, il n'existait
-que par elle; sa faiblesse avec elle n'avait point alors de bornes, il
-obéissait à un regard, il guettait les mouvements de cette créature
-comme un chien guette les moindres gestes de son maître. Enfin, selon
-l'expression de madame Hochon, à cinquante-sept ans, le père Rouget
-semblait être plus vieux que monsieur Hochon, alors octogénaire.
-
-Chacun imagine, avec raison, que l'appartement de Max était digne de
-ce charmant garçon. En effet, en six ans le commandant avait, d'année
-en année, perfectionné le comfort, embelli les moindres détails de son
-logement, autant pour lui-même que pour Flore. Mais ce n'était que le
-comfort d'Issoudun: des carreaux mis en couleur, des papiers de tenture
-assez élégants, des meubles en acajou, des glaces à bordure dorée, des
-rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et à
-rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour
-une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence,
-mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun
-que les détaillants de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y
-avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes
-de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas;
-aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne,
-Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres
-nocturnes des Chevaliers de la Désœuvrance.
-
-Vers les huit heures, Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie
-étoffe de coton à mille raies roses, coiffée d'un bonnet de dentelles,
-les pieds dans des pantoufles fourrées, ouvrit doucement la porte de la
-chambre de Max; mais, en le voyant endormi, elle resta debout devant le
-lit.
-
---Il est rentré si tard, dit-elle, à trois heures et demie. Il faut
-avoir un fier tempérament pour résister à ces amusements-là. Est-il
-fort, cet amour d'homme!... Qu'auront-ils fait cette nuit?
-
---Tiens, te voilà, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant à la manière
-des militaires accoutumés par les événements de la guerre à trouver
-leurs idées au complet et leur sang-froid au réveil, quelque subit
-qu'il soit.
-
---Tu dors, je m'en vais...
-
---Non, reste, il y a des choses graves...
-
---Vous avez fait quelque sottise cette nuit?...
-
---Ah! ouin... Il s'agit de nous et de cette vieille bête. Ah! çà, tu
-ne m'avais jamais parlé de sa famille... Eh! bien, elle arrive ici, la
-famille, sans doute pour nous tailler des croupières...
-
---Ah! je m'en vais le secouer, dit Flore.
-
---Mademoiselle Brazier, dit gravement Max, il s'agit de choses trop
-sérieuses pour y aller à l'étourdie. Envoie-moi mon café, je le
-prendrai dans mon lit, où je vais songer à la conduite que nous devons
-tenir... Reviens à neuf heures, nous causerons. En attendant, fais
-comme si tu ne savais rien.
-
-Saisie par cette nouvelle, Flore laissa Max et alla lui préparer son
-café; mais, un quart d'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit
-au Grand-Maître:--Fario cherche sa brouette!...
-
-En cinq minutes, Max fut habillé, descendit, et, tout en ayant l'air de
-flâner, il gagna le bas de la Tour, où il vit un rassemblement assez
-considérable.
-
---Qu'est ce? fit Max en perçant la foule et pénétrant jusqu'à
-l'Espagnol.
-
-Fario, petit homme sec, était d'une laideur comparable à celle d'un
-grand d'Espagne. Des yeux de feu comme percés avec une vrille et
-très-rapprochés du nez l'eussent fait passer à Naples pour un jeteur de
-sorts. Ce petit homme paraissait doux parce qu'il était grave, calme,
-lent dans ses mouvements. Aussi le nommait-on le bonhomme Fario.
-Mais son teint couleur de pain d'épice et sa douceur déguisaient aux
-ignorants et annonçaient à l'observateur le caractère à demi mauritain
-d'un paysan de Grenade que rien n'avait encore fait sortir de son
-flegme et de sa paresse.
-
---Êtes-vous sûr, lui dit Max après avoir écouté les doléances du
-marchand de grains, d'avoir amené votre voiture? car il n'y a, Dieu
-merci, pas de voleurs à Issoudun...
-
---Elle était là...
-
---Si le cheval est resté attelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture?
-
---Le voilà, mon cheval, dit Fario en montrant sa bête harnachée à
-trente pas de là.
-
-Max alla gravement à l'endroit où se trouvait le cheval, afin
-de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied de la Tour, car le
-rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max, et c'est ce que
-le drôle voulait.
-
---Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches?
-cria François.
-
---Allons, fouillez-vous! dit Baruch.
-
-Des éclats de rire partirent de tous côtés. Fario jura. Chez un
-Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré de la colère.
-
---Est-elle légère, ta voiture? dit Max.
-
---Légère?... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi l'avaient sur les
-pieds, leurs cors ne leur feraient plus mal.
-
---Il faut cependant qu'elle le soit diablement, répondit Max en
-montrant la Tour, car elle a volé sur la butte.
-
-A ces mots, tous les yeux se levèrent, et il y eut en un instant comme
-une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture-fée. Toutes les
-langues étaient en mouvement
-
---Le diable protége les aubergistes qui se damnent tous, dit le fils
-Goddet au marchand stupéfait, il a voulu t'apprendre à ne pas laisser
-traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge.
-
-A cette apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait
-pour avare.
-
---Allons, mon brave homme, dit Max, il ne faut pas perdre courage.
-Nous allons monter à la Tour pour savoir comment ta brouette est venue
-là. Nom d'un canon, nous te donnerons un coup de main. Viens-tu,
-Baruch?--Toi, dit-il à François en lui parlant dans l'oreille, fais
-ranger le monde et qu'il n'y ait personne au bas de la butte quand tu
-nous y verras.
-
-Fario, Max, Baruch et trois autres Chevaliers montèrent à la Tour.
-Pendant cette ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario
-qu'il n'existait ni dégâts ni traces qui indiquassent le passage de
-la charrette. Aussi Fario croyait-il à quelque sortilège, il avait la
-tête perdue. Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fait
-parut sérieusement impossible.
-
---Comment que j'allons la descendre?... dit l'Espagnol dont les petits
-yeux noirs exprimaient pour la première fois l'épouvante, et dont la
-figure jaune et creuse, qui paraissait ne devoir jamais changer de
-couleur, pâlit.
-
---Comment! dit Max, mais cela ne me paraît pas difficile...
-
-Et, profitant de la stupéfaction du marchand de grains, il mania de
-ses bras robustes la charrette par les deux brancards, de manière à la
-lancer; puis, au moment où elle devait lui échapper, il cria d'une voix
-tonnante:--Gare là-dessous!...
-
-Mais il ne pouvait y avoir aucun inconvénient: le rassemblement,
-averti par Baruch et pris de curiosité, s'était retiré sur la place
-à la distance nécessaire pour voir ce qui se passerait sur la butte.
-La charrette se brisa de la manière la plus pittoresque en un nombre
-infini de morceaux.
-
---La voilà descendue, dit Baruch.
-
-Ah! brigands! ah! canailles! s'écria Fario, c'est peut-être vous autres
-qui l'avez montée ici...
-
-Max, Baruch et leurs trois compagnons se mirent à rire des injures de
-l'Espagnol.
-
---On a voulu te rendre service, dit froidement Max, j'ai failli, en
-manœuvrant ta damnée charrette, être emporté avec elle, et voilà
-comment tu nous remercies?... De quel pays es-tu donc?...
-
---Je suis d'un pays où l'on ne pardonne pas, répliqua Fario qui
-tremblait de rage. Ma charrette vous servira de cabriolet pour aller au
-diable!... à moins, dit-il en devenant doux comme un mouton, que vous
-ne vouliez me la remplacer par une neuve?
-
---Parlons de cela, dit Max en descendant.
-
-Quand ils furent au bas de la Tour et en rejoignant les premiers
-groupes de rieurs, Max prit Fario par un bouton de sa veste et lui
-dit:--Oui, mon brave père Fario, je te ferai cadeau d'une magnifique
-charrette, si tu veux me donner deux cent cinquante francs; mais je ne
-garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours.
-
-Cette dernière plaisanterie trouva Fario froid comme s'il s'agissait de
-conclure un marché.
-
---Dame! répliqua-t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre
-charrette, que vous n'auriez jamais mieux employé l'argent du père
-Rouget.
-
-Max pâlit, il leva son redoutable poing sur Fario; mais Baruch, qui
-savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol,
-enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max:--Ne va pas faire
-des bêtises!
-
-Le commandant, rappelé à l'ordre, se mit à rire et répondit à
-Fario:--Si je t'ai, par mégarde, fracassé ta charrette, tu essaies de
-me calomnier, nous sommes quittes.
-
---_Pas core!_ dit en murmurant Fario. Mais je suis bien aise de savoir
-ce que valait ma charrette.
-
---Ah! Max, tu trouves à qui parler? dit un témoin de cette scène qui
-n'appartenait pas à l'Ordre de la Désœuvrance.
-
---Adieu, monsieur Gilet, je ne vous remercie pas encore de votre
-coup de main, fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et
-disparaissant au milieu d'un hourra.
-
---On vous gardera le fer des cercles!... lui cria un charron venu pour
-contempler l'effet de cette chute.
-
-Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait pâle et
-pensif, atteint au cœur par la phrase de l'Espagnol. On parla pendant
-cinq jours à Issoudun de la charrette à Fario. Elle était destinée à
-voyager, comme dit le fils Goddet, car elle fit le tour du Berry où
-l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui
-fut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore huit jours après
-l'événement, la fable de trois Départements, et le sujet de toutes les
-_disettes_. Max et la Rabouilleuse, à propos des terribles réponses du
-vindicatif Espagnol, furent aussi le sujet de mille commentaires qu'on
-se disait à l'oreille dans Issoudun, mais tout haut à Bourges, à Vatan,
-à Vierzon et à Châteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays
-pour deviner combien ces propos devaient être envenimés.
-
---On ne pourra pas les empêcher de causer, pensait-il. Ah! j'ai fait là
-un mauvais coup.
-
---Hé! bien, Max, lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent
-ce soir...
-
---Qui?...
-
---Les Bridau! Ma grand'mère vient de recevoir une lettre de sa filleule.
-
---Écoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai réfléchi
-profondément à cette affaire. Flore ni moi, nous ne devons pas paraître
-en vouloir aux Bridau. Si les héritiers quittent Issoudun, c'est vous
-autres, les Hochon, qui devez les renvoyer. Examine bien ces Parisiens;
-et, quand je les aurai toisés, demain, chez la Cognette, nous verrons
-ce que nous pourrons leur faire et comment les mettre mal avec ton
-grand-père?...
-
---L'Espagnol a trouvé le défaut de la cuirasse à Max, dit Baruch à son
-cousin François en rentrant chez monsieur Hochon et regardant leur ami
-qui rentrait chez lui.
-
-Pendant que Max faisait son coup, Flore, malgré les recommandations
-de son commensal, n'avait pu contenir sa colère; et, sans savoir si
-elle en servait ou si elle en dérangeait les plans, elle éclatait
-contre le pauvre célibataire. Quand Jean-Jacques encourait la colère
-de sa bonne, on lui supprimait tout d'un coup les soins et les
-chatteries vulgaires qui faisaient sa joie. Enfin, Flore mettait son
-maître en pénitence. Ainsi, plus de ces petits mots d'affection dont
-elle ornait la conversation avec des tonalités différentes et des
-regards plus ou moins tendres:--mon petit chat,--mon gros bichon,--mon
-bibi,--mon chou,--mon rat, etc... Un _vous_, sec et froid, ironiquement
-respectueux, entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme
-une lame de couteau. Ce _vous_ servait de déclaration de guerre.
-Puis, au lieu d'assister au lever du bonhomme, de lui donner ses
-affaires, de prévoir ses désirs, de le regarder avec cette espèce
-d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui, plus elle
-est grossière, plus elle charme, en lui disant:--Vous êtes frais comme
-une rose!--Allons, vous vous portez à merveille.--Que tu es beau, vieux
-Jean!--enfin au lieu de le régaler pendant son lever, des drôleries
-et des gaudrioles qui l'amusaient, Flore le laissait s'habiller
-tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de
-l'escalier:--Eh! je ne puis pas tout faire à la fois, veiller à votre
-déjeuner, et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez
-grand garçon pour vous habiller tout seul?
-
---Mon Dieu! que lui ai-je fait? se demanda le vieillard en recevant une
-de ces rebuffades au moment où il demanda de l'eau pour se faire la
-barbe.
-
---Védie, montez de l'eau chaude à monsieur, cria Flore.
-
---Védie?... fit le bonhomme hébété par l'appréhension de la colère qui
-pesait sur lui, Védie, qu'a donc madame ce matin?
-
-Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par
-Kouski et par Max.
-
---Elle aurait, à ce qu'il paraît, appris quelque chose de vous qui ne
-serait pas beau, répondit Védie en prenant un air profondément affecté.
-Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante, et
-vous pouvez me dire que je n'ai que faire de fourrer le nez dans vos
-affaires; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes de la terre,
-comme ce roi de l'Écriture Sainte, vous ne trouveriez pas la pareille à
-madame. Vous devriez baiser la marque de ses pas par où elle passe...
-Dame! si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à
-vous-même! Enfin elle en avait les larmes aux yeux.
-
-Védie laissa le pauvre homme atterré, il tomba sur un fauteuil, regarda
-dans l'espace comme un fou mélancolique, et oublia de faire sa barbe.
-Ces alternatives de tendresse et de froideur opéraient sur cet être
-faible, qui ne vivait que par la fibre amoureuse, les effets morbides
-produits sur le corps par le passage subit d'une chaleur tropicale à un
-froid polaire. C'était autant de pleurésies morales qui l'usaient comme
-autant de maladies. Flore, seule au monde, pouvait agir ainsi sur lui;
-car, uniquement pour elle, il était aussi bon qu'il était niais.
-
---Hé! bien, vous n'avez pas fait votre barbe? dit-elle en se montrant
-sur la porte.
-
-Elle causa le plus violent sursaut au père Rouget qui, de pâle et
-défait, devint rouge pour un moment sans oser se plaindre de cet assaut.
-
---Votre déjeuner vous attend! Mais vous pouvez bien descendre en robe
-de chambre et en pantoufles, allez, vous déjeunerez seul.
-
-Et, sans attendre de réponse, elle disparut. Laisser le bonhomme
-déjeuner seul était celle de ses pénitences qui lui causait le plus
-de chagrin: il aimait à causer en mangeant. En arrivant au bas de
-l'escalier, Rouget fut pris par une quinte, car l'émotion avait
-réveillé son catarrhe.
-
---Tousse! tousse! dit Flore dans la cuisine, sans s'inquiéter d'être ou
-non entendue par son maître. Pardè, le vieux scélérat est assez fort
-pour résister sans qu'on s'inquiète de lui. S'il tousse jamais son âme,
-celui-là, ce ne sera qu'après nous....
-
-Telles étaient les aménités que la Rabouilleuse adressait à Rouget
-en ses moments de colère. Le pauvre homme s'assit dans une profonde
-tristesse, au milieu de la salle, au coin de la table, et regarda ses
-vieux meubles, ses vieux tableaux d'un air désolé.
-
---Vous auriez bien pu mettre une cravate, dit Flore en entrant.
-Croyez-vous que c'est agréable à voir un cou comme le vôtre qu'est plus
-rouge, plus ridé que celui d'un dindon.
-
---Mais que vous ai-je fait? demanda-t-il en levant ses gros yeux
-vert-clair pleins de larmes vers Flore en affrontant sa mine froide.
-
---Ce que vous avez fait?.... dit-elle. Vous ne le savez pas! En voilà
-un hypocrite?.... Votre sœur Agathe, qui est votre sœur comme je suis
-celle de la Tour d'Issoudun, à entendre votre père, et qui ne vous est
-de rien du tout, arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre de
-deux sous, et viennent vous voir...
-
---Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun?.... dit-il tout stupéfait.
-
---Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous ne leur avez pas
-écrit de venir? Cette malice cousue de fil blanc! Soyez tranquille,
-nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils n'aient
-mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi
-nous serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament,
-je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe,
-entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque
-nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous serez aimé
-pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans,
-qui ne vous ont même jamais vu! C'est pas votre sœur qui me remplacera!
-Une dévote à trente-six carats!
-
---N'est-ce que cela, ma petite Flore? dit le vieillard, je ne recevrai
-ni ma sœur, ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle
-que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par madame Hochon, la
-vieille dévote...
-
-Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, se montra tout à coup
-en disant d'un ton de maître:--Qu'y a-t-il!....
-
---Mon bon Max, reprit le vieillard heureux d'acheter la protection du
-soldat qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le
-parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré que je viens
-d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur: mon père m'a
-fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt
-à l'église... Enfin, je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils.
-
---Votre père avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus
-tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons, il est mort,
-sa haine doit mourir avec lui... Votre sœur est votre sœur, vos neveux
-sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et
-à nous aussi. Que dirait-on dans Issoudun?... S..... tonnerre! j'en ai
-assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous
-vous séquestrons, que vous n'êtes pas libre, que nous vous avons animé
-contre vos héritiers, que nous captons votre succession...... Que le
-diable m'emporte si je ne déserte pas le camp à la seconde calomnie! Et
-c'est assez d'une! Déjeunons.
-
-Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le
-couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le prit par les
-mains, l'emmena dans l'embrasure d'une des croisées et là lui dit à
-voix basse:--Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que
-je t'aime. Et Flore avait raison: à vous deux, vous êtes ma famille...
-Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est très-bien.
-
---Vous devez fêter votre sœur et votre neveu, mais ne rien changer à
-vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez
-ainsi votre père et le monde...
-
---Eh! bien, mes chers petits amours, s'écria Flore d'un ton gai, le
-salmis va se refroidir. Tiens, mon vieux rat, voilà une aile, dit-elle
-en souriant à Jean-Jacques Rouget.
-
-A ce mot, la figure chevaline du bonhomme perdit ses teintes
-cadavéreuses, il eut, sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki;
-mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait
-une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se
-leva, s'arracha de dessus les épaules un petit châle de cachemire et
-le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant:--C'est bête de se
-faire du mal comme ça pour des riens. Tenez, vieil imbécile! ça vous
-fera du bien, c'était sur mon cœur...
-
---Quelle bonne créature! dit Rouget à Max pendant que Flore alla
-chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque
-chauve du célibataire.
-
---Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous
-ceux qui ont le cœur sur la main.
-
-Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on
-les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce vrai que
-le peintre doit laisser dans l'ombre? Hé! bien, cette scène, cent
-fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme
-grossière et dans son horrible véracité, le type de celles que jouent
-toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient
-perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne
-d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands
-politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin.
-Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche
-bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement
-entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation
-qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la
-grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage,
-les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain,
-des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès
-que les propos populaciers de cette madame Éverard d'Issoudun.
-
-Max se mit si drôlement à raconter l'histoire de Fario, qu'il fit rire
-le bonhomme. Védie et Kouski, venus pour entendre ce récit, éclatèrent
-dans le couloir. Quant à Flore, elle fut prise du fou-rire. Après le
-déjeuner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux, car on s'était
-abonné au _Constitutionnel_ et à la _Pandore_, Max emmena Flore chez
-lui.
-
---Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas
-fait quelque autre testament?
-
---Il n'a pas de quoi écrire, répondit-elle.
-
---Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas
-fait, il faut prévoir ce cas-là. Donc, accueillons à merveille les
-Bridau, mais tâchons de réaliser, et promptement, tous les placements
-hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des
-transports: ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent
-tous les jours; on va conquérir l'Espagne, et délivrer Ferdinand
-VII de ses Cortès: ainsi, l'année prochaine, les rentes dépasseront
-peut-être le pair. C'est donc une bonne affaire que de mettre les sept
-cent cinquante mille francs du bonhomme sur le grand livre à 89!...
-Seulement essaie de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela
-de sauvé!
-
---Une fameuse idée, dit Flore.
-
---Et, comme on aura cinquante mille francs de rentes pour huit cent
-quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent
-quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans,
-nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatre-vingt-dix ici,
-nous ne risquons donc rien.
-
---Sans toi, mon beau Max, que serions-nous devenus? dit-elle.
-
---Oh! demain soir, chez la Cognette, après avoir vu les Parisiens, je
-trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon eux-mêmes.
-
---As-tu de l'esprit, mon ange! Tiens, tu es un amour d'homme.
-
-La place Saint-Jean est située au milieu d'une rue appelée
-Grande-Narette dans sa partie supérieure, et Petite-Narette dans
-l'inférieure. En Berry, le mot Narette exprime la même situation de
-terrain que le mot génois _salita_, c'est-à-dire une rue en pente
-roide. La Narette est très-rapide de la place Saint-Jean à la porte
-Vilatte. La maison du vieux monsieur Hochon est en face de celle
-où demeurait Jean-Jacques Rouget. Souvent on voyait, par celle des
-fenêtres de la salle où se tenait madame Hochon, ce qui se passait chez
-le père Rouget, et _vice versâ_, quand les rideaux étaient tirés ou que
-les portes restaient ouvertes. La maison de monsieur Hochon ressemble
-tant à celle de Rouget, que ces deux édifices furent sans doute bâtis
-par le même architecte. Hochon, jadis receveur des Tailles à Selles en
-Berry, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la sœur
-du Subdélégué, le galant Lousteau, en échangeant sa place de Selles
-contre la recette d'Issoudun. Déjà retiré des affaires en 1786, il
-évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra
-d'ailleurs pleinement, comme tous les _honnêtes gens_ qui hurlent avec
-les vainqueurs. Monsieur Hochon ne volait pas sa réputation de grand
-avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre?
-Un des traits d'avarice qui le rendirent célèbre suffira sans doute
-pour vous expliquer monsieur Hochon tout entier.
-
-Lors du mariage de sa fille, alors morte, et qui épousait un Borniche,
-il fallut donner à dîner à la famille Borniche. Le prétendu, qui
-devait hériter d'une grande fortune, mourut de chagrin d'avoir fait
-de mauvaises affaires, et surtout du refus de ses père et mère qui
-ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce
-moment, heureux d'avoir vu monsieur Hochon se chargeant de la tutelle,
-à cause de la dot de sa fille qu'il se fit fort de sauver. Le jour
-de la signature du contrat, les grands-parents des deux familles
-étaient réunis dans la salle, les Hochon d'un côté, les Borniche de
-l'autre, tous endimanchés. Au milieu de la lecture du contrat que
-faisait gravement le jeune notaire Héron, la cuisinière entre et
-demande à monsieur Hochon de la ficelle pour ficeler une dinde, partie
-essentielle du repas. L'ancien Receveur des Tailles tire du fond de
-la poche de sa redingote un bout de ficelle qui sans doute avait déjà
-servi à quelque paquet, il le donna; mais avant que la servante eût
-atteint la porte, il lui cria:--Gritte, tu me le rendras!...
-
-Gritte est en Berry l'abréviation usitée de Marguerite.
-
-Vous comprenez dès-lors et monsieur Hochon et la plaisanterie faite par
-la ville sur cette famille composée du père, de la mère et de trois
-enfants: les cinq Hochon!
-
-D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux,
-plus soigneux, et il avait en ce moment quatre-vingt-cinq ans! Il
-appartenait à ce genre d'hommes qui se baissent au milieu d'une
-rue, par une conversation animée, qui ramassent une épingle en
-disant:--Voilà la journée d'une femme! et qui piquent l'épingle au
-parement de leur manche. Il se plaignait très-bien de la mauvaise
-fabrication des draps modernes en faisant observer que sa redingote
-ne lui avait duré que dix ans. Grand, sec, maigre, à teint jaune,
-parlant peu, lisant peu, ne se fatiguant point, observateur des formes
-comme un Oriental, il maintenait au logis un régime d'une grande
-sobriété, mesurant le boire et le manger à sa famille, d'ailleurs assez
-nombreuse, et composée de sa femme, née Lousteau, de son petit-fils
-Baruch et de sa sœur Adolphine, héritiers des vieux Borniche, enfin de
-son autre petit-fils François Hochon.
-
-Hochon, son fils aîné, pris en 1813 par cette réquisition d'enfants de
-famille échappés à la conscription et appelés _les gardes d'honneur_,
-avait péri au combat d'Hanau. Cet héritier présomptif avait épousé
-de très-bonne heure une femme riche, afin de ne pas être repris par
-une conscription quelconque; mais alors il mangea toute sa fortune
-en prévoyant sa fin. Sa femme, qui suivit de loin l'armée française,
-mourut à Strasbourg en 1814, y laissant des dettes que le vieil Hochon
-ne paya point, en opposant aux créanciers cet axiome de l'ancienne
-jurisprudence: _Les femmes sont des mineurs_.
-
-On pouvait donc toujours dire les cinq Hochon, puisque cette maison se
-composait encore de trois petits enfants et des deux grands parents.
-Aussi la plaisanterie durait-elle toujours, car aucune plaisanterie ne
-vieillit en province. Gritte, alors âgée de soixante ans, suffisait à
-tout.
-
-La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait
-très-bien loger Joseph et madame Bridau dans deux chambres au deuxième
-étage. Le vieil Hochon se repentit alors d'y avoir conservé deux lits
-accompagnés chacun d'eux d'un vieux fauteuil en bois naturel et garnis
-en tapisserie, d'une table en noyer sur laquelle figurait un pot à eau
-du genre dit Gueulard dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard
-mettait sa récolte de pommes et de poires d'hiver, de nèfles et de
-coings sur de la paille dans ces deux chambres où dansaient les rats
-et les souris; aussi exhalaient-elles une odeur de fruit et de souris.
-Madame Hochon y fit tout nettoyer: le papier décollé par places fut
-recollé au moyen de pains à cacheter, elle orna les fenêtres de petits
-rideaux qu'elle tailla dans de vieux _fourreaux_ de mousseline à elle.
-Puis, sur le refus de son mari d'acheter de petits tapis en lisière,
-elle donna _sa descente de lit_ à sa petite Agathe, en disant de
-cette mère de quarante-sept ans sonnés: pauvre petite! Madame Hochon
-emprunta deux tables de nuit aux Borniche, et loua très-audacieusement
-chez un fripier, le voisin de la Cognette, deux vieilles commodes à
-poignées de cuivre. Elle conservait deux paires de flambeaux en bois
-précieux, tournés par son propre père qui avait la manie du _tour_. De
-1770 à 1780, ce fut un ton chez les gens riches d'apprendre un métier,
-et monsieur Lousteau le père, ancien premier Commis des Aides, fut
-tourneur, comme Louis XVI fut serrurier. Ces flambeaux avaient pour
-garnitures des cercles en racines de rosier, de pêcher, d'abricotier.
-Madame Hochon risqua ces précieuses reliques!..... Ces préparatifs et
-ce sacrifice redoublèrent la gravité de monsieur Hochon qui ne croyait
-pas encore à l'arrivée des Bridau.
-
-Le matin même de cette journée illustrée par le tour fait à Fario,
-madame Hochon dit après le déjeuner à son mari:--J'espère, Hochon, que
-vous recevrez comme il faut madame Bridau, ma filleule. Puis, après
-s'être assurée que ses petits-enfants étaient partis, elle ajouta:--Je
-suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe
-dans mon testament de quelque mauvais accueil.
-
---Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce, qu'à mon âge
-je ne connaisse pas la civilité puérile et honnête...
-
---Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois. Soyez aimable
-pour nos hôtes, et souvenez-vous combien j'aime Agathe...
-
---Vous aimiez aussi Maxence Gilet, qui va dévorer une succession due à
-votre chère Agathe!... Ah! vous avez réchauffé là un serpent dans votre
-sein; mais, après tout, l'argent des Rouget devait appartenir à un
-Lousteau quelconque.
-
-Après cette allusion à la naissance présumée d'Agathe et de Max, Hochon
-voulut sortir; mais la vieille madame Hochon, femme encore droite et
-sèche, coiffée d'un bonnet rond à coques et poudrée, ayant une jupe
-de taffetas gorge de pigeon, à manches justes, et les pieds dans des
-mules, posa sa tabatière sur sa petite table, et dit:--En vérité,
-comment un homme d'esprit comme vous, monsieur Hochon, peut-il répéter
-des niaiseries qui, malheureusement, ont coûté le repos à ma pauvre
-amie et la fortune de son père à ma pauvre filleule? Max Gilet n'est
-pas le fils de mon frère, à qui j'ai bien conseillé dans le temps
-d'épargner ses écus. Enfin vous savez aussi bien que moi que madame
-Rouget était la vertu même...
-
---Et la fille est digne de la mère, car elle me paraît bien bête. Après
-avoir perdu toute sa fortune, elle a si bien élevé ses enfants, qu'en
-voilà un en prison sous le coup d'un procès criminel à la Cour des
-Pairs, pour le fait d'une conspiration à la Berton. Quant à l'autre, il
-est dans une situation pire, il est peintre!... Si vos protégés restent
-ici jusqu'à ce qu'ils aient dépêtré cet imbécile de Rouget des griffes
-de la Rabouilleuse et de Gilet, nous mangerons plus d'un minot de sel
-avec eux.
-
---Assez, monsieur Hochon, souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile...
-
-Monsieur Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire, et
-sortit pétrifié par cette terrible phrase, car il ne croyait pas
-à tant de résolution chez sa femme. Madame Hochon, elle, prit son
-livre de prières pour lire l'Ordinaire de la Messe, car son grand âge
-l'empêchait d'aller tous les jours à l'église: elle avait de la peine
-à s'y rendre les dimanches et les jours fériés. Depuis qu'elle avait
-reçu la réponse d'Agathe, elle ajoutait à ses prières habituelles une
-prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jean-Jacques Rouget,
-de bénir Agathe et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle
-l'avait poussée. En se cachant de ses deux petits-enfants, à qui elle
-reprochait d'être des _parpaillots_, elle avait prié le curé de dire,
-pour ce succès, des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite
-fille Adolphine Borniche, qui s'acquittait des prières à l'église par
-procuration.
-
-Adolphine, alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans,
-travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs
-méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine
-qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet
-artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus
-vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce
-jeune Parisien.
-
-Les vieillards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de
-famille approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon; et leurs
-vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants étaient d'accord avec
-le mépris secret que leur inspirait depuis long-temps la conduite de
-Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu
-du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun: celui de la haute
-et vieille bourgeoisie, qui devait se contenter de faire des vœux
-et de regarder les événements sans y aider; celui des Chevaliers de
-la Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient
-capables de commettre bien des malices à l'encontre des Parisiens.
-
-Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère,
-au bureau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame
-Bridau se sentit rajeunie à l'aspect de son pays natal, où elle
-reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse.
-Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'Issoudun, l'arrivée
-des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes.
-Madame Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et
-l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant
-soixante-douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se
-retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts
-tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour
-une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses
-poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait
-caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme
-si Agathe eût été présente; aussi s'était-elle passionnée pour les
-intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe dans la salle où le
-digne monsieur Hochon resta froid comme un four miné.
-
---Voilà monsieur Hochon, comment le trouves-tu? dit la marraine à sa
-filleule.
-
---Mais absolument comme quand je l'ai quitté, dit la Parisienne.
-
---Ah! l'on voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit
-le vieillard.
-
-Les présentations eurent lieu; celle du petit Baruch Borniche, grand
-jeune homme de vingt-deux ans; celle du petit François Hochon, âgé de
-vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine, qui rougissait,
-ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux; car elle ne
-voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau, curieusement observé
-par les deux jeunes gens et par le vieux Hochon, mais à des points de
-vue différents. L'avare se disait:--Il sort de l'hôpital, il doit avoir
-faim comme un convalescent. Les deux jeunes gens se disaient:--Quel
-brigand! quelle tête! il nous donnera bien du fil à retordre.
-
---Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph! dit enfin Agathe en
-montrant l'artiste.
-
-Il y eut dans l'accent du mot _bon_ un effort où se révélait tout le
-cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg.
-
---Il a l'air malade, s'écria madame Hochon, il ne te ressemble pas...
-
---Non, madame, reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je
-ressemble à mon père, et en laid encore!
-
-Madame Hochon serra la main d'Agathe qu'elle tenait, et lui jeta un
-regard. Ce geste, ce regard voulaient dire:--Ah! je conçois bien, mon
-enfant, que tu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe.
-
---Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant, répondit à haute voix
-madame Hochon; mais il vous suffit d'être le fils de votre mère pour
-que je vous aime. D'ailleurs vous avez du talent, à ce que m'écrivait
-feu madame Descoings, la seule de la maison qui me donnât de vos
-nouvelles dans les derniers temps.
-
---Du talent! fit l'artiste, pas encore; mais, avec le temps et la
-patience, peut-être pourrai-je gagner à la fois gloire et fortune.
-
---En peignant?... dit monsieur Hochon avec une profonde ironie.
-
---Allons, Adolphine, dit madame Hochon, va voir au dîner.
-
---Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent.
-
---Hochon, montre les chambres à monsieur Bridau, dit la grand'mère à
-François.
-
-Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois heures
-et demie, Baruch alla dans la ville y donner des nouvelles de la
-famille Bridau, peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph dont la
-figure ravagée, maladive, et si caractérisée ressemblait au portrait
-idéal que l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-là,
-Joseph défraya la conversation.
-
---Il paraît que la sœur du père Rouget a eu pendant sa grossesse
-un regard de quelque singe, disait-on; son fils ressemble à un
-macaque.--Il a une figure de brigand, et des yeux de basilic.--On dit
-qu'il est curieux à voir, effrayant.--Tous les artistes à Paris sont
-comme cela.--Ils sont méchants comme des ânes rouges, et malicieux
-comme des singes.--C'est même dans leur état.--Je viens de voir
-monsieur Beaussier, qui dit qu'il ne voudrait pas le rencontrer la nuit
-au coin d'un bois; il l'a vu à la diligence.--Il a dans la figure des
-salières comme un cheval, et il fait des gestes de fou.--Ce garçon-là
-paraît être capable de tout; c'est lui qui peut-être est cause que son
-frère, qui était un grand bel homme, a mal tourné.--La pauvre madame
-Bridau n'a pas l'air d'être heureuse avec lui. Si nous profitons de ce
-qu'il est ici pour _faire tirer_ nos portraits?
-
-Il résulta de ces opinions, semées comme par le vent dans la ville, une
-excessive curiosité. Tous ceux qui avaient le droit d'aller voir les
-Hochon se promirent de leur faire visite le soir même pour examiner les
-Parisiens. L'arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville
-stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles.
-
-Après avoir mis les effets de sa mère et les siens dans les deux
-chambres en mansarde et les avoir examinées, Joseph observa cette
-maison silencieuse où les murs, l'escalier, les boiseries étaient
-sans ornement et distillaient le froid, où il n'y avait en tout que
-le strict nécessaire. Il fut alors saisi de cette brusque transition
-du poétique Paris à la muette et sèche province. Mais quand, en
-descendant, il aperçut monsieur Hochon coupant lui-même pour chacun des
-tranches de pain, il comprit, pour la première fois de sa vie, Harpagon
-de Molière.
-
---Nous aurions mieux fait d'aller à l'auberge, se dit-il en lui-même.
-
-L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont
-le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la
-qualité, on servit un bouilli triomphalement entouré de persil. Les
-légumes, mis à part, dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du
-repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois
-autres plats: des œufs durs sur de l'oseille placés en face des
-légumes; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de
-petits pots de crème où la vanille était remplacée par de l'avoine
-brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée
-ressemble au moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux
-extrémités, des radis noirs et des cornichons complétaient ce service,
-qui eut l'approbation de madame Hochon. La bonne vieille fit un signe
-de tête en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour
-du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une
-œillade et un mouvement d'épaules facile à traduire:--Voilà les folies
-que vous me faites faire!...
-
-Immédiatement après avoir été comme disséqué par monsieur Hochon en
-tranches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé
-par trois pigeons. Le vin du cru fut du vin de 1811. Par un conseil de
-sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la
-table.
-
---A la guerre comme à la guerre, pensa l'artiste en contemplant la
-table.
-
-Et il se mit à manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon, à six
-heures du matin, d'une exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé
-son pain et qu'il en redemanda, monsieur Hochon se leva, chercha
-lentement une clef dans le fond de la poche de sa redingote, ouvrit une
-armoire derrière lui, brandit le chanteau d'un pain de douze livres,
-en coupa cérémonieusement une autre rouelle, la fendit en deux, la
-posa sur une assiette et passa l'assiette à travers la table au jeune
-peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit
-au commencement d'une bataille:--Allons, aujourd'hui, je puis être tué.
-Joseph prit la moitié de cette rouelle et comprit qu'il ne devait plus
-redemander de pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de cette
-scène si monstrueuse pour Joseph. La conversation allait son train.
-Agathe apprit que la maison où elle était née, la maison de son père
-avant qu'il eût hérité de celle des Descoings, avait été achetée par
-les Borniche, elle manifesta le désir de la revoir.
-
---Sans doute, lui dit sa marraine, les Borniche viendront ce soir, car
-nous aurons toute la ville qui voudra vous examiner, dit-elle à Joseph,
-et ils vous inviteront à venir chez eux.
-
-La servante apporta pour dessert le fameux fromage mou de la Touraine
-et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en
-nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert,
-qu'on aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. De chaque côté
-de ces petits fromages, Gritte mit avec une sorte de cérémonie des noix
-et des biscuits inamovibles.
-
---Allons donc, Gritte, du fruit? dit madame Hochon.
-
---Mais, madame, n'y en a plus de pourri, répondit Gritte.
-
-Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier
-avec des camarades, car il comprit tout à coup que la précaution de
-commencer par les fruits attaqués était dégénérée en habitude.
-
---Bah! nous les mangerons tout de même, répondit-il avec l'entrain de
-gaieté d'un homme qui prend son parti.
-
---Mais va donc, monsieur Hochon, s'écria la vieille dame.
-
-Monsieur Hochon, très-scandalisé du mot de l'artiste, rapporta des
-pêches de vigne, des poires et des prunes de Sainte-Catherine.
-
---Adolphine, va nous cueillir du raisin, dit madame Hochon à sa
-petite-fille.
-
-Joseph regarda les deux jeunes gens d'un air qui disait:--Est-ce à ce
-régime-là que vous devez vos figures prospères?...
-
-Baruch comprit ce coup d'œil incisif et se prit à sourire, car son
-cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La vie au logis était
-assez indifférente à des gens qui soupaient trois fois par semaine
-chez la Cognette. D'ailleurs, avant le dîner, Baruch avait reçu l'avis
-que le Grand-Maître convoquait l'Ordre au complet à minuit pour le
-traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de
-bienvenue offert à ses hôtes par le vieil Hochon, explique combien
-les festoiements nocturnes chez la Cognette étaient nécessaires à
-l'alimentation de ces deux grands garçons bien endentés qui n'en
-manquaient pas un.
-
---Nous prendrons la liqueur au salon, dit madame Hochon en se levant
-et demandant par un geste le bras de Joseph. En sortant la première,
-elle put dire au peintre:--Eh! bien, mon pauvre garçon, ce dîner ne
-te donnera pas d'indigestion; mais j'ai eu bien de la peine à te
-l'obtenir. Tu feras carême ici, tu ne mangeras que ce qu'il faut pour
-vivre, et voilà tout. Ainsi prends la table en patience...
-
-La bonhomie de cette excellente vieille qui se faisait ainsi son procès
-à elle-même plut à l'artiste.
-
---J'aurai vécu cinquante ans avec cet homme-là, sans avoir entendu
-vingt écus _ballant_ dans ma bourse! Oh! s'il ne s'agissait pas de vous
-sauver une fortune, je ne vous aurais jamais attirés, ta mère et toi,
-dans ma prison.
-
---Mais comment vivez-vous encore? dit naïvement le peintre avec cette
-gaieté qui n'abandonne jamais les artistes français.
-
---Ah! voilà, reprit-elle. Je prie.
-
-Joseph eut un léger frisson en entendant ce mot, qui lui grandissait
-tellement cette vieille femme qu'il se recula de trois pas pour
-contempler sa figure; il la trouva radieuse, empreinte d'une sérénité
-si tendre qu'il lui dit:--Je ferai votre portrait!...
-
---Non, non, dit-elle, je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir
-y rester en peinture!
-
-En disant gaiement cette triste parole, elle tirait d'une armoire une
-fiole contenant du cassis, une liqueur de ménage faite par elle, car
-elle en avait eu la recette de ces si célèbres religieuses auxquelles
-on doit le gâteau d'Issoudun, l'une des plus grandes créations de la
-confiturerie française, et qu'aucun chef d'office, cuisinier, pâtissier
-et confiturier n'a pu contrefaire. M. de Rivière, ambassadeur à
-Constantinople, en demandait tous les ans d'énormes quantités pour le
-sérail de Mahmoud. Adolphine tenait une assiette de laque pleine de ces
-vieux petits verres à pans gravés et dont le bord est doré; puis, à
-mesure que sa grand'mère en remplissait un, elle allait l'offrir.
-
---A la ronde, mon père en aura! s'écria gaiement Agathe à qui cette
-immuable cérémonie rappela sa jeunesse.
-
---Hochon va tout à l'heure à sa Société lire les journaux, nous aurons
-un petit moment à nous, lui dit tout bas la vieille dame.
-
-En effet, dix minutes après, les trois femmes et Joseph se trouvèrent
-seuls dans ce salon dont le parquet n'était jamais frotté, mais
-seulement balayé; dont les tapisseries encadrées dans des cadres de
-chêne à gorges et à moulures, dont tout le mobilier simple et presque
-sombre apparut à madame Bridau dans l'état où elle l'avait laissé. La
-Monarchie, la Révolution, l'Empire, la Restauration, qui respectèrent
-peu de chose, avaient respecté cette salle où leurs splendeurs et leurs
-désastres ne laissaient pas la moindre trace.
-
---Ah! ma marraine, ma vie a été cruellement agitée en comparaison de la
-vôtre, s'écria madame Bridau surprise de retrouver jusqu'à un serin,
-qu'elle avait connu vivant, empaillé sur la cheminée entre la vieille
-pendule, les vieux bras de cuivre et des flambeaux d'argent.
-
---Ah! mon enfant, répondit la vieille femme, les orages sont dans le
-cœur. Plus nécessaire et grande fut la résignation, plus nous avons
-eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi, parlons de vos
-affaires. Vous êtes précisément en face de l'ennemi, reprit-elle en
-montrant la salle de la maison Rouget.
-
---Ils se mettent à table, dit Adolphine.
-
-Cette jeune fille, quasi recluse, regardait toujours par les fenêtres
-espérant saisir quelque lumière sur les énormités imputées à Maxence
-Gilet, à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques, et dont quelques mots
-arrivaient à ses oreilles quand on la renvoyait pour parler d'eux. La
-vieille dame dit à sa petite-fille de la laisser seule avec monsieur et
-madame Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât.
-
---Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issoudun
-par cœur, nous aurons ce soir dix à douze fournées de curieux.
-
-A peine madame Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens les
-événements et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur
-Jean-Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxence Gilet, sans
-prendre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être
-présentés; mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions
-et les hypothèses dont ils étaient ornés par les bonnes et les
-méchantes langues de la ville, qu'Adolphine vint annoncer les Borniche,
-les Beaussier, les Lousteau-Prangin, les Fichet, les Goddet-Héreau, en
-tout quatorze personnes qui se dessinaient dans le lointain.
-
---Vous voyez, ma petite, dit en terminant la vieille dame, que ce n'est
-pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du
-loup...
-
---Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de
-nous le dépeindre et une commère comme cette luronne-là, que ce doit
-être impossible, répondit Joseph. Il nous faudrait rester à Issoudun
-au moins une année pour combattre leur influence et renverser leur
-empire sur mon oncle... La fortune ne vaut pas ces tracas-là, sans
-compter qu'il faut s'y déshonorer en faisant mille bassesses. Ma mère
-n'a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la
-compromettre. Moi, j'ai dans le mois d'octobre des travaux importants
-que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez-vous,
-madame, ma fortune à moi est dans mes pinceaux!
-
-Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Madame Hochon,
-quoique supérieure relativement à la ville où elle vivait, ne croyait
-pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la
-main.
-
---Ce Maxence est le second tome de Philippe, dit Joseph à l'oreille
-de sa mère; mais avec plus de politique, avec plus de tenue que
-n'en a Philippe.--Allons! madame, s'écria-t-il tout haut, nous ne
-contrarierons pas pendant longtemps monsieur Hochon par notre séjour
-ici!
-
---Ah! vous êtes jeune, vous ne savez rien du monde! dit la vieille
-dame. En quinze jours avec un peu de politique on peut obtenir quelques
-résultats; écoutez mes conseils, et conduisez-vous d'après mes avis.
-
---Oh! bien volontiers, répondit Joseph, je me sens d'une incapacité
-mirobolante en fait de politique domestique; et je ne sais pas, par
-exemple, ce que Desroches lui-même nous dirait de faire si, demain, mon
-oncle refuse de nous voir?
-
-Mesdames Borniche, Goddet-Héreau, Beaussier, Lousteau-Prangin et Fichet
-ornées de leurs époux, entrèrent. Après les compliments d'usage,
-quand ces quatorze personnes furent assises, madame Hochon ne put se
-dispenser de leur présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph resta
-sur un fauteuil occupé sournoisement à étudier les soixante figures
-qui, de cinq heures et demie à neuf heures, vinrent poser devant lui
-_gratis_, comme il le dit à sa mère. L'attitude de Joseph pendant cette
-soirée en face des patriciens d'Issoudun ne fit pas changer l'opinion
-de la petite ville sur son compte: chacun s'en alla saisi de ses
-regards moqueurs, inquiet de ses sourires, ou effrayé de cette figure,
-sinistre pour des gens qui ne savaient pas reconnaître l'étrangeté du
-génie.
-
-A dix heures, quand tout le monde se coucha, la marraine garda sa
-filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'être seules, ces
-deux femmes, en se confiant les chagrins de leur vie, échangèrent
-alors leurs douleurs. En reconnaissant l'immensité du désert où
-s'était perdue la force d'une belle âme inconnue, en écoutant les
-derniers retentissements de cet esprit dont la destinée fut manquée,
-en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et
-charitable, dont la générosité, dont la charité ne s'étaient jamais
-exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en voyant
-combien de distractions et de petits bonheurs l'existence parisienne
-avait apportés aux amertumes envoyées par Dieu.
-
---Vous qui êtes pieuse, ma marraine, expliquez-moi mes fautes, et
-dites-moi ce que Dieu punit en moi?...
-
---Il nous prépare, mon enfant, répondit la vieille dame au moment où
-minuit sonna.
-
-A minuit, les Chevaliers de la Désœuvrance se rendaient un à un comme
-des ombres sous les arbres du boulevard Baron, et s'y promenaient en
-causant à voix basse.
-
---Que va-t-on faire? fut la première parole de chacun en s'abordant.
-
---Je crois, dit François, que l'intention de Max est tout bonnement de
-nous régaler.
-
---Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui.
-Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens...
-
---Ce serait assez gentil de les renvoyer.
-
---Mon grand-père, dit Baruch, déjà très-effrayé d'avoir deux bouches de
-plus dans la place, saisirait avec joie un prétexte...
-
---Eh! bien, chevaliers! s'écria doucement Max en arrivant, pourquoi
-regarder les étoiles? elles ne nous distilleront pas du kirsch. Allons!
-à la Cognette! à la Cognette!
-
---A la Cognette!
-
-Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa
-sur la ville comme un hourra de troupes à l'assaut; puis, le plus
-profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire à
-sa voisine:--Avez-vous entendu cette nuit, vers une heure, des cris
-affreux? j'ai cru que le feu était quelque part.
-
-Un souper digne de la Cognette égaya les regards des vingt-deux
-convives, car l'Ordre fut au grand complet. A deux heures, au moment où
-l'on commençait à _siroter_, mot du dictionnaire de la Désœuvrance et
-qui peint assez bien l'action de boire à petites gorgées en dégustant
-le vin, Max prit la parole.
-
---Mes chers enfants, ce matin, à propos du tour mémorable que nous
-avons fait avec la charrette de Fario, votre Grand-Maître a été si
-fortement atteint dans son honneur par ce vil marchand de grains, et
-de plus Espagnol!... (oh! les pontons!...), que j'ai résolu de faire
-sentir le poids de ma vengeance à ce drôle, tout en restant dans les
-conditions de nos amusements. Après y avoir réfléchi pendant toute la
-journée, j'ai trouvé le moyen de mettre à exécution une excellente
-farce, une farce capable de le rendre fou. Tout en vengeant l'Ordre
-atteint en ma personne, nous nourrirons des animaux vénérés par les
-Égyptiens, de petites bêtes qui sont après tout les créatures de Dieu,
-et que les hommes persécutent injustement. Le bien est fils du mal,
-et le mal est fils du bien; telle est la loi suprême! Je vous ordonne
-donc à tous, sous peine de déplaire à votre très-humble Grand-Maître,
-de vous procurer le plus clandestinement possible chacun vingt rats ou
-vingt rates pleines, si Dieu le permet. Ayez réuni votre contingent
-dans l'espace de trois jours. Si vous pouvez en prendre davantage, le
-surplus sera bien reçu. Gardez ces intéressants rongeurs sans leur
-rien donner, car il est essentiel que ces chères petites bêtes aient
-une faim dévorante. Remarquez que j'accepte pour rats, les souris
-et les mulots. Si nous multiplions vingt-deux par vingt nous aurons
-quatre cent et tant de complices qui, lâchés dans la vieille église
-des Capucins où Fario a mis tous les grains qu'il vient d'acheter, en
-consommeront une certaine quantité. Mais soyons agiles! Fario doit
-livrer une forte partie de grains dans huit jours; or, je veux que
-mon Espagnol qui voyage aux environs pour ses affaires, trouve un
-effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention,
-dit-il, en apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à
-César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est
-une contrefaçon des renards de Samson dans la Bible. Mais Samson fut
-incendiaire, et conséquemment peu philanthrope; tandis que, semblables
-aux Brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées.
-Mademoiselle Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières, et
-Kouski, mon bras droit, est à la chasse des mulots. J'ai dit.
-
---Je sais, dit le fils Goddet, où trouver un animal qui vaudra quarante
-rats à lui seul.
-
---Quoi?
-
---Un écureuil.
-
---Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un
-novice.
-
---Mauvais! fit Max. On saurait d'où viennent ces animaux.
-
---On peut y amener pendant la nuit, dit le fils Beaussier, un pigeon
-pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines, en le faisant
-passer par une trouée ménagée dans la couverture, et il y aura bientôt
-plusieurs milliers de pigeons.
-
---Donc, pendant une semaine, le magasin à Fario est à l'Ordre de Nuit,
-s'écria Gilet en souriant au grand Beaussier fils. Vous savez qu'on se
-lève de bonne heure à Saint-Paterne. Que personne n'y aille sans avoir
-mis au rebours les semelles de ses chaussons de lisière. Le chevalier
-Beaussier, inventeur des pigeons, en a la direction. Quant à moi, je
-prendrai le soin de signer mon nom dans les tas de blé. Soyez, vous,
-les maréchaux-des-logis de messieurs les rats. Si le garçon de magasin
-couche aux Capucins, il faudra le faire griser par des camarades, et,
-adroitement, afin de l'emmener loin du théâtre de cette orgie offerte
-aux animaux rongeurs.
-
---Tu ne nous dis rien des Parisiens? demanda le fils Goddet.
-
---Oh! fit Max, il faut les étudier. Néanmoins, j'offre mon beau fusil
-de chasse qui vient de l'Empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture de
-Versailles, il vaut deux mille francs, à quiconque trouvera les moyens
-de jouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec monsieur
-et madame Hochon, qu'ils soient renvoyés par ces deux vieillards, ou
-qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux
-ancêtres de mes deux amis Baruch et François.
-
---Ça va! j'y songerai, dit le fils Goddet, qui aimait la chasse à la
-passion.
-
---Si l'auteur de la farce ne veut pas de mon fusil, il aura mon cheval!
-fit observer Maxence.
-
-Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torture pour ourdir
-une trame contre Agathe et son fils, en se conformant à ce programme.
-Mais le diable seul ou le hasard pouvait réussir, tant les conditions
-imposées rendaient la chose difficile.
-
-Le lendemain matin, Agathe et Joseph descendirent un moment avant le
-second déjeuner, qui se faisait à dix heures. On donnait le nom de
-premier déjeuner à une tasse de lait accompagnée d'une tartine de
-pain beurrée qui se prenait au lit ou au sortir du lit. En attendant
-madame Hochon qui malgré son âge accomplissait minutieusement toutes
-les cérémonies que les duchesses du temps de Louis XV faisaient à leur
-toilette, Joseph vit sur la porte de la maison en face Jean-Jacques
-Rouget planté sur ses deux pieds; il le montra naturellement à sa mère
-qui ne put reconnaître son frère, tant il ressemblait si peu à ce qu'il
-était quand elle l'avait quitté.
-
---Voilà votre frère, dit Adolphine qui donnait le bras à sa grand'mère.
-
---Quel crétin! s'écria Joseph.
-
-Agathe joignit les mains et leva les yeux au ciel:--Dans quel état
-l'a-t-on mis? Mon Dieu, est-ce là un homme de cinquante-sept ans?
-
-Elle voulut regarder attentivement son frère, et vit derrière le
-vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux, laissant voir sous la
-gaze d'un fichu garni de dentelles un dos de neige et une poitrine
-éblouissante, soignée comme une courtisane riche, portant une robe à
-corset en grenadine, une étoffe de soie alors de mode, à manches dites
-à gigot, et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne
-d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse, qui apportait à
-Jean-Jacques son bonnet de soie noire afin qu'il ne s'enrhumât pas: une
-scène évidemment calculée.
-
---Voilà, s'écria Joseph, une belle femme! et c'est rare!... Elle
-est faite, comme on dit, à peindre! Quelle carnation! Oh! les beaux
-tons! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules!... C'est une
-magnifique Cariatide! Ce serait un fameux modèle pour une Vénus-Titien.
-
-Adolphine et madame Hochon crurent entendre parler grec; mais Agathe,
-en arrière de son fils, leur fit un signe comme pour leur dire qu'elle
-était habituée à cet idiome.
-
---Vous trouvez belle une fille qui vous enlève une fortune? dit madame
-Hochon.
-
---Ça ne l'empêche pas d'être un beau modèle! précisément assez grasse,
-sans que les hanches et les formes soient gâtées...
-
---Mon ami, tu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est
-là...
-
---C'est vrai, j'ai tort; mais aussi, depuis Paris jusqu'ici, sur toute
-la route, je n'ai vu que des guenons...
-
---Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon
-frère?... car s'il est avec cette créature...
-
---Bah! dit Joseph, j'irai le voir, moi!... Je ne le trouve plus si
-crétin du moment où il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus
-du Titien.
-
---S'il n'était pas imbécile, dit monsieur Hochon qui survint, il se
-serait marié tranquillement, il aurait eu des enfants, et vous n'auriez
-pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon.
-
---Votre fils a eu là une bonne idée, il ira le premier rendre visite à
-son oncle, dit madame Hochon; il lui fera entendre que, si vous vous
-présentez, il doit être seul.
-
---Et vous froisserez mademoiselle Brazier? dit monsieur Hochon. Non,
-non, madame, avalez cette douleur... Si vous n'avez pas la succession,
-tâchez d'avoir au moins un petit legs...
-
-Les Hochon n'étaient pas de force à lutter avec Maxence Gilet. Au
-milieu du déjeuner, le Polonais apporta, de la part de son maître,
-monsieur Rouget, une lettre adressée à sa sœur madame Bridau. Voici
-cette lettre, que madame Hochon fit lire à son mari:
-
- «Ma chère sœur,
-
- »J'apprends par des étrangers votre arrivée à Issoudun.
- Je devine le motif qui vous a fait préférer la maison de
- monsieur et madame Hochon à la mienne; mais, si vous venez me
- voir, vous serez reçue chez moi comme vous devez l'être. Je
- serais allé le premier vous faire visite si ma santé ne me
- contraignait en ce moment à rester au logis. Je vous présente
- mes affectueux regrets. Je serai charmé de voir mon neveu,
- que j'invite à dîner avec moi aujourd'hui; car les jeunes
- gens sont moins susceptibles que les femmes sur la compagnie.
- Aussi me fera-t-il plaisir en venant accompagné de messieurs
- Baruch, Borniche et François Hochon.
-
- »Votre affectionné frère,
-
- J.-J. ROUGET.»
-
---Dites que nous sommes à déjeuner, que madame Bridau répondra tout à
-l'heure et que les invitations sont acceptées, fit monsieur Hochon à sa
-servante.
-
-Et le vieillard se mit un doigt sur les lèvres pour imposer silence à
-tout le monde. Quand la porte de la rue fut fermée, monsieur Hochon,
-incapable de soupçonner l'amitié qui liait ses deux petits-fils
-à Maxence, jeta sur sa femme et sur Agathe un de ses plus fins
-regards:--Il a écrit cela comme je suis en état de donner vingt-cinq
-louis... c'est le soldat avec qui nous correspondrons.
-
---Qu'est-ce que cela veut dire? demanda madame Hochon. N'importe, nous
-répondrons. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en regardant le
-peintre, allez-y dîner; mais si.....
-
-La vieille dame s'arrêta sous un regard de son mari. En reconnaissant
-combien était vive l'amitié de sa femme pour Agathe, le vieil Hochon
-craignit de lui voir faire quelques legs à sa filleule, dans le cas
-où celle-ci perdrait toute la succession de Rouget. Quoique plus âgé
-de quinze ans que sa femme, cet avare espérait hériter d'elle, et
-se voir un jour à la tête de tous les biens. Cette espérance était
-son idée fixe. Aussi madame Hochon avait-elle bien deviné le moyen
-d'obtenir de son mari quelques concessions, en le menaçant de faire
-un testament. Monsieur Hochon prit donc parti pour ses hôtes. Il
-s'agissait d'ailleurs d'une succession énorme; et, par un esprit de
-justice sociale, il voulait la voir aller aux héritiers naturels au
-lieu d'être pillée par des étrangers indignes d'estime. Enfin, plus tôt
-cette question serait vidée, plus tôt ses hôtes partiraient. Depuis
-que le combat entre les capteurs de la succession et les héritiers,
-jusqu'alors en projet dans l'esprit de sa femme, se réalisait,
-l'activité d'esprit de monsieur Hochon, endormie par la vie de
-province, se réveilla. Madame Hochon fut assez agréablement surprise
-quand, le matin même, elle s'aperçut, à quelques mots d'affection dits
-par le vieil Hochon sur sa filleule, que cet auxiliaire si compétent et
-si subtil était acquis aux Bridau.
-
-Vers midi, les intelligences réunies de monsieur et madame Hochon,
-d'Agathe et de Joseph assez étonnés de voir les deux vieillards si
-scrupuleux dans le choix de leurs mots, avaient accouché de la réponse
-suivante, faite uniquement pour Flore et Maxence.
-
- «Mon cher frère,
-
- »Si je suis restée trente ans sans revenir ici, sans y
- entretenir de relations avec qui que ce soit, pas même avec
- vous, la faute en est, non-seulement aux étranges et fausses
- idées que mon père avait conçues contre moi, mais encore
- aux malheurs, et aussi au bonheur de ma vie à Paris; car
- si Dieu fit la femme heureuse, il a bien frappé la mère.
- Vous n'ignorez point que mon fils, votre neveu Philippe,
- est sous le coup d'une accusation capitale, à cause de son
- dévouement à l'Empereur. Ainsi, vous ne serez pas étonné
- d'apprendre qu'une veuve obligée, pour vivre, d'accepter
- un modique emploi dans un bureau de loterie, soit venue
- chercher des consolations et des secours auprès de ceux qui
- l'ont vue naître. L'état embrassé par celui de mes fils qui
- m'accompagne est un de ceux qui veulent le plus de talent,
- le plus de sacrifices, le plus d'études avant d'offrir
- des résultats. La gloire y précède la fortune. N'est-ce
- pas vous dire que quand Joseph illustrera notre famille,
- il sera pauvre encore. Votre sœur, mon cher Jean-Jacques,
- aurait supporté silencieusement les effets de l'injustice
- paternelle; mais pardonnez à la mère de vous rappeler que
- vous avez deux neveux, l'un qui portait les ordres de
- l'Empereur à la bataille de Montereau, qui servait dans la
- Garde impériale à Waterloo, et qui maintenant est en prison;
- l'autre qui, depuis l'âge de treize ans, est entraîné par
- la vocation dans une carrière difficile, mais glorieuse.
- Aussi vous remercié-je de votre lettre, mon frère, avec une
- vive effusion de cœur, et pour mon compte, et pour celui de
- Joseph, qui se rendra certainement à votre invitation. La
- maladie excuse tout, mon cher Jean-Jacques, j'irai donc vous
- voir chez vous. Une sœur est toujours bien chez son frère,
- quelle que soit la vie qu'il ait adoptée. Je vous embrasse
- avec tendresse.
-
- »AGATHE ROUGET.»
-
---Voilà l'affaire engagée. Quand vous irez, dit monsieur Hochon à la
-Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux...
-
-La lettre fut portée par Gritte qui revint dix minutes après, rendre
-compte à ses maîtres de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon
-l'usage de la province.
-
---Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprié toute la
-maison que madame laissait...
-
---Qui, madame? demanda le vieil Hochon.
-
---Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit
-Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait monsieur
-Rouget dans un état à faire pitié; mais, depuis hier, la maison est
-redevenue ce qu'elle était avant l'arrivée de monsieur Maxence. On
-s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce
-matin à cinq heures; il est revenu sur les neuf heures, apportant des
-provisions. Enfin, il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour
-l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et
-tout est par places dans la cuisine: «--Je veux fêter mon neveu,»
-qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout! Il paraît
-que _les Rouget_ ont été très-flattés de la lettre. Madame est venue
-me le dire... Oh! elle a fait une toilette!... une toilette! Je n'ai
-rien vu de plus beau, quoi! Madame a deux diamants aux oreilles, deux
-diamants de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles!
-et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une
-vraie châsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel!...
-Pour lors, qu'elle m'a dit: «--Monsieur est charmé de savoir sa sœur
-si bonne enfant, et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme
-elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de
-nous d'après l'accueil que nous ferons à son fils... Monsieur est
-très-impatient de voir son neveu.» Madame avait des petits souliers de
-satin noir et des bas... Non, c'est des merveilles! Il y a comme des
-fleurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle, on voit
-sa chair rose à travers. Enfin elle est sur ses cinquante et un! avec
-un petit tablier si gentil devant elle, que la Védie m'a dit que ce
-tablier-là valait deux années de nos gages...
-
---Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste.
-
---Eh! bien, à quoi penses-tu, monsieur Hochon?... dit la vieille dame
-quand Gritte fut partie.
-
-Madame Hochon montrait à sa filleule son mari la tête dans ses mains,
-le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.
-
---Vous avez affaire à un maître Gonin! dit le vieillard. Avec vos
-idées, jeune homme, ajouta-t-il en regardant Joseph, vous n'êtes pas
-de force à lutter contre un gaillard trempé comme l'est Maxence. Quoi
-que je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi
-bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu, et fait. Allez!... A
-la grâce de Dieu! Tâchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si,
-malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque
-lumière sur leur plan; mais si vous êtes un instant avec lui, seul,
-sans être écouté, dam!... il faut lui tirer les vers du nez sur sa
-situation qui n'est pas heureuse, et plaider la cause de votre mère...
-
-A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon
-de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls souffrants,
-longue de deux cents pieds et large comme la Grande-Narette. Quand le
-neveu se présenta, Kouski, en bottes cirées, en pantalon de drap noir,
-en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table
-était déjà mise dans la salle, et Joseph, qui distingua facilement son
-oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence.
-
---Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle,
-dit gaiement le peintre; mais vaut mieux tard que jamais.
-
---Vous êtes le bienvenu, mon ami, dit le vieillard en regardant son
-neveu d'un air hébété.
-
---Madame, dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce
-matin, à mon oncle le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les
-jours!
-
---N'est-ce pas qu'elle est belle? dit le vieillard dont les yeux ternis
-devinrent presque brillants.
-
---Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre.
-
---Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici
-monsieur Maxence Gilet, un homme qui a servi l'Empereur, comme ton
-frère, dans la Garde Impériale.
-
-Joseph se leva, s'inclina.
-
---Monsieur votre frère était dans les dragons, je crois, et moi j'étais
-dans les pousse-cailloux, dit Maxence.
-
---A cheval ou à pied, dit Flore, on n'en risquait pas moins sa peau!
-
-Joseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max était mis
-comme les jeunes gens élégants se mettaient alors; car il se faisait
-habiller à Paris. Un pantalon de drap bleu de ciel, à gros plis
-très-amples, faisait valoir ses pieds en ne laissant voir que le bout
-de sa botte ornée d'éperons. Sa taille était pincée par son gilet
-blanc à boutons d'or façonnés, et lacé par derrière pour lui servir
-de ceinture. Ce gilet boutonné jusqu'au col dessinait bien sa large
-poitrine, et son col en satin noir l'obligeait à tenir la tête haute,
-à la façon des militaires. Il portait un petit habit noir très-bien
-coupé. Une jolie chaîne d'or pendait de la poche de son gilet, où
-paraissait à peine une montre plate. Il jouait avec cette clef dite à
-_criquet_, que Breguet venait d'inventer.
-
---Ce garçon est très-bien, se dit Joseph en admirant comme peintre la
-figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait
-de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêtant, cette
-belle fille a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça
-se voit!
-
-En ce moment Baruch et François arrivèrent.
-
---Vous n'êtes pas encore allé voir la Tour d'Issoudun? demanda Flore
-à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le
-dîner, qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la
-grande curiosité de la ville?...
-
---Volontiers? dit l'artiste incapable d'apercevoir en ceci le moindre
-inconvénient.
-
-Pendant que Flore alla mettre son chapeau, ses gants et son châle de
-cachemire, Joseph se leva soudain à la vue des tableaux, comme si
-quelque enchanteur l'eût touché de sa baguette.
-
---Ah! vous avez des tableaux, mon oncle? dit-il en examinant celui qui
-l'avait frappé.
-
---Oui, répondit le bonhomme, ça nous vient des Descoings qui, pendant
-la Révolution, ont acheté la défroque des maisons religieuses et des
-églises du Berry.
-
-Joseph n'écoutait plus, il admirait chaque tableau:--Magnifique!
-s'écriait-il. Oh! mais voilà une toile... Celui-là ne les gâtait pas!
-Allons, de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet...
-
---Il y en a sept ou huit très-grands qui sont dans le grenier et qu'on
-a gardés à cause des cadres, dit Gilet.
-
---Allons les voir! fit l'artiste que Maxence conduisit dans le grenier.
-
-Joseph redescendit enthousiasmé. Max dit un mot à l'oreille de la
-Rabouilleuse, qui prit le bonhomme Rouget dans l'embrasure de la
-croisée; et Joseph entendit cette phrase dite à voix basse, mais de
-manière qu'elle ne fût pas perdue pour lui:
-
---Votre neveu est peintre, vous ne ferez rien de ces tableaux, soyez
-donc gentil pour lui, donnez-les-lui.
-
---Il paraît, dit le bonhomme qui s'appuya sur le bras de Flore pour
-venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane,
-il paraît que tu es peintre...
-
---Je ne suis encore qu'un rapin, dit Joseph...
-
---Qué que c'est que ça? dit Flore.
-
---Un commençant, répondit Joseph.
-
---Eh! bien, dit Jean-Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à
-quelque chose dans ton état, je te les donne... Mais sans les cadres.
-Oh! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles; j'y mettrai...
-
---Parbleu! mon oncle, s'écria Joseph enchanté, vous y mettrez les
-copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension.
-
---Mais cela vous prendra du temps et il vous faudra des toiles, des
-couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père
-Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez
-là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont
-énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre
-mille francs... Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre
-mille francs, puisqu'il garde les cadres! Enfin, il vous faudra des
-cadres, et on dit que les cadres valent plus que les tableaux; il y
-a de l'or!...--Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras
-du bonhomme. Hein?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer
-quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux...
-C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner
-quatre mille francs, il ne me paraît pas _très-calé_...
-
---Eh bien! mon neveu, je te payerai quatre mille francs pour les
-copies...
-
---Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre mille francs et les tableaux,
-c'est trop; car, voyez-vous, les tableaux ont de la valeur.
-
---Mais acceptez donc, _godiche_! lui dit Flore, puisque c'est votre
-oncle...
-
---Eh! bien, j'accepte, dit Joseph étourdi de l'affaire qu'il venait de
-faire, car il reconnaissait un tableau du Pérugin.
-
-Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et en donnant le
-bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de
-Maxence. Ni Flore, ni Rouget, ni Max, ni personne à Issoudun ne pouvait
-connaître la valeur des tableaux, et le rusé Max crut avoir acheté pour
-une bagatelle le triomphe de Flore qui se promena très-orgueilleusement
-au bras du neveu de son maître, en bonne intelligence avec lui, devant
-toute la ville ébahie. On se mit aux portes pour voir le triomphe de
-la Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant fit une sensation
-profonde sur laquelle Max comptait. Aussi, quand l'oncle et le neveu
-rentrèrent vers les cinq heures, on ne parlait dans tous les ménages
-que de l'accord parfait de Max et de Flore avec le neveu du père
-Rouget. Enfin, l'anecdote du cadeau des tableaux et des quatre mille
-francs circulait déjà. Le dîner, auquel assista Lousteau, l'un des
-juges du tribunal, et le maire d'Issoudun, fut splendide. Ce fut un de
-ces dîners de province qui durent cinq heures. Les vins les plus exquis
-animèrent la conversation. Au dessert, à neuf heures, le peintre, assis
-entre Flore et Max vis-à-vis de son oncle, était devenu quasi-camarade
-avec l'officier, qu'il trouvait le meilleur enfant de la terre. Joseph
-revint à onze heures à peu près gris. Quant au bonhomme Rouget, Kouski
-le porta dans son lit ivre-mort, il avait mangé comme un acteur forain
-et bu comme les sables du désert.
-
---Hé! bien, dit Max qui resta seul à minuit avec Flore, ceci ne vaut-il
-pas mieux que de leur faire la moue. Les Bridau seront bien reçus, ils
-auront de petits cadeaux, et comblés de faveurs, ils ne pourront que
-chanter nos louanges; ils s'en iront bien tranquilles en nous laissant
-tranquilles aussi. Demain matin, à nous deux Kouski, nous déferons
-toutes ces toiles, nous les enverrons au peintre pour qu'il les ait à
-son réveil, nous mettrons les cadres au grenier, et nous renouvellerons
-la tenture de la salle en y tendant de ces papiers vernis où il y a des
-scènes de Télémaque, comme j'en ai vu chez monsieur Mouilleron.
-
---Tiens, ce sera bien plus joli, s'écria Flore.
-
-Le lendemain, Joseph ne s'éveilla pas avant midi. De son lit, il
-aperçut les toiles mises les unes sur les autres, et apportées sans
-qu'il eût rien entendu. Pendant qu'il examinait de nouveau les tableaux
-et qu'il y reconnaissait des chefs-d'œuvre en étudiant la manière des
-peintres et recherchant leurs signatures, sa mère était allée remercier
-son frère et le voir, poussée par le vieil Hochon qui, sachant toutes
-les sottises commises la veille par le peintre, désespérait de la cause
-des Bridau.
-
---Vous avez pour adversaires de fines mouches. Dans toute ma vie je
-n'ai pas vu pareille tenue à celle de ce soldat: il paraît que la
-guerre forme les jeunes gens. Joseph s'est laissé pincer! Il s'est
-promené donnant le bras à la Rabouilleuse! On lui a sans doute fermé la
-bouche avec du vin, de méchantes toiles, et quatre mille francs. Votre
-artiste n'a pas coûté cher à Maxence!
-
-Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule
-de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées de Maxence et de
-cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour
-obtenir de petits moments d'entretien avec Jean-Jacques. Madame Bridau
-fut reçue à merveille par son frère à qui Flore avait fait sa leçon. Le
-vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme dans les
-premiers moments, Agathe ne pouvait pas aborder de questions sérieuses,
-Max avait jugé convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la
-sœur. Ce fut un calcul juste. La pauvre Agathe trouva son frère si mal
-qu'elle ne voulut pas le priver des soins de madame Brazier.
-
---Je veux d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon, connaître une personne
-à qui je suis redevable du bonheur de mon frère.
-
-Ces paroles firent un plaisir évident au bonhomme qui sonna pour
-demander madame Brazier. Flore n'était pas loin, comme on peut le
-penser. Les deux antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse
-déploya les soins de la plus servile, de la plus attentive tendresse,
-elle trouva que monsieur avait la tête trop bas, elle replaça les
-oreillers, elle fut comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon
-eut-il une expansion de sensibilité.
-
---Nous vous devons, mademoiselle, dit Agathe, beaucoup de
-reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à
-mon frère depuis si long-temps, et pour la manière dont vous veillez à
-son bonheur.
-
---C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaître
-le bonheur, et c'est d'ailleurs une femme pleine d'excellentes qualités.
-
---Aussi, mon frère, ne sauriez-vous trop en récompenser mademoiselle,
-vous auriez dû en faire votre femme. Oui! je suis trop pieuse pour
-ne pas souhaiter de vous voir obéir aux préceptes de la religion.
-Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vous mettant pas
-en guerre avec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous
-demander secours au milieu d'une grande affliction, mais ne croyez
-point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la
-manière dont vous disposerez de votre fortune...
-
---Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste
-envers vous. Monsieur votre frère peut vous le dire, fit-elle en
-regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons
-eues, c'est à votre sujet. Je soutiens à monsieur qu'il vous doit la
-part de fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a
-été mon bienfaiteur, votre père (elle prit un ton larmoyant), je m'en
-souviendrai toujours... Mais votre frère, madame, a entendu raison...
-
---Oui, dit le bonhomme Rouget, quand je ferai mon testament, vous ne
-serez pas oubliés...
-
---Ne parlons point de tout ceci, mon frère, vous ne connaissez pas
-encore quel est mon caractère.
-
-D'après ce début, on imaginera facilement comment se passa cette
-première visite. Rouget invita sa sœur à dîner pour le surlendemain.
-
-Pendant ces trois jours, les Chevaliers de la Désœuvrance prirent une
-immense quantité de rats, de souris et de mulots qui, par une belle
-nuit, furent mis en plein grain et affamés, au nombre de quatre cent
-trente-six, dont plusieurs mères pleines. Non contents d'avoir procuré
-ces pensionnaires à Fario, les Chevaliers trouèrent la couverture de
-l'église des Capucins, et y mirent une dizaine de pigeons pris en dix
-fermes différentes. Ces animaux firent d'autant plus tranquillement
-nopces et festins que le garçon de magasin de Fario fut débauché par
-un mauvais drôle, avec lequel il se grisa du matin jusqu'au soir, sans
-prendre aucun soin des grains de son maître.
-
-Madame Bridau, contrairement à l'opinion du vieil Hochon, crut que son
-frère n'avait pas encore fait son testament; elle comptait lui demander
-quelles étaient ses intentions à l'égard de mademoiselle Brazier, au
-premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui, car Flore
-et Maxence la leurraient de cet espoir qui devait être toujours déçu.
-
-Quoique les Chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les deux
-Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies impossibles.
-
-Après une semaine, la moitié du temps que les Parisiens devaient rester
-à Issoudun, ils ne se trouvaient donc pas plus avancés que le premier
-jour.
-
---Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à
-madame Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze
-jours ni en quinze mois; il faudrait ne pas quitter votre frère, et
-pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les
-fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà
-mon avis, et il est temps de s'y prendre.
-
---Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le
-clergé.
-
---Oh! s'écria le vieillard, vous voilà, vous autres dévotes!
-
---Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilége,
-dit madame Bridau. Faire servir la religion à de pareils... Oh! mais
-nous serions plus criminelles que Flore.
-
-Cette conversation avait eu lieu pendant le déjeuner, et François,
-aussi bien que Baruch, écoutaient de toutes leurs oreilles.
-
---Sacrilége! s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé,
-spirituel comme j'en ai connu quelques-uns, savait dans quel embarras
-vous êtes, il ne verrait point de sacrilége à faire revenir à Dieu
-l'âme égarée de votre frère, à lui inspirer un vrai repentir de ses
-fautes, à lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en
-lui assurant un sort; à lui démontrer qu'il aurait la conscience en
-repos en donnant quelques mille livres de rente pour le petit séminaire
-de l'archevêque, et laissant sa fortune à ses héritiers naturels...
-
-L'obéissance passive que le vieil avare avait obtenue dans sa maison
-de la part de ses enfants et transmise à ses petits-enfants soumis
-d'ailleurs à sa tutelle et auxquels il amassait une belle fortune,
-en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne permit
-pas à Baruch et à François la moindre marque d'étonnement ni de
-désapprobation; mais ils échangèrent un regard significatif en se
-disant ainsi combien ils trouvaient cette idée nuisible et fatale aux
-intérêts de Max.
-
---Le fait est, madame, dit Baruch, que si vous voulez avoir la
-succession de votre frère, voilà le seul et vrai moyen; il faut rester
-à Issoudun tout le temps nécessaire pour l'employer....
-
---Ma mère, dit Joseph, vous feriez bien d'écrire à Desroches sur tout
-ceci. Quant à moi, je ne prétends rien de plus de mon oncle que ce
-qu'il a bien voulu me donner...
-
-Après avoir reconnu la grande valeur des trente-neuf tableaux, Joseph
-les avait soigneusement décloués, il avait appliqué du papier dessus
-en l'y collant avec de la colle ordinaire; il les avait superposés les
-uns aux autres, avait assujetti leur masse dans une immense boîte, et
-l'avait adressée par le roulage à Desroches, à qui il se proposait
-d'écrire une lettre d'avis. Cette précieuse cargaison était partie la
-veille.
-
---Vous êtes content à bon marché, dit monsieur Hochon.
-
---Mais je ne serais pas embarrassé de trouver cent cinquante mille
-francs des tableaux.
-
---Idée de peintre! fit monsieur Hochon en regardant Joseph d'une
-certaine manière.
-
---Écoute, dit Joseph en s'adressant à sa mère, je vais écrire à
-Desroches en lui expliquant l'état des choses ici. Si Desroches te
-conseille de rester, tu resteras. Quant à ta place, nous en trouverons
-toujours l'équivalent....
-
---Mon cher, dit madame Hochon à Joseph en sortant de table, je ne sais
-pas ce que sont les tableaux de votre oncle, mais ils doivent être
-bons, à en juger par les endroits d'où ils viennent. S'ils valent
-seulement quarante mille francs, mille francs par tableau, n'en
-dites rien à personne. Quoique mes petits-enfants soient discrets et
-bien élevés, ils pourraient, sans y entendre malice, parler de cette
-prétendue trouvaille, tout Issoudun le saurait et il ne faut pas que
-nos adversaires s'en doutent. Vous vous conduisez comme un enfant!...
-
-En effet, à midi, bien des personnes dans Issoudun, et surtout Maxence
-Gilet, furent instruits de cette opinion qui eut pour effet de faire
-rechercher tous les vieux tableaux auxquels on ne songeait pas, et
-de faire mettre en évidence des croûtes exécrables. Max se repentit
-d'avoir poussé le vieillard à donner les tableaux, et sa rage contre
-les héritiers, en apprenant le plan du vieil Hochon, s'accrut de ce
-qu'il appela _sa bêtise_. L'influence religieuse sur un être faible
-était la seule chose à craindre. Aussi l'avis donné par ses deux amis
-confirma-t-il Maxence Gilet dans sa résolution de capitaliser tous les
-contrats de Rouget, et d'emprunter sur ses propriétés afin d'opérer le
-plus promptement possible un placement dans la rente; mais il regarda
-comme plus urgent encore de renvoyer les Parisiens. Or le génie des
-Mascarille et des Scapin n'eût pas facilement résolu ce problème.
-
-Flore, conseillée par Max, prétendit que monsieur se fatiguait
-beaucoup trop dans ses promenades à pied, il devait à son âge aller
-en voiture. Ce prétexte fut nécessité par l'obligation de se rendre,
-à l'insu du pays, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, à Vatan, dans
-tous les endroits où le projet de réaliser les placements du bonhomme
-forcerait Rouget, Flore et Max à se transporter. A la fin de cette
-semaine donc, tout Issoudun fut surpris en apprenant que le bonhomme
-Rouget était allé chercher une voiture à Bourges, mesure qui fut
-justifiée par les Chevaliers de la Désœuvrance dans un sens favorable
-à la Rabouilleuse. Flore et Rouget achetèrent un effroyable berlingot
-à vitrages fallacieux, à rideaux de cuir crevassés, âgé de vingt-deux
-ans et de neuf campagnes, provenant d'une vente après le décès d'un
-colonel ami du Grand-Maréchal Bertrand, et qui, pendant l'absence de
-ce fidèle compagnon de l'Empereur, s'était chargé d'en surveiller les
-propriétés en Berry. Ce berlingot, peint en gros vert, ressemblait
-assez à une calèche, mais le brancard avait été modifié de manière à
-pouvoir y atteler un seul cheval. Il appartenait donc à ce genre de
-voitures que la diminution des fortunes a si fort mis à la mode, et qui
-s'appelait alors honnêtement une _demi-fortune_, car à leur origine
-on nomma ces voitures des _seringues_. Le drap de cette demi-fortune,
-vendue pour calèche, était rongé par les vers; ses passementeries
-ressemblaient à des chevrons d'invalide, elle sonnait la ferraille;
-mais elle ne coûta que quatre cent cinquante francs; et Max acheta du
-régiment alors en garnison à Bourges une bonne grosse jument réformée
-pour la traîner. Il fit repeindre la voiture en brun-foncé, eut un
-assez bon harnais d'occasion, et toute la ville d'Issoudun fut remuée
-de fond en comble en attendant l'équipage au père Rouget! La première
-fois que le bonhomme se servit de sa calèche, le bruit fit sortir
-tous les ménages sur leurs portes, et il n'y eut pas de croisée qui
-ne fût garnie de curieux. La seconde fois le célibataire alla jusqu'à
-Bourges, où, pour s'éviter les soins de l'opération conseillée ou,
-si vous voulez, ordonnée par Flore Brazier, il signa chez un notaire
-une procuration à Maxence Gilet, à l'effet de transporter tous les
-contrats qui furent désignés dans la procuration. Flore se réserva
-de liquider avec monsieur les placements faits à Issoudun et dans
-les cantons environnants. Le principal notaire de Bourges reçut la
-visite de Rouget, qui le pria de lui trouver cent quarante mille
-francs à emprunter sur ses propriétés. On ne sut rien à Issoudun de
-ces démarches si discrètement et si habilement faites. Maxence, en
-bon cavalier, pouvait aller à Bourges et en revenir de cinq heures
-du matin à cinq heures du soir, avec son cheval, et Flore ne quitta
-plus le vieux garçon. Le père Rouget avait consenti sans difficulté
-à l'opération que Flore lui soumit; mais il voulut que l'inscription
-de cinquante mille francs de rente fût au nom de mademoiselle Brazier
-comme usufruit, et en son nom, à lui Rouget, comme nue propriété. La
-ténacité que le vieillard déploya dans la lutte intérieure que cette
-affaire souleva causa des inquiétudes à Max, qui crut y entrevoir déjà
-des réflexions inspirées par la vue des héritiers naturels.
