diff options
Diffstat (limited to 'old/51381-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/51381-0.txt | 22859 |
1 files changed, 0 insertions, 22859 deletions
diff --git a/old/51381-0.txt b/old/51381-0.txt deleted file mode 100644 index ad7cf74..0000000 --- a/old/51381-0.txt +++ /dev/null @@ -1,22859 +0,0 @@ -Project Gutenberg's La Comédie humaine volume VI, by Honoré de Balzac - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Comédie humaine volume VI - Scènes de la vie de Province - Tome II - -Author: Honoré de Balzac - -Release Date: March 6, 2016 [EBook #51381] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE VOLUME VI *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, - la version originale. Seules les corrections indiquées - à la fin du texte ont été effectuées. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - H. DE BALZAC. - - - LA - COMÉDIE HUMAINE - - SIXIÈME VOLUME. - - - PREMIÈRE PARTIE. - ÉTUDES DE MŒURS. - - - DEUXIÈME LIVRE. - - - PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ - RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5. - - - - - SCÈNES - DE LA - VIE DE PROVINCE - - TOME II - - - LES CÉLIBATAIRES. Le Curé de Tours.--Un Ménage de Garçon. - LES PARISIENS EN PROVINCE. L'Illustre Gaudissart.--La Muse - du Département. - - - PARIS - ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR, - RUE DU JARDINET-SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 3. - - 1853 - - - - -[Illustration: L'ABBÉ BIROTTEAU, petit homme court, de constitution -apoplectique, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte.] - - - - -DEUXIÈME LIVRE - -SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE - - - - -LES CÉLIBATAIRES. - -(DEUXIÈME HISTOIRE.) - - -LE CURÉ DE TOURS. - - A DAVID, STATUAIRE. - - _La durée de l'œuvre sur laquelle j'inscris votre nom, deux - fois illustre dans ce siècle, est très-problématique; tandis - que vous gravez le mien sur le bronze qui survit aux nations, - ne fût-il frappé que par le vulgaire marteau du monnayeur. - Les numismates ne seront-ils pas embarrassés de tant de têtes - couronnées dans votre atelier, quand ils retrouveront parmi - les cendres de Paris ces existences par vous perpétuées au - delà de la vie des peuples, et dans lesquelles ils voudront - voir des dynasties? A vous donc ce divin privilége, à moi la - reconnaissance._ - - DE BALZAC. - - -Au commencement de l'automne de l'année 1826, l'abbé Birotteau, -principal personnage de cette histoire, fut surpris par une averse en -revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait -donc aussi promptement que son embonpoint pouvait le lui permettre, la -petite place déserte nommée _le Cloître_, qui se trouve derrière le -chevet de Saint-Gatien, à Tours. - -L'abbé Birotteau, petit homme court, de constitution apoplectique, âgé -d'environ soixante ans, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte. -Or, entre toutes les petites misères de la vie humaine, celle pour -laquelle le bon prêtre éprouvait le plus d'aversion, était le subit -arrosement de ses souliers à larges agrafes d'argent et l'immersion -de leurs semelles. En effet, malgré les chaussons de flanelle dans -lesquels il s'empaquetait en tout temps les pieds avec le soin que les -ecclésiastiques prennent d'eux-mêmes, il y gagnait toujours un peu -d'humidité; puis, le lendemain, la goutte lui donnait infailliblement -quelques preuves de sa constance. Néanmoins, comme le pavé du Cloître -est toujours sec, que l'abbé Birotteau avait gagné trois livres dix -sous au wisth chez madame de Listomère, il endura la pluie avec -résignation depuis le milieu de la place de l'Archevêché, où elle avait -commencé à tomber en abondance. En ce moment, il caressait d'ailleurs -sa chimère, un désir déjà vieux de douze ans, un désir de prêtre! un -désir qui, formé tous les soirs, paraissait alors près de s'accomplir; -enfin, il s'enveloppait trop bien dans l'aumusse d'un canonicat vacant -pour sentir les intempéries de l'air: pendant la soirée, les personnes -habituellement réunies chez madame de Listomère lui avaient presque -garanti sa nomination à la place de chanoine, alors vacante au Chapitre -métropolitain de Saint-Gatien, en lui prouvant que personne ne la -méritait mieux que lui, dont les droits long-temps méconnus étaient -incontestables. S'il eût perdu au jeu, s'il eût appris que l'abbé -Poirel, son concurrent, passait chanoine, le bonhomme eût alors trouvé -la pluie bien froide. Peut-être eût-il médit de l'existence. Mais il se -trouvait dans une de ces rares circonstances de la vie où d'heureuses -sensations font tout oublier. En hâtant le pas, il obéissait à un -mouvement machinal, et la vérité, si essentielle dans une histoire de -mœurs, oblige à dire qu'il ne pensait ni à l'averse, ni à la goutte. - -Jadis, il existait dans le Cloître, du côté de la Grand'rue, plusieurs -maisons réunies par une clôture, appartenant à la Cathédrale et où -logeaient quelques dignitaires du Chapitre. Depuis l'aliénation des -biens du clergé, la ville a fait du passage qui sépare ces maisons une -rue, nommée rue de la _Psalette_, et par laquelle on va du Cloître à -la Grand'rue. Ce nom indique suffisamment que là demeurait autrefois -le grand Chantre, ses écoles et ceux qui vivaient sous sa dépendance. -Le côté gauche de cette rue est rempli par une seule maison dont -les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Gatien qui -sont implantés dans son petit jardin étroit, de manière à laisser -en doute si la Cathédrale fut bâtie avant ou après cet antique -logis. Mais en examinant les arabesques et la forme des fenêtres, -le cintre de la porte, et l'extérieur de cette maison brunie par -le temps, un archéologue voit qu'elle a toujours fait partie du -monument magnifique avec lequel elle est mariée. Un antiquaire, s'il -y en avait à Tours, une des villes les moins littéraires de France, -pourrait même reconnaître, à l'entrée du passage dans le Cloître, -quelques vestiges de l'arcade qui formait jadis le portail de ces -habitations ecclésiastiques et qui devait s'harmonier au caractère -général de l'édifice. Située au nord de Saint-Gatien, cette maison -se trouve continuellement dans les ombres projetées par cette grande -cathédrale sur laquelle le temps a jeté son manteau noir, imprimé ses -rides, semé son froid humide, ses mousses et ses hautes herbes. Aussi -cette habitation est-elle toujours enveloppée dans un profond silence -interrompu seulement par le bruit des cloches, par le chant des offices -qui franchit les murs de l'église, ou par les cris des choucas nichés -dans le sommet des clochers. Cet endroit est un désert de pierres, une -solitude pleine de physionomie, et qui ne peut être habitée que par -des êtres arrivés à une nullité complète ou doués d'une force d'âme -prodigieuse. La maison dont il s'agit avait toujours été occupée par -des abbés, et appartenait à une vieille fille nommée mademoiselle -Gamard. Quoique ce bien eût été acquis de la nation, pendant la -Terreur, par le père de mademoiselle Gamard; comme depuis vingt ans -cette vieille fille y logeait des prêtres, personne ne s'avisait de -trouver mauvais, sous la Restauration, qu'une dévote conservât un bien -national: peut-être les gens religieux lui supposaient-ils l'intention -de le léguer au Chapitre, et les gens du monde n'en voyaient-ils pas la -destination changée. - -L'abbé Birotteau se dirigeait donc vers cette maison, où il demeurait -depuis deux ans. Son appartement avait été, comme l'était alors le -canonicat, l'objet de son envie et son _hoc erat in votis_ pendant -une douzaine d'années. Être le pensionnaire de mademoiselle Gamard -et devenir chanoine, furent les deux grandes affaires de sa vie; et -peut-être résument-elles exactement l'ambition d'un prêtre, qui, se -considérant comme en voyage vers l'éternité, ne peut souhaiter en ce -monde qu'un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres, des -souliers à agrafes d'argent, choses suffisantes pour les besoins de la -bête, et un canonicat pour satisfaire l'amour-propre, ce sentiment -indicible qui nous suivra, dit-on, jusqu'auprès de Dieu, puisqu'il y -a des grades parmi les saints. Mais la convoitise de l'appartement -alors habité par l'abbé Birotteau, ce sentiment minime aux yeux -des gens du monde, avait été pour lui toute une passion, passion -pleine d'obstacles, et, comme les plus criminelles passions, pleines -d'espérances, de plaisirs et de remords. - -La distribution intérieure et la contenance de sa maison n'avaient pas -permis à mademoiselle Gamard d'avoir plus de deux pensionnaires logés. -Or, environ douze ans avant le jour où Birotteau devint le pensionnaire -de cette fille, elle s'était chargée d'entretenir en joie et en -santé monsieur l'abbé Troubert et monsieur l'abbé Chapeloud. L'abbé -Troubert vivait. L'abbé Chapeloud était mort, et Birotteau lui avait -immédiatement succédé. - -Feu monsieur l'abbé Chapeloud, en son vivant chanoine de Saint-Gatien, -avait été l'ami intime de l'abbé Birotteau. Toutes les fois que le -vicaire était entré chez le chanoine, il en avait admiré constamment -l'appartement, les meubles et la bibliothèque. De cette admiration -naquit un jour l'envie de posséder ces belles choses. Il avait été -impossible à l'abbé Birotteau d'étouffer ce désir, qui souvent le fit -horriblement souffrir quand il venait à penser que la mort de son -meilleur ami pouvait seule satisfaire cette cupidité cachée, mais -qui allait toujours croissant. L'abbé Chapeloud et son ami Birotteau -n'étaient pas riches. Tous deux fils de paysans, ils n'avaient rien -autre chose que les faibles émoluments accordés aux prêtres; et leurs -minces économies furent employées à passer les temps malheureux de -la Révolution. Quand Napoléon rétablit le culte catholique, l'abbé -Chapeloud fut nommé chanoine de Saint-Gatien, et Birotteau devint -vicaire de la Cathédrale. Chapeloud se mit alors en pension chez -mademoiselle Gamard. Lorsque Birotteau vint visiter le chanoine dans sa -nouvelle demeure, il trouva l'appartement parfaitement bien distribué; -mais il n'y vit rien autre chose. Le début de cette concupiscence -mobilière fut semblable à celui d'une passion vraie, qui, chez un jeune -homme, commence quelquefois par une froide admiration pour la femme que -plus tard il aimera toujours. - -Cet appartement, desservi par un escalier en pierre, se trouvait dans -un corps de logis à l'exposition du midi. L'abbé Troubert occupait le -rez-de-chaussée, et mademoiselle Gamard le premier étage du principal -bâtiment situé sur la rue. Lorsque Chapeloud entra dans son logement, -les pièces étaient nues et les plafonds noircis par la fumée. Les -chambranles des cheminées en pierre assez mal sculptée n'avaient -jamais été peints. Pour tout mobilier, le pauvre chanoine y mit -d'abord un lit, une table, quelques chaises, et le peu de livres qu'il -possédait. L'appartement ressemblait à une belle femme en haillons. -Mais, deux ou trois ans après, une vieille dame ayant laissé deux -mille francs à l'abbé Chapeloud, il employa cette somme à l'emplette -d'une bibliothèque en chêne, provenant de la démolition d'un château -dépecé par la Bande Noire, et remarquable par des sculptures dignes de -l'admiration des artistes. L'abbé fit cette acquisition, séduit moins -par le bon marché que par la parfaite concordance qui existait entre -les dimensions de ce meuble et celles de la galerie. Ses économies lui -permirent alors de restaurer entièrement la galerie jusque-là pauvre et -délaissée. Le parquet fut soigneusement frotté, le plafond blanchi; et -les boiseries furent peintes de manière à figurer les teintes et les -nœuds du chêne. Une cheminée de marbre remplaça l'ancienne. Le chanoine -eut assez de goût pour chercher et pour trouver de vieux fauteuils en -bois de noyer sculpté. Puis une longue table en ébène et deux meubles -de Boulle achevèrent de donner à cette galerie une physionomie pleine -de caractère. Dans l'espace de deux ans, les libéralités de plusieurs -personnes dévotes, et des legs de ses pieuses pénitentes, quoique -légers, remplirent de livres les rayons de la bibliothèque alors vide. -Enfin, un oncle de Chapeloud, ancien Oratorien, lui légua en mourant -une collection complète in-folio des Pères de l'Église, et plusieurs -autres grands ouvrages précieux pour un ecclésiastique. Birotteau, -surpris de plus en plus par les transformations successives de cette -galerie jadis nue, arriva par degrés à une involontaire convoitise. Il -souhaita posséder ce cabinet, si bien en rapport avec la gravité des -mœurs ecclésiastiques. Cette passion s'accrut de jour en jour. Occupé -pendant des journées entières à travailler dans cet asile, le vicaire -put en apprécier le silence et la paix, après en avoir primitivement -admiré l'heureuse distribution. Pendant les années suivantes, l'abbé -Chapeloud fit de la cellule un oratoire que ses dévotes amies se -plurent à embellir. Plus tard encore, une dame offrit au chanoine -pour sa chambre un meuble en tapisserie qu'elle avait faite elle-même -pendant long-temps sous les yeux de cet homme aimable sans qu'il en -soupçonnât la destination. Il en fut alors de la chambre à coucher -comme de la galerie, elle éblouit le vicaire. Enfin, trois ans avant sa -mort, l'abbé Chapeloud avait complété le comfortable de son appartement -en en décorant le salon. Quoique simplement garni de velours d'Utrecht -rouge, le meuble avait séduit Birotteau. Depuis le jour où le camarade -du chanoine vit les rideaux de lampasse rouge, les meubles d'acajou, -le tapis d'Aubusson qui ornaient cette vaste pièce peinte à neuf, -l'appartement de Chapeloud devint pour lui l'objet d'une monomanie -secrète. Y demeurer, se coucher dans le lit à grands rideaux de soie -où couchait le chanoine, et trouver toutes ses aises autour de lui, -comme les trouvait Chapeloud, fut pour Birotteau le bonheur complet: -il ne voyait rien au delà. Tout ce que les choses du monde font naître -d'envie et d'ambition dans le cœur des autres hommes se concentra -chez l'abbé Birotteau dans le sentiment secret et profond avec lequel -il désirait un intérieur semblable à celui que s'était créé l'abbé -Chapeloud. Quand son ami tombait malade, il venait certes chez lui -conduit par une sincère affection; mais, en apprenant l'indisposition -du chanoine, ou en lui tenant compagnie, il s'élevait, malgré lui, -dans le fond de son âme mille pensées dont la formule la plus simple -était toujours:--Si Chapeloud mourait, je pourrais avoir son logement. -Cependant, comme Birotteau avait un cœur excellent, des idées étroites -et une intelligence bornée, il n'allait pas jusqu'à concevoir les -moyens de se faire léguer la bibliothèque et les meubles de son ami. - -L'abbé Chapeloud, égoïste aimable et indulgent, devina la passion de -son ami, ce qui n'était pas difficile, et la lui pardonna, ce qui -peut sembler moins facile chez un prêtre. Mais aussi le vicaire, dont -l'amitié resta toujours la même, ne cessa-t-il pas de se promener -avec son ami tous les jours dans la même allée du mail de Tours, sans -lui faire tort un seul moment du temps consacré depuis vingt années -à cette promenade. Birotteau, qui considérait ses vœux involontaires -comme des fautes, eût été capable, par contrition, du plus grand -dévouement pour l'abbé Chapeloud. Celui-ci paya sa dette envers une -fraternité si naïvement sincère en disant, quelques jours avant sa mort -au vicaire, qui lui lisait la Quotidienne:--Pour cette fois, tu auras -l'appartement. Je sens que tout est fini pour moi. En effet, par son -testament, l'abbé Chapeloud légua sa bibliothèque et son mobilier à -Birotteau. La possession de ces choses, si vivement désirées, et la -perspective d'être pris en pension par mademoiselle Gamard, adoucirent -beaucoup la douleur que causait à Birotteau la perte de son ami le -chanoine: il ne l'aurait peut-être pas ressuscité, mais il le pleura. -Pendant quelques jours il fut comme Gargantua, dont la femme étant -morte en accouchant de Pantagruel, ne savait s'il devait se réjouir -de la naissance de son fils, ou se chagriner d'avoir enterré sa bonne -Badbec, et qui se trompait en se réjouissant de la mort de sa femme, et -déplorant la naissance de Pantagruel. - -L'abbé Birotteau passa les premiers jours de son deuil à vérifier -les ouvrages de _sa_ bibliothèque, à se servir de _ses_ meubles, à -les examiner, en disant d'un ton qui, malheureusement, n'a pu être -noté:--Pauvre Chapeloud! Enfin sa joie et sa douleur l'occupaient tant -qu'il ne ressentit aucune peine de voir donner à un autre la place de -chanoine, dans laquelle feu Chapeloud espérait avoir Birotteau pour -successeur. Mademoiselle Gamard ayant pris avec plaisir le vicaire -en pension, celui-ci participa dès-lors à toutes les félicités de -la vie matérielle que lui vantait le défunt chanoine. Incalculables -avantages! A entendre feu l'abbé Chapeloud, aucun de tous les prêtres -qui habitaient la ville de Tours ne pouvait être, sans en excepter -l'Archevêque, l'objet de soins aussi délicats, aussi minutieux que -ceux prodigués par mademoiselle Gamard à ses deux pensionnaires. Les -premiers mots que disait le chanoine à son ami, en se promenant sur le -Mail, avaient presque toujours trait au succulent dîner qu'il venait -de faire, et il était bien rare que, pendant les sept promenades de la -semaine, il ne lui arrivât pas de dire au moins quatorze fois:--Cette -excellente fille a certes pour vocation le service ecclésiastique. - ---Pensez donc, disait l'abbé Chapeloud à Birotteau, que, pendant -douze années consécutives, linge blanc, aubes, surplis, rabats, rien -ne m'a jamais manqué. Je trouve toujours chaque chose en place, en -nombre suffisant, et sentant l'iris. Mes meubles sont frottés, et -toujours si bien essuyés que, depuis long-temps, je ne connais plus la -poussière. En avez-vous vu un seul grain chez moi? Jamais! Puis le bois -de chauffage est bien choisi, les moindres choses sont excellentes; -bref, il semble que mademoiselle Gamard ait sans cesse un œil dans ma -chambre. Je ne me souviens pas d'avoir sonné deux fois, en dix ans, -pour demander quoi que ce fût. Voilà vivre! N'avoir rien à chercher, -pas même ses pantoufles. Trouver toujours bon feu, bonne table. Enfin, -mon soufflet m'impatientait, il avait le larynx embarrassé, je ne m'en -suis pas plaint deux fois. Bast, le lendemain mademoiselle m'a donné un -très-joli soufflet, et cette paire de badines avec lesquelles vous me -voyez tisonnant. - -Birotteau, pour toute réponse, disait:--Sentant l'iris! Ce _sentant -l'iris_ le frappait toujours. Les paroles du chanoine accusaient -un bonheur fantastique pour le pauvre vicaire, à qui ses rabats et -ses aubes faisaient tourner la tête; car il n'avait aucun ordre, et -oubliait assez fréquemment de commander son dîner. Aussi, soit en -quêtant, soit en disant la messe, quand il apercevait mademoiselle -Gamard à Saint-Gatien, ne manquait-il jamais de lui jeter un regard -doux et bienveillant, comme sainte Thérèse pouvait en jeter au ciel. Le -bien-être que désire toute créature, et qu'il avait si souvent rêvé, -lui était donc échu. Cependant, comme il est difficile à tout le monde, -même à un prêtre, de vivre sans un dada; depuis dix-huit mois, l'abbé -Birotteau avait remplacé ses deux passions satisfaites par le souhait -d'un canonicat. Le titre de chanoine était devenu pour lui ce que doit -être la pairie pour un ministre plébéien. Aussi la probabilité de sa -nomination, les espérances qu'on venait de lui donner chez madame de -Listomère, lui tournaient-elles si bien la tête qu'il ne se rappela y -avoir oublié son parapluie qu'en arrivant à son domicile. Peut-être -même, sans la pluie qui tombait alors à torrents, ne s'en serait-il pas -souvenu, tant il était absorbé par le plaisir avec lequel il rabâchait -en lui-même tout ce que lui avaient dit, au sujet de sa promotion, -les personnes de la société de madame de Listomère, vieille dame chez -laquelle il passait la soirée du mercredi. Le vicaire sonna vivement -comme pour dire à la servante de ne pas le faire attendre. Puis il se -serra dans le coin de la porte, afin de se laisser arroser le moins -possible; mais l'eau qui tombait du toit coula précisément sur le -bout de ses souliers, et le vent poussa par moments sur lui certaines -bouffées de pluie assez semblables à des douches. Après avoir calculé -le temps nécessaire pour sortir de la cuisine et venir tirer le cordon -placé sous la porte, il resonna encore de manière à produire un -carillon très-significatif.--Ils ne peuvent pas être sortis, se dit-il -en n'entendant aucun mouvement dans l'intérieur. Et pour la troisième -fois il recommença sa sonnerie, qui retentit si aigrement dans la -maison, et fut si bien répétée par tous les échos de la Cathédrale, -qu'à ce factieux tapage il était impossible de ne pas se réveiller. -Aussi, quelques instants après, n'entendit-il pas, sans un certain -plaisir mêlé d'humeur, les sabots de la servante qui claquaient sur -le petit pavé caillouteux. Néanmoins le malaise du podagre ne finit -pas aussitôt qu'il le croyait. Au lieu de tirer le cordon, Marianne -fut obligée d'ouvrir la serrure de la porte avec la grosse clef et de -défaire les verrous. - ---Comment me laissez-vous sonner trois fois par un temps pareil? dit-il -à Marianne. - ---Mais, monsieur, vous voyez bien que la porte était fermée. Tout le -monde est couché depuis long-temps, les trois quarts de dix heures sont -sonnés. Mademoiselle aura cru que vous n'étiez pas sorti. - ---Mais vous m'avez bien vu partir, vous! D'ailleurs mademoiselle sait -bien que je vais chez madame de Listomère tous les mercredis. - ---Ma foi! monsieur, j'ai fait ce que mademoiselle m'a commandé de -faire, répondit Marianne en fermant la porte. - -Ces paroles portèrent à l'abbé Birotteau un coup qui lui fut d'autant -plus sensible que sa rêverie l'avait rendu plus complétement heureux. -Il se tut, suivit Marianne à la cuisine pour prendre son bougeoir, -qu'il supposait y avoir été mis. Mais, au lieu d'entrer dans la -cuisine, Marianne mena l'abbé chez lui, où le vicaire aperçut son -bougeoir sur une table qui se trouvait à la porte du salon rouge, dans -une espèce d'antichambre formée par le palier de l'escalier auquel -le défunt chanoine avait adapté une grande clôture vitrée. Muet de -surprise, il entra promptement dans sa chambre, n'y vit pas de feu dans -la cheminée, et appela Marianne, qui n'avait pas encore eu le temps de -descendre. - ---Vous n'avez donc pas allumé de feu? dit-il. - ---Pardon, monsieur l'abbé, répondit-elle. Il se sera éteint. - -Birotteau regarda de nouveau le foyer, et s'assura que le feu était -resté couvert depuis le matin. - ---J'ai besoin de me sécher les pieds, reprit-il, faites-moi du feu. - -Marianne obéit avec la promptitude d'une personne qui avait envie de -dormir. Tout en cherchant lui-même ses pantoufles qu'il ne trouvait pas -au milieu de son tapis de lit, comme elles y étaient jadis, l'abbé fit, -sur la manière dont Marianne était habillée, certaines observations -par lesquelles il lui fut démontré qu'elle ne sortait pas de son lit, -comme elle le lui avait dit. Il se souvint alors que, depuis environ -quinze jours, il était sevré de tous ces petits soins qui, pendant -dix-huit mois, lui avaient rendu la vie si douce à porter. Or, comme -la nature des esprits étroits les porte à deviner les minuties, il se -livra soudain à de très-grandes réflexions sur ces quatre événements, -imperceptibles pour tout autre, mais qui, pour lui, constituaient -quatre catastrophes. Il s'agissait évidemment de la perte entière de -son bonheur, dans l'oubli des pantoufles, dans le mensonge de Marianne -relativement au feu, dans le transport insolite de son bougeoir sur -la table de l'antichambre, et dans la station forcée qu'on lui avait -ménagée, par la pluie, sur le seuil de la porte. - -Quand la flamme eut brillé dans le foyer, quand la lampe de nuit fut -allumée, et que Marianne l'eut quitté sans lui demander, comme elle le -faisait jadis:--Monsieur a-t-il encore besoin de quelque chose? l'abbé -Birotteau se laissa doucement aller dans la belle et ample bergère de -son défunt ami; mais le mouvement par lequel il y tomba eut quelque -chose de triste. Le bonhomme était accablé sous le pressentiment d'un -affreux malheur. Ses yeux se tournèrent successivement sur le beau -cartel, sur la commode, sur les siéges, les rideaux, les tapis, le -lit en tombeau, le bénitier, le crucifix, sur une Vierge du Valentin, -sur un Christ de Lebrun, enfin sur tous les accessoires de cette -chambre; et l'expression de sa physionomie révéla les douleurs du plus -tendre adieu qu'un amant ait jamais fait à sa première maîtresse, -ou un vieillard à ses derniers arbres plantés. Le vicaire venait de -reconnaître, un peu tard à la vérité, les signes d'une persécution -sourde exercée sur lui depuis environ trois mois par mademoiselle -Gamard, dont les mauvaises intentions eussent sans doute été beaucoup -plus tôt devinées par un homme d'esprit. Les vieilles filles -n'ont-elles pas toutes un certain talent pour accentuer les actions -et les mots que la haine leur suggère? Elles égratignent à la manière -des chats. Puis, non-seulement elles blessent, mais elles éprouvent -du plaisir à blesser, et à faire voir à leur victime qu'elles l'ont -blessée. Là où un homme du monde ne se serait pas laissé griffer deux -fois, le bon Birotteau avait besoin de plusieurs coups de patte dans la -figure avant de croire à une intention méchante. - -Aussitôt, avec cette sagacité questionneuse que contractent les -prêtres habitués à diriger les consciences et à creuser des riens au -fond du confessionnal, l'abbé Birotteau se mit à établir, comme s'il -s'agissait d'une controverse religieuse, la proposition suivante:--En -admettant que mademoiselle Gamard n'ait plus songé à la soirée de -madame de Listomère, que Marianne ait oublié de faire mon feu, que l'on -m'ait cru rentré; attendu que j'ai descendu ce matin, et moi-même! -_mon bougeoir!!!_ il est impossible que mademoiselle Gamard, en le -voyant dans son salon, ait pu me supposer couché. _Ergo_, mademoiselle -Gamard a voulu me laisser à la porte par la pluie; et, en faisant -remonter mon bougeoir chez moi, elle a eu l'intention de me faire -connaître...--Quoi? dit-il tout haut, emporté par la gravité des -circonstances, en se levant pour quitter ses habits mouillés, prendre -sa robe de chambre et se coiffer de nuit. Puis il alla de son lit à la -cheminée, en gesticulant et lançant sur des tons différents les phrases -suivantes, qui toutes furent terminées d'une voix de fausset, comme -pour remplacer des points d'interjection. - ---Que diantre lui ai-je fait? Pourquoi m'en veut-elle? Marianne n'a -pas dû oublier mon feu! C'est mademoiselle qui lui aura dit de ne pas -l'allumer! Il faudrait être un enfant pour ne pas s'apercevoir, au ton -et aux manières qu'elle prend avec moi, que j'ai eu le malheur de lui -déplaire. Jamais il n'est arrivé rien de pareil à Chapeloud! Il me sera -impossible de vivre au milieu des tourments que... A mon âge... - -Il se coucha dans l'espoir d'éclaircir le lendemain matin la cause de -la haine qui détruisait à jamais ce bonheur dont il avait joui pendant -deux ans, après l'avoir si long-temps désiré. Hélas! les secrets motifs -du sentiment que mademoiselle Gamard lui portait devaient lui être -éternellement inconnus, non qu'ils fussent difficiles à deviner, mais -parce que le pauvre homme manquait de cette bonne foi avec laquelle les -grandes âmes et les fripons savent réagir sur eux-mêmes et se juger. -Un homme de génie ou un intrigant seuls, se disent:--J'ai eu tort. -L'intérêt et le talent sont les seuls conseillers consciencieux et -lucides. Or, l'abbé Birotteau, dont la bonté allait jusqu'à la bêtise, -dont l'instruction n'était en quelque sorte que plaquée à force de -travail, qui n'avait aucune expérience du monde ni de ses mœurs, et qui -vivait entre la messe et le confessionnal, grandement occupé de décider -les cas de conscience les plus légers, en sa qualité de confesseur des -pensionnats de la ville et de quelques belles âmes qui l'appréciaient, -l'abbé Birotteau pouvait être considéré comme un grand enfant, à qui -la majeure partie des pratiques sociales était complétement étrangère. -Seulement, l'égoïsme naturel à toutes les créatures humaines, renforcé -par l'égoïsme particulier au prêtre, et par celui de la vie étroite -que l'on mène en province, s'était insensiblement développé chez lui, -sans qu'il s'en doutât. Si quelqu'un eût pu trouver assez d'intérêt à -fouiller l'âme du vicaire, pour lui démontrer que, dans les infiniment -petits détails de son existence et dans les devoirs minimes de sa vie -privée, il manquait essentiellement de ce dévouement dont il croyait -faire profession, il se serait puni lui-même, et se serait mortifié -de bonne foi. Mais ceux que nous offensons, même à notre insu, nous -tiennent peu compte de notre innocence, ils veulent et savent se -venger. Donc Birotteau, quelque faible qu'il fût, dut être soumis aux -effets de cette grande Justice distributive, qui va toujours chargeant -le monde d'exécuter ses arrêts, nommés par certains niais _les malheurs -de la vie_. - -Il y eut cette différence entre feu l'abbé Chapeloud et le vicaire, -que l'un était un égoïste adroit et spirituel, et l'autre un franc et -maladroit égoïste. Lorsque l'abbé Chapeloud vint se mettre en pension -chez mademoiselle Gamard, il sut parfaitement juger le caractère de -son hôtesse. Le confessionnal lui avait appris à connaître tout ce que -le malheur de se trouver en dehors de la société, met d'amertume au -cœur d'une vieille fille, il calcula donc sagement sa conduite chez -mademoiselle Gamard. L'hôtesse, n'ayant guère alors que trente-huit -ans, gardait encore quelques prétentions, qui, chez ces discrètes -personnes, se changent plus tard en une haute estime d'elles-mêmes. -Le chanoine comprit que, pour bien vivre avec mademoiselle Gamard, -il devait lui toujours accorder les mêmes attentions et les mêmes -soins, être plus infaillible que ne l'est le pape. Pour obtenir ce -résultat, il ne laissa s'établir entre elle et lui que les points de -contact strictement ordonnés par la politesse, et ceux qui existent -nécessairement entre des personnes vivant sous le même toit. Ainsi, -quoique l'abbé Troubert et lui fissent régulièrement trois repas par -jour, il s'était abstenu de partager le déjeuner commun, en habituant -mademoiselle Gamard à lui envoyer dans son lit une tasse de café à -la crème. Puis, il avait évité les ennuis du souper en prenant tous -les soirs du thé dans les maisons où il allait passer ses soirées. -Il voyait ainsi rarement son hôtesse à un autre moment de la journée -que celui du dîner; mais il venait toujours quelques instants avant -l'heure fixée. Durant cette espèce de visite polie, il lui avait -adressé, pendant les douze années qu'il passa sous son toit, les mêmes -questions, en obtenant d'elle les mêmes réponses. La manière dont avait -dormi mademoiselle Gamard durant la nuit, son déjeuner, les petits -événements domestiques, l'air de son visage, l'hygiène de sa personne, -le temps qu'il faisait, la durée des offices, les incidents de la -messe, enfin la santé de tel ou tel prêtre faisaient tous les frais de -cette conversation périodique. Pendant le dîner, il procédait toujours -par des flatteries indirectes, allant sans cesse de la qualité d'un -poisson, du bon goût des assaisonnements ou des qualités d'une sauce, -aux qualités de mademoiselle Gamard et à ses vertus de maîtresse de -maison. Il était sûr de caresser toutes les vanités de la vieille fille -en vantant l'art avec lequel étaient faits ou préparés ses confitures, -ses cornichons, ses conserves, ses pâtés, et autres inventions -gastronomiques. Enfin, jamais le rusé chanoine n'était sorti du salon -jaune de son hôtesse, sans dire que, dans aucune maison de Tours, on -ne prenait du café aussi bon que celui qu'il venait d'y déguster. -Grâce à cette parfaite entente du caractère de mademoiselle Gamard, -et à cette science d'existence professée pendant douze années par le -chanoine, il n'y eut jamais entre eux matière à discuter le moindre -point de discipline intérieure. L'abbé Chapeloud avait tout d'abord -reconnu les angles, les aspérités, le rêche de cette vieille fille, -et réglé l'action des tangentes inévitables entre leurs personnes, de -manière à obtenir d'elle toutes les concessions nécessaires au bonheur -et à la tranquillité de sa vie. Aussi, mademoiselle Gamard disait-elle -que l'abbé Chapeloud était un homme très-aimable, extrêmement facile à -vivre, et de beaucoup d'esprit. - -Quant à l'abbé Troubert, la dévote n'en disait absolument rien. -Complétement entré dans le mouvement de sa vie comme un satellite -dans l'orbite de sa planète, Troubert était pour elle une sorte de -créature intermédiaire entre les individus de l'espèce humaine et ceux -de l'espèce canine; il se trouvait classé dans son cœur immédiatement -avant la place destinée aux amis et celle occupée par un gros carlin -poussif qu'elle aimait tendrement; elle le gouvernait entièrement, -et la promiscuité de leurs intérêts devint si grande, que bien des -personnes, parmi celles de la société de mademoiselle Gamard, pensaient -que l'abbé Troubert avait des vues sur la fortune de la vieille fille, -se l'attachait insensiblement par une continuelle patience, et la -dirigeait d'autant mieux qu'il paraissait lui obéir, sans laisser -apercevoir en lui le moindre désir de la mener. - -Lorsque l'abbé Chapeloud mourut, la vieille fille, qui voulait un -pensionnaire de mœurs douces, pensa naturellement au vicaire. Le -testament du chanoine n'était pas encore connu, que déjà mademoiselle -Gamard méditait de donner le logement du défunt à son bon abbé -Troubert, qu'elle trouvait fort mal au rez-de-chaussée. Mais quand -l'abbé Birotteau vint stipuler avec la vieille fille les conventions -chirographaires de sa pension, elle le vit si fort épris de cet -appartement pour lequel il avait nourri si long-temps des désirs dont -la violence pouvait alors être avouée, qu'elle n'osa lui parler d'un -échange, et fit céder l'affection aux exigences de l'intérêt. Pour -consoler le bien-aimé chanoine, mademoiselle remplaça les larges -briques blanches de Château-Regnauld qui formaient le carrelage de -l'appartement par un parquet en point de Hongrie, et reconstruisit une -cheminée qui fumait. - -L'abbé Birotteau avait vu pendant douze ans son ami Chapeloud, sans -avoir jamais eu la pensée de chercher d'où procédait l'extrême -circonspection de ses rapports avec mademoiselle Gamard. En venant -demeurer chez cette sainte fille, il se trouvait dans la situation -d'un amant sur le point d'être heureux. Quand il n'aurait pas été déjà -naturellement aveugle d'intelligence, ses yeux étaient trop éblouis par -le bonheur pour qu'il lui fût possible de juger mademoiselle Gamard, -et de réfléchir sur la mesure à mettre dans ses relations journalières -avec elle. - -Mademoiselle Gamard, vue de loin et à travers le prisme des félicités -matérielles que le vicaire rêvait de goûter près d'elle, lui semblait -une créature parfaite, une chrétienne accomplie, une personne -essentiellement charitable, la femme de l'Évangile, la vierge sage, -décorée de ces vertus humbles et modestes qui répandent sur la vie un -céleste parfum. Aussi, avec tout l'enthousiasme d'un homme qui parvient -à un but long-temps souhaité, avec la candeur d'un enfant et la niaise -étourderie d'un vieillard sans expérience mondaine, entra-t-il dans la -vie de mademoiselle Gamard, comme une mouche se prend dans la toile -d'une araignée. Ainsi, le premier jour où il vint dîner et coucher chez -la vieille fille, il fut retenu dans son salon par le désir de faire -connaissance avec elle, aussi bien que par cet inexplicable embarras -qui gêne souvent les gens timides, et leur fait craindre d'être impolis -en interrompant une conversation pour sortir. Il y resta donc pendant -toute la soirée. - -Une autre vieille fille, amie de Birotteau, nommée mademoiselle Salomon -de Villenoix, vint le soir. Mademoiselle Gamard eut alors la joie -d'organiser chez elle une partie de boston. Le vicaire trouva, en se -couchant, qu'il avait passé une très-agréable soirée. Ne connaissant -encore que fort légèrement mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert, -il n'aperçut que la superficie de leurs caractères. Peu de personnes -montrent tout d'abord leurs défauts à nu. Généralement, chacun tâche -de se donner une écorce attrayante. L'abbé Birotteau conçut donc le -charmant projet de consacrer ses soirées à mademoiselle Gamard, au -lieu d'aller les passer au dehors. L'hôtesse avait, depuis quelques -années, enfanté un désir qui se reproduisait plus fort de jour en -jour. Ce désir, que forment les vieillards et même les jolies femmes, -était devenu chez elle une passion semblable à celle de Birotteau pour -l'appartement de son ami Chapeloud, et tenait au cœur de la vieille -fille par les sentiments d'orgueil et d'égoïsme, d'envie et de vanité -qui préexistent chez les gens du monde. Cette histoire est de tous les -temps: il suffit d'étendre un peu le cercle étroit au fond duquel vont -agir ces personnages pour trouver la raison coefficiente des événements -qui arrivent dans les sphères les plus élevées de la société. - -Mademoiselle Gamard passait alternativement ses soirées dans six ou -huit maisons différentes. Soit qu'elle regrettât d'être obligée d'aller -chercher le monde et se crût en droit, à son âge, d'en exiger quelque -retour; soit que son amour-propre eût été froissé de ne point avoir -de société à elle; soit enfin que sa vanité désirât les compliments -et les avantages dont elle voyait jouir ses amies, toute son ambition -était de rendre son salon le point d'une réunion vers laquelle chaque -soir un certain nombre de personnes se dirigeassent _avec plaisir_. -Quand Birotteau et son amie mademoiselle Salomon eurent passé quelques -soirées chez elle, en compagnie du fidèle et patient abbé Troubert; un -soir en sortant de Saint-Gatien, mademoiselle Gamard dit aux bonnes -amies, de qui elle se considérait comme l'esclave jusqu'alors, que -les personnes qui voulaient la voir pouvaient bien venir une fois par -semaine chez elle où elle réunissait un nombre d'amis suffisant pour -faire une partie de boston; elle ne devait pas laisser seul l'abbé -Birotteau, son nouveau pensionnaire; mademoiselle Salomon n'avait pas -encore manqué une seule soirée de la semaine; elle appartenait à ses -amis, et que.... et que.... etc., etc.... Ses paroles furent d'autant -plus humblement altières et abondamment doucereuses, que mademoiselle -Salomon de Villenoix tenait à la société la plus aristocratique de -Tours. Quoique mademoiselle Salomon vînt uniquement par amitié pour le -vicaire, mademoiselle Gamard triomphait de l'avoir dans son salon, et -se vit, grâce à l'abbé Birotteau, sur le point de faire réussir son -grand dessein de former un cercle qui pût devenir aussi nombreux, aussi -agréable que l'étaient ceux de madame de Listomère, de mademoiselle -Merlin de La Blottière, et autres dévotes en possession de recevoir la -société pieuse de Tours. - -Mais, hélas! l'abbé Birotteau fit avorter l'espoir de mademoiselle -Gamard. Or, si tous ceux qui dans leur vie sont parvenus à jouir d'un -bonheur souhaité long-temps, ont compris la joie que put avoir le -vicaire en se couchant dans le lit de Chapeloud, ils devront aussi -prendre une légère idée du chagrin que mademoiselle Gamard ressentit au -renversement de son plan favori. Après avoir pendant six mois accepté -son bonheur assez patiemment, Birotteau déserta le logis, entraînant -avec lui mademoiselle Salomon. Malgré des efforts inouïs, l'ambitieuse -Gamard avait à peine recruté cinq à six personnes, dont l'assiduité fut -très-problématique, et il fallait au moins quatre gens fidèles pour -constituer un boston. Elle fut donc forcée de faire amende honorable -et de retourner chez ses anciennes amies, car les vieilles filles -se trouvent en trop mauvaise compagnie avec elles-mêmes pour ne pas -rechercher les agréments équivoques de la société. - -La cause de cette désertion est facile à concevoir. Quoique le vicaire -fût un de ceux auxquels le paradis doit un jour appartenir en vertu -de l'arrêt: _Bienheureux les pauvres d'esprit!_ il ne pouvait, comme -beaucoup de sots, supporter l'ennui que lui causaient d'autres sots. -Les gens sans esprit ressemblent aux mauvaises herbes qui se plaisent -dans les bons terrains, et ils aiment d'autant plus être amusés qu'ils -s'ennuient eux-mêmes. L'incarnation de l'ennui dont ils sont victimes, -jointe au besoin qu'ils éprouvent de divorcer perpétuellement avec -eux-mêmes, produit cette passion pour le mouvement, cette nécessité -d'être toujours là où ils ne sont pas qui les distingue, ainsi que les -êtres dépourvus de sensibilité et ceux dont la destinée est manquée, ou -qui souffrent par leur faute. - -Sans trop sonder le vide, la nullité de mademoiselle Gamard, ni sans -s'expliquer la petitesse de ses idées, le pauvre abbé Birotteau -s'aperçut un peu tard, pour son malheur, des défauts qu'elle -partageait avec toutes les vieilles filles et de ceux qui lui étaient -particuliers. Le mal, chez autrui, tranche si vigoureusement sur le -bien, qu'il nous frappe presque toujours la vue avant de nous blesser. -Ce phénomène moral justifierait, au besoin, la pente qui nous porte -plus ou moins vers la médisance. Il est, socialement parlant, si -naturel de se moquer des imperfections d'autrui, que nous devrions -pardonner le bavardage railleur que nos ridicules autorisent, et ne -nous étonner que de la calomnie. Mais les yeux du bon vicaire n'étaient -jamais à ce point d'optique qui permet aux gens du monde de voir et -d'éviter promptement les aspérités du voisin; il fut donc obligé, pour -reconnaître les défauts de son hôtesse, de subir l'avertissement que -donne la nature à toutes ses créations, la douleur! - -Les vieilles filles n'ayant pas fait plier leur caractère et leur vie -à une autre vie ni à d'autres caractères, comme l'exige la destinée de -la femme, ont, pour la plupart, la manie de vouloir tout faire plier -autour d'elles. Chez mademoiselle Gamard, ce sentiment dégénérait en -despotisme; mais ce despotisme ne pouvait se prendre qu'à de petites -choses. Ainsi, entre mille exemples, le panier de fiches et de jetons -posé sur la table de boston pour l'abbé Birotteau devait rester à la -place où elle l'avait mis; et l'abbé la contrariait vivement en le -dérangeant, ce qui arrivait presque tous les soirs. D'où procédait -cette susceptibilité stupidement portée sur des riens, et quel en était -le but? Personne n'eût pu le dire, mademoiselle Gamard ne le savait pas -elle-même. Quoique très-mouton de sa nature, le nouveau pensionnaire -n'aimait cependant pas plus que les brebis à sentir trop souvent la -houlette, surtout quand elle est armée de pointes. Sans s'expliquer -la haute patience de l'abbé Troubert, Birotteau voulut se soustraire -au bonheur que mademoiselle Gamard prétendait lui assaisonner à sa -manière, car elle croyait qu'il en était du bonheur comme de ses -confitures; mais le malheureux s'y prit assez maladroitement, par suite -de la naïveté de son caractère. Cette séparation n'eut donc pas lieu -sans bien des tiraillements et des picoteries auxquels l'abbé Birotteau -s'efforça de ne pas se montrer sensible. - -A l'expiration de la première année qui s'écoula sous le toit de -mademoiselle Gamard, le vicaire avait repris ses anciennes habitudes -en allant passer deux soirées par semaine chez madame de Listomère, -trois chez mademoiselle Salomon, et les deux autres chez mademoiselle -Merlin de La Blottière. Ces personnes appartenaient à la partie -aristocratique de la société tourangelle, où mademoiselle Gamard -n'était point admise. Aussi, l'hôtesse fut-elle vivement outragée -par l'abandon de l'abbé Birotteau, qui lui faisait sentir son peu de -valeur: toute espèce de choix implique un mépris pour l'objet refusé. - ---Monsieur Birotteau ne nous a pas trouvés assez aimables, dit l'abbé -Troubert aux amis de mademoiselle Gamard lorsqu'elle fut obligée -de renoncer à ses soirées. C'est un homme d'esprit, un gourmet! Il -lui faut du beau monde, du luxe, des conversations à saillies, les -médisances de la ville. - -Ces paroles amenaient toujours mademoiselle Gamard à justifier -l'excellence de son caractère aux dépens de Birotteau. - ---Il n'a pas déjà tant d'esprit, disait-elle. Sans l'abbé Chapeloud, il -n'aurait jamais été reçu chez madame de Listomère. Oh! j'ai bien perdu -en perdant l'abbé Chapeloud. Quel homme aimable et facile à vivre! -Enfin, pendant douze ans, je n'ai pas eu la moindre difficulté ni le -moindre désagrément avec lui. - -Mademoiselle Gamard fit de l'abbé Birotteau un portrait si peu -flatteur, que l'innocent pensionnaire passa dans cette société -bourgeoise, secrètement ennemie de la société aristocratique, pour un -homme essentiellement difficultueux et très-difficile à vivre. Puis la -vieille fille eut, pendant quelques semaines, le plaisir de s'entendre -plaindre par ses amies, qui, sans penser un mot de ce qu'elles -disaient, ne cessèrent de lui répéter:--Comment vous, si douce et si -bonne, avez-vous inspiré de la répugnance.... Ou:--Consolez-vous, ma -chère mademoiselle Gamard, vous êtes si bien connue que... etc. - -Mais, enchantées d'éviter une soirée par semaine dans le Cloître, -l'endroit le plus désert, le plus sombre et le plus éloigné du centre -qu'il y ait à Tours, toutes bénissaient le vicaire. - -Entre personnes sans cesse en présence, la haine et l'amour vont -toujours croissant: on trouve à tout moment des raisons pour s'aimer -ou se haïr mieux. Aussi l'abbé Birotteau devint-il insupportable à -mademoiselle Gamard. Dix-huit mois après l'avoir pris en pension, au -moment où le bonhomme croyait voir la paix du contentement dans le -silence de la haine, et s'applaudissait d'avoir su _très-bien corder_ -avec la vieille fille, pour se servir de son expression, il fut pour -elle l'objet d'une persécution sourde et d'une vengeance froidement -calculée. Les quatre circonstances capitales de la porte fermée, -des pantoufles oubliées, du manque de feu, du bougeoir porté chez -lui, pouvaient seules lui révéler cette inimitié terrible dont les -dernières conséquences ne devaient le frapper qu'au moment où elles -seraient irréparables. Tout en s'endormant, le bon vicaire se creusait -donc, mais inutilement, la cervelle, et certes il en sentait bien -vite le fond, pour s'expliquer la conduite singulièrement impolie de -mademoiselle Gamard. En effet, ayant agi jadis très-logiquement en -obéissant aux lois naturelles de son égoïsme, il lui était impossible -de deviner ses torts envers son hôtesse. - -Si les choses grandes sont simples à comprendre, faciles à exprimer, -les petitesses de la vie veulent beaucoup de détails. Les événements -qui constituent en quelque sorte l'avant-scène de ce drame bourgeois, -mais où les passions se retrouvent tout aussi violentes que si elles -étaient excitées par de grands intérêts, exigeaient cette longue -introduction, et il eût été difficile à un historien exact d'en -resserrer les minutieux développements. - -Le lendemain matin, en s'éveillant, Birotteau pensa si fortement à -son canonicat qu'il ne songeait plus aux quatre circonstances dans -lesquelles il avait aperçu, la veille, les sinistres pronostics d'un -avenir plein de malheurs. Le vicaire n'était pas homme à se lever -sans feu, il sonna pour avertir Marianne de son réveil et la faire -venir chez lui: puis il resta, selon son habitude, plongé dans les -rêvasseries somnolescentes pendant lesquelles la servante avait -coutume, en lui embrasant la cheminée, de l'arracher doucement à ce -dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de -ses allures, espèce de musique qui lui plaisait. Une demi-heure se -passa sans que Marianne eût paru. Le vicaire, à moitié chanoine, -allait sonner de nouveau, quand il laissa le cordon de sa sonnette -en entendant le bruit d'un pas d'homme dans l'escalier. En effet, -l'abbé Troubert, après avoir discrètement frappé à la porte, entra sur -l'invitation de Birotteau. - -Cette visite, que les deux abbés se faisaient assez régulièrement une -fois par mois l'un à l'autre, ne surprit point le vicaire. Le chanoine -s'étonna, dès l'abord, que Marianne n'eût pas encore allumé le feu -de son quasi-collègue. Il ouvrit une fenêtre, appela Marianne d'une -voix rude, lui dit de venir chez Birotteau; puis, se retournant vers -son frère:--Si mademoiselle apprenait que vous n'avez pas de feu, elle -gronderait Marianne. - -Après cette phrase, il s'enquit de la santé de Birotteau, et lui -demanda d'une voix douce s'il avait quelques nouvelles récentes qui -lui fissent espérer d'être nommé chanoine. Le vicaire lui expliqua ses -démarches, et lui dit naïvement quelles étaient les personnes auprès -desquelles madame de Listomère agissait, ignorant que Troubert n'avait -jamais su pardonner à cette dame de ne pas l'avoir admis chez elle, -lui, l'abbé Troubert, déjà deux fois désigné pour être vicaire-général -du diocèse. - -Il était impossible de rencontrer deux figures qui offrissent autant -de contrastes qu'en présentaient celles de ces deux abbés. Troubert, -grand et sec, avait un teint jaune et bilieux, tandis que le vicaire -était ce qu'on appelle familièrement grassouillet. Ronde et rougeaude, -la figure de Birotteau peignait une bonhomie sans idées; tandis -que celle de Troubert, longue et creusée par des rides profondes, -contractait en certains moments une expression pleine d'ironie ou de -dédain: mais il fallait cependant l'examiner avec attention pour y -découvrir ces deux sentiments. Le chanoine restait habituellement dans -un calme parfait, en tenant ses paupières presque toujours abaissées -sur deux yeux orangés dont le regard devenait à son gré clair et -perçant. Des cheveux roux complétaient cette sombre physionomie, sans -cesse obscurcie par le voile que de graves méditations jettent sur -les traits. Plusieurs personnes avaient pu d'abord le croire absorbé -par une haute et profonde ambition; mais celles qui prétendaient le -mieux connaître avaient fini par détruire cette opinion en le montrant -hébété par le despotisme de mademoiselle Gamard, ou fatigué par de -trop longs jeûnes. Il parlait rarement et ne riait jamais. Quand il -lui arrivait d'être agréablement ému, il lui échappait un sourire -faible qui se perdait dans les plis de son visage. Birotteau était, au -contraire, tout expansion, tout franchise, aimait les bons morceaux, -et s'amusait d'une bagatelle avec la simplicité d'un homme sans fiel -ni malice. L'abbé Troubert causait, à la première vue, un sentiment -de terreur involontaire, tandis que le vicaire arrachait un sourire -doux à ceux qui le voyaient. Quand, à travers les arcades et les -nefs de Saint-Gatien, le haut chanoine marchait d'un pas solennel, -le front incliné, l'œil sévère, il excitait le respect: sa figure -cambrée était en harmonie avec les voussures jaunes de la cathédrale, -les plis de sa soutane avaient quelque chose de monumental, digne de -la statuaire. Mais le bon vicaire y circulait sans gravité, trottait, -piétinait en paraissant rouler sur lui-même. Ces deux hommes avaient -néanmoins une ressemblance. De même que l'air ambitieux de Troubert, -en donnant lieu de le redouter, avait contribué peut-être à le faire -condamner au rôle insignifiant de simple chanoine, le caractère et la -tournure de Birotteau semblaient le vouer éternellement au vicariat de -la cathédrale. Cependant l'abbé Troubert, arrivé à l'âge de cinquante -ans, avait tout à fait dissipé, par la mesure de sa conduite, par -l'apparence d'un manque total d'ambition et par sa vie toute sainte, -les craintes que sa capacité soupçonnée et son terrible extérieur -avaient inspirées à ses supérieurs. Sa santé s'étant même gravement -altérée depuis un an, sa prochaine élévation au vicariat-général -de l'archevêché paraissait probable. Ses compétiteurs eux-mêmes -souhaitaient sa nomination, afin de pouvoir mieux préparer la leur -pendant le peu de jours qui lui seraient accordés par une maladie -devenue chronique. Loin d'offrir les mêmes espérances, le triple -menton de Birotteau présentait aux concurrents qui lui disputaient son -canonicat les symptômes d'une santé florissante, et sa goutte leur -semblait être, suivant le proverbe, une assurance de longévité. L'abbé -Chapeloud, homme d'un grand sens, et que son amabilité avait toujours -fait rechercher par les gens de bonne compagnie et par les différents -chefs de la métropole, s'était toujours opposé, mais secrètement et -avec beaucoup d'esprit, à l'élévation de l'abbé Troubert; il lui -avait même très-adroitement interdit l'accès de tous les salons où -se réunissait la meilleure société de Tours, quoique pendant sa -vie Troubert l'eût traité sans cesse avec un grand respect, en lui -témoignant en toute occasion la plus haute déférence. Cette constante -soumission n'avait pu changer l'opinion du défunt chanoine qui, pendant -sa dernière promenade, disait encore à Birotteau:--Défiez-vous de ce -grand sec de Troubert! C'est Sixte-Quint réduit aux proportions de -l'Évêché. Tel était l'ami, le commensal de mademoiselle Gamard, qui -venait, le lendemain même du jour où elle avait pour ainsi dire déclaré -la guerre au pauvre Birotteau, le visiter et lui donner des marques -d'amitié. - ---Il faut excuser Marianne, dit le chanoine en la voyant entrer. Je -pense qu'elle a commencé par venir chez moi. Mon appartement est -très-humide, et j'ai beaucoup toussé pendant toute la nuit.--Vous êtes -très-sainement ici, ajouta-t-il en regardant les corniches. - ---Oh! je suis ici en chanoine, répondit Birotteau en souriant. - ---Et moi en vicaire, répliqua l'humble prêtre. - ---Oui, mais vous logerez bientôt à l'Archevêché, dit le bon prêtre qui -voulait que tout le monde fût heureux. - ---Oh! ou dans le cimetière. Mais que la volonté de Dieu soit faite! Et -Troubert leva les yeux au ciel par un mouvement de résignation.--Je -venais, ajouta-t-il, vous prier de me prêter le _pouillé_ des évêques. -Il n'y a que vous à Tours qui ayez cet ouvrage. - ---Prenez-le dans ma bibliothèque, répondit Birotteau que la dernière -phrase du chanoine fit ressouvenir de toutes les jouissances de sa vie. - -Le grand chanoine passa dans la bibliothèque, et y resta pendant le -temps que le vicaire mit à s'habiller. Bientôt la cloche du déjeuner se -fit entendre, et le goutteux pensant que, sans la visite de Troubert, -il n'aurait pas eu de feu pour se lever, se dit:--C'est un bon homme! - -Les deux prêtres descendirent ensemble, armé chacun d'un énorme -_in-folio_, qu'ils posèrent sur une des consoles de la salle à manger. - ---Qu'est-ce que c'est que ça? demanda d'une voix aigre mademoiselle -Gamard en s'adressant à Birotteau. J'espère que vous n'allez pas -encombrer ma salle à manger de vos bouquins. - ---C'est des livres dont j'ai besoin, répondit l'abbé Troubert, monsieur -le vicaire a la complaisance de me les prêter. - ---J'aurais dû deviner cela, dit-elle en laissant échapper un sourire de -dédain. Monsieur Birotteau ne lit pas souvent dans ces gros livres-là. - ---Comment vous portez-vous, mademoiselle? reprit le pensionnaire d'une -voix flûtée. - ---Mais pas très-bien, répondit-elle sèchement. Vous êtes cause que j'ai -été réveillée hier pendant mon premier sommeil, et toute ma nuit s'en -est ressentie. En s'asseyant, mademoiselle Gamard ajouta:--Messieurs, -le lait va se refroidir. - -Stupéfait d'être si aigrement accueilli par son hôtesse quand il en -attendait des excuses, mais effrayé, comme le sont les gens timides, -par la perspective d'une discussion, surtout quand ils en sont l'objet, -le pauvre vicaire s'assit en silence. Puis, en reconnaissant dans -le visage de mademoiselle Gamard les symptômes d'une mauvaise humeur -apparente, il resta constamment en guerre avec sa raison qui lui -ordonnait de ne pas souffrir le manque d'égards de son hôtesse, tandis -que son caractère le portait à éviter une querelle. En proie à cette -angoisse intérieure, Birotteau commença par examiner sérieusement les -grandes hachures vertes peintes sur le gros taffetas ciré que, par un -usage immémorial, mademoiselle Gamard laissait pendant le déjeuner -sur la table, sans avoir égard ni aux bords usés ni aux nombreuses -cicatrices de cette couverture. Les deux pensionnaires se trouvaient -établis, chacun dans un fauteuil de canne, en face l'un de l'autre, -à chaque bout de cette table royalement carrée, dont le centre était -occupé par l'hôtesse, et qu'elle dominait du haut de sa chaise à -patins, garnie de coussins et adossée au poêle de la salle à manger. -Cette pièce et le salon commun étaient situés au rez-de-chaussée, sous -la chambre et le salon de l'abbé Birotteau. Lorsque le vicaire eut reçu -de mademoiselle Gamard sa tasse de café sucré, il fut glacé du profond -silence dans lequel il allait accomplir l'acte si habituellement gai de -son déjeuner. Il n'osait regarder ni la figure aride de Troubert, ni le -visage menaçant de la vieille fille, et se tourna par contenance vers -un gros carlin chargé d'embonpoint, qui, couché sur un coussin près du -poêle, n'en bougeait jamais, trouvant toujours à sa gauche un petit -plat rempli de friandises, et à sa droite un bol plein d'eau claire. - ---Eh! bien, mon mignon, lui dit-il, tu attends ton café. - -Ce personnage, l'un des plus importants au logis, mais peu gênant -en ce qu'il n'aboyait plus et laissait la parole à sa maîtresse, -leva sur Birotteau ses petits yeux perdus sous les plis formés dans -son masque par la graisse, puis il les referma sournoisement. Pour -comprendre la souffrance du pauvre vicaire, il est nécessaire de dire -que, doué d'une loquacité vide et sonore comme le retentissement -d'un ballon, il prétendait, sans avoir jamais pu donner aux médecins -une seule raison de son opinion, que les paroles favorisaient la -digestion. Mademoiselle, qui partageait cette doctrine hygiénique, -n'avait pas encore manqué, malgré leur mésintelligence, à causer -pendant les repas; mais, depuis plusieurs matinées, le vicaire avait -usé vainement son intelligence à lui faire des questions insidieuses -pour parvenir à lui délier la langue. Si les bornes étroites dans -lesquelles se renferme cette histoire avaient permis de rapporter une -seule de ces conversations qui excitaient presque toujours le sourire -amer et sardonique de l'abbé Troubert, elle eût offert une peinture -achevée de la vie béotienne des provinciaux. Quelques gens d'esprit -n'apprendraient peut-être pas sans plaisir les étranges développements -que l'abbé Birotteau et mademoiselle Gamard donnaient à leurs opinions -personnelles sur la politique, la religion et la littérature. Il y -aurait certes quelque chose de comique à exposer: soit les raisons -qu'ils avaient tous deux de douter sérieusement, en 1826, de la mort de -Napoléon; soit les conjectures qui les faisaient croire à l'existence -de Louis XVII, sauvé dans le creux d'une grosse bûche. Qui n'eût -pas ri de les entendre établissant, par des raisons bien évidemment -à eux, que le roi de France disposait seul de tous les impôts, que -les Chambres étaient assemblées pour détruire le clergé, qu'il était -mort plus de treize cent mille personnes sur l'échafaud pendant la -révolution? Puis ils parlaient de la Presse sans connaître le nombre -des journaux, sans avoir la moindre idée de ce qu'était cet instrument -moderne. Enfin, monsieur Birotteau écoutait avec attention mademoiselle -Gamard, quand elle disait qu'un homme nourri d'un œuf chaque matin -devait infailliblement mourir à la fin de l'année, et que cela s'était -vu; qu'un petit pain mollet, mangé sans boire pendant quelques jours, -guérissait de la sciatique; que tous les ouvriers qui avaient travaillé -à la démolition de l'abbaye Saint-Martin étaient morts dans l'espace -de six mois; que certain préfet avait fait tout son possible, sous -Bonaparte, pour ruiner les tours de Saint-Gatien, et milles autres -contes absurdes. - -Mais en ce moment Birotteau se sentit la langue morte, il se résigna -donc à manger sans entamer la conversation. Bientôt il trouva ce -silence dangereux pour son estomac et dit hardiment:--Voilà du café -excellent! Cet acte de courage fut complétement inutile. Après avoir -regardé le ciel par le petit espace qui séparait, au-dessus du jardin, -les deux arcs-boutants noirs de Saint-Gatien, le vicaire eut encore le -courage de dire:--Il fera plus beau aujourd'hui qu'hier... - -A ce propos, mademoiselle Gamard se contenta de jeter la plus gracieuse -de ses œillades à l'abbé Troubert, et reporta ses yeux empreints d'une -sévérité terrible sur Birotteau, qui heureusement avait baissé les -siens. - -Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle -Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille; -mais, pour bien peindre un être dont le caractère prête un intérêt -immense aux petits événements de ce drame, et à la vie antérieure des -personnages qui en sont les acteurs, peut-être faut-il résumer ici -les idées dont l'expression se trouve chez la vieille fille: la vie -habituelle fait l'âme, et l'âme fait la physionomie. Si tout, dans la -société comme dans le monde, doit avoir une fin, il y a certes ici-bas -quelques existences dont le but et l'utilité sont inexplicables. La -morale et l'économie politique repoussent également l'individu qui -consomme sans produire, qui tient une place sur terre sans répandre -autour de lui ni bien ni mal; car le mal est sans doute un bien dont -les résultats ne se manifestent pas immédiatement. Il est rare que -les vieilles filles ne se rangent pas d'elles-mêmes dans la classe de -ces êtres improductifs. Or, si la conscience de son travail donne à -l'être agissant un sentiment de satisfaction qui l'aide à supporter -la vie, la certitude d'être à charge ou même inutile doit produire un -effet contraire, et inspirer pour lui-même à l'être inerte le mépris -qu'il excite chez les autres. Cette dure réprobation sociale est une -des causes qui, à l'insu des vieilles filles, contribuent à mettre -dans leurs âmes le chagrin qu'expriment leurs figures. Un préjugé dans -lequel il y a du vrai peut-être jette constamment partout, et en France -encore plus qu'ailleurs, une grande défaveur sur la femme avec laquelle -personne n'a voulu ni partager les biens ni supporter les maux de la -vie. Or, il arrive pour les filles un âge où le monde, à tort ou à -raison, les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides, -la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la -nature; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes graves. On -ne sait lesquelles, des unes ou des autres, sont les plus dignes de -rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un vœu d'indépendance, -ni les hommes, ni les mères ne leur pardonnent d'avoir menti au -dévouement de la femme, en s'étant refusées aux passions qui rendent -leur sexe si touchant: renoncer à ses douleurs, c'est en abdiquer la -poésie, et ne plus mériter les douces consolations auxquelles une mère -a toujours d'incontestables droits. Puis les sentiments généreux, -les qualités exquises de la femme ne se développent que par leur -constant exercice; en restant fille, une créature du sexe féminin -n'est plus qu'un non-sens: égoïste et froide, elle fait horreur. Cet -arrêt implacable est malheureusement trop juste pour que les vieilles -filles en ignorent les motifs. Ces idées germent dans leur cœur aussi -naturellement que les effets de leur triste vie se reproduisent -dans leurs traits. Donc elles se flétrissent, parce que l'expansion -constante ou le bonheur qui épanouit la figure des femmes et jette tant -de mollesse dans leurs mouvements n'a jamais existé chez elles. Puis -elles deviennent âpres et chagrines, parce qu'un être qui a manqué -sa vocation est malheureux; il souffre, et la souffrance engendre -la méchanceté. En effet, avant de s'en prendre à elle-même de son -isolement, une fille en accuse long-temps le monde. De l'accusation à -un désir de vengeance, il n'y a qu'un pas. Enfin, la mauvaise grâce -répandue sur leurs personnes est encore un résultat nécessaire de leur -vie. N'ayant jamais senti le besoin de plaire, l'élégance, le bon -goût leur restent étrangers. Elles ne voient qu'elles en elles-mêmes. -Ce sentiment les porte insensiblement à choisir les choses qui leur -sont commodes, au détriment de celles qui peuvent être agréables à -autrui. Sans se bien rendre compte de leur dissemblance avec les -autres femmes, elles finissent par l'apercevoir et par en souffrir. -La jalousie est un sentiment indélébile dans les cœurs féminins. Les -vieilles filles sont donc jalouses à vide, et ne connaissent que les -malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent au beau sexe, -parce qu'elle les flatte. Ainsi, torturées dans tous leurs vœux, -obligées de se refuser aux développements de leur nature, les vieilles -filles éprouvent toujours une gêne intérieure à laquelle elles ne -s'habituent jamais. N'est-il pas dur à tout âge, surtout pour une -femme, de lire sur les visages un sentiment de répulsion, quand il -est dans sa destinée de n'éveiller autour d'elle, dans les cœurs, que -des sensations gracieuses? Aussi le regard d'une vieille fille est-il -toujours oblique, moins par modestie que par peur et honte. Ces êtres -ne pardonnent pas à la société leur position fausse, parce qu'ils ne -se la pardonnent pas à eux-mêmes. Or, il est impossible à une personne -perpétuellement en guerre avec elle, ou en contradiction avec la vie, -de laisser les autres en paix, et de ne pas envier leur bonheur. Ce -monde d'idées tristes était tout entier dans les yeux gris et ternes -de mademoiselle Gamard; et le large cercle noir par lequel ils étaient -bordés, accusait les longs combats de sa vie solitaire. Toutes les -rides de son visage étaient droites. La charpente de son front, de -sa tête et de ses joues avait les caractères de la rigidité, de la -sécheresse. Elle laissait pousser, sans aucun souci, les poils jadis -bruns de quelques signes parsemés sur son menton. Ses lèvres minces -couvraient à peine des dents trop longues qui ne manquaient pas de -blancheur. Brune, ses cheveux jadis noirs avaient été blanchis par -d'affreuses migraines. Cet accident la contraignait à porter un tour; -mais ne sachant pas le mettre de manière à en dissimuler la naissance, -il existait souvent de légers interstices entre le bord de son bonnet -et le cordon noir qui soutenait cette demi-perruque assez mal bouclée. -Sa robe, de taffetas en été, de mérinos en hiver, mais toujours de -couleur carmélite, serrait un peu trop sa taille disgracieuse et ses -bras maigres. Sans cesse rabattue, sa collerette laissait voir un cou -dont la peau rougeâtre était aussi artistement rayée que peut l'être -une feuille de chêne vue dans la lumière. Son origine expliquait assez -bien les malheurs de sa conformation. Elle était fille d'un marchand -de bois, espèce de paysan parvenu. A dix-huit ans, elle avait pu -être fraîche et grasse, mais il ne lui restait aucune trace ni de la -blancheur de teint ni des jolies couleurs qu'elle se vantait d'avoir -eues. Les tons de sa chair avaient contracté la teinte blafarde assez -commune chez les dévotes. Son nez aquilin était celui de tous les -traits de sa figure qui contribuait le plus à exprimer le despotisme -de ses idées, de même que la forme plate de son front trahissait -l'étroitesse de son esprit. Ses mouvements avaient une soudaineté -bizarre qui excluait toute grâce; et rien qu'à la voir tirant son -mouchoir de son sac pour se moucher à grand bruit, vous eussiez -deviné son caractère et ses mœurs. D'une taille assez élevée, elle -se tenait très-droit, et justifiait l'observation d'un naturaliste -qui a physiquement expliqué la démarche de toutes les vieilles filles -en prétendant que leurs jointures se soudent. Elle marchait sans que -le mouvement se distribuât également dans sa personne, de manière -à produire ces ondulations si gracieuses, si attrayantes chez les -femmes; elle allait, pour ainsi dire, d'une seule pièce, en paraissant -surgir, à chaque pas, comme la statue du Commandeur. Dans ses moments -de bonne humeur, elle donnait à entendre, comme le font toutes les -vieilles filles, qu'elle aurait bien pu se marier, mais elle s'était -heureusement aperçue à temps de la mauvaise foi de son amant, et -faisait ainsi, sans le savoir, le procès à son cœur en faveur de son -esprit de calcul. - -Cette figure typique du genre _vieille fille_ était très-bien encadrée -par les grotesques inventions d'un papier verni représentant des -paysages turcs qui ornaient les murs de la salle à manger. Mademoiselle -Gamard se tenait habituellement dans cette pièce décorée de deux -consoles et d'un baromètre. A la place adoptée par chaque abbé se -trouvait un petit coussin en tapisserie dont les couleurs étaient -passées. Le salon commun où elle recevait était digne d'elle. Il sera -bientôt connu en faisant observer qu'il se nommait _le salon jaune_: -les draperies en étaient jaunes, le meuble et la tenture jaunes; sur la -cheminée garnie d'une glace à cadre doré, des flambeaux et une pendule -en cristal jetaient un éclat dur à l'œil. Quant au logement particulier -de mademoiselle Gamard, il n'avait été permis à personne d'y pénétrer. -L'on pouvait seulement conjecturer qu'il était rempli de ces chiffons, -de ces meubles usés, de ces espèces de haillons dont s'entourent toutes -les vieilles filles, et auxquels elles tiennent tant. - -Telle était la personne destinée à exercer la plus grande influence sur -les derniers jours de l'abbé Birotteau. - -Faute d'exercer, selon les vœux de la nature, l'activité donnée à la -femme, et par la nécessité où elle était de la dépenser, cette vieille -fille l'avait transportée dans les intrigues mesquines, les caquetages -de province et les combinaisons égoïstes dont finissent par s'occuper -exclusivement toutes les vieilles filles. Birotteau, pour son malheur, -avait développé chez Sophie Gamard les seuls sentiments qu'il fût -possible à cette pauvre créature d'éprouver, ceux de la haine qui, -latents jusqu'alors, par suite du calme et de la monotonie d'une vie -provinciale dont pour elle l'horizon s'était encore rétréci, devaient -acquérir d'autant plus d'intensité qu'ils allaient s'exercer sur de -petites choses et au milieu d'une sphère étroite. Birotteau était de -ces gens qui sont prédestinés à tout souffrir, parce que, ne sachant -rien voir, ils ne peuvent rien éviter: tout leur arrive. - ---Oui, il fera beau, répondit après un moment le chanoine qui parut -sortir de sa rêverie et vouloir pratiquer les lois de la politesse. - -Birotteau, effrayé du temps qui s'écoula entre la demande et la -réponse, car il avait, pour la première fois de sa vie, pris son café -sans parler, quitta la salle à manger où son cœur était serré comme -dans un étau. Sentant sa tasse de café pesante sur son estomac, il alla -se promener tristement dans les petites allées étroites et bordées de -buis qui dessinaient une étoile dans le jardin. Mais en se retournant, -après le premier tour qu'il y fit, il vit sur le seuil de la porte du -salon mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert plantés silencieusement: -lui, les bras croisés et immobile comme la statue d'un tombeau; elle, -appuyée sur la porte-persienne. Tous deux semblaient, en le regardant, -compter le nombre de ses pas. Rien n'est déjà plus gênant pour une -créature naturellement timide que d'être l'objet d'un examen curieux; -mais s'il est fait par les yeux de la haine, l'espèce de souffrance -qu'il cause se change en un martyre intolérable. Bientôt l'abbé -Birotteau s'imagina qu'il empêchait mademoiselle Gamard et le chanoine -de se promener. Cette idée, inspirée tout à la fois par la crainte et -par la bonté, prit un tel accroissement qu'elle lui fit abandonner la -place. Il s'en alla, ne pensant déjà plus à son canonicat, tant il -était absorbé par la désespérante tyrannie de la vieille fille. Il -trouva par hasard, et heureusement pour lui, beaucoup d'occupation à -Saint-Gatien, où il y eut plusieurs enterrements, un mariage et deux -baptêmes. Il put alors oublier ses chagrins. Quand son estomac lui -annonça l'heure du dîner, il ne tira pas sa montre sans effroi, en -voyant quatre heures et quelques minutes. Il connaissait la ponctualité -de mademoiselle Gamard, il se hâta donc de se rendre au logis. - -Il aperçut dans la cuisine le premier service desservi. Puis, quand -il arriva dans la salle à manger, la vieille fille lui dit d'un son -de voix où se peignaient également l'aigreur d'un reproche et la joie -de trouver son pensionnaire en faute:--Il est quatre heures et demie, -monsieur Birotteau. Vous savez que nous ne devons pas nous attendre. - -Le vicaire regarda le cartel de la salle à manger, et la manière dont -était posée l'enveloppe de gaze destinée à le garantir de la poussière, -lui prouva que son hôtesse l'avait remonté pendant la matinée, en se -donnant le plaisir de le faire avancer sur l'horloge de Saint-Gatien. -Il n'y avait pas d'observation possible. L'expression verbale du -soupçon conçu par le vicaire eût causé la plus terrible et la mieux -justifiée des explosions éloquentes que mademoiselle Gamard sût, comme -toutes les femmes de sa classe, faire jaillir en pareil cas. Les mille -et une contrariétés qu'une servante peut faire subir à son maître, -ou une femme à son mari dans les habitudes privées de la vie, furent -devinées par mademoiselle Gamard, qui en accabla son pensionnaire. La -manière dont elle se plaisait à ourdir ses conspirations contre le -bonheur domestique du pauvre prêtre portèrent l'empreinte du génie le -plus profondément malicieux. Elle s'arrangea pour ne jamais paraître -avoir tort. - -Huit jours après le moment où ce récit commence, l'habitation de cette -maison, et les relations que l'abbé Birotteau avait avec mademoiselle -Gamard, lui révélèrent une trame ourdie depuis six mois. Tant que la -vieille fille avait sourdement exercé sa vengeance, et que le vicaire -avait pu s'entretenir volontairement dans l'erreur, en refusant de -croire à des intentions malveillantes, le mal moral avait fait peu -de progrès chez lui. Mais depuis l'affaire du bougeoir remonté, de -la pendule avancée, Birotteau ne pouvait plus douter qu'il ne vécût -sous l'empire d'une haine dont l'œil était toujours ouvert sur lui. -Il arriva dès lors rapidement au désespoir, en apercevant, à toute -heure, les doigts crochus et effilés de mademoiselle Gamard prêts à -s'enfoncer dans son cœur. Heureuse de vivre par un sentiment aussi -fertile en émotions que l'est celui de la vengeance, la vieille fille -se plaisait à planer, à peser sur le vicaire, comme un oiseau de proie -plane et pèse sur un mulot avant de le dévorer. Elle avait conçu -depuis long-temps un plan que le prêtre abasourdi ne pouvait deviner, -et qu'elle ne tarda pas à dérouler, en montrant le génie que savent -déployer, dans les petites choses, les personnes solitaires dont l'âme, -inhabile à sentir les grandeurs de la piété vraie, s'est jetée dans les -minuties de la dévotion. Dernière, mais affreuse aggravation de peine! -La nature de ses chagrins interdisait à Birotteau, homme d'expansion, -aimant à être plaint et consolé, la petite douceur de les raconter -à ses amis. Le peu de tact qu'il devait à sa timidité lui faisait -redouter de paraître ridicule en s'occupant de pareilles niaiseries. -Et cependant ces niaiseries composaient toute son existence, sa chère -existence pleine d'occupations dans le vide et de vide dans les -occupations; vie terne et grise où les sentiments trop forts étaient -des malheurs, où l'absence de toute émotion était une félicité. Le -paradis du pauvre prêtre se changea donc subitement en enfer. Enfin, -ses souffrances devinrent intolérables. La terreur que lui causait -la perspective d'une explication avec mademoiselle Gamard s'accrut -de jour en jour; et le malheur secret qui flétrissait les heures de -sa vieillesse, altéra sa santé. Un matin, en mettant ses bas bleus -chinés, il reconnut une perte de huit lignes dans la circonférence de -son mollet. Stupéfait de ce diagnostic si cruellement irrécusable, il -résolut de faire une tentative auprès de l'abbé Troubert, pour le prier -d'intervenir officieusement entre mademoiselle Gamard et lui. - -En se trouvant en présence de l'imposant chanoine, qui, pour le -recevoir dans une chambre nue, quitta promptement un cabinet plein de -papiers où il travaillait sans cesse, et où ne pénétrait personne, le -vicaire eut presque honte de parler des taquineries de mademoiselle -Gamard à un homme qui lui paraissait si sérieusement occupé. Mais après -avoir subi toutes les angoisses de ces délibérations intérieures que -les gens humbles, indécis ou faibles éprouvent même pour des choses -sans importance, il se décida, non sans avoir le cœur grossi par des -pulsations extraordinaires, à expliquer sa position à l'abbé Troubert. -Le chanoine écouta d'un air grave et froid, essayant, mais en vain, -de réprimer certains sourires qui, peut-être, eussent révélé les -émotions d'un contentement intime à des yeux intelligents. Une flamme -parut s'échapper de ses paupières lorsque Birotteau lui peignit, avec -l'éloquence que donnent les sentiments vrais, la constante amertume -dont il était abreuvé; mais Troubert mit la main au-dessus de ses -yeux par un geste assez familier aux penseurs, et garda l'attitude de -dignité qui lui était habituelle. Quand le vicaire eut cessé de parler, -il aurait été bien embarrassé s'il avait voulu chercher sur la figure -de Troubert, alors marbrée par des taches plus jaunes encore que ne -l'était ordinairement son teint bilieux, quelques traces des sentiments -qu'il avait dû exciter chez ce prêtre mystérieux. Après être resté -pendant un moment silencieux, le chanoine fit une de ces réponses dont -toutes les paroles devaient être long-temps étudiées pour que leur -portée fût entièrement mesurée, mais qui, plus tard, prouvaient aux -gens réfléchis l'étonnante profondeur de son âme et la puissance de -son esprit. Enfin, il accabla Birotteau en lui disant: que «ces choses -l'étonnaient d'autant plus, qu'il ne s'en serait jamais aperçu sans la -confession de son frère; il attribuait ce défaut d'intelligence à ses -occupations sérieuses, à ses travaux, et à la tyrannie de certaines -pensées élevées qui ne lui permettaient pas de regarder aux détails -de la vie.» Il lui fit observer, mais sans avoir l'air de vouloir -censurer la conduite d'un homme dont l'âge et les connaissances -méritaient son respect, que «jadis les solitaires songeaient rarement -à leur nourriture, à leur abri, au fond des thébaïdes où ils se -livraient à de saintes contemplations,» et que, «de nos jours, le -prêtre pouvait par la pensée se faire partout une thébaïde.» Puis, -revenant à Birotteau, il ajouta: que «ces discussions étaient toutes -nouvelles pour lui. Pendant douze années, rien de semblable n'avait eu -lieu entre mademoiselle Gamard et le vénérable abbé Chapeloud. Quant -à lui, sans doute, il pouvait bien, ajouta-t-il, devenir l'arbitre -entre le vicaire et leur hôtesse, parce que son amitié pour elle ne -dépassait pas les bornes imposées par les lois de l'Église à ses -fidèles serviteurs; mais alors la justice exigeait qu'il entendît aussi -mademoiselle Gamard.»