-
-Au milieu de ces grands mouvements, que Maxence voulait dérober aux
-yeux de la ville, il oublia le marchand de grains. Fario se mit en
-devoir d'opérer ses livraisons, après des manœuvres et des voyages qui
-avaient eu pour but de faire hausser le prix des céréales. Or, le
-lendemain de son arrivée, il aperçut le toit de l'église des Capucins
-noir de pigeons, car il demeurait en face. Il se maudit lui-même pour
-avoir négligé de faire visiter la couverture, et alla promptement à
-son magasin, où il trouva la moitié de son grain dévoré. Des milliers
-de crottes de souris, de rats et de mulots éparpillées lui révélèrent
-une seconde cause de ruine. L'église était une arche de Noé. Mais la
-fureur rendit l'Espagnol blanc comme de la batiste quand, en essayant
-de reconnaître l'étendue de ses pertes et du dégât, il remarqua tout le
-grain de dessous quasi germé par une certaine quantité de pots d'eau
-que Max avait eu l'idée d'introduire au moyen d'un tube en fer-blanc,
-au cœur des tas de blé. Les pigeons, les rats s'expliquaient par
-l'instinct animal; mais la main de l'homme se révélait dans ce dernier
-trait de perversité. Fario s'assit sur la marche d'un autel dans
-une chapelle, et resta la tête dans ses mains. Après une demi-heure
-de réflexions espagnoles, il vit l'écureuil que le fils Godet avait
-tenu à lui donner pour pensionnaire jouant avec sa queue le long de
-la poutre transversale sur le milieu de laquelle reposait l'arbre du
-toit. L'Espagnol se leva froidement en montrant à son garçon de magasin
-une figure calme comme celle d'un Arabe. Fario ne se plaignit pas, il
-rentra dans sa maison, il alla louer quelques ouvriers pour ensacher le
-bon grain, étendre au soleil les blés mouillés afin d'en sauver le plus
-possible; puis il s'occupa de ses livraisons, après avoir estimé sa
-perte aux trois cinquièmes. Mais ses manœuvres ayant opéré une hausse,
-il perdit encore en rachetant les trois cinquièmes manquants; ainsi sa
-perte fut de plus de moitié. L'Espagnol, qui n'avait pas d'ennemis,
-attribua, sans se tromper, cette vengeance à Gilet. Il lui fut prouvé
-que Max et quelques autres, les seuls auteurs des farces nocturnes,
-avaient bien certainement monté sa charrette sur la Tour, et s'étaient
-amusés à le ruiner: il s'agissait en effet de mille écus, presque
-tout le capital péniblement gagné par Fario depuis la paix. Inspiré
-par la vengeance, cet homme déploya la persistance et la finesse d'un
-espion à qui l'on a promis une forte récompense. Embusqué la nuit,
-dans Issoudun, il finit par acquérir la preuve des déportements des
-Chevaliers de la Désœuvrance: il les vit, il les compta, il épia leurs
-rendez-vous et leurs banquets chez la Cognette; puis il se cacha pour
-être le témoin d'un de leurs tours, et se mit au fait de leurs mœurs
-nocturnes.
-
-Malgré ses courses et ses préoccupations, Maxence ne voulait pas
-négliger les affaires de nuit, d'abord pour ne pas laisser pénétrer
-le secret de la grande opération qui se pratiquait sur la fortune du
-père Rouget, puis pour toujours tenir ses amis en haleine. Or, les
-Chevaliers étaient convenus de faire un de ces tours dont on parlait
-pendant des années entières. Ils devaient donner dans une seule
-nuit, des boulettes à tous les chiens de garde de la ville et des
-faubourgs; Fario les entendit, au sortir du bouchon à la Cognette,
-s'applaudissant par avance du succès qu'obtiendrait cette farce, et du
-deuil général que causerait ce nouveau massacre des innocents. Puis
-quelles appréhensions ne causerait pas cette exécution en annonçant des
-desseins sinistres sur les maisons privées de leurs gardiens?
-
---Cela fera peut-être oublier la charrette à Fario! dit le fils Goddet.
-
-Fario n'avait déjà plus besoin de ce mot qui confirmait ses soupçons;
-et, d'ailleurs, son parti était pris.
-
-Agathe, après trois semaines de séjour, reconnaissait, ainsi que
-madame Hochon, la vérité des réflexions du vieil avare: il fallait
-plusieurs années pour détruire l'influence acquise sur son frère par
-la Rabouilleuse et par Max. Agathe n'avait fait aucun progrès dans la
-confiance de Jean-Jacques, avec qui jamais elle n'avait pu se trouver
-seule. Au contraire, mademoiselle Brazier triomphait des héritiers en
-menant promener Agathe dans la calèche, assise au fond près d'elle,
-ayant monsieur Rouget et son neveu sur le devant. La mère et le fils
-attendaient avec impatience une réponse à la lettre confidentielle
-écrite à Desroches. Or, la veille du jour où les chiens devaient
-être empoisonnés, Joseph, qui s'ennuyait à périr à Issoudun, reçut
-deux lettres, la première du grand peintre Schinner dont l'âge lui
-permettait une liaison plus étroite, plus intime qu'avec Gros, leur
-maître, et la seconde de Desroches.
-
-Voici la première, timbrée de Beaumont-sur-Oise:
-
- «Mon cher Joseph, j'ai achevé, pour le comte de Sérizy, les
- principales peintures du château de Presles. J'ai laissé
- les encadrements, les peintures d'ornement; et je t'ai si
- bien recommandé, soit au comte, soit à Grindot l'architecte,
- que tu n'as qu'à prendre tes brosses et à venir. Les prix
- sont faits de manière à te contenter. Je pars pour l'Italie
- avec ma femme, tu peux donc prendre Mistigris qui t'aidera.
- Ce jeune drôle a du talent, je l'ai mis à ta disposition.
- Il frétille déjà comme un pierrot en pensant à s'amuser
- au château de Presles. Adieu, mon cher Joseph; si je suis
- absent, si je ne mets rien à l'Exposition prochaine, tu
- me remplaceras! Oui, cher Jojo, ton tableau, j'en ai la
- certitude, est un chef-d'œuvre; mais un chef-d'œuvre qui
- fera crier au romantisme, et tu t'apprêtes une existence de
- diable dans un bénitier. Après tout, comme dit ce farceur de
- Mistigris, qui retourne ou calembourdise tous les proverbes,
- la vie est _un qu'on bat_. Que fais-tu donc à Issoudun? Adieu.
-
- »Ton ami,
-
- »SCHINNER.»
-
-Voici celle de Desroches:
-
- «Mon cher Joseph, ce monsieur Hochon me semble un vieillard
- plein de sens, et tu m'as donné la plus haute idée de ses
- moyens: il a complétement raison. Aussi, mon avis, puisque
- tu me le demandes, est-il que ta mère reste à Issoudun
- chez madame Hochon, en y payant une modique pension, comme
- quatre cents francs par an, pour indemniser ses hôtes de
- sa nourriture. Madame Bridau doit, selon moi, s'abandonner
- aux conseils de monsieur Hochon. Mais ton excellente mère
- aura bien des scrupules en présence de gens qui n'en ont
- pas du tout, et dont la conduite est un chef-d'œuvre de
- politique. Ce Maxence est dangereux, et tu as bien raison:
- je vois en lui un homme autrement fort que Philippe. Ce
- drôle fait servir ses vices à sa fortune, et ne s'amuse
- pas _gratis_, comme ton frère dont les folies n'avaient
- rien d'utile. Tout ce que tu me dis m'épouvante, car je
- ne ferais pas grand'chose en allant à Issoudun. Monsieur
- Hochon, caché derrière ta mère, vous sera plus utile que
- moi. Quant à toi, tu peux revenir, tu n'es bon à rien
- dans une affaire qui réclame une attention continuelle,
- une observation minutieuse, des attentions serviles, une
- discrétion dans la parole et une dissimulation dans les
- gestes tout à fait antipathiques aux artistes. Si l'on vous
- a dit qu'il n'y avait pas de testament de fait, ils en ont
- un depuis long-temps, croyez-le bien. Mais les testaments
- sont révocables, et tant que ton imbécile d'oncle vivra,
- certes il est susceptible d'être travaillé par les remords et
- par la religion. Votre fortune sera le résultat d'un combat
- entre l'Église et la Rabouilleuse. Il viendra certainement un
- moment où cette femme sera sans force sur le bonhomme, et où
- la religion sera toute-puissante. Tant que ton oncle n'aura
- pas fait de donation entre-vifs, ni changé la nature de ses
- biens, tout sera possible à l'heure où la religion aura le
- dessus. Aussi dois-tu prier monsieur Hochon de surveiller,
- autant qu'il le pourra, la fortune de ton oncle. Il s'agit de
- savoir si les propriétés sont hypothéquées, comment et au nom
- de qui sont faits les placements. Il est si facile d'inspirer
- à un vieillard des craintes sur sa vie, au cas où il se
- dépouille de ses biens en faveur d'étrangers, qu'un héritier
- tant soit peu rusé pourrait arrêter une spoliation dès son
- commencement. Mais est-ce ta mère avec son ignorance du
- monde, son désintéressement, ses idées religieuses, qui saura
- mener une semblable machine?... Enfin, je ne puis que vous
- éclairer. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent a dû
- donner l'alarme, et peut-être vos antagonistes se mettent-ils
- en règle!...»
-
---Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria
-monsieur Hochon fier d'être apprécié par un avoué de Paris.
-
---Oh! Desroches est un fameux gars, répondit Joseph.
-
---Il ne serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux
-femmes, reprit le vieil avare.
-
---La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à
-moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon
-oncle.
-
---Ah! dit monsieur Hochon, monsieur Desroches vous prie, par
-_post-scriptum_, de brûler la lettre.
-
---Vous la brûlerez après l'avoir montrée à ma mère, dit le peintre.
-
-Joseph Bridau s'habilla, traversa la petite place et se présenta chez
-son oncle, qui précisément achevait son déjeuner. Max et Flore étaient
-à table.
-
---Ne vous dérangez pas, mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux.
-
---Vous partez? fit Max en échangeant un regard avec Flore.
-
---Oui, j'ai des travaux au château de monsieur de Sérizy, je suis
-d'autant plus pressé d'y aller qu'il a les bras assez longs pour rendre
-service à mon pauvre frère, à la Chambre des Pairs.
-
---Eh! bien, travaille, dit d'un air niais le bonhomme Rouget qui parut
-à Joseph extraordinairement changé. Faut travailler... je suis fâché
-que vous vous en alliez...
-
---Oh! ma mère reste encore quelque temps, reprit Joseph.
-
-Max fit un mouvement de lèvres que remarqua la gouvernante et qui
-signifiait:--Ils vont suivre le plan dont m'a parlé Baruch.
-
---Je suis bien heureux d'être venu, dit Joseph, car j'ai eu le plaisir
-de faire connaissance avec vous, et vous avez enrichi mon atelier...
-
---Oui, dit la Rabouilleuse, au lieu d'éclairer votre oncle sur la
-valeur de ses tableaux qu'on estime à plus de cent mille francs, vous
-les avez bien lestement envoyés à Paris. Pauvre cher homme, c'est
-comme un enfant!... On vient de nous dire à Bourges qu'il y a un petit
-poulet, comment donc? un Poussin qui était avant la Révolution dans le
-Chœur de la cathédrale, et qui vaut à lui seul trente mille francs...
-
---Ça n'est pas bien, mon neveu, dit le vieillard à un signe de Max que
-Joseph ne put apercevoir.
-
---Là, franchement, reprit le soldat en riant, sur votre honneur, que
-croyez-vous que valent vos tableaux? Parbleu! vous avez tiré une
-carotte à votre oncle, vous étiez dans votre droit, un oncle est fait
-pour être pillé! La nature m'a refusé des oncles; mais, sacrebleu, si
-j'en avais eu, je ne les aurais pas épargnés.
-
---Saviez-vous, monsieur, dit Flore à Rouget, ce que vos tableaux
-valaient... Combien avez-vous dit, monsieur Joseph?
-
---Mais, répondit le peintre qui devint rouge comme une betterave, les
-tableaux valent quelque chose.
-
---On dit que vous les avez estimés à cent cinquante mille francs à
-monsieur Hochon, dit Flore. Est-ce vrai?
-
---Oui, dit le peintre qui avait une loyauté d'enfant.
-
---Et, aviez-vous l'intention, dit Flore au bonhomme, de donner cent
-cinquante mille francs à votre neveu?...
-
---Jamais, jamais! répondit le vieillard que Flore avait regardé
-fixement.
-
---Il y a une manière d'arranger tout cela, dit le peintre, c'est de
-vous les rendre, mon oncle!...
-
---Non, non, garde-les, dit le vieillard.
-
---Je vous les renverrai, mon oncle, répondit Joseph blessé du silence
-offensant de Maxence Gilet et de Flore Brazier. J'ai dans mon pinceau
-de quoi faire ma fortune, sans avoir rien à personne, pas même à mon
-oncle... Je vous salue, mademoiselle, bien le bonjour, monsieur...
-
-Et Joseph traversa la place dans un état d'irritation que les artistes
-peuvent se peindre. Toute la famille Hochon était alors dans le salon.
-En voyant Joseph qui gesticulait et se parlait à lui-même, on lui
-demanda ce qu'il avait. Devant Baruch et François, le peintre, franc
-comme l'osier, raconta la scène qu'il venait d'avoir, et qui, dans deux
-heures, devint la conversation de toute la ville, où chacun la broda
-de circonstances plus ou moins drôles. Quelques-uns soutenaient que le
-peintre avait été malmené par Max, d'autres qu'il s'était mal conduit
-avec mademoiselle Brazier, et que Max l'avait mis à la porte.
-
---Quel enfant que votre enfant!... disait Hochon à madame Bridau. Le
-nigaud a été la dupe d'une scène qu'on lui réservait pour le jour de
-ses adieux. Il y a quinze jours que Max et la Rabouilleuse savaient la
-valeur des tableaux quand il a eu la sottise de le dire ici devant mes
-petits-enfants, qui n'ont eu rien de plus chaud que d'en parler à tout
-le monde. Votre artiste aurait dû partir à l'improviste.
-
---Mon fils fait bien de rendre les tableaux s'ils ont tant de valeur,
-dit Agathe.
-
---S'ils valent, selon lui, deux cent mille francs, dit le vieil Hochon,
-c'est une bêtise que de s'être mis dans le cas de les rendre; car vous
-auriez du moins eu cela de cette succession, tandis qu'à la manière
-dont vont les choses vous n'en aurez rien!... Et voilà presque une
-raison pour votre frère de ne plus vous voir...
-
-Entre minuit et une heure, les Chevaliers de la Désœuvrance
-commencèrent leur distribution gratuite de comestibles aux chiens de
-la ville. Cette mémorable expédition ne fut terminée qu'à trois heures
-du matin, heure à laquelle ces mauvais drôles allèrent souper chez la
-Cognette. A quatre heures et demie, au crépuscule, ils rentrèrent chez
-eux. Au moment où Max tourna la rue de l'Avenier pour entrer dans la
-Grand'rue, Fario, qui se tenait en embuscade dans un renfoncement, lui
-porta un coup de couteau, droit au cœur, retira la lame, et se sauva
-par les fossés de Villate où il essuya son couteau dans son mouchoir.
-L'Espagnol alla laver son mouchoir à la Rivière-Forcée, et revint
-tranquillement à Saint-Paterne où il se recoucha, en escaladant une
-fenêtre qu'il avait laissée entr'ouverte, et il fut réveillé par son
-nouveau garçon qui le trouva dormant du plus profond sommeil.
-
-En tombant, Max jeta un cri terrible, auquel personne ne pouvait se
-méprendre. Lousteau-Prangin, le fils d'un juge, parent éloigné de la
-famille de l'ancien Subdélégué, et le fils Goddet qui demeurait dans
-le bas de la Grand'rue, remontèrent au pas de course en se disant:--On
-tue Max!... au secours! Mais aucun chien n'aboya, et personne, au fait
-des ruses des coureurs de nuit, ne se leva. Quand les deux Chevaliers
-arrivèrent, Max était évanoui. Il fallut aller éveiller monsieur Goddet
-le père. Max avait bien reconnu Fario; mais quand, à cinq heures du
-matin, il eut bien repris ses sens, qu'il se vit entouré de plusieurs
-personnes, qu'il sentit que sa blessure n'était pas mortelle, il pensa
-tout à coup à tirer parti de cet assassinat, et, d'une voix lamentable
-il s'écria:--J'ai cru voir les yeux et la figure de ce maudit
-peintre!...
-
-Là-dessus, Lousteau-Prangin courut chez son père le juge d'instruction.
-Max fut transporté chez lui par le père Cognet, par le fils Goddet et
-par deux personnes qu'on fit lever. La Cognette et Goddet père étaient
-aux côtés de Max couché sur un matelas qui reposait sur deux bâtons.
-Monsieur Goddet ne voulait rien faire que Max ne fût au lit. Ceux qui
-portaient le blessé regardèrent naturellement la porte de monsieur
-Hochon pendant que Kouski se levait, et virent la servante de monsieur
-Hochon qui balayait. Chez le bonhomme comme dans la plupart des maisons
-de province, on ouvrait la porte de très-bonne heure. Le seul mot
-prononcé par Max avait éveillé les soupçons, et monsieur Goddet père
-cria:--Gritte, monsieur Joseph Bridau est-il couché?
-
---Ah! bien, dit-elle, il est sorti dès quatre heures et demie, il s'est
-promené toute la nuit dans sa chambre, je ne sais pas ce qui le tenait.
-
-Cette naïve réponse excita des murmures d'horreur et des exclamations
-qui firent venir cette fille, assez curieuse de savoir ce qu'on amenait
-chez le père Rouget.
-
---Eh! bien, il est propre, votre peintre! lui dit-on.
-
-Et le cortége entra, laissant la servante ébahie: elle avait vu Max
-étendu sur le matelas, sa chemise ensanglantée, et mourant.
-
-Ce qui tenait Joseph et l'avait agité pendant toute la nuit, les
-artistes le devinent: il se voyait la fable des bourgeois d'Issoudun,
-on le prenait pour un tire-laine, pour tout autre chose que ce qu'il
-voulait être, un loyal garçon, un brave artiste! Ah! il aurait donné
-son tableau pour pouvoir voler comme une hirondelle à Paris, et jeter
-au nez de Max les tableaux de son oncle. Être le spolié, passer pour le
-spoliateur?.... quelle dérision! Aussi dès le matin s'était-il lancé
-dans l'allée de peupliers qui mène à Tivoli pour donner carrière à son
-agitation. Pendant que cet innocent jeune homme se promettait, comme
-consolation, de ne jamais revenir dans ce pays, Max lui préparait une
-avanie horrible pour les âmes délicates. Quand monsieur Goddet père
-eut sondé la plaie et reconnu que le couteau, détourné par un petit
-portefeuille, avait heureusement dévié, tout en faisant une affreuse
-blessure, il fit ce que font tous les médecins et particulièrement les
-chirurgiens de province, il se donna de l'importance _en ne répondant
-pas encore_ de Max; puis il sortit après avoir pansé le malicieux
-soudard. L'arrêt de la science avait été communiqué par Goddet père
-à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques Rouget, à Kouski et à la Védie. La
-Rabouilleuse revint chez son cher Max, tout en larmes, pendant que
-Kouski et la Védie apprenaient aux gens rassemblés sous la porte que le
-commandant était à peu près condamné. Cette nouvelle eut pour résultat
-de faire venir environ deux cents personnes groupées sur la place
-Saint-Jean et dans les deux Narettes.
-
---Je n'en ai pas pour un mois à rester au lit, et je sais qui a fait
-le coup, dit Max à la Rabouilleuse. Mais nous allons profiter de cela
-pour nous débarrasser des Parisiens. J'ai déjà dit que je croyais avoir
-reconnu le peintre; ainsi supposez que je vais mourir, et tâchez que
-Joseph Bridau soit arrêté, nous lui ferons manger de la prison pendant
-deux jours. Je crois connaître assez la mère, pour être sûr qu'elle
-s'en ira d'arre d'arre à Paris avec son peintre. Ainsi, nous n'aurons
-plus à craindre les prêtres qu'on avait l'intention de lancer sur notre
-imbécile.
-
-Quand Flore Brazier descendit, elle trouva la foule très-disposée à
-suivre les impressions qu'elle voulait lui donner; elle se montra les
-larmes aux yeux, et fit observer en sanglotant que le peintre, _qui
-avait une figure à ça d'ailleurs_, s'était la veille disputé chaudement
-avec Max à propos des tableaux qu'il avait _chippés_ au père Rouget.
-
---Ce brigand, car il n'y a qu'à le regarder pour en être sûr, croit que
-si Max n'existait plus son oncle lui laisserait sa fortune, comme si,
-dit-elle, un frère ne nous était pas plus proche parent qu'un neveu!
-Max est le fils du docteur Rouget. _Le vieux me l'a dit navant de
-mourir!..._
-
---Ah! il aura voulu faire ce coup-là en s'en allant, il a bien
-combiné son affaire, il part aujourd'hui, dit un des Chevaliers de la
-Désœuvrance.
-
---Max n'a pas un seul ennemi à Issoudun, dit un autre.
-
---D'ailleurs, Max a reconnu le peintre, dit la Rabouilleuse.
-
---Où est-il, ce sacré Parisien?... Trouvons-le!... cria-t-on.
-
---Le trouver?... répondit-on, il est sorti de chez monsieur Hochon au
-petit jour.
-
-Un chevalier de la Désœuvrance courut aussitôt chez monsieur
-Mouilleron. La foule augmentait toujours, et le bruit des voix devenait
-menaçant. Des groupes animés occupaient toute la Grande-Narette.
-D'autres stationnaient devant l'église Saint-Jean. Un rassemblement
-occupait la porte Villate, endroit où finit la Petite-Narette. On ne
-pouvait plus passer au-dessus et au-dessous de la place Saint-Jean.
-Vous eussiez dit la queue d'une procession. Aussi messieurs
-Lousteau-Prangin et Mouilleron, le commissaire de police, le lieutenant
-de gendarmerie et son brigadier accompagné de deux gendarmes eurent-ils
-quelque peine à se rendre à la place Saint-Jean où ils arrivèrent entre
-deux haies de gens dont les exclamations et les cris pouvaient et
-devaient les prévenir contre le Parisien si injustement accusé, mais
-contre qui les circonstances plaidaient.
-
-Après une conférence entre Max et les magistrats, monsieur Mouilleron
-détacha le commissaire de police et le brigadier avec un gendarme pour
-examiner ce que dans la langue du Ministère public on nomme _le théâtre
-du crime_. Puis messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, accompagnés
-du lieutenant de gendarmerie, passèrent de chez le père Rouget à la
-maison Hochon, qui fut gardée au bout du jardin par deux gendarmes et
-par deux autres à la porte. La foule croissait toujours. Toute la ville
-était en émoi dans la Grand'rue.
-
-Gritte s'était déjà précipitée chez son maître tout effarée et lui
-avait dit:--Monsieur, on va vous piller!... Toute la ville est en
-révolution, monsieur Maxence Gilet est assassiné, il va trépasser!...
-et l'on dit que c'est monsieur Joseph qui a fait le coup!
-
-Monsieur Hochon s'habilla promptement et descendit; mais, devant une
-populace furieuse, il était rentré subitement en verrouillant sa porte.
-Après avoir questionné Gritte, il sut que son hôte était sorti dès le
-petit jour, s'était promené toute la nuit dans une grande agitation,
-et ne rentrait pas. Effrayé, il alla chez madame Hochon que le bruit
-venait d'éveiller, et à laquelle il apprit l'effroyable nouvelle qui
-vraie ou fausse, ameutait tout Issoudun sur la place Saint-Jean.
-
---Il est certainement innocent! dit madame Hochon.
-
---Mais en attendant que son innocence soit reconnue, on peut entrer
-ici, nous piller, dit monsieur Hochon devenu blême (il avait de l'or
-dans sa cave).
-
---Et Agathe?
-
---Elle dort comme une marmotte!
-
---Ah! tant mieux, dit madame Hochon, je voudrais qu'elle dormît pendant
-le temps que cette affaire s'éclaircira. Un pareil assaut tuerait cette
-pauvre petite!
-
-Mais Agathe s'éveilla, descendit à peine habillée, car les réticences
-de Gritte qu'elle questionna lui avaient bouleversé la tête et le cœur.
-Elle trouva madame Hochon pâle et les yeux pleins de larmes à l'une des
-fenêtres de la salle, avec son mari.
-
---Du courage, ma petite, Dieu nous envoie nos afflictions, dit la
-vieille femme. On accuse Joseph!...
-
---De quoi?
-
---D'une mauvaise action qu'il ne peut pas avoir commise, répondit
-madame Hochon.
-
-En entendant ce mot et voyant entrer le lieutenant de gendarmerie,
-messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, Agathe s'évanouit.
-
---Tenez, dit monsieur Hochon à sa femme et à Gritte, emmenez madame
-Bridau, les femmes ne peuvent être que gênantes dans de pareilles
-circonstances. Retirez-vous toutes les deux avec elle dans votre
-chambre. Asseyez-vous, messieurs, fit le vieillard. La méprise qui nous
-vaut votre visite ne tardera pas, je l'espère à s'éclaircir.
-
---Quand il y aurait méprise, dit monsieur Mouilleron, l'exaspération
-est si forte dans cette foule, et les têtes sont tellement montées, que
-je crains pour l'inculpé... Je voudrais le tenir au Palais et donner
-satisfaction aux esprits.
-
---Qui se serait douté de l'affection que monsieur Maxence Gilet a
-inspirée?... dit Lousteau-Prangin.
-
---Il débouche en ce moment douze cents personnes du faubourg de Rome,
-vient de me dire un de mes hommes, fit observer le lieutenant de
-gendarmerie, et ils poussent des cris de mort.
-
---Où donc est votre hôte? dit monsieur Mouilleron à monsieur Hochon.
-
---Il est allé se promener dans la campagne, je crois...
-
---Rappelez Gritte, dit gravement le juge d'instruction, j'espérais que
-monsieur Bridau n'avait pas quitté la maison. Vous n'ignorez pas sans
-doute que le crime a été commis à quelques pas d'ici, au petit jour?
-
-Pendant que monsieur Hochon alla chercher Gritte, les trois
-fonctionnaires échangèrent des regards significatifs.
-
---La figure de ce peintre ne m'est jamais revenue, dit le lieutenant à
-monsieur Mouilleron.
-
---Ma fille, demanda le juge à Gritte en la voyant entrer, vous avez vu,
-dit-on, sortir, ce matin, monsieur Joseph Bridau?
-
---Oui, monsieur, répondit-elle en tremblant comme une feuille.
-
---A quelle heure?
-
---Dès que je me suis levée; car il s'est promené pendant la nuit dans
-sa chambre, et il était habillé quand je suis descendue.
-
---Faisait-il jour?
-
---Petit jour.
-
---Il avait l'air agité?...
-
---Oui, dam! il m'a paru tout chose.
-
---Envoyez chercher mon greffier par un de vos hommes, dit
-Lousteau-Prangin au lieutenant, et qu'il vienne avec des mandats de...
-
---Mon Dieu! ne vous pressez pas, dit monsieur Hochon. L'agitation de
-ce jeune homme est explicable autrement que par la préméditation d'un
-crime: il part aujourd'hui pour Paris, à cause d'une affaire où Gilet
-et mademoiselle Flore Brazier avaient suspecté sa probité.
-
---Oui, l'affaire des tableaux, dit monsieur Mouilleron. Ce fut hier le
-sujet d'une querelle fort vive, et les artistes ont, comme on dit, la
-tête bien près du bonnet.
-
---Qui, dans tout Issoudun, avait intérêt à tuer Maxence? demanda
-Lousteau. Personne; ni mari jaloux, ni qui que ce soit, car ce garçon
-n'a jamais fait de tort à quelqu'un.
-
---Mais que faisait donc monsieur Gilet à quatre heures et demie dans
-les rues d'Issoudun? dit monsieur Hochon.
-
---Tenez, monsieur Hochon, laissez-nous faire notre métier, répondit
-Mouilleron, vous ne savez pas tout: Max a reconnu votre peintre...
-
-En ce moment, une clameur partit du bout de la ville et grandit en
-suivant le cours de la Grande-Narette, comme le bruit d'un coup de
-tonnerre.
-
---Le voilà!... le voilà! il est arrêté!...
-
-Ces mots se détachaient nettement sur la basse-taille d'une effroyable
-rumeur populaire. En effet, le pauvre Joseph Bridau, qui revenait
-tranquillement par le moulin de Landrôle pour se trouver à l'heure du
-déjeuner, fut aperçu, quand il atteignit la place Misère, par tous les
-groupes à la fois. Heureusement pour lui, deux gendarmes arrivèrent
-au pas de course pour l'arracher aux gens du faubourg de Rome qui
-l'avaient déjà pris sans ménagement par les bras, en poussant des cris
-de mort.
-
---Place! place! dirent les gendarmes qui appelèrent deux autres de
-leurs compagnons pour en mettre un en avant et un en arrière de Bridau.
-
---Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient,
-il s'agit en ce moment de notre peau, comme de la vôtre. Innocent ou
-coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause
-l'assassinat du commandant Gilet; et ce peuple ne s'en tient pas à
-vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. Monsieur
-Gilet est adoré de ces gens-là, qui, regardez-les? ont bien la mine de
-vouloir se faire justice eux-mêmes. Ah! nous les avons vus travaillant
-en 1830 le casaquin aux Employés des Contributions, qui n'étaient pas à
-la noce, allez!
-
-Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces
-pour pouvoir marcher.
-
---Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons!...
-
-Et il eut son portement de croix, l'artiste! Il recueillit des huées,
-des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la
-place Misère à la place Saint-Jean. Les gendarmes furent obligés de
-tirer le sabre contre la foule furieuse qui leur jeta des pierres. On
-faillit blesser les gendarmes, et quelques projectiles atteignirent les
-jambes, les épaules et le chapeau de Joseph.
-
---Nous voilà! dit l'un des gendarmes en entrant dans la salle de
-monsieur Hochon, et ce n'est pas sans peine, mon lieutenant.
-
---Maintenant, il s'agit de dissiper ce rassemblement, et je ne vois
-qu'une manière, messieurs, dit l'officier aux magistrats. Ce serait de
-conduire au Palais monsieur Bridau en le mettant au milieu de vous; moi
-et tous mes gendarmes nous vous entourerons. On ne peut répondre de
-rien quand on se trouve en présence de six mille furieux...
-
---Vous avez raison, dit monsieur Hochon qui tremblait toujours pour son
-or.
-
---Si c'est la meilleure manière de protéger l'innocence à Issoudun,
-répondit Joseph, je vous en fais mon compliment. J'ai déjà failli être
-lapidé...
-
---Voulez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre
-hôte? dit le lieutenant. Est-ce avec nos sabres que nous résisterons
-à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités et qui ne
-connaissent pas les formes de la justice?...
-
---Oh! allons, messieurs, nous nous expliquerons après, dit Joseph qui
-recouvra tout son sang-froid.
-
---Place! mes amis, dit le lieutenant, _il_ est arrêté, nous le
-conduisons au Palais!
-
---Respect à la justice! mes amis, dit monsieur Mouilleron.
-
---N'aimerez-vous pas mieux le voir guillotiner? disait un des gendarmes
-à un groupe menaçant.
-
---Oui! oui, fit un furieux, on le guillotinera.
-
---On va le guillotiner, répétèrent des femmes.
-
-Au bout de la Grande-Narette, on se disait:--On l'emmène pour le
-guillotiner, on lui a trouvé le couteau!--Oh! le gredin!--Voilà les
-Parisiens.--Celui-là portait bien le crime sur sa figure.
-
-Quoique Joseph eût tout le sang à la tête, il fit le trajet de la place
-Saint-Jean au Palais en gardant un calme et un aplomb remarquables.
-Néanmoins, il fut assez heureux de se trouver dans le cabinet de
-monsieur Lousteau-Prangin.
-
---Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous dire que je suis
-innocent, dit-il en s'adressant à monsieur Mouilleron, à monsieur
-Lousteau-Prangin et au greffier, je ne puis que vous prier de m'aider à
-prouver mon innocence. Je ne sais rien de l'affaire...
-
-Quand le juge eut déduit à Joseph toutes les présomptions qui pesaient
-sur lui, en terminant par la déclaration de Max, Joseph fut atterré.
-
---Mais, dit-il, je suis sorti de la maison après cinq heures; j'ai pris
-par la Grand'rue, et à cinq heures et demie je regardais la façade de
-votre paroisse de Saint-Cyr. J'y ai causé avec le sonneur qui venait
-sonner l'_angelus_, en lui demandant des renseignements sur l'édifice
-qui me semble bizarre et inachevé. Puis j'ai traversé le marché aux
-Légumes où il y avait déjà des femmes. De là, par la place Misère,
-j'ai gagné, par le pont aux Anes, le moulin de Landrôle, où j'ai
-regardé tranquillement des canards pendant cinq à six minutes, et les
-garçons meuniers ont dû me remarquer. J'ai vu des femmes allant au
-lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de
-moi, en disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que dans
-les grimaces, il y avait des bijoux. De là, je me suis promené par la
-grande allée jusqu'à Tivoli, où j'ai causé avec le jardinier... Faites
-vérifier ces faits, et ne me mettez même pas en état d'arrestation, car
-je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que
-vous soyez convaincus de mon innocence.
-
-Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un
-homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les magistrats.
-
---Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit monsieur
-Mouilleron, mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvez-vous donc,
-dans votre intérêt, à rester au secret au Palais.
-
---Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre
-femme... Oh! vous lirez la lettre.
-
-Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph
-écrivit ce petit mot:
-
-«N'aie aucune inquiétude, ma chère mère, l'erreur, dont je suis
-victime, sera facilement reconnue, et j'en ai donné les moyens. Demain,
-ou peut-être ce soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à monsieur
-et madame Hochon combien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne
-suis pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends
-pas encore.»
-
-Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque
-nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire
-prendre par gorgées, étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette
-lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba
-dans rabattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet
-revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris.
-
---Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devais-je pas me
-confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession
-de mon frère!...
-
---Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat,
-lui dit à l'oreille monsieur Hochon, et nous ne serons pas les plus
-forts dans cette affaire; ainsi, retournez à Paris.
-
---Eh! bien, dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur
-Gilet?
-
---Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois
-de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à monsieur Mouilleron
-pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa
-malade. Oh! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous
-étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son
-assassin qui lui a prouvé que ce ne pouvait pas être votre fils: le
-meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que
-monsieur votre fils est sorti en botte...
-
---Ah! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait...
-
-A la nuit, un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrite en
-caractères moulés et ainsi conçue:
-
-«Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent entre les mains
-de la justice. Celui qui a fait le coup promet de ne plus recommencer,
-si monsieur Gilet délivre monsieur Joseph Bridau sans désigner le
-coupable.»
-
-Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à monsieur
-Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par
-monsieur Goddet en le priant de mettre Joseph en liberté, et de
-venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette
-lettre parvint à monsieur Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu
-reconnaître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes,
-des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et
-du jardinier de Frapesle, la véracité des explications données par
-Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé
-que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur
-Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive
-tendresse, que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme
-le mari de la fable de La Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui
-valait ces preuves d'affection.
-
---Oh! dit monsieur Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de
-suite à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous
-étiez innocent; mais malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît
-Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener
-comme nous l'avons fait. Ah! vous aviez une fière contenance.
-
---Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais
-un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie, il fut arrêté dans des
-circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un
-matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et
-je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de
-1793... Enfin je me disais:--Gredin! tu n'as que ce que tu mérites
-en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton
-atelier...
-
---Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le
-procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que
-vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la
-diligence de Bourges.
-
---C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon qui brûlait du désir de
-voir partir son hôte.
-
---Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse
-ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame
-Hochon. Et quand vous reverrai-je?...
-
---Ah! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut!... Nous
-avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu
-nous prenne en pitié.
-
-Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritte
-étonna beaucoup madame et monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine,
-en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire
-adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges.
-
---Ah! vos tableaux nous ont fait bien du mal! lui dit Agathe.
-
---Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme qui ne croyait pas encore à
-la valeur des tableaux.
-
---Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs
-défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur
-Agathe et à votre neveu Joseph!
-
---C'est possible! répondit le vieillard hébété.
-
---Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit madame Hochon.
-
---Ah! Jean-Jacques, fit Agathe, quelle journée!
-
---Acceptez-vous ma voiture? demanda Rouget.
-
---Non, mon frère, répondit madame Bridau, je vous remercie et vous
-souhaite une bonne santé!
-
-Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il
-sortit après leur avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son
-grand-père, Baruch était allé promptement à la poste. A onze heures
-du soir, les deux Parisiens, nichés dans un cabriolet d'osier attelé
-d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et
-madame Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient
-Agathe et Joseph.
-
---Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse
-dans la chambre de Max.
-
---Hé! bien, le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre.
-
---Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron? lui demanda François.
-
---Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de
-m'attendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on
-poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En
-conséquence j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement
-aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à
-moins qu'ils ne voulussent me voir tuer.
-
---J'espère, Max, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous
-tenir tranquilles la nuit.
-
---Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens, s'écria Max. Celui qui m'a
-frappé ne savait guère nous rendre un si grand service.
-
-Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et
-réservées qui partageaient les opinions de monsieur et madame Hochon,
-le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut
-célébré par toute la ville comme une victoire de la Province contre
-Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte
-des Bridau.
-
---Eh! bien, ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles,
-et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des
-successions!...
-
---Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils s'en retournent
-tondus; car le neveu n'est pas au goût de l'oncle.
-
---Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris...
-
---Ah! ils avaient formé un plan?
-
---Mais, oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les
-Parisiens ne se sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas
-des Berrichons...
-
---Savez-vous que c'est abominable?
-
---Voilà les gens de Paris!...
-
---La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.
-
---Et elle a joliment bien fait...
-
-Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers:
-on leur préférait Max et Flore.
-
-On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph
-rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine, après cette
-campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la
-scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret; mais
-il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement
-de ses émotions, que la Cour des Pairs allait commencer le procès de
-la conspiration militaire. La conduite de Philippe, malgré l'habileté
-de son défenseur conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu
-favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait
-de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il promptement
-Mistigris au château du comte de Sérizy pour ne point entendre parler
-de ce procès qui dura vingt jours.
-
-Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire
-contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût
-un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation
-à cinq années de surveillance sous la Haute Police, et obligé de
-partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le
-Directeur-Général de la Police du Royaume lui désigna pour lieu de
-séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention
-semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une
-ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs
-désignés par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait
-Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de
-ce Ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les
-meilleures dispositions pour Joseph avec qui par hasard il avait fait
-connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères
-en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait
-fait la Restauration.
-
---De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes
-permanentes d'irritation et de mécontentement! Vous avez connu le père,
-mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune!
-
-Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille
-à Issoudun, en demandant au tout-puissant Vice-président du Conseil
-d'État de faire une démarche auprès du Directeur-Général de la Police,
-afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il
-parla de la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de
-soixante francs par mois que le Ministère de la Guerre devait donner,
-par pudeur, à un ancien lieutenant-colonel.
-
---J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste,
-dit le Ministre d'État.
-
-Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla
-prendre Philippe à la prison de la Cour des Pairs, et l'emmena chez
-lui, rue de Béthizy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de
-ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses
-à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer
-la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression
-les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les
-sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'Empereur en
-lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et
-la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à
-Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le
-plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse.
-
-Doué d'une compréhension très-alerte en ce genre, le condamné politique
-écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la
-première.
-
---Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable
-dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous
-ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup
-de la mort; mais vous seul pouvez...
-
---Et comment faire? demanda Philippe.
-
---J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu
-d'Autun.
-
-Le visage de Philippe si amaigri, devenu presque sinistre, labouré par
-les maladies, par les souffrances et par les privations, fut rapidement
-illuminé par un éclair de joie.
-
---Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession de votre oncle
-Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule de ce loup nommé Gilet,
-reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant
-d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas
-d'idée à ce sujet; d'ailleurs, tout se modifie sur le terrain. Vous
-avez affaire à forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la
-manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle
-à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre
-pauvre frère annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi, soyez
-prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être
-par tempérament. Sans en rien dire à Joseph dont la fierté d'artiste
-se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Hochon en lui
-écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave...
-
---Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle
-pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun.
-
---Hé! bien, pensez à votre mère qui, pour vous, est d'une adorable
-tendresse, à votre frère de qui vous avez fait votre vache à lait.
-
---Ah! il vous a parlé de ces bêtises?... s'écria Philippe
-
---Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus
-qu'eux sur vous?...
-
---Que savez-vous? dit Philippe.
-
---Vous avez trahi vos camarades...
-
---Moi! s'écria Philippe. Moi! l'officier d'ordonnance de l'Empereur! La
-chatte!... Nous avons mis dedans la Chambre des Pairs, la Justice, le
-Gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du Roi n'y ont vu
-que du feu!...
-
---C'est très-bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué; mais voyez-vous,
-les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour
-eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de
-la Guerre... oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour
-vous enrichir, vous et votre frère, emparez-vous de votre oncle. Si
-vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de
-discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq
-ans...
-
---Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne, ce Gilet
-pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette
-fille, et tout serait perdu.
-
---Enfin, Monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste,
-consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue
-à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est
-faite, venez dîner?
-
---Je ne possède que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son
-affreuse redingote bleue; mais il me manque trois choses que vous
-prierez Giroudeau, l'oncle de Finot, mon ami, de m'envoyer: c'est mon
-sabre, mon épée et mes pistolets!...
-
---Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en
-contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour
-vous vêtir décemment.
-
---Tiens, te voilà, Godeschal! s'écria Philippe en reconnaissant dans le
-premier clerc de Desroches le frère de Mariette.
-
---Oui, je suis avec monsieur Desroches depuis deux mois.
-
---Il y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite
-d'une Charge.
-
---Et Mariette! dit Philippe ému par ses souvenirs.
-
---Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.
-
---Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma
-consigne... Enfin, comme elle voudra!
-
-Après le maigre dîner offert à Philippe par Desroches qui nourrissait
-son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en
-voiture et lui souhaitèrent bonne chance.
-
-Le 2 novembre, le jour des morts, Philippe Bridau se présenta chez le
-commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le
-jour de son arrivée; puis il alla se loger, d'après les avis de ce
-fonctionnaire, rue de l'Avenir. Aussitôt la nouvelle de la déportation
-d'un des officiers compromis dans la dernière conspiration se
-répandit à Issoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit
-que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé.
-Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé
-l'opération si difficile de la réalisation des fonds hypothécaires du
-père Rouget et leur placement en une inscription sur le Grand-Livre.
-L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur
-ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait
-en province. Dans l'intérêt des Bridau, monsieur Hochon, ému de ce
-désastre, questionna le vieux monsieur Héron, le notaire de Rouget, sur
-l'objet de ce mouvement de fonds.
-
---Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'avis, me
-devront une belle chandelle! s'écria monsieur Héron. Sans moi, le
-bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rentes au
-nom de Maxence Gilet... J'ai dit à mademoiselle Brazier qu'elle devait
-s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation,
-vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous
-côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du
-temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oublier ce changement si
-subit dans les habitudes du bonhomme.
-
---Soyez l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit
-à monsieur Héron monsieur Hochon qui ne pardonnait pas à Gilet les
-angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison.
-
-Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent
-donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A
-la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient
-pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer
-l'inscription, soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se
-révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle
-fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une
-hypothèque de cent quarante mille francs.
-
-Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures
-pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans
-son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi,
-quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier
-éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet
-sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et
-dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié
-latente ou d'un danger à venir.
-
-Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à
-ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression.
-Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au
-col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce
-qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un
-habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient
-des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles
-entrebâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait
-aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont
-le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins
-des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur
-un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tête
-presque semblable à celle que se fait Frédérick Lemaître au dernier
-acte de _la Vie d'un Joueur_, et où l'épuisement d'un homme encore
-vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On
-voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup
-de nuits au jeu: les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les
-paupières sont plutôt rougies que rouges; enfin, le front est menaçant
-par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Philippe, à peine remis de
-son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il
-montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la
-tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses yeux si brillants
-avait pris les teintes froides de l'acier.
-
---Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée, je suis votre
-neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un
-lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les
-ordres de l'Empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si
-ma redingote s'entr'ouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est
-la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie, et nous avons
-perdu! J'habite votre ville par ordre de la police, avec une haute-paye
-de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre
-que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes
-en bonne et belle compagnie.
-
---Ah! tu es mon neveu, dit Jean-Jacques...
-
---Mais invitez donc monsieur le colonel à déjeuner, dit Flore.
-
---Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je
-me couperais plutôt la main que de demander un morceau de pain ou un
-centime à mon oncle, après ce qui s'est passé dans cette ville à propos
-de mon frère et de ma mère... Seulement il ne me paraît pas convenable
-que je reste à Issoudun, sans lui tirer ma révérence de temps en temps.
-Vous pouvez bien d'ailleurs, dit-il en offrant à son oncle sa main dans
-laquelle Rouget mit la sienne qu'il secoua, vous pouvez faire tout ce
-qui vous plaira: je n'y trouverai jamais rien à redire, pourvu que
-l'honneur des Bridau soit sauf...
-
-Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe
-évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique
-le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand
-intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques, qui
-ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme;
-il resta donc calme et froid.
-
---Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante
-francs par mois à la barbe de votre oncle qui a quarante mille livres
-de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec monsieur le commandant
-Gilet, son parent par nature, que voilà...
-
---Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela...
-
-Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque
-craintif avec Gilet.
-
---Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur
-Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou
-l'autre.
-
-Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel
-Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'âme de Flore et
-aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à
-la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré
-la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se
-cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle
-chez les Hochon.
-
---Quel _chenapan_! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'œil.
-
---Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les
-armées de l'Empereur; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit
-Gilet.
-
---J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci,
-dit mademoiselle Brazier.
-
---Oh! celui-là, répondit Max, est un chien galeux qui veut un os,
-reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en
-moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera
-pas tranquille, papa Rouget.
-
---Il sentait bien le tabac, fit le vieillard.
-
---Il sentait vos écus aussi, dit Flore d'un ton péremptoire. Mon avis
-est qu'il faut vous dispenser de le recevoir.
-
---Je ne demande pas mieux, répondit Rouget.
-
---Monsieur, dit Gritte en entrant dans la chambre où toute la famille
-Hochon se trouvait après déjeuner, voici le monsieur Bridau dont vous
-parliez.
-
-Philippe fit son entrée avec politesse, au milieu d'un profond silence
-causé par la curiosité générale. Madame Hochon frémit de la tête
-aux pieds en apercevant l'auteur de tous les chagrins d'Agathe et
-l'assassin de la bonne femme Descoings. Adolphine eut aussi quelque
-effroi. Baruch et François échangèrent un regard de surprise. Le vieil
-Hochon conserva son sang-froid et offrit un siége au fils de madame
-Bridau.
-
---Je viens, monsieur, dit Philippe, me recommander à vous; car j'ai
-besoin de prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pays-ci, pendant
-cinq ans, avec soixante francs par mois que me donne la France.
-
---Cela se peut, répondit l'octogénaire.
-
-Philippe parla de choses indifférentes en se tenant parfaitement bien.
-Il présenta comme un aigle le journaliste Lousteau neveu de la vieille
-dame dont les bonnes grâces lui furent acquises quand elle l'entendit
-annoncer que le nom des Lousteau deviendrait célèbre. Puis il n'hésita
-point à reconnaître les fautes de sa vie. A un reproche amical que
-lui adressa madame Hochon à voix basse, il dit avoir bien fait des
-réflexions dans la prison, et lui promit d'être à l'avenir un tout
-autre homme.
-
-Sur un mot que lui dit Philippe, monsieur Hochon sortit avec
-lui. Quand l'avare et le soldat furent sur le boulevard Baron, à
-une place où personne ne pouvait les entendre, le colonel dit au
-vieillard:--Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons
-jamais d'affaires ni des personnes autrement qu'en nous promenant dans
-la campagne, ou dans des endroits où nous pourrons causer sans être
-entendus. Maître Desroches m'a très-bien expliqué l'influence des
-commérages dans une petite ville. Je ne veux donc pas que vous soyez
-soupçonné de m'aider de vos conseils, quoique Desroches m'ait dit de
-vous les demander, et que je vous prie de ne pas me les épargner.
-Nous avons un ennemi puissant en tête, il ne faut négliger aucune
-précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi, si
-je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera
-net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous
-consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment
-où vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port
-d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un
-lieu de promenade que vous m'indiquerez.
-
---Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le
-vieillard.
-
---Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquez-moi les militaires de
-l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence
-Gilet, et avec lesquels je puisse me lier.
-
---Il y a d'abord un capitaine d'artillerie de la Garde, monsieur
-Mignonnet, un homme sorti de l'École Polytechnique, âgé de quarante
-ans, et qui vit modestement; il est plein d'honneur et s'est prononcé
-contre Max dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire.
-
---Bon! fit le lieutenant-colonel.
-
---Il n'y a pas beaucoup de militaires de cette trempe, reprit monsieur
-Hochon, car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie.
-
---C'est mon arme, dit Philippe. Était-il dans la Garde?
-
---Oui, reprit monsieur Hochon. Carpentier était en 1810
-maréchal-des-logis-chef dans les Dragons; il en est sorti pour entrer
-sous-lieutenant dans la Ligne, et il y est devenu capitaine.
-
---Giroudeau le connaîtra peut-être, se dit Philippe.
-
---Ce monsieur Carpentier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à
-la Mairie, et il est l'ami du commandant Mignonnet.
-
---Que puis-je faire ici pour gagner ma vie?...
-
---On va, je crois, établir une sous-direction pour l'Assurance Mutuelle
-du Département du Cher, et vous pourriez y trouver une place; mais ce
-sera tout au plus cinquante francs par mois...
-
---Cela me suffira.
-
-Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon et un
-gilet neufs en bon drap bleu d'Elbeuf, achetés à crédit et payables à
-tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim et un chapeau.
-Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, ses armes et une lettre
-pour Carpentier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine
-des Dragons. Cette lettre valut à Philippe le dévouement de Carpentier,
-qui présenta Philippe au commandant Mignonnet comme un homme du plus
-haut mérite et du plus beau caractère. Philippe capta l'admiration de
-ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration
-jugée, qui fut, comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne
-armée contre les Bourbons, car le procès des sergents de La Rochelle
-appartint à un autre ordre d'idées.
-
-A partir de 1822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août
-1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent
-d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de
-celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments.
-Comme l'autre, elle resta complétement inconnue au Gouvernement royal.
-Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de
-réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot
-de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs
-régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord
-de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places
-fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent
-été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la
-Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux
-trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce
-formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient
-bien des personnages, on ne livra qu'un détail à la Cour des Pairs.
-Philippe Bridau consentit à couvrir ces chefs, qui disparaissaient
-au moment où les complots se découvraient soit par quelque trahison,
-soit par un effet du hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne
-promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du
-gouvernement. Dire le plan que, depuis 1830, les aveux des Libéraux ont
-déployé dans toute sa profondeur, et dans ses ramifications immenses
-dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de
-l'histoire et se jeter dans une trop longue digression; cet aperçu
-suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien
-officier d'ordonnance de l'Empereur devait diriger un mouvement projeté
-dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration et
-occuper le gouvernement au cœur quand elle éclaterait dans le nord.
-Philippe fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en
-ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire; l'effroyable dénûment
-dont témoignaient son costume et son état de santé, servit puissamment
-à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle
-convenait à la situation précaire de ce joueur sans principes. En se
-sentant à cheval sur deux partis, le rusé Philippe fit le bon apôtre
-avec le gouvernement royal et conserva l'estime des gens haut placés de
-son parti; mais en se promettant bien de se jeter plus tard dans celle
-des deux voies où il trouverait le plus d'avantages.
-
-Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la
-participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux
-de Carpentier et de Mignonnet, un homme de la plus haute distinction,
-car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la
-Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours
-l'ami des deux officiers dont la considération dut rejaillir sur
-lui. Il eut aussitôt, par la recommandation de messieurs Mignonnet
-et Carpentier, la place indiquée par le vieil Hochon à l'Assurance
-Mutuelle du Département du Cher. Chargé de tenir des registres comme
-chez un percepteur, de remplir de noms et de chiffres des lettres tout
-imprimées et de les expédier, de faire des polices d'Assurance, il ne
-fut pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnet et Carpentier
-firent admettre l'hôte d'Issoudun à leur Cercle où son attitude et ses
-manières, en harmonie d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnet et
-Carpentier donnaient de ce chef de complot, lui méritèrent le respect
-qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs.
-
-Philippe, dont la conduite fut profondément méditée, avait réfléchi
-pendant sa prison sur les inconvénients d'une vie débraillée. Il
-n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Desroches pour comprendre
-la nécessité de se concilier l'estime de la bourgeoisie par une vie
-honnête, décente et rangée. Charmé de faire la satire de Max en se
-conduisant à la Mignonnet, il voulait endormir Maxence en le trompant
-sur son caractère. Il tenait à se faire prendre pour un niais en se
-montrant généreux et désintéressé, tout en enveloppant son adversaire
-et convoitant la succession de son oncle; tandis que sa mère et son
-frère, si réellement désintéressés, généreux et grands, avaient été
-taxés de calcul en agissant avec une naïve simplicité. La cupidité de
-Philippe s'était allumée en raison de la fortune de son oncle, que
-monsieur Hochon lui avait détaillée. Dans la première conversation
-qu'il eut secrètement avec l'octogénaire, ils étaient tous deux tombés
-d'accord sur l'obligation où se trouvait Philippe de ne pas éveiller
-la défiance de Max; car tout serait perdu si Flore et Max emmenaient
-leur victime, seulement à Bourges. Une fois par semaine, le colonel
-dîna chez le capitaine Mignonnet, une autre fois chez Carpentier, et le
-jeudi chez monsieur Hochon. Bientôt invité dans deux ou trois maisons,
-après trois semaines de séjour, il n'avait guère que son déjeuner à
-payer. Nulle part il ne parla ni de son oncle, ni de la Rabouilleuse,
-ni de Gilet, à moins qu'il ne fût question d'apprendre quelque chose
-relativement au séjour de son frère et de sa mère. Enfin les trois
-officiers, les seuls qui fussent décorés, et parmi lesquels Philippe
-avait l'avantage de la rosette, ce qui lui donnait aux yeux de tous une
-supériorité très-remarquée en province, se promenaient ensemble à la
-même heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire,
-_bande à part_. Cette attitude, cette réserve, cette tranquillité
-produisirent un excellent effet dans Issoudun. Tous les adhérents
-de Max virent en Philippe _un sabreur_, expression par laquelle les
-militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers
-supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement.
-
---C'est un homme bien honorable, disait Goddet père à Max.
-
---Bah! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la Cour des Pairs
-annonce une dupe ou un mouchard: et il est, comme vous le dites, assez
-niais pour avoir été la dupe des gros joueurs.
-
-Après avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des _disettes_ du pays,
-voulut dérober le plus possible la connaissance de certaines choses
-à la ville; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du
-faubourg Saint-Paterne, et à laquelle attenait un très-grand jardin. Il
-put y faire, dans le plus grand secret, des armes avec Carpentier, qui
-avait été maître d'armes dans la Ligne avant de passer dans la Garde.
-Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, Philippe
-apprit de Carpentier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre
-un adversaire de la première force. Il se mit alors à tirer le pistolet
-avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour
-faire croire à Maxence qu'il comptait, en cas de duel, sur cette arme.
-
-Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, et
-répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière,
-comme fait un colonel qui répond au salut d'un soldat. Maxence Gilet
-ne donnait aucune marque d'impatience ni de mécontentement; il ne lui
-était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognette
-où il se faisait encore des soupers; car, depuis le coup de couteau
-de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus.
-Au bout d'un certain temps, le mépris du lieutenant-colonel Bridau
-pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entretinrent
-entre eux quelques-uns des Chevaliers de la Désœuvrance qui n'étaient
-pas aussi étroitement liés avec Maxence que Baruch, que François et
-trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent,
-le fougueux Max se conduisant avec une pareille réserve. Aucune
-personne à Issoudun, pas même Potel ou Renard, n'osa traiter ce point
-délicat avec Gilet. Potel, assez affecté de cette mésintelligence
-publique entre deux braves de la Garde Impériale, présentait Max comme
-très-capable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon
-Potel, on pouvait s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max
-avait fait pour chasser le frère et la mère, car l'affaire de Fario
-n'était plus un mystère. Monsieur Hochon n'avait pas manqué d'expliquer
-aux vieilles têtes de la ville la ruse atroce de Gilet. D'ailleurs
-monsieur Mouilleron, le héros d'une _disette bourgeoise_, avait dit en
-confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne fût-ce que pour rechercher
-les causes de l'inimitié de Fario contre Max, afin de tenir la Justice
-éveillée sur des événements futurs.
-
-En causant sur la situation du lieutenant-colonel vis-à-vis de Max, et
-en cherchant à deviner ce qui jaillirait de cet antagonisme, la ville
-les posa donc, par avance, en adversaires. Philippe, qui recherchait
-avec sollicitude les détails de l'arrestation de son frère, les
-antécédents de Gilet et ceux de la Rabouilleuse, finit par entrer en
-relations assez intimes avec Fario, son voisin. Après avoir bien étudié
-l'Espagnol, Philippe crut pouvoir se fier à un homme de cette trempe.
-Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien à l'unisson, que Fario se
-mit à la disposition de Philippe en lui racontant tout ce qu'il savait
-sur les Chevaliers de la Désœuvrance. Philippe, dans le cas où il
-réussirait à prendre sur son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à
-Fario de l'indemniser de ses pertes, et s'en fit ainsi un séide.
-
-Maxence avait donc en face un ennemi redoutable; il trouvait, selon
-le mot du pays, _à qui parler_. Animée par ses _disettes_, la
-ville d'Issoudun pressentait un combat entre ces personnages qui,
-remarquez-le, se méprisaient mutuellement.
-
-Vers la fin de novembre, un matin, dans la grande allée de Frapesle,
-vers midi, Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit:--J'ai
-découvert que vos deux petits-fils Baruch et François sont les amis
-intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les
-farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce
-qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y séjournaient.
-
---Et comment avez-vous eu la preuve de ces horreurs?...
-
---Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret.
-Vos deux petit-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable
-a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos
-intentions; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner
-mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable
-de me diriger, car il me prend heureusement pour un sabreur.
-
---Comment, mes petits-enfants...
-
---Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place
-Saint-Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons de
-vin de Champagne, et en compagnie de Maxence...
-
---Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres, dit monsieur Hochon.
-
---Fario m'a donné des renseignements sur leur existence nocturne,
-reprit Philippe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon
-oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le
-peu de paroles que mon Espagnol a entendu dire par Max à vos enfants.
-Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de _chipper_
-les cinquante mille francs de rente sur le Grand-Livre, et de s'en
-aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile à leur
-pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage de
-mon oncle; mais je ne sais comment faire.
-
---J'y penserai, dit le vieillard.
-
-Philippe et monsieur Hochon se séparèrent en voyant venir quelques
-personnes.
-
-Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean-Jacques Rouget ne souffrit
-autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore
-épouvantée avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxence.
-Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très-vieux, en le
-voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa
-le plan très-simple de quitter le pays et d'aller épouser Maxence à
-Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres
-de rente sur le Grand-Livre. Le vieux garçon, guidé, non point par
-intérêt pour ses héritiers ni par avarice personnelle, mais par sa
-passion, se refusait à donner l'inscription à Flore, en lui objectant
-qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point
-Flore aimait Maxence, et il se voyait abandonné dès qu'elle serait
-assez riche pour se marier. Quand Flore, après avoir employé les
-cajoleries les plus tendres, se vit refusée, elle déploya ses rigueurs:
-elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Védie
-qui vit ce vieillard un matin les yeux tout rouges d'avoir pleuré
-pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeunait seul, et
-Dieu sait comme!
-
-Or, le lendemain de sa conversation avec monsieur Hochon, Philippe, qui
-voulut faire une seconde visite à son oncle, le trouva très-changé.
-Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui
-parla tendrement, et joua si bien la comédie, que Philippe devina le
-péril de la situation par tant de sollicitude déployée en sa présence.
-Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision
-avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père Rouget
-et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un
-grand coup.
-
---Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui
-trahissait l'intention de sortir.
-
---Oh! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse
-tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe?
-
---Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.
-
---Monsieur est bien malingre, dit mademoiselle Brazier. Il n'a pas
-voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant
-vers le bonhomme qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte
-les fous.
-
-Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la
-regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa victime.
-
---Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard,
-mon oncle ne serait pas libre de se promener seul avec moi?
-
---Mais si, monsieur, répondit Flore qui ne pouvait guère répondre autre
-chose.
-
---Hé! bien, venez, mon oncle? Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne
-et son chapeau...
-
---Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'est-ce pas, monsieur?
-
---Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle...
-
---Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.
-
---Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre
-ses deux tyrans d'accord.
-
---Mon oncle, vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus;
-car alors la ville d'Issoudun aurait raison: vous seriez sous la
-domination de mademoiselle Flore Brazier. Que mon oncle vous aime,
-très-bien! reprit-il en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que
-vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre. Mais que
-vous rendiez le bonhomme malheureux?.... halte là! Quand on veut une
-succession, il faut la gagner. Venez-vous, mon oncle?...
-
-Philippe vit alors une hésitation cruelle se peignant sur la figure de
-ce pauvre imbécile dont les yeux allaient de Flore à son neveu.
-
---Ah! c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh! bien adieu,
-mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains.
-
-Il se retourna vivement quand il fut à la porte, et surprit encore une
-fois un geste de menace de Flore à son oncle.
-
---Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je
-vous trouverai à votre porte: je vais faire à monsieur Hochon une
-visite de dix minutes... Si nous ne nous promenons pas, je me charge
-d'envoyer promener bien du monde...
-
-Et Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hochon.
-
-Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à
-monsieur Hochon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le
-vieux monsieur Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la
-salle du feu que le vieillard avait fait allumer contre son habitude.
-Habillée à cette heure indue, madame Hochon occupait son fauteuil au
-coin de la cheminée. Les deux petits-fils, prévenus par Adolphine d'un
-orage amassé depuis la veille sur leurs têtes, avaient été consignés
-au logis. Mandés par Gritte, ils furent saisis de l'espèce d'appareil
-déployé par leurs grands-parents, dont la froideur et la colère
-grondaient sur eux depuis vingt-quatre heures.
-
---Ne vous levez pas pour eux, dit l'octogénaire à monsieur Héron, car
-vous voyez deux misérables indignes de pardon.
-
---Oh! grand-papa! dit François.
-
---Taisez-vous, reprit le solennel vieillard, je connais votre vie
-nocturne et vos liaisons avec monsieur Maxence Gilet; mais vous n'irez
-plus le retrouver chez la Cognette à une heure du matin, car vous ne
-sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations
-respectives. Ah! vous avez ruiné Fario? Ah! vous avez plusieurs fois
-failli aller en Cour d'Assises... Taisez-vous, dit-il en voyant Baruch
-ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maxence,
-qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun
-les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après
-ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille
-et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à
-un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Pour mille
-écus, vous devenez espions; à dix mille écus, vous assassineriez sans
-doute?... Mais n'avez-vous pas déjà presque tué madame Bridau? car
-monsieur Gilet savait très-bien que Fario lui avait donné le coup de
-couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau.
-Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris
-par vous l'intention où était madame Agathe de rester ici. Vous! mes
-petits-fils, les espions d'un tel homme? Vous des maraudeurs?... Ne
-saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà
-tué, en 1806, une pauvre jeune créature? Je ne veux pas avoir des
-assassins ou des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et
-vous irez vous faire pendre ailleurs!
-
-Les deux jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de
-plâtre.
-
---Allez, monsieur Héron, dit l'avare au notaire.
-
-Le vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait que la fortune
-claire et liquide des deux enfants Borniche était de soixante-dix mille
-francs, somme qui représentait la dot de leur mère; mais monsieur
-Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se
-trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune
-de ses petits-enfants Borniche. La moitié revenant à Baruch se soldait
-par vingt mille francs.
-
---Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout
-seul! Moi, je reste maître de donner mon bien et celui de madame
-Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à
-notre chère Adolphine: oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair
-de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux!...
-
---Une très-belle fortune! dit monsieur Héron.
-
---Monsieur Maxence Gilet vous indemnisera, dit madame Hochon.
-
---Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements?...
-s'écria monsieur Hochon.
-
---Pardon! dit Baruch en balbutiant.
-
---_Pardon, et ferai plus_, répéta railleusement le vieillard en imitant
-la voix des enfants. Si je vous pardonne, vous irez prévenir monsieur
-Maxence de ce qui vous arrive, pour qu'il se tienne sur ses gardes....
-Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous
-vous conduirez. Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par une
-bonne conduite d'un jour ni celle d'un mois que je vous jugerai, mais
-par celle de plusieurs années!... J'ai bon pied, bon œil, bonne santé.
-J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous mettrez
-les pieds. Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à
-Paris étudier la banque chez monsieur Mongenod. Malheur à vous, si
-vous n'allez pas droit: on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez
-messieurs Mongenod et fils; voici sur eux un bon de pareille somme.
-Ainsi, libérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine
-par une quittance, dit-il en prenant le compte des mains de Héron et
-le tendant à Baruch.
-
---Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au
-lieu d'en avoir à toucher, dit le vieillard en regardant son autre
-petit-fils. Monsieur Héron, lisez-lui son compte, il est clair...
-très-clair.
-
-La lecture se fit par un profond silence.
-
---Vous irez avec six cents francs par an à Poitiers faire votre Droit,
-dit le grand-père quand le notaire eut fini. Je vous préparais une
-belle existence; maintenant, il faut vous faire avocat pour gagner
-votre vie. Ah! mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans?
-apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper:
-j'ai des bottes de sept lieues.
-
-Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes
-signés, Gritte annonça monsieur le colonel Philippe Bridau. Madame
-Hochon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de
-les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, et savoir quel effet
-cette scène avait produit sur eux.
-
-Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et
-parlèrent à voix basse.
-
---J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur
-Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur
-Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rente ne peut être
-vendue que par le titulaire lui-même ou par un mandataire; or, depuis
-votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune
-Étude; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu
-signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à
-l'instant; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il
-faut l'enregistrer, et le digne monsieur Héron a les moyens d'en être
-averti. Si donc le bonhomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez
-où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il aura
-fait.
-
---La procuration n'est pas donnée, dit Philippe, on la
-veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne;
-et--elle--ne--se--don--ne--ra--pas, s'écria le soudard en voyant son
-oncle sur le pas de la porte et le montrant à monsieur Hochon à qui
-il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si
-grands, de sa visite.--Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter.
-Mignonnet m'a dit que tous les officiers de la vieille armée fêtaient
-chaque année à Issoudun l'anniversaire du couronnement de l'Empereur;
-eh! bien, dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons.
-
---S'il a la procuration le premier décembre au matin, il prendra la
-poste pour aller à Paris, et laissera là très-bien l'anniversaire...
-
---Bon, il s'agit de chambrer, mon oncle; mais j'ai le regard qui plombe
-les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler monsieur Hochon par un
-coup d'œil atroce.
-
---S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute
-découvert un moyen de gagner la partie, fit observer le vieil avare.
-
---Oh! Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller.
-Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan un de mes anciens
-soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute, Benjamin
-Bourdet est aux ordres de mon Espagnol, qui lui-même a mis un de ses
-chevaux à la disposition de Benjamin.
-
---Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petits-enfants, vous
-ferez certes une bonne action.
-
---Aujourd'hui, grâce à moi, l'on sait dans tout Issoudun ce que
-monsieur Maxence a fait la nuit depuis six ans, répondit Philippe.
-Et les _disettes_, selon votre expression, vont leur train sur lui.
-Moralement, il est perdu!...
-
-Dès que Philippe sortit de chez son oncle, Flore entra dans la chambre
-de Maxence pour lui raconter les moindres détails de la visite que
-venait de faire l'audacieux neveu.
-
---Que faire? dit-elle.
-
---Avant d'arriver au dernier moyen, qui sera de me battre avec ce
-grand cadavre-là, répondit Maxence, il faut jouer quitte ou double en
-essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu!
-
---Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore,
-il lui nommera les choses par leur nom.
-
---Écoute-moi donc, dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que
-je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position? Demande
-un cheval et un char-à-bancs au père Cognet, il les faut à l'instant!
-tout doit être _paré_ en cinq minutes. Mets là-dedans toutes tes
-affaires, emmène la Védie et cours à Vatan, installe-toi là comme une
-femme qui veut y demeurer, emporte les vingt mille francs qu'il a dans
-son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à
-revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai
-sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de
-sa promenade, Jean-Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il
-voudra courir après toi... Eh! bien, moi, je me charge alors de lui
-parler...
-
-Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus bras
-dessous et allait se promener avec lui sur le boulevard Baron.
-
---Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en
-suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de
-voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt-dix mille
-livres de rente.
-
---Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se
-ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous
-avez diablement raison, elle est sucrement belle! Au lieu de vous
-_chouchoûter_, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout
-simple; elle voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser
-Maxence, qu'elle adore...
-
---Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout de même.
-
---Eh! bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre sœur,
-reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple
-comme mon gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson,
-indigne d'avoir servi dans la Garde Impériale, ne vînt se caser dans
-votre ménage...
-
---Oh! si tu faisais cela? dit le vieillard.
-
---C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son
-oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une
-condition, fit le soudard.
-
---Laquelle? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air
-hébété.
-
---Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre,
-traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos
-cinquante mille francs de rente, uniquement pour s'en aller se marier à
-Paris, et y faire la noce avec votre million....
-
---J'en ai bien peur, répondit Rouget.
-
---Hé! bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine
-prochaine.
-
---Oui, mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire
-perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon,
-ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître,
-surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur.
-
---Hé! bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre
-la procuration, et prévenez-moi la veille de la signature. Cela me
-suffira: Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué.
-Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai
-marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous
-aimera, tonnerre de Dieu! ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la
-cravacherai.
-
---Oh! je ne souffrirai jamais cela. Un coup frappé sur Flore
-m'atteindrait au cœur.
-
---Mais c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les
-chevaux. Un homme se fait ainsi craindre, aimer et respecter. Voilà
-ce que je voulais vous dire dans le tuyau de l'oreille.--Bonjour,
-messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier, je promène mon oncle,
-comme vous voyez, et je tâche de le former; car nous sommes dans un
-siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs
-grands-parents.
-
-On se salua respectivement.
-
---Vous voyez dans mon cher oncle les effets d'une passion malheureuse,
-reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser
-là comme Baba; vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore
-pas le complot, et il n'a pas la force de se passer de _nanan_ pendant
-quelques jours pour le déjouer.
-
-Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.
-
---Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pas deux
-manières de délivrer mon oncle: il faut que le colonel Bridau tue le
-commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous
-fêtons le couronnement de l'Empereur après-demain, je compte sur vous
-pour arranger les places au banquet de manière à ce que je sois en face
-du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes
-témoins.
-
---Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme
-vice-président, sera votre vis-à-vis, dit Mignonnet.
-
---Oh! ce drôle aura pour lui le commandant Potel et le capitaine
-Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ces
-incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été déjà ses seconds,
-ils lui seront fidèles...
-
---Vous voyez, mon oncle, dit Philippe, comme cela se mitonne; ainsi ne
-signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre,
-heureux, aimé de Flore, et sans votre Cour des Aides.
-
---Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence
-a tué neuf hommes en duel.
-
---Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler,
-répondit Philippe.
-
---Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet.
-
---Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse,
-vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son
-deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle
-fondra en larmes; mais... laissez couler l'eau!
-
-Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de Philippe et
-s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget avec lequel ils se
-promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena
-son oncle, auquel il dit pour dernière parole:--Ne prenez aucune
-détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a
-coûté plus cher que Flore ne vous coûtera jamais!... Aussi m'a-t-elle
-appris à me conduire comme il faut pour le reste de mes jours avec
-le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants, c'est des bêtes
-inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire
-condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là!
-
-Il était environ deux heures après midi quand le bonhomme rentra chez
-lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins d'après les
-ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer.
-
---Qu'y a-t-il, demanda Jean-Jacques.
-
---Ah! monsieur, madame est partie avec la Védie!
-
---Pa...artie dit le vieillard d'un son de voix étranglé.
-
-Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des marches de son
-escalier. Un moment après, il se releva, regarda dans la salle, dans
-la cuisine, monta dans son appartement, alla dans toutes les chambres,
-revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en
-larmes.
-
---Où est-elle? criait-il en sanglotant. Où est-elle? Où est Max?
-
---Je ne sais pas, répondit Kouski, le commandant est sorti sans me rien
-dire.
-
-Gilet, en très-habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner
-par la ville. En laissant le vieillard seul à son désespoir, il lui
-faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils.
-Mais pour empêcher que Philippe n'assistât son oncle dans cette
-crise, Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à personne.
-Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation
-devenait alors excessivement critique. Pendant sa tournée en ville,
-Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent
-été très-empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale
-se faisait contre lui. Les œuvres des Chevaliers de la Désœuvrance
-occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph
-Bridau, maintenant éclaircie, déshonorait Max dont la vie et les œuvres
-recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant
-Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.
-
---Qu'as-tu, Potel?
-
---Mon cher, la Garde Impériale est polissonnée dans toute la ville!...
-Les _péquins_ t'embêtent, et par contre-coup, ça me touche à fond de
-cœur.
-
---De quoi se plaignent-ils? répondit Max.
-
---De ce que tu leur faisais les nuits.
-
---Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu?...
-
---Ceci n'est rien, dit Potel.
-
-Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un
-bourguemestre:--Eh! on vous la payera, votre ville, si on la brûle!
-Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance.
-
---Quoi, encore? dit Gilet.
-
---La Garde est contre la Garde! voilà ce qui me crève le cœur. C'est
-Bridau qui a déchaîné tous ces Bourgeois sur toi. La Garde contre la
-Garde?... non, ça n'est pas bien! Tu ne peux pas reculer, Max, et il
-faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à
-cette grande canaille-là, et de le descendre; car alors les bourgeois
-n'auraient pas vu la Garde contre la Garde. A la guerre, je ne dis pas:
-deux braves de la Garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas là de
-péquins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans
-la Garde. Un homme de la Garde ne doit pas se conduire ainsi, devant
-des bourgeois, contre un autre homme de la Garde! Ah! la Garde est
-embêtée, et à Issoudun, encore! où elle était honorée!...
-
---Allons, Potel, ne t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même tu
-ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire...
-
---Tu ne serais pas chez Lacroix après-demain?... s'écria Potel en
-interrompant son ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir
-l'air de fuir Bridau? non, non. Les Grenadiers à pied de la Garde
-ne doivent pas reculer devant les Dragons de la Garde. Arrange tes
-affaires autrement, et sois là!...
-
---Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis
-m'y trouver et faire aussi mes affaires! Car, se dit-il en lui-même, il
-ne faut pas que la procuration soit à mon nom. Comme l'a dit le vieux
-Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol.
-
-Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Bridau, frémit
-entre ses dents; il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait et
-revint par le boulevard Vilate en se parlant à lui-même:--Avant de me
-battre, j'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs, au moins cette
-inscription ne sera pas à ce Philippe. Je l'aurai fait mettre au nom de
-Flore. D'après mes instructions, l'enfant ira droit à Paris, et pourra,
-si elle le veut, épouser le fils de quelque Maréchal de l'Empire qui
-sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch, qui ne
-transférera l'inscription que sur mon ordre.
-
-Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en
-apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi jamais
-ne vit-on à un si haut degré, réuni chez un militaire, les qualités
-qui font le grand général. S'il n'eût pas été arrêté dans sa carrière
-par la captivité, certes, l'Empereur aurait eu dans ce garçon un de
-ces hommes si nécessaires à de vastes entreprises. En entrant dans la
-salle où pleurait toujours la victime de toutes ces scènes à la fois
-comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation: il fit
-l'étonné, il ne savait rien, il apprit avec une surprise bien jouée le
-départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelques lumières
-sur le but de ce voyage inexplicable.
-
---Madame m'a dit comme ça, fit Kouski, de dire à monsieur qu'elle avait
-pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient
-en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses
-gages, depuis vingt-deux ans.
-
---Ses gages? dit Rouget.
-
---Oui, reprit Kouski.--«Ah! je ne reviendrai plus,» qu'elle s'en
-allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée
-à monsieur, faisait des représentations à madame). «Non! non! qu'elle
-disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu
-me traiter comme la dernière des dernières!» Et elle pleurait!... à
-chaudes larmes.
-
---Eh! je me moque bien de Philippe! s'écria le vieillard que Maxence
-observait. Où est Flore? Comment peut-on savoir où elle est?
-
---Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit
-froidement Maxence.
-
---Philippe, dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?...
-Il n'y a que toi, mon bon Max, qui saura trouver Flore, elle te suivra,
-tu me la ramèneras...
-
---Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max.
-
---Parbleu! s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te
-tuer.
-
---Ah! s'écria Gilet en riant, nous verrons...
-
---Mon ami, dit le vieillard, retrouve Flore et dis-lui que je ferai
-tout ce qu'elle voudra!...
-
---On l'aura bien vue passer quelque part en ville, dit Maxence à
-Kouski, sers-nous à dîner, mets tout sur la table, et va t'informer,
-de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a
-prise mademoiselle Brazier.
-
-Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un
-enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait
-comme la cause de tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion,
-comme celle de Rouget pour Flore, ressemble étonnamment à l'enfance. A
-six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et
-annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan.
-
---Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski.
-
---Voulez-vous venir ce soir à Vatan? dit Max au vieillard, la route
-est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux votre
-raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.
-
---Partons, s'écria Rouget.
-
---Mets tout doucement les chevaux, et tâche que la ville ne sache rien
-de ces bêtises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. Selle mon cheval,
-j'irai devant, dit-il à l'oreille de Kouski.
-
-Monsieur Hochon avait déjà fait savoir le départ de mademoiselle
-Brazier à Philippe Bridau, qui se leva de table chez monsieur Mignonnet
-pour courir à la place Saint-Jean; car il devina parfaitement le but
-de cette habile stratégie. Quand Philippe se présenta pour entrer chez
-son oncle, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que
-monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne.
-
---Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la
-Grande-Narette, va dire à Benjamin de monter à cheval; il est urgent
-que je sache ce que deviendront mon oncle et Maxence.
-
---On attelle le cheval au berlingot, dit Fario qui surveillait la
-maison de Rouget.
-
---S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval,
-et reviens avec Benjamin chez monsieur Mignonnet.
-
---Que comptez-vous faire? dit monsieur Hochon qui sortit de sa maison
-en voyant Philippe et Fario sur la place.
-
---Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste,
-non-seulement à bien observer les mouvements de l'ennemi, mais encore
-à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier
-son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue.
-Tenez, si mon oncle et Maxence sortent ensemble dans le berlingot,
-ils vont à Vatan; Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore
-qui _fugit ad salices_! car cette manœuvre est du général Virgile. Si
-cela se joue ainsi, je ne sais ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à
-moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir,
-les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second cheval
-me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant
-mon oncle, ce qui paraît nécessaire et vraisemblable, le drôle est
-perdu! vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la
-succession, nous autres vieux soldats... Et, comme pour ce dernier coup
-de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin de
-m'y entendre avec mon ami Carpentier.
-
-Après avoir serré la main à monsieur Hochon, Philippe descendit la
-Petite-Narette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes
-après, monsieur Hochon vit partir Maxence au grand trot, et sa
-curiosité de vieillard fut alors si puissamment excitée qu'il resta
-debout à la fenêtre de sa salle, attendant le bruit de la vieille
-demi-fortune qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean-Jacques
-lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance. Kouski, sans doute
-sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.
-
---S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hochon.
-
-En ce moment un petit gars du faubourg de Rome arriva chez monsieur
-Hochon, il apportait une lettre pour Baruch. Les deux petits-fils du
-vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes
-chez leur grand-père. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient
-reconnu combien ils devaient ménager leurs grands-parents. Baruch ne
-pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hochon sur
-son grand-père et sa grand'mère Borniche; monsieur Hochon ne manquerait
-pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si
-sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand
-mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François,
-Baruch avait beaucoup à perdre; il fut donc pour une soumission
-absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le payement des
-dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre
-les mains de son grand-père; il n'espérait de fortune que de lui,
-puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De
-solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes gens dont
-le repentir fut stimulé par leurs intérêts compromis, et madame Hochon
-les rassura sur leurs dettes envers Maxence.
-
---Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-les par une
-conduite sage, et monsieur Hochon s'apaisera.
-
-Aussi, quand François eut lu la lettre par-dessus l'épaule de Baruch,
-lui dit-il à l'oreille:--Demande conseil à grand-papa?
-
---Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard.
-
---Lisez-la-moi, je n'ai pas mes lunettes.
-
- «Mon cher ami,
-
- «J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les circonstances
- graves où je me trouve, à me rendre service en acceptant
- d'être le fondé de pouvoir de monsieur Rouget. Ainsi, sois à
- Vatan demain à neuf heures. Je t'enverrai sans doute à Paris;
- mais sois tranquille, je te donnerai l'argent du voyage et
- te rejoindrai promptement, car je suis à peu près sûr d'être
- forcé de quitter Issoudun le 3 décembre. Adieu, je compte sur
- ton amitié, compte sur celle de ton ami
-
- »MAXENCE.»
-
---Dieu soit loué! fit monsieur Hochon, la succession de cet imbécile est
-sauvée des griffes de ces diables-là!
-
---Cela sera si vous le dites, fit madame Hochon, et j'en remercie Dieu,
-qui sans doute aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est
-toujours passager.
-
---Vous irez à Vatan, vous accepterez la procuration de monsieur Rouget,
-dit le vieillard à Baruch. Il s'agit de mettre cinquante mille francs
-de rente au nom de mademoiselle Brazier. Vous partirez bien pour Paris;
-mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de moi. Ne
-faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez-vous dans la
-dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à roulier...
-
---Ah! bien, fit François que le bruit d'une voiture dans la
-Grande-Narette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau:
-le père Rouget et monsieur Philippe Bridau reviennent ensemble dans la
-calèche, Benjamin et monsieur Carpentier les suivent à cheval!...
-
---J'y vais, s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur
-tout autre sentiment.
-
-Monsieur Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette
-lettre que son neveu lui dictait:
-
- «Mademoiselle,
-
- «Si vous ne partez pas, aussitôt cette lettre reçue, pour
- revenir chez moi, votre conduite marquera tant d'ingratitude
- pour mes bontés, que je révoquerai le testament fait en
- votre faveur en donnant ma fortune à mon neveu Philippe.
- Vous comprenez aussi que monsieur Gilet ne doit plus être
- mon commensal, dès qu'il se trouve avec vous à Vatan. Je
- charge monsieur le capitaine Carpentier de vous remettre la
- présente, et j'espère que vous écouterez ses conseils, car il
- vous parlera comme ferait
-
- »Votre affectionné,
-
- »J.-J. ROUGET.»
-
---Le capitaine Carpentier et moi nous avons _rencontré_ mon oncle, qui
-faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver mademoiselle Brazier et
-le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à monsieur
-Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner tête
-baissée dans un piége: ne sera-t-il pas abandonné par cette fille dès
-qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre
-à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rente! En
-écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son
-toit, la belle fuyarde!... Je promets de rendre mademoiselle Brazier
-souple comme un jonc pour le reste de ses jours, si mon oncle veut me
-laisser prendre la place de monsieur Gilet, que je trouve plus que
-déplacé ici. Ai-je raison?... Et mon oncle se lamente.
-
---Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris le meilleur moyen
-pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez
-votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous ce qu'elle
-était dans les premiers jours.
-
---Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire,
-dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus.
-
---Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe.
-
---Mais ouvrez donc les yeux? fit monsieur Hochon à Rouget. On veut vous
-dépouiller et vous abandonner...
-
---Ah! si j'en étais sûr!... s'écria l'imbécile.
-
---Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petit-fils
-Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez!
-
---Quelle horreur! s'écria Carpentier en entendant la lecture de la
-lettre que Rouget fit en pleurant.
-
---Est-ce assez clair, mon oncle? demanda Philippe. Allez, tenez-moi
-cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez
-l'être: moitié fil, moitié coton.
-
---Elle aime trop Maxence, elle me quittera, fit le vieillard en
-paraissant épouvanté.
-
---Mais, mon oncle, Maxence ou moi, nous ne laisserons pas après demain
-la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun...
-
---Eh! bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous
-me promettez qu'elle reviendra, allez! Vous êtes un honnête homme,
-dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom...
-
---Le capitaine Carpentier lui soufflera dans l'oreille que je fais
-venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu
-mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre!
-
-Le capitaine partit en conduisant lui-même la vieille calèche, il fut
-accompagné de Benjamin à cheval, car ou ne trouva plus Kouski. Quoique
-menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place,
-le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin
-d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire.
-Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir
-avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.
-
-En apprenant la fuite de Kouski, Philippe dit à Benjamin:--Tu
-remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper
-derrière la calèche à l'insu de Flore, pour te trouver ici en même
-temps qu'elle.--Ça se dessine, papa Hochon! fit le lieutenant-colonel.
-Après-demain le banquet sera jovial.
-
---Vous allez vous établir ici, dit le vieil avare.
-
---Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires.
-Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de
-l'appartement de Gilet, mon oncle y consent.
-
---Qu'arrivera-t-il de tout ceci? dit le bonhomme épouvanté.
-
---Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre heures d'ici,
-douce comme une peau de pêche, répondit monsieur Hochon.
-
---Dieu le veuille! fit le bonhomme en essuyant ses larmes.
-
---Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers
-onze heures et demie ici. Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas
-heureux comme un pape? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe
-à l'oreille de monsieur Hochon, restez avec nous jusqu'à l'arrivée
-de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa
-résolution; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à mademoiselle la
-Rabouilleuse ses vrais intérêts.
-
-Monsieur Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse
-de sa demande; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père
-Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que
-devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe:
-
---Mon oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous
-reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos
-rentes, vous vous conduirez désormais par mes conseils, et tout ira
-comme le Paradis.
-
-Quand, à onze heures et demie, on entendit le bruit du berlingot dans
-la Grande-Narette, la question fut de savoir si la voiture revenait
-pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une
-horrible angoisse, qui fut remplacée par l'abattement d'une joie
-excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture
-tourna pour entrer.
-
---Kouski, dit Philippe en donnant la main à Flore pour descendre, vous
-n'êtes plus au service de monsieur Rouget, vous ne coucherez pas ici ce
-soir, ainsi faites vos paquets; Benjamin, que voici, vous remplace.
-
---Vous êtes donc le maître? dit Flore avec ironie.
-
---Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore
-dans la sienne comme dans un étau. Venez! nous devons nous _rabouiller_
-le cœur, à nous deux.
-
-Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la
-place Saint-Jean.
-
---Ma toute belle, après-demain Gilet sera mis à l'ombre par ce bras,
-dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait
-descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon
-pauvre imbécile d'oncle: _benè sit!_ Si je reste sur mes quilles,
-marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, je
-connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus
-jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans; elles rendront mon
-oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez
-votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai
-comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoutez-la bien? Il n'y
-a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le
-plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en
-connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche!
-
-Pendant cette allocution, Flore trembla comme une personne prise par la
-fièvre.
-
---Tuer Max?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.
-
---Allez, tenez, voilà mon oncle...
-
-En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint
-dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son
-trésor; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma.
-
---C'est aujourd'hui la saint Lambert, qui quitte sa place la perd, dit
-Benjamin au Polonais.
-
---Mon maître vous fermera le bec à tous, répondit Kouski en allant
-rejoindre Max qui s'établit à l'hôtel de la Poste.
-
-Le lendemain, de neuf heures à onze heures, les femmes causaient entre
-elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il n'était bruit
-que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père
-Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout.
-
---Que va-t-il se passer demain, au banquet du Couronnement, entre Max
-et le colonel Bridau?
-
-Philippe dit à la Védie deux mots:--Six cents francs de rente viagère,
-ou chassée! qui la rendirent neutre pour le moment entre deux
-puissances aussi formidables que Philippe et Flore.
-
-En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le
-vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage. Hélas! en amour,
-une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi
-tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne
-se montra qu'au moment du déjeuner en descendant avec Rouget à qui
-elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la
-place de Max le terrible soudard à l'œil d'un bleu sombre, à la figure
-froidement sinistre.
-
---Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour à
-son oncle.
-
---Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu
-peux te battre avec le commandant Gilet...
-
---Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe, il
-n'a qu'à s'en aller d'Issoudun, s'embarquer pour l'Amérique avec une
-pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi
-s'acheter les meilleures marchandises possibles et à lui souhaiter bon
-voyage! Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable que de
-faire les cent coups à Issoudun la nuit, et le diable dans votre maison.
-
---Hé! bien, c'est gentil, cela! dit Rouget en regardant Flore.
-
---En A...mé...é...ri...ique! répondit-elle en sanglotant.
-
---Il vaut mieux jouer des jambes à New-York que de pourrir dans une
-redingote de sapin en France... Après cela, vous me direz qu'il est
-adroit: il peut me tuer! fit observer le colonel.
-
---Voulez-vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et
-soumis en implorant Philippe.
-
---Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires; je resterai
-cependant avec mon oncle pendant ce temps-là, car je ne quitte plus le
-bonhomme, répondit Philippe.
-
---Védie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant
-que je le prie de...
-
---De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la
-parole à Flore.
-
---Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je
-veux lui parler...
-
-La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille, le
-saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et
-impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle
-s'accoutumait à plier devant Philippe comme le pauvre Rouget s'était
-accoutumé à plier devant elle; elle attendit avec anxiété le retour de
-la Védie; mais la Védie revint avec un refus formel de Max, qui priait
-mademoiselle Brazier de lui envoyer ses effets à l'hôtel de la Poste.
-
---Me permettez-vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques
-Rouget.
-
---Oui, mais tu reviendras, fit le vieillard.
-
---Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une
-heure votre procuration pour vendre vos rentes, dit Philippe en
-regardant Flore. Allez avec la Védie pour sauver les apparences,
-mademoiselle. Il faut désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle.
-
-Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de
-s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute sa
-ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Rabouilleuse
-combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble
-en Amérique; mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune du
-père Rouget, et qui ne voulait pas montrer le fond de son cœur à cette
-fille, persista dans son intention de tuer Philippe.
-
---Nous avons commis une lourde sottise, dit-il. Il fallait aller tous
-les trois à Paris y passer l'hiver; mais, comment imaginer, dès que
-nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi? Il
-y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. J'ai pris le
-colonel pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées: voilà ma
-faute. Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre,
-maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant
-le colonel, il m'a perdu dans l'opinion de la ville, je ne puis me
-réhabiliter que par sa mort...
-
---Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me
-débarrasser de ce sauvage-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus
-sage...
-
---Que penserait-on de moi? s'écria-t-il poussé par le préjugé des
-_Disettes_. Non. D'ailleurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçon-là ne
-me paraît pas devoir être très-fort: il est sorti de l'École pour aller
-à l'armée, il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a voyagé depuis
-en Amérique; ainsi, mon mâtin n'a jamais mis le pied dans une salle
-d'armes, tandis que je suis sans égal au sabre! Le sabre est son arme,
-j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être
-l'insulté, et je l'enfoncerai. Décidément cela vaut mieux. Rassure-toi:
-nous serons les maîtres après demain.
-
-Ainsi le point d'honneur fut chez Max plus fort que la saine politique.
-Revenue à une heure chez elle, Flore s'enferma dans sa chambre pour
-y pleurer à son aise. Pendant toute cette journée, les _Disettes_
-allèrent leur train dans Issoudun, où l'on regardait comme inévitable
-un duel entre Philippe et Maxence.
-
---Ah! monsieur Hochon, dit Mignonnet accompagné de Carpentier qui
-rencontrèrent le vieillard sur le boulevard Baron, nous sommes
-très-inquiets, car Gilet est bien fort à toute arme.
-
---N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien
-mené cette affaire... Et je n'aurais pas cru que ce gros sans-gêne
-aurait si promptement réussi. Ces deux gaillards ont roulé l'un vers
-l'autre comme deux orages...
-
---Oh! fit Carpentier, Philippe est un homme profond, sa conduite à la
-Cour des Pairs est un chef-d'œuvre de diplomatie.
-
---Hé! bien, capitaine Renard, disait un bourgeois, on disait qu'entre
-eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en
-découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux entre gens de la
-vieille Garde.
-
---Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce pauvre garçon s'amusait
-la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est
-un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans
-s'occuper à quelque chose!
-
---Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué
-leur jeu. Le colonel ne devait-il pas venger son frère Joseph?
-Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon.
-
---Bah! un artiste, dit Renard.
-
---Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que monsieur
-Gilet allait s'emparer de cinquante mille livres de rente, au moment où
-le colonel s'est établi chez son oncle.
-
---Gilet, voler des rentes à quelqu'un?... Tenez, ne dites pas cela,
-monsieur Ganivet, ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions
-avaler votre langue, et sans sauce!
-
-Dans toutes les maisons bourgeoises on fit des vœux pour le digne
-colonel Bridau.
-
-Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée
-qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur
-la place du Marché, devant un restaurateur nommé Lacroix en attendant
-Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le
-couronnement était indiqué pour cinq heures, heure militaire. On
-causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget
-dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir
-une réunion chez un marchand de vin sur la Place. Parmi les officiers,
-Potel et Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.
-
---Est-ce que nous devons nous mêler de ce qui se passe entre deux
-héritiers, disait Renard.
-
---Max est faible avec les femmes, faisait observer le cynique Potel.
-
---Il y aura des sabres de dégaînés sous peu, dit un ancien
-sous-lieutenant qui cultivait un marais dans le Haut-Baltan. Si
-monsieur Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le
-bonhomme Rouget, il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un
-valet sans demander raison.
-
---Certes, répondit sèchement Mignonnet. Une sottise qui ne réussit pas
-devient un crime.
-
-Max, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors
-accueilli par un silence assez significatif. Potel, Renard prirent
-leur ami chacun par un bras, et allèrent à quelques pas causer avec
-lui. En ce moment, on vit venir de loin Philippe en grande tenue,
-il traînait sa canne d'un air imperturbable qui contrastait avec la
-profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses
-deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet,
-de Carpentier et de quelques autres. Cet accueil, si différent de celui
-qu'on venait de faire à Maxence, acheva de dissiper dans l'esprit de ce
-garçon quelques idées de couardise, de sagesse si vous voulez, que les
-instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une
-fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même.
-
---Nous nous battrons, dit-il au capitaine Renard, et à mort! Ainsi, ne
-me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle.
-
-Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile, les trois bonapartistes
-revinrent se mêler au groupe des officiers. Max, le premier, salua
-Philippe Bridau qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus
-froid regard.
-
---Allons, messieurs, à table, fit le commandant Potel.
-
---Buvons à la gloire impérissable du petit Tondu, qui maintenant est
-dans le paradis des Braves, s'écria Renard.
-
-En sentant que la contenance serait moins embarrassante à table, chacun
-comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita
-dans la longue salle basse du restaurant Lacroix, dont les fenêtres
-donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement à table,
-où, comme l'avait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent
-en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout
-des ex-Chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se
-passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation
-critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette
-collision, tout en regardant le duel comme nécessaire.
-
-Tout alla bien jusqu'au dessert, quoique les deux athlètes
-conservassent, malgré l'entrain apparent du dîner, une espèce
-d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle
-que, l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un
-admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté; mais, pour les
-connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle.
-
-Quand le dessert fut servi, Philippe dit:--Remplissez vos verres, mes
-amis? Je réclame la permission de porter la première santé.
-
---Il a dit _mes amis_, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille
-de Max.
-
-Max se versa du vin.
-
---A la Grande-Armée! s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable.
-
---A la Grande-Armée! fut répété comme une seule acclamation par toutes
-les voix.
-
-En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples
-soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Kouski, qui
-répétèrent à la Grande-Armée!
-
---Entrez, mes enfants! on va boire à _sa_ santé! dit le commandant
-Potel.
-
-Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les
-officiers.
-
---Tu vois bien qu'_il_ n'est pas mort! dit Kouski à un ancien sergent
-qui sans doute avait déploré l'agonie de l'Empereur enfin terminée.
-
---Je réclame le second toast, fit le commandant Mignonnet.
-
-On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se
-leva.
-
---A ceux qui ont tenté de rétablir _son_ fils, dit-il.
-
-Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau, en lui tendant
-leurs verres.
-
---A moi, dit Max qui se leva.
-
---C'est Max! c'est Max! disait-on au dehors.
-
-Un profond silence régna dans la salle et sur la place, car le
-caractère de Gilet fit croire à une provocation.
-
---Puissions-nous _tous_ nous retrouver à pareil jour, l'an prochain!
-
-Et il salua Philippe avec ironie.
-
---Ça se masse, dit Kouski à son voisin.
-
---La police à Paris ne vous laissait pas faire des banquets comme
-celui-ci, dit le commandant Potel à Philippe.
-
---Pourquoi, diable! vas-tu parler de police au colonel Bridau? dit
-insolemment Maxence Gilet.
-
---Le commandant Potel n'y entendait pas malice, _lui_!... dit Philippe
-en souriant avec amertume.
-
-Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler des mouches
-s'il y en avait eu.
-
---La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à
-Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins;
-mais, avouons-le? il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un
-homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin, je
-ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à
-qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra
-m'a coûté des sommes folles.
-
---Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher colonel? demanda Max
-en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique.
-
---Prenez-le comme vous le voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe.
-
---Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre
-demain, avec...
-
---Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole
-à Gilet et montrant ses deux voisins.
-
---Maintenant, dit Max, continuons les santés?
-
-Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton ordinaire de la
-conversation, il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les
-écouta.
-
---Ah! çà, vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples
-soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois!...
-Pas un mot sur ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la
-Vieille-Garde.
-
---Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.
-
---Vive son petit! Puisse-t-il régner sur la France! s'écria Potel.
-
---Mort à l'Anglais! s'écria Carpentier.
-
-Ce toast eut un succès prodigieux.
-
---Honte à Hudson-Lowe! dit le capitaine Renard.
-
-Le dessert se passa très-bien, les libations furent très-amples. Les
-deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que
-ce duel, où il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux
-hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les
-disputes ordinaires. Deux _gentlemen_ ne se seraient pas mieux conduits
-que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois
-groupés sur la Place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais
-militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert.
-
-A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue
-était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de
-l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui faisait
-partie du banquet en sa qualité d'ancien chirurgien-major, avait été
-prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent
-que le combat ne durerait pas plus de dix minutes.
-
-A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, monsieur Hochon
-amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher.
-
---Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de
-larmes, et je viens vous supplier de ne pas sortir demain sans faire
-vos prières... Élevez votre âme à Dieu.
-
---Oui, madame, répondit Philippe à qui le vieil Hochon fit un signe en
-se tenant derrière sa femme.
-
---Ce n'est pas tout! dit la marraine d'Agathe, je me mets à la place
-de votre pauvre mère, et je me suis dessaisi de ce que j'avais de
-plus précieux, tenez!... Elle tendit à Philippe une dent fixée sur un
-velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts,
-et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée.--C'est une
-relique de sainte Solange, la patronne du Berry; je l'ai sauvée à la
-Révolution; gardez cela sur votre poitrine demain matin.
-
---Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre? demanda Philippe.
-
---Oui, répondit la vieille dame.
-
---Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse,
-s'écria le fils d'Agathe.
-
---Que dit-il? demanda madame Hochon à son mari.
-
---Il dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon.
-
---Eh! bien, n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je prierai pour
-vous.
-
---Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas
-nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le cœur à monsieur
-Hochon.
-
-La vieille dame voulut embrasser Philippe sur le front. Puis en
-descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à
-Benjamin pour obtenir de lui qu'il cousît la relique dans le gousset du
-pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu
-de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure
-contre Gilet; mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si
-chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte
-Solange.
-
-A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max,
-accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré
-qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils
-y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet
-mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les
-deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de
-lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes
-respectives; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne et s'avancer à
-volonté quand les témoins auraient dit:--Allez!
-
---Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gilet.
-
---Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.
-
-Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, leur chair
-s'entrevit alors en rose sous la percale des chemises. Chacun armé
-d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ trois livres, et
-de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et
-attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré
-le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été
-de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une
-sensation involontaire.
-
---C'est de fiers mâtins!
-
-Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.
-
-Au moment où le signal:--Allez! fut donné, Maxence aperçut la tête
-sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les Chevaliers
-avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son
-magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de
-haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son
-adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les
-experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus
-habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui
-rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet
-en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier
-ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et
-y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que,
-devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus
-mal qu'à l'ordinaire.
-
---Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu!
-
-Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de
-bâtoniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin
-de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait
-un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut
-songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux! tandis
-que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux
-de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un
-maître garni de son plastron dans une salle.
-
-Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe
-un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens
-du peuple au terrible combat dit _de la savate_. La victoire dépend
-d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair,
-auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court
-pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte
-consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du
-corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence
-semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre.
-Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les
-connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter
-le sabre des mains.
-
---Ramassez-le! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à
-tuer un ennemi désarmé.
-
-Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de
-supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs
-par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait
-perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup
-de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il
-voulut réparer sa honteuse défaite par une hardiesse. Il ne songea plus
-à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur
-le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le
-colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de
-la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour
-du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui
-destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième
-minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi
-dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max,
-les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe
-chez son oncle.
-
-Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il
-était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité
-par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le
-sang-froid, et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation
-ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite,
-sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas
-regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui
-valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme
-aux exploits de l'Ordre de la Désœuvrance, au grand contentement de la
-ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce
-duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont
-les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes
-éloges accordés aux deux adversaires.
-
---Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit monsieur Mouilleron, c'eût
-été un bon _débarras_ pour le gouvernement.
-
-La situation de Flore Brazier eût été très-embarrassante, sans la crise
-aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber, elle fut prise d'un
-transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée
-par les péripéties de ces trois journées; si elle eût joui de sa santé,
-peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle,
-dans l'appartement de Max et dans les draps de Max, le meurtrier de
-Max. Elle fut entre la vie et la mort pendant trois mois, soignée par
-monsieur Goddet qui soignait également Philippe.
-
-Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes:
-
- «A monsieur Desroches, avoué.
-
- »J'ai déjà tué la plus venimeuse des deux bêtes, ça n'a pas
- été sans me faire ébrécher la tête par un coup de sabre; mais
- le drôle y allait heureusement de main-morte. Il reste une
- autre vipère avec laquelle je vais tâcher de m'entendre, car
- mon oncle y tient autant qu'à son gésier. J'avais peur que
- cette Rabouilleuse, qui est diablement belle, ne détalât, car
- mon oncle l'aurait suivie; mais le saisissement qui l'a prise
- en un moment grave l'a clouée dans son lit. Si Dieu voulait
- me protéger, il rappellerait cette âme à lui pendant qu'elle
- se repent de ses erreurs. En attendant, j'ai pour moi, grâce
- à monsieur Hochon (ce vieux va bien!), le médecin, un nommé
- Goddet, bon apôtre qui conçoit que les héritages des oncles
- sont mieux placés dans la main des neveux que dans celles de
- ces drôlesses. Monsieur Hochon a d'ailleurs de l'influence
- sur un certain papa Fichet dont la fille est riche, et que
- Goddet voudrait pour femme à son fils; en sorte que le billet
- de mille francs qu'on lui a fait entrevoir pour la guérison
- de ma caboche, entre pour peu de chose dans son dévouement.
- Ce Goddet, ancien chirurgien-major au 3e régiment de ligne,
- a de plus été chambré par mes amis, deux braves officiers,
- Mignonnet et Carpentier; en sorte qu'il _cafarde_ avec sa
- malade.
-
- »--Il y a un Dieu, après tout, mon enfant, voyez-vous? lui
- dit-il en lui tâtant le pouls. Vous avez été la cause d'un
- grand malheur, il faut le réparer. Le doigt de Dieu est dans
- ceci (c'est inconcevable tout ce qu'on fait faire au doigt
- de Dieu!). La religion est la religion; soumettez-vous,
- résignez-vous, ça vous calmera d'abord, ça vous guérira
- presqu'autant que mes drogues. Surtout restez ici, soignez
- votre maître. Enfin, oubliez, pardonnez, c'est la loi
- chrétienne.
-
- »Ce Goddet m'a promis de tenir la Rabouilleuse pendant
- trois mois au lit. Insensiblement, cette fille s'habituera
- peut-être à ce que nous vivions sous le même toit. J'ai mis
- la cuisinière dans mes intérêts. Cette abominable vieille a
- dit à sa maîtresse que Max lui aurait rendu la vie bien dure.
- Elle a, dit-elle, entendu dire au défunt qu'à la mort du
- bonhomme, s'il était obligé d'épouser Flore, il ne comptait
- pas entraver son ambition par une fille. Et cette cuisinière
- est arrivée à insinuer à sa maîtresse que Max se serait
- défait d'elle. Ainsi tout va bien. Mon oncle, conseillé par
- le père Hochon, a déchiré son testament.»
-
-
- «A Monsieur Giroudeau (aux soins de mademoiselle Florentine),
- rue de Vendôme, au Marais.
-
- »Mon vieux camarade,
-
- »Informe-toi si ce petit rat de Césarine est occupée, et
- tâche qu'elle soit prête à venir à Issoudun dès que je
- la demanderai. La luronne arriverait alors courrier par
- courrier. Il s'agira d'avoir une tenue honnête, de supprimer
- tout ce qui sentirait les coulisses; car il faut se présenter
- dans le pays comme la fille d'un brave militaire, mort au
- champ d'honneur. Ainsi, beaucoup de mœurs, des vêtements
- de pensionnaire, et de la vertu première qualité: tel sera
- l'ordre. Si j'ai besoin de Césarine, et si elle réussit, à
- la mort de mon oncle, il y aura cinquante mille francs pour
- elle; si elle est occupée, explique mon affaire à Florentine;
- et, à vous deux, trouvez-moi quelque figurante capable de
- jouer le rôle. J'ai eu le crâne écorné dans mon duel avec
- mon mangeur de succession qui a tortillé de l'œil. Je te
- raconterai ce coup-là. Ah! vieux, nous reverrons de beaux
- jours, et nous nous amuserons encore, ou l'Autre ne serait
- pas l'Autre. Si tu peux m'envoyer cinq cents cartouches, on
- les déchirera. Adieu, mon lapin, et allume ton cigare avec
- ma lettre. Il est bien entendu que la fille de l'officier
- viendra de Châteauroux, et aura l'air de demander des
- secours. J'espère cependant ne pas avoir besoin de recourir à
- ce moyen dangereux. Remets-moi sous les yeux de Mariette et
- de tous nos amis.»
-
-Agathe, instruite par une lettre de madame Hochon, accourut à Issoudun,
-et fut reçue par son frère qui lui donna l'ancienne chambre de
-Philippe. Cette pauvre mère, qui retrouva pour son fils maudit toute sa
-maternité, compta quelques jours heureux en entendant la bourgeoisie de
-la ville lui faire l'éloge du colonel.
-
---Après tout, ma petite, lui dit madame Hochon le jour de son arrivée,
-il faut que jeunesse se passe. Les légèretés des militaires du temps de
-l'Empereur ne peuvent pas être celles des fils de famille surveillés
-par leurs pères. Ah! si vous saviez tout ce que ce misérable Max se
-permettait ici, la nuit!... Issoudun, grâce à votre fils, respire et
-dort en paix. La raison est arrivée à Philippe un peu tard, mais elle
-est venue; comme il nous le disait, trois mois de prison au Luxembourg
-mettent du plomb dans la tête; enfin sa conduite ici enchante monsieur
-Hochon, et il y jouit de la considération générale. Si votre fils peut
-rester quelque temps loin des tentations de Paris, il finira par vous
-donner bien du contentement.
-
-En entendant ces consolantes paroles, Agathe laissa voir à sa marraine
-des yeux pleins de larmes heureuses.
-
-Philippe fit le bon apôtre avec sa mère, il avait besoin d'elle. Ce fin
-politique ne voulait recourir à Césarine que dans le cas où il serait
-un objet d'horreur pour mademoiselle Brazier. En reconnaissant dans
-Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise
-par son oncle, il voulait s'en servir préférablement à une Parisienne,
-capable de se faire épouser par le bonhomme. De même que Fouché dit
-à Louis XVIII de se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de
-donner une _Charte_, Philippe désirait rester couché dans les draps de
-Gilet; mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation
-qu'il venait de se faire en Berry; or, continuer Max auprès de la
-Rabouilleuse serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de
-la sienne. Il pouvait, sans se déshonorer, vivre chez son oncle et aux
-dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme; mais il ne pouvait
-avoir Flore que réhabilitée. Au milieu de tant de difficultés, stimulé
-par l'espoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan
-de faire sa tante de la Rabouilleuse. Aussi, dans ce dessein caché,
-dit-il à sa mère d'aller voir cette fille et de lui témoigner quelque
-affection en la traitant comme une belle-sœur.
-
---J'avoue, ma chère mère, fit-il en prenant un air cafard et regardant
-monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compagnie à la chère
-Agathe, que la façon de vivre de mon oncle est peu convenable, et il
-lui suffirait de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la
-considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame
-Rouget que la servante-maîtresse d'un vieux garçon? N'est-il pas plus
-simple d'acquérir par un contrat de mariage des droits définis que de
-menacer une famille d'exhérédation? Si vous, si monsieur Hochon, si
-quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser
-un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis mademoiselle Brazier
-serait heureuse en se voyant accueillie par vous comme une sœur, et par
-moi comme une tante.
-
-Le lit de mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par
-madame Hochon, qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables
-sentiments de Philippe. On parla du colonel dans tout Issoudun comme
-d'un homme excellent et d'un beau caractère, à cause surtout de sa
-conduite avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet
-père, son médecin, cet homme si puissant sur l'esprit d'un malade,
-la respectable madame Hochon, mue par l'esprit religieux, Agathe si
-douce et si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage
-avec Rouget. Quand, séduite à l'idée d'être madame Rouget, une digne
-et honnête bourgeoise, elle désira vivement se rétablir pour célébrer
-ce mariage, il ne fut pas difficile de lui faire comprendre qu'elle
-ne pouvait pas entrer dans la vieille famille des Rouget en mettant
-Philippe à la porte.
-
---D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n'est-ce pas à lui que vous
-devez cette haute fortune? Max ne vous aurait jamais laissée vous
-marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille, si vous avez
-des enfants, ne vengerez-vous pas Max? car les Bridau seront déshérités.
-
-Deux mois après le fatal événement, en février 1823, la malade,
-conseillée par tous ceux qui l'entouraient, priée par Rouget, reçut
-donc Philippe, dont la cicatrice la fit pleurer, mais dont les manières
-adoucies pour elle et presque affectueuses la calmèrent. D'après le
-désir de Philippe, on le laissa seul avec sa future tante.
-
---Ma chère enfant, lui dit le soldat, c'est moi qui dès le principe,
-ai conseillé votre mariage avec mon oncle; et, si vous y consentez, il
-aura lieu dès que vous serez rétablie...
-
---On me l'a dit, répondit-elle.
-
---Il est naturel que si les circonstances m'ont contraint à vous faire
-du mal, je veuille vous faire le plus de bien possible. La fortune,
-la considération et une famille valent mieux que ce que vous avez
-perdu. Mon oncle mort, vous n'eussiez pas été long-temps la femme de
-ce garçon, car j'ai su de ses amis qu'il ne vous réservait pas un
-beau sort. Tenez, ma chère petite, entendons-nous? nous vivrons tous
-heureux. Vous serez ma tante, et _rien que ma tante_. Vous aurez soin
-que mon oncle ne m'oublie pas dans son testament; de mon côté, vous
-verrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage...
-Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les
-gens les plus sensés, toute la ville vous conseille de faire cesser
-une position illégale, et personne ne vous en veut de me recevoir. On
-comprend que, dans la vie, les intérêts passent avant les sentiments.
-Vous serez, le jour de votre mariage, plus belle que vous n'avez
-jamais été. Votre indisposition en vous pâlissant vous a rendu de
-la distinction. Si mon oncle ne vous aimait pas follement, parole
-d'honneur, dit-il en se levant et lui baisant la main, vous seriez la
-femme du colonel Bridau.
-
-Philippe quitta la chambre en laissant dans l'âme de Flore ce dernier
-mot pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à cette
-fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds.
-Philippe venait de jouer en petit la scène que joue Richard III avec
-la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de cette scène montre
-que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur et
-y dissipe le deuil le plus réel, Voilà comment dans la vie privée la
-Nature se permet ce qui, dans les œuvres du génie, est le comble de
-l'Art; son moyen, à elle, est _l'intérêt_, qui est le génie de l'argent.
-
-Au commencement du mois d'avril 1823, la salle de Jean-Jacques Rouget
-offrit donc, sans que personne s'en étonnât, le spectacle d'un superbe
-dîner donné pour la signature du contrat de mariage de mademoiselle
-Flore Brazier avec le vieux célibataire. Les convives étaient monsieur
-Héron; les quatre témoins, messieurs Mignonnet, Carpentier, Hochon et
-Goddet père; le maire et le curé; puis Agathe Bridau, madame Hochon
-et son amie madame Borniche, c'est-à-dire les deux vieilles femmes
-qui faisaient autorité dans Issoudun. Aussi la future épouse fut-elle
-très-sensible à cette concession obtenue par Philippe de ces dames,
-qui y virent une marque de protection nécessaire à donner à une fille
-repentie. Flore fut d'une éblouissante beauté. Le curé, qui depuis
-quinze jours instruisait l'ignorante Rabouilleuse, devait lui faire
-faire le lendemain sa première communion. Ce mariage fut l'objet de cet
-article religieux publié dans le Journal du Cher à Bourges et dans le
-Journal de l'Indre à Châteauroux.
-
- «Issoudun.
-
- «Le mouvement religieux fait du progrès en Berry. Tous les
- amis de l'Église et les honnêtes gens de cette ville ont été
- témoins hier d'une cérémonie par laquelle un des principaux
- propriétaires du pays a mis fin à une situation scandaleuse
- et qui remontait à l'époque où la religion était sans
- force dans nos contrées. Ce résultat, dû au zèle éclairé
- des ecclésiastiques de notre ville, aura, nous l'espérons,
- des imitateurs, et fera cesser les abus des mariages non
- célébrés, contractés aux époques les plus désastreuses du
- régime révolutionnaire.
-
- »Il y a eu cela de remarquable dans le fait dont nous
- parlons, qu'il a été provoqué par les instances d'un colonel
- appartenant à l'ancienne armée, envoyé dans notre ville par
- l'arrêt de la Cour des Pairs, et à qui ce mariage peut faire
- perdre la succession de son oncle. Ce désintéressement est
- assez rare de nos jours pour qu'on lui donne de la publicité.»
-
-Par le contrat, Rouget reconnaissait à Flore cent mille francs de dot,
-et il lui assurait un douaire viager de trente mille francs. Après la
-noce, qui fut somptueuse, Agathe retourna la plus heureuse des mères
-à Paris, où elle apprit à Joseph et à Desroches ce qu'elle appela de
-bonnes nouvelles.
-
---Votre fils est un homme trop profond pour ne pas mettre la main sur
-cette succession, lui répondit l'avoué quand il eut écouté madame
-Bridau. Aussi vous et ce pauvre Joseph n'aurez-vous jamais un liard de
-la fortune de votre frère.
-
---Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre
-garçon, dit la mère, sa conduite à la Cour des Pairs est celle d'un
-grand politique, il a réussi à sauver bien des têtes!... Les erreurs de
-Philippe viennent de l'inoccupation où restaient ses grandes facultés;
-mais il a reconnu combien le défaut de conduite nuisait à un homme qui
-veut parvenir; et il a de l'ambition, j'en suis sûre; aussi ne suis-je
-pas la seule à prévoir son avenir. Monsieur Hochon croit fermement que
-Philippe a de belles destinées.
-
---Oh! s'il veut appliquer son intelligence profondément perverse à
-faire fortune, il arrivera, car il est capable de tout, et ces gens-là
-vont vite, dit Desroches.
-
---Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnêtes? demanda madame
-Bridau.
-
---Vous verrez! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera
-toujours l'homme de la rue Mazarine, l'assassin de madame Descoings, le
-voleur domestique; mais, soyez tranquille: il paraîtra très-honnête à
-tout le monde!
-
-Le lendemain du mariage, après le déjeuner, Philippe prit madame Rouget
-par le bras quand son oncle se fut levé pour aller s'habiller, car ces
-nouveaux époux étaient descendus, Flore en peignoir, le vieillard en
-robe de chambre.
-
---Ma belle-tante, dit-il en l'emmenant dans l'embrasure de la croisée,
-vous êtes maintenant de la famille. Grâce à moi, tous les notaires y
-ont passé. Ah! çà, pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu.
-Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée
-par moi mieux que par une duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans
-me donner le bras, et vous ne me quitterez point. Quant à ce qui peut
-se passer à la maison, je m'y tiendrai, sacrebleu, comme une araignée
-au centre de sa toile. Voici qui vous prouvera que je pouvais, pendant
-que vous étiez dans votre lit, hors d'état de remuer ni pied ni patte,
-vous faire mettre à la porte sans un sou. Lisez?
-
-Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfaite:
-
- «Mon cher enfant, Florentine, qui vient enfin de débuter à
- l'Opéra, dans la nouvelle salle, par un pas de trois avec
- Mariette et Tullia, n'a pas cessé de penser à toi, ainsi que
- Florine, qui définitivement a lâché Lousteau pour prendre
- Nathan. Ces deux matoises t'ont trouvé la plus délicieuse
- créature du monde, une petite fille de dix-sept ans, belle
- comme une Anglaise, l'air sage comme une lady qui fait ses
- farces, rusée comme Desroches, fidèle comme Godeschal; et
- Mariette l'a stylée en te souhaitant bonne chance. Il n'y
- a pas de femme qui puisse tenir contre ce petit ange sous
- lequel se cache un démon: elle saura jouer tous les rôles,
- empaumer ton oncle et le rendre fou d'amour. Elle a l'air
- céleste de la pauvre Coralie, elle sait pleurer, elle a une
- voix qui vous tire un billet de mille francs du cœur le plus
- granitique, et la luronne sable mieux que nous le vin de
- Champagne. C'est un sujet précieux; elle a des obligations
- à Mariette, et désire s'acquitter avec elle. Après avoir
- lampé la fortune de deux Anglais, d'un Russe, et d'un prince
- romain, mademoiselle Esther se trouve dans la plus affreuse
- gêne; tu lui donneras dix mille francs, elle sera contente.
- Elle vient de dire en riant:--Tiens, je n'ai jamais fricassé
- de bourgeois, ça me fera la main! Elle est bien connue de
- Finot, de Bixiou, de des Lupeaulx, de tout notre monde enfin.
- Ah! s'il y avait des fortunes en France, ce serait la plus
- grande courtisane des temps modernes. Ma rédaction sent
- Nathan, Bixiou, Finot qui sont à faire leurs bêtises avec
- cette susdite Esther, dans le plus magnifique appartement
- qu'on puisse voir, et qui vient d'être arrangé à Florine
- par le vieux lord Dudley, le vrai père de de Marsay, que la
- spirituelle actrice a _fait_, grâce au costume de son nouveau
- rôle. Tullia est toujours avec le duc de Rhétoré, Mariette
- est toujours avec le duc de Maufrigneuse; ainsi, à elles
- deux, elle t'obtiendront une remise de ta surveillance à la
- fête du Roi. Tâche d'avoir enterré l'oncle sous les roses
- pour la prochaine Saint-Louis, reviens avec l'héritage, et tu
- en mangeras quelque chose avec Esther et tes vieux amis qui
- signent en masse pour se rappeler à ton souvenir;
-
- »NATHAN, FLORINE, BIXIOU, FINOT, MARIETTE,
- FLORENTINE, GIROUDEAU, TULLIA.»
-
-La lettre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait
-l'effroi de son âme et de son corps. La tante n'osa regarder son neveu
-qui fixait sur elle deux yeux d'une expression terrible.
-
---J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez; mais je veux du
-retour. Je vous ai faite ma tante pour pouvoir vous épouser un jour.
-Vous valez bien Esther auprès de mon oncle. Dans un an d'ici, nous
-devons être à Paris, le seul pays où la beauté puisse vivre. Vous vous
-y amuserez un peu mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi,
-je rentrerai dans l'armée, je deviendrai général et vous serez alors
-une grande dame. Voilà votre avenir, travaillez-y... Mais je veux un
-gage de notre alliance. Vous me ferez donner, d'ici à un mois, la
-procuration générale de mon oncle, sous prétexte de vous débarrasser
-ainsi que lui des soins de la fortune. Je veux, un mois après, une
-procuration spéciale pour transférer son inscription. Une fois
-l'inscription en mon nom, nous aurons un intérêt égal à nous épouser un
-jour. Tout cela, ma belle tante, est net et clair. Entre nous, il ne
-faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage,
-tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée.
-
-Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand, un quart d'heure
-après, la Védie entra pour desservir, elle trouva sa maîtresse pâle
-et en moiteur, malgré la saison. Flore éprouvait la sensation d'une
-femme tombée au fond d'un précipice, elle ne voyait que ténèbres
-dans son avenir; et, sur ces ténèbres se dessinaient, comme dans un
-lointain profond, des choses monstrueuses, indistinctement aperçues
-et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid humide des souterrains.
-Elle avait instinctivement peur de cet homme, et néanmoins une
-voix lui criait qu'elle méritait de l'avoir pour maître. Elle ne
-pouvait rien contre sa destinée: Flore Brazier avait par décence un
-appartement chez le père Rouget; mais madame Rouget devait appartenir
-à son mari, elle se voyait ainsi privée du précieux libre arbitre que
-conserve une servante-maîtresse. Dans l'horrible situation où elle se
-trouvait, elle conçut l'espoir d'avoir un enfant; mais, durant ces
-cinq dernières années, elle avait rendu Jean-Jacques le plus caduque
-des vieillards. Ce mariage devait avoir pour le pauvre homme l'effet
-du second mariage de Louis XII. D'ailleurs la surveillance d'un homme
-tel que Philippe, qui n'avait rien à faire, car il quitta sa place,
-rendit toute vengeance impossible. Benjamin était un espion innocent
-et dévoué. La Védie tremblait devant Philippe. Flore se voyait seule
-et sans secours! Enfin, elle craignait de mourir; sans savoir comment
-Philippe arriverait à la tuer, elle devinait qu'une grossesse suspecte
-serait son arrêt de mort: le son de cette voix, l'éclat voilé de ce
-regard de joueur, les moindres mouvements de ce soldat, qui la traitait
-avec la brutalité la plus polie, la faisaient frissonner. Quant à la
-procuration demandée par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun
-était un héros, il l'eut dès qu'il la lui fallut; car Flore tomba sous
-la domination de cet homme comme la France était tombée sous celle de
-Napoléon. Semblable au papillon qui s'est pris les pattes dans la cire
-incandescente d'une bougie, Rouget dissipa rapidement ses dernières
-forces.
-
-En présence de cette agonie, le neveu restait impassible et froid comme
-les diplomates, en 1814, pendant les convulsions de la France impériale.
-
-Philippe, qui ne croyait guère en Napoléon II, écrivit alors au
-Ministre de la Guerre la lettre suivante que Mariette fit remettre par
-le duc de Maufrigneuse.
-
- «Monseigneur,
-
- »Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après
- lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis libre
- d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Excellence
- daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le Roi pensera
- qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à celle du
- Royaume. Le Roi, qui a trouvé naturel que son aide-de-camp,
- le général Rapp, pleurât son ancien maître, aura sans doute
- de l'indulgence pour moi: Napoléon fut mon bienfaiteur.
-
- »Je supplie donc Votre Excellence de prendre en considération
- la demande que je lui adresse d'un emploi dans mon grade, en
- l'assurant ici de mon entière soumission. C'est assez vous
- dire, Monseigneur, que le Roi trouvera en moi le plus fidèle
- sujet.
-
- »Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai
- l'honneur d'être,
-
- »De Votre Excellence,
-
- »Le très-soumis et très-humble serviteur,
-
- PHILIPPE BRIDAU,
-
- Ancien chef d'escadron aux Dragons de la Garde, officier
- de la Légion d'Honneur, en surveillance sous la Haute
- Police à Issoudun.»
-
-A cette lettre était jointe une demande en permission de séjour à
-Paris pour affaires de famille, à laquelle monsieur Mouilleron annexa
-des lettres du Maire, du Sous-Préfet et du commissaire de police
-d'Issoudun, qui tous donnaient les plus grands éloges à Philippe, en
-s'appuyant sur l'article fait à propos du mariage de son oncle.
-
-Quinze jours après, au moment de l'Exposition, Philippe reçut la
-permission demandée et une lettre où le Ministre de la Guerre lui
-annonçait que, d'après les ordres du Roi, il était, pour première
-grâce, rétabli comme lieutenant-colonel dans les cadres de l'armée.
-
-Philippe vint à Paris avec sa tante et le vieux Rouget, qu'il mena,
-trois jours après son arrivée, au Trésor, y signer le transfert de
-l'inscription, qui devint alors sa propriété. Ce moribond fut, ainsi
-que la Rabouilleuse, plongé par leur neveu dans les joies excessives de
-la société si dangereuse des infatigables actrices, des journalistes,
-des artistes et des femmes équivoques où Philippe avait déjà dépensé
-sa jeunesse, et où le vieux Rouget trouva des Rabouilleuses à en
-mourir. Giroudeau se chargea de procurer au père Rouget l'agréable
-mort illustrée plus tard, dit-on, par un maréchal de France. Lolotte,
-une des plus belles _marcheuses_ de l'Opéra, fut l'aimable assassin
-de ce vieillard. Rouget mourut après un souper splendide donné par
-Florentine, il fut donc assez difficile de savoir qui du souper, qui de
-mademoiselle Lolotte avait achevé ce vieux Berrichon. Lolotte rejeta
-cette mort sur une tranche de pâté de foie gras; et, comme l'œuvre
-de Strasbourg ne pouvait répondre, il passe pour constant que le
-bonhomme est mort d'indigestion. Madame Rouget se trouva dans ce monde
-excessivement décolleté comme dans son élément; mais Philippe lui donna
-pour chaperon Mariette qui ne laissa pas faire de sottises à cette
-veuve, dont le deuil fut orné de quelques galanteries.
-
-En octobre 1823, Philippe revint à Issoudun muni de la procuration
-de sa tante, pour liquider la succession de son oncle, opération qui
-se fit rapidement, car il était à Paris en janvier 1824 avec seize
-cent mille francs, produit net et liquide des biens de défunt son
-oncle, sans compter les précieux tableaux qui n'avaient jamais quitté
-la maison du vieil Hochon. Philippe mit ses fonds dans la maison
-Mongenod et fils, où se trouvait le jeune Baruch Borniche, et sur la
-solvabilité, sur la probité de laquelle le vieil Hochon lui avait donné
-des renseignements satisfaisants. Cette maison prit les seize cent
-mille francs à six pour cent d'intérêt par an, avec la condition d'être
-prévenue trois mois d'avance en cas de retrait des fonds.
-
-Un beau jour, Philippe vint prier sa mère d'assister à son mariage,
-qui eut pour témoins Giroudeau, Finot, Nathan et Bixiou. Par le
-contrat, madame veuve Rouget, dont l'apport consistait en un million
-de francs, faisait donation à son futur époux de ses biens dans le cas
-où elle décéderait sans enfants. Il n'y eut ni billets de faire part,
-ni fête, ni éclat, car Philippe avait ses desseins: il logea sa femme
-rue Saint-Georges, dans un appartement que Lolotte lui vendit tout
-meublé, que madame Bridau la jeune trouva délicieux, et où l'époux
-mit rarement les pieds. A l'insu de tout le monde, Philippe acheta
-pour deux cent cinquante mille francs, rue de Clichy, dans un moment
-où personne ne soupçonnait la valeur que ce quartier devait un jour
-acquérir, un magnifique hôtel sur le prix duquel il donna cinquante
-mille écus de ses revenus, en prenant deux ans pour payer le surplus.
-Il y dépensa des sommes énormes en arrangements intérieurs et en
-mobilier, car il y consacra ses revenus pendant deux ans. Les superbes
-tableaux restaurés, estimés à trois cent mille francs, y brillèrent de
-tout leur éclat.
-
-L'avénement de Charles X avait mis encore plus en faveur qu'auparavant
-la famille du duc de Chaulieu, dont le fils aîné, le duc de Rhétoré,
-voyait souvent Philippe chez Tullia. Sous Charles X, la branche
-aînée de la maison de Bourbon se crut définitivement assise sur le
-trône, et suivit le conseil que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait
-précédemment donné de s'attacher les militaires de l'Empire. Philippe,
-qui sans doute fit de précieuses révélations sur les complots de 1820
-et 1822, fut nommé lieutenant-colonel dans le régiment du duc de
-Maufrigneuse. Ce charmant grand seigneur se regardait comme obligé
-de protéger un homme à qui il avait enlevé Mariette. Le corps de
-ballet ne fut pas étranger à cette nomination. On avait d'ailleurs
-décidé dans la sagesse du conseil secret de Charles X de faire prendre
-à Monseigneur le Dauphin une légère couleur de libéralisme. Mons
-Philippe, devenu quasiment le menin du duc de Maufrigneuse, fut donc
-présenté non-seulement au Dauphin, mais encore à la Dauphine à qui ne
-déplaisaient pas les caractères rudes et les militaires connus par leur
-fidélité. Philippe jugea très-bien le rôle du Dauphin, et il profita
-de la première mise en scène de ce libéralisme postiche, pour se faire
-nommer aide-de-camp d'un Maréchal très-bien en cour.
-
-En janvier 1827, Philippe, qui passa dans la Garde Royale
-lieutenant-colonel au régiment que le duc de Maufrigneuse y commandait
-alors, sollicita la faveur d'être anobli. Sous la Restauration,
-l'anoblissement devint un quasi-droit pour les roturiers qui servaient
-dans la Garde. Le colonel Bridau, qui venait d'acheter la terre de
-Brambourg, demanda la faveur de l'ériger en majorat au titre de comte.
-Il obtint cette grâce en mettant à profit ses liaisons dans la société
-la plus élevée, où il se produisait avec un faste de voitures et de
-livrées, enfin dans une tenue de grand seigneur. Dès que Philippe,
-lieutenant-colonel du plus beau régiment de cavalerie de la Garde,
-se vit désigné dans l'Almanach sous le nom de comte de Brambourg, il
-hanta beaucoup la maison du lieutenant-général d'artillerie comte de
-Soulanges, en faisant la cour à la plus jeune fille, mademoiselle
-Amélie de Soulanges. Insatiable et appuyé par les maîtresses de tous
-les gens influents, Philippe sollicitait l'honneur d'être un des
-aides-de-camp de Monseigneur le Dauphin. Il eut l'audace de dire à la
-Dauphine «qu'un vieil officier blessé sur plusieurs champs de bataille
-et qui connaissait la grande guerre, ne serait pas, dans l'occasion,
-inutile à Monseigneur.» Philippe, qui sut prendre le ton de toutes
-les courtisaneries, fut dans ce monde supérieur ce qu'il devait être,
-comme il avait su se faire Mignonnet à Issoudun. Il eut d'ailleurs
-un train magnifique, il donna des fêtes et des dîners splendides, en
-n'admettant dans son hôtel aucun de ses anciens amis dont la position
-eût pu compromettre son avenir. Aussi fut-il impitoyable pour les
-compagnons de ses débauches. Il refusa net à Bixiou de parler en faveur
-de Giroudeau qui voulut reprendre du service, quand Florentine le lâcha.
-
---C'est un homme sans mœurs! dit Philippe.
-
---Ah! voilà ce qu'il a répondu de moi, s'écria Giroudeau, moi qui l'ai
-débarrassé de son oncle.
-
---Nous le repincerons, dit Bixiou.
-
-Philippe voulait épouser mademoiselle Amélie de Soulanges, devenir
-général, et commander un des régiments de la Garde Royale. Il demanda
-tant de choses, que, pour le faire taire, on le nomma commandeur de
-la Légion-d'Honneur et commandeur de Saint-Louis. Un soir, Agathe et
-Joseph, revenant à pied par un temps de pluie, virent Philippe passant
-en uniforme, chamarré de ses cordons, campé dans le coin de son beau
-coupé garni de soie jaune, dont les armoiries étaient surmontées d'une
-couronne de comte, allant à une fête de l'Élysée-Bourbon; il éclaboussa
-sa mère et son frère en les saluant d'un geste protecteur.
-
---Va-t-il, va-t-il, ce drôle-là? dit Joseph à sa mère. Néanmoins il
-devrait bien nous envoyer autre chose que de la boue au visage.
-
---Il est dans une si belle position, si haute, qu'il ne faut pas lui
-en vouloir de nous oublier, dit madame Bridau. En montant une côte si
-rapide, il a tant d'obligations à remplir, il a tant de sacrifices à
-faire, qu'il peut bien ne pas venir nous voir, tout en pensant à nous.
-
---Mon cher, dit un soir le duc de Maufrigneuse au nouveau comte de
-Brambourg, je suis sûr que votre demande sera prise en bonne part; mais
-pour épouser Amélie de Soulanges, il faudrait que vous fussiez libre.
-Qu'avez-vous fait de votre femme?...
-
---Ma femme?... dit Philippe avec un geste, un regard et un accent
-qui furent devinés plus tard par Frédérick-Lemaître dans un de ses
-plus terribles rôles. Hélas! j'ai la triste certitude de ne pas la
-conserver. Elle n'a pas huit jours à vivre. Ah! mon cher Duc, vous
-ignorez ce qu'est une mésalliance! une femme qui était cuisinière, qui
-a les goûts d'une cuisinière et qui me déshonore, car je suis bien à
-plaindre. Mais j'ai eu l'honneur d'expliquer ma position à madame la
-Dauphine. Il s'est agi, dans le temps, de sauver un million que mon
-oncle avait laissé par testament à cette créature. Heureusement, ma
-femme a donné dans les liqueurs; à sa mort, je deviens maître d'un
-million confié à la maison Mongenod; j'ai de plus trente mille francs
-dans les cinq, et mon majorat qui vaut quarante mille livres de rente.
-Si, comme tout le fait supposer, monsieur de Soulanges a le bâton de
-maréchal, je suis en mesure, avec le titre de comte de Brambourg,
-de devenir général et pair de France. Ce sera la retraite d'un
-aide-de-camp du Dauphin.
-
-Après le Salon de 1823, le premier peintre du Roi, l'un des plus
-excellents hommes de ce temps, avait obtenu pour la mère de Joseph
-un bureau de loterie aux environs de la Halle. Plus tard, Agathe put
-fort heureusement permuter, sans avoir de soulte à payer, avec le
-titulaire d'un bureau situé rue de Seine, dans une maison où Joseph
-prit son atelier. A son tour, la veuve eut un gérant et ne coûta
-plus rien à son fils. Or, en 1828, quoique directrice d'un excellent
-bureau de loterie qu'elle devait à la gloire de Joseph, madame Bridau
-ne croyait pas encore à cette gloire excessivement contestée comme
-le sont toutes les vraies gloires. Le grand peintre, toujours aux
-prises avec ses passions, avait d'énormes besoins; il ne gagnait pas
-assez pour soutenir le luxe auquel l'obligeaient ses relations dans
-le monde aussi bien que sa position distinguée dans la jeune École.
-Quoique puissamment soutenu par ses amis du Cénacle, par mademoiselle
-Des Touches, il ne plaisait pas au Bourgeois. Cet être, de qui vient
-l'argent aujourd'hui, ne délie jamais les cordons de sa bourse pour les
-talents mis en question, et Joseph voyait contre lui les classiques,
-l'Institut, et les critiques qui relevaient de ces deux puissances.
-Enfin le comte de Brambourg faisait l'étonné quand on lui parlait
-de Joseph. Ce courageux artiste, quoique appuyé par Gros et par
-Gérard, qui lui firent donner la croix au Salon de 1827, avait peu de
-commandes. Si le Ministère de l'Intérieur et la Maison du Roi prenaient
-difficilement ses grandes toiles, les marchands et les riches étrangers
-s'en embarrassaient encore moins. D'ailleurs, Joseph s'abandonne, comme
-on sait, un peu trop à la fantaisie, et il en résulte des inégalités
-dont profitent ses ennemis pour nier son talent.
-
---La grande peinture est bien malade, lui disait son ami Pierre Grassou
-qui faisait des croûtes au goût de la Bourgeoisie dont les appartements
-se refusent aux grandes toiles.
-
---Il te faudrait toute une cathédrale à peindre, lui répétait Schinner,
-tu réduiras la critique au silence par une grande œuvre.
-
-Ces propos effrayants pour la bonne Agathe corroboraient le jugement
-qu'elle avait porté tout d'abord sur Joseph et sur Philippe. Les faits
-donnaient raison à cette femme restée provinciale: Philippe, son enfant
-préféré, n'était-il pas enfin le grand homme de la famille? elle voyait
-dans les premières fautes de ce garçon les écarts du génie; Joseph,
-de qui les productions la trouvaient insensible, car elle les voyait
-trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissait pas
-plus avancé en 1828 qu'en 1816. Le pauvre Joseph devait de l'argent,
-il pliait sous le poids de ses dettes, _il avait pris un état ingrat,
-qui ne rapportait rien_. Enfin, Agathe ne concevait pas pourquoi l'on
-avait donné la décoration à Joseph. Philippe devenu comte, Philippe
-assez fort pour ne plus aller au jeu, l'invité des fêtes de Madame, ce
-brillant colonel qui, dans les revues ou dans les cortéges, défilait
-revêtu d'un magnifique costume et chamarré de deux cordons rouges,
-réalisait les rêves maternels d'Agathe. Un jour de cérémonie publique,
-Philippe avait effacé l'odieux spectacle de sa misère sur le quai
-de l'École, en passant devant sa mère au même endroit, en avant du
-Dauphin, avec des aigrettes à son schapska, avec un dolman brillant
-d'or et de fourrures! Devenue pour l'artiste une espèce de sœur grise
-dévouée, Agathe ne se sentait mère que pour l'audacieux aide-de-camp de
-Son Altesse Royale Monseigneur le Dauphin! Fière de Philippe, elle lui
-devrait bientôt l'aisance, elle oubliait que le bureau de loterie dont
-elle vivait lui venait de Joseph.
-
-Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si tourmenté par le total du
-mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les Arts,
-elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la
-maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de
-jamais demander un liard à Joseph. Aussi n'avait-elle pas d'argent;
-mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle
-attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite de son fils;
-elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par avance
-du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph, dont l'opinion sur
-Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches.
-
-A l'insu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante:
-
- «A Monsieur le comte de Brambourg.
-
- «Mon cher Philippe, tu n'as pas accordé le plus petit
- souvenir à ta mère en cinq ans! Ce n'est pas bien. Tu devrais
- te rappeler un peu le passé, ne fût-ce qu'à cause de ton
- excellent frère. Aujourd'hui Joseph est dans le besoin,
- tandis que tu nages dans l'opulence; il travaille pendant que
- tu voles de fêtes en fêtes. Tu possèdes à toi seul la fortune
- de mon frère. Enfin, tu aurais, à entendre le petit Borniche,
- deux cent mille livres de rente. Eh! bien, viens voir Joseph?
- Pendant ta visite, mets dans la tête de mort une vingtaine
- de billets de mille francs: tu nous les dois, Philippe;
- néanmoins, ton frère se croira ton obligé, sans compter le
- plaisir que tu feras à ta mère
-
- »Agathe BRIDAU (née Rouget).»
-
-Deux jours après, la servante apporta dans l'atelier, où la pauvre
-Agathe venait de déjeuner avec Joseph, la terrible lettre suivante:
-
- «Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle Amélie de
- Soulanges en lui apportant des coquilles de noix, quand, sous
- le nom de comte de Brambourg, il y a celui de
-
- »Votre fils,
-
- »PHILIPPE BRIDAU.»
-
-En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier,
-Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant,
-et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut
-à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait
-avec rage une esquisse, il pencha la tête en dehors de sa toile pour
-voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lâcha
-palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre! Il prit
-Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appartement, et
-envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph
-put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse
-qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser cette réponse
-dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette
-pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence
-maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de
-se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines
-que dura non pas la maladie, mais l'agonie de cette pauvre femme. En
-effet, Bianchon, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le
-dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour.
-
---A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se
-trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort le moins amère
-possible.
-
-Agathe se sentit d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama,
-le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son
-confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui,
-quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce
-qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.
-
---En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? Ne l'aimé-je pas de toute mon
-âme? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute?
-Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps
-de la réparer?
-
---Non, dit le vieillard d'une voix douce. Hélas! votre vie paraît être
-pure et votre âme semble être sans tache; mais l'œil de Dieu, pauvre
-créature affligée, est plus pénétrant que celui de ses ministres! J'y
-vois clair un peu trop tard, car vous m'avez abusé moi-même.
-
-En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu
-jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe
-se dressa sur son lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et
-d'inquiétude.
-
---Dites! dites, s'écria-t-elle.
-
---Consolez-vous! reprit le vieux prêtre. A la manière dont vous êtes
-punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère ici-bas que
-pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards
-favorables, ils seront repétris dans l'Humanité jusqu'à ce qu'ils
-soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils
-arriveront à la maturité des fruits célestes. Votre vie, ma fille, n'a
-été qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes
-creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaibli
-en nous. Vous avez donné votre cœur à un monstre en qui vous avez vu
-votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est
-votre gloire véritable! Vous avez été si profondément injuste que
-vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant: vous tenez votre
-existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment
-pillée. Le fils pauvre, qui vous aime sans être récompensé par une
-tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien; tandis que le
-riche, qui n'a jamais songé à vous et qui vous méprise, souhaite votre
-mort.
-
---Oh! pour cela!... dit-elle.
-
---Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les
-espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes! Femme, vos
-souffrances et vos tourments vous annoncent que vous jouirez de la
-paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a
-jamais été diminuée par les injustices de votre préférence maternelle,
-aimez-le donc bien! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers
-jours; enfin, priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous.
-
-Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère
-embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Éclairée
-par ce trait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit
-en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de
-ce repentir d'une créature en faute, uniquement par ignorance, qu'il
-sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre
-de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était
-allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au payement de
-ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en
-croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans
-être vu de la malade.
-
-Un sanglot entrecoupé par ces mots:--Me pardonnera-t-il? fit lever
-Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au
-délire qui précède la mort.
-
---Qu'as-tu, ma mère? lui dit-il effrayé de voir les yeux rougis de
-pleurs et la figure accablée de la malade.
-
---Ah! Joseph! me pardonneras-tu, mon enfant? s'écria-t-elle.
-
---Eh! quoi? dit l'artiste.
-
---Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être...
-
---En voilà une charge? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé?...
-Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu
-pas ma femme de ménage? est-ce que je ne te vois pas tous les jours?
-Est-ce que je n'entends pas ta voix? Est-ce que tu n'es pas la douce
-et l'indulgente compagne de ma vie misérable? Tu ne comprends pas la
-peinture?... Eh! mais ça ne se donne pas! Et moi qui disais hier à
-Grassou:--Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une
-bonne mère; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a
-soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre
-embarras...
-
---Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi! et je ne te rendais pas tendresse
-pour tendresse. Ah! comme je voudrais vivre!... donne-moi ta main?...
-
-Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et
-le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux
-resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à
-Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, fut si frappé
-de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour
-lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants
-serrée, en disant comme un insensé:--O ma mère! ma mère!
-
---Ah! je me sens pardonnée! dit-elle. Dieu doit confirmer le pardon
-d'un enfant à sa mère!
-
---Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit: je me
-sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en
-replaçant sa mère sur l'oreiller.
-
-Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort
-chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des
-mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait
-que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère
-ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien; et, soutenue
-par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces
-mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien,
-Fulgence Ridal, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à
-Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la
-malade.
-
---Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur!
-s'écria-t-elle un soir en entendant une discussion sur un tableau.
-
-De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère; il ne quitta pas la
-chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette
-tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand
-peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes
-qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère
-furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être: des anges
-qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières
-et répandant des pleurs; mais en s'unissant à lui par la pensée et par
-l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent,
-Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans
-ce cœur, et dit un jour à d'Arthez:--Elle a trop aimé ce brigand de
-Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir...
-
-Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien
-que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet infâme parvenu
-qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin
-d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé
-d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope,
-Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission.
-Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui
-le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le
-colonel se mit à rire.
-
---Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul
-service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus
-tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec
-mademoiselle de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera
-ma position. Tu comprends très-bien que je voudrais enterrer le nom
-de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père-Lachaise!... Mon
-frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop
-d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi! Voyons?...
-si tu devenais député, tu as une fière _platine_, tu serais craint
-comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des
-Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'mère Descoings
-vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme qui ressemblait
-à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la
-présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer? Tu
-souhaiterais, sacrebleu! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée
-dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre
-chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser
-voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera
-grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il
-ne sera pas mon fils.
-
-Il sonna, vint le valet de chambre auquel il dit:--Mon ami déjeune avec
-moi, sers-nous un petit déjeuner fin.
-
---Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère,
-reprit Bixiou. Qu'est-ce que cela te coûterait d'avoir l'air d'aimer la
-pauvre femme pendant quelques heures?...
-
---Ouitch! dit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je
-suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut,
-à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph!...
-Merci.
-
-Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid
-jusque dans l'âme.
-
---Philippe sait-il que je suis malade? dit Agathe d'une voix dolente le
-soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission.
-
-Joseph sortit étouffé par ses larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait
-au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il
-répondit:--Hélas! mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un fils!...
-
-En entendant ce mot qu'elle comprit, Agathe eut une crise par laquelle
-commença son agonie. Elle mourut vingt heures après.
-
-Dans le délire qui précéda sa mort, ce mot:--De qui donc Philippe
-tient-il?... lui échappa.
-
-Joseph mena seul le convoi de sa mère. Philippe était allé, pour
-affaire de service, à Orléans, chassé de Paris par la lettre suivante
-que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir:
-
- «Monstre, ma pauvre mère est morte du saisissement que ta
- lettre lui a causé, prends le deuil; mais fais-toi malade:
- je ne veux pas que son assassin soit à mes côtés devant son
- cercueil.
-
- »JOSEPH B.»
-
-Le peintre, qui ne se sentit plus le courage de peindre, quoique
-peut-être sa profonde douleur exigeât l'espèce de distraction mécanique
-apportée par le travail, fut entouré de ses amis qui s'entendirent pour
-ne jamais le laisser seul. Donc, Bixiou, qui aimait Joseph autant
-qu'un railleur peut aimer quelqu'un, faisait, quinze jours après le
-convoi, partie des amis groupés dans l'atelier. En ce moment, la
-servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée,
-dit-elle, par une vieille femme qui attendait une réponse chez le
-portier.
-
- «Monsieur,
-
- »Vous à qui je n'ose donner le nom de frère, je dois
- m'adresser à vous, ne fût-ce qu'à cause du nom que je porte...
-
-Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto.
-Ces mots: _comtesse Flore de Brambourg_, le firent frissonner, car il
-pressentit quelque horreur inventée par son frère.
-
---Ce brigand-là, dit-il, _ferait_ le diable _au même_! Et ça passe pour
-un homme d'honneur! Et ça se met un tas de coquillages autour du cou!
-Et ça fait la roue à la cour au lieu d'être étendu sur la roue! Et ce
-roué se nomme monsieur le comte!
-
---Et il y en a beaucoup comme ça! dit Bixiou.
-
---Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son
-tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale, elle m'aurait fait
-couper le cou comme à son poulet, sans dire: Il est innocent!...
-
-Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et
-la lut à haute voix...
-
- »Est-il convenable que madame la comtesse Bridau de
- Brambourg, quels que puissent être ses torts, aille mourir à
- l'hôpital? Si tel est mon destin, si telle est la volonté de
- monsieur le Comte et la vôtre, qu'elle s'accomplisse; mais
- alors, vous qui êtes l'ami du docteur Bianchon, obtenez-moi
- sa protection pour entrer dans un hôpital. La personne qui
- vous apportera cette lettre, monsieur, est allée onze jours
- de suite à l'hôtel de Brambourg, rue de Clichy, sans pouvoir
- obtenir un secours de mon mari. L'état dans lequel je suis ne
- me permet pas de faire appeler un avoué afin d'entreprendre
- d'obtenir judiciairement ce qui m'est dû pour mourir en
- paix. D'ailleurs, rien ne peut me sauver, je le sais. Aussi,
- dans le cas où vous ne voudriez pas vous occuper de votre
- malheureuse belle-sœur, donnez-moi l'argent nécessaire pour
- avoir de quoi mettre fin à mes jours; car, je le vois,
- monsieur votre frère veut ma mort, il l'a toujours voulue.
- Quoiqu'il m'ait dit qu'il avait trois moyens sûrs pour tuer
- une femme, je n'ai pas eu l'intelligence de prévoir celui
- dont il s'est servi.
-
- »Dans le cas où vous voudriez m'honorer d'un secours, et
- juger par vous-même de la misère où je suis, je demeure rue
- du Houssay, au coin de la rue Chantereine, au cinquième. Si
- demain je ne paye pas mes loyers arriérés, il faut sortir! Et
- où aller, monsieur?... Puis-je me dire
-
- »Votre belle-sœur,
-
- »Comtesse FLORE DE BRAMBOURG.»
-
---Quelle fosse pleine d'infamies! dit Joseph, qu'est-ce qu'il y a
-là-dessous?
-
---Faisons d'abord venir la femme, ça doit être une fameuse préface de
-l'histoire, dit Bixiou.
-
-[Illustration: BIXIOU.
-
-«Votre nom?» dit Joseph, pendant que Bixiou croquait la femme appuyée
-sur un parapluie, etc., etc.
-
-UN MÉNAGE DE GARÇON.]
-
-Un instant après, apparut une femme que Bixiou désigna par ces mots:
-des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et de
-vieilles robes les unes sur les autres, bordées de boue à cause de
-la saison, tout cela monté sur de grosses jambes à pieds épais, mal
-enveloppés de bas rapiécés et de souliers qui dégorgeaient l'eau par
-leurs lézardes. Au-dessus de ce monceau de guenilles s'élevait une de
-ces têtes que Charlet a données à ses balayeuses, et caparaçonnée d'un
-affreux foulard usé jusque dans ses plis.
-
---Votre nom? dit Joseph pendant que Bixiou croquait la femme appuyée
-sur un parapluie de l'an II de la République.
-
---Madame Gruget, pour vous servir. J'ai _évu_ des rentes, mon petit
-monsieur, dit-elle à Bixiou dont le rire sournois l'offensa. Si ma
-pôv'fille n'avait pas eu l'accident d'aimer trop quelqu'un, je serais
-autrement que me voilà. Elle s'est jetée à l'eau, sous votre respect,
-ma pôv'Ida! J'ai donc _évu_ la bêtise de nourrir un quaterne; c'est
-pourquoi, mon cher monsieur, à soixante-dix-sept ans, je garde les
-malades à raison de dix sous par jour, et nourrie...
-
---Pas habillée! dit Bixiou. Ma grand'mère s'habillait, elle! en
-nourrissant son petit bonhomme de terne.
-
---Mais, sur mes dix sous, il faut payer un garni...
-
---Qu'est-ce qu'elle a, la dame que vous gardez?
-
---Elle n'a rien, monsieur, en fait de monnaie, s'entend! car elle a une
-maladie à faire trembler les médecins... Elle me doit soixante jours,
-voilà pourquoi je continue à la garder. Le mari, qui est un comte, car
-elle est comtesse, me payera sans doute mon mémoire quand elle sera
-morte; _pour lorsse_, je lui ai donc avancé tout ce que j'avais... mais
-je n'ai plus rien: j'ai mis tous mes effets au _mau pi-é-té_!... Elle
-me doit quarante-sept francs douze sous, outre mes trente francs de
-garde; et comme elle veut se faire périr avec du charbon: Ça n'est pas
-bien, que je lui dis... _même_ que j'ai dit à la portière de la veiller
-pendant que je m'absente, parce qu'elle est _capable_ de se jeter par
-la croisée.
-
---Mais qu'a-t-elle? dit Joseph.
-
---Ah! monsieur, le médecin des sœurs est venu, mais rapport à la
-maladie, fit madame Gruget en prenant un air pudibond, il a dit qu'il
-fallait la porter à l'hospice... le cas est mortel.
-
---Nous y allons, fit Bixiou.
-
---Tenez, dit Joseph, voilà dix francs.
-
-Après avoir plongé la main dans la fameuse tête de mort pour prendre
-toute sa monnaie, le peintre alla rue Mazarine, monta dans un fiacre,
-et se rendit chez Bianchon qu'il trouva très-heureusement chez lui;
-pendant que, de son côté, Bixiou courait, rue de Bussy, chercher leur
-ami Desroches. Les quatre amis se retrouvèrent une heure après rue du
-Houssay.
-
---Ce Méphistophélès à cheval nommé Philippe Bridau, dit Bixiou à
-ses trois amis en montant l'escalier, a drôlement mené sa barque
-pour se débarrasser de sa femme. Vous savez que notre ami Lousteau,
-très-heureux de recevoir un billet de mille francs par mois de
-Philippe, a maintenu madame Bridau dans la société de Florine,
-de Mariette, de Tullia, de la Val-Noble. Quand Philippe a vu sa
-Rabouilleuse habituée à la toilette et aux plaisirs coûteux, il ne lui
-a plus donné d'argent, et l'a laissée s'en procurer... vous comprenez
-comment? Philippe, au bout de dix-huit mois, a fait ainsi descendre
-sa femme, de trimestre en trimestre, toujours un peu plus bas; enfin,
-au moyen d'un jeune sous-officier superbe, il lui a donné le goût des
-liqueurs. A mesure qu'il s'élevait, sa femme descendait, et la comtesse
-est maintenant dans la boue. Cette fille, née aux champs, a la vie
-dure, je ne sais pas comment Philippe s'y est pris pour se débarrasser
-d'elle. Je suis curieux d'étudier ce petit drame-là, car j'ai à me
-venger du camarade. Hélas! mes amis! dit Bixiou d'un ton qui laissait
-ses trois compagnons dans le doute s'il plaisantait ou s'il parlait
-sérieusement, il suffit de livrer un homme à un vice pour se défaire
-de lui. _Elle aimait trop le bal et c'est ce qui l'a tuée!...._ a dit
-Hugo. Voilà! Ma grand'mère aimait la loterie et Philippe l'a tuée par
-la loterie! Le père Rouget aimait la gaudriole et Lolotte l'a tué!
-Madame Bridau, pauvre femme, aimait Philippe, elle a péri par lui!...
-Le Vice! le Vice! mes amis!... Savez-vous ce qu'est le Vice? c'est
-le Bonneau de la mort!
-
---Tu mourras donc d'une plaisanterie! dit en souriant Desroches à
-Bixiou.
-
-[Illustration: Bénard et Cie, Damiette, 2.
-
-MADAME GRUGET
-
-... Des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et
-de vieilles robes les unes sur les autres; etc.]
-
-A partir du quatrième étage, les jeunes gens montèrent un de ces
-escaliers droits qui ressemblent à des échelles, et par lesquels on
-grimpe à certaines mansardes dans les maisons de Paris. Quoique Joseph,
-qui avait vu Flore si belle, s'attendît à quelque affreux contraste,
-il ne pouvait pas imaginer le hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux
-d'artiste. Sous l'angle aigu d'une mansarde, sans papier de tenture,
-et sur un lit de sangle dont le maigre matelas était rempli de bourre
-peut-être, les trois jeunes gens aperçurent une femme, verte comme une
-noyée de deux jours, et maigre comme l'est une étique deux heures avant
-sa mort. Ce cadavre infect avait une méchante rouennerie à carreaux
-sur sa tête dépouillée de cheveux. Le tour des yeux caves était rouge
-et les paupières étaient comme des pellicules d'œuf. Quant à ce
-corps, jadis si ravissant, il n'en restait qu'une ignoble ostéologie.
-A l'aspect des visiteurs, Flore serra sur sa poitrine un lambeau de
-mousseline qui avait dû être un petit rideau de croisée, car il était
-bordé de rouille par le fer de la tringle. Les jeunes gens virent pour
-tout mobilier deux chaises, une méchante commode sur laquelle une
-chandelle était fichée dans une pomme de terre, des plats épars sur
-le carreau, et un fourneau de terre dans le coin d'une cheminée sans
-feu. Bixiou remarqua le reste du cahier de papier acheté chez l'épicier
-pour écrire la lettre que les deux femmes avaient sans doute ruminée en
-commun. Le mot dégoûtant ne serait que le positif dont le superlatif
-n'existe pas et avec lequel il faudrait exprimer l'impression causée
-par cette misère. Quand la moribonde aperçut Joseph, deux grosses
-larmes roulèrent sur ses joues.
-
---Elle peut encore pleurer! dit Bixiou. Voilà un spectacle un peu
-drôle: des larmes sortant d'un jeu de dominos! Ça nous explique le
-miracle de Moïse.
-
---Est-elle assez desséchée?... dit Joseph.
-
---Au feu du repentir, dit Flore. Eh! je ne peux pas avoir de prêtre,
-je n'ai rien, pas même un crucifix pour voir l'image de Dieu!... Ah!
-monsieur, s'écria-t-elle en levant ses bras qui ressemblaient à deux
-morceaux de bois sculpté, je suis bien coupable, mais Dieu n'a jamais
-puni personne comme je le suis!... Philippe a tué Max qui m'avait
-conseillé des choses horribles, et _il_ me tue aussi. Dieu se sert de
-_lui_ comme d'un fléau!... Conduisez-vous bien, car nous avons tous
-notre Philippe.
-
---Laissez-moi seul avec elle, dit Bianchon, que je sache si la maladie
-est guérissable.
-
---Si on la guérissait, Philippe Bridau crèverait de rage, dit
-Desroches; aussi vais-je faire constater l'état dans lequel se trouve
-sa femme; il ne l'a pas fait condamner comme adultère, elle jouit de
-tous ses droits d'épouse; il aura le scandale d'un procès. Nous allons
-d'abord faire transporter madame la comtesse dans la maison de santé
-du docteur Dubois, rue du Faubourg-Saint-Denis: elle y sera soignée
-avec luxe. Puis, je vais assigner le comte en réintégration du domicile
-conjugal.
-
---Bravo, Desroches! s'écria Bixiou. Quel plaisir d'inventer du bien qui
-fera tant de mal!
-
-Dix minutes après, Bianchon descendit et dit à ses deux amis:--Je cours
-chez Desplein, il peut sauver cette femme par une opération. Ah! il va
-bien la faire soigner, car l'abus des liqueurs a développé chez elle
-une magnifique maladie qu'on croyait perdue.
-
---Farceur de médecin, va! Est-ce qu'il n'y a qu'une maladie? demanda
-Bixiou.
-
-Mais Bianchon était déjà dans la cour, tant il avait hâte d'annoncer
-à Desplein cette grande nouvelle. Deux heures après, la malheureuse
-belle-sœur de Joseph fut conduite dans l'hospice décent créé par le
-docteur Dubois, et qui fut, plus tard, acheté par la Ville de Paris.
-Trois semaines après, la _Gazette des Hôpitaux_ contenait le récit
-d'une des plus audacieuses tentatives de la chirurgie moderne sur une
-malade désignée par les initiales F. B. Le sujet succomba, bien plus
-à cause de l'état de faiblesse où l'avait mis la misère que par les
-suites de l'opération. Aussitôt, le colonel comte de Brambourg alla
-voir le comte de Soulanges, en grand deuil, et l'instruisit de la
-_perte douloureuse_ qu'il venait de faire. On se dit à l'oreille dans
-le grand monde que le comte de Soulanges mariait sa fille à un parvenu
-de grand mérite qui devait être nommé maréchal-de-camp et colonel d'un
-régiment de la Garde Royale. De Marsay donna cette nouvelle à Rastignac
-qui en causa dans un souper au Rocher de Cancale où se trouvait Bixiou.
-
---Cela ne se fera pas! se dit en lui-même le spirituel artiste.
-
-Si, parmi les amis que Philippe méconnut, quelques-uns, comme
-Giroudeau, ne pouvaient se venger, il avait eu la maladresse de
-blesser Bixiou qui, grâce à son esprit, était reçu partout, et qui ne
-pardonnait guère. En plein rocher de Cancale, devant des gens sérieux
-qui soupaient, Philippe avait dit à Bixiou qui lui demandait à venir à
-l'hôtel de Brambourg:--Tu viendras chez moi quand tu seras ministre!...
-
---Faut-il me faire protestant pour aller chez toi? répondit Bixiou en
-badinant; mais il se dit en lui-même:--Si tu es un Goliath, j'ai ma
-fronde et je ne manque pas de cailloux.
-
-Le lendemain, le mystificateur s'habilla chez un acteur de ses amis et
-fut métamorphosé, par la toute-puissance du costume, en un prêtre à
-lunettes vertes qui se serait sécularisé; puis, il prit un remise et
-se fit conduire à l'hôtel de Soulanges. Bixiou, traité de farceur par
-Philippe, voulait lui jouer une farce. Admis par monsieur de Soulanges,
-sur son insistance à vouloir parler d'une affaire grave, Bixiou joua
-le personnage d'un homme vénérable chargé de secrets importants.
-Il raconta, d'un son de voix factice, l'histoire de la maladie de
-la comtesse morte dont l'horrible secret lui avait été confié par
-Bianchon, l'histoire de la mort d'Agathe, l'histoire de la mort du
-bonhomme Rouget dont s'était vanté le comte de Brambourg, l'histoire de
-la mort de la Descoings, l'histoire de l'emprunt fait à la caisse du
-journal et l'histoire des mœurs de Philippe dans ses mauvais jours.
-
---Monsieur le comte, ne lui donnez votre fille qu'après avoir pris
-tous vos renseignements; interrogez ses anciens camarades, Bixiou, le
-capitaine Giroudeau, etc.
-
-Trois mois après, le colonel comte de Brambourg donnait à souper chez
-lui à du Tillet, à Nucingen, à Rastignac, à Maxime de Trailles et à de
-Marsay. L'amphitryon acceptait très-insouciamment les propos à demi
-consolateurs que ses hôtes lui adressaient sur sa rupture avec la
-maison de Soulanges.
-
---Tu peux trouver mieux, lui disait Maxime.
-
---Quelle fortune faudrait-il pour épouser une demoiselle de Grandlieu?
-demanda Philippe à de Marsay.
-
---A vous?... on ne donnerait pas la plus laide des six à moins de dix
-millions, répondit insolemment de Marsay.
-
---Bah! dit Rastignac, avec deux cent mille livres de rente, vous auriez
-mademoiselle de Langeais, la fille du marquis; elle est laide, elle a
-trente ans, et pas un sou de dot: ça doit vous aller.
-
---J'aurai dix millions dans deux ans d'ici, répondit Philippe Bridau.
-
---Nous sommes au 16 janvier 1829! s'écria du Tillet en souriant. Je
-travaille depuis dix ans, et je ne les ai pas, moi!...
-
---Nous nous conseillerons l'un l'autre, et vous verrez comment
-j'entends les finances, répondit Bridau.
-
---Que possédez-vous en tout? demanda Nucingen.
-
---En vendant mes rentes, en exceptant ma terre et mon hôtel que je ne
-puis et ne veux pas risquer, car ils sont compris dans mon majorat, je
-ferai bien une masse de trois millions...
-
-Nucingen et du Tillet se regardèrent; puis, après ce fin regard, du
-Tillet dit à Philippe:--Mon cher comte, nous travaillerons ensemble si
-vous voulez.
-
-De Marsay surprit le regard que du Tillet avait lancé à Nucingen et qui
-signifiait:--A nous les millions.
-
-En effet, ces deux personnages de la haute banque étaient placés au
-cœur des affaires politiques de manière à pouvoir jouer à la Bourse,
-dans un temps donné, comme à coup sûr, contre Philippe quand toutes
-les probabilités lui sembleraient être en sa faveur, tandis qu'elles
-seraient pour eux. Et le cas arriva. En juillet 1830, du Tillet et
-Nucingen avaient déjà fait gagner quinze cent mille francs au comte de
-Brambourg, qui ne se défia plus d'eux en les trouvant loyaux et de bon
-conseil. Philippe, parvenu par la faveur de la Restauration, trompé
-surtout par son profond mépris pour les _Péquins_, crut à la réussite
-des Ordonnances et voulut jouer à la Hausse; tandis que Nucingen et
-du Tillet, qui crurent à une révolution, jouèrent à la baisse contre
-lui. Ces deux fins compères abondèrent dans le sens du colonel comte
-de Brambourg et eurent l'air de partager ses convictions, ils lui
-donnèrent l'espoir de doubler ses millions et se mirent en mesure de
-les lui gagner. Philippe se battit comme un homme pour qui la victoire
-valait quatre millions. Son dévouement fut si remarqué, qu'il reçut
-l'ordre de revenir à Saint-Cloud avec le duc de Maufrigneuse pour y
-tenir conseil. Cette marque de faveur sauva Philippe; car il voulait,
-le 28 juillet, faire une charge pour balayer les boulevards, et il
-eût sans doute reçu quelque balle envoyée par son ami Giroudeau, qui
-commandait une division d'assaillants.
-
-Un mois après, le colonel Bridau ne possédait plus de son immense
-fortune que son hôtel, sa terre, ses tableaux et son mobilier. Il
-commit de plus, dit-il, la sottise de croire au rétablissement de
-la branche aînée, à laquelle il fut fidèle jusqu'en 1834. En voyant
-Giroudeau colonel, une jalousie assez compréhensible fit reprendre du
-service à Philippe qui, malheureusement, obtint en 1835 un régiment
-dans l'Algérie où il resta trois ans au poste le plus périlleux,
-espérant obtenir les épaulettes de général; mais une influence
-malicieuse, celle du général Giroudeau, le laissait là. Devenu dur,
-Philippe outra la sévérité du service, et fut détesté, malgré sa
-bravoure à la Murat. Au commencement de la fatale année 1839, en
-faisant un retour offensif sur les Arabes pendant une retraite devant
-des forces supérieures, il s'élança contre l'ennemi, suivi seulement
-d'une compagnie qui tomba dans un gros d'Arabes. Le combat fut
-sanglant, affreux, d'homme à homme, et les cavaliers français ne se
-débarrassèrent qu'en petit nombre. En s'apercevant que leur colonel
-était cerné, ceux qui se trouvèrent à distance ne jugèrent pas à
-propos de périr inutilement en essayant de le dégager. Ils entendirent
-ces mots:--_Votre colonel! à moi! un colonel de l'Empire!_ suivis de
-hurlements affreux, mais ils rejoignirent le régiment. Philippe eut une
-mort horrible, car on lui coupa la tête quand il tomba presque haché
-par les yatagans.
-
-Joseph, marié vers ce temps par la protection du comte de Sérizy à la
-fille d'un ancien fermier millionnaire, hérita de l'hôtel et de la
-terre de Brambourg, dont n'avait pu disposer son frère, qui tenait
-cependant à le priver de sa succession. Ce qui fit le plus de plaisir
-au peintre, fut la belle collection de tableaux. Joseph, à qui son
-beau-père, espèce de Hochon rustique, amasse tous les jours des écus,
-possède déjà soixante mille francs de rente. Quoiqu'il peigne de
-magnifiques toiles et rende de grands services aux artistes, il n'est
-pas encore membre de l'Institut. Par suite d'une clause de l'érection
-du majorat, il se trouve comte de Brambourg, ce qui le fait souvent
-pouffer de rire au milieu de ses amis, dans son atelier.
-
---_Les bons comtes ont les bons habits_, lui dit alors son ami Léon de
-Lora qui, malgré sa célébrité comme peintre de paysage, n'a pas renoncé
-à sa vieille habitude de retourner les proverbes, et qui répondit à
-Joseph à propos de la modestie avec laquelle il avait reçu les faveurs
-de la destinée: Bah! _la pépie vient en mangeant!_
-
- Paris, novembre 1842.
-
-
-
-
-LES PARISIENS EN PROVINCE.
-
-(PREMIÈRE HISTOIRE.)
-
-
-L'ILLUSTRE GAUDISSART.
-
- A MADAME LA DUCHESSE DE CASTRIES.
-
-
-Le Commis-Voyageur, personnage inconnu dans l'antiquité, n'est-il
-pas une des plus curieuses figures créées par les mœurs de l'époque
-actuelle? n'est-il pas destiné, dans un certain ordre de choses,
-à marquer la grande transition qui, pour les observateurs, soude
-le temps des exploitations matérielles au temps des exploitations
-intellectuelles. Notre siècle reliera le règne de la force isolée,
-abondante en créations originales, au règne de la force uniforme,
-mais niveleuse, égalisant les produits, les jetant par masses, et
-obéissant à une pensée unitaire, dernière expression des sociétés.