--Que, d'ailleurs, il ne trouvait rien de changé -en elle; qu'il l'avait toujours vue ainsi; qu'il s'était volontiers -soumis à quelques-uns de ses caprices, sachant que cette respectable -demoiselle était la bonté, la douceur même; qu'il fallait attribuer -les légers changements de son humeur aux souffrances causées par une -pulmonie dont elle ne parlait pas, et à laquelle elle se résignait en -vraie chrétienne... Il finit en disant au vicaire, que: «pour peu qu'il -restât encore quelques années auprès de mademoiselle, il saurait mieux -l'apprécier, et reconnaître les trésors de cet excellent caractère.» - -L'abbé Birotteau sortit confondu. Dans la nécessité fatale où il se -trouvait de ne prendre conseil que de lui-même, il jugea mademoiselle -Gamard d'après lui. Le bonhomme crut, en s'absentant pendant quelques -jours, éteindre, faute d'aliment, la haine que lui portait cette -fille. Donc il résolut d'aller, comme jadis, passer plusieurs jours à -une campagne où madame de Listomère se rendait à la fin de l'automne, -époque à laquelle le ciel est ordinairement pur et doux en Touraine. -Pauvre homme! il accomplissait précisément les vœux secrets de sa -terrible ennemie, dont les projets ne pouvaient être déjoués que par -une patience de moine; mais, ne devinant rien, ne sachant point ses -propres affaires, il devait succomber comme un agneau, sous le premier -coup du boucher. - -Située sur la levée qui se trouve entre la ville de Tours et les -hauteurs de Saint-Georges, exposée au midi, entourée de rochers, la -propriété de madame de Listomère offrait les agréments de la campagne -et tous les plaisirs de la ville. En effet, il ne fallait pas plus de -dix minutes pour venir du pont de Tours à la porte de cette maison, -nommée _l'Alouette_; avantage précieux dans un pays où personne ne veut -se déranger pour quoi que ce soit, même pour aller chercher un plaisir. -L'abbé Birotteau était à l'Alouette depuis environ dix jours, lorsqu'un -matin, au moment du déjeuner, le concierge vint lui dire que monsieur -Caron désirait lui parler. Monsieur Caron était un avocat chargé des -affaires de mademoiselle Gamard. Birotteau ne s'en souvenant pas et ne -se connaissant aucun point litigieux à démêler avec qui que ce fût au -monde, quitta la table en proie à une sorte d'anxiété pour chercher -l'avocat: il le trouva modestement assis sur la balustrade d'une -terrasse. - ---L'intention où vous êtes de ne plus loger chez mademoiselle Gamard -étant devenue évidente... dit l'homme d'affaires. - ---Eh! monsieur, s'écria l'abbé Birotteau en interrompant, je n'ai -jamais pensé à la quitter. - ---Cependant, monsieur, reprit l'avocat, il faut bien que vous vous -soyez expliqué à cet égard avec mademoiselle, puisqu'elle m'envoie à -la fin de savoir si vous restez long-temps à la campagne. Le cas d'une -longue absence, n'ayant pas été prévu dans vos conventions, peut donner -matière à contestation. Or, mademoiselle Gamard entendant que votre -pension... - ---Monsieur, dit Birotteau surpris et interrompant encore l'avocat, -je ne croyais pas qu'il fût nécessaire d'employer des voies presque -judiciaires pour... - ---Mademoiselle Gamard, qui veut prévenir toute difficulté, dit monsieur -Caron, m'a envoyé pour m'entendre avec vous. - ---Eh! bien, si vous voulez avoir la complaisance de revenir demain, -reprit encore l'abbé Birotteau, j'aurai consulté de mon côté. - ---Soit, dit Caron en saluant. - -Et le ronge-papiers se retira. Le pauvre vicaire, épouvanté de -la persistance avec laquelle mademoiselle Gamard le poursuivait, -rentra dans la salle à manger de madame de Listomère, en offrant une -figure bouleversée. A son aspect, chacun de lui demander:--Que vous -arrive-t-il donc, monsieur Birotteau?... - -L'abbé, désolé, s'assit sans répondre, tant il était frappé par les -vagues images de son malheur. Mais, après le déjeuner, quand plusieurs -de ses amis furent réunis dans le salon devant un bon feu, Birotteau -leur raconta naïvement les détails de son aventure. Ses auditeurs, qui -commençaient à s'ennuyer de leur séjour à la campagne, s'intéressèrent -vivement à cette intrigue si bien en harmonie avec la vie de province. -Chacun prit parti pour l'abbé contre la vieille fille. - ---Comment! lui dit madame de Listomère, ne voyez-vous pas clairement -que l'abbé Troubert veut votre logement? - -Ici, l'historien serait en droit de crayonner le portrait de -cette dame; mais il a pensé que ceux mêmes auxquels le système de -_cognomologie_ de Sterne est inconnu, ne pourraient pas prononcer -ces trois mots: MADAME DE LISTOMÈRE! sans se la peindre noble, digne, -tempérant les rigueurs de la piété par la vieille élégance des mœurs -monarchiques et classiques, par des manières polies; bonne, mais un peu -raide; légèrement nasillarde; se permettant la lecture de la Nouvelle -Héloïse, la comédie, et se coiffant encore en cheveux. - ---Il ne faut pas que l'abbé Birotteau cède à cette vieille tracassière! -s'écria monsieur de Listomère, lieutenant de vaisseau venu en congé -chez sa tante. Si le vicaire a du cœur et veut suivre mes avis, il aura -bientôt conquis sa tranquillité. - -Enfin, chacun se mit à analyser les actions de mademoiselle Gamard avec -la perspicacité particulière aux gens de province, auxquels on ne peut -refuser le talent de savoir mettre à nu les motifs les plus secrets des -actions humaines. - ---Vous n'y êtes pas, dit un vieux propriétaire qui connaissait le pays. -Il y a là-dessous quelque chose de grave que je ne saisis pas encore. -L'abbé Troubert est trop profond pour être deviné si promptement. -Notre cher Birotteau n'est qu'au commencement de ses peines. D'abord, -sera-t-il heureux et tranquille, même en cédant son logement à -Troubert? J'en doute.--Si Caron est venu vous dire, ajouta-t-il en se -tournant vers le prêtre ébahi, que vous aviez l'intention de quitter -mademoiselle Gamard, sans doute mademoiselle Gamard a l'intention de -vous mettre hors de chez elle... Eh! bien, vous en sortirez bon gré mal -gré. Ces sortes de gens ne hasardent jamais rien, et ne jouent qu'à -coup sûr. - -Ce vieux gentilhomme, nommé monsieur de Bourbonne, résumait toutes les -idées de la province aussi complétement que Voltaire a résumé l'esprit -de son époque. Ce vieillard sec et maigre, professait en matière -d'habillement toute l'indifférence d'un propriétaire dont la valeur -territoriale est cotée dans le département. Sa physionomie, tannée par -le soleil de la Touraine, était moins spirituelle que fine. Habitué -à peser ses paroles, à combiner ses actions, il cachait sa profonde -circonspection sous une simplicité trompeuse. Aussi l'observation la -plus légère suffisait-elle pour apercevoir que, semblable à un paysan -de Normandie, il avait toujours l'avantage dans toutes les affaires. Il -était très-supérieur en œnologie, la science favorite des Tourangeaux. -Il avait su arrondir les prairies d'un de ses domaines aux dépens des -lais de la Loire en évitant tout procès avec l'État. Ce bon tour le -faisait passer pour un homme de talent. Si, charmé par la conversation -de monsieur de Bourbonne, vous eussiez demandé sa biographie à quelque -Tourangeau:--Oh! _c'est un vieux malin!_ eût été la réponse proverbiale -de tous ses jaloux, et il en avait beaucoup. En Touraine, la jalousie -forme, comme dans la plupart des provinces, _le fond de la langue_. - -L'observation de monsieur de Bourbonne occasionna momentanément un -silence pendant lequel les personnes qui composaient ce petit comité -parurent réfléchir. Sur ces entrefaites, mademoiselle Salomon de -Villenoix fut annoncée. Amenée par le désir d'être utile à Birotteau, -elle arrivait de Tours, et les nouvelles qu'elle en apportait -changèrent complétement la face des affaires. Au moment de son -arrivée, chacun, sauf le propriétaire, conseillait à Birotteau de -guerroyer contre Troubert et Gamard, sous les auspices de la société -aristocratique qui devait le protéger. - ---Le vicaire-général auquel le travail du personnel est remis, dit -mademoiselle Salomon, vient de tomber malade, et l'archevêque a commis -à sa place monsieur l'abbé Troubert. Maintenant, la nomination au -canonicat dépend donc entièrement de lui. Or, hier, chez mademoiselle -de La Blottière, l'abbé Poirel a parlé des désagréments que l'abbé -Birotteau causait à mademoiselle Gamard, de manière à vouloir justifier -la disgrâce dont sera frappé notre bon abbé: «L'abbé Birotteau est un -homme auquel l'abbé Chapeloud était bien nécessaire, disait-il; et -depuis la mort de ce vertueux chanoine, il a été prouvé que...» Les -suppositions, les calomnies se sont succédé. Vous comprenez? - ---Troubert sera vicaire-général, dit solennellement monsieur de -Bourbonne. - ---Voyons! s'écria madame de Listomère en regardant Birotteau. Que -préférez-vous: être chanoine, ou rester chez mademoiselle Gamard? - ---Être chanoine, fut un cri général. - ---Eh! bien, reprit madame de Listomère, il faut donner gain de cause à -l'abbé Troubert et à mademoiselle Gamard. Ne vous font-ils pas savoir -indirectement, par la visite de Caron, que si vous consentez à les -quitter vous serez chanoine? Donnant, donnant! - -Chacun se récria sur la finesse et la sagacité de madame de Listomère, -excepté le baron de Listomère son neveu, qui dit, d'un ton comique, à -monsieur de Bourbonne:--J'aurais voulu le combat entre _la Gamard_ et -_le Birotteau_. - -Mais, pour le malheur du vicaire, les forces n'étaient pas égales entre -les gens du monde et la vieille fille soutenue par l'abbé Troubert. Le -moment arriva bientôt où la lutte devait se dessiner plus franchement, -s'agrandir, et prendre des proportions énormes. Sur l'avis de madame -de Listomère et de la plupart de ses adhérents qui commençaient à -se passionner pour cette intrigue jetée dans le vide de leur vie -provinciale, un valet fut expédié à monsieur Caron. L'homme d'affaires -revint avec une célérité remarquable, et qui n'effraya que monsieur de -Bourbonne. - ---Ajournons toute décision jusqu'à un plus ample informé, fut l'avis de -ce Fabius en robe de chambre auquel de profondes réflexions révélaient -les hautes combinaisons de l'échiquier tourangeau. - -Il voulut éclairer Birotteau sur les dangers de sa position. La sagesse -du _vieux malin_ ne servait pas les passions du moment, il n'obtint -qu'une légère attention. La conférence entre l'avocat et Birotteau dura -peu. Le vicaire rentra tout effaré, disant:--Il me demande un écrit qui -constate mon _retrait_. - ---Quel est ce mot effroyable? dit le lieutenant de vaisseau. - ---Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria madame de Listomère. - ---Cela signifie simplement que l'abbé doit déclarer vouloir quitter -la maison de mademoiselle Gamard, répondit monsieur de Bourbonne en -prenant une prise de tabac. - ---N'est-ce que cela? Signez! dit madame de Listomère en regardant -Birotteau. Si vous êtes décidé sérieusement à sortir de chez elle, il -n'y a aucun inconvénient à constater votre volonté. - -La _volonté de Birotteau_! - ---Cela est juste, dit monsieur de Bourbonne en fermant sa tabatière par -un geste sec dont la signification est impossible à rendre, car c'était -tout un langage.--Mais il est toujours dangereux d'écrire, ajouta-t-il -en posant sa tabatière sur la cheminée d'un air à épouvanter le vicaire. - -Birotteau se trouvait tellement hébété par le renversement de toutes -ses idées, par la rapidité des événements qui le surprenaient sans -défense, par la facilité avec laquelle ses amis traitaient les affaires -les plus chères de sa vie solitaire, qu'il restait immobile, comme -perdu dans la lune, ne pensant à rien, mais écoutant et cherchant à -comprendre le sens des rapides paroles que tout le monde prodiguait. -Il prit l'écrit de monsieur Caron, et le lut, comme si le _libellé_ de -l'avocat allait être l'objet de son attention; mais ce fut un mouvement -machinal. Et il signa cette pièce, par laquelle il reconnaissait -renoncer volontairement à demeurer chez mademoiselle Gamard, comme à y -être nourri suivant les conventions faites entre eux. Quand le vicaire -eut achevé d'apposer sa signature, le sieur Caron reprit l'acte et -lui demanda dans quel endroit sa cliente devait faire remettre les -choses à lui appartenant. Birotteau indiqua la maison de madame de -Listomère. Par un signe, cette dame consentit à recevoir l'abbé pour -quelques jours, ne doutant pas qu'il ne fût bientôt nommé chanoine. Le -vieux propriétaire voulut voir cette espèce d'acte de renonciation, et -monsieur Caron le lui apporta. - ---Eh! bien, demanda-t-il au vicaire après l'avoir lu, il existe -donc entre vous et mademoiselle Gamard des conventions écrites? où -sont-elles? quelles en sont les stipulations? - ---L'acte est chez moi, répondit Birotteau. - ---En connaissez-vous la teneur? demanda le propriétaire à l'avocat. - ---Non, monsieur, dit monsieur Caron en tendant la main pour reprendre -le papier fatal. - ---Ah! se dit en lui-même le vieux propriétaire, toi, monsieur l'avocat, -tu sais sans doute tout ce que cet acte contient; mais tu n'es pas payé -pour nous le dire. - -Et monsieur de Bourbonne rendit la renonciation à l'avocat. - ---Où vais-je mettre tous mes meubles? s'écria Birotteau, et mes livres, -ma belle bibliothèque, mes beaux tableaux, mon salon rouge, enfin tout -mon mobilier! - -Et le désespoir du pauvre homme, qui se trouvait déplanté pour ainsi -dire, avait quelque chose de si naïf; il peignait si bien la pureté de -ses mœurs, son ignorance des choses du monde, que madame de Listomère -et mademoiselle Salomon lui dirent pour le consoler, en prenant le -ton employé par les mères quand elles promettent un jouet à leurs -enfants:--N'allez-vous pas vous inquiéter de ces niaiseries-là? Mais -nous vous trouverons toujours bien une maison moins froide, moins noire -que celle de mademoiselle Gamard. S'il ne se rencontre pas de logement -qui vous plaise, eh! bien, l'une de nous vous prendra chez elle en -pension. Allons, faisons un trictrac. Demain vous irez voir monsieur -l'abbé Troubert pour lui demander son appui, et vous verrez comme vous -serez bien reçu par lui! - -Les gens faibles se rassurent aussi facilement qu'ils se sont effrayés. -Donc le pauvre Birotteau, ébloui par la perspective de demeurer chez -madame de Listomère, oublia la ruine, consommée sans retour, du bonheur -qu'il avait si long-temps désiré, dont il avait si délicieusement -joui. Mais le soir, avant de s'endormir, et avec la douleur d'un homme -pour qui le tracas d'un déménagement et de nouvelles habitudes étaient -la fin du monde, il se tortura l'esprit à chercher où il pourrait -retrouver pour sa bibliothèque un emplacement aussi commode que l'était -sa galerie. En voyant ses livres errants, ses meubles disloqués et son -ménage en désordre, il se demandait mille fois pourquoi la première -année passée chez mademoiselle Gamard avait été si douce, et la seconde -si cruelle. Et toujours son aventure était un puits sans fond où -tombait sa raison. Le canonicat ne lui semblait plus une compensation -suffisante à tant de malheurs, et il comparait sa vie à un bas dont une -seule maille échappée faisait déchirer toute la trame. Mademoiselle -Salomon lui restait. Mais, en perdant ses vieilles illusions, le pauvre -prêtre n'osait plus croire à une jeune amitié. - -Dans la _citta dolente_ des vieilles filles, il s'en rencontre -beaucoup, surtout en France, dont la vie est un sacrifice noblement -offert tous les jours à de nobles sentiments. Les unes demeurent -fièrement fidèles à un cœur que la mort leur a trop promptement ravi: -martyres de l'amour, elles trouvent le secret d'être femmes par l'âme. -Les autres obéissent à un orgueil de famille, qui, chaque jour, déchoit -à notre honte, et se dévouent à la fortune d'un frère, ou à des neveux -orphelins: celles-là se font mères en restant vierges. Ces vieilles -filles atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe, en consacrant -tous les sentiments féminins au culte du malheur. Elles idéalisent la -figure de la femme, en renonçant aux récompenses de sa destinée et n'en -acceptant que les peines. Elles vivent alors entourées de la splendeur -de leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la tête -devant leurs traits flétris. Mademoiselle de Sombreuil n'a été ni femme -ni fille; elle fut et sera toujours une vivante poésie. Mademoiselle -Salomon appartenait à ces créatures héroïques. Son dévouement était -religieusement sublime, en ce qu'il devait être sans gloire, après -avoir été une souffrance de tous les jours. Belle, jeune, elle fut -aimée, elle aima; son prétendu perdit la raison. Pendant cinq années, -elle s'était, avec le courage de l'amour, consacrée au bonheur -mécanique de ce malheureux, de qui elle avait si bien épousé la folie -qu'elle ne le croyait point fou. C'était, du reste, une personne -simple de manières, franche en son langage, et dont le visage pâle ne -manquait pas de physionomie, malgré la régularité de ses traits. Elle -ne parlait jamais des événements de sa vie. Seulement, parfois, les -tressaillements soudains qui lui échappaient en entendant le récit -d'une aventure affreuse, ou triste, révélaient en elle les belles -qualités que développent les grandes douleurs. Elle était venue habiter -Tours après avoir perdu le compagnon de sa vie. Elle ne pouvait y être -appréciée à sa juste valeur, et passait pour une _bonne personne_. Elle -faisait beaucoup de bien, et s'attachait, par goût, aux êtres faibles. -A ce titre, le pauvre vicaire lui avait inspiré naturellement un -profond intérêt. - -Mademoiselle de Villenoix, qui allait à la ville dès le matin, y -emmena Birotteau, le mit sur le quai de la Cathédrale, et le laissa -s'acheminant vers le Cloître où il avait grand désir d'arriver pour -sauver au moins le canonicat du naufrage, et veiller à l'enlèvement de -son mobilier. Il ne sonna pas sans éprouver de violentes palpitations -de cœur, à la porte de cette maison où il avait l'habitude de venir -depuis quatorze ans, qu'il avait habitée, et d'où il devait s'exiler à -jamais, après avoir rêvé d'y mourir en paix, à l'imitation de son ami -Chapeloud. Marianne parut surprise de voir le vicaire. Il lui dit qu'il -venait parler à l'abbé Troubert, et se dirigea vers le rez-de-chaussée -où demeurait le chanoine; mais Marianne lui cria: - ---L'abbé Troubert n'est plus là, monsieur le vicaire, il est dans votre -ancien logement. - -Ces mots causèrent un affreux saisissement au vicaire qui comprit enfin -le caractère de Troubert, et la profondeur d'une vengeance si lentement -calculée, en le trouvant établi dans la bibliothèque de Chapeloud, -assis dans le beau fauteuil gothique de Chapeloud, couchant sans doute -dans le lit de Chapeloud, jouissant des meubles de Chapeloud, logé au -cœur de Chapeloud, annulant le testament de Chapeloud, et déshéritant -enfin l'ami de ce Chapeloud, qui, pendant si long-temps, l'avait parqué -chez mademoiselle Gamard, en lui interdisant tout avancement et lui -fermant les salons de Tours. - -Par quel coup de baguette magique cette métamorphose avait-elle eu -lieu? Tout cela n'appartenait-il donc plus à Birotteau? Certes, -en voyant l'air sardonique avec lequel Troubert contemplait cette -bibliothèque, le pauvre Birotteau jugea que le futur vicaire-général -était sûr de posséder toujours la dépouille de ceux qu'il avait si -cruellement haïs, Chapeloud comme un ennemi, et Birotteau, parce qu'en -lui se retrouvait encore Chapeloud. Mille idées se levèrent, à cet -aspect, dans le cœur du bonhomme, et le plongèrent dans une sorte de -songe. Il resta immobile et comme fasciné par l'œil de Troubert, qui le -regardait fixement. - ---Je ne pense pas, monsieur, dit enfin Birotteau, que vous vouliez me -priver des choses qui m'appartiennent. Si mademoiselle Gamard a pu être -impatiente de vous mieux loger, elle doit se montrer cependant assez -juste pour me laisser le temps de reconnaître mes livres et d'enlever -mes meubles. - ---Monsieur, dit froidement l'abbé Troubert en ne laissant paraître sur -son visage aucune marque d'émotion, mademoiselle Gamard m'a instruit -hier de votre départ, dont la cause m'est encore inconnue. Si elle -m'a installé ici, ce fut par nécessité. Monsieur l'abbé Poirel a pris -mon appartement. J'ignore si les choses qui sont dans ce logement -appartiennent ou non à mademoiselle; mais, si elles sont à vous, -vous connaissez sa bonne foi: la sainteté de sa vie est une garantie -de sa probité. Quant à moi, vous n'ignorez pas la simplicité de mes -mœurs. J'ai couché pendant quinze années dans une chambre nue sans -faire attention à l'humidité qui m'a tué à la longue. Cependant, si -vous vouliez habiter de nouveau cet appartement, je vous le céderais -volontiers. - -En entendant ces mots terribles, Birotteau oublia l'affaire du -canonicat, il descendit avec la promptitude d'un jeune homme pour -chercher mademoiselle Gamard, et la rencontra au bas de l'escalier sur -le large palier dallé qui unissait les deux corps de logis. - ---Mademoiselle, dit-il en la saluant et sans faire attention ni au -sourire aigrement moqueur qu'elle avait sur les lèvres ni à la flamme -extraordinaire qui donnait à ses yeux la clarté de ceux des tigres, je -ne m'explique pas comment vous n'avez pas attendu que j'aie enlevé mes -meubles, pour... - ---Quoi! lui dit-elle en l'interrompant. Est-ce que tous vos effets -n'auraient pas été remis chez madame de Listomère? - ---Mais, mon mobilier? - ---Vous n'avez donc pas lu votre acte? dit la vieille fille d'un ton -qu'il faudrait pouvoir écrire musicalement pour faire comprendre -combien la haine sut mettre de nuances dans l'accentuation de chaque -mot. - -Et mademoiselle Gamard parut grandir, et ses yeux brillèrent encore, -et son visage s'épanouit, et toute sa personne frissonna de plaisir. -L'abbé Troubert ouvrit une fenêtre pour lire plus distinctement dans un -volume in-folio. Birotteau resta comme foudroyé. Mademoiselle Gamard -lui cornait aux oreilles, d'une voix aussi claire que le son d'une -trompette, les phrases suivantes:--N'est-il pas convenu, au cas où -vous sortiriez de chez moi, que votre mobilier m'appartiendrait, pour -m'indemniser de la différence qui existait entre la quotité de votre -pension et celle du respectable abbé Chapeloud? Or, monsieur l'abbé -Poirel ayant été nommé chanoine... - -En entendant ces derniers mots, Birotteau s'inclina faiblement, comme -pour prendre congé de la vieille fille; puis il sortit précipitamment. -Il avait peur, en restant plus long-temps, de tomber en défaillance, -et de donner ainsi un trop grand triomphe à de si implacables ennemis. -Marchant comme un homme ivre, il gagna la maison de madame de -Listomère où il trouva dans une salle basse son linge, ses vêtements -et ses papiers contenus dans une malle. A l'aspect des débris de son -mobilier, le malheureux prêtre s'assit, et se cacha le visage dans ses -mains pour dérober aux gens la vue de ses pleurs. L'abbé Poirel était -chanoine! Lui, Birotteau, se voyait sans asile, sans fortune et sans -mobilier! Heureusement, mademoiselle Salomon vint à passer en voiture. -Le concierge de la maison, qui comprit le désespoir du pauvre homme, -fit un signe au cocher. Puis, après quelques mots échangés entre la -vieille fille et le concierge, le vicaire se laissa conduire demi-mort -près de sa fidèle amie, à laquelle il ne put dire que des mots sans -suite. Mademoiselle Salomon, effrayée du dérangement momentané d'une -tête déjà si faible, l'emmena sur-le-champ à l'Alouette, en attribuant -ce commencement d'aliénation mentale à l'effet qu'avait dû produire -sur lui la nomination de l'abbé Poirel. Elle ignorait les conventions -du prêtre avec mademoiselle Gamard, par l'excellente raison qu'il en -ignorait lui-même l'étendue. Et comme il est dans la nature que le -comique se trouve mêlé parfois aux choses les plus pathétiques, les -étranges réponses de Birotteau firent presque sourire mademoiselle -Salomon. - ---Chapeloud avait raison, disait-il. C'est un monstre! - ---Qui? demandait-elle. - ---Chapeloud. Il m'a tout pris. - ---Poirel donc? - ---Non, Troubert. - -Enfin, ils arrivèrent à l'Alouette, où les amis du prêtre lui -prodiguèrent des soins si empressés, que, vers le soir, ils le -calmèrent, et purent obtenir de lui le récit de ce qui s'était passé -pendant la matinée. - -Le flegmatique propriétaire demanda naturellement à voir l'acte -qui, depuis la veille, lui paraissait contenir le mot de l'énigme. -Birotteau tira le fatal papier timbré de sa poche, le tendit à -monsieur de Bourbonne, qui le lut rapidement, et arriva bientôt à -une clause ainsi conçue: «_Comme il se trouve une différence de huit -cents francs par an entre la pension que payait feu monsieur Chapeloud -et celle pour laquelle ladite Sophie Gamard consent à prendre chez -elle, aux conditions ci-dessus stipulées, ledit François Birotteau; -attendu que le soussigné François Birotteau reconnaît surabondamment -être hors d'état de donner pendant plusieurs années le prix payé par -les pensionnaires de la demoiselle Gamard, et notamment par l'abbé -Troubert; enfin, eu égard à diverses avances faites par ladite Sophie -Gamard soussignée, ledit Birotteau s'engage à lui laisser à titre -d'indemnité le mobilier dont il se trouvera possesseur à son décès, ou -lorsque, par quelque cause que ce puisse être, il viendrait à quitter -volontairement, et à quelque époque que ce soit, les lieux à lui -présentement loués, et à ne plus profiter des avantages stipulés dans -les engagements pris par mademoiselle Gamard envers lui, ci-dessus..._» - ---Tudieu, quelle grosse! s'écria le propriétaire, et de quelles griffes -est armée ladite Sophie Gamard! - -Le pauvre Birotteau, n'imaginant dans sa cervelle d'enfant aucune cause -qui pût le séparer un jour de mademoiselle Gamard, comptait mourir -chez elle. Il n'avait aucun souvenir de cette clause, dont les termes -ne furent pas même discutés jadis, tant elle lui avait semblé juste, -lorsque, dans son désir d'appartenir à la vieille fille, il aurait -signé tous les parchemins qu'on lui aurait présentés. Cette innocence -était si respectable, et la conduite de mademoiselle Gamard si atroce; -le sort de ce pauvre sexagénaire avait quelque chose de si déplorable, -et sa faiblesse le rendait si touchant, que, dans un premier moment -d'indignation, madame de Listomère s'écria:--Je suis cause de la -signature de l'acte qui vous a ruiné, je dois vous rendre le bonheur -dont je vous ai privé. - ---Mais, dit le vieux gentilhomme, l'acte constitue un dol, et il y a -matière à procès... - ---Eh bien! Birotteau plaidera. S'il perd à Tours, il gagnera à Orléans. -S'il perd à Orléans, il gagnera à Paris, s'écria le baron de Listomère. - ---S'il veut plaider, reprit froidement monsieur de Bourbonne, je lui -conseille de se démettre d'abord de son vicariat. - ---Nous consulterons des avocats, reprit madame de Listomère, et nous -plaiderons s'il faut plaider. Mais cette affaire est trop honteuse pour -mademoiselle Gamard, et peut devenir trop nuisible à l'abbé Troubert, -pour que nous n'obtenions pas quelque transaction. - -Après mûre délibération, chacun promit son assistance à l'abbé -Birotteau dans la lutte qui allait s'engager entre lui et tous les -adhérents de ses antagonistes. Un sûr pressentiment, un instinct -provincial indéfinissable forçait chacun à unir les deux noms de Gamard -et Troubert. Mais aucun de ceux qui se trouvaient alors chez madame -de Listomère, excepté le vieux malin, n'avait une idée bien exacte de -l'importance d'un semblable combat. Monsieur de Bourbonne attira dans -un coin le pauvre abbé. - ---Des quatorze personnes qui sont ici, lui dit-il à voix basse, il -n'y en aura pas une pour vous dans quinze jours. Si vous avez besoin -d'appeler quelqu'un à votre secours, vous ne trouverez peut-être alors -que moi d'assez hardi pour oser prendre votre défense, parce que je -connais la province, les hommes, les choses, et, mieux encore, les -intérêts! Mais tous vos amis, quoique pleins de bonnes intentions, -vous mettent dans un mauvais chemin d'où vous ne pourrez vous tirer. -Écoutez mon conseil. Si vous voulez vivre en paix, quittez le vicariat -de Saint-Gatien, quittez Tours. Ne dites pas où vous irez, mais -allez chercher quelque cure éloignée où Troubert ne puisse pas vous -rencontrer. - ---Abandonner Tours? s'écria le vicaire avec un effroi indescriptible. - -C'était pour lui une sorte de mort. N'était-ce pas briser toutes -les racines par lesquelles il s'était planté dans le monde. Les -célibataires remplacent les sentiments par des habitudes. Lorsqu'à ce -système moral, qui les fait moins vivre que traverser la vie, se joint -un caractère faible, les choses extérieures prennent sur eux un empire -étonnant. Aussi Birotteau était-il devenu semblable à quelque végétal: -le transplanter, c'était en risquer l'innocente fructification. De même -que, pour vivre, un arbre doit retrouver à toute heure les mêmes sucs, -et toujours avoir ses chevelus dans le même terrain, Birotteau devait -toujours trotter dans Saint-Gatien; toujours piétiner dans l'endroit du -Mail où il se promenait habituellement, sans cesse parcourir les rues -par lesquelles il passait, et continuer d'aller dans les trois salons, -où il jouait, pendant chaque soirée, au wisth ou au trictrac. - ---Ah! je n'y pensais pas, répondit monsieur de Bourbonne en regardant -le prêtre avec une espèce de pitié. - -Tout le monde sut bientôt, dans la ville de Tours, que madame la -baronne de Listomère, veuve d'un lieutenant-général, recueillait -l'abbé Birotteau, vicaire de Saint-Gatien. Ce fait, que beaucoup de -gens révoquaient en doute, trancha nettement toutes les questions, -et dessina les partis, surtout lorsque mademoiselle Salomon osa, la -première, parler de dol et de procès. Avec la vanité subtile qui -distingue les vieilles filles, et le fanatisme de personnalité qui -les caractérise, mademoiselle Gamard se trouva fortement blessée du -parti que prenait madame de Listomère. La baronne était une femme -de haut rang, élégante dans ses mœurs, et dont le bon goût, les -manières polies, la piété ne pouvaient être contestés. Elle donnait, -en recueillant Birotteau, le démenti le plus formel à toutes les -assertions de mademoiselle Gamard, en censurait indirectement la -conduite, et semblait sanctionner les plaintes du vicaire contre son -ancienne hôtesse. - -Il est nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire, d'expliquer -ici tout ce que le discernement et l'esprit d'analyse avec lequel -les vieilles femmes se rendent compte des actions d'autrui prêtaient -de force à mademoiselle Gamard, et quelles étaient les ressources -de son parti. Accompagnée du silencieux abbé Troubert, elle allait -passer ses soirées dans quatre ou cinq maisons où se réunissaient une -douzaine de personnes toutes liées entre elles par les mêmes goûts, et -par l'analogie de leur situation. C'était un ou deux vieillards qui -épousaient les passions et les caquetages de leurs servantes; cinq -ou six vieilles filles qui passaient toute leur journée à tamiser les -paroles, à scruter les démarches de leurs voisins et des gens placés -au-dessus ou au-dessous d'elles dans la société; puis, enfin, plusieurs -femmes âgées, exclusivement occupées à distiller les médisances, à -tenir un registre exact de toutes les fortunes, ou à contrôler les -actions des autres: elles pronostiquaient les mariages et blâmaient la -conduite de leurs amies aussi aigrement que celle de leurs ennemies. -Ces personnes, logées toutes dans la ville de manière à y figurer les -vaisseaux capillaires d'une plante, aspiraient, avec la soif d'une -feuille pour la rosée, les nouvelles, les secrets de chaque ménage, -les pompaient et les transmettaient machinalement à l'abbé Troubert, -comme les feuilles communiquent à la tige la fraîcheur qu'elles ont -absorbée. Donc, pendant chaque soirée de la semaine, excitées par ce -besoin d'émotion qui se retrouve chez tous les individus, ces bonnes -dévotes dressaient un bilan exact de la situation de la ville, avec -une sagacité digne du conseil des Dix, et faisaient la police armées -de cette espèce d'espionnage à coup sûr que créent les passions. Puis, -quand elles avaient deviné la raison secrète d'un événement, leur -amour-propre les portait à s'approprier la sagesse de leur sanhédrin, -pour donner le ton du bavardage dans leurs zones respectives. Cette -congrégation oisive et agissante, invisible et voyant tout, muette -et parlant sans cesse, possédait alors une influence que sa nullité -rendait en apparence peu nuisible, mais qui cependant devenait terrible -quand elle était animée par un intérêt majeur. Or, il y avait bien -long-temps qu'il ne s'était présenté dans la sphère de leurs existences -un événement aussi grave et aussi généralement important pour chacune -d'elles que l'était la lutte de Birotteau, soutenu par madame de -Listomère, contre l'abbé Troubert et mademoiselle Gamard. - -En effet, les trois salons de mesdames de Listomère, Merlin de La -Blottière et de Villenoix étant considérés comme ennemis par ceux -où allait mademoiselle Gamard, il y avait au fond de cette querelle -l'esprit de corps et toutes ses vanités. C'était le combat du peuple -et du sénat romain dans une taupinière, ou une tempête dans un verre -d'eau, comme l'a dit Montesquieu en parlant de la république de -Saint-Marin dont les charges publiques ne duraient qu'un jour, tant -la tyrannie y était facile à saisir. Mais cette tempête développait -néanmoins dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour -diriger les plus grands intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de -croire que le temps ne soit rapide que pour les cœurs en proie aux -vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner. Les heures -de l'abbé Troubert coulaient aussi animées, s'enfuyaient chargées de -pensées tout aussi soucieuses, étaient ridées par des désespoirs et des -espérances aussi profondes que pouvaient l'être les heures cruelles -de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est dans le secret -de l'énergie que nous coûtent les triomphes occultement remportés sur -les hommes, sur les choses et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas -toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage. -Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il -raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il -vous convie à jeter un coup d'œil sur les existences de ces vieilles -filles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les -viciait dans leur essence; il vous sera peut-être démontré qu'il est -nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en -lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le -cercle, et assoupissent l'égoïsme naturel à toutes les créatures. - -Madame de Listomère revint en ville sans savoir que, depuis cinq -ou six jours, plusieurs de ses amis étaient obligés de réfuter une -opinion, accréditée sur elle, dont elle aurait ri si elle l'eût connue, -et qui supposait à son affection pour son neveu des causes presque -criminelles. Elle mena l'abbé Birotteau chez son avocat, à qui le -procès ne parut pas chose facile. Les amis du vicaire, animés par le -sentiment que donne la justice d'une bonne cause, ou paresseux pour un -procès qui ne leur était pas personnel, avaient remis le commencement -de l'instance au jour où ils reviendraient à Tours. Les amis de -mademoiselle Gamard purent donc prendre les devants, et surent raconter -l'affaire peu favorablement pour l'abbé Birotteau. - -Donc l'homme de loi, dont la clientèle se composait exclusivement des -gens pieux de la ville, étonna beaucoup madame de Listomère en lui -conseillant de ne pas s'embarquer dans un semblable procès, et il -termina la conférence en disant: que, d'ailleurs, il ne s'en chargerait -pas, parce que, aux termes de l'acte, mademoiselle Gamard avait raison -en Droit; qu'en Équité, c'est-à-dire en dehors de la justice, l'abbé -Birotteau paraîtrait, aux yeux du tribunal et à ceux des honnêtes gens, -manquer au caractère de paix, de conciliation et à la mansuétude qu'on -lui avait supposés jusqu'alors; que mademoiselle Gamard, connue pour -une personne douce et facile à vivre, avait obligé Birotteau en lui -prêtant l'argent nécessaire pour payer les droits successifs auxquels -avait donné lieu le testament de Chapeloud, sans lui en demander de -reçu; que Birotteau n'était pas d'âge et de caractère à signer un acte -sans savoir ce qu'il contenait, ni sans en connaître l'importance; et -que s'il avait quitté mademoiselle Gamard après deux ans d'habitation, -quand son ami Chapeloud était resté chez elle pendant douze ans, et -Troubert pendant quinze, ce ne pouvait être qu'en vue d'un projet à lui -connu; que le procès serait donc jugé comme un acte d'ingratitude, etc. - -Après avoir laissé Birotteau marcher en avant vers l'escalier, l'avoué -prit madame de Listomère à part, en la reconduisant, et l'engagea, au -nom de son repos, à ne pas se mêler de cette affaire. - -Cependant, le soir, le pauvre vicaire, qui se tourmentait autant -qu'un condamné à mort dans le cabanon de Bicêtre quand il y attend le -résultat de son pourvoi en cassation, ne put s'empêcher d'apprendre -à ses amis le résultat de sa visite, au moment où, avant l'heure de -faire les parties, le cercle se formait devant la cheminée de madame de -Listomère. - ---Excepté l'avoué des Libéraux, je ne connais, à Tours, aucun homme de -chicane qui voulût se charger de ce procès sans avoir l'intention de le -faire perdre, s'écria monsieur de Bourbonne, et je ne vous conseille -pas de vous y embarquer. - ---Hé! bien, c'est une infamie, dit le lieutenant de vaisseau. Moi, je -conduirai l'abbé chez cet avoué. - ---Allez-y lorsqu'il fera nuit, dit monsieur de Bourbonne en -l'interrompant. - ---Et pourquoi? - ---Je viens d'apprendre que l'abbé Troubert est nommé vicaire-général, à -la place de celui qui est mort avant-hier. - ---Je me moque bien de l'abbé Troubert. - -Malheureusement, le baron de Listomère, homme de trente-six ans, ne vit -pas le signe que lui fit monsieur de Bourbonne, pour lui recommander de -peser ses paroles, en lui montrant un conseiller de préfecture, ami de -Troubert. Le lieutenant de vaisseau ajouta donc:--Si monsieur l'abbé -Troubert est un fripon... - ---Oh! dit monsieur de Bourbonne en l'interrompant, pourquoi mettre -l'abbé Troubert dans une affaire à laquelle il est complétement -étranger?... - ---Mais, reprit le baron, ne jouit-il pas des meubles de l'abbé -Birotteau? Je me souviens d'être allé chez Chapeloud, et d'y avoir vu -deux tableaux de prix. Supposez qu'ils valent dix mille francs?... -Croyez-vous que monsieur Birotteau ait eu l'intention de donner, pour -deux ans d'habitation chez cette Gamard, dix mille francs, quand déjà -la bibliothèque et les meubles valent à peu près cette somme? - -L'abbé Birotteau ouvrit de grands yeux en apprenant qu'il avait possédé -un capital si énorme. - -Et le baron, poursuivant avec chaleur, ajouta:--Par Dieu! monsieur -Salmon, l'ancien expert du Musée de Paris, est venu voir ici sa -belle-mère. Je vais y aller ce soir même, avec l'abbé Birotteau, pour -le prier d'estimer les tableaux. De là je le mènerai chez l'avoué. - -Deux jours après cette conversation, le procès avait pris de la -consistance. L'avoué des Libéraux, devenu celui de Birotteau, jetait -beaucoup de défaveur sur la cause du vicaire. Les gens opposés au -gouvernement, et ceux qui étaient connus pour ne pas aimer les -prêtres ou la religion, deux choses que beaucoup de gens confondent, -s'emparèrent de cette affaire, et toute la ville en parla. L'ancien -expert du Musée avait estimé onze mille francs la Vierge du Valentin -et le Christ de Lebrun, morceaux d'une beauté capitale. Quant à la -bibliothèque et aux meubles gothiques, le goût dominant qui croissait -de jour en jour à Paris pour ces sortes de choses leur donnait -momentanément une valeur de douze mille francs. Enfin, l'expert, -vérification faite, évalua le mobilier entier à dix mille écus. Or, il -était évident que, Birotteau n'ayant pas entendu donner à mademoiselle -Gamard cette somme énorme pour le peu d'argent qu'il pouvait lui devoir -en vertu de la soulte stipulée, il y avait, judiciairement parlant, -lieu à réformer leurs conventions; autrement la vieille fille eût -été coupable d'un dol volontaire. L'avoué des Libéraux entama donc -l'affaire en lançant un exploit introductif d'instance à mademoiselle -Gamard. Quoique très-acerbe, cette pièce, fortifiée par des citations -d'arrêts souverains et corroborée par quelques articles du Code, n'en -était pas moins un chef-d'œuvre de logique judiciaire, et condamnait -si évidemment la vieille fille que trente ou quarante copies en furent -méchamment distribuées dans la ville par l'Opposition. - -Quelques jours après le commencement des hostilités entre la vieille -fille et Birotteau, le baron de Listomère, qui espérait être compris, -en qualité de capitaine de corvette, dans la première promotion, -annoncée depuis quelque temps au Ministère de la Marine, reçut une -lettre par laquelle l'un de ses amis lui annonçait qu'il était question -dans les bureaux de le mettre hors du cadre d'activité. Étrangement -surpris de cette nouvelle, il partit immédiatement pour Paris, et vint -à la première soirée du ministre, qui en parut fort étonné lui-même, -et se prit à rire en apprenant les craintes dont lui fit part le baron -de Listomère. Le lendemain, nonobstant la parole du ministre, le -baron consulta les Bureaux. Par une indiscrétion que certains chefs -commettent assez ordinairement pour leurs amis, un secrétaire lui -montra un travail tout préparé, mais que la maladie d'un directeur -avait empêché jusqu'alors d'être soumis au ministre, et qui confirmait -la fatale nouvelle. Aussitôt, le baron de Listomère alla chez un de ses -oncles, lequel, en sa qualité de député, pouvait voir immédiatement le -ministre à la Chambre, et il le pria de sonder les dispositions de Son -Excellence, car il s'agissait pour lui de la perte de son avenir. Aussi -attendit-il avec la plus vive anxiété, dans la voiture de son oncle, la -fin de la séance. Le député sortit bien avant la clôture, et dit à son -neveu pendant le chemin qu'il fit en se rendant à son hôtel:--Comment, -diable! vas-tu te mêler de faire la guerre aux prêtres? Le ministre -a commencé par m'apprendre que tu t'étais mis à la tête des Libéraux -à Tours! Tu as des opinions détestables, tu ne suis pas la ligne -du gouvernement, etc. Ses phrases étaient aussi entortillées que -s'il parlait encore à la Chambre. Alors je lui ai dit:--Ah! çà, -entendons-nous? Son Excellence a fini par m'avouer que tu étais mal -avec la Grande-Aumônerie. Bref, en demandant quelques renseignements à -mes collègues, j'ai su que tu parlais fort légèrement d'un certain abbé -Troubert, simple vicaire-général, mais le personnage le plus important -de la province où il représente la Congrégation. J'ai répondu de toi -corps pour corps au ministre. Monsieur mon neveu, si tu veux faire -ton chemin, ne te crée aucune inimitié sacerdotale. Va vite à Tours, -fais-y ta paix avec ce diable de vicaire-général. Apprends que les -vicaires-généraux sont des hommes avec lesquels il faut toujours vivre -en paix. Morbleu! lorsque nous travaillons tous à rétablir la religion, -il est stupide à un lieutenant de vaisseau, qui veut être capitaine, -de déconsidérer les prêtres. Si tu ne te raccommodes pas avec l'abbé -Troubert, ne compte plus sur moi: je te renierai. Le ministre des -Affaires Ecclésiastiques m'a parlé tout à l'heure de cet homme comme -d'un futur évêque. Si Troubert prenait notre famille en haine, il -pourrait m'empêcher d'être compris dans la prochaine fournée de pairs. -Comprends-tu? - -Ces paroles expliquèrent au lieutenant de vaisseau les secrètes -occupations de Troubert, de qui Birotteau disait niaisement:--Je ne -sais pas à quoi lui sert de passer les nuits. - -La position du chanoine au milieu du sénat femelle qui faisait si -subtilement la police de la province et sa capacité personnelle -l'avaient fait choisir par la Congrégation, entre tous les -ecclésiastiques de la ville, pour être le proconsul inconnu de la -Touraine. Archevêque, général, préfet, grands et petits étaient sous -son occulte domination. Le baron de Listomère eut bientôt pris son -parti. - ---Je ne veux pas, dit-il à son oncle, recevoir une seconde bordée -ecclésiastique dans mes _œuvres-vives_. - -Trois jours après cette conférence diplomatique entre l'oncle et le -neveu, le marin, subitement revenu par la malle-poste à Tours, révélait -à sa tante, le soir même de son arrivée, les dangers que couraient les -plus chères espérances de la famille de Listomère, s'ils s'obstinaient -l'un et l'autre à soutenir _cet imbécile de Birotteau_. Le baron avait -retenu monsieur de Bourbonne au moment où le vieux gentilhomme prenait -sa canne et son chapeau pour s'en aller après la partie de wisth. -Les lumières du vieux malin étaient indispensables pour éclairer les -écueils dans lesquels se trouvaient engagés les Listomère, et le vieux -malin n'avait prématurément cherché sa canne et son chapeau que pour se -faire dire à l'oreille:--Restez, nous avons à causer. - -Le prompt retour du baron, son air de contentement, en désaccord -avec la gravité peinte en certains moments sur sa figure, avaient -accusé vaguement à monsieur de Bourbonne quelques échecs reçus par le -lieutenant dans sa croisière contre Gamard et Troubert. Il ne marqua -point de surprise en entendant le baron proclamer le secret pouvoir du -vicaire-général congréganiste. - ---Je le savais, dit-il. - ---Hé! bien, s'écria la baronne, pourquoi ne pas nous avoir avertis? - ---Madame, répondit-il vivement, oubliez que j'ai deviné l'invisible -influence de ce prêtre, et j'oublierai que vous la connaissez -également. Si nous ne nous gardions pas le secret, nous passerions -pour ses complices: nous serions redoutés et haïs. Imitez-moi: feignez -d'être une dupe; mais sachez bien où vous mettez les pieds. Je vous en -avais assez dit, vous ne me compreniez point, et je ne voulais pas me -compromettre. - ---Comment devons-nous maintenant nous y prendre? dit le baron. - -Abandonner Birotteau n'était pas une question, et ce fut une première -condition sous-entendue par les trois conseillers. - ---Battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours été le -chef-d'œuvre des plus habiles généraux, répondit monsieur de Bourbonne. -Pliez devant Troubert: si sa haine est moins forte que sa vanité, vous -vous en ferez un allié; mais si vous pliez trop, il vous marchera sur -le ventre; car - - Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église, - -a dit Boileau. Faites croire que vous quittez le service, vous lui -échappez, monsieur le baron. Renvoyez le vicaire, madame, vous donnerez -gain de cause à la Gamard. Demandez chez l'archevêque à l'abbé Troubert -s'il sait le wisth, il vous dira _oui_. Priez-le de venir faire une -partie dans ce salon, où il veut être reçu; certes, il y viendra. Vous -êtes femme, sachez mettre ce prêtre dans vos intérêts. Quand le baron -sera capitaine de vaisseau, son oncle pair de France, Troubert évêque, -vous pourrez faire Birotteau chanoine tout à votre aise. Jusque-là -pliez; mais pliez avec grâce et en menaçant. Votre famille peut prêter -à Troubert autant d'appui qu'il vous en donnera; vous vous entendrez à -merveille. D'ailleurs marchez la sonde en main, marin! - ---Ce pauvre Birotteau! dit la baronne. - ---Oh! entamez-le promptement, répliqua le propriétaire en s'en allant. -Si quelque libéral adroit s'emparait de cette tête vide, il vous -causerait des chagrins. Après tout, les tribunaux prononceraient en sa -faveur, et Troubert doit avoir peur du jugement. Il peut encore vous -pardonner d'avoir entamé le combat; mais, après une défaite, il serait -implacable. J'ai dit. - -Il fit claquer sa tabatière, alla mettre ses doubles souliers, et -partit. - -Le lendemain matin, après le déjeuner, la baronne resta seule avec -le vicaire, et lui dit, non sans un visible embarras:--Mon cher -monsieur Birotteau, vous allez trouver mes demandes bien injustes et -bien inconséquentes; mais il faut, pour vous et pour nous, d'abord -éteindre votre procès contre mademoiselle Gamard en vous désistant -de vos prétentions, puis quitter ma maison. En entendant ces mots le -pauvre prêtre pâlit.--Je suis, reprit-elle, la cause innocente de vos -malheurs, et sais que sans mon neveu vous n'eussiez pas intenté le -procès qui maintenant fait votre chagrin et le nôtre. Mais écoutez? - -Elle lui déroula succinctement l'immense étendue de cette affaire et -lui expliqua la gravité de ses suites. Ses méditations lui avaient -fait deviner pendant la nuit les antécédents probables de la vie de -Troubert: elle put alors, sans se tromper, démontrer à Birotteau la -trame dans laquelle l'avait enveloppé cette vengeance si habilement -ourdie, lui révéler la haute capacité, le pouvoir de son ennemi -en lui en dévoilant la haine, en lui en apprenant les causes, en -le lui montrant couché durant douze années devant Chapeloud, et -dévorant Chapeloud, et persécutant encore Chapeloud dans son ami. -L'innocent Birotteau joignit ses mains comme pour prier et pleura -de chagrin à l'aspect d'horreurs humaines que son âme pure n'avait -jamais soupçonnées. Aussi effrayé que s'il se fût trouvé sur le -bord d'un abîme, il écoutait, les yeux fixes et humides, mais sans -exprimer aucune idée, le discours de sa bienfaitrice, qui lui dit -en terminant:--Je sais tout ce qu'il y a de mal à vous abandonner; -mais, mon cher abbé, les devoirs de famille passent avant ceux de -l'amitié. Cédez, comme je le fais, à cet orage, je vous en prouverai -toute ma reconnaissance. Je ne vous parle pas de vos intérêts, je m'en -charge. Vous serez hors de toute inquiétude pour votre existence. Par -l'entremise de Bourbonne, qui saura sauver les apparences, je ferai en -sorte que rien ne vous manque. Mon ami, donnez-moi le droit de vous -trahir. Je resterai votre amie, tout en me conformant aux maximes du -monde. Décidez. - -Le pauvre abbé stupéfait s'écria:--Chapeloud avait donc raison en -disant que, si Troubert pouvait venir le tirer par les pieds dans la -tombe, il le ferait! Il couche dans le lit de Chapeloud. - ---Il ne s'agit pas de se lamenter, dit madame de Listomère, nous avons -peu de temps à nous. Voyons! - -Birotteau avait trop de bonté pour ne pas obéir, dans les grandes -crises, au dévouement irréfléchi du premier moment. Mais d'ailleurs -sa vie n'était déjà plus qu'une agonie. Il dit, en jetant à sa -protectrice un regard désespérant qui la navra:--Je me confie à vous. -Je ne suis plus qu'un _bourrier_ de la rue! - -Ce mot tourangeau n'a pas d'autre équivalent possible que le mot brin -de paille. Mais il y a de jolis petits brins de paille, jaunes, polis, -rayonnants, qui font le bonheur des enfants; tandis que le bourrier est -le brin de paille décoloré, boueux, roulé dans les ruisseaux, chassé -par la tempête, tordu par les pieds du passant. - ---Mais, madame, je ne voudrais pas laisser à l'abbé Troubert le -portrait de Chapeloud; il a été fait pour moi, il m'appartient, obtenez -qu'il me soit rendu, j'abandonnerai tout le reste. - ---Hé! bien, dit madame de Listomère, j'irai chez mademoiselle Gamard. -Ces mots furent dits d'un ton qui révéla l'effort extraordinaire que -faisait la baronne de Listomère en s'abaissant à flatter l'orgueil de -la vieille fille.--Et, ajouta-t-elle, je tâcherai de tout arranger. -A peine osé-je l'espérer. Allez voir monsieur de Bourbonne, qu'il -minute votre désistement en bonne forme, apportez-m'en l'acte bien en -règle; puis, avec le secours de monseigneur l'archevêque, peut-être -pourrons-nous en finir. - -Birotteau sortit épouvanté. Troubert avait pris à ses yeux les -dimensions d'une pyramide d'Égypte. Les mains de cet homme étaient à -Paris et ses coudes dans le cloître Saint-Gatien. - ---Lui, se dit-il, empêcher monsieur le marquis de Listomère de devenir -pair de France?... _Et peut-être, avec le secours de monseigneur -l'archevêque, pourra-t-on en finir!_ - -En présence de si grands intérêts, Birotteau se trouvait comme un -ciron: il se faisait justice. - -La nouvelle du déménagement de Birotteau fut d'autant plus étonnante -que la cause en était impénétrable. Madame de Listomère disait que, -son neveu voulant se marier et quitter le service, elle avait besoin, -pour agrandir son appartement, de celui du vicaire. Personne ne -connaissait encore le désistement de Birotteau. Ainsi les instructions -de monsieur de Bourbonne étaient sagement exécutées. Ces deux -nouvelles, en parvenant aux oreilles du grand-vicaire, devaient flatter -son amour-propre en lui apprenant que, si elle ne capitulait pas, -la famille de Listomère restait au moins neutre, et reconnaissait -tacitement le pouvoir occulte de la Congrégation: le reconnaître, -n'était-ce pas s'y soumettre? Mais le procès demeurait tout entier _sub -judice_. N'était-ce pas à la fois plier et menacer? - -Les Listomère avaient donc pris dans cette lutte une attitude -exactement semblable à celle du grand-vicaire: ils se tenaient en -dehors et pouvaient tout diriger. Mais un événement grave survint et -rendit encore plus difficile la réussite des desseins médités par -monsieur de Bourbonne et par les Listomère pour apaiser le parti Gamard -et Troubert. La veille, mademoiselle Gamard avait pris du froid en -sortant de la cathédrale, s'était mise au lit et passait pour être -dangereusement malade. Toute la ville retentissait de plaintes excitées -par une fausse commisération. «La sensibilité de mademoiselle Gamard -n'avait pu résister au scandale de ce procès. Malgré son bon droit, -elle allait mourir de chagrin. Birotteau tuait sa bienfaitrice...» -Telle était la substance des phrases jetées en avant par les tuyaux -capillaires du grand conciliabule femelle, et complaisamment répétées -par la ville de Tours. - -Madame de Listomère eut la honte d'être venue chez la vieille fille -sans recueillir le fruit de sa visite. Elle demanda fort poliment à -parler à monsieur le vicaire-général. Flatté peut-être de recevoir dans -la bibliothèque de Chapeloud, et au coin de cette cheminée ornée des -deux fameux tableaux contestés, une femme par laquelle il avait été -méconnu, Troubert fit attendre la baronne un moment; puis il consentit -à lui donner audience. Jamais courtisan ni diplomate ne mirent dans la -discussion de leurs intérêts particuliers, ou dans la conduite d'une -négociation nationale, plus d'habileté, de dissimulation, de profondeur -que n'en déployèrent la baronne et l'abbé dans le moment où ils se -trouvèrent tous les deux en scène. - -Semblable au parrain qui, dans le moyen âge, armait le champion et en -fortifiait la valeur par d'utiles conseils, au moment où il entrait -en lice, le vieux malin avait dit à la baronne:--N'oubliez pas votre -rôle, vous êtes conciliatrice et non partie intéressée. Troubert est -également un médiateur. Pesez vos mots! étudiez les inflexions de la -voix du vicaire-général. S'il se caresse le menton, vous l'aurez séduit. - -Quelques dessinateurs se sont amusés à représenter en caricature le -contraste fréquent qui existe entre _ce que l'on dit_ et _ce que l'on -pense_. Ici, pour bien saisir l'intérêt du duel de paroles qui eut lieu -entre le prêtre et la grande dame, il est nécessaire de dévoiler les -pensées qu'ils cachèrent mutuellement sous des phrases en apparence -insignifiantes. Madame de Listomère commença par témoigner le chagrin -que lui causait le procès de Birotteau, puis elle parla du désir -qu'elle avait de voir terminer cette affaire à la satisfaction des deux -parties. - ---Le mal est fait, madame, dit l'abbé d'une voix grave, la vertueuse -mademoiselle Gamard se meurt (_Je ne m'intéresse pas plus à cette sotte -de fille qu'au Prêtre-Jean_, pensait-il; _mais je voudrais bien vous -mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous -êtes assez niais pour en prendre du souci_.) - ---En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j'ai -exigé de monsieur le vicaire un désistement que j'apportais à cette -sainte fille (_Je te devine, rusé coquin!_ pensait-elle; _mais nous -voilà mis à l'abri de tes calomnies. Quant à toi, si tu prends le -désistement, tu t'enferreras, tu avoueras ainsi ta complicité._) - -Il se fit un moment de silence. - ---Les affaires temporelles de mademoiselle Gamard ne me concernent pas, -dit enfin le prêtre en abaissant ses larges paupières sur ses yeux -d'aigle pour voiler ses émotions. (_Oh! oh! vous ne me compromettrez -pas! Mais Dieu soit loué! les damnés avocats ne plaideront pas une -affaire qui pouvait me salir. Que veulent donc les Listomère, pour se -faire ainsi mes serviteurs?_) - ---Monsieur, répondit la baronne, les affaires de monsieur Birotteau me -sont aussi étrangères que vous le sont les intérêts de mademoiselle -Gamard; mais malheureusement la religion peut souffrir de leurs débats, -et je ne vois en vous qu'un médiateur, là où moi-même j'agis en -conciliatrice.... (_Nous ne nous abuserons ni l'un ni l'autre, monsieur -Troubert_, pensait-elle. _Sentez-vous le tour épigrammatique de cette -réponse?_) - ---La religion souffrir, madame! dit le grand-vicaire. La religion est -trop haut située pour que les hommes puissent y porter atteinte. (_La -religion, c'est moi_, pensait-il.)--Dieu nous jugera sans erreur, -madame, ajouta-t-il, je ne reconnais que son tribunal. - ---Hé! bien, monsieur, répondit-elle, tâchons d'accorder les jugements -des hommes avec les jugements de Dieu. (_Oui, la religion, c'est toi._) - -L'abbé Troubert changea de ton:--Monsieur votre neveu n'est-il pas allé -à Paris? (_Vous avez eu là de mes nouvelles_, pensait-il. _Je puis -vous écraser, vous qui m'avez méprisé. Vous venez capituler._) - ---Oui, monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à lui. -Il retourne ce soir à Paris, il est mandé par le ministre, qui est -parfait pour nous, et voudrait ne pas lui voir quitter le service. -(_Jésuite, tu ne nous écraseras pas_, pensait-elle, _et ta plaisanterie -est comprise_.) Un moment de silence.--Je ne trouve pas sa conduite -convenable dans cette affaire, reprit-elle, mais il faut pardonner -à un marin de ne pas se connaître en Droit.--(_Faisons alliance_, -pensait-elle. _Nous ne gagnerons rien à guerroyer._) - -Un léger sourire de l'abbé se perdit dans les plis de son visage:--Il -nous aura rendu le service de nous apprendre la valeur de ces deux -peintures, dit-il en regardant les tableaux, elles seront un bel -ornement pour la chapelle de la Vierge. (_Vous m'avez lancé une -épigramme_, pensait-il, _en voici deux, nous sommes quittes, madame_.) - ---Si vous les donniez à Saint-Gatien, je vous demanderais de me -laisser offrir à l'église des cadres dignes du lieu et de l'œuvre. -(_Je voudrais bien te faire avouer que tu convoitais les meubles de -Birotteau_, pensait-elle.) - ---Elles ne m'appartiennent pas, dit le prêtre en se tenant toujours sur -ses gardes. - ---Mais voici, dit madame de Listomère, un acte qui éteint toute -discussion, et les rend à mademoiselle Gamard. Elle posa le désistement -sur la table. (_Voyez, monsieur_, pensait-elle, _combien j'ai de -confiance en vous_.)--Il est digne de vous, monsieur, ajouta-t-elle, -digne de votre beau caractère, de réconcilier deux chrétiens; quoique -je prenne maintenant peu d'intérêt à monsieur Birotteau... - ---Mais il est votre pensionnaire, dit-il en l'interrompant. - ---Non, monsieur, il n'est plus chez moi. (_La pairie de mon -beau-frère et le grade de mon neveu me font faire bien des lâchetés_, -pensait-elle.) - -L'abbé demeura impassible, mais son attitude calme était l'indice des -émotions les plus violentes. Monsieur de Bourbonne avait seul deviné le -secret de cette paix apparente. Le prêtre triomphait! - ---Pourquoi vous êtes-vous donc chargée de son désistement? -demanda-t-il excité par un sentiment analogue à celui qui pousse une -femme à se faire répéter des compliments. - ---Je n'ai pu me défendre d'un mouvement de compassion. Birotteau, -dont le caractère faible doit vous être connu, m'a suppliée de voir -mademoiselle Gamard, afin d'obtenir pour prix de sa renonciation à... - -L'abbé fronça ses sourcils. - ---... A des _droits_ reconnus par des avocats distingués, le portrait... - -Le prêtre regarda madame de Listomère. - ---... Le portrait de Chapeloud, dit-elle en continuant. Je vous laisse -le juge de sa prétention... (_Tu serais condamné, si tu voulais -plaider_, pensait-elle.) - -L'accent que prit la baronne pour prononcer les mots _avocats -distingués_ fit voir au prêtre qu'elle connaissait le fort et le faible -de l'ennemi. Madame de Listomère montra tant de talent à ce connaisseur -émérite dans le cours de cette conversation qui se maintint long-temps -sur ce ton, que l'abbé descendit chez mademoiselle Gamard pour aller -chercher sa réponse à la transaction proposée. - -Il revint bientôt. - ---Madame, voici les paroles de la pauvre mourante: «_Monsieur l'abbé -Chapeloud m'a témoigné trop d'amitié_, m'a-t-elle dit, _pour que je me -sépare de son portrait_.» Quant à moi, reprit-il, s'il m'appartenait, -je ne le céderais à personne. J'ai porté des sentiments trop constants -au cher défunt pour ne pas me croire le droit de disputer son image à -tout le monde. - ---Monsieur, ne _nous brouillons_ pas pour une mauvaise peinture. -(_Je m'en moque autant que vous vous en moquez vous-même_, -pensait-elle.)--Gardez-la, nous en ferons faire une copie. Je -m'applaudis d'avoir assoupi ce triste et déplorable procès, et j'y -aurai personnellement gagné le plaisir de vous connaître. J'ai entendu -parler de votre talent au wisth. Vous pardonnerez à une femme d'être -curieuse, dit-elle en souriant. Si vous vouliez venir jouer quelquefois -chez moi, vous ne pouvez pas douter de l'accueil que vous y recevrez. - -Troubert se caressa le menton. - -(_Il est pris! Bourbonne avait raison_, pensait-elle, _il a sa dose de -vanité_.) - -En effet, le grand-vicaire éprouvait en ce moment la sensation -délicieuse contre laquelle Mirabeau ne savait pas se défendre, quand, -aux jours de sa puissance, il voyait ouvrir devant sa voiture la porte -cochère d'un hôtel autrefois fermé pour lui. - ---Madame, répondit-il, j'ai de trop grandes occupations pour aller dans -le monde; mais pour vous, que ne ferait-on pas? (_La vieille fille va -crever, j'entamerai les Listomère, et les servirai s'il me servent!_ -pensait-il. _Il vaut mieux les avoir pour amis que pour ennemis._) - -Madame de Listomère retourna chez elle, espérant que l'archevêque -consommerait une œuvre de paix si heureusement commencée. Mais -Birotteau ne devait pas même profiter de son désistement. Madame de -Listomère apprit le lendemain la mort de mademoiselle Gamard. Le -testament de la vieille fille ouvert, personne ne fut surpris en -apprenant qu'elle avait fait l'abbé Troubert son légataire universel. -Sa fortune fut estimée à cent mille écus. Le vicaire-général envoya -deux billets d'invitation pour le service et le convoi de son amie chez -madame de Listomère: l'un pour elle, l'autre pour son neveu. - ---Il faut y aller, dit-elle. - ---Ça ne veut pas dire autre chose, s'écria monsieur de Bourbonne. C'est -une épreuve par laquelle monseigneur Troubert veut vous juger. Baron, -allez jusqu'au cimetière, ajouta-t-il en se tournant vers le lieutenant -de vaisseau qui, pour son malheur, n'avait pas quitté Tours. - -Le service eut lieu, et fut d'une grande magnificence ecclésiastique. -Une seule personne y pleura. Ce fut Birotteau, qui, seul dans une -chapelle écartée, et sans être vu, se crut coupable de cette mort, et -pria sincèrement pour l'âme de la défunte, en déplorant avec amertume -de n'avoir pas obtenu d'elle le pardon de ses torts. - -L'abbé Troubert accompagna le corps de son amie jusqu'à la fosse -où elle devait être enterrée. Arrivé sur le bord, il prononça un -discours où, grâce à son talent, le tableau de la vie étroite menée -par la testatrice prit des proportions monumentales. Les assistants -remarquèrent ces paroles dans la péroraison: - -«Cette vie pleine de jours acquis à Dieu et à sa religion, cette vie -que décorent tant de belles actions faites dans le silence, tant de -vertus modestes et ignorées, fut brisée par une douleur que nous -appellerions imméritée, si, au bord de l'éternité, nous pouvions -oublier que toutes nos afflictions nous sont envoyées par Dieu. Les -nombreux amis de cette sainte fille, connaissant la noblesse et la -candeur de son âme, prévoyaient qu'elle pouvait tout supporter, hormis -des soupçons qui flétrissaient sa vie entière. Aussi, peut-être la -Providence l'a-t-elle amenée au sein de Dieu, pour l'enlever à nos -misères. Heureux ceux qui peuvent reposer, ici-bas, en paix avec -eux-mêmes, comme Sophie repose maintenant au séjour des bienheureux -dans sa robe d'innocence!» - ---Quand il eut achevé ce pompeux discours, reprit monsieur de Bourbonne -qui raconta les circonstances de l'enterrement à madame de Listomère -au moment où, les parties finies et les portes fermées, ils furent -seuls avec le baron, figurez-vous, si cela est possible, ce Louis XI en -soutane, donnant ainsi le dernier coup de goupillon chargé d'eau bénite. - -Monsieur de Bourbonne prit la pincette, et imita si bien le geste de -l'abbé Troubert, que le baron et sa tante ne purent s'empêcher de -sourire. - ---Là seulement, reprit le vieux propriétaire, il s'est démenti. -Jusqu'alors, sa contenance avait été parfaite; mais il lui a sans doute -été impossible, en calfeutrant pour toujours cette vieille fille qu'il -méprisait souverainement et haïssait peut-être autant qu'il a détesté -Chapeloud, de ne pas laisser percer sa joie dans un geste. - -Le lendemain matin, mademoiselle Salomon vint déjeuner chez madame -de Listomère, et, en arrivant, lui dit tout émue:--Notre pauvre -abbé Birotteau a reçu tout à l'heure un coup affreux, qui annonce -les calculs les plus étudiés de la haine. Il est nommé curé de -Saint-Symphorien. - -Saint-Symphorien est un faubourg de Tours, situé au delà du pont. -Ce pont, un des plus beaux monuments de l'architecture française, a -dix-neuf cents pieds de long, et les deux places qui le terminent à -chaque bout sont absolument pareilles. - ---Comprenez-vous? reprit-elle après une pause et tout étonnée de la -froideur que marquait madame de Listomère en apprenant cette nouvelle. -L'abbé Birotteau sera là comme à cent lieues de Tours, de ses amis, de -tout. N'est-ce pas un exil d'autant plus affreux qu'il est arraché à -une ville que ses yeux verront tous les jours et où il ne pourra plus -guère venir? Lui qui, depuis ses malheurs, peut à peine marcher, serait -obligé de faire une lieue pour nous voir. En ce moment, le malheureux -est au lit, il a la fièvre. Le presbytère de Saint-Symphorien est -froid, humide, et la paroisse n'est pas assez riche pour le réparer. Le -pauvre vieillard va donc se trouver enterré dans un véritable sépulcre. -Quelle atroce combinaison! - -Maintenant il nous suffira peut-être, pour achever cette histoire, de -rapporter simplement quelques événements, et d'esquisser un dernier -tableau. - -Cinq mois après, le vicaire-général fut nommé évêque. Madame de -Listomère était morte, et laissait quinze cents francs de rente par -testament à l'abbé Birotteau. Le jour où le testament de la baronne -fut connu, monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, était sur le point -de quitter la ville de Tours pour aller résider dans son diocèse: -mais il retarda son départ. Furieux d'avoir été joué par une femme à -laquelle il avait donné la main tandis qu'elle tendait secrètement la -sienne à un homme qu'il regardait comme son ennemi, Troubert menaça -de nouveau l'avenir du baron et la pairie du marquis de Listomère. Il -dit en pleine assemblée, dans le salon de l'archevêque, un de ces mots -ecclésiastiques, gros de vengeance et pleins de mielleuse mansuétude. -L'ambitieux marin vint voir ce prêtre implacable qui lui dicta sans -doute de dures conditions; car la conduite du baron attesta le plus -entier dévouement aux volontés du terrible congréganiste. Le nouvel -évêque rendit, par un acte authentique, la maison de mademoiselle -Gamard au Chapitre de la cathédrale, il donna la bibliothèque et les -livres de Chapeloud au petit séminaire, il dédia les deux tableaux -contestés à la chapelle de la Vierge; mais il garda le portrait de -Chapeloud. Personne ne s'expliqua cet abandon presque total de la -succession de mademoiselle Gamard. Monsieur de Bourbonne supposa que -l'évêque en conservait secrètement la partie liquide, afin d'être -à même de tenir avec honneur son rang à Paris, s'il était porté au -banc des Évêques dans la chambre haute. Enfin, la veille du départ de -monseigneur Troubert, le _vieux malin_ finit par deviner le dernier -calcul que cachât cette action, coup de grâce donné par la plus -persistante de toutes les vengeances à la plus faible de toutes les -victimes. Le legs de madame de Listomère à Birotteau fut attaqué par -le baron de Listomère sous prétexte de captation! Quelques jours après -l'exploit introductif d'instance, le baron fut nommé capitaine de -vaisseau. Par une mesure disciplinaire, le curé de Saint-Symphorien -était interdit. Les supérieurs ecclésiastiques jugeaient le procès -par avance. L'assassin de feu Sophie Gamard était donc un fripon! Si -monseigneur Troubert avait conservé la succession de la vieille fille, -il eût été difficile de faire censurer Birotteau. - -Au moment où monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, venait en chaise -de poste, le long du quai Saint-Symphorien, pour se rendre à Paris, -le pauvre abbé Birotteau avait été mis dans un fauteuil au soleil, -au-dessus d'une terrasse. Ce curé frappé par l'archevêque était pâle -et maigre. Le chagrin, empreint dans tous ses traits, décomposait -entièrement ce visage qui jadis était si doucement gai. La maladie -jetait sur ses yeux, naïvement animés autrefois par les plaisirs de -la bonne chère et dénués d'idées pesantes, un voile qui simulait une -pensée. Ce n'était plus que le squelette du Birotteau qui roulait, un -an auparavant, si vide mais si content, à travers le Cloître. L'évêque -lui lança un regard de mépris et de pitié; puis, il consentit à -l'oublier, et passa. - -Nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps Hildebrandt ou -Alexandre VI. Aujourd'hui l'Église n'est plus une puissance politique -et n'absorbe plus les forces des gens solitaires. Le célibat offre -donc alors ce vice capital que, faisant converger les qualités de -l'homme sur une seule passion, l'égoïsme, il rend les célibataires -ou nuisibles ou inutiles. Nous vivons à une époque où le défaut des -gouvernements est d'avoir moins fait la Société pour l'Homme, que -l'Homme pour la Société. Il existe un combat perpétuel entre l'individu -contre le système qui veut l'exploiter et qu'il tâche d'exploiter à -son profit; tandis que jadis l'homme réellement plus libre se montrait -plus généreux pour la chose publique. Le cercle au milieu duquel -s'agitent les hommes s'est insensiblement élargi: l'âme qui peut en -embrasser la synthèse ne sera jamais qu'une magnifique exception; car, -habituellement, en morale comme en physique, le mouvement perd en -intensité ce qu'il gagne en étendue. La Société ne doit pas se baser -sur des exceptions. D'abord, l'homme fut purement et simplement père -et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon de sa famille. -Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république; de -là, les grands dévouements historiques de la Grèce ou de Rome. Puis, -il fut l'homme d'une caste ou d'une religion pour les grandeurs de -laquelle il se montra souvent sublime; mais là, le champ de ses -intérêts s'augmenta de toutes les régions intellectuelles. Aujourd'hui, -sa vie est attachée à celle d'une immense patrie; bientôt, sa famille -sera, dit-on, le monde entier. Ce cosmopolitisme moral, espoir de -la Rome chrétienne, ne serait-il pas une sublime erreur? Il est si -naturel de croire à la réalisation d'une noble chimère, à la fraternité -des hommes. Mais, hélas! la machine humaine n'a pas de si divines -proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité -réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples -citoyens, ni des pères de famille. Certains physiologistes pensent que -lorsque le cerveau s'agrandit ainsi, le cœur doit se resserrer. Erreur! -L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation, ou -des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions, et -en quelque sorte, la maternité des masses: pour enfanter des peuples -neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir -dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de -Dieu? L'histoire des Innocents III, des Pierre-le-Grand, et de tous -les meneurs de siècle ou de nation prouverait au besoin, dans un ordre -très-élevé, cette immense pensée que Troubert représentait au fond du -cloître Saint-Gatien. - - - Saint-Firmin, avril 1832. - - - - -[Illustration: PHILIPPE BRIDAU. - -Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin. Il -y prit les habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à -demi-solde, etc., etc.] - - - - -LES CÉLIBATAIRES. - -(TROISIÈME HISTOIRE.) - - -UN MÉNAGE DE GARÇON. - - A MONSIEUR CHARLES NODIER, - Membre de l'Académie française, bibliothécaire à l'Arsenal. - - _Voici, mon cher Nodier, un ouvrage plein de ces faits - soustraits à l'action des lois par le huis-clos domestique; - mais où le doigt de Dieu, si souvent appelé le hasard, - supplée à la justice humaine, et où la morale, pour être dite - par un personnage moqueur, n'en est pas moins instructive - et frappante. Il en résulte, à mon sens, de grands - enseignements et pour la Famille et pour la Maternité. Nous - nous apercevrons peut-être trop tard des effets produits par - la diminution de la puissance paternelle, qui ne cessait - autrefois qu'à la mort du père, qui constituait le seul - tribunal humain où ressortissaient les crimes domestiques, - et qui, dans les grandes occasions, avait recours au pouvoir - royal pour faire exécuter ses arrêts. Quelque tendre et - bonne que soit la Mère, elle ne remplace pas plus cette - royauté patriarcale que la Femme ne remplace un roi sur le - trône; et si cette exception arrive, il en résulte un être - monstrueux. Peut-être n'ai-je pas dessiné de tableau qui - montre plus que celui-ci combien le mariage indissoluble - est indispensable aux sociétés européennes, quels sont les - malheurs de la faiblesse féminine, et quels dangers comporte - l'intérêt personnel quand il est sans frein. Puisse une - société basée uniquement sur le pouvoir de l'argent frémir en - apercevant l'impuissance de la justice sur les combinaisons - d'un système qui déifie le succès en en graciant tous les - moyens! Puisse-t-elle recourir promptement au catholicisme - pour purifier les masses par le sentiment religieux et par - une éducation autre que celle d'une Université laïque. Assez - de beaux caractères, assez de grands et nobles dévouements - brilleront dans les_ Scènes de la Vie militaire, _pour qu'il - m'ait été permis d'indiquer ici combien de dépravation - causent les nécessités de la guerre chez certains esprits, - qui dans la vie privée osent agir comme sur les champs de - bataille_. - - _Vous avez jeté sur notre temps un sagace coup d'œil dont la - philosophie se trahit dans plus d'une amère réflexion qui - perce à travers vos pages élégantes, et vous avez mieux que - personne apprécié les dégâts produits dans l'esprit de notre - pays par quatre systèmes politiques différents. Aussi ne - pouvais-je mettre cette histoire sous la protection d'une - autorité plus compétente. Peut-être votre nom défendra-t-il - cet ouvrage contre des accusations qui ne lui manqueront - pas: où est le malade qui reste muet quand le chirurgien lui - enlève l'appareil de ses plaies les plus vives? Au plaisir de - vous dédier cette Scène se joint l'orgueil de trahir votre - bienveillance pour celui qui se dit ici_ - - _Un de vos sincères admirateurs_, - DE BALZAC. - - -En 1792, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé -Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. Au dire -de quelques gens hardis, il rendait sa femme assez malheureuse, -quoique ce fût la plus belle femme de la ville. Peut-être cette femme -était-elle un peu sotte. Malgré l'inquisition des amis, le commérage -des indifférents et les médisances des jaloux, l'intérieur de ce ménage -fut peu connu. Le docteur Rouget était un de ces hommes de qui l'on -dit familièrement: «_Il n'est pas commode._» Aussi, pendant sa vie, -garda-t-on le silence sur lui, et lui fit-on bonne mine. Cette femme, -une demoiselle Descoings, assez malingre déjà quand elle était fille -(ce fut, disait-on, une raison pour le médecin de l'épouser), eut -d'abord un fils, puis une fille qui, par hasard, vint dix ans après le -frère, et à laquelle, disait-on toujours, le docteur ne s'attendait -point, quoique médecin. Cette fille, tard venue, se nommait Agathe. -Ces petits faits sont si simples, si ordinaires, que rien ne semble -justifier un historien de les placer en tête d'un récit; mais, s'ils -n'étaient pas connus, un homme de la trempe du docteur Rouget serait -jugé comme un monstre, comme un père dénaturé, tandis qu'il obéissait -tout bonnement à de mauvais penchants que beaucoup de gens abritent -sous ce terrible axiome: _Un homme doit avoir du caractère!