-Après les saturnales de l'esprit généralisé, après les derniers
-efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un
-point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-ils pas toujours? Le
-Commis-Voyageur n'est-il pas aux idées ce que nos diligences sont aux
-choses et aux hommes? il les voiture, les met en mouvement, les fait
-se choquer les unes aux autres; il prend, dans le centre lumineux, sa
-charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce
-pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié,
-un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de
-ses dogmes. Curieuse figure! Cet homme a tout vu, il sait tout, il
-connaît tout le monde. Saturé des vices de Paris, il peut affecter la
-bonhomie de la province. N'est-il pas l'anneau qui joint le village
-à la capitale, quoique essentiellement il ne soit ni Parisien, ni
-provincial? car il est voyageur. Il ne voit rien à fond; des hommes
-et des lieux, il en apprend les noms; des choses, il en apprécie les
-surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure;
-enfin son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il
-s'intéresse à tout, et rien ne l'intéresse. Moqueur et chansonnier,
-aimant en apparence tous les partis, il est généralement patriote au
-fond de l'âme. Excellent mime, il sait prendre tour à tour le sourire
-de l'affection, du contentement, de l'obligeance, et le quitter pour
-revenir à son vrai caractère, à un état normal dans lequel il se
-repose. Il est tenu d'être observateur sous peine de renoncer à son
-métier. N'est-il pas incessamment contraint de sonder les hommes par
-un seul regard, d'en deviner les actions, les mœurs, la solvabilité
-surtout; et pour ne pas perdre son temps, d'estimer soudain les chances
-de succès? aussi l'habitude de se décider promptement en toute affaire
-le rend-elle essentiellement _jugeur_: il tranche, il parle en maître
-des théâtres de Paris, de leurs acteurs et de ceux de la province.
-Puis il connaît les bons et les mauvais endroits de la France, _de
-actu et visu_. Il vous piloterait au besoin au Vice ou à la Vertu avec
-la même assurance. Doué de l'éloquence d'un robinet d'eau chaude que
-l'on tourne à volonté, ne peut-il pas également arrêter et reprendre
-sans erreur sa collection de phrases préparées qui coulent sans arrêt
-et produisent sur sa victime l'effet d'une douche morale? Conteur,
-égrillard, il fume, il boit. Il a des breloques, il impose aux gens
-de menu, passe pour un milord dans les villages, ne se laisse jamais
-_embêter_, mot de son argot, et sait frapper à temps sur sa poche pour
-faire retentir son argent, afin de n'être pas pris pour un voleur
-par les servantes, éminemment défiantes, des maisons bourgeoises où
-il pénètre. Quant à son activité, n'est-ce pas la moindre qualité de
-cette machine humaine? Ni le milan fondant sur sa proie, ni le cerf
-inventant de nouveaux détours pour passer sous les chiens et dépister
-les chasseurs; ni les chiens subodorant le gibier, ne peuvent être
-comparés à la rapidité de son vol quand il soupçonne _une commission_,
-à l'habileté du croc en jambe qu'il donne à son rival pour le devancer,
-à l'art avec lequel il sent, il flaire et découvre un placement de
-marchandises. Combien ne faut-il pas à un tel homme de qualités
-supérieures! Trouverez-vous, dans un pays, beaucoup de ces diplomates
-de bas étage, de ces profonds négociateurs parlant au nom des calicots,
-du bijou, de la draperie, des vins, et souvent plus habiles que les
-ambassadeurs, qui, la plupart, n'ont que des formes? Personne en
-France ne se doute de l'incroyable puissance incessamment déployée
-par les Voyageurs, ces intrépides affronteurs de négations qui, dans
-la dernière bourgade, représentent le génie de la civilisation et les
-inventions parisiennes aux prises avec le bon sens, l'ignorance ou la
-routine des provinces. Comment oublier ici ces admirables manœuvres qui
-pétrissent l'intelligence des populations, en traitant par la parole
-les masses les plus réfractaires, et qui ressemblent à ces infatigables
-polisseurs dont la lime lèche les porphyres les plus durs! Voulez-vous
-connaître le pouvoir de la langue et la haute pression qu'exerce la
-phrase sur les écus les plus rebelles, ceux du propriétaire enfoncé
-dans sa bauge campagnarde;... écoutez le discours d'un des grands
-dignitaires de l'industrie parisienne au profit desquels trottent,
-frappent et fonctionnent ces intelligents pistons de la machine à
-vapeur nommé Spéculation.
-
---Monsieur, disait à un savant économiste le
-directeur-caissier-gérant-secrétaire-général et administrateur de l'une
-des plus célèbres Compagnies d'Assurance contre l'Incendie, monsieur,
-en province, sur cinq cent mille francs de primes à renouveler, il
-ne s'en signe pas de plein gré pour plus de cinquante mille francs;
-les quatre cent cinquante mille restants nous reviennent ramenés par
-les instances de nos agents qui vont chez les Assurés retardataires
-les _embêter_, jusqu'à ce qu'ils aient signé de nouveau leurs chartes
-d'assurance, en les effrayant et les échauffant par d'épouvantables
-narrés d'incendies, etc. Ainsi l'éloquence, le flux labial entre pour
-les neuf dixièmes dans les voies et moyens de notre exploitation.
-
-Parler! se faire écouter, n'est-ce pas séduire? Une nation qui a ses
-deux Chambres, une femme qui prête ses deux oreilles, sont également
-perdues. Ève et son serpent forment le mythe éternel d'un fait
-quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde.
-
---Après une conversation de deux heures, un homme doit être à vous,
-disait un avoué retiré des affaires.
-
-Tournez autour du Commis-Voyageur? Examinez cette figure? N'en oubliez
-ni la redingote olive, ni le manteau, ni le col en maroquin, ni la
-pipe, ni la chemise de calicot à raies bleues. Dans cette figure, si
-originale qu'elle résiste au frottement, combien de natures diverses
-ne découvrirez-vous pas? Voyez! quel athlète, quel cirque, quelles
-armes: lui, le monde et sa langue. Intrépide marin, il s'embarque, muni
-de quelques phrases, pour aller prêcher cinq à six cent mille francs
-en des mers glacées, au pays des Iroquois, en France! Ne s'agit-il
-pas d'extraire, par des opérations purement intellectuelles, l'or
-enfoui dans les cachettes de province, de l'en extraire sans douleur!
-Le poisson départemental ne souffre ni le harpon ni les flambeaux,
-et ne se prend qu'à la nasse, à la seine, aux engins les plus doux.
-Penserez-vous maintenant sans frémir au déluge des phrases qui
-recommence ses cascades au point du jour, en France? Vous connaissez le
-Genre, voici l'Individu.
-
-[Illustration: GAUDISSART
-
-...... Chacun de dire en le voyant:--_Ah! voilà l'illustre Gaudissart!_]
-
-Il existe à Paris un incomparable Voyageur, le parangon de son
-espèce, un homme qui possède au plus haut degré toutes les conditions
-inhérentes à la nature de ses succès. Dans sa parole se rencontre à la
-fois du vitriol et de la glu: de la glu, pour appréhender, entortiller
-sa victime et se la rendre adhérente; du vitriol, pour en dissoudre
-les calculs les plus durs. _Sa partie_ était _le chapeau_; mais son
-talent et l'art avec lequel il savait engluer les gens lui avaient
-acquis une si grande célébrité commerciale, que les négociants de
-l'_Article-Paris_ lui faisaient tous la cour afin d'obtenir qu'il
-daignât se charger de leurs commissions. Aussi, quand, au retour de ses
-marches triomphales, il séjournait à Paris, était-il perpétuellement
-en noces et festins; en province, les correspondants le choyaient;
-à Paris, les grosses maisons le caressaient. Bienvenu, fêté, nourri
-partout; pour lui, déjeuner ou dîner seul était une débauche, un
-plaisir. Il menait une vie de souverain, ou mieux de journaliste.
-Mais n'était-il pas le vivant feuilleton du commerce parisien? Il se
-nommait Gaudissart, et sa renommée, son crédit, les éloges dont il
-était accablé, lui avaient valu le surnom d'_illustre_. Partout où ce
-garçon entrait, dans un comptoir comme dans une auberge, dans un salon
-comme dans une diligence, dans une mansarde comme chez un banquier,
-chacun de dire en le voyant:--Ah! voilà l'illustre Gaudissart.
-Jamais nom ne fut plus en harmonie avec la tournure, les manières,
-la physionomie, la voix, le langage d'aucun homme. Tout souriait au
-Voyageur et le Voyageur souriait à tout. _Similia similibus_, il était
-pour l'homœopathie. Calembours, gros rire, figure monacale, teint de
-cordelier, enveloppe rabelaisienne; vêtement, corps, esprit, figure
-s'accordaient pour mettre de la gaudisserie, de la gaudriole en toute
-sa personne. Rond en affaires, bon homme, rigoleur, vous eussiez
-reconnu en lui l'homme aimable de la grisette, qui grimpe avec élégance
-sur l'impériale d'une voiture, donne la main à la dame embarrassée pour
-descendre du coupé, plaisante en voyant le foulard du postillon, et
-lui vend un chapeau; sourit à la servante, la prend ou par la taille
-ou par les sentiments; imite à table le glouglou d'une bouteille en
-se donnant des chiquenaudes sur une joue tendue; sait faire partir de
-la bière en insufflant l'air entre ses lèvres; tape de grands coups
-de couteau sur les verres à vin de Champagne sans les casser, et dit
-aux autres:--Faites-en autant! qui _gouaille_ les voyageurs timides,
-dément les gens instruits, règne à table et y gobe les meilleurs
-morceaux. Homme fort d'ailleurs, il pouvait quitter à temps toutes ses
-plaisanteries, et semblait profond au moment où, jetant le bout de son
-cigare, il disait en regardant une ville:--Je vais voir ce que ces
-gens-là ont dans le ventre! Gaudissart devenait alors le plus fin, le
-plus habile des ambassadeurs. Il savait entrer en administrateur chez
-le sous-préfet, en capitaliste chez le banquier, en homme religieux et
-monarchique chez le royaliste, en bourgeois chez le bourgeois; enfin il
-était partout ce qu'il devait être, laissait Gaudissart à la porte et
-le reprenait en sortant.
-
-Jusqu'en 1830, l'illustre Gaudissart était resté fidèle à
-l'_Article-Paris_. En s'adressant à la majeure partie des fantaisies
-humaines, les diverses branches de ce commerce lui avaient permis
-d'observer les replis du cœur, lui avaient enseigné les secrets de son
-éloquence attractive, la manière de faire dénouer les cordons des sacs
-les mieux ficelés, de réveiller les caprices des femmes, des maris,
-des enfants, des servantes, et de les engager à les satisfaire. Nul
-mieux que lui ne connaissait l'art d'amorcer les négociants par les
-charmes d'une affaire, et de s'en aller au moment où le désir arrivait
-à son paroxysme. Plein de reconnaissance envers la chapellerie, il
-disait que c'était en travaillant l'extérieur de la tête qu'il en avait
-compris l'intérieur, il avait l'habitude de coiffer les gens, de se
-jeter à leur tête, etc. Ses plaisanteries sur les chapeaux étaient
-intarissables. Néanmoins, après août et octobre 1830, il quitta la
-chapellerie et l'article Paris, laissa les commissions du commerce
-des choses mécaniques et visibles pour s'élancer dans les sphères les
-plus élevées de la spéculation parisienne. Il abandonna, disait-il, la
-matière pour la pensée, les produits manufacturés pour les élaborations
-infiniment plus pures de l'intelligence. Ceci veut une explication.
-
-Le déménagement de 1830 enfanta, comme chacun le sait, beaucoup de
-vieilles idées, que d'habiles spéculateurs essayèrent de rajeunir.
-Depuis 1830, plus spécialement, les idées devinrent des valeurs; et,
-comme l'a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, on
-vole aujourd'hui plus d'idées que de mouchoirs. Peut-être, un jour,
-verrons-nous une Bourse pour les idées; mais déjà, bonnes ou mauvaises,
-les idées se cotent, se récoltent, s'importent, se portent, se vendent,
-se réalisent et rapportent. S'il ne se trouve pas d'idées à vendre,
-la Spéculation tâche de mettre des mots en faveur, leur donne la
-consistance d'une idée, et vit de ses mots comme l'oiseau de ses grains
-de mil. Ne riez pas! Un mot vaut une idée dans un pays où l'on est plus
-séduit par l'étiquette du sac que par le contenu. N'avons-nous pas vu
-la Librairie exploitant le mot _pittoresque_, quand la littérature
-eut tué le mot _fantastique_. Aussi le Fisc a-t-il deviné l'impôt
-intellectuel, il a su parfaitement mesurer le champ des Annonces,
-cadastrer les Prospectus, et peser la pensée, rue de la Paix, hôtel du
-Timbre. En devenant une exploitation, l'intelligence et ses produits
-devaient naturellement obéir au mode employé par les exploitations
-manufacturières. Donc, les idées conçues, après boire, dans le cerveau
-de quelques-uns de ces Parisiens en apparence oisifs, mais qui livrent
-des batailles morales en vidant bouteille ou levant la cuisse d'un
-faisan, furent livrées, le lendemain de leur naissance cérébrale, à des
-Commis-Voyageurs chargés de présenter avec adresse, _urbi et orbi_, à
-Paris et en province, le lard grillé des Annonces et des Prospectus,
-au moyen desquels se prend, dans la souricière de l'entreprise,
-ce rat départemental, vulgairement appelé tantôt l'abonné, tantôt
-l'actionnaire, tantôt membre correspondant, quelquefois souscripteur ou
-protecteur, mais partout un niais.
-
---Je suis un niais! a dit plus d'un pauvre propriétaire attiré par la
-perspective d'être _fondateur_ de quelque chose, et qui, en définitive,
-se trouve avoir fondu mille ou douze cents francs.
-
---Les abonnés sont des niais qui ne veulent pas comprendre que, pour
-aller en avant dans le royaume intellectuel, il faut plus d'argent que
-pour voyager en Europe, etc., dit le spéculateur.
-
-Il existe donc un perpétuel combat entre le public retardataire qui
-se refuse à payer les contributions parisiennes, et les percepteurs
-qui, vivant de leurs recettes, lardent le public d'idées nouvelles,
-le bardent d'entreprises, le rôtissent de prospectus, l'embrochent
-de flatteries, et finissent par le manger à quelque nouvelle sauce
-dans laquelle il s'empêtre, et dont il se grise, comme une mouche de
-sa plombagine. Aussi, depuis 1830, que n'a-t-on pas prodigué pour
-stimuler en France le zèle, l'amour-propre _des masses intelligentes
-et progressives_! Les titres, les médailles, les diplômes, espèce
-de Légion-d'Honneur inventée pour le commun des martyrs, se
-sont rapidement succédé. Enfin toutes les fabriques de produits
-intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leurs
-réjouissances. De là les primes, de là les dividendes anticipés; de
-là cette conscription de noms célèbres levée à l'insu des infortunés
-artistes qui les portent, et se trouvent ainsi coopérer activement à
-plus d'entreprises que l'année n'a de jours, car la loi n'a pas prévu
-le vol des noms. De là ce rapt des idées, que, semblables aux marchands
-d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au
-cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent et traînent aux yeux
-de leur sultan hébété, leur _Shahabaham_, ce terrible public qui, s'il
-ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin
-d'or.
-
-Cette folie de notre époque vint donc réagir sur l'illustre Gaudissart,
-et voici comment. Une Compagnie d'Assurances sur la Vie et les
-Capitaux entendit parler de son irrésistible éloquence, et lui
-proposa des avantages inouïs, qu'il accepta. Marché conclu, traité
-signé, le Voyageur fut mis en sevrage chez le secrétaire-général de
-l'administration qui débarrassa l'esprit de Gaudissart de ses langes,
-lui commenta les ténèbres de l'affaire, lui en apprit le patois, lui
-en démonta le mécanisme pièce à pièce, lui anatomisa le public spécial
-qu'il allait avoir à exploiter, le bourra de phrases, le nourrit de
-réponses à improviser, l'approvisionna d'arguments péremptoires; et,
-pour tout dire, aiguisa le fil de la langue qui devait opérer sur la
-Vie en France. Or, le poupon répondit admirablement aux soins qu'en
-prit monsieur le secrétaire-général. Les chefs des Assurances sur la
-Vie et les Capitaux vantèrent si chaudement l'illustre Gaudissart,
-eurent pour lui tant d'attentions, mirent si bien en lumière, dans la
-sphère de la haute banque et de la haute diplomatie intellectuelle,
-les talents de ce prospectus vivant, que les directeurs financiers
-de deux journaux, célèbres à cette époque, et morts depuis, eurent
-l'idée de l'employer à la récolte des abonnements. Le Globe, organe de
-la doctrine saint-simonienne, et le Mouvement, journal républicain,
-attirèrent l'illustre Gaudissart dans leurs comptoirs, et lui
-proposèrent chacun dix francs par tête d'abonné s'il en rapportait un
-millier; mais cinq francs seulement s'il n'en attrapait que cinq cents.
-La PARTIE _Journal politique_ ne nuisant pas à la PARTIE _Assurances
-de capitaux_, le marché fut conclu. Néanmoins Gaudissart réclama une
-indemnité de cinq cents francs pour les huit jours pendant lesquels il
-devait se mettre au fait de la doctrine de Saint-Simon, en objectant
-les prodigieux efforts de mémoire et d'intelligence nécessaires pour
-étudier à fond cet _article_, et pouvoir en raisonner convenablement,
-«de manière, dit il, à ne pas se mettre dedans.» Il ne demanda rien
-aux Républicains. D'abord, il inclinait vers les idées républicaines,
-les seules qui, selon la philosophie Gaudissarde, pussent établir
-une égalité rationnelle; puis Gaudissart avait jadis trempé dans les
-conspirations des Carbonari français, il fut arrêté; mais relâché
-faute de preuves; enfin, il fit observer aux banquiers du journal que
-depuis Juillet il avait laissé croître ses moustaches, et qu'il ne
-lui fallait plus qu'une certaine casquette et de longs éperons pour
-représenter la République. Pendant une semaine, il alla donc se faire
-saint-simoniser le matin au Globe, et courut apprendre, le soir, dans
-les bureaux de l'Assurance, les finesses de la langue financière. Son
-aptitude, sa mémoire étaient si prodigieuses, qu'il put entreprendre
-son voyage vers le 15 avril, époque à laquelle il faisait chaque année
-sa première campagne. Deux grosses maisons de commerce, effrayées de la
-baisse des affaires, séduisirent, dit-on, l'ambitieux Gaudissart, et le
-déterminèrent à prendre encore leurs commissions. Le roi des Voyageurs
-se montra clément en considération de ses vieux amis et aussi de la
-prime énorme qui lui fut allouée.
-
---Écoute, ma petite Jenny, disait-il en fiacre à une jolie fleuriste.
-
-Tous les vrais grands hommes aiment à se laisser tyranniser par un être
-faible, et Gaudissart avait dans Jenny son tyran, il la ramenait à onze
-heures du Gymnase où il l'avait conduite, en grande parure, dans une
-loge louée à l'avant-scène des premières.
-
---A mon retour, Jenny, je te meublerai ta chambre, et d'une manière
-soignée. La grande Mathilde, qui te scie le dos avec ses comparaisons,
-ses châles véritables de l'Inde apportés par des courriers d'ambassade
-russe, son vermeil et son Prince Russe qui m'a l'air d'être un fier
-_blagueur_, n'y trouvera rien à redire. Je consacre à l'ornement de ta
-chambre tous les Enfants que je ferai en province.
-
---Hé! bien, voilà qui est gentil, cria la fleuriste. Comment, monstre
-d'homme, tu me parles tranquillement de faire des enfants, et tu crois
-que je te souffrirai ce genre-là?
-
---Ah! ça, deviens-tu bête, ma Jenny?... C'est une manière de parler
-dans notre commerce.
-
---Il est joli, votre commerce!
-
---Mais écoute donc; si tu parles toujours, tu auras raison.
-
---Je veux avoir toujours raison! Tiens, tu n'es pas gêné à c't-heure!
-
---Tu ne veux donc pas me laisser achever? J'ai pris sous ma protection
-une excellente idée, un journal que l'on va faire pour les Enfants.
-Dans notre partie, les Voyageurs, quand ils ont fait dans une ville,
-une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent: J'ai
-fait _dix enfants_; comme si j'y fais dix abonnements au journal le
-Mouvement, je dirai: J'ai fait ce soir _dix mouvements_... Comprends-tu
-maintenant?
-
---C'est du propre! Tu te mets donc dans la politique? Je te vois à
-Sainte-Pélagie, où il faudra que je trotte tous les jours. Ah! quand
-on aime un homme, si l'on savait à quoi l'on s'engage, ma parole
-d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres
-hommes! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons
-noirs; c'est des bêtises.
-
-Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue
-d'Artois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là
-demeurait mademoiselle Jenny Courand qui passait généralement pour être
-secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le Voyageur ne démentait
-pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny Courand obligeait l'Illustre
-Gaudissart à mille petits soins, en le menaçant toujours de le planter
-là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire dans
-chaque ville où il s'arrêtait et lui rendre compte de ses moindres
-actions.
-
---Et combien faudra-t il d'enfants pour meubler ma chambre? dit-elle en
-jetant son châle et s'asseyant auprès d'un bon feu.
-
---J'ai cinq sous par abonnement.
-
---Joli! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me faire riche! à moins
-que tu ne _soyes_ comme le juif errant et que tu n'aies tes poches bien
-cousues.
-
---Mais, Jenny, je ferai des milliers d'enfants. Songe donc que les
-enfants n'ont jamais eu de journal. D'ailleurs je suis bien bête de
-vouloir t'expliquer la politique des affaires; tu ne comprends rien à
-ces choses-là.
-
---Eh! bien, dis donc, dis donc, Gaudissart, si je suis si bête,
-pourquoi m'aimes-tu?
-
---Parce que tu es une bête... sublime! Écoute, Jenny. Vois-tu, si je
-fais prendre le Globe, le Mouvement, les Assurances et mes articles
-Paris, au lieu de gagner huit à dix misérables mille francs par an en
-roulant ma bosse, comme un vrai Mayeux, je suis capable de rapporter
-vingt à trente mille francs maintenant par voyage.
-
---Délace-moi, Gaudissart, et va droit, ne me tire pas.
-
---Alors, dit le Voyageur en regardant le dos poli de la fleuriste, je
-deviens actionnaire dans les journaux, comme Finot, un de mes amis, le
-fils d'un chapelier, qui a maintenant trente mille livres de rente,
-et qui va se faire nommer pair de France! Quand on pense que le petit
-Popinot... Ah! mon Dieu, mais j'oublie de dire que monsieur Popinot
-est nommé d'hier ministre du Commerce.... Pourquoi n'aurais-pas de
-l'ambition, moi? Hé! hé! j'attraperais parfaitement le _bagoult_ de la
-tribune et pourrais devenir ministre, et un crâne! Tiens, écoute-moi:
-
-«Messieurs, dit-il en se posant derrière un fauteuil, la Presse n'est
-ni un instrument ni un commerce. Vue sous le rapport politique, la
-Presse est une institution. Or nous sommes furieusement tenus ici de
-voir politiquement les choses, donc... (Il reprit haleine.)--Donc nous
-avons à examiner si elle est utile ou nuisible, à encourager ou à
-réprimer, si elle doit être imposée ou libre: questions graves! Je ne
-crois pas abuser des moments, toujours si précieux de la Chambre, en
-examinant cet article et en vous en faisant apercevoir les conditions.
-Nous marchons à un abîme. Certes, les lois ne sont pas feutrées comme
-il le faut...»
-
---Hein? dit-il en regardant Jenny. Tous les orateurs font marcher la
-France vers un abîme; ils disent cela ou parlent du char de l'État, de
-tempêtes et d'horizons politiques. Est-ce que je ne connais pas toutes
-les couleurs! J'ai le _truc_ de chaque commerce. Sais-tu pourquoi? Je
-suis né coiffé. Ma mère a gardé ma coiffe, je te la donnerai! Donc je
-serai bientôt au pouvoir, moi!
-
---Toi!
-
---Pourquoi ne serais-je pas le baron Gaudissart, pair de France?
-N'a-t-on pas nommé déjà deux fois monsieur Popinot député dans le
-quatrième arrondissement, il dîne avec Louis-Philippe! Finot va,
-dit-on, devenir conseiller d'État! Ah! si on m'envoyait à Londres,
-ambassadeur, c'est moi qui te dis que je mettrais les Anglais à
-_quia_. Jamais personne n'a fait le poil à Gaudissart, à l'Illustre
-Gaudissart. Oui, jamais personne ne m'a enfoncé, et l'on ne m'enfoncera
-jamais, dans quelque partie que ce soit, politique ou impolitique, ici
-comme autre part. Mais, pour le moment, il faut que je sois tout aux
-Capitaux, au Globe, au Mouvement, aux Enfants et à l'article de Paris.
-
---Tu te feras attraper avec tes journaux. Je parie que tu ne seras pas
-seulement allé jusqu'à Poitiers que tu te seras laissé pincer?
-
---Gageons, mignonne.
-
---Un châle!
-
---Va! si je perds le châle, je reviens à mon article Paris et à la
-chapellerie. Mais, enfoncer Gaudissart, jamais, jamais!
-
-Et l'illustre Voyageur se posa devant Jenny, la regarda fièrement, la
-main passée dans son gilet, la tête de trois quarts, dans une attitude
-napoléonienne.
-
---Oh! es-tu drôle? Qu'as-tu donc mangé ce soir?
-
-Gaudissart était un homme de trente-huit ans, de taille moyenne, gros
-et gras, comme un homme habitué à rouler en diligence; à figure ronde
-comme une citrouille, colorée, régulière et semblable à ces classiques
-visages adoptés par les sculpteurs de tous les pays pour les statues
-de l'Abondance, de la Loi, de la Force, du Commerce, etc. Son ventre
-protubérant affectait la forme de la poire; il avait de petites jambes,
-mais il était agile et nerveux. Il prit Jenny à moitié déshabillée et
-la porta dans son lit.
-
---Taisez-vous, _femme libre_! dit-il. Tu ne sais pas ce que c'est que
-la femme libre, le Saint-Simonisme, l'Antagonisme, le Fouriérisme, le
-Criticisme, et l'exploitation passionnée, hé! bien, c'est... enfin,
-c'est dix francs par abonnement, madame Gaudissart.
-
---Ma parole d'honneur, tu deviens fou, Gaudissart.
-
---Toujours plus fou de toi, dit-il en jetant son chapeau sur le divan
-de la fleuriste.
-
-Le lendemain matin, Gaudissart, après avoir notablement déjeuné avec
-Jenny Courand, partit à cheval, afin d'aller dans les chefs-lieux
-de canton dont l'exploration lui était particulièrement recommandée
-par les diverses entreprises à la réussite desquelles il vouait
-ses talents. Après avoir employé quarante-cinq jours à battre les
-pays situés entre Paris et Blois, il resta deux semaines dans cette
-dernière ville, occupé à faire sa correspondance et à visiter les
-bourgs du département. La veille de son départ pour Tours, il écrivit
-à mademoiselle Jenny Courand la lettre suivante, dont la précision et
-le charme ne pourraient être égalés par aucun récit, et qui prouve
-d'ailleurs la légitimité particulière des liens par lesquels ces deux
-personnes étaient unies.
-
-
- LETTRE DE GAUDISSART A JENNY COURAND.
-
- «Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A
- l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura
- point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions
- données. L'Assurance sur les Capitaux va très-bien. J'ai, de
- Paris à Blois, placé près de deux millions; mais à mesure que
- j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent
- singulièrement plus dures, et conséquemment les millions
- infiniment plus rares. L'article-Paris va son petit bonhomme
- de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien _fil_,
- je les embroche parfaitement ces bons boutiquiers. J'ai placé
- cent soixante-deux châles de cachemire Ternaux à Orléans.
- Je ne sais pas, ma parole d'honneur, ce qu'ils en feront, à
- moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons.
- Quant à l'Article-Journaux, diable! c'est une autre paire
- de manches. Grand saint bon Dieu! comme il faut seriner
- long-temps ces particuliers-là avant de leur apprendre un air
- nouveau! Je n'ai encore fait que soixante-deux _Mouvements_!
- C'est, dans toute ma route, cent de moins que les châles
- Ternaux dans une seule ville. Ces farceurs de républicains,
- ça ne s'abonne pas du tout: vous causez avec eux, ils
- causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt
- d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que
- l'homme s'abonne? ah! bien, oui, je t'en fiche! Pour peu
- qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une
- douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un curedent,
- mon homme parle alors de la consolidation des propriétés, des
- impôts, des rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises,
- et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme. Mauvaise
- affaire! Généralement le Mouvement est mou. Je l'écris à ces
- messieurs. Ça me fait de la peine, rapport à mes opinions.
- Pour le Globe, autre engeance. Quand on parle de doctrines
- nouvelles aux gens qu'on croit susceptibles de donner dans
- ces _godans_-là, il semble qu'on leur parle de brûler leurs
- maisons. J'ai beau leur dire que c'est l'avenir, l'intérêt
- bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd; qu'il y a
- bien assez long-temps que l'homme exploite l'homme, et que
- la femme est esclave, qu'il faut arriver à faire triompher
- la grande pensée providentielle et obtenir une coordonnation
- plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement
- de mes phrases... Ah! bien, oui, quand j'ouvre ces idées-là,
- les gens de province ferment leurs armoires, comme si je
- voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en
- aller. Sont-ils bêtes ces canards-là! Le Globe est enfoncé.
- Je leur ai dit.--Vous êtes trop avancés; vous allez en avant,
- c'est bien; mais il faut des résultats, la province aime les
- résultats. Cependant j'ai encore fait cent Globes, et vu
- l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle.
- Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais
- pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globistes,
- globards ou globiens, feront pour les réaliser; mais comme
- ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux
- qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de
- dix francs par abonnement. Il y a un fermier qui a cru que
- ça concernait les terres, à cause du nom, et je l'ai enfoncé
- dans le Globe. Bah! il y mordra, c'est sûr, il a un front
- bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah! parlez-moi
- des Enfants! J'ai fait deux mille Enfants de Paris à Blois.
- Bonne petite affaire! Il n'y a pas tant de paroles à dire.
- Vous montrez la petite vignette à la mère en cachette de
- l'enfant pour que l'enfant veuille la voir; naturellement
- l'enfant la voit, il tire maman par sa robe jusqu'à ce qu'il
- ait son journal, parce que papa _na_ son journal. La maman
- a une robe de vingt francs, et ne veut pas que son marmot
- la lui déchire; le journal ne coûte que six francs, il y
- a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est
- un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image,
- deux éternels besoins de l'enfance. Ils lisent déjà, les
- enragés d'enfants! Ici, j'ai eu, à la table d'hôte, une
- querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à
- manger tranquillement à côté d'un monsieur, en chapeau gris,
- qui lisait les _Débats_. Je me dis en moi-même:--Faut que
- j'essaie mon éloquence de tribune. En voilà un qui est pour
- la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait
- une fameuse assurance de mes talents ministériels. Et je me
- mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal.
- Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban, je me mets à
- dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux,
- les raisonnements en fa-dièze et toute la sacrée machine.
- Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du juillet
- dans les moustaches, près de mordre au _Mouvement_. Mais je
- ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot
- ganache. Bah! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris,
- mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton,
- qui prend le mors aux dents et se fâche. Moi je ressaisis mon
- grand air, tu sais, et je lui dis:--Ah! çà, monsieur, vous
- êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je
- vous rendrai raison. Je me suis battu en Juillet.--Quoique
- père de famille, me dit-il, je suis prêt à...--Vous êtes père
- de famille, mon cher monsieur, lui répondis-je. Auriez-vous
- des enfants?--Oui, monsieur.--De onze ans?--A peu près.--Hé!
- bien, monsieur, le journal des Enfants va paraître: six
- francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé
- par les sommités littéraires, un journal bien conditionné,
- papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos
- meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et dont
- les couleurs ne passeront pas. Puis je lâche ma bordée. Voilà
- un père confondu! La querelle a fini par un abonnement.--Il
- n'y a que Gaudissart pour faire de ces tours-là! disait le
- petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot en lui
- racontant la scène au café.
-
- Je pars demain pour Amboise. Je ferai Amboise en deux jours,
- et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me
- mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le
- rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart!
- on les roulera! ils seront roulés! roulés! Adieu, ma petite,
- aime-moi toujours, et sois fidèle. La fidélité _quand même_
- est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui
- t'embrasse sur les œils?
-
- »Ton FÉLIX, pour toujours.»
-
-Cinq jours après, Gaudissart partit un matin de l'hôtel du Faisan où
-il logeait à Tours, et se rendit à Vouvray, canton riche et populeux
-dont l'esprit public lui parut susceptible d'être exploité. Monté
-sur son cheval, il trottait le long de la Levée, ne pensant pas
-plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il a joué cent
-fois. L'illustre Gaudissart allait, admirant le paysage, et marchait
-insoucieusement, sans se douter que dans les joyeuses vallées de
-Vouvray périrait son infaillibilité commerciale.
-
-Ici, quelques renseignements sur l'esprit public de la Touraine
-deviennent nécessaires. L'esprit conteur, rusé, goguenard,
-épigrammatique dont, à chaque page, est empreinte l'œuvre de Rabelais,
-exprime fidèlement l'esprit tourangeau, esprit fin, poli comme il doit
-l'être dans un pays où les Rois de France ont, pendant long-temps, tenu
-leur cour; esprit ardent, artiste, poétique, voluptueux, mais dont les
-dispositions premières s'abolissent promptement. La mollesse de l'air,
-la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie
-des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le
-plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez
-le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes
-choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus
-diverses, Rabelais et Semblançay; Plantin l'imprimeur, et Descartes;
-Boucicault, le Napoléon de son temps, et Pinaigrier qui peignit la
-majeure partie des vitraux dans les cathédrales, puis Verville et
-Courier. Ainsi le Tourangeau, si remarquable au dehors, chez lui
-demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan. Il
-emploie son esprit à se moquer du voisin, à se réjouir, et arrive
-au bout de la vie, heureux. La Touraine est la véritable abbaye de
-Thélême, si vantée dans le livre de Gargantua; il s'y trouve, comme
-dans l'œuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère
-tant célébrée par Rabelais y trône. Quant à la fainéantise, elle est
-sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire:--Tourangeau,
-veux-tu de la soupe?--Oui.--Apporte ton écuelle?--Je n'ai plus faim.
-Est-ce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus
-beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d'un pays où
-jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon
-de ces faciles et douces mœurs. A ces questions, nulle réponse. Allez
-dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif,
-heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, ou poète comme
-l'était Byron, une force inouïe, invincible vous obligerait à garder
-vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux.
-
-L'Illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Vouvray, l'un de ces
-railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la
-perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une
-cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup
-à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était
-alors particulièrement prise en haine et vilipendée; mais comme on
-prend en haine, comme on vilipende en Touraine, avec un dédain et une
-supériorité de plaisanterie digne du pays des bons contes et des tours
-joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour en jour devant ce que
-lord Byron a nommé le _cant_ anglais.
-
-Pour son malheur, après avoir débarqué au Soleil-d'Or, auberge tenue
-par Mitouflet, un ancien grenadier de la Garde impériale, qui avait
-épousé une riche vigneronne, et auquel il confia solennellement son
-cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le boute-en-train du
-bourg, le loustic obligé par son rôle et par sa nature à maintenir son
-endroit en liesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait
-de sept à huit mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur
-le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste.
-Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner,
-sa fille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les
-médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections,
-guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons dîners; à
-trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait à Tours et tracasser
-le curé; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'un morceau de
-terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la
-vie de petite ville à la campagne. Il était d'ailleurs la notabilité
-la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété
-jalouse, envieuse, ruminant et colportant contre l'aristocratie les
-médisances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau,
-ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme
-admirable de l'ignorance. Monsieur Vernier, ainsi se nommait ce petit
-grand personnage du bourg, achevait de déjeuner, entre sa femme et sa
-fille, lorsque Gaudissart se présenta dans la salle par les fenêtres de
-laquelle se voyaient la Loire et le Cher, une des plus gaies salles à
-manger du pays.
-
---Est-ce à monsieur Vernier lui-même... dit le Voyageur en pliant avec
-tant de grâce sa colonne vertébrale qu'elle semblait élastique.
-
---Oui, monsieur, répondit le malin teinturier en l'interrompant et lui
-jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre
-d'homme auquel il avait affaire.
-
---Je viens, monsieur, reprit Gaudissart, réclamer le concours de vos
-lumières pour me diriger dans ce canton où Mitouflet m'a dit que vous
-exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les
-départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée
-par des banquiers qui veulent...
-
---Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier habitué
-jadis à traiter avec le Commis-Voyageur et à le voir venir.
-
---Positivement, répondit avec insolence l'Illustre Gaudissart. Mais
-vous devez savoir, monsieur, puisque vous avez un tact si fin, qu'on
-ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque
-intérêt à se les laisser tirer. Je vous prie donc de ne pas me
-confondre avec les vulgaires Voyageurs qui fondent leur succès sur
-la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus Voyageur, je le fus,
-monsieur, je m'en fais gloire. Mais aujourd'hui j'ai une mission de la
-plus haute importance et qui doit me faire considérer par les esprits
-supérieurs, comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Daignez
-m'écouter, monsieur, et vous verrez que vous aurez gagné beaucoup
-dans la demi-heure de conversation que j'ai l'honneur de vous prier
-de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas
-mis fictivement dans cette affaire comme dans quelques-unes de ces
-honteuses spéculations que je nomme, moi, des _ratières_; non, non,
-ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de
-semblables _attrape-nigauds_. Non, monsieur, les meilleures et les
-plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise, et comme
-intéressées et comme garantie...
-
-Là Gaudissart déploya la rubannerie de ses phrases, et monsieur
-Vernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt
-qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de _garantie_, Vernier avait
-cessé de faire attention à la rhétorique du Voyageur, il pensait à lui
-jouer quelque bon tour, afin de délivrer de ces espèces de chenilles
-parisiennes, un pays à juste titre nommé barbare par les spéculateurs
-qui ne peuvent y mordre.
-
-En haut d'une délicieuse vallée, nommée la _Vallée Coquette_, à cause
-de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas, et
-paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en
-monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait dans une petite
-maison entourée d'un clos de vignes, un homme à peu près fou, nommé
-Margaritis. D'origine italienne, Margaritis était marié, n'avait
-point d'enfant, et sa femme le soignait avec un courage généralement
-apprécié. Madame Margaritis courait certainement des dangers près d'un
-homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux couteaux à
-longue lame, avec lesquels il la menaçait parfois. Mais qui ne connaît
-l'admirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent
-aux êtres souffrants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une
-bourgeoise si elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics
-de l'hôpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens
-de province à payer la pension de cent louis ou de mille écus exigée à
-Charenton, ou par les Maisons de Santé? Si quelqu'un parlait à madame
-Margaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle
-préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en
-gardant le _bonhomme_. Les incompréhensibles volontés que dictait la
-folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoûment de cette aventure,
-il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait
-aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tête nue, dans
-ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal; pour
-le contenter, sa femme ou sa servante lui donnait un vieux journal
-d'Indre-et-Loire; et depuis sept ans, il ne s'était point encore
-aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin
-n'eût-il pas observé, sans intérêt, le rapport qui existait entre la
-recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques.
-La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état
-du ciel, relativement à ses effets sur la vigne. Ordinairement, quand
-sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les
-voisins ayant pitié de sa situation, venaient jouer chez elle au
-boston; Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin, et
-n'en bougeait point; mais quand dix heures sonnaient à son horloge
-enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier
-coup avec la précision mécanique des figures mises en mouvement par
-un ressort dans les châsses des joujoux allemands, il s'avançait
-lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au
-regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du
-Temple à Paris, et leur disait:--Allez-vous-en! A certaines époques,
-cet homme recouvrait son ancien esprit, et donnait alors à sa femme
-d'excellents conseils pour la vente de ses vins; mais alors il devenait
-extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises
-et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la
-maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais
-le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes.
-Ainsi, à une dame qui lui demandait:--Comment vous sentez-vous
-aujourd'hui, monsieur Margaritis?--Je me suis fait la barbe, et
-vous?... lui répondait-il.--Êtes-vous mieux, monsieur? lui demandait
-une autre.--Jérusalem! Jérusalem! répondait-il. Mais la plupart du
-temps il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa
-femme leur disait alors:--Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. Deux
-ou trois fois en cinq ans, il lui arriva, toujours vers l'équinoxe,
-de se mettre en fureur à cette observation, de tirer son couteau et
-de crier:--Cette garce me déshonore. D'ailleurs, il buvait, mangeait,
-se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun
-avait-il fini par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention
-que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ses bizarreries,
-il y en avait une dont personne n'avait pu découvrir le sens; car, à
-la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et
-expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. Il voulait
-toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin
-de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais
-quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des
-deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours
-madame Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un
-prix exorbitant, et lui en remettait l'argent qu'il cachait, sans que
-ni sa femme, ni sa servante eussent pu, même en le guettant, découvrir
-où était la cachette.
-
-La veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, madame Margaritis
-éprouva plus de peine que jamais à tromper son mari dont la raison
-semblait revenue.
-
---Je ne sais en vérité comment se passera pour moi la journée de
-demain, avait-elle dit à madame Vernier. Figurez-vous que le bonhomme
-a voulu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien fait _endêver_
-(mot du pays) pendant toute la journée, qu'il a fallu lui montrer deux
-poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait heureusement deux
-pièces qu'il n'a pas pu vendre; et à ma prière, il les a roulées dans
-notre cellier. Ah! çà, ne voilà-t-il pas que le bonhomme, depuis qu'il
-a vu les poinçons, prétend les brocanter lui-même?
-
-Madame Vernier venait de confier à son mari l'embarras où se trouvait
-madame Margaritis un moment avant l'arrivée de Gaudissart. Au premier
-mot du Commis-Voyageur, Vernier se proposa de le mettre aux prises avec
-le bonhomme Margaritis.
-
---Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'Illustre Gaudissart
-eut lâché sa première bordée, je ne vous dissimulerai pas les
-difficultés que doit rencontrer ici votre entreprise. Notre pays est
-un pays qui marche à la grosse _suo modo_, un pays où jamais une idée
-nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous
-amusant à faire quatre repas par jour, en nous occupant à cultiver
-nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce nous tâchons
-_bonifacement_ de vendre les choses plus cher qu'elles ne coûtent. Nous
-resterons dans cette ornière-là sans que ni Dieu ni diable puisse nous
-en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil, et un bon conseil
-vaut un œil dans la main. Nous avons dans le bourg un ancien banquier
-dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus grande
-confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si
-vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes
-convaincus, à la voix de monsieur Margaritis qui entraîne la mienne,
-il se trouve à Vouvray vingt maisons riches dont toutes les bourses
-s'ouvriront et prendront votre vulnéraire.
-
-En entendant le nom du fou, madame Vernier leva la tête et regarda son
-mari.
-
---Tenez, précisément, ma femme a, je crois, l'intention de faire une
-visite à madame Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de
-nos voisines. Attendez un moment, ces dames vous y conduiront.--Tu iras
-prendre madame Fontanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme.
-
-Indiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente, la plus grande
-goguenarde du pays, n'était-ce pas dire à madame Vernier de prendre
-des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le
-Commis-Voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois?
-Monsieur et madame Vernier jouèrent si bien leur rôle que Gaudissart ne
-conçut aucune défiance, et donna pleinement dans le piége; il offrit
-galamment le bras à madame Vernier, et crut avoir fait, pendant le
-chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant
-d'esprit, de pointes et de calembours incompris.
-
-La maison du prétendu banquier était située à l'endroit où commence
-la Vallée Coquette. Ce logis, appelé La Fuye, n'avait rien de bien
-remarquable. Au rez-de-chaussée se trouvait un grand salon boisé, de
-chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du bonhomme
-et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui
-servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce
-rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les
-plus humbles maisons en Touraine, était couronné par des mansardes
-auxquelles on montait par un escalier bâti en dehors de la maison,
-appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin,
-plein de soucis, de seringas, de sureaux, séparait l'habitation des
-clos. Autour de la cour, s'élevaient les bâtiments nécessaires à
-l'exploitation des vignes.
-
-Assis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours
-d'Utrecht jaune, Margaritis ne se leva point en voyant entrer les
-deux dames et Gaudissart, il pensait à vendre ses deux pièces de
-vin. C'était un homme sec, dont le crâne chauve par devant, garni de
-cheveux rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux
-enfoncés, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés; son
-nez en lame de couteau; ses os maxillaires saillants, et ses joues
-creuses; ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton
-démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air
-étrange, celui d'un vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier.
-
---Monsieur Margaritis, lui dit madame Vernier, allons, remuez-vous
-donc! Voilà un monsieur que mon mari vous envoie, il faut l'écouter
-avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et causez avec
-lui.
-
-En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit
-signe de s'asseoir, et lui dit:--Causons, monsieur.
-
-Les trois femmes allèrent dans la chambre de madame Margaritis,
-en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir
-intervenir au besoin. A peine furent-elles installées que monsieur
-Vernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre, et
-entra sans bruit.
-
---Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires....
-
---Publiques, répondit Margaritis en l'interrompant. J'ai pacifié la
-Calabre sous le règne du roi Murat.
-
---Tiens, il est allé en Calabre maintenant! dit à voix basse monsieur
-Vernier.
-
---Oh! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement.
-
---Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d'un homme
-qui pose pour son portrait chez un peintre.
-
---Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre à
-laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire
-et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être
-à le faire tenir tranquille, monsieur, si vous n'étiez pas un homme
-supérieur... (Ici le fou s'inclina.) Je me contenterais de vous
-chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dont les motifs
-psychologiques valent la peine de vous être exposés. Écoutez! De toutes
-les richesses sociales, le temps n'est-il pas la plus précieuse; et,
-l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir? Or, y a-t-il rien qui consomme
-plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle _le
-pot au feu_, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question? Y
-a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à
-offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément
-pauvre, vous êtes riche d'espérance?
-
---De l'argent, nous y sommes, dit Margaritis.
-
---Eh! bien, monsieur, je suis envoyé dans les Départements par une
-compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte
-énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou
-en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée
-de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs
-talents, en leur escomptant quoi?... le temps _dito_, et d'en assurer
-la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le
-temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d'en représenter
-pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet
-espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous
-êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute
-d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante
-chevaux. Ah! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre
-de choses, mouvement dû à l'activité de notre époque, essentiellement
-progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrons
-aux idées d'une plus logique coordonnation des intérêts sociaux. Je
-vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement
-purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique
-des idées. Au lieu d'être un propriétaire vivant de vos rentes, vous
-êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...
-
---Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.
-
---Eh! bien, soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, vous êtes
-peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus
-loin...
-
-En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d'un air inquiet pour
-voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en l'apercevant toujours
-assis.
-
---Vous n'êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais
-vous vous sentez...
-
---Je me sens, dit le fou.
-
---Vous vous dites: Moi, je serai ministre. Eh! bien, vous peintre,
-vous artiste, homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos
-espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille
-écus...
-
---Vous m'apportez donc cent mille écus? dit le fou.
-
---Oui, monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont
-nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage
-à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d'art, par
-vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous êtes trompé,
-vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme
-j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital
-intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci,
-intellectuel.
-
---Je comprends, dit le fou.
-
---Vous signez un contrat d'Assurance avec l'administration qui vous
-reconnaît une valeur de cent mille écus, à vous peintre...
-
---Je suis peintre, dit le fou.
-
---Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage
-à les payer à votre famille, à vos héritiers; si, par votre mort, les
-espérances, le pot au feu fondé sur le capital intellectuel venait
-à être renversé. Le payement de la prime suffit à consolider ainsi
-votre...
-
---Votre caisse, dit le fou en l'interrompant.
-
---Mais, naturellement, monsieur. Je vois que monsieur a été dans les
-affaires.
-
---Oui, dit le fou, j'ai fondé la Banque Territoriale de la rue des
-Fossés-Montmartre, à Paris, en 1798.
-
---Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que
-chacun se reconnaît et s'attribue, ne faut-il pas que la généralité des
-Assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois
-pour cent? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une misère,
-vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort.
-
---Mais je vis, dit le fou.
-
---Ah! si vous vivez long-temps! voilà l'objection la plus communément
-faite, objection vulgaire, et vous comprenez que si nous ne l'avions
-pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas dignes d'être... quoi?...
-que sommes-nous, après tout? les teneurs de livres du grand bureau
-des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je
-rencontre partout des gens qui ont la prétention d'apprendre quelque
-chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des gens qui
-ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais
-le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre
-objection, monsieur, est un non-sens...
-
---_Quèsaco?_ dit Margaritis.
-
---Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués
-dans votre charte d'assurance contre les chances de la mort, suivez
-bien...
-
---Je suis.
-
---Eh! bien, vous avez réussi dans vos entreprises! vous avez dû réussir
-précisément à cause de ladite charte d'assurance; car vous avez doublé
-vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquiétudes
-que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre
-mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous
-avez alors touché le capital intellectuel, pour lequel l'Assurance a
-été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagatelle.
-
---Excellente idée!
-
---N'est-ce pas, monsieur? reprit Gaudissart. Je nomme cette Caisse de
-bienfaisance, moi, l'Assurance mutuelle contre la misère!... ou, si
-vous voulez, l'escompte du talent. Car le talent, monsieur, le talent
-est une lettre de change que la Nature donne à l'homme de génie, et qui
-se trouve souvent à bien longue échéance... hé! hé!
-
---Oh! la belle usure! s'écria Margaritis.
-
---Eh! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa
-Gaudissart. Il faut que je domine mon homme par de plus hautes
-considérations, par ma blague numéro 1.--Du tout, monsieur, s'écria
-Gaudissart à haute voix, pour vous qui...
-
---Accepteriez-vous un verre de vin? demanda Margaritis.
-
---Volontiers, répondit Gaudissart.
-
---Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste
-deux pièces.--Vous êtes ici dans la tête de Vouvray, dit le bonhomme en
-montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis?
-
-La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819.
-Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre, et le
-présenta solennellement à Gaudissart qui le but.
-
---Mais vous m'attrapez, monsieur, dit le Commis-Voyageur, ceci est du
-vin de Madère, vrai vin de Madère.
-
---Je le crois bien dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray,
-monsieur, est de ne pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme
-vin d'entremets; il est trop généreux, trop fort; aussi vous le vend-on
-à Paris pour du vin de Madère en le teignant d'eau-de-vie. Notre vin
-est si liquoreux que beaucoup de marchands de Paris, quand notre
-récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous
-achètent nos vins; ils les coupent avec les vins des environs de Paris,
-et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce
-moment, mon cher et très-aimable monsieur, est un vin de roi, la tête
-de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui
-aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs
-tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons
-de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir
-directement par nous. Connaissez-vous quelques personnes qui...
-
---Revenons à notre affaire, dit Gaudissart.
-
---Nous y sommes, monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux,
-capiteux s'accorde avec capital en étymologie; or, vous parlez
-capitaux... hein? _caput_, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient...
-
---Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux
-intellectuels...
-
---J'ai réalisé, monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces? je
-vous en arrangerais bien pour les termes.
-
---Non, je parle dit l'illustre Gaudissart, de l'Assurance des
-capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon
-raisonnement.
-
-Le fou se calma, reprit sa pose et regarda Gaudissart.
-
---Je dis, monsieur, que si vous mourez, le capital se paye à votre
-famille sans difficulté.
-
---Sans difficulté.
-
---Oui, pourvu qu'il n'y ait pas suicide...
-
---Matière à chicane.
-
---Non, monsieur. Vous le savez, le suicide est un de ces actes toujours
-faciles à constater.
-
---En France, dit le fou. Mais...
-
---Mais à l'étranger, dit Gaudissart. Eh! bien, monsieur pour terminer
-sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger et la mort
-sur le champ de bataille sont en dehors de...
-
---Qu'assurez-vous donc alors?... rien du tout! s'écria Margaritis. Moi,
-ma Banque Territoriale reposait sur...
-
---Rien du tout, monsieur?... s'écria Gaudissart en interrompant le
-bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère
-et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.
-
---Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.
-
---Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous
-banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a
-un avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent,
-il en demande... néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à
-cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un
-jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par
-un système. Atroce civilisation! elle n'a pas de pain pour ses grands
-hommes qui lui donnent son luxe; elle ne les nourrit que d'injures
-et de moqueries, cette gueuse dorée!... L'expression est forte, mais
-je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez
-nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous
-l'écoutons et il nous dit: «Messieurs de l'Assurance sur les capitaux,
-ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant pour cent!...»
-Eh! bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous
-l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant
-convive...
-
---Il faut du vin alors... dit le fou.
-
---Comme un puissant convive. Il signe sa Police d'Assurance, il prend
-nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons,
-ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a
-besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de
-l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les
-usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh!
-bien, monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système
-social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations
-entreprises par la Société sur la vie. Nous assurons les débiteurs,
-moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers
-à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus
-avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur
-des tables de mortalité reconnues fausses. Notre Société opérant sur
-des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui
-attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées
-qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de
-l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a
-été chiffrée dans tous les sens...
-
---Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais buvez un verre
-de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur
-l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette.
-Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.
-
---Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre.
-
---Cela est très-beau, très-neuf, très-utile; mais j'aime mieux les
-escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la
-rue des Fossés-Montmartre.
-
---Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart;
-mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons
-maintenant la caisse Hypothécaire qui prête sur les propriétés et fait
-en grand _le réméré_. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison
-de celle de solidifier les espérances! solidifier les espérances,
-coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui
-en assurer la réalisation! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de
-transition, de transition et de progrès tout à la fois!
-
---Oui, de progrès, dit le fou. J'aime le progrès, surtout celui qui
-fait faire à la vigne un bon temps...
-
---Le temps, reprit Gaudissart sans entendre la phrase de Margaritis,
-_le Temps_, monsieur, mauvais journal. Si vous le lisez, je vous
-plains...
-
---Le journal! dit Margaritis, je crois bien, je suis passionné pour
-les journaux.--Ma femme! ma femme! où est le journal? cria-t-il en se
-tournant vers la chambre.
-
---Hé! bien, monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes
-faits pour nous entendre.
-
---Oui; mais avant d'entendre le journal, avouez-moi que vous trouvez ce
-vin...
-
---Délicieux, dit Gaudissart.
-
---Allons, achevons à nous deux la bouteille. Le fou se versa deux
-doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.--Hé! bien,
-monsieur, j'ai deux pièces de ce vin-là. Si vous le trouvez bon et que
-vous vouliez vous en arranger...
-
---Précisément, dit Gaudissart, les Pères de la Foi Saint-Simonienne
-m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur
-grand et beau journal? Vous qui comprenez bien l'affaire des capitaux,
-et qui me donnerez votre aide pour la faire réussir dans ce canton...
-
---Volontiers, dit Margaritis, si...
-
---J'entends, si je prends votre vin. Mais il est très-bon, votre vin,
-monsieur, il est incisif.
-
---On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien qui
-vient en faire ici, à Tours.
-
---Je le crois, monsieur. Le Globe dont vous avez entendu parler...
-
---Je l'ai souvent parcouru, dit Margaritis.
-
---J'en étais sûr, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tête
-puissante, une caboche que ces messieurs nomment la tête chevaline:
-y a du cheval dans la tête de tous les grands hommes. Or, on peut
-être un beau génie et vivre ignoré. C'est une farce qui arrive assez
-généralement à ceux qui, malgré leurs moyens, restent obscurs, et qui
-a failli être le cas du grand Saint-Simon, et celui de M. Vico, homme
-fort qui commence à se pousser. Il va bien, Vico! J'en suis content.
-Ici nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'Humanité.
-Attention, monsieur...
-
---Attention, dit le fou.
-
---L'exploitation de l'homme par l'homme aurait dû cesser, monsieur,
-du jour où Christ, je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, est
-venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité
-n'a-t-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère. Or,
-Saint-Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps.
-
---Il est donc libéré? dit Margaritis.
-
---Il a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant, il y a quelque
-chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la
-production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que
-chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre,
-et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité, font
-travailler _tous_ au profit d'_un_ seul; de là la doctrine...
-
---Que faites-vous des domestiques? demanda Margaritis.
-
---Ils restent domestiques, monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être
-domestiques.
-
---Hé! bien, à quoi bon la doctrine?
-
---Oh! pour en juger, monsieur, il faut vous mettre au point de vue
-très-élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général
-de l'Humanité. Ici, nous entrons en plein Ballanche! Connaissez-vous
-monsieur Ballanche?
-
---Nous ne faisons que de ça! dit le fou qui entendit _de la planche_.
-
---Bon, reprit Gaudissart. Eh! bien, si le spectacle palingénésique des
-transformations successives du Globe spiritualisé vous touche, vous
-transporte, vous émeut; eh! bien, mon cher monsieur, le journal _le
-Globe_, bon nom qui en exprime nettement la mission, le Globe est le
-_cicerone_ qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles
-dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement
-politique et moral du monde.
-
---_Quèsaco!_ dit le bonhomme.
-
---Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit
-Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin,
-ne faut-il pas, à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces
-messieurs...
-
---Boivent-ils du vin?
-
---Oui, monsieur. Leur maison est montée, je puis le dire, sur un
-excellent pied, un pied prophétique: beaux salons, toutes les sommités,
-grandes réceptions.
-
---Eh! bien, dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien autant
-besoin de vin que ceux qui bâtissent.
-
---A plus forte raison, monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on
-reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe.
-
---Alors il leur faut du vin, du vin de Vouvray, les deux pièces qui me
-restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle.
-
---A combien cela met-il la bouteille? dit Gaudissart en calculant.
-Voyons? il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous; mais
-ce serait une bonne affaire. Ils payent tous les autres vins plus cher.
-(Bon, je tiens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin
-dont j'ai besoin, je vais te dominer.)--Eh! bien, monsieur, reprit-il,
-des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parlons
-franchement, vous avez une grande influence sur ce canton?
-
---Je le crois, dit le fou. Nous sommes _la tête_ de Vouvray.
-
---Hé! bien, vous avez parfaitement compris l'entreprise des capitaux
-intellectuels?
-
---Parfaitement.
-
---Vous avez mesuré toute la portée du Globe?
-
---Deux fois... à pied.
-
-Gaudissart n'entendit pas, parce qu'il restait dans le milieu de ses
-pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher.
-
---Or, eu égard à la situation où vous êtes, je comprends que vous
-n'ayez rien à assurer à l'âge où vous êtes arrivé. Mais, monsieur, vous
-pouvez faire assurer les personnes qui, dans le canton, soit par leur
-valeur personnelle, soit par la position précaire de leurs familles,
-voudraient se faire un sort. Donc, en prenant un abonnement au Globe,
-et en m'appuyant de votre autorité dans le Canton pour le placement des
-capitaux en rente viagère, car on affectionne le viager en province;
-eh! bien, nous pourrons nous entendre relativement aux deux pièces de
-vin. Prenez-vous le Globe?
-
---Je vais sur le Globe.
-
---M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton?
-
---J'appuie...
-
---Et...
-
---Et...
-
---Et je... Mais vous prenez un abonnement au Globe.
-
---Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager.
-
---Viager, monsieur?... Eh! oui, vous avez raison, il est plein de
-vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien
-imprimé, bon teint, feutré. Ah! ce n'est pas de la _camelote_, du
-_colifichet_, du _papillotage_, de la soie qui se déchire quand on la
-regarde; c'est foncé, c'est des raisonnements que l'on peut méditer à
-son aise et qui font passer le temps très-agréablement au fond d'une
-campagne.
-
---Cela me va, répondit le fou.
-
---Le Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs.
-
---Cela ne me va plus, dit le bonhomme.
-
---Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petits-enfants?
-
---Beaucoup, répondit Margaritis qui entendit, vous _aimez_ au lieu de
-vous _avez_.
-
---Hé! bien, le journal des Enfants, sept francs par an.
-
---Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonnement
-d'Enfants, ça me va, belle idée. Exploitation intellectuelle,
-l'enfant?... n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein?
-
---Vous y êtes, monsieur, dit Gaudissart.
-
---J'y suis.
-
---Vous consentez donc à me piloter dans le canton?
-
---Dans le canton.
-
---J'ai votre approbation?
-
---Vous l'avez.
-
---Hé! bien, monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs...
-
---Non, non, cent dix.
-
---Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix pour les capacités de
-la Doctrine, et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente,
-vous me devez une commission.
-
---Portez-leur cent vingt. (_Sans vin._)
-
---Joli calembour. Il est non-seulement très-fort, mais encore
-très-spirituel.
-
---Non, spiritueux, monsieur.
-
---De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.
-
---Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos?
-
---Volontiers, dit Gaudissart, ce vin porte singulièrement à la tête.
-
-Et l'illustre Gaudissart sortit avec monsieur Margaritis qui le promena
-de provin en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et
-monsieur Vernier purent alors rire à leur aise, en voyant de loin le
-Voyageur et le fou discutant, gesticulant, s'arrêtant, reprenant leur
-marche, parlant avec feu.
-
---Pourquoi le bonhomme nous l'a-t-il donc emmené? dit Vernier.
-
-Enfin Margaritis revint avec le Commis-Voyageur, en marchant tous deux
-d'un pas accéléré comme des gens empressés de terminer une affaire.
-
---Le bonhomme a, fistre, bien enfoncé le Parisien!... dit monsieur
-Vernier.
-
-Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à
-jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux
-pièces de vin. Puis, après avoir lu l'engagement du Voyageur, monsieur
-Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au journal des
-Enfants.
-
---A demain donc, monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner
-sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain. Vous
-pourrez expédier directement le vin à Paris, à l'adresse indiquée, et
-vous ferez suivre en remboursement.
-
-Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement
-qui ne dût être bilatéral: il voulut un engagement de monsieur
-Margaritis, qui, content comme l'est un fou de satisfaire son idée
-favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin
-du clos Margaritis. Et l'Illustre Gaudissart s'en alla sautillant,
-chanteronnant _le Roi des mers, prends plus bas!_ à l'auberge du
-Soleil-d'Or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le
-dîner. Mitouflet était un vieux soldat naïvement rusé comme le sont les
-paysans, mais ne riant jamais d'une plaisanterie, en homme accoutumé à
-entendre le canon et à plaisanter sous les armes.
-
---Vous avez des gens très-forts ici, lui dit Gaudissart en s'appuyant
-sur le chambranle de la porte et allumant son cigare à la pipe de
-Mitouflet.
-
---Comment l'entendez-vous? demanda Mitouflet.
-
---Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières.
-
---De chez qui venez-vous donc, sans indiscrétion? demanda naïvement
-l'aubergiste en faisant savamment jaillir d'entre ses lèvres la
-sputation périodiquement expectorée par les fumeurs.
-
---De chez un lapin nommé Margaritis.
-
-Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une
-froide ironie.
-
---C'est juste, le bonhomme en sait long! Il en sait trop pour les
-autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre...
-
---Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de
-finance.
-
---Oui, dit l'aubergiste. Aussi, pour mon compte, ai-je toujours
-regretté qu'il soit fou.
-
---Comment, fou?
-
---Fou, comme on est fou, quand on est fou, répéta Mitouflet, mais
-il n'est pas dangereux, et sa femme le garde. Vous vous êtes donc
-entendus? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est
-drôle.
-
---Drôle! s'écria Gaudissart; drôle, mais votre monsieur Vernier s'est
-donc moqué de moi?
-
---Il vous y a envoyé? demanda Mitouflet.
-
---Oui.
-
---Ma femme, cria l'aubergiste, écoute donc. Monsieur Vernier n'a-t-il
-pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis?...
-
---Et quoi donc, avez-vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon
-monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou?
-
---Il m'a vendu deux pièces de vin.
-
---Et vous les avez achetées?
-
---Oui.
-
---Mais c'est sa folie de vouloir vendre du vin, il n'en a pas.
-
---Bon, dit le Voyageur. Je vais d'abord aller remercier monsieur
-Vernier.
-
-Et Gaudissart se rendit bouillant de colère chez l'ancien teinturier,
-qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auxquels il
-racontait déjà l'histoire.
-
---Monsieur, dit le prince des Voyageurs en lui jetant des regards
-enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le
-dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats, devez
-me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant
-en rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entendez-vous, monsieur
-Vernier le teinturier?
-
-Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée comme un
-tragédien prépare son entrée en scène.
-
---Comment! répondit Vernier que la présence de ses voisins anima,
-croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur
-qui débarque en quatre bateaux dans Vouvray pour nous demander nos
-capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des
-peintres, des poétriaux; et qui, par ainsi, nous assimile gratuitement
-à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu! Qu'avons-nous fait
-pour cela, nous pères de famille? Un drôle qui vient nous proposer des
-abonnements au Globe, journal qui prêche une religion dont le premier
-commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses
-père et mère! Ma parole d'honneur la plus sacrée, le père Margaritis
-dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous?
-Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux, monsieur. Ces
-messieurs peuvent vous attester que, quand vous auriez parlé à tous les
-gens du canton, vous n'auriez pas été si bien compris.
-
---Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour
-insulté, monsieur, et vous me rendrez raison.
-
---Hé! bien, monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous
-être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez
-de raison dans cette affaire-là pour que je vous en rende. Est-il
-farceur, donc!
-
-A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un
-soufflet; mais les Vouvrillons attentifs se jetèrent entre eux, et
-l'Illustre Gaudissart ne souffleta que la perruque du teinturier,
-laquelle alla tomber sur la tête de mademoiselle Claire Vernier.
-
---Si vous n'êtes pas content, dit-il, monsieur, je reste jusqu'à
-demain matin à l'hôtel du Soleil-d'Or, vous m'y trouverez, prêt à vous
-expliquer ce que veut dire rendre raison d'une offense! Je me suis
-battu en Juillet, monsieur.
-
---Hé! bien, vous vous battrez à Vouvray, répondit le teinturier, et
-vous y resterez plus long-temps que vous ne croyez.
-
-Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, qu'il trouvait pleine
-de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie, le Voyageur
-ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Vouvray fut mis en émoi par
-l'aventure de Gaudissart et de monsieur Vernier. Il n'avait jamais été
-question de duel dans ce bénin pays.
-
---Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec monsieur Vernier,
-je ne connais personne ici, voulez-vous me servir de témoin? dit
-Gaudissart à son hôte.
-
---Volontiers, répondit l'aubergiste.
-
-A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner que madame Fontanieu et
-l'adjoint de Vouvray vinrent au Soleil-d'Or, prirent à part Mitouflet,
-et lui représentèrent combien il serait affligeant pour le canton qu'il
-y eût une mort violente; ils lui peignirent l'affreuse situation de
-la bonne madame Vernier, en le conjurant d'arranger cette affaire, de
-manière à sauver l'honneur du pays.
-
---Je m'en charge, dit le malin aubergiste.
-
-Le soir Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du
-papier.
-
---Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart.
-
---Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet; j'ai pensé que vous
-seriez bien aise de faire quelques petites dispositions; enfin que vous
-pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh!
-cela ne tue pas. Êtes-vous fort aux armes? voulez-vous vous rafraîchir
-la main? j'ai des fleurets.
-
---Mais volontiers.
-
-Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques.
-
---Voyons!
-
-L'hôte et le Voyageur se mirent tous deux en garde; Mitouflet, en sa
-qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à
-Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille.
-
---Diable! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé.
-
---Monsieur Vernier est plus fort que je ne le suis.
-
---Diable! diable! je me battrai donc au pistolet.
-
---Je vous le conseille, parce que, voyez-vous, en prenant de gros
-pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule, on ne risque
-jamais rien, les pistolets _écartent_, et chacun se retire en homme
-d'honneur. Laissez-moi arranger cela? Hein! sapristi, deux braves gens
-seraient bien bêtes de se tuer pour un geste.
-
---Êtes-vous sûr que les pistolets _écarteront_ suffisamment? Je serais
-fâché de tuer cet homme, après tout, dit Gaudissart.
-
---Dormez en paix.
-
-Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent un peu blêmes
-au bas du pont de la Cise. Le brave Vernier faillit tuer une vache qui
-paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin.
-
---Ah! vous avez tiré en l'air, s'écria Gaudissart.
-
-A ces mots, les deux ennemis s'embrassèrent.
-
---Monsieur, dit le Voyageur, votre plaisanterie était un peu forte,
-mais elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais
-hors de moi, je vous tiens pour homme d'honneur.
-
---Monsieur, nous vous ferons vingt abonnements au Journal des Enfants,
-répliqua le teinturier encore pâle.
-
---Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas
-ensemble? les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de
-s'entendre?
-
---Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous
-devez avoir un huissier ici...
-
---Pourquoi?
-
---Eh! je vais envoyer une assignation à mon cher petit monsieur
-Margaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos.
-
---Mais il ne les a pas, dit Vernier.
-
---Hé! bien, monsieur, l'affaire pourra s'arranger, moyennant vingt
-francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ait
-_fait le poil_ à l'Illustre Gaudissart.
-
-Madame Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur
-devait avoir raison, apporta les vingt francs au clément Voyageur,
-auquel on évita d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus
-joyeux cantons de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées
-nouvelles.
-
-Au retour de son voyage dans les contrées méridionales, l'Illustre
-Gaudissart occupait la première place du coupé dans la diligence de
-Laffitte-Caillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il
-daignait, depuis Angoulême, expliquer les mystères de la vie, en le
-prenant sans doute pour un enfant.
-
-En arrivant à Vouvray, le jeune homme s'écria:--Voilà un beau site!
-
---Oui, monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pas tenable, à
-cause des habitants. Vous y auriez un duel tous les jours. Tenez,
-il y a trois mois, je me suis battu là, dit-il en montrant le pont
-de la Cise, au pistolet, avec un maudit teinturier; mais... je l'ai
-_roulé_!...
-
- Paris, novembre 1832.
-
-
-
-
-LES PARISIENS EN PROVINCE.
-
-(DEUXIÈME HISTOIRE.)
-
-
-LA MUSE DU DÉPARTEMENT.
-
- A MONSIEUR LE COMTE FERDINAND DE GRAMONT.
-
- _Mon cher Ferdinand, si les hasards_ (habent sua fata
- libelli) _du monde littéraire font de ces lignes un long
- souvenir, ce sera certainement peu de chose en comparaison
- des peines que vous vous êtes données, vous le d'Hozier, le
- Chérin, le Roi d'armes des_ ÉTUDES DE MŒURS; _vous à qui les
- Navarreins, les Cadignan, les Langeais, les Blamont-Chauvry,
- les Chaulieu, les d'Arthez, les d'Esgrignon, les Mortsauf,
- les Valois, les cent maisons nobles qui constituent
- l'aristocratie de la_ COMÉDIE HUMAINE _doivent leurs
- belles devises et leurs armoiries si spirituelles. Aussi_
- L'ARMORIAL DES ÉTUDES DE MŒURS INVENTÉ PAR FERDINAND DE
- GRAMONT, GENTILHOMME, _est-il une histoire complète du
- blason français, où vous n'avez rien oublié, pas même les
- armes de l'Empire, et que je conserverai comme un monument
- de patience bénédictine et d'amitié. Quelle connaissance
- du vieux langage féodal dans le_: Pulchrè sedens, meliùs
- agens! _des Beauséant? dans le_: Des partem leonis!
- _des d'Espard? dans le_: Nese vend! _des Vandenesse? Enfin,
- quelle coquetterie dans les mille détails de cette savante
- iconographie qui montrera jusqu'où la fidélité sera poussée
- dans mon entreprise, à laquelle vous, poète, vous aurez aidé_
-
- _Votre vieil ami_,
- DE BALZAC.
-
-
-Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire une ville qui
-par sa situation attire infailliblement l'œil du voyageur. Sancerre
-occupe le point culminant d'une chaîne de petites montagnes, dernière
-ondulation des mouvements de terrain du Nivernais. La Loire inonde
-les terres au bas de ces collines, en y laissant un limon jaune qui
-les fertilise, quand il ne les ensable pas à jamais par une de ces
-terribles crues également familières à la Vistule, cette Loire du
-Nord. La montagne au sommet de laquelle sont groupées les maisons de
-Sancerre, s'élève à une assez grande distance du fleuve pour que le
-petit port de Saint-Thibault puisse vivre de la vie de Sancerre. Là
-s'embarquent les vins, là se débarque le merrain, enfin toutes les
-provenances de la Haute et de la Basse-Loire.
-
-A l'époque où cette histoire eut lieu, le pont de Cosne et celui de
-Saint-Thibault, deux ponts suspendus, étaient construits. Les voyageurs
-venant de Paris à Sancerre par la route d'Italie ne traversaient plus
-la Loire de Cosne à Saint-Thibault dans un bac, n'est-ce pas assez
-vous dire que le Chassez-croisez de 1830 avait eu lieu; car la maison
-d'Orléans a partout choyé les intérêts matériels, mais à peu près comme
-ces maris qui font des cadeaux à leurs femmes avec l'argent de la dot.
-
-Excepté la partie de Sancerre qui occupe le plateau, les rues sont plus
-ou moins en pente, et la ville est enveloppée de rampes, dites les
-Grands Remparts, nom qui vous indique assez les grands chemins de la
-ville. Au delà de ces remparts, s'étend une ceinture de vignobles. Le
-vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du
-pays qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet,
-assez semblables aux produits de la Bourgogne pour qu'à Paris les
-palais vulgaires s'y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets
-parisiens une rapide consommation, assez nécessaire d'ailleurs à des
-vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept à huit ans. Au-dessous
-de la ville, sont assis quelques villages, Fontenay, Saint-Satur qui
-ressemblent à des faubourgs, et dont la situation rappelle les gais
-vignobles de Neufchâtel en Suisse. La ville a conservé quelques traits
-de son ancienne physionomie, ses rues sont étroites et pavées en
-cailloux pris au lit de la Loire. On y voit encore de vieilles maisons.
-La tour, ce reste de la force militaire et de l'époque féodale,
-rappelle l'un des siéges les plus terribles de nos guerres de religion
-et pendant lequel les Calvinistes ont bien surpassé les farouches
-Caméroniens de Walter Scott.
-
-La ville de Sancerre, riche d'un illustre passé, veuve de sa puissance
-militaire, est en quelque sorte vouée à un avenir infertile, car le
-mouvement commercial appartient à la rive droite de la Loire. La
-rapide description que vous venez de lire prouve que l'isolement de
-Sancerre ira croissant, malgré les deux ponts qui la rattachent à
-Cosne. Sancerre, l'orgueil de la rive gauche, a tout au plus trois
-mille cinq cents âmes, tandis qu'on en compte aujourd'hui plus de
-six mille à Cosne. Depuis un demi-siècle, le rôle de ces deux villes
-assises en face l'une de l'autre a complétement changé. Cependant
-l'avantage de la situation appartient à la ville historique, où de
-toutes parts l'on jouit d'un spectacle enchanteur, où l'air est d'une
-admirable pureté, la végétation magnifique, et où les habitants en
-harmonie avec cette riante nature sont affables, bons compagnons et
-sans puritanisme, quoique les deux tiers de la population soient restés
-calvinistes.
-
-Dans un pareil état de choses, si l'on subit les inconvénients de
-la vie des petites villes, si l'on se trouve sous le coup de cette
-surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi
-publique; en revanche, le patriotisme de localité, qui ne remplacera
-jamais l'esprit de famille, se déploie à un haut degré. Aussi la ville
-de Sancerre est-elle très-fière d'avoir vu naître une des gloires de
-la Médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre,
-Étienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués.
-L'Arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit
-grands propriétaires, les hauts barons de l'Élection, essaya de secouer
-le joug électoral de la Doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. Cette
-conjuration de quelques amours-propres froissés échoua par la jalousie
-que causait aux coalisés l'élévation future d'un des conspirateurs.
-Quand le résultat eut montré le vice radical de l'entreprise, on
-voulut y remédier en prenant l'un des deux hommes qui représentent
-glorieusement Sancerre à Paris, pour champion du pays aux prochaines
-élections.
-
-Cette idée était extrêmement avancée pour notre pays, où, depuis 1830,
-la nomination des notabilités de clocher a fait de tels progrès que les
-hommes d'État deviennent de plus en plus rares à la Chambre élective.
-Aussi ce projet, d'une réalisation assez hypothétique, fut-il conçu
-par la femme supérieure de l'Arrondissement, _dux femina facti_, mais
-dans une pensée d'intérêt personnel. Cette pensée avait tant de racines
-dans le passé de cette femme et embrassait si bien son avenir, que
-sans un vif et succinct récit de sa vie antérieure, on la comprendrait
-difficilement. Sancerre s'enorgueillissait alors d'une femme
-supérieure, long-temps incomprise, mais qui, vers 1836, jouissait
-d'une assez jolie renommée départementale. Cette époque fut aussi le
-moment où les noms des deux Sancerrois atteignirent, à Paris, chacun
-dans leur sphère, au plus haut degré l'un de la gloire, l'autre de la
-mode. Étienne Lousteau, l'un des collaborateurs des Revues, signait le
-feuilleton d'un journal à huit mille abonnés; et Bianchon, déjà premier
-médecin d'un hôpital, officier de la Légion-d'Honneur et membre de
-l'Académie des sciences, venait d'obtenir sa chaire.
-
-Si ce mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de
-blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le _Sandisme_, tant il
-est vrai que, moralement parlant, le bien est presque toujours doublé
-d'un mal. Cette lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes qui, sans
-leurs prétentions au génie, eussent été charmantes. Le Sandisme a
-cependant cela de bon que la femme qui en est attaquée faisant porter
-ses prétendues supériorités sur des sentiments méconnus, elle est en
-quelque sorte le _Bas-Bleu_ du cœur: il en résulte alors moins d'ennui,
-l'amour neutralisant un peu la littérature. Or l'illustration de George
-Sand a eu pour principal effet de faire reconnaître que la France
-possède un nombre exorbitant de femmes supérieures, assez généreuses
-pour laisser jusqu'à présent le champ libre à la petite-fille du
-maréchal de Saxe.
-
-La femme supérieure de Sancerre demeurait à La Baudraye, maison de
-ville et de campagne à la fois, située à dix minutes de la ville, dans
-le village ou, si vous voulez, le faubourg de Saint-Satur. Les La
-Baudraye d'aujourd'hui, comme il est arrivé pour beaucoup de maisons
-nobles, se sont substitués aux La Baudraye dont le nom brille aux
-croisades et se mêle aux grands événements de l'histoire berruyère.
-Ceci veut une explication.
-
-Sous Louis XIV, un certain échevin nommé Milaud, dont les ancêtres
-furent d'enragés Calvinistes, se convertit lors de la révocation
-de l'Édit de Nantes. Pour encourager ce mouvement dans l'un des
-sanctuaires du calvinisme, le Roi nomma cettui Milaud à un poste élevé
-dans les Eaux et Forêts, lui donna des armes et le titre de Sire de
-la Baudraye en lui faisant présent du fief des vrais La Baudraye. Les
-héritiers du fameux capitaine La Baudraye tombèrent, hélas! dans l'un
-des piéges tendus aux hérétiques par les Ordonnances, et furent pendus,
-traitement indigne du Grand Roi. Sous Louis XV, Milaud de La Baudraye
-de simple Écuyer, devint Chevalier, et eut assez de crédit pour placer
-son fils cornette dans les mousquetaires. Le cornette mourut à
-Fontenoy, laissant un enfant à qui le Roi Louis XVI accorda plus tard
-un brevet de fermier-général, en mémoire du cornette mort sur le champ
-de bataille.
-
-Ce financier, bel esprit occupé de charades, de bouts rimés, de
-bouquets à Choris, vécut dans le beau monde, hanta la société du duc
-de Nivernois, et se crut obligé de suivre la noblesse en exil; mais
-il eut soin d'emporter ses capitaux. Aussi le riche émigré soutint-il
-alors plus d'une grande maison noble. Fatigué d'espérer et peut-être
-aussi de prêter, il revint à Sancerre en 1800, et racheta La Baudraye
-par un sentiment d'amour-propre et de vanité nobiliaire explicable
-chez un petit-fils d'Échevin; mais qui sous le Consulat avait d'autant
-moins d'avenir que l'ex-fermier-général comptait peu sur son héritier
-pour continuer les nouveaux La Baudraye. Jean-Athanase-Melchior Milaud
-de La Baudraye, unique enfant du financier, né plus que chétif, était
-bien le fruit d'un sang épuisé de bonne heure par les plaisirs exagérés
-auxquels se livrent tous les gens riches qui se marient à l'aurore
-d'une vieillesse prématurée, et finissent ainsi par abâtardir les
-sommités sociales.
-
-Pendant l'émigration, madame de La Baudraye, jeune fille sans aucune
-fortune et qui fut épousée à cause de sa noblesse, avait eu la patience
-d'élever cet enfant jaune et malingre auquel elle portait l'amour
-excessif que les mères ont dans le cœur pour les avortons. La mort de
-cette femme, une demoiselle de Castéran-La-Tour, contribua beaucoup à
-la rentrée en France de monsieur de La Baudraye. Ce Lucullus des Milaud
-mourut en léguant à son fils le fief sans lods et ventes, mais orné de
-girouettes à ses armes, mille louis d'or, somme assez considérable en
-1802, et ses créances sur les plus illustres émigrés, contenues dans le
-portefeuille de ses poésies avec cette inscription: _Vanitas vanitatum
-et omnia vanitas!_
-
-Si le jeune La Baudraye vécut, il le dut à des habitudes d'une
-régularité monastique, à cette économie de mouvement que Fontenelle
-prêchait comme la religion des valétudinaires, et surtout à l'air
-de Sancerre, à l'influence de ce site admirable d'où se découvre un
-panorama de quarante lieues dans le val de la Loire. De 1802 à 1815,
-le petit La Baudraye augmenta son ex-fief de plusieurs clos, et
-s'adonna beaucoup à la culture des vignes. Au début, la Restauration
-lui parut si chancelante qu'il n'osa pas trop aller à Paris y faire
-ses réclamations; mais après la mort de Napoléon il essaya de monnayer
-la poésie de son père, car il ne comprit pas la profonde philosophie
-accusée par ce mélange des créances et des charades. Le vigneron
-perdit tant de temps à se faire reconnaître de messieurs les ducs de
-Navarreins et autres (telle était son expression), qu'il revint à
-Sancerre, appelé par ses chères vendanges, sans avoir rien obtenu que
-des offres de services. La Restauration rendit assez de lustre à la
-noblesse pour que La Baudraye désirât donner un sens à son ambition
-en se donnant un héritier. Ce bénéfice conjugal lui paraissait assez
-problématique; autrement, il n'eût pas tant tardé; mais, vers la fin
-de 1823, en se voyant encore sur ses jambes à quarante-trois ans, âge
-qu'aucun médecin, astrologue ou sage-femme n'eût osé lui prédire, il
-espéra trouver la récompense de sa vertu forcée. Néanmoins, son choix
-indiqua, relativement à sa chétive constitution, un si grand défaut de
-prudence qu'il fut impossible de n'y pas voir un profond calcul.
-
-A cette époque, Son Éminence Monseigneur l'archevêque de Bourges venait
-de convertir au catholicisme une jeune personne appartenant à l'une de
-ces familles bourgeoises qui furent les premiers appuis du Calvinisme,
-et qui, grâce à leur position obscure, ou à des accommodements avec
-le ciel, échappèrent aux persécutions de Louis XIV. Artisans au XVIe
-siècle, les Piédefer, dont le nom révèle un de ces surnoms bizarres
-que se donnèrent les soldats de la Réforme, étaient devenus d'honnêtes
-drapiers. Sous le règne de Louis XVI, Abraham Piédefer fit de si
-mauvaises affaires, qu'il laissa vers 1786, époque de sa mort, ses
-deux enfants dans un état voisin de la misère. L'un des deux, Tobie
-Piédefer partit pour les Indes en abandonnant le modique héritage à son
-aîné. Pendant la révolution, Moïse Piédefer acheta des biens nationaux,
-abattit des abbayes et des églises à l'instar de ses ancêtres, et
-se maria, chose étrange, avec une catholique, fille unique d'un
-Conventionnel mort sur l'échafaud. Cet ambitieux Piédefer mourut en
-1819, laissant à sa femme une fortune compromise par des spéculations
-agricoles, et une petite fille de douze ans d'une beauté surprenante.
-Élevée dans la religion calviniste, cet enfant avait été nommée Dinah,
-suivant l'usage en vertu duquel les religionnaires prenaient leurs noms
-dans la Bible pour n'avoir rien de commun avec les saints de l'Église
-romaine.
-
-Mademoiselle Dinah Piédefer, mise par sa mère dans un des meilleurs
-pensionnats de Bourges, celui des demoiselles Chamarolles, y devint
-aussi célèbre par les qualités de son esprit que par sa beauté; mais
-elle s'y trouva primée par des jeunes filles nobles, riches et qui
-devaient plus tard jouer dans le monde un rôle beaucoup plus beau
-que celui d'une roturière dont la mère attendait les résultats de la
-liquidation Piédefer. Après avoir su s'élever momentanément au-dessus
-de ses compagnes, Dinah voulut aussi se trouver de plain-pied avec
-elles dans la vie. Elle inventa donc d'abjurer le calvinisme, en
-espérant que le Cardinal protégerait sa conquête spirituelle et
-s'occuperait de son avenir. Vous pouvez juger déjà de la supériorité
-de mademoiselle Dinah qui, dès l'âge de dix-sept ans, se convertissait
-uniquement par ambition. L'archevêque imbu de l'idée que Dinah Piédefer
-devait faire l'ornement du monde, essaya de la marier. Toutes les
-familles auxquelles s'adressa le Prélat s'effrayèrent d'une fille douée
-d'une prestance de princesse, qui passait pour la plus spirituelle des
-jeunes personnes élevées chez les demoiselles de Chamarolles, et qui
-dans les solennités un peu théâtrales des distributions de prix, jouait
-toujours les premiers rôles. Assurément mille écus de rentes, que
-pouvait rapporter le domaine de La Hautoy indivis entre la fille et la
-mère, étaient peu de chose en comparaison des dépenses auxquelles les
-avantages personnels d'une créature si spirituelle entraînerait un mari.
-
-Dès que le petit Melchior de La Baudraye apprit ces détails dont
-parlaient toutes les sociétés du département du Cher, il se rendit à
-Bourges, au moment où madame Piédefer, dévote à grandes Heures, était à
-peu près déterminée ainsi que sa fille à prendre, selon l'expression du
-Berry, le premier chien coiffé venu. Si le Cardinal fut très-heureux de
-rencontrer monsieur de La Baudraye, monsieur de La Baudraye fut encore
-plus heureux d'accepter une femme de la main du Cardinal. Le petit
-homme exigea de son Éminence la promesse formelle de sa protection
-auprès du Président du Conseil, à cette fin de palper les créances sur
-les ducs de Navarreins et autres en saisissant leurs indemnités. Ce
-moyen parut un peu trop vif à l'habile ministre du pavillon Marsan,
-il fit savoir au vigneron qu'on s'occuperait de lui en temps et lieu.
-Chacun peut se figurer le tapage produit dans le Sancerrois par le
-mariage insensé de monsieur de La Baudraye.
-
---Cela s'explique, dit le Président Boirouge, le petit homme aurait,
-m'a-t-on dit, été très-choqué d'avoir entendu, sur le Mail, le
-beau monsieur Milaud, le Substitut de Nevers, disant à monsieur
-de Clagny en lui montrant les tourelles de La Baudraye:--Cela me
-reviendra!--Mais, a répondu notre Procureur du Roi, il peut se marier
-et avoir des enfants.--Ça lui est défendu! Vous pouvez imaginer la
-haine qu'un avorton comme le petit La Baudraye a dû vouer à ce colosse
-de Milaud.
-
-Il existait à Nevers une branche roturière des Milaud qui s'était assez
-enrichie dans le commerce de la coutellerie pour que le représentant de
-cette branche eût abordé la carrière du Ministère Public, dans laquelle
-il fut protégé par feu Marchangy.
-
-Peut-être convient-il d'écheniller cette histoire où le moral joue
-un grand rôle, des vils intérêts matériels dont se préoccupait
-exclusivement monsieur de La Baudraye, en racontant avec brièveté les
-résultats de ses négociations à Paris. Ceci d'ailleurs expliquera
-plusieurs parties mystérieuses de l'histoire contemporaine, et les
-difficultés sous-jacentes que rencontraient les Ministres pendant la
-Restauration, sur le terrain politique. Les promesses ministérielles
-eurent si peu de réalité que monsieur de La Baudraye se rendit à Paris
-au moment où le cardinal y fut appelé par la session des Chambres.
-
-Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé par
-monsieur de La Baudraye, se tira d'affaire. Le Sancerrois vit arriver
-un matin à l'hôtel de Mayence où il s'était logé rue Saint-Honoré, près
-de la place Vendôme, un confident des Ministres qui se connaissait en
-liquidations. Cet élégant personnage sorti d'un élégant cabriolet et
-vêtu de la façon la plus élégante fut obligé de monter au numéro 37,
-c'est-à-dire au troisième étage, dans une petite chambre où il surprit
-le provincial se cuisinant au feu de sa cheminée une tasse de café.
-
---Est-ce à monsieur Milaud de La Baudraye que j'ai l'honneur...
-
---Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de chambre.
-
-Après avoir lorgné ce produit incestueux d'un ancien par-dessus chiné
-de madame Piédefer et d'une robe de feu madame de La Baudraye, le
-négociateur trouva l'homme, la robe de chambre et le petit fourneau
-de terre où bouillait le lait dans une casserole de fer-blanc si
-caractéristiques, qu'il jugea les finasseries inutiles.
-
---Je parie, monsieur, dit-il audacieusement, que vous dînez à quarante
-sous chez Hurbain, au Palais-Royal.
-
---Et pourquoi?...
-
---Oh! je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en
-gardant son sérieux. Tous les créanciers des princes y dînent. Vous
-savez qu'on trouve à peine dix pour cent des créances sur les plus
-grands seigneurs... Je ne vous donnerais pas cinq pour cent d'une
-créance sur le feu duc d'Orléans... et même sur..... (il baissa la
-voix) sur MONSIEUR...
-
---Vous venez m'acheter mes titres... dit le vigneron qui se crut
-spirituel.
-
---Acheter!... fit le négociateur, pour qui me prenez-vous?.... Je suis
-monsieur des Lupeaulx, maître des requêtes, secrétaire-général du
-Ministère, et je viens vous proposer une transaction.
-
---Laquelle?
-
---Vous n'ignorez pas, monsieur, la position de votre débiteur...
-
---De mes débiteurs...
-
---Hé! bien, monsieur, vous connaissez la situation de vos débiteurs,
-ils sont dans les bonnes grâces du Roi, mais ils sont sans argent,
-et obligés à une grande représentation... Vous n'ignorez pas les
-difficultés de la politique: l'aristocratie est à reconstruire, en
-présence d'un Tiers-État formidable. La pensée du Roi, que la France
-juge très-mal, est de créer dans la pairie une institution nationale,
-analogue à celle de l'Angleterre. Pour réaliser cette grande pensée,
-il nous faut des années et des millions.... Noblesse oblige, le duc de
-Navarreins, qui, vous le savez, est Premier Gentilhomme de la Chambre,
-ne nie pas sa dette, mais il ne peut pas... (soyez raisonnable? Jugez
-la politique? Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble
-aussi!) donc il ne peut pas vous payer...
-
---Monsieur...
-
---Vous êtes vif, dit des Lupeaulx, écoutez?... il ne peut pas vous
-payer en argent; hé! bien, en homme d'esprit que vous êtes, payez-vous
-en faveurs... royales ou ministérielles.
-
---Quoi, mon père aura donné en 1793, cent mille...
-
---Mon cher monsieur, ne récriminez pas! Écoutez une proposition
-d'arithmétique politique: La recette de Sancerre est vacante, un ancien
-payeur général des armées y a droit, mais il n'a pas de chances;
-vous avez des chances et vous n'y avez aucun droit; vous obtiendrez
-la recette. Vous exercerez pendant un trimestre, vous donnerez votre
-démission et monsieur Gravier vous donnera vingt mille francs. De plus,
-vous serez décoré de l'Ordre Royal de la Légion-d'Honneur.
-
---C'est quelque chose, dit le vigneron beaucoup plus appâté par la
-somme que par le ruban.
-
---Mais, reprit des Lupeaulx, vous reconnaîtrez les bontés de Son
-Excellence en rendant à Sa Seigneurie le duc de Navarreins tous vos
-titres....
-
-Le vigneron revint à Sancerre en qualité de Receveur des Contributions.
-Six mois après il fut remplacé par monsieur Gravier, qui passait pour
-l'un des hommes les plus aimables de la Finance sous l'Empire et qui
-naturellement fut présenté par monsieur de La Baudraye à sa femme.
-
-Dès qu'il ne fut plus Receveur, monsieur de La Baudraye revint à
-Paris s'expliquer avec d'autres débiteurs. Cette fois, il fut nommé
-Référendaire au Sceau, baron, et officier de la Légion-d'Honneur. Après
-avoir vendu la charge de Référendaire au Sceau, le baron de La Baudraye
-fit quelques visites à ses derniers débiteurs, et reparut à Sancerre
-avec le titre de Maître des Requêtes, avec une place de Commissaire
-du Roi près d'une Compagnie Anonyme établie en Nivernais, aux
-appointements de six mille francs, une vraie sinécure. Le bonhomme La
-Baudraye, qui passa pour avoir fait une folie, financièrement parlant,
-fit donc une excellente affaire en épousant sa femme.
-
-Grâce à sa sordide économie, à l'indemnité qu'il reçut pour les biens
-de son père nationalement vendus en 1793, le petit homme réalisa, vers
-1827, le rêve de toute sa vie! En donnant quatre cent mille francs
-comptant et prenant des engagements qui le condamnaient à vivre pendant
-six ans, selon son expression, de l'air du temps, il put acheter, sur
-les bords de la Loire, à deux lieues au-dessus de Sancerre, la terre
-d'Anzy dont le magnifique château bâti par Philibert de Lorme est
-l'objet de la juste admiration des connaisseurs. Il fut enfin compté
-parmi les grands propriétaires du pays! Il n'est pas sûr que la joie
-causée par l'érection d'un majorat composé de la terre d'Anzy, du fief
-de La Baudraye et du domaine de La Hautoy, en vertu de Lettres Patentes
-en date de décembre 1829, ait compensé les chagrins de Dinah qui se
-vit alors réduite à une secrète indigence jusqu'en 1835. Le prudent
-La Baudraye ne permit pas à sa femme d'habiter Anzy et d'y faire le
-moindre changement, avant le dernier payement du prix.
-
-Ce coup d'œil sur la politique du premier baron de La Baudraye explique
-l'homme en entier. Ceux à qui les manies des gens de province sont
-familières reconnaîtront en lui _la passion de la terre_, passion
-dévorante, passion exclusive, espèce d'avarice étalée au soleil et
-qui souvent mène à la ruine par un défaut d'équilibre entre les
-intérêts hypothécaires et les produits territoriaux. Les gens qui, de
-1802 à 1827, se moquaient du petit La Baudraye en le voyant trotter
-à Saint-Thibault et s'y occuper de ses affaires avec l'âpreté d'un
-bourgeois vivant de sa vigne, ceux qui ne comprenaient pas son dédain
-de la faveur à laquelle il avait dû ses places aussitôt quittées
-qu'obtenues, eurent enfin le mot de l'énigme quand ce formicaléo sauta
-sur sa proie, après avoir attendu le moment où les prodigalités de la
-duchesse de Maufrigneuse amenèrent la vente de cette terre magnifique,
-depuis trois cents ans dans la maison d'Uxelles.
-
-Madame Piédefer vint vivre avec sa fille. Les fortunes réunies de
-monsieur de La Baudraye et de sa belle-mère, qui s'était contentée
-d'une rente viagère de douze cents francs en abandonnant à son gendre
-le domaine de La Hautoy, composèrent un revenu visible d'environ quinze
-mille francs.
-
-Pendant les premiers jours de son mariage, Dinah obtint des changements
-qui rendirent La Baudraye une maison très-agréable. Elle fit un jardin
-anglais d'une cour immense en y abattant des celliers, des pressoirs
-et des communs ignobles. Elle ménagea derrière le manoir, petite
-construction à tourelles et à pignons qui ne manquait pas de caractère,
-un second jardin à massifs, à fleurs, à gazons, et le sépara des vignes
-par un mur qu'elle cacha sous des plantes grimpantes. Enfin elle
-introduisit dans la vie intérieure autant de comfort que l'exiguïté
-des revenus le permit. Pour ne pas se laisser dévorer par une jeune
-personne aussi supérieure que Dinah paraissait l'être, monsieur de La
-Baudraye eut l'adresse de se taire sur les recouvrements qu'il faisait
-à Paris. Ce profond secret gardé sur ses intérêts donna je ne sais
-quoi de mystérieux à son caractère, et le grandit aux yeux de sa femme
-pendant les premières années de son mariage, tant le silence a de
-majesté!...
-
-Les changements opérés à La Baudraye inspirèrent un désir d'autant
-plus vif de voir la jeune mariée, que Dinah ne voulut pas se montrer,
-ni recevoir, avant d'avoir conquis toutes ses aises, étudié le
-pays, et surtout le silencieux La Baudraye. Quand, par une matinée
-de printemps, en 1825, on vit, sur le Mail, la belle madame de La
-Baudraye en robe de velours bleu, sa mère en robe de velours noir,
-une grande clameur s'éleva dans Sancerre. Cette toilette confirma la
-supériorité de cette jeune femme, élevée dans la capitale du Berry. On
-craignit, en recevant ce phénix berruyer, de ne pas dire des choses
-assez spirituelles, et naturellement on se gourma devant madame de la
-Baudraye qui produisit une espèce de terreur parmi la gent femelle.
-Lorsqu'on admira dans le salon de La Baudraye un tapis façonné comme un
-cachemire, un meuble pompadour à bois dorés, des rideaux de brocatelle
-aux fenêtres, et sur une table ronde un cornet japonais plein de fleurs
-au milieu de quelques livres nouveaux; lorsqu'on entendit la belle
-Dinah jouant à livre ouvert sans exécuter la moindre cérémonie pour
-se mettre au piano, l'idée qu'on se faisait de sa supériorité prit de
-grandes proportions. Pour ne jamais se laisser gagner par l'incurie
-et par le mauvais goût, Dinah avait résolu de se tenir au courant des
-modes et des moindres révolutions du luxe en entretenant une active
-correspondance avec Anna Grossetête, son amie de cœur au pensionnat
-Chamarolles. Fille unique du Receveur Général de Bourges, Anna, grâce
-à sa fortune, avait épousé le troisième fils du comte de Fontaine. Les
-femmes, en venant à La Baudraye, y furent alors constamment blessées
-par la priorité que Dinah sut s'attribuer en fait de modes; et, quoi
-qu'elles fissent, elles se virent toujours en arrière, ou, comme
-disent les amateurs de courses, _distancées_. Si toutes ces petites
-choses causèrent une maligne envie chez les femmes de Sancerre, la
-conversation et l'esprit de Dinah engendrèrent une véritable aversion.
-Dans le désir d'entretenir son intelligence au niveau du mouvement
-parisien, madame de La Baudraye ne souffrit chez personne ni propos
-vides, ni galanterie arriérée, ni phrases sans valeur; elle se refusa
-net au clabaudage des petites nouvelles, à cette médisance de bas
-étage qui fait le fond de la langue en province. Aimant à parler des
-découvertes dans la science ou dans les arts, des œuvres franchement
-écloses au théâtre, en poésie, elle parut remuer des pensées en remuant
-les mots à la mode.
-
-L'abbé Duret, curé de Sancerre, vieillard de l'ancien clergé de France,
-homme de bonne compagnie à qui le jeu ne déplaisait pas, n'osait se
-livrer à son penchant dans un pays aussi libéral que Sancerre, il
-fut donc très-heureux de l'arrivée de madame de La Baudraye, avec
-laquelle il s'entendit admirablement. Le Sous-Préfet, un vicomte de
-Chargebœuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la
-Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province.
-Quant à monsieur de Clagny, le Procureur du Roi, son admiration pour
-la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa
-tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce et de
-beauté. C'était un grand homme sec, à figure patibulaire ornée de deux
-yeux terribles, à orbites charbonnées, surmontées de deux sourcils
-énormes, et dont l'éloquence, bien différente de son amour, ne manquait
-pas de mordant.
-
-Monsieur Gravier était un petit homme gros et gras qui, sous l'Empire,
-chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste
-éminent de payeur-général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne
-avec certains généraux en chef appartenant alors à l'Opposition, il sut
-mettre à profit ces liaisons parlementaires auprès du Ministre, qui,
-par égard à sa position perdue, lui promit la recette de Sancerre, et
-finit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du temps de
-l'Empire s'était alourdi chez monsieur Gravier, il ne comprit pas ou ne
-voulut pas comprendre la différence énorme qui sépara les mœurs de la
-Restauration de celles de l'Empire; mais il se croyait bien supérieur
-à monsieur de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les
-modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites
-redingotes serrées, il avait au cou des cravates de soieries à la mode
-ornées de bagues à diamants, tandis que le Procureur du Roi ne sortait
-pas de l'habit, du pantalon et du gilet noirs, souvent râpés.
-
-Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction,
-le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme
-de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre
-elles:--Madame de La Baudraye doit joliment se moquer de nous...
-Cette opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les
-femmes d'aller à La Baudraye. Atteinte et convaincue de pédantisme
-parce qu'elle parlait correctement, Dinah fut surnommée la Sapho de
-Saint-Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues
-grandes qualités de celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises.
-Enfin on alla jusqu'à nier une supériorité, purement relative
-d'ailleurs, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait point.
-Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité;
-Dinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert
-se fit autour d'elle. Étonnée de ne voir les femmes, malgré ses
-avances, qu'à de longs intervalles et pendant des visites de quelques
-minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à monsieur de Clagny.
-
---Vous êtes une femme trop supérieure pour que les autres femmes vous
-aiment, répondit le Procureur du Roi.
-
-Monsieur Gravier, que la pauvre délaissée interrogea, se fit énormément
-prier pour lui dire:--Mais, belle dame, vous ne vous contentez pas
-d'être charmante, vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, vous
-êtes au fait de tout ce qui s'écrit, vous aimez la poésie, vous êtes
-musicienne, et vous avez une conversation ravissante: les femmes ne
-pardonnent pas tant de supériorités!...
-
-Les hommes dirent à monsieur de La Baudraye:--Vous qui avez une femme
-supérieure, vous êtes bien heureux... Et il finit par dire:--Moi qui ai
-une femme supérieure, je suis bien, etc...
-
-Madame Piédefer, flattée dans sa fille, se permit aussi de dire des
-choses dans ce genre:--Ma fille, qui est une femme très-supérieure,
-écrivait hier à madame de Fontaine telles, telles choses.
-
-Pour qui connaît le monde, la France, Paris, n'est-il pas vrai que
-beaucoup de célébrités se sont établies ainsi?
-
-Au bout de deux ans, vers la fin de l'année 1825, Dinah de La
-Baudraye fut accusée de ne vouloir recevoir que des hommes; puis on
-lui fit un crime de son éloignement pour les femmes. Pas une de ses
-démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée,
-ou dénaturée. Après avoir fait tous les sacrifices qu'une femme bien
-élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de
-La Baudraye eut le tort de répondre à une fausse amie qui vint déplorer
-son isolement:--J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans!
-
-Cette phrase produisit des effets terribles dans Sancerre, et fut, plus
-tard, cruellement retournée contre la Sapho de Saint-Satur, quand, en
-la voyant sans enfants après cinq ans de mariage, on se moqua du petit
-La Baudraye.
-
-Pour faire comprendre cette plaisanterie de province, il est nécessaire
-de rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu, le Bailli de Ferrette,
-de qui l'on disait qu'il était l'homme le plus courageux de l'Europe
-parce qu'il osait marcher sur ses deux jambes, et qu'on accusait aussi
-de mettre du plomb dans ses souliers, pour ne pas être emporté par le
-vent. Monsieur de La Baudraye, petit homme jaune et quasi diaphane,
-eût été pris par le Bailli de Ferrette pour premier gentilhomme de sa
-chambre, si ce diplomate eût été quelque peu Grand-Duc de Bade au lieu
-d'en être l'envoyé. Monsieur de La Baudraye dont les jambes étaient
-si grêles qu'il mettait par décence de faux mollets, dont les cuisses
-ressemblaient au bras d'un homme bien constitué, dont le torse figurait
-assez bien le corps d'un hanneton, eût été pour le bailli de Ferrette
-une flatterie perpétuelle. En marchant, le petit vigneron retournait
-souvent ses mollets sur le tibia, tant il en faisait peu mystère,
-et remerciait ceux qui l'avertissaient de ce léger contre-sens. Il
-conserva les culottes courtes, les bas de soie noirs et le gilet blanc
-jusqu'en 1824. Après son mariage, il porta des pantalons bleus et des
-bottes à talons, ce qui fit dire à tout Sancerre qu'il s'était donné
-deux pouces pour atteindre au menton de sa femme. On lui vit pendant
-dix ans la même petite redingote vert-bouteille à grands boutons de
-métal blancs, et une cravate noire qui faisait ressortir sa figure
-froide et chafouine, éclairée par des yeux d'un gris bleu, fins et
-calmes comme des yeux de chat. Doux comme tous les gens qui suivent un
-plan de conduite, il paraissait rendre sa femme très-heureuse en ayant
-l'air de ne jamais la contrarier, il lui laissait la parole, et se
-contentait d'agir avec la lenteur, mais avec la ténacité d'un insecte.
-
-Adorée pour sa beauté sans rivale, admirée pour son esprit par les
-hommes _les plus comme il faut_ de Sancerre, Dinah entretint cette
-admiration par des conversations auxquelles, dit-on plus tard, elle
-se préparait. En se voyant écoutée avec extase, elle s'habitua par
-degrés à s'écouter aussi, prit plaisir à pérorer, et finit par regarder
-ses amis comme autant de confidents de tragédie destinés à lui donner
-la réplique. Elle se procura d'ailleurs une fort belle collection de
-phrases et d'idées, soit par ses lectures, soit en s'assimilant les
-pensées de ses habitués, et devint ainsi une espèce de serinette dont
-les airs partaient dès qu'un accident de la conversation en accrochait
-la détente. Altérée de savoir, rendons-lui cette justice, Dinah lut
-tout jusqu'à des livres de médecine, de statistique, de science, de
-jurisprudence; car elle ne savait à quoi employer ses matinées, après
-avoir passé ses fleurs en revue et donné ses ordres au jardinier. Douée
-d'une belle mémoire, et de ce talent avec lequel certaines femmes se
-servent du mot propre, elle pouvait parler sur toute chose avec la
-lucidité d'un style étudié. Aussi, de Cosne, de La Charité, de Nevers
-sur la rive droite, et de Léré, de Vailly, d'Argent, de Blancafort,
-d'Aubigny sur la rive gauche, venait-on se faire présenter à madame de
-La Baudraye, comme en Suisse on se faisait présenter à madame de Staël.
-Ceux qui n'entendaient qu'une seule fois les airs de cette tabatière
-suisse, s'en allaient étourdis et disaient de Dinah des choses
-merveilleuses qui rendirent les femmes jalouses à dix lieues à la ronde.
-
-Il existe dans l'admiration qu'on inspire, ou dans l'action d'un
-rôle joué je ne sais quelle griserie morale qui ne permet pas à la
-critique d'arriver à l'idole. Une atmosphère produite peut-être par
-une constante dilatation nerveuse fait comme un nimbe à travers lequel
-on voit le monde au-dessous de soi. Comment expliquer autrement la
-perpétuelle bonne foi qui préside à tant de nouvelles représentations
-des mêmes effets, et la continuelle méconnaissance du conseil que
-donnent ou les enfants, si terribles pour leurs parents, ou les maris
-si familiarisés avec les innocentes roueries de leurs femmes! Monsieur
-de La Baudraye avait la candeur d'un homme qui déploie un parapluie aux
-premières gouttes tombées: quand sa femme entamait la question de la
-traite des nègres, ou l'amélioration du sort des forçats, il prenait
-sa petite casquette bleue et s'évadait sans bruit avec la certitude de
-pouvoir aller à Saint-Thibault surveiller une livraison de poinçons, et
-revenir une heure après en retrouvant la discussion à peu près mûrie.
-S'il n'avait rien à faire, il allait se promener sur le Mail d'où se
-découvre l'admirable panorama de la vallée de la Loire, et prenait un
-bain d'air pendant que sa femme exécutait une sonate de paroles et des
-duos de dialectique.
-
-Une fois posée en femme supérieure, Dinah voulut donner des gages
-visibles de son amour pour les créations les plus remarquables de
-l'Art; car elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique en
-comprenant dans l'Art, la poésie et la peinture, la page et la statue,
-le meuble et l'opéra. Aussi devint-elle moyen-âgiste. Elle s'enquit
-des curiosités qui pouvaient dater de la Renaissance, et fit de ses
-fidèles autant de commissionnaires dévoués. Elle acquit ainsi, dans les
-premiers jours de son mariage, le mobilier des Rouget à Issoudun, lors
-de la vente qui eut lieu vers le commencement de 1824. Elle acheta de
-fort belles choses en Nivernais et dans la Haute-Loire. Aux étrennes,
-ou le jour de sa fête, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir
-quelques raretés. Ces fantaisies trouvèrent grâce aux yeux de monsieur
-de La Baudraye, il eut l'air de sacrifier quelques écus au goût de sa
-femme, mais, en réalité, l'homme aux terres songeait à son château
-d'Anzy. Ces _antiquités_ coûtaient alors beaucoup moins que des
-meubles modernes. Au bout de cinq ou six ans, l'antichambre, la salle
-à manger, les deux salons et le boudoir que Dinah s'était arrangés au
-rez-de-chaussée de La Baudraye, tout, jusqu'à la cage de l'escalier,
-regorgea de chefs-d'œuvre triés dans les quatre départements
-environnants. Cet entourage, qualifié d'étrange dans le pays, fut
-en harmonie avec Dinah. Ces merveilles sur le point de revenir à la
-mode frappaient l'imagination des gens présentés, ils s'attendaient
-à des conceptions bizarres et ils trouvaient leur attente surpassée
-en voyant à travers un monde de fleurs ces catacombes de vieilleries
-disposées comme chez feu du Sommerard, cet _Old Mortality_ des meubles!
-Ces trouvailles étaient d'ailleurs autant de ressorts qui, sur une
-question, faisaient jaillir des tirades sur Jean Goujon, sur Michel
-Columb, sur Germain Pilon, sur Boulle, sur Van Huysium, sur Boucher,
-ce grand peintre berrichon; sur Clodion le sculpteur en bois, sur les
-placages vénitiens, sur Brustolone, ténor italien, le Michel-Ange
-des cadres; sur les treizième, quatorzième, quinzième, seizième et
-dix-septième siècles, sur les émaux de Bernard de Palissy, sur ceux de
-Petitot, sur les gravures d'Albrecht Durer (elle prononçait _Dur_), sur
-les vélins enluminés, sur le gothique fleuri, flamboyant, orné, pur à
-renverser les vieillards et à enthousiasmer les jeunes gens.
-
-Animée du désir de vivifier Sancerre, madame de La Baudraye tenta d'y
-former une Société dite Littéraire. Le président du tribunal, monsieur
-Boirouge, qui se trouvait alors sur les bras une maison à jardin
-provenant de la succession Popinot-Chandier, favorisa la création de
-cette Société. Ce rusé magistrat vint s'entendre sur les statuts avec
-madame de La Baudraye, il voulut être un des fondateurs, et loua sa
-maison pour quinze ans à la Société Littéraire. Dès la seconde année,
-on y jouait aux dominos, au billard, à la bouillotte, en buvant du
-vin chaud sucré, du punch et des liqueurs. On y fit quelques petits
-soupers fins, et l'on y donna des bals masqués au carnaval. En fait de
-littérature, on y lut les journaux, l'on y parla politique, et l'on y
-causa d'affaires. Monsieur de La Baudraye y allait assidûment, à cause
-de sa femme, disait-il plaisamment.
-
-Ces résultats navrèrent cette femme supérieure, qui désespéra de
-Sancerre, et concentra dès lors dans son salon tout l'esprit du pays.
-Néanmoins, malgré la bonne volonté de messieurs de Chargebœuf, Gravier,
-de Clagny, de l'abbé Duret, des premier et second substituts, d'un
-jeune médecin, d'un jeune juge-suppléant, aveugles admirateurs de
-Dinah, il y eut des moments où, de guerre lasse, on se permit des
-excursions dans le domaine des agréables futilités qui composent le
-fonds commun des conversations du monde. Monsieur Gravier appelait
-cela: _passer du grave au doux_. Le wisth de l'abbé Duret faisait une
-utile diversion aux quasi-monologues de la Divinité. Les trois rivaux,
-fatigués de tenir leur esprit tendu sur des _discussions de l'ordre le
-plus élevé_, car ils caractérisaient ainsi leurs conversations, mais
-n'osant témoigner la moindre satiété, se tournaient parfois d'un air
-câlin vers le vieux prêtre.
-
---Monsieur le curé meurt d'envie de faire sa petite partie,
-disaient-ils.
-
-Le spirituel curé se prêtait assez bien à l'hypocrisie de ses
-complices, il résistait, il s'écriait:--Nous perdrions trop à ne pas
-écouter notre belle inspirée! Et il stimulait la générosité de Dinah
-qui finissait par avoir pitié de son cher curé.
-
-Cette manœuvre hardie inventée par le Sous-Préfet fut pratiquée avec
-tant d'astuce que Dinah ne soupçonna jamais l'évasion de ses forçats
-dans le préau de la table à jouer. On lui laissait alors le jeune
-substitut ou le médecin à gehenner. Un jeune propriétaire, le dandy de
-Sancerre, perdit les bonnes grâces de Dinah pour quelques imprudentes
-démonstrations. Après avoir sollicité l'honneur d'être admis dans
-ce Cénacle, en se flattant d'en enlever la fleur aux autorités
-constituées qui la cultivaient, il eut le malheur de bâiller pendant
-une explication que Dinah daignait lui donner, pour la quatrième fois
-il est vrai, de la philosophie de Kant. Monsieur de La Thaumassière,
-le petit-fils de l'historien de Berry, fut regardé comme un homme
-complétement dépourvu d'intelligence et d'âme.
-
-Les trois amoureux en titre se soumettaient à ces exorbitantes dépenses
-d'esprit et d'attention dans l'espoir du plus doux des triomphes, au
-moment où Dinah s'humaniserait, car aucun d'eux n'eut l'audace de
-penser qu'elle perdrait son innocence conjugale avant d'avoir perdu ses
-illusions. En 1826, époque à laquelle Dinah se vit entourée d'hommages,
-elle atteignait à sa vingtième année, et l'abbé Duret la maintenait
-dans une espèce de ferveur catholique; les adorateurs de Dinah se
-contentaient donc de l'accabler de petits soins, ils la comblaient
-de services, d'attentions, heureux d'être pris pour les chevaliers
-d'honneur de cette reine par les gens présentés qui passaient une ou
-deux soirées à La Baudraye.
-
---Madame de La Baudraye est un fruit qu'il faut laisser mûrir, telle
-était l'opinion de monsieur Gravier qui attendait.
-
-Quant au magistrat, il écrivait des lettres de quatre pages auxquelles
-Dinah répondait par des paroles calmantes en tournant après le dîner
-autour de son boulingrin, en s'appuyant sur le bras de son adorateur.
-Gardée par ces trois passions, madame de La Baudraye, d'ailleurs
-accompagnée de sa dévote mère, évita tous les malheurs de la médisance.
-Il fut si patent dans Sancerre qu'aucun de ces trois hommes n'en
-laissait un seul près de madame de La Baudraye que leur jalousie y
-donnait la comédie. Pour aller de la Porte-César à Saint-Thibault, il
-existe un chemin beaucoup plus court que celui des Grands-Remparts, et
-que dans les pays de montagnes on appelle _une coursière_, mais qui
-se nomme à Sancerre _le Casse-cou_. Ce nom indique assez un sentier
-tracé sur la pente la plus roide de la montagne, encombré de pierres
-et encaissé par les talus des clos de vignes. En prenant le Casse-cou,
-l'on abrége la route de Sancerre à La Baudraye. Les femmes, jalouses
-de la Sapho de Saint-Satur, se promenaient sur le Mail pour regarder
-ce Longchamps des autorités, que souvent elles arrêtaient en engageant
-dans quelque conversation tantôt le Sous-Préfet, tantôt le Procureur du
-Roi qui donnaient alors les marques d'une visible impatience ou d'une
-impertinente distraction. Comme du Mail on découvre les tourelles de
-La Baudraye, plus d'un jeune homme y venait contempler la demeure de
-Dinah en enviant le privilége des dix ou douze habitués qui passaient
-la soirée auprès de la reine du Sancerrois. Monsieur de La Baudraye eut
-bientôt remarqué l'ascendant que sa qualité de mari lui donnait sur
-les galants de sa femme, et il se servit d'eux avec la plus entière
-candeur, il obtint des dégrèvements de contribution, et gagna deux
-procillons. Dans tous ses litiges, il fit pressentir l'autorité du
-Procureur du Roi de manière à ne plus se rien voir contester, et il
-était difficultueux et processif en affaires comme tous les nains, mais
-toujours avec douceur.
-
-Néanmoins, plus l'innocence de madame de La Baudraye éclatait, moins
-sa situation devenait possible aux yeux curieux des femmes. Souvent,
-chez la présidente Boirouge, les dames d'un certain âge discutaient
-pendant des soirées entières, entre elles bien entendu, sur le ménage
-La Baudraye. Toutes pressentaient un de ces mystères dont le secret
-intéresse vivement les femmes à qui la vie est connue. Il se jouait
-en effet à La Baudraye une de ces longues et monotones tragédies
-conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l'avide
-scalpel du Dix-Neuvième Siècle n'allait pas, conduit par la nécessité
-de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur,
-ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédents avait
-respectés. Et ce drame domestique explique assez bien la vertu de Dinah
-pendant les premières années de son mariage.
-
-Une jeune fille dont les succès au pensionnat Chamarolles avaient eu
-l'orgueil pour ressort, dont le premier calcul avait été récompensé
-par une première victoire, ne devait pas s'arrêter en si beau chemin.
-Quelque chétif que parût être monsieur de La Baudraye, il fut, pour
-mademoiselle Dinah Piédefer, un parti vraiment inespéré. Quelle pouvait
-être l'arrière-pensée de ce vigneron, en se mariant à quarante-quatre
-ans avec une jeune fille de dix-sept ans, et quel parti sa femme
-pouvait-elle tirer de lui? Tel fut le premier texte des méditations
-de Dinah. Le petit homme trompa perpétuellement l'observation de
-sa femme. Ainsi, tout d'abord, il laissa prendre les deux précieux
-hectares perdus en agrément autour de La Baudraye, et il donna presque
-généreusement les sept à huit mille francs nécessaires aux arrangements
-intérieurs dirigés par Dinah qui put acheter à Issoudun le mobilier
-Rouget, et entreprendre chez elle le système de ses décorations
-Moyen-Age, Louis XIV et Pompadour. La jeune mariée eut alors peine à
-croire que monsieur de La Baudraye fût avare, comme on le lui disait,
-ou elle put penser avoir conquis un peu d'ascendant sur lui. Cette
-erreur dura dix-huit mois. Après le second voyage de monsieur de La
-Baudraye à Paris, Dinah reconnut chez lui la froideur polaire des
-avares de province en tout ce qui concernait l'argent. A la première
-demande de capitaux, elle joua la plus gracieuse de ces comédies dont
-le secret vient d'Ève; mais le petit homme expliqua nettement à sa
-femme qu'il lui donnait deux cents francs par mois pour sa dépense
-personnelle, qu'il servait douze cents francs de rente viagère à madame
-Piédefer pour le domaine de La Hautoy, qu'ainsi les mille écus de la
-dot étaient dépassés d'une somme de deux cents francs par an.
-
---Je ne vous parle pas des dépenses de notre maison, dit-il en
-terminant, je vous laisse offrir des brioches et du thé le soir
-à vos amis, car il faut que vous vous amusiez; mais, moi qui ne
-dépensais pas quinze cents francs par an avant mon mariage, je
-dépense aujourd'hui six mille francs, y compris les impositions, les
-réparations, et c'est un peu trop, eu égard à la nature de nos biens.
-Un vigneron n'est jamais sûr que de sa dépense: les façons, les impôts,
-les tonneaux; tandis que la recette dépend d'un coup de soleil ou
-d'une gelée. Les petits propriétaires, comme nous, dont les revenus
-sont loin d'être fixes, doivent _tabler_ sur leur minimum, car ils
-n'ont aucun moyen de réparer un excédant de dépense ou une perte. Que
-deviendrions-nous, si un marchand de vin faisait faillite? Aussi, pour
-moi, des billets à toucher sont-ils des feuilles de chou. Pour vivre
-comme nous vivons, nous devons donc avoir sans cesse une année de
-revenus devant nous, et ne compter que sur les deux tiers de nos rentes.
-
-Il suffit d'une résistance quelconque pour qu'une femme désire la
-vaincre, et Dinah se heurta contre une âme de bronze cotonnée des
-manières les plus douces. Elle essaya d'inspirer des craintes et de
-la jalousie à ce petit homme, mais elle le trouva cantonné dans la
-tranquillité la plus insolente. Il quittait Dinah pour aller à Paris,
-avec la certitude qu'aurait eue Médor de la fidélité d'Angélique. Quand
-elle se fit froide et dédaigneuse, pour piquer au vif cet avorton par
-le mépris que les courtisanes emploient envers leurs protecteurs et
-qui agit sur eux avec la précision d'une vis de pressoir, monsieur de
-La Baudraye attacha sur sa femme ses yeux fixes comme ceux d'un chat
-qui, devant un trouble domestique, attend la menace d'un coup avant
-de quitter la place. L'espèce d'inquiétude inexplicable qui perçait à
-travers cette muette indifférence épouvanta presque cette jeune femme
-de vingt ans, elle ne comprit pas tout d'abord l'égoïste tranquillité
-de cet homme comparable à un pot fêlé, qui, pour vivre, avait réglé les
-mouvements de son existence avec la précision fatale que les horlogers
-donnent à leurs pendules. Aussi le petit homme échappait-il sans cesse
-à sa femme, elle le combattait toujours à dix pieds au-dessus de la
-tête.
-
-Il est plus facile de comprendre que de dépeindre les rages auxquelles
-se livra Dinah, quand elle se vit condamnée à ne pas sortir de
-La Baudraye, ni de Sancerre, elle qui rêvait le maniement de la
-fortune et la direction de ce nain à qui, dès l'abord, géante, elle
-avait obéi pour commander. Dans l'espoir de débuter un jour sur le
-grand théâtre de Paris, elle acceptait le vulgaire encens de ses
-chevaliers d'honneur, elle voulait faire sortir le nom de monsieur
-de La Baudraye de l'urne électorale, car elle lui crut de l'ambition
-en le voyant revenir par trois fois de Paris après avoir gravi
-chaque fois un nouveau bâton de l'échelle sociale. Mais, quand elle
-interrogea le cœur de cet homme, elle frappa comme sur du marbre!...
-L'ex-receveur, l'ex-référendaire, le maître des requêtes, l'officier
-de la Légion-d'Honneur, le commissaire royal était une taupe occupée à
-tracer ses souterrains autour d'une pièce de vigne! Quelques élégies
-furent alors versées dans le cœur du Procureur du Roi, du Sous-Préfet,
-et même de monsieur Gravier, qui, tous, en devinrent plus attachés à
-cette sublime victime; car elle se garda bien, comme toutes les femmes
-d'ailleurs, de parler de ses calculs, et, comme toutes les femmes aussi
-en se voyant hors d'état de spéculer, elle honnit la spéculation.
-
-Dinah, battue par ces tempêtes intérieures, atteignit, indécise, à
-l'année 1827, où, vers la fin de l'automne, éclata la nouvelle de
-l'acquisition de la terre d'Anzy par le baron de La Baudraye. Ce petit
-vieux eut alors un mouvement de joie orgueilleuse qui changea, pour
-quelques mois, les idées de sa femme; elle crut à je ne sais quoi de
-grand chez lui en lui voyant solliciter l'érection d'un majorat. Dans
-son triomphe, le petit baron s'écria:--Dinah, vous serez comtesse
-un jour! Il se fit alors, entre les deux époux, de ces replâtrages
-qui ne tiennent pas, et qui devaient fatiguer autant qu'humilier une
-femme dont les supériorités apparentes étaient fausses, et dont les
-supériorités cachées étaient réelles. Ce contre-sens bizarre est plus
-fréquent qu'on ne le pense. Dinah, qui se rendait ridicule par les
-travers de son esprit, était grande par les qualités de son âme; mais
-les circonstances ne mettaient pas ces forces rares en lumière, tandis
-que la vie de province adultérait de jour en jour la petite monnaie
-de son esprit. Par un phénomène contraire, monsieur de La Baudraye,
-sans force, sans âme et sans esprit, devait paraître un jour avoir un
-grand caractère en suivant tranquillement un plan de conduite d'où sa
-débilité ne lui permettait pas de sortir.
-
-Ceci fut, dans cette existence, une première phase qui dura six ans,
-et pendant laquelle Dinah devint, hélas! une femme de province. A
-Paris, il existe plusieurs espèces de femmes; il y a la duchesse et
-la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme
-du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l'est plus;
-il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive
-gauche de la Seine; mais en province il n'y a qu'une femme, et cette
-pauvre femme est la femme de province. Cette observation indique une
-des grandes plaies de notre société moderne. Sachons-le bien! la France
-au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones: Paris et la
-province; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province
-que pour lui demander de l'argent. Autrefois, Paris était la première
-ville de province, la Cour primait la Ville; maintenant Paris est
-toute la Cour, la Province est toute la Ville. Quelque grande, quelque
-belle, quelque forte que soit à son début une jeune fille née dans un
-département quelconque; si, comme Dinah Piédefer, elle se marie en
-province et si elle y reste, elle devient bientôt femme de province.
-Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées,
-l'insouciance de la toilette, l'horticulture des vulgarités envahissent
-l'être sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit, la belle
-plante dépérit. Comment en serait-il autrement? Dès leur bas âge, les
-jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour
-d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre
-des médiocrités, les pères de province ne marient leurs filles qu'à
-des garçons de province; personne n'a l'idée de croiser les races,
-l'esprit s'abâtardit nécessairement; aussi, dans beaucoup de villes,
-l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid.
-L'homme s'y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des
-convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales.
-Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à
-plumes éclatantes s'envole à Paris. Inférieure comme femme, une femme
-de province est encore inférieure par son mari. Vivez donc heureuse
-avec ces deux pensées écrasantes? Mais l'infériorité conjugale et
-l'infériorité radicale de la femme de province sont aggravées d'une
-troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre cette figure
-sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement.
-L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent à
-elles-mêmes n'est-elle pas la certitude d'être pour quelque chose dans
-la vie d'un homme supérieur choisi par elles en connaissance de cause,
-comme pour prendre leur revanche du mariage où leurs goûts ont été
-peu consultés? Or, en province, s'il n'y a point de supériorité chez
-les maris, il en existe encore moins chez les célibataires. Aussi,
-quand la femme de province commet sa petite faute, s'est-elle toujours
-éprise d'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène, d'un garçon
-qui porte des gants, qui passe pour savoir monter à cheval; mais, au
-fond de son cœur, elle sait que ses vœux poursuivent un lieu commun
-plus ou moins bien vêtu. Dinah fut préservée de ce danger par l'idée
-qu'on lui avait donnée de sa supériorité. Elle n'eût pas été pendant
-les premiers jours de son mariage aussi bien gardée qu'elle le fut par
-sa mère, dont la présence ne lui fut importune qu'au moment où elle
-eut intérêt à l'écarter, elle aurait été gardée par son orgueil, et
-par la hauteur à laquelle elle plaçait ses destinées. Assez flattée
-de se voir entourée d'admirateurs, elle ne vit pas d'amant parmi eux.
-Aucun homme ne réalisa le poétique idéal qu'elle avait jadis crayonné
-de concert avec Anna Grossetête. Quand, vaincue par les tentations
-involontaires que les hommages éveillaient en elle, elle se dit:--Qui
-choisirais-je, s'il fallait absolument se donner? elle se sentit une
-préférence pour monsieur de Chargebœuf, gentilhomme de bonne maison
-dont la personne et les manières lui plaisaient, mais dont l'esprit
-froid, dont l'égoïsme, dont l'ambition bornée à une préfecture et à un
-bon mariage la révoltaient. Au premier mot de sa famille, qui craignit
-de lui voir perdre sa vie pour une intrigue, le vicomte avait déjà
-laissé sans remords dans sa première sous-préfecture une femme adorée.
-Au contraire la personne de monsieur de Clagny, le seul dont l'esprit
-parlât à celui de Dinah, dont l'ambition avait l'amour pour principe
-et qui savait aimer, lui déplaisait souverainement. Quand elle fut
-condamnée à rester encore six ans à La Baudraye, elle allait accepter
-les soins de monsieur le vicomte de Chargebœuf; mais il fut nommé
-préfet et quitta le pays. Au grand contentement du Procureur du Roi,
-le nouveau Sous-Préfet fut un homme marié dont la femme devint intime
-avec Dinah. Monsieur de Clagny n'eut plus à combattre d'autre rivalité
-que celle de monsieur Gravier. Or monsieur Gravier était le type du
-quadragénaire dont se servent et dont se moquent les femmes, dont les
-espérances sont savamment et sans remords entretenues par elles comme
-on a soin d'une bête de somme. En six ans, parmi tous les gens qui lui
-furent présentés, de vingt lieues à la ronde, il ne s'en trouva pas un
-seul à l'aspect de qui Dinah ressentît cette commotion que cause la
-beauté, la croyance au bonheur, le choc d'une âme supérieure, ou le
-pressentiment d'un amour quelconque, même malheureux.
-
-Aucune des précieuses facultés de Dinah ne put donc se développer,
-elle dévora les blessures faites à son orgueil constamment opprimé
-par son mari qui se promenait si paisiblement et en comparse sur la
-scène de sa vie. Obligée d'enterrer les trésors de son amour, elle
-ne livra que des dehors à sa société. Par moments, elle se secouait,
-elle voulait prendre une résolution virile; mais elle était tenue en
-lisières par la question d'argent. Ainsi, lentement et malgré les
-protestations ambitieuses, malgré les récriminations élégiaques de son
-esprit, elle subissait les transformations provinciales qui viennent
-d'être décrites. Chaque jour emportait un lambeau de ses premières
-résolutions. Elle s'était écrit un programme de soins de toilette que
-par degrés elle abandonna. Si, d'abord, elle suivit les modes, si elle
-se tint au courant des petites inventions du luxe, elle fut forcée de
-restreindre ses achats au chiffre de sa pension. Au lieu de quatre
-chapeaux, de six bonnets, de six robes, elle se contenta d'une robe
-par saison. On la trouva si jolie dans un certain chapeau qu'elle
-fit servir le chapeau l'année suivante. Il en fut de tout ainsi.
-Souvent elle immola les exigences de sa toilette au désir d'avoir un
-meuble gothique. Elle en arriva, dès la septième année, à trouver
-commode de faire faire sous ses yeux ses robes du matin par la plus
-habile couturière du pays. Sa mère, son mari, ses amis la trouvèrent
-charmante ainsi. Comme elle n'avait sous les yeux aucun terme de
-comparaison, elle tomba dans les piéges tendus aux femmes de province.
-Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit
-inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque;
-si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque,
-elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent: mais
-la femme de province, jamais! Si sa taille est trop courte, si son
-embonpoint se place mal, eh! bien, elle en prend son parti, et ses
-adorateurs, sous peine de ne pas l'aimer, doivent l'accepter comme
-elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce
-qu'elle n'est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs
-effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes
-avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée, et qui
-étonnent quand une femme de province se produit à Paris ou devant des
-Parisiens. Dinah, dont la taille était svelte, la fit valoir à outrance
-et ne s'aperçut point du moment où elle devint ridicule, où, l'ennui
-l'ayant maigrie, elle parut être un squelette habillé. Ses amis, en
-la voyant tous les jours, ne remarquaient point les changements
-insensibles de sa personne. Ce phénomène est un des résultats naturels
-de la vie de province. Malgré le mariage, une jeune fille reste encore
-pendant quelque temps belle, la ville en est fière; mais chacun la
-voit tous les jours, et quand on se voit tous les jours, l'observation
-se blase. Si, comme madame de La Baudraye, elle perd un peu de son
-éclat, on s'en aperçoit à peine. Il y a mieux, une petite rougeur,
-on la comprend, on s'y intéresse. Une petite négligence est adorée.
-D'ailleurs la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que
-les légères altérations sont à peine remarquées, et peut-être finit-on
-par les regarder comme des grains de beauté. Quand Dinah ne renouvela
-plus sa toilette par saison, elle parut avoir fait une concession à la
-philosophie du pays.
-
-Il en est du parler, des façons du langage, et des idées, comme du
-sentiment: l'esprit se rouille aussi bien que le corps, s'il ne se
-renouvelle pas dans le milieu parisien; mais ce en quoi la vie de
-province se signe le plus, est le geste, la démarche, les mouvements,
-qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme
-de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère
-sans accidents, sans transitions; elle n'a rien à éviter, elle va
-comme les recrues, dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des
-obstacles: car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province où
-elle est connue, où elle est toujours à sa place et où tout le monde
-lui fait place. La femme perd alors le charme de l'imprévu. Enfin,
-avez-vous remarqué le singulier phénomène de la réaction que produit
-sur l'homme la vie en commun? Les êtres tendent, par le sens indélébile
-de l'imitation simiesque, à se modeler les uns sur les autres. On
-prend, sans s'en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les
-attitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah
-se mit au diapason de sa société. En prenant les idées de monsieur de
-Clagny, elle en prit le son de voix; elle imita sans s'en apercevoir
-les manières masculines en ne voyant que des hommes: elle crut se
-garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant; mais comme il arrive
-à certains railleurs, il resta quelques teintes de cette moquerie dans
-sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le
-phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent
-l'heure et le moment de se faire valoir; tandis que madame de La
-Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi de
-théâtral et de dominateur, un air de _prima donna_ entrant en scène
-que des sourires moqueurs eussent bientôt réformés à Paris.
-
-Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses
-adorateurs enchantés, elle crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle
-eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombée de la
-montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison.
-
-En 1828, après le départ de monsieur de Chargebœuf, elle fut
-agitée par l'attente d'un petit bonheur: elle allait revoir la
-baronne de Fontaine. A la mort de son père, le mari d'Anna, devenu
-Directeur-Général au Ministère des Finances, mit à profit un congé
-pour mener sa femme en Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrêter
-un jour à Sancerre chez son amie d'enfance. Cette entrevue eut je
-ne sais quoi de funeste. Anna, beaucoup moins belle au pensionnat
-Chamarolles que Dinah, parut en baronne de Fontaine mille fois plus
-belle que la baronne de La Baudraye, malgré sa fatigue et son costume
-de route. Anna descendit d'un charmant coupé de voyage chargé des
-cartons de la Parisienne: elle avait avec elle une femme de chambre
-dont l'élégance effraya Dinah. Toutes les différences qui distinguent
-la Parisienne de la femme de province éclatèrent aux yeux intelligents
-de Dinah, elle se vit alors telle qu'elle paraissait à son amie qui
-la trouva méconnaissable. Anna dépensait six mille francs par an
-pour elle, le total de ce que coûtait la maison de monsieur de La
-Baudraye. En vingt-quatre heures, les deux amies échangèrent bien des
-confidences; et la Parisienne, se trouvant supérieure au phénix du
-pensionnat Chamarolles, eut pour son amie de province de ces bontés,
-de ces attentions, en lui expliquant certaines choses, qui firent
-de bien autres blessures à Dinah: car la provinciale reconnut que
-les supériorités de la Parisienne étaient en surface; tandis que les
-siennes étaient à jamais enfouies.
-
-Après le départ d'Anna, madame de La Baudraye, alors âgée de vingt-deux
-ans, tomba dans un désespoir sans bornes.
-
---Qu'avez-vous? lui dit monsieur de Clagny en la voyant si abattue.
-
---Anna apprenait à vivre, dit-elle, pendant que j'apprenais à
-souffrir...
-
-Il se jouait, en effet dans le ménage de madame de La Baudraye
-une tragi-comédie en harmonie avec ses luttes relativement à la
-fortune, avec ses transformations successives, et dont, après l'abbé
-Duret, monsieur de Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par
-désœuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire
-anonyme.
-
-Quoique l'alliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse
-dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à cette
-règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans
-ces Études, seront commises envers la charte du Conte; car, pour faire
-entrevoir les luttes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre,
-il est nécessaire d'analyser un poème, le fruit de son profond
-désespoir.
-
-Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du
-vicomte de Chargebœuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret qui
-lui dit de convertir ses mauvaises pensées en poésie; ce qui peut-être
-explique certains poètes.
-
---Il vous arrivera comme à ceux qui riment des épitaphes ou des élégies
-sur des êtres qu'ils ont perdus: la douleur se calme au cœur à mesure
-que les alexandrins bouillonnent dans la tête.
-
-Ce poème étrange mit en révolution les départements de l'Allier, de
-la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un poète capable de lutter
-avec les illustrations parisiennes. PAQUITA LA SÉVILLANE par JAN
-DIAZ fut publiée dans l'Écho du Morvan, espèce de Revue qui lutta
-pendant dix-huit mois contre l'indifférence provinciale. Quelques gens
-d'esprits prétendirent à Nevers que Jan Diaz avait voulu se moquer de
-la jeune école qui produisait alors ses poésies excentriques, pleines
-de verve et d'images, où l'on obtint de grands effets en violant la
-muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes.
-
-Le poème commençait par ce chant.
-
- Si vous connaissiez l'Espagne,
- Son odorante campagne,
- Ses jours chauds aux soirs si frais;
- D'amour, de ciel, de patrie,
- Tristes filles de Neustrie,
- Vous ne parleriez jamais.
-
- C'est que là sont d'autres hommes
- Qu'au froid pays où nous sommes!
- Ah! là, du soir au matin,
- On entend sur la pelouse
- Danser la vive Andalouse
- En pantoufles de satin.
-
- Vous rougiriez les premières
- De vos danses si grossières,
- De votre laid Carnaval
- Dont le froid bleuit les joues,
- Et qui saute dans les boues,
- Chaussé de peau de cheval.
-
- C'est dans un bouge obscur, c'est à de pâles filles
- Que Paquita redit ces chants;
- Dans ce Rouen si noir, dont les frêles aiguilles
- Mâchent l'orage avec leurs dents;
- Dans ce Rouen si laid, si bruyant, si colère...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Une magnifique description de Rouen, où jamais Dinah n'était allée,
-faite avec cette brutalité postiche qui dicta plus tard tant de
-poésies juvénalesques, opposait la vie des cités industrielles à la
-vie nonchalante de l'Espagne, l'amour du ciel et des beautés humaines
-au culte des machines, enfin la poésie à la spéculation. Et Jan Diaz
-expliquait l'horreur de Paquita pour la Normandie en disant:
-
- Paquita, voyez-vous, naquit dans la Séville
- Au bleu ciel, aux soirs embaumés;
- Elle était, à treize ans, la reine de sa ville,
- Et tous voulaient en être aimés.
- Oui, trois toréadors se firent tuer pour elle;
- Car le prix du vainqueur était
- Un seul baiser à prendre aux lèvres de la belle
- Que tout Séville convoitait.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le poncif du portrait de la jeune Espagnole a servi depuis à tant de
-courtisanes dans tant de prétendus poèmes qu'il serait fastidieux de
-reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais, pour juger des
-hardiesses auxquelles Dinah s'était abandonnée, il suffit d'en donner
-la conclusion. Selon l'ardente madame de La Baudraye, Paquita fut si
-bien créée pour l'amour qu'elle pouvait difficilement rencontrer des
-cavaliers dignes d'elle; car,
-
- . . . . . . . . . . dans sa volupté vive,
- On les eût vus tous succomber,
- Quand au festin d'amour, dans son humeur lascive,
- Elle n'eût fait que s'attabler.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Elle a pourtant quitté Séville la joyeuse,
- Ses bois et ses champs d'orangers,
- Pour un soldat normand qui la fit amoureuse
- Et l'entraîna dans ses foyers.
-
- Elle ne pleurait rien de son Andalousie,
- Ce soldat était son bonheur!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Mais il fallut un jour partir pour la Russie
- Sur les pas du grand Empereur.
-
-Rien de plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et du
-capitaine d'artillerie normand qui, dans le délire d'une passion rendue
-avec un sentiment digne de Byron, exigeait de Paquita une promesse de
-fidélité absolue, dans la cathédrale de Rouen, à l'autel de la Vierge,
-qui
-
- Quoique vierge est femme, et jamais ne pardonne
- Aux traîtres en serments d'amour.
-
-Une grande portion du poème était consacrée à la peinture des
-souffrances de Paquita seule dans Rouen, attendant la fin de la
-campagne; elle se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer
-de joyeux couples, elle contenait l'amour dans son cœur avec une
-énergie qui la dévorait, elle vivait de narcotiques, elle se dépensait
-en rêves!
-
- Elle faillit mourir, mais elle fut fidèle.
- Quand son soldat fut de retour,
- A la fin de l'année il retrouva la belle
- Digne encor de tout son amour.
- Mais lui, pâle et glacé par la froide Russie
- Jusque dans la moelle des os,
- Accueillit tristement sa languissante amie...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le poème avait été conçu pour cette situation exploitée avec une verve,
-une audace qui donnait un peu trop raison à l'abbé Duret. Paquita, en
-reconnaissant les limites où finissait l'amour, ne se jetait pas, comme
-Héloïse et Julie, dans l'infini, dans l'idéal; non, elle allait, ce
-qui peut-être est atrocement naturel, dans la voie du Vice, mais sans
-aucune grandeur, faute d'éléments, car il est difficile de trouver à
-Rouen des gens assez passionnés pour mettre une Paquita dans son milieu
-de luxe et d'élégance. Cette affreuse réalité, relevée par une sombre
-poésie, avait dicté quelques-unes de ces pages dont abuse la Poésie
-moderne, et un peu trop semblables à ce que les peintres appellent des
-_écorchés_. Par un retour empreint de philosophie, le poète, après
-avoir dépeint l'infâme maison où l'Andalouse achevait ses jours,
-revenait au chant du début:
-
- Paquita maintenant est vieille et ridée,
- Et c'était elle qui chantait:
-
- Si vous connaissiez l'Espagne,
- Son odorante, etc...
-
-La sombre énergie empreinte en ce poème d'environ six cents vers,
-et qui, s'il est permis d'emprunter ce mot à la peinture, faisait
-un vigoureux repoussoir à deux séguidilles, semblables à celle qui
-commence et termine l'œuvre, cette mâle expression d'une douleur
-indicible épouvanta la femme que trois départements admiraient sous le
-frac noir de l'anonyme. Tout en savourant les enivrantes délices du
-succès, Dinah craignit les méchancetés de la province où plus d'une
-femme, en cas d'indiscrétion, voudrait voir des rapports entre l'auteur
-et Paquita. Puis la réflexion vint: Dinah frémit de honte à l'idée
-d'avoir exploité quelques-unes de ses douleurs.
-
---Ne faites plus rien, lui dit l'abbé Duret, vous ne seriez plus une
-femme, vous seriez un poète.
-
-On chercha Jean Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah fut
-impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans le cas
-où quelque hasard fatal révélerait son nom, elle fit un charmant poème
-en deux chants sur le _Chêne de la Messe_, une tradition du Nivernais
-que voici.
-
-Un jour les gens de Nevers et ceux de Saint-Saulge, en guerre les uns
-contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille
-mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la forêt de
-Faye. Entre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre
-dont l'attitude, au soleil levant, eut quelque chose de si frappant que
-les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut
-dite sous un chêne, et à la voix de l'Évangile ils se réconcilièrent.
-On montre encore un chêne quelconque dans le bois de Faye.
-
-Ce poème, infiniment supérieur à _Paquita la Sévillane_, eut beaucoup
-moins de succès. Depuis ce double essai, madame de La Baudraye, en se
-sachant poète, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux qui
-la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris,
-elle aspirait à la gloire et retombait dans son trou de La Baudraye,
-dans ses chicanes journalières avec son mari, dans son cercle où les
-caractères, les intentions, le discours étaient trop connus pour ne
-pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux
-littéraires une distraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie,
-la poésie eut de grands retentissements, si elle occupa ses forces, la
-littérature lui fit prendre en haine la grise et lourde atmosphère de
-province.
-
-Quand, après la révolution de 1830, la gloire de George Sand rayonna
-sur le Berry, beaucoup de villes envièrent à La Châtre le privilége
-d'avoir vu naître une rivale à madame de Staël, à Camille Maupin, et
-furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi
-vit-on alors beaucoup de Dixièmes Muses en France, jeunes filles ou
-jeunes femmes détournées d'une vie paisible par un semblant de gloire!
-D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes
-devaient jouer dans la Société. Sans que le bon sens qui fait le
-fond de l'esprit en France en fût perverti, l'on passait aux femmes
-d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent
-pas avoués quelques années auparavant. Monsieur de Clagny profita de
-cet instant de licence pour réunir, en un petit volume in-18 qui fut
-imprimé par Desroziers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. Il composa
-sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux Lettres, une notice
-spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme; mais qui n'avait
-pas alors en littérature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries,
-excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides
-quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais sous ce rapport, la notice
-sur Jan Diaz, fils d'un prisonnier espagnol et né vers 1807, à Bourges,
-a des chances pour tromper un jour les faiseurs de _Biographies
-Universelles_. Rien n'y manque, ni les noms des professeurs du collége
-de Bourges, ni ceux des condisciples du poète mort, tels que Lousteau,
-Bianchon, et autres célèbres berruyers qui sont censés l'avoir connu
-rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la
-poésie. Une élégie intitulée: _Tristesse_ faite au collége, les deux
-poèmes de _Paquita la Sévillane_ et du _Chêne de la messe_, trois
-sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de
-Jacques-Cœur, enfin une nouvelle intitulée _Carola_, donnée comme
-l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient
-le bagage littéraire du défunt dont les derniers instants, pleins de
-misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de
-la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan où il avait expiré,
-près de Château-Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait!...
-
-Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent
-cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette
-moyenne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de
-la France, est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs
-sur la _furia francese_ qui, de nos jours, se porte beaucoup plus
-sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de monsieur de
-Clagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou huit
-exemplaires enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte
-de cette publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris
-se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris
-pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, fit sur le grand homme un
-article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens
-enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collége qui ne
-se rappelaient point Jan Diaz, attendit des nouvelles de Sancerre, et
-apprit que Jan Diaz était le pseudonyme d'une femme. On se passionna,
-dans l'arrondissement de Sancerre, pour madame de La Baudraye, en qui
-l'on voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre
-jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poème qui, dans un autre
-temps, eût été bien certainement honni. Le public de province, comme
-tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des
-Français, le juste-milieu: il vous met aux nues ou vous plonge dans la
-fange.
-
-A cette époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de madame de
-La Baudraye, était mort; autrement il l'eût empêchée de se livrer
-à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient
-au cœur de Dinah qui substitua le tapage de la gloire à toutes ses
-ambitions trompées. La poésie et les rêves de la célébrité, qui depuis
-son entrevue avec Anna Grossetête avaient endormi ses douleurs, ne
-suffisaient plus, après 1830, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé
-Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était
-impuissante, l'abbé Duret qui comprenait Dinah, qui lui peignait un bel
-avenir en lui disant que Dieu récompenserait toutes les souffrances
-noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus
-s'interposer entre une faute à commettre et sa belle pénitente qu'il
-nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté
-d'éclairer Dinah sur le caractère de monsieur de La Baudraye, en lui
-disant que cet homme savait haïr; mais les femmes ne sont pas disposées
-à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop
-constante action pour ne pas être une force vive. En trouvant son mari
-profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de
-haïr.
-
---Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est
-deux sentiments bien différents, l'un est celui des petits esprits,
-l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes.
-Dieu se venge et ne hait pas. La haine est le vice des âmes étroites,
-elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le
-prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser
-monsieur de La Baudraye; il vous pardonnerait une faute, car il y
-trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le
-touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint monsieur Milaud de
-Nevers, et la vie ne serait plus possible pour vous.
-
-Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Morvan, le Berry
-s'enorgueillissaient de madame de La Baudraye et la célébraient sous
-le nom de Jan Diaz, le petit La Baudraye recevait un coup mortel de
-cette gloire. Lui seul savait les secrets du poème de _Paquita la
-Sévillane_. Quand on parlait de cette œuvre terrible, tout le monde
-disait de Dinah:--Pauvre femme! pauvre femme! Les femmes étaient
-heureuses de pouvoir plaindre celle qui les avait tant opprimées, et
-jamais Dinah ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit
-vieillard, devenu plus jaune, plus ridé, plus débile que jamais, ne
-témoigna rien; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle, des regards
-d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse
-et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être
-une simple brouille de ménage; mais en s'expliquant avec son insecte,
-comme le nommait monsieur Gravier, elle sentit le froid, la dureté,
-l'impassibilité de l'acier: elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie
-depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les
-femmes appellent une scène; mais le petit La Baudraye se tint sur un
-fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain
-eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu
-tort d'écrire: elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint
-parole. Aussi fût-ce une désolation dans tout le Sancerrois.
-
---Pourquoi madame de La Baudraye ne compose-t-elle plus de vers
-(_verse_)? fut le mot de tout le monde.
-
-A cette époque, madame de La Baudraye n'avait plus d'ennemies, on
-affluait chez elle, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y eût de
-nouvelles présentations. La femme du Président du Tribunal, une auguste
-bourgeoise née Popinot-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de
-vingt-deux ans, d'aller à La Baudraye y faire sa cour, et se flattait
-de voir son Gatien dans les bonnes grâces de cette femme supérieure.
-Le mot _femme supérieure_ avait remplacé le grotesque surnom de Sapho
-de Saint-Satur. La Présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé
-l'opposition contre Dinah, fut si heureuse d'avoir vu son fils agréé,
-qu'elle dit un bien infini de la Muse de Sancerre.
-
---Après tout, s'écria-t-elle en répondant à une tirade de madame de
-Clagny qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse de son mari, c'est
-la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berry!
-
-Après avoir roulé dans tant de halliers, s'être élancée en mille
-voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré
-les souffrances des drames les plus noirs en en trouvant les sombres
-plaisirs achetés à bon marché, tant la monotonie de sa vie était
-fatigante, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré
-d'éviter. En voyant monsieur de Clagny se sacrifiant toujours et qui
-refusa d'être Avocat-Général à Paris où l'appelait sa famille, elle
-se dit:--Il m'aime! elle vainquit sa répugnance et parut vouloir
-couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez
-elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections en faveur
-de monsieur de Clagny. Madame de La Baudraye avait rêvé de suivre à
-Paris le député de Sancerre. Mais, malgré de solennelles promesses,
-les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dinah, qui
-voulait faire revêtir la simarre du Garde des Sceaux à ce défenseur de
-la veuve et de l'orphelin, se changèrent en une _imposante minorité_ de
-cinquante voix. La jalousie du Président Boirouge, la haine de monsieur
-Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah,
-furent exploitées par un jeune Sous-Préfet que, pour ce fait, les
-Doctrinaires firent nommer Préfet.
-
---Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant
-Sancerre, de ne pas avoir su plaire à madame de La Baudraye, mon
-triomphe eût été complet...
-
-Cette vie intérieurement si tourmentée offrait un ménage calme, deux
-êtres mal assortis mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent,
-ce mensonge que veut la Société, mais qui faisait à Dinah comme un
-harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après
-l'avoir porté pendant douze ans? D'où venait cette lassitude quand
-chaque jour augmentait son espoir d'être veuve? Si l'on a suivi toutes
-les phases de cette existence, on comprendra très-bien les différentes
-déceptions auxquelles Dinah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs,
-s'était laissé prendre. Du désir de dominer monsieur de La Baudraye,
-elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions de
-ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé
-toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le
-consolateur, monsieur de Chargebœuf, était parti. L'entraînement qui
-cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors
-manqué. S'il est enfin des femmes qui vont droit à une faute, n'en
-est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui
-n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets!
-Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs,
-qu'elle n'aima pas assez monsieur de Clagny pour lui pardonner son
-insuccès. Son installation dans le château d'Anzy, l'arrangement de
-ses collections, de ses curiosités qui reçurent une valeur nouvelle du
-cadre magnifique et grandiose que Philibert de Lorme semblait avoir
-bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent
-de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public à qui les
-motifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et
-de suppositions.
-
-La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes
-fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices, frappa madame de
-La Baudraye; elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se
-passionna pour lui, moins peut-être à cause de son talent qu'à cause
-de ses succès auprès des femmes; elle inventa, pour l'amener dans le
-pays, l'obligation pour Sancerre d'élire aux prochaines Élections une
-des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par
-Gatien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popinot;
-puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousteau de réveiller
-l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où
-quelques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député
-parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage,
-madame de La Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs,
-elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni
-Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les
-vacances. Bianchon, qui, l'année précédente, avait obtenu sa chaire
-après un brillant concours, ne pouvait quitter son enseignement.
-
-Au mois de septembre, en pleines vendanges, les deux Parisiens
-arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les
-tyranniques occupations de la récolte de 1836; il n'y eut donc aucune
-manifestation de l'opinion publique en leur faveur.
-
---_Nous faisons four_, dit Lousteau en parlant à son compatriote la
-langue des coulisses.
-
-En 1836, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé
-tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les
-mécomptes, paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que
-trente-sept. Déjà chauve, il avait pris un air byronien en harmonie
-avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa figure par
-l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur
-le compte de la vie littéraire en accusant la Presse d'être meurtrière,
-il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de donner
-du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa patrie
-et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins,
-parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on
-croit éteints; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout
-ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme.
-
-Horace Bianchon, décoré de la Légion-d'Honneur, gros et gras comme un
-médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux longs, un
-front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette
-physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son
-léger compatriote.
-
-Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à
-l'auberge où elles étaient descendues, et monsieur de Clagny n'apprit
-leur arrivée que par hasard. Madame de La Baudraye, au désespoir,
-envoya Gatien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux
-Parisiens à venir pour quelques jours au château d'Anzy. Depuis un
-an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers
-à La Baudraye. Monsieur Gravier, le Procureur du Roi, le Président
-et Gatien Boirouge offrirent aux deux hommes célèbres un banquet
-auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville.
-En apprenant que la belle madame de La Baudraye était Jan Diaz, les
-deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château
-d'Anzy dans un char-à-bancs que Gatien mena lui-même. Ce jeune homme,
-plein d'illusions, donna madame de La Baudraye aux deux Parisiens
-non-seulement comme la plus belle femme du Sancerrois, comme une
-femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand,
-mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde
-sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard
-feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent
-au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger casimir noir,
-à guimpe, semblable à une amazone sans queue; car ils reconnurent des
-prétentions énormes dans cette excessive simplicité. Dinah portait un
-béret de velours noir à la Raphaël d'où ses cheveux s'échappaient en
-grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille,
-de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de
-la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berry, l'étrangeté de cette
-mise _artiste_ déguisait les romanesques affectations de la femme
-supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse,
-qui étaient en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les
-deux amis échangèrent un regard, et prirent une attitude profondément
-sérieuse pour écouter madame de La Baudraye qui leur fit une allocution
-étudiée en les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie.
-Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de
-fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy.
-
---Comment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle
-que vous l'êtes et qui paraît si supérieure, a-t-elle pu rester en
-province? Comment faites-vous pour résister à cette vie?
-
---Ah! voilà, dit la châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond
-désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a
-pas de choix, tel est le tuf sur lequel repose notre existence et où
-s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y
-nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à
-l'insouciance! L'insouciance tient au désespoir ou à la résignation.
-Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caractère, lui paraît
-un plaisir. Quelques-unes se jettent dans les confitures et dans les
-lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la
-vendange ou de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la
-broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues
-de petite ville. D'autres tracassent un piano inamovible qui sonne
-comme un chaudron au bout de la septième année, et qui finit ses jours,
-asthmatique, au château d'Anzy. Quelques dévotes s'entretiennent des
-différents crus de la parole de Dieu: l'on compare l'abbé Fritaud à
-l'abbé Guinard. On joue aux cartes le soir, on danse pendant douze
-années avec les mêmes personnes, dans les mêmes salons, aux mêmes
-époques. Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles
-sur le Mail, de visites d'étiquette entre femmes qui vous demandent
-où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de
-l'intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond
-de l'eau dormante de la vie de province, au nord par les mariages sur
-le tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les petits mots
-piquants. Aussi le voyez-vous? dit-elle en se posant, une femme a des
-rides à vingt-neuf ans, dix ans avant le temps fixé par les ordonnances
-du docteur Bianchon, elle se couperose aussi très-promptement, et
-jaunit comme un coing quand elle doit jaunir, nous en connaissons qui
-verdissent. Quand nous en arrivons là, nous voulons justifier notre
-état normal. Nous attaquons alors de nos dents acérées comme des
-dents de mulot, les terribles passions de Paris. Nous avons ici des
-puritaines à contre-cœur qui déchirent les dentelles de la coquetterie
-et rongent la poésie de vos beautés parisiennes, qui entament le
-bonheur d'autrui en vantant leurs noix et leur lard rances, en exaltant
-leur trou de souris économe, les couleurs grises et les parfums
-monastiques de notre belle vie sancerroise.
-
---J'aime ce courage, madame, dit Bianchon. Quand on éprouve de tels
-malheurs, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus.
-
-Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la
-province à ses hôtes dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien
-Boirouge poussa le coude à Lousteau en lui lançant un regard et un
-sourire qui disaient: Hein? vous ai-je trompés?
-
---Mais, madame, dit Lousteau, vous nous prouvez que nous sommes encore
-à Paris, je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans
-mon feuilleton...
-
---Oh! monsieur, répliqua-t-elle, défiez-vous des femmes de province.
-
---Et pourquoi? dit Lousteau.
-
-Madame de La Baudraye eut la rouerie, assez innocente d'ailleurs, de
-signaler à ces deux Parisiens entre lesquels elle voulait choisir un
-vainqueur, le piége où il se prendrait, en pensant qu'au moment où il
-ne le verrait plus, elle serait la plus forte.
-
---On se moque d'elles en arrivant, puis quand on a perdu le souvenir de
-l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui
-fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont
-rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera....
-Prenez garde! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par
-ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et
-de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion
-excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province,
-elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment, elle y trouve une
-occupation et l'étend sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux
-que l'attachement d'une femme de province: elle compare, elle étudie,
-elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense
-à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or
-une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment
-brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En
-province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à
-marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine
-à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la
-passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de
-tout cela n'existe ici.
-
---C'est vrai, dit Lousteau, il y a dans le cœur d'une femme de province
-des _surprises_ comme dans certains joujoux.
-
---Oh! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant
-un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu; vient une partie
-de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est
-fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque
-chose de très-naturel. Au lieu de calomnier la femme de province
-en la croyant dépravée, un poète, comme vous, ou un philosophe,
-un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les
-merveilleuses poésies inédites, enfin toutes les pages de ce beau roman
-dont le dénoûment profite à quelque heureux sous-lieutenant, à quelque
-grand homme de province.
-
---Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient
-en effet assez enleveuses...
-
---Dam! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot
-par un petit geste d'épaules.
-
---Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes
-représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le
-journaliste.
-
---Quelle est donc la cause de vos maux? demanda Bianchon.
-
---Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme
-supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout
-entier. La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la
-nation est divisée en cinquante petits États, là chacun peut avoir une
-physionomie, et une femme reflète alors l'éclat de la sphère où elle
-règne. Ce phénomène social se voit encore, m'a-t-on dit, en Italie,
-en Suisse et en Allemagne; mais en France, comme dans tous les pays à
-capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera la conséquence forcée
-de la centralisation.
-
---Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de
-l'originalité que par une fédération d'États français formant un même
-empire, dit Lousteau.
-
---Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à
-conquérir trop de pays, dit Bianchon.
-
---L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres
-n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à
-laquelle le génie français finira par remédier; mais elle a quelque
-chose de plus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est un bien
-autre mal!
-
---L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste qui prévit une
-tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre
-l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses
-magnifiques parcs, elle ne vient à Londres _que pendant deux mois_, ni
-plus ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit.
-
---Oui, dit madame de La Baudraye, Londres est la capitale des boutiques
-et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y
-recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots
-d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle
-passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle
-se dit bonjour, et s'en va promptement: elle est si peu amusante
-qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés
-_la saison_.
-
---Aussi, dans la perfide Albion du _Constitutionnel_, s'écria Lousteau
-pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il
-chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du
-royaume.
-
---Mais de charmantes femmes anglaises! répliqua madame de La Baudraye
-en souriant. Voici, ma mère, à laquelle je vais vous présenter,
-dit-elle en voyant venir madame Piédefer.
-
-Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux
-du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à
-visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa
-les Parisiens libres pendant quelques instants.
-
---Eh! bien, dit Gatien à Lousteau, qu'en pensez-vous?
-
---Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout
-bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.
-
---Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un
-ange!
-
---Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez
-le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai
-plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a
-bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un
-trop grand feu...
-
-Gatien Boirouge trouva moyen de dire à madame de La Baudraye le mot du
-feuilletoniste, pendant le dîner qui fut plantureux, sinon splendide,
-et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur
-dans la conversation révéla l'indiscrétion de Gatien. Étienne essaya
-de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour
-Bianchon. Néanmoins, au milieu de la soirée, la baronne redevint
-gracieuse pour Lousteau. N'avez-vous pas remarqué combien de grandes
-lâchetés sont commises pour de petites choses? Ainsi cette noble
-Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait au fond de
-sa province une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de
-poésies inédites, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau,
-la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en
-serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds lui demandant
-merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album.
-Madame de La Baudraye avait donné dans la manie des autographes: elle
-possédait un volume oblong qui méritait d'autant mieux son nom que
-les deux tiers des feuillets étaient blancs. La baronne de Fontaine,
-à qui elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de
-peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers
-que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un
-mot de Béranger, _Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse_
-écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie par Scribe,
-une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la
-signature de David d'Angers, trois notes d'Hector Berlioz. Monsieur de
-Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire,
-autographe très-recherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre
-excessivement courte de Napoléon, qui toutes trois étaient collées sur
-le vélin de l'album. Monsieur Gravier, pendant un voyage, avait fait
-écrire sur cet album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi,
-les premiers artistes, comme Frédérick-Lemaître, Monrose, Bouffé,
-Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal; car il connaissait une société de
-vieux garçons _nourris_, selon leur expression, _dans le Sérail_, qui
-lui procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant
-plus précieux à Dinah qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à
-posséder un album.
-
-Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur
-lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques
-par leurs amis et connaissances.
-
-O vous qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux
-et primitifs, hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand,
-craignant de ne pas garder ses hôtes plus de deux jours, elle pria
-Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant.
-
-Le médecin fit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la
-première page:
-
- «_Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour tous
- ses crimes une absolution dans ses poches._
-
- »J.-B. DE CLAGNY.»
-
---Appuyons cet homme assez courageux pour plaider la cause de la
-monarchie, dit à l'oreille de Lousteau le savant élève de Desplein. Et
-Bianchon écrivit au-dessous:
-
- «_Ce qui distingue Napoléon d'un porteur d'eau n'est sensible
- que pour la Société, cela ne fait rien à la Nature. Aussi la
- démocratie, qui se refuse à l'inégalité des conditions, en
- appelle-t-elle sans cesse à la Nature._
-
- »H. BIANCHON.»
-
---Voilà les riches, s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur bourse
-une pièce d'or comme les pauvres en tirent un liard... Je ne sais,
-dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser de
-l'hospitalité que de vous demander quelques stances...
-
---Ah! madame, vous me flattez, Bianchon est un grand homme; mais moi,
-je suis trop obscur!... Dans vingt ans d'ici, mon nom serait plus
-difficile à expliquer que celui de monsieur le Procureur du Roi dont la
-pensée inscrite sur votre album indiquera certainement un Montesquieu
-méconnu. D'ailleurs il me faudrait au moins vingt-quatre heures pour
-improviser quelque méditation bien amère; car, je ne sais peindre que
-ce que je ressens...
-
---Je voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gracieusement
-madame de La Baudraye en tendant son album, je vous garderais plus
-longtemps.
-
-Le lendemain, à cinq heures du matin, les hôtes du château d'Anzy
-furent sur pied. Le petit La Baudraye avait organisé pour les Parisiens
-une chasse; moins pour leur plaisir que par vanité de propriétaire,
-il était bien aise de leur faire arpenter ses bois et de leur faire
-traverser les douze cents hectares de landes qu'il rêvait de mettre en
-culture: entreprise qui voulait quelque cent mille francs, mais qui
-pouvait porter de trente à soixante mille francs les revenus de la
-terre d'Anzy.
-
---Savez-vous pourquoi le Procureur du Roi n'a pas voulu venir chasser
-avec nous? dit Gatien Boirouge à monsieur Gravier.
-
---Mais il nous l'a dit, il doit tenir l'audience aujourd'hui, car
-le Tribunal juge correctionnellement, répondit le Receveur des
-Contributions.
-
---Et vous croyez cela? s'écria Gatien. Eh! bien, mon papa m'a
-dit:--Vous n'aurez pas monsieur Lebas de bonne heure, car monsieur de
-Clagny a prié son substitut de tenir l'audience.
-
---Ah! ah! fit Gravier, dont la physionomie changea, et monsieur de La
-Baudraye qui part pour la Charité!
-
---Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit Horace Bianchon à
-Gatien.
-
---Horace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous
-occupez autant les uns des autres, vous perdez votre temps à des riens.
-
-Horace Bianchon regarda Étienne Lousteau comme pour lui dire que
-les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient
-incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, monsieur Gravier laissa
-les deux hommes célèbres et Gatien s'y engager, sous la conduite du
-garde, dans un pli du terrain.
-
---Eh! bien, attendons le financier, dit Bianchon quand les chasseurs
-arrivèrent à une clairière.
-
---Ah! bien, si vous êtes un grand homme en Médecine, répliqua Gatien,
-vous êtes un ignorant en fait de vie de province. Vous attendez
-monsieur Gravier?... mais il court comme un lièvre, malgré son petit
-ventre rondelet; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Gatien
-tira sa montre) Bien! il arrivera juste à temps.
-
---Où?...
-
---Au château pour le déjeuner, répondit Gatien. Croyez-vous que je
-serais à mon aise si madame de La Baudraye restait seule avec monsieur
-de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.
-
---Ah! çà, madame de La Baudraye en est donc encore à faire un choix?
-dit Lousteau.
-
---Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que monsieur de Clagny n'ait
-fini par fasciner madame de La Baudraye: s'il a pu lui montrer dans la
-députation quelques chances de revêtir la simarre des Sceaux, il a bien
-pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles,
-sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poète
-crotté. Si Dinah voit monsieur de Clagny Procureur-Général, elle peut
-le voir joli garçon. L'éloquence a de grands priviléges. D'ailleurs
-madame de La Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle
-rêve des grandeurs parisiennes.
-
---Mais quel intérêt avez-vous à cela, dit Lousteau, car si elle aime le
-Procureur du Roi... Ah! vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps,
-et vous espérez lui succéder.
-
---Vous autres, dit Gatien, vous rencontrez à Paris autant de femmes
-différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre où il ne
-s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions
-désordonnées à la vertu; quand la plus belle vous tient à une distance
-énorme par des regards dédaigneux comme si elle était princesse de
-sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de
-chercher à deviner les secrets de cette femme: car alors elle sera
-forcée d'avoir des égards pour lui.
-
---Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant.
-
---J'accorde à madame de La Baudraye trop de bon goût pour croire
-qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon.
-
---Horace, dit le journaliste, voyons, savant interprète de la nature
-humaine, tendons un piége à loup au Procureur du Roi, nous rendrons
-service à notre ami Gatien, et nous rirons. Je n'aime pas les
-Procureurs du Roi.
-
---Tu as un juste pressentiment de la destinée, dit Horace. Mais que
-faire?
-
---Eh! bien, racontons, après le dîner, quelques histoires de femmes
-surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des
-circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de
-La Baudraye et monsieur de Clagny.
-
---Pas mal, dit Bianchon, il est difficile que l'un ou l'autre ne se
-trahissent pas par un geste ou par une réflexion.