_ Cette -mâle sentence a causé le malheur de bien des femmes. Les Descoings, -beau-père et belle-mère du docteur, commissionnaires en laine, se -chargeaient également de vendre pour les propriétaires ou d'acheter -pour les marchands les toisons d'or du Berry, et tiraient des deux -côtés un droit de commission. A ce métier, ils devinrent riches et -furent avares: morale de bien des existences. Descoings le fils, le -cadet de madame Rouget, ne se plut pas à Issoudun. Il alla chercher -fortune à Paris, et s'y établit épicier dans la rue St-Honoré. Ce -fut sa perte. Mais, que voulez-vous? l'épicier est entraîné vers son -commerce par une force attractive égale à la force de répulsion qui -en éloigne les artistes. On n'a pas assez étudié les forces sociales -qui constituent les diverses vocations. Il serait curieux de savoir -ce qui détermine un homme à se faire papetier plutôt que boulanger, -du moment où les fils ne succèdent pas forcément au métier de leur -père comme chez les Égyptiens. L'amour avait aidé la vocation chez -Descoings. Il s'était dit: Et moi aussi, je serai épicier! en se -disant autre chose à l'aspect de sa patronne, fort belle créature -de laquelle il devint éperdument amoureux. Sans autre aide que la -patience, et un peu d'argent que lui envoyèrent ses père et mère, il -épousa la veuve du sieur Bixiou, son prédécesseur. En 1792, Descoings -passait pour faire d'excellentes affaires. Les vieux Descoings vivaient -encore à cette époque. Sortis des laines, ils employaient leurs fonds -à l'achat des biens nationaux: autre toison d'or! Leur gendre, à -peu près sûr d'avoir bientôt à pleurer sa femme, envoya sa fille à -Paris, chez son beau-frère, autant pour lui faire voir la capitale, -que par une pensée matoise. Descoings n'avait pas d'enfants. Madame -Descoings, de douze ans plus âgée que son mari, se portait fort bien; -mais elle était grasse comme une grive après la vendange, et le rusé -Rouget savait assez de médecine pour prévoir que monsieur et madame -Descoings, contrairement à la morale des contes de fée, seraient -toujours heureux et n'auraient point d'enfants. Ce ménage pourrait se -passionner pour Agathe. Or le docteur Rouget voulait déshériter sa -fille, et se flattait d'arriver à ses fins en la dépaysant. Cette jeune -personne, alors la plus belle fille d'Issoudun, ne ressemblait ni à -son père, ni à sa mère. Sa naissance avait été la cause d'une brouille -éternelle entre le docteur Rouget et son ami intime, monsieur Lousteau, -l'ancien Subdélégué qui venait de quitter Issoudun. Quand une famille -s'expatrie, les naturels d'un pays aussi séduisant que l'est Issoudun -ont le droit de chercher les raisons d'un acte si exorbitant. Au dire -de quelques fines langues, monsieur Rouget, homme vindicatif, s'était -écrié que Lousteau ne mourrait que de sa main. Chez un médecin, le -mot avait la portée d'un boulet de canon. Quand l'Assemblée Nationale -eut supprimé les Subdélégués, Lousteau partit et ne revint jamais à -Issoudun. Depuis le départ de cette famille, madame Rouget passa tout -son temps chez la propre sœur de l'ex-Subdélégué, madame Hochon, -la marraine de sa fille et la seule personne à qui elle confiât ses -peines. Aussi le peu que la ville d'Issoudun sut de la belle madame -Rouget fut-il dit par cette bonne dame et toujours après la mort du -docteur. - -Le premier mot de madame Rouget, quand son mari lui parla d'envoyer -Agathe à Paris, fut:--Je ne reverrai plus ma fille! - ---Et elle a eu tristement raison, disait alors la respectable madame -Hochon. - -La pauvre mère devint alors jaune comme un coing, et son état ne -démentit point les dires de ceux qui prétendaient que Rouget la tuait -à petit feu. Les façons de son grand niais de fils devaient contribuer -à rendre malheureuse cette mère injustement accusée. Peu retenu, -peut-être encouragé par son père, ce garçon, stupide en tout point, -n'avait ni les attentions ni le respect qu'un fils doit à sa mère. -Jean-Jacques Rouget ressemblait à son père, mais en mal, et le docteur -n'était pas déjà très-bien ni au moral ni au physique. - -L'arrivée de la charmante Agathe Rouget ne porta point bonheur à -son oncle Descoings. Dans la semaine, ou plutôt dans la décade -(la République était proclamée), il fut incarcéré sur un mot de -Roberspierre à Fouquier-Tinville. Descoings, qui eut l'imprudence de -croire la famine factice, eut la sottise de communiquer son opinion -(il pensait que les opinions étaient libres) à plusieurs de ses -clients et clientes, tout en les servant. La citoyenne Duplay, femme -du menuisier chez qui demeurait Roberspierre et qui faisait le ménage -de ce grand citoyen, honorait, par malheur pour Descoings, le magasin -de ce Berrichon de sa pratique. Cette citoyenne regarda la croyance de -l'épicier comme insultante pour Maximilien Ier. Déjà peu satisfaite -des manières du ménage Descoings, cette illustre tricoteuse du club -des Jacobins regardait la beauté de la citoyenne Descoings comme -une sorte d'aristocratie. Elle envenima les propos des Descoings en -les répétant à son bon et doux maître. L'épicier fut arrêté sous la -vulgaire accusation d'_accaparement_. Descoings en prison, sa femme -s'agita pour le faire mettre en liberté; mais ses démarches furent si -maladroites, qu'un observateur qui l'eût écoutée parlant aux arbitres -de cette destinée aurait pu croire qu'elle voulait honnêtement -se défaire de lui. Madame Descoings connaissait Bridau, l'un des -secrétaires de Roland, Ministre de l'Intérieur, le bras droit de tous -ceux qui se succédèrent à ce Ministère. Elle mit en campagne Bridau -pour sauver l'épicier. Le très-incorruptible Chef de Bureau, l'une de -ces vertueuses dupes toujours si admirables de désintéressement, se -garda bien de corrompre ceux de qui dépendait le sort de Descoings: -il essaya de les éclairer! Éclairer les gens de ce temps-là, autant -aurait valu les prier de rétablir les Bourbons. Le ministre girondin -qui luttait alors contre Roberspierre, dit à Bridau:--De quoi te -mêles-tu? Tous ceux que l'honnête chef sollicita lui répétèrent cette -phrase atroce:--De quoi te mêles-tu? Bridau conseilla sagement à -madame Descoings de se tenir tranquille; mais, au lieu de se concilier -l'estime de la femme de ménage de Roberspierre, elle jeta feu et flamme -contre cette dénonciatrice; elle alla voir un conventionnel, qui -tremblait pour lui-même, et qui lui dit:--J'en parlerai à Roberspierre. -La belle épicière s'endormit sur cette parole, et naturellement ce -protecteur garda le plus profond silence. Quelques pains de sucre, -quelques bouteilles de bonnes liqueurs données à la citoyenne Duplay, -auraient sauvé Descoings. Ce petit accident prouve qu'en révolution, -il est aussi dangereux d'employer à son salut des honnêtes gens que -des coquins: on ne doit compter que sur soi-même. Si Descoings périt, -il eut du moins la gloire d'aller à l'échafaud en compagnie d'André -de Chénier. Là, sans doute, l'Épicerie et la Poésie s'embrassèrent -pour la première fois en personne, car elles avaient alors et auront -toujours des relations secrètes. La mort de Descoings produisit -beaucoup plus de sensation que celle d'André de Chénier. Il a fallu -trente ans pour reconnaître que la France avait perdu plus à la mort -de Chénier qu'à celle de Descoings. La mesure de Roberspierre eut cela -de bon que, jusqu'en 1830, les épiciers effrayés ne se mêlèrent plus -de politique. La boutique de Descoings était à cent pas du logement de -Roberspierre. Le successeur de l'épicier y fit de mauvaises affaires. -César Birotteau, le célèbre parfumeur, s'établit à cette place. Mais, -comme si l'échafaud y eût mis l'inexplicable contagion du malheur, -l'inventeur de la _Double pâte des sultanes_ et de _l'Eau carminative_ -s'y ruina. La solution de ce problème regarde les Sciences Occultes. - -Pendant les quelques visites que le chef de bureau fit à la femme -de l'infortuné Descoings, il fut frappé de la beauté calme, froide, -candide, d'Agathe Rouget. Lorsqu'il vint consoler la veuve, qui fut -assez inconsolable pour ne pas continuer le commerce de son second -défunt, il finit par épouser cette charmante fille dans la décade, -et après l'arrivée du père qui ne se fit pas attendre. Le médecin, -ravi de voir les choses succédant au delà de ses souhaits, puisque -sa femme devenait seule héritière des Descoings, accourut à Paris, -moins pour assister au mariage d'Agathe que pour faire rédiger le -contrat à sa guise. Le désintéressement et l'amour excessif du citoyen -Bridau laissèrent carte blanche à la perfidie du médecin, qui exploita -l'aveuglement de son gendre, comme la suite de cette histoire vous -le démontrera. Madame Rouget, ou plus exactement le docteur, hérita -donc de tous les biens, meubles et immeubles de monsieur et de madame -Descoings père et mère, qui moururent à deux ans l'un de l'autre. Puis -Rouget finit par avoir raison de sa femme, qui mourut au commencement -de l'année 1799. Et il eut des vignes, et il acheta des fermes, et il -acquit des forges, et il eut des laines à vendre! Son fils bien-aimé ne -savait rien faire; mais il le destinait à l'état de propriétaire, il le -laissa croître en richesse et en sottise, sûr que cet enfant en saurait -toujours autant que les plus savants en se laissant vivre et mourir. -Dès 1799, les calculateurs d'Issoudun donnaient déjà trente mille -livres de rente au père Rouget. Après la mort de sa femme, le docteur -mena toujours une vie débauchée; mais il la régla pour ainsi dire et -la réduisit au huis-clos du chez soi. Ce médecin, plein de caractère, -mourut en 1805. Dieu sait alors combien la bourgeoisie d'Issoudun parla -sur le compte de cet homme, et combien d'anecdotes il circula sur son -horrible vie privée. Jean-Jacques Rouget, que son père avait fini par -tenir sévèrement en en reconnaissant la sottise, resta garçon par des -raisons graves dont l'explication forme une partie importante de cette -histoire. Son célibat fut en partie causé par la faute du docteur, -comme on le verra plus tard. - -Maintenant il est nécessaire d'examiner les effets de la vengeance -exercée par le père sur une fille qu'il ne regardait pas comme la -sienne, et qui, croyez-le bien, lui appartenait légitimement. Personne -à Issoudun n'avait remarqué l'un de ces accidents bizarres qui font de -la génération un abîme où la science se perd. Agathe ressemblait à la -mère du docteur Rouget. De même que, selon une observation vulgaire, -la goutte saute par-dessus une génération, et va d'un grand-père à -un petit-fils, de même il n'est pas rare de voir la ressemblance se -comportant comme la goutte. - -Ainsi, l'aîné des enfants d'Agathe, qui ressemblait à sa mère, eut -tout le moral du docteur Rouget, son grand-père. Léguons la solution -de cet autre problème au vingtième siècle avec une belle nomenclature -d'animalcules microscopiques, et nos neveux écriront peut-être autant -de sottises que nos Corps Savants en ont écrit déjà sur cette question -ténébreuse. - -Agathe Rouget se recommandait à l'admiration publique par une de ces -figures destinées, comme celle de Marie, mère de notre Seigneur, à -rester toujours vierges, même après le mariage. Son portrait, qui -existe encore dans l'atelier de Bridau, montre un ovale parfait, une -blancheur inaltérée et sans le moindre grain de rousseur, malgré sa -chevelure d'or. Plus d'un artiste en observant ce front pur, cette -bouche discrète, ce nez fin, de jolies oreilles, de longs cils aux -yeux, et des yeux d'un bleu foncé d'une tendresse infinie, enfin -cette figure empreinte de placidité, demande aujourd'hui à notre -grand peintre:--Est-ce la copie d'une tête de Raphaël? Jamais homme -ne fut mieux inspiré que le Chef de Bureau en épousant cette jeune -fille. Agathe réalisa l'idéal de la ménagère élevée en province et -qui n'a jamais quitté sa mère. Pieuse sans être dévote, elle n'avait -d'autre instruction que celle donnée aux femmes par l'Église. Aussi -fut-elle une épouse accomplie dans le sens vulgaire, car son ignorance -des choses de la vie engendra plus d'un malheur. L'épitaphe d'une -célèbre Romaine: _Elle fit de la tapisserie et garda la maison_, rend -admirablement compte de cette existence pure, simple et tranquille. Dès -le Consulat, Bridau s'attacha fanatiquement à Napoléon, qui le nomma -Chef de Division en 1804, un an avant la mort de Rouget. Riche de douze -mille francs d'appointements et recevant de belles gratifications, -Bridau fut très-insouciant des honteux résultats de la liquidation qui -se fit à Issoudun, et par laquelle Agathe n'eut rien. Six mois avant sa -mort, le père Rouget avait vendu à son fils une portion de ses biens -dont le reste fut attribué à Jean-Jacques, tant à titre de donation -par préférence qu'à titre d'héritier. Une avance d'hoirie de cent -mille francs, faite à Agathe dans son contrat de mariage, représentait -sa part dans la succession de sa mère et de son père. Idolâtre de -l'Empereur, Bridau servit avec un dévouement de séide les puissantes -conceptions de ce demi-dieu moderne, qui, trouvant tout détruit en -France, y voulut tout organiser. Jamais le Chef de Division ne disait: -Assez. Projets, mémoires, rapports, études, il accepta les plus lourds -fardeaux, tant il était heureux de seconder l'Empereur; il l'aimait -comme homme, il l'adorait comme souverain et ne souffrait pas la -moindre critique sur ses actes ni sur ses projets. De 1804 à 1808, le -Chef de Division se logea dans un grand et bel appartement sur le quai -Voltaire, à deux pas de son Ministère et des Tuileries. Une cuisinière -et un valet de chambre composèrent tout le domestique du ménage au -temps de la splendeur de madame Bridau. Agathe, toujours levée la -première, allait à la Halle accompagnée de sa cuisinière. Pendant -que le domestique faisait l'appartement, elle veillait au déjeuner. -Bridau ne se rendait jamais au Ministère que sur les onze heures. Tant -que dura leur union, sa femme éprouva le même plaisir à lui préparer -un exquis déjeuner, seul repas que Bridau fît avec plaisir. En toute -saison quelque temps qu'il fît lorsqu'il partait, Agathe regardait son -mari par la fenêtre allant au Ministère, et ne rentrait la tête que -quand il avait tourné la rue du Bac. Elle desservait alors elle-même, -donnait son coup d'œil à l'appartement; puis elle s'habillait, jouait -avec ses enfants, les promenait ou recevait ses visites en attendant -le retour de Bridau. Quand le Chef de Division rapportait des travaux -urgents, elle s'installait auprès de sa table, dans son cabinet, muette -comme une statue et tricotant en le voyant travailler, veillant tant -qu'il veillait, se couchant quelques instants avant lui. Quelquefois -les époux allaient au spectacle dans les loges du Ministère. Ces -jours-là, le ménage dînait chez un restaurateur; et le spectacle que -présentait le restaurant causait toujours à madame Bridau ce vif -plaisir qu'il donne aux personnes qui n'ont pas vu Paris. Forcée -souvent d'accepter de ces grands dîners priés qu'on offrait au Chef de -Division qui menait une portion du Ministère de l'Intérieur, et que -Bridau rendait honorablement, Agathe obéissait au luxe des toilettes -d'alors; mais elle quittait au retour avec joie cette richesse -d'apparat, en reprenant dans son ménage sa simplicité de provinciale. -Une fois par semaine, le jeudi, Bridau recevait ses amis. Enfin il -donnait un grand bal le mardi gras. Ce peu de mots est l'histoire de -toute cette vie conjugale qui n'eut que trois grands événements: la -naissance de deux enfants, nés à trois ans de distance, et la mort -de Bridau, qui périt, en 1808, tué par ses veilles, au moment où -l'Empereur allait le nommer Directeur-Général, comte et Conseiller -d'État. En ce temps Napoléon s'adonna spécialement aux affaires de -l'Intérieur, il accabla Bridau de travail et acheva de ruiner la santé -de ce bureaucrate intrépide. Napoléon, à qui Bridau n'avait jamais rien -demandé, s'était enquis de ses mœurs et de sa fortune. En apprenant -que cet homme dévoué ne possédait rien que sa place, il reconnut -une de ces âmes incorruptibles qui rehaussaient, qui moralisaient -son administration, et il voulut surprendre Bridau par d'éclatantes -récompenses. Le désir de terminer un immense travail avant le départ -de l'Empereur pour l'Espagne tua le Chef de Division, qui mourut d'une -fièvre inflammatoire. A son retour, l'Empereur, qui vint préparer -en quelques jours à Paris sa campagne de 1809, dit en apprenant -cette perte:--Il y a des hommes qu'on ne remplace jamais! Frappé -d'un dévouement que n'attendait aucun de ces brillants témoignages -réservés à ses soldats, l'Empereur résolut de créer un Ordre richement -rétribué pour le civil comme il avait créé la Légion-d'Honneur pour le -militaire. L'impression produite sur lui par la mort de Bridau lui fit -imaginer l'Ordre de la Réunion; mais il n'eut pas le temps d'achever -cette création aristocratique dont le souvenir est si bien aboli, qu'au -nom de cet ordre éphémère, la plupart des lecteurs se demanderont -quel en était l'insigne: il se portait avec un ruban bleu. L'Empereur -appela cet ordre la Réunion dans la pensée de confondre l'ordre de -la Toison-d'Or de la cour d'Espagne avec l'ordre de la Toison-d'Or -de la cour d'Autriche. La Providence, a dit un diplomate prussien, a -su empêcher cette profanation. L'Empereur se fit rendre compte de la -situation de madame Bridau. Les deux enfants eurent chacun une bourse -entière au lycée Impérial, et l'Empereur mit tous les frais de leur -éducation à la charge de sa cassette. Puis il inscrivit madame Bridau -pour une pension de quatre mille francs, en se réservant sans doute de -veiller à la fortune des deux fils. Depuis son mariage jusqu'à la mort -de son mari, madame Bridau n'eut pas la moindre relation avec Issoudun. -Elle était sur le point d'accoucher de son second fils au moment où -elle perdit sa mère. Quand son père, de qui elle se savait peu aimée, -mourut, il s'agissait du sacre de l'Empereur, et le couronnement donna -tant de travail à Bridau qu'elle ne voulut pas quitter son mari. -Jean-Jacques Rouget, son frère, ne lui avait pas écrit un mot depuis -son départ d'Issoudun. Tout en s'affligeant de la tacite répudiation -de sa famille, Agathe finit par penser très-rarement à ceux qui ne -pensaient point à elle. Elle recevait tous les ans une lettre de sa -marraine, madame Hochon, à laquelle elle répondait des banalités, sans -étudier les avis que cette excellente et pieuse femme lui donnait à -mots couverts. Quelque temps avant la mort du docteur Rouget, madame -Hochon écrivit à sa filleule qu'elle n'aurait rien de son père si -elle n'envoyait sa procuration à monsieur Hochon. Agathe eut de la -répugnance à tourmenter son frère. Soit que Bridau comprît que la -spoliation était conforme au Droit et à la Coutume du Berry, soit que -cet homme pur et juste partageât la grandeur d'âme et l'indifférence de -sa femme en matière d'intérêt, il ne voulut point écouter Roguin, son -notaire, qui lui conseillait de profiter de sa position pour contester -les actes par lesquels le père avait réussi à priver sa fille de sa -part _légitime_. Les époux approuvèrent ce qui se fit alors à Issoudun. -Cependant, en ces circonstances Roguin avait fait réfléchir le Chef de -Division sur les intérêts compromis de sa femme. Cet homme supérieur -pensa que, s'il mourait, Agathe se trouverait sans fortune. Il voulut -alors examiner l'état de ses affaires, il trouva que, de 1793 à 1805, -sa femme et lui avaient été forcés de prendre environ trente mille -francs sur les cinquante mille francs effectifs que le vieux Rouget -avait donnés à sa fille, et il plaça les vingt mille francs restant -sur le Grand-Livre. Les fonds étaient alors à quarante, Agathe eut -donc environ deux mille livres de rente sur l'État. Veuve, madame -Bridau pouvait donc vivre honorablement avec six mille livres de rente. -Toujours femme de province, elle voulut renvoyer le domestique de -Bridau, ne garder que sa cuisinière et changer d'appartement; mais son -amie intime qui persistait à se dire sa tante, madame Descoings, vendit -son mobilier, quitta son appartement et vint demeurer avec Agathe, en -faisant du cabinet de feu Bridau une chambre à coucher. Ces deux veuves -réunirent leurs revenus et se virent à la tête de douze mille francs -de rente. Cette conduite semble simple et naturelle. Mais rien dans la -vie n'exige plus d'attention que les choses qui paraissent naturelles, -on se défie toujours assez de l'extraordinaire; aussi voyez-vous les -hommes d'expérience, les avoués, les juges, les médecins, les prêtres -attachant une énorme importance aux affaires simples: on les trouve -méticuleux. Le serpent sous les fleurs est un des plus beaux mythes que -l'Antiquité nous ait légués pour la conduite de nos affaires. Combien -de fois les sots, pour s'excuser à leurs propres yeux et à ceux des -autres, s'écrient:--C'était si simple que tout le monde y aurait été -pris! - -En 1809, madame Descoings, qui ne disait point son âge, avait -soixante-cinq ans. Nommée dans son temps la belle épicière, elle -était une de ces femmes si rares que le temps respecte, et devait à -une excellente constitution le privilége de garder une beauté qui -néanmoins ne soutenait pas un examen sérieux. De moyenne taille, -grasse, fraîche, elle avait de belles épaules, un teint légèrement -rosé. Ses cheveux blonds, qui tiraient sur le châtain, n'offraient pas, -malgré la catastrophe de Descoings, le moindre changement de couleur. -Excessivement friande, elle aimait à se faire de bons petits plats; -mais, quoiqu'elle parût beaucoup penser à la cuisine, elle adorait -aussi le spectacle et cultivait un vice enveloppé par elle dans le -plus profond mystère: elle mettait à la loterie! Ne serait-ce pas cet -abîme que la mythologie nous a signalé par le tonneau des Danaïdes? -La Descoings, on doit nommer ainsi une femme qui jouait à la loterie, -dépensait peut-être un peu trop en toilette, comme toutes les femmes -qui ont le bonheur de rester jeunes long-temps; mais, hormis ces légers -défauts, elle était la femme la plus agréable à vivre. Toujours de -l'avis de tout le monde, ne contrariant personne, elle plaisait par -une gaieté douce et communicative. Elle possédait surtout une qualité -parisienne qui séduit les commis retraités et les vieux négociants: -elle entendait la plaisanterie!... Si elle ne se remaria pas en -troisièmes noces, ce fut sans doute la faute de l'époque. Durant les -guerres de l'Empire, les gens à marier trouvaient trop facilement des -jeunes filles belles et riches pour s'occuper des femmes de soixante -ans. Madame Descoings voulut égayer madame Bridau, elle la fit aller -souvent au spectacle et en voiture, elle lui composa d'excellents -petits dîners, elle essaya même de la marier avec son fils Bixiou. -Hélas! elle lui avoua le terrible secret profondément gardé par -elle, par défunt Descoings et par son notaire. La jeune, l'élégante -Descoings, qui se donnait trente-six ans, avait un fils de trente-cinq -ans, nommé Bixiou, déjà veuf, major au 21e de ligne, qui périt colonel -à Dresde en laissant un fils unique. La Descoings, qui ne voyait -jamais que secrètement son petit-fils Bixiou, le faisait passer pour -le fils d'une première femme de son mari. Sa confidence fut un acte de -prudence: le fils du colonel, élevé au lycée Impérial avec les deux -fils Bridau, y eut une demi-bourse. Ce garçon, déjà fin et malicieux -au lycée, s'est fait plus tard une grande réputation comme dessinateur -et comme homme d'esprit. Agathe n'aimait plus rien au monde que ses -enfants et ne voulait plus vivre que pour eux, elle se refusa à de -secondes noces et par raison et par fidélité. Mais il est plus facile à -une femme d'être bonne épouse que d'être bonne mère. Une veuve a deux -tâches dont les obligations se contredisent: elle est mère et doit -exercer la puissance paternelle. Peu de femmes sont assez fortes pour -comprendre et jouer ce double rôle. Aussi la pauvre Agathe, malgré ses -vertus, fut-elle la cause innocente de bien des malheurs. Par suite de -son peu d'esprit et de la confiance à laquelle s'habituent les belles -âmes, Agathe fut la victime de madame Descoings qui la plongea dans un -effroyable malheur. La Descoings nourrissait des ternes, et la loterie -ne faisait pas crédit à ses actionnaires. En gouvernant la maison, elle -put employer à ses mises l'argent destiné au ménage qu'elle endetta -progressivement, dans l'espoir d'enrichir son petit-fils Bixiou, sa -chère Agathe et les petits Bridau. Quand les dettes arrivèrent à dix -mille francs, elle fit de plus fortes mises en espérant que son terne -favori, qui n'était pas sorti depuis neuf ans, comblerait l'abîme -du déficit. La dette monta dès lors rapidement. Arrivée au chiffre -de vingt mille francs, la Descoings perdit la tête et ne gagna pas -le terne. Elle voulut alors engager sa fortune pour rembourser sa -nièce; mais Roguin, son notaire, lui démontra l'impossibilité de cet -honnête dessein. Feu Rouget, à la mort de son beau-frère Descoings, -en avait pris la succession en désintéressant madame Descoings par un -usufruit qui grevait les biens de Jean-Jacques Rouget. Aucun usurier -ne voudrait prêter vingt mille francs à une femme de soixante-sept -ans sur un usufruit d'environ quatre mille francs, dans une époque où -les placements à dix pour cent abondaient. Un matin la Descoings alla -se jeter aux pieds de sa nièce, et, tout en sanglotant, avoua l'état -des choses: madame Bridau ne lui fit aucun reproche, elle renvoya le -domestique et la cuisinière, vendit le superflu de son mobilier, vendit -les trois quarts de son inscription sur le Grand-Livre, paya tout, et -donna congé de son appartement. - -Un des plus horribles coins de Paris est certainement la portion de -la rue Mazarine, à partir de la rue Guénégaud jusqu'à l'endroit où -elle se réunit à la rue de Seine, derrière le palais de l'Institut. -Les hautes murailles grises du collége et de la bibliothèque que le -cardinal Mazarin offrit à la ville de Paris, et où devait un jour se -loger l'Académie française, jettent des ombres glaciales sur ce coin -de rue; le soleil s'y montre rarement, la bise du nord y souffle. -La pauvre veuve ruinée vint se loger au troisième étage d'une des -maisons situées dans ce coin humide, noir et froid. Devant cette maison -s'élèvent les bâtiments de l'Institut, où se trouvaient alors les loges -des animaux féroces connus sous le nom d'artistes par les bourgeois -et sous le nom de rapins dans les ateliers. On y entrait rapin, on -pouvait en sortir élève du gouvernement à Rome. Cette opération ne se -faisait pas sans des tapages extraordinaires aux époques de l'année -où l'on enfermait les concurrents dans ces loges. Pour être lauréats, -ils devaient avoir fait, dans un temps donné, qui sculpteur, le modèle -en terre glaise d'une statue; qui peintre, l'un des tableaux que vous -pouvez voir à l'école des Beaux-Arts; qui musicien, une cantate; -qui architecte, un projet de monument. Au moment où ces lignes sont -écrites, cette ménagerie a été transportée de ces bâtiments sombres et -froids dans l'élégant palais des Beaux-Arts, à quelques pas de là. Des -fenêtres de madame Bridau, l'œil plongeait sur ces loges grillées, vue -profondément triste. Au nord, la perspective est bornée par le dôme de -l'Institut. En remontant la rue, les yeux ont pour toute récréation -la file de fiacres qui stationnent dans le haut de la rue Mazarine. -Aussi la veuve finit-elle par mettre sur ses fenêtres trois caisses -pleines de terre, où elle cultiva l'un de ces jardins aériens que -menacent les ordonnances de police, et dont les végétations raréfient -le jour et l'air. Cette maison, adossée à une autre qui donne rue de -Seine, a nécessairement peu de profondeur, l'escalier y tourne sur -lui-même. Ce troisième étage est le dernier. Trois fenêtres, trois -pièces: une salle à manger, un petit salon, une chambre à coucher; -et en face, de l'autre côté du palier, une petite cuisine au-dessus, -deux chambres de garçon et un immense grenier sans destination. -Madame Bridau choisit ce logement pour trois raisons: la modicité, il -coûtait quatre cents francs, aussi fit-elle un bail de neuf ans; la -proximité du collége, elle était à peu de distance du lycée Impérial; -enfin elle restait dans le quartier où elle avait pris ses habitudes. -L'intérieur de l'appartement fut en harmonie avec la maison. La salle -à manger, tendue d'un petit papier jaune à fleurs vertes, et dont le -carreau rouge ne fut pas frotté, n'eut que le strict nécessaire: une -table, deux buffets, six chaises, le tout provenant de l'appartement -quitté. Le salon fut orné d'un tapis d'Aubusson donné à Bridau lors -du renouvellement du mobilier au Ministère. La veuve y mit un de ces -meubles communs, en acajou, à têtes égyptiennes, que Jacob Desmalter -fabriquait par grosses en 1806, et garni d'une étoffe en soie verte -à rosaces blanches. Au-dessus du canapé, le portrait de Bridau fait -au pastel par une main amie attirait aussitôt les regards. Quoique -l'art pût y trouver à reprendre, on reconnaissait bien sur le front -la fermeté de ce grand citoyen obscur. La sérénité de ses yeux, à la -fois doux et fiers, y était bien rendue. La sagacité, de laquelle -ses lèvres prudentes témoignaient, et le souvenir franc, l'air de -cet homme de qui l'Empereur disait: _Justum et tenacem_ avaient été -saisis, sinon avec talent, du moins avec exactitude. En considérant -ce portrait, on voyait que l'homme avait toujours fait son devoir. Sa -physionomie exprimait cette incorruptibilité qu'on accorde à plusieurs -hommes employés sous la République. En regard et au-dessus d'une table -à jeu brillait le portrait de l'Empereur colorié, fait par Vernet, et -où Napoléon passe rapidement à cheval, suivi de son escorte. Agathe se -donna deux grandes cages d'oiseaux, l'une pleine de serins, l'autre -d'oiseaux des Indes. Elle s'adonnait à ce goût enfantin depuis la -perte, irréparable pour elle comme pour beaucoup de monde, qu'elle -avait faite. Quant à la chambre de la veuve, elle fut, au bout de trois -mois, ce qu'elle devait être jusqu'au jour néfaste où elle fut obligée -de la quitter, un fouillis qu'aucune description ne pourrait mettre -en ordre. Les chats y faisaient leur domicile sur les bergères; les -serins, mis parfois en liberté, y laissaient des virgules sur tous les -meubles. La pauvre bonne veuve y posait pour eux du millet et du mouron -en plusieurs endroits. Les chats y trouvaient des friandises dans des -soucoupes écornées. Les hardes traînaient. Cette chambre sentait la -province et la fidélité. Tout ce qui avait appartenu à feu Bridau y -fut soigneusement conservé. Ses ustensiles de bureau obtinrent les -soins qu'autrefois la veuve d'un paladin eût donnés à ses armes. Chacun -comprendra le culte touchant de cette femme d'après un seul détail. -Elle avait enveloppé, cacheté une plume, et mis cette inscription sur -l'enveloppe: «Dernière plume dont se soit servi mon cher mari.» La -tasse dans laquelle il avait bu sa dernière gorgée était sous verre -sur la cheminée. Les bonnets et les faux cheveux trônèrent plus tard -sur les globes de verre qui recouvraient ces précieuses reliques. -Depuis la mort de Bridau, il n'y avait plus chez cette jeune veuve -de trente-cinq ans ni trace de coquetterie ni soin de femme. Séparée -du seul homme qu'elle eût connu, estimé, aimé, qui ne lui avait pas -donné le moindre chagrin, elle ne s'était plus sentie femme, tout lui -fut indifférent; elle ne s'habilla plus. Jamais rien ne fut ni plus -simple ni plus complet que cette démission du bonheur conjugal et de -la coquetterie. Certains êtres reçoivent de l'amour la puissance de -transporter leur _moi_ dans un autre; et quand il leur est enlevé, la -vie ne leur est plus possible. Agathe, qui ne pouvait plus exister que -pour ses enfants, éprouvait une tristesse infinie en voyant combien de -privations sa ruine allait leur imposer. Depuis son emménagement rue -Mazarine, elle eut dans sa physionomie une teinte de mélancolie qui -la rendit touchante. Elle comptait bien un peu sur l'Empereur, mais -l'Empereur ne pouvait rien faire de plus que ce qu'il faisait pour le -moment: sa cassette donnait par an six cents francs pour chaque enfant, -outre la bourse. - -Quant à la brillante Descoings, elle occupa, au second, un appartement -pareil à celui de sa nièce. Elle avait fait à madame Bridau une -délégation de mille écus à prendre par préférence sur son usufruit. -Roguin le notaire avait mis madame Bridau en règle à cet égard, mais -il fallait environ sept ans pour que ce lent remboursement eût réparé -le mal. Roguin, chargé de rétablir les quinze cents francs de rente, -encaissait à mesure les sommes ainsi retenues. La Descoings, réduite à -douze cents francs, vivait petitement avec sa nièce. Ces deux honnêtes, -mais faibles créatures, prirent pour le matin seulement une femme de -ménage. La Descoings, qui aimait à cuisiner, faisait le dîner. Le soir, -quelques amis, des employés du Ministère autrefois placés par Bridau, -venaient faire la partie avec les deux veuves. La Descoings nourrissait -toujours son terne, qui s'entêtait, disait-elle, à ne pas sortir. Elle -espérait rendre d'un seul coup ce qu'elle avait emprunté forcément à -sa nièce. Elle aimait les deux petits Bridau plus que son petit-fils -Bixiou, tant elle avait le sentiment de ses torts envers eux, et -tant elle admirait la bonté de sa nièce, qui, dans ses plus grandes -souffrances, ne lui adressa jamais le moindre reproche. Aussi croyez -que Joseph et Philippe étaient choyés par la Descoings. Semblable à -toutes les personnes qui ont un vice à se faire pardonner, la vieille -actionnaire de la loterie impériale de France leur arrangeait de petits -dîners chargés de friandises. Plus tard, Joseph et Philippe pouvaient -extraire avec la plus grande facilité de sa poche quelque argent, -le cadet pour des fusains, des crayons, du papier, des estampes; -l'aîné pour des chaussons aux pommes, des billes, des ficelles et des -couteaux. Sa passion l'avait amenée à se contenter de cinquante francs -par mois pour toutes ses dépenses, afin de pouvoir jouer le reste. - -De son côté, madame Bridau, par amour maternel, ne laissait pas sa -dépense s'élever à une somme plus considérable. Pour se punir de sa -confiance, elle se retranchait héroïquement ses petites jouissances. -Comme chez beaucoup d'esprits timides et d'intelligence bornée, un -seul sentiment froissé et sa défiance réveillée l'amenaient à déployer -si largement un défaut, qu'il prenait la consistance d'une vertu. -L'Empereur pouvait oublier, se disait-elle, il pouvait périr dans une -bataille, sa pension cesserait avec elle. Elle frémissait en voyant -des chances pour que ses enfants restassent sans aucune fortune au -monde. Incapable de comprendre les calculs de Roguin quand il essayait -de lui démontrer qu'en sept ans une retenue de trois mille francs sur -l'usufruit de madame Descoings lui rétablirait les rentes vendues, elle -ne croyait ni au notaire, ni à sa tante, ni à l'État, elle ne comptait -plus que sur elle-même et sur ses privations. En mettant chaque année -de côté mille écus sur sa pension, elle aurait trente mille francs au -bout de dix ans, avec lesquels elle constituerait déjà quinze cents -francs de rentes pour un de ses enfants. A trente-six ans, elle avait -assez le droit de croire pouvoir vivre encore vingt ans; et, en suivant -ce système, elle devait donner à chacun d'eux le strict nécessaire. -Ainsi ces deux veuves étaient passées d'une fausse opulence à une -misère volontaire, l'une sous la conduite d'un vice, et l'autre sous -les enseignes de la vertu la plus pure. Rien de toutes ces choses si -menues n'est inutile à l'enseignement profond qui résultera de cette -histoire prise aux intérêts les plus ordinaires de la vie, mais dont -la portée n'en sera peut-être que plus étendue. La vue des loges, le -frétillement des rapins dans la rue, la nécessité de regarder le ciel -pour se consoler des effroyables perspectives qui cernent ce coin -toujours humide, l'aspect de ce portrait encore plein d'âme et de -grandeur malgré le faire du peintre amateur, le spectacle des couleurs -riches, mais vieillies et harmonieuses, de cet intérieur doux et -calme, la végétation des jardins aériens, la pauvreté de ce ménage, la -préférence de la mère pour son aîné, son opposition aux goûts du cadet, -enfin l'ensemble de faits et de circonstances qui sert de préambule à -cette histoire contient peut-être les causes génératrices auxquelles -nous devons Joseph Bridau, l'un des grands peintres de l'École -française actuelle. - -Philippe, l'aîné des deux enfants de Bridau, ressemblait d'une manière -frappante à sa mère. Quoique ce fût un garçon blond aux yeux bleus, il -avait un air tapageur qui se prenait facilement pour de la vivacité, -pour du courage. Le vieux Claparon, entré au Ministère en même temps -que Bridau, et l'un des fidèles amis qui venaient le soir faire la -partie des deux veuves, disait deux ou trois fois par mois à Philippe, -en lui donnant une tape sur la joue:--Voilà un petit gaillard qui -n'aura pas froid aux yeux! L'enfant stimulé prit, par fanfaronnade, -une sorte de résolution. Cette pente une fois donnée à son caractère, -il devint adroit à tous les exercices corporels. A force de se battre -au lycée, il contracta cette hardiesse et ce mépris de la douleur qui -engendre la valeur militaire; mais naturellement il contracta la plus -grande aversion pour l'étude, car l'éducation publique ne résoudra -jamais le problème difficile du développement simultané du corps et de -l'intelligence. Agathe concluait de sa ressemblance purement physique -avec Philippe à une concordance morale, et croyait fermement retrouver -un jour en lui sa délicatesse de sentiments agrandie par la force de -l'homme. Philippe avait quinze ans au moment où sa mère vint s'établir -dans le triste appartement de la rue Mazarine, et la gentillesse des -enfants de cet âge confirmait alors les croyances maternelles. Joseph, -de trois ans moins âgé, ressemblait à son père, mais en mal. D'abord, -son abondante chevelure noire était toujours mal peignée quoi qu'on -fît; tandis que, malgré sa vivacité, son frère restait toujours joli. -Puis, sans qu'on sût par quelle fatalité, mais une fatalité trop -constante devient une habitude, Joseph ne pouvait conserver aucun -vêtement propre: habillé de vêtements neufs, il en faisait aussitôt de -vieux habits. L'aîné, par amour-propre, avait soin de ses affaires. -Insensiblement, la mère s'accoutumait à gronder Joseph et à lui donner -son frère pour exemple. Agathe ne montrait donc pas toujours le même -visage à ses deux enfants; et, quand elle les allait chercher, elle -disait de Joseph:--Dans quel état m'aura-t-il mis ses affaires? Ces -petites choses poussaient son cœur dans l'abîme de la préférence -maternelle. Personne, parmi les êtres extrêmement ordinaires qui -formaient la société des deux veuves, ni le père du Bruel, ni le vieux -Claparon, ni Desroches le père, ni même l'abbé Loraux, le confesseur -d'Agathe, ne remarqua la pente de Joseph vers l'observation. Dominé -par son goût, le futur coloriste ne faisait attention à rien de ce qui -le concernait; et, pendant son enfance, cette disposition ressembla si -bien à de la torpeur, que son père avait eu des inquiétudes sur lui. La -capacité extraordinaire de la tête, l'étendue du front avaient tout -d'abord fait craindre que l'enfant ne fût hydrocéphale. Sa figure si -tourmentée, et dont l'originalité peut passer pour de la laideur aux -yeux de ceux qui ne connaissent pas la valeur morale d'une physionomie, -fut pendant sa jeunesse assez rechignée. Les traits, qui, plus tard, -se développèrent, semblaient être contractés, et la profonde attention -que l'enfant prêtait aux choses les crispait encore. Philippe flattait -donc toutes les vanités de sa mère à qui Joseph n'attirait pas le -moindre compliment. Il échappait à Philippe de ces mots heureux, de -ces reparties qui font croire aux parents que leurs enfants seront des -hommes remarquables, tandis que Joseph restait taciturne et songeur. La -mère espérait des merveilles de Philippe, elle ne comptait point sur -Joseph. La prédisposition de Joseph pour l'Art fut développée par le -fait le plus ordinaire: en 1812, aux vacances de Pâques, en revenant -de se promener aux Tuileries avec son frère et madame Descoings, il -vit un élève faisant sur le mur la caricature de quelque professeur, -et l'admiration le cloua sur le pavé devant ce trait à la craie qui -pétillait de malice. Le lendemain, il se mit à la fenêtre, observa -l'entrée des élèves par la porte de la rue Mazarine, descendit -furtivement et se coula dans la longue cour de l'Institut où il aperçut -les statues, les bustes, les marbres commencés, les terres cuites, -les plâtres qu'il contempla fiévreusement. Son instinct se révélait, -sa vocation l'agitait. Il entra dans une salle basse dont la porte -était entr'ouverte, et y vit une dizaine de jeunes gens dessinant une -statue. Son petit cœur palpita, mais il fut aussitôt l'objet de mille -plaisanteries. - ---Petit, petit! fit le premier qui l'aperçut en prenant de la mie de -pain et la lui jetant émiettée. - ---A qui l'enfant? - ---Dieu! qu'il est laid! - -Enfin, pendant un quart d'heure, Joseph essuya les charges de l'atelier -du grand statuaire Chaudet; mais, après s'être bien moqué de lui, les -élèves furent frappés de sa persistance, de sa physionomie, et lui -demandèrent ce qu'il voulait. Joseph répondit qu'il avait bien envie de -savoir dessiner; et, là-dessus, chacun de l'encourager. L'enfant, pris -à ce ton d'amitié, raconta comme quoi il était le fils de madame Bridau. - ---Oh! dès que tu es le fils de madame Bridau, s'écria-t-on de tous -les coins de l'atelier, tu peux devenir un grand homme. Vive le fils -à madame Bridau! Est-elle jolie, ta mère? S'il faut en juger sur -l'échantillon de ta boule, elle doit être un peu chique! - ---Ah! tu veux être artiste, dit le plus âgé des élèves en quittant sa -place et venant à Joseph pour lui faire une charge; mais sais-tu bien -qu'il faut être crâne et supporter de grandes misères? Oui, il y a -des épreuves à vous casser bras et jambes. Tous ces crapauds que tu -vois, eh! bien, il n'y en a pas un qui n'ait passé par les épreuves. -Celui-là, tiens, il est resté sept jours sans manger! Voyons si tu peux -être un artiste? - -Il lui prit un bras et le lui éleva droit en l'air; puis il plaça -l'autre comme si Joseph avait à donner un coup de poing. - ---Nous appelons cela l'épreuve du télégraphe, reprit-t-il. Si tu restes -ainsi, sans baisser ni changer la position de tes membres pendant un -quart d'heure, eh! bien, tu auras donné la preuve d'être un fier crâne. - ---Allons, petit, du courage, dirent les autres. Ah! dame, il faut -souffrir pour être artiste. - -Joseph, dans sa bonne foi d'enfant de treize ans, demeura immobile -pendant environ cinq minutes, et tous les élèves le regardaient -sérieusement. - ---Oh! tu baisses, disait l'un. - ---Eh! tiens-toi, saperlotte! disait l'autre. L'Empereur Napoléon -est bien resté pendant un mois comme tu le vois là, dit un élève en -montrant la belle statue de Chaudet. - -L'Empereur, debout, tenait le sceptre impérial, et cette statue fut -abattue, en 1814, de la colonne qu'elle couronnait si bien. Au bout -de dix minutes, la sueur brillait en perles sur le front de Joseph. -En ce moment un petit homme chauve, pâle et maladif, entra. Le plus -respectueux silence régna dans l'atelier. - ---Eh! bien, gamins, que faites-vous? dit-il en regardant le martyr de -l'atelier. - ---C'est un petit bonhomme qui pose, dit le grand élève qui avait -disposé Joseph. - ---N'avez-vous pas honte de torturer un pauvre enfant ainsi? dit -Chaudet en abaissant les deux membres de Joseph. Depuis quand es-tu -là? demanda-t-il à Joseph en lui donnant sur la joue une petite tape -d'amitié. - ---Depuis un quart d'heure. - ---Et qui t'amène ici? - ---Je voudrais être artiste. - ---Et d'où sors-tu, d'où viens-tu? - ---De chez maman. - ---Oh! maman! crièrent les élèves. - ---Silence dans les cartons! cria Chaudet. Que fait ta maman? - ---C'est madame Bridau. Mon papa, qui est mort, était un ami de -l'Empereur. Aussi l'Empereur, si vous voulez m'apprendre à dessiner, -payera-t-il tout ce que vous demanderez. - ---Son père était Chef de Division au Ministère de l'Intérieur, s'écria -Chaudet frappé d'un souvenir. Et tu veux être artiste déjà? - ---Oui, monsieur. - ---Viens ici tant que tu voudras, et l'on t'y amusera! Donnez-lui un -carton, du papier, des crayons, et laissez-le faire. Apprenez, drôles, -dit le sculpteur, que son père m'a obligé. Tiens, Corde-à-Puits, va -chercher des gâteaux, des friandises et des bonbons, dit-il en donnant -de la monnaie à l'élève qui avait abusé de Joseph. Nous verrons bien -si tu es un artiste à la manière dont tu chiqueras les légumes, reprit -Chaudet en caressant le menton de Joseph. - -Puis il passa les travaux de ses élèves en revue, accompagné de -l'enfant qui regardait, écoutait et tâchait de comprendre. Les -friandises arrivèrent. Tout l'atelier, le sculpteur lui-même et -l'enfant donnèrent leur coup de dent. Joseph fut alors caressé tout -aussi bien qu'il avait été mystifié. Cette scène, où la plaisanterie et -le cœur des artistes se révélaient et qu'il comprit instinctivement, -fit une prodigieuse impression sur l'enfant. L'apparition de Chaudet, -sculpteur, enlevé par une mort prématurée, et que la protection de -l'Empereur signalait à la gloire, fut pour Joseph comme une vision. -L'enfant ne dit rien à sa mère de cette escapade; mais, tous les -dimanches et tous les jeudis, il passa trois heures à l'atelier -de Chaudet. La Descoings, qui favorisait les fantaisies des deux -chérubins, donna dès lors à Joseph des crayons, de la sanguine, des -estampes et du papier à dessiner. Au Lycée impérial, le futur artiste -croquait ses maîtres, il dessinait ses camarades, il charbonnait les -dortoirs, et fut d'une étonnante assiduité à la classe de dessin. -Lemire, professeur du lycée Impérial, frappé non-seulement des -dispositions, mais des progrès de Joseph, vint avertir madame Bridau de -la vocation de son fils. Agathe, en femme de province qui comprenait -aussi peu les arts qu'elle comprenait bien le ménage, fut saisie de -terreur. Lemire parti, la veuve se mit à pleurer. - ---Ah! dit-elle quand la Descoings vint, je suis perdue! Joseph, de -qui je voulais faire un employé, qui avait sa route toute tracée au -Ministère de l'Intérieur où, protégé par l'ombre de son père, il serait -devenu chef de bureau à vingt-cinq ans, eh! bien, il veut se mettre -peintre, un état de va-nu-pieds. Je prévoyais bien que cet enfant-là ne -me donnerait que des chagrins! - -Madame Descoings avoua que, depuis plusieurs mois, elle encourageait la -passion de Joseph, et couvrait, le dimanche et le jeudi, ses évasions à -l'Institut. Au Salon, où elle l'avait conduit, l'attention profonde que -le petit bonhomme donnait aux tableaux tenait du miracle. - ---S'il comprend la peinture à treize ans, ma chère, dit-elle, votre -Joseph sera un homme de génie. - ---Oui, voyez où le génie a conduit son père! à mourir usé par le -travail à quarante ans. - -Dans les derniers jours de l'automne, au moment où Joseph allait entrer -dans sa quatorzième année, Agathe descendit, malgré les instances de la -Descoings, chez Chaudet, pour s'opposer à ce qu'on lui débauchât son -fils. Elle trouva Chaudet, en sarrau bleu, modelant sa dernière statue; -il reçut presque mal la veuve de l'homme qui jadis l'avait servi dans -une circonstance assez critique; mais, attaqué déjà dans sa vie, il se -débattait avec cette fougue à laquelle on doit de faire, en quelques -moments, ce qu'il est difficile d'exécuter en quelques mois; il -rencontrait une chose long-temps cherchée, il maniait son ébauchoir et -sa glaise par des mouvements saccadés qui parurent à l'ignorante Agathe -être ceux d'un maniaque. En toute autre disposition, Chaudet se fût -mis à rire; mais en entendant cette mère maudire les arts, se plaindre -de la destinée qu'on imposait à son fils et demander qu'on ne le reçût -plus à son atelier, il entra dans une sainte fureur. - ---J'ai des obligations à défunt votre mari, je voulais m'acquitter en -encourageant son fils, en veillant aux premiers pas de votre petit -Joseph dans la plus grande de toutes les carrières! s'écria-t-il. Oui, -madame, apprenez, si vous ne le savez pas, qu'un grand artiste est un -roi, plus qu'un roi: d'abord il est plus heureux, il est indépendant, -il vit à sa guise; puis il règne dans le monde de la fantaisie. Or, -votre fils a le plus bel avenir! des dispositions comme les siennes -sont rares, elles ne se sont dévoilées de si bonne heure que chez les -Giotto, les Raphaël, les Titien, les Rubens, les Murillo; car il me -semble devoir être plutôt peintre que sculpteur. Jour de Dieu! si -j'avais un fils semblable, je serais aussi heureux que l'Empereur l'est -de s'être donné le roi de Rome! Enfin, vous êtes maîtresse du sort de -votre enfant. Allez, madame! faites-en un imbécile, un homme qui ne -fera que marcher en marchant, un misérable gratte-papier: vous aurez -commis un meurtre. J'espère bien que, malgré vos efforts, il sera -toujours artiste. La vocation est plus forte que tous les obstacles -par lesquels on s'oppose à ses effets! La vocation, le mot veut dire -l'appel, eh! c'est l'élection par Dieu! Seulement vous rendrez votre -enfant malheureux! Il jeta dans un baquet avec violence la glaise -dont il n'avait plus besoin, et dit alors à son modèle:--Assez pour -aujourd'hui. - -Agathe leva les yeux et vit une femme nue assise sur une escabelle dans -un coin de l'atelier, où son regard ne s'était pas encore porté; et ce -spectacle la fit sortir avec horreur. - ---Vous ne recevrez plus ici le petit Bridau, vous autres, dit Chaudet à -ses élèves. Cela contrarie madame sa mère. - ---Hue! crièrent les élèves quand Agathe ferma la porte. - ---Et Joseph allait là! se dit la pauvre mère effrayée de ce qu'elle -avait vu et entendu. - -Dès que les élèves en sculpture et en peinture apprirent que madame -Bridau ne voulait pas que son fils devînt un artiste, tout leur bonheur -fut d'attirer Joseph chez eux. Malgré la promesse que sa mère tira de -lui de ne plus aller à l'Institut, l'enfant se glissa souvent dans -l'atelier que Regnauld y avait, et on l'y encouragea à barbouiller -des toiles. Quand la veuve voulut se plaindre, les élèves de Chaudet -lui dirent que monsieur Regnauld n'était pas Chaudet; elle ne leur -avait pas d'ailleurs donné monsieur son fils à garder, et mille autres -plaisanteries. Ces atroces rapins composèrent et chantèrent une chanson -sur madame Bridau, en cent trente-sept couplets. - -Le soir de cette triste journée, Agathe refusa de jouer, et resta dans -la bergère en proie à une si profonde tristesse que parfois elle eut -des larmes dans ses beaux yeux. - ---Qu'avez-vous, madame Bridau? lui dit le vieux Claparon. - ---Elle croit que son fils mendiera son pain parce qu'il a la bosse de -la peinture, dit la Descoings; mais moi je n'ai pas le plus léger souci -pour l'avenir de mon beau-fils, le petit Bixiou, qui, lui aussi a la -fureur de dessiner. Les hommes sont faits pour percer. - ---Madame a raison, dit le sec et dur Desroches qui n'avait jamais -pu malgré ses talents devenir sous-chef. Moi je n'ai qu'un fils -heureusement; car avec mes dix-huit cents francs et une femme qui -gagne à peine douze cents francs avec son bureau de papier timbré, que -serais-je devenu? J'ai mis mon gars petit-clerc chez un avoué, il a -vingt-cinq francs par mois et le déjeuner, je lui en donne autant; il -dîne et il couche à la maison: voilà tout, il faut bien qu'il aille, et -il fera son chemin! Je taille à mon gaillard plus de besogne que s'il -était au Collége, et il sera quelque jour Avoué; quand je lui paye un -spectacle, il est heureux comme un roi, il m'embrasse, oh! je le tiens -roide, il me rend compte de l'emploi de son argent. Vous êtes trop -bonne pour vos enfants. Si votre fils veut manger de la vache enragée, -laissez-le faire! il deviendra quelque chose. - ---Moi, dit du Bruel, vieux Chef de Division qui venait de prendre -sa retraite, le mien n'a que seize ans, sa mère l'adore; mais je -n'écouterais pas une vocation qui se déclarerait de si bonne heure. -C'est alors pure fantaisie, un goût qui doit passer! Selon moi, les -garçons ont besoin d'être dirigés... - ---Vous, monsieur, vous êtes riche, vous êtes un homme et vous n'avez -qu'un fils, dit Agathe. - ---Ma foi, reprit Claparon, les enfants sont nos tyrans (_en cœur_). -Le mien me fait enrager, il m'a mis sur la paille, j'ai fini par ne -plus m'en occuper du tout (_indépendance_). Eh! bien, il en est plus -heureux, et moi aussi. Le drôle est cause en partie de la mort de sa -pauvre mère. Il s'est fait commis-voyageur, et il a bien trouvé son -lot; il n'était pas plutôt à la maison qu'il en voulait sortir, il ne -tenait jamais en place, il n'a rien voulu apprendre; tout ce que je -demande à Dieu, c'est que je meure sans lui avoir vu déshonorer mon -nom! Ceux qui n'ont pas d'enfants ignorent bien des plaisirs, mais ils -évitent aussi bien des souffrances. - ---Voilà les pères! se dit Agathe en pleurant de nouveau. - ---Ce que je vous en dis, ma chère madame Bridau, c'est pour vous faire -voir qu'il faut laisser votre enfant devenir peintre; autrement, vous -perdriez votre temps... - ---Si vous étiez capable de le morigéner, reprit l'âpre Desroches, je -vous dirais de vous opposer à ses goûts; mais, faible comme je vous -vois avec eux, laissez-le barbouiller, crayonner. - ---Perdu! dit Claparon. - ---Comment, perdu? s'écria la pauvre mère. - ---Eh! oui, _mon indépendance en cœur_, cette allumette de Desroches me -fait toujours perdre. - ---Consolez-vous, Agathe, dit la Descoings, Joseph sera un grand homme. - -Après cette discussion, qui ressemble à toutes les discussions -humaines, les amis de la veuve se réunirent au même avis, et cet avis -ne mettait pas de terme à ses perplexités. On lui conseilla de laisser -Joseph suivre sa vocation. - ---Si ce n'est pas un homme de génie, lui dit du Bruel qui courtisait -Agathe, vous pourrez toujours le mettre dans l'administration. - -Sur le haut de l'escalier, la Descoings, en reconduisant les trois -vieux employés, les nomma des _sages de la Grèce_. - ---Elle se tourmente trop, dit du Bruel. - ---Elle est trop heureuse que son fils veuille faire quelque chose, dit -encore Claparon. - ---Si Dieu nous conserve l'Empereur, dit Desroches, Joseph sera protégé -d'ailleurs! Ainsi de quoi s'inquiète-t-elle? - ---Elle a peur de tout, quand il s'agit de ses enfants, répondit la -Descoings.--Eh! bien, bonne petite, reprit-elle en rentrant, vous -voyez, ils sont unanimes, pourquoi pleurez-vous encore? - ---Ah! s'il s'agissait de Philippe, je n'aurais aucune crainte. Vous ne -savez pas ce qui se passe dans ces ateliers! Les artistes y ont des -femmes nues. - ---Mais ils y font du feu, j'espère, dit la Descoings. - -Quelques jours après, les malheurs de la déroute de Moscou éclatèrent. -Napoléon revint pour organiser de nouvelles forces et demander de -nouveaux sacrifices à la France. La pauvre mère fut alors livrée à -bien d'autres inquiétudes. Philippe, à qui le lycée déplaisait, voulut -absolument servir l'Empereur. Une revue aux Tuileries, la dernière qu'y -fit Napoléon et à laquelle Philippe assista, l'avait fanatisé. Dans ce -temps-là, la splendeur militaire, l'aspect des uniformes, l'autorité -des épaulettes exerçaient d'irrésistibles séductions sur certains -jeunes gens. Philippe se crut pour le service les dispositions que son -frère manifestait pour les arts. A l'insu de sa mère, il écrivit à -l'Empereur une pétition ainsi conçue: - - «Sire, je suis fils de votre Bridau, j'ai dix-huit ans, cinq - pieds six pouces, de bonnes jambes, une bonne constitution, - et le désir d'être un de vos soldats. Je réclame votre - protection pour entrer dans l'armée,» etc. - -L'Empereur envoya Philippe du Lycée impérial à Saint-Cyr dans les -vingt-quatre heures, et, six mois après, en novembre 1813, il le fit -sortir sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Philippe resta -pendant une partie de l'hiver au dépôt; mais, dès qu'il sut monter à -cheval, il partit plein d'ardeur. Durant la campagne de France, il -devint lieutenant à une affaire d'avant-garde où son impétuosité sauva -son colonel. L'Empereur nomma Philippe capitaine à la bataille de La -Fère-Champenoise où il le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé -par un pareil avancement, Philippe gagna la croix à Montereau. Témoin -des adieux de Napoléon à Fontainebleau, et fanatisé par ce spectacle, -le capitaine Philippe refusa de servir les Bourbons. Quand il revint -chez sa mère, en juillet 1814, il la trouva ruinée. On supprima la -bourse de Joseph aux vacances, et madame Bridau, dont la pension était -servie par la cassette de l'Empereur, sollicita vainement pour la faire -inscrire au Ministère de l'Intérieur. Joseph, plus peintre que jamais, -enchanté de ces événements, demandait à sa mère de le laisser aller -chez M. Regnauld, et promettait de pouvoir gagner sa vie. Il se disait -assez fort élève de Seconde pour se passer de sa Rhétorique. Capitaine -à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir servi d'aide-de-camp -à l'Empereur sur deux champs de bataille, flattait énormément -l'amour-propre de sa mère; aussi, quoique grossier, tapageur, et en -réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sabreur, -fut-il pour elle l'homme de génie; tandis que Joseph, petit, maigre, -souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant -la gloire de l'artiste, ne devait lui donner, selon elle, que des -tourments et des inquiétudes. L'hiver de 1814 à 1815 fut favorable à -Joseph, qui, secrètement protégé par la Descoings et par Bixiou, élève -de Gros, alla travailler dans ce célèbre atelier, d'où sortirent tant -de talents différents, et où il se lia très-étroitement avec Schinner. -Le 20 mars éclata, le capitaine Bridau, qui rejoignit l'Empereur à Lyon -et l'accompagna aux Tuileries, fut nommé chef d'escadron aux Dragons de -la Garde. Après la bataille de Waterloo, à laquelle il fut blessé, mais -légèrement, et où il gagna la croix d'officier de la Légion-d'Honneur, -il se trouva près du maréchal Davoust à Saint-Denis et ne fit point -partie de l'armée de la Loire; aussi, par la protection du maréchal -Davoust, sa croix d'officier et son grade lui furent-ils maintenus; -mais on le mit en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étudia -durant cette période avec une ardeur qui plusieurs fois le rendit -malade au milieu de cet ouragan d'événements. - ---C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings, il -devrait bien quitter un état si contraire à sa santé. - -Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors pour son fils le -lieutenant-colonel; elle le revit en 1816, tombé de neuf mille francs -environ d'appointements que recevait un commandant des Dragons de la -Garde Impériale à une demi-solde de trois cents francs par mois; elle -lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine, et y employa -quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus -du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle; il y prit les -habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à demi-solde; -et, comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans, il les outra, -voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia point, -il refusa même les occasions qui se présentèrent d'être employé dans -la Ligne avec son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère, -Philippe parut déployer un grand caractère. - ---Le père n'eût pas mieux fait, disait-elle. - -La demi-solde suffisait à Philippe, il ne coûtait rien à la maison, -tandis que Joseph était entièrement à la charge des deux veuves. Dès -ce moment, la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là -cette préférence fut un secret; mais la persécution exercée sur un -fidèle soldat de l'Empereur, le souvenir de la blessure reçue par ce -fils chéri, son courage dans l'adversité, qui, bien que volontaire, -était pour elle une noble adversité, firent éclater la tendresse -d'Agathe. Ce mot:--Il est malheureux! justifiait tout. Joseph, dont le -caractère avait cette simplesse qui surabonde au début de la vie dans -l'âme des artistes, élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de -son grand frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la -justifiait en partageant ce culte pour un brave qui avait porté les -ordres de Napoléon dans deux batailles, pour un blessé de Waterloo. -Comment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait -vu dans le bel uniforme vert et or des Dragons de la Garde, commandant -son escadron au Champ-de-Mai! Malgré sa préférence, Agathe se montra -d'ailleurs excellente mère: elle aimait Joseph, mais sans aveuglement; -elle ne le comprenait pas, voilà tout. Joseph adorait sa mère, tandis -que Philippe se laissait adorer par elle. Cependant le dragon -adoucissait pour elle sa brutalité soldatesque; mais il ne dissimulait -guère son mépris pour Joseph, tout en l'exprimant d'une manière -amicale. En voyant ce frère dominé par sa puissante tête et maigri -par un travail opiniâtre, tout chétif et malingre à dix-sept ans, il -l'appelait:--Moutard! Ses manières toujours protectrices eussent été -blessantes sans l'insouciance de l'artiste qui croyait d'ailleurs à la -bonté cachée chez les soldats sous leur air brutal. Joseph ne savait -pas encore, le pauvre enfant, que les militaires d'un vrai talent sont -doux et polis comme les autres gens supérieurs. Le génie est en toute -chose semblable à lui-même. - ---Pauvre garçon! disait Philippe à sa mère, il ne faut pas le -tracasser, laissez-le s'amuser. - -Ce dédain, aux yeux de la mère, semblait une preuve de tendresse -fraternelle. - ---Philippe aimera toujours son frère et le protégera, pensait-elle. - -En 1816, Joseph obtint de sa mère la permission de convertir en atelier -le grenier contigu à sa mansarde, et la Descoings lui donna quelque -argent pour avoir les choses indispensables au _métier de peintre_; -car, dans le ménage des deux veuves, la peinture n'était qu'un métier. -Avec l'esprit et l'ardeur qui accompagnent la vocation, Joseph disposa -tout lui-même dans son pauvre atelier. Le propriétaire, sollicité -par madame Descoings, fit ouvrir le toit, et y plaça un châssis. Ce -grenier devint une vaste salle peinte par Joseph en couleur chocolat; -il accrocha sur les murs quelques esquisses; Agathe y mit, non sans -regret, un petit poêle en fonte, et Joseph put travailler chez lui, -sans négliger néanmoins l'atelier de Gros ni celui de Schinner. Le -parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi-solde -et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour de la -Chambre au nom de la Charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit -plusieurs conspirations. Philippe, qui s'y fourra, fut arrêté, puis -relâché faute de preuves; mais le Ministre de la Guerre lui supprima -sa demi-solde en le mettant dans un cadre qu'on pourrait appeler de -discipline. La France n'était plus tenable, Philippe finirait par -donner dans quelque piége tendu par les agents provocateurs. On parlait -beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant que Philippe jouait au -billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait -à humer des petits verres de différentes liqueurs, Agathe était dans -des transes mortelles sur le grand homme de la famille. Les trois sages -de la Grèce s'étaient trop habitués à faire le même chemin tous les -soirs, à monter l'escalier des deux veuves, à les trouver les attendant -et prêtes à leur demander leurs impressions du jour pour jamais les -quitter, ils venaient toujours faire leur partie dans ce petit salon -vert. Le Ministère de l'Intérieur, livré aux épurations de 1816, avait -conservé Claparon, un de ces trembleurs qui donnent à mi-voix les -nouvelles du _Moniteur_ en ajoutant: Ne me compromettez pas! Desroches, -mis à la retraite quelque temps après le vieux du Bruel, disputait -encore sa pension. Ces trois amis, témoins du désespoir d'Agathe, lui -donnèrent le conseil de faire voyager le colonel. - ---On parle de conspirations, et votre fils, du caractère dont il est, -sera victime de quelque affaire, car il y a toujours des traîtres. - ---Que diable! il est du bois dont son Empereur faisait les maréchaux, -dit Bruel à voix basse en regardant autour de lui, et il ne doit pas -abandonner son état. Qu'il aille servir dans l'Orient, aux Indes..... - ---Et sa santé? dit Agathe. - ---Pourquoi ne prend-il pas une place? dit le vieux Desroches, il se -forme tant d'administrations particulières! Moi, je vais entrer chef de -bureau dans une Compagnie d'Assurances, dès que ma pension de retraite -sera réglée. - ---Philippe est un soldat, il n'aime que la guerre, dit la belliqueuse -Agathe. - ---Il devrait alors être sage et demander à servir... - ---Ceux-ci? s'écria la veuve. Oh! ce n'est pas moi qui le lui -conseillerai jamais. - ---Vous avez tort, reprit du Bruel. Mon fils vient d'être placé par -le duc de Navarreins. Les Bourbons sont excellents pour ceux qui se -rallient sincèrement. Votre fils serait nommé lieutenant-colonel à -quelque régiment. - ---On ne veut que des nobles dans la cavalerie, et il ne sera jamais -colonel, s'écria la Descoings. - -Agathe effrayée supplia Philippe de passer à l'étranger et de s'y -mettre au service d'une puissance quelconque qui accueillerait toujours -avec faveur un officier d'ordonnance de l'Empereur. - ---Servir les étrangers?... s'écria Philippe avec horreur. - -Agathe embrassa son fils avec effusion en disant:--C'est tout son père. - ---Il a raison, dit Joseph, le Français est trop fier de sa Colonne pour -aller s'encolonner ailleurs. Napoléon reviendra d'ailleurs peut-être -encore une fois! - -Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de -rejoindre le général Lallemand aux États-Unis, et de coopérer à la -fondation du Champ-d'Asile, une des plus terribles mystifications -connues sous le nom de Souscriptions Nationales. Agathe donna dix mille -francs pris sur ses économies, et dépensa mille francs pour aller -conduire et embarquer son fils au Havre. A la fin de 1817, Agathe sut -vivre avec les six cents francs qui lui restaient de son inscription -sur le Grand-Livre; puis, par une heureuse inspiration, elle plaça -sur-le-champ les dix mille francs qui lui restaient de ses économies, -et dont elle eut sept cents autres francs de rente. Joseph voulu -coopérer à cette œuvre de dévouement: il alla mis comme un recors; il -porta de gros souliers, des bas bleus; il se refusa des gants et brûla -du charbon de terre; il vécut de pain, de lait, de fromage de Brie. Le -pauvre enfant ne recevait d'encouragements que de la vieille Descoings -et de Bixiou, son camarade de collége et son camarade d'atelier, qui -fit alors ses admirables caricatures, tout en remplissant une petite -place dans un Ministère. - ---Avec quel plaisir j'ai vu venir l'été de 1818! a dit souvent Bridau -en racontant ses misères d'alors. Le soleil m'a dispensé d'acheter du -charbon. - -Déjà tout aussi fort que Gros en fait de couleur, il ne voyait plus son -maître que pour le consulter; il méditait alors de rompre en visière -aux classiques, de briser les conventions grecques et les lisières dans -lesquelles on renfermait un art à qui la nature appartient comme elle -est, dans la toute-puissance de ses créations et de ses fantaisies. -Joseph se préparait à sa lutte qui, dès le jour où il apparut au Salon, -en 1823, ne cessa plus. L'année fut terrible: Roguin, le notaire -de madame Descoings et de madame Bridau, disparut en emportant les -retenues faites depuis sept ans sur l'usufruit, et qui devaient déjà -produire deux mille francs de rente. Trois jours après ce désastre, -arriva de New-York une lettre de change de mille francs tirée par -le colonel Philippe sur sa mère. Le pauvre garçon, abusé comme tant -d'autres, avait tout perdu au Champ-d'Asile. Cette lettre, qui fit -fondre en larmes Agathe, la Descoings et Joseph, parlait de dettes -contractées à New-York, où des camarades d'infortune cautionnaient le -colonel. - ---C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer, s'écria la pauvre -mère ingénieuse à justifier les fautes de Philippe. - ---Je ne vous conseille pas, dit la vieille Descoings à sa nièce, de lui -faire souvent faire des voyages de ce genre-là. - -Madame Descoings était héroïque. Elle donnait toujours mille écus à -madame Bridau, mais elle nourrissait aussi toujours le même terne qui, -depuis 1799, n'était pas sorti. Vers ce temps, elle commençait à douter -de la bonne foi de l'administration. Elle accusa le gouvernement, et le -crut très-capable de supprimer les trois numéros dans l'urne afin de -provoquer les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen -des ressources, il parut impossible de faire mille francs sans vendre -une portion de rente. Les deux femmes parlèrent d'engager l'argenterie, -une partie du linge ou le surplus de mobilier. Joseph, effrayé de ces -propositions, alla trouver Gérard, lui exposa sa situation, et le grand -peintre lui obtint au Ministère de la Maison du Roi deux copies du -portrait de Louis XVIII à raison de cinq cents francs chacune. Quoique -peu donnant, Gros mena son élève chez un marchand de couleurs, auquel -il dit de mettre sur son compte les fournitures nécessaires à Joseph. -Mais les mille francs ne devaient être payés que les copies livrées. -Joseph fit alors quatre tableaux de chevalet en dix jours, les vendit -à des marchands, et apporta les mille francs à sa mère qui put solder -la lettre de change. Huit jours après, vint une autre lettre, par -laquelle le colonel avisait sa mère de son départ sur un paquebot dont -le capitaine le prenait sur sa parole. Philippe annonçait avoir besoin -d'au moins mille autres francs en débarquant au Havre. - ---Bon, dit Joseph à sa mère, j'aurai fini mes copies, tu lui porteras -mille francs. - ---Cher Joseph! s'écria tout en larmes Agathe en l'embrassant, Dieu te -bénira. Tu l'aimes donc, ce pauvre persécuté? il est notre gloire et -tout notre avenir. Si jeune, si brave et si malheureux! tout est contre -lui, soyons au moins tous trois pour lui. - ---Tu vois bien que la peinture sert à quelque chose, s'écria Joseph -heureux d'obtenir enfin de sa mère la permission d'être un grand -artiste. - -Madame Bridau courut au-devant de son bien-aimé fils le colonel -Philippe. Une fois au Havre, elle alla tous les jours au delà de la -tour ronde bâtie par François Ier attendant le paquebot américain, et -concevant de jour en jour, les plus cruelles inquiétudes. Les mères -seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité. -Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819, -sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus -brute, l'air de la patrie et la vue d'une mère produisent toujours un -certain effet, surtout après un voyage plein de misères. Philippe se -livra donc à une effusion de sentiments qui fit penser à Agathe:--Ah! -comme il m'aime, lui! Hélas! l'officier n'aimait plus qu'une seule -personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses -malheurs au Texas, son séjour à New-York, pays où la spéculation et -l'individualisme sont portés au plus haut degré, où la brutalité des -intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé, se voit -contraint de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant -juge dans sa propre cause, où la politesse n'existe pas; enfin, les -moindres événements de ce voyage avaient développé chez Philippe les -mauvais penchants du soudard: il était devenu brutal, buveur, fumeur, -personnel, impoli; la misère et les souffrances physiques l'avaient -dépravé. D'ailleurs le colonel se regardait comme persécuté. L'effet -de cette opinion est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs -et intolérants. Pour Philippe, l'univers commençait à sa tête et -finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le -spectacle de New-York, interprété par cet homme d'action, lui avait -enlevé les moindres scrupules en fait de moralité. Chez les êtres -de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être: ou ils croient, -ou ils ne croient pas; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête -homme, ou ils s'abandonnent à toutes les exigences de la nécessité; -puis ils s'habituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque -vouloir momentané de leurs passions en nécessité. Avec ce système, -on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'apparence -seulement, la rondeur, la franchise, le laissez-aller du militaire. -Aussi était-il excessivement dangereux, il semblait ingénu comme -un enfant; mais, n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait -rien sans avoir réfléchi à ce qu'il devait faire, autant qu'un rusé -procureur réfléchit à quelque tour de maître Gonin; les paroles ne -lui coûtaient rien, il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si, -par malheur, quelqu'un s'avisait de ne pas accepter les explications -par lesquelles il justifiait les contradictions entre sa conduite et -son langage, le colonel, qui tirait supérieurement le pistolet, qui -pouvait défier le plus habile maître d'armes, et qui possédait le -sang-froid de tous ceux auxquels la vie est indifférente, était prêt -à vous demander raison de la moindre parole aigre; mais, en attendant, -il paraissait homme à se livrer à des voies de fait, après lesquelles -aucun arrangement n'est possible. Sa stature imposante avait pris de -la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas, -il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé -de se faire respecter au milieu de la population de New-York. Ainsi -fait, simplement vêtu, le corps visiblement endurci par ses récentes -misères, Philippe apparut à sa pauvre mère comme un héros; mais il -était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement -un _chenapan_. Effrayée du dénûment de son fils chéri, madame Bridau -lui fit au Havre une garde-robe complète; en écoutant le récit de ses -malheurs, elle n'eut pas la force de l'empêcher de boire, de manger -et de s'amuser comme devait boire et s'amuser un homme qui revenait -du Champ-d'Asile. Certes, ce fut une belle conception que celle de la -conquête du Texas par les restes de l'armée impériale; mais elle manqua -moins par les choses que par les hommes, puisqu'aujourd'hui le Texas -est une république pleine d'avenir. Cette expérience du libéralisme -sous la Restauration prouve énergiquement que ses intérêts étaient -purement égoïstes et nullement nationaux, autour du pouvoir et non -ailleurs. Ni les hommes, ni les lieux, ni l'idée, ni le dévouement -ne firent faute; mais bien les écus et les secours de cet hypocrite -parti qui disposait de sommes énormes, et qui ne donna rien quand il -s'agissait d'un empire à retrouver. Les ménagères du genre d'Agathe ont -un bon sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques. -La pauvre mère entrevit alors la vérité d'après les récits de son -fils; car, dans l'intérêt du proscrit, elle avait écouté pendant son -absence les pompeuses réclames des journaux constitutionnels, et suivi -le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent -cinquante mille francs lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les -chefs du libéralisme s'étaient promptement aperçus qu'ils faisaient les -affaires de Louis XVIII en exportant de France les glorieux débris de -nos armées, et ils abandonnèrent les plus dévoués, les plus ardents, -les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais -Agathe ne put expliquer à son fils comment il était beaucoup plus -une dupe qu'un homme persécuté. Dans sa croyance en son idole, elle -s'accusa d'ignorance et déplora le malheur des temps qui frappait -Philippe. En effet, jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était -moins fautif que victime de son beau caractère, de son énergie, de la -chute de l'Empereur, de la duplicité des Libéraux, et de l'acharnement -des Bourbons contre les Bonapartistes. Elle n'osa pas, durant cette -semaine passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer -de se réconcilier avec le gouvernement royal, et de se présenter au -Ministre de la Guerre: elle eut assez à faire de le tirer du Havre, -où la vie est horriblement chère, et de le ramener à Paris quand -elle n'eut plus que l'argent du voyage. La Descoings et Joseph, qui -attendaient le proscrit à son débarquer dans la cour des Messageries -royales, furent frappés de l'altération du visage d'Agathe. - ---Ta mère a pris dix ans en deux mois, dit la Descoings à Joseph au -milieu des embrassades et pendant qu'on déchargeait les deux malles. - ---Bonjour, mère Descoings, fut le mot de tendresse du colonel pour la -vieille épicière que Joseph appelait affectueusement maman Descoings. - ---Nous n'avons pas d'argent pour le fiacre, dit Agathe d'une voix -dolente. - ---J'en ai, lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe -couleur, s'écria-t-il à l'aspect de Philippe. - ---Oui, je me suis culotté comme une pipe. Mais, toi, tu n'es pas -changé, petit. - -Alors âgé de vingt et un ans, et d'ailleurs apprécié par quelques amis -qui le soutinrent dans ses jours d'épreuves, Joseph sentait sa force -et avait la conscience de son talent; il représentait la peinture -dans un Cénacle formé par des jeunes gens dont la vie était adonnée -aux sciences, aux lettres, à la politique et la philosophie; il fut -donc blessé par l'expression de mépris que son frère marqua encore par -un geste: Philippe lui tortilla l'oreille comme à un enfant. Agathe -observa l'espèce de froideur qui succédait chez la Descoings et chez -Joseph à l'effusion de leur tendresse; mais elle répara tout en leur -parlant des souffrances endurées par Philippe pendant son exil. La -Descoings, qui voulait faire un jour de fête du retour de l'enfant -qu'elle nommait prodigue, mais tout bas, avait préparé le meilleur -dîner possible, auquel étaient conviés le vieux Claparon et Desroches -le père. Tous les amis de la maison devaient venir, et vinrent le soir. -Joseph avait averti Léon Giraud, d'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence -Ridal et Bianchon, ses amis du Cénacle. La Descoings dit à Bixiou, son -prétendu beau-fils, qu'on ferait entre jeunes gens un écarté. Desroches -le fils, devenu par la roide volonté de son père licencié en Droit, -fut aussi de la soirée. Du Bruel, Claparon, Desroches et l'abbé Loraux -étudièrent le proscrit dont les manières et la contenance grossières, -la voix altérée par l'usage des liqueurs, la phraséologie populaire -et le regard les effrayèrent. Aussi, pendant que Joseph arrangeait -les tables de jeu, les plus dévoués entourèrent-ils Agathe en lui -disant:--Que comptez-vous faire de Philippe? - ---Je ne sais pas, répondit-elle; mais il ne veut toujours pas servir -les Bourbons. - ---Il est bien difficile de lui trouver une place en France. S'il -ne rentre pas dans l'armée, il ne se casera pas de sitôt dans -l'administration, dit le vieux du Bruel. Certes, il suffit de -l'entendre pour voir qu'il n'aura pas, comme mon fils, la ressource de -faire fortune avec des pièces de théâtre. - -Au mouvement d'yeux par lequel Agathe répondit, chacun comprit combien -l'avenir de Philippe l'inquiétait; et, comme aucun de ses amis n'avait -de ressources à lui présenter, tous gardèrent le silence. Le proscrit, -Desroches fils et Bixiou jouèrent à l'écarté, jeu qui faisait alors -fureur. - ---Maman Descoings, mon frère n'a pas d'argent pour jouer, vint dire -Joseph à l'oreille de la bonne et excellente femme. - -L'actionnaire de la Loterie Royale alla chercher vingt francs et les -remit à l'artiste, qui les glissa secrètement dans la main de son -frère. Tout le monde arriva. Il y eut deux tables de Boston, et la -soirée s'anima. Philippe se montra mauvais joueur. Après avoir d'abord -gagné beaucoup, il perdit; puis, vers onze heures, il devait cinquante -francs à Desroches fils et à Bixiou. Le tapage et les disputes de la -table d'écarté résonnèrent plus d'une fois aux oreilles des paisibles -joueurs de boston, qui observèrent Philippe à la dérobée. Le proscrit -donna les preuves d'une si mauvaise nature que, dans sa dernière -querelle où Desroches fils, qui n'était pas non plus très-bon, se -trouvait mêlé, Desroches père, quoique son fils eût raison, lui -donna tort et lui défendit de jouer. Madame Descoings en fit autant -avec son petit-fils, qui commençait à lancer des mots si spirituels, -que Philippe ne les comprit pas, mais qui pouvaient mettre ce cruel -railleur en péril au cas où l'une de ses flèches barbelées fût entrée -dans l'épaisse intelligence du colonel. - ---Tu dois être fatigué, dit Agathe à l'oreille de Philippe, viens te -coucher. - ---Les voyages forment la jeunesse, dit Bixiou en souriant quand le -colonel et madame Bridau furent sortis. - -Joseph, qui se levait au jour et se couchait de bonne heure, ne vit pas -la fin de cette soirée. Le lendemain matin, Agathe et la Descoings, -en préparant le déjeuner dans la première pièce, ne purent s'empêcher -de penser que les soirées seraient excessivement chères, si Philippe -continuait à jouer ce jeu-là, selon l'expression de la Descoings. Cette -vieille femme, alors âgée de soixante-seize ans, proposa de vendre son -mobilier, de rendre son appartement au second étage au propriétaire -qui ne demandait pas mieux que de le reprendre, de faire sa chambre -du salon d'Agathe, et de convertir la première pièce en un salon où -l'on mangerait. On économiserait ainsi sept cents francs par an. Ce -retranchement dans la dépense permettrait de donner cinquante francs -par mois à Philippe en attendant qu'il se plaçât. Agathe accepta ce -sacrifice. Lorsque le colonel descendit, quand sa mère lui eut demandé -s'il s'était trouvé bien dans sa petite chambre, les deux veuves lui -exposèrent la situation de la famille. Madame Descoings et Agathe -possédaient, en réunissant leurs revenus, cinq mille trois cents francs -de rentes, dont les quatre mille de la Descoings étaient viagères. La -Descoings faisait six cents francs de pension à Bixiou, qu'elle avouait -pour son petit-fils depuis six mois, et six cents francs à Joseph; le -reste de son revenu passait, ainsi que celui d'Agathe, au ménage et à -leur entretien. Toutes les économies avaient été dévorées. - ---Soyez tranquilles, dit le lieutenant-colonel, je vais chercher une -place, je ne serai pas à votre charge, je ne demande pour le moment que -la pâtée et la niche. - -Agathe embrassa son fils, et la Descoings glissa cent francs dans la -main de Philippe pour payer la dette du jeu faite la veille. En dix -jours la vente du mobilier, la remise de l'appartement et le changement -intérieur de celui d'Agathe se firent avec cette célérité qui ne se -voit qu'à Paris. Pendant ces dix jours, Philippe décampa régulièrement -après le déjeuner, revint pour dîner, s'en alla le soir, et ne rentra -se coucher que vers minuit. Voici les habitudes que ce militaire -réformé contracta presque machinalement et qui s'enracinèrent; il -faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu'il eût -donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal où -il consommait deux petits verres d'eau-de-vie en lisant les journaux, -occupation qui le menait jusqu'à midi; vers cette heure, il cheminait -par la rue Vivienne et se rendait au café Minerve où se brassait -alors la politique libérale et où il jouait au billard avec d'anciens -officiers. Tout en gagnant ou perdant, Philippe avalait toujours trois -ou quatre petits verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de -la régie en allant, revenant et flânant par les rues. Après avoir fumé -quelques pipes le soir à l'Estaminet Hollandais, il montait au jeu vers -dix heures, le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle; il -s'enquérait auprès de quelques joueurs émérites de l'état de la Rouge -et de la Noire, et jouait dix francs au moment le plus opportun, sans -jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il avait gagné, -ce qui arrivait presque toujours, il consommait un bol de punch et -regagnait sa mansarde; mais il parlait alors d'assommer les Ultras, les -Gardes-du-corps, et chantait dans les escaliers: _Veillons au salut de -l'Empire!