-
---Je connais, reprit le journaliste en s'adressant à Gatien, un
-directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée,
-n'admet que des histoires où les amants sont brûlés, hachés, pilés,
-disséqués; où les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte
-alors ces effroyables histoires à sa femme en espérant qu'elle lui
-sera fidèle par peur; il se contente de ce pis-aller, le modeste mari:
-«Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute!» lui dit-il en
-traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès.
-
---Madame de La Baudraye est parfaitement innocente, ce jeune homme a
-la berlue, dit Bianchon. Madame Piédefer me paraît être beaucoup trop
-dévote pour inviter au château d'Anzy l'amant de sa fille. Madame de
-La Baudraye aurait à tromper sa mère, son mari, sa femme de chambre et
-celle de sa mère; c'est trop d'ouvrage, je l'acquitte.
-
---D'autant plus que son mari ne la quitte pas, dit Gatien en riant de
-son calembour.
-
---Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler
-Dinah, dit Lousteau. Jeune homme, et toi Bianchon, je vous demande
-une tenue sévère, montrez-vous diplomates, ayez un laissez-aller sans
-affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels,
-vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Ce matin
-nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le Procureur du Roi.
-
-La soirée commença triomphalement pour Lousteau qui remit à la
-châtelaine son album où elle trouva cette élégie.
-
- SPLEEN.
-
- Des vers de moi chétif et perdu dans la foule
- De ce monde égoïste où tristement je roule,
- Sans m'attacher à rien;
- Qui ne vis s'accomplir jamais une espérance,
- Et dont l'œil, affaibli par la morne souffrance,
- Voit le mal sans le bien!
-
- Cet album, feuilleté par les doigts d'une femme,
- Ne doit pas s'assombrir au reflet de mon âme.
- Chaque chose en son lieu;
- Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie,
- De bals resplendissants, de vêtements de soie,
- Et même un peu de Dieu.
-
- Ce serait exercer sanglante raillerie
- Que de me dire, à moi, fatigué de la vie:
- Dépeins-nous le bonheur!
- Au pauvre aveugle-né vante-t-on la lumière,
- A l'orphelin pleurant parle-t-on d'une mère,
- Sans leur briser le cœur?
-
- Quand le froid désespoir vous prend jeune en ce monde,
- Quand on n'y peut trouver un cœur qui vous réponde,
- Il n'est plus d'avenir.
- Si personne avec vous quand vous pleurez ne pleure,
- Quand il n'est pas aimé, s'il faut qu'un homme meure,
- Bientôt je dois mourir.
-
- Plaignez-moi! plaignez-moi! car souvent je blasphème
- Jusqu'au nom saint de Dieu, me disant à moi-même:
- Il n'a pour moi rien fait.
- Pourquoi le bénirais-je, et que lui dois-je en somme?
- Il eût pu me créer beau, riche, gentilhomme,
- Et je suis pauvre et laid!
-
- ÉTIENNE LOUSTEAU.
-
- Septembre 1836, château d'Anzy.
-
---Et vous avez composé ces vers depuis hier?... s'écria le Procureur du
-Roi d'un ton défiant.
-
---Oh! mon Dieu, oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop!
-J'aurais voulu faire mieux pour madame.
-
---Ces vers sont ravissants, fit Dinah en levant les yeux au ciel.
-
---C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit
-Lousteau d'un air profondément triste.
-
-Chacun devine que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire
-depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la
-Restauration par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudraye
-regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie
-inspirent, et monsieur de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la
-haine pour ce faux Jeune Malade. Il se mit au trictrac avec le curé de
-Sancerre. Le fils du Président eut l'excessive complaisance d'apporter
-la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombât d'aplomb
-sur madame de La Baudraye qui prit son ouvrage, elle garnissait de
-laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se
-groupèrent auprès de ces personnages.
-
---Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le
-journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance?
-
---Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop _d'affectation_ dans la
-bienfaisance faite à son de trompe.
-
---Vous êtes bien indiscret, dit monsieur Gravier.
-
---Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est
-l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.
-
---Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah, elle est pour monsieur
-de La Baudraye.
-
-Le Procureur du Roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la
-corbeille comme s'il se fût dit intérieurement:--Voilà ma corbeille à
-papier perdue!
-
---Comment, madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux
-d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait de si
-charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et
-noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze
-ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.
-
---Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madame de La Baudraye
-en levant sur Étienne son bel œil gris plein de coquetterie.
-
---Les Parisiens ne croient à rien, dit le Procureur du Roi d'un ton
-amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une
-effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous
-faites, messieurs les écrivains, vos Revues, vos pièces de théâtre,
-toute votre infâme littérature repose sur l'adultère...
-
---Eh! monsieur le Procureur du Roi, reprit Étienne en riant, je vous
-laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que
-vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché
-plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez; mais
-j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose
-qui ressemblât à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez;
-il faut condamner Homère et son Iliade qui roule sur la belle Hélène;
-il faut condamner le Paradis Perdu de Milton, Ève et le serpent me
-paraissent un gentil petit adultère symbolique. Il faut supprimer les
-Psaumes de David, inspirés par les amours excessivement adultères de
-ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridate, le Tartuffe,
-l'École des femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer
-de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les
-romans du moyen-âge, l'Histoire de France, l'Histoire romaine, etc.,
-etc. Je ne crois pas, hormis l'Histoire des Variations de Bossuet et
-les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si
-vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à
-l'encontre des lois.
-
---Le beau malheur! dit monsieur de Clagny.
-
-Étienne, piqué de l'air magistral que prenait monsieur de Clagny,
-voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui
-consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans
-le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable
-plaisanterie de journaliste.
-
---En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous
-mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation du magistrat,
-en revêtant la robe du Procureur-Général à toutes les époques, car tous
-les gouvernements ont leur Ministère public, eh! bien, la religion
-catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité
-conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le
-gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère,
-puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ.
-Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous
-n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait
-aujourd'hui en s'appuyant sur un mystère de ce genre. Croyez-vous
-qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle
-opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra
-pas racheter encore l'humanité? est-elle meilleure aujourd'hui que sous
-Tibère?
-
---Votre raisonnement est un sacrilége, répondit le Procureur du Roi.
-
---D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une
-mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques.
-Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, Anytus, organe du
-parti aristocratique d'Athènes et demandant la mort de Socrate,
-représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de
-pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient
-alors aussi logiques que les procureurs-généraux qui demandaient la
-tête des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la
-tête des républicains armés contre le trône de juillet, et celles des
-novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous
-prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles
-d'Athènes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels;
-pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles
-de la Montagne: supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait
-un léger 93 dans l'empire romain ou dans l'Attique.
-
---Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le Procureur du Roi.
-
---A l'adultère! Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe
-peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur
-l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son
-Coran est une réimpression de la Bible et de l'Évangile, et que Dieu
-n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de
-chameaux, son prophète.
-
---S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a
-malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.
-
---Et il n'y aurait pas de religion, dit madame Piédefer dont le visage
-avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.
-
---Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon à l'oreille d'Étienne,
-ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.
-
---Si j'étais écrivain ou romancier, dit monsieur Gravier, je prendrais
-le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et
-d'étranges choses, je sais que dans le nombre des maris trompés il
-s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui, dans la
-crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur,
-dit-il en regardant Étienne.
-
---Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Lousteau, je n'ai
-jamais trouvé ridicules les maris trompés; au contraire, je les aime...
-
---Ne trouvez-vous pas un mari sublime de confiance? dit alors Bianchon;
-il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du
-charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en
-moquez; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez: dites-moi quel est
-le moyen terme pour un homme d'esprit?
-
---Si monsieur le Procureur du Roi ne venait pas de se prononcer si
-ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est
-violée, je vous raconterais une vengeance de mari, dit Lousteau.
-
-Monsieur de Clagny jeta ses dés d'une façon convulsive, et ne regarda
-point le journaliste.
-
---Comment donc, mais une narration de vous, s'écria madame de La
-Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander...
-
---Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talent; elle me
-fut, et avec quel charme! racontée par un de nos écrivains les plus
-célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles
-Nodier.
-
---Eh! bien, dites, reprit Dinah, je n'ai jamais entendu monsieur
-Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.
-
---Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez qu'il y
-eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier
-consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations
-avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures
-militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les
-séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les ressorts
-machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela
-ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette
-époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé
-par les Chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences
-entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de
-l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris
-avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son
-arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même
-de son débarquement; car il vint en bateau, sous un déguisement de
-maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes
-les chances de son entreprise; son passe-port, ses papiers étaient si
-bien en règle que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent
-de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le
-nom, avait bien médité son rôle: il se réclama de sa famille d'emprunt,
-allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire
-qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle
-que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop
-précises. Dans le doute, ces alguasils aimèrent mieux commettre un
-acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel
-le Ministre paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps
-de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de
-ce que nous nommons aujourd'hui la _légalité_. Le chevalier fut donc
-provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures
-eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique
-ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroitement
-le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut
-alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe,
-dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur
-des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices; on
-y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme
-dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis
-et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé
-d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient
-fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit,
-qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait
-de la Providence; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole,
-et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier
-ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais
-c'était aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une figure
-attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse.
-Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait
-un excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le commandant
-assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à
-sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant
-était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait
-peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité
-de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame,
-il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils! en prison
-l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment
-qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette
-galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les
-femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point
-assez obscur de son histoire: mais toujours est-il constant que le
-commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires
-sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir,
-abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des
-divertissements prodigués aux captifs. La cellule située sous la
-plate-forme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une
-épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le
-pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba
-dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation
-des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes
-affaires: il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage
-du triste _état de prisonnier_, se replia sur lui-même, et apprécia
-la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours,
-il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les
-prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats
-nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docteur
-(il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces
-inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la
-volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit
-un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule
-pouvait le rendre libre. Un matin le porte-clefs chargé d'apporter la
-nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné
-sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés, et le regarda
-singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à
-peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier
-fut-il très-étonné lorsque cet homme lui dit:--Monsieur, vous avez
-sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler monsieur Lebrun
-ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point
-de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela
-m'est bien indifférent. A chacun son métier, les vaches seront bien
-gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous êtes
-monsieur Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de
-madame la duchesse de Maillé...--Hein? ajouta-t-il d'un air de triomphe
-après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir,
-se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût
-empirer par l'aveu de son véritable nom.--Eh! bien, quand je serais
-le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.--Oh! tout est
-gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu
-de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant! Si j'étais
-soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai
-donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon
-argent. Tenez, monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche
-une petite lime, avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dam!
-ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite
-par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'était une espèce de
-baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le
-donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les
-supports des créneaux.--Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le
-fer assez près pour que vous puissiez passer.--Oh! sois tranquille! j'y
-passerai, dit le prisonnier.--Et assez haut pour qu'il vous reste de
-quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.--Où est-elle? demanda
-Beauvoir.--La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde
-à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge afin de faire supposer
-que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur
-suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous couler tout
-doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans
-les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent.
-Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a
-une sentinelle au _dret_ de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit
-noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous
-risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais...--C'est bon!
-c'est bon, je ne pourrirai pas ici, s'écria le chevalier.--Ah! ça se
-pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête. Beauvoir
-prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là.
-L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait
-guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé.
-Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les
-barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en
-bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille,
-afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde, et se mit
-à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et
-cette profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie des prisonniers.
-Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier
-les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur
-sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer
-qui restait dans la baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus
-obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir.
-C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions,
-l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers,
-même involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles
-serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause
-du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à
-son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre
-le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout
-alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à
-terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec
-ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant
-pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où
-il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une
-raison frivole l'en empêcha: son chapeau venait de tomber, heureusement
-il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien!
-Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position; il se demanda
-si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piége: mais dans quel
-intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la
-partie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les
-clartés indécises du crépuscule; heure qui ne serait peut-être pas
-tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit
-de grimper vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment où
-il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur
-le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il
-aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent pieds
-entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.--Merci,
-commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis,
-après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea
-nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence
-sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute;
-il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit l'arrivée du
-perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il
-avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à
-l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en
-sifflant; mais, quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui
-asséna sur le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba
-comme une masse, sans jeter un cri: la barre lui avait brisé la tête.
-Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita
-son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des
-sentinelles de la porte principale, il s'évada.
-
-Ni le Procureur du Roi, ni madame de La Baudraye ne parurent croire
-qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les
-intéressés se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la
-parfaite indifférence des deux prétendus amants.
-
---Bah! j'ai mieux à vous conter, dit Bianchon.
-
---Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Lousteau pour dire
-que Bianchon avait sa petite réputation de conteur.
-
-Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car
-tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'anecdotes comme
-madame de La Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre
-docteur choisit celle connue sous le nom de La Grande Bretèche et
-devenue si célèbre qu'on en a fait au Gymnase-Dramatique un vaudeville
-intitulé _Valentine_. Aussi est-il parfaitement inutile de répéter ici
-cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants
-du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les
-gestes, dans les intonations qui valut tant d'éloges au docteur chez
-mademoiselle des Touches quand il la raconta pour la première fois.
-Le dernier tableau du Grand d'Espagne mourant de faim et debout dans
-l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot de
-ce mari répondant à une dernière prière de sa femme:--Vous avez juré
-sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne! produisit tout son effet.
-Il y eut un moment de silence assez flatteur pour Bianchon.
-
---Savez-vous, messieurs, dit alors madame de La Baudraye, que l'amour
-doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de
-pareilles situations?
-
---Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit monsieur
-Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là.
-
---Vous venez après de grands acteurs, lui dit madame de La Baudraye en
-fêtant les deux Parisiens par un regard coquet, n'importe, allez.
-
---Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le Receveur des
-contributions, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages
-de cette ville à une fête offerte par l'armée française à la capitale
-nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y
-furent pas très-rieurs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart des
-conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés
-assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec
-autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La fête
-était impérialement belle. Rien ne fut épargné dans le but de donner
-aux Espagnols une haute idée de l'Empereur, s'ils voulaient le juger
-d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais,
-entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français
-s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant
-que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse
-fête.--Ma foi, dit le Chirurgien en chef du Corps d'armée où j'étais
-Payeur Général, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince
-Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule,
-je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les
-Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les
-poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi,
-comme une superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols,
-un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont
-vivement prévenu contre ses mœurs. Eh! bien, depuis notre entrée à
-Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le
-complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure
-que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoute volontiers mes
-pressentiments, et dès demain je détale. Murat ne me refusera certes
-pas mon congé, car, grâce aux services que nous rendons, nous avons
-des protections toujours efficaces.--Puisque tu tires ta crampe,
-dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain qui, du
-beau langage et des courtisaneries impériales, ne se souciait guère.
-Le Chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour
-reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sûr qu'aucun
-Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:--Nous ne sommes ici que
-des Français, volontiers, colonel Hulot. Il y a six jours, je revenais
-tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir
-quitté le général Montcornet dont l'hôtel se trouve à quelques pas du
-mien. Nous sortions tous les deux de chez l'Ordonnateur en chef, où
-nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin
-d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent
-sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau.
-Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté; mais le drap
-étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus
-rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du
-manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de
-femme, en mauvais français:--Si vous criez, ou si vous faites mine
-de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque,
-le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans
-scrupule. Tenez-vous donc tranquille. Maintenant je vais vous apprendre
-la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine
-d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos
-instruments de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous
-de votre part; ils vous seront nécessaires, nous vous emmenons dans
-une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher
-d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari
-le sache. Quoique monsieur quitte peu madame, de laquelle il est
-toujours passionnément épris, et qu'il surveille avec toute l'attention
-de la jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la
-croit malade. Vous allez donc faire l'accouchement. Les dangers
-de l'entreprise ne vous concernent pas: seulement, obéissez-nous;
-autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui
-ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre
-imprudence.--Et qui êtes-vous? lui dis-je en cherchant la main de mon
-interlocutrice dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit
-d'uniforme.--Je suis la camériste de madame, sa confidente, et toute
-prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment
-aux exigences de notre situation.--Volontiers, dis-je en me voyant
-embarqué de force dans une aventure dangereuse. A la faveur de l'ombre,
-je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient en
-harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées.
-Cette bonne créature s'était sans doute soumise par avance à tous les
-hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant
-silence, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes
-dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser satisfaisant. L'amant
-que j'avais en vis-à-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied
-dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait
-pas le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.--Je ne puis
-être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la camériste
-en réponse aux bêtises que je lui débitais emporté par la chaleur
-d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle.--Et
-laquelle?--Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens.
-Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans
-lumière.--Bon, lui dis-je. Notre conversation en était là quand la
-voiture arriva près d'un mur de jardin.--Laissez-moi vous bander les
-yeux, me dit la femme de chambre, vous vous appuierez sur mon bras,
-et je vous conduirai moi-même. Elle me serra sur les yeux un mouchoir
-qu'elle noua fortement derrière ma tête. J'entendis le bruit d'une
-clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte par le
-silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de
-chambre, au corps cambré, et qui avait du _meného_ dans son allure...
-
---C'est, dit le Receveur en prenant un petit ton de supériorité, un
-mot de la langue espagnole, un idiotisme qui peint les torsions que
-les femmes savent imprimer à une certaine partie de leur robe que vous
-devinez...
-
---La femme de chambre (je reprends le récit du Chirurgien en Chef) me
-conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à
-un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent
-dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison.--Silence,
-maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même!
-Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrai plus vous
-parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous
-sauver la vie. Puis, elle ajouta, mais à haute voix:--Madame est dans
-une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer
-dans la chambre et devant le lit de son mari; ne toussez pas, marchez
-doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles,
-ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant
-grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La
-camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud
-d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en
-expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me
-trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une
-lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de
-gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond
-d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tête était couverte
-d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de
-larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur
-sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement que ses dents y
-entraient; jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait
-sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse
-avait fait deux arcs-boutants de ses jambes, en les appuyant sur
-une espèce de commode; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux
-bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient
-horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les
-angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que
-le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et
-immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante
-régularité. Je voulus examiner la camériste; mais elle avait remis
-le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route,
-et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement
-prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de
-sa maîtresse, et replia en double sur la figure un voile de mousseline.
-Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à
-certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance
-de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers la fille pour
-l'instruire de cet événement. En ce moment, le défiant inconnu tira son
-poignard; mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui
-lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un
-léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair,
-il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir.
-La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la
-mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres
-de limonade tout préparés, en me faisant un signe négatif. Je compris
-qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me
-desséchait le gosier. L'amant eut soif; il prit un verre vide, l'emplit
-de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente
-qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage,
-et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.
-L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonner en comprenant que je venais
-de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur
-son manteau. La femme ne jeta pas un cri, mais elle tressaillait comme
-une bête fauve surprise et suait à grosses gouttes. Dans un instant
-horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de
-son mari; le mari venait de se retourner; de nous quatre elle seule
-avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des
-rideaux. Nous nous arrêtâmes, et, à travers les trous de leurs masques,
-la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se
-dire:--Le tuerons-nous s'il s'éveille? J'étendis alors la main pour
-prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol
-crut que j'allais boire un des verres pleins; il bondit comme un chat,
-posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés, et me laissa le
-sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées,
-tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui
-pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir
-ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de
-craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme,
-jeté dans une entreprise si aventureuse, avait pris, en prévision d'une
-fuite, des diamants sur papier: il les mit à mon insu dans ma poche.
-Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol,
-mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui
-nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre
-les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La
-camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura
-pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant
-fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre
-avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha
-sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de
-les fermer, et sortit le premier en m'invitant par un geste à tenir
-le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à
-ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant
-l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde.
-Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je
-respirai comme si l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine.
-Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur
-ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la
-petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet
-monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et
-je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous
-trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes
-chacun le nôtre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa
-main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture, car il
-avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec
-la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre
-objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous
-parcourions. Au petit jour je me trouvai près de ma porte et l'Espagnol
-s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Atocha.--Et vous n'avez rien
-aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez
-affaire? dit le colonel au chirurgien.--Une seule chose, reprit-il.
-Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près
-au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée
-de poils bruns. En ce moment l'indiscret chirurgien pâlit; tous les
-yeux fixés sur les siens en suivirent la direction: nous vîmes alors
-un Espagnol dont le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se
-voyant l'objet de notre attention, cet homme disparut avec une légèreté
-de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite.--Sarpejeu,
-mes amis! s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé.
-J'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux,
-vous m'enterrerez ici!--Es-tu bête? dit le colonel Hulot. Falcon
-s'est mis à la piste de l'Espagnol qui nous écoutait, il saura bien
-nous en rendre raison.--Hé! bien, s'écrièrent les officiers en voyant
-revenir le capitaine tout essoufflé.--Au diable? répondit Falcon, il
-a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas
-qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison! il en connaît les
-passages, les détours, et m'a facilement échappé.--Je suis perdu! dit
-le chirurgien d'une voix sombre.--Allons, tiens-toi calme, Béga (il
-s'appelait Béga), lui répondis-je, nous nous casernerons à tour de
-rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir nous t'accompagnerons. En
-effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu
-reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit
-à rester chez lui. Le surlendemain Béga avait obtenu son renvoi en
-France, il faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à
-laquelle Murat donnait une forte escorte; il achevait de dîner en
-compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une
-jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers
-descendirent aussitôt en craignant quelque piége. L'inconnue ne put que
-dire à son amant:--Prenez garde! et tomba morte. Cette femme était la
-camériste, qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour
-sauver le chirurgien. Diable! diable! s'écria le capitaine Falcon,
-voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde
-qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Béga resta
-singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le
-tourmentaient, il se remit à table, et but immodérément, ainsi que ses
-compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au
-milieu de la nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu que
-firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles.
-Il se mit sur son séant; en proie à la trépidation mécanique qui nous
-saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant
-lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le
-même regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria:--Au
-secours! A moi, mes amis! A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par
-un rire amer.--L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Cette
-espèce de sentence dite, l'inconnu montra les trois amis profondément
-endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé,
-le présenta vivement à Béga en lui faisant voir un signe semblable
-à celui qu'il avait si imprudemment décrit:--Est-ce bien le même?
-demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut
-le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le
-mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur.
-
---Il faut raconter cela, dit le journaliste, à des charbonniers, car
-il faut une foi robuste. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de
-l'Espagnol, a causé?
-
---Monsieur, répondit le Receveur des contributions, j'ai soigné ce
-pauvre Béga, qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances.
-Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir
-Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement
-je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fit alors espérer
-la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais à un bal
-chez madame de Listomère où devaient se trouver plusieurs Espagnols
-de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un Grand
-d'Espagne, un _Afrancesado_ en exil, arrivé depuis quinze jours en
-Touraine. Il était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour
-la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné
-de sa femme, dont le bras droit était absolument immobile. Nous nous
-séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes
-pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo? Sous des
-orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui
-restaient fixes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux
-offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il
-était maigre. La femme! imaginez-la? non, vous ne la feriez pas vraie.
-Elle avait cette admirable taille qui a fait créer ce mot de _meného_
-dans la langue espagnole; quoique pâle, elle était belle encore; son
-teint par un privilége inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur;
-mais son regard, plein du soleil de l'Espagne, tombait sur vous comme
-un jet de plomb fondu.--Madame, demandai-je à la marquise vers la fin
-de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?--Dans la
-guerre de l'indépendance, me répondit-elle.
-
---L'Espagne est un singulier pays, dit madame de La Baudraye, il y
-reste quelque chose des mœurs arabes.
-
---Oh! dit le journaliste en riant, cette manie de couper les bras y est
-fort ancienne, elle reparaît à certaines époques comme quelques-uns de
-nos _canards_ dans les journaux, car ce sujet avait déjà fourni des
-pièces au Théâtre Espagnol, dès 1570...
-
---Me croyez-vous donc capable d'inventer une histoire? dit monsieur
-Gravier piqué de l'air impertinent de Lousteau.
-
---Vous en êtes incapable, répondit le journaliste.
-
---Bah! dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturges
-sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces dans la vie
-réelle que les événements de la vie réelle montent sur le théâtre et
-se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la
-comédie de Tartuffe, à l'exception du dénoûment: on n'a jamais pu
-dessiller les yeux à Orgon.
-
---Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme
-celle que vient de nous raconter monsieur Gravier? dit madame de La
-Baudraye.
-
---Eh! mon Dieu, s'écria le Procureur du Roi, _sur les dix ou douze
-crimes saillants qui se commettent_ par année en France, il s'en trouve
-la moitié dont les circonstances sont au moins aussi extraordinaires
-que celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpassent en
-romanesque. Cette vérité n'est-elle pas d'ailleurs prouvée par la
-publication de la _Gazette des Tribunaux_, à mon sens l'un des
-plus grands abus de la Presse. Ce journal, qui ne date que de 1826
-ou 1827, n'existait donc pas lors de mon début dans la carrière du
-Ministère public, et les détails du crime dont je vais vous parler
-n'ont été connus au delà du Département où il fut _perpétré_. Dans
-le faubourg Saint-Pierre-des-Corps à Tours, une femme, dont le mari
-avait disparu lors du licenciement de l'armée de la Loire en 1816
-et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se fit remarquer par une
-excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de
-province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces
-des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes
-prosélytes, elle porta la croix, elle y cloua son cœur en argent
-traversé d'une flèche, et, long-temps après la mission, elle allait
-tous les soirs faire sa prière aux pieds de la croix qui fut plantée
-derrière le chevet de la cathédrale. Enfin vaincue par ses remords,
-elle se confessa d'un crime épouvantable. Elle avait égorgé son mari
-comme on avait égorgé Fualdès, en le saignant, elle l'avait salé, mis
-dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il se fût agi
-d'un porc. Et pendant fort long-temps, tous les matins, elle en coupait
-un morceau et l'allait jeter dans la Loire. Le confesseur consulta ses
-supérieurs, et avertit sa pénitente qu'il devait prévenir le Procureur
-du Roi. La femme attendit la descente de la justice. Le Procureur du
-Roi, le Juge d'Instruction en visitant la cave y trouvèrent encore la
-tête du mari dans le sel et dans un des poinçons.--Mais, malheureuse,
-dit le Juge d'Instruction à l'_inculpée_, puisque vous avez eu la
-barbarie de jeter ainsi dans la rivière le corps de votre mari,
-pourquoi n'avez-vous pas fait disparaître aussi la tête, il n'y aurait
-plus eu de preuves...--Je l'ai bien souvent essayé, monsieur, dit-elle;
-mais je l'ai toujours trouvée trop lourde.
-
---Eh! bien, qu'a-t-on fait de la femme?... s'écrièrent les deux
-Parisiens.
-
---Elle a été condamnée et exécutée à Tours, répondit le magistrat; mais
-son repentir et sa religion avaient fini par attirer l'intérêt sur
-elle, malgré l'énormité du crime.
-
---Eh! sait-on, dit Bianchon, toutes les tragédies qui se jouent
-derrière le rideau du ménage que le public ne soulève jamais... Je
-trouve la justice humaine malvenue à juger des crimes entre époux;
-elle y a tout droit comme police, mais elle n'y entend rien dans ses
-prétentions à l'équité.
-
---Bien souvent la victime a été pendant si long-temps le bourreau,
-répondit naïvement madame de La Baudraye, que le crime paraîtrait
-quelquefois excusable si les accusés osaient tout dire.
-
-Cette réponse provoquée par Bianchon, et l'histoire racontée par le
-Procureur du Roi, rendirent les deux Parisiens très-perplexes sur la
-situation de Dinah! Aussi lorsque l'heure du coucher fut arrivée, y
-eut-il un de ces conciliabules qui se tiennent dans les corridors de
-ces vieux châteaux où les garçons restent tous, leur bougeoir à la
-main, à causer mystérieusement. Monsieur Gravier apprit alors le but de
-cette amusante soirée où l'innocence de madame de La Baudraye avait été
-mise en lumière.
-
---Après tout, dit Lousteau, l'impassibilité de notre châtelaine
-indiquerait aussi bien une profonde dépravation que la candeur la plus
-enfantine... Le Procureur du Roi m'a eu l'air de proposer de mettre le
-petit La Baudraye en salade...
-
---Il ne revient que demain, qui sait ce qui se passera cette nuit? dit
-Gatien.
-
---Nous le saurons, s'écria monsieur Gravier.
-
-La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries,
-parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. Monsieur
-Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa de mettre les scellés à
-la porte de madame de La Baudraye et sur celle du Procureur du Roi.
-Les canards accusateurs du poète Ibicus ne sont rien en comparaison
-du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture
-d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placées si bas
-ou si haut qu'il est impossible de se douter de ce piége. Le galant
-sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée, la coïncidence des
-cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin,
-le journaliste, le Receveur des contributions et Gatien vinrent pieds
-nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se
-promirent de venir à cinq heures du matin vérifier l'état des scellés.
-Jugez de leur étonnement et du plaisir de Gatien, lorsque tous quatre,
-un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux et
-trouvèrent celui du Procureur du Roi et celui de madame de La Baudraye
-dans un satisfaisant état de conservation.
-
---Est-ce la même cire? dit monsieur Gravier.
-
---Est-ce les mêmes cheveux? demanda Lousteau.
-
---Oui, dit Gatien.
-
---Ceci change tout, s'écria Lousteau, vous aurez battu les buissons
-pour Robin-des-Bois.
-
-Le Receveur des contributions et le fils du Président s'interrogèrent
-par un coup d'œil qui voulait dire: N'y a-t-il pas dans cette phrase
-quelque chose de piquant pour nous? devons-nous rire ou nous fâcher?
-
---Si, dit le journaliste à l'oreille de Bianchon, Dinah est vertueuse,
-elle vaut bien la peine que je cueille le fruit de son premier amour.
-
-L'idée d'emporter en quelques instants une place qui résistait depuis
-neuf ans aux Sancerrois sourit alors à Lousteau. Dans cette pensée,
-il descendit le premier dans le jardin espérant y rencontrer la
-châtelaine. Ce hasard arriva d'autant mieux que madame de La Baudraye
-avait aussi le désir de s'entretenir avec son critique. La moitié des
-hasards sont cherchés.
-
---Hier, vous avez chassé, monsieur, dit madame de La Baudraye. Ce matin
-je suis assez embarrassée de vous offrir quelque nouvel amusement; à
-moins que vous ne vouliez venir à La Baudraye, où vous pourrez observer
-la province un peu mieux qu'ici: car vous n'avez fait qu'une bouchée
-de mes ridicules; mais le proverbe sur la plus belle fille du monde
-regarde aussi la pauvre femme de province.
-
---Ce petit sot de Gatien, répondit Lousteau, vous a répété sans
-doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous
-adorait. Votre silence avant-hier pendant le dîner et pendant toute
-la soirée m'a suffisamment révélé l'une de ces indiscrétions qui ne
-se commettent jamais à Paris. Que voulez-vous! je ne me flatte pas
-d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces
-histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions à vous et
-à monsieur de Clagny quelque remords... Oh! rassurez-vous, nous avons
-la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse
-pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes
-yeux... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez
-pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et
-en terres qui vous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des
-regains! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de monsieur de La Baudraye
-avec nos escompteurs de Paris: c'est la même nature. Vingt-huit ans,
-belle, sage, sans enfants... tenez, madame, je n'ai jamais rencontré le
-problème de la vertu mieux posé... L'auteur de _Paquita la Sévillane_
-doit avoir rêvé bien des rêves!... Je puis vous parler de toutes ces
-choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je
-suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on
-au métier que j'ai fait?...
-
-En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du Pays
-de Tendre, dans laquelle les passions vraies font de si longues
-patrouilles, il allait droit au but et se mettait en position de se
-faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années,
-témoin le pauvre Procureur du Roi pour qui la dernière faveur
-consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras
-de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme! Aussi, pour ne
-pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de La Baudraye
-essaya-t-elle de consoler le Manfred du Feuilleton en lui prophétisant
-tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.
-
---Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé,
-dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contre-sens de
-la vie. Voyez monsieur de Gentz tombant, dans sa vieillesse, amoureux
-de Fanny Ellsler, et abandonnant les révolutions de juillet pour les
-répétitions de cette danseuse?
-
---Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je crois à l'amour, mais
-je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts
-qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être
-ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la
-réalité...
-
-Madame de La Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans
-le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes
-hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées,
-et qui, s'il n'était pas supérieur, jouait au moins très-bien la
-supériorité. Étienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première
-représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris,
-l'air de Paris. Elle passa l'une des journées les plus agréables de
-sa vie entre Étienne et Bianchon qui lui racontèrent les anecdotes
-curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui
-seront quelque jour l'_ana_ de notre siècle; mots et faits vulgaires
-à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit
-beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berry, mais dans
-l'évidente intention de flatter madame de La Baudraye et de l'amener
-sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer
-cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame de La
-Baudraye qui parut à monsieur de Clagny, au Receveur des contributions
-et à Gatien plus affectueuse que la veille avec Étienne. Ces amants de
-Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient
-tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, à les entendre, rien de si
-spirituel ne s'était dit. Les Heures s'étaient envolées sans qu'on pût
-en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux
-comme deux prodiges.
-
-Ces exagérations trompetées sur le Mail eurent pour effet de faire
-arriver seize personnes le soir au château d'Anzy, les unes en
-cabriolet de famille, les autres en char-à-bancs, et quelques
-célibataires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces
-provinciaux firent plus ou moins bien leurs entrées dans l'immense
-salon d'Anzy que Dinah, prévenue de cette invasion, avait éclairé
-largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses
-beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée
-comme un de ses grands jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent
-des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant
-les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de
-rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fleurs plus
-artificieuses qu'artificielles se présentèrent audacieusement sur
-des bonnets bisannuels! La Présidente Boirouge, cousine de Bianchon,
-échangea quelques phrases avec le docteur, de qui elle obtint une
-consultation gratuite en lui expliquant de prétendues douleurs
-nerveuses à l'estomac dans lesquelles il reconnut des indigestions
-périodiques.
-
---Prenez tout bonnement du thé tous les jours une heure après votre
-dîner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous
-éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.
-
---C'est décidément un bien grand médecin, dit la Présidente en revenant
-auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame
-Gorju la femme du maire.
-
---On dit, répliqua sous son éventail madame de Clagny, que Dinah l'a
-fait venir bien moins pour les Élections que pour savoir d'où provient
-sa stérilité...
-
-Dans le premier moment de leur succès, Lousteau présenta le savant
-médecin comme le seul candidat possible aux prochaines Élections. Mais
-Bianchon, au grand contentement du nouveau Sous-Préfet, fit observer
-qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la
-politique.
-
---Il n'y a, dit-il, que des médecins sans clientèle qui puissent se
-faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'État, des penseurs, des
-gens dont les connaissances soient universelles, et qui sachent se
-mettre à la hauteur où doit être un législateur: voilà ce qui manque
-dans nos Chambres, et ce qu'il faut à notre pays!
-
-Deux ou trois jeunes personnes, quelques jeunes gens et les femmes
-examinaient Lousteau comme si c'eût été un faiseur de tours.
-
---Monsieur Gatien Boirouge prétend que monsieur Lousteau gagne vingt
-mille francs par an à écrire, dit la femme du maire à madame de Clagny,
-le croyez-vous?
-
---Est-ce possible? puisqu'on ne paye que mille écus un Procureur du
-Roi...
-
---Monsieur Gatien, dit madame Chandier, faites donc parler tout haut
-monsieur Lousteau, je ne l'ai pas encore entendu...
-
---Quelles jolies bottes il a, dit mademoiselle Chandier à son frère, et
-comme elles reluisent!
-
---Bah! c'est du vernis?
-
---Pourquoi n'en as-tu pas?
-
-Lousteau finit par trouver qu'il _posait_ un peu trop, et reconnut
-dans l'attitude des Sancerrois les indices du désir qui les avait
-amenés.--Quelle charge pourrait-on leur faire? pensa-t-il.
-
-En ce moment, le prétendu valet de chambre de monsieur de La Baudraye,
-un valet de ferme vêtu d'une livrée, apporta les lettres, les journaux,
-et remit un paquet d'épreuves que le journaliste laissa prendre à
-Bianchon, car madame de La Baudraye lui dit en voyant le paquet dont
-la forme et les ficelles étaient assez typographiques:--Comment! la
-littérature vous poursuit jusqu'ici?
-
---Non pas la littérature, répondit-il, mais la Revue où j'achève une
-nouvelle et qui paraît dans dix jours. Je suis venu sous le coup de:
-_La fin à la prochaine livraison_, et j'ai dû donner mon adresse à
-l'imprimeur. Ah! nous mangeons un pain bien chèrement vendu par les
-spéculateurs en papier noirci! Je vous peindrai l'espèce curieuse des
-Directeurs de Revue.
-
---Quand la conversation commencera-t-elle? dit alors à Dinah madame de
-Clagny comme on demande: A quelle heure le feu d'artifice?
-
---Je croyais, dit madame Popinot-Chandier à sa cousine la Présidente
-Boirouge, que nous aurions des histoires.
-
-En ce moment où, comme un parterre impatient, les Sancerrois faisaient
-entendre des murmures, Lousteau vit Bianchon perdu dans une rêverie
-inspirée par l'enveloppe des épreuves.
-
---Qu'as-tu? lui dit Étienne.
-
---Mais voici le plus joli roman du monde contenu dans une maculature
-qui enveloppait tes épreuves. Tiens, lis: _Olympia ou les Vengeances
-romaines_.
-
---Voyons, dit Lousteau en prenant le fragment de maculature que lui
-tendit le docteur, et il lut à haute voix ceci:
-
-
- 204 OLYMPIA,
-
- caverne. Rinaldo s'indignant de la lâcheté de ses
- compagnons, qui n'avaient de courage qu'en plein air
- et n'osaient s'aventurer dans Rome, jeta sur eux un
- regard de mépris.
-
- --Je suis donc seul!... leur dit-il.
-
- Il parut penser, puis il reprit:--Vous êtes des
- misérables, j'irai seul, et j'aurai seul cette riche
- proie... Vous m'entendez!... Adieu.
-
- --Mon capitaine!... dit Lamberti, et si vous étiez
- pris sans avoir réussi?...
-
- --Dieu me protége!... reprit Rinaldo en montrant le
- ciel.
-
- A ces mots, il sortit, et rencontra sur la route
- l'intendant de Bracciano
-
-
---La page est finie, dit Lousteau que tout le monde avait
-religieusement écouté.
-
---Il nous lit son ouvrage, dit Gatien au fils de madame
-Popinot-Chandier.
-
---D'après les premiers mots, il est évident, mesdames, reprit le
-journaliste en saisissant cette occasion de mystifier les Sancerrois,
-que les brigands sont dans une caverne. Quelle négligence mettaient
-alors les romanciers dans les détails, aujourd'hui si curieusement, si
-longuement observés, sous prétexte de couleur locale! Si les voleurs
-sont dans une caverne, au lieu de: _en montrant le ciel_, il aurait
-fallu: _en montrant la voûte_. Malgré cette incorrection, Rinaldo me
-semble un homme d'exécution, et son apostrophe à Dieu sent l'Italie.
-Il y avait dans ce roman un soupçon de couleur locale. Peste! des
-brigands, une caverne, un Lamberti qui sait calculer... Je vois tout
-un vaudeville dans cette page. Ajoutez à ces premiers éléments un bout
-d'intrigue, une jeune paysanne à chevelure relevée, à jupes courtes,
-et une centaine de couplets détestables... oh! mon Dieu, le public
-viendra. Et puis, Rinaldo... comme ce nom-là convient à Lafont! En
-lui supposant des favoris noirs, un pantalon collant, un manteau,
-des moustaches, un pistolet et un chapeau pointu; si le directeur
-du Vaudeville a le courage de payer quelques articles de journaux,
-voilà cinquante représentations acquises au Vaudeville et six mille
-francs de droits d'auteur si je veux dire du bien de la pièce dans mon
-feuilleton. Continuons.
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 197
-
- La duchesse de Bracciano retrouva son gant. Certes,
- Adolphe, qui l'avait ramenée au bosquet d'orangers,
- put croire qu'il y avait de la coquetterie dans
- cet oubli; car alors le bosquet était désert. Le
- bruit de la fête retentissait vaguement au loin.
- Les _fantoccini_ annoncés avaient attiré tout le
- monde dans la galerie. Jamais Olympia ne parut plus
- belle à son amant. Leurs regards, animés du même
- feu se comprirent. Il y eut un moment de silence
- délicieux pour leurs âmes et impossible à rendre. Ils
- s'assirent sur le même banc où ils s'étaient trouvés
- en présence du chevalier de Paluzzi et des rieurs
-
-
---Malepeste! je ne vois plus notre Rinaldo, s'écria Lousteau. Mais
-quels progrès dans la compréhension de l'intrigue un homme littéraire
-ne fera-t-il pas à cheval sur cette page? La duchesse Olympia est une
-femme _qui pouvait oublier à dessein ses gants dans un bosquet désert_!
-
---A moins d'être placé entre l'huître et le sous-chef du bureau, les
-deux créations les plus voisines du marbre dans le règne zoologique, il
-est impossible de ne pas reconnaître dans Olympia _une femme de trente
-ans_! dit madame de La Baudraye. Adolphe en a dès lors vingt-deux, car
-une Italienne de trente ans est comme une Parisienne de quarante ans.
-
---Avec ces deux suppositions, le roman peut se reconstruire, reprit
-Lousteau. Et ce chevalier de Paluzzi! hein!... quel homme! Dans ces
-deux pages le style est faible, l'auteur était peut-être un employé des
-Droits-Réunis, il aura fait le roman pour payer son tailleur...
-
---A cette époque, dit Bianchon, il y avait une censure, et il faut être
-aussi indulgent pour l'homme qui passait sous les ciseaux de 1805 que
-pour ceux qui allaient à l'échafaud en 1793.
-
---Comprenez-vous quelque chose? demanda timidement madame Gorju, la
-femme du Maire, à madame de Clagny.
-
-La femme du Procureur du Roi, qui, selon l'expression de monsieur
-Gravier, aurait pu mettre en fuite un jeune Cosaque en 1814, se
-raffermit sur ses hanches comme un cavalier sur ses étriers, et fit une
-moue à sa voisine qui voulait dire:--On nous regarde! sourions comme si
-nous comprenions.
-
---C'est charmant! dit la mairesse à Gatien. De grâce, monsieur
-Lousteau, continuez?
-
-Lousteau regarda les deux femmes, deux vraies pagodes indiennes, et
-put tenir son sérieux. Il jugea nécessaire de s'écrier: Attention! en
-reprenant ainsi:
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 209
-
- robe frôla dans le silence. Tout à coup le cardinal
- Borborigano parut aux yeux de la duchesse. Il avait
- un visage sombre; son front semblait chargé de
- nuages, et un sourire amer se dessinait dans ses
- rides.
-
- --Madame, dit-il, vous êtes soupçonnée. Si vous êtes
- coupable, fuyez: si vous ne l'êtes pas, fuyez encore:
- parce que, vertueuse ou criminelle, vous serez de
- loin bien mieux en état de vous défendre...
-
- --Je remercie Votre Éminence de sa sollicitude,
- dit-elle, le duc de Bracciano reparaîtra quand je
- jugerai nécessaire de faire voir qu'il existe
-
-
---Le cardinal Borborigano! s'écria Bianchon. Par les clefs du pape!
-si vous ne m'accordez pas qu'il se trouve une magnifique création
-seulement dans le nom, si vous ne voyez pas à ces mots: _robe frôla
-dans le silence!_ toute la poésie du rôle de _Schedoni_ inventé par
-madame Radcliffe dans _le Confessionnal des Pénitents noirs_, vous êtes
-indigne de lire des romans...
-
---Pour moi, reprit Dinah qui eut pitié des dix-huit figures qui
-regardaient Lousteau, la fable marche. Je connais tout: Je suis à Rome,
-je vois le cadavre d'un mari assassiné dont la femme, audacieuse et
-perverse, a établi son lit sur un cratère. A chaque nuit, à chaque
-plaisir, elle se dit: Tout va se découvrir!...
-
---La voyez-vous, s'écria Lousteau, étreignant ce monsieur Adolphe, elle
-le serre, elle veut mettre toute sa vie dans un baiser!... Adolphe me
-fait l'effet d'être un jeune homme parfaitement bien fait, mais sans
-esprit, un de ces jeunes gens comme il en faut aux Italiennes. Rinaldo
-plane sur l'intrigue que nous ne connaissons pas, mais qui doit être
-corsée comme celle d'un mélodrame de Pixérécourt. Nous pouvons nous
-figurer d'ailleurs que Rinaldo passe dans le fond du théâtre, comme un
-personnage des drames de Victor Hugo.
-
---Et c'est le mari peut-être, s'écria madame de La Baudraye.
-
---Comprenez-vous quelque chose à tout cela? demanda madame Piédefer à
-la Présidente.
-
---C'est ravissant, dit madame de La Baudraye à sa mère.
-
-Tous les gens de Sancerre ouvraient des yeux grands comme des pièces de
-cent sous.
-
---Continuez, de grâce, fit madame de La Baudraye.
-
-Lousteau continua.
-
-
- 216 OLYMPIA,
-
- --Votre clef!...
-
- --L'auriez-vous perdue?
-
- --Elle est dans le bosquet...
-
- --Courons...
-
- --Le cardinal l'aurait-il prise?...
-
- --Non... La voici...
-
- --De quel danger nous sortons!
-
- Olympia regarda la clef, elle crut reconnaître la
- sienne; mais Rinaldo l'avait changée: ses ruses
- avaient réussi, il possédait la véritable clef.
- Moderne Cartouche, il avait autant d'habileté
- que de courage, et, soupçonnant que des trésors
- considérables pouvaient seuls obliger une duchesse à
- toujours porter à sa ceinture
-
-
---Cherche!... s'écria Lousteau. La page qui faisait le recto suivant
-n'y est pas, il n'y a plus pour nous tirer d'inquiétude que la page 212
-
-
- 212 OLYMPIA,
-
- --Si la clef avait été perdue!
-
- --Il serait mort...
-
- --Mort! ne devriez-vous pas accéder à la dernière
- prière qu'il vous a faite, et lui donner la liberté
- aux conditions qu'il...
-
- --Vous ne le connaissez pas...
-
- --Mais...
-
- --Tais-toi. Je t'ai pris pour amant, et non pour
- confesseur.
-
- Adolphe garda le silence.
-
-
---Puis voilà un amour sur une chèvre au galop, une vignette dessinée
-par _Normand_, gravée par _Duplat_... Oh! les noms y sont, dit Lousteau.
-
---Eh! bien, la suite? dirent ceux des auditeurs qui comprenaient.
-
---Mais le chapitre est fini, répondit Lousteau. La circonstance de
-la vignette change totalement mes opinions sur l'auteur. Pour avoir
-obtenu, sous l'Empire, des vignettes gravées sur bois, l'auteur devait
-être un Conseiller d'État ou madame Barthélemy-Hadot, feu Desforges ou
-Sewrin.
-
---_Adolphe garda le silence!..._ Ah! dit Bianchon, la duchesse a moins
-de trente ans.
-
---S'il n'y a plus rien, inventez une fin! dit madame de La Baudraye.
-
---Mais, dit Lousteau, la maculature n'a été tirée que d'un seul côté.
-En style typographique, le côté de _seconde_, ou, pour vous mieux
-faire comprendre, tenez, le revers qui aurait dû être imprimé, se
-trouve avoir reçu un nombre incommensurable d'empreintes diverses, elle
-appartient à la classe des feuilles dites de _mise en train_. Comme
-il serait horriblement long de vous apprendre en quoi consistent les
-dérèglements d'une feuille de _mise en train_, sachez qu'elle ne peut
-pas plus garder trace des douze premières pages que les pressiers y
-ont imprimées, que vous ne pourriez garder un souvenir quelconque du
-premier coup de bâton qu'on vous eût donné, si quelque pacha vous eût
-condamnée à en recevoir cent cinquante sur la plante des pieds.
-
---Je suis comme une folle, dit madame Popinot-Chandier à monsieur
-Gravier; je tâche de m'expliquer le Conseiller d'État, le Cardinal, la
-clef et cette maculat...
-
---Vous n'avez pas la clef de cette plaisanterie, dit monsieur Gravier;
-eh! bien, ni moi non plus, belle dame, rassurez-vous.
-
---Mais il y a une autre feuille, dit Bianchon qui regarda sur la table
-où se trouvaient les épreuves.
-
---Bon, dit Lousteau, elle est saine et entière! Elle est signée IV;
-J, _2e édition_. Mesdames, le IV indique le quatrième volume. Le J,
-dixième lettre de l'alphabet, la dixième feuille. Il me paraît dès
-lors prouvé que, sauf les ruses du libraire, _les Vengeances romaines_
-ont eu du succès, puisqu'elles auraient eu deux éditions. Lisons et
-déchiffrons cette énigme?
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 217
-
- corridor; mais, se sentant poursuivi par les gens de
- la duchesse, Rinaldo
-
-
---Va te promener!
-
---Oh! dit madame de La Baudraye, il y a eu des événements importants
-entre votre fragment de maculature et cette page.
-
---Dites, madame, cette précieuse _bonne feuille_! Mais la maculature
-où la duchesse a oublié ses gants dans le bosquet appartient-elle au
-quatrième volume? Au diable! continuons:
-
-
- ne trouve pas d'asile plus sûr que d'aller
- sur-le-champ dans le souterrain où devaient être
- les trésors de la maison de Bracciano. Léger comme
- la Camille du poète latin, il courut vers l'entrée
- mystérieuse des Bains de Vespasien. Déjà les torches
- éclairaient les murailles, lorsque l'adroit Rinaldo,
- découvrant avec la perspicacité dont l'avait doué
- la nature, la porte cachée dans le mur, disparut
- promptement. Une horrible réflexion sillonna l'âme
- de Rinaldo comme la foudre quand elle déchire les
- nuages. Il s'était emprisonné!... Il tâta le
-
-
---Oh! cette bonne feuille et le fragment de _maculature_ se suivent!
-La dernière page du fragment est la 212 et nous avons ici 217! Et, en
-effet, si _dans la maculature_, Rinaldo, qui a volé la clef des trésors
-de la duchesse Olympia en lui en substituant une à peu près semblable,
-se trouve _dans cette bonne feuille_, au palais des ducs de Bracciano,
-le roman me paraît marcher à une conclusion quelconque. Je souhaite
-que cela soit aussi clair pour vous que cela le devient pour moi...
-Pour moi, la fête est finie, les deux amants sont revenus au palais
-Bracciano, il est nuit, il est une heure du matin. Rinaldo va faire un
-bon coup!
-
---Et Adolphe?... dit le Président Boirouge qui passait pour être un peu
-leste en paroles.
-
---Et quel style! dit Bianchon: _Rinaldo qui trouve l'asile d'aller!..._
-
---Évidemment ni Maradan, ni les Treuttel et Wurtz, ni Doguereau n'ont
-imprimé ce roman-là, dit Lousteau; car ils avaient des correcteurs à
-leurs gages, qui revoyaient leurs épreuves: un luxe que nos éditeurs
-actuels devraient bien se donner, les auteurs d'aujourd'hui s'en
-trouveraient bien... Ce sera quelque pacotilleur du quai...
-
---Quel quai? dit une dame à sa voisine. On parlait de bains...
-
---Continuez, dit madame de La Baudraye.
-
---En tout cas, ce n'est pas d'un Conseiller d'État, dit Bianchon.
-
---C'est peut-être de madame Hadot, dit Lousteau.
-
---Pourquoi fourrent-ils là-dedans madame Hadot de La Charité? demanda
-la Présidente à son fils.
-
---Cette madame Hadot, ma chère présidente, répondit la châtelaine,
-était une femme auteur qui vivait sous le Consulat...
-
---Les femmes écrivaient donc sous l'Empereur? demanda madame
-Popinot-Chandier.
-
---Et madame de Genlis, et madame de Staël? fit le Procureur du Roi
-piqué pour Dinah de cette observation.
-
---Ah!
-
---Continuez, de grâce, dit madame La Baudraye à Lousteau.
-
-Lousteau reprit la lecture en disant: Page 218!
-
-
- 218 OLYMPIA,
-
- mur avec une inquiète précipitation, et jeta un cri
- de désespoir quand il eut vainement cherché les
- traces de la serrure à secret. Il lui fut impossible
- de se refuser à reconnaître l'affreuse vérité.
- La porte, habilement construite pour servir les
- vengeances de la duchesse, ne pouvait pas s'ouvrir
- en dedans. Rinaldo colla sa joue à divers endroits,
- et ne sentit nulle part l'air chaud de la galerie.
- Il espérait rencontrer une fente qui lui indiquerait
- l'endroit où finissait le mur, mais, rien, rien!...
- la paroi semblait être d'un seul bloc de marbre...
-
- Alors il lui échappe un sourd rugissement
- d'hyène.......
-
-
---Hé! bien, nous croyions avoir récemment inventé les cris de hyène?
-dit Lousteau, la littérature de l'Empire les connaissait déjà, les
-mettait même en scène avec un certain talent d'histoire naturelle; ce
-que prouve le mot _sourd_.
-
---Ne faites plus de réflexions, monsieur, dit madame de La Baudraye.
-
---Vous y voilà, s'écria Bianchon, l'_intérêt_, ce monstre romantique,
-vous a mis la main au collet comme à moi tout à l'heure.
-
---Lisez! cria le Procureur du Roi, je comprends!
-
---Le fat! dit le Président à l'oreille de son voisin le Sous-Préfet.
-
---Il veut flatter madame de La Baudraye, répondit le nouveau
-Sous-Préfet.
-
---Eh! bien, je lis de suite, dit solennellement Lousteau.
-
-On écouta le journaliste dans le profond silence.
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 219
-
- Un gémissement profond répondit au cri de Rinaldo;
- mais, dans son trouble, il le prit pour un écho, tant
- ce gémissement était faible et creux! il ne pouvait
- pas sortir d'une poitrine humaine...
-
- --Santa Maria! dit l'inconnu.
-
- --Si je quitte cette place, je ne saurai plus
- la retrouver! pensa Rinaldo quand il reprit son
- sang-froid accoutumé. Frapper, je serai reconnu: que
- faire?
-
- --Qui donc est là? demanda la voix.
-
- --Hein! dit le brigand, les crapauds parleraient-ils,
- ici?
-
- --Je suis le duc de Bracciano! Qui
-
-
- 220 OLYMPIA,
-
- que vous soyez, si vous n'appartenez pas à la
- duchesse, venez, au nom de tous les saints, venez à
- moi...
-
- --Il faudrait savoir où tu es, monseigneur le duc,
- répondit Rinaldo avec l'impertinence d'un homme qui
- se voit nécessaire.
-
- --Je te vois, mon ami, car mes yeux se sont
- accoutumés à l'obscurité. Écoute, marche droit...
- bien... tourne à gauche... viens... ici... Nous voilà
- réunis.
-
- Rinaldo, mettant ses mains en avant par prudence,
- rencontra des barres de fer.
-
- --On me trompe! cria le bandit.
-
- --Non, tu as touché ma cage...
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 221
-
- Assieds-toi sur un fût de porphyre qui est là.
-
- --Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une
- cage? demanda le bandit.
-
- --Mon ami, j'y suis, depuis trente mois, debout, sans
- avoir pu m'asseoir... Mais qui es-tu, toi?
-
- --Je suis Rinaldo, le prince de la campagne, le chef
- de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort
- des scélérats, que toutes les dames admirent et que
- les juges pendent par une vieille habitude.
-
- --Dieu soit loué!... Je suis sauvé... Un honnête
- homme aurait eu peur; tandis que je suis sûr de
- pouvoir très-bien
-
-
- 222 OLYMPIA,
-
- m'entendre avec toi, s'écria le duc. O mon cher
- libérateur, tu dois être armé jusqu'aux dents.
-
- --_E verissimo!_
-
- --Aurais-tu des...
-
- --Oui, des limes, des pinces... _Corpo di Bacco!_
- je venais emprunter indéfiniment les trésors des
- Bracciani.
-
- --Tu en auras légitimement une bonne part, mon cher
- Rinaldo, et peut-être irai-je faire la chasse aux
- hommes en ta compagnie...
-
- --Vous m'étonnez, Excellence!...
-
- --Écoute-moi, Rinaldo! Je ne te parlerai pas du désir
- de vengeance qui me ronge le cœur: je suis là depuis
- trente mois--tu es Italien--tu
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 223
-
- me comprendras! Ah! mon ami, ma fatigue et mon
- épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du
- mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano
- est encore une des plus belles femmes de Rome, je
- l'aimais assez pour en être jaloux...
-
- --Vous, son mari!...
-
- --Oui, j'avais tort peut-être!
-
- --Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo.
-
- --Ma jalousie fut excitée par la conduite de la
- duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que
- j'avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il
- était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle
- affection...
-
-
---Mille pardons! mesdames, dit Lousteau; mais voyez-vous, il m'est
-impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de
-l'Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le
-caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque tenait
-le milieu entre le sommaire des chapitres du _Télémaque_ et les
-réquisitoires du Ministère public. Elle avait des idées, mais elle
-ne les exprimait pas, la dédaigneuse! elle observait, mais elle ne
-faisait part de ses observations à personne, l'avare! il n'y avait que
-Fouché qui fît part de ses observations à quelqu'un. _La littérature se
-contentait alors_, suivant l'expression d'un des plus niais critiques
-de la Revue des Deux-Mondes, _d'une assez pure esquisse et du concours
-bien net de toutes les figures à l'antique; elle ne dansait pas sur
-les périodes_! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle
-n'avait pas de mois à faire chatoyer; elle vous disait Lubin aimait
-Toinette, Toinette n'aimait pas Lubin; Lubin tua Toinette, et les
-gendarmes prirent Lubin qui fut mis en prison, mené à la Cour d'Assises
-et guillotiné. Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh! bien,
-aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots.
-
---Et quelquefois les morts, dit monsieur de Clagny.
-
---Ah! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ces R!
-
---Que veut-il dire? demanda madame de Clagny que ce calembour inquiéta.
-
---Il me semble que je marche dans un four, répondit la Mairesse.
-
---Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien.
-
---Aujourd'hui, reprit Lousteau, les romanciers dessinent des
-caractères; et au lieu du contour net, ils vous dévoilent le cœur
-humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.
-
---Moi, je suis effrayé de l'éducation du public en fait de littérature,
-dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles XII qui ont fini
-par savoir la guerre, le lecteur a fini par apprendre l'art. Jadis
-on ne demandait que de l'intérêt au roman; quant au style, personne
-n'y tenait, pas même l'auteur; quant à des idées, zéro; quant à la
-couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style,
-de l'intérêt, du pathétique, des connaissances positives; il a exigé
-les _cinq_ sens littéraires: l'invention, le style, la pensée, le
-savoir, le sentiment; puis la Critique est venue, brochant sur le tout.
-Le critique, incapable d'inventer autre chose que des calomnies, a
-prétendu que toute œuvre qui n'émanait pas d'un cerveau complet était
-boiteuse. Quelques charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir
-les cinq sens littéraires, s'étant alors montrés, ceux qui n'avaient
-que de l'esprit, que du savoir, que du style ou que du sentiment, ces
-éclopés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires se sont
-mis à crier que tout était perdu, ils ont prêché des croisades contre
-les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres.
-
---C'est l'histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer
-Dinah.
-
---De grâce! s'écria monsieur de Clagny, revenons au duc de Bracciano.
-
-Au grand désespoir de l'assemblée, Lousteau reprit la lecture de la
-_bonne feuille_.
-
-
- 224 OLYMPIA,
-
- Alors je voulus m'assurer de mon malheur, afin de
- pouvoir me venger sous l'aile de la Providence et
- de la Loi. La duchesse avait deviné mes projets.
- Nous nous combattions par la pensée avant de nous
- combattre le poison à la main. Nous voulions nous
- imposer mutuellement une confiance que nous n'avions
- pas; moi pour lui faire prendre un breuvage, elle
- pour s'emparer de moi. Elle était femme, elle
- l'emporta; car les femmes ont un piége de plus que
- nous autres à tendre, et j'y tombai: je fus heureux;
- mais le lendemain matin je me réveillai dans cette
- cage de fer. Je rugis pendant toute la journée dans
- l'obscurité
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 225
-
- de cette cave, située sous la chambre à coucher de
- la duchesse. Le soir, enlevé par un contre-poids
- habilement ménagé, je traversai les planchers et vis
- dans les bras de son amant la duchesse qui me jeta
- un morceau de pain, ma pitance de tous les soirs.
- Voilà ma vie depuis trente mois! Dans cette prison
- de marbre, mes cris ne peuvent parvenir à aucune
- oreille. Pas de hasard pour moi. Je n'espérais plus!
- En effet, la chambre de la duchesse est au fond du
- palais, et ma voix, quand j'y monte, ne peut être
- entendue de personne. Chaque fois que je vois ma
- femme, elle me montre le poison que j'avais préparé
-
-
- 226 OLYMPIA,
-
- pour elle et pour son amant; je le demande pour moi,
- mais elle me refuse la mort, elle me donne du pain et
- je mange! J'ai bien fait de manger, de vivre, j'avais
- compté sans les bandits!...
-
- --Oui, Excellence; quand ces imbéciles d'honnêtes
- gens sont endormis, nous veillons, nous...
-
- --Ah! Rinaldo, tous mes trésors sont à toi, nous
- les partagerons en frères, et je voudrais te donner
- tout... jusqu'à mon duché...
-
- --Excellence, obtenez-moi du pape une absolution _in
- articulo mortis_, cela me vaudra mieux pour faire mon
- état.
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 227
-
- --Tout ce que tu voudras; mais lime les barreaux de
- ma cage et prête-moi ton poignard..... Nous n'avons
- guère de temps, va vite... Ah! si mes dents étaient
- des limes... J'ai essayé de mâcher ce fer...
-
- --Excellence, dit Rinaldo en écoutant les dernières
- paroles du duc, j'ai déjà scié un barreau.
-
- --Tu es un dieu!
-
- --Votre femme était à la fête de la princesse
- Villaviciosa; elle est revenue avec son petit
- Français, elle est ivre d'amour, nous avons donc le
- temps.
-
- --As-tu fini?
-
- --Oui...
-
-
- 228 OLYMPIA,
-
- --Ton poignard? demanda vivement le duc au bandit.
-
- --Le voici.
-
- --Bien.
-
- --J'entends le bruit du ressort.
-
- --Ne m'oubliez pas! dit le bandit qui se connaissait
- en reconnaissance.
-
- --Pas plus que mon père, dit le duc.
-
- --Adieu! lui dit Rinaldo. Tiens, comme il s'envole!
- ajouta le bandit en voyant disparaître le duc. _Pas
- plus que son père_, se dit-il, si c'est ainsi qu'il
- compte se souvenir de moi... Ah! j'avais pourtant
- fait le serment de ne jamais nuire aux femmes.....
-
- Mais laissons, pour un moment, le
-
-
- OU LES VENGEANCES ROMAINES. 229
-
- bandit livré à ses réflexions, et montons comme le
- duc dans les appartements du palais.
-
-
---Encore une vignette, un Amour sur un colimaçon! Puis la 230 est une
-page blanche, dit le journaliste. Voici deux autres pages blanches
-prises par ce titre, si délicieux à écrire quand on a l'heureux malheur
-de faire des romans: _Conclusion_!
-
-
- CONCLUSION.
-
- Jamais la duchesse n'avait été si jolie; elle sortit
- de son bain vêtue comme une déesse, et voyant Adolphe
-
-
- 234 OLYMPIA,
-
- couché voluptueusement sur des piles de coussins:--Tu
- es bien beau, lui dit-elle.
-
- --Et toi, Olympia!...
-
- --Tu m'aimes toujours?
-
- --Toujours mieux, dit-il...
-
- --Ah! il n'y a que les Français qui sachent aimer!
- s'écria la duchesse... M'aimeras-tu bien ce soir?
-
- --Oui...
-
- --Viens donc?
-
- Et, par un mouvement de haine et d'amour, soit que le
- cardinal Borborigano lui eût remis plus vivement au
- cœur son mari, soit qu'elle se sentît plus d'amour à
- lui montrer, elle fit partir le ressort et tendit les
- bras à
-
-
---Voilà tout! s'écria Lousteau, car le prote a déchiré le reste en
-enveloppant mon épreuve; mais c'est bien assez pour nous prouver que
-l'auteur donnait des espérances.
-
---Je n'y comprends rien, dit Gatien Boirouge qui rompit le premier le
-silence que gardaient les Sancerrois.
-
---Ni moi non plus, répondit monsieur Gravier.
-
---C'est cependant un roman fait sous l'Empire, lui dit Lousteau.
-
---Ah! dit monsieur Gravier, à la manière dont l'auteur fait parler le
-bandit, on voit qu'il ne connaissait pas l'Italie. Les bandits ne se
-permettent pas de pareils _concetti_.
-
-Madame Gorju vint à Bianchon, qu'elle vit rêveur, et lui dit en lui
-montrant Euphémie Gorju, sa fille, douée d'une assez belle dot:--Quel
-galimatias! Les ordonnances que vous écrivez valent mieux que ces
-choses-là.
-
-La mairesse avait profondément médité cette phrase, qui, selon elle,
-annonçait un esprit fort.
-
---Ah! madame, il faut être indulgent, car nous n'avons que vingt pages
-sur mille, répondit Bianchon en regardant mademoiselle Gorju dont la
-taille menaçait de tourner à la première grossesse.
-
---Eh! bien, monsieur de Clagny, dit Lousteau, nous parlions hier
-des vengeances inventées par les maris, que dites-vous de celles
-qu'inventent les femmes?
-
---Je pense, répondit le Procureur du Roi, que le roman n'est pas
-d'un Conseiller d'État, mais d'une femme. En conceptions bizarres,
-l'imagination des femmes va plus loin que celle des hommes, témoin le
-Frankenstein de mistriss Shelley, le Leone Leoni de George Sand, les
-œuvres d'Anne Radcliffe et le Nouveau Prométhée de Camille Maupin.
-
-Dinah regarda fixement monsieur de Clagny en lui faisant comprendre,
-par une expression qui le glaça, que, malgré tant d'illustres exemples,
-elle prenait cette réflexion pour _Paquita la Sévillane_.
-
---Bah! dit le petit La Baudraye, le duc de Bracciano que sa femme a mis
-en cage, et à qui elle se fait voir tous les soirs dans les bras de son
-amant, va la tuer... Vous appelez cela une vengeance?... Nos tribunaux
-et la société sont bien plus cruels...
-
---En quoi? fit Lousteau.
-
---Eh! bien voilà le petit La Baudraye qui parle, dit le Président
-Boirouge à sa femme.
-
---Mais on laisse vivre la femme avec une maigre pension, le monde lui
-tourne alors le dos; elle n'a plus ni toilette ni considération, deux
-choses qui selon moi sont toute la femme, dit le petit vieillard.
-
---Mais elle a le bonheur, répondit fastueusement madame de La Baudraye.
-
---Non, répliqua l'avorton en allumant son bougeoir pour aller se
-coucher, car elle a un amant...
-
---Pour un homme qui ne pense qu'à ses provins et à ses baliveaux, il a
-du trait, dit Lousteau.
-
---Il faut bien qu'il ait quelque chose, répondit Bianchon.
-
-Madame de La Baudraye, la seule qui pût entendre le mot de Bianchon, se
-mit à rire si finement et si amèrement à la fois, que le médecin devina
-le secret de la vie intime de la châtelaine dont les rides prématurées
-le préoccupaient depuis le matin. Mais Dinah ne devina point, elle, les
-sinistres prophéties que son mari venait de lui jeter dans un mot, et
-que feu le bon abbé Duret n'eût pas manqué de lui expliquer. Le petit
-La Baudraye avait surpris dans les yeux de Dinah, quand elle regardait
-le journaliste en lui rendant la balle de la plaisanterie, cette rapide
-et lumineuse tendresse qui dore le regard d'une femme à l'heure où la
-prudence cesse, où commence l'entraînement. Dinah ne prit pas plus
-garde à l'invitation que lui faisait ainsi son mari d'observer les
-convenances, que Lousteau ne prit pour lui les malicieux avis de Dinah
-le jour de son arrivée.
-
-Tout autre que Bianchon se serait étonné du prompt succès de Lousteau;
-mais il ne fut même point blessé de la préférence que Dinah donnait
-au Feuilleton sur la Faculté, tant il était médecin! En effet, Dinah,
-grande elle-même, devait être plus accessible à l'esprit qu'à la
-grandeur. L'amour préfère ordinairement les contrastes aux similitudes.
-La franchise et la bonhomie du docteur, sa profession, tout le
-desservait. Voici pourquoi: les femmes qui veulent aimer, et Dinah
-voulait autant aimer qu'être aimée, ont une horreur instinctive pour
-les hommes voués à des occupations tyranniques; elles sont, malgré
-leurs supériorités, toujours femmes en fait d'envahissement. Poète et
-feuilletoniste, le libertin Lousteau paré de sa misanthropie offrait
-ce clinquant d'âme et cette vie à demi oisive qui plaît aux femmes. Le
-bon sens carré, les regards perspicaces de l'homme vraiment supérieur
-gênaient Dinah, qui ne s'avouait pas à elle-même sa petitesse, elle se
-disait:--Le docteur vaut peut-être mieux que le journaliste, mais il
-me plaît moins. Puis, elle pensait aux devoirs de la profession et se
-demandait si une femme pouvait jamais être autre chose qu'un _sujet_
-aux yeux d'un médecin qui voit tant de _sujets_ dans sa journée! La
-première proposition de la pensée inscrite par Bianchon sur l'album,
-était le résultat d'une observation médicale qui tombait trop à plomb
-sur la femme, pour que Dinah n'en fût pas frappée. Enfin Bianchon, à
-qui sa clientèle défendait un plus long séjour, partait le lendemain.
-Quelle femme, à moins de recevoir au cœur le trait mythologique de
-Cupidon, peut se décider en si peu de temps? Ces petites choses qui
-produisent les grandes catastrophes, une fois vues en masse par
-Bianchon, il dit en quatre mots à Lousteau le singulier arrêt qu'il
-porta sur madame de La Baudraye et qui causa la plus vive surprise au
-journaliste.
-
-Pendant que les deux Parisiens chuchotaient, il s'élevait un orage
-contre la châtelaine parmi les Sancerrois, qui ne comprenaient rien à
-la paraphrase ni aux commentaires de Lousteau. Loin d'y voir le roman
-que le Procureur du Roi, le Sous-Préfet, le Président, le premier
-Substitut Lebas, monsieur de La Baudraye et Dinah en avaient tiré,
-toutes les femmes groupées autour de la table à thé n'y voyaient qu'une
-mystification, et accusaient la muse de Sancerre d'y avoir trempé.
-Toutes s'attendaient à passer une soirée charmante, toutes avaient
-inutilement tendu les facultés de leur esprit. Rien ne révolte plus les
-gens de province que l'idée de servir de jouet aux gens de Paris.
-
-Madame Piédefer quitta la table à thé pour venir dire à sa fille:--Va
-donc parler à ces dames, elles sont très-choquées de ta conduite.
-
-Lousteau ne put s'empêcher de remarquer alors l'évidente supériorité de
-Dinah sur l'élite des femmes de Sancerre: elle était la mieux mise, ses
-mouvements étaient pleins de grâce, son teint prenait une délicieuse
-blancheur aux lumières, elle se détachait enfin sur cette tapisserie
-de vieilles faces, de jeunes filles mal habillées, à tournures
-timides, comme une reine au milieu de sa cour. Les images parisiennes
-s'effaçaient, Lousteau se faisait à la vie de province; et, s'il avait
-trop d'imagination pour ne pas être impressionné par les magnificences
-royales de ce château, par ses sculptures exquises, par les antiques
-beautés de l'intérieur, il avait aussi trop de savoir pour ignorer
-la valeur du mobilier qui enrichissait ce joyau de la Renaissance.
-Aussi lorsque les Sancerrois se furent retirés un à un reconduits par
-Dinah, car ils avaient tous pour une heure de chemin; quand il n'y
-eut plus au salon que le Procureur du Roi, monsieur Lebas, Gatien et
-monsieur Gravier qui couchaient à Anzy, le journaliste avait-il déjà
-changé d'opinion sur Dinah. Sa pensée accomplissait cette évolution que
-madame de La Baudraye avait eu l'audace de lui signaler à leur première
-rencontre.
-
---Ah! comme ils vont en dire contre nous pendant le chemin, s'écria
-la châtelaine en rentrant au salon après avoir mis en voiture le
-Président, la Présidente, madame et mademoiselle Popinot-Chandier.
-
-Le reste de la soirée eut son côté réjouissant; car, en petit comité,
-chacun versa dans la conversation son contingent d'épigrammes sur
-les diverses figures que les Sancerrois avaient faites pendant les
-commentaires de Lousteau sur l'enveloppe de ses épreuves.
-
---Mon cher, dit en se couchant Bianchon à Lousteau (on les avait mis
-ensemble dans une immense chambre à deux lits), tu seras l'heureux
-mortel choisi par cette femme, née Piédefer!
-
---Tu crois?
-
---Eh! cela s'explique: tu passes ici pour avoir eu beaucoup d'aventures
-à Paris, et, pour les femmes, il y a dans un homme à bonnes fortunes je
-ne sais quoi d'irritant qui les attire et le leur rend agréable; est-ce
-la vanité de faire triompher leurs souvenirs entre tous les autres?
-s'adressent-elles à son expérience, comme un malade surpaye un célèbre
-médecin? ou bien sont-elles flattées d'éveiller un cœur blasé?
-
---Les sens et la vanité sont pour tant de choses dans l'amour, que
-toutes ces suppositions peuvent être vraies, répondit Lousteau. Mais
-si je reste c'est à cause du certificat d'innocence instruite que tu
-donnes à Dinah! Elle est belle, n'est-ce pas?
-
---Elle deviendra charmante en aimant, dit le médecin. Puis, après tout,
-ce sera un jour ou l'autre une riche veuve! Et un enfant lui vaudrait
-la jouissance de la fortune du sire de La Baudraye...
-
---Mais c'est une bonne action que de l'aimer, cette femme, s'écria
-Lousteau.
-
---Une fois mère, elle reprendra de l'embonpoint, les rides
-s'effaceront, elle paraîtra n'avoir que vingt ans...
-
---Eh! bien, fit Lousteau en se roulant dans ses draps, si tu veux
-m'aider, demain, oui, demain, je... Enfin, bonsoir.
-
-Le lendemain, madame de La Baudraye, à qui depuis six mois son mari
-avait donné des chevaux dont il se servait pour ses labours et une
-vieille calèche qui sonnait la ferraille, eut l'idée de reconduire
-Bianchon jusqu'à Cosne où il devait aller prendre la diligence de
-Lyon à son passage. Elle emmena sa mère et Lousteau; mais elle se
-proposa de laisser sa mère à La Baudraye, de se rendre à Cosne avec
-les deux Parisiens et d'en revenir seule avec Étienne. Elle fit une
-charmante toilette que lorgna le journaliste: brodequins bronzés, bas
-de soie gris, une robe d'organdi, une mantille de dentelle noire et
-une charmante capote de gaze noire, ornée de fleurs. Quant à Lousteau,
-le drôle s'était mis sur le pied de guerre: bottes vernies, pantalon
-d'étoffe anglaise plissé par-devant, un gilet très-ouvert qui laissait
-voir une chemise extrafine, et les cascades de satin noir broché de sa
-plus belle cravate, une redingote noire, très-courte et très-légère.
-
-Le Procureur du Roi et monsieur Gravier se regardèrent assez
-singulièrement quand ils virent les deux Parisiens dans la calèche, et
-eux comme deux niais au bas du perron. Monsieur de La Baudraye, qui
-du haut de la dernière marche faisait au docteur un petit salut de sa
-petite main, ne put s'empêcher de sourire en entendant monsieur de
-Clagny disant à monsieur Gravier:--Vous auriez dû les accompagner à
-cheval.
-
-En ce moment Gatien, monté sur la tranquille jument de monsieur de La
-Baudraye, déboucha par l'allée qui conduisait aux écuries et rejoignit
-la calèche.
-
---Ah! bon, dit le Receveur des contributions, l'enfant s'est mis de
-planton.
-
---Quel ennui! s'écria Dinah en voyant Gatien. En treize ans, car voici
-bientôt treize ans que je suis mariée, je n'ai pas eu trois heures de
-liberté...
-
---Mariée, madame? dit le journaliste en souriant. Vous me rappelez un
-mot de feu Michaud qui en a tant dit de si fins. Il partait pour la
-Palestine, et ses amis lui faisaient des représentations sur son âge,
-sur les dangers d'une pareille excursion. Enfin, lui dit l'un d'eux,
-vous êtes marié?--Oh! répondit-il, je le suis si peu!
-
-La sévère madame Piédefer ne put s'empêcher de sourire.
-
---Je ne serais pas étonnée de voir monsieur de Clagny monté sur mon
-poney venir compléter l'escorte, s'écria Dinah.
-
---Oh! si le Procureur du Roi ne nous rejoint pas, dit Lousteau,
-vous pourrez vous débarrasser de ce petit jeune homme en arrivant à
-Sancerre. Bianchon aura nécessairement oublié quelque chose sur sa
-table, comme le manuscrit de sa première leçon pour son Cours, et vous
-prierez Gatien d'aller le chercher à Anzy.
-
-Cette ruse, quoique simple, mit madame de La Baudraye en belle
-humeur. La route d'Anzy à Sancerre, d'où se découvrent par échappées
-de magnifiques paysages, d'où souvent la superbe nappe de la Loire
-produit l'effet d'un lac, se fit gaiement, car Dinah était heureuse
-d'être si bien comprise. On parla d'amour en théorie, ce qui permet aux
-amants _in petto_ de prendre en quelque sorte mesure de leurs cœurs.
-Le journaliste se mit sur un ton d'élégante corruption pour prouver
-que l'amour n'obéissait à aucune loi, que le caractère des amants en
-variait les accidents à l'infini, que les événements de la vie sociale
-augmentaient encore la variété des phénomènes, que tout était possible
-et vrai dans ce sentiment, que telle femme après avoir résisté pendant
-long-temps à toutes les séductions et à des passions vraies, pouvait
-succomber en quelques heures à une pensée, à un ouragan intérieur dans
-le secret desquels il n'y avait que Dieu!
-
---Eh! n'est-ce pas là le mot de toutes les aventures que nous nous
-sommes racontées depuis trois jours, dit-il.
-
-Depuis trois jours l'imagination si vive de Dinah était occupée des
-romans les plus insidieux, et la conversation des deux Parisiens
-avait agi sur cette femme à la manière des livres les plus dangereux.
-Lousteau suivait de l'œil les effets de cette habile manœuvre pour
-saisir le moment où cette proie, dont la bonne volonté se cachait sous
-la rêverie que donne l'irrésolution, serait entièrement étourdie.
-Dinah voulut montrer La Baudraye aux deux Parisiens, et l'on y joua
-la comédie convenue du manuscrit oublié par Bianchon dans sa chambre
-d'Anzy. Gatien partit au grand galop à l'ordre de sa souveraine, madame
-Piédefer alla faire des emplettes à Sancerre, et Dinah seule avec les
-deux amis prit le chemin de Cosne.
-
-Lousteau se mit près de la châtelaine et Bianchon se plaça sur le
-devant de la voiture. La conversation des deux amis fut affectueuse et
-pleine de pitié pour le sort de cette âme d'élite si peu comprise, et
-surtout si mal entourée. Bianchon servit admirablement le journaliste
-en se moquant du Procureur du Roi, du Receveur des contributions et de
-Gatien; il y eut je ne sais quoi de si méprisant dans ses observations
-que madame La Baudraye n'osa pas défendre ses adorateurs.
-
---Je m'explique parfaitement, dit le médecin en traversant la Loire,
-l'état où vous êtes restée. Vous ne pouviez être accessible qu'à
-l'amour de tête qui souvent mène à l'amour de cœur, et certes aucun de
-ces hommes-là n'est capable de déguiser ce que les sens ont d'odieux
-dans les premiers jours de la vie aux yeux d'une femme délicate.
-Aujourd'hui, pour vous, aimer devient une nécessité.
-
---Une nécessité! s'écria Dinah qui regarda le médecin avec curiosité.
-Dois-je donc aimer par ordonnance?
-
---Si vous continuez à vivre comme vous vivez, dans trois ans vous serez
-affreuse, répondit Bianchon d'un ton magistral.
-
---Monsieur?... dit madame de La Baudraye presque effrayée.
-
---Excusez mon ami, dit Lousteau d'un air plaisant à la baronne, il est
-toujours médecin, et l'amour n'est pour lui qu'une question d'hygiène.
-Mais il n'est pas égoïste, il ne s'occupe évidemment que de vous,
-puisqu'il s'en va dans une heure...
-
-A Cosne, il s'attroupa beaucoup de monde autour de la vieille calèche
-repeinte sur les panneaux de laquelle se voyaient les armes données par
-Louis XIV aux néo-La Baudraye: _de gueules à une balance d'or, au chef
-cousu d'azur chargé de trois croisettes recroisettées d'argent; pour
-support, deux lévriers d'argent colletés d'azur et enchaînés d'or_.
-Cette ironique devise: _Deo sic patet fides et hominibus_, avait été
-infligée au calviniste converti par le satirique d'Hozier.
-
---Sortons, on viendra nous avertir, dit la baronne qui mit son cocher
-en vedette.
-
-Dinah prit le bras de Bianchon, et le médecin alla se promener sur le
-bord de la Loire d'un pas si rapide que le journaliste dut rester en
-arrière. Un seul clignement d'yeux avait suffi au docteur pour faire
-comprendre à Lousteau qu'il voulait le servir.
-
---Étienne vous a plu, dit Bianchon à Dinah, il a parlé vivement à votre
-imagination, nous nous sommes entretenus de vous hier au soir, et il
-vous aime... Mais c'est un homme léger, difficile à fixer, sa pauvreté
-le condamne à vivre à Paris, tandis que tout vous ordonne de vivre à
-Sancerre... Voyez la vie d'un peu haut... faites de Lousteau votre ami,
-ne soyez pas exigeante, il viendra trois fois par an passer quelques
-beaux jours près de vous, et vous lui devrez la beauté, le bonheur et
-la fortune. Monsieur de La Baudraye peut vivre cent ans, mais il peut
-aussi périr en neuf jours, faute d'avoir mis le suaire de flanelle dont
-il s'enveloppe; ne compromettez donc rien. Soyez sages tous deux. Ne me
-dites pas un mot... J'ai lu dans votre cœur.
-
-Madame de La Baudraye était sans défense devant des affirmations si
-précises et devant un homme qui se posait à la fois en médecin, en
-confesseur et en confident.
-
---Eh! comment, dit-elle, pouvez-vous imaginer qu'une femme puisse se
-mettre en concurrence avec les maîtresses d'un journaliste... Monsieur
-Lousteau me paraît agréable, spirituel, mais il est blasé, etc., etc...
-
-Dinah revint sur ses pas et fut obligée d'arrêter le flux de paroles
-sous lequel elle voulait cacher ses intentions; car Étienne, qui
-paraissait occupé des progrès de Cosne, venait au-devant d'eux.
-
---Croyez-moi, lui dit Bianchon, il a besoin d'être aimé sérieusement;
-et s'il change d'existence, son talent y gagnera.
-
-Le cocher de Dinah accourut essoufflé pour annoncer l'arrivée de la
-diligence, et l'on hâta le pas. Madame de La Baudraye allait entre les
-deux Parisiens.
-
---Adieu, mes enfants, dit Bianchon avant d'entrer dans Cosne, je vous
-bénis...
-
-Il quitta le bras de madame de La Baudraye en le laissant prendre à
-Lousteau qui le serra sur son cœur avec une expression de tendresse.
-Quelle différence pour Dinah! le bras d'Étienne lui causa la plus vive
-émotion quand celui de Bianchon ne lui avait rien fait éprouver. Il
-y eut alors entre elle et le journaliste un de ces regards rouges qui
-sont plus que des aveux.
-
---Il n'y a plus que les femmes de province qui portent des robes
-d'organdi, la seule étoffe dont le chiffonnage ne peut pas s'effacer,
-se dit alors en lui-même Lousteau. Cette femme, qui m'a choisi pour
-amant, va faire des façons à cause de sa robe. Si elle avait mis une
-robe de foulard, je serais heureux... A quoi tiennent les résistances...
-
-Pendant que Lousteau recherchait si madame de La Baudraye avait eu
-l'intention de s'imposer à elle-même une barrière infranchissable en
-choisissant une robe d'organdi, Bianchon aidé par le cocher, faisait
-charger son bagage sur la diligence. Enfin il vint saluer Dinah qui
-parut excessivement affectueuse pour lui.
-
---Retournez, madame la baronne, laissez-moi... Gatien va venir, lui
-dit-il à l'oreille. Il est tard, reprit-il à haute voix... Adieu!
-
---Adieu, grand homme! s'écria Lousteau en donnant une poignée de main à
-Bianchon.
-
-Quand le journaliste et madame de La Baudraye, assis l'un près de
-l'autre au fond de cette vieille calèche, repassèrent la Loire, ils
-hésitèrent tous deux à parler. Dans cette situation, la parole par
-laquelle on rompt le silence possède une effrayante portée.
-
---Savez-vous combien je vous aime? dit alors le journaliste à
-brûle-pourpoint.
-
-La victoire pouvait flatter Lousteau, mais la défaite ne lui causait
-aucun chagrin. Cette indifférence fut le secret de son audace. Il prit
-la main de madame de La Baudraye en lui disant ces paroles si nettes,
-et la serra dans ses deux mains; mais Dinah dégagea doucement sa main.
-
---Oui, je vaux bien une grisette ou une actrice, dit-elle d'une voix
-émue tout en plaisantant; mais croyez-vous qu'une femme qui, malgré
-ses ridicules, a quelque intelligence, ait réservé les plus beaux
-trésors du cœur pour un homme qui ne peut voir en elle qu'un plaisir
-passager... Je ne suis pas surprise d'entendre de votre bouche un mot
-que tant de gens m'ont déjà dit... mais...
-
-Le cocher se retourna.--Voici monsieur Gatien... dit-il.
-
---Je vous aime, je vous veux, et vous serez à moi, car je n'ai jamais
-senti pour aucune femme ce que vous m'inspirez! cria Lousteau dans
-l'oreille de Dinah.
-
---Malgré moi, peut-être? répliqua-t-elle en souriant.
-
---Au moins faut-il pour mon honneur que vous ayez l'air d'avoir été
-vivement attaquée, dit le Parisien à qui la funeste propriété de
-l'organdi suggéra une idée bouffonne.
-
-Avant que Gatien eût atteint le bout du pont, l'audacieux journaliste
-chiffonna si lestement la robe d'organdi, que madame de La Baudraye se
-vit dans un état à ne pas se montrer.
-
---Ah! monsieur!... s'écria majestueusement Dinah.
-
---Vous m'avez défié, répondit-il.
-
-Mais Gatien arrivait avec la célérité d'un amant dupé. Pour regagner un
-peu de l'estime de madame de La Baudraye, Lousteau s'efforça de dérober
-la vue de la robe froissée à Gatien en se jetant pour lui parler hors
-de la voiture du côté de Dinah.
-
---Courez à notre auberge, lui dit-il, il en est temps encore, la
-diligence ne part que dans une demi-heure, le manuscrit est sur la
-table de la chambre occupée par Bianchon, il y tient, car il ne saurait
-comment faire son Cours.
-
---Allez donc, Gatien, dit madame de La Baudraye en regardant son jeune
-adorateur avec une expression pleine de despotisme.
-
-L'enfant, commandé par cette insistance, rebroussa, courant à bride
-abattue.
-
---Vite à La Baudraye, cria Lousteau au cocher, madame la baronne est
-souffrante... Votre mère sera seule dans le secret de ma ruse, dit-il
-en se rasseyant auprès de Dinah.
-
---Vous appelez cette infamie une ruse? dit madame de La Baudraye en
-réprimant quelques larmes qui furent séchées au feu de l'orgueil irrité.
-
-Elle s'appuya dans le coin de la calèche, se croisa les bras sur la
-poitrine et regarda la Loire, la campagne, tout, excepté Lousteau. Le
-journaliste prit alors un ton caressant et parla jusqu'à La Baudraye
-où Dinah se sauva de la calèche chez elle en tâchant de n'être vue
-de personne. Dans son trouble, elle se précipita sur un sofa pour y
-pleurer.
-
---Si je suis pour vous un objet d'horreur, de haine ou de mépris, eh!
-bien, je pars, dit alors Lousteau qui l'avait suivie.
-
-Et le roué se mit aux pieds de Dinah. Ce fut dans cette crise que
-madame Piédefer se montra disant à sa fille:--Eh! bien, qu'as-tu? que
-se passe-t-il?
-
---Donnez promptement une autre robe à votre fille, dit l'audacieux
-Parisien à l'oreille de la dévote.
-
-En entendant le galop furieux du cheval de Gatien, madame de La
-Baudraye se jeta dans sa chambre où la suivit sa mère.
-
---Il n'y a rien à l'auberge, dit Gatien à Lousteau qui vint à sa
-rencontre.
-
---Et vous n'avez rien trouvé non plus au château d'Anzy, répondit
-Lousteau.
-
---Vous vous êtes moqués de moi, répliqua Gatien d'un petit ton sec.
-
---En plein, répondit Lousteau. Madame de La Baudraye a trouvé
-très-inconvenant que vous la suiviez sans en être prié. Croyez-moi,
-c'est un mauvais moyen pour séduire les femmes que de les ennuyer.
-Dinah vous a mystifié, vous l'avez fait rire, c'est un succès qu'aucun
-de vous n'a eu depuis treize ans auprès d'elle, et que vous devez à
-Bianchon. Oui, votre cousin est l'_auteur du manuscrit_!... Le cheval
-en reviendra-t-il? demanda Lousteau plaisamment pendant que Gatien se
-demandait s'il devait ou non se fâcher.
-
---Le cheval!... répéta Gatien.
-
-En ce moment madame de La Baudraye arriva, vêtue d'une robe de velours,
-et accompagnée de sa mère qui lançait à Lousteau des regards irrités.
-Devant Gatien, il était imprudent à Dinah de paraître froide ou sévère
-avec Lousteau qui, profitant de cette circonstance, offrit son bras à
-cette fausse Lucrèce; mais elle le refusa.
-
---Voulez-vous renvoyer un homme qui vous a voué sa vie? lui dit-il en
-marchant près d'elle, je vais rester à Sancerre et partir demain.
-
---Viens-tu, ma mère? dit madame de La Baudraye à madame Piédefer en
-évitant ainsi de répondre à l'argument direct par lequel Lousteau la
-forçait à prendre un parti.
-
-Le Parisien aida la mère à monter en voiture, il aida madame de La
-Baudraye en la prenant doucement par le bras, et il se plaça sur le
-devant avec Gatien, qui laissa le cheval à La Baudraye.
-
---Vous avez changé de robe, dit maladroitement Gatien à Dinah.
-
---Madame la baronne a été saisie par l'air frais de la Loire, répondit
-Lousteau, Bianchon lui a conseillé de se vêtir chaudement.
-
-Dinah devint rouge comme un coquelicot, et madame Piédefer prit un
-visage sévère.
-
---Pauvre Bianchon, il est sur la route de Paris, quel noble cœur! dit
-Lousteau.
-
---Oh! oui, répondit madame de La Baudraye, il est grand et délicat,
-celui-là...
-
---Nous étions si gais en partant, dit Lousteau, vous voilà souffrante,
-et vous me parlez avec amertume, et pourquoi?... N'êtes-vous donc pas
-accoutumée à vous entendre dire que vous êtes belle et spirituelle?
-moi, je le déclare devant Gatien, je renonce à Paris, je vais rester
-à Sancerre et grossir le nombre de vos cavaliers-servants. Je me suis
-senti si jeune dans mon pays natal, j'ai déjà oublié Paris et ses
-corruptions, et ses ennuis, et ses fatigants plaisirs... Oui, ma vie me
-semble comme purifiée...
-
-Dinah laissa parler Lousteau sans le regarder; mais il y eut un moment
-où l'improvisation de ce serpent devint si spirituelle sous l'effort
-qu'il fit pour singer la passion par des phrases et par des idées dont
-le sens, caché pour Gatien, éclatait dans le cœur de Dinah, qu'elle
-leva les yeux sur lui. Ce regard parut combler de joie Lousteau qui
-redoubla de verve et fit enfin rire madame de La Baudraye. Lorsque,
-dans une situation où son orgueil est blessé si cruellement, une femme
-a ri, tout est compromis. Quand on entra dans l'immense cour sablée et
-ornée de son boulingrin à corbeilles de fleurs qui fait si bien valoir
-la façade d'Anzy, le journaliste disait:--Lorsque les femmes nous
-aiment, elles nous pardonnent tout, même nos crimes; lorsqu'elles ne
-nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus! Me
-pardonnez-vous? ajouta-t-il à l'oreille de madame de La Baudraye en lui
-serrant le bras sur son cœur par un geste plein de tendresse. Dinah ne
-put s'empêcher de sourire.
-
-Pendant le dîner et pendant le reste de la soirée, Lousteau fut d'une
-gaieté, d'un entrain charmant; mais, tout en peignant ainsi son
-ivresse, il se livrait par moments à la rêverie en homme qui paraissait
-absorbé par son bonheur. Après le café, madame de La Baudraye et sa
-mère laissèrent les homme se promener dans les jardins. Monsieur
-Gravier dit alors au Procureur du Roi:--Avez-vous remarqué que madame
-de La Baudraye, qui est partie en robe d'organdi, nous est revenue en
-robe de velours?
-
---En montant en voiture à Cosne, la robe s'est accrochée à un bouton
-de cuivre de la calèche et s'est déchirée du haut en bas, répondit
-Lousteau.
-
---Oh! fit Gatien percé au cœur par la cruelle différence des deux
-explications du journaliste.
-
-Lousteau, qui comptait sur cette surprise de Gatien, le prit par le
-bras et le lui serra pour lui demander le silence. Quelques moments
-après, Lousteau laissa les trois adorateurs de Dinah seuls, en
-s'emparant du petit La Baudraye. Gatien fut alors interrogé sur les
-événements du voyage. Monsieur Gravier et monsieur de Clagny furent
-stupéfaits d'apprendre que Dinah s'était trouvée seule au retour de
-Cosne avec Lousteau; mais plus stupéfaits encore des deux versions
-du Parisien sur le changement de robe. Aussi l'attitude de ces trois
-hommes déconfits fut-elle très-embarrassée pendant la soirée. Le
-lendemain matin, chacun d'eux eut des affaires qui l'obligeaient à
-quitter Anzy, où Dinah resta seule avec sa mère, son mari et Lousteau.
-
-Le dépit des trois Sancerrois organisa dans la ville une grande
-clameur. La chute de la Muse de Berry, du Nivernais et du Morvan
-fut accompagnée d'un vrai charivari de médisances, de calomnies et
-de conjectures diverses parmi lesquelles figurait en première ligne
-l'histoire de la robe d'organdi. Jamais toilette de Dinah n'eut autant
-de succès, et n'éveilla plus l'attention des jeunes personnes qui ne
-s'expliquaient point les rapports entre l'amour et l'organdi dont
-riaient tant les femmes mariées. La Présidente Boirouge, furieuse de la
-mésaventure de son Gatien, oublia les éloges qu'elle avait prodigués
-au poème de Paquita la Sévillane; elle fulmina des censures horribles
-contre une femme capable de publier une pareille infamie.
-
---La malheureuse fait ce qu'elle a écrit! disait-elle. Peut-être
-finira-t-elle comme son héroïne!...
-
-Il en fut de Dinah dans le Sancerrois comme du maréchal Soult dans
-les journaux de l'Opposition: tant qu'il est ministre, il a perdu la
-bataille de Toulouse; dès qu'il rentre dans le repos, il l'a gagnée!
-Vertueuse, Dinah passait pour la rivale des Camille Maupin, des femmes
-les plus illustres; mais heureuse, elle était _une malheureuse_.
-
-Monsieur de Clagny défendit courageusement Dinah, il vint à plusieurs
-reprises au château d'Anzy pour avoir le droit de démentir le bruit qui
-courait sur celle qu'il adorait toujours, même tombée, et il soutint
-qu'il s'agissait entre elle et Lousteau d'une collaboration à un grand
-ouvrage. On se moqua du Procureur du Roi.
-
-Le mois d'octobre fut ravissant, l'automne est la plus belle saison des
-vallées de la Loire; mais en 1836 il fut particulièrement magnifique.
-La nature semblait être la complice du bonheur de Dinah qui, selon les
-prédictions de Bianchon, arriva par degrés à un violent amour de cœur.
-En un mois, la châtelaine changea complétement. Elle fut étonnée de
-retrouver tant de facultés inertes, endormies, inutiles jusqu'alors.
-Lousteau fut un ange pour elle, car l'amour de cœur, ce besoin réel
-des âmes grandes, faisait d'elle une femme entièrement nouvelle. Dinah
-vivait! elle trouvait l'emploi de ses forces, elle découvrait des
-perspectives inattendues dans son avenir, elle était heureuse enfin,
-heureuse sans soucis, sans entraves. Cet immense château, les jardins,
-le parc, la forêt étaient si favorables à l'amour! Lousteau rencontra
-chez madame de La Baudraye une naïveté d'impression, une innocence, si
-vous voulez, qui la rendit originale: il y eut en elle du piquant, de
-l'imprévu beaucoup plus que chez une jeune fille. Lousteau fut sensible
-à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie;
-mais qui chez Dinah fut vraie: elle apprenait de lui l'amour, il était
-bien le premier dans ce cœur. Enfin, il se donna la peine d'être
-excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs,
-un répertoire de récitatifs, de cantilènes, de nocturnes, de motifs,
-de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?),
-qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de
-Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces de ce trésor dans
-l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son
-aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits
-ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre
-ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcaroles. Enfin, il
-épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir
-d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend
-admirablement bien ce manége.
-
---Si cette femme-là m'oublie!... se disait-il parfois en revenant avec
-elle au château d'une longue promenade dans les bois, je ne lui en
-voudrai pas, elle aura trouvé mieux!...
-
-Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette
-délicieuse partition et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils
-s'aiment véritablement. Mais Lousteau ne pouvait pas avoir le temps
-de se répéter, car il comptait quitter Anzy vers les premiers jours
-de novembre, son feuilleton le rappelait à Paris. Avant déjeuner,
-la veille du départ projeté, le journaliste et Dinah virent arriver
-le petit La Baudraye avec un artiste de Nevers, un restaurateur de
-sculptures.
-
---De quoi s'agit-t-il? dit Lousteau, que voulez-vous faire à votre
-château?
-
---Voici ce que je veux, répondit le petit vieillard en emmenant le
-journaliste, sa femme et l'artiste de province sur la terrasse.
-
-Il montra sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, un précieux
-cartouche soutenu par deux sirènes, assez semblable à celui qui décore
-l'arcade actuellement condamnée par où l'on allait jadis du quai des
-Tuileries dans la cour du vieux Louvre, et au-dessus de laquelle on
-lit: _Bibliothèque du cabinet du Roi_. Ce cartouche offrait le vieil
-écusson des d'Uxelles qui _portent d'or et de gueules, à la fasce de
-l'un à l'autre, avec deux lions de gueules à dextre et d'or à senestre
-pour supports; l'écu timbré du casque de chevalier, lambrequiné des
-émaux de l'écu et sommé de la couronne ducale_. Puis pour devise: _Cy
-paroist!_ parole fière et sonnante.
-
---Je veux remplacer les armes de la maison d'Uxelles par les miennes;
-et comme elles se trouvent répétées six fois dans les deux façades et
-dans les deux ailes, ce n'est pas une petite affaire.
-
---Vos armes d'hier! s'écria Dinah, et après 1830!...
-
---N'ai-je pas constitué un majorat?
-
---Je concevrais cela si vous aviez des enfants, lui dit le journaliste.
-
---Oh! répondit le petit vieillard, madame de La Baudraye est encore
-jeune, il n'y a pas encore de temps perdu.
-
-Cette fatuité fit sourire Lousteau qui ne comprit pas monsieur de La
-Baudraye.
-
---Hé! bien, _Didine_, dit-il à l'oreille de madame de La Baudraye, à
-quoi bon tes remords?
-
-Dinah plaida pour obtenir un jour de plus, et les deux amants se
-firent leurs adieux à la manière de ces théâtres qui donnent dix fois
-de suite la dernière représentation d'une pièce à recettes. Mais
-combien de promesses échangées! combien de pactes solennels exigés par
-Dinah et conclus sans difficultés par l'impudent journaliste! Avec la
-supériorité d'une femme supérieure, Dinah conduisit, au vu et au su
-de tout le pays, Lousteau jusqu'à Cosne, en compagnie de sa mère et du
-petit La Baudraye.
-
-Quand, dix jours après, madame de La Baudraye eut dans son salon à La
-Baudraye messieurs de Clagny, Gatien et Gravier, elle trouva moyen
-de dire audacieusement à chacun d'eux:--Je dois à monsieur Lousteau
-d'avoir su que je n'étais pas aimée pour moi-même.
-
-Et quelles belles tartines elle débita sur les hommes, sur la nature
-de leurs sentiments, sur le but de leur vil amour, etc. Des trois
-amants de Dinah, monsieur de Clagny, seul, lui dit:--je vous aime
-_quand même_!... Aussi Dinah le prit-elle pour confident et lui
-prodigua-t-elle toutes les douceurs d'amitié que les femmes confisent
-pour les Gurth qui portent ainsi le collier d'un esclavage adoré.
-
-De retour à Paris, Lousteau perdit en quelques semaines le souvenir
-des beaux jours passés au château d'Anzy. Voici pourquoi. Lousteau
-vivait de sa plume. Dans ce siècle, et surtout depuis le triomphe
-d'une bourgeoisie qui se garde bien d'imiter François Ier ou Louis
-XIV, vivre de sa plume est un travail auquel se refuseraient les
-forçats, ils préféreraient la mort. Vivre de sa plume, n'est-ce pas
-créer: créer aujourd'hui, demain, toujours... ou avoir l'air de créer;
-or le semblant coûte aussi cher que le réel! Outre son feuilleton
-dans un journal quotidien qui ressemblait au rocher de Sisyphe et qui
-tombait tous les lundis sur la barbe de sa plume, Étienne travaillait
-à trois ou quatre journaux littéraires. Mais, rassurez-vous! il ne
-mettait aucune conscience d'artiste à ses productions. Le Sancerrois
-appartenait, par sa facilité, par son insouciance, si vous voulez, à ce
-groupe d'écrivains appelés du nom de _bons enfants_. En littérature,
-à Paris, de nos jours, la bonhomie est une démission donnée de toutes
-prétentions à une place quelconque. Lorsqu'il ne peut plus ou qu'il ne
-veut plus rien être, un écrivain se fait journaliste et bon enfant. On
-mène alors une vie assez agréable. Les débutants, les bas-bleus, les
-actrices qui commencent et celles qui finissent leur carrière, auteurs
-et libraires caressent ou choyent ces plumes à tout faire. Lousteau,
-devenu viveur, n'avait plus guère que son loyer à payer en fait de
-dépenses. Il avait des loges à tous les théâtres. La vente des livres
-dont il rendait ou ne rendait pas compte soldait son gantier; aussi
-disait-il à ces auteurs qui s'impriment à leurs frais;--J'ai toujours
-votre livre dans les mains. Il percevait sur les amours-propres des
-redevances en dessins, en tableaux. Tous ses jours étaient pris par
-des dîners, ses soirées par le théâtre, la matinée par les amis, par
-des visites, par la flânerie. Son feuilleton, ses articles, et les
-deux nouvelles qu'il écrivait par an pour les journaux hebdomadaires,
-étaient l'impôt frappé sur cette vie heureuse. Étienne avait cependant
-combattu pendant dix ans pour arriver à cette position. Enfin connu
-de toute la littérature, aimé pour le bien comme pour le mal qu'il
-commettait avec une irréprochable bonhomie, il se laissait aller en
-dérive, insouciant de l'avenir. Il régnait au milieu d'une coterie
-de nouveaux venus, il avait des amitiés, c'est-à-dire des habitudes
-qui duraient depuis quinze ans, des gens avec lesquels il soupait, il
-dînait, et se livrait à ses plaisanteries. Il gagnait environ sept à
-huit cents francs par mois, somme que la prodigalité particulière aux
-pauvres rendait insuffisante. Aussi Lousteau se trouvait-il alors aussi
-misérable qu'à son début à Paris quand il se disait:--Si j'avais cinq
-cents francs par mois, je serais bien riche! Voici la raison de ce
-phénomène.
-
-Lousteau demeurait rue des Martyrs, dans un joli petit rez-de-chaussée
-à jardin, meublé magnifiquement. Lors de son installation, en
-1833, il avait fait avec un tapissier un arrangement qui rogna son
-bien-être pendant long-temps. Cet appartement coûtait douze cents
-francs de loyer. Or les mois de janvier, d'avril, de juillet et
-d'octobre étaient, selon son mot, des mois indigents. Le loyer et
-les notes du portier faisaient rafle. Lousteau n'en prenait pas
-moins des cabriolets, n'en dépensait pas moins une centaine de
-francs en déjeuners; il fumait pour trente francs de cigares, et ne
-savait refuser ni un dîner, ni une robe à ses maîtresses de hasard.
-Il anticipait alors si bien sur le produit toujours incertain des
-mois suivants, qu'il ne pouvait pas plus se voir cent francs sur sa
-cheminée, en gagnant sept à huit cents francs par mois, que quand il en
-gagnait à peine deux cents en 1822.
-
-Fatigué parfois de ces tournoiements de la vie littéraire, ennuyé du
-plaisir comme l'est une courtisane, Lousteau quittait le courant, il
-s'asseyait parfois sur le penchant de la berge, et disait à certains
-de ses intimes, à Nathan, à Bixiou, tout en fumant un cigare au fond
-de son jardinet, devant un gazon toujours vert, grand comme une table
-à manger:--Comment finirons-nous? Les cheveux blancs nous font leurs
-sommations respectueuses!...
-
---Bah! nous nous marierons, quand nous voudrons nous occuper de notre
-mariage, autant que nous nous occupons d'un drame ou d'un livre, disait
-Nathan.
-
---Et Florine? répondait Bixiou.
-
---Nous avons tous une Florine, disait Étienne en jetant son bout de
-cigare sur le gazon et pensant à madame Schontz.
-
-Madame Schontz était une femme assez jolie pour pouvoir vendre
-très-cher l'usufruit de sa beauté, tout en en conservant la nue
-propriété à Lousteau, son ami de cœur. Comme toutes ces femmes qui,
-du nom de l'église autour de laquelle elles se sont groupées, ont
-été nommées _Lorettes_, elle demeurait rue Fléchier, à deux pas de
-Lousteau. Cette Lorette trouvait une jouissance d'amour-propre à
-narguer ses amies en se disant aimée par un homme d'esprit. Ces détails
-sur la vie et les finances de Lousteau sont nécessaires; car cette
-pénurie et cette existence de Bohémien à qui le luxe parisien était
-indispensable, devaient cruellement influer sur l'avenir de Dinah.
-
-Ceux à qui la Bohême de Paris est connue comprendront alors comment,
-au bout de quinze jours, le journaliste, replongé dans son milieu
-littéraire, pouvait rire de sa baronne, entre amis, et même avec madame
-Schontz. Quant à ceux qui trouveront ces procédés infâmes, il est à peu
-près inutile de leur en présenter des excuses inadmissibles.
-
---Qu'as-tu fait à Sancerre? demanda Bixiou à Lousteau quand ils se
-rencontrèrent.
-
---J'ai rendu service à trois braves provinciaux, un Receveur des
-contributions, un petit cousin, et un Procureur du Roi qui tournaient
-depuis dix ans, répondit-il, autour d'une de ces cent et une dixièmes
-muses qui ornent les départements, sans y plus toucher qu'on ne touche
-à un plat monté du dessert, jusqu'à ce qu'un esprit fort y donne un
-coup de couteau...
-
---Pauvre garçon! disait Bixiou, je disais bien que tu allais à Sancerre
-pour y mettre ton esprit au vert.
-
---Ton calembour est aussi détestable que ma muse est belle, mon cher,
-répliqua Lousteau. Demande à Bianchon.
-
---Une muse et un poète, répondit Bixiou, ton aventure est alors un
-traitement homœopathique.
-
-Le dixième jour, Lousteau reçut une lettre timbrée de Sancerre.
-
---Bien! bien! fit Lousteau. «Ami chéri, idole de mon cœur et de mon
-âme...» Vingt pages d'écriture! une par jour et datée de minuit! Elle
-m'écrit quand elle est seule... Pauvre femme. Ah! ah! _Post-scriptum._
-«Je n'ose te demander de m'écrire comme je le fais, tous les jours;
-mais j'espère avoir de mon bien-aimé deux lignes chaque semaine pour me
-tranquilliser...»--Quel dommage de brûler cela! c'est crânement écrit,
-se dit Lousteau qui jeta les dix feuillets au feu après les avoir lus.
-Cette femme est née pour _faire de la copie_.
-
-Lousteau craignait peu madame Schontz de laquelle il était aimé _pour
-lui-même_; mais il avait supplanté l'un de ses amis dans le cœur
-d'une marquise. La marquise, femme assez libre de sa personne, venait
-quelquefois à l'improviste chez lui, le soir, en fiacre, voilée, et se
-permettait, en qualité de femmes de lettres, de fouiller dans tous les
-tiroirs. Huit jours après, Lousteau, qui se souvenait à peine de Dinah,
-fut bouleversé par un nouveau paquet de Sancerre: huit feuillets!
-seize pages! Il entendit les pas d'une femme, il crut à quelque visite
-domiciliaire de la marquise et jeta ces ravissantes et délicieuses
-preuves d'amour au feu... sans les lire!
-
---Une lettre de femme! s'écria madame Schontz en entrant, le papier, la
-cire sentent trop bonne...
-
---Monsieur, voici, dit un facteur des messageries en posant dans
-l'antichambre deux énormissimes bourriches. Tout est payé. Voulez-vous
-signer mon registre?...
-
---Tout est payé! s'écria madame Schontz. Ça ne peut venir que de
-Sancerre.
-
---Oui, madame, dit le facteur.
-
---Ta dixième muse est une femme de haute intelligence, dit la Lorette
-en défaisant une bourriche pendant que Lousteau signait, j'aime une
-Muse qui connaît le ménage et qui fait à la fois des pâtés d'encre
-et des pâtés de gibier.--Oh! les belles fleurs!... s'écria-t-elle
-en découvrant la seconde bourriche. Mais il n'y a rien de plus
-beau dans Paris!... De quoi? de quoi? un lièvre, des perdreaux, un
-demi-chevreuil. Nous inviterons tes amis et nous ferons un fameux
-dîner, car Athalie possède un talent particulier pour accommoder le
-chevreuil.
-
-Lousteau répondit à Dinah; mais au lieu de répondre avec son cœur,
-il fit de l'esprit. La lettre n'en fut que plus dangereuse, elle
-ressemblait à une lettre de Mirabeau à Sophie. Le style des vrais
-amants est limpide. C'est une eau pure qui laisse voir le fond du cœur
-entre deux rives ornées des riens de la vie, émaillées de ces fleurs
-de l'âme nées chaque jour et dont le charme est enivrant mais pour deux
-êtres seulement. Aussi dès qu'une lettre d'amour peut faire plaisir au
-tiers qui la lit, est-elle à coup sûr sortie de la tête et non du cœur.
-Mais les femmes y seront toujours prises, elles croient alors être
-l'unique source de cet esprit.
-
-Vers la fin du mois de décembre, Lousteau ne lisait plus les lettres de
-Dinah qui s'accumulèrent dans un tiroir de sa commode toujours ouvert,
-sous ses chemises qu'elles parfumaient. Il advenait à Lousteau l'un
-de ces hasards que ces Bohémiens doivent saisir par tous ses cheveux.
-Au milieu de ce mois, madame Schontz, qui s'intéressait beaucoup à
-Lousteau, le fit prier de passer chez elle un matin pour affaire.
-
---Mon cher, tu peux te marier, lui dit-elle.
-
---Souvent, ma chère, heureusement!
-
---Quand je dis te marier, c'est faire un beau mariage. Tu n'as pas
-de préjugés, on n'a pas besoin de gazer: voici l'affaire. Une jeune
-personne a commis une faute, et la mère n'en sait pas le premier
-baiser. Le père est un honnête Notaire plein d'honneur, il a eu la
-sagesse de ne rien ébruiter. Il veut marier sa fille en quinze jours,
-il donne une dot de cent cinquante mille francs, car il a trois autres
-enfants; mais!...--pas bête--il ajoute un supplément de cent mille
-francs de la main à la main pour couvrir le déchet. Il s'agit d'une
-vieille famille de la bourgeoisie parisienne, quartier des Lombards...
-
---Eh! bien, pourquoi l'amant n'épouse-t-il pas?
-
---Mort.
-
---Quel roman! il n'y a plus que rue des Lombards où les choses se
-passent ainsi...
-
---Mais ne vas-tu pas croire qu'un frère jaloux a tué le séducteur?...
-Ce jeune homme est tout bêtement mort d'une pleurésie, attrapée en
-sortant du spectacle. Premier clerc, et sans un liard, mon homme avait
-séduit la fille pour avoir l'Étude: en voilà une vengeance du ciel!
-
---D'où sais-tu cela?
-
---De Malaga, le Notaire est son milord.
-
---Quoi, c'est Cardot, le fils de ce petit vieillard à queue et poudré,
-le premier ami de Florentine!...
-
---Précisément. Malaga, dont l'amant est un petit criquet de musicien
-de dix-huit ans, ne peut pas en conscience le marier à cet âge-là;
-elle n'a encore aucune raison de lui en vouloir. D'ailleurs monsieur
-Cardot veut un homme d'au moins trente ans. Ce Notaire, selon moi,
-sera très-flatté d'avoir pour gendre une célébrité. Ainsi, tâte-toi,
-mon bonhomme? Tu payes tes dettes, tu deviens riche de douze mille
-francs de rente, et tu n'as pas l'ennui de te rendre père: en voilà,
-des avantages! Après tout, tu épouses une veuve consolable. Il y a
-cinquante mille livres de rente dans la maison, outre la charge; tu
-ne peux donc pas avoir un jour moins de quinze autres mille francs de
-rente, et tu appartiens à une famille qui, politiquement, se trouve
-dans une belle position. Cardot est le beau-frère du vieux Camusot le
-Député qui est resté si longtemps avec Fanny Beaupré.
-
---Oui, dit Lousteau, Camusot le père a épousé la fille aînée à feu le
-petit père Cardot, et ils faisaient leurs farces ensemble.
-
---Eh! bien, reprit madame Schontz, madame Cardot, la Notaresse, est
-une Chiffreville, des fabricants de produits chimiques, l'aristocratie
-d'aujourd'hui, quoi? des Potasse! Là est le mauvais côté: tu auras
-une terrible belle-mère... oh! une femme à tuer sa fille si elle la
-savait _dans l'état où_... Cette Cardot si dévote, elle a les lèvres
-comme deux faveurs d'un rose passé... Un viveur comme toi ne serait
-jamais accepté par cette femme-là, qui, dans une bonne intention,
-espionnerait ton ménage de garçon et saurait tout ton passé; mais
-Cardot fera, dit-il, usage de son pouvoir paternel. Le pauvre homme
-sera forcé d'être gracieux pendant quelques jours pour sa femme, une
-femme de bois, mon cher; Malaga, qui l'a rencontrée, l'a nommée une
-brosse de pénitence. Cardot a quarante ans, il sera Maire dans son
-arrondissement, il deviendra peut-être Député. Il offre, à la place
-des cent mille francs, de donner une jolie maison, rue Saint-Lazare,
-entre cour et jardin, qui ne lui a coûté que soixante mille francs
-à la débâcle de juillet; il te la vendrait, histoire de te fournir
-l'occasion d'aller et venir chez lui, de voir la fille, de plaire à
-la mère... Cela te constituerait un avoir aux yeux de madame Cardot.
-Enfin, tu serais comme un prince, dans ce petit hôtel. Tu te feras
-nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un Ministère où
-il n'y aura pas de livres. Eh! bien, si tu places ton argent en
-cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en
-gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera quatre... Trouve mieux?
-Tu te marierais à un agneau sans tache, il pourrait se changer en
-femme légère au bout de deux ans... Que t'arrive-t-il? un dividende
-anticipé. C'est la mode! Si tu veux m'en croire, il faut venir dîner
-demain chez Malaga. Tu y verras ton beau-père, il saura l'indiscrétion,
-censée commise par Malaga contre laquelle il ne peut pas se fâcher, et
-tu le domines alors. Quant à ta femme... Eh!... mais sa faute te laisse
-garçon...
-
---Ah! ton langage n'est pas plus hypocrite qu'un boulet de canon.
-
---Je t'aime pour toi, voilà tout, et je raisonne. Eh! bien, qu'as-tu
-à rester là comme un Abd-el-Kader en cire? Il n'y a pas à réfléchir.
-C'est pile ou face, le mariage. Eh! bien, tu as tiré pile?
-
---Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau.
-
---J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour
-toi ce soir.
-
---Eh! bien, oui...
-
-Lousteau passa la soirée à écrire à la marquise une longue lettre où
-il lui disait les raisons qui l'obligeaient à se marier: sa constante
-misère, la paresse de son imagination, les cheveux blancs, sa fatigue
-morale et physique, enfin quatre pages de raisons.
-
---Quant à Dinah, je lui enverrai le billet de faire part, se dit-il.
-Comme dit Bixiou, je n'ai pas mon pareil pour savoir couper la queue à
-une passion...
-
-Lousteau, qui fit d'abord des façons avec lui-même, en était arrivé le
-lendemain à craindre que ce mariage manquât. Aussi fut-il charmant avec
-le Notaire.
-
---J'ai connu, lui dit-il, monsieur votre père chez Florentine, je
-devais vous connaître chez mademoiselle Turquet. Bon chien chasse de
-race. Il était très-bon enfant et philosophe, le petit père Cardot, car
-(vous permettez), nous l'appelions ainsi. Dans ce temps-là Florine,
-Florentine, Tullia, Coralie et Mariette étaient comme les cinq doigts
-de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez
-que mes folies ne sont plus à faire... Dans ce temps-là, le plaisir
-m'emportait, j'ai de l'ambition aujourd'hui; mais nous sommes dans une
-époque où pour parvenir il faut être sans dettes, avoir une fortune,
-femme et enfants. Si je paye le cens, si je suis propriétaire de mon
-journal au lieu d'en être un rédacteur, je deviendrai député tout comme
-tant d'autres!
-
-Maître Cardot goûta cette profession de foi. Lousteau s'était mis sous
-les armes, il plut au Notaire, qui, chose assez facile à concevoir,
-eut plus d'abandon avec un homme qui avait connu les secrets de la
-vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain
-Lousteau fut présenté, comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare,
-au sein de la famille Cardot, et il y dîna trois jours après.
-
-Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du
-Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'Économie y mettait les moindres
-dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses.
-Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on
-y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui
-siégeait sur tous les meubles. Les draperies pendaient tristement.
-La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon. Lousteau n'eût pas
-connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage il aurait
-deviné que l'existence du Notaire se passait sur un autre théâtre. Le
-journaliste aperçut une grande jeune personne blonde, à l'œil bleu,
-timide et langoureux à la fois. Il plut au frère aîné, quatrième clerc
-de l'Étude, que la gloire littéraire attirait dans ses piéges, et qui
-devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans.
-Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, fit l'homme religieux et
-monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur.
-
-Vingt jours après la présentation, au quatrième dîner, Félicie Cardot,
-qui étudiait Lousteau du coin de l'œil, alla lui offrir sa tasse de
-café dans une embrasure de fenêtre et lui dit à voix basse, les larmes
-dans les yeux:--Toute ma vie, monsieur, sera employée à vous remercier
-de votre dévouement pour une pauvre fille...
-
-Lousteau fut ému, tant il y avait de choses dans le regard, dans
-l'accent, dans l'attitude.--Elle ferait le bonheur d'un honnête homme,
-se dit-il en lui pressant la main pour toute réponse.
-
-Madame Cardot regardait son gendre comme un homme plein d'avenir; mais,
-parmi toutes les belles qualités qu'elle lui supposait, elle était
-enchantée de sa moralité. Soufflé par le roué Notaire, Étienne avait
-donné sa parole de n'avoir ni enfant naturel ni aucune liaison qui pût
-compromettre l'avenir de la chère Félicie.
-
---Vous pouvez me trouver un peu exagérée, disait la dévote au
-journaliste; mais quand on donne une perle comme ma Félicie à un homme,
-on doit veiller à son avenir. Je ne suis pas de ces mères qui sont
-enchantées de se débarrasser de leurs filles. Monsieur Cardot va de
-l'avant, il presse le mariage de sa fille, il le voudrait fait. Nous
-ne différons qu'en ceci... Quoiqu'avec un homme comme vous, monsieur,
-un littérateur dont la jeunesse a été préservée de la démoralisation
-actuelle par le travail, on puisse être en sûreté; néanmoins, vous
-vous moqueriez de moi, si je mariais ma fille les yeux fermés. Je
-sais bien que vous n'êtes pas un innocent, et j'en serais bien fâchée
-pour ma Félicie (ceci fut dit à l'oreille), mais si vous aviez de ces
-liaisons... Tenez, monsieur, vous avez entendu parler de madame Roguin,
-la femme d'un Notaire qui a eu, malheureusement pour notre corps, une
-si cruelle célébrité. Madame Roguin est liée, et cela depuis 1820, avec
-un banquier...
-
---Oui, du Tillet, répondit Étienne qui se mordit la langue en songeant
-à l'imprudence avec laquelle il avouait connaître du Tillet.
-
---Eh! bien, monsieur, si vous étiez mère, ne trembleriez-vous pas en
-pensant que votre fille peut avoir le sort de madame du Tillet? A son
-âge, et née de Grandville, avoir pour rivale une femme de cinquante
-ans passés!... J'aimerais mieux voir ma fille morte que de la donner
-à un homme qui aurait des relations avec une femme mariée... Une
-grisette, une femme de théâtre se prennent et se quittent! Selon moi,
-ces femmes-là ne sont pas dangereuses, l'amour est un état pour elles,
-elles ne tiennent à personne, un de perdu, deux de retrouvés!... Mais
-une femme qui a manqué à ses devoirs doit s'attacher à sa faute, elle
-n'est excusable que par sa constance, si jamais un pareil crime est
-excusable! C'est ainsi du moins que je comprends la faute d'une femme
-comme il faut, et voilà ce qui la rend si redoutable...
-
-Au lieu de chercher le sens de ces paroles, Étienne en plaisanta chez
-Malaga, où il se rendit avec son futur beau-père; car le Notaire et le
-journaliste étaient au mieux ensemble.
-
-Lousteau s'était déjà posé devant ses intimes comme un homme important:
-sa vie allait enfin avoir un sens, le hasard l'avait choyé, il
-devenait sous peu de jours propriétaire d'un charmant petit hôtel rue
-Saint-Lazare; il se mariait, il épousait une femme charmante, il aurait
-environ vingt mille livres de rente; il pourrait donner carrière à
-son ambition; il était aimé de la jeune personne, il appartenait à
-plusieurs familles honorables... Enfin, il voguait à pleines voiles sur
-le lac bleu de l'espérance.
-
-Madame Cardot avait désiré voir les gravures de Gil Blas, un de ces
-livres _illustrés_ que la librairie française entreprenait alors, et
-Lousteau la veille en avait remis les premières livraisons à madame
-Cardot. La Notaresse avait son plan, elle n'empruntait le livre que
-pour le rendre, elle voulait un prétexte de tomber à l'improviste
-chez son gendre futur. A l'aspect de ce ménage de garçon, que son mari
-lui peignait comme charmant, elle en saurait plus, disait-elle, qu'on
-ne lui en disait sur les mœurs de Lousteau. Sa belle-sœur, madame
-Camusot, à qui le fatal secret était caché, s'effrayait de ce mariage
-pour sa nièce. Monsieur Camusot, Conseiller à la Cour royale, fils
-d'un premier lit, avait dit à sa belle-mère, madame Camusot, sœur de
-maître Cardot, des choses peu flatteuses sur le compte du journaliste.
-Lousteau, cet homme si spirituel, ne trouva rien d'extraordinaire à ce
-que la femme d'un riche Notaire voulût voir un volume de quinze francs
-avant de l'acheter. Jamais l'homme d'esprit ne se baisse pour examiner
-les bourgeois qui lui échappent à la faveur de cette inattention; et,
-pendant qu'il se moque d'eux, ils ont le temps de le garrotter.
-
-Dans les premiers jours de janvier 1837, madame Cardot et sa fille
-prirent une urbaine et vinrent, rue des Martyrs, rendre les livraisons
-du Gil Blas au futur de Félicie, enchantées toutes deux de voir
-l'appartement de Lousteau. Ces sortes de visites domiciliaires se
-font dans les vieilles familles bourgeoises. Le portier d'Étienne ne
-se trouva point; mais sa fille, en apprenant de la digne bourgeoise
-qu'elle parlait à la belle-mère et à la future de monsieur Lousteau,
-leur livra d'autant mieux la clef de l'appartement que madame Cardot
-lui mit une pièce d'or dans la main.
-
-Il était alors environ midi, l'heure à laquelle le journaliste revenait
-de déjeuner du Café Anglais. En franchissant l'espace qui se trouve
-entre Notre-Dame-de-Lorette et la rue des Martyrs, Lousteau regarda par
-hasard un fiacre qui montait par la rue du Faubourg-Montmartre, et crut
-avoir une vision en y apercevant la figure de Dinah! Il resta glacé sur
-ses deux jambes en trouvant effectivement sa Didine à la portière.
-
---Que viens-tu faire ici? s'écria-t-il.
-
-Le vous n'était pas possible avec une femme à renvoyer.
-
---Eh! mon amour, s'écria-t-elle, n'as-tu donc pas lu mes lettres?...
-
---Si, répondit Lousteau.
-
---Eh! bien?
-
---Eh! bien?
-
---Tu es père, répondit la femme de province.
-
---Bah! s'écria-t-il sans prendre garde à la barbarie de cette
-exclamation. Enfin, se dit-il en lui-même, il faut la préparer à la
-catastrophe...
-
-Il fit signe au cocher de s'arrêter, donna la main à madame de La
-Baudraye, et laissa le cocher avec la voiture pleine de malles, en
-se promettant bien de renvoyer _illico_, se dit-il, la femme et ses
-paquets d'où elle venait.
-
---Monsieur! monsieur! cria la petite Paméla.
-
-L'enfant avait de l'intelligence, et savait que trois femmes ne doivent
-pas se rencontrer dans un appartement de garçon.
-
---Bien! bien! fit le journaliste en entraînant Dinah.
-
-Paméla crut alors que cette femme inconnue était une parente, elle
-ajouta cependant:--La clef est à la porte, votre belle-mère y est!
-
-Dans son trouble, et en s'entendant dire par madame de la Baudraye
-une myriade de phrases, Étienne entendit: _ma mère y est_, la seule
-circonstance qui, pour lui, fût possible, et il entra. La future et la
-belle-mère, alors dans la chambre à coucher, se tapirent dans un coin
-en voyant l'entrée d'Étienne et d'une femme.
-
---Enfin, mon Étienne, mon ange, je suis à toi pour la vie s'écria Dinah
-en lui sautant au cou et l'étreignant pendant qu'il mettait la clef en
-dedans. La vie était une agonie perpétuelle pour moi dans ce château
-d'Anzy, je n'y tenais plus, et, le jour où il a fallu déclarer ce qui
-fait mon bonheur, eh! bien, je ne m'en suis jamais senti la force. Je
-t'amène ta femme et ton enfant! Oh! ne pas m'écrire! me laisser deux
-mois sans nouvelles!...
-
---Mais, Dinah! tu me mets dans un embarras...
-
---M'aimes-tu?...
-
---Comment ne t'aimerais-je pas?... Mais ne valait-il pas mieux rester à
-Sancerre... Je suis ici dans la plus profonde misère, et j'ai peur de
-te la faire partager...
-
---Ta misère sera le paradis pour moi. Je veux vivre ici, sans jamais en
-sortir...
-
---Mon Dieu, c'est joli en paroles, mais...
-
-Dinah s'assit et fondit en larmes en entendant cette phrase dite avec
-brusquerie. Lousteau ne put résister à cette explosion, il serra la
-baronne dans ses bras, et l'embrassa.
-
---Ne pleure pas, Didine! s'écria-t-il.
-
-En lâchant cette phrase, le feuilletoniste aperçut dans la glace le
-fantôme de madame Cardot, qui, du fond de la chambre, le regardait.
-
---Allons, Didine, va toi-même avec Paméla voir à déballer tes malles,
-lui dit-il à l'oreille. Va, ne pleure pas, nous serons heureux.
-
-Il la conduisit jusqu'à la porte, et revint vers la notaresse pour
-conjurer l'orage.
-
---Monsieur, lui dit madame Cardot, je m'applaudis d'avoir voulu voir
-par moi-même le ménage de celui qui devait être mon gendre. Dût ma
-Félicie en mourir, elle ne sera pas la femme d'un homme tel que vous.
-Vous vous devez au bonheur de votre Didine, monsieur.
-
-Et la dévote sortit en emmenant Félicie qui pleurait aussi, car Félicie
-s'était habituée à Lousteau. L'affreuse madame Cardot remonta dans son
-urbaine en regardant avec une insolente fixité la pauvre Dinah, qui
-sentait encore dans son cœur le coup de poignard du: _C'est joli en
-paroles_; mais qui, semblable à toutes les femmes aimantes, croyait
-néanmoins au:--_Ne pleure pas, Didine!_
-
-Lousteau, qui ne manquait pas de cette espèce de résolution que donnent
-les hasards d'une vie agitée, se dit:--Didine a de la noblesse, une
-fois prévenue de mon mariage, elle s'immolera à mon avenir, et je sais
-comment m'y prendre pour l'en instruire.
-
-Enchanté de trouver une ruse dont le succès lui parut certain, il se
-mit à danser sur un air connu:--Larifla! fla, fla! Puis, une fois
-Didine emballée, reprit-il en se parlant à lui-même, j'irai faire
-une visite et un roman à maman Cardot: j'aurai séduit sa Félicie à
-Saint-Eustache... Félicie, coupable par amour, porte dans son sein le
-gage de notre bonheur, et... larifla, fla, fla!... le père ne peut pas
-me démentir, fla, fla... ni la fille... larifla! _Ergo_ le notaire, sa
-femme et sa fille sont enfoncés, larifla, fla, fla!...
-
-A son grand étonnement, Dinah surprit Étienne dansant une danse
-prohibée.
-
---Ton arrivée et notre bonheur me rendent ivre de joie!... lui dit-il
-en lui expliquant ainsi ce mouvement de folie.
-
---Et moi qui ne me croyais plus aimée!... s'écria la pauvre femme en
-lâchant le sac de nuit qu'elle apportait et pleurant de plaisir sur le
-fauteuil où elle se laissa tomber.
-
---Emménage-toi, mon ange, dit Étienne en riant sous cape, j'ai deux
-mots à écrire afin de me dégager d'une partie de garçon, car je veux
-être tout à toi. Commande, tu es ici chez toi.
-
-Étienne écrivit à Bixiou.
-
- «Mon cher, ma baronne me tombe sur les bras, et va me faire
- manquer mon mariage si nous ne mettons pas en scène une
- des ruses les plus connues des mille et un vaudevilles du
- Gymnase. Donc, je compte sur toi, pour venir, en vieillard de
- Molière, gronder ton neveu Léandre sur sa sottise, pendant
- que la dixième Muse sera cachée dans ma chambre; il s'agit
- de la prendre par les sentiments, frappe fort, soit méchant,
- blesse-la. Quant à moi, tu comprends, j'exprime un dévouement
- aveugle. Viens, si tu peux, à sept heures.
-
- »Tout à toi,
-
- »E. LOUSTEAU.»
-
-Une fois cette lettre envoyée par un commissionnaire à l'homme de
-Paris qui se plaisait le plus à ces railleries que les artistes ont
-nommées _des charges_, Lousteau parut empressé d'installer chez lui
-la Muse de Sancerre; il s'occupa de l'emménagement de tous les effets
-qu'elle avait apportés, il la mit au fait des êtres et des choses du
-logis avec une bonne foi si parfaite, avec un plaisir qui débordait si
-bien en paroles et en caresses, que Dinah put se croire la femme du
-monde la plus aimée. Cet appartement où les moindres choses portaient
-le cachet de la mode lui plaisait beaucoup plus que son château
-d'Anzy. Paméla Migeon, cette intelligente petite fille de quatorze
-ans, fut questionnée par le journaliste à cette fin de savoir si elle
-voulait devenir la femme de chambre de l'imposante baronne. Paméla
-ravie entra sur-le-champ en fonctions en allant commander le dîner
-chez un restaurateur du boulevard. Dinah comprit alors quel était
-le dénûment caché sous le luxe purement extérieur de ce ménage de
-garçon en n'y voyant aucun des ustensiles nécessaires à la vie. Tout
-en prenant possession des armoires, des commodes, elle forma les plus
-doux projets, elles changerait les mœurs de Lousteau, elle le rendrait
-casanier, elle lui compléterait son bien-être au logis. La nouveauté de
-sa position en cachait le malheur à Dinah, qui voyait dans un mutuel
-amour l'absolution de sa faute, et qui ne portait pas encore les yeux
-au delà de cet appartement. Paméla, dont l'intelligence était égale à
-celle d'une lorette, alla droit chez madame Schontz lui demander de
-l'argenterie en lui racontant ce qui venait d'arriver à Lousteau. Après
-avoir tout mis chez elle à la disposition de Paméla, madame Schontz
-courut chez Malaga, son amie intime, afin de prévenir Cardot du
-malheur advenu à son futur gendre.
-
-Sans inquiétude sur la crise qui affectait son mariage, le journaliste
-fut de plus en plus charmant pour la femme de province. Le dîner
-occasionna ces délicieux enfantillages des amants devenus libres et
-heureux d'être enfin à eux-mêmes. Le café pris, au moment où Lousteau
-tenait sa Dinah sur ses genoux devant le feu, Paméla se montra tout
-effarée.
-
---Voici monsieur Bixiou! que faut-il lui dire? demanda-t-elle.
-
---Entre dans la chambre, dit le journaliste à sa maîtresse, je l'aurai
-bientôt renvoyé, c'est un de mes plus intimes amis, à qui d'ailleurs il
-faut avouer mon nouveau genre de vie.
-
---Oh! oh! deux couverts et un chapeau de velours gros-bleu! s'écria le
-compère... je m'en vais... Voilà ce que c'est de se marier, on fait ses
-adieux. Comme on se trouve riche quand on déménage, hein?
-
---Est-ce que je me marie? dit Lousteau.
-
---Comment! tu ne te maries plus, à présent? s'écria Bixiou.
-
---Non!
-
---Non! Ah! çà, que t'arrive-t-il, ferais-tu par hasard des sottises?
-Quoi!... toi qui, par une bénédiction du ciel, as trouvé vingt mille
-francs de rente, un hôtel, une femme appartenant aux premières familles
-de la haute bourgeoisie, enfin une femme de la rue des Lombards...
-
---Assez, assez, Bixiou, tout est fini, va-t'en!
-
---M'en aller! j'ai les droits de l'amitié, j'en abuse. Que t'est-il
-arrivé?
-
---Il m'est arrivé cette dame de Sancerre, elle est mère, et nous allons
-vivre ensemble, heureux le reste de nos jours... Tu saurais cela
-demain, autant te l'apprendre aujourd'hui.
-
---Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tête, comme
-dit Arnal. Mais si cette femme t'aime pour toi, mon cher, elle s'en
-retournera d'où elle vient. Est-ce qu'une femme de province a jamais
-pu avoir le pied marin à Paris? elle te fera souffrir dans tous tes
-amours-propres. Oublies-tu ce qu'est une femme de province? mais elle
-a le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elle déploie autant de
-talent à éviter la grâce que la Parisienne en met à l'inventer. Écoute,
-Lousteau? que la passion te fasse oublier en quel temps nous vivons, je
-le conçois; mais, moi, ton ami, je n'ai pas de bandeau mythologique
-sur les yeux... Eh! bien, examine ta position? Tu roules, depuis quinze
-ans dans le monde littéraire, tu n'es plus jeune, tu marches sur tes
-tiges, tant tu as marché!... Oui, mon bonhomme, tu fais comme les
-gamins de Paris qui pour cacher les trous de leurs bas les remploient
-et tu as le mollet aux talons! Enfin ta plaisanterie est vieillotte. Ta
-phrase est plus connue qu'un remède secret...
-
---Je te dirai, comme le Régent au cardinal Dubois _assez de coups de
-pied comme ça!_ s'écria Lousteau tout en riant.
-
---Oh, vieux jeune homme, répondit Bixiou, tu sens le fer de l'opérateur
-à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'est-ce pas? Eh! bien, dans le feu de
-la jeunesse, sous la pression de la misère, qu'as-tu gagné? Tu n'es
-pas en première ligne et tu n'as pas mille francs à toi. Voilà ta
-position chiffrée. Pourras-tu, dans le déclin de tes forces, soutenir
-par ta plume un ménage, quand ta femme, si elle est honnête, n'aura
-pas les ressources d'une lorette pour extraire _un billet de mille_
-des profondeurs où l'homme le garde? Tu t'enfonces dans _le troisième
-dessous_ du théâtre social... Ceci n'est que le côté financier. Voyons
-le côté politique? Nous naviguons dans une époque essentiellement
-bourgeoise, où l'honneur, la vertu, la délicatesse, le talent, le
-savoir, le génie, en un mot, consiste à payer ses billets, à ne
-rien devoir à personne, et à bien faire ses petites affaires. Soyez
-rangé, soyez décent, ayez femme et enfant, acquittez vos loyers et
-vos contributions, montez votre garde, soyez semblable à tous les
-fusiliers de votre compagnie, et vous pouvez prétendre à tout, devenir
-ministre, et tu as des chances, puisque tu n'es pas un Montmorency!
-Tu allais remplir toutes les conditions voulues pour être un homme
-politique, tu pouvais faire toutes les saletés exigées pour l'emploi,
-même jouer la médiocrité, tu aurais été presque nature. Et, pour une
-femme qui te plantera là, au terme de toutes les passions éternelles,
-dans trois, cinq ou sept ans, après avoir consommé tes dernières forces
-intellectuelles et physiques, tu tournes le dos à la sainte famille,
-à la rue des Lombards, à tout un avenir politique, à trente mille
-francs de rente, à la considération... Est-ce là par où devait finir un
-homme qui n'avait plus d'illusions?... Tu ferais pot-bouille avec une
-actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de
-cabinet; mais vivre avec une femme mariée?... c'est tirer à vue sur le
-malheur! c'est avaler toutes les couleuvres du vice sans en avoir les
-plaisirs...
-
---Assez, te dis-je, tout finit par un mot: j'aime madame de La
-Baudraye et je la préfère à toutes les fortunes du monde, à toutes les
-positions... J'ai pu me laisser aller à une bouffée d'ambition... mais
-tout cède au bonheur d'être père.
-
---Ah! tu donnes dans la paternité? Mais, malheureux, nous ne sommes
-les pères que des enfants de nos femmes légitimes! Qu'est-ce que c'est
-qu'un moutard qui ne porte pas notre nom? c'est le dernier chapitre
-d'un roman! On te l'enlèvera, ton enfant! Nous avons vu ce sujet-là
-dans vingt vaudevilles, depuis dix ans... La Société, mon cher, pèsera
-sur vous, tôt ou tard. Relis Adolphe? Oh! mon Dieu! je vous vois, quand
-vous vous serez bien connus, je vous vois malheureux, triste-à-pattes,
-sans considération, sans fortune, vous battant comme les actionnaires
-d'une commandite attrapés par leur gérant! Votre gérant, à vous, c'est
-le bonheur.
-
---Pas un mot de plus, Bixiou.
-
---Mais je commence à peine. Écoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le
-mariage depuis quelque temps; mais, à part son avantage d'être la seule
-manière d'établir les successions, comme il offre aux jolis garçons
-sans le sol un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous
-ses inconvénients! Aussi, n'y a-t-il pas de garçon qui ne se repente
-tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille
-livres de rentes...
-
---Tu ne veux donc pas me comprendre! s'écria Lousteau d'une voix
-exaspérée, va-t'en... Elle est là...
-
---Pardon, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt... tu es majeur.... et
-elle aussi, fit-il d'un ton plus bas mais assez haut cependant pour
-être entendu de Dinah. Elle te fera joliment repentir de son bonheur...
-
---Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu!
-
---Un homme à la mer! cria Bixiou.
-
---Que le diable emporte ces amis qui se croient le droit de vous
-chapitrer, dit Lousteau en ouvrant la porte de sa chambre où il trouva
-sur un fauteuil madame La Baudraye affaissée étanchant ses yeux avec un
-mouchoir brodé.
-
---Que suis-je venue faire ici?... dit-elle. Oh! mon Dieu! pourquoi?...
-Étienne, je ne suis pas si femme de province que vous le croyez... Vous
-vous jouez de moi.
-
---Chère ange, répondit Lousteau qui prit Dinah dans ses bras, la
-souleva du fauteuil et l'amena quasi morte dans le salon, nous avons
-chacun échangé notre avenir, sacrifice contre sacrifice. Pendant que
-j'aimais à Sancerre, on me mariait ici; mais je résistais... va,
-j'étais bien malheureux.
-
---Oh! je pars! s'écria Dinah en se dressant comme une folle et faisant
-deux pas vers la porte.
-
---Tu resteras, ma Didine, tout est fini. Va! cette fortune est-elle à
-si bon marché? ne dois-je pas épouser une grande blonde dont le nez est
-sanguinolent, la fille d'un notaire, et endosser une belle-mère qui
-rendrait des points à madame Piédefer en fait de dévotion...
-
-Paméla se précipita dans le salon, et vint dire à l'oreille de
-Lousteau:--Madame Schontz!...
-
-Lousteau se leva, laissa Dinah sur le divan et sortit.
-
---Tout est fini, mon bichon, lui dit la lorette. Cardot ne veut pas
-se brouiller avec sa femme à cause d'un gendre. La dévote a fait une
-scène... une scène sterling! Enfin, le premier clerc actuel, qui était
-second premier clerc depuis deux ans, accepte la fille et l'Étude.
-
---Le lâche! s'écria Lousteau. Comment, en deux heures, il a pu se
-décider.
-
---Mon Dieu, c'est bien simple. Le drôle, qui avait les secrets du
-premier clerc défunt, a deviné la position du patron en saisissant
-quelques mots de la querelle avec madame Cardot. Le notaire compte sur
-ton honneur et sur ta délicatesse, car tout est convenu. Le clerc, dont
-la conduite est excellente, il se donnait le genre d'aller à la messe!
-un petit hypocrite fini, quoi! plaît à la notaresse. Cardot et toi,
-vous resterez amis. Il va devenir directeur d'une compagnie financière
-immense, il pourra te rendre service. Ah! tu te réveilles d'un beau
-rêve.
-
---Je perds une fortune, une femme, et...
-
---Une maîtresse, dit madame Schontz en souriant, car te voilà plus
-que marié, tu seras embêtant, tu voudras rentrer chez toi, tu n'auras
-plus rien de décousu, ni dans tes habits, ni dans tes allures...
-Laisse-la-moi voir par le trou de la porte?... demanda la lorette. Il
-n'y a pas, s'écria-t-elle, de plus bel animal dans le désert! tu es
-volé! C'est digne, c'est sec, c'est pleurard, il lui manque le turban
-de lady Dudley.
-
-Et la lorette se sauva.
-
---Qu'y a-t-il encore?... demanda madame de La Baudraye à l'oreille de
-laquelle avaient retenti le froufrou de la robe de soie et les murmures
-d'une voix de femme.
-
---Il y a, mon ange, s'écria Lousteau, que nous sommes indissolublement
-unis... On vient de m'apporter une réponse verbale à la lettre que tu
-m'as vu écrire et par laquelle je rompais mon mariage...
-
---C'est là cette partie dont tu te dégageais?
-
---Oui!
-
---Oh! je serai plus que ta femme, je te donne ma vie, je veux être ton
-esclave!... dit la pauvre créature abusée. Je ne croyais pas qu'il me
-fût possible de t'aimer davantage!... Je ne serai donc pas un accident
-dans ta vie, je serai toute ta vie?
-
---Oui, ma belle, ma noble Didine...
-
---Jure-moi, reprit-elle, que nous ne pourrons être séparés que par la
-mort!...
-
-Lousteau voulut embellir son serment de ses plus séduisantes
-chatteries. Voici pourquoi.
-
-De la porte de son appartement où il avait reçu le baiser d'adieu de
-la lorette à celle du salon où gisait la Muse étourdie de tant de
-chocs successifs, Lousteau s'était rappelé l'état précaire du petit La
-Baudraye, sa fortune, et ce mot de Bianchon sur Dinah:--Ce sera une
-riche veuve! Et il se dit en lui-même:--J'aime mieux cent fois madame
-de La Baudraye que Félicie pour femme!
-
-Aussi son parti fut-il promptement pris: il décida de jouer l'amour
-avec une admirable perfection, et son lâche calcul, sa violente
-passion eurent de fâcheux résultats. En effet, pendant son voyage de
-Sancerre à Paris, madame de La Baudraye avait médité de vivre dans un
-appartement à elle, à deux pas de Lousteau; mais les preuves d'amour
-que son amant venait de lui donner en renonçant à ce bel avenir, et
-surtout le bonheur si complet des premiers jours de ce mariage illégal
-l'empêchèrent de parler de cette séparation. Le lendemain devait être
-et fut une fête au milieu de laquelle une pareille proposition faite
-_à son ange_ eût produit la plus horrible discordance. De son côté
-Lousteau, qui voulait tenir Dinah dans sa dépendance, la maintint dans
-une ivresse continuelle, à coups de fêtes. Ces événements empêchèrent
-donc ces deux êtres si spirituels d'éviter le bourbier où ils
-tombèrent, celui d'une cohabitation insensée dont malheureusement tant
-d'exemples existent, à Paris, dans le monde littéraire.
-
-Ainsi fut accompli dans toute sa teneur le programme de l'amour en
-province si railleusement tracé par madame de La Baudraye à Lousteau,
-mais dont, ni l'un ni l'autre, ils ne se souvinrent. La passion est
-sourde et muette de naissance.
-
-Cet hiver fut donc, à Paris, pour madame de La Baudraye, tout ce que le
-mois d'octobre avait été pour elle à Sancerre. Étienne, pour initier
-_sa femme_ à la vie de Paris, entremêla cette nouvelle lune de miel de
-parties de spectacles où Dinah ne voulut aller qu'en baignoires. Au
-début, madame de La Baudraye garda quelques vestiges de sa pruderie
-provinciale, elle eut peur d'être vue, elle cacha son bonheur. Elle
-disait:--Monsieur de Clagny, monsieur Gravier sont capables de me
-suivre! Elle craignait Sancerre à Paris. Lousteau, dont l'amour-propre
-était excessif, fit l'éducation de Dinah, il la conduisit chez les
-meilleures faiseuses, et lui montra les jeunes femmes alors à la mode
-en les lui recommandant comme des modèles à suivre. Aussi l'extérieur
-provincial de madame de La Baudraye changea-t-il promptement. Lousteau,
-rencontré par ses amis, reçut des compliments sur sa conquête. Pendant
-cette saison Étienne produisit peu de littérature, et s'endetta
-considérablement, quoique la fière Dinah eût employé toutes ses
-économies à sa toilette, et crût n'avoir pas causé la plus légère
-dépense à son chéri. Au bout de trois mois, Dinah s'était acclimatée,
-elle s'était enivrée de musique aux Italiens, elle connaissait les
-répertoires de tous les théâtres, leurs acteurs, les journaux et
-les plaisanteries du moment; elle s'était accoutumée à cette vie de
-continuelles émotions, à ce courant rapide où tout s'oublie. Elle ne
-tendait plus le cou, ne mettait plus le nez en l'air, comme une statue
-de l'Étonnement, à propos des continuelles surprises que Paris offre
-aux étrangers. Elle savait respirer l'air de ce milieu spirituel,
-animé, fécond, où les gens d'esprit se sentent dans leur élément et
-qu'ils ne peuvent plus quitter.
-
-Un matin, en lisant les journaux que Lousteau recevait tous, deux
-lignes lui rappelèrent Sancerre et son passé, deux lignes auxquelles
-elle n'était pas étrangère et que voici:
-
-«Monsieur le baron de Clagny, Procureur du Roi près le Tribunal de
-Sancerre, est nommé Substitut du Procureur-général près la Cour royale
-de Paris.»
-
---Comme il t'aime, ce vertueux magistrat! dit en souriant le
-journaliste.
-
---Pauvre homme! répondit-elle. Que te disais-je? Il me suit.
-
-En ce moment, Étienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus
-brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on
-s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où néanmoins l'amour
-conserve de la saveur. On se connaît, mais on ne s'est pas encore
-compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de l'âme, on ne
-s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée,
-les paroles, le geste à propos des plus grands comme des plus petits
-événements. On est dans l'enchantement, il n'y a pas eu de collision,
-de divergences d'opinions, de regards indifférents. Les âmes vont
-à tout propos du même côté. Aussi, Dinah disait-elle à Lousteau de
-ces magiques paroles accompagnées d'expressions, de ces regards plus
-magiques encore que toutes les femmes trouvent alors.
-
---Tue-moi quand tu ne m'aimeras plus.--Si tu ne m'aimais plus, je crois
-que je pourrais te tuer et me tuer après.
-
-A ces délicieuses exagérations, Lousteau répondait à Dinah:--Tout ce
-que je demande à Dieu, c'est de te voir ma constance. Ce sera toi qui
-m'abandonneras!...
-
---Mon amour est absolu...
-
---Absolu, répéta Lousteau. Voyons? Je suis entraîné dans une partie
-de garçon, je retrouve une de mes anciennes maîtresses, elle se moque
-de moi; par vanité, je fais l'homme libre, et je ne rentre que le
-lendemain matin ici... M'aimerais-tu toujours?
-
---Une femme n'est certaine d'être aimée que quand elle est préférée,
-et si tu me revenais, si... oh! tu me fais comprendre le bonheur de
-pardonner une faute à celui qu'on adore...
-
---Eh! bien, je suis donc aimé pour la première fois de ma vie!
-s'écriait Lousteau.
-
---Enfin, tu t'en aperçois! répondait-elle.
-
-Lousteau proposa d'écrire une lettre où chacun d'eux expliquerait les
-raisons qui l'obligeraient à finir par un suicide; et, avec cette
-lettre en sa possession, chacun d'eux pourrait tuer sans danger
-l'infidèle. Malgré leurs paroles échangées, ni l'un ni l'autre ils
-n'écrivirent leur lettre.
-
-Heureux pour le moment, le journaliste se promettait de bien tromper
-Dinah quand il en serait las, et de tout sacrifier aux exigences de
-cette tromperie. Pour lui, madame de La Baudraye était toute une
-fortune. Néanmoins, il subit un joug. En se mariant ainsi, madame
-de La Baudraye laissa voir et la noblesse de ses pensées, et cette
-puissance que donne le respect de soi-même. Dans cette intimité
-complète, où chacun dépose son masque, la jeune femme conserva de
-la pudeur, montra sa probité virile et cette force particulière
-aux ambitions qui faisait la base de son caractère. Aussi Lousteau
-conçut-il pour elle une involontaire estime. Devenue Parisienne, Dinah
-fut d'ailleurs supérieure à la plus charmante lorette: elle pouvait
-être amusante, dire des mots comme Malaga; mais son instruction,
-les habitudes de son esprit, ses immenses lectures lui permettaient
-de généraliser son esprit; tandis que les Schontz et les Florine
-n'exercent le leur que sur un terrain très-circonscrit.
-
---Il y a chez Dinah, disait Étienne à Bixiou, l'étoffe d'une Ninon et
-d'une Staël.
-
---Une femme chez qui l'on trouve une bibliothèque et un sérail est bien
-dangereuse, répondait le railleur.
-
-Une fois sa grossesse devenue visible, madame de La Baudraye résolut
-de ne plus quitter son appartement; mais avant de s'y renfermer, de
-ne plus se promener que dans la campagne, elle voulut assister à la
-première représentation d'un drame de Nathan. Cette espèce de solennité
-littéraire occupait les deux mille personnes qui se croient tout Paris.
-Dinah, qui n'avait jamais vu de première représentation, éprouvait une
-curiosité bien naturelle. Elle en était d'ailleurs arrivée à un tel
-degré d'affection pour Lousteau qu'elle se glorifiait de sa faute; elle
-mettait une force sauvage à heurter le monde, elle voulait le regarder
-en face sans détourner la tête. Elle fit une toilette ravissante,
-appropriée à son air souffrant, à la maladive morbidesse de sa figure.
-Son teint pâli lui donnait une expression distinguée, et ses cheveux
-noirs en bandeaux faisaient encore ressortir cette pâleur. Ses yeux
-gris étincelants semblaient plus beaux cernés par la fatigue. Mais une
-horrible souffrance l'attendait. Par un hasard assez commun, la loge
-donnée au journaliste, aux premières, était à côté de celle louée par
-Anna Grossetête. Ces deux amies intimes ne se saluèrent pas, et ne
-voulurent se reconnaître ni l'une ni l'autre.
-
-Après le premier acte, Lousteau quitta sa loge et y laissa Dinah
-seule, exposée au feu de tous les regards, à la clarté de tous les
-lorgnons, tandis que la baronne de Fontaine et la comtesse Marie de
-Vandenesse, venue avec Anna, reçurent quelques-uns des hommes les plus
-distingués du grand monde. La solitude où restait Dinah fut un supplice
-d'autant plus grand, qu'elle ne sut pas se faire une contenance avec sa
-lorgnette en examinant les loges; elle eut beau prendre une pose noble
-et pensive, laisser son regard dans le vide, elle se sentait trop le
-point de mire de tous les yeux; elle ne put cacher sa préoccupation,
-elle fut un peu provinciale, elle étala son mouchoir, elle fit
-convulsivement des gestes qu'elle s'était interdits. Enfin, dans
-l'entr'acte du second au troisième acte, un homme se fit ouvrir la loge
-de Dinah! Monsieur de Clagny se montra respectueux, mais triste.
-
---Je suis heureuse de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir que
-m'a causé votre promotion, dit-elle.
-
---Eh! madame, pour qui suis-je venu à Paris?...
-
---Comment? dit-elle. Serais-je donc pour quelque chose dans votre
-nomination?
-
---Pour tout. Dès que vous n'avez plus habité Sancerre, Sancerre m'est
-devenu insupportable, j'y mourais...
-
-Dinah tendit la main au Substitut.
-
---Votre amitié sincère me fait du bien, dit-elle. Je suis dans une
-situation à choyer mes vrais amis, maintenant je sais quel est leur
-prix... Je croyais avoir perdu votre estime; mais le témoignage que
-vous m'en donnez par votre visite me touche plus que vos dix ans
-d'attachement.
-
---Vous êtes le sujet de la curiosité de toute la salle, reprit le
-Substitut. Ah! chère, était-ce là votre rôle? Ne pouviez-vous pas être
-heureuse et rester honorée?..... Je viens d'entendre dire que vous êtes
-la maîtresse de monsieur Étienne Lousteau, que vous vivez ensemble
-maritalement!... Vous avez rompu pour toujours avec la Société, même
-pour le temps où, si vous épousiez votre amant, vous auriez besoin de
-cette considération que vous méprisez aujourd'hui... Ne devriez-vous
-pas être chez vous, avec votre mère qui vous aime assez pour vous
-couvrir de son égide; au moins les apparences seraient gardées...
-
---J'ai le tort d'être ici, répondit-elle, voilà tout. J'ai dit adieu
-sans retour à tous les avantages que le monde accorde aux femmes qui
-savent accommoder leur bonheur avec les convenances. Mon abnégation est
-si complète que j'aurais voulu tout abattre autour de moi pour faire
-de mon amour un vaste désert plein de Dieu, de lui, et de moi.... Nous
-nous sommes fait l'un à l'autre trop de sacrifices pour ne pas être
-unis; unis par la honte, si vous voulez, mais indissolublement unis...
-Je suis heureuse, et si heureuse que je puis vous aimer à mon aise, en
-ami, vous donner plus de confiance que par le passé; car maintenant il
-me faut un ami!...
-
-Le magistrat fut vraiment grand et même sublime. A cette déclaration
-où vibrait l'âme de Dinah, il répondit d'un son de voix déchirant:--Je
-voudrais aller vous voir afin de savoir si vous êtes aimée... je
-serais tranquille, votre avenir ne m'effrayerait plus... Votre ami
-comprendra-t-il la grandeur de vos sacrifices, et y a-t-il de la
-reconnaissance dans son amour?...
-
---Venez rue des Martyrs, et vous verrez!
-
---Oui, j'irai, dit-il. J'ai déjà passé devant la porte sans oser vous
-demander. Vous ne connaissez pas encore la littérature, reprit-il.
-Certes, il s'y trouve de glorieuses exceptions; mais ces gens de
-lettres traînent avec eux des maux inouïs, parmi lesquels je compte
-en première ligne la publicité qui flétrit tout! Une femme commet une
-faute avec...
-
---Un Procureur du Roi, dit la baronne en souriant.
-
---Eh! bien, après une rupture, il y a quelques ressources, le monde
-n'a rien su; mais avec un homme plus ou moins célèbre, le public a
-tout appris. Eh! tenez... quel exemple vous en avez là, sous les yeux.
-Vous êtes dos à dos avec la comtesse Marie de Vandenesse qui a failli
-faire les dernières folies pour un homme plus célèbre que Lousteau,
-pour Nathan, et les voilà séparés à ne pas se reconnaître... Après
-être allée au bord de l'abîme, la comtesse a été sauvée on ne sait
-comment, elle n'a quitté ni son mari, ni sa maison; mais comme il
-s'agissait d'un homme célèbre, on a parlé d'elle pendant tout un hiver.
-Sans la grande fortune, le grand nom et la position de son mari, sans
-l'habileté de la conduite de cet homme d'État qui s'est montré, dit-on,
-excellent pour sa femme, elle eût été perdue: à sa place, toute autre
-femme n'aurait pu rester honorée comme elle l'est...
-
---Comment était Sancerre quand vous l'avez quitté? dit madame de La
-Baudraye pour changer la conversation.
-
---Monsieur de La Baudraye a dit que votre tardive grossesse exigeait
-que vos couches se fissent à Paris, et qu'il avait exigé que vous y
-allassiez pour y avoir les soins des princes de la médecine, répondit
-le Substitut en devinant bien ce que Dinah voulait savoir. Ainsi,
-malgré le tapage qu'a fait votre départ, jusqu'à ce soir vous étiez
-encore dans la _légalité_.
-
---Ah! s'écria-t-elle, monsieur de La Baudraye conserve encore des
-espérances?
-
---Votre mari, madame a fait comme toujours: il a calculé.
-
-Le magistrat quitta la loge en voyant le journaliste y entrer, et il le
-salua dignement.
-
---Tu as plus de succès que la pièce, dit Étienne à Dinah.
-
-Ce court moment de triomphe apporta plus de joie à cette femme qu'elle
-n'en avait eu pendant toute sa vie en province; mais, en sortant du
-théâtre, elle était pensive.
-
---Qu'as-tu, ma Didine? demanda Lousteau.
-
---Je me demande comment une femme peut dompter le monde?
-
---Il y a deux manières: être madame de Staël, ou posséder deux cent
-mille francs de rentes!
-
---La Société, dit-elle, nous tient par la vanité, par l'envie de
-paraître... Bah! nous serons philosophes!
-
-Cette soirée fut le dernier éclair de l'aisance trompeuse où madame
-de La Baudraye vivait depuis son arrivée à Paris. Trois jours après,
-elle aperçut des nuages sur le front de Lousteau qui tournait dans
-son jardinet autour du gazon en fumant un cigare. Cette femme, à qui
-les mœurs du petit La Baudraye avaient communiqué l'habitude et le
-plaisir de ne jamais rien devoir, apprit que son ménage était sans
-argent en présence de deux termes de loyer, à la veille enfin d'un
-_commandement_! Cette réalité de la vie parisienne entra dans le cœur
-de Dinah comme une épine; elle se repentit d'avoir entraîné Lousteau
-dans les dissipations de l'amour. Il est si difficile de passer du
-plaisir au travail que le bonheur a dévoré plus de poésies que le
-malheur n'en a fait jaillir en jets lumineux. Heureuse de voir Étienne
-nonchalant, fumant un cigare après son déjeuner, la figure épanouie,
-étendu comme un lézard au soleil, jamais Dinah ne se sentit le courage
-de se faire l'huissier d'une Revue. Elle inventa d'engager, par
-l'entremise du sieur Migeon, père de Paméla, le peu de bijoux qu'elle
-possédait, et sur lesquels _ma tante_, car elle commençait à parler
-la langue du quartier, lui prêta neuf cents francs. Elle garda trois
-cents francs pour sa layette, pour les frais de ses couches, et remit
-joyeusement la somme due à Lousteau qui labourait sillon à sillon, ou
-si vous voulez, ligne à ligne, une Nouvelle pour une Revue.
-
---Mon petit chat, lui dit-elle, achève ta Nouvelle sans rien sacrifier
-à la nécessité, polis ton style, creuse ton sujet. J'ai trop fait la
-dame, je vais faire la bourgeoise et tenir le ménage.
-
-Depuis quatre mois, Étienne menait Dinah au café Riche dîner dans un
-cabinet qu'on leur réservait. La femme de province fut épouvantée en
-apprenant qu'Étienne y devait cinq cents francs pour les derniers
-quinze jours.
-
---Comment, nous buvions du vin à six francs la bouteille! une sole
-normande coûte cent sous!... un petit pain vingt centimes!...
-s'écria-t-elle en lisant la note que lui tendit le journaliste.
-
---Mais, être volé par un restaurateur ou par une cuisinière, il y a peu
-de différence pour nous autres, dit Lousteau.
-
---Tu vivras comme un prince pour le prix de ton dîner.
-
-Après avoir obtenu du propriétaire une cuisine et deux chambres de
-domestiques, madame de La Baudraye écrivit deux mots à sa mère en lui
-demandant du linge et un prêt de mille francs. Elle reçut deux malles
-de linge, de l'argenterie, deux mille francs par une cuisinière honnête
-et dévote que sa mère lui envoyait.
-
-Dix jours après la représentation où ils s'étaient rencontrés, monsieur
-de Clagny vint voir madame de La Baudraye à quatre heures, en sortant
-du Palais, et il la trouva brodant un petit bonnet. L'aspect de cette
-femme si fière, si ambitieuse, dont l'esprit était si cultivé, qui
-trônait si bien dans le château d'Anzy, descendue à des soins de ménage
-et cousant pour l'enfant à venir, émut le pauvre magistrat qui sortait
-de la Cour d'Assises. En voyant des piqûres à l'un de ces doigts
-tournés en fuseau qu'il avait baisés, il comprit que madame de La
-Baudraye ne faisait pas de cette occupation un jeu de l'amour maternel.
-Pendant cette première entrevue, le magistrat lut dans l'âme de Dinah.
-Cette perspicacité chez un homme épris était un effort surhumain. Il
-devina que Didine voulait se faire le bon génie du journaliste, le
-mettre dans une noble voie; elle avait conclu des difficultés de la
-vie matérielle à quelque désordre moral. Entre deux êtres unis par
-un amour, si vrai d'une part et si bien joué de l'autre, plus d'une
-confidence s'était échangée en quatre mois. Malgré le soin avec lequel
-Étienne se drapait, plus d'une parole avait éclairé Dinah sur les
-antécédents de ce garçon dont le talent fut si comprimé par la misère,
-si perverti par le mauvais exemple, si contrarié par des difficultés
-au-dessus de son courage. Il grandira dans l'aisance, s'était-elle dit.
-Et elle voulait lui donner le bonheur, la sécurité du chez soi, par
-l'économie et par l'ordre familiers aux gens nés en province. Dinah
-devint femme de ménage comme elle était devenue poète, par un élan de
-son âme vers les sommets.
-
---Son bonheur sera mon absolution.
-
-Cette parole, arrachée par le magistrat à madame de La Baudraye,
-expliquait l'état actuel des choses. La publicité donnée par Étienne à
-son triomphe le jour de la première représentation avait assez mis à
-nu aux yeux du magistrat les intentions du journaliste. Pour Étienne,
-madame de La Baudraye était, selon une expression anglaise, une assez
-belle plume à son bonnet. Loin de goûter les charmes d'un amour
-mystérieux et timide, de cacher à toute la terre un si grand bonheur,
-il éprouvait une jouissance de parvenu à se parer de la première femme
-comme il faut qui l'honorait de son amour. Néanmoins le Substitut fut
-pendant quelque temps la dupe des soins que tout homme prodigue à
-une femme dans la situation où se trouvait madame de la Baudraye, et
-que Lousteau rendait charmants par des câlineries particulières aux
-hommes, dont les manières sont nativement agréables. Il y a des hommes,
-en effet, qui naissent un peu singes, chez qui l'imitation des plus
-charmantes choses du sentiment est si naturelle, que le comédien ne se
-sent plus, et les dispositions naturelles du Sancerrois avaient été
-très-développées sur le théâtre où jusqu'alors il avait vécu.
-
-Entre le mois d'avril et le mois de juillet, moment où Dinah devait
-accoucher, elle devina pourquoi Lousteau n'avait pas vaincu la misère:
-il était paresseux et manquait de volonté. Certainement le cerveau
-n'obéit qu'à ses propres lois; il ne reconnaît ni les nécessités de
-la vie, ni les commandements de l'honneur. On ne produit pas une
-belle œuvre parce qu'une femme expire, ou pour payer des dettes
-déshonorantes, ou pour nourrir des enfants. Néanmoins il n'existe pas
-de grands talents sans une grande volonté. Ces deux forces jumelles
-sont nécessaires à la construction de l'immense édifice d'une gloire.
-Les hommes d'élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de la
-production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en état. Ils
-domptent la paresse, ils se refusent aux plaisirs énervants, ou n'y
-cèdent qu'avec une mesure indiquée par l'étendue de leurs facultés:
-ainsi s'expliquent Scribe, Rossini, Walter Scott, Cuvier, Voltaire,
-Newton, Buffon, Bayle, Bossuet, Leibnitz, Lope de Véga, Calderon,
-Boccace, l'Arétin, Aristote, enfin tous les gens qui divertissent,
-régentent ou conduisent leur époque. La volonté peut et doit être un
-sujet d'orgueil bien plus que le talent. Si le talent a son germe dans
-une prédisposition cultivée, le vouloir est une conquête faite à tout
-moment sur les instincts, sur les goûts domptés, refoulés, sur les
-fantaisies et les entraves vaincues, sur les difficultés de tout genre
-héroïquement surmontées.
-
-L'abus du cigare entretenait la paresse de Lousteau. Si le tabac endort
-le chagrin, il engourdit infailliblement l'énergie. Tout ce que le
-cigare éteignait au physique, la Critique l'annihilait au moral chez
-ce garçon si facile au plaisir. La Critique est funeste au critique
-comme le Pour et le Contre à l'avocat. A ce métier, l'esprit se fausse,
-l'intelligence perd sa lucidité rectiligne. L'Écrivain n'existe que
-par des partis pris. Aussi doit-on distinguer deux Critiques, de même
-que, dans la peinture, on reconnaît l'Art et le Métier. Critiquer à
-la manière de la plupart des feuilletonistes actuels, c'est exprimer
-des jugements tels quels d'une façon plus ou moins spirituelle, comme
-un avocat plaide au Palais les causes les plus contradictoires. Les
-journalistes bons enfants trouvent toujours un thème à développer dans
-l'œuvre qu'ils analysent. Ainsi fait, ce métier convient aux esprits
-paresseux, aux gens dépourvus de la faculté sublime d'imaginer, ou
-qui, la possédant, n'ont pas le courage de la cultiver. Toute pièce de
-théâtre, tout livre devient sous leurs plumes un sujet qui ne coûte
-aucun effort à leur imagination, et dont le compte-rendu s'écrit, ou
-moqueur ou sérieux, au gré des passions du moment. Quant au jugement,
-quel qu'il soit, il est toujours justifiable avec l'esprit français
-qui se prête admirablement au Pour et au Contre. La conscience est
-si peu consultée, ces _bravi_ tiennent si peu à leur avis, qu'ils
-vantent dans un foyer de théâtre l'œuvre qu'ils déchirent dans leurs
-articles. On en a vu passant, au besoin, d'un journal à un autre sans
-prendre la peine d'objecter que les opinions du nouveau feuilleton
-doivent être diamétralement opposées à celles de l'ancien. Bien plus,
-madame de La Baudraye souriait en voyant faire à Lousteau un article
-dans le sens légitimiste et un article dans le sens dynastique sur un
-même événement. Elle applaudissait à cette maxime dite par lui:--Nous
-sommes les Avoués de l'opinion publique!... L'autre Critique est toute
-une science, elle exige une compréhension complète des œuvres, une
-vue lucide sur les tendances d'une époque, l'adoption d'un système,
-une foi dans certains principes; c'est-à-dire une jurisprudence, un
-rapport, un arrêt. Ce critique devient alors le magistrat des idées, le
-censeur de son temps, il exerce un sacerdoce; tandis que l'autre est
-un acrobate qui fait des tours pour gagner sa vie, tant qu'il a des
-jambes. Entre Claude Vignon et Lousteau, se trouvait la distance qui
-sépare le Métier de l'Art.