_ Sa pauvre mère, en l'entendant, disait:--Il est gai ce soir, -Philippe; et elle montait l'embrasser, sans se plaindre des odeurs -fétides du punch, des petits verres et du tabac. - ---Tu dois être contente de moi, ma chère mère? lui dit-il vers la fin -de janvier, je mène la vie la plus régulière du monde. - -Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades. -Ces vieux soldats s'étaient communiqué l'état de leurs affaires -en parlant des espérances que donnait la construction d'un bateau -sous-marin pour la délivrance de l'Empereur. Parmi ses anciens -camarades retrouvés, Philippe affectionna particulièrement un vieux -capitaine des Dragons de la Garde, nommé Giroudeau, dans la compagnie -duquel il avait débuté. Cet ancien dragon fut cause que Philippe -compléta ce que Rabelais appelait l'équipage du diable, en ajoutant -au petit verre, au cigare et au jeu, une quatrième roue. Un soir, au -commencement de février, Giroudeau emmena Philippe, après dîner, à la -Gaîté, dans une loge donnée à un petit journal de théâtre appartenant -à son neveu Finot, où il tenait la caisse, les écritures, pour lequel -il faisait et vérifiait les bandes. Vêtus, selon la mode des officiers -bonapartistes appartenant à l'opposition constitutionnelle, d'une -ample redingote à collet carré, boutonnée jusqu'au menton, tombant -sur les talons et décorée de la rosette, armés d'un jonc à pomme -plombée qu'ils tenaient par un cordon de cuir tressé, les deux anciens -troupiers s'étaient, pour employer une de leurs expressions, _donné -une culotte_, et s'ouvraient mutuellement leurs cœurs en entrant dans -la loge. A travers les vapeurs d'un certain nombre de bouteilles et de -petits verres de diverses liqueurs, Giroudeau montra sur la scène à -Philippe une petite, grasse et agile figurante nommée Florentine dont -les bonnes grâces et l'affection lui venaient, ainsi que la loge, par -la toute-puissance du journal. - ---Mais, dit Philippe, jusqu'où vont ses bonnes grâces pour un vieux -troupier gris-pommelé comme toi? - ---Dieu merci, répondit Giroudeau, je n'ai pas abandonné les vieilles -doctrines de notre glorieux uniforme! Je n'ai jamais dépensé deux -liards pour une femme. - ---Comment? s'écria Philippe en se mettant un doigt sur l'œil gauche. - ---Oui, répondit Giroudeau. Mais, entre nous, le journal y est -pour beaucoup. Demain, dans deux lignes, nous conseillerons à -l'administration de faire danser un pas à mademoiselle Florentine. Ma -foi, mon cher enfant, je suis très-heureux, dit Giroudeau. - ---Eh! pensa Philippe, si ce respectable Giroudeau, malgré son crâne -poli comme mon genou, ses quarante-huit ans, son gros ventre, sa figure -de vigneron et son nez en forme de pomme de terre, est l'ami d'une -figurante, je dois être celui de la première actrice de Paris. Où ça se -trouve-t-il? dit-il tout haut à Giroudeau. - ---Je te ferai voir ce soir le ménage de Florentine. Quoique ma Dulcinée -n'ait que cinquante francs par mois au théâtre, grâce à un ancien -marchand de soieries nommé Cardot, qui lui offre cinq cents francs par -mois, elle est encore assez bien ficelée! - ---Eh! mais?... dit le jaloux Philippe. - ---Bah! fit Giroudeau, le véritable amour est aveugle. - -Après le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez mademoiselle -Florentine, qui demeurait à deux pas du Théâtre, rue de Crussol. - ---Tenons-nous bien, lui dit Giroudeau. Florentine a sa mère; tu -comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la -bonne femme est sa vraie mère. Cette femme fut portière, mais elle ne -manque pas d'intelligence, et se nomme Cabirolle, appelle-la madame, -elle y tient. - -Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une certaine Marie -Godeschal, belle comme un ange, froide comme une danseuse, et -d'ailleurs élève de Vestris qui lui prédisait les plus hautes destinées -chorégraphiques. Mademoiselle Godeschal, qui voulait alors débuter -au Panorama-Dramatique sous le nom de Mariette, comptait sur la -protection d'un Premier Gentilhomme de la Chambre, à qui Vestris devait -la présenter depuis long-temps. Vestris, encore vert à cette époque, -ne trouvait pas son élève encore suffisamment savante. L'ambitieuse -Marie Godeschal rendit fameux son pseudonyme de Mariette; mais son -ambition fut d'ailleurs très-louable. Elle avait un frère, clerc chez -Derville. Orphelins et misérables, mais s'aimant tous deux, le frère et -la sœur avaient vu la vie comme elle est à Paris: l'un voulait devenir -avoué pour établir sa sœur, et vivait avec dix sous par jour; l'autre -avait résolu froidement de devenir danseuse, et de profiter autant de -sa beauté que de ses jambes pour acheter une Étude à son frère. En -dehors de leurs sentiments l'un pour l'autre, de leurs intérêts et -de leur vie commune, tout, pour eux, était, comme autrefois pour les -Romains et pour les Hébreux, barbare, étranger, ennemi. Cette amitié -si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette à ceux -qui la connaissaient intimement. Le frère et la sœur demeuraient alors -au huitième étage d'une maison de la Vieille rue du Temple. Mariette -s'était mise à l'étude dès l'âge de dix ans, et comptait alors seize -printemps. Hélas! faute d'un peu de toilette, sa beauté trotte-menu, -cachée sous un cachemire de poil de lapin, montée sur des patins en -fer, vêtue d'indienne et mal tenue, ne pouvait être devinée que par les -Parisiens adonnés à la chasse des grisettes et à la piste des beautés -malheureuses. Philippe devint amoureux de Mariette. Mariette vit en -Philippe le commandant aux Dragons de la Garde, l'officier d'ordonnance -de l'Empereur, le jeune homme de vingt-sept ans et le plaisir de se -montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de Philippe -sur Giroudeau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire le bonheur de -son camarade, elle pour donner un protecteur à son amie, poussèrent -Mariette et Philippe à faire un mariage _en détrempe_. Cette expression -du langage parisien équivaut à celle de _mariage morganatique_ employée -pour les rois et les reines. Philippe, en sortant, confia sa misère à -Giroudeau; mais le vieux roué le rassura beaucoup. - ---Je parlerai de toi à mon neveu Finot, lui dit Giroudeau. -Vois-tu, Philippe, le règne des péquins et des phrases est arrivé, -soumettons-nous. Aujourd'hui l'écritoire fait tout. L'encre remplace la -poudre, et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits -crapauds de rédacteurs sont très-ingénieux et assez bons enfants. -Viens me voir demain au journal, j'aurai dit deux mots de ta position -à mon neveu. Dans quelque temps, tu auras une place dans un journal -quelconque. Mariette, qui, dans ce moment (ne t'abuse pas), te prend -parce qu'elle n'a rien, ni engagement, ni possibilité de débuter, et à -qui j'ai dit que tu allais être comme moi dans un journal, Mariette te -prouvera qu'elle t'aime pour toi-même et tu le croiras! Fais comme moi, -maintiens-la figurante tant que tu pourras! J'étais si amoureux que, -dès que Florentine a voulu danser son pas, j'ai prié Finot de demander -son début; mais mon neveu m'a dit:--Elle a du talent, n'est-ce pas? Eh! -bien, le jour où elle aura dansé son pas elle te fera passer celui de -la porte. Oh! mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi. - -Le lendemain, sur les quatre heures, Philippe se trouva rue du Sentier, -dans un petit entresol où il aperçut Giroudeau encagé comme un animal -féroce dans une espèce de poulailler à chatière où se trouvaient un -petit poêle, une petite table, deux petites chaises, et de petites -bûches. Cet appareil était relevé par ces mots magiques: _Bureau -d'abonnement_, imprimés sur la porte en lettres noires, et par le mot -_Caisse_ écrit à la main et attaché au-dessus du grillage. Le long du -mur qui faisait face à l'établissement du capitaine s'étendait une -banquette où déjeunait alors un invalide amputé d'un bras, appelé par -Giroudeau Coloquinte, sans doute à cause de la couleur égyptienne de sa -figure. - ---Joli! dit Philippe en examinant cette pièce. Que fais-tu là, toi qui -as été de la charge du pauvre colonel Chabert à Eylau? Nom de nom! -Mille noms de nom, des officiers supérieurs!... - ---Eh! bien! oui!--broum! broum!--un officier supérieur faisant des -quittances de journal, dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie -noire. Et, de plus, je suis l'éditeur responsable de ces farces-là, -dit-il en montrant le journal. - ---Et moi qui suis allé en Égypte, je vais maintenant au Timbre, dit -l'invalide. - ---Silence, Coloquinte, dit Giroudeau, tu es devant un brave qui a porté -les ordres de l'Empereur à la bataille de Montmirail. - ---Présent! dit Coloquinte, j'y ai perdu le bras qui me manque. - ---Coloquinte, garde la boutique, je monte chez mon neveu. - -Les deux anciens militaires allèrent au quatrième étage, dans une -mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune homme à l'œil -pâle et froid, couché sur un mauvais canapé. Le péquin ne se dérangea -pas, tout en offrant des cigares à son oncle et à l'ami de son oncle. - ---Mon ami, lui dit d'un ton doux et humble Giroudeau, voilà ce brave -chef d'escadron de la Garde impériale de qui je t'ai parlé. - ---Eh! bien? dit Finot en toisant Philippe qui perdit toute son énergie -comme Giroudeau devant le diplomate de la presse. - ---Mon cher enfant, dit Giroudeau qui tâchait de se poser en oncle, le -colonel revient du Texas. - ---Ah! vous avez donné dans le Texas, dans le Champ-d'Asile. Vous étiez -cependant encore bien jeune pour vous faire _Soldat Laboureur_. - -L'acerbité de cette plaisanterie ne peut être comprise que de ceux qui -se souviennent du déluge de gravures, de paravents, de pendules, de -bronzes et de plâtres auxquelles donna lieu l'idée du Soldat Laboureur, -grande image du sort de Napoléon et de ses braves qui a fini par -engendrer plusieurs vaudevilles. Cette idée a produit au moins un -million. Vous trouvez encore des Soldats Laboureurs sur des papiers -de tenture, au fond des provinces. Si ce jeune homme n'eût pas été le -neveu de Giroudeau, Philippe lui aurait appliqué une paire de soufflets. - ---Oui, j'ai donné là-dedans, j'y ai perdu douze mille francs et mon -temps, reprit Philippe en essayant de grimacer un sourire. - ---Et vous aimez toujours l'Empereur? dit Finot. - ---Il est mon Dieu, reprit Philippe Bridau. - ---Vous êtes libéral? - ---Je serai toujours de l'Opposition Constitutionnelle. Oh! Foy! oh! -Manuel! oh! Laffitte! voilà des hommes! Ils nous débarrasseront de ces -misérables revenus à la suite de l'étranger! - ---Eh! bien, reprit froidement Finot, il faut tirer parti de votre -malheur, car vous êtes une victime des libéraux, mon cher! Restez -libéral si vous tenez à votre opinion; mais menacez les Libéraux de -dévoiler les sottises du Texas. Vous n'avez pas eu deux liards de -la souscription nationale, n'est-ce pas? Eh! bien, vous êtes dans -une belle position, demandez compte de la souscription. Voici ce qui -vous arrivera: il se crée un nouveau journal d'Opposition, sous le -patronage des Députés de la Gauche; vous en serez le caissier, à mille -écus d'appointements, une place éternelle. Il suffit de vous procurer -vingt mille francs de cautionnement; trouvez-les, vous serez casé dans -huit jours. Je donnerai le conseil de se débarrasser de vous en vous -faisant offrir la place; mais criez, et criez fort! - -Giroudeau laissa descendre quelques marches à Philippe, qui se -confondait en remercîments, et dit à son neveu:--Eh! bien, tu es encore -drôle, toi!... tu me gardes ici à douze cents francs. - ---Le journal ne tiendra pas un an, répondit Finot. J'ai mieux que cela -pour toi. - ---Nom de nom! dit Philippe à Giroudeau, ce n'est pas une ganache, ton -neveu! Je n'avais pas songé à tirer, comme il le dit, parti de ma -position. - -Le soir, au café Lemblin, au café Minerve, le colonel Philippe -déblatéra contre le parti libéral qui faisait des souscriptions, -qui vous envoyait au Texas, qui parlait hypocritement des Soldats -Laboureurs, qui laissait des braves sans secours, dans la misère, après -leur avoir mangé des vingt mille francs et les avoir promenés pendant -deux ans. - ---Je vais demander compte de la souscription pour le Champ-d'Asile, -dit-il à l'un des habitués du café Minerve qui le redit à des -journalistes de la Gauche. - -Philippe ne rentra pas rue Mazarine, il alla chez Mariette lui annoncer -la nouvelle de sa coopération future à un journal qui devait avoir -dix mille abonnés, et où ses prétentions chorégraphiques seraient -chaudement appuyées. Agathe et la Descoings attendirent Philippe en -se mourant de peur, car le duc de Berry venait d'être assassiné. Le -lendemain, le colonel arriva quelques instants après le déjeuner; quand -sa mère lui témoigna les inquiétudes que son absence lui avait causées, -il se mit en colère, il demanda s'il était majeur. - ---Nom de nom! je vous apporte une bonne nouvelle, et vous avez l'air -de catafalques. Le duc de Berry est mort, eh! bien, tant mieux! -c'est un de moins. Moi, je vais être caissier d'un journal à mille -écus d'appointements, et vous voilà tirées d'embarras pour ce qui me -concerne. - ---Est-ce possible? dit Agathe. - ---Oui, si vous pouvez me faire vingt mille francs de cautionnement; il -ne s'agit que de déposer votre inscription de treize cents francs de -rente, vous toucherez tout de même vos semestres. - -Depuis près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient à chercher -ce que faisait Philippe, où et comment le placer, furent si heureuses -de cette perspective, qu'elles ne pensèrent plus aux diverses -catastrophes du moment. Le soir, le vieux du Bruel, Claparon qui se -mourait, et l'inflexible Desroches père, ces sages de la Grèce furent -unanimes: ils conseillèrent tous à la veuve de cautionner son fils. -Le journal, constitué très-heureusement avant l'assassinat du duc de -Berry, évita le coup qui fut alors porté par M. Decaze à la Presse. -L'inscription de treize cents francs de la veuve Bridau fut affectée au -cautionnement de Philippe, nommé caissier. Ce bon fils promit aussitôt -de donner cent francs par mois aux deux veuves pour son logement, -pour sa nourriture, et fut proclamé le meilleur des enfants. Ceux qui -avaient mal auguré de lui félicitèrent Agathe. - ---Nous l'avions mal jugé, dirent-ils. - -Le pauvre Joseph, pour ne pas rester en arrière de son frère, essaya -de se suffire à lui-même, et y parvint. Trois mois après, le colonel, -qui mangeait et buvait comme quatre, qui faisait le difficile et -entraînait, sous prétexte de sa pension, les deux veuves à des dépenses -de table, n'avait pas encore donné deux liards. Ni sa mère, ni la -Descoings ne voulaient, par délicatesse, lui rappeler sa promesse. -L'année se passa sans qu'une seule de ces pièces, si énergiquement -appelées par Léon Gozlan _un tigre à cinq griffes_, eût passé de la -poche de Philippe dans le ménage. Il est vrai qu'à cet égard le colonel -avait calmé les scrupules de sa conscience: il dînait rarement à la -maison. - ---Enfin il est heureux, dit sa mère, il est tranquille, il a une place! - -Par l'influence du feuilleton que rédigeait Vernou, l'un des amis -de Bixiou, de Finot et de Giroudeau, Mariette débuta non pas au -Panorama-Dramatique, mais à la Porte-Saint-Martin, où elle eut du -succès à côté de la Bégrand. Parmi les directeurs de ce théâtre, -se trouvait alors un riche et fastueux officier-général amoureux -d'une actrice et qui s'était fait _impresario_ pour elle. A Paris, -il se rencontre toujours des gens épris d'actrices, de danseuses ou -de cantatrices qui se mettent Directeurs de Théâtre par amour. Cet -officier-général connaissait Philippe et Giroudeau. Le petit journal -de Finot et celui de Philippe y aidant, le début de Mariette fut une -affaire d'autant plus promptement arrangée entre les trois officiers, -qu'il semble que les passions soient toutes solidaires en fait de -folies. Le malicieux Bixiou apprit bientôt à sa grand'mère et à la -dévote Agathe que le caissier Philippe le brave des braves, aimait -Mariette, la célèbre danseuse de la Porte-Saint-Martin. Cette vieille -nouvelle fut comme un coup de foudre pour les deux veuves; d'abord les -sentiments religieux d'Agathe lui faisaient regarder les femmes de -théâtre comme des tisons d'enfer; puis il leur semblait à toutes deux -que ces femmes vivaient d'or, buvaient des perles, et ruinaient les -plus grandes fortunes. - ---Eh! bien, dit Joseph à sa mère, croyez-vous que mon frère soit assez -imbécile pour donner de l'argent à sa Mariette? Ces femmes-là ne -ruinent que les riches. - ---On parle déjà d'engager Mariette à l'Opéra, dit Bixiou. Mais -n'ayez pas peur, madame Bridau, le corps diplomatique se montre à -la Porte-Saint-Martin, cette belle fille ne sera pas longtemps avec -votre fils. On parle d'un ambassadeur amoureux-fou de Mariette. Autre -nouvelle! Le père Claparon est mort, on l'enterre demain, et son fils, -devenu banquier, qui roule sur l'or et sur l'argent, a commandé un -convoi de dernière classe. Ce garçon manque d'éducation. Ça ne se passe -pas ainsi en Chine! - -Philippe proposa, dans une pensée cupide, à la danseuse de l'épouser; -mais, à la veille d'entrer à l'Opéra, mademoiselle Godeschal le refusa, -soit qu'elle eût deviné les intentions du colonel, soit qu'elle eût -compris combien son indépendance était nécessaire à sa fortune. Pendant -le reste de cette année, Philippe vint tout au plus voir sa mère deux -fois par mois. Où était-il? A sa caisse, au théâtre ou chez Mariette. -Aucune lumière sur sa conduite ne transpira dans le ménage de la rue -Mazarine. Giroudeau, Finot, Bixiou, Vernou, Lousteau lui voyaient -mener une vie de plaisirs. Philippe était de toutes les parties de -Tullia, l'un des premiers sujets de l'Opéra, de Florentine qui remplaça -Mariette à la Porte-Saint-Martin, de Florine et de Matifat, de Coralie -et de Camusot. A partir de quatre heures, moment où il quittait sa -caisse, il s'amusait jusqu'à minuit; car il y avait toujours une partie -de liée la veille, un bon dîner donné par quelqu'un, une soirée de jeu, -un souper. Philippe vécut alors comme dans son élément. Ce carnaval, -qui dura dix-huit mois, n'alla pas sans soucis. La belle Mariette, lors -de son début à l'Opéra, en janvier 1821, soumit à sa loi l'un des ducs -les plus brillants de la cour de Louis XVIII. Philippe essaya de lutter -contre le duc; mais, malgré quelque bonheur au jeu, au renouvellement -du mois d'avril il fut obligé, par sa passion, de puiser dans la -caisse du journal. Au mois de mai, il devait onze mille francs. Dans -ce mois fatal, Mariette partit pour Londres y exploiter les lords -pendant le temps qu'on bâtissait la salle provisoire de l'Opéra, dans -l'hôtel Choiseul, rue Lepelletier. Le malheureux Philippe en était -arrivé, comme cela se pratique, à aimer Mariette malgré ses patentes -infidélités; mais elle n'avait jamais vu dans ce garçon qu'un militaire -brutal et sans esprit, un premier échelon sur lequel elle ne voulait -pas long-temps rester. Aussi, prévoyant le moment où Philippe n'aurait -plus d'argent, la danseuse avait-elle su conquérir des appuis dans le -journalisme qui la dispensaient de conserver Philippe; néanmoins, elle -eut la reconnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui -qui, le premier, leur a pour ainsi dire aplani les difficultés de -l'horrible carrière du théâtre. - -Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans l'y suivre, -Philippe reprit ses quartiers d'hiver, pour employer ses expressions, -et revint rue Mazarine dans sa mansarde; il y fit de sombres réflexions -en se couchant et se levant. Il sentit en lui-même l'impossibilité de -vivre autrement qu'il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait -chez Mariette, les dîners et les soupers, la soirée dans les coulisses, -l'entrain des gens d'esprit et des journalistes, l'espèce de bruit qui -se faisait autour de lui, toutes les caresses qui en résultaient pour -les sens et pour la vanité; cette vie, qui ne se trouve d'ailleurs -qu'à Paris, et qui offre chaque jour quelque chose de neuf, était -devenue plus qu'une habitude pour Philippe; elle constituait une -nécessité comme son tabac et ses petits verres. Aussi reconnut-il qu'il -ne pouvait pas vivre sans ces continuelles jouissances. L'idée du -suicide lui passa par la tête, non pas à cause du déficit qu'on allait -reconnaître dans sa caisse, mais à cause de l'impossibilité de vivre -avec Mariette et dans l'atmosphère de plaisirs où il se chafriolait -depuis un an. Plein de ces sombres idées, il vint pour la première fois -dans l'atelier de son frère qu'il trouva travaillant, en blouse bleue, -à copier un tableau pour un marchand. - ---Voici donc comment se font les tableaux? dit Philippe pour entrer en -matière. - ---Non, répondit Joseph, mais voilà comment ils se copient. - ---Combien te paye-t-on cela? - ---Hé! jamais assez, deux cent cinquante francs; mais j'étudie la -manière des maîtres, j'y gagne de l'instruction, je surprends les -secrets du métier. Voilà l'un de mes tableaux, lui dit-il en lui -indiquant du bout de sa brosse une esquisse dont les couleurs étaient -encore humides. - ---Et que mets-tu dans ton sac par année, maintenant? - ---Malheureusement je ne suis encore connu que des peintres. Je suis -appuyé par Schinner qui doit me procurer des travaux au château de -Presles où j'irai vers octobre faire des arabesques, des encadrements, -des ornements très-bien payés par le comte de Sérizy. Avec ces -_brocantes-là_, avec les commandes des marchands, je pourrai désormais -faire dix-huit cents à deux mille francs, tous frais payés. Bah! à -l'Exposition prochaine, je présenterai ce tableau-là; s'il est goûté, -mon affaire sera faite: mes amis en sont contents. - ---Je ne m'y connais pas, dit Philippe d'une voix douce qui força Joseph -à le regarder. - ---Qu'as-tu? demanda l'artiste en trouvant son frère pâli. - ---Je voudrais savoir en combien de temps tu ferais mon portrait. - ---Mais en travaillant toujours, si le temps est clair, en trois ou -quatre jours j'aurai fini. - ---C'est trop de temps, je n'ai que la journée à te donner. Ma pauvre -mère m'aime tant que je voulais lui laisser ma ressemblance. N'en -parlons plus. - ---Eh! bien, est-ce que tu t'en vas encore? - ---Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air faussement -gai. - ---Ah ça! Philippe, mon ami, qu'as-tu? Si c'est quelque chose de grave, -je suis un homme, je ne suis pas un niais; je m'apprête à de rudes -combats; et, s'il faut de la discrétion, j'en aurai. - ---Est-ce sûr? - ---Sur mon honneur. - ---Tu ne diras rien à qui que ce soit au monde? - ---A personne. - ---Eh! bien, je vais me brûler le cervelle. - ---Toi! tu vas donc te battre? - ---Je vais me tuer. - ---Et pourquoi? - ---J'ai pris onze mille francs dans ma caisse, et je dois rendre mes -comptes demain, mon cautionnement sera diminué de moitié; notre pauvre -mère sera réduite à six cents francs de rente. Ça! ce n'est rien, je -pourrais lui rendre plus tard une fortune; mais je suis déshonoré! Je -ne veux pas vivre dans le déshonneur. - ---Tu ne seras pas déshonoré pour avoir restitué, mais tu perdras ta -place, il ne te restera plus que les cinq cents francs de ta croix, et -avec cinq cents francs on peut vivre. - ---Adieu! dit Philippe qui descendit rapidement et ne voulut rien -entendre. - -Joseph quitta son atelier et descendit chez sa mère pour déjeuner; mais -la confidence de Philippe lui avait ôté l'appétit. Il prit la Descoings -à part et lui dit l'affreuse nouvelle. La vieille femme fit une -épouvantable exclamation, laissa tomber un poêlon de lait qu'elle avait -à la main, et se jeta sur une chaise. Agathe accourut. D'exclamations -en exclamations, la fatale vérité fut avouée à la mère. - ---Lui! manquer à l'honneur! le fils de Bridau prendre dans la caisse -qui lui est confiée! - -La veuve trembla de tous ses membres, ses yeux s'agrandirent, devinrent -fixes, elle s'assit et fondit en larmes. - ---Où est-il? s'écria-t-elle au milieu de ses sanglots. Peut-être -s'est-il jeté dans la Seine! - ---Il ne faut pas vous désespérer, dit la Descoings, parce que le pauvre -garçon a rencontré une mauvaise femme, et qu'elle lui a fait faire -des folies. Mon Dieu! cela se voit souvent. Philippe a eu jusqu'à son -retour tant d'infortunes, et il a eu si peu d'occasions d'être heureux -et aimé, qu'il ne faut pas s'étonner de sa passion pour cette créature. -Toutes les passions mènent à des excès! J'ai dans ma vie un reproche de -ce genre à me faire, et je me crois cependant une honnête femme! Une -seule faute ne fait pas le vice! Et puis, après tout, il n'y a que ceux -qui ne font rien qui ne se trompent pas! - -Le désespoir d'Agathe l'accablait tellement que la Descoings et Joseph -furent obligés de diminuer la faute de Philippe en lui disant que dans -toutes les familles il arrivait de ces sortes d'affaires. - ---Mais il a vingt-huit ans, s'écriait Agathe, et ce n'est plus un -enfant. - -Mot terrible et qui révèle combien la pauvre femme pensait à la -conduite de son fils. - ---Ma mère, je t'assure qu'il ne songeait qu'à ta peine et au tort qu'il -te fait, lui dit Joseph. - ---Oh! mon Dieu, qu'il revienne! qu'il vive, et je lui pardonne tout! -s'écria la pauvre mère à l'esprit de laquelle s'offrit l'horrible -tableau de Philippe retiré mort de l'eau. - -Un sombre silence régna pendant quelques instants. La journée se passa -dans les plus cruelles alternatives. Tous les trois ils s'élançaient -à la fenêtre du salon au moindre bruit, et se livraient à une foule -de conjectures. Pendant le temps où sa famille se désolait, Philippe -mettait tranquillement tout en ordre à sa caisse. Il eut l'audace de -rendre ses comptes en disant que, craignant quelque malheur, il avait -les onze mille francs chez lui. Le drôle sortit à quatre heures en -prenant cinq cents francs de plus à sa caisse, et monta froidement -au jeu, où il n'était pas allé depuis qu'il occupait sa place, car -il avait bien compris qu'un caissier ne peut pas hanter les maisons -de jeu. Ce garçon ne manquait pas de calcul. Sa conduite postérieure -prouvera d'ailleurs qu'il tenait plus de son aïeul Rouget que de son -vertueux père. Peut-être eût-il fait un bon général; mais, dans sa -vie privée, il fut un de ces profonds scélérats qui abritent leurs -entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la -légalité et sous le toit discret de la famille. Philippe garda tout -son sang-froid dans cette suprême entreprise. Il gagna d'abord et -alla jusqu'à une masse de six mille francs; mais il se laissa éblouir -par le désir de terminer son incertitude d'un coup. Il quitta le -Trente-et-Quarante en apprenant qu'à la roulette la Noire venait de -passer seize fois; il alla jouer cinq mille francs sur la Rouge, et -la Noire sortit encore une dix-septième fois. Le colonel mit alors -son billet de mille francs sur la Noire et gagna. Malgré cette -étonnante entente du hasard, il avait la tête fatiguée; et, quoiqu'il -le sentît, il voulut continuer; mais le sens divinatoire qu'écoutent -les joueurs et qui procède par éclairs était altéré déjà. Vinrent des -intermittences qui sont la perte des joueurs. La lucidité, de même que -les rayons du soleil, n'a d'effet que par la fixité de la ligne droite, -elle ne devine qu'à la condition de ne pas rompre son regard; elle se -trouble dans les sautillements de la chance. Philippe perdit tout. -Après de si fortes épreuves, l'âme la plus insouciante comme la plus -intrépide s'affaisse. Aussi, en revenant chez lui, Philippe pensait-il -d'autant moins à sa promesse de suicide, qu'il n'avait jamais voulu se -tuer. Il ne songeait plus ni à sa place perdue, ni à son cautionnement -entamé, ni à sa mère, ni à Mariette, la cause de sa ruine; il allait -machinalement. Quand il entra, sa mère en pleurs, la Descoings et son -frère lui sautèrent au cou, l'embrassèrent et le portèrent avec joie au -coin du feu. - ---Tiens! pensa-t-il, l'annonce a fait son effet. - -Ce monstre prit alors d'autant mieux une figure de circonstance que la -séance au jeu l'avait profondément ému. En voyant son atroce Benjamin -pâle et défait, la pauvre mère se mit à ses genoux, lui baisa les -mains, se les mit sur le cœur et le regarda long-temps les yeux pleins -de larmes. - ---Philippe, lui dit-elle d'une voix étouffée, promets-moi de ne pas te -tuer, nous oublierons tout! - -Philippe regarda son frère attendri, la Descoings qui avait la larme à -l'œil; il se dit à lui-même:--C'est de bonnes gens! il prit alors sa -mère, la releva, l'assit sur ses genoux, la pressa sur son cœur, et lui -dit à l'oreille en l'embrassant:--Tu me donnes une seconde fois la vie! - -La Descoings trouva le moyen de servir un excellent dîner, d'y joindre -deux bouteilles de vieux vin, et un peu de liqueur des îles, trésor -provenant de son ancien fonds. - ---Agathe, il faut lui laisser fumer ses cigares! dit-elle au dessert. -Et elle offrit des cigares à Philippe. - -Les deux pauvres créatures avaient imaginé qu'en laissant prendre -toutes ses aises à ce garçon, il aimerait la maison et s'y tiendrait, -et toutes deux essayèrent de s'habituer à la fumée du tabac qu'elles -exécraient. Cet immense sacrifice ne fut pas même aperçu par Philippe. -Le lendemain Agathe avait vieilli de dix années. Une fois ses -inquiétudes calmées, la réflexion vint, et la pauvre femme ne put -fermer l'œil pendant cette horrible nuit. Elle allait être réduite à -six cents francs de rente. Comme toutes les femmes grasses et friandes, -la Descoings, douée d'une toux catarrhale opiniâtre, devenait lourde; -son pas dans l'escalier retentissait comme des coups de bûche; elle -pouvait donc mourir de moment en moment; avec elle, disparaîtraient -quatre mille francs. N'était-il pas ridicule de compter sur cette -ressource? Que faire? que devenir? Décidée à se mettre à garder des -malades plutôt que d'être à charge à ses enfants, Agathe ne songeait -pas à elle. Mais que ferait Philippe réduit aux cinq cents francs de sa -croix d'officier de la Légion-d'Honneur? Depuis onze ans, la Descoings, -en donnant mille écus chaque année, avait payé presque deux fois sa -dette, et continuait à immoler les intérêts de son petit-fils à ceux -de la famille Bridau. Quoique tous les sentiments probes et rigoureux -d'Agathe fussent froissés au milieu de ce désastre horrible, elle se -disait:--Pauvre garçon, est-ce sa faute? il est fidèle à ses serments. -Moi, j'ai eu tort de ne pas le marier. Si je lui avais trouvé une -femme, il ne se serait pas lié avec cette danseuse. Il est si fortement -constitué!... - -La vieille commerçante avait aussi réfléchi, pendant la nuit, à la -manière de sauver l'honneur de la famille. Au jour, elle quitta son lit -et vint dans la chambre de son amie. - ---Ce n'est ni à vous ni à Philippe à traiter cette affaire délicate, -lui dit-elle. Si nos deux vieux amis, Claparon et du Bruel sont morts, -il nous reste le père Desroches qui a une bonne judiciaire, et je vais -aller chez lui ce matin. Desroches dira que Philippe a été victime -de sa confiance dans un ami; que sa faiblesse, en ce genre, le rend -tout à fait impropre à gérer une caisse. Ce qui lui arrive aujourd'hui -pourrait recommencer. Philippe préférera donner sa démission, il ne -sera donc pas renvoyé. - -Agathe, en voyant par ce mensonge officieux l'honneur de son fils mis -à couvert, au moins aux yeux des étrangers, embrassa la Descoings, qui -sortit arranger cette horrible affaire. Philippe avait dormi du sommeil -des justes. - ---Elle est rusée, la vieille! dit-il en souriant quand Agathe apprit à -son fils pourquoi leur déjeuner était retardé. - -Le vieux Desroches, le dernier ami de ces deux pauvres femmes, et qui, -malgré la dureté de son caractère, se souvenait toujours d'avoir été -placé par Bridau, s'acquitta, en diplomate consommé, de la mission -délicate que lui confia la Descoings. Il vint dîner avec la famille, -avertir Agathe d'aller signer le lendemain au Trésor, rue Vivienne, le -transfert de la partie de la rente vendue, et de retirer le coupon de -six cents francs qui lui restait. Le vieil employé ne quitta pas cette -maison désolée sans avoir obtenu de Philippe de signer une pétition au -Ministre de la Guerre par laquelle il demandait sa réintégration dans -les cadres de l'armée. Desroches promit aux deux femmes de suivre la -pétition dans les Bureaux de la Guerre, et de profiter du triomphe du -duc sur Philippe chez la danseuse pour obtenir protection de ce grand -seigneur. - ---Avant trois mois, il sera lieutenant-colonel dans le régiment du duc -de Maufrigneuse, et vous serez débarrassées de lui. - -Desroches s'en alla comblé des bénédictions des deux femmes et de -Joseph. Quant au journal, deux mois après, selon les prévisions de -Finot, il cessa de paraître. Ainsi la faute de Philippe n'eut, dans le -monde, aucune portée. Mais la maternité d'Agathe avait reçu la plus -profonde blessure. Sa croyance en son fils une fois ébranlée, elle -vécut dès lors en des transes perpétuelles, mêlées de satisfactions -quand elle voyait ses sinistres appréhensions trompées. - -Lorsque les hommes doués du courage physique mais lâches et ignobles au -moral, comme l'était Philippe, ont vu la nature des choses reprenant -son cours autour d'eux après une catastrophe où leur moralité s'est -à peu près perdue, cette complaisance de la famille ou des amitiés -est pour eux une prime d'encouragement. Ils comptent sur l'impunité: -leur esprit faussé, leurs passions satisfaites les portent à étudier -comment ils ont réussi à tourner les lois sociales, et ils deviennent -alors horriblement adroits. Quinze jours après, Philippe, redevenu -l'homme oisif, ennuyé, reprit donc fatalement sa vie de café, ses -stations embellies de petits verres, ses longues parties de billard -au punch, sa séance de nuit au jeu où il risquait à propos une faible -mise, et réalisait un petit gain qui suffisait à l'entretien de son -désordre. En apparence économe, pour mieux tromper sa mère et la -Descoings, il portait un chapeau presque crasseux, pelé sur le tour -et aux bords, des bottes rapiécées, une redingote râpée où brillait -à peine sa rosette rouge, brunie par un long séjour à la boutonnière -et salie par des gouttes de liqueur ou de café. Ses gants verdâtres -en peau de daim lui duraient long-temps. Enfin il n'abandonnait son -col de satin qu'au moment où il ressemblait à de la bourre. Mariette -fut le seul amour de ce garçon; aussi la trahison de cette danseuse -lui endurcit-elle beaucoup le cœur. Quand par hasard il réalisait des -gains inespérés, ou s'il soupait avec son vieux camarade Giroudeau, -Philippe s'adressait à la Vénus des carrefours par une sorte de -dédain brutal pour le sexe entier. Régulier d'ailleurs, il déjeunait, -dînait au logis, et rentrait toutes les nuits vers une heure. Trois -mois de cette vie horrible rendirent quelque confiance à la pauvre -Agathe. Quant à Joseph, qui travaillait au tableau magnifique auquel -il dut sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son -petit-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait -au peintre des soins maternels; elle lui portait à déjeuner le matin, -elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses bottes. Le peintre -ne se montrait guère qu'au dîner, et ses soirées appartenaient à ses -amis du Cénacle. Il lisait d'ailleurs beaucoup, il se donnait cette -profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soi-même, et -à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt et trente -ans. Agathe, voyant peu Joseph, et sans inquiétude sur son compte, -n'existait que par Philippe, qui seul lui donnait les alternatives de -craintes soulevées, de terreurs apaisées qui sont un peu la vie des -sentiments, et tout aussi nécessaires à la maternité qu'à l'amour. -Desroches qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de son -ancien chef et ami, lui donnait des espérances: le duc de Maufrigneuse -avait demandé Philippe dans son régiment, le Ministre de la Guerre se -faisait faire un rapport; et, comme le nom de Bridau ne se trouvait -sur aucune liste de police, sur aucun dossier de palais, dans les -premiers mois de l'année prochaine Philippe recevrait sa lettre de -service et de réintégration. Pour réussir, Desroches avait mis toutes -ses connaissances en mouvement, ses informations à la préfecture -de police lui apprirent alors que Philippe allait tous les soirs -au jeu, et il jugea nécessaire de confier ce secret à la Descoings -seulement, en l'engageant à surveiller le futur lieutenant-colonel, -car un éclat pouvait tout perdre; pour le moment, le Ministre de la -Guerre n'irait pas rechercher si Philippe était joueur. Or, une fois -sous les drapeaux, le lieutenant-colonel abandonnerait une passion -née de son désœuvrement. Agathe, qui le soir n'avait plus personne, -lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se -tirait les cartes, s'expliquait ses rêves et appliquait les règles de -la _cabale_ à ses mises. Cette joueuse obstinée ne manquait jamais -un tirage: elle poursuivait son terne, qui n'était pas encore sorti. -Ce terne allait avoir vingt et un ans, il atteignait à sa majorité. -La vieille actionnaire fondait beaucoup d'espoir sur cette puérile -circonstance. L'un des numéros était resté au fond de toutes les roues -depuis la création de la loterie; aussi la Descoings chargeait-elle -énormément ce numéro et toutes les combinaisons de ces trois chiffres. -Le dernier matelas de son lit servait de dépôt aux économies de la -pauvre vieille; elle le décousait, y mettait la pièce d'or conquise -sur ses besoins, bien enveloppée de laine, et le recousait après. Elle -voulait, au dernier tirage de Paris, risquer toutes ses économies sur -les combinaisons de son terne chéri. Cette passion, si universellement -condamnée, n'a jamais été étudiée. Personne n'y a vu l'opium de la -misère. La loterie, la plus puissante fée du monde, ne développait-elle -pas des espérances magiques? Le coup de roulette qui faisait voir -aux joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait que ce que -dure un éclair; tandis que la loterie donnait cinq jours d'existence -à ce magnifique éclair. Quelle est aujourd'hui la puissance sociale -qui peut, pour quarante sous, vous rendre heureux pendant cinq jours -et vous livrer idéalement tous les bonheurs de la civilisation? Le -tabac, impôt mille fois plus immoral que le jeu, détruit le corps, -attaque l'intelligence, il hébète une nation; tandis que la loterie -ne causait pas le moindre malheur de ce genre. Cette passion était -d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les -tirages, et par la roue que chaque joueur affectionnait. La Descoings -ne mettait que sur la roue de Paris. Dans l'espoir de voir triompher -ce terne nourri depuis vingt ans, elle s'était soumise à d'énormes -privations pour pouvoir faire en toute liberté sa mise du dernier -tirage de l'année. Quand elle avait des rêves cabalistiques, car tous -les rêves ne correspondaient point aux nombres de la loterie, elle -allait les raconter à Joseph, car il était le seul être qui l'écoutât, -non-seulement sans la gronder, mais en lui disant de ces douces paroles -par lesquelles les artistes consolent les folies de l'esprit. Tous -les grands talents respectent et comprennent les passions vraies, ils -se les expliquent et en retrouvent les racines dans le cœur ou dans -la tête. Selon Joseph, son frère aimait le tabac et les liqueurs, -sa vieille maman Descoings aimait les ternes, sa mère aimait Dieu, -Desroches fils aimait les procès, Desroches père aimait la pêche à la -ligne, tout le monde, disait-il, aimait quelque chose. Il aimait, lui, -le beau idéal en tout; il aimait la poésie de Byron, la peinture de -Géricault, la musique de Rossini, les romans de Walter Scott. - ---Chacun son goût, maman, s'écria-t-il. Seulement votre terne lanterne -beaucoup. - ---Il sortira, tu seras riche, et mon petit Bixiou aussi! - ---Donnez tout à votre petit-fils, s'écriait Joseph. Au surplus, faites -comme vous voudrez! - ---Hé! s'il sort, j'en aurais assez pour tout le monde. Toi, d'abord, tu -auras un bel atelier, tu ne te priveras pas d'aller aux Italiens pour -payer tes modèles et ton marchand de couleurs. Sais-tu, mon enfant, lui -dit-elle, que tu ne me fais pas jouer un beau rôle dans ce tableau-là? - -Par économie, Joseph avait fait poser la Descoings dans son -magnifique tableau d'une jeune courtisane amenée par une vieille -femme chez un sénateur vénitien. Ce tableau, un des chefs-d'œuvre de -la peinture moderne, pris par Gros lui-même pour un Titien, prépara -merveilleusement les jeunes artistes à reconnaître et à proclamer la -supériorité de Joseph au salon de 1823. - ---Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes, lui -répondit-il gaiement, et pourquoi vous inquiéteriez-vous de ceux qui -ne vous connaissent pas? - -[Illustration: LA VEUVE DESCOINGS. - -Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs -d'une pomme de reinette a Pâques. - -UN MÉNAGE DE GARÇON.] - -Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs -d'une pomme de reinette à Pâques. Ses rides s'étaient formées dans -la plénitude de sa chair, devenue froide et douillette. Ses yeux, -pleins de vie, semblaient animés par une pensée encore jeune et -vivace qui pouvait d'autant mieux passer pour une pensée de cupidité -qu'il y a toujours quelque chose de cupide chez le joueur. Son visage -grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une -arrière-pensée enterrée au fond du cœur. Sa passion exigeait le -secret. Elle avait dans le mouvement des lèvres quelques indices de -gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femme que -vous connaissez, l'œil pouvait-il s'y tromper. Elle présentait donc -un admirable modèle de la vieille femme que Bridau voulait peindre. -Coralie, jeune actrice d'une beauté sublime, morte à la fleur de l'âge, -la maîtresse d'un jeune poète, un ami de Bridau, Lucien de Rubempré, -lui avait donné l'idée de ce tableau. On accusa cette belle toile -d'être un pastiche, quoiqu'elle fût une splendide mise en scène de -trois portraits. Michel Chrestien, un des jeunes gens du Cénacle, avait -prêté pour le sénateur sa tête républicaine, sur laquelle Joseph jeta -quelques tons de maturité, de même qu'il força l'expression du visage -de la Descoings. Ce grand tableau qui devait faire tant de bruit, -et qui suscita tant de haines, tant de jalousies et d'admiration à -Joseph, était ébauché; mais contraint d'en interrompre l'exécution -pour faire des travaux de commande afin de vivre, il copiait les -tableaux des vieux maîtres en se pénétrant de leurs procédés; aussi -sa brosse est-elle une des plus savantes. Son bon sens d'artiste lui -avait suggéré l'idée de cacher à la Descoings et à sa mère les gains -qu'il commençait à récolter, en leur voyant à l'une et à l'autre -une cause de ruine dans Philippe et dans la loterie. L'espèce de -sang-froid déployé par le soldat dans sa catastrophe, le calcul caché -sous le prétendu suicide et que Joseph découvrit, le souvenir des -fautes commises dans une carrière qu'il n'aurait pas dû abandonner, -enfin les moindres détails de la conduite de son frère, avaient fini -par dessiller les yeux de Joseph. Cette perspicacité manque rarement -aux peintres: occupés pendant des journées entières, dans le silence -de leurs ateliers, à des travaux qui laissent jusqu'à un certain -point la pensée libre, ils ressemblent un peu aux femmes; leur esprit -peut tourner autour des petits faits de la vie et en pénétrer le -sens caché. Joseph avait acheté un de ces bahuts magnifiques, alors -ignorés de la mode, pour en décorer un coin de son atelier où se -portait la lumière qui papillotait dans les bas-reliefs, en donnant -tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du seizième siècle. Il -y reconnut l'existence d'une cachette, et y accumulait un pécule de -prévoyance. Avec la confiance naturelle aux vrais artistes, il mettait -habituellement l'argent qu'il s'accordait pour sa dépense du mois dans -une tête de mort placée sur une des cases du bahut. Depuis le retour -de son frère au logis, il trouvait un désaccord constant entre le -chiffre de ses dépenses et celui de cette somme. Les cent francs du -mois disparaissaient avec une incroyable vitesse. En ne trouvant rien, -après n'avoir dépensé que quarante à cinquante francs, il se dit une -première fois: Il paraît que mon argent a pris la poste! Une seconde -fois, il fit attention à ses dépenses; mais il eut beau compter, comme -Robert-Macaire, seize et cinq font vingt-trois, il ne s'y retrouva -point. En s'apercevant, pour la troisième fois, d'une plus forte -erreur, il communiqua ce sujet de peine à la vieille Descoings, par -laquelle il se sentait aimé de cet amour maternel, tendre, confiant, -crédule, enthousiaste qui manquait à sa mère, quelque bonne qu'elle -fût, et tout aussi nécessaire aux commencements de l'artiste que les -soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils aient des plumes. A -elle seule, il pouvait confier ces horribles soupçons. Il était sûr de -ses amis comme de lui-même, la Descoings ne lui prenait certes rien -pour mettre à la loterie; et, à cette idée qu'il exprima, la pauvre -femme se tordit les mains; Philippe seul pouvait donc commettre ce -petit vol domestique. - ---Pourquoi ne me demande-t-il pas ce dont il a besoin? s'écria Joseph -en prenant de la couleur sur sa palette et brouillant tous les tons -sans s'en apercevoir. Lui refuserais-je de l'argent? - ---Mais c'est dépouiller un enfant, s'écria la Descoings dont le visage -exprima la plus profonde horreur. - ---Non, reprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la -sienne; mais il devrait m'avertir. - ---Mets ce matin une somme fixe en monnaie et n'y touche pas, lui dit la -Descoings, je saurai qui vient à ton atelier; et, s'il n'y a que lui -qui y soit entré, tu auras une certitude. - -Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts forcés que -lui faisait son frère. Philippe entrait dans l'atelier quand Joseph -n'y était pas, et y prenait les petites sommes qui lui manquaient. -L'artiste trembla pour son petit trésor. - ---Attends! attends! je vais te pincer, mon gaillard, dit-il à la -Descoings en riant. - ---Et tu feras bien; nous devons le corriger, car je ne suis pas non -plus sans trouver quelquefois du déficit dans ma bourse. Mais le pauvre -garçon, il lui faut du tabac, il en a l'habitude. - ---Pauvre garçon, pauvre garçon, reprit l'artiste, je suis un peu de -l'avis de Fulgence et de Bixiou: Philippe nous tire constamment aux -jambes; tantôt il se fourre dans les émeutes et il faut l'envoyer en -Amérique, il coûte alors douze mille francs à notre mère; il ne sait -rien trouver dans les forêts du Nouveau-Monde, et son retour coûte -autant que son départ. Sous prétexte d'avoir répété deux mots de -Napoléon à un général, Philippe se croit un grand militaire et obligé -de faire la grimace aux Bourbons; en attendant, il s'amuse, il voyage, -il voit du pays; moi, je ne donne pas dans la colle de ses malheurs, il -n'a pas la mine d'un homme à ne pas être au mieux partout! On trouve à -mon gaillard une excellente place, il mène une vie de Sardanapale avec -une fille d'Opéra, mange la grenouille d'un journal, et coûte encore -douze mille francs à notre mère. Certes, pour ce qui me regarde, je -m'en bats l'œil; mais Philippe mettra la pauvre femme sur la paille. -Il me regarde comme rien du tout, parce que je n'ai pas été dans les -Dragons de la Garde! Et c'est peut-être moi qui ferai vivre cette -bonne chère mère dans ses vieux jours, tandis que, s'il continue, ce -soudard finira je ne sais comment. Bixiou me disait:--C'est un fameux -farceur, ton frère! Eh! bien, votre petit-fils a raison: Philippe -inventera quelque frasque où l'honneur de la famille sera compromis, -et il faudra trouver encore des dix ou douze mille francs! Il joue -tous les soirs, il laisse tomber sur l'escalier, quand il rentre soûl -comme un templier, des cartes piquées qui lui ont servi à marquer les -tours de la Rouge et de la Noire. Le père Desroches se remue pour faire -rentrer Philippe dans l'armée, et moi je crois qu'il serait, ma parole -d'honneur! au désespoir de reservir. Auriez-vous cru qu'un garçon qui -a de si beaux yeux bleus, si limpides, et un air de chevalier Bayard, -tournerait au Sacripan? - -Malgré la sagesse et le sang-froid avec lesquels Philippe jouait ses -masses le soir, il éprouvait de temps en temps ce que les joueurs -appellent des _lessives_. Poussé par l'irrésistible désir d'avoir -l'enjeu de sa soirée, dix francs, il faisait alors main-basse dans le -ménage sur l'argent de son frère, sur celui que la Descoings laissait -traîner, ou sur celui d'Agathe. Une fois déjà la pauvre veuve avait -eu, dans son premier sommeil, une épouvantable vision: Philippe était -entré dans sa chambre, il y avait pris dans les poches de sa robe tout -l'argent qui s'y trouvait. Agathe avait feint de dormir, mais elle -avait alors passé le reste de la nuit à pleurer. Elle y voyait clair. -Une faute n'est pas le vice, avait dit la Descoings; mais, après de -constantes récidives, le vice fut visible. Agathe n'en pouvait plus -douter, son fils le plus aimé n'avait ni délicatesse ni honneur. Le -lendemain de cette affreuse vision, après le déjeuner, avant que -Philippe ne partît, elle l'avait attiré dans sa chambre pour le prier, -avec le ton de la supplication, de lui demander l'argent qui lui -serait nécessaire. Les demandes se renouvelèrent alors si souvent que, -depuis quinze jours, Agathe avait épuisé toutes ses économies. Elle se -trouvait sans un liard, elle pensait à travailler; elle avait pendant -plusieurs soirées discuté avec la Descoings les moyens de gagner de -l'argent par son travail. Déjà la pauvre mère était aller demander -de la tapisserie à remplir au _Père de famille_, ouvrage qui donne -environ vingt sous par jour. Malgré la profonde discrétion de sa nièce, -la Descoings avait bien deviné le motif de cette envie de gagner de -l'argent par un travail de femme. Les changements de la physionomie -d'Agathe étaient d'ailleurs assez éloquents: son frais visage se -desséchait, la peau se collait aux tempes, aux pommettes, et le front -se ridait; les yeux perdaient de leur limpidité; évidemment quelque -feu intérieur la consumait, elle pleurait pendant la nuit; mais ce qui -causait le plus de ravages était la nécessité de taire ses douleurs, -ses souffrances, ses appréhensions. Elle ne s'endormait jamais avant -que Philippe ne fût rentré, elle l'attendait dans la rue, elle avait -étudié les variations de sa voix, de sa démarche, le langage de sa -canne traînée sur le pavé. Elle n'ignorait rien; elle savait à quel -degré d'ivresse Philippe était arrivé, elle tremblait en l'entendant -trébucher dans les escaliers; elle y avait une nuit ramassé des pièces -d'or à l'endroit où il s'était laissé tomber; quand il avait bu et -gagné, sa voix était enrouée, sa canne traînait; mais quand il avait -perdu, son pas avait quelque chose de sec, de net, de furieux; il -chantonnait d'une voix claire et tenait sa canne en l'air, au port -d'armes; au déjeuner, quand il avait gagné, sa contenance était gaie et -presque affectueuse; il badinait avec grossièreté, mais il badinait -avec la Descoings, avec Joseph et avec sa mère; sombre, au contraire, -quand il avait perdu, sa parole brève et saccadée, son regard dur, sa -tristesse effrayaient. Cette vie de débauche et l'habitude des liqueurs -changeaient de jour en jour cette physionomie jadis si belle. Les -veines du visage étaient injectées de sang, les traits grossissaient, -les yeux perdaient leurs cils et se desséchaient. Enfin, peu soigneux -de sa personne, Philippe exhalait les miasmes de l'estaminet, une odeur -de bottes boueuses qui, pour un étranger, eût semblé le sceau de la -crapule. - ---Vous devriez bien, dit la Descoings à Philippe dans les premiers -jours de décembre, vous faire faire des vêtements neufs de la tête aux -pieds. - ---Et qui les payera? répondit-il d'une voix aigre. Ma pauvre mère n'a -plus le sou; moi j'ai cinq cents francs par an. Il faudrait un an de -ma pension pour avoir des habits, et j'ai engagé ma pension pour trois -ans... - ---Et pourquoi? dit Joseph. - ---Une dette d'honneur. Giroudeau avait pris mille francs à Florentine -pour me les prêter... Je ne suis pas flambant, c'est vrai; mais quand -on pense que Napoléon est à Sainte-Hélène et vend son argenterie pour -vivre, les soldats qui lui sont fidèles peuvent bien marcher sur leurs -tiges, dit-il en montrant ses bottes sans talons. Et il sortit. - ---Ce n'est pas un mauvais garçon, dit Agathe, il a de bons sentiments. - ---On peut aimer l'Empereur et faire sa toilette, dit Joseph. S'il -avait soin de lui-même et de ses habits, il n'aurait pas l'air d'un -va-nu-pieds! - ---Joseph, il faut avoir de l'indulgence pour ton frère, dit Agathe. Tu -fais ce que tu veux, toi! tandis qu'il n'est certes pas à sa place. - ---Pourquoi l'a-t-il quittée? demanda Joseph. Qu'importe qu'il y ait les -punaises de Louis XVIII ou le coucou de Napoléon sur les drapeaux, si -ces chiffons sont français? La France est la France! Je peindrais pour -le diable, moi! Un soldat doit se battre, s'il est soldat, pour l'amour -de l'art. Et s'il était resté tranquillement à l'armée, il serait -général aujourd'hui... - ---Vous êtes injustes pour lui, dit Agathe. Ton père, qui adorait -l'Empereur, l'eût approuvé. Mais enfin il consent à rentrer dans -l'armée! Dieu connaît le chagrin que cause à ton frère ce qu'il -regarde comme une trahison. - -Joseph se leva pour monter à son atelier; mais Agathe le prit par la -main, et lui dit:--Sois bon pour ton frère, il est si malheureux! - -Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui -disait de ménager la susceptibilité de sa mère, en lui faisant observer -combien elle changeait, et combien de souffrances intérieures ce -changement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand étonnement. - ---Joseph, mon petit, lui dit-il d'un air dégagé, j'ai bien besoin -d'argent. Nom d'une pipe! je dois pour trente francs de cigares à mon -bureau de tabac, et je n'ose point passer devant cette maudite boutique -sans les payer. Voici dix fois que je les promets. - ---Eh! bien, j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête. - ---Mais j'ai tout pris, hier soir, après le dîner. - ---Il y avait quarante-cinq francs... - ---Eh! oui, c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvés. -Ai-je mal fait? reprit-il. - ---Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, je ferais -comme toi; seulement, avant de prendre, je te demanderais si cela te -convient. - ---C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux -te voir prenant comme moi, sans rien dire: il y a plus de confiance. A -l'armée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une -mauvaise, on change avec lui. - ---Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant! - ---Oh! des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi, -tu n'as pas d'argent? - ---Non, dit Joseph qui ne voulait pas montrer sa cachette. - ---Dans quelques jours nous serons riches, dit la Descoings. - ---Oui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, au tirage de -Paris. Il faudra que vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous -enrichir tous. - ---Un terne sec de deux cents francs donne trois millions, sans compter -les ambes et les extraits déterminés. - ---A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il -vous faut! s'écria Philippe. - -La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent. -En effet, Philippe se demandait dans l'escalier:--Où cette vieille -sorcière peut-elle cacher l'argent de sa mise? C'est de l'argent perdu, -je l'emploierais si bien! Avec quatre masses de cinquante francs on -peut gagner deux cent mille francs! et c'est un peu plus sûr que la -réussite d'un terne! Il cherchait en lui-même la cachette probable -de la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et -y restait longtemps, elle se confessait sans doute et se préparait -à communier. On était à la veille de Noël, la Descoings devait -nécessairement aller acheter quelques friandises pour le réveillon; -mais aussi peut-être ferait-elle en même temps sa mise. La loterie -avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon, -de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le -25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat -étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi, -Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie; mais elle en -avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit -d'avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller chercher -elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas, rue Guénégaud, et qui -vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le -lit: il le défit, tâta les matelas avant d'interroger le bois; et, au -dernier matelas, il palpa les pièces d'or enveloppées de papier. Il eut -bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons; puis, sans prendre -la peine de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté -pour que la Descoings ne s'aperçût de rien. - -Le joueur détala d'un pied agile, en se proposant de jouer à trois -reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois -pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque -à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que -l'administration redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des -tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement. Mais -avant d'obtenir cette expérience on perdait des fortunes. Toute la -philosophie des fermiers et leur gain venaient de l'impassibilité de -leur caisse, des coups égaux appelés _le refait_ dont la moitié restait -acquise à la Banque, et de l'insigne mauvaise foi autorisée par le -gouvernement qui consistait à ne tenir, à ne payer que facultativement -les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu, qui refusait la partie du -joueur riche et de sang-froid, dévorait la fortune du joueur assez -sottement entêté pour se laisser griser par le rapide mouvement de -cette machine. Les tailleurs du Trente-et-Quarante allaient presque -aussi vite que la Roulette. Philippe avait fini par acquérir ce -sang-froid de général en chef qui permet de conserver l'œil clair et -l'intelligence nette au milieu du tourbillon des choses. Il était -arrivé à cette haute politique du jeu qui, disons-le en passant, -faisait vivre à Paris un millier de personnes assez fortes pour -contempler tous les soirs un abîme sans avoir le vertige. Avec ses -quatre cents francs, Philippe résolut de faire fortune dans cette -journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda -deux cents francs dans sa poche. A trois heures, il vint au salon -maintenant occupé par le théâtre du Palais-Royal, où les banquiers -tenaient les plus fortes sommes. Il sortit une demi-heure après riche -de sept mille francs. Il alla voir Florentine, à laquelle il devait -cinq cents francs, il les lui rendit, et lui proposa de souper au -Rocher de Cancale après le spectacle. En revenant il passa rue du -Sentier, au bureau du journal, prévenir son ami Giroudeau du gala -projeté. A six heures Philippe gagna vingt-cinq mille francs, et sortit -au bout de dix minutes en se tenant parole. Le soir, à dix heures, il -avait gagné soixante-quinze mille francs. Après le souper, qui fut -magnifique, ivre et confiant Philippe revint au jeu vers minuit. A -l'encontre de la loi qu'il s'était imposée, il joua pendant une heure, -et doubla sa fortune. Les banquiers à qui, par sa manière de jouer, -il avait extirpé cent cinquante mille francs, le regardaient avec -curiosité. - ---Sortira-t-il, restera-t-il? se disaient-ils par un regard. S'il -reste, il est perdu. - -Philippe crut être dans une veine de bonheur, et resta. Vers trois -heures du matin, les cent cinquante mille francs étaient rentrés dans -la caisse des jeux. L'officier, qui avait considérablement bu du grog -en jouant, sortit dans un état d'ivresse que le froid par lequel il fut -saisi porta au plus haut degré; mais un garçon de salle le suivit, le -ramassa, et le conduisit dans une de ces horribles maisons à la porte -desquelles se lisent ces mots sur un réverbère: _Ici, on loge à la -nuit_. Le garçon paya pour le joueur ruiné qui fut mis tout habillé sur -un lit, où il demeura jusqu'au soir de Noël. L'administration des jeux -avait des égards pour ses habitués et pour les grands joueurs. Philippe -ne s'éveilla qu'à sept heures, la bouche pâteuse, la figure enflée, et -en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit -de gagner à pied la maison paternelle, où il avait, sans le vouloir, -mis le deuil, la désolation, la misère et la mort. - -La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe -attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à table -qu'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures; -mais comme elle voulait assister à la messe de minuit, elle alla se -coucher aussitôt après le dîner. La Descoings et Joseph restèrent seuls -au coin du feu, dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille -femme le pria de lui calculer sa fameuse mise, sa mise monstre, sur le -célèbre terne. Elle voulait jouer les ambes et les extraits déterminés, -enfin réunir toutes les chances. Après avoir bien savouré la poésie -de ce coup, avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son -enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la -certitude du gain, en ne s'inquiétant que de la difficulté de soutenir -un pareil bonheur, de l'attendre depuis minuit jusqu'au lendemain dix -heures, Joseph, qui ne voyait pas les quatre cents francs de mise, -s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien -salon, devenu sa chambre. - ---Tu vas voir! dit-elle. - -La Descoings défit assez précipitamment son lit, et chercha ses ciseaux -pour découdre le matelas, elle prit ses lunettes, examina la toile, la -vit défaite et lâcha le matelas. En entendant jeter à cette vieille -femme un soupir venu des profondeurs de la poitrine et comme étranglé -par le sang qui se porta au cœur, Joseph tendit instinctivement les -bras à la vieille actionnaire de la loterie, et la mit sur un fauteuil -évanouie en criant à sa mère de venir. Agathe se leva, mit sa robe de -chambre, accourut; et, à la lueur d'une chandelle, elle fit à sa tante -évanouie les remèdes vulgaires: de l'eau de Cologne aux tempes, de -l'eau froide au front; elle lui brûla une plume sous le nez, et la vit -enfin revenir à la vie. - ---Ils y étaient ce matin; mais _il_ les a pris, le monstre! - ---Quoi? dit Joseph. - ---J'avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans, -Philippe seul a pu les prendre... - ---Mais quand? s'écria la pauvre mère accablée, il n'est pas revenu -depuis le déjeuner. - ---Je voudrais bien me tromper, s'écria la vieille. Mais ce matin, -dans l'atelier de Joseph, quand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un -pressentiment; j'ai eu tort de ne pas descendre prendre mon petit -saint-frusquin pour faire ma mise à l'instant. Je le voulais, et je -ne sais plus ce qui m'en a empêchée. Oh! mon Dieu! je suis allée lui -acheter des cigares! - ---Mais, dit Joseph, l'appartement était fermé. D'ailleurs c'est si -infâme que je ne puis y croire. Philippe vous aurait espionnée, il -aurait décousu votre matelas, il aurait prémédité... non! - ---Je les ai sentis ce matin en faisant mon lit, après le déjeuner, -répéta la Descoings. - -Agathe épouvantée descendit, demanda si Philippe était revenu pendant -la journée, et la portière lui raconta le roman de Philippe. La mère, -frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi blanche que la -percale de sa chemise, elle marchait comme on se figure que doivent -marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l'effet d'une -puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un -bougeoir à la main qui l'éclairait en plein et montra ses yeux fixes -d'horreur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux s'étaient éparpillés par un -mouvement de ses mains sur son front; et cette circonstance la rendait -si belle d'horreur, que Joseph resta cloué par l'apparition de ce -remords, par la vision de cette statue de l'Épouvante et du Désespoir. - ---Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six, cela fait votre -somme, car je l'ai prise pour Philippe, j'ai cru pouvoir la remettre -avant que vous ne vous en aperçussiez. Oh! j'ai bien souffert. - -Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillèrent alors un peu. - ---C'est lui qui a fait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph. - ---Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont -inutiles, nous mangerons avec les vôtres. - -Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à couverts, la trouva légère, -l'ouvrit et y vit une reconnaissance du Mont-de-Piété. La pauvre mère -jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent -la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint inutile. Tous trois -restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment, -par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour -recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois ils -revinrent devant le feu dans le salon. - ---Tenez, mes enfants, s'écria la Descoings, je suis frappée au cœur: -mon terne sortira, j'en suis sûre. Je ne pense plus à moi, mais à -vous deux! Philippe, dit-elle à sa nièce, est un monstre; il ne vous -aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez -pas de précautions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille. -Promettez-moi de vendre vos rentes, d'en réaliser le capital et de le -placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce -parti, ma petite, vous ne serez jamais à la charge de Joseph. Monsieur -Desroches veut établir son fils. Le petit Desroches (il avait alors -vingt-six ans) a trouvé une Étude, il vous prendra vos douze mille -francs à rente viagère. - -Joseph saisit le bougeoir de sa mère et monta précipitamment à son -atelier, il en revint avec trois cents francs:--Tenez, maman Descoings, -dit-il en lui offrant son pécule, nous n'avons pas à rechercher ce que -vous faites de votre argent, nous vous devons celui qui vous manque, et -le voici presque en entier! - ---Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me -font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? s'écria la vieille actionnaire -de la loterie royale de France visiblement partagée entre sa foi -brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilége. - ---Oh! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son -vrai fils émut aux larmes. - -La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front:--Mon -enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore. C'est des bêtises, -la loterie! - -Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la -vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant d'un vice -invétéré? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent. - ---Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings. - ---Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale. - -Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier -et courut faire la mise. Quand Joseph ne fut plus là, Agathe et la -Descoings fondirent en larmes. - ---Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour -lui, car c'est son argent! - -Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux -de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris -comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le -peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda -à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répondit -qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait -quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le -Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé. - ---Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un -des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant -ces singulières paroles:--Douze cents francs pour quarante sous! et -offrant des billets tout faits. - -A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde, Joseph -examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des -numéros de la Descoings; mais il n'en vit pas un seul, et revint -avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait de -lui pour satisfaire la vieille femme, à laquelle il raconta ses -disgrâces. Agathe et sa tante allèrent ensemble à la messe de minuit -à Saint-Germain-des-Prés. Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas -lieu. La Descoings avait perdu la tête, Agathe avait au cœur un deuil -éternel. Les deux femmes se levèrent tard. Dix heures sonnèrent quand -la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeuner, qui ne fut -prêt qu'à onze heures et demie. Vers cette heure, des cadres oblongs -appendus au-dessus de la porte des bureaux de loterie contenaient les -numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait allée -à neuf heures et demie rue Neuve-des-Petits-Champs savoir son sort, qui -se décidait dans un hôtel contigu au Ministère des Finances, et dont -la place est maintenant occupée par le théâtre et la place Ventadour. -Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de -cet hôtel un attroupement de vieilles femmes, de cuisinières et de -vieillards qui, dans ce temps, formait un spectacle aussi curieux que -celui de la queue des rentiers le jour du payement des rentes au Trésor. - ---Eh! bien, vous voilà richissime! s'écria le vieux Desroches en -entrant au moment où la Descoings savourait sa dernière gorgée de café. - ---Comment? s'écria la pauvre Agathe. - ---Son terne est sorti, dit-il en présentant la liste des numéros écrits -sur un petit papier et que les buralistes mettaient par centaines dans -une sébile sur leurs comptoirs. - -Joseph lut la liste, Agathe lut la liste. La Descoings ne lut rien, -elle fut renversée comme par un coup de foudre; au changement de son -visage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la portèrent -sur son lit. Agathe alla chercher un médecin. L'apoplexie foudroyait la -pauvre femme, qui ne reprit sa connaissance que vers les quatre heures -du soir; le vieil Haudry, son médecin, annonça que, malgré ce mieux, -elle devait penser à ses affaires et à son salut. Elle n'avait prononcé -qu'un seul mot:--Trois millions!... - -Desroches, le père, mis au fait des circonstances, mais avec les -réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs -à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaient par fatalité -oublié de faire leurs mises; mais il comprit combien un pareil coup -devait être mortel quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A -cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait dans ce petit -appartement et où la malade, gardée par Joseph et par sa mère, assis -l'un au pied, l'autre au chevet du lit, attendait son petit-fils que le -vieux Desroches était allé chercher, le bruit des pas de Philippe et -celui de sa canne retentirent dans l'escalier. - ---Le voilà! le voilà! s'écria la Descoings qui se mit sur son séant et -put remuer sa langue paralysée. - -Agathe et Joseph furent impressionnés par le mouvement d'horreur qui -agitait si vivement la malade. Leur pénible attente fut entièrement -justifiée par le spectacle de la figure bleuâtre et décomposée de -Philippe, par sa démarche chancelante, par l'état horrible de ses yeux -profondément cernés, ternes, et néanmoins hagards; il avait un violent -frisson de fièvre, ses dents claquaient. - ---Misère en Prusse! s'écria-t-il. Ni pain ni pâte, et j'ai le gosier en -feu. Eh! bien, qu'y a-t-il? Le diable se mêle toujours de nos affaires. -Ma vieille Descoings est au lit et me fait des yeux grands comme des -soucoupes... - ---Taisez-vous, monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au -moins le malheur que vous avez causé. - ---Oh! _monsieur_?... dit-il en regardant sa mère. Ma chère petite mère, -ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon? - ---Êtes-vous digne d'être aimé? ne vous souvenez-vous plus de ce que -vous avez fait hier? Aussi pensez à chercher un appartement, vous ne -demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans -l'état où vous êtes, il est bien difficile... - ---De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Ah! vous jouez ici le -mélodrame du _Fils banni_? Tiens! tiens! voilà comment vous prenez les -choses? Eh! bien, vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de -mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage. -L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et où est le crime? -Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle! Ne sommes-nous pas -ses créanciers? Je me suis remboursé d'autant. Et voilà!... - ---Mon Dieu! mon Dieu! cria la mourante en joignant les mains et priant. - ---Tais-toi! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la -main sur la bouche. - ---Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre! -répliqua Philippe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph qu'il -fit tourner et tomber sur une bergère. On ne touche pas comme ça à la -moustache d'un chef d'escadron aux Dragons de la Garde Impériale. - ---Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait, s'écria Agathe en se -levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs cela ne -regarde que moi, vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en faisant -un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vous -être un monstre. - ---Je la tue? - ---Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de -sa mise. - ---Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue, -répondit l'ivrogne. - ---Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous -les vices! Mon Dieu, est-ce mon fils? - -Un râle sourd, parti du gosier de la Descoings, avait accru -l'irritation d'Agathe. - ---Je vous aime bien encore, vous, ma mère, qui êtes la cause de tous -mes malheurs, dit Philippe. Vous me mettez à la porte, un jour de Noël, -jour de naissance de... comment s'appelle-t-il?... Jésus! Qu'aviez-vous -fait à grand-papa Rouget, à votre père, pour qu'il vous chassât et vous -déshéritât? Si vous ne lui aviez pas déplu, nous aurions été riches -et je n'aurais pas été réduit à la dernière des misères. Qu'avez-vous -fait à votre père, vous qui êtes une bonne femme? Vous voyez bien que -je puis être un bon garçon et tout de même être mis à la porte; moi, la -gloire de la famille. - ---La honte! cria la Descoings. - ---Tu sortiras ou tu me tueras! s'écria Joseph qui s'élança sur son -frère avec une fureur de lion. - ---Mon Dieu! mon Dieu! dit Agathe en se levant et voulant séparer les -deux frères. - -En ce moment Bixiou et Haudry le médecin entrèrent. Joseph avait -terrassé son frère et l'avait couché par terre. - ---C'est une vraie bête féroce, dit-il. Ne parle pas! ou je te.... - ---Je me souviendrai de cela, beuglait Philippe. - ---Une explication en famille? dit Bixiou. - ---Relevez-le, dit le médecin, il est aussi malade que la bonne femme, -déshabillez-le, couchez-le, et tirez-lui ses bottes. - ---C'est facile à dire, s'écria Bixiou; mais il faut les lui couper, ses -jambes sont trop enflées... - -Agathe prit une paire de ciseaux. Quand elle eut fendu les bottes, -qui dans ce temps se portaient par-dessus des pantalons collants, dix -pièces d'or roulèrent sur le carreau. - ---Le voilà, son argent, dit Philippe en murmurant. Satané bête que je -suis, j'ai oublié la réserve. Et moi aussi j'ai raté la fortune! - -Le délire d'une horrible fièvre saisit Philippe, qui se mit à -extravaguer. Joseph, aidé par Desroches père qui survint, et par -Bixiou, put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur -Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander à l'hôpital de la -Charité une camisole de force, car le délire s'accrut au point de faire -craindre que Philippe ne se tuât: il devint furieux. A neuf heures, le -calme se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroches essayaient -de consoler Agathe qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tante, -elle écoutait en secouant la tête, et gardait un silence obstiné; -Joseph et la Descoings connaissaient seuls la profondeur et l'étendue -de sa plaie intérieure. - ---Il se corrigera, ma mère, dit enfin Joseph quand Desroches père et -Bixiou furent partis. - ---Oh! s'écria la veuve, Philippe a raison: mon père m'a maudite. Je -n'ai pas le droit de... Le voilà, l'argent, dit-elle à la Descoings en -réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs -trouvés sur Philippe. Va voir s'il ne faut pas à boire à ton frère, -dit-elle à Joseph. - ---Tiendrez-vous une promesse faite à un lit de mort? dit la Descoings -qui sentait son intelligence près de lui échapper. - ---Oui, ma tante. - ---Eh! bien, jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches. -Ma rente va vous manquer, et, d'après ce que je vous entends dire, vous -vous laisseriez gruger jusqu'au dernier sou par ce misérable... - ---Je vous le jure, ma tante. - -La vieille épicière mourut le 31 décembre, cinq jours après avoir reçu -l'horrible coup que le vieux Desroches lui avait innocemment porté. Les -cinq cents francs, le seul argent qu'il y eût dans le ménage, suffirent -à peine à payer les frais de l'enterrement de la veuve Descoings. Elle -ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier, dont la valeur fut -donnée à son petit-fils par madame Bridau. Réduite à huit cents francs -de rente viagère que lui fit Desroches fils, qui traita définitivement -d'un titre nu, c'est-à-dire d'une charge sans clientèle, et qui prit -alors ce capital de douze mille francs, Agathe rendit au propriétaire -son appartement au troisième étage, et vendit tout le mobilier inutile. -Quand, au bout d'un mois, le malade entra en convalescence, Agathe -lui expliqua froidement que les frais de la maladie avaient absorbé -tout l'argent comptant; elle serait désormais obligée de travailler -pour vivre, elle l'engagea donc de la manière la plus affectueuse à -reprendre du service et à se suffire à lui-même. - ---Vous auriez pu vous épargner ce sermon, dit Philippe en regardant sa -mère d'un œil qu'une complète indifférence rendait froid. J'ai bien vu -que ni vous ni mon frère vous ne m'aimez plus. Je suis maintenant seul -au monde: j'aime mieux cela! - ---Rendez-vous digne d'affection, répondit la pauvre mère atteinte -jusqu'au fond du cœur, et nous vous rendrons la nôtre. - ---Des bêtises! s'écria-t-il en l'interrompant. - -Il prit son vieux chapeau pelé sur les bords, sa canne, se mit le -chapeau sur l'oreille et descendit les escaliers en sifflant. - ---Philippe! où vas-tu sans argent? lui cria sa mère qui ne put réprimer -ses larmes. Tiens... - -Elle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier, Philippe -remonta les marches qu'il avait descendues et prit l'argent. - ---Eh! bien, tu ne m'embrasses pas? dit-elle en fondant en larmes. - -Il serra sa mère sur son cœur, mais sans cette effusion de sentiment -qui donne seule du prix à un baiser. - ---Et où vas-tu? lui dit Agathe. - ---Chez Florentine, la maîtresse à Giroudeau. En voilà, des amis! -répondit-il brutalement. - -Il descendit. Agathe rentra, les jambes tremblantes, les yeux -obscurcis, le cœur serré. Elle se jeta à genoux, pria Dieu de prendre -cet enfant dénaturé sous sa protection, et abdiqua sa pesante maternité. - -En février 1822, madame Bridau s'était établie dans la chambre -précédemment occupée par Philippe et située au-dessus de la cuisine -de son ancien appartement. L'atelier et la chambre du peintre se -trouvaient en face, de l'autre côté de l'escalier. En voyant sa mère -réduite à ce point, Joseph avait voulu du moins qu'elle fût le mieux -possible. Après le départ de son frère, il se mêla de l'arrangement de -la mansarde, à laquelle il imprima le cachet des artistes. Il y mit un -tapis. Le lit, disposé simplement, mais avec un goût exquis, eut un -caractère de simplicité monastique. Les murs, tendus d'une percaline à -bon marché, bien choisie, d'une couleur en harmonie avec le mobilier -remis à neuf, rendirent cet intérieur élégant et propre. Il ajouta sur -le carré une double porte et à l'intérieur une portière. La fenêtre fut -cachée par un store qui donnait un jour doux. Si la vie de cette pauvre -mère se restreignait à la plus simple expression que puisse prendre à -Paris la vie d'une femme, Agathe fut du moins mieux que qui que ce soit -dans une situation pareille, grâce à son fils. Pour éviter à sa mère -les ennuis les plus cruels des ménages parisiens, Joseph l'emmena tous -les jours dîner à une table d'hôte de la rue de Beaune où se trouvaient -des femmes comme il faut, des députés, des gens titrés, et qui pour -chaque personne coûtait quatre-vingt-dix francs par mois. Chargée -uniquement du déjeuner, Agathe reprit pour le fils l'habitude que jadis -elle avait pour le père. Malgré les pieux mensonges de Joseph, elle -finit par savoir que son dîner coûtait environ cent francs par mois. -Épouvantée par l'énormité de cette dépense, et n'imaginant pas que -son fils pût gagner beaucoup d'argent à peindre des femmes nues, elle -obtint, grâce à l'abbé Loraux, son confesseur, une place de sept cents -francs par an dans un bureau de loterie appartenant à la comtesse de -Bauvan, la veuve d'un chef de chouans. Les bureaux de loterie, le lot -des veuves protégées, faisaient assez ordinairement vivre une famille -qui s'employait à la gérance. Mais, sous la Restauration, la difficulté -de récompenser, dans les limites du gouvernement constitutionnel, tous -les services rendus, fit donner à des femmes titrées malheureuses, non -pas un, mais deux bureaux de loterie, dont les recettes valaient de -six à dix mille francs. Dans ce cas, la veuve du général ou du noble -ainsi protégé ne tenait pas ses bureaux par elle-même, elle avait des -gérants intéressés. Quand ces gérants étaient garçons, ils ne pouvaient -se dispenser d'avoir avec eux un employé; car le bureau devait rester -toujours ouvert depuis le matin jusqu'à minuit, et les écritures -exigées par le Ministère des Finances étaient d'ailleurs considérables. -La comtesse de Bauvan, à qui l'abbé Loraux expliqua la position de la -veuve Bridau, promit, au cas où son gérant s'en irait, la survivance -pour Agathe; mais, en attendant, elle stipula pour la veuve six cents -francs d'appointements. Obligée d'être au bureau dès dix heures du -matin, la pauvre Agathe eut à peine le temps de dîner. Elle revenait à -sept heures du soir au bureau, d'où elle ne sortait pas avant minuit. -Jamais Joseph, pendant deux ans, ne faillit un seul jour à venir -chercher sa mère le soir pour la ramener rue Mazarine, et souvent il -l'allait prendre pour dîner; ses amis lui virent quitter l'Opéra, les -Italiens et les plus brillants salons pour se trouver avant minuit rue -Vivienne. - -Agathe contracta bientôt cette monotone régularité d'existence dans -laquelle les personnes atteintes par des chagrins violents trouvent un -point d'appui. Le matin, après avoir fini sa chambre où il n'y avait -plus ni chats ni petits oiseaux, et préparé le déjeuner au coin de -sa cheminée, elle le portait dans l'atelier, où elle déjeunait avec -son fils. Elle arrangeait la chambre de Joseph, éteignait le feu chez -elle, venait travailler dans l'atelier près du petit poêle en fonte, -et sortait dès qu'il venait un camarade ou des modèles. Quoiqu'elle -ne comprît rien à l'art ni à ses moyens, le silence profond de -l'atelier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pas un progrès, -elle n'y mettait aucune hypocrisie, elle s'étonnait vivement de voir -l'importance qu'on attachait à la Couleur, à la Composition, au Dessin. -Quand un des amis du Cénacle ou quelque peintre ami de Joseph, comme -Schinner, Pierre Grassou, Léon de Lora, très-jeune rapin qu'on appelait -alors Mistigris, discutaient, elle venait regarder avec attention et -ne découvrait rien de ce qui donnait lieu à ces grands mots et à ces -chaudes disputes. Elle faisait le linge de son fils, lui raccommodait -ses bas, ses chaussettes; elle arriva jusqu'à lui nettoyer sa palette, -à lui ramasser des linges pour essuyer ses brosses, à tout mettre en -ordre dans l'atelier. En voyant sa mère avoir l'intelligence de ces -petits détails, Joseph la comblait de soins. Si la mère et le fils ne -s'entendaient pas en fait d'Art, ils s'unirent admirablement par la -tendresse. La mère avait son projet. Quand Agathe eut amadoué Joseph, -un matin, pendant qu'il esquissait un immense tableau, réalisé plus -tard et qui ne fut pas compris, elle se hasarda à dire tout haut:--Mon -Dieu! que fait-il? - ---Qui? - ---Philippe! - ---Ah! dam! ce garçon-là mange de la vache enragée. Il se formera. - ---Mais il a déjà connu la misère, et peut-être est-ce la misère qui -nous l'a changé. S'il était heureux, il serait bon... - ---Tu crois, ma chère mère, qu'il a souffert dans son voyage? mais tu te -trompes, il a fait le carnaval à New-York comme il le fait encore ici... - ---S'il souffrait cependant près de nous, ce serait affreux... - ---Oui, répondit Joseph. Quant à ce qui me regarde, je donnerais -volontiers de l'argent, mais je ne veux pas le voir. Il a tué la pauvre -Descoings. - ---Ainsi, reprit Agathe, tu ne ferais pas son portrait? - ---Pour toi, ma mère, je souffrirais le martyre. Je puis bien ne me -souvenir que d'une chose: c'est qu'il est mon frère. - ---Son portrait en capitaine de dragons à cheval? - ---Oui, j'ai là un beau cheval d'après Gros, et je ne sais à quoi -l'utiliser. - ---Eh! bien, va donc savoir chez son ami ce qu'il devient. - ---J'irai. - -Agathe se leva: ses ciseaux, tout tomba par terre; elle vint embrasser -Joseph sur la tête et cacha deux larmes dans ses cheveux. - ---C'est ta passion, à toi, ce garçon, dit-il, et nous avons tous notre -passion malheureuse. - -Le soir Joseph alla rue du Sentier, et y trouva, vers quatre heures, -son frère qui remplaçait Giroudeau. Le vieux capitaine de dragons -était passé caissier à un journal hebdomadaire entrepris par son -neveu. Quoique Finot restât propriétaire du petit journal qu'il avait -mis en actions, et dont toutes les actions étaient entre ses mains, -le propriétaire et le rédacteur en chef visible était un de ses amis -nommé Lousteau, précisément le fils du subdélégué d'Issoudun de qui -le grand-père de Bridau avait voulu se venger, et conséquemment le -neveu de madame Hochon. Pour être agréable à son oncle, Finot lui avait -donné Philippe pour remplaçant, en diminuant toutefois de moitié les -appointements. Puis, tous les jours à cinq heures, Giroudeau vérifiait -la caisse et emportait l'argent de la recette journalière. Coloquinte, -l'invalide qui servait de garçon de bureau et qui faisait les courses, -surveillait un peu le capitaine Philippe. Philippe se comportait bien -d'ailleurs. Six cents francs d'appointements et cinq cents francs de -sa croix le faisaient d'autant mieux vivre, que, chauffé pendant la -journée et passant ses soirées aux théâtres où il allait gratis, il -n'avait qu'à penser à sa nourriture et à son logement. Coloquinte -partait avec du papier timbré sur la tête, et Philippe brossait ses -fausses manches en toile verte quand Joseph entra. - ---Tiens, voilà le moutard, dit Philippe. Eh! bien, nous allons dîner -ensemble, tu viendras à l'Opéra, Florine et Florentine ont une loge. -J'y vais avec Giroudeau, tu en seras, et tu feras connaissance avec -Nathan! - -Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare. - ---Je ne puis pas profiter de ton invitation, j'ai notre mère à -conduire; nous dînons à table d'hôte. - ---Eh! bien, comment va-t-elle, cette pauvre bonne femme? - ---Mais elle ne va pas mal, répondit le peintre. J'ai refait le portrait -de notre père et celui de notre tante Descoings. J'ai fini le mien, et -je voudrais donner à notre mère le tien, en uniforme des Dragons de la -Garde Impériale. - ---Bien! - ---Mais il faut venir poser... - ---Je suis tenu d'être, tous les jours, dans cette cage à poulet depuis -neuf heures jusqu'à cinq heures... - ---Deux dimanches suffiront. - ---Convenu, petit, reprit l'ancien officier d'ordonnance de Napoléon en -allumant son cigare à la lampe du portier. - -Quand Joseph expliqua la position de Philippe à sa mère en allant dîner -rue de Beaune, il lui sentit trembler le bras sur le sien, la joie -illumina ce visage passé; la pauvre femme respira comme une personne -débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut pour Joseph des -attentions que son bonheur et la reconnaissance lui inspirèrent, elle -lui garnit son atelier de fleurs et lui acheta deux jardinières. Le -premier dimanche pendant lequel Philippe dut venir poser, Agathe eut -soin de préparer dans l'atelier un déjeuner exquis. Elle mit tout -sur la table, sans oublier un flacon d'eau-de-vie qui n'était qu'à -moitié plein. Elle resta derrière un paravent auquel elle fit un -trou. L'ex-dragon avait envoyé la veille son uniforme, qu'elle ne put -s'empêcher d'embrasser. Quand Philippe posa tout habillé sur un de ces -chevaux empaillés qu'ont les selliers et que Joseph avait loué, Agathe -fut obligée, pour ne pas se trahir, de confondre le léger bruit de ses -larmes avec la conversation des deux frères. Philippe posa deux heures -avant et deux heures après le déjeuner. A trois heures après-midi le -dragon reprit ses habits ordinaires, et, tout en fumant un cigare, il -proposa pour la seconde fois à son frère d'aller dîner ensemble au -Palais-Royal. Il fit sonner de l'or dans son gousset. - ---Non, répondit Joseph, tu m'effraies quand je te vois de l'or. - ---Ah! çà, vous aurez donc toujours mauvaise opinion de moi ici? s'écria -le lieutenant-colonel d'une voix tonnante. On ne peut donc pas faire -des économies! - ---Non, non, répondit Agathe en sortant de sa cachette et venant -embrasser son fils. Allons dîner avec lui, Joseph. - -Joseph n'osa pas gronder sa mère, il s'habilla, et Philippe les mena -vers la rue Montorgueil, au Rocher de Cancale, où il leur donna un -dîner splendide dont la carte s'éleva jusqu'à cent francs. - ---Diantre! dit Joseph inquiet, avec onze cents francs d'appointements, -tu fais, comme Ponchard dans _la Dame Blanche_, des économies à pouvoir -acheter des terres. - ---Bah! je suis en veine, répondit le dragon qui avait énormément bu. - -En entendant ce mot dit sur le pas de la porte et avant de monter -en voiture pour aller au spectacle, car Philippe menait sa mère au -Cirque-Olympique, seul théâtre où son confesseur lui permît d'aller, -Joseph serra le bras de sa mère qui feignit aussitôt d'être indisposée, -et qui refusa le spectacle. Philippe reconduisit alors sa mère et -son frère rue Mazarine, où, quand elle se trouva seule avec Joseph -dans sa mansarde, elle resta profondément silencieuse. Le dimanche -suivant, Philippe vint poser. Cette fois sa mère assista visiblement -à la séance. Elle servit le déjeuner et put questionner le dragon. -Elle apprit alors que le neveu de la vieille madame Hochon, l'amie -de sa mère, jouait un certain rôle dans la littérature. Philippe et -son ami Giroudeau se trouvaient dans une société de journalistes, -d'actrices, de libraires, et y étaient considérés en qualité de -caissiers. Philippe, qui buvait toujours du kirsch en posant après le -déjeuner, eut la langue déliée. Il se vanta de redevenir un personnage -avant peu de temps. Mais, sur une question de Joseph relative à ses -moyens pécuniaires, il garda le silence. Par hasard il n'y avait pas -de journal le lendemain à cause d'une fête, et Philippe, pour en -finir, proposa de venir poser le lendemain. Joseph lui représenta que -l'époque du Salon approchait, il n'avait pas l'argent des deux cadres -pour ses tableaux, et ne pouvait se le procurer qu'en achevant la copie -d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nommé Magus. -L'original appartenait à un riche banquier suisse qui ne l'avait prêté -que pour dix jours, la journée de demain était la dernière, il fallait -donc absolument remettre la séance au prochain dimanche. - ---C'est ça? dit Philippe en regardant le tableau de Rubens posé sur un -chevalet. - ---Oui, répondit Joseph. Cela vaut vingt mille francs. Voilà ce que peut -le génie. Il y a des morceaux de toile qui valent des cent mille francs. - ---Moi, j'aime mieux ta copie, dit le dragon. - ---Elle est plus jeune, dit Joseph en riant; mais ma copie ne vaut -que mille francs. Il me faut demain pour lui donner tous les tons de -l'original et la vieillir afin qu'on ne les reconnaisse pas. - ---Adieu, ma mère, dit Philippe en embrassant Agathe. A dimanche -prochain. - -Le lendemain, Elie Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de -Joseph, qui travaillait pour ce marchand, Pierre Grassou, voulut voir -cette copie finie. Pour lui jouer un tour, en l'entendant frapper, -Joseph Bridau mit sa copie vernie avec un vernis particulier à la -place de l'original, et plaça l'original sur son chevalet. Il mystifia -complétement Pierre Grassou de Fougères, qui fut émerveillé de ce tour -de force. - ---Tromperais-tu le vieil Elie Magus? lui dit Pierre Grassou. - ---Nous allons voir, dit Joseph. - -Le marchand ne vint pas, il était tard. Agathe dînait chez madame -Desroches qui venait de perdre son mari. Joseph proposa donc à Pierre -Grassou de venir à sa table d'hôte. En descendant il laissa, suivant -ses habitudes, la clef de son atelier à la portière. - ---Je dois poser ce soir, dit Philippe à la portière une heure après -le départ de son frère. Joseph va revenir et je vais l'attendre dans -l'atelier. - -La portière donna la clef, Philippe monta, prit la copie en croyant -prendre le tableau, puis il redescendit, remit la clef à la portière en -paraissant avoir oublié quelque chose et alla vendre le Rubens trois -mille francs. Il avait eu la précaution de prévenir Elie Magus de la -part de son frère de ne venir que le lendemain. Le soir, quand Joseph, -qui ramenait sa mère de chez madame veuve Desroches, rentra, le portier -lui parla de la lubie de son frère, qui était aussitôt sorti qu'entré. - ---Je suis perdu s'il n'a pas eu la délicatesse de ne prendre que la -copie, s'écria le peintre en devinant le vol. Il monta rapidement les -trois étages, se précipita dans son atelier, et dit:--Dieu soit loué! -il a été ce qu'il sera toujours, un vil coquin! - -Agathe, qui avait suivi Joseph, ne comprenait rien à cette parole: mais -quand son fils la lui eut expliquée, elle resta debout sans larmes aux -yeux. - ---Je n'ai donc plus qu'un fils, dit-elle d'une voix faible. - ---Nous n'avons pas voulu le déshonorer aux yeux des étrangers, reprit -Joseph; mais maintenant il faut le consigner chez le portier. Désormais -nous garderons nos clefs. J'achèverai sa maudite figure de mémoire, il -y manque peu de chose. - ---Laisse-la comme elle est, il me ferait trop de mal à voir, répondit -la mère atteinte au fond du cœur et stupéfaite de tant de lâcheté. - -Philippe savait à quoi devait servir l'argent de cette copie, il -connaissait l'abîme où il plongeait son frère, et n'avait rien -respecté. Depuis ce dernier crime, Agathe ne parla plus de Philippe, sa -figure prit l'expression d'un désespoir amer, froid et concentré; une -pensée la tuait. - ---Quelque jour, se disait-elle, nous verrons Bridau devant les -tribunaux! - -Deux mois après, au moment où Agathe allait entrer dans son bureau -de loterie, un matin, il se présenta, pour voir madame Bridau, qui -déjeunait avec Joseph, un vieux militaire se disant l'ami de Philippe -et amené par une affaire urgente. - -Quand Giroudeau se nomma, la mère et le fils tremblèrent d'autant -plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer -peu rassurante. Ses deux yeux gris éteints, sa moustache pie, ses -restes de chevelure ébouriffés autour de son crâne couleur beurre -frais offraient je ne sais quoi d'éraillé, de libidineux. Il portait -une vieille redingote gris de fer ornée de la rosette d'officier de -la Légion-d'Honneur, et qui croisait difficilement sur un ventre de -cuisinier en harmonie avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec -de fortes épaules. Son torse reposait sur de petites jambes grêles. -Enfin il montrait un teint enluminé aux pommettes qui révélait une vie -joyeuse. Le bas des joues, fortement ridé, débordait un col de velours -noir usé. Entre autres enjolivements, l'ex-dragon avait d'énormes -boucles d'or aux oreilles. - ---Quel _noceur_! se dit Joseph en employant une expression populaire -passée dans les ateliers. - ---Madame, dit l'oncle et le caissier de Finot, votre fils se trouve -dans une situation si malheureuse, qu'il est impossible à ses amis de -ne pas vous prier de partager les charges assez lourdes qu'il leur -impose; il ne peut plus remplir sa place au journal, et mademoiselle -Florentine de la Porte-Saint-Martin le loge chez elle, rue de Vendôme, -dans une pauvre mansarde. Philippe est mourant, si son frère et vous -vous ne pouvez payer le médecin et les remèdes, nous allons être -forcés, dans l'intérêt même de sa guérison, de le faire transporter aux -Capucins; tandis que pour trois cents francs nous le garderions: il lui -faut absolument une garde, il sort le soir pendant que mademoiselle -Florentine est au théâtre, il prend alors des choses irritantes, -contraires à sa maladie et à son traitement; et comme nous l'aimons, -il nous rend vraiment malheureux. Ce pauvre garçon a engagé sa pension -pour trois ans, il est remplacé provisoirement au journal et n'a plus -rien; mais il va se tuer, madame, si nous ne le mettons pas à la maison -de santé du docteur Dubois. Cet hospice décent coûtera dix francs par -jour. Nous ferons, Florentine et moi, la moitié d'un mois, faites -l'autre?... Allez! il n'en aura guère que pour deux mois! - ---Monsieur, il est difficile qu'une mère ne vous soit pas éternellement -reconnaissante de ce que vous faites pour son fils, répondit Agathe; -mais ce fils est retranché de mon cœur; et, quant à de l'argent, je -n'en ai point. Pour ne pas être à la charge de mon fils que voici, -qui travaille nuit et jour, qui se tue et qui mérite tout l'amour -de sa mère, j'entre après demain dans un bureau de loterie comme -sous-gérante. A mon âge! - ---Et vous, jeune homme, dit le vieux dragon à Joseph, voyons? Ne -ferez-vous pas pour votre frère ce que font une pauvre danseuse de la -Porte-Saint-Martin et un vieux militaire?... - ---Tenez, voulez-vous, dit Joseph impatienté, que je vous exprime en -langage d'artiste l'objet de votre visite? Eh! bien, vous venez nous -_tirer une carotte_. - ---Demain, donc, votre frère ira à l'hôpital du Midi. - ---Il y sera très-bien, reprit Joseph. Si jamais j'étais en pareil cas, -j'irais, moi! - -Giroudeau se retira très-désappointé, mais aussi très-sérieusement -humilié d'avoir à mettre aux Capucins un homme qui avait porté les -ordres de l'Empereur pendant la bataille de Montereau. Trois mois -après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son -bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de -donner le sou du Pont-des-Arts, aperçut le long des boutiques du quai -de l'École où elle longeait le parapet, un homme portant la livrée de -la misère du second ordre et qui lui causa un éblouissement: elle lui -trouva quelque ressemblance avec Philippe. Il existe en effet à Paris -trois Ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les -apparences et à qui l'avenir appartient: misère des jeunes gens, des -artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de -cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus -exercé. Ces gens constituent l'Ordre Équestre de la misère, ils vont -encore en cabriolet. Dans le second Ordre se trouvent les vieillards -à qui tout est indifférent, qui mettent au mois de juin la croix de -la Légion-d'Honneur sur une redingote d'alpaga. C'est la misère des -vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Sainte-Périne, et qui -du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en -haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que -Callot, qu'Hogart, que Murillo, Charlet, Raffet, Gavarni, Meissonnier, -que l'Art adore et cultive, au carnaval surtout! L'homme en qui la -pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux -derniers Ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau -galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse -à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées -étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un collet -crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote -contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière. -L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un -pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de -laine tricotée, bruni par l'usage, qui débordait les manches, qui -passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute -lieu de linge. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et -en fil d'archal. Sa tête presque chauve, son teint, sa figure hâve -disaient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote -bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette. -Aussi les passants regardaient-ils _ce brave_, sans doute une victime -du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié; car la rosette -inquiétait le regard et jetait l'ultra le plus féroce en des doutes -honorables pour la Légion-d'Honneur. En ce temps, quoiqu'on eût essayé -de déconsidérer cet Ordre par des promotions sans frein, il n'y avait -pas en France cinquante-trois mille personnes décorées. Agathe sentit -tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce -fils, elle pouvait encore beaucoup souffrir par lui. Atteinte par -un dernier rayon de maternité, elle pleura quand elle vit faire au -brillant officier d'ordonnance de l'Empereur le geste d'entrer dans un -débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil: -il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa -rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, et -se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux -jours sans pouvoir rien prendre: elle avait toujours devant les yeux -l'horrible figure de son fils mourant de faim dans Paris. - ---Après avoir épuisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera? -pensait-elle. Giroudeau ne nous trompait pas: Philippe sort de -l'hôpital. - -Elle ne voyait plus l'assassin de sa pauvre tante, le fléau de la -famille, le voleur domestique, le joueur, le buveur, le débauché de -bas étage; elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur -sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de -soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la -prière. Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui -porter, et sa prévision la plus horrible fut réalisée. On découvrit -alors une conspiration d'officiers au sein de l'armée, et l'on cria -par les rues l'extrait du _Moniteur_ qui contenait des détails sur les -arrestations. - -Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bureau de loterie de la rue -Vivienne, le nom de Philippe Bridau. Elle s'évanouit, et le gérant, -qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches, lui donna -un congé de quinze jours. - ---Ah! mon ami, c'est nous, avec notre rigueur, qui l'avons poussé là, -dit-elle à Joseph en se mettant au lit. - ---Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph. - -Pendant que l'artiste confiait les intérêts de son frère à Desroches, -qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris, -et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs personnages, entre -autres à Des Lupeaulx, alors Secrétaire-Général d'un Ministère, -Giroudeau se présentait chez la veuve, qui, cette fois, eut confiance -en lui. - ---Madame, lui dit-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera -mis en liberté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de -deux témoins. - ---Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où ni comment. - -Inspirée par le danger, elle écrivit à sa marraine, la vieille madame -Hochon, de les demander à Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe. -Si Rouget refusait, elle pria madame Hochon de les lui prêter en -s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle -reçut la lettre suivante: - - «Ma petite, quoique votre frère ait, bel et bien, quarante - mille livres de rente, sans compter l'argent économisé - depuis dix-sept années, que monsieur Hochon estime à plus de - six cent mille francs, il ne donnera pas deux liards pour - des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi, vous ignorez - que je ne disposerai pas de six livres tant que mon mari - vivra. Hochon est le plus grand avare d'Issoudun, j'ignore - ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas vingt francs - par an à ses petits-enfants; pour emprunter, j'aurais besoin - de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai pas - même tenté de faire parler à votre frère, qui a chez lui - une concubine de laquelle il est le très-humble serviteur. - C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité - chez lui, quand il a une sœur et des neveux. Je vous ai - fait sous-entendre à plusieurs reprises que votre présence - à Issoudun pouvait sauver votre frère, et arracher pour - vos enfants, des griffes de cette vermine, une fortune de - quarante et peut-être soixante mille livres de rente; mais - vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais - comprise. Aussi suis-je obligée de vous écrire aujourd'hui - sans aucune précaution épistolaire. Je prends bien part au - malheur qui vous arrive, mais je ne puis que vous plaindre, - ma chère mignonne. Voici pourquoi je ne puis vous être bonne - à rien: à quatre-vingt-cinq ans, Hochon fait ses quatre - repas, mange de la salade avec des œufs durs le soir, et - court comme un lapin. J'aurai passé ma vie entière, car il - fera mon épitaphe, sans avoir vu vingt livres dans ma bourse. - Si vous voulez venir à Issoudun combattre l'influence de la - concubine sur votre frère, comme il y a des raisons pour - que Rouget ne vous reçoive pas chez lui, j'aurai déjà bien - de la peine à obtenir de mon mari la permission de vous - avoir chez moi. Mais vous pouvez y venir, il m'obéira sur - ce point. Je connais un moyen d'obtenir ce que je veux de - lui, c'est de lui parler de mon testament. Cela me semble si - horrible que je n'y ai jamais eu recours; mais pour vous, je - ferai l'impossible. J'espère que votre Philippe s'en tirera, - surtout si vous prenez un bon avocat; mais arrivez le plus - tôt possible à Issoudun. Songez qu'à cinquante-sept ans votre - imbécile de frère est plus chétif et plus vieux que monsieur - Hochon. Ainsi la chose presse. On parle déjà d'un testament - qui vous priverait de la succession; mais, au dire de - monsieur Hochon, il est toujours temps de le faire révoquer. - Adieu, ma petite Agathe, que Dieu vous aide! et comptez aussi - sur votre marraine qui vous aime, - - »MAXIMILIENNE HOCHON, née LOUSTEAU. - - »_P.-S._ Mon neveu Étienne, qui écrit dans les journaux et - qui s'est lié, dit-on, avec votre fils Philippe, est-il venu - vous rendre ses devoirs? Mais venez, nous causerons de lui.» - -Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à -Joseph, à qui elle fut forcée de raconter la proposition de Giroudeau. -L'artiste, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit -remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches. - -Frappés de la justesse de cette observation, le fils et la mère -allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de -Bussy. Cet avoué, sec comme défunt son père, à la voix aigre, au teint -âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres -du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite et la -proposition de Giroudeau. - ---Ah çà, mère Bridau, s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à -quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils? Ne donnez pas -deux liards! Je vous réponds de Philippe, c'est pour sauver son avenir -que je tiens à le laisser juger par la Cour des Pairs, vous avez peur -de le voir condamné, mais Dieu veuille que son avocat laisse obtenir -une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune de vos -enfants. Si vous n'y parvenez pas, si votre frère a fait un testament -en faveur de cette femme, et si vous ne savez pas le faire révoquer... -eh! bien, rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation, -je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver -les bases d'une instance de ce genre! Aux vacances, j'irai, moi! à -Issoudun..... si je puis. - -Ce: «J'irai moi!» fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna -de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant, -et il le garda pendant un moment seul. - ---Votre frère est un grand misérable, il est volontairement ou -involontairement la cause de la découverte de la conspiration, car le -drôle est si fin qu'on ne peut pas savoir la vérité là-dessus. Entre -niais ou traître, choisissez-lui un rôle. Il sera sans doute mis sous -la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il -n'y a que moi qui sache ce secret. Courez à Issoudun avec votre mère, -vous avez de l'esprit, tâchez de sauver cette succession. - ---Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-il en rejoignant -Agathe dans l'escalier; j'ai vendu mes deux tableaux, partons pour le -Berry, puisque tu as quinze jours à toi. - -Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée, -Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain soir pour Issoudun, -abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue -d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe aperçut le -Luxembourg où Philippe avait été transféré, elle ne put s'empêcher de -dire:--Sans les Alliés il ne serait pourtant pas là! - -Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient -souri de pitié; mais l'artiste, qui se trouvait seul avec sa mère dans -le coupé, la saisit, la pressa contre son cœur, en disant:--O mère! tu -es mère comme Raphaël était peintre! Et tu seras toujours une imbécile -de mère! - -Bientôt arrachée à ses chagrins par les distractions de la route, -madame Bridau fut contrainte à songer au but de son voyage. -Naturellement, elle relut la lettre de madame Hochon qui avait si -fort ému l'avoué Desroches. Frappée alors des mots _concubine_ et -_vermine_ que la plume d'une septuagénaire aussi pieuse que respectable -avait employés pour désigner la femme en train de dévorer la fortune -de Jean-Jacques Rouget, traité lui-même d'_imbécile_, elle se -demanda comment elle pouvait, par sa présence à Issoudun, sauver une -succession. Joseph, ce pauvre artiste si désintéressé, savait peu de -chose du Code, et l'exclamation de sa mère le préoccupa. - ---Avant de nous envoyer sauver une succession, notre ami Desroches -aurait bien dû nous expliquer les moyens par lesquels on s'en empare, -s'écria-t-il. - ---Autant que ma tête, étourdie encore à l'idée de savoir Philippe en -prison, sans tabac peut-être, sur le point de comparaître à la Cour -des Pairs, me laisse de mémoire, repartit Agathe, il me semble que le -jeune Desroches nous a dit de rassembler les éléments d'un procès en -captation, pour le cas où mon frère aurait fait un testament en faveur -de cette... cette... femme. - ---Il est bon là, Desroches!... s'écria le peintre. Bah! si nous n'y -comprenons rien, je le prierai d'y aller. - ---Ne nous cassons pas la tête inutilement, dit Agathe. Quand nous -serons à Issoudun, ma marraine nous guidera. - -Cette conversation, tenue au moment où, après avoir changé de voiture -à Orléans, madame Bridau et Joseph entraient en Sologne, indique -assez l'incapacité du peintre et de sa mère à jouer le rôle auquel le -terrible maître Desroches les destinait. Mais en revenant à Issoudun -après trente ans d'absence, Agathe allait y trouver de tels changements -dans les mœurs qu'il est nécessaire de tracer en peu de mots un tableau -de cette ville. Sans cette peinture, on comprendrait difficilement -l'héroïsme que déployait madame Hochon en secourant sa filleule, et -l'étrange situation de Jean-Jacques Rouget. Quoique le docteur eût fait -considérer Agathe comme une étrangère à son fils, il y avait, pour un -frère, quelque chose d'un peu trop extraordinaire à rester trente ans -sans donner signe de vie à sa sœur. Ce silence reposait évidemment -sur des circonstances bizarres que des parents, autres que Joseph et -Agathe, auraient depuis long-temps voulu connaître. Enfin il existait -entre l'état de la ville et les intérêts des Bridau certains rapports -qui se reconnaîtront dans le cours même du récit. - -N'en déplaise à Paris, Issoudun est une des plus vieilles villes de -France. Malgré les préjugés historiques qui font de l'Empereur Probus -le Noé des Gaules, César a parlé de l'excellent vin de Champ-Fort (_de -Campo Forti_), un des meilleurs clos d'Issoudun. Rigord s'exprime -sur le compte de cette ville en termes qui ne laissent aucun doute -sur sa grande population et sur son immense commerce. Mais ces deux -témoignages assigneraient un âge assez médiocre à cette ville en -comparaison de sa haute antiquité. En effet, des fouilles récemment -opérées par un savant archéologue de cette ville, M. Armand Pérémet, -ont fait découvrir sous la célèbre tour d'Issoudun une basilique -du cinquième siècle, la seule probablement qui existe en France. -Cette église garde, dans ses matériaux mêmes, la signature d'une -civilisation antérieure, car ses pierres proviennent d'un temple romain -qu'elle a remplacé. Ainsi, d'après les recherches de cet antiquaire, -Issoudun comme toutes les villes de France dont la terminaison -ancienne ou moderne comporte le DUN (_dunum_), offrirait dans son -nom le certificat d'une existence autochthone. Ce mot Dun, l'apanage -de toute éminence consacrée par le culte druidique, annoncerait un -établissement militaire et religieux des Celtes. Les Romains auraient -bâti sous le Dun des Gaulois un temple à Isis. De là, selon Chaumon, -le nom de la ville: Is-sous-Dun! Is serait l'abréviation d'Isis. -Richard-Cœur-de-Lion a bien certainement bâti la fameuse tour où il -a frappé monnaie, au-dessus d'une basilique du cinquième siècle, le -troisième monument de la troisième religion de cette vieille ville. -Il s'est servi de cette église comme d'un point d'arrêt nécessaire -à l'exhaussement de son rempart, et l'a conservée en la couvrant de -ses fortifications féodales, comme d'un manteau. Issoudun était alors -le siége de la puissance éphémère des Routiers et des Cottereaux, -_condottieri_ que Henri II opposa à son fils Richard, lors de sa -révolte comme comte de Poitou. L'histoire de l'Aquitaine, qui n'a pas -été faite par les Bénédictins, ne se fera sans doute point, car il n'y -a plus de Bénédictins. Aussi ne saurait-on trop éclaircir ces ténèbres -archéologiques dans l'histoire de nos mœurs, toutes les fois que -l'occasion s'en présente. Il existe un autre témoignage de l'antique -puissance d'Issoudun dans la canalisation de la Tournemine, petite -rivière exhaussée de plusieurs mètres sur une grande étendue de pays -au-dessus du niveau de la Théols, la rivière qui entoure la ville. Cet -ouvrage est dû, sans aucun doute, au génie romain. Enfin le faubourg -qui s'étend du Château vers le nord est traversé par une rue, nommée -depuis plus de deux mille ans, la rue de Rome. Le faubourg lui-même -s'appelle faubourg de Rome. Les habitants de ce faubourg, dont la -race, le sang, la physionomie ont d'ailleurs un cachet particulier, -se disent descendants des Romains. Ils sont presque tous vignerons et -d'une remarquable roideur de mœurs, due sans doute à leur origine, et -peut-être à leur victoire sur les Cottereaux et les Routiers, qu'ils -ont exterminés au douzième siècle dans la plaine de Charost. Après -l'insurrection de 1830, la France fut trop agitée pour avoir donné son -attention à l'émeute des vignerons d'Issoudun, qui fut terrible, dont -les détails n'ont pas été d'ailleurs publiés, et pour cause. D'abord, -les bourgeois d'Issoudun ne permirent point aux troupes d'entrer en -ville. Ils voulurent répondre eux-mêmes de leur cité, selon les us et -coutumes de la bourgeoisie au Moyen-Age. L'autorité fut obligée de -céder à des gens appuyés par six ou sept mille vignerons qui avaient -brûlé toutes les archives et les bureaux des Contributions Indirectes, -et qui traînaient de rue en rue un employé de l'Octroi, disant à chaque -réverbère:--C'est là que faut le pendre! Le pauvre homme fut arraché -à ces furieux par la Garde nationale, qui lui sauva la vie en le -conduisant en prison sous prétexte de lui faire son procès. Le général -n'entra qu'en vertu d'une capitulation faite avec les vignerons, et il -y eut du courage à pénétrer leurs masses; car, au moment où il parut à -l'Hôtel-de-Ville, un homme du faubourg de Rome lui passa son _volant_ -au cou (le volant est cette grosse serpe attachée à une perche qui sert -à tailler les arbres), et lui cria:--_Pu d'commis ou y a rin de fait!_ -Ce vigneron aurait abattu la tête à celui que seize ans de guerre -avaient respecté, sans la rapide intervention d'un des chefs de la -révolte à qui l'on promit de _demander aux Chambres la suppression des -rats de cave_!... - -Au quatorzième siècle Issoudun avait encore seize à dix-sept mille -habitants, reste d'une population double au temps de Rigord. Charles -VII y possédait un hôtel qui subsiste, et connu jusqu'au dix-huitième -siècle sous le nom de Maison du Roy. Cette ville, alors le centre -du commerce des laines, en approvisionnait une partie de l'Europe -et fabriquait sur une grande échelle des draps, des chapeaux, et -d'excellents gants de _chevreautin_. Sous Louis XIV, Issoudun, à qui -l'on dut Baron et Bourdaloue, était toujours citée comme une ville -d'élégance, de beau langage et de bonne société. Dans son histoire -de Sancerre, le curé Poupart prétendait les habitants d'Issoudun -remarquables, entre tous les Berrichons, par leur finesse et par leur -_esprit naturel_. Aujourd'hui cette splendeur et cet esprit ont disparu -complétement. Issoudun, dont l'étendue atteste l'ancienne importance, -se donne douze mille âmes de population en y comprenant les vignerons -de quatre énormes faubourgs: ceux de Saint-Paterne, de Vilatte, de -Rome et des Alouettes, qui sont des petites villes. La bourgeoisie, -comme celle de Versailles, est au large dans les rues. Issoudun -conserve encore le marché des laines du Berry, commerce menacé par -les améliorations de la race ovine qui s'introduisent partout et que -le Berry n'adopte point. Les vignobles d'Issoudun produisent un vin -qui se boit dans deux départements, et qui, s'il se fabriquait comme -la Bourgogne et la Gascogne fabriquent le leur, deviendrait un des -meilleurs vins de France. Hélas! _faire comme faisaient nos pères_, -ne rien innover, telle est la loi du pays. Les vignerons continuent -donc à laisser la râpe pendant la fermentation, ce qui rend détestable -un vin qui pourrait être la source de nouvelles richesses et un objet -d'activité pour le pays. Grâce à l'âpreté que la râpe lui communique -et qui, dit-on, se modifie avec l'âge, ce vin traverse un siècle! -Cette raison donnée par le Vignoble est assez importante en œnologie -pour être publiée. Guillaume-le-Breton a d'ailleurs célébré dans sa -Philippide cette propriété par quelques vers. - -La décadence d'Issoudun s'explique donc par l'esprit d'immobilisme -poussé jusqu'à l'ineptie et qu'un seul fait fera comprendre. Quand -on s'occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la -diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été -plus courte qu'en la dirigeant, comme elle l'est, par Vatan. Mais -les notabilités du pays et le conseil municipal d'Issoudun, dont la -délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en -objectant que, si la grande route traversait leur ville, les vivres -augmenteraient de prix, et que l'on serait exposé à payer les poulets -trente sous. On ne trouve l'analogue d'un pareil acte que dans les -contrées les plus sauvages de la Sardaigne, pays si peuplé, si riche -autrefois, aujourd'hui si désert. Quand le roi Charles-Albert, dans -une louable pensée de civilisation, voulut joindre Sassari, seconde -capitale de l'île, à Cagliari par une belle et magnifique route, la -seule qui existe dans cette savane appelée la Sardaigne, le tracé -direct exigeait qu'elle passât par Bonorva, district habité par des -gens insoumis, d'autant plus comparables à nos tribus arabes qu'ils -descendent des Maures. En se voyant sur le point d'être gagnés par -la civilisation, les sauvages de Bonorva, sans prendre la peine de -délibérer, signifièrent leur opposition au tracé. Le gouvernement ne -tint aucun compte de cette opposition. Le premier ingénieur qui vint -planter le premier jalon reçut une balle dans la tête et mourut sur son -jalon. On ne fit aucune recherche à ce sujet, et la route décrit une -courbe qui l'allonge de huit lieues. - -A Issoudun, l'avilissement croissant du prix des vins qui se consomment -sur place, en satisfaisant ainsi le désir de la bourgeoisie de vivre à -bon marché, prépare la ruine des vignerons, de plus en plus accablés -par les frais de culture et par l'impôt; de même que la ruine du -commerce des laines et du pays est préparée par l'impossibilité -d'améliorer la race ovine. Les gens de la campagne ont une horreur -profonde pour toute espèce de changement, même pour celui qui leur -paraît utile à leurs intérêts. Un Parisien trouve dans la campagne un -ouvrier qui mangeait à dîner une énorme quantité de pain, de fromage -et de légumes; il lui prouve que, s'il substituait à cette nourriture -une portion de viande, il se nourrirait mieux, à meilleur marché, qu'il -travaillerait davantage, et n'userait pas si promptement son capital -d'existence. Le Berrichon reconnaît la justesse du calcul.--Mais les -_disettes_! monsieur, répondit-il.--Quoi, les _disettes_?.....--Eh! -bien, oui, quoi qu'on dirait?--Il serait la fable de tout le pays, fit -observer le propriétaire sur les terres de qui la scène avait lieu, -on le croirait riche comme un bourgeois, il a enfin peur de l'opinion -publique, il a peur d'être montré au doigt, de passer pour un homme -faible ou malade..... Voilà comme nous sommes dans ce pays-ci! Beaucoup -de bourgeois disent cette dernière phrase avec un sentiment d'orgueil -caché. Si l'ignorance et la routine sont invincibles dans les campagnes -où l'on abandonne les paysans à eux-mêmes, la ville d'Issoudun est -arrivée à une complète stagnation sociale. Obligée de combattre la -dégénérescence des fortunes par une économie sordide, chaque famille -vit chez soi. D'ailleurs, la société s'y trouve à jamais privée de -l'antagonisme qui donne du ton aux mœurs. La ville ne connaît plus -cette opposition de deux forces à laquelle on a dû la vie des États -italiens au Moyen-âge. Issoudun n'a plus de nobles. Les Cottereaux, -les Routiers, la Jacquerie, les guerres de religion et la Révolution -y ont totalement supprimé la noblesse. La ville est très-fière de ce -triomphe. Issoudun a constamment refusé, toujours pour maintenir le -bon marché des vivres, d'avoir une garnison. Elle a perdu ce moyen -de communication avec le siècle, en perdant aussi les profits qui se -font avec la troupe. Avant 1756, Issoudun était une des plus agréables -villes de garnison. Un drame judiciaire qui occupa toute la France, -l'affaire du Lieutenant-Général au Baillage contre le marquis de -Chapt, dont le fils, officier de dragons, fut, à propos de galanterie, -justement peut-être mais traîtreusement mis à mort, priva la ville de -garnison à partir de cette époque. Le séjour de la 44e demi-brigade, -imposé durant la guerre civile, ne fut pas de nature à réconcilier les -habitants avec la gent militaire. Bourges, dont la population décroît -tous les dix ans, est atteint de la même maladie sociale. La vitalité -déserte ces grands corps. Certes, l'administration est coupable de ces -malheurs. Le devoir d'un gouvernement est d'apercevoir ces taches sur -le Corps Politique, et d'y remédier en envoyant des hommes énergiques -dans ces localités malades pour y changer la face des choses. Hélas! -loin de là, on s'applaudit de cette funeste et funèbre tranquillité. -Puis, comment envoyer de nouveaux administrateurs ou des magistrats -capables? Qui de nos jours est soucieux d'aller s'enterrer en des -Arrondissements où le bien à faire est sans éclat? Si, par hasard, -on y case des ambitieux étrangers au pays, ils sont bientôt gagnés -par la force d'inertie, et se mettent au diapason de cette atroce vie -de province. Issoudun aurait engourdi Napoléon. Par suite de cette -situation particulière, l'arrondissement d'Issoudun était, en 1822, -administré par des hommes appartenant tous au Berry. L'autorité s'y -trouvait donc annulée ou sans force, hormis les cas, naturellement -très-rares, où la Justice est forcée d'agir à cause de leur gravité -patente. Le Procureur du Roi, monsieur Mouilleron, était le cousin -de tout le monde, et son Substitut appartenait à une famille de la -ville. Le Président du Tribunal, avant d'arriver à cette dignité, se -rendit célèbre par un de ces mots qui en province coiffent pour toute -sa vie un homme d'un bonnet d'âne. Après avoir terminé l'instruction -d'un procès criminel qui devait entraîner la peine de mort, il dit à -l'accusé:--«Mon pauvre Pierre, ton affaire est claire, tu auras le -cou coupé. Que cela te serve de leçon.» Le commissaire de police, -commissaire depuis la Restauration, avait des parents dans tout -l'Arrondissement. Enfin, non-seulement l'influence de la religion -était nulle, mais le curé ne jouissait d'aucune considération. Cette -bourgeoisie, libérale, taquine et ignorante, racontait des histoires -plus ou moins comiques sur les relations de ce pauvre homme avec sa -servante. Les enfants n'en allaient pas moins au catéchisme, et n'en -faisaient pas moins leur première communion; il n'y en avait pas moins -un collége; on y disait bien la messe, on fêtait toujours les fêtes; on -payait les contributions, seule chose que Paris veuille de la province; -enfin le maire y prenait des Arrêtés; mais ces actes de la vie sociale -s'accomplissaient par routine. Ainsi, la mollesse de l'administration -concordait admirablement à la situation intellectuelle et morale du -pays. Les événements de cette histoire peindront d'ailleurs les effets -de cet état de choses qui n'est pas si singulier qu'on pourrait le -croire. Beaucoup de villes en France, et particulièrement dans le -Midi, ressemblent à Issoudun. L'état dans lequel le triomphe de la -Bourgeoisie a mis ce chef-lieu d'arrondissement est celui qui attend -toute la France et même Paris, si la Bourgeoisie continue à rester -maîtresse de la politique extérieure et intérieure de notre pays. - -Maintenant, un mot de la topographie. Issoudun s'étale du nord au sud -sur un coteau qui s'arrondit vers la route de Châteauroux. Au bas de -cette éminence, on a jadis pratiqué pour les besoins des fabriques ou -pour inonder les douves des remparts au temps où florissait la ville, -un canal appelé maintenant _la Rivière-Forcée_, et dont les eaux sont -prises à la Théols. La Rivière-Forcée forme un bras artificiel qui se -décharge dans la rivière naturelle, au delà du faubourg de Rome, au -point où s'y jettent aussi la Tournemine et quelques autres courants. -Ces petits cours d'eau vive, et les deux rivières arrosent des prairies -assez étendues que cerclent de toutes parts des collines jaunâtres ou -blanches parsemées de points noirs. Tel est l'aspect des vignobles -d'Issoudun pendant sept mois de l'année. Les vignerons recèpent la -vigne tous les ans et ne laissent qu'un moignon hideux et sans échalas -au milieu d'un entonnoir. Aussi quand on arrive de Vierzon, de Vatan -ou de Châteauroux, l'œil attristé par des plaines monotones est-il -agréablement surpris à la vue des prairies d'Issoudun, l'oasis de -cette partie du Berry, qui fournit de légumes le pays à dix lieues -à la ronde. Au-dessous du faubourg de Rome, s'étend un vaste marais -entièrement cultivé en potagers et divisé en deux régions qui portent -le nom de bas et de haut Baltan. Une vaste et longue avenue ornée -de deux contre-allées de peupliers, mène de la ville au travers des -prairies à un ancien couvent nommé Frapesle, dont les jardins anglais, -uniques dans l'Arrondissement, ont reçu le nom ambitieux de Tivoli. -Le dimanche, les couples amoureux se font par là leurs confidences. -Nécessairement les traces de l'ancienne grandeur d'Issoudun se révèlent -à un observateur attentif, et les plus marquantes sont les divisions -de la ville. Le Château, qui formait autrefois à lui seul une ville -avec ses murailles et ses douves, constitue un quartier distinct où -l'on ne pénètre aujourd'hui que par les anciennes portes, d'où l'on -ne sort que par trois ponts jetés sur les bras des deux rivières et -qui seul a la physionomie d'une vieille ville. Les remparts montrent -encore de place en place leurs formidables assises sur lesquelles -s'élèvent des maisons. Au-dessus du Château se dresse la Tour, qui -en était la forteresse. Le maître de la ville étalée autour de ces -deux points fortifiés, avait à prendre et la Tour et le Château. La -possession du Château ne donnait pas encore celle de la Tour. Le -faubourg de Saint-Paterne, qui décrit comme une palette au delà de -la Tour en mordant sur la prairie, est trop considérable pour ne -pas avoir été dans les temps les plus reculés la ville elle-même. -Depuis le Moyen-Age, Issoudun, comme Paris, aura gravi sa colline, -et se sera groupée au delà de la Tour et du Château. Cette opinion -tirait, en 1822, une sorte de certitude de l'existence de la charmante -église de Saint-Paterne, récemment démolie par l'héritier de celui -qui l'acheta de la Nation. Cette église, un des plus jolis _specimen_ -d'église romane que possédât la France, a péri sans que personne ait -pris le dessin du portail, dont la conservation était parfaite. La -seule voix qui s'éleva pour sauver le monument ne trouva d'écho nulle -part, ni dans la ville, ni dans le département. Quoique le Château -d'Issoudun ait le caractère d'une vieille ville avec ses rues étroites -et ses vieux logis, la ville proprement dite, qui fut prise et brûlée -plusieurs fois à différentes époques, notamment durant la Fronde où -elle brûla tout entière, a un aspect moderne. Des rues spacieuses, -relativement à l'état des autres villes, et des maisons bien bâties -forment avec l'aspect du Château un contraste assez frappant qui vaut à -Issoudun, dans quelques géographies, le nom de Jolie. - -Dans une ville ainsi constituée, sans aucune activité même commerciale, -sans goût pour les arts, sans occupations savantes, où chacun -reste dans son intérieur, il devait arriver et il arriva, sous la -Restauration, en 1816, quand la guerre eut cessé, que, parmi les -jeunes gens de la ville, plusieurs n'eurent aucune carrière à suivre, -et ne surent que faire en attendant leur mariage ou la succession de -leurs parents. Ennuyés au logis, ces jeunes gens ne trouvèrent aucun -élément de distraction en ville; et comme, suivant un mot du pays, -_il faut que jeunesse jette sa gourme_, ils firent leurs farces aux -dépens de la ville même. Il leur fut bien difficile d'opérer en plein -jour, ils eussent été reconnus; et, la coupe de leurs crimes une fois -comblée, ils auraient fini par être traduits, à la première peccadille -un peu trop forte, en police correctionnelle; ils choisirent donc -assez judicieusement la nuit pour faire leurs mauvais tours. Ainsi -dans ces vieux restes de tant de civilisations diverses disparues, -brilla comme une dernière flamme un vestige de l'esprit de drôlerie -qui distinguait les anciennes mœurs. Ces jeunes gens s'amusèrent -comme jadis s'amusaient Charles IX et ses courtisans, Henri V et ses -compagnons, et comme on s'amusa jadis dans beaucoup de villes de -province. Une fois confédérés par la nécessité de s'entr'aider, de -se défendre et d'inventer des tours plaisants, il se développa chez -eux, par le choc des idées, cette somme de malignité que comporte la -jeunesse et qui s'observe jusque dans les animaux. La confédération -leur donna de plus les petits plaisirs que procure le mystère d'une -conspiration permanente. Ils se nommèrent _les Chevaliers de la -Désœuvrance_. Pendant le jour, ces jeunes singes étaient de petits -saints, ils affectaient tous d'être extrêmement tranquilles; et, -d'ailleurs, ils dormaient assez tard après les nuits pendant lesquelles -ils avaient accompli quelque méchante œuvre. Les Chevaliers de la -Désœuvrance commencèrent par des farces vulgaires, comme de décrocher -et de changer des enseignes, de sonner aux portes, de précipiter avec -fracas un tonneau oublié par quelqu'un à sa porte dans la cave du -voisin, alors réveillé par un bruit qui faisait croire à l'explosion -d'une mine. A Issoudun, comme dans beaucoup de villes, on descend à -la cave par une trappe dont la bouche placée à l'entrée de la maison -est recouverte d'une forte planche à charnières, avec un gros cadenas -pour fermeture. Ces nouveaux Mauvais-Garçons n'étaient pas encore -sortis, vers la fin de 1816, des plaisanteries que font dans toutes les -provinces les gamins et les jeunes gens. Mais en janvier 1817, l'Ordre -de la Désœuvrance eut un Grand-Maître, et se distingua par des tours -qui, jusqu'en 1823, répandirent une sorte de terreur dans Issoudun, ou -du moins en tinrent les artisans et la bourgeoisie en de continuelles -alarmes. - -Ce chef fut un certain Maxence Gilet, appelé plus simplement Max, que -ses antécédents, non moins que sa force et sa jeunesse, destinaient -à ce rôle. Maxence Gilet passait dans Issoudun pour être le fils -naturel de ce Subdélégué, monsieur Lousteau, dont la galanterie a -laissé beaucoup de souvenirs, le frère de madame Hochon, et qui s'était -attiré, comme vous l'avez vu, la haine du vieux docteur Rouget, à -propos de la naissance d'Agathe. Mais l'amitié qui liait ces deux -hommes avant leur brouille fut tellement étroite, que, selon une -expression du pays et du temps, ils passaient volontiers par les mêmes -chemins. Aussi prétendait-on que Max pouvait tout aussi bien être le -fils du docteur que celui du Subdélégué; mais il n'appartenait ni à -l'un ni à l'autre, car son père fut un charmant officier de dragons -en garnison à Bourges. Néanmoins, par suite de leur inimitié, fort -heureusement pour l'enfant, le docteur et le Subdélégué se disputèrent -constamment cette paternité. La mère de Max, femme d'un pauvre sabotier -du faubourg de Rome, était, pour la perdition de son âme, d'une beauté -surprenante, une beauté de Trastéverine, seul bien qu'elle transmit à -son fils. Madame Gilet, grosse de Max en 1788, avait pendant long-temps -désiré cette bénédiction du ciel, qu'on eut la méchanceté d'attribuer -à la galanterie des deux amis, sans doute pour les animer l'un contre -l'autre. Gilet, vieil ivrogne à triple broc, favorisait les désordres -de sa femme par une collusion et une complaisance qui ne sont pas sans -exemple dans la classe inférieure. Pour procurer des protecteurs à son -fils, la Gilet se garda bien d'éclairer les pères postiches. A Paris, -elle eût été millionnaire; à Issoudun, elle vécut tantôt à l'aise, -tantôt misérablement, et à la longue méprisée. Madame Hochon, sœur de -monsieur Lousteau, donna quelque dix écus par an pour que Max allât -à l'école. Cette libéralité que madame Hochon était hors d'état de -se permettre, par suite de l'avarice de son mari, fut naturellement -attribuée à son frère, alors à Sancerre. Quand le docteur Rouget, qui -n'était pas heureux en garçon, eut remarqué la beauté de Max, il paya -jusqu'en 1805 la pension au collége de celui qu'il appelait _le jeune -drôle_. Comme le Subdélégué mourut en 1800, et qu'en payant pendant -cinq ans la pension de Max, le docteur paraissait obéir à un sentiment -d'amour-propre, la question de paternité resta toujours indécise. -Maxence Gilet, texte de mille plaisanteries, fut d'ailleurs bientôt -oublié. Voici comment. En 1806, un an après la mort du docteur Rouget, -ce garçon, qui semblait avoir été créé pour une vie hasardeuse, doué -d'ailleurs d'une force et d'une agilité remarquables, se permettait une -foule de méfaits plus ou moins dangereux à commettre. Il s'entendait -déjà avec les petits-fils de monsieur Hochon pour faire enrager les -épiciers de la ville, il récoltait les fruits avant les propriétaires, -ne se gênant point pour escalader des murailles. Ce démon n'avait pas -son pareil aux exercices violents, il jouait aux barres en perfection, -il aurait attrapé les lièvres à la course. Doué d'un coup d'œil digne -de celui de Bas-de-Cuir, il aimait déjà la chasse avec passion. Au -lieu d'étudier, il passait son temps à tirer à la cible. Il employait -l'argent soustrait au vieux docteur à acheter de la poudre et des -balles pour un mauvais pistolet que le père Gilet, le sabotier, lui -avait donné. Or, pendant l'automne de 1806, Max, alors âgé de dix-sept -ans, commit un meurtre involontaire en effrayant, à la tombée de la -nuit, une jeune femme grosse qu'il surprit dans son jardin où il allait -voler des fruits. Menacé de la guillotine par son père le sabotier, qui -voulait sans doute se défaire de lui, Max se sauva d'une seule traite -jusqu'à Bourges, y rejoignit un régiment en route pour l'Espagne, et -s'y engagea. L'affaire de la jeune femme morte n'eut aucune suite. - -Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua -si bien qu'en trois campagnes il devint capitaine, car le peu -d'instruction qu'il avait reçue le servit puissamment. En 1809, en -Portugal, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa -compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max pris par les -Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus -horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion -d'Honneur et le grade de chef de bataillon; mais l'Empereur était -alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui -se faisaient sous ses yeux; il n'aimait pas ceux qui se laissaient -prendre, et fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal. -Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant ces quatre années, -il s'y démoralisa complétement, car les pontons étaient le Bagne, -moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre -et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons -indignes d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel -(on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés) sept -bretteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton, à la grande joie -des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse -qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et son -adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des -complaisants qui travaillèrent pour lui, qui se firent ses courtisans. -Dans cette école de douleur, où les caractères aigris ne rêvaient -que vengeance, où les sophismes éclos dans ces cervelles entassées -légitimaient les pensées mauvaises, Max se déprava tout à fait. Il -écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, sans -reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle -fût accomplie sans preuves. Enfin, à la paix, il sortit perverti -quoique innocent, capable d'être un grand politique dans une haute -sphère, et un misérable dans la vie privée, selon les circonstances -de sa destinée. De retour à Issoudun, il apprit la déplorable fin de -son père et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs -passions et qui font, selon le proverbe, la vie courte et bonne, les -Gilet étaient morts dans la plus affreuse indigence, à l'hôpital. -Presque aussitôt la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se -répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que -d'aller demander à Paris son grade de chef de bataillon et sa croix. -Le maréchal qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de -la belle conduite du capitaine Gilet en Portugal; il le plaça dans la -Garde comme capitaine, ce qui lui donnait, dans la Ligne, le grade de -chef de bataillon; mais il ne put lui obtenir la croix.--L'Empereur a -dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le -Maréchal. En effet, l'Empereur nota le brave capitaine pour être décoré -le soir du combat de Fleurus, où Gilet se fit remarquer. Après la -bataille de Waterloo, Max se retira sur la Loire. Au licenciement, le -maréchal Feltre ne reconnut à Gilet ni son grade ni sa croix. Le soldat -de Napoléon revint à Issoudun dans un état d'exaspération assez facile -à concevoir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de -chef de bataillon. Les Bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes -chez un jeune homme de vingt-cinq ans, sans nom, et qui pouvait -devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission. -Le commandant, car entre eux les Bonapartistes se reconnurent les -grades acquis en 1815, perdit ainsi le maigre traitement, appelé la -demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En -voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir consistait en vingt -napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une -place de six cents francs d'appointements à la Mairie. Max, qui remplit -cette place pendant six mois environ, la quitta de lui-même, et fut -remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à -Napoléon. Déjà Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance, Gilet avait -pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières -familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il -était violent et redouté par tout le monde, même par les officiers de -l'ancienne armée, qui refusèrent comme lui de servir, et qui revinrent -planter leurs choux en Berry. Le peu d'affection des gens nés à -Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant d'après le tableau -qui précède. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il -dans cette petite ville plus de Bonapartistes que partout ailleurs. -Les Bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous Libéraux. -On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'officiers -dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur -plut; à l'exception cependant de ce Carpentier, son successeur, et d'un -certain monsieur Mignonnet, ex-capitaine d'artillerie dans la Garde. -Carpentier, officier de cavalerie parvenu, se maria tout d'abord, et -appartint à l'une des familles les plus considérables de la ville, -les Borniche-Héreau. Mignonnet, élevé à l'École Polytechnique, avait -servi dans un corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les -autres. Il y eut, dans les armées impériales, deux nuances chez les -militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour _le péquin_, -un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour -le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur -dans leurs relations avec le Civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui -sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'Artillerie, par suite -de son républicanisme peut-être, n'adoptèrent pas cette doctrine, qui -ne tendait à rien moins qu'à faire deux Frances: une France militaire -et une France civile. Si donc le commandant Potel et le capitaine -Renard, deux officiers du faubourg de Rome, dont les opinions sur les -péquins ne varièrent pas, furent les amis _quand même_ de Maxence -Gilet, le commandant Mignonnet et le capitaine Carpentier se rangèrent -du côté de la bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne -d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnet, petit homme sec, plein -de dignité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur offrait à -résoudre, et vécut modestement en faisant sa société de monsieur et de -madame Carpentier. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques -lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on -que messieurs Mignonnet et Carpentier étaient de _tout autres gens_ -que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres -habitués du café Militaire qui conservaient les mœurs soldatesques et -les errements de l'Empire. - -Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun, Max était donc exclus -du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice en -ne se présentant point à la Société, dite le Cercle, et ne se plaignant -jamais de la triste réprobation dont il était l'objet, quoiqu'il fût -le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout Issoudun, qu'il y -fît une grande dépense et qu'il eût, par exception, un cheval, chose -aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise. On va voir -comment, pauvre et sans ressources, Maxence fut mis en état d'être -le fashionable d'Issoudun; car les moyens honteux qui lui valurent -le mépris des gens timorés ou religieux tiennent aux intérêts qui -amenaient Agathe et Joseph à Issoudun. A l'audace de son maintien, à -l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier fort peu -de l'opinion publique; il comptait sans doute prendre un jour sa -revanche, et régner sur ceux-là mêmes qui le méprisaient. D'ailleurs, -si la bourgeoisie mésestimait Max, l'admiration que son caractère -excitait parmi le peuple formait un contre-poids à cette opinion; -son courage, sa prestance, sa décision devaient plaire à la masse, à -qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue, et que les bourgeois ne -soupçonnaient même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun -un rôle presque semblable à celui du Forgeron dans la Jolie Fille de -Perth, il y était le champion du Bonapartisme et de l'Opposition. On -comptait sur lui comme les bourgeois de Perth comptaient sur Smith dans -les grandes occasions. Une affaire mit surtout en relief le héros et la -victime des Cent-Jours. - -En 1819, un bataillon commandé par des officiers royalistes, jeunes -gens sortis de la Maison Rouge, passa par Issoudun en allant à -Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une ville aussi -constitutionnelle qu'Issoudun, les officiers allèrent passer le -temps au Café Militaire. Dans toutes villes de province, il existe -un Café Militaire. Celui d'Issoudun, bâti dans un coin du rempart -sur la Place d'Armes et tenu par la veuve d'un ancien officier, -servait naturellement de club aux Bonapartistes de la ville, aux -officiers en demi-solde, ou à ceux qui partageaient les opinions de -Max et à qui l'esprit de la ville permettait l'expression de leur -culte pour l'Empereur. Dès 1816, il se fit à Issoudun, tous les -ans, un repas pour fêter l'anniversaire du couronnement de Napoléon. -Les trois premiers Royalistes qui vinrent demandèrent les journaux, -et entre autres la _Quotidienne_, le _Drapeau Blanc_. Les opinions -d'Issoudun, celles du Café Militaire surtout, ne comportaient point -de journaux royalistes. Le Café n'avait que le _Commerce_, nom que le -Constitutionnel, supprimé par un Arrêt, fut forcé de prendre pendant -quelques années. Mais, comme en paraissant pour la première fois sous -ce titre, il commença son Premier Paris par ces mots: _Le Commerce -est essentiellement Constitutionnel_, on continuait à l'appeler -le Constitutionnel. Tous les abonnés saisirent le calembour plein -d'opposition et de malice par lequel on les priait de ne pas faire -attention à l'enseigne, le vin devant être toujours le même. Du haut de -son comptoir, la grosse dame répondit aux Royalistes qu'elle n'avait -pas les journaux demandés.--Quels journaux recevez-vous donc? fit -un des officiers, un capitaine. Le garçon, un petit jeune homme en -veste de drap bleu, et orné d'un tablier de grosse toile, apporta le -_Commerce_.--Ah! c'est là votre journal, en avez-vous un autre?--Non, -dit le garçon, c'est le seul. Le capitaine déchire la feuille de -l'Opposition, la jette en morceaux, et crache dessus en disant:--Des -dominos! En dix minutes, la nouvelle de l'insulte faite à l'Opposition -constitutionnelle et au libéralisme dans la personne du sacro-saint -journal, qui attaquait les prêtres avec le courage et l'esprit que -vous savez, courut par les rues, se répandit comme la lumière dans les -maisons; on se la conta de place en place. Le même mot fut à la fois -dans toutes les bouches:--Avertissons Max! Max sut bientôt l'affaire. -Les officiers n'avaient pas fini leur partie de dominos que Max, -accompagné du commandant Potel et du capitaine Renard, suivi de trente -jeunes gens curieux de voir la fin de cette aventure et qui presque -tous restèrent groupés sur la Place d'Armes, entra dans le café. Le -café fut bientôt plein.--Garçon, _mon_ journal? dit Max d'une voix -douce. On joua une petite comédie. La grosse femme, d'un air craintif -et conciliateur, dit:--Capitaine, je l'ai prêté.--Allez le chercher, -s'écria un des amis de Max.--Ne pouvez-vous pas vous passer du journal? -dit le garçon, nous ne l'avons plus. Les jeunes officiers riaient et -jetaient des regards en coulisse sur les bourgeois.--On l'a déchiré! -s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune -capitaine royaliste.--Qui donc s'est permis de déchirer le journal? -demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les -bras croisés.--Et nous avons craché dessus, répondirent les trois -jeunes officiers en se levant et regardant Max.--Vous avez insulté -toute la ville, dit Max devenu blême.