-
-Dinah, dont l'esprit se dérouilla promptement et dont l'intelligence
-avait de la portée, eut bientôt jugé littérairement son idole. Elle vit
-Lousteau travaillant au dernier moment, sous les exigences les plus
-déshonorantes, et _lâchant_, comme disent les peintres d'une œuvre où
-manque _le faire_; mais elle le justifiait en se disant:--C'est un
-poète! tant elle avait besoin de se justifier à ses propres yeux. En
-devinant ce secret de la vie littéraire de bien des gens, elle devina
-que la plume de Lousteau ne serait jamais une ressource. L'amour lui
-fit alors entreprendre des démarches auxquelles elle ne serait jamais
-descendue pour elle-même. Elle entama par sa mère des négociations avec
-son mari pour en obtenir une pension, mais à l'insu de Lousteau dont la
-délicatesse devait, dans ses idées, être ménagée.
-
-Quelques jours avant la fin de juillet, Dinah froissa de colère la
-lettre où sa mère lui rapportait la réponse définitive du petit La
-Baudraye.
-
-«Madame de La Baudraye n'a pas besoin de pension à Paris quand elle
-a la plus belle existence du monde à son château d'Anzy: qu'elle y
-vienne!»
-
-Lousteau ramassa la lettre et la lut.
-
---Je nous vengerai, dit-il à madame de La Baudraye de ce ton sinistre
-qui plaît tant aux femmes quand on caresse leurs antipathies.
-
-Cinq jours après, Bianchon et Duriau, le célèbre accoucheur, étaient
-établis chez Lousteau qui, depuis la réponse du petit La Baudraye,
-étalait son bonheur et faisait du faste à propos de l'accouchement de
-Dinah. Monsieur de Clagny et madame Piédefer, arrivée en hâte, étaient
-les parrain et marraine de l'enfant attendu, car le prévoyant magistrat
-craignit de voir commettre quelque faute grave à Lousteau. Madame de La
-Baudraye eut un garçon à faire envie aux reines qui veulent un héritier
-présomptif. Bianchon, accompagné de monsieur de Clagny, alla faire
-inscrire cet enfant à la Mairie comme fils de monsieur et de madame
-de La Baudraye, à l'insu d'Étienne qui, de son côté, courait à une
-imprimerie faire composer ce billet:
-
- _Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée
- d'un garçon._
-
- _Monsieur Étienne Lousteau a le plaisir de vous en faire
- part._
-
- _La mère et l'enfant se portent bien._
-
-Un premier envoi de soixante billets avait été fait par Lousteau, quand
-monsieur de Clagny, qui venait savoir des nouvelles de l'accouchée,
-aperçut la liste des personnes de Sancerre à qui Lousteau se proposait
-d'envoyer ce curieux billet de faire part, écrite au-dessous des
-soixante Parisiens qui l'allaient recevoir. Le Substitut saisit la
-liste et le reste des billets, il les montra d'abord à madame Piédefer
-en lui disant de ne pas souffrir que Lousteau recommençât cette infâme
-plaisanterie, et il se jeta dans un cabriolet. Le dévoué magistrat
-commanda chez le même imprimeur un autre billet ainsi conçu:
-
- _Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée
- d'un garçon._
-
- _Monsieur le baron Melchior de La Baudraye a l'honneur de
- vous en faire part._
-
- _La mère et l'enfant se portent bien._
-
-Après avoir fait détruire épreuves, composition, tout ce qui pouvait
-attester l'existence du premier billet, monsieur de Clagny se mit en
-course pour intercepter les billets partis; il en substitua beaucoup
-chez les portiers, il obtint la restitution d'une trentaine; enfin,
-après trois jours de courses, il n'existait plus qu'un seul billet
-de faire part, celui de Nathan. Le Substitut était revenu cinq fois
-chez cet homme célèbre sans pouvoir le rencontrer. Quand, après avoir
-demandé un rendez-vous, monsieur de Clagny fut reçu, l'anecdote du
-billet de faire part avait couru dans Paris; les uns la prenaient
-pour une de ces spirituelles calomnies, espèce de plaie à laquelle
-sont sujettes toutes les réputations, même les éphémères; les autres
-affirmaient avoir lu le billet et l'avoir rendu à un ami de la famille
-La Baudraye; beaucoup de gens déblatéraient contre l'immoralité des
-journalistes, en sorte que le dernier billet existant était devenu
-comme une curiosité. Florine, avec qui Nathan vivait, l'avait montré
-timbré de la poste, affranchi par la poste, et portant l'adresse
-écrite par Étienne. Aussi, quand le Substitut eut parlé du billet de
-faire part, Nathan se mit-il à sourire.
-
---Vous rendre ce monument d'étourderie et d'enfantillage? s'écria-t-il.
-Cet autographe est une de ces armes dont ne doit pas se priver un
-athlète dans le cirque. Ce billet prouve que Lousteau manque de
-cœur, de bon goût, de dignité, qu'il ne connaît ni le monde, ni la
-morale publique, qu'il s'insulte lui-même quand il ne sait plus qui
-insulter... Il n'y a que le fils d'un bourgeois venu de Sancerre pour
-être un poète et qui devient le _bravo_ de la première Revue venue,
-qui puisse envoyer un pareil billet de faire part! Convenez-en? ceci,
-monsieur, est une pièce nécessaire aux archives de notre époque...
-Aujourd'hui Lousteau me caresse, demain il pourra demander ma tête...
-Ah! pardon de cette plaisanterie, je ne pensais pas que vous êtes
-Substitut. J'ai eu dans le cœur une passion pour une grande dame, et
-aussi supérieure à madame de La Baudraye que votre délicatesse, à
-vous, monsieur, est au-dessus de la gaminerie de Lousteau; mais je
-serais mort avant d'avoir prononcé son nom... Quelques mois de ses
-gentillesses et de minauderies m'ont coûté cent mille francs et mon
-avenir; mais je ne les trouve pas trop chèrement payés!... Et je ne
-me suis jamais plaint!... Que les femmes trahissent le secret de leur
-passion, c'est leur dernière offrande à l'amour; mais que ce soit
-nous... il faut être bien Lousteau pour ça! Non, pour mille écus je ne
-donnerais pas ce papier.
-
---Monsieur, dit enfin le magistrat après une lutte oratoire d'une
-demi-heure, j'ai vu à ce sujet quinze ou seize littérateurs, et vous
-seriez le seul inaccessible à des sentiments d'honneur?... Il ne s'agit
-pas ici d'Étienne Lousteau, mais d'une femme et d'un enfant qui l'un et
-l'autre ignorent le tort qu'on leur fait dans leur fortune, dans leur
-avenir, dans leur honneur. Qui sait, monsieur, si vous ne serez pas
-obligé de demander à la justice quelque bienveillance pour un ami, pour
-une personne à l'honneur de laquelle vous tiendrez plus qu'au vôtre? la
-justice pourra se souvenir que vous avez été impitoyable... Un homme
-comme vous peut-il hésiter? dit le magistrat.
-
---J'ai voulu vous faire sentir tout le prix de mon sacrifice, répondit
-alors Nathan qui livra le billet en pensant à la position du magistrat
-et acceptant cette espèce de marché.
-
-Quand la sottise du journaliste eut été réparée, monsieur de Clagny
-vint lui faire une semonce en présence de madame Piédefer; mais il
-trouva Lousteau très-irrité de ces démarches.
-
---Ce que je faisais, monsieur, répondit Étienne, était fait avec
-intention. Monsieur de La Baudraye a soixante mille francs de rentes,
-et refuse une pension à sa femme; je voulais lui faire sentir que
-j'étais le maître de cet enfant.
-
---Eh! monsieur, je vous ai bien deviné, répondit le magistrat. Aussi
-me suis-je empressé de recevoir le parrainage du petit Melchior, il
-est inscrit à l'État-Civil comme fils du baron et de la baronne de La
-Baudraye, et, si vous avez des entrailles de père, vous devez être
-joyeux de savoir cet enfant héritier d'un des plus beaux majorats de
-France.
-
---Eh! monsieur, la mère doit-elle mourir de faim?
-
---Soyez tranquille, monsieur, dit amèrement le magistrat qui avait fait
-sortir du cœur de Lousteau l'expression du sentiment dont la preuve
-était depuis si long-temps attendue, je me charge de cette négociation
-avec monsieur de La Baudraye.
-
-Et monsieur de Clagny sortit la mort dans le cœur: Dinah, son
-idole, était aimée par intérêt! N'ouvrirait-elle pas les yeux trop
-tard?--Pauvre femme! se disait le magistrat en s'en allant.
-
-Rendons-lui cette justice, car à qui la rendrait-on si ce n'est
-à un Substitut? il aimait trop sincèrement Dinah pour voir dans
-l'avilissement de cette femme un moyen d'en triompher un jour, il était
-tout compassion, tout dévouement: il aimait.
-
-Les soins exigés pour la nourriture de l'enfant, les cris de l'enfant,
-le repos nécessaire à la mère pendant les premiers jours, la présence
-de madame Piédefer, tout conspirait si bien contre les travaux
-littéraires, que Lousteau s'installa dans les trois chambres louées au
-premier étage pour la vieille dévote. Le journaliste obligé d'aller aux
-premières représentations sans Dinah, et séparé d'elle la plupart du
-temps, trouva je ne sais quel attrait dans l'exercice de sa liberté.
-Plus d'une fois il se laissa prendre sous le bras et entraîner dans une
-joyeuse partie. Plus d'une fois, il se retrouva chez la lorette d'un
-ami dans le milieu de la Bohême. Il revoyait des femmes d'une jeunesse
-éclatante, mises splendidement, et à qui l'économie apparaissait
-comme une négation de leur jeunesse et de leur pouvoir. Dinah, malgré
-la beauté merveilleuse qu'elle montra dès son troisième mois de
-nourriture, ne pouvait soutenir la comparaison avec ces fleurs sitôt
-fanées, mais si belles pendant le moment où elles vivent les pieds
-dans l'opulence. Néanmoins la vie de ménage eut de grands attraits pour
-Étienne. En trois mois, la mère et la fille, aidées par la cuisinière
-venue de Sancerre et par la petite Paméla, donnèrent à l'appartement
-un aspect tout nouveau. Le journaliste y trouva son déjeuner, son
-dîner servis avec une sorte de luxe. Dinah, belle et bien mise, avait
-soin de prévenir les goûts de son cher Étienne, qui se sentit le roi
-du logis où tout jusqu'à l'enfant fut subordonné, pour ainsi dire,
-à son égoïsme. La tendresse de Dinah éclatait dans les plus petites
-choses, il fut donc impossible à Lousteau de ne pas lui continuer les
-charmantes tromperies de sa passion feinte. Cependant Dinah prévit dans
-la vie extérieure où Lousteau se laissait engager, une cause de ruine
-et pour son amour et pour le ménage. Après dix mois de nourriture, elle
-sevra son fils, remit sa mère dans l'appartement d'Étienne, et rétablit
-cette intimité qui lie indissolublement un homme à une femme quand une
-femme est aimante et spirituelle. Un des traits les plus saillants
-de la Nouvelle due à Benjamin Constant, et l'une des explications de
-l'abandon d'Ellénore est ce défaut d'intimité journalière ou nocturne,
-si vous voulez, entre elle et Adolphe. Chacun des deux amants a
-son chez soi, l'un et l'autre ont obéi au monde, ils ont gardé les
-apparences. Ellénore, périodiquement quittée, est obligée à d'énormes
-travaux de tendresse pour chasser les pensées de liberté qui saisissent
-Adolphe au dehors. Le perpétuel échange des regards et des pensées
-dans la vie en commun donne de telles armes aux femmes que, pour les
-abandonner, un homme doit objecter des raisons majeures qu'elles ne
-fournissent jamais tant qu'elles aiment.
-
-Ce fut tout une nouvelle période et pour Étienne et pour Dinah. Dinah
-voulut être nécessaire, elle voulut rendre de l'énergie à cet homme
-dont la faiblesse lui souriait, elle y voyait des garanties. Elle lui
-trouva des sujets, elle lui en dessina les canevas; et, au besoin,
-elle lui écrivit des chapitres entiers. Elle rajeunit les veines de
-ce talent à l'agonie par un sang frais, elle lui donna ses idées, ses
-jugements; enfin, elle fit deux livres qui eurent du succès. Plus
-d'une fois elle sauva l'amour-propre d'Étienne au désespoir de se
-sentir sans idées, en lui dictant, lui corrigeant, ou lui finissant ses
-feuilletons. Le secret de cette collaboration fut inviolablement gardé:
-madame Piédefer n'en sut rien. Ce galvanisme moral fut récompensé par
-un surcroît de recettes qui permit au ménage de bien vivre jusqu'à la
-fin de l'année 1838. Lousteau s'habituait à voir sa besogne faite par
-Dinah, et il la payait comme dit le peuple dans son langage énergique,
-_en monnaie de singe_. Ces dépenses du dévouement deviennent un trésor
-auquel les âmes généreuses s'attachent. Il y eut un moment où Lousteau
-coûtait trop à Dinah pour qu'elle pût jamais renoncer à lui. Mais elle
-eut une seconde grossesse. L'année fut terrible à passer. Malgré les
-soins des deux femmes, Lousteau contracta des dettes; il excéda ses
-forces pour les payer par son travail pendant les couches de Dinah qui
-le trouva héroïque, tant elle le connaissait bien! Après cet effort,
-épouvanté d'avoir deux femmes, deux enfants, deux domestiques, il se
-regarda comme incapable de lutter avec sa plume pour soutenir une
-famille, quand lui seul n'avait pu vivre. Il laissa donc les choses
-aller à l'aventure. Ce féroce calculateur outra la comédie de l'amour
-chez lui pour avoir au dehors plus de liberté. La fière Dinah soutint
-le fardeau de cette existence à elle seule. Cette pensée: _il_ m'aime!
-lui donna des forces surhumaines. Elle travailla comme travaillent
-les plus vigoureux talents de cette époque. Au risque de perdre sa
-fraîcheur et sa santé, Didine fut pour Lousteau ce que fut mademoiselle
-Delachaux pour Gardane dans le magnifique conte vrai de Diderot. Mais
-en se sacrifiant elle-même, elle commit la faute sublime de sacrifier
-sa toilette; elle fit reteindre ses robes, elle ne porta plus que du
-noir.
-
---Elle pua le noir, comme disait Malaga qui se moquait beaucoup de
-Lousteau.
-
-Vers la fin de l'année 1839, Étienne, à l'instar de Louis XV, en était
-arrivé, par d'insensibles capitulations de conscience, à établir une
-distinction entre sa bourse et celle de son ménage, comme Louis XV
-distinguait entre son trésor secret et sa cassette. Le misérable trompa
-Dinah sur le montant des recettes. En s'apercevant de ces lâchetés,
-madame de La Baudraye eut d'atroces souffrances de jalousie. Elle
-voulut mener de front la vie du monde et la vie littéraire, elle
-accompagna le journaliste à toutes les premières représentations, et
-surprit chez lui des mouvements d'amour-propre offensé. Le noir de
-la toilette déteignait sur lui, rembrunissait sa physionomie, et le
-rendait parfois brutal. Jouant, dans son ménage, le rôle de la femme,
-il en eut les féroces exigences: il reprochait à Dinah le peu de
-fraîcheur de sa mise, tout en profitant de ce sacrifice qui coûte tant
-à une maîtresse; absolument comme une femme qui, après vous avoir
-ordonné de passer par un égout pour lui sauver l'honneur, vous dit:--Je
-n'aime pas la boue! quand vous en sortez.
-
-Dinah ramassa les guides jusqu'alors assez flottantes de la domination
-que toutes les femmes spirituelles exercent sur les gens sans volonté;
-mais à cette manœuvre elle perdit beaucoup de son lustre moral: les
-soupçons qu'elle laissa voir attirent aux femmes des querelles où le
-manque de respect commence, parce qu'elles descendent elles-mêmes de
-la hauteur à laquelle elles se sont primitivement placées. Puis elle
-fit des concessions. Ainsi Lousteau put recevoir plusieurs de ses
-amis, Nathan, Bixiou, Blondet, Finot dont les manières, les discours,
-le contact étaient dépravants. On essaya de persuader à madame de
-La Baudraye que ses principes, ses répugnances étaient un reste de
-pruderie provinciale. Enfin on lui prêcha le code de la supériorité
-féminine. Bientôt sa jalousie donna des armes contre elle. Au carnaval
-de 1840, elle se déguisait, allait au bal de l'Opéra, faisait quelques
-soupers afin de suivre Étienne dans tous ses amusements.
-
-Le jour de la Mi-Carême, ou plutôt le lendemain, à huit heures du
-matin, Dinah déguisée arrivait du bal pour se coucher. Elle était allée
-épier Lousteau qui, la croyant malade, avait disposé de sa mi-carême
-en faveur de Fanny Beaupré. Le journaliste prévenu par un ami, s'était
-comporté de manière à tromper la pauvre femme, qui ne demandait pas
-mieux que d'être trompée. En descendant de sa citadine, Dinah rencontra
-monsieur de La Baudraye, à qui le portier la désigna. Le petit
-vieillard dit froidement à sa femme en la prenant par le bras:--Est-ce
-vous, madame?...
-
-Cette apparition du pouvoir conjugal devant lequel elle se trouvait si
-petite, et surtout ce mot glaça presque le cœur à cette pauvre créature
-surprise en débardeur. Pour mieux échapper à l'attention d'Étienne,
-elle avait pris le déguisement sous lequel il ne la chercherait point.
-Elle profita de ce qu'elle était encore masquée pour se sauver sans
-répondre, alla se déshabiller, et monta chez sa mère où l'attendait
-monsieur de La Baudraye. Malgré son air digne, elle rougit en présence
-du petit vieillard.
-
---Que voulez-vous de moi, monsieur? dit-elle. Ne sommes-nous pas à
-jamais séparés?...
-
---De fait, oui, répondit monsieur de La Baudraye; mais légalement,
-non...
-
-Madame Piédefer faisait des signes à sa fille que Dinah finit par
-apercevoir.
-
---Il n'y a que vos intérêts qui puissent vous amener ici, dit-elle avec
-amertume.
-
---Nos intérêts, répondit froidement le petit homme, car nous avons des
-enfants... Votre oncle Silas Piédefer est mort à New-York, où, après
-avoir fait et perdu plusieurs fortunes dans divers pays, il a fini par
-laisser quelque chose comme sept à huit cent mille francs, on dit douze
-cent mille francs; mais il s'agit de réaliser des marchandises... Je
-suis le chef de la communauté, j'exerce vos droits.
-
---Oh! s'écria Dinah, en tout ce qui concerne les affaires, je n'ai de
-confiance qu'en monsieur de Clagny; il connaît les lois, entendez-vous
-avec lui; ce qui sera fait par lui sera bien fait.
-
---Je n'ai pas besoin de monsieur de Clagny, dit monsieur de La
-Baudraye, pour vous retirer mes enfants...
-
---Vos enfants! s'écria Dinah, vos enfants à qui vous n'avez pas envoyé
-une obole! vos enfants!...
-
-Elle n'ajouta rien qu'un immense éclat de rire; mais l'impassibilité du
-petit La Baudraye jeta de la glace sur cette explosion.
-
---Madame votre mère vient de me les montrer, ils sont charmants, je ne
-veux pas me séparer d'eux, et je les emmène à notre château d'Anzy, dit
-monsieur de La Baudraye, quand ce ne serait que pour leur éviter de
-voir leur mère déguisée comme se déguisent les...
-
---Assez! dit impérieusement madame de La Baudraye. Que vouliez-vous de
-moi en venant ici?...
-
---Une procuration pour recueillir la succession de notre oncle Silas...
-
-Dinah prit une plume, écrivit deux mots à monsieur de Clagny et dit à
-son mari de revenir le soir. A cinq heures, l'Avocat-Général, monsieur
-de Clagny avait eu de l'avancement, éclaira madame de La Baudraye
-sur sa position; mais il se chargea de la régulariser en faisant un
-compromis avec le petit vieillard, que l'avarice avait amené. Monsieur
-de La Baudraye, à qui la procuration de sa femme était nécessaire pour
-agir à sa guise, l'acheta par les concessions suivantes: il s'engagea
-d'abord à faire à sa femme une pension de dix mille francs tant qu'il
-lui conviendrait, fut-il dit dans l'acte, de vivre à Paris; mais, à
-mesure que les enfants atteindraient à l'âge de six ans, ils seraient
-remis à monsieur de La Baudraye. Enfin le magistrat obtint le paiement
-préalable d'une année de la pension. Le petit La Baudraye vint dire
-adieu galamment à sa femme et à ses enfants, il se montra vêtu d'un
-petit paletot blanc en caoutchouc. Il était si ferme sur ses jambes et
-si semblable au La Baudraye de 1836, que Dinah désespéra d'enterrer
-jamais ce terrible nain.
-
-Du jardin où il fumait un cigare, le journaliste vit monsieur de la
-Baudraye pendant le temps que cet insecte mit à traverser la cour; mais
-ce fut assez pour Lousteau: il lui parut évident que le petit homme
-avait voulu détruire toutes les espérances que sa mort pouvait inspirer
-à sa femme. Cette scène si rapide changea beaucoup les dispositions
-de son cœur et de son esprit. En fumant un second cigare, il se mit à
-réfléchir à sa position. La vie en commun qu'il menait avec la baronne
-de La Baudraye lui avait jusqu'à présent coûté tout autant d'argent
-qu'à elle. Pour se servir d'une expression commerciale, les comptes se
-balançaient à la rigueur. Eu égard à son peu de fortune, à la peine
-avec laquelle il gagnait son argent, Lousteau se regardait moralement
-comme le créancier. Assurément, l'heure était favorable pour quitter
-cette femme. Fatigué de jouer depuis environ trois ans une comédie qui
-ne devient jamais une habitude, il déguisait perpétuellement son ennui.
-Ce garçon, habitué à ne rien dissimuler, s'imposait au logis un sourire
-semblable à celui du débiteur devant son créancier. Cette obligation
-lui devenait de jour en jour plus pénible. Jusqu'alors l'intérêt
-immense que présentait l'avenir lui avait donné des forces; mais quand
-il vit le petit La Baudraye partant aussi lestement pour les États-Unis
-que s'il s'agissait d'aller à Rouen par les bateaux à vapeur, il ne
-crut plus à l'avenir. Il rentra du jardin dans le salon élégant où
-Dinah venait de recevoir les adieux de son mari.
-
---Étienne, dit madame de La Baudraye, sais-tu ce que mon seigneur et
-maître vient de me proposer? Dans le cas où il me plairait d'habiter
-Anzy pendant son absence, il a donné ses ordres, et il espère que les
-bons conseils de ma mère me décideront à y revenir avec mes enfants...
-
---Le conseil est excellent, répondit sèchement Lousteau qui connaissait
-assez Dinah pour savoir la réponse passionnée qu'elle mendiait
-d'ailleurs par un regard.
-
-Ce ton, l'accent, le regard indifférent, tout frappa si durement cette
-femme qui vivait uniquement par son amour, qu'elle laissa couler de
-ses yeux le long de ses joues deux grosses larmes sans répondre, et
-Lousteau ne s'en aperçut qu'au moment où elle prit son mouchoir pour
-essuyer ces deux perles de douleur.
-
---Qu'as-tu, Didine? reprit-il atteint au cœur par cette vivacité de
-sensitive.
-
---Au moment où je m'applaudissais d'avoir conquis à jamais notre
-liberté, dit-elle,--au prix de ma fortune!--en vendant--ce qu'une
-mère a de plus précieux--ses enfants!...--car il me les prend à l'âge
-de six ans--et, pour les voir, il faudra retourner à Sancerre!--un
-supplice!--ah! mon Dieu! qu'ai-je fait!
-
-Lousteau se mit aux genoux de Dinah et lui baisa les mains en lui
-prodiguant ses plus caressantes chatteries.
-
---Tu ne me comprends pas, dit-il. Je me juge, et ne vaux pas tous ces
-sacrifices, mon cher ange. Je suis, littérairement parlant, un homme
-très-secondaire. Le jour où je ne pourrai plus faire la parade au bas
-d'un journal, les entrepreneurs de feuilles publiques me laisseront là,
-comme une vieille pantoufle qu'on jette au coin de la borne. Penses-y?
-nous autres danseurs de corde, nous n'avons pas de pension de retraite!
-Il se trouverait trop de gens de talent à pensionner, si l'État entrait
-dans cette voie de bienfaisance! J'ai quarante-deux ans, je suis devenu
-paresseux comme une marmotte. Je le sens: mon amour (il lui baisa bien
-tendrement la main) ne peut que te devenir funeste. J'ai vécu, tu le
-sais, à vingt-deux ans avec Florine; mais ce qui s'excuse au jeune âge,
-ce qui semble alors joli, charmant, est déshonorant à quarante ans.
-Jusqu'à présent, nous avons partagé le fardeau de notre existence, elle
-n'est pas belle depuis dix-huit mois. Par dévouement pour moi, tu vas
-mise tout en noir, ce qui ne me fait pas honneur...
-
-Dinah fit un de ces magnifiques mouvements d'épaule qui valent tous les
-discours du monde...
-
---Oui, dit Étienne en continuant, je le sais, tu sacrifies tout à mes
-goûts, même ta beauté. Et moi, le cœur usé dans les luttes, l'âme
-pleine de pressentiments mauvais sur mon avenir, je ne récompense pas
-ton suave amour par un amour égal. Nous avons été très-heureux, sans
-nuages, pendant long-temps... Eh! bien, je ne veux pas voir mal finir
-un si beau poème, ai-je tort?...
-
-Madame de La Baudraye aimait tant Étienne, que cette sagesse digne de
-monsieur de Clagny lui fit plaisir, et sécha ses larmes.
-
---Il m'aime donc pour moi! se dit-elle en le regardant avec un sourire
-dans les yeux.
-
-Après ces quatre années d'intimité, l'amour de cette femme avait fini
-par réunir toutes les nuances découvertes par notre esprit d'analyse et
-que la société moderne a créées; un des hommes les plus remarquables
-de ce temps, dont la perte récente afflige encore les lettres,
-Beyle (Stendhal) les a, le premier, parfaitement caractérisées.
-Lousteau produisait sur Dinah cette vive commotion, explicable par le
-magnétisme, qui met en désarroi les forces de l'âme, de l'esprit et
-du corps, qui détruit tout principe de résistance chez les femmes. Un
-regard de Lousteau, sa main posée sur celle de Dinah la rendaient tout
-obéissance. Une parole douce, un sourire de cet homme fleurissaient
-l'âme de cette pauvre femme, émue ou attristée par la caresse ou par
-la froideur de ses yeux. Lorsqu'elle lui donnait le bras en marchant à
-son pas, dans la rue ou sur le boulevard, elle était si bien fondue en
-lui qu'elle perdait la conscience de son _moi_. Charmée par l'esprit,
-magnétisée par les manières de ce garçon, elle ne voyait que de légers
-défauts dans ses vices. Elle aimait les bouffées de cigare que le vent
-lui apportait du jardin dans la chambre, elle allait les respirer,
-elle n'en faisait pas une grimace, elle se cachait pour en jouir. Elle
-haïssait le libraire ou le directeur du journal qui refusait à Lousteau
-de l'argent en objectant l'énormité des avances déjà faites. Elle
-allait jusqu'à comprendre que ce bohémien écrivît une nouvelle dont le
-prix était à recevoir, au lieu de la donner en paiement de l'argent
-reçu. Tel est sans doute le véritable amour, il comprend toutes
-les manières d'aimer: amour de cœur, amour de tête, amour-passion,
-amour-caprice, amour-goût, selon les définitions de Beyle. Didine
-aimait tant, qu'en certains moments où son sens critique, si juste,
-si continuellement exercé depuis son séjour à Paris, lui faisait voir
-clair dans l'âme de Lousteau, la sensation l'emportait sur la raison,
-et lui suggérait des excuses.
-
---Et moi, lui répondit-elle, que suis-je? une femme qui s'est mise
-en dehors du monde. Quand je manque à l'honneur des femmes, pourquoi
-ne me sacrifierais-tu pas un peu de l'honneur des hommes? Est-ce que
-nous ne vivons pas en dehors des conventions sociales? Pourquoi ne
-pas accepter de moi ce que Nathan accepte de Florine? nous compterons
-quand nous nous quitterons, et... tu sais!... la mort seule nous
-séparera. Ton honneur, Étienne, c'est ma félicité; comme le mien est ma
-constance et ton bonheur. Si je ne te rends pas heureux, tout est dit.
-Si je te donne une peine, condamne-moi. Nos dettes sont payées, nous
-avons dix mille francs de rentes, et nous gagnerons bien, à nous deux,
-huit mille francs par an... _Je ferai du théâtre!_ Avec quinze cents
-francs par mois, ne serons-nous pas aussi riches que les Rostchild?
-Sois tranquille. Maintenant j'aurai des toilettes délicieuses, je te
-donnerai tous les jours des plaisirs de vanité comme le jour de la
-première représentation de Nathan...
-
---Et ta mère qui va tous les jours à la messe, qui veut t'amener un
-prêtre et te faire renoncer à ton genre de vie.
-
---Chacun son vice. Tu fumes, elle me prêche, pauvre femme! mais elle
-a soin des enfants, elle les mène promener, elle est d'un dévouement
-absolu, elle m'idolâtre; veux-tu l'empêcher de pleurer?...
-
---Que dira-t-on de moi?...
-
---Mais nous ne vivons pas pour le monde! s'écria-t-elle en relevant
-Étienne et le faisant asseoir près d'elle. D'ailleurs, nous serons un
-jour mariés... nous avons pour nous les chances de mer...
-
---Je n'y pensais pas, s'écria naïvement Lousteau qui se dit en
-lui-même: Il sera toujours temps de rompre au retour du petit La
-Baudraye.
-
-A compter de cette journée, Lousteau vécut luxueusement, Dinah pouvait
-lutter, aux premières représentations, avec les femmes les mieux mises
-de Paris. Caressé par ce bonheur intérieur, Lousteau jouait avec ses
-amis, par fatuité, le personnage d'un homme excédé, ennuyé, ruiné par
-madame de La Baudraye.
-
---Oh! combien j'aimerais l'ami qui me délivrerait de Dinah! Mais
-personne n'y réussirait! disait-il, elle m'aime à se jeter par la
-fenêtre si je le lui disais.
-
-Le drôle se faisait plaindre, il prenait des précautions contre la
-jalousie de Dinah, quand il acceptait une partie. Enfin il commettait
-des infidélités sans vergogne. Quand monsieur de Clagny, vraiment
-désespéré de voir Dinah dans une situation si déshonorante, quand elle
-pouvait être si riche, si haut placée et au moment où ses primitives
-ambitions allaient être accomplies, arriva lui dire:--On vous trompe!
-Elle répondit:--Je le sais!
-
-Le magistrat resta stupide. Il retrouva la parole pour faire une
-observation.
-
---M'aimez-vous encore? lui demanda madame de La Baudraye en
-l'interrompant au premier mot.
-
---A me perdre pour vous... s'écria-t-il en se dressant sur ses pieds.
-
-Les yeux de ce pauvre homme devinrent comme des torches, il trembla
-comme une feuille, il sentit son larynx immobile, ses cheveux frémirent
-dans leurs racines, il crut au bonheur d'être pris par son idole comme
-un vengeur, et ce pis-aller le rendit presque fou de joie.
-
---De quoi vous étonnez-vous? lui dit-elle en le faisant rasseoir, voilà
-comment je l'aime.
-
-Le magistrat comprit alors cet argument _ad hominem_! Et il eut des
-larmes dans les yeux, lui qui venait de faire condamner un homme à
-mort! La satiété de Lousteau, cet horrible dénoûment du concubinage,
-s'était trahie en mille petites choses qui sont comme des grains de
-sable jetés aux vitres du pavillon magique où l'on rêve quand on aime.
-Ces grains de sable, qui deviennent des cailloux, Dinah ne les avait
-vus que quand ils avaient eu la grosseur d'une pierre. Madame de La
-Baudraye avait fini par bien juger Lousteau.
-
---C'est, disait-elle à sa mère, un poète sans aucune défense contre
-le malheur, lâche par paresse et non par défaut de cœur, un peu trop
-complaisant à la volupté; enfin, c'est un chat qu'on ne peut pas haïr.
-Que deviendrait-il sans moi? J'ai empêché son mariage, il n'a plus
-d'avenir. Son talent périrait dans la misère.
-
---Oh! ma Dinah! s'écria madame Piédefer, dans quel enfer vis-tu?...
-Quel est le sentiment qui te donnera les forces de persister...
-
---Je serai sa mère! avait-elle dit.
-
-Il est des positions horribles où l'on ne prend de parti qu'au moment
-où nos amis s'aperçoivent de notre déshonneur. On transige avec
-soi-même, tant qu'on échappe à un censeur qui vient faire le Procureur
-du Roi. Monsieur de Clagny, maladroit comme un _patito_, venait de se
-faire le bourreau de Dinah!
-
---Je serai, pour conserver mon amour, ce que madame de Pompadour fut
-pour garder le pouvoir, se dit-elle quand monsieur de Clagny fut parti.
-
-Cette parole dit assez que son amour devenait lourd à porter, et qu'il
-allait être un travail au lieu d'être un plaisir.
-
-Le nouveau rôle adopté par Dinah était horriblement douloureux, mais
-Lousteau ne le rendit pas facile à jouer. En sa qualité de bon enfant,
-quand il voulait sortir après dîner, il jouait de petites scènes
-d'amitié ravissantes, il disait à Dinah des mots vraiment pleins de
-tendresse, il prenait son compagnon par la chaîne, et quand il l'en
-avait meurtrie dans les meurtrissures, le royal ingrat disait:--T'ai-je
-fait mal?
-
-Ces menteuses caresses, ces déguisements eurent quelquefois des suites
-déshonorantes pour Dinah qui croyait à des retours de tendresse. Hélas!
-la mère cédait avec une honteuse facilité la place à Didine. Elle se
-sentit comme un jouet entre les mains de cet homme, et elle finit par
-se dire:--Eh! bien, je veux être son jouet! en y trouvant des plaisirs
-aigus, des jouissances de damné.
-
-Quand cette femme d'un esprit si viril, se jeta par la pensée dans
-la solitude, elle sentit son courage défaillir. Elle préféra les
-supplices prévus, inévitables de cette intimité féroce, à la privation
-de jouissances d'autant plus exquises qu'elles naissaient au milieu
-de remords, de luttes épouvantables avec elle-même, de _non_ qui se
-changeaient en _oui_! Ce fut à tout moment la goutte d'eau saumâtre
-trouvée dans le désert, bue avec plus de délices que le voyageur
-n'en goûte à savourer les meilleurs vins à la table d'un prince.
-Quand Dinah se disait à minuit:--Rentrera-t-il, ne rentrera-t-il
-pas? elle ne renaissait qu'au bruit connu des bottes d'Étienne, elle
-reconnaissait sa manière de sonner. Souvent elle essayait des voluptés
-comme d'un frein, elle se plaisait à lutter avec ses rivales, à ne
-leur rien laisser dans ce cœur rassasié. Combien de fois joua-t-elle
-la tragédie du Dernier Jour d'un Condamné, se disant:--Demain, nous
-nous quitterons! Et combien de fois un mot, un regard, une caresse
-empreinte de naïveté la fit-elle retomber dans l'amour? Ce fut souvent
-terrible! elle tourna plus d'une fois autour du suicide en tournant
-autour de ce gazon parisien d'où s'élevaient des fleurs pâles!... Elle
-n'avait pas, enfin, épuisé l'immense trésor de dévouement et d'amour
-que les femmes aimantes ont dans le cœur. Adolphe était sa Bible, elle
-l'étudiait; car, par-dessus toutes choses, elle ne voulait pas être
-Ellénore. Elle évita les larmes, se garda de toutes les amertumes si
-savamment décrites par le critique auquel on doit l'analyse de cette
-œuvre poignante, et dont la glose paraissait à Dinah presque supérieure
-au livre. Aussi relisait-elle souvent le magnifique article du seul
-critique qu'ait eu la Revue des Deux-Mondes, et qui se trouve en tête
-de la nouvelle édition d'Adolphe.
-
---«Non, se disait-elle en en répétant les fatales paroles, non,
-je ne donnerai pas à mes prières la forme du commandement, je ne
-m'empresserai pas aux larmes comme à une vengeance, je ne jugerai pas
-les actions que j'approuvais autrefois sans contrôle, je n'attacherai
-point un œil curieux à ses pas; s'il s'échappe, au retour il ne
-trouvera pas une bouche impérieuse, dont le baiser soit un ordre sans
-réplique. Non! mon silence ne sera pas une plainte, et ma parole ne
-sera pas une querelle!...» Je ne serai pas vulgaire, se disait-elle en
-posant sur sa table le petit volume jaune qui déjà lui avait valu ce
-mot de Lousteau:--Tiens? tu lis Adolphe!... N'eussé-je qu'un jour où il
-reconnaîtra ma valeur et où il se dira: Jamais la victime n'a crié! ce
-serait assez! D'ailleurs, les autres n'auront que des moments, et moi
-j'aurai toute sa vie!
-
-En se croyant autorisé par la conduite de sa femme à la punir au
-tribunal domestique, monsieur de La Baudraye eut la délicatesse de
-la voler pour achever sa grande entreprise de la mise en culture des
-douze cents hectares de brandes, à laquelle, depuis 1836, il consacrait
-ses revenus en vivant comme un rat. Il manipula si bien les valeurs
-laissées par monsieur Silas Piédefer, qu'il put réduire la liquidation
-authentique à huit cent mille francs, tout en en rapportant douze cent
-mille. Il n'annonça point son retour à sa femme; mais, pendant qu'elle
-souffrait des maux inouïs, il bâtissait des fermes, il creusait des
-fossés, il plantait des arbres, il se livrait à des défrichements
-audacieux qui le firent regarder comme un des agronomes les plus
-distingués du Berry. Les quatre cent mille francs, pris à sa femme,
-passèrent en trois ans à cette opération, et la terre d'Anzy dut,
-dans un temps donné, rapporter soixante-douze mille francs de rentes,
-nets d'impôts. Quant aux huit cent mille francs, il en fit emploi en
-quatre et demi pour cent, à quatre-vingts francs, grâce à la crise
-financière due au Ministère dit du Premier Mars. En procurant ainsi
-quarante-huit mille francs de rentes à sa femme, il se regarda comme
-quitte envers elle. Ne pouvait-il pas lui représenter les douze cent
-mille francs le jour où le quatre et demi dépasserait cent francs. Son
-importance ne fut plus primée à Sancerre que par celle du plus riche
-propriétaire foncier de France dont il se faisait le rival. Il se
-voyait cent quarante mille francs de rente, dont quatre-vingt-dix en
-fonds de terres formant son majorat. Après avoir calculé qu'à part ses
-revenus, il payait dix mille francs d'impôts, trois mille francs de
-frais, dix mille francs à sa femme et douze cents à sa belle-mère, il
-disait en pleine Société Littéraire:--On prétend que je suis un avare,
-que je ne dépense rien, ma dépense monte encore à vingt-six mille cinq
-cents francs par an. Et je vais avoir à payer l'éducation de mes deux
-enfants! ça ne fait peut-être pas plaisir aux Milaud de Nevers, mais la
-seconde maison de La Baudraye aura peut-être une aussi belle carrière
-que la première. J'irai vraisemblablement à Paris, solliciter du Roi
-des Français le titre de comte (monsieur Roy est comte), cela fera
-plaisir à ma femme d'être appelée madame la comtesse.
-
-Cela fut dit d'un si beau sang-froid, que personne n'osa se moquer
-de ce petit homme. Le Président Boirouge seul lui répondit:--A votre
-place, je ne me croirais heureux que si j'avais une fille...
-
---Mais, dit le baron, j'irai bientôt à Paris...
-
-Au commencement de l'année 1841, madame de La Baudraye, en se sentant
-toujours prise comme pis-aller, en était revenue à s'immoler au
-bien-être de Lousteau: elle avait repris les vêtements noirs; mais
-elle arborait cette fois un deuil, car ses plaisirs se changeaient
-en remords. Elle avait trop souvent honte d'elle-même pour ne pas
-sentir parfois la pesanteur de sa chaîne, et sa mère la surprit en
-ces moments de réflexion profonde où la vision de l'avenir plonge les
-malheureux dans une sorte de torpeur. Madame Piédefer, conseillée
-par son confesseur, épiait le moment de lassitude que ce prêtre lui
-prédisait devoir arriver, et sa voix plaidait alors pour les enfants.
-Elle se contentait de demander une séparation de domicile sans exiger
-une séparation de cœur.
-
-Dans la nature, ces sortes de situations violentes ne se terminent pas,
-comme dans les livres, par la mort ou par des catastrophes habilement
-arrangées; elles finissent beaucoup moins poétiquement par le dégoût,
-par la flétrissure de toutes les fleurs de l'âme, par la vulgarité des
-habitudes, mais très-souvent aussi par une autre passion qui dépouille
-une femme de cet intérêt dont on les entoure traditionnellement. Or,
-quand le bon sens, la loi des convenances sociales, l'intérêt de
-famille, tous les éléments de ce qu'on appelait la morale publique
-sous la Restauration, en haine du mot Religion catholique, fut appuyé
-par le sentiment de blessures un peu trop vives; quand la lassitude
-du dévouement arriva presque à la défaillance, et que, dans cette
-situation, un coup par trop violent, une de ces lâchetés que les
-hommes ne laissent voir qu'à des femmes dont ils se croient toujours
-maîtres, met le comble au dégoût, au désenchantement, l'heure est
-arrivée pour l'ami qui poursuit la guérison. Madame Piédefer eut donc
-peu de chose à faire pour détacher la taie aux yeux de sa fille. Elle
-envoya chercher l'Avocat-Général. Monsieur de Clagny acheva l'œuvre en
-affirmant à madame de La Baudraye que, si elle renonçait à vivre avec
-Étienne, son mari lui laisserait ses enfants, lui permettrait d'habiter
-Paris et lui rendrait la disposition de _ses propres_.
-
---Quelle existence! dit-il. En usant de précautions, avec l'aide de
-personnes pieuses et charitables, vous pourriez avoir un salon et
-reconquérir une position. Paris n'est pas Sancerre!
-
-Dinah s'en remit à monsieur de Clagny du soin de négocier une
-réconciliation avec le petit vieillard. Monsieur de La Baudraye avait
-bien vendu ses vins, il avait vendu des laines, il avait abattu des
-réserves, et il était venu, sans rien dire à sa femme, à Paris y placer
-deux cent mille francs en achetant, rue de l'Arcade, un charmant
-hôtel provenant de la liquidation d'une grande fortune aristocratique
-compromise. Membre du Conseil-Général de son département depuis
-1826 et payant dix mille francs de contributions, il se trouvait
-doublement dans les conditions exigées par la nouvelle loi sur la
-pairie. Quelque temps avant l'élection générale de 1842, il déclara
-sa candidature au cas où il ne serait pas fait pair de France. Il
-demandait également à être revêtu du titre de comte et promu commandeur
-de la Légion-d'Honneur. En matière d'élections, tout ce qui pouvait
-consolider les nominations dynastiques était juste; or, dans le cas
-où monsieur de La Baudraye serait acquis au gouvernement, Sancerre
-devenait plus que jamais le bourg pourri de la Doctrine. Monsieur
-de Clagny, dont les talents et la modestie étaient de plus en plus
-appréciés, appuya monsieur de La Baudraye; il montra dans l'élévation
-de ce courageux agronome des garanties à donner aux intérêts
-matériels. Monsieur de La Baudraye, une fois nommé comte, pair de
-France et commandeur de la Légion-d'Honneur, eut la vanité de se faire
-représenter par une femme et par une maison bien tenue, il voulait,
-dit-il, jouir de la vie. Il pria sa femme, par une lettre que dicta
-l'Avocat-Général, d'habiter son hôtel, de le meubler, d'y déployer
-ce goût dont tant de preuves le charmaient, dit-il, dans son château
-d'Anzy. Le nouveau comte fit observer à sa femme que l'éducation de
-leurs fils exigeait qu'elle restât à Paris, tandis que leurs intérêts
-territoriaux l'obligeaient à ne pas quitter Sancerre. Le complaisant
-mari chargeait donc monsieur de Clagny de remettre à madame la comtesse
-soixante mille francs pour l'arrangement intérieur de l'hôtel de La
-Baudraye en recommandant d'incruster une plaque de marbre au-dessus de
-la porte cochère avec cette inscription: _Hôtel de La Baudraye_. Puis,
-tout en rendant compte à sa femme des résultats de la liquidation Silas
-Piédefer, monsieur de La Baudraye annonçait le placement en quatre et
-demi pour cent des huit cent mille francs recueillis à New-York, et
-lui allouait cette inscription pour ses dépenses, y compris celles
-de l'éducation des enfants. Quasi forcé de venir à Paris pendant une
-partie de la session à la Chambre des Pairs, il recommandait alors à sa
-femme de lui réserver un petit appartement dans un entresol au-dessus
-des communs.
-
---Ah! çà, mais il devient jeune, il devient gentilhomme, il devient
-magnifique, que va-t-il encore devenir? c'est à faire trembler, dit
-madame de La Baudraye.
-
---Il satisfait tous les désirs que vous formiez à vingt ans!...
-répondit le magistrat.
-
-La comparaison de sa destinée à venir avec sa destinée actuelle
-n'était pas soutenable pour Dinah. La veille encore, Anna de Fontaine
-avait tourné la tête pour ne pas voir son amie de cœur du pensionnat
-Chamarolles.
-
-Dinah se dit:--Je suis comtesse, j'aurai sur ma voiture le manteau bleu
-de la pairie, et dans mon salon les sommités de la politique et de la
-littérature... je la regarderai, moi!...
-
-Cette petite jouissance pesa de tout son poids au moment de la
-conversion.
-
-Un beau jour, en mai 1842, madame de La Baudraye paya toutes les
-dettes de son ménage, et laissa mille écus sur la liasse de tous les
-comptes acquittés. Après avoir envoyé sa mère et ses enfants à l'hôtel
-La Baudraye, elle attendit Lousteau tout habillée, comme pour sortir.
-Quand l'ex-roi de son cœur rentra pour dîner, elle lui dit:--J'ai
-renversé la marmite, mon ami. Madame de La Baudraye vous donne à dîner
-au Rocher de Cancale. Venez?
-
-Elle entraîna Lousteau stupéfait du petit air dégagé que prenait cette
-femme, encore asservie le matin à ses moindres caprices, car elle
-aussi! avait joué la comédie depuis deux mois.
-
---Madame de La Baudraye est ficelée comme pour une _première_, dit-il
-en se servant de l'abréviation par laquelle on désigne en argot de
-journal une première représentation. Et pourquoi pas, Dinah?
-
---N'oubliez pas le respect que vous devez à madame de La Baudraye, dit
-gravement Dinah. Je ne sais plus ce que signifie ce mot _ficelée_...
-
---Comment Didine? fit-il en la prenant par la taille.
-
---Il n'y a plus de Didine, vous l'avez tuée, mon ami, répondit-elle en
-se dégageant. Et je vous donne la première représentation de madame la
-comtesse de La Baudraye...
-
---C'est donc vrai, notre insecte est pair de France?
-
---La nomination sera ce soir dans le Moniteur, m'a dit monsieur de
-Clagny qui lui-même passe à la Cour de Cassation.
-
---Au fait, dit le journaliste, l'entomologie sociale devait être
-représentée à la Chambre...
-
---Mon ami, nous nous séparons pour toujours, dit madame de La Baudraye
-en comprimant le tremblement de sa voix. J'ai congédié les deux
-domestiques. En rentrant, vous trouverez votre ménage en règle et sans
-dettes. J'aurai toujours pour vous, mais secrètement, le cœur d'une
-mère. Quittons-nous tranquillement, sans bruit, en gens comme il faut.
-Avez-vous un reproche à me faire sur ma conduite pendant ces six années?
-
---Aucun, si ce n'est d'avoir brisé ma vie et détruit mon avenir, dit-il
-d'un ton sec. Vous avez beaucoup lu le livre de Benjamin Constant, et
-vous avez même étudié l'article de Gustave Planche; mais vous ne l'avez
-lu qu'avec des yeux de femme. Quoique vous ayez une de ces belles
-intelligences qui ferait la fortune d'un poète, vous n'avez pas osé
-vous mettre au point de vue des hommes. Ce livre, ma chère, a les deux
-sexes. Vous savez?... Nous avons établi qu'il y a des livres mâles
-ou femelles, blonds ou noirs... Dans Adolphe, les femmes ne voient
-qu'Ellénore, les jeunes gens y voient Adolphe, les hommes y voient
-Ellénore et Adolphe, les politiques y voient la vie sociale! Vous vous
-êtes dispensée, comme votre critique d'ailleurs, d'entrer dans l'âme
-d'Adolphe. Ce qui tue ce pauvre garçon, ma chère, c'est d'avoir perdu
-son avenir pour une femme; de ne pouvoir rien être de ce qu'il serait
-devenu, ni ambassadeur, ni ministre, ni poète, ni riche. Il a donné six
-ans de son énergie, du moment de la vie où l'homme peut accepter les
-rudesses d'un apprentissage quelconque, à une jupe qu'il a devancée
-dans la carrière de l'ingratitude, car une femme qui a pu quitter son
-premier amant devait tôt ou tard laisser le second. Adolphe est un
-Allemand blondasse qui ne se sent pas la force de tromper Ellénore.
-Il est des Adolphe qui font grâce à leur Ellénore des querelles
-déshonorantes, des plaintes, et qui se disent: Je ne parlerai pas de
-ce que j'ai perdu! je ne montrerai pas toujours à l'Égoïsme que j'ai
-couronné mon poing coupé comme fait le Ramorny de la Jolie Fille de
-Perth; mais ceux-là, ma chère, on les quitte... Adolphe est un fils de
-bonne maison, un cœur aristocrate qui veut rentrer dans la voie des
-honneurs, des places, et rattraper sa dot sociale, sa considération
-compromise. Vous jouez en ce moment à la fois les deux personnages.
-Vous ressentez la douleur que cause une position perdue, et vous vous
-croyez en droit d'abandonner un pauvre amant qui a eu le malheur de
-vous croire assez supérieure pour admettre que si chez l'homme le cœur
-doit être constant, le sexe peut se laisser aller à des caprices...
-
---Et croyez-vous que je ne serai pas occupée de vous rendre ce que je
-vous ai fait perdre? Soyez tranquille, répondit madame de La Baudraye
-foudroyée par cette sortie, votre Ellénore ne meurt pas, et si Dieu lui
-prête vie, si vous changez de conduite, si vous renoncez aux lorettes
-et aux actrices, nous vous trouverons mieux qu'une Félicie Cardot.
-
-Chacun des deux amants devint maussade: Lousteau jouait la tristesse,
-il voulait paraître sec et froid; tandis que Dinah, vraiment triste,
-écoutait les reproches de son cœur.
-
---Pourquoi, dit Lousteau, ne pas finir comme nous aurions dû commencer,
-cacher à tous les yeux notre amour, et nous voir secrètement?
-
---Jamais! dit la nouvelle comtesse en prenant un air glacial. Ne
-devinez-vous pas que nous sommes, après tout, des êtres finis. Nos
-sentiments nous paraissent infinis à cause du pressentiment que nous
-avons du ciel; mais ils ont ici-bas pour limites les forces de notre
-organisation. Il est des natures molles et lâches qui peuvent recevoir
-un nombre infini de blessures et persister; mais il en est de plus
-fortement trempées qui finissent par se briser sous les coups. Vous
-m'avez...
-
---Oh! assez, dit-il, _ne faisons plus de copie_!... Votre article me
-semble inutile, car vous pouvez vous justifier par un seul mot: _Je
-n'aime plus_!...
-
---Ah! c'est moi qui n'aime plus!... s'écria-t-elle étourdie.
-
---Certainement. Vous avez calculé que je vous causais plus de chagrins,
-plus d'ennuis que de plaisirs, et vous quittez votre associé...
-
---Je le quitte!... s'écria-t-elle en levant les deux mains.
-
---Ne venez-vous pas de dire: _Jamais_!...
-
---Eh! bien, oui, _jamais_, reprit-elle avec force.
-
-Ce dernier jamais, dicté par la peur de retomber sous la domination de
-Lousteau, fut interprété par lui comme la fin de son pouvoir, du moment
-où Dinah restait insensible à ses méprisants sarcasmes. Le journaliste
-ne put retenir une larme: il perdait une affection sincère, illimitée.
-Il avait trouvé dans Dinah la plus douce Lavallière, la plus agréable
-Pompadour qu'un égoïste qui n'est pas roi pouvait désirer; et, comme
-l'enfant qui s'aperçoit qu'à force de tracasser son hanneton, il l'a
-tué, Lousteau pleurait.
-
-Madame de La Baudraye s'élança hors de la petite salle où elle dînait,
-paya le dîner et se sauva rue de l'Arcade en se grondant et se trouvant
-féroce.
-
-Dinah passa tout un trimestre à faire de son hôtel un modèle du
-comfortable. Elle se métamorphosa elle-même. Cette double métamorphose
-coûta trente mille francs au delà des prévisions du jeune pair de
-France.
-
-Le fatal événement qui fit perdre à la famille d'Orléans son héritier
-présomptif ayant nécessité la réunion des Chambres en août 1842, le
-petit La Baudraye vint présenter ses titres à la noble Chambre plus tôt
-qu'il ne le croyait. Il fut si content des œuvres de sa femme qu'il
-donna les trente mille francs. En revenant du Luxembourg, où, selon
-les usages, il fut présenté par deux pairs, le baron de Nucingen et
-le marquis de Montriveau, le nouveau comte rencontra le vieux duc de
-Chaulieu, l'un de ses anciens créanciers, à pied, un parapluie à la
-main; tandis qu'il se trouvait campé dans une petite voiture basse sur
-les panneaux de laquelle brillait son écusson et où se lisait: _Deo
-sic patet fides et hominibus_. Cette comparaison mit dans son cœur une
-dose de ce baume dont se grise la Bourgeoisie depuis 1830. Madame La
-Baudraye fut effrayée en revoyant alors son mari mieux qu'il n'était
-le jour de son mariage. En proie à une joie superlative, l'avorton
-triomphait à soixante-quatre ans de la vie qu'on lui déniait, de la
-famille que le beau Milaud de Nevers lui interdisait d'avoir, de sa
-femme qui recevait chez elle à dîner monsieur et madame de Clagny, le
-curé de l'Assomption et ses deux introducteurs à la Chambre. Il caressa
-ses enfants avec une fatuité charmante. La beauté du service de table
-eut son approbation.
-
---Voilà les toisons du Berry, dit-il en montrant à monsieur de Nucingen
-les cloches surmontées de sa nouvelle couronne, elles sont d'argent!
-
-Quoique dévorée d'une profonde mélancolie contenue avec la puissance
-d'une femme devenue vraiment supérieure, Dinah fut charmante,
-spirituelle, et surtout parut rajeunie dans son deuil de cœur.
-
---L'on dirait, s'écria le petit La Baudraye en montrant sa femme à
-monsieur de Nucingen, que la comtesse a moins de trente ans!
-
---Ah! _matame aid eine fame te drende ansse?_ reprit le baron qui se
-servait des plaisanteries consacrées en y voyant une sorte de monnaie
-pour la conversation.
-
---Dans toute la force du terme, répondit la comtesse, car j'en ai
-trente-cinq, et j'espère bien avoir une petite passion au cœur...
-
---Oui, ma femme m'a ruinée en potiches, en chinoiseries...
-
---Madame a eu ce goût-là de bonne heure, dit le marquis de Montriveau
-en souriant.
-
---Oui, reprit le petit La Baudraye en regardant froidement le marquis
-de Montriveau qu'il avait connu à Bourges, vous savez qu'elle a ramassé
-en 25, 26 et 27 pour plus d'un million de curiosités qui font d'Anzy un
-musée...
-
---Quel aplomb! pensa monsieur de Clagny en trouvant ce petit avare de
-province à la hauteur de sa nouvelle position.
-
-Les avares ont des économies de tout genre à dépenser. Le lendemain du
-vote de la loi de régence par la Chambre, le petit pair de France alla
-faire ses vendanges à Sancerre et reprit ses habitudes. Pendant l'hiver
-de 1842 à 1843, la comtesse de La Baudraye, aidée par l'Avocat-Général
-à la Cour de Cassation, essaya de se faire une société. Naturellement
-elle prit un jour, elle distingua parmi les célébrités, elle ne voulut
-voir que des gens sérieux et d'un âge mûr. Elle essaya de se distraire
-en allant aux Italiens et à l'Opéra. Deux fois par semaine, elle y
-menait sa mère et madame de Clagny, que le magistrat força de voir
-madame de La Baudraye. Mais, malgré son esprit, ses façons aimables,
-malgré ses airs de femme à la mode, elle n'était heureuse que par ses
-enfants sur lesquels elle reporta toutes ses tendresses trompées.
-L'admirable monsieur de Clagny recrutait des femmes pour la société de
-la comtesse et il y parvenait! Mais il réussissait beaucoup plus auprès
-des femmes pieuses qu'auprès des femmes du monde.
-
---Elles l'ennuient! se disait-il avec terreur en contemplant son idole
-mûrie par le malheur, pâlie par les remords, et alors dans tout l'éclat
-d'une beauté reconquise et par sa vie luxueuse et par sa maternité.
-
-Le dévoué magistrat, soutenu dans son œuvre par la mère et par le
-curé de la paroisse, était admirable en expédients. Il servait chaque
-mercredi quelque célébrité d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie ou de
-Prusse à sa chère comtesse; il la donnait pour une femme _hors ligne_ à
-des gens auxquels elle ne disait pas deux mots; mais qu'elle écoutait
-avec une si profonde attention qu'ils s'en allaient convaincus de sa
-supériorité. Dinah vainquit à Paris par le silence, comme à Sancerre
-par sa loquacité. De temps en temps, une épigramme sur les choses ou
-quelque observation sur les ridicules révélait une femme habituée
-à manier les idées, et qui quatre ans auparavant avait rajeuni le
-feuilleton de Lousteau. Cette époque fut pour la passion du pauvre
-magistrat comme cette saison nommée l'été de la Saint-Martin dans les
-années sans soleil. Il se fit plus vieillard qu'il ne l'était pour
-avoir le droit d'être l'ami de Dinah sans lui faire tort; mais comme
-s'il eût été jeune, beau, compromettant, il se mettait à distance en
-homme qui devait cacher son bonheur. Il essayait de couvrir du plus
-profond secret ses petits soins, ses légers cadeaux que Dinah montrait
-au grand jour. Il tâchait de donner des significations dangereuses à
-ses moindres obéissances.
-
---Il joue à la passion, disait la comtesse en riant.
-
-Elle se moquait de monsieur de Clagny devant lui, et le magistrat se
-disait:--Elle s'occupe de moi!
-
---Je fais une si grande impression à ce pauvre homme, disait-elle en
-riant à sa mère, que si je lui disais oui, je crois qu'il dirait non.
-
-Un soir monsieur de Clagny ramenait en compagnie de sa femme sa chère
-comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la
-première représentation de _la Main droite et la Main gauche_, le
-premier drame de Léon Gozlan.
-
---A quoi pensez-vous? demanda le magistrat effrayé de la mélancolie de
-son idole.
-
-La persistance de la tristesse cachée mais profonde qui dévorait la
-comtesse était un mal dangereux que l'Avocat-Général ne savait pas
-combattre, car le véritable amour est souvent maladroit, surtout
-quand il n'est pas partagé. Le véritable amour emprunte sa forme au
-caractère. Or, le digne magistrat aimait à la manière d'Alceste, quand
-madame de La Baudraye voulait être aimée à la manière de Philinte.
-Les lâchetés de l'amour s'accommodent fort peu de la loyauté du
-Misanthrope. Aussi Dinah se gardait-elle bien d'ouvrir son cœur à son
-_Patito_. Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne
-fange? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait
-à qui rapporter ses succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les
-souvenirs de ses misères revenaient mêlés au souvenir de voluptés
-dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper
-d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou
-furieuses.
-
-Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la
-main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.
-
---Voulez-vous la main droite ou la main gauche? répondit-elle en
-souriant.
-
---La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et
-de la vérité.
-
---Eh! bien, je l'ai vu, lui répliqua-t-elle en parlant de manière à
-n'être entendue que du magistrat. En l'apercevant triste, profondément
-découragé, je me suis dit: A-t-il des cigares? a-t-il de l'argent?
-
---Eh! si vous voulez la vérité, je vous dirai, s'écria monsieur de
-Clagny, qu'il vit maritalement avec Fanny Beaupré. Vous m'arrachez
-cette confidence!... je ne vous l'aurais jamais appris: vous auriez cru
-peut-être à quelque sentiment peu généreux chez moi.
-
-Madame de La Baudraye donna une poignée de main à l'Avocat-général.
-
---Vous avez pour mari, dit-elle à son chaperon, un des hommes les plus
-rares. Ah! pourquoi...
-
-Et elle se cantonna dans son coin en regardant par les glaces du coupé;
-mais elle supprima le reste de sa phrase que l'Avocat-Général devina:
-Pourquoi Lousteau n'a-t-il pas un peu de la noblesse de cœur de votre
-mari!...
-
-Néanmoins cette nouvelle dissipa la mélancolie de madame de La
-Baudraye, qui se jeta dans la vie des femmes à la mode; elle voulut
-avoir du succès, et elle en obtint; mais elle faisait peu de progrès
-dans le monde des femmes; elle éprouvait des difficultés à s'y
-produire. Au mois de mars, les prêtres amis de madame Piédefer et
-l'Avocat-Général frappèrent un grand coup en faisant nommer madame
-la comtesse de La Baudraye quêteuse pour l'œuvre de bienfaisance
-fondée par madame de Carcado. Enfin elle fut désignée à la cour pour
-recueillir les dons en faveur des victimes du tremblement de terre de
-la Guadeloupe.
-
-La marquise d'Espard, à qui monsieur de Canalis lisait les noms de ces
-dames à l'Opéra, dit en entendant celui de la comtesse:--Je suis depuis
-bien long-temps dans le monde, je ne me rappelle pas quelque chose de
-plus beau que les manœuvres faites pour le sauvetage de l'honneur de
-madame de La Baudraye.
-
-Pendant les jours de printemps, qu'un caprice de notre planète fit
-luire sur Paris dès la première semaine du mois de mars et qui permit
-de voir les Champs-Élysées feuillés et verts à Longchamp, plusieurs
-fois déjà, l'amant de Fanny-Beaupré, dans ses promenades avait aperçu
-madame de La Baudraye sans être vu d'elle. Il fut alors plus d'une fois
-mordu au cœur par un de ces mouvements de jalousie et d'envie assez
-familiers aux gens nés et élevés en province, quand il revoyait son
-ancienne maîtresse, bien posée au fond d'une jolie voiture, bien mise,
-un air rêveur, et ses deux enfants à chaque portière. Il s'apostrophait
-d'autant plus en lui-même qu'il se trouvait aux prises avec la plus
-aiguë de toutes les misères, une misère cachée. Il était, comme toutes
-les natures essentiellement vaniteuses et légères, sujet à ce singulier
-point d'honneur qui consiste à ne pas déchoir aux yeux de son public,
-qui fait commettre des crimes légaux aux hommes de Bourse pour ne pas
-être chassés du temple de l'agiotage, qui donne à certains criminels
-le courage de faire des actes de vertu. Lousteau dînait et déjeunait,
-fumait comme s'il était riche. Il n'eût pas, pour une succession,
-manqué d'acheter les cigares les plus chers, pour lui, comme pour le
-dramaturge ou le prosateur avec lesquels il entrait dans un Débit.
-Le journaliste se promenait en bottes vernies; mais il craignait des
-saisies qui, selon l'expression des huissiers, avaient reçu tous les
-sacrements. Fanny-Beaupré ne possédait plus rien d'engageable, et
-ses appointements étaient frappés d'oppositions! Après avoir épuisé
-le chiffre possible des avances aux Revues, aux journaux et chez les
-libraires, Étienne ne savait plus de quelle encre faire or. Les jeux,
-si maladroitement supprimés, ne pouvaient plus acquitter, comme jadis,
-les lettres de change tirées sur leurs tapis verts par les Misères au
-désespoir. Enfin, le journaliste était arrivé à un tel désespoir, qu'il
-venait d'emprunter au plus pauvre de ses amis, à Bixiou, à qui jamais
-il n'avait rien demandé, cent francs!
-
-Ce qui peinait le plus Lousteau, ce n'était pas de devoir cinq mille
-francs, mais de se voir dépouillé de son élégance, de son mobilier
-acquis par tant de privations, enrichi par madame de La Baudraye. Or,
-le 3 avril, une affiche jaune arrachée par le portier après avoir
-fleuri le mur, avait indiqué la vente d'un beau mobilier pour le samedi
-suivant, jour des ventes par autorité de justice.
-
-Lousteau se promena, fumant des cigares et cherchant des idées; car
-les idées, à Paris, sont dans l'air, elles vous sourient au coin d'une
-rue, elles s'élancent sous une roue de cabriolet avec un jet de boue!
-Le flâneur avait déjà cherché des idées d'articles et des sujets de
-nouvelles pendant tout un mois; mais il n'avait rencontré que des amis
-qui l'entraînaient à dîner, au théâtre, et qui grisaient son chagrin,
-en lui disant que le vin de Champagne l'inspirerait.
-
---Prends garde, lui dit un soir l'atroce Bixiou qui pouvait tout à la
-fois donner cent francs à un camarade et le percer au cœur avec un mot.
-En t'endormant toujours soûl, tu te réveilleras fou.
-
-La veille, le vendredi, le malheureux, malgré son habitude de la
-misère, était affecté comme un condamné à mort. Jadis, il se serait
-dit:--Bah! mon mobilier est vieux, je le renouvellerai. Mais il se
-sentait incapable de recommencer des tours de force littéraires.
-La librairie dévorée par la contrefaçon payait peu. Les journaux
-lésinaient avec les talents éreintés, comme les directeurs de théâtre
-avec les ténors qui baissent d'une note. Et d'aller devant lui, l'œil
-sur la foule sans y rien voir, le cigare à la bouche et les mains dans
-ses goussets, la figure crispée en dedans, un faux sourire sur les
-lèvres. Il vit alors passer madame de La Baudraye en voiture, elle
-prenait le boulevard par la rue de la Chaussée-d'Antin pour se rendre
-au Bois.
-
---Il n'y a plus que cela, se dit-il.
-
-Il rentra chez lui s'y adoniser. Le soir, à sept heures, il vint en
-citadine à la porte de madame de La Baudraye et pria le concierge de
-faire parvenir à la comtesse un mot ainsi conçu:
-
-«_Madame la comtesse veut-elle faire à monsieur Lousteau la grâce de le
-recevoir un instant, et à l'instant._»
-
-Ce mot était cacheté d'un cachet qui, jadis, servait aux deux amants.
-Madame de La Baudraye avait fait graver sur une véritable cornaline
-orientale: _parce que!_ Un grand mot, le mot des femmes, le mot qui
-peut expliquer tout, même la création.
-
-La comtesse venait d'achever sa toilette pour aller à l'Opéra, le
-vendredi était son jour de loge. Elle pâlit en voyant le cachet.
-
---Qu'on attende! dit-elle en mettant le billet dans son corsage.
-
-Elle eut la force de cacher son trouble et pria sa mère de coucher les
-enfants. Elle fit alors dire à Lousteau de venir, et elle le reçut dans
-un boudoir attenant à son grand salon, les portes ouvertes. Elle devait
-aller au bal après le spectacle, elle avait mis une délicieuse robe en
-soie brochée à raies alternativement mates et pleines de fleurs, d'un
-bleu pâle. Ses gants garnis et à glands laissaient voir ses beaux bras
-blancs. Elle étincelait de dentelles, et portait toutes les jolies
-futilités voulues par la mode. Sa coiffure à la Sévigné lui donnait
-un air fin. Un collier de perles ressemblait sur sa poitrine à des
-soufflures sur de la neige.
-
---Qu'avez-vous, monsieur? dit la comtesse en sortant son pied de
-dessous sa robe pour pincer un coussin de velours, je croyais,
-j'espérais être parfaitement oubliée...
-
---Je vous dirais _jamais_, vous ne voudriez pas me croire, dit Lousteau
-qui resta debout et se promena tout en mâchant des fleurs qu'il prenait
-à chaque tour aux jardinières dont les massifs embaumaient le boudoir.
-
-Un moment de silence régna. Madame de La Baudraye, en examinant
-Lousteau, le trouva mis comme pouvait l'être le plus scrupuleux dandy.
-
---Il n'y a que vous au monde qui puissiez me secourir et me tendre une
-perche, car je me noie, et j'ai déjà bu plus d'une gorgée.... dit-il
-en s'arrêtant devant Dinah et paraissant céder à un effort suprême. Si
-vous me voyez, c'est que mes affaires vont bien mal.
-
---Assez! dit-elle, je vous comprends...
-
-Une nouvelle pause se fit entre eux pendant laquelle Lousteau se
-retourna, prit son mouchoir, et eut l'air d'essuyer une larme.
-
---Que vous faut-il, Étienne? reprit-elle d'une voix maternelle.
-Nous sommes en ce moment de vieux camarades, parlez-moi comme vous
-parleriez... à... à Bixiou...
-
---Pour empêcher mon mobilier de sauter demain à l'hôtel des
-Commissaires-Priseurs, dix-huit cents francs! Pour rendre à mes amis,
-autant? trois termes au propriétaire que vous connaissez... Ma tante
-exige cinq cents francs...
-
---Et pour vous, pour vivre...
-
---Oh! j'ai ma plume!...
-
---Elle est à remuer d'une lourdeur qui ne se comprend pas quand on vous
-lit... dit-elle en souriant avec finesse.--Je n'ai pas la somme que
-vous me demandez... Venez demain à huit heures, l'huissier attendra
-bien jusqu'à neuf, surtout si vous l'emmenez pour le payer.
-
-Elle sentit la nécessité de congédier Lousteau qui feignait de ne pas
-avoir la force de la regarder; mais elle éprouvait une compassion à
-délier tous les nœuds gordiens que noue la Société.
-
---Merci! dit-elle en se levant et tendant la main à Lousteau, votre
-confiance me fait un bien!... Oh! il y a long-temps que je ne me suis
-senti tant de joie au cœur...
-
-Lousteau prit la main, l'attira sur son cœur et la pressa tendrement.
-
---Une goutte d'eau dans le désert, et... par la main d'un ange!... Dieu
-fait toujours bien les choses!
-
-Ce fut dit moitié plaisanterie et moitié attendrissement; mais,
-croyez-le bien, ce fut aussi beau, comme jeu de théâtre, que celui
-de Talma dans son fameux rôle de Leicester où tout est en nuances de
-ce genre. Dinah sentit battre le cœur à travers l'épaisseur du drap,
-il battait de plaisir, car le journaliste échappait à l'épervier
-judiciaire; mais il battait aussi d'un désir bien naturel à l'aspect de
-Dinah rajeunie et renouvelée par l'opulence. Madame de La Baudraye, en
-examinant Étienne à la dérobée, aperçut la physionomie en harmonie avec
-toutes les fleurs d'amour qui, pour elle, renaissaient dans ce cœur
-palpitant; elle essaya de plonger ses yeux, une fois, dans les yeux de
-celui qu'elle avait tant aimé, mais un sang tumultueux se précipita
-dans ses veines et lui troubla la tête. Ces deux êtres échangèrent
-alors le même regard rouge qui, sur le quai de Cosne, avait donné
-l'audace à Lousteau de froisser la robe d'organdi. Le drôle attira
-Dinah par la taille, elle se laissa prendre, et les deux joues se
-touchèrent.
-
---Cache-toi, voici ma mère! s'écria Dinah tout effrayée. Et elle courut
-au-devant de madame Piédefer.--Maman, dit-elle (ce mot était pour la
-sévère madame Piédefer une caresse qui ne manquait jamais son effet),
-voulez-vous me faire un grand plaisir, prenez la voiture, allez
-vous-même chez notre banquier monsieur Mongenod, avec le petit mot que
-je vais vous donner. Venez, venez, il s'agit d'une bonne action, venez
-dans ma chambre?
-
-Et elle entraîna sa mère qui semblait vouloir regarder la personne qui
-se trouvait dans le boudoir.
-
-Deux jours après, madame Piédefer était en grande conférence avec
-le curé de la paroisse. Après avoir écouté les lamentations de
-cette vieille mère au désespoir, le curé lui dit gravement:--Toute
-régénération morale qui n'est pas appuyée d'un grand sentiment
-religieux, et poursuivie au sein de l'Église, repose sur des fondements
-de sable... Toutes les pratiques, si minutieuses et si peu comprises
-que le catholicisme ordonne, sont autant de digues nécessaires à
-contenir les tempêtes du mauvais esprit. Obtenez donc de madame votre
-fille qu'elle accomplisse tous ses devoirs religieux et nous la
-sauverons...
-
-Dix jours après cette conférence, l'hôtel de La Baudraye était fermé.
-La comtesse et ses enfants, sa mère, enfin toute sa maison, qu'elle
-avait augmentée d'un précepteur, était partie pour le Sancerrois où
-Dinah voulait passer la belle saison. Elle fut charmante, dit-on, pour
-le comte.
-
- * * * * *
-
- NOTE DE L'AUTEUR.--Page 360, ligne 27, au lieu de Tobie
- Piédefer, lisez Silas Piédefer. On peut pardonner à l'auteur
- de s'être rappelé trop tard que les calvinistes n'admettent
- pas le livre de Tobie dans les Saintes-Écritures.
-
-
-FIN DU SIXIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
-
-
- LES CÉLIBATAIRES: (deuxième histoire) LE CURÉ DE TOURS. 1
-
- LES CÉLIBATAIRES: (troisième histoire) UN MÉNAGE DE
- GARÇON. 63
-
- LES PARISIENS EN PROVINCE: (première histoire)
- L'ILLUSTRE GAUDISSART. 318
-
- LES PARISIENS EN PROVINCE: (deuxième histoire) LA MUSE
- DU DÉPARTEMENT. 355
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
- * * * * *
-
- Corrections.
-
- Les fautes d'impression en début ou en fin de ligne ont été
- tacitement corrigées, ainsi que les erreurs typographiques
- dans les noms Chapeloud, Bridau, Grande-Narette,
- Petite-Narette, Rouget, Gaudissart et Clagny. Également la
- ponctuation a été tacitement corrigée par endroits.
-
- De plus, les corrections suivantes ont été apportées.
-
- Page 2: «wisth» est orthographié ainsi dans l'original (au
- wisth chez madame de Listomère).
- Page 5: «supris» remplacé par «surpris» (Birotteau, surpris de
- plus en plus).
- Page 6: inséré «l» (l'appartement de Chapeloud).
- Page 8: «Brst» remplacé par «Bast» (Bast, le lendemain
- mademoiselle m'a donné).
- Page 11: «soupposer» remplacé par «supposer» (ait pu me
- supposer couché).
- Page 14: «circonscription» remplacé par «circonspection»
- (l'extrême circonspection de ses rapports avec
- mademoiselle Gamard).
- Page 22: «pouiller» remplacé par «pouillé» (le _pouillé_ des
- évêques).
- Page 34: «mot» remplacé par «mots» (ne pourraient pas prononcer
- ces trois mots).
- Page 41: «Allouette» remplacé par «Alouette» (l'emmena
- sur-le-champ à l'Alouette).
- Page 59: «Lu» remplacé par «Lui» (Lui qui, depuis ses
- malheurs, peut à peine marcher).
- Page 62: «vssez» remplacé par «assez» (Les âmes assez vastes).
- Page 66: «intentions» remplacé par «attentions» (ni les
- attentions ni le respect).
- Page 66: «honheur» remplacé par «bonheur» (ne porta point
- bonheur à son oncle).
- Pages 66 et 67: l'orthographe du nom «Roberspierre» est conforme
- à l'original.
- Page 67: «mit» remplacé par «mis» (comme si l'échafaud y eût
- mis l'inexplicable contagion).
- Page 74: «sanglottant» remplacé par «sanglotant» (tout en
- sanglotant).
- Page 77: «fusins» remplacé par «fusains» (le cadet pour des
- fusains).
- Page 77: «sa» remplacé par «se» (Sa passion l'avait amenée à se
- contenter).
- Page 81: «est» remplacé par «es» (Depuis quand es-tu là).
- Page 94: «sonscription» remplacé par «souscription» (cette
- fameuse souscription).
- Page 101: «un» remplacé par «une» (une espèce de poulailler).
- Page 101: «cet» remplacé par «ces» (ces mots magiques).
- Page 109: «frances» remplacé par «francs» (son billet de mille
- francs).
- Page 109: «devinatoire» remplacé par «divinatoire» (mais le sens
- divinatoire).
- Page 121: «serrurrier» remplacé par «serrurier» (un serrurier
- qui demeurait à deux pas).
- Page 121: «fois» remplacé par «foi» (l'insigne mauvaise foi).
- Page 131: «Chargé» remplacé par «Chargée» (Chargée uniquement
- du déjeuner).
- Page 131: «constitutionunel» remplacé par «constitutionnel» (les
- limites du gouvernement constitutionnel).
- Page 131: «tos» remplacé par «tous» (tous les services rendus).
- Page 133: «abmirablement» remplacé par «admirablement» (ils
- s'unirent admirablement).
- Page 133: l'orthographe du mot «dam!» est conforme à l'original.
- Page 148: «tous» remplacé par «tout» (la fable de tout le pays).
- Page 173: «Lous» remplacé par «Louis» (comme on sculptait sous
- Louis XV).
- Page 188: «vouz» remplacé par «vous» (vous voyez venir ici).
- Page 203: «un» remplacé par «une» (pour ficeler une dinde).
- Page 215: «quantités» remplacé par «quantité» (en consommeront
- une certaine quantité).
- Page 224: «anecdocte» remplacé par «anecdote» (l'anecdote du
- cadeau).
- Page 233: «tout-puissante» remplacé par «toute-puissante» (où la
- religion sera toute-puissante).
- Page 236: «la» remplacé par «le» (qui le trouva dormant).
- Page 241: supprimé «du» (au petit jour).
- Page 249: «Autun.n» remplacé par «Autun.» (au lieu d'Autun.)
- Page 263: «destination» remplacé par «destinations» (à vos
- destinations respectives).
- Page 266: «le» remplacé par «les» (emporte les vingt mille
- francs).
- Page 267: «boulevart» remplacé par «boulevard» (le boulevard
- Baron).
- Page 293: «ait» remplacé par «ai» (c'est moi qui dès le
- principe, ai conseillé votre mariage).
- Page 295: «pronfondément» remplacé par «profondément» (son
- intelligence profondément perverse).
- Page 301: «battaille» remplacé par «bataille» (sur plusieurs
- champs de bataille).
- Page 301: «une» remplacé par «un» (un homme sans mœurs).
- Page 324: «retardaire» remplacé par «retardataire» (entre le
- public retardataire qui se refuse à payer).
- Page 326: «qnand» remplacé par «quand» (Ah! quand on aime un
- homme).
- Page 332: «arrrive» remplacé par «arrive» (et arrive au bout de
- la vie).
- Page 335: «joujous» remplacé par «joujoux» (les châsses des
- joujoux allemands).
- Page 336: «Jéruralem» remplacé par «Jérusalem» (Jérusalem!
- répondait-il).
- Page 337: «a les» remplacé par «les a» (il les a roulées).
- Page 337: inséré «ni» (Dieu ni diable).
- Page 342: «attrappez» remplacé par «attrapez» (Mais vous
- m'attrapez, monsieur).
- Page 344: «capitanx» remplacé par «capitaux» (Messieurs de
- l'Assurance sur les capitaux).
- Page 352: «Vauvray» remplacé par «Vouvray» (madame Fontanieu et
- l'adjoint de Vouvray).
- Page 360: lire «Silas Piédefer» au lieu de «Tobie Piédefer»
- (voir la note de l'auteur, page 509).
- Page 366: «galaterie» remplacé par «galanterie» (ni propos vides,
- ni galanterie arriérée).
- Page 366: il faut sans doute lire «fraîchement» au lieu de
- «franchement» (des œuvres franchement écloses au
- théâtre).
- Page 367: «un» remplacé par «une» (une espèce d'oasis).
- Page 368: «on» remplacé par «ont» (au souvenir de ceux qui l'ont
- connu).
- Page 375: «d'abord» remplacé par «l'abord» (ce nain à qui, dès
- l'abord).
- Page 383: «Un» remplacé par «Une» (Une magnifique description de
- Rouen).
- Page 383: «ponsif» remplacé par «poncif» (Le poncif du portrait
- de la jeune Espagnole).
- Page 384: «portant» remplacé par «pourtant» (Elle a pourtant
- quitté Séville).
- Page 390: «qu'il» remplacé par «qui» (et qui n'y arrivent
- qu'après avoir erré).
- Page 392: «simplicicité» remplacé par «simplicité» (dans cette
- excessive simplicité).
- Page 394: «provinces» remplacé par «province» (dans le cœur
- d'une femme de province).
- Page 401: «daus» remplacé par «dans» (perdu dans la foule).
- Page 404: «ils» remplacé par «il» (il s'en trouve).
- Page 411: «anssi» remplacé par «aussi» (aussi noire, aussi
- obscure).
- Page 414: «joloux» remplacé par «jaloux» (le jaloux mari).
- Page 416: «voyont» remplacé par «voyant» (en voyant revenir le
- capitaine).
- Page 417: «soigué» remplacé par «soigné» (j'ai soigné ce pauvre
- Béga).
- Page 420: «applaties» remplacé par «aplaties» (deux petites
- boules de cire aplaties).
- Page 421: «fait» remplacé par «faire» (j'ai comploté de faire
- raconter).
- Page 426: «mile» remplacé par «mille» (six mille francs de
- droits).
- Page 434: «d'alle» remplacé par «d'elle» (il était aimé d'elle).
- Page 444: «découvre» remplacé par «découvrent» (d'où se
- découvrent par échappées de magnifiques paysages).
- Page 459: «hommme» remplacé par «homme» (Le pauvre homme).
- Page 463: «garotter» remplacé par «garrotter» (le temps de le
- garrotter).
- Page 472: «elles» remplacé par «elle» (deux lignes auxquelles
- elle n'était pas étrangère).
- Page 476: «le» remplacé par «la» (unis par la honte).
- Page 477: inséré «vous» (ou si vous voulez).
- Page 483: «le» remplacé par «la» (la gaminerie de Lousteau).
- Page 491: «Stendalh» remplacé par «Stendhal».
- Page 492: il faut sans doute lire «Rothschild» au lieu de
- «Rostchild» (aussi riches que les Rostchild).
- Page 494: «esquises» remplacé par «exquises» (d'autant plus
- exquises).
- Page 494: «supérieur» remplacé par «supérieure» (la glose
- paraissait à Dinah presque supérieure au livre).
- Page 498: «abrévation» remplacé par «abréviation» (l'abréviation
- par laquelle on désigne).
- Page 504: «entendu» remplacé par «entendue» (de manière à n'être
- entendue que du magistrat).
-
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-End of Project Gutenberg's La Comédie humaine volume VI, by Honoré de Balzac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE VOLUME VI ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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