--Eh! bien, après?... demanda le -plus jeune officier. Avec une adresse, une audace et une rapidité que -ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au -premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit:--Comprenez-vous -le français? On alla se battre dans l'allée de Frapesle, trois contre -trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet -fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homme. Le commandant -Potel blessa si grièvement le sien, que le malheureux, un fils de -famille, mourut le lendemain à l'hôpital où il fut transporté. Quant au -troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine -Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit. -Cette affaire, qui eut du retentissement en Berry, posa définitivement -Maxence Gilet en héros. - -Les chevaliers de la Désœuvrance, tous jeunes, le plus âgé n'avait -pas vingt-cinq ans, admiraient Maxence. Quelques-uns d'entre eux, -loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard -de Max, enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un -tel chef, l'Ordre fit des merveilles. A partir du mois de janvier -1817, il ne se passa pas de semaine que la ville ne fût mise en émoi -par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des chevaliers -certaines conditions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent -alertes comme des élèves d'Amoros, hardis comme des milans, habiles -à tous les exercices, forts et adroits comme des malfaiteurs. -Ils se perfectionnèrent dans le métier de grimper sur les toits, -d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit, de gâcher -du plâtre et de condamner une porte. Ils eurent un arsenal de cordes, -d'échelles, d'outils, de déguisements. Aussi les chevaliers de la -Désœuvrance arrivèrent-ils au beau idéal de la malice, non-seulement -dans l'exécution, mais encore dans la conception de leurs tours. Ils -finirent par avoir ce génie du mal qui réjouissait tant Panurge, qui -provoque le rire et qui rend la victime si ridicule qu'elle n'ose se -plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons des -intelligences qui leur permettaient d'obtenir les renseignements utiles -à la perpétration de leurs attentats. - -Par un grand froid, ces diables incarnés transportaient très-bien un -poêle de la salle dans la cour, et le bourraient de bois de manière à -ce que le feu durât encore au matin. On apprenait alors par la ville -que monsieur un tel (un avare!) avait essayé de chauffer sa cour. - -Ils se mettaient quelquefois tous en embuscade dans la Grand'Rue -ou dans la rue Basse, deux rues qui sont comme les deux artères de -la ville, et où débouchent beaucoup de petites rues transversales. -Tapis, chacun à l'angle d'un mur, au coin d'une de ces petites rues, -et la tête au vent, au milieu du premier sommeil de chaque ménage ils -criaient d'une voix effarée, de porte en porte, d'un bout de la ville -à l'autre:--Eh! bien, qu'est-ce?... Qu'est-ce? Ces demandes répétées -éveillaient les bourgeois qui se montraient en chemise et en bonnet de -coton, une lumière à la main, en s'interrogeant tous, et faisant les -plus étranges colloques et les plus curieuses faces du monde. - -Il y avait un pauvre relieur, très-vieux, qui croyait aux démons. Comme -presque tous les artisans de province, il travaillait dans une petite -boutique basse. Les Chevaliers, déguisés en diables, envahissaient -sa boutique à la nuit, le mettaient dans son coffre aux rognures, et -le laissaient criant à lui seul comme trois brûlés. Le pauvre homme -réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions de -Lucifer, et les voisins ne pouvaient guère le détromper. Ce relieur -faillit devenir fou. - -Au milieu d'un rude hiver, les Chevaliers démolirent la cheminée du -cabinet du Receveur des Contributions, et la lui rebâtirent en une -nuit, parfaitement semblable, sans faire de bruit, sans avoir laissé -la moindre trace de leur travail. Cette cheminée était intérieurement -arrangée de manière à enfumer l'appartement. Le Receveur fut deux mois -à souffrir avant de reconnaître pourquoi sa cheminée, qui allait si -bien, de laquelle il était si content, lui jouait de pareils tours, et -il fut obligé de la reconstruire. - -Ils mirent un jour trois bottes de paille soufrées et des papiers -huilés dans la cheminée d'une vieille dévote, amie de madame Hochon. Le -matin, en allumant son feu, la pauvre femme, une femme tranquille et -douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent, la ville -entière accourut, et comme parmi les pompiers il se trouvait quelques -Chevaliers de la Désœuvrance, ils inondèrent la maison de la vieille -femme à laquelle ils firent peur de la noyade après lui avoir donné la -terreur du feu. Elle fut malade de frayeur. - -Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en -armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre -anonyme pour le prévenir qu'il devait être volé; puis ils allaient un à -un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups -de sifflet. - -Un de leurs plus jolis tours, dont s'amusa longtemps la ville où il se -raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame -fort avare, et qui devait laisser une belle succession, un petit mot -qui leur annonçait sa mort en les invitant à être exacts pour l'heure -où les scellés seraient mis. Quatre-vingts personnes environ arrivèrent -de Vatan, de Saint-Florent, de Vierzon et des environs, tous en grand -deuil, mais assez joyeux, les uns avec leurs femmes, les veuves avec -leurs fils, les enfants avec leurs pères, qui dans une carriole, qui -dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante charrette. Imaginez -les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers -arrivés! puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une -émeute dans Issoudun. - -Enfin, un jour, le Sous-Préfet s'avisa de trouver cet ordre de choses -d'autant plus intolérable qu'il était impossible de savoir qui se -permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes -gens; mais comme la Garde Nationale était alors purement nominale à -Issoudun, qu'il n'y avait point de garnison, que le lieutenant de -gendarmerie n'avait pas plus de huit gendarmes avec lui, qu'il ne se -faisait pas de patrouilles, il était impossible d'avoir des preuves. Le -Sous-Préfet fut mis à _l'Ordre de nuit_, et pris aussitôt pour _bête -noire_. Ce fonctionnaire avait l'habitude de déjeuner de deux œufs -frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la manie -de manger des œufs frais celle de vouloir les faire cuire lui-même. -Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui, ne savait cuire -un œuf comme il faut; il regardait à sa montre, et se vantait de -l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis -deux ans avec un succès qui lui méritait mille plaisanteries. On -enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs de ses poules, -auxquels on en substitua de durs. Le Sous-Préfet y perdit son latin -et sa réputation de _Sous-Préfet à l'œuf_. Il finit par déjeuner -autrement. Mais il ne soupçonna point les Chevaliers de la Désœuvrance, -dont le tour était trop bien fait. Max inventa de lui graisser les -tuyaux de ses poêles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs -si fétides, qu'il était impossible de tenir chez lui. Ce ne fut pas -assez: un jour, sa femme, en voulant aller à la messe, trouva son châle -intérieurement collé par une substance si tenace, qu'elle fut obligée -de s'en passer. Le Sous-Préfet demanda son changement. La couardise et -la soumission de ce fonctionnaire établirent définitivement l'autorité -drolatique et occulte des Chevaliers de la Désœuvrance. - -Entre la rue des Minimes et la place Misère, il existait alors une -portion de quartier encadrée par le bras de la Rivière-Forcée vers le -bas, et en haut par le rempart, à partir de la Place d'Armes jusqu'au -Marché à la Poterie. Cette espèce de carré informe était rempli par des -maisons d'un aspect misérable, pressées les unes contre les autres et -divisées par des rues si étroites, qu'il est impossible d'y passer deux -à la fois. Cet endroit de la ville, espèce de Cour des Miracles, était -occupé par des gens pauvres ou exerçant des professions peu lucratives, -logés dans ces taudis et dans des logis si pittoresquement appelés, en -langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques, ce fut -sans doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car -une de ces rues se nomme _la rue du Bourriau_. Il est constant que -le bourreau de la ville y eut sa maison _à porte rouge_ pendant plus -de cinq siècles. L'aide du bourreau de Châteauroux y demeure encore, -s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit -jamais. Les vignerons entretiennent seuls des relations avec cet être -mystérieux qui a hérité de ses prédécesseurs le don de guérir les -fractures et les plaies. Jadis les filles de joie, quand la ville se -donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des -revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs, -puis des fripiers dont l'étalage empeste, enfin cette population -apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes -les villes, et où dominent un ou deux juifs. Au coin d'une de ces rues -sombres, du côté le plus vivant de ce quartier, il exista de 1815 à -1823, et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la -mère Cognette. Ce bouchon consistait en une maison assez bien bâtie -en chaînes de pierre blanche dont les intervalles étaient remplis de -moellons et de mortier, élevée d'un étage et d'un grenier. Au-dessus de -la porte, brillait cette énorme branche de pin semblable à du bronze -de Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, l'œil était -saisi par le bleu d'une affiche collée au chambranle et où se voyait -au-dessous de ces mots: BONNE BIÈRE DE MARS, un soldat offrant à une -femme très-décolletée un jet de mousse qui se rend du cruchon au verre -qu'elle tend, en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à -faire évanouir Delacroix. Le rez-de-chaussée se composait d'une immense -salle servant à la fois de cuisine et de salle à manger, aux solives de -laquelle pendaient accrochées à des clous les provisions nécessaires -à l'exploitation de ce commerce. Derrière cette salle, un escalier -de meunier menait à l'étage supérieur; mais au pied de cet escalier -s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur -une de ces cours de province qui ressemblent à un tuyau de cheminée, -tant elles sont étroites, noires et hautes. Cachée par un appentis -et dérobée à tous les regards par des murailles, cette petite salle -servait aux Mauvais-Garçons d'Issoudun à tenir leur cour plénière. -Ostensiblement le père Cognet hébergeait les gens de la campagne aux -jours de marché; mais secrètement il était l'hôtelier des Chevaliers de -la Désœuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans quelque maison -riche, avait fini par épouser la Cognette, une ancienne cuisinière -de bonne maison. Le faubourg de Rome continue, comme en Italie et -en Pologne, à féminiser, à la manière latine, le nom du mari pour -la femme. En réunissant leurs économies, le père Cognet et sa femme -avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette, -femme d'environ quarante ans, de haute taille, grassouillette, ayant -le nez à la Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'un noir de jais, -les yeux bruns, ronds et vifs, un air intelligent et rieur, fut choisie -par Maxence Gilet pour être la Léonarde de l'Ordre, à cause de son -caractère et de ses talents en cuisine. Le père Cognet pouvait avoir -cinquante-six ans, il était trapu, soumis à sa femme, et, selon la -plaisanterie incessamment répétée par elle, il ne pouvait voir les -choses que d'un bon œil, car il était borgne. En sept ans, de 1816 à -1823, ni le mari ni la femme ne commirent la plus légère indiscrétion -sur ce qui se faisait nuitamment chez eux ou sur ce qui s'y complotait, -et ils eurent toujours la plus vive affection pour tous les -Chevaliers; quant à leur dévouement, il était absolu; mais peut-être -le trouvera-t-on moins beau, si l'on vient à songer que leur intérêt -cautionnait leur silence et leur affection. A quelque heure de nuit que -les Chevaliers tombassent chez la Cognette, en frappant d'une certaine -manière, le père Cognet, averti par ce signal, se levait, allumait le -feu et des chandelles, ouvrait la porte, allait chercher à la cave des -vins achetés exprès pour l'Ordre, et la Cognette leur cuisinait un -exquis souper, soit avant, soit après les expéditions résolues ou la -veille, ou pendant la journée. - -Pendant que madame Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les -Chevaliers de la Désœuvrance préparèrent un de leurs meilleurs tours. -Un vieil Espagnol, ancien prisonnier de guerre, et qui, lors de la -paix, était resté dans le pays, où il faisait un petit commerce de -grains, vint de bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au -bas de la Tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous -indiqué pour cette nuit au pied de la Tour, fut interpellé par cette -question faite à voix basse:--Que ferons-nous cette nuit? - ---La charrette au père Fario est là, répondit-il, j'ai failli me casser -le nez dessus, montons-la d'abord sur la butte de la Tour, nous verrons -après. - -Quand Richard construisit la Tour d'Issoudun, il la planta, comme il -a été dit, sur les ruines de la basilique assise à la place du temple -romain et du Dun Celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une -longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments -de trois âges. La tour de Richard-Cœur-de-Lion se trouve donc au -sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également roide -et où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu -de mots l'attitude de cette tour, on peut la comparer à l'obélisque -de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de la Tour d'Issoudun, qui -recélait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de -la ville quatre-vingts pieds de hauteur. En une heure, la charrette -fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte au pied de la tour par -un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au -passage du Mont Saint-Bernard. On remit la charrette en état et l'on -fit disparaître toutes les traces du travail avec un tel soin qu'elle -semblait avoir été transportée là par le diable ou par la baguette -d'une fée. Après ce haut fait, les Chevaliers, ayant faim et soif, -revinrent tous chez la Cognette, et se virent bientôt attablés dans la -petite salle basse, où ils riaient par avance de la figure que ferait -le Fario, quand, vers les dix heures, il chercherait sa charrette. - -Naturellement les Chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les -nuits. Le génie des Sganarelle, des Mascarille et des Scapin réunis -n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année. -D'abord les circonstances ne s'y prêtaient pas toujours: il faisait -un trop beau clair de lune, le dernier tour avait trop irrité les gens -sages; puis tel ou tel refusait son concours quand il s'agissait d'un -parent. Mais si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuits chez -la Cognette, ils se rencontraient pendant la journée, et se livraient -ensemble aux plaisirs permis de la chasse ou des vendanges en automne, -et du patin en hiver. Dans cette réunion de vingt jeunes gens de la -ville qui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en -trouva quelques-uns plus étroitement liés que les autres avec Max, ou -qui firent de lui leur idole. Un pareil caractère fanatise souvent -la jeunesse. Or, les deux petits-fils de madame Hochon, François -Hochon et Baruch Borniche, étaient les séides de Max. Ces deux garçons -regardaient Max presque comme leur cousin, en admettant l'opinion du -pays sur sa parenté de la main gauche avec les Lousteau. Max prêtait -d'ailleurs généreusement à ces deux jeunes gens l'argent que leur -grand-père Hochon refusait à leurs plaisirs: il les emmenait à la -chasse, il les formait; il exerçait enfin sur eux une influence bien -supérieure à celle de la famille. Orphelins tous deux, ces deux jeunes -gens restaient, quoique majeurs, sous la tutelle de monsieur Hochon, -leur grand-père, à cause de circonstances qui seront expliquées au -moment où le fameux monsieur Hochon paraîtra dans cette scène. - -En ce moment, François et Baruch (nommons-les par leurs prénoms pour la -clarté de cette histoire) étaient, l'un à droite, l'autre à gauche de -Max, au milieu de la table assez mal éclairée par la lueur fuligineuse -de quatre chandelles des huit à la livre. On avait bu douze à quinze -bouteilles de vins différents, car la réunion ne comptait pas plus -de onze Chevaliers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant -de calvinisme à Issoudun, dit à Max, au moment où le vin avait délié -toutes les langues:--Tu vas te trouver menacé dans ton centre... - ---Qu'entends-tu par ces paroles? demanda Max. - ---Mais, ma grand'mère a reçu de madame Bridau, sa filleule, une lettre -par laquelle elle lui annonce son arrivée et celle de son fils. Ma -grand'mère a fait arranger hier deux chambres pour les recevoir. - ---Et qu'est-ce que cela me fait? dit Max en prenant son verre, le -vidant d'un trait et le remettant sur la table par un geste comique. - -Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placée près de -lui projetait sa lueur sur sa figure martiale, illuminait bien son -front et faisait admirablement ressortir son teint blanc, ses yeux -de feu, ses cheveux noirs un peu crépus, et d'un brillant de jais. -Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'elle-même au-dessus du -front et aux tempes, en dessinant ainsi nettement cinq langues noires -que nos ancêtres appelaient _les cinq pointes_. Malgré ces brusques -oppositions de blanc et de noir, Max avait une physionomie très-douce -qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne -à ses figures de vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres -de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que -Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures -berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait -vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche -d'une petite maîtresse. D'une taille de cinq pieds quatre pouces, Max -était admirablement bien proportionné, ni gras, ni maigre. Si ses -mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient -le faubourg de Rome et le fantassin de l'Empire. Il eût certes fait -un magnifique Général de Division; il avait des épaules à porter une -fortune de Maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous -les Ordres de l'Europe. L'intelligence animait ses mouvements. Enfin, -né gracieux, comme presque tous les enfants de l'amour, la noblesse de -son vrai père éclatait en lui. - ---Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table le fils d'un -ancien chirurgien-major appelé Goddet, le meilleur médecin de la ville, -que la filleule de madame Hochon est la sœur de Rouget? Si elle vient -avec son fils le peintre, c'est sans doute pour r'avoir la succession -du bonhomme, et adieu ta vendange... - -Max fronça les sourcils. Puis, par un regard qui courut de visage -en visage autour de la table, il examina l'effet produit par cette -apostrophe sur les esprits, et il répondit encore:--Qu'est-ce que ça me -fait? - ---Mais, reprit François, il me semble que si le vieux Rouget révoquait -son testament, dans le cas où il en aurait fait un au profit de la -Rabouilleuse... - -Ici Max coupa la parole à son séide par ces mots:--Quand, en venant -ici, je vous ai entendu nommer _un des cinq Hochons_, suivant le -calembour qu'on faisait sur vos noms depuis trente ans, j'ai fermé le -bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte -manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie, -devant moi du moins! Et voilà comment tu t'acquittes avec moi: tu te -sers d'un surnom méprisant pour désigner une femme à laquelle on me -sait attaché. - -Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la personne à qui -François venait de donner le surnom sous lequel elle était connue à -Issoudun. L'ancien prisonnier des pontons avait assez d'expérience, le -commandant des Grenadiers de la Garde savait assez ce qu'est l'honneur, -pour deviner d'où venait la mésestime de la ville. Aussi n'avait-il -jamais laissé qui que ce fût lui dire un mot au sujet de mademoiselle -Flore Brazier, cette servante-maîtresse de Jean-Jacques Rouget, si -énergiquement appelée _vermine_ par la respectable madame Hochon. -D'ailleurs chacun connaissait Max trop chatouilleux pour lui parler à -ce sujet sans qu'il commençât, et il n'avait jamais commencé. Enfin, -il était trop dangereux d'encourir la colère de Max ou de le fâcher -pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on -s'entretint de la liaison de Max avec cette fille devant le commandant -Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il -vivait sur un pied d'égalité, Potel avait répondu:--S'il est le frère -naturel de Jean-Jacques Rouget, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y -demeure?--D'ailleurs, après tout, reprit le capitaine Renard, cette -fille est un morceau de roi; et quand il l'aimerait, où est le mal?... -Est-ce que le fils Goddet n'aime pas madame Fichet pour avoir la fille -en récompense de cette corvée? - -Après cette semonce méritée, François ne retrouva plus le fil de ses -idées; mais il le retrouva bien moins encore quand Max lui dit avec -douceur:--Continue... - ---Ma foi, non! s'écria François. - ---Tu te fâches à tort, Max, cria le fils Goddet. N'est-il pas convenu -que chez la Cognette on peut tout se dire? Ne serions-nous pas tous les -ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici -de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'y fait! Toute la -ville désigne Flore Brazier sous le surnom de la Rabouilleuse, si ce -surnom a, par mégarde, échappé à François, est-ce un crime contre _la -Désœuvrance_? - ---Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion -m'est venue, j'ai pensé que nous étions _en désœuvrance_, et je lui ai -dit: Continue... - -Un profond silence s'établit. La pause fut si gênante pour tout le -monde, que Max s'écria:--Je vais continuer pour lui (sensation), pour -vous tous (étonnement)!... et vous dire ce que vous pensez (profonde -sensation)! Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la -gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux -garçon qui n'aura jamais d'enfants! vous pensez, dis-je, que cette -femme fournit, depuis mon retour à Issoudun, à tous mes besoins. Si je -puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler -souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous, -je prends les écus dans la bourse de mademoiselle Brazier? Eh! bien, -oui (profonde sensation)! Sacrebleu, oui! mille fois oui!..... Oui, -mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard... - ---Elle l'a bien gagnée de père en fils, dit le fils Goddet dans son -coin. - ---Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot du fils Goddet, -que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget, -et qu'alors cette sœur et son fils, de qui j'entends parler pour la -première fois, vont mettre mon avenir en péril? - ---C'est cela! s'écria François. - ---Voilà ce que pensent tous ceux qui sont autour de la table, dit -Baruch. - ---Eh! bien, soyez calmes, mes amis, répondit Max. Un homme averti -en vaut deux! Maintenant, je m'adresse aux Chevaliers de la -Désœuvrance. Si, pour renvoyer ces Parisiens, j'ai besoin de l'Ordre, -me prêtera-t-on la main?..... Oh! dans les limites que nous nous -sommes imposées pour faire nos farces, ajouta-t-il vivement en -apercevant un mouvement général. Croyez-vous que je veuille les tuer, -les empoisonner?... Dieu merci, je ne suis pas imbécile. Et, après -tout, les Bridau réussiraient, Flore n'aurait que ce qu'elle a, je -m'en contenterais, entendez-vous? Je l'aime assez pour la préférer à -mademoiselle Fichet, si mademoiselle Fichet voulait de moi!... - -Mademoiselle Fichet était la plus riche héritière d'Issoudun, et la -main de la fille entrait pour beaucoup dans la passion du fils Goddet -pour la mère. La franchise a tant de prix, que les onze Chevaliers se -levèrent comme un seul homme. - ---Tu es un brave garçon, Max! - ---Voilà parler, Max, nous serons les chevaliers de la Délivrance. - ---Bran pour les Bridau! - ---Nous les briderons, les Bridau! - ---Après tout, on s'est vu trois épouser des bergères! - ---Que diable! le père Lousteau a bien aimé madame Rouget, n'y a-t-il -pas moins de mal à aimer une gouvernante, libre et sans fers? - ---Et si défunt Rouget est un peu le père de Max, ça se passe en famille. - ---Les opinions sont libres! - ---Vive Max! - ---A bas les hypocrites! - ---Buvons à la santé de la belle Flore! - -Telles furent les onze réponses, acclamations ou toasts que poussèrent -les Chevaliers de la Désœuvrance, et autorisés, disons-le, par leur -morale excessivement relâchée. On voit quel intérêt avait Max, en se -faisant le Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance. En inventant des -farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles, Max -voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se -leva gracieusement, brandit son verre plein de vin de Bordeaux, et l'on -attendit son allocution. - ---Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite à tous une femme qui -vaille la belle Flore! Quant à l'invasion des parents, je n'ai pour le -moment aucune crainte; et pour l'avenir, nous verrons!..... - ---N'oublions pas la charrette à Fario!... - ---Parbleu! elle est en sûreté, dit le fils Goddet. - ---Oh! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au -marché de bonne heure, et venez m'avertir quand le bonhomme cherchera -sa brouette... - -On entendit sonner trois heures et demie du matin, les Chevaliers -sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez eux en serrant -les murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient -de chaussons de lisières. Max regagna lentement la place Saint-Jean, -située dans la partie haute de la ville, entre la porte Saint-Jean -et la porte Villate, le quartier des riches bourgeois. Le commandant -Gilet avait déguisé ses craintes; mais cette nouvelle l'atteignait -au cœur. Depuis son séjour sur ou sous les pontons, il était devenu -d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord, et -avant tout, les quarante mille livres de rente en fonds de terre que -possédait le père Rouget, constituaient la passion de Gilet pour Flore -Brazier, croyez-le bien? A la manière dont il se conduisait, il est -facile d'apercevoir combien de sécurité la Rabouilleuse avait su lui -inspirer sur l'avenir financier qu'elle devait à la tendresse du vieux -garçon. Néanmoins, la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes -était de nature à ébranler la foi de Max dans le pouvoir de Flore. Les -économies faites depuis dix-sept ans étaient encore placées au nom de -Rouget. Or si le testament, que Flore disait avoir été fait depuis -longtemps en sa faveur, se révoquait, ces économies pouvaient du moins -être sauvées en les faisant mettre au nom de mademoiselle Brazier. - ---Cette imbécile de fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot des -neveux et de la sœur! s'écria Max en tournant de la rue Marmouse dans -la rue l'Avenier. Sept cent cinquante mille francs placés dans dix -ou douze études différentes, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ne -peuvent ni se réaliser ni se placer sur l'État, en une semaine, et -sans qu'on le sache dans un pays _à disettes_! Avant tout, il faut se -débarrasser de la parenté; mais une fois que nous en serons délivrés, -nous nous dépêcherons de réaliser cette fortune. Enfin, j'y songerai... - -Max était fatigué. A l'aide de son passe-partout, il rentra chez le -père Rouget, et se coucha sans faire de bruit, en se disant:--Demain, -mes idées seront nettes. - -Il n'est pas inutile de dire d'où venait à la sultane de la Place -Saint-Jean ce surnom de Rabouilleuse, et comment elle s'était -impatronisée dans la maison Rouget. - -En avançant en âge, le vieux médecin, père de Jean-Jacques et de -madame Bridau, s'aperçut de la nullité de son fils; il le tint alors -assez durement, afin de le jeter dans une routine qui lui servît de -sagesse; mais il le préparait ainsi, sans le savoir, à subir le joug -de la première tyrannie qui pourrait lui passer un licou. Un jour, en -revenant de sa tournée, ce malicieux et vicieux vieillard aperçut une -petite fille ravissante au bord des prairies dans l'avenue de Tivoli. -Au bruit du cheval, l'enfant se dressa du fond d'un des ruisseaux qui, -vus du haut d'Issoudun, ressemblent à des rubans d'argent au milieu -d'une robe verte. Semblable à une naïade, la petite montra soudain -au docteur une des plus belles têtes de vierge que jamais un peintre -ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pays, ne -connaissait pas ce miracle de beauté. La fille, quasi nue, portait -une méchante jupe courte trouée et déchiquetée, en mauvaise étoffe -de laine alternativement rayée de bistre et de blanc. Une feuille de -gros papier attachée par un brin d'osier lui servait de coiffure. -Dessous ce papier plein de bâtons et d'O, qui justifiait bien son -nom de papier-écolier, était tordue et rattachée, par un peigne à -peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu'ait pu -souhaiter une fille d'Ève. Sa jolie poitrine hâlée, son cou à peine -couvert par un fichu en loques, qui jadis fut un madras, montrait des -places blanches au-dessous du hâle. La jupe, passée entre les jambes, -relevée à mi-corps et attachée par une grosse épingle, faisait assez -l'effet d'un caleçon de nageur. Les pieds, les jambes, que l'eau claire -permettait d'apercevoir, se recommandaient par une délicatesse digne -de la statuaire au Moyen-Age. Ce charmant corps exposé au soleil avait -un ton rougeâtre qui ne manquait pas de grâce. Le col et la poitrine -méritaient d'être enveloppés de cachemire et de soie. Enfin, cette -nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont le regard eût fait -tomber à genou un peintre et un poète. Le médecin, assez anatomiste -pour reconnaître une taille délicieuse, comprit tout ce que les Arts -perdraient si ce charmant modèle se détruisait au travail des champs. - -[Illustration: FLORE BRAZIER. - -La fille, quasi-nue, portait une méchante jupe, courte, trouée et -déchiquetée, en mauvaise étoffe de laine. - -UN MÉNAGE DE GARÇON.] - ---D'où es-tu, ma petite? Je ne t'ai jamais vue, dit le vieux médecin -alors âgé de soixante-dix ans. - -Cette scène se passait au mois de septembre de l'année 1799. - ---Je suis de Vatan, répondit la fille. - -En entendant la voix d'un bourgeois, un homme de mauvaise mine, placé à -deux cents pas de là, dans le cours supérieur du ruisseau, leva la tête. - ---Eh! bien, qu'as-tu donc, Flore? cria-t-il, tu causes au lieu de -_rabouiller_, la marchandise s'en ira! - ---Et que viens-tu faire de Vatan, ici? demanda le médecin sans -s'inquiéter de l'apostrophe. - ---Je _rabouille_ pour mon oncle Brazier que voilà. - -Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu'il veut -exprimer: l'action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant -bouillonner à l'aide d'une grosse branche d'arbre dont les rameaux -sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette -opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours -d'eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le -pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la -main son _rabouilloir_ avec la grâce naturelle à l'innocence. - ---Mais ton oncle a-t-il la permission de pêcher des écrevisses? - ---Eh! bien, ne sommes-nous plus sous la République une et indivisible? -cria de sa place l'oncle Brazier. - ---Nous sommes sous le Directoire, dit le médecin, et je ne connais -pas de loi qui permette à un homme de Vatan de venir pêcher sur le -territoire de la commune d'Issoudun, répondit le médecin. As-tu ta -mère, ma petite? - ---Non, monsieur, et mon père est à l'hospice de Bourges; il est devenu -fou à la suite d'un coup de soleil qu'il a reçu dans les champs, sur la -tête... - ---Que gagnes-tu? - ---Cinq sous par jour pendant toute la saison du rabouillage, j'allons -rabouiller jusque dans la Braisne. Durant la moisson, je glane. -L'hiver, je file. - ---Tu vas sur douze ans?.... - ---Oui, monsieur.... - ---Veux-tu venir avec moi? tu seras bien nourrie, bien habillée, et tu -auras de jolis souliers.... - ---Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu -et devant _léz-houmes_, dit l'oncle Brazier qui s'était rapproché de sa -nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous! - -Le médecin retint un sourire et garda son air grave qui, certes, eût -échappé à tout le monde à l'aspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait -sur la tête un chapeau de paysan rongé par la pluie et par le soleil, -découpé comme une feuille de chou sur laquelle auraient vécu plusieurs -chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau se dessinait une -figure noire et creusée, où la bouche, le nez et les yeux formaient -quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de -tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons. - ---Je suis le docteur Rouget, dit le médecin; et puisque tu es le tuteur -de cette enfant, amène-la chez moi, Place Saint-Jean, tu n'auras pas -fait une mauvaise journée, ni elle non plus... - -Et sans attendre un mot de réponse, sûr de voir arriver chez lui -l'oncle Brazier avec la jolie Rabouilleuse, le docteur Rouget piqua des -deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à -table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et la citoyenne Brazier. - ---Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et à la nièce. - -Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la salle du -docteur avec des yeux hébétés. Voici pourquoi. - -La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de -la place Saint-Jean, espèce de carré long et très-étroit, planté de -quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux -bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus -belles. Cette maison, située en face de celle de monsieur Hochon, -a trois croisées de façade au premier étage, et au rez-de-chaussée -une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle -s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte -d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine -est derrière la salle, mais séparée par un escalier qui conduit au -premier étage et aux mansardes situées au-dessus. En retour de la -cuisine, s'étendent un bûcher, un hangar où l'on faisait la lessive, -une écurie pour deux chevaux, et une remise, au-dessus desquels il y a -de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait -alors le domestique du docteur. La salle si fort admirée par la -petite paysanne et par son oncle avait pour décoration une boiserie -sculptée comme on sculptait sous Louis XV et peinte en gris, une -belle cheminée en marbre, au-dessus de laquelle Flore se mirait dans -une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée -était dorée. Sur cette boiserie, de distance en distance, se voyaient -quelques tableaux, dépouilles des abbayes de Déols, d'Issoudun, de -Saint-Gildas, de la Prée, du Chézal-Benoît, de Saint-Sulpice, des -couvents de Bourges et d'Issoudun, que la libéralité de nos rois et -des fidèles avaient enrichis de dons précieux et des plus belles -œuvres dues à la Renaissance. Aussi dans les tableaux conservés par -les Descoings et passés aux Rouget, se trouvait-il une Sainte Famille -de l'Albane, un Saint Jérôme du Dominiquin, une tête de Christ de -Jean Bellin, une Vierge de Léonard de Vinci, un Portement de croix du -Titien qui venait du marquis de Belabre, celui qui soutint un siége -et eut la tête tranchée sous Louis XIII; un Lazare de Paul Véronèse, -un Mariage de la Vierge du Prêtre Génois, deux tableaux d'église de -Rubens et une copie d'un tableau du Pérugin faite par le Pérugin ou -par Raphaël; enfin, deux Corrége et un André del Sarto. Les Descoings -avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux d'église, sans -en connaître la valeur, et en les choisissant uniquement d'après leur -conservation. Plusieurs avaient non-seulement des cadres magnifiques, -mais encore quelques-uns étaient sous verre. Ce fut à cause de la -beauté des cadres et de la valeur que les _vitres_ semblaient annoncer -que les Descoings gardèrent ces toiles. Les meubles de cette salle ne -manquaient donc pas de ce luxe tant prisé de nos jours, mais alors -sans aucun prix à Issoudun. L'horloge placée sur la cheminée entre -deux superbes chandeliers d'argent à six branches se recommandait par -une magnificence abbatiale qui annonçait Boulle. Les fauteuils en -bois de chêne sculpté, garnis tous en tapisserie due à la dévotion de -quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car -ils étaient tous surmontés de couronnes et d'armes. Entre les deux -croisées, il existait une riche console venue d'un château, et sur le -marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine, où le docteur -mettait son tabac. Ni le médecin, ni son fils, ni la cuisinière, ni le -domestique n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer -d'une exquise délicatesse dont les moulures dorées étaient jaspées -de vert-de-gris. Un joli lustre moitié cristal, moitié en fleurs de -porcelaine, était criblé, comme le plafond d'où il pendait, de points -noirs qui attestaient la liberté dont jouissaient les mouches. Les -Descoings avaient drapé aux fenêtres des rideaux en brocatelle arrachés -au lit de quelque abbé commendataire. A gauche de la porte, un bahut, -d'une valeur de quelques milliers de francs, servait de buffet. - ---Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière, deux verres?... Et -donnez-nous du chenu. - -Fanchette, grosse servante berrichonne qui passait avant la Cognette -pour être la meilleure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une -prestesse qui décelait le despotisme du médecin, et aussi quelque -curiosité chez elle. - ---Que vaut un arpent de vigne dans ton pays? dit le médecin en versant -un verre au grand Brazier. - ---_Cint_ écus en argent... - ---Eh! bien, laisse-moi ta nièce comme servante, elle aura cent écus de -gages, et, en ta qualité de tuteur, tu toucheras les cent écus... - ---Tous les _eins_?... fit Brazier en ouvrant les yeux qui devinrent -grands comme des soucoupes. - ---Je laisse la chose à ta conscience, répondit le docteur, elle est -orpheline. Jusqu'à dix-huit ans, Flore n'a rien à voir aux recettes. - ---_A va su_ douze _eins_, ça ferait donc six arpents de vigne, dit -l'oncle. _Mè all êt ben_ gentille, douce _coume_ un _igneau_, _ben_ -faite, et _ben_ agile, et _ben_ obéissante... la _pôvr' criature_, -_all_ était la joie _edz'yeux_ de _mein pôvr' freire_! - ---Et je paye une année d'avance, fit le médecin. - ---Ah! ma foi, dit alors l'oncle, mettez deux _eins_, et je vous la -lairrons, car _all_ sera mieux chez vous que chez nous, que ma _fâme_ -la bat, _all_ ne peut pas la _souffri_... Il n'y a que moi qui la -_proutègeon_, _cte_ sainte _criature_ qu'est _innocinte coume l'infant_ -qui vient de _nettre_. - -En entendant cette dernière phrase, le médecin, frappé par ce mot -d'_innocente_, fit un signe à l'oncle Brazier et sortit avec lui dans -la cour et de là dans le jardin, laissant la Rabouilleuse devant la -table servie entre Fanchette et Jean-Jacques qui la questionnèrent et à -qui elle raconta naïvement sa rencontre avec le docteur. - ---Allons, chère petite mignonne, adieu, fit l'oncle Brazier en revenant -embrasser Flore au front, tu peux bien dire que j'ai _fè_ ton bonheur -en te plaçant chez ce brave et digne père des indigents, faut lui obéir -_coume_ à _mé_... sois ben sage, ben gentille et _fè_ tout ce _qui_ -voudra... - ---Vous arrangerez la chambre au-dessus de la mienne, dit le médecin à -Fanchette. Cette petite Flore, qui certes est bien nommée, y couchera -dès ce soir. Demain, nous ferons venir pour elle le cordonnier et la -couturière. Mettez-lui sur-le-champ un couvert, elle va nous tenir -compagnie. - -Le soir, dans tout Issoudun, il ne fut question que de l'établissement -d'une petite Rabouilleuse chez le docteur Rouget. Ce surnom resta dans -un pays de moquerie à mademoiselle Brazier, avant, pendant et après sa -fortune. - -Le médecin voulait sans doute faire en petit pour Flore Brazier ce -que Louis XV fit en grand pour mademoiselle de Romans; mais il s'y -prenait trop tard: Louis XV était encore jeune, tandis que le docteur -se trouvait à la fleur de la vieillesse. De douze à quatorze ans, la -charmante Rabouilleuse connut un bonheur sans mélange. Bien mise et -beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d'Issoudun, elle portait -une montre d'or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager -ses études; car elle eut un maître chargé de lui apprendre à lire, -à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait -mis en Flore de telles répugnances pour le vase amer de la science que -le docteur en resta là de cette éducation. Ses desseins à l'égard de -cette enfant, qu'il décrassait, instruisait et formait avec des soins -d'autant plus touchants qu'on le croyait incapable de tendresse, furent -diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont -les _disettes_ accréditaient, comme à propos de la naissance de Max et -d'Agathe, de fatales erreurs. Il n'est pas facile au public des petites -villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des -commentaires contradictoires, et à travers toutes les suppositions -auxquelles un fait y donne lieu. La Province, comme autrefois les -politiques de la petite Provence aux Tuileries, veut tout expliquer, et -finit par tout savoir. Mais chacun tient à la face qu'il affectionne -dans l'événement; il y voit le vrai, le démontre et tient sa version -pour la seule bonne. La vérité, malgré la vie à jour et l'espionnage -des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut, pour être -reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indifférente, ou -l'impartialité que l'historien et l'homme supérieur prennent en se -plaçant à un point de vue élevé. - ---Que voulez-vous que ce vieux singe fasse à son âge d'une petite fille -de quinze ans? disait-on deux ans après l'arrivée de la Rabouilleuse. - ---Vous avez raison, répondait-on, il y a long-temps qu'_ils sont -passés, ses jours de fête_... - ---Mon cher, le docteur est révolté de la stupidité de son fils, et -il persiste dans sa haine contre sa fille Agathe; dans cet embarras, -peut-être n'a-t-il vécu si sagement depuis deux ans que pour épouser -cette petite, s'il peut avoir d'elle un beau garçon agile et découplé, -bien vivant comme Max, faisait observer une tête forte. - ---Laissez-nous donc tranquilles, est-ce qu'après avoir mené la vie -que Lousteau et Rouget ont faite de 1770 à 1787, on peut avoir des -enfants à soixante-douze ans? Tenez, ce vieux scélérat a lu l'ancien -Testament, ne fût-ce que comme médecin, et il y a vu comment le roi -David réchauffait sa vieillesse.... Voilà tout, bourgeois! - ---On dit que Brazier, quand il est gris, se vante, à Vatan, de l'avoir -volé! s'écriait un de ces gens qui croient plus particulièrement au -mal. - ---Eh! mon Dieu, voisin, que ne dit-on pas à Issoudun? - -De 1800 à 1805, pendant cinq ans, le docteur eut les plaisirs de -l'éducation de Flore, sans les ennuis que l'ambition et les prétentions -de mademoiselle de Romans donnèrent, dit-on, à Louis-le-Bien-Aimé. -La petite Rabouilleuse était si contente, en comparant sa situation -chez le docteur à la vie qu'elle eût menée avec son oncle Brazier, -qu'elle se plia sans doute aux exigences de son maître, comme eût -fait une esclave en Orient. N'en déplaise aux faiseurs d'idylles ou -aux philanthropes, les gens de la campagne ont peu de notions sur -certaines vertus; et, chez eux, les scrupules viennent d'une pensée -intéressée, et non d'un sentiment du bien ou du beau; élevés en vue -de la pauvreté, du travail constant, de la misère, cette perspective -leur fait considérer tout ce qui peut les tirer de l'enfer de la faim -et du labeur éternel, comme permis, surtout quand la loi ne s'y oppose -point. S'il y a des exceptions, elles sont rares. La vertu, socialement -parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction. -Aussi la Rabouilleuse était-elle un objet d'envie pour toutes les -filles à dix lieues à la ronde, quoique sa conduite fût, aux yeux de -la Religion, souverainement répréhensible. Flore, née en 1787, fut -élevée au milieu des saturnales de 1793 et de 1798, dont les reflets -éclairèrent ces campagnes privées de prêtres, de culte, d'autels, de -cérémonies religieuses, où le mariage était un accouplement légal, et -où les maximes révolutionnaires laissèrent de profondes empreintes, -à Issoudun surtout, pays où la Révolte est traditionnelle. En 1802, -le culte catholique était à peine rétabli. Ce fut pour l'Empereur une -œuvre difficile que de trouver des prêtres. En 1806, bien des paroisses -en France étaient encore veuves, tant la réunion d'un Clergé décimé -par l'échafaud fut lente, après une si violente dispersion. En 1802, -rien ne pouvait donc blâmer Flore, si ce n'est sa conscience. La -conscience ne devait-elle pas être plus faible que l'intérêt chez la -pupille de l'oncle Brazier? Si, comme tout le fit supposer, le cynique -docteur fut forcé par son âge de respecter une enfant de quinze ans, -la Rabouilleuse n'en passa pas moins pour une fille très _délurée_, un -mot du pays. Néanmoins, quelques personnes voulurent voir pour elle un -certificat d'innocence dans la cessation des soins et des attentions -du docteur, qui lui marqua pendant les deux dernières années de sa vie -plus que du refroidissement. - -Le vieux Rouget avait assez tué de monde pour savoir prévoir sa fin; -or, en le trouvant drapé sur son lit de mort dans le manteau de la -philosophie encyclopédiste, son notaire le pressa de faire quelque -chose en faveur de cette jeune fille, alors âgée de dix-sept ans. - ---Eh! bien, émancipons-la, dit-il. - -Ce mot peint ce vieillard qui ne manquait jamais de tirer ses sarcasmes -de la profession même de celui à qui il répondait. En couvrant d'esprit -ses mauvaises actions, il se les faisait pardonner dans un pays où -l'esprit a toujours raison, surtout quand il s'appuie sur l'intérêt -personnel bien entendu. Le notaire vit dans ce mot le cri de la haine -concentrée d'un homme chez qui la nature avait trompé les calculs de -la débauche, une vengeance contre l'innocent objet d'un impuissant -amour. Cette opinion fut en quelque sorte confirmée par l'entêtement -du docteur, qui ne laissa rien à la Rabouilleuse, et qui dit avec un -sourire amer:--elle est bien assez riche de sa beauté! quand le notaire -insista de nouveau sur ce sujet. - -Jean-Jacques Rouget ne pleura point son père que Flore pleurait. Le -vieux médecin avait rendu son fils très-malheureux, surtout depuis sa -majorité, et Jean-Jacques fut majeur en 1791; tandis qu'il avait donné -à la petite paysanne le bonheur matériel qui, pour les gens de la -campagne, est l'idéal du bonheur. Quand, après l'enterrement du défunt, -Fanchette dit à Flore:--Eh! bien, qu'allez-vous devenir maintenant que -monsieur n'est plus? Jean-Jacques eut des rayons dans les yeux, et -pour la première fois sa figure immobile s'anima, parut s'éclairer aux -rayons d'une pensée, et peignit un sentiment. - ---Laissez-nous, dit-il à Fanchette qui desservait alors la table. - -A dix-sept ans, Flore conservait encore cette finesse de taille et de -traits, cette distinction de beauté qui séduisit le docteur et que -les femmes du monde savent conserver, mais qui se fanent chez les -paysannes aussi rapidement que la fleur des champs. Cependant, cette -tendance à l'embonpoint qui gagne toutes les belles campagnardes quand -elles ne mènent pas aux champs et au soleil leur vie de travail et -de privations, se faisait déjà remarquer en elle. Son corsage était -développé. Ses épaules grasses et blanches dessinaient des plans riches -et harmonieusement rattachés à son cou qui se plissait déjà. Mais le -contour de sa figure restait pur, et le menton était encore fin. - -Flore, dit Jean-Jacques d'une voix émue, vous êtes bien habituée à -cette maison?... - ---Oui, monsieur Jean... - -Au moment de faire sa déclaration, l'héritier se sentit la langue -glacée par le souvenir du mort enterré si fraîchement, il se demanda -jusqu'où la bienfaisance de son père était allée. Flore, qui regarda -son nouveau maître sans pouvoir en soupçonner la simplicité, attendit -pendant quelque temps que Jean-Jacques reprît la parole; mais elle -le quitta ne sachant que penser du silence obstiné qu'il garda. -Quelle que fût l'éducation que la Rabouilleuse tenait du docteur, il -devait se passer plus d'un jour avant qu'elle connût le caractère de -Jean-Jacques, dont voici l'histoire en peu de mots. - -[Illustration: JEAN-JACQUES ROUGET. - -A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi -timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant -de douze ans. - -UN MÉNAGE DE GARÇON.] - -A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi -timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant -de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse -et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les -faits de cette histoire, hélas! bien communs partout, même chez les -princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une -situation pire que celle de la Rabouilleuse. Il y a deux timidités: -la timidité d'esprit, la timidité de nerfs; une timidité physique, -et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps -peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et -courageux, et _vice versa_. Ceci donne la clef de bien des bizarreries -morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il -sera nul pendant toute sa vie. Cette timidité complète est celle des -gens dont nous disons:--C'est un imbécile. Il se cache souvent dans -cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à -cette double infirmité quelques moines qui ont vécu dans l'extase. -Cette malheureuse disposition physique et morale est produite aussi -bien par la perfection des organes et par celle de l'âme que par des -défauts encore inobservés. La timidité de Jean-Jacques venait d'un -certain engourdissement de ses facultés, qu'un grand instituteur, ou un -chirurgien comme Desplein eussent réveillées. Chez lui, comme chez les -crétins, le sens de l'amour avait hérité de la force et de l'agilité -qui manquaient à l'intelligence, quoiqu'il lui restât encore assez de -sens pour se conduire dans la vie. La violence de sa passion, dénuée -de l'idéal où elle s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait -encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression -familière, à faire la cour à une femme à Issoudun. Or, ni les jeunes -filles, ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune -homme de moyenne taille, d'attitude pleine de honte et de mauvaise -grâce, à figure commune, que deux gros yeux d'un vert pâle et saillants -eussent rendue assez laide si déjà les traits écrasés et un teint -blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme -annulait, en effet, ce pauvre garçon qui se sentait poussé par la -passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idées dû à -son éducation. Immobile entre deux forces égales, il ne savait alors -que dire, et tremblait d'être interrogé, tant il avait peur d'être -obligé de répondre! Le désir, qui délie si promptement la langue, lui -glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire, et rechercha -la solitude en ne s'y trouvant pas gêné. Le docteur aperçut, trop -tard pour y remédier, les ravages produits par ce tempérament et par -ce caractère. Il aurait bien voulu marier son fils; mais, comme il -s'agissait de le livrer à une domination qui deviendrait absolue, il -dut hésiter. N'était-ce pas abandonner le maniement de sa fortune à -une étrangère, à une fille inconnue? Or, il savait combien il est -difficile d'avoir des prévisions exactes sur le moral de la Femme, en -étudiant la Jeune Fille. Aussi, tout en cherchant une personne dont -l'éducation ou les sentiments lui offrissent des garanties, essaya-t-il -de jeter son fils dans la voie de l'avarice. A défaut d'intelligence, -il espérait ainsi donner à ce niais une sorte d'instinct. Il l'habitua -d'abord à une vie mécanique, et lui légua des idées arrêtées pour le -placement de ses revenus; puis il lui évita les principales difficultés -de l'administration d'une fortune territoriale, en lui laissant des -terres en bon état et louées par de longs baux. Le fait qui devait -dominer la vie de ce pauvre être échappa cependant à la perspicacité -de ce vieillard si fin. La timidité ressemble à la dissimulation, -elle en a toute la profondeur. Jean-Jacques aima passionnément la -Rabouilleuse. Rien de plus naturel d'ailleurs. Flore fut la seule femme -qui restât près de ce garçon, la seule qu'il pût voir à son aise, en -la contemplant en secret, en l'étudiant à toute heure; Flore illumina -pour lui la maison paternelle, elle lui donna sans le savoir les seuls -plaisirs qui lui dorèrent sa jeunesse. Loin d'être jaloux de son père, -il fut enchanté de l'éducation qu'il donnait à Flore: ne lui fallait-il -pas une femme facile, et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire? -La passion qui, remarquez-le, porte son esprit avec elle, peut donner -aux niais, aux sots, aux imbéciles une sorte d'intelligence, surtout -pendant la jeunesse. Chez l'homme le plus brute, il se rencontre -toujours l'instinct animal dont la persistance ressemble à une pensée. - -Le lendemain Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire -des réflexions, s'attendit à quelque communication importante; mais, -quoiqu'il tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des -expressions de concupiscence, Jean-Jacques ne put rien trouver à dire. -Enfin au moment du dessert, le maître recommença la scène de la veille. - ---Vous vous trouvez bien ici? dit-il à Flore. - ---Oui, monsieur Jean. - ---Eh! bien, restez-y. - ---Merci, monsieur Jean. - -Cette situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où nul bruit -ne troublait le silence, Flore, qui se réveilla par hasard, entendit le -souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut effrayée en -reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien, et qui, -sans doute, avait fait lui-même un trou par en bas pour voir dans la -chambre. - ---Il m'aime, pensa-t-elle; mais il attrapera des rhumatismes à ce -métier-là. - -Le lendemain, Flore regarda son maître d'une certaine façon. Cet amour -muet et presque instinctif l'avait émue, elle ne trouva plus si laid ce -pauvre niais dont les tempes et le front chargés de boutons semblables -à des ulcères portaient cette horrible couronne, attribut des sangs -gâtés. - ---Vous ne voudriez pas retourner aux champs, n'est-ce pas? lui dit -Jean-Jacques quand ils se trouvèrent seuls. - ---Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle en le regardant. - ---Pour le savoir, fit Rouget en devenant de la couleur des homards -cuits. - ---Est-ce que vous voulez m'y renvoyer? demanda-t-elle. - ---Non, mademoiselle. - ---Eh! bien, que voulez-vous donc savoir? Vous avez une raison... - ---Oui, je voudrais savoir... - ---Quoi? dit Flore. - ---Vous ne me le diriez pas! fit Rouget. - ---Si, foi d'honnête fille... - ---Ah! voilà, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honnête fille... - ---Pardè! - ---Là, vrai?... - ---Quand je vous le dis... - ---Voyons? Êtes-vous la même que quand vous étiez là, pieds nus, amenée -par votre oncle? - ---Belle question! ma foi, répondit Flore en rougissant. - -L'héritier atterré baissa la tête et ne la releva plus. Flore, -stupéfaite de voir une réponse si flatteuse pour un homme accueillie -par une semblable consternation, se retira. - -Trois jours après, au même moment, car l'un et l'autre ils semblaient -se désigner le dessert comme le champ de bataille, Flore dit la -première à son maître:--Est-ce que vous avez quelque chose contre moi? - ---Non, mademoiselle, répondit-il, non... (une pause). Au contraire. - ---Vous avez paru contrarié hier de savoir que j'étais une honnête -fille... - ---Non, je voulais seulement savoir... (autre pause). Mais vous ne me le -diriez pas... - ---Ma foi, reprit-elle, je vous dirai toute la vérité... - ---Toute la vérité sur... mon père... demanda-t-il d'une voix étranglée. - ---Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son -maître, était un brave homme... il aimait à rire... Quoi!... un brin... -Mais, pauvre cher homme!... c'était pas la bonne volonté qui lui -manquait... Enfin, rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des -intentions... oh! de tristes intentions. Souvent il me faisait rire, -quoi! voilà... Après?... - ---Eh! bien, Flore, dit l'héritier en prenant la main de la -Rabouilleuse, puisque mon père ne vous était de rien. - ---Et, de quoi voulez-vous qu'il me fût?... s'écria-t-elle en fille -offensée d'une supposition injurieuse. - ---Eh! bien, écoutez donc? - ---Il était mon bienfaiteur, voilà tout. Ah! il aurait bien voulu que je -fusse sa femme... mais... - ---Mais, dit Rouget en reprenant la main que Flore lui avait retirée, -puisqu'il ne vous a rien été, vous pourriez rester ici avec moi?... - ---Si vous voulez, répondit-elle en baissant les yeux. - ---Non, non, si vous vouliez, vous, reprit Rouget. Oui, vous pouvez -être... la maîtresse. Tout ce qui est ici sera pour vous, vous y -prendrez soin de ma fortune, elle sera quasiment la vôtre... car je -vous aime, et vous ai toujours aimée depuis le moment où vous êtes -entrée, ici, là, pieds nus. - -Flore ne répondit pas. Quand le silence devint gênant, Jean-Jacques -inventa cet argument horrible:--Voyons, cela ne vaut-il pas mieux que -de retourner aux champs? lui demanda-t-il avec une visible ardeur. - ---Dame! monsieur Jean, comme vous voudrez, répondit-elle. - -Néanmoins, malgré ce: _comme vous voudrez!_ le pauvre Rouget ne se -trouva pas plus avancé. Les hommes de ce caractère ont besoin de -certitude. L'effort qu'ils font en avouant leur amour est si grand et -leur coûte tant, qu'ils se savent hors d'état de le recommencer. De -là vient leur attachement à la première femme qui les accepte. On ne -peut présumer les événements que par le résultat. Dix mois après la -mort de son père, Jean-Jacques changea complétement: son visage pâle et -plombé, dégradé par des boutons aux tempes et au front, s'éclaircit, -se nettoya, se colora de teintes rosées. Enfin sa physionomie respira -le bonheur. Flore exigea que son maître prît des soins minutieux de -sa personne, elle mit son amour-propre à ce qu'il fût bien mis; elle -le regardait s'en allant à la promenade en restant sur le pas de la -porte, jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus. Toute la ville remarqua ces -changements, qui firent de Jean-Jacques un tout autre homme. - ---Savez-vous la nouvelle? se disait-on dans Issoudun. - ---Eh! bien, quoi? - ---Jean-Jacques a tout hérité de son père, même la Rabouilleuse... - ---Est-ce que vous ne croyez pas feu le docteur assez malin pour avoir -laissé une gouvernante à son fils? - ---C'est un trésor pour Rouget, c'est vrai, fut le cri général. - ---C'est une finaude! elle est bien belle, elle se fera épouser. - ---Cette fille a-t-elle eu de la chance! - ---C'est une chance qui n'arrive qu'aux belles filles. - ---Ah! bah, vous croyez cela, mais j'ai eu mon oncle Borniche-Héreau. -Eh! bien, vous avez entendu parler de mademoiselle Ganivet, elle était -laide comme les sept péchés capitaux, elle n'en a pas moins eu de lui -mille écus de rente... - ---Bah! c'était en 1778! - ---C'est égal, Rouget a tort, son père lui laisse quarante bonnes mille -livres de rente, il aurait pu se marier avec mademoiselle Héreau... - ---Le docteur a essayé, elle n'en a pas voulu, Rouget est trop bête... - ---Trop bête! les femmes sont bien heureuses avec les gens de cet acabit. - ---Votre femme est-elle heureuse? - -Tel fut le sens des propos qui coururent dans Issoudun. Si l'on -commença, selon les us et coutumes de la province, par rire de ce -quasi-mariage, on finit par louer Flore de s'être dévouée à ce -pauvre garçon. Voilà comment Flore Brazier parvint au gouvernement -de la maison Rouget, de père en fils, selon l'expression du fils -Goddet. Maintenant il n'est pas inutile d'esquisser l'histoire de ce -gouvernement pour l'instruction des célibataires. - -La vieille Fanchette fut la seule dans Issoudun à trouver mauvais que -Flore Brazier devînt la reine chez Jean-Jacques Rouget, elle protesta -contre l'immoralité de cette combinaison et prit le parti de la morale -outragée, il est vrai qu'elle se trouvait humiliée, à son âge, d'avoir -pour maîtresse une Rabouilleuse, une petite fille venue pieds nus -dans la maison. Fanchette possédait trois cents francs de rente dans -les fonds, car le docteur lui avait fait ainsi placer ses économies, -feu monsieur venait de lui léguer cent écus de rente viagère, elle -pouvait donc vivre à son aise, et quitta la maison neuf mois après -l'enterrement de son vieux maître, le 15 avril 1806. Cette date -n'indique-t-elle pas aux gens perspicaces l'époque à laquelle Flore -cessa d'être une honnête fille. - -La Rabouilleuse, assez fine pour prévoir la défection de Fanchette, -car il n'y a rien comme l'exercice du pouvoir pour vous apprendre la -politique, avait résolu de se passer de servante. Depuis six mois -elle étudiait, sans en avoir l'air, les procédés culinaires qui -faisaient de Fanchette un Cordon Bleu digne de servir un médecin. En -fait de gourmandise, on peut mettre les médecins au même rang que -les évêques. Le docteur avait perfectionné Fanchette. En province, -le défaut d'occupation et la monotonie de la vie attirent l'activité -de l'esprit sur la cuisine. On ne dîne pas aussi luxueusement en -province qu'à Paris, mais on y dîne mieux; les plats y sont médités, -étudiés. Au fond des provinces, il existe des Carêmes en jupon, -génies ignorés, qui savent rendre un simple plat de haricots digne du -hochement de tête par lequel Rossini accueille une chose parfaitement -réussie. En prenant ses degrés à Paris, le docteur y avait suivi les -cours de chimie de Rouelle, et il lui en était resté des notions qui -tournèrent au profit de la chimie culinaire. Il est célèbre à Issoudun -par plusieurs améliorations peu connues en dehors du Berry. Il a -découvert que l'omelette était beaucoup plus délicate quand on ne -battait pas le blanc et le jaune des œufs ensemble avec la brutalité -que les cuisinières mettent à cette opération. On devait, selon lui, -faire arriver le blanc à l'état de mousse, y introduire par degrés -le jaune, et ne pas se servir d'une poêle, mais d'un _cagnard_ en -porcelaine ou de faïence. Le cagnard est une espèce de plat épais qui -a quatre pieds, afin que, mis sur le fourneau, l'air, en circulant, -empêche le feu de le faire éclater. En Touraine, le cagnard s'appelle -un cauquemarre. Rabelais, je crois, parle de ce _cauquemarre_ à cuire -les cocquesigrues, ce qui démontre la haute antiquité de cet ustensile. -Le docteur avait aussi trouvé le moyen d'empêcher l'âcreté des _roux_; -mais ce secret, que par malheur il restreignit à sa cuisine, a été -perdu. - -Flore, née friturière et rôtisseuse, les deux qualités qui ne peuvent -s'acquérir ni par l'observation ni par le travail, surpassa Fanchette -en peu de temps. En devenant Cordon Bleu, elle pensait au bonheur de -Jean-Jacques; mais elle était aussi, disons-le, passablement gourmande. -Hors d'état, comme les personnes sans instruction, de s'occuper par -la cervelle, elle déploya son activité dans le ménage. Elle frotta -les meubles, leur rendit leur lustre, et tint tout au logis dans une -propreté digne de la Hollande. Elle dirigea ces avalanches de linge -sale et ces déluges qu'on appelle les lessives, et qui, selon l'usage -des provinces, ne se font que trois fois par an. Elle observa le linge -d'un œil de ménagère, et le raccommoda. Puis, jalouse de s'initier par -degrés aux secrets de la fortune, elle s'assimila le peu de science des -affaires que savait Rouget, et l'augmenta par des entretiens avec le -notaire du feu docteur, monsieur Héron. Aussi donna-t-elle d'excellents -conseils à son petit Jean-Jacques. Sûre d'être toujours la maîtresse, -elle eut pour les intérêts de ce garçon autant de tendresse et -d'avidité que s'il s'agissait d'elle-même. Elle n'avait pas à craindre -les exigences de son oncle. Deux mois avant la mort du docteur, Brazier -était mort d'une chute en sortant du cabaret où, depuis sa fortune, -il passait sa vie. Flore avait également perdu son père. Elle servit -donc son maître avec toute l'affection que devait avoir une orpheline -heureuse de se faire une famille, et de trouver un intérêt dans la vie. - -Cette époque fut le paradis pour le pauvre Jean-Jacques, qui prit -les douces habitudes d'une vie animale embellie par une espèce de -régularité monastique. Il dormait la grasse matinée. Flore qui, dès -le matin, allait à la provision ou faisait le ménage, éveillait son -maître de façon à ce qu'il trouvât le déjeuner prêt quand il avait -fini sa toilette. Après le déjeuner, sur les onze heures, Jean-Jacques -se promenait, causait avec ceux qui le rencontraient, et revenait -à trois heures pour lire les journaux, celui du Département et un -journal de Paris qu'il recevait trois jours après leur publication, -gras des trente mains par lesquelles ils avaient passé, salis par les -nez à tabac qui s'y étaient oubliés, brunis par toutes les tables sur -lesquelles ils avaient traîné. Le célibataire atteignait ainsi l'heure -de son dîner, et il y employait le plus de temps possible. Flore lui -racontait les histoires de la ville, les caquetages qui couraient et -qu'elle avait récoltés. Vers huit heures les lumières s'éteignaient. -Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de -feu très-pratiquée en province, mais qui contribue à l'hébétement -des gens par les abus du lit. Trop de sommeil alourdit et encrasse -l'intelligence. - -Telle fut la vie de ces deux êtres pendant neuf ans, vie à la fois -pleine et vide, où les grands événements furent quelques voyages -à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux ou plus loin quand ni les -notaires de ces villes ni monsieur Héron n'avaient de placements -hypothécaires. Rouget prêtait son argent à cinq pour cent par première -hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme quand le -prêteur était marié. Jamais il ne donnait plus du tiers de la valeur -réelle des biens, et il se faisait faire des billets à son ordre qui -représentaient un supplément d'intérêt de deux et demi pour cent -échelonnés pendant la durée du prêt. Telles étaient les lois que son -père lui avait dit de toujours observer. L'usure, ce rémora mis sur -l'ambition des paysans, dévore les campagnes. Ce taux de sept et demi -pour cent paraissait donc si raisonnable, que Jean-Jacques Rouget -choisissait les affaires; car les notaires, qui se faisaient allouer de -belles commissions par les gens auxquels ils procuraient de l'argent à -si bon compte, prévenaient le vieux garçon. - -Durant ces neuf années, Flore prit à la longue, insensiblement et sans -le vouloir, un empire absolu sur son maître. Elle traita d'abord -Jean-Jacques très-familièrement; puis, sans lui manquer de respect, -elle le prima par tant de supériorité, d'intelligence et de force, -qu'il devint le serviteur de sa servante. Ce grand enfant alla de -lui-même au-devant de cette domination, en se laissant rendre tant -de soins, que Flore fut avec lui comme une mère est avec son fils. -Aussi Jean-Jacques finit-il par avoir pour Flore le sentiment qui -rend nécessaire à un enfant la protection maternelle. Mais il y eut -entre eux des nœuds bien autrement serrés! D'abord, Flore faisait les -affaires et conduisait la maison. Jean-Jacques se reposait si bien sur -elle de toute espèce de gestion, que sans elle la vie lui eût paru, -non pas difficile, mais impossible. Puis cette femme était devenue -un besoin de son existence, elle caressait toutes ses fantaisies, -elle les connaissait si bien! Il aimait à voir cette figure heureuse -qui lui souriait toujours, la seule qui lui eût souri, la seule où -devait se trouver un sourire pour lui! Ce bonheur, purement matériel, -exprimé par des mots vulgaires qui sont le fond de la langue dans les -ménages berrichons, et peint sur cette magnifique physionomie, était en -quelque sorte le reflet de son bonheur à lui. L'état dans lequel fut -Jean-Jacques lorsqu'il vit Flore assombrie par quelques contrariétés -révéla l'étendue de son pouvoir à cette fille, qui, pour s'en assurer, -voulut en user. User chez les femmes de cette sorte, veut toujours dire -abuser. La Rabouilleuse fit sans doute jouer à son maître quelques-unes -de ces scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée, et dont -Otway a donné le modèle au milieu de sa tragédie de _Venise Sauvée_, -entre le Sénateur et Aquilina, scène qui réalise le magnifique de -l'horrible! Flore se vit alors si certaine de son empire, qu'elle ne -songea pas, malheureusement pour elle et pour ce célibataire, à se -faire épouser. - -Vers la fin de 1815, à vingt-sept ans, Flore était arrivée à l'entier -développement de sa beauté. Grasse et fraîche, blanche comme une -fermière du Bessin, elle offrait bien l'idéal de ce que nos ancêtres -appelaient _une belle commère_. Sa beauté, qui tenait de celle -d'une superbe fille d'auberge, mais agrandie et nourrie, la faisait -ressembler, noblesse impériale à part, à mademoiselle Georges dans son -beau temps. Flore avait ces beaux bras ronds éclatants, cette plénitude -de formes, cette pulpe satinée, ces contours attrayants, mais moins -sévères que ceux de l'actrice. L'expression de Flore était la tendresse -et la douceur. Son regard ne commandait pas le respect comme celui de -la plus belle Agrippine qui, depuis celle de Racine, ait foulé les -planches du Théâtre-Français, il invitait à la grosse joie. - -En 1816, la Rabouilleuse vit Maxence Gilet, et s'éprit de lui à la -première vue. Elle reçut à travers le cœur cette flèche mythologique, -admirable expression d'un effet naturel, que les Grecs devaient ainsi -représenter, eux qui ne concevaient point l'amour chevaleresque, idéal -et mélancolique, enfanté par le Christianisme. Flore était alors -trop belle pour que Max dédaignât cette conquête. La Rabouilleuse -connut donc, à vingt-huit ans, le véritable amour, l'amour idolâtre, -infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de -Gulnare et celle de Médora. Dès que l'officier sans fortune apprit la -situation respective de Flore et de Jean-Jacques Rouget, il vit mieux -qu'une amourette dans une liaison avec la Rabouilleuse. Aussi, pour -bien assurer son avenir, ne demanda-t-il pas mieux que de loger chez -Rouget, en reconnaissant la débile nature de ce garçon. La passion de -Flore influa nécessairement sur la vie et l'intérieur de Jean-Jacques. -Pendant un mois, le célibataire, devenu craintif outre mesure, vit -terrible, morne et maussade le visage si riant et si amical de Flore. -Il subit les éclats d'une mauvaise humeur calculée, absolument comme -un homme marié dont l'épouse médite une infidélité. Quand, au milieu -des plus cruelles rebuffades, le pauvre garçon s'enhardit à demander à -Flore la cause de ce changement, elle eut dans le regard des flammes -chargées de haine, et dans la voix des tons agressifs et méprisants, -que le pauvre Jean-Jacques n'avait jamais entendus ni reçus. - ---Parbleu, dit-elle, vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que -je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçue que vous avez -une pierre, là!... fit-elle en se frappant le cœur. Depuis deux mois, -vous voyez venir ici ce brave commandant, une victime des Bourbons, -qui était fait pour être général, et qu'est dans la débine, acculé -dans un trou de pays où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est -obligé de rester sur une chaise toute une journée à la Municipalité, -pour gagner... quoi?... six cents misérables francs, la belle poussée! -Et vous, qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres de placées, -soixante mille francs de rente, et qui, grâce à moi, ne dépensez pas -plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout, -vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est -vide! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que -d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris -pour son fils!... Voulez-vous savoir ce que vous êtes? Je vais vous -le dire: vous êtes un fratricide! Après cela, je sais bien pourquoi! -Vous avez vu que je lui portais intérêt, et ça vous chicane! Quoique -vous paraissiez bête, vous avez plus de malice que les plus malicieux -dans ce que vous êtes... Eh! bien, oui, je lui porte intérêt, et un vif -encore... - ---Mais, Flore... - ---Oh! il n'y a pas de _mais Flore_ qui tienne. Ah! vous pouvez bien en -chercher une autre Flore (si vous trouvez une!), car je veux que ce -verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas là votre baraque -de maison. Je ne vous aurai, Dieu merci, rien coûté pendant les douze -ans que j'y suis restée, et vous aurez eu de l'agrément à bon marché. -Partout ailleurs, j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici: -savonner, repasser, veiller aux lessives, aller au marché, faire la -cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin -au soir... Eh! bien, voilà ma récompense. - ---Mais Flore... - ---Oui, Flore, vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous -avez, et que vous vous portez très-mal, et que vous baissez que c'en -est effrayant, je le sais bien! Puis, avec ça, que vous n'êtes pas -amusant... - ---Mais, Flore... - ---Laissez-moi tranquille! - -Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la -maison et parut l'ébranler sur ses fondements. Jean-Jacques Rouget -ouvrit tout doucement la porte et alla plus doucement encore dans la -cuisine, où Flore grommelait toujours. - ---Mais, Flore, dit ce mouton, voilà la première nouvelle que j'ai de -ton désir, comment sais-tu si je le veux où si je ne le veux pas?... - ---D'abord, reprit-elle, il y a besoin d'un homme dans la maison. On -sait que vous avez des dix, des quinze, des vingt mille francs; et si -l'on venait vous voler, on nous assassinerait. Moi, je ne me soucie -pas du tout de me réveiller un beau matin coupée en quatre morceaux, -comme on a fait de cette pauvre servante qu'a eu la bêtise de défendre -son maître! Eh! bien, si l'on nous voit chez nous un homme brave comme -César, et qui ne se mouche pas du pied... Max avalerait trois voleurs, -le temps de le dire... eh! bien, je dormirais plus tranquille. On vous -dira peut-être des bêtises... que je l'aime par ci, que je l'adore par -là!... Savez-vous ce que vous direz?... eh! bien, vous répondrez que -vous le savez, mais que votre père vous avait recommandé son pauvre Max -à son lit de mort. Tout le monde se taira, car les pavés d'Issoudun -vous diront qu'il lui payait sa pension au collége, _na_! Voilà neuf -ans que je mange votre pain... - ---Flore, Flore... - ---Il y en a eu par la ville plus d'un qui m'a fait la cour, _da_! On -m'offrait des chaînes d'or par ci, des montres par là... Ma petite -Flore, si tu veux quitter cet imbécile de père Rouget, car voilà ce -qu'on me disait de vous. Moi, le quitter? ah! bien, plus souvent, un -innocent comme ça! que qui deviendrait, ai-je toujours répondu. Non, -non, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute..... - ---Oui, Flore, je n'ai que toi au monde, et je suis trop heureux... -Si ça te fait plaisir, mon enfant, eh! bien, nous aurons ici Maxence -Gilet, il mangera avec nous... - ---Parbleu! je l'espère bien... - ---Là, là, ne te fâche pas... - ---Quand il y a pour un, il y a bien pour deux, répondit elle en riant. -Mais si vous êtes gentil, savez vous ce que vous ferez, mon bichon?... -Vous irez vous promener aux environs de la Mairie, à quatre heures, et -vous vous arrangerez pour rencontrer monsieur le commandant Gilet, que -vous inviterez à dîner. S'il fait des façons, vous lui direz que ça -me fera plaisir, il est trop galant pour refuser. Pour lors, entre la -poire et le fromage, s'il vous parle de ses malheurs, des pontons, que -vous aurez bien l'esprit de le mettre là-dessus, vous lui offrirez de -demeurer ici..... S'il trouve quelque chose à redire, soyez tranquille, -je saurai bien le déterminer.... - -En se promenant avec lenteur sur le boulevard Baron, le célibataire -réfléchit, autant qu'il le pouvait, à cet événement. S'il se séparait -de Flore... (à cette idée, il ne voyait plus clair) quelle autre femme -retrouverait-il?..... Se marier?..... A son âge, il serait épousé pour -sa fortune, et encore plus cruellement exploité par sa femme légitime -que par Flore. D'ailleurs, la pensée d'être privé de cette tendresse, -fût-elle illusoire, lui causait une horrible angoisse. Il fut donc -pour le commandant Gilet aussi charmant qu'il pouvait l'être. Ainsi -que Flore le désirait, l'invitation fut faite devant témoins, afin de -ménager l'honneur de Maxence. - -La réconciliation se fit entre Flore et son maître; mais depuis cette -journée Jean-Jacques aperçut des nuances qui prouvaient un changement -complet dans l'affection de la Rabouilleuse. Flore Brazier se plaignit -pendant une quinzaine de jours, chez les fournisseurs, au marché, près -des commères avec lesquelles elle bavardait, de la tyrannie de monsieur -Rouget, qui s'avisait de prendre son soi-disant frère naturel chez lui. -Mais personne ne fut la dupe de cette comédie, et Flore fut regardée -comme une créature excessivement fine et retorse. - -Le père Rouget se trouva très-heureux de l'impatronisation de Max au -logis, car il eut une personne qui fut aux petits soins pour lui, mais -sans servilité cependant. Gilet causait, politiquait et se promenait -quelquefois avec le père Rouget. Dès que l'officier fut installé, Flore -ne voulut plus être cuisinière. La cuisine, dit-elle, lui gâtait les -mains. Sur le désir du Grand-Maître de l'Ordre, la Cognette indiqua -l'une de ses parentes, une vieille fille dont le maître, un curé, -venait de mourir sans lui rien laisser, une excellente cuisinière, -qui serait dévouée à la vie à la mort à Flore et à Max. D'ailleurs -la Cognette promit à sa parente, au nom de ces deux puissances, une -rente de trois cents livres après dix ans de bons, loyaux, discrets et -probes services. Agée de soixante ans, la Védie était remarquable par -une figure ravagée par la petite vérole et d'une laideur convenable. -Après l'entrée en fonctions de la Védie, la Rabouilleuse devint madame -Brazier. Elle porta des corsets, elle eut des robes en soie, en -belles étoffes de laine et de coton suivant les saisons! Elle eut des -collerettes, des fichus fort chers, des bonnets brodés, des gorgerettes -de dentelles, se chaussa de brodequins et se maintint dans une élégance -et une richesse de mise qui la rajeunit. Elle fut comme un diamant -brut, taillé, monté par le bijoutier pour valoir tout son prix. Elle -voulait faire honneur à Max. A la fin de la première année, en 1817, -elle fit venir de Bourges un cheval, dit anglais, pour le pauvre -commandant, ennuyé de se promener à pied. Max avait racolé, dans les -environs, un ancien lancier de la Garde Impériale, un Polonais, nommé -Kouski, tombé dans la misère, qui ne demanda pas mieux que d'entrer -chez monsieur Rouget en qualité de domestique du commandant. Max -fut l'idole de Kouski, surtout après le duel des trois royalistes. A -compter de 1817, la maison du père Rouget fut donc composée de cinq -personnes, dont trois maîtres, et la dépense s'éleva environ à huit -mille francs par an. - -Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun pour, selon l'expression -de maître Desroches, sauver une succession si sérieusement compromise, -le père Rouget était arrivé par degrés à un état quasi-végétatif. -D'abord, dès l'impatronisation de Max, mademoiselle Brazier mit la -table sur un pied épiscopal. Rouget, jeté dans la voie de la bonne -chère mangea toujours davantage, emporté par les excellents plats que -faisait la Védie. Malgré cette exquise et abondante nourriture, il -engraissa peu. De jour en jour, il s'affaissa comme un homme fatigué, -par ses digestions peut-être, et ses yeux se cernèrent fortement. Mais -si, pendant ses promenades, des bourgeois l'interrogeaient sur sa -santé:--Jamais, disait-il, il ne s'était mieux porté. Comme il avait -toujours passé pour être d'une intelligence excessivement bornée, on -ne remarqua point la dépression constante de ses facultés. Son amour -pour Flore était le seul sentiment qui le faisait vivre, il n'existait -que par elle; sa faiblesse avec elle n'avait point alors de bornes, il -obéissait à un regard, il guettait les mouvements de cette créature -comme un chien guette les moindres gestes de son maître. Enfin, selon -l'expression de madame Hochon, à cinquante-sept ans, le père Rouget -semblait être plus vieux que monsieur Hochon, alors octogénaire. - -Chacun imagine, avec raison, que l'appartement de Max était digne de -ce charmant garçon. En effet, en six ans le commandant avait, d'année -en année, perfectionné le comfort, embelli les moindres détails de son -logement, autant pour lui-même que pour Flore. Mais ce n'était que le -comfort d'Issoudun: des carreaux mis en couleur, des papiers de tenture -assez élégants, des meubles en acajou, des glaces à bordure dorée, des -rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et à -rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour -une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence, -mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun -que les détaillants de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y -avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes -de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas; -aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne, -Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres -nocturnes des Chevaliers de la Désœuvrance. - -Vers les huit heures, Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie -étoffe de coton à mille raies roses, coiffée d'un bonnet de dentelles, -les pieds dans des pantoufles fourrées, ouvrit doucement la porte de la -chambre de Max; mais, en le voyant endormi, elle resta debout devant le -lit. - ---Il est rentré si tard, dit-elle, à trois heures et demie. Il faut -avoir un fier tempérament pour résister à ces amusements-là. Est-il -fort, cet amour d'homme!... Qu'auront-ils fait cette nuit? - ---Tiens, te voilà, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant à la manière -des militaires accoutumés par les événements de la guerre à trouver -leurs idées au complet et leur sang-froid au réveil, quelque subit -qu'il soit. - ---Tu dors, je m'en vais... - ---Non, reste, il y a des choses graves... - ---Vous avez fait quelque sottise cette nuit?... - ---Ah! ouin... Il s'agit de nous et de cette vieille bête. Ah! çà, tu -ne m'avais jamais parlé de sa famille... Eh! bien, elle arrive ici, la -famille, sans doute pour nous tailler des croupières... - ---Ah! je m'en vais le secouer, dit Flore. - ---Mademoiselle Brazier, dit gravement Max, il s'agit de choses trop -sérieuses pour y aller à l'étourdie. Envoie-moi mon café, je le -prendrai dans mon lit, où je vais songer à la conduite que nous devons -tenir... Reviens à neuf heures, nous causerons. En attendant, fais -comme si tu ne savais rien. - -Saisie par cette nouvelle, Flore laissa Max et alla lui préparer son -café; mais, un quart d'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit -au Grand-Maître:--Fario cherche sa brouette!... - -En cinq minutes, Max fut habillé, descendit, et, tout en ayant l'air de -flâner, il gagna le bas de la Tour, où il vit un rassemblement assez -considérable. - ---Qu'est ce? fit Max en perçant la foule et pénétrant jusqu'à -l'Espagnol. - -Fario, petit homme sec, était d'une laideur comparable à celle d'un -grand d'Espagne. Des yeux de feu comme percés avec une vrille et -très-rapprochés du nez l'eussent fait passer à Naples pour un jeteur de -sorts. Ce petit homme paraissait doux parce qu'il était grave, calme, -lent dans ses mouvements. Aussi le nommait-on le bonhomme Fario. -Mais son teint couleur de pain d'épice et sa douceur déguisaient aux -ignorants et annonçaient à l'observateur le caractère à demi mauritain -d'un paysan de Grenade que rien n'avait encore fait sortir de son -flegme et de sa paresse. - ---Êtes-vous sûr, lui dit Max après avoir écouté les doléances du -marchand de grains, d'avoir amené votre voiture? car il n'y a, Dieu -merci, pas de voleurs à Issoudun... - ---Elle était là... - ---Si le cheval est resté attelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture? - ---Le voilà, mon cheval, dit Fario en montrant sa bête harnachée à -trente pas de là. - -Max alla gravement à l'endroit où se trouvait le cheval, afin -de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied de la Tour, car le -rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max, et c'est ce que -le drôle voulait. - ---Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches? -cria François. - ---Allons, fouillez-vous! dit Baruch. - -Des éclats de rire partirent de tous côtés. Fario jura. Chez un -Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré de la colère. - ---Est-elle légère, ta voiture? dit Max. - ---Légère?... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi l'avaient sur les -pieds, leurs cors ne leur feraient plus mal. - ---Il faut cependant qu'elle le soit diablement, répondit Max en -montrant la Tour, car elle a volé sur la butte. - -A ces mots, tous les yeux se levèrent, et il y eut en un instant comme -une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture-fée. Toutes les -langues étaient en mouvement - ---Le diable protége les aubergistes qui se damnent tous, dit le fils -Goddet au marchand stupéfait, il a voulu t'apprendre à ne pas laisser -traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge. - -A cette apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait -pour avare. - ---Allons, mon brave homme, dit Max, il ne faut pas perdre courage. -Nous allons monter à la Tour pour savoir comment ta brouette est venue -là. Nom d'un canon, nous te donnerons un coup de main. Viens-tu, -Baruch?--Toi, dit-il à François en lui parlant dans l'oreille, fais -ranger le monde et qu'il n'y ait personne au bas de la butte quand tu -nous y verras. - -Fario, Max, Baruch et trois autres Chevaliers montèrent à la Tour. -Pendant cette ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario -qu'il n'existait ni dégâts ni traces qui indiquassent le passage de -la charrette. Aussi Fario croyait-il à quelque sortilège, il avait la -tête perdue. Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fait -parut sérieusement impossible. - ---Comment que j'allons la descendre?... dit l'Espagnol dont les petits -yeux noirs exprimaient pour la première fois l'épouvante, et dont la -figure jaune et creuse, qui paraissait ne devoir jamais changer de -couleur, pâlit. - ---Comment! dit Max, mais cela ne me paraît pas difficile... - -Et, profitant de la stupéfaction du marchand de grains, il mania de -ses bras robustes la charrette par les deux brancards, de manière à la -lancer; puis, au moment où elle devait lui échapper, il cria d'une voix -tonnante:--Gare là-dessous!... - -Mais il ne pouvait y avoir aucun inconvénient: le rassemblement, -averti par Baruch et pris de curiosité, s'était retiré sur la place -à la distance nécessaire pour voir ce qui se passerait sur la butte. -La charrette se brisa de la manière la plus pittoresque en un nombre -infini de morceaux. - ---La voilà descendue, dit Baruch. - -Ah! brigands! ah! canailles! s'écria Fario, c'est peut-être vous autres -qui l'avez montée ici... - -Max, Baruch et leurs trois compagnons se mirent à rire des injures de -l'Espagnol. - ---On a voulu te rendre service, dit froidement Max, j'ai failli, en -manœuvrant ta damnée charrette, être emporté avec elle, et voilà -comment tu nous remercies?... De quel pays es-tu donc?... - ---Je suis d'un pays où l'on ne pardonne pas, répliqua Fario qui -tremblait de rage. Ma charrette vous servira de cabriolet pour aller au -diable!... à moins, dit-il en devenant doux comme un mouton, que vous -ne vouliez me la remplacer par une neuve? - ---Parlons de cela, dit Max en descendant. - -Quand ils furent au bas de la Tour et en rejoignant les premiers -groupes de rieurs, Max prit Fario par un bouton de sa veste et lui -dit:--Oui, mon brave père Fario, je te ferai cadeau d'une magnifique -charrette, si tu veux me donner deux cent cinquante francs; mais je ne -garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours. - -Cette dernière plaisanterie trouva Fario froid comme s'il s'agissait de -conclure un marché. - ---Dame! répliqua-t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre -charrette, que vous n'auriez jamais mieux employé l'argent du père -Rouget. - -Max pâlit, il leva son redoutable poing sur Fario; mais Baruch, qui -savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol, -enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max:--Ne va pas faire -des bêtises! - -Le commandant, rappelé à l'ordre, se mit à rire et répondit à -Fario:--Si je t'ai, par mégarde, fracassé ta charrette, tu essaies de -me calomnier, nous sommes quittes. - ---_Pas core!_ dit en murmurant Fario. Mais je suis bien aise de savoir -ce que valait ma charrette. - ---Ah! Max, tu trouves à qui parler? dit un témoin de cette scène qui -n'appartenait pas à l'Ordre de la Désœuvrance. - ---Adieu, monsieur Gilet, je ne vous remercie pas encore de votre -coup de main, fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et -disparaissant au milieu d'un hourra. - ---On vous gardera le fer des cercles!... lui cria un charron venu pour -contempler l'effet de cette chute. - -Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait pâle et -pensif, atteint au cœur par la phrase de l'Espagnol. On parla pendant -cinq jours à Issoudun de la charrette à Fario. Elle était destinée à -voyager, comme dit le fils Goddet, car elle fit le tour du Berry où -l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui -fut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore huit jours après -l'événement, la fable de trois Départements, et le sujet de toutes les -_disettes_. Max et la Rabouilleuse, à propos des terribles réponses du -vindicatif Espagnol, furent aussi le sujet de mille commentaires qu'on -se disait à l'oreille dans Issoudun, mais tout haut à Bourges, à Vatan, -à Vierzon et à Châteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays -pour deviner combien ces propos devaient être envenimés. - ---On ne pourra pas les empêcher de causer, pensait-il. Ah! j'ai fait là -un mauvais coup. - ---Hé! bien, Max, lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent -ce soir... - ---Qui?... - ---Les Bridau! Ma grand'mère vient de recevoir une lettre de sa filleule. - ---Écoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai réfléchi -profondément à cette affaire. Flore ni moi, nous ne devons pas paraître -en vouloir aux Bridau. Si les héritiers quittent Issoudun, c'est vous -autres, les Hochon, qui devez les renvoyer. Examine bien ces Parisiens; -et, quand je les aurai toisés, demain, chez la Cognette, nous verrons -ce que nous pourrons leur faire et comment les mettre mal avec ton -grand-père?... - ---L'Espagnol a trouvé le défaut de la cuirasse à Max, dit Baruch à son -cousin François en rentrant chez monsieur Hochon et regardant leur ami -qui rentrait chez lui. - -Pendant que Max faisait son coup, Flore, malgré les recommandations -de son commensal, n'avait pu contenir sa colère; et, sans savoir si -elle en servait ou si elle en dérangeait les plans, elle éclatait -contre le pauvre célibataire. Quand Jean-Jacques encourait la colère -de sa bonne, on lui supprimait tout d'un coup les soins et les -chatteries vulgaires qui faisaient sa joie. Enfin, Flore mettait son -maître en pénitence. Ainsi, plus de ces petits mots d'affection dont -elle ornait la conversation avec des tonalités différentes et des -regards plus ou moins tendres:--mon petit chat,--mon gros bichon,--mon -bibi,--mon chou,--mon rat, etc... Un _vous_, sec et froid, ironiquement -respectueux, entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme -une lame de couteau. Ce _vous_ servait de déclaration de guerre. -Puis, au lieu d'assister au lever du bonhomme, de lui donner ses -affaires, de prévoir ses désirs, de le regarder avec cette espèce -d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui, plus elle -est grossière, plus elle charme, en lui disant:--Vous êtes frais comme -une rose!--Allons, vous vous portez à merveille.--Que tu es beau, vieux -Jean!--enfin au lieu de le régaler pendant son lever, des drôleries -et des gaudrioles qui l'amusaient, Flore le laissait s'habiller -tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de -l'escalier:--Eh! je ne puis pas tout faire à la fois, veiller à votre -déjeuner, et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez -grand garçon pour vous habiller tout seul? - ---Mon Dieu! que lui ai-je fait? se demanda le vieillard en recevant une -de ces rebuffades au moment où il demanda de l'eau pour se faire la -barbe. - ---Védie, montez de l'eau chaude à monsieur, cria Flore. - ---Védie?... fit le bonhomme hébété par l'appréhension de la colère qui -pesait sur lui, Védie, qu'a donc madame ce matin? - -Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par -Kouski et par Max. - ---Elle aurait, à ce qu'il paraît, appris quelque chose de vous qui ne -serait pas beau, répondit Védie en prenant un air profondément affecté. -Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante, et -vous pouvez me dire que je n'ai que faire de fourrer le nez dans vos -affaires; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes de la terre, -comme ce roi de l'Écriture Sainte, vous ne trouveriez pas la pareille à -madame. Vous devriez baiser la marque de ses pas par où elle passe... -Dame! si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à -vous-même! Enfin elle en avait les larmes aux yeux. - -Védie laissa le pauvre homme atterré, il tomba sur un fauteuil, regarda -dans l'espace comme un fou mélancolique, et oublia de faire sa barbe. -Ces alternatives de tendresse et de froideur opéraient sur cet être -faible, qui ne vivait que par la fibre amoureuse, les effets morbides -produits sur le corps par le passage subit d'une chaleur tropicale à un -froid polaire. C'était autant de pleurésies morales qui l'usaient comme -autant de maladies. Flore, seule au monde, pouvait agir ainsi sur lui; -car, uniquement pour elle, il était aussi bon qu'il était niais. - ---Hé! bien, vous n'avez pas fait votre barbe? dit-elle en se montrant -sur la porte. - -Elle causa le plus violent sursaut au père Rouget qui, de pâle et -défait, devint rouge pour un moment sans oser se plaindre de cet assaut. - ---Votre déjeuner vous attend! Mais vous pouvez bien descendre en robe -de chambre et en pantoufles, allez, vous déjeunerez seul. - -Et, sans attendre de réponse, elle disparut. Laisser le bonhomme -déjeuner seul était celle de ses pénitences qui lui causait le plus -de chagrin: il aimait à causer en mangeant. En arrivant au bas de -l'escalier, Rouget fut pris par une quinte, car l'émotion avait -réveillé son catarrhe. - ---Tousse! tousse! dit Flore dans la cuisine, sans s'inquiéter d'être ou -non entendue par son maître. Pardè, le vieux scélérat est assez fort -pour résister sans qu'on s'inquiète de lui. S'il tousse jamais son âme, -celui-là, ce ne sera qu'après nous.... - -Telles étaient les aménités que la Rabouilleuse adressait à Rouget -en ses moments de colère. Le pauvre homme s'assit dans une profonde -tristesse, au milieu de la salle, au coin de la table, et regarda ses -vieux meubles, ses vieux tableaux d'un air désolé. - ---Vous auriez bien pu mettre une cravate, dit Flore en entrant. -Croyez-vous que c'est agréable à voir un cou comme le vôtre qu'est plus -rouge, plus ridé que celui d'un dindon. - ---Mais que vous ai-je fait? demanda-t-il en levant ses gros yeux -vert-clair pleins de larmes vers Flore en affrontant sa mine froide. - ---Ce que vous avez fait?.... dit-elle. Vous ne le savez pas! En voilà -un hypocrite?.... Votre sœur Agathe, qui est votre sœur comme je suis -celle de la Tour d'Issoudun, à entendre votre père, et qui ne vous est -de rien du tout, arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre de -deux sous, et viennent vous voir... - ---Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun?.... dit-il tout stupéfait. - ---Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous ne leur avez pas -écrit de venir? Cette malice cousue de fil blanc! Soyez tranquille, -nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils n'aient -mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi -nous serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament, -je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe, -entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque -nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous serez aimé -pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans, -qui ne vous ont même jamais vu! C'est pas votre sœur qui me remplacera! -Une dévote à trente-six carats! - ---N'est-ce que cela, ma petite Flore? dit le vieillard, je ne recevrai -ni ma sœur, ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle -que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par madame Hochon, la -vieille dévote... - -Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, se montra tout à coup -en disant d'un ton de maître:--Qu'y a-t-il!.... - ---Mon bon Max, reprit le vieillard heureux d'acheter la protection du -soldat qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le -parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré que je viens -d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur: mon père m'a -fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt -à l'église... Enfin, je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils. - ---Votre père avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus -tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons, il est mort, -sa haine doit mourir avec lui... Votre sœur est votre sœur, vos neveux -sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et -à nous aussi. Que dirait-on dans Issoudun?... S..... tonnerre! j'en ai -assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous -vous séquestrons, que vous n'êtes pas libre, que nous vous avons animé -contre vos héritiers, que nous captons votre succession...... Que le -diable m'emporte si je ne déserte pas le camp à la seconde calomnie! Et -c'est assez d'une! Déjeunons. - -Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le -couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le prit par les -mains, l'emmena dans l'embrasure d'une des croisées et là lui dit à -voix basse:--Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que -je t'aime. Et Flore avait raison: à vous deux, vous êtes ma famille... -Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est très-bien. - ---Vous devez fêter votre sœur et votre neveu, mais ne rien changer à -vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez -ainsi votre père et le monde... - ---Eh! bien, mes chers petits amours, s'écria Flore d'un ton gai, le -salmis va se refroidir. Tiens, mon vieux rat, voilà une aile, dit-elle -en souriant à Jean-Jacques Rouget. - -A ce mot, la figure chevaline du bonhomme perdit ses teintes -cadavéreuses, il eut, sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki; -mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait -une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se -leva, s'arracha de dessus les épaules un petit châle de cachemire et -le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant:--C'est bête de se -faire du mal comme ça pour des riens. Tenez, vieil imbécile! ça vous -fera du bien, c'était sur mon cœur... - ---Quelle bonne créature! dit Rouget à Max pendant que Flore alla -chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque -chauve du célibataire. - ---Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous -ceux qui ont le cœur sur la main. - -Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on -les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce vrai que -le peintre doit laisser dans l'ombre? Hé! bien, cette scène, cent -fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme -grossière et dans son horrible véracité, le type de celles que jouent -toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient -perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne -d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands -politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin. -Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche -bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement -entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation -qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la -grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage, -les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain, -des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès -que les propos populaciers de cette madame Éverard d'Issoudun. - -Max se mit si drôlement à raconter l'histoire de Fario, qu'il fit rire -le bonhomme. Védie et Kouski, venus pour entendre ce récit, éclatèrent -dans le couloir. Quant à Flore, elle fut prise du fou-rire. Après le -déjeuner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux, car on s'était -abonné au _Constitutionnel_ et à la _Pandore_, Max emmena Flore chez -lui. - ---Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas -fait quelque autre testament? - ---Il n'a pas de quoi écrire, répondit-elle. - ---Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas -fait, il faut prévoir ce cas-là. Donc, accueillons à merveille les -Bridau, mais tâchons de réaliser, et promptement, tous les placements -hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des -transports: ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent -tous les jours; on va conquérir l'Espagne, et délivrer Ferdinand -VII de ses Cortès: ainsi, l'année prochaine, les rentes dépasseront -peut-être le pair. C'est donc une bonne affaire que de mettre les sept -cent cinquante mille francs du bonhomme sur le grand livre à 89!... -Seulement essaie de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela -de sauvé! - ---Une fameuse idée, dit Flore. - ---Et, comme on aura cinquante mille francs de rentes pour huit cent -quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent -quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans, -nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatre-vingt-dix ici, -nous ne risquons donc rien. - ---Sans toi, mon beau Max, que serions-nous devenus? dit-elle. - ---Oh! demain soir, chez la Cognette, après avoir vu les Parisiens, je -trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon eux-mêmes. - ---As-tu de l'esprit, mon ange! Tiens, tu es un amour d'homme. - -La place Saint-Jean est située au milieu d'une rue appelée -Grande-Narette dans sa partie supérieure, et Petite-Narette dans -l'inférieure. En Berry, le mot Narette exprime la même situation de -terrain que le mot génois _salita_, c'est-à-dire une rue en pente -roide. La Narette est très-rapide de la place Saint-Jean à la porte -Vilatte. La maison du vieux monsieur Hochon est en face de celle -où demeurait Jean-Jacques Rouget. Souvent on voyait, par celle des -fenêtres de la salle où se tenait madame Hochon, ce qui se passait chez -le père Rouget, et _vice versâ_, quand les rideaux étaient tirés ou que -les portes restaient ouvertes. La maison de monsieur Hochon ressemble -tant à celle de Rouget, que ces deux édifices furent sans doute bâtis -par le même architecte. Hochon, jadis receveur des Tailles à Selles en -Berry, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la sœur -du Subdélégué, le galant Lousteau, en échangeant sa place de Selles -contre la recette d'Issoudun. Déjà retiré des affaires en 1786, il -évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra -d'ailleurs pleinement, comme tous les _honnêtes gens_ qui hurlent avec -les vainqueurs. Monsieur Hochon ne volait pas sa réputation de grand -avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre? -Un des traits d'avarice qui le rendirent célèbre suffira sans doute -pour vous expliquer monsieur Hochon tout entier. - -Lors du mariage de sa fille, alors morte, et qui épousait un Borniche, -il fallut donner à dîner à la famille Borniche. Le prétendu, qui -devait hériter d'une grande fortune, mourut de chagrin d'avoir fait -de mauvaises affaires, et surtout du refus de ses père et mère qui -ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce -moment, heureux d'avoir vu monsieur Hochon se chargeant de la tutelle, -à cause de la dot de sa fille qu'il se fit fort de sauver. Le jour -de la signature du contrat, les grands-parents des deux familles -étaient réunis dans la salle, les Hochon d'un côté, les Borniche de -l'autre, tous endimanchés. Au milieu de la lecture du contrat que -faisait gravement le jeune notaire Héron, la cuisinière entre et -demande à monsieur Hochon de la ficelle pour ficeler une dinde, partie -essentielle du repas. L'ancien Receveur des Tailles tire du fond de -la poche de sa redingote un bout de ficelle qui sans doute avait déjà -servi à quelque paquet, il le donna; mais avant que la servante eût -atteint la porte, il lui cria:--Gritte, tu me le rendras!... - -Gritte est en Berry l'abréviation usitée de Marguerite. - -Vous comprenez dès-lors et monsieur Hochon et la plaisanterie faite par -la ville sur cette famille composée du père, de la mère et de trois -enfants: les cinq Hochon! - -D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux, -plus soigneux, et il avait en ce moment quatre-vingt-cinq ans! Il -appartenait à ce genre d'hommes qui se baissent au milieu d'une -rue, par une conversation animée, qui ramassent une épingle en -disant:--Voilà la journée d'une femme! et qui piquent l'épingle au -parement de leur manche. Il se plaignait très-bien de la mauvaise -fabrication des draps modernes en faisant observer que sa redingote -ne lui avait duré que dix ans. Grand, sec, maigre, à teint jaune, -parlant peu, lisant peu, ne se fatiguant point, observateur des formes -comme un Oriental, il maintenait au logis un régime d'une grande -sobriété, mesurant le boire et le manger à sa famille, d'ailleurs assez -nombreuse, et composée de sa femme, née Lousteau, de son petit-fils -Baruch et de sa sœur Adolphine, héritiers des vieux Borniche, enfin de -son autre petit-fils François Hochon. - -Hochon, son fils aîné, pris en 1813 par cette réquisition d'enfants de -famille échappés à la conscription et appelés _les gardes d'honneur_, -avait péri au combat d'Hanau. Cet héritier présomptif avait épousé -de très-bonne heure une femme riche, afin de ne pas être repris par -une conscription quelconque; mais alors il mangea toute sa fortune -en prévoyant sa fin. Sa femme, qui suivit de loin l'armée française, -mourut à Strasbourg en 1814, y laissant des dettes que le vieil Hochon -ne paya point, en opposant aux créanciers cet axiome de l'ancienne -jurisprudence: _Les femmes sont des mineurs_. - -On pouvait donc toujours dire les cinq Hochon, puisque cette maison se -composait encore de trois petits enfants et des deux grands parents. -Aussi la plaisanterie durait-elle toujours, car aucune plaisanterie ne -vieillit en province. Gritte, alors âgée de soixante ans, suffisait à -tout. - -La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait -très-bien loger Joseph et madame Bridau dans deux chambres au deuxième -étage. Le vieil Hochon se repentit alors d'y avoir conservé deux lits -accompagnés chacun d'eux d'un vieux fauteuil en bois naturel et garnis -en tapisserie, d'une table en noyer sur laquelle figurait un pot à eau -du genre dit Gueulard dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard -mettait sa récolte de pommes et de poires d'hiver, de nèfles et de -coings sur de la paille dans ces deux chambres où dansaient les rats -et les souris; aussi exhalaient-elles une odeur de fruit et de souris. -Madame Hochon y fit tout nettoyer: le papier décollé par places fut -recollé au moyen de pains à cacheter, elle orna les fenêtres de petits -rideaux qu'elle tailla dans de vieux _fourreaux_ de mousseline à elle. -Puis, sur le refus de son mari d'acheter de petits tapis en lisière, -elle donna _sa descente de lit_ à sa petite Agathe, en disant de -cette mère de quarante-sept ans sonnés: pauvre petite! Madame Hochon -emprunta deux tables de nuit aux Borniche, et loua très-audacieusement -chez un fripier, le voisin de la Cognette, deux vieilles commodes à -poignées de cuivre. Elle conservait deux paires de flambeaux en bois -précieux, tournés par son propre père qui avait la manie du _tour_. De -1770 à 1780, ce fut un ton chez les gens riches d'apprendre un métier, -et monsieur Lousteau le père, ancien premier Commis des Aides, fut -tourneur, comme Louis XVI fut serrurier. Ces flambeaux avaient pour -garnitures des cercles en racines de rosier, de pêcher, d'abricotier. -Madame Hochon risqua ces précieuses reliques!..... Ces préparatifs et -ce sacrifice redoublèrent la gravité de monsieur Hochon qui ne croyait -pas encore à l'arrivée des Bridau. - -Le matin même de cette journée illustrée par le tour fait à Fario, -madame Hochon dit après le déjeuner à son mari:--J'espère, Hochon, que -vous recevrez comme il faut madame Bridau, ma filleule. Puis, après -s'être assurée que ses petits-enfants étaient partis, elle ajouta:--Je -suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe -dans mon testament de quelque mauvais accueil. - ---Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce, qu'à mon âge -je ne connaisse pas la civilité puérile et honnête... - ---Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois. Soyez aimable -pour nos hôtes, et souvenez-vous combien j'aime Agathe... - ---Vous aimiez aussi Maxence Gilet, qui va dévorer une succession due à -votre chère Agathe!... Ah! vous avez réchauffé là un serpent dans votre -sein; mais, après tout, l'argent des Rouget devait appartenir à un -Lousteau quelconque. - -Après cette allusion à la naissance présumée d'Agathe et de Max, Hochon -voulut sortir; mais la vieille madame Hochon, femme encore droite et -sèche, coiffée d'un bonnet rond à coques et poudrée, ayant une jupe -de taffetas gorge de pigeon, à manches justes, et les pieds dans des -mules, posa sa tabatière sur sa petite table, et dit:--En vérité, -comment un homme d'esprit comme vous, monsieur Hochon, peut-il répéter -des niaiseries qui, malheureusement, ont coûté le repos à ma pauvre -amie et la fortune de son père à ma pauvre filleule? Max Gilet n'est -pas le fils de mon frère, à qui j'ai bien conseillé dans le temps -d'épargner ses écus. Enfin vous savez aussi bien que moi que madame -Rouget était la vertu même... - ---Et la fille est digne de la mère, car elle me paraît bien bête. Après -avoir perdu toute sa fortune, elle a si bien élevé ses enfants, qu'en -voilà un en prison sous le coup d'un procès criminel à la Cour des -Pairs, pour le fait d'une conspiration à la Berton. Quant à l'autre, il -est dans une situation pire, il est peintre!... Si vos protégés restent -ici jusqu'à ce qu'ils aient dépêtré cet imbécile de Rouget des griffes -de la Rabouilleuse et de Gilet, nous mangerons plus d'un minot de sel -avec eux. - ---Assez, monsieur Hochon, souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile... - -Monsieur Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire, et -sortit pétrifié par cette terrible phrase, car il ne croyait pas -à tant de résolution chez sa femme. Madame Hochon, elle, prit son -livre de prières pour lire l'Ordinaire de la Messe, car son grand âge -l'empêchait d'aller tous les jours à l'église: elle avait de la peine -à s'y rendre les dimanches et les jours fériés. Depuis qu'elle avait -reçu la réponse d'Agathe, elle ajoutait à ses prières habituelles une -prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jean-Jacques Rouget, -de bénir Agathe et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle -l'avait poussée. En se cachant de ses deux petits-enfants, à qui elle -reprochait d'être des _parpaillots_, elle avait prié le curé de dire, -pour ce succès, des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite -fille Adolphine Borniche, qui s'acquittait des prières à l'église par -procuration. - -Adolphine, alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans, -travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs -méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine -qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet -artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus -vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce -jeune Parisien. - -Les vieillards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de -famille approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon; et leurs -vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants étaient d'accord avec -le mépris secret que leur inspirait depuis long-temps la conduite de -Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu -du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun: celui de la haute -et vieille bourgeoisie, qui devait se contenter de faire des vœux -et de regarder les événements sans y aider; celui des Chevaliers de -la Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient -capables de commettre bien des malices à l'encontre des Parisiens. - -Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère, -au bureau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame -Bridau se sentit rajeunie à l'aspect de son pays natal, où elle -reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse. -Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'Issoudun, l'arrivée -des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes. -Madame Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et -l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant -soixante-douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se -retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts -tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour -une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses -poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait -caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme -si Agathe eût été présente; aussi s'était-elle passionnée pour les -intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe dans la salle où le -digne monsieur Hochon resta froid comme un four miné. - ---Voilà monsieur Hochon, comment le trouves-tu? dit la marraine à sa -filleule. - ---Mais absolument comme quand je l'ai quitté, dit la Parisienne. - ---Ah! l'on voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit -le vieillard. - -Les présentations eurent lieu; celle du petit Baruch Borniche, grand -jeune homme de vingt-deux ans; celle du petit François Hochon, âgé de -vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine, qui rougissait, -ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux; car elle ne -voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau, curieusement observé -par les deux jeunes gens et par le vieux Hochon, mais à des points de -vue différents. L'avare se disait:--Il sort de l'hôpital, il doit avoir -faim comme un convalescent. Les deux jeunes gens se disaient:--Quel -brigand! quelle tête! il nous donnera bien du fil à retordre. - ---Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph! dit enfin Agathe en -montrant l'artiste. - -Il y eut dans l'accent du mot _bon_ un effort où se révélait tout le -cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg. - ---Il a l'air malade, s'écria madame Hochon, il ne te ressemble pas... - ---Non, madame, reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je -ressemble à mon père, et en laid encore! - -Madame Hochon serra la main d'Agathe qu'elle tenait, et lui jeta un -regard. Ce geste, ce regard voulaient dire:--Ah! je conçois bien, mon -enfant, que tu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe. - ---Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant, répondit à haute voix -madame Hochon; mais il vous suffit d'être le fils de votre mère pour -que je vous aime. D'ailleurs vous avez du talent, à ce que m'écrivait -feu madame Descoings, la seule de la maison qui me donnât de vos -nouvelles dans les derniers temps. - ---Du talent! fit l'artiste, pas encore; mais, avec le temps et la -patience, peut-être pourrai-je gagner à la fois gloire et fortune. - ---En peignant?... dit monsieur Hochon avec une profonde ironie. - ---Allons, Adolphine, dit madame Hochon, va voir au dîner. - ---Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent. - ---Hochon, montre les chambres à monsieur Bridau, dit la grand'mère à -François. - -Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois heures -et demie, Baruch alla dans la ville y donner des nouvelles de la -famille Bridau, peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph dont la -figure ravagée, maladive, et si caractérisée ressemblait au portrait -idéal que l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-là, -Joseph défraya la conversation. - ---Il paraît que la sœur du père Rouget a eu pendant sa grossesse -un regard de quelque singe, disait-on; son fils ressemble à un -macaque.--Il a une figure de brigand, et des yeux de basilic.--On dit -qu'il est curieux à voir, effrayant.--Tous les artistes à Paris sont -comme cela.--Ils sont méchants comme des ânes rouges, et malicieux -comme des singes.--C'est même dans leur état.--Je viens de voir -monsieur Beaussier, qui dit qu'il ne voudrait pas le rencontrer la nuit -au coin d'un bois; il l'a vu à la diligence.--Il a dans la figure des -salières comme un cheval, et il fait des gestes de fou.--Ce garçon-là -paraît être capable de tout; c'est lui qui peut-être est cause que son -frère, qui était un grand bel homme, a mal tourné.--La pauvre madame -Bridau n'a pas l'air d'être heureuse avec lui. Si nous profitons de ce -qu'il est ici pour _faire tirer_ nos portraits? - -Il résulta de ces opinions, semées comme par le vent dans la ville, une -excessive curiosité. Tous ceux qui avaient le droit d'aller voir les -Hochon se promirent de leur faire visite le soir même pour examiner les -Parisiens. L'arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville -stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles. - -Après avoir mis les effets de sa mère et les siens dans les deux -chambres en mansarde et les avoir examinées, Joseph observa cette -maison silencieuse où les murs, l'escalier, les boiseries étaient -sans ornement et distillaient le froid, où il n'y avait en tout que -le strict nécessaire. Il fut alors saisi de cette brusque transition -du poétique Paris à la muette et sèche province. Mais quand, en -descendant, il aperçut monsieur Hochon coupant lui-même pour chacun des -tranches de pain, il comprit, pour la première fois de sa vie, Harpagon -de Molière. - ---Nous aurions mieux fait d'aller à l'auberge, se dit-il en lui-même. - -L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont -le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la -qualité, on servit un bouilli triomphalement entouré de persil. Les -légumes, mis à part, dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du -repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois -autres plats: des œufs durs sur de l'oseille placés en face des -légumes; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de -petits pots de crème où la vanille était remplacée par de l'avoine -brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée -ressemble au moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux -extrémités, des radis noirs et des cornichons complétaient ce service, -qui eut l'approbation de madame Hochon. La bonne vieille fit un signe -de tête en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour -du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une -œillade et un mouvement d'épaules facile à traduire:--Voilà les folies -que vous me faites faire!... - -Immédiatement après avoir été comme disséqué par monsieur Hochon en -tranches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé -par trois pigeons. Le vin du cru fut du vin de 1811. Par un conseil de -sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la -table. - ---A la guerre comme à la guerre, pensa l'artiste en contemplant la -table. - -Et il se mit à manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon, à six -heures du matin, d'une exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé -son pain et qu'il en redemanda, monsieur Hochon se leva, chercha -lentement une clef dans le fond de la poche de sa redingote, ouvrit une -armoire derrière lui, brandit le chanteau d'un pain de douze livres, -en coupa cérémonieusement une autre rouelle, la fendit en deux, la -posa sur une assiette et passa l'assiette à travers la table au jeune -peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit -au commencement d'une bataille:--Allons, aujourd'hui, je puis être tué. -Joseph prit la moitié de cette rouelle et comprit qu'il ne devait plus -redemander de pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de cette -scène si monstrueuse pour Joseph. La conversation allait son train. -Agathe apprit que la maison où elle était née, la maison de son père -avant qu'il eût hérité de celle des Descoings, avait été achetée par -les Borniche, elle manifesta le désir de la revoir. - ---Sans doute, lui dit sa marraine, les Borniche viendront ce soir, car -nous aurons toute la ville qui voudra vous examiner, dit-elle à Joseph, -et ils vous inviteront à venir chez eux. - -La servante apporta pour dessert le fameux fromage mou de la Touraine -et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en -nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert, -qu'on aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. De chaque côté -de ces petits fromages, Gritte mit avec une sorte de cérémonie des noix -et des biscuits inamovibles. - ---Allons donc, Gritte, du fruit? dit madame Hochon. - ---Mais, madame, n'y en a plus de pourri, répondit Gritte. - -Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier -avec des camarades, car il comprit tout à coup que la précaution de -commencer par les fruits attaqués était dégénérée en habitude. - ---Bah! nous les mangerons tout de même, répondit-il avec l'entrain de -gaieté d'un homme qui prend son parti. - ---Mais va donc, monsieur Hochon, s'écria la vieille dame. - -Monsieur Hochon, très-scandalisé du mot de l'artiste, rapporta des -pêches de vigne, des poires et des prunes de Sainte-Catherine. - ---Adolphine, va nous cueillir du raisin, dit madame Hochon à sa -petite-fille. - -Joseph regarda les deux jeunes gens d'un air qui disait:--Est-ce à ce -régime-là que vous devez vos figures prospères?... - -Baruch comprit ce coup d'œil incisif et se prit à sourire, car son -cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La vie au logis était -assez indifférente à des gens qui soupaient trois fois par semaine -chez la Cognette. D'ailleurs, avant le dîner, Baruch avait reçu l'avis -que le Grand-Maître convoquait l'Ordre au complet à minuit pour le -traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de -bienvenue offert à ses hôtes par le vieil Hochon, explique combien -les festoiements nocturnes chez la Cognette étaient nécessaires à -l'alimentation de ces deux grands garçons bien endentés qui n'en -manquaient pas un. - ---Nous prendrons la liqueur au salon, dit madame Hochon en se levant -et demandant par un geste le bras de Joseph. En sortant la première, -elle put dire au peintre:--Eh! bien, mon pauvre garçon, ce dîner ne -te donnera pas d'indigestion; mais j'ai eu bien de la peine à te -l'obtenir. Tu feras carême ici, tu ne mangeras que ce qu'il faut pour -vivre, et voilà tout. Ainsi prends la table en patience... - -La bonhomie de cette excellente vieille qui se faisait ainsi son procès -à elle-même plut à l'artiste. - ---J'aurai vécu cinquante ans avec cet homme-là, sans avoir entendu -vingt écus _ballant_ dans ma bourse! Oh! s'il ne s'agissait pas de vous -sauver une fortune, je ne vous aurais jamais attirés, ta mère et toi, -dans ma prison. - ---Mais comment vivez-vous encore? dit naïvement le peintre avec cette -gaieté qui n'abandonne jamais les artistes français. - ---Ah! voilà, reprit-elle. Je prie. - -Joseph eut un léger frisson en entendant ce mot, qui lui grandissait -tellement cette vieille femme qu'il se recula de trois pas pour -contempler sa figure; il la trouva radieuse, empreinte d'une sérénité -si tendre qu'il lui dit:--Je ferai votre portrait!... - ---Non, non, dit-elle, je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir -y rester en peinture! - -En disant gaiement cette triste parole, elle tirait d'une armoire une -fiole contenant du cassis, une liqueur de ménage faite par elle, car -elle en avait eu la recette de ces si célèbres religieuses auxquelles -on doit le gâteau d'Issoudun, l'une des plus grandes créations de la -confiturerie française, et qu'aucun chef d'office, cuisinier, pâtissier -et confiturier n'a pu contrefaire. M. de Rivière, ambassadeur à -Constantinople, en demandait tous les ans d'énormes quantités pour le -sérail de Mahmoud. Adolphine tenait une assiette de laque pleine de ces -vieux petits verres à pans gravés et dont le bord est doré; puis, à -mesure que sa grand'mère en remplissait un, elle allait l'offrir. - ---A la ronde, mon père en aura! s'écria gaiement Agathe à qui cette -immuable cérémonie rappela sa jeunesse. - ---Hochon va tout à l'heure à sa Société lire les journaux, nous aurons -un petit moment à nous, lui dit tout bas la vieille dame. - -En effet, dix minutes après, les trois femmes et Joseph se trouvèrent -seuls dans ce salon dont le parquet n'était jamais frotté, mais -seulement balayé; dont les tapisseries encadrées dans des cadres de -chêne à gorges et à moulures, dont tout le mobilier simple et presque -sombre apparut à madame Bridau dans l'état où elle l'avait laissé. La -Monarchie, la Révolution, l'Empire, la Restauration, qui respectèrent -peu de chose, avaient respecté cette salle où leurs splendeurs et leurs -désastres ne laissaient pas la moindre trace. - ---Ah! ma marraine, ma vie a été cruellement agitée en comparaison de la -vôtre, s'écria madame Bridau surprise de retrouver jusqu'à un serin, -qu'elle avait connu vivant, empaillé sur la cheminée entre la vieille -pendule, les vieux bras de cuivre et des flambeaux d'argent. - ---Ah! mon enfant, répondit la vieille femme, les orages sont dans le -cœur. Plus nécessaire et grande fut la résignation, plus nous avons -eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi, parlons de vos -affaires. Vous êtes précisément en face de l'ennemi, reprit-elle en -montrant la salle de la maison Rouget. - ---Ils se mettent à table, dit Adolphine. - -Cette jeune fille, quasi recluse, regardait toujours par les fenêtres -espérant saisir quelque lumière sur les énormités imputées à Maxence -Gilet, à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques, et dont quelques mots -arrivaient à ses oreilles quand on la renvoyait pour parler d'eux. La -vieille dame dit à sa petite-fille de la laisser seule avec monsieur et -madame Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât. - ---Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issoudun -par cœur, nous aurons ce soir dix à douze fournées de curieux. - -A peine madame Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens les -événements et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur -Jean-Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxence Gilet, sans -prendre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être -présentés; mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions -et les hypothèses dont ils étaient ornés par les bonnes et les -méchantes langues de la ville, qu'Adolphine vint annoncer les Borniche, -les Beaussier, les Lousteau-Prangin, les Fichet, les Goddet-Héreau, en -tout quatorze personnes qui se dessinaient dans le lointain. - ---Vous voyez, ma petite, dit en terminant la vieille dame, que ce n'est -pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du -loup... - ---Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de -nous le dépeindre et une commère comme cette luronne-là, que ce doit -être impossible, répondit Joseph. Il nous faudrait rester à Issoudun -au moins une année pour combattre leur influence et renverser leur -empire sur mon oncle... La fortune ne vaut pas ces tracas-là, sans -compter qu'il faut s'y déshonorer en faisant mille bassesses. Ma mère -n'a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la -compromettre. Moi, j'ai dans le mois d'octobre des travaux importants -que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez-vous, -madame, ma fortune à moi est dans mes pinceaux! - -Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Madame Hochon, -quoique supérieure relativement à la ville où elle vivait, ne croyait -pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la -main. - ---Ce Maxence est le second tome de Philippe, dit Joseph à l'oreille -de sa mère; mais avec plus de politique, avec plus de tenue que -n'en a Philippe.--Allons! madame, s'écria-t-il tout haut, nous ne -contrarierons pas pendant longtemps monsieur Hochon par notre séjour -ici! - ---Ah! vous êtes jeune, vous ne savez rien du monde! dit la vieille -dame. En quinze jours avec un peu de politique on peut obtenir quelques -résultats; écoutez mes conseils, et conduisez-vous d'après mes avis. - ---Oh! bien volontiers, répondit Joseph, je me sens d'une incapacité -mirobolante en fait de politique domestique; et je ne sais pas, par -exemple, ce que Desroches lui-même nous dirait de faire si, demain, mon -oncle refuse de nous voir? - -Mesdames Borniche, Goddet-Héreau, Beaussier, Lousteau-Prangin et Fichet -ornées de leurs époux, entrèrent. Après les compliments d'usage, -quand ces quatorze personnes furent assises, madame Hochon ne put se -dispenser de leur présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph resta -sur un fauteuil occupé sournoisement à étudier les soixante figures -qui, de cinq heures et demie à neuf heures, vinrent poser devant lui -_gratis_, comme il le dit à sa mère. L'attitude de Joseph pendant cette -soirée en face des patriciens d'Issoudun ne fit pas changer l'opinion -de la petite ville sur son compte: chacun s'en alla saisi de ses -regards moqueurs, inquiet de ses sourires, ou effrayé de cette figure, -sinistre pour des gens qui ne savaient pas reconnaître l'étrangeté du -génie. - -A dix heures, quand tout le monde se coucha, la marraine garda sa -filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'être seules, ces -deux femmes, en se confiant les chagrins de leur vie, échangèrent -alors leurs douleurs. En reconnaissant l'immensité du désert où -s'était perdue la force d'une belle âme inconnue, en écoutant les -derniers retentissements de cet esprit dont la destinée fut manquée, -en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et -charitable, dont la générosité, dont la charité ne s'étaient jamais -exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en voyant -combien de distractions et de petits bonheurs l'existence parisienne -avait apportés aux amertumes envoyées par Dieu. - ---Vous qui êtes pieuse, ma marraine, expliquez-moi mes fautes, et -dites-moi ce que Dieu punit en moi?... - ---Il nous prépare, mon enfant, répondit la vieille dame au moment où -minuit sonna. - -A minuit, les Chevaliers de la Désœuvrance se rendaient un à un comme -des ombres sous les arbres du boulevard Baron, et s'y promenaient en -causant à voix basse. - ---Que va-t-on faire? fut la première parole de chacun en s'abordant. - ---Je crois, dit François, que l'intention de Max est tout bonnement de -nous régaler. - ---Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui. -Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens... - ---Ce serait assez gentil de les renvoyer. - ---Mon grand-père, dit Baruch, déjà très-effrayé d'avoir deux bouches de -plus dans la place, saisirait avec joie un prétexte... - ---Eh! bien, chevaliers! s'écria doucement Max en arrivant, pourquoi -regarder les étoiles? elles ne nous distilleront pas du kirsch. Allons! -à la Cognette! à la Cognette! - ---A la Cognette! - -Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa -sur la ville comme un hourra de troupes à l'assaut; puis, le plus -profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire à -sa voisine:--Avez-vous entendu cette nuit, vers une heure, des cris -affreux? j'ai cru que le feu était quelque part. - -Un souper digne de la Cognette égaya les regards des vingt-deux -convives, car l'Ordre fut au grand complet. A deux heures, au moment où -l'on commençait à _siroter_, mot du dictionnaire de la Désœuvrance et -qui peint assez bien l'action de boire à petites gorgées en dégustant -le vin, Max prit la parole. - ---Mes chers enfants, ce matin, à propos du tour mémorable que nous -avons fait avec la charrette de Fario, votre Grand-Maître a été si -fortement atteint dans son honneur par ce vil marchand de grains, et -de plus Espagnol!... (oh! les pontons!...), que j'ai résolu de faire -sentir le poids de ma vengeance à ce drôle, tout en restant dans les -conditions de nos amusements. Après y avoir réfléchi pendant toute la -journée, j'ai trouvé le moyen de mettre à exécution une excellente -farce, une farce capable de le rendre fou. Tout en vengeant l'Ordre -atteint en ma personne, nous nourrirons des animaux vénérés par les -Égyptiens, de petites bêtes qui sont après tout les créatures de Dieu, -et que les hommes persécutent injustement. Le bien est fils du mal, -et le mal est fils du bien; telle est la loi suprême! Je vous ordonne -donc à tous, sous peine de déplaire à votre très-humble Grand-Maître, -de vous procurer le plus clandestinement possible chacun vingt rats ou -vingt rates pleines, si Dieu le permet. Ayez réuni votre contingent -dans l'espace de trois jours. Si vous pouvez en prendre davantage, le -surplus sera bien reçu. Gardez ces intéressants rongeurs sans leur -rien donner, car il est essentiel que ces chères petites bêtes aient -une faim dévorante. Remarquez que j'accepte pour rats, les souris -et les mulots. Si nous multiplions vingt-deux par vingt nous aurons -quatre cent et tant de complices qui, lâchés dans la vieille église -des Capucins où Fario a mis tous les grains qu'il vient d'acheter, en -consommeront une certaine quantité. Mais soyons agiles! Fario doit -livrer une forte partie de grains dans huit jours; or, je veux que -mon Espagnol qui voyage aux environs pour ses affaires, trouve un -effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention, -dit-il, en apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à -César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est -une contrefaçon des renards de Samson dans la Bible. Mais Samson fut -incendiaire, et conséquemment peu philanthrope; tandis que, semblables -aux Brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées. -Mademoiselle Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières, et -Kouski, mon bras droit, est à la chasse des mulots. J'ai dit. - ---Je sais, dit le fils Goddet, où trouver un animal qui vaudra quarante -rats à lui seul. - ---Quoi? - ---Un écureuil. - ---Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un -novice. - ---Mauvais! fit Max. On saurait d'où viennent ces animaux. - ---On peut y amener pendant la nuit, dit le fils Beaussier, un pigeon -pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines, en le faisant -passer par une trouée ménagée dans la couverture, et il y aura bientôt -plusieurs milliers de pigeons. - ---Donc, pendant une semaine, le magasin à Fario est à l'Ordre de Nuit, -s'écria Gilet en souriant au grand Beaussier fils. Vous savez qu'on se -lève de bonne heure à Saint-Paterne. Que personne n'y aille sans avoir -mis au rebours les semelles de ses chaussons de lisière. Le chevalier -Beaussier, inventeur des pigeons, en a la direction. Quant à moi, je -prendrai le soin de signer mon nom dans les tas de blé. Soyez, vous, -les maréchaux-des-logis de messieurs les rats. Si le garçon de magasin -couche aux Capucins, il faudra le faire griser par des camarades, et, -adroitement, afin de l'emmener loin du théâtre de cette orgie offerte -aux animaux rongeurs. - ---Tu ne nous dis rien des Parisiens? demanda le fils Goddet. - ---Oh! fit Max, il faut les étudier. Néanmoins, j'offre mon beau fusil -de chasse qui vient de l'Empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture de -Versailles, il vaut deux mille francs, à quiconque trouvera les moyens -de jouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec monsieur -et madame Hochon, qu'ils soient renvoyés par ces deux vieillards, ou -qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux -ancêtres de mes deux amis Baruch et François. - ---Ça va! j'y songerai, dit le fils Goddet, qui aimait la chasse à la -passion. - ---Si l'auteur de la farce ne veut pas de mon fusil, il aura mon cheval! -fit observer Maxence. - -Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torture pour ourdir -une trame contre Agathe et son fils, en se conformant à ce programme. -Mais le diable seul ou le hasard pouvait réussir, tant les conditions -imposées rendaient la chose difficile. - -Le lendemain matin, Agathe et Joseph descendirent un moment avant le -second déjeuner, qui se faisait à dix heures. On donnait le nom de -premier déjeuner à une tasse de lait accompagnée d'une tartine de -pain beurrée qui se prenait au lit ou au sortir du lit. En attendant -madame Hochon qui malgré son âge accomplissait minutieusement toutes -les cérémonies que les duchesses du temps de Louis XV faisaient à leur -toilette, Joseph vit sur la porte de la maison en face Jean-Jacques -Rouget planté sur ses deux pieds; il le montra naturellement à sa mère -qui ne put reconnaître son frère, tant il ressemblait si peu à ce qu'il -était quand elle l'avait quitté. - ---Voilà votre frère, dit Adolphine qui donnait le bras à sa grand'mère. - ---Quel crétin! s'écria Joseph. - -Agathe joignit les mains et leva les yeux au ciel:--Dans quel état -l'a-t-on mis? Mon Dieu, est-ce là un homme de cinquante-sept ans? - -Elle voulut regarder attentivement son frère, et vit derrière le -vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux, laissant voir sous la -gaze d'un fichu garni de dentelles un dos de neige et une poitrine -éblouissante, soignée comme une courtisane riche, portant une robe à -corset en grenadine, une étoffe de soie alors de mode, à manches dites -à gigot, et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne -d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse, qui apportait à -Jean-Jacques son bonnet de soie noire afin qu'il ne s'enrhumât pas: une -scène évidemment calculée. - ---Voilà, s'écria Joseph, une belle femme! et c'est rare!... Elle -est faite, comme on dit, à peindre! Quelle carnation! Oh! les beaux -tons! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules!... C'est une -magnifique Cariatide! Ce serait un fameux modèle pour une Vénus-Titien. - -Adolphine et madame Hochon crurent entendre parler grec; mais Agathe, -en arrière de son fils, leur fit un signe comme pour leur dire qu'elle -était habituée à cet idiome. - ---Vous trouvez belle une fille qui vous enlève une fortune? dit madame -Hochon. - ---Ça ne l'empêche pas d'être un beau modèle! précisément assez grasse, -sans que les hanches et les formes soient gâtées... - ---Mon ami, tu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est -là... - ---C'est vrai, j'ai tort; mais aussi, depuis Paris jusqu'ici, sur toute -la route, je n'ai vu que des guenons... - ---Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon -frère?... car s'il est avec cette créature... - ---Bah! dit Joseph, j'irai le voir, moi!... Je ne le trouve plus si -crétin du moment où il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus -du Titien. - ---S'il n'était pas imbécile, dit monsieur Hochon qui survint, il se -serait marié tranquillement, il aurait eu des enfants, et vous n'auriez -pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon. - ---Votre fils a eu là une bonne idée, il ira le premier rendre visite à -son oncle, dit madame Hochon; il lui fera entendre que, si vous vous -présentez, il doit être seul. - ---Et vous froisserez mademoiselle Brazier? dit monsieur Hochon. Non, -non, madame, avalez cette douleur... Si vous n'avez pas la succession, -tâchez d'avoir au moins un petit legs... - -Les Hochon n'étaient pas de force à lutter avec Maxence Gilet. Au -milieu du déjeuner, le Polonais apporta, de la part de son maître, -monsieur Rouget, une lettre adressée à sa sœur madame Bridau. Voici -cette lettre, que madame Hochon fit lire à son mari: - - «Ma chère sœur, - - »J'apprends par des étrangers votre arrivée à Issoudun. - Je devine le motif qui vous a fait préférer la maison de - monsieur et madame Hochon à la mienne; mais, si vous venez me - voir, vous serez reçue chez moi comme vous devez l'être. Je - serais allé le premier vous faire visite si ma santé ne me - contraignait en ce moment à rester au logis. Je vous présente - mes affectueux regrets. Je serai charmé de voir mon neveu, - que j'invite à dîner avec moi aujourd'hui; car les jeunes - gens sont moins susceptibles que les femmes sur la compagnie. - Aussi me fera-t-il plaisir en venant accompagné de messieurs - Baruch, Borniche et François Hochon. - - »Votre affectionné frère, - - J.-J. ROUGET.» - ---Dites que nous sommes à déjeuner, que madame Bridau répondra tout à -l'heure et que les invitations sont acceptées, fit monsieur Hochon à sa -servante. - -Et le vieillard se mit un doigt sur les lèvres pour imposer silence à -tout le monde. Quand la porte de la rue fut fermée, monsieur Hochon, -incapable de soupçonner l'amitié qui liait ses deux petits-fils -à Maxence, jeta sur sa femme et sur Agathe un de ses plus fins -regards:--Il a écrit cela comme je suis en état de donner vingt-cinq -louis... c'est le soldat avec qui nous correspondrons. - ---Qu'est-ce que cela veut dire? demanda madame Hochon. N'importe, nous -répondrons. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en regardant le -peintre, allez-y dîner; mais si..... - -La vieille dame s'arrêta sous un regard de son mari. En reconnaissant -combien était vive l'amitié de sa femme pour Agathe, le vieil Hochon -craignit de lui voir faire quelques legs à sa filleule, dans le cas -où celle-ci perdrait toute la succession de Rouget. Quoique plus âgé -de quinze ans que sa femme, cet avare espérait hériter d'elle, et -se voir un jour à la tête de tous les biens. Cette espérance était -son idée fixe. Aussi madame Hochon avait-elle bien deviné le moyen -d'obtenir de son mari quelques concessions, en le menaçant de faire -un testament. Monsieur Hochon prit donc parti pour ses hôtes. Il -s'agissait d'ailleurs d'une succession énorme; et, par un esprit de -justice sociale, il voulait la voir aller aux héritiers naturels au -lieu d'être pillée par des étrangers indignes d'estime. Enfin, plus tôt -cette question serait vidée, plus tôt ses hôtes partiraient. Depuis -que le combat entre les capteurs de la succession et les héritiers, -jusqu'alors en projet dans l'esprit de sa femme, se réalisait, -l'activité d'esprit de monsieur Hochon, endormie par la vie de -province, se réveilla. Madame Hochon fut assez agréablement surprise -quand, le matin même, elle s'aperçut, à quelques mots d'affection dits -par le vieil Hochon sur sa filleule, que cet auxiliaire si compétent et -si subtil était acquis aux Bridau. - -Vers midi, les intelligences réunies de monsieur et madame Hochon, -d'Agathe et de Joseph assez étonnés de voir les deux vieillards si -scrupuleux dans le choix de leurs mots, avaient accouché de la réponse -suivante, faite uniquement pour Flore et Maxence. - - «Mon cher frère, - - »Si je suis restée trente ans sans revenir ici, sans y - entretenir de relations avec qui que ce soit, pas même avec - vous, la faute en est, non-seulement aux étranges et fausses - idées que mon père avait conçues contre moi, mais encore - aux malheurs, et aussi au bonheur de ma vie à Paris; car - si Dieu fit la femme heureuse, il a bien frappé la mère. - Vous n'ignorez point que mon fils, votre neveu Philippe, - est sous le coup d'une accusation capitale, à cause de son - dévouement à l'Empereur. Ainsi, vous ne serez pas étonné - d'apprendre qu'une veuve obligée, pour vivre, d'accepter - un modique emploi dans un bureau de loterie, soit venue - chercher des consolations et des secours auprès de ceux qui - l'ont vue naître. L'état embrassé par celui de mes fils qui - m'accompagne est un de ceux qui veulent le plus de talent, - le plus de sacrifices, le plus d'études avant d'offrir - des résultats. La gloire y précède la fortune. N'est-ce - pas vous dire que quand Joseph illustrera notre famille, - il sera pauvre encore. Votre sœur, mon cher Jean-Jacques, - aurait supporté silencieusement les effets de l'injustice - paternelle; mais pardonnez à la mère de vous rappeler que - vous avez deux neveux, l'un qui portait les ordres de - l'Empereur à la bataille de Montereau, qui servait dans la - Garde impériale à Waterloo, et qui maintenant est en prison; - l'autre qui, depuis l'âge de treize ans, est entraîné par - la vocation dans une carrière difficile, mais glorieuse. - Aussi vous remercié-je de votre lettre, mon frère, avec une - vive effusion de cœur, et pour mon compte, et pour celui de - Joseph, qui se rendra certainement à votre invitation. La - maladie excuse tout, mon cher Jean-Jacques, j'irai donc vous - voir chez vous. Une sœur est toujours bien chez son frère, - quelle que soit la vie qu'il ait adoptée. Je vous embrasse - avec tendresse. - - »AGATHE ROUGET.» - ---Voilà l'affaire engagée. Quand vous irez, dit monsieur Hochon à la -Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux... - -La lettre fut portée par Gritte qui revint dix minutes après, rendre -compte à ses maîtres de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon -l'usage de la province. - ---Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprié toute la -maison que madame laissait... - ---Qui, madame? demanda le vieil Hochon. - ---Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit -Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait monsieur -Rouget dans un état à faire pitié; mais, depuis hier, la maison est -redevenue ce qu'elle était avant l'arrivée de monsieur Maxence. On -s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce -matin à cinq heures; il est revenu sur les neuf heures, apportant des -provisions. Enfin, il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour -l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et -tout est par places dans la cuisine: «--Je veux fêter mon neveu,» -qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout! Il paraît -que _les Rouget_ ont été très-flattés de la lettre. Madame est venue -me le dire... Oh! elle a fait une toilette!... une toilette! Je n'ai -rien vu de plus beau, quoi! Madame a deux diamants aux oreilles, deux -diamants de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles! -et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une -vraie châsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel!... -Pour lors, qu'elle m'a dit: «--Monsieur est charmé de savoir sa sœur -si bonne enfant, et j'espère qu'elle nous permettra de la fêter comme -elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de -nous d'après l'accueil que nous ferons à son fils... Monsieur est -très-impatient de voir son neveu.» Madame avait des petits souliers de -satin noir et des bas... Non, c'est des merveilles! Il y a comme des -fleurs dans la soie et des trous que vous diriez une dentelle, on voit -sa chair rose à travers. Enfin elle est sur ses cinquante et un! avec -un petit tablier si gentil devant elle, que la Védie m'a dit que ce -tablier-là valait deux années de nos gages... - ---Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'artiste. - ---Eh! bien, à quoi penses-tu, monsieur Hochon?... dit la vieille dame -quand Gritte fut partie. - -Madame Hochon montrait à sa filleule son mari la tête dans ses mains, -le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions. - ---Vous avez affaire à un maître Gonin! dit le vieillard. Avec vos -idées, jeune homme, ajouta-t-il en regardant Joseph, vous n'êtes pas -de force à lutter contre un gaillard trempé comme l'est Maxence. Quoi -que je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi -bien ce soir tout ce que vous aurez vu, entendu, et fait. Allez!... A -la grâce de Dieu! Tâchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si, -malgré tout votre esprit, vous n'y parvenez point, ce sera déjà quelque -lumière sur leur plan; mais si vous êtes un instant avec lui, seul, -sans être écouté, dam!... il faut lui tirer les vers du nez sur sa -situation qui n'est pas heureuse, et plaider la cause de votre mère... - -A quatre heures, Joseph passa le détroit qui séparait la maison Hochon -de la maison Rouget, cette espèce d'allée de tilleuls souffrants, -longue de deux cents pieds et large comme la Grande-Narette. Quand le -neveu se présenta, Kouski, en bottes cirées, en pantalon de drap noir, -en gilet blanc et en habit noir, le précéda pour l'annoncer. La table -était déjà mise dans la salle, et Joseph, qui distingua facilement son -oncle, alla droit à lui, l'embrassa, salua Flore et Maxence. - ---Nous ne nous sommes point vus depuis que j'existe, mon cher oncle, -dit gaiement le peintre; mais vaut mieux tard que jamais. - ---Vous êtes le bienvenu, mon ami, dit le vieillard en regardant son -neveu d'un air hébété. - ---Madame, dit Joseph à Flore avec l'entrain d'un artiste, j'enviais, ce -matin, à mon oncle le plaisir qu'il a de pouvoir vous admirer tous les -jours! - ---N'est-ce pas qu'elle est belle? dit le vieillard dont les yeux ternis -devinrent presque brillants. - ---Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre. - ---Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici -monsieur Maxence Gilet, un homme qui a servi l'Empereur, comme ton -frère, dans la Garde Impériale. - -Joseph se leva, s'inclina. - ---Monsieur votre frère était dans les dragons, je crois, et moi j'étais -dans les pousse-cailloux, dit Maxence. - ---A cheval ou à pied, dit Flore, on n'en risquait pas moins sa peau! - -Joseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max était mis -comme les jeunes gens élégants se mettaient alors; car il se faisait -habiller à Paris. Un pantalon de drap bleu de ciel, à gros plis -très-amples, faisait valoir ses pieds en ne laissant voir que le bout -de sa botte ornée d'éperons. Sa taille était pincée par son gilet -blanc à boutons d'or façonnés, et lacé par derrière pour lui servir -de ceinture. Ce gilet boutonné jusqu'au col dessinait bien sa large -poitrine, et son col en satin noir l'obligeait à tenir la tête haute, -à la façon des militaires. Il portait un petit habit noir très-bien -coupé. Une jolie chaîne d'or pendait de la poche de son gilet, où -paraissait à peine une montre plate. Il jouait avec cette clef dite à -_criquet_, que Breguet venait d'inventer. - ---Ce garçon est très-bien, se dit Joseph en admirant comme peintre la -figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait -de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêtant, cette -belle fille a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça -se voit! - -En ce moment Baruch et François arrivèrent. - ---Vous n'êtes pas encore allé voir la Tour d'Issoudun? demanda Flore -à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant le -dîner, qui ne sera servi que dans une heure, nous vous montrerions la -grande curiosité de la ville?... - ---Volontiers? dit l'artiste incapable d'apercevoir en ceci le moindre -inconvénient. - -Pendant que Flore alla mettre son chapeau, ses gants et son châle de -cachemire, Joseph se leva soudain à la vue des tableaux, comme si -quelque enchanteur l'eût touché de sa baguette. - ---Ah! vous avez des tableaux, mon oncle? dit-il en examinant celui qui -l'avait frappé. - ---Oui, répondit le bonhomme, ça nous vient des Descoings qui, pendant -la Révolution, ont acheté la défroque des maisons religieuses et des -églises du Berry. - -Joseph n'écoutait plus, il admirait chaque tableau:--Magnifique! -s'écriait-il. Oh! mais voilà une toile... Celui-là ne les gâtait pas! -Allons, de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet... - ---Il y en a sept ou huit très-grands qui sont dans le grenier et qu'on -a gardés à cause des cadres, dit Gilet. - ---Allons les voir! fit l'artiste que Maxence conduisit dans le grenier. - -Joseph redescendit enthousiasmé. Max dit un mot à l'oreille de la -Rabouilleuse, qui prit le bonhomme Rouget dans l'embrasure de la -croisée; et Joseph entendit cette phrase dite à voix basse, mais de -manière qu'elle ne fût pas perdue pour lui: - ---Votre neveu est peintre, vous ne ferez rien de ces tableaux, soyez -donc gentil pour lui, donnez-les-lui. - ---Il paraît, dit le bonhomme qui s'appuya sur le bras de Flore pour -venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane, -il paraît que tu es peintre... - ---Je ne suis encore qu'un rapin, dit Joseph... - ---Qué que c'est que ça? dit Flore. - ---Un commençant, répondit Joseph. - ---Eh! bien, dit Jean-Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à -quelque chose dans ton état, je te les donne... Mais sans les cadres. -Oh! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles; j'y mettrai... - ---Parbleu! mon oncle, s'écria Joseph enchanté, vous y mettrez les -copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension. - ---Mais cela vous prendra du temps et il vous faudra des toiles, des -couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père -Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez -là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont -énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre -mille francs... Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre -mille francs, puisqu'il garde les cadres! Enfin, il vous faudra des -cadres, et on dit que les cadres valent plus que les tableaux; il y -a de l'or!...--Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras -du bonhomme. Hein?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer -quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux... -C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner -quatre mille francs, il ne me paraît pas _très-calé_... - ---Eh bien! mon neveu, je te payerai quatre mille francs pour les -copies... - ---Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre mille francs et les tableaux, -c'est trop; car, voyez-vous, les tableaux ont de la valeur. - ---Mais acceptez donc, _godiche_! lui dit Flore, puisque c'est votre -oncle... - ---Eh! bien, j'accepte, dit Joseph étourdi de l'affaire qu'il venait de -faire, car il reconnaissait un tableau du Pérugin. - -Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et en donnant le -bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de -Maxence. Ni Flore, ni Rouget, ni Max, ni personne à Issoudun ne pouvait -connaître la valeur des tableaux, et le rusé Max crut avoir acheté pour -une bagatelle le triomphe de Flore qui se promena très-orgueilleusement -au bras du neveu de son maître, en bonne intelligence avec lui, devant -toute la ville ébahie. On se mit aux portes pour voir le triomphe de -la Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant fit une sensation -profonde sur laquelle Max comptait. Aussi, quand l'oncle et le neveu -rentrèrent vers les cinq heures, on ne parlait dans tous les ménages -que de l'accord parfait de Max et de Flore avec le neveu du père -Rouget. Enfin, l'anecdote du cadeau des tableaux et des quatre mille -francs circulait déjà. Le dîner, auquel assista Lousteau, l'un des -juges du tribunal, et le maire d'Issoudun, fut splendide. Ce fut un de -ces dîners de province qui durent cinq heures. Les vins les plus exquis -animèrent la conversation. Au dessert, à neuf heures, le peintre, assis -entre Flore et Max vis-à-vis de son oncle, était devenu quasi-camarade -avec l'officier, qu'il trouvait le meilleur enfant de la terre. Joseph -revint à onze heures à peu près gris. Quant au bonhomme Rouget, Kouski -le porta dans son lit ivre-mort, il avait mangé comme un acteur forain -et bu comme les sables du désert. - ---Hé! bien, dit Max qui resta seul à minuit avec Flore, ceci ne vaut-il -pas mieux que de leur faire la moue. Les Bridau seront bien reçus, ils -auront de petits cadeaux, et comblés de faveurs, ils ne pourront que -chanter nos louanges; ils s'en iront bien tranquilles en nous laissant -tranquilles aussi. Demain matin, à nous deux Kouski, nous déferons -toutes ces toiles, nous les enverrons au peintre pour qu'il les ait à -son réveil, nous mettrons les cadres au grenier, et nous renouvellerons -la tenture de la salle en y tendant de ces papiers vernis où il y a des -scènes de Télémaque, comme j'en ai vu chez monsieur Mouilleron. - ---Tiens, ce sera bien plus joli, s'écria Flore. - -Le lendemain, Joseph ne s'éveilla pas avant midi. De son lit, il -aperçut les toiles mises les unes sur les autres, et apportées sans -qu'il eût rien entendu. Pendant qu'il examinait de nouveau les tableaux -et qu'il y reconnaissait des chefs-d'œuvre en étudiant la manière des -peintres et recherchant leurs signatures, sa mère était allée remercier -son frère et le voir, poussée par le vieil Hochon qui, sachant toutes -les sottises commises la veille par le peintre, désespérait de la cause -des Bridau. - ---Vous avez pour adversaires de fines mouches. Dans toute ma vie je -n'ai pas vu pareille tenue à celle de ce soldat: il paraît que la -guerre forme les jeunes gens. Joseph s'est laissé pincer! Il s'est -promené donnant le bras à la Rabouilleuse! On lui a sans doute fermé la -bouche avec du vin, de méchantes toiles, et quatre mille francs. Votre -artiste n'a pas coûté cher à Maxence! - -Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule -de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées de Maxence et de -cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour -obtenir de petits moments d'entretien avec Jean-Jacques. Madame Bridau -fut reçue à merveille par son frère à qui Flore avait fait sa leçon. Le -vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme dans les -premiers moments, Agathe ne pouvait pas aborder de questions sérieuses, -Max avait jugé convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la -sœur. Ce fut un calcul juste. La pauvre Agathe trouva son frère si mal -qu'elle ne voulut pas le priver des soins de madame Brazier. - ---Je veux d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon, connaître une personne -à qui je suis redevable du bonheur de mon frère. - -Ces paroles firent un plaisir évident au bonhomme qui sonna pour -demander madame Brazier. Flore n'était pas loin, comme on peut le -penser. Les deux antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse -déploya les soins de la plus servile, de la plus attentive tendresse, -elle trouva que monsieur avait la tête trop bas, elle replaça les -oreillers, elle fut comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon -eut-il une expansion de sensibilité. - ---Nous vous devons, mademoiselle, dit Agathe, beaucoup de -reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à -mon frère depuis si long-temps, et pour la manière dont vous veillez à -son bonheur. - ---C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaître -le bonheur, et c'est d'ailleurs une femme pleine d'excellentes qualités. - ---Aussi, mon frère, ne sauriez-vous trop en récompenser mademoiselle, -vous auriez dû en faire votre femme. Oui! je suis trop pieuse pour -ne pas souhaiter de vous voir obéir aux préceptes de la religion. -Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vous mettant pas -en guerre avec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous -demander secours au milieu d'une grande affliction, mais ne croyez -point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la -manière dont vous disposerez de votre fortune... - ---Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste -envers vous. Monsieur votre frère peut vous le dire, fit-elle en -regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons -eues, c'est à votre sujet. Je soutiens à monsieur qu'il vous doit la -part de fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a -été mon bienfaiteur, votre père (elle prit un ton larmoyant), je m'en -souviendrai toujours... Mais votre frère, madame, a entendu raison... - ---Oui, dit le bonhomme Rouget, quand je ferai mon testament, vous ne -serez pas oubliés... - ---Ne parlons point de tout ceci, mon frère, vous ne connaissez pas -encore quel est mon caractère. - -D'après ce début, on imaginera facilement comment se passa cette -première visite. Rouget invita sa sœur à dîner pour le surlendemain. - -Pendant ces trois jours, les Chevaliers de la Désœuvrance prirent une -immense quantité de rats, de souris et de mulots qui, par une belle -nuit, furent mis en plein grain et affamés, au nombre de quatre cent -trente-six, dont plusieurs mères pleines. Non contents d'avoir procuré -ces pensionnaires à Fario, les Chevaliers trouèrent la couverture de -l'église des Capucins, et y mirent une dizaine de pigeons pris en dix -fermes différentes. Ces animaux firent d'autant plus tranquillement -nopces et festins que le garçon de magasin de Fario fut débauché par -un mauvais drôle, avec lequel il se grisa du matin jusqu'au soir, sans -prendre aucun soin des grains de son maître. - -Madame Bridau, contrairement à l'opinion du vieil Hochon, crut que son -frère n'avait pas encore fait son testament; elle comptait lui demander -quelles étaient ses intentions à l'égard de mademoiselle Brazier, au -premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui, car Flore -et Maxence la leurraient de cet espoir qui devait être toujours déçu. - -Quoique les Chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les deux -Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies impossibles. - -Après une semaine, la moitié du temps que les Parisiens devaient rester -à Issoudun, ils ne se trouvaient donc pas plus avancés que le premier -jour. - ---Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à -madame Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze -jours ni en quinze mois; il faudrait ne pas quitter votre frère, et -pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les -fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà -mon avis, et il est temps de s'y prendre. - ---Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le -clergé. - ---Oh! s'écria le vieillard, vous voilà, vous autres dévotes! - ---Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilége, -dit madame Bridau. Faire servir la religion à de pareils... Oh! mais -nous serions plus criminelles que Flore. - -Cette conversation avait eu lieu pendant le déjeuner, et François, -aussi bien que Baruch, écoutaient de toutes leurs oreilles. - ---Sacrilége! s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé, -spirituel comme j'en ai connu quelques-uns, savait dans quel embarras -vous êtes, il ne verrait point de sacrilége à faire revenir à Dieu -l'âme égarée de votre frère, à lui inspirer un vrai repentir de ses -fautes, à lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en -lui assurant un sort; à lui démontrer qu'il aurait la conscience en -repos en donnant quelques mille livres de rente pour le petit séminaire -de l'archevêque, et laissant sa fortune à ses héritiers naturels... - -L'obéissance passive que le vieil avare avait obtenue dans sa maison -de la part de ses enfants et transmise à ses petits-enfants soumis -d'ailleurs à sa tutelle et auxquels il amassait une belle fortune, -en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne permit -pas à Baruch et à François la moindre marque d'étonnement ni de -désapprobation; mais ils échangèrent un regard significatif en se -disant ainsi combien ils trouvaient cette idée nuisible et fatale aux -intérêts de Max. - ---Le fait est, madame, dit Baruch, que si vous voulez avoir la -succession de votre frère, voilà le seul et vrai moyen; il faut rester -à Issoudun tout le temps nécessaire pour l'employer.... - ---Ma mère, dit Joseph, vous feriez bien d'écrire à Desroches sur tout -ceci. Quant à moi, je ne prétends rien de plus de mon oncle que ce -qu'il a bien voulu me donner... - -Après avoir reconnu la grande valeur des trente-neuf tableaux, Joseph -les avait soigneusement décloués, il avait appliqué du papier dessus -en l'y collant avec de la colle ordinaire; il les avait superposés les -uns aux autres, avait assujetti leur masse dans une immense boîte, et -l'avait adressée par le roulage à Desroches, à qui il se proposait -d'écrire une lettre d'avis. Cette précieuse cargaison était partie la -veille. - ---Vous êtes content à bon marché, dit monsieur Hochon. - ---Mais je ne serais pas embarrassé de trouver cent cinquante mille -francs des tableaux. - ---Idée de peintre! fit monsieur Hochon en regardant Joseph d'une -certaine manière. - ---Écoute, dit Joseph en s'adressant à sa mère, je vais écrire à -Desroches en lui expliquant l'état des choses ici. Si Desroches te -conseille de rester, tu resteras. Quant à ta place, nous en trouverons -toujours l'équivalent.... - ---Mon cher, dit madame Hochon à Joseph en sortant de table, je ne sais -pas ce que sont les tableaux de votre oncle, mais ils doivent être -bons, à en juger par les endroits d'où ils viennent. S'ils valent -seulement quarante mille francs, mille francs par tableau, n'en -dites rien à personne. Quoique mes petits-enfants soient discrets et -bien élevés, ils pourraient, sans y entendre malice, parler de cette -prétendue trouvaille, tout Issoudun le saurait et il ne faut pas que -nos adversaires s'en doutent. Vous vous conduisez comme un enfant!... - -En effet, à midi, bien des personnes dans Issoudun, et surtout Maxence -Gilet, furent instruits de cette opinion qui eut pour effet de faire -rechercher tous les vieux tableaux auxquels on ne songeait pas, et -de faire mettre en évidence des croûtes exécrables. Max se repentit -d'avoir poussé le vieillard à donner les tableaux, et sa rage contre -les héritiers, en apprenant le plan du vieil Hochon, s'accrut de ce -qu'il appela _sa bêtise_. L'influence religieuse sur un être faible -était la seule chose à craindre. Aussi l'avis donné par ses deux amis -confirma-t-il Maxence Gilet dans sa résolution de capitaliser tous les -contrats de Rouget, et d'emprunter sur ses propriétés afin d'opérer le -plus promptement possible un placement dans la rente; mais il regarda -comme plus urgent encore de renvoyer les Parisiens. Or le génie des -Mascarille et des Scapin n'eût pas facilement résolu ce problème. - -Flore, conseillée par Max, prétendit que monsieur se fatiguait -beaucoup trop dans ses promenades à pied, il devait à son âge aller -en voiture. Ce prétexte fut nécessité par l'obligation de se rendre, -à l'insu du pays, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, à Vatan, dans -tous les endroits où le projet de réaliser les placements du bonhomme -forcerait Rouget, Flore et Max à se transporter. A la fin de cette -semaine donc, tout Issoudun fut surpris en apprenant que le bonhomme -Rouget était allé chercher une voiture à Bourges, mesure qui fut -justifiée par les Chevaliers de la Désœuvrance dans un sens favorable -à la Rabouilleuse. Flore et Rouget achetèrent un effroyable berlingot -à vitrages fallacieux, à rideaux de cuir crevassés, âgé de vingt-deux -ans et de neuf campagnes, provenant d'une vente après le décès d'un -colonel ami du Grand-Maréchal Bertrand, et qui, pendant l'absence de -ce fidèle compagnon de l'Empereur, s'était chargé d'en surveiller les -propriétés en Berry. Ce berlingot, peint en gros vert, ressemblait -assez à une calèche, mais le brancard avait été modifié de manière à -pouvoir y atteler un seul cheval. Il appartenait donc à ce genre de -voitures que la diminution des fortunes a si fort mis à la mode, et qui -s'appelait alors honnêtement une _demi-fortune_, car à leur origine -on nomma ces voitures des _seringues_. Le drap de cette demi-fortune, -vendue pour calèche, était rongé par les vers; ses passementeries -ressemblaient à des chevrons d'invalide, elle sonnait la ferraille; -mais elle ne coûta que quatre cent cinquante francs; et Max acheta du -régiment alors en garnison à Bourges une bonne grosse jument réformée -pour la traîner. Il fit repeindre la voiture en brun-foncé, eut un -assez bon harnais d'occasion, et toute la ville d'Issoudun fut remuée -de fond en comble en attendant l'équipage au père Rouget! La première -fois que le bonhomme se servit de sa calèche, le bruit fit sortir -tous les ménages sur leurs portes, et il n'y eut pas de croisée qui -ne fût garnie de curieux. La seconde fois le célibataire alla jusqu'à -Bourges, où, pour s'éviter les soins de l'opération conseillée ou, -si vous voulez, ordonnée par Flore Brazier, il signa chez un notaire -une procuration à Maxence Gilet, à l'effet de transporter tous les -contrats qui furent désignés dans la procuration. Flore se réserva -de liquider avec monsieur les placements faits à Issoudun et dans -les cantons environnants. Le principal notaire de Bourges reçut la -visite de Rouget, qui le pria de lui trouver cent quarante mille -francs à emprunter sur ses propriétés. On ne sut rien à Issoudun de -ces démarches si discrètement et si habilement faites. Maxence, en -bon cavalier, pouvait aller à Bourges et en revenir de cinq heures -du matin à cinq heures du soir, avec son cheval, et Flore ne quitta -plus le vieux garçon. Le père Rouget avait consenti sans difficulté -à l'opération que Flore lui soumit; mais il voulut que l'inscription -de cinquante mille francs de rente fût au nom de mademoiselle Brazier -comme usufruit, et en son nom, à lui Rouget, comme nue propriété. La -ténacité que le vieillard déploya dans la lutte intérieure que cette -affaire souleva causa des inquiétudes à Max, qui crut y entrevoir déjà -des réflexions inspirées par la vue des héritiers naturels. - -Au milieu de ces grands mouvements, que Maxence voulait dérober aux -yeux de la ville, il oublia le marchand de grains. Fario se mit en -devoir d'opérer ses livraisons, après des manœuvres et des voyages qui -avaient eu pour but de faire hausser le prix des céréales. Or, le -lendemain de son arrivée, il aperçut le toit de l'église des Capucins -noir de pigeons, car il demeurait en face. Il se maudit lui-même pour -avoir négligé de faire visiter la couverture, et alla promptement à -son magasin, où il trouva la moitié de son grain dévoré. Des milliers -de crottes de souris, de rats et de mulots éparpillées lui révélèrent -une seconde cause de ruine. L'église était une arche de Noé. Mais la -fureur rendit l'Espagnol blanc comme de la batiste quand, en essayant -de reconnaître l'étendue de ses pertes et du dégât, il remarqua tout le -grain de dessous quasi germé par une certaine quantité de pots d'eau -que Max avait eu l'idée d'introduire au moyen d'un tube en fer-blanc, -au cœur des tas de blé. Les pigeons, les rats s'expliquaient par -l'instinct animal; mais la main de l'homme se révélait dans ce dernier -trait de perversité. Fario s'assit sur la marche d'un autel dans -une chapelle, et resta la tête dans ses mains. Après une demi-heure -de réflexions espagnoles, il vit l'écureuil que le fils Godet avait -tenu à lui donner pour pensionnaire jouant avec sa queue le long de -la poutre transversale sur le milieu de laquelle reposait l'arbre du -toit. L'Espagnol se leva froidement en montrant à son garçon de magasin -une figure calme comme celle d'un Arabe. Fario ne se plaignit pas, il -rentra dans sa maison, il alla louer quelques ouvriers pour ensacher le -bon grain, étendre au soleil les blés mouillés afin d'en sauver le plus -possible; puis il s'occupa de ses livraisons, après avoir estimé sa -perte aux trois cinquièmes. Mais ses manœuvres ayant opéré une hausse, -il perdit encore en rachetant les trois cinquièmes manquants; ainsi sa -perte fut de plus de moitié. L'Espagnol, qui n'avait pas d'ennemis, -attribua, sans se tromper, cette vengeance à Gilet. Il lui fut prouvé -que Max et quelques autres, les seuls auteurs des farces nocturnes, -avaient bien certainement monté sa charrette sur la Tour, et s'étaient -amusés à le ruiner: il s'agissait en effet de mille écus, presque -tout le capital péniblement gagné par Fario depuis la paix. Inspiré -par la vengeance, cet homme déploya la persistance et la finesse d'un -espion à qui l'on a promis une forte récompense. Embusqué la nuit, -dans Issoudun, il finit par acquérir la preuve des déportements des -Chevaliers de la Désœuvrance: il les vit, il les compta, il épia leurs -rendez-vous et leurs banquets chez la Cognette; puis il se cacha pour -être le témoin d'un de leurs tours, et se mit au fait de leurs mœurs -nocturnes. - -Malgré ses courses et ses préoccupations, Maxence ne voulait pas -négliger les affaires de nuit, d'abord pour ne pas laisser pénétrer -le secret de la grande opération qui se pratiquait sur la fortune du -père Rouget, puis pour toujours tenir ses amis en haleine. Or, les -Chevaliers étaient convenus de faire un de ces tours dont on parlait -pendant des années entières. Ils devaient donner dans une seule -nuit, des boulettes à tous les chiens de garde de la ville et des -faubourgs; Fario les entendit, au sortir du bouchon à la Cognette, -s'applaudissant par avance du succès qu'obtiendrait cette farce, et du -deuil général que causerait ce nouveau massacre des innocents. Puis -quelles appréhensions ne causerait pas cette exécution en annonçant des -desseins sinistres sur les maisons privées de leurs gardiens? - ---Cela fera peut-être oublier la charrette à Fario! dit le fils Goddet. - -Fario n'avait déjà plus besoin de ce mot qui confirmait ses soupçons; -et, d'ailleurs, son parti était pris. - -Agathe, après trois semaines de séjour, reconnaissait, ainsi que -madame Hochon, la vérité des réflexions du vieil avare: il fallait -plusieurs années pour détruire l'influence acquise sur son frère par -la Rabouilleuse et par Max. Agathe n'avait fait aucun progrès dans la -confiance de Jean-Jacques, avec qui jamais elle n'avait pu se trouver -seule. Au contraire, mademoiselle Brazier triomphait des héritiers en -menant promener Agathe dans la calèche, assise au fond près d'elle, -ayant monsieur Rouget et son neveu sur le devant. La mère et le fils -attendaient avec impatience une réponse à la lettre confidentielle -écrite à Desroches. Or, la veille du jour où les chiens devaient -être empoisonnés, Joseph, qui s'ennuyait à périr à Issoudun, reçut -deux lettres, la première du grand peintre Schinner dont l'âge lui -permettait une liaison plus étroite, plus intime qu'avec Gros, leur -maître, et la seconde de Desroches. - -Voici la première, timbrée de Beaumont-sur-Oise: - - «Mon cher Joseph, j'ai achevé, pour le comte de Sérizy, les - principales peintures du château de Presles. J'ai laissé - les encadrements, les peintures d'ornement; et je t'ai si - bien recommandé, soit au comte, soit à Grindot l'architecte, - que tu n'as qu'à prendre tes brosses et à venir. Les prix - sont faits de manière à te contenter. Je pars pour l'Italie - avec ma femme, tu peux donc prendre Mistigris qui t'aidera. - Ce jeune drôle a du talent, je l'ai mis à ta disposition. - Il frétille déjà comme un pierrot en pensant à s'amuser - au château de Presles. Adieu, mon cher Joseph; si je suis - absent, si je ne mets rien à l'Exposition prochaine, tu - me remplaceras! Oui, cher Jojo, ton tableau, j'en ai la - certitude, est un chef-d'œuvre; mais un chef-d'œuvre qui - fera crier au romantisme, et tu t'apprêtes une existence de - diable dans un bénitier. Après tout, comme dit ce farceur de - Mistigris, qui retourne ou calembourdise tous les proverbes, - la vie est _un qu'on bat_. Que fais-tu donc à Issoudun? Adieu. - - »Ton ami, - - »SCHINNER.» - -Voici celle de Desroches: - - «Mon cher Joseph, ce monsieur Hochon me semble un vieillard - plein de sens, et tu m'as donné la plus haute idée de ses - moyens: il a complétement raison. Aussi, mon avis, puisque - tu me le demandes, est-il que ta mère reste à Issoudun - chez madame Hochon, en y payant une modique pension, comme - quatre cents francs par an, pour indemniser ses hôtes de - sa nourriture. Madame Bridau doit, selon moi, s'abandonner - aux conseils de monsieur Hochon. Mais ton excellente mère - aura bien des scrupules en présence de gens qui n'en ont - pas du tout, et dont la conduite est un chef-d'œuvre de - politique. Ce Maxence est dangereux, et tu as bien raison: - je vois en lui un homme autrement fort que Philippe. Ce - drôle fait servir ses vices à sa fortune, et ne s'amuse - pas _gratis_, comme ton frère dont les folies n'avaient - rien d'utile. Tout ce que tu me dis m'épouvante, car je - ne ferais pas grand'chose en allant à Issoudun. Monsieur - Hochon, caché derrière ta mère, vous sera plus utile que - moi. Quant à toi, tu peux revenir, tu n'es bon à rien - dans une affaire qui réclame une attention continuelle, - une observation minutieuse, des attentions serviles, une - discrétion dans la parole et une dissimulation dans les - gestes tout à fait antipathiques aux artistes. Si l'on vous - a dit qu'il n'y avait pas de testament de fait, ils en ont - un depuis long-temps, croyez-le bien. Mais les testaments - sont révocables, et tant que ton imbécile d'oncle vivra, - certes il est susceptible d'être travaillé par les remords et - par la religion. Votre fortune sera le résultat d'un combat - entre l'Église et la Rabouilleuse. Il viendra certainement un - moment où cette femme sera sans force sur le bonhomme, et où - la religion sera toute-puissante. Tant que ton oncle n'aura - pas fait de donation entre-vifs, ni changé la nature de ses - biens, tout sera possible à l'heure où la religion aura le - dessus. Aussi dois-tu prier monsieur Hochon de surveiller, - autant qu'il le pourra, la fortune de ton oncle. Il s'agit de - savoir si les propriétés sont hypothéquées, comment et au nom - de qui sont faits les placements. Il est si facile d'inspirer - à un vieillard des craintes sur sa vie, au cas où il se - dépouille de ses biens en faveur d'étrangers, qu'un héritier - tant soit peu rusé pourrait arrêter une spoliation dès son - commencement. Mais est-ce ta mère avec son ignorance du - monde, son désintéressement, ses idées religieuses, qui saura - mener une semblable machine?... Enfin, je ne puis que vous - éclairer. Tout ce que vous avez fait jusqu'à présent a dû - donner l'alarme, et peut-être vos antagonistes se mettent-ils - en règle!...» - ---Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria -monsieur Hochon fier d'être apprécié par un avoué de Paris. - ---Oh! Desroches est un fameux gars, répondit Joseph. - ---Il ne serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux -femmes, reprit le vieil avare. - ---La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à -moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon -oncle. - ---Ah! dit monsieur Hochon, monsieur Desroches vous prie, par -_post-scriptum_, de brûler la lettre. - ---Vous la brûlerez après l'avoir montrée à ma mère, dit le peintre. - -Joseph Bridau s'habilla, traversa la petite place et se présenta chez -son oncle, qui précisément achevait son déjeuner. Max et Flore étaient -à table. - ---Ne vous dérangez pas, mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux. - ---Vous partez? fit Max en échangeant un regard avec Flore. - ---Oui, j'ai des travaux au château de monsieur de Sérizy, je suis -d'autant plus pressé d'y aller qu'il a les bras assez longs pour rendre -service à mon pauvre frère, à la Chambre des Pairs. - ---Eh! bien, travaille, dit d'un air niais le bonhomme Rouget qui parut -à Joseph extraordinairement changé. Faut travailler... je suis fâché -que vous vous en alliez... - ---Oh! ma mère reste encore quelque temps, reprit Joseph. - -Max fit un mouvement de lèvres que remarqua la gouvernante et qui -signifiait:--Ils vont suivre le plan dont m'a parlé Baruch. - ---Je suis bien heureux d'être venu, dit Joseph, car j'ai eu le plaisir -de faire connaissance avec vous, et vous avez enrichi mon atelier... - ---Oui, dit la Rabouilleuse, au lieu d'éclairer votre oncle sur la -valeur de ses tableaux qu'on estime à plus de cent mille francs, vous -les avez bien lestement envoyés à Paris. Pauvre cher homme, c'est -comme un enfant!... On vient de nous dire à Bourges qu'il y a un petit -poulet, comment donc? un Poussin qui était avant la Révolution dans le -Chœur de la cathédrale, et qui vaut à lui seul trente mille francs... - ---Ça n'est pas bien, mon neveu, dit le vieillard à un signe de Max que -Joseph ne put apercevoir. - ---Là, franchement, reprit le soldat en riant, sur votre honneur, que -croyez-vous que valent vos tableaux? Parbleu! vous avez tiré une -carotte à votre oncle, vous étiez dans votre droit, un oncle est fait -pour être pillé! La nature m'a refusé des oncles; mais, sacrebleu, si -j'en avais eu, je ne les aurais pas épargnés. - ---Saviez-vous, monsieur, dit Flore à Rouget, ce que vos tableaux -valaient... Combien avez-vous dit, monsieur Joseph? - ---Mais, répondit le peintre qui devint rouge comme une betterave, les -tableaux valent quelque chose. - ---On dit que vous les avez estimés à cent cinquante mille francs à -monsieur Hochon, dit Flore. Est-ce vrai? - ---Oui, dit le peintre qui avait une loyauté d'enfant. - ---Et, aviez-vous l'intention, dit Flore au bonhomme, de donner cent -cinquante mille francs à votre neveu?... - ---Jamais, jamais! répondit le vieillard que Flore avait regardé -fixement. - ---Il y a une manière d'arranger tout cela, dit le peintre, c'est de -vous les rendre, mon oncle!... - ---Non, non, garde-les, dit le vieillard. - ---Je vous les renverrai, mon oncle, répondit Joseph blessé du silence -offensant de Maxence Gilet et de Flore Brazier. J'ai dans mon pinceau -de quoi faire ma fortune, sans avoir rien à personne, pas même à mon -oncle... Je vous salue, mademoiselle, bien le bonjour, monsieur... - -Et Joseph traversa la place dans un état d'irritation que les artistes -peuvent se peindre. Toute la famille Hochon était alors dans le salon. -En voyant Joseph qui gesticulait et se parlait à lui-même, on lui -demanda ce qu'il avait. Devant Baruch et François, le peintre, franc -comme l'osier, raconta la scène qu'il venait d'avoir, et qui, dans deux -heures, devint la conversation de toute la ville, où chacun la broda -de circonstances plus ou moins drôles. Quelques-uns soutenaient que le -peintre avait été malmené par Max, d'autres qu'il s'était mal conduit -avec mademoiselle Brazier, et que Max l'avait mis à la porte. - ---Quel enfant que votre enfant!... disait Hochon à madame Bridau. Le -nigaud a été la dupe d'une scène qu'on lui réservait pour le jour de -ses adieux. Il y a quinze jours que Max et la Rabouilleuse savaient la -valeur des tableaux quand il a eu la sottise de le dire ici devant mes -petits-enfants, qui n'ont eu rien de plus chaud que d'en parler à tout -le monde. Votre artiste aurait dû partir à l'improviste. - ---Mon fils fait bien de rendre les tableaux s'ils ont tant de valeur, -dit Agathe. - ---S'ils valent, selon lui, deux cent mille francs, dit le vieil Hochon, -c'est une bêtise que de s'être mis dans le cas de les rendre; car vous -auriez du moins eu cela de cette succession, tandis qu'à la manière -dont vont les choses vous n'en aurez rien!... Et voilà presque une -raison pour votre frère de ne plus vous voir... - -Entre minuit et une heure, les Chevaliers de la Désœuvrance -commencèrent leur distribution gratuite de comestibles aux chiens de -la ville. Cette mémorable expédition ne fut terminée qu'à trois heures -du matin, heure à laquelle ces mauvais drôles allèrent souper chez la -Cognette. A quatre heures et demie, au crépuscule, ils rentrèrent chez -eux. Au moment où Max tourna la rue de l'Avenier pour entrer dans la -Grand'rue, Fario, qui se tenait en embuscade dans un renfoncement, lui -porta un coup de couteau, droit au cœur, retira la lame, et se sauva -par les fossés de Villate où il essuya son couteau dans son mouchoir. -L'Espagnol alla laver son mouchoir à la Rivière-Forcée, et revint -tranquillement à Saint-Paterne où il se recoucha, en escaladant une -fenêtre qu'il avait laissée entr'ouverte, et il fut réveillé par son -nouveau garçon qui le trouva dormant du plus profond sommeil. - -En tombant, Max jeta un cri terrible, auquel personne ne pouvait se -méprendre. Lousteau-Prangin, le fils d'un juge, parent éloigné de la -famille de l'ancien Subdélégué, et le fils Goddet qui demeurait dans -le bas de la Grand'rue, remontèrent au pas de course en se disant:--On -tue Max!... au secours! Mais aucun chien n'aboya, et personne, au fait -des ruses des coureurs de nuit, ne se leva. Quand les deux Chevaliers -arrivèrent, Max était évanoui. Il fallut aller éveiller monsieur Goddet -le père. Max avait bien reconnu Fario; mais quand, à cinq heures du -matin, il eut bien repris ses sens, qu'il se vit entouré de plusieurs -personnes, qu'il sentit que sa blessure n'était pas mortelle, il pensa -tout à coup à tirer parti de cet assassinat, et, d'une voix lamentable -il s'écria:--J'ai cru voir les yeux et la figure de ce maudit -peintre!... - -Là-dessus, Lousteau-Prangin courut chez son père le juge d'instruction. -Max fut transporté chez lui par le père Cognet, par le fils Goddet et -par deux personnes qu'on fit lever. La Cognette et Goddet père étaient -aux côtés de Max couché sur un matelas qui reposait sur deux bâtons. -Monsieur Goddet ne voulait rien faire que Max ne fût au lit. Ceux qui -portaient le blessé regardèrent naturellement la porte de monsieur -Hochon pendant que Kouski se levait, et virent la servante de monsieur -Hochon qui balayait. Chez le bonhomme comme dans la plupart des maisons -de province, on ouvrait la porte de très-bonne heure. Le seul mot -prononcé par Max avait éveillé les soupçons, et monsieur Goddet père -cria:--Gritte, monsieur Joseph Bridau est-il couché? - ---Ah! bien, dit-elle, il est sorti dès quatre heures et demie, il s'est -promené toute la nuit dans sa chambre, je ne sais pas ce qui le tenait. - -Cette naïve réponse excita des murmures d'horreur et des exclamations -qui firent venir cette fille, assez curieuse de savoir ce qu'on amenait -chez le père Rouget. - ---Eh! bien, il est propre, votre peintre! lui dit-on. - -Et le cortége entra, laissant la servante ébahie: elle avait vu Max -étendu sur le matelas, sa chemise ensanglantée, et mourant. - -Ce qui tenait Joseph et l'avait agité pendant toute la nuit, les -artistes le devinent: il se voyait la fable des bourgeois d'Issoudun, -on le prenait pour un tire-laine, pour tout autre chose que ce qu'il -voulait être, un loyal garçon, un brave artiste! Ah! il aurait donné -son tableau pour pouvoir voler comme une hirondelle à Paris, et jeter -au nez de Max les tableaux de son oncle. Être le spolié, passer pour le -spoliateur?.... quelle dérision! Aussi dès le matin s'était-il lancé -dans l'allée de peupliers qui mène à Tivoli pour donner carrière à son -agitation. Pendant que cet innocent jeune homme se promettait, comme -consolation, de ne jamais revenir dans ce pays, Max lui préparait une -avanie horrible pour les âmes délicates. Quand monsieur Goddet père -eut sondé la plaie et reconnu que le couteau, détourné par un petit -portefeuille, avait heureusement dévié, tout en faisant une affreuse -blessure, il fit ce que font tous les médecins et particulièrement les -chirurgiens de province, il se donna de l'importance _en ne répondant -pas encore_ de Max; puis il sortit après avoir pansé le malicieux -soudard. L'arrêt de la science avait été communiqué par Goddet père -à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques Rouget, à Kouski et à la Védie. La -Rabouilleuse revint chez son cher Max, tout en larmes, pendant que -Kouski et la Védie apprenaient aux gens rassemblés sous la porte que le -commandant était à peu près condamné. Cette nouvelle eut pour résultat -de faire venir environ deux cents personnes groupées sur la place -Saint-Jean et dans les deux Narettes. - ---Je n'en ai pas pour un mois à rester au lit, et je sais qui a fait -le coup, dit Max à la Rabouilleuse. Mais nous allons profiter de cela -pour nous débarrasser des Parisiens. J'ai déjà dit que je croyais avoir -reconnu le peintre; ainsi supposez que je vais mourir, et tâchez que -Joseph Bridau soit arrêté, nous lui ferons manger de la prison pendant -deux jours. Je crois connaître assez la mère, pour être sûr qu'elle -s'en ira d'arre d'arre à Paris avec son peintre. Ainsi, nous n'aurons -plus à craindre les prêtres qu'on avait l'intention de lancer sur notre -imbécile. - -Quand Flore Brazier descendit, elle trouva la foule très-disposée à -suivre les impressions qu'elle voulait lui donner; elle se montra les -larmes aux yeux, et fit observer en sanglotant que le peintre, _qui -avait une figure à ça d'ailleurs_, s'était la veille disputé chaudement -avec Max à propos des tableaux qu'il avait _chippés_ au père Rouget. - ---Ce brigand, car il n'y a qu'à le regarder pour en être sûr, croit que -si Max n'existait plus son oncle lui laisserait sa fortune, comme si, -dit-elle, un frère ne nous était pas plus proche parent qu'un neveu! -Max est le fils du docteur Rouget. _Le vieux me l'a dit navant de -mourir!..._ - ---Ah! il aura voulu faire ce coup-là en s'en allant, il a bien -combiné son affaire, il part aujourd'hui, dit un des Chevaliers de la -Désœuvrance. - ---Max n'a pas un seul ennemi à Issoudun, dit un autre. - ---D'ailleurs, Max a reconnu le peintre, dit la Rabouilleuse. - ---Où est-il, ce sacré Parisien?... Trouvons-le!... cria-t-on. - ---Le trouver?... répondit-on, il est sorti de chez monsieur Hochon au -petit jour. - -Un chevalier de la Désœuvrance courut aussitôt chez monsieur -Mouilleron. La foule augmentait toujours, et le bruit des voix devenait -menaçant. Des groupes animés occupaient toute la Grande-Narette. -D'autres stationnaient devant l'église Saint-Jean. Un rassemblement -occupait la porte Villate, endroit où finit la Petite-Narette. On ne -pouvait plus passer au-dessus et au-dessous de la place Saint-Jean. -Vous eussiez dit la queue d'une procession. Aussi messieurs -Lousteau-Prangin et Mouilleron, le commissaire de police, le lieutenant -de gendarmerie et son brigadier accompagné de deux gendarmes eurent-ils -quelque peine à se rendre à la place Saint-Jean où ils arrivèrent entre -deux haies de gens dont les exclamations et les cris pouvaient et -devaient les prévenir contre le Parisien si injustement accusé, mais -contre qui les circonstances plaidaient. - -Après une conférence entre Max et les magistrats, monsieur Mouilleron -détacha le commissaire de police et le brigadier avec un gendarme pour -examiner ce que dans la langue du Ministère public on nomme _le théâtre -du crime_. Puis messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, accompagnés -du lieutenant de gendarmerie, passèrent de chez le père Rouget à la -maison Hochon, qui fut gardée au bout du jardin par deux gendarmes et -par deux autres à la porte. La foule croissait toujours. Toute la ville -était en émoi dans la Grand'rue. - -Gritte s'était déjà précipitée chez son maître tout effarée et lui -avait dit:--Monsieur, on va vous piller!... Toute la ville est en -révolution, monsieur Maxence Gilet est assassiné, il va trépasser!... -et l'on dit que c'est monsieur Joseph qui a fait le coup! - -Monsieur Hochon s'habilla promptement et descendit; mais, devant une -populace furieuse, il était rentré subitement en verrouillant sa porte. -Après avoir questionné Gritte, il sut que son hôte était sorti dès le -petit jour, s'était promené toute la nuit dans une grande agitation, -et ne rentrait pas. Effrayé, il alla chez madame Hochon que le bruit -venait d'éveiller, et à laquelle il apprit l'effroyable nouvelle qui -vraie ou fausse, ameutait tout Issoudun sur la place Saint-Jean. - ---Il est certainement innocent! dit madame Hochon. - ---Mais en attendant que son innocence soit reconnue, on peut entrer -ici, nous piller, dit monsieur Hochon devenu blême (il avait de l'or -dans sa cave). - ---Et Agathe? - ---Elle dort comme une marmotte! - ---Ah! tant mieux, dit madame Hochon, je voudrais qu'elle dormît pendant -le temps que cette affaire s'éclaircira. Un pareil assaut tuerait cette -pauvre petite! - -Mais Agathe s'éveilla, descendit à peine habillée, car les réticences -de Gritte qu'elle questionna lui avaient bouleversé la tête et le cœur. -Elle trouva madame Hochon pâle et les yeux pleins de larmes à l'une des -fenêtres de la salle, avec son mari. - ---Du courage, ma petite, Dieu nous envoie nos afflictions, dit la -vieille femme. On accuse Joseph!... - ---De quoi? - ---D'une mauvaise action qu'il ne peut pas avoir commise, répondit -madame Hochon. - -En entendant ce mot et voyant entrer le lieutenant de gendarmerie, -messieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, Agathe s'évanouit. - ---Tenez, dit monsieur Hochon à sa femme et à Gritte, emmenez madame -Bridau, les femmes ne peuvent être que gênantes dans de pareilles -circonstances. Retirez-vous toutes les deux avec elle dans votre -chambre. Asseyez-vous, messieurs, fit le vieillard. La méprise qui nous -vaut votre visite ne tardera pas, je l'espère à s'éclaircir. - ---Quand il y aurait méprise, dit monsieur Mouilleron, l'exaspération -est si forte dans cette foule, et les têtes sont tellement montées, que -je crains pour l'inculpé... Je voudrais le tenir au Palais et donner -satisfaction aux esprits. - ---Qui se serait douté de l'affection que monsieur Maxence Gilet a -inspirée?... dit Lousteau-Prangin. - ---Il débouche en ce moment douze cents personnes du faubourg de Rome, -vient de me dire un de mes hommes, fit observer le lieutenant de -gendarmerie, et ils poussent des cris de mort. - ---Où donc est votre hôte? dit monsieur Mouilleron à monsieur Hochon. - ---Il est allé se promener dans la campagne, je crois... - ---Rappelez Gritte, dit gravement le juge d'instruction, j'espérais que -monsieur Bridau n'avait pas quitté la maison. Vous n'ignorez pas sans -doute que le crime a été commis à quelques pas d'ici, au petit jour? - -Pendant que monsieur Hochon alla chercher Gritte, les trois -fonctionnaires échangèrent des regards significatifs. - ---La figure de ce peintre ne m'est jamais revenue, dit le lieutenant à -monsieur Mouilleron. - ---Ma fille, demanda le juge à Gritte en la voyant entrer, vous avez vu, -dit-on, sortir, ce matin, monsieur Joseph Bridau? - ---Oui, monsieur, répondit-elle en tremblant comme une feuille. - ---A quelle heure? - ---Dès que je me suis levée; car il s'est promené pendant la nuit dans -sa chambre, et il était habillé quand je suis descendue. - ---Faisait-il jour? - ---Petit jour. - ---Il avait l'air agité?... - ---Oui, dam! il m'a paru tout chose. - ---Envoyez chercher mon greffier par un de vos hommes, dit -Lousteau-Prangin au lieutenant, et qu'il vienne avec des mandats de... - ---Mon Dieu! ne vous pressez pas, dit monsieur Hochon. L'agitation de -ce jeune homme est explicable autrement que par la préméditation d'un -crime: il part aujourd'hui pour Paris, à cause d'une affaire où Gilet -et mademoiselle Flore Brazier avaient suspecté sa probité. - ---Oui, l'affaire des tableaux, dit monsieur Mouilleron. Ce fut hier le -sujet d'une querelle fort vive, et les artistes ont, comme on dit, la -tête bien près du bonnet. - ---Qui, dans tout Issoudun, avait intérêt à tuer Maxence? demanda -Lousteau. Personne; ni mari jaloux, ni qui que ce soit, car ce garçon -n'a jamais fait de tort à quelqu'un. - ---Mais que faisait donc monsieur Gilet à quatre heures et demie dans -les rues d'Issoudun? dit monsieur Hochon. - ---Tenez, monsieur Hochon, laissez-nous faire notre métier, répondit -Mouilleron, vous ne savez pas tout: Max a reconnu votre peintre... - -En ce moment, une clameur partit du bout de la ville et grandit en -suivant le cours de la Grande-Narette, comme le bruit d'un coup de -tonnerre. - ---Le voilà!... le voilà! il est arrêté!... - -Ces mots se détachaient nettement sur la basse-taille d'une effroyable -rumeur populaire. En effet, le pauvre Joseph Bridau, qui revenait -tranquillement par le moulin de Landrôle pour se trouver à l'heure du -déjeuner, fut aperçu, quand il atteignit la place Misère, par tous les -groupes à la fois. Heureusement pour lui, deux gendarmes arrivèrent -au pas de course pour l'arracher aux gens du faubourg de Rome qui -l'avaient déjà pris sans ménagement par les bras, en poussant des cris -de mort. - ---Place! place! dirent les gendarmes qui appelèrent deux autres de -leurs compagnons pour en mettre un en avant et un en arrière de Bridau. - ---Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient, -il s'agit en ce moment de notre peau, comme de la vôtre. Innocent ou -coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause -l'assassinat du commandant Gilet; et ce peuple ne s'en tient pas à -vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. Monsieur -Gilet est adoré de ces gens-là, qui, regardez-les? ont bien la mine de -vouloir se faire justice eux-mêmes. Ah! nous les avons vus travaillant -en 1830 le casaquin aux Employés des Contributions, qui n'étaient pas à -la noce, allez! - -Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces -pour pouvoir marcher. - ---Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons!... - -Et il eut son portement de croix, l'artiste! Il recueillit des huées, -des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la -place Misère à la place Saint-Jean. Les gendarmes furent obligés de -tirer le sabre contre la foule furieuse qui leur jeta des pierres. On -faillit blesser les gendarmes, et quelques projectiles atteignirent les -jambes, les épaules et le chapeau de Joseph. - ---Nous voilà! dit l'un des gendarmes en entrant dans la salle de -monsieur Hochon, et ce n'est pas sans peine, mon lieutenant. - ---Maintenant, il s'agit de dissiper ce rassemblement, et je ne vois -qu'une manière, messieurs, dit l'officier aux magistrats. Ce serait de -conduire au Palais monsieur Bridau en le mettant au milieu de vous; moi -et tous mes gendarmes nous vous entourerons. On ne peut répondre de -rien quand on se trouve en présence de six mille furieux... - ---Vous avez raison, dit monsieur Hochon qui tremblait toujours pour son -or. - ---Si c'est la meilleure manière de protéger l'innocence à Issoudun, -répondit Joseph, je vous en fais mon compliment. J'ai déjà failli être -lapidé... - ---Voulez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre -hôte? dit le lieutenant. Est-ce avec nos sabres que nous résisterons -à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités et qui ne -connaissent pas les formes de la justice?... - ---Oh! allons, messieurs, nous nous expliquerons après, dit Joseph qui -recouvra tout son sang-froid. - ---Place! mes amis, dit le lieutenant, _il_ est arrêté, nous le -conduisons au Palais! - ---Respect à la justice! mes amis, dit monsieur Mouilleron. - ---N'aimerez-vous pas mieux le voir guillotiner? disait un des gendarmes -à un groupe menaçant. - ---Oui! oui, fit un furieux, on le guillotinera. - ---On va le guillotiner, répétèrent des femmes. - -Au bout de la Grande-Narette, on se disait:--On l'emmène pour le -guillotiner, on lui a trouvé le couteau!--Oh! le gredin!--Voilà les -Parisiens.--Celui-là portait bien le crime sur sa figure. - -Quoique Joseph eût tout le sang à la tête, il fit le trajet de la place -Saint-Jean au Palais en gardant un calme et un aplomb remarquables. -Néanmoins, il fut assez heureux de se trouver dans le cabinet de -monsieur Lousteau-Prangin. - ---Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous dire que je suis -innocent, dit-il en s'adressant à monsieur Mouilleron, à monsieur -Lousteau-Prangin et au greffier, je ne puis que vous prier de m'aider à -prouver mon innocence. Je ne sais rien de l'affaire... - -Quand le juge eut déduit à Joseph toutes les présomptions qui pesaient -sur lui, en terminant par la déclaration de Max, Joseph fut atterré. - ---Mais, dit-il, je suis sorti de la maison après cinq heures; j'ai pris -par la Grand'rue, et à cinq heures et demie je regardais la façade de -votre paroisse de Saint-Cyr. J'y ai causé avec le sonneur qui venait -sonner l'_angelus_, en lui demandant des renseignements sur l'édifice -qui me semble bizarre et inachevé. Puis j'ai traversé le marché aux -Légumes où il y avait déjà des femmes. De là, par la place Misère, -j'ai gagné, par le pont aux Anes, le moulin de Landrôle, où j'ai -regardé tranquillement des canards pendant cinq à six minutes, et les -garçons meuniers ont dû me remarquer. J'ai vu des femmes allant au -lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de -moi, en disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que dans -les grimaces, il y avait des bijoux. De là, je me suis promené par la -grande allée jusqu'à Tivoli, où j'ai causé avec le jardinier... Faites -vérifier ces faits, et ne me mettez même pas en état d'arrestation, car -je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que -vous soyez convaincus de mon innocence. - -Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un -homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les magistrats. - ---Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit monsieur -Mouilleron, mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvez-vous donc, -dans votre intérêt, à rester au secret au Palais. - ---Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre -femme... Oh! vous lirez la lettre. - -Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph -écrivit ce petit mot: - -«N'aie aucune inquiétude, ma chère mère, l'erreur, dont je suis -victime, sera facilement reconnue, et j'en ai donné les moyens. Demain, -ou peut-être ce soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à monsieur -et madame Hochon combien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne -suis pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends -pas encore.» - -Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque -nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire -prendre par gorgées, étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette -lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba -dans rabattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet -revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris. - ---Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devais-je pas me -confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession -de mon frère!... - ---Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat, -lui dit à l'oreille monsieur Hochon, et nous ne serons pas les plus -forts dans cette affaire; ainsi, retournez à Paris. - ---Eh! bien, dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur -Gilet? - ---Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois -de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à monsieur Mouilleron -pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa -malade. Oh! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous -étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son -assassin qui lui a prouvé que ce ne pouvait pas être votre fils: le -meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que -monsieur votre fils est sorti en botte... - ---Ah! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait... - -A la nuit, un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrite en -caractères moulés et ainsi conçue: - -«Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent entre les mains -de la justice. Celui qui a fait le coup promet de ne plus recommencer, -si monsieur Gilet délivre monsieur Joseph Bridau sans désigner le -coupable.» - -Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à monsieur -Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par -monsieur Goddet en le priant de mettre Joseph en liberté, et de -venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette -lettre parvint à monsieur Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu -reconnaître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes, -des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et -du jardinier de Frapesle, la véracité des explications données par -Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé -que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur -Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive -tendresse, que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme -le mari de la fable de La Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui -valait ces preuves d'affection. - ---Oh! dit monsieur Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de -suite à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous -étiez innocent; mais malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît -Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener -comme nous l'avons fait. Ah! vous aviez une fière contenance. - ---Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais -un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie, il fut arrêté dans des -circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un -matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et -je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de -1793... Enfin je me disais:--Gredin! tu n'as que ce que tu mérites -en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton -atelier... - ---Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le -procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que -vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la -diligence de Bourges. - ---C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon qui brûlait du désir de -voir partir son hôte. - ---Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse -ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame -Hochon. Et quand vous reverrai-je?... - ---Ah! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut!... Nous -avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu -nous prenne en pitié. - -Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritte -étonna beaucoup madame et monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine, -en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire -adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges. - ---Ah! vos tableaux nous ont fait bien du mal! lui dit Agathe. - ---Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme qui ne croyait pas encore à -la valeur des tableaux. - ---Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs -défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur -Agathe et à votre neveu Joseph! - ---C'est possible! répondit le vieillard hébété. - ---Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit madame Hochon. - ---Ah! Jean-Jacques, fit Agathe, quelle journée! - ---Acceptez-vous ma voiture? demanda Rouget. - ---Non, mon frère, répondit madame Bridau, je vous remercie et vous -souhaite une bonne santé! - -Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il -sortit après leur avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son -grand-père, Baruch était allé promptement à la poste. A onze heures -du soir, les deux Parisiens, nichés dans un cabriolet d'osier attelé -d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et -madame Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient -Agathe et Joseph. - ---Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse -dans la chambre de Max. - ---Hé! bien, le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre. - ---Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron? lui demanda François. - ---Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de -m'attendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on -poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En -conséquence j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement -aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à -moins qu'ils ne voulussent me voir tuer. - ---J'espère, Max, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous -tenir tranquilles la nuit. - ---Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens, s'écria Max. Celui qui m'a -frappé ne savait guère nous rendre un si grand service. - -Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et -réservées qui partageaient les opinions de monsieur et madame Hochon, -le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut -célébré par toute la ville comme une victoire de la Province contre -Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte -des Bridau. - ---Eh! bien, ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles, -et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des -successions!... - ---Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils s'en retournent -tondus; car le neveu n'est pas au goût de l'oncle. - ---Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris... - ---Ah! ils avaient formé un plan? - ---Mais, oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les -Parisiens ne se sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas -des Berrichons... - ---Savez-vous que c'est abominable? - ---Voilà les gens de Paris!... - ---La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue. - ---Et elle a joliment bien fait... - -Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers: -on leur préférait Max et Flore. - -On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph -rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine, après cette -campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la -scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret; mais -il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement -de ses émotions, que la Cour des Pairs allait commencer le procès de -la conspiration militaire. La conduite de Philippe, malgré l'habileté -de son défenseur conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu -favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait -de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il promptement -Mistigris au château du comte de Sérizy pour ne point entendre parler -de ce procès qui dura vingt jours. - -Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire -contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût -un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation -à cinq années de surveillance sous la Haute Police, et obligé de -partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le -Directeur-Général de la Police du Royaume lui désigna pour lieu de -séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention -semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une -ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs -désignés par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait -Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de -ce Ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les -meilleures dispositions pour Joseph avec qui par hasard il avait fait -connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères -en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait -fait la Restauration. - ---De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes -permanentes d'irritation et de mécontentement! Vous avez connu le père, -mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune! - -Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille -à Issoudun, en demandant au tout-puissant Vice-président du Conseil -d'État de faire une démarche auprès du Directeur-Général de la Police, -afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il -parla de la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de -soixante francs par mois que le Ministère de la Guerre devait donner, -par pudeur, à un ancien lieutenant-colonel. - ---J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste, -dit le Ministre d'État. - -Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla -prendre Philippe à la prison de la Cour des Pairs, et l'emmena chez -lui, rue de Béthizy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de -ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses -à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer -la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression -les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les -sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'Empereur en -lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et -la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à -Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le -plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse. - -Doué d'une compréhension très-alerte en ce genre, le condamné politique -écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la -première. - ---Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable -dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous -ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup -de la mort; mais vous seul pouvez... - ---Et comment faire? demanda Philippe. - ---J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu -d'Autun. - -Le visage de Philippe si amaigri, devenu presque sinistre, labouré par -les maladies, par les souffrances et par les privations, fut rapidement -illuminé par un éclair de joie. - ---Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession de votre oncle -Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule de ce loup nommé Gilet, -reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant -d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas -d'idée à ce sujet; d'ailleurs, tout se modifie sur le terrain. Vous -avez affaire à forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la -manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle -à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre -pauvre frère annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi, soyez -prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être -par tempérament. Sans en rien dire à Joseph dont la fierté d'artiste -se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Hochon en lui -écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave... - ---Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle -pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun. - ---Hé! bien, pensez à votre mère qui, pour vous, est d'une adorable -tendresse, à votre frère de qui vous avez fait votre vache à lait. - ---Ah! il vous a parlé de ces bêtises?... s'écria Philippe - ---Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus -qu'eux sur vous?... - ---Que savez-vous? dit Philippe. - ---Vous avez trahi vos camarades... - ---Moi! s'écria Philippe. Moi! l'officier d'ordonnance de l'Empereur! La -chatte!... Nous avons mis dedans la Chambre des Pairs, la Justice, le -Gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du Roi n'y ont vu -que du feu!... - ---C'est très-bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué; mais voyez-vous, -les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour -eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de -la Guerre... oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour -vous enrichir, vous et votre frère, emparez-vous de votre oncle. Si -vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de -discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq -ans... - ---Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne, ce Gilet -pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette -fille, et tout serait perdu. - ---Enfin, Monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste, -consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue -à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est -faite, venez dîner? - ---Je ne possède que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son -affreuse redingote bleue; mais il me manque trois choses que vous -prierez Giroudeau, l'oncle de Finot, mon ami, de m'envoyer: c'est mon -sabre, mon épée et mes pistolets!... - ---Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en -contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour -vous vêtir décemment. - ---Tiens, te voilà, Godeschal! s'écria Philippe en reconnaissant dans le -premier clerc de Desroches le frère de Mariette. - ---Oui, je suis avec monsieur Desroches depuis deux mois. - ---Il y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite -d'une Charge. - ---Et Mariette! dit Philippe ému par ses souvenirs. - ---Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle. - ---Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma -consigne... Enfin, comme elle voudra! - -Après le maigre dîner offert à Philippe par Desroches qui nourrissait -son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en -voiture et lui souhaitèrent bonne chance. - -Le 2 novembre, le jour des morts, Philippe Bridau se présenta chez le -commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le -jour de son arrivée; puis il alla se loger, d'après les avis de ce -fonctionnaire, rue de l'Avenir. Aussitôt la nouvelle de la déportation -d'un des officiers compromis dans la dernière conspiration se -répandit à Issoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit -que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé. -Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé -l'opération si difficile de la réalisation des fonds hypothécaires du -père Rouget et leur placement en une inscription sur le Grand-Livre. -L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur -ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait -en province. Dans l'intérêt des Bridau, monsieur Hochon, ému de ce -désastre, questionna le vieux monsieur Héron, le notaire de Rouget, sur -l'objet de ce mouvement de fonds. - ---Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'avis, me -devront une belle chandelle! s'écria monsieur Héron. Sans moi, le -bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rentes au -nom de Maxence Gilet... J'ai dit à mademoiselle Brazier qu'elle devait -s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation, -vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous -côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du -temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oublier ce changement si -subit dans les habitudes du bonhomme. - ---Soyez l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit -à monsieur Héron monsieur Hochon qui ne pardonnait pas à Gilet les -angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison. - -Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent -donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A -la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient -pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer -l'inscription, soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se -révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle -fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une -hypothèque de cent quarante mille francs. - -Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures -pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans -son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi, -quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier -éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet -sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et -dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié -latente ou d'un danger à venir. - -Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à -ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression. -Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au -col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce -qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un -habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient -des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles -entrebâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait -aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont -le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins -des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur -un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tête -presque semblable à celle que se fait Frédérick Lemaître au dernier -acte de _la Vie d'un Joueur_, et où l'épuisement d'un homme encore -vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On -voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup -de nuits au jeu: les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les -paupières sont plutôt rougies que rouges; enfin, le front est menaçant -par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Philippe, à peine remis de -son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il -montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la -tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses yeux si brillants -avait pris les teintes froides de l'acier. - ---Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée, je suis votre -neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un -lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les -ordres de l'Empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si -ma redingote s'entr'ouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est -la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie, et nous avons -perdu! J'habite votre ville par ordre de la police, avec une haute-paye -de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre -que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes -en bonne et belle compagnie. - ---Ah! tu es mon neveu, dit Jean-Jacques... - ---Mais invitez donc monsieur le colonel à déjeuner, dit Flore. - ---Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je -me couperais plutôt la main que de demander un morceau de pain ou un -centime à mon oncle, après ce qui s'est passé dans cette ville à propos -de mon frère et de ma mère... Seulement il ne me paraît pas convenable -que je reste à Issoudun, sans lui tirer ma révérence de temps en temps. -Vous pouvez bien d'ailleurs, dit-il en offrant à son oncle sa main dans -laquelle Rouget mit la sienne qu'il secoua, vous pouvez faire tout ce -qui vous plaira: je n'y trouverai jamais rien à redire, pourvu que -l'honneur des Bridau soit sauf... - -Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe -évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique -le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand -intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques, qui -ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme; -il resta donc calme et froid. - ---Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante -francs par mois à la barbe de votre oncle qui a quarante mille livres -de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec monsieur le commandant -Gilet, son parent par nature, que voilà... - ---Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela... - -Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque -craintif avec Gilet. - ---Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur -Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou -l'autre. - -Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel -Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'âme de Flore et -aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à -la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré -la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se -cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle -chez les Hochon. - ---Quel _chenapan_! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'œil. - ---Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les -armées de l'Empereur; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit -Gilet. - ---J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci, -dit mademoiselle Brazier. - ---Oh! celui-là, répondit Max, est un chien galeux qui veut un os, -reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en -moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera -pas tranquille, papa Rouget. - ---Il sentait bien le tabac, fit le vieillard. - ---Il sentait vos écus aussi, dit Flore d'un ton péremptoire. Mon avis -est qu'il faut vous dispenser de le recevoir. - ---Je ne demande pas mieux, répondit Rouget. - ---Monsieur, dit Gritte en entrant dans la chambre où toute la famille -Hochon se trouvait après déjeuner, voici le monsieur Bridau dont vous -parliez. - -Philippe fit son entrée avec politesse, au milieu d'un profond silence -causé par la curiosité générale. Madame Hochon frémit de la tête -aux pieds en apercevant l'auteur de tous les chagrins d'Agathe et -l'assassin de la bonne femme Descoings. Adolphine eut aussi quelque -effroi. Baruch et François échangèrent un regard de surprise. Le vieil -Hochon conserva son sang-froid et offrit un siége au fils de madame -Bridau. - ---Je viens, monsieur, dit Philippe, me recommander à vous; car j'ai -besoin de prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pays-ci, pendant -cinq ans, avec soixante francs par mois que me donne la France. - ---Cela se peut, répondit l'octogénaire. - -Philippe parla de choses indifférentes en se tenant parfaitement bien. -Il présenta comme un aigle le journaliste Lousteau neveu de la vieille -dame dont les bonnes grâces lui furent acquises quand elle l'entendit -annoncer que le nom des Lousteau deviendrait célèbre. Puis il n'hésita -point à reconnaître les fautes de sa vie. A un reproche amical que -lui adressa madame Hochon à voix basse, il dit avoir bien fait des -réflexions dans la prison, et lui promit d'être à l'avenir un tout -autre homme. - -Sur un mot que lui dit Philippe, monsieur Hochon sortit avec -lui. Quand l'avare et le soldat furent sur le boulevard Baron, à -une place où personne ne pouvait les entendre, le colonel dit au -vieillard:--Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons -jamais d'affaires ni des personnes autrement qu'en nous promenant dans -la campagne, ou dans des endroits où nous pourrons causer sans être -entendus. Maître Desroches m'a très-bien expliqué l'influence des -commérages dans une petite ville. Je ne veux donc pas que vous soyez -soupçonné de m'aider de vos conseils, quoique Desroches m'ait dit de -vous les demander, et que je vous prie de ne pas me les épargner. -Nous avons un ennemi puissant en tête, il ne faut négliger aucune -précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi, si -je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera -net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous -consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment -où vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port -d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un -lieu de promenade que vous m'indiquerez. - ---Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le -vieillard. - ---Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquez-moi les militaires de -l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence -Gilet, et avec lesquels je puisse me lier. - ---Il y a d'abord un capitaine d'artillerie de la Garde, monsieur -Mignonnet, un homme sorti de l'École Polytechnique, âgé de quarante -ans, et qui vit modestement; il est plein d'honneur et s'est prononcé -contre Max dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire. - ---Bon! fit le lieutenant-colonel. - ---Il n'y a pas beaucoup de militaires de cette trempe, reprit monsieur -Hochon, car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie. - ---C'est mon arme, dit Philippe. Était-il dans la Garde? - ---Oui, reprit monsieur Hochon. Carpentier était en 1810 -maréchal-des-logis-chef dans les Dragons; il en est sorti pour entrer -sous-lieutenant dans la Ligne, et il y est devenu capitaine. - ---Giroudeau le connaîtra peut-être, se dit Philippe. - ---Ce monsieur Carpentier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à -la Mairie, et il est l'ami du commandant Mignonnet. - ---Que puis-je faire ici pour gagner ma vie?... - ---On va, je crois, établir une sous-direction pour l'Assurance Mutuelle -du Département du Cher, et vous pourriez y trouver une place; mais ce -sera tout au plus cinquante francs par mois... - ---Cela me suffira. - -Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon et un -gilet neufs en bon drap bleu d'Elbeuf, achetés à crédit et payables à -tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim et un chapeau. -Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, ses armes et une lettre -pour Carpentier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine -des Dragons. Cette lettre valut à Philippe le dévouement de Carpentier, -qui présenta Philippe au commandant Mignonnet comme un homme du plus -haut mérite et du plus beau caractère. Philippe capta l'admiration de -ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration -jugée, qui fut, comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne -armée contre les Bourbons, car le procès des sergents de La Rochelle -appartint à un autre ordre d'idées. - -A partir de 1822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août -1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent -d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de -celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments. -Comme l'autre, elle resta complétement inconnue au Gouvernement royal. -Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de -réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot -de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs -régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord -de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places -fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent -été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la -Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux -trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce -formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient -bien des personnages, on ne livra qu'un détail à la Cour des Pairs. -Philippe Bridau consentit à couvrir ces chefs, qui disparaissaient -au moment où les complots se découvraient soit par quelque trahison, -soit par un effet du hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne -promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du -gouvernement. Dire le plan que, depuis 1830, les aveux des Libéraux ont -déployé dans toute sa profondeur, et dans ses ramifications immenses -dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de -l'histoire et se jeter dans une trop longue digression; cet aperçu -suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien -officier d'ordonnance de l'Empereur devait diriger un mouvement projeté -dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration et -occuper le gouvernement au cœur quand elle éclaterait dans le nord. -Philippe fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en -ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire; l'effroyable dénûment -dont témoignaient son costume et son état de santé, servit puissamment -à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle -convenait à la situation précaire de ce joueur sans principes. En se -sentant à cheval sur deux partis, le rusé Philippe fit le bon apôtre -avec le gouvernement royal et conserva l'estime des gens haut placés de -son parti; mais en se promettant bien de se jeter plus tard dans celle -des deux voies où il trouverait le plus d'avantages. - -Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la -participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux -de Carpentier et de Mignonnet, un homme de la plus haute distinction, -car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la -Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours -l'ami des deux officiers dont la considération dut rejaillir sur -lui. Il eut aussitôt, par la recommandation de messieurs Mignonnet -et Carpentier, la place indiquée par le vieil Hochon à l'Assurance -Mutuelle du Département du Cher. Chargé de tenir des registres comme -chez un percepteur, de remplir de noms et de chiffres des lettres tout -imprimées et de les expédier, de faire des polices d'Assurance, il ne -fut pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnet et Carpentier -firent admettre l'hôte d'Issoudun à leur Cercle où son attitude et ses -manières, en harmonie d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnet et -Carpentier donnaient de ce chef de complot, lui méritèrent le respect -qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs. - -Philippe, dont la conduite fut profondément méditée, avait réfléchi -pendant sa prison sur les inconvénients d'une vie débraillée. Il -n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Desroches pour comprendre -la nécessité de se concilier l'estime de la bourgeoisie par une vie -honnête, décente et rangée. Charmé de faire la satire de Max en se -conduisant à la Mignonnet, il voulait endormir Maxence en le trompant -sur son caractère. Il tenait à se faire prendre pour un niais en se -montrant généreux et désintéressé, tout en enveloppant son adversaire -et convoitant la succession de son oncle; tandis que sa mère et son -frère, si réellement désintéressés, généreux et grands, avaient été -taxés de calcul en agissant avec une naïve simplicité. La cupidité de -Philippe s'était allumée en raison de la fortune de son oncle, que -monsieur Hochon lui avait détaillée. Dans la première conversation -qu'il eut secrètement avec l'octogénaire, ils étaient tous deux tombés -d'accord sur l'obligation où se trouvait Philippe de ne pas éveiller -la défiance de Max; car tout serait perdu si Flore et Max emmenaient -leur victime, seulement à Bourges. Une fois par semaine, le colonel -dîna chez le capitaine Mignonnet, une autre fois chez Carpentier, et le -jeudi chez monsieur Hochon. Bientôt invité dans deux ou trois maisons, -après trois semaines de séjour, il n'avait guère que son déjeuner à -payer. Nulle part il ne parla ni de son oncle, ni de la Rabouilleuse, -ni de Gilet, à moins qu'il ne fût question d'apprendre quelque chose -relativement au séjour de son frère et de sa mère. Enfin les trois -officiers, les seuls qui fussent décorés, et parmi lesquels Philippe -avait l'avantage de la rosette, ce qui lui donnait aux yeux de tous une -supériorité très-remarquée en province, se promenaient ensemble à la -même heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire, -_bande à part_. Cette attitude, cette réserve, cette tranquillité -produisirent un excellent effet dans Issoudun. Tous les adhérents -de Max virent en Philippe _un sabreur_, expression par laquelle les -militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers -supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement. - ---C'est un homme bien honorable, disait Goddet père à Max. - ---Bah! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la Cour des Pairs -annonce une dupe ou un mouchard: et il est, comme vous le dites, assez -niais pour avoir été la dupe des gros joueurs. - -Après avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des _disettes_ du pays, -voulut dérober le plus possible la connaissance de certaines choses -à la ville; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du -faubourg Saint-Paterne, et à laquelle attenait un très-grand jardin. Il -put y faire, dans le plus grand secret, des armes avec Carpentier, qui -avait été maître d'armes dans la Ligne avant de passer dans la Garde. -Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, Philippe -apprit de Carpentier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre -un adversaire de la première force. Il se mit alors à tirer le pistolet -avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour -faire croire à Maxence qu'il comptait, en cas de duel, sur cette arme. - -Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, et -répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière, -comme fait un colonel qui répond au salut d'un soldat. Maxence Gilet -ne donnait aucune marque d'impatience ni de mécontentement; il ne lui -était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognette -où il se faisait encore des soupers; car, depuis le coup de couteau -de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus. -Au bout d'un certain temps, le mépris du lieutenant-colonel Bridau -pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entretinrent -entre eux quelques-uns des Chevaliers de la Désœuvrance qui n'étaient -pas aussi étroitement liés avec Maxence que Baruch, que François et -trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent, -le fougueux Max se conduisant avec une pareille réserve. Aucune -personne à Issoudun, pas même Potel ou Renard, n'osa traiter ce point -délicat avec Gilet. Potel, assez affecté de cette mésintelligence -publique entre deux braves de la Garde Impériale, présentait Max comme -très-capable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon -Potel, on pouvait s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max -avait fait pour chasser le frère et la mère, car l'affaire de Fario -n'était plus un mystère. Monsieur Hochon n'avait pas manqué d'expliquer -aux vieilles têtes de la ville la ruse atroce de Gilet. D'ailleurs -monsieur Mouilleron, le héros d'une _disette bourgeoise_, avait dit en -confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne fût-ce que pour rechercher -les causes de l'inimitié de Fario contre Max, afin de tenir la Justice -éveillée sur des événements futurs. - -En causant sur la situation du lieutenant-colonel vis-à-vis de Max, et -en cherchant à deviner ce qui jaillirait de cet antagonisme, la ville -les posa donc, par avance, en adversaires. Philippe, qui recherchait -avec sollicitude les détails de l'arrestation de son frère, les -antécédents de Gilet et ceux de la Rabouilleuse, finit par entrer en -relations assez intimes avec Fario, son voisin. Après avoir bien étudié -l'Espagnol, Philippe crut pouvoir se fier à un homme de cette trempe. -Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien à l'unisson, que Fario se -mit à la disposition de Philippe en lui racontant tout ce qu'il savait -sur les Chevaliers de la Désœuvrance. Philippe, dans le cas où il -réussirait à prendre sur son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à -Fario de l'indemniser de ses pertes, et s'en fit ainsi un séide. - -Maxence avait donc en face un ennemi redoutable; il trouvait, selon -le mot du pays, _à qui parler_. Animée par ses _disettes_, la -ville d'Issoudun pressentait un combat entre ces personnages qui, -remarquez-le, se méprisaient mutuellement. - -Vers la fin de novembre, un matin, dans la grande allée de Frapesle, -vers midi, Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit:--J'ai -découvert que vos deux petits-fils Baruch et François sont les amis -intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les -farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce -qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y séjournaient. - ---Et comment avez-vous eu la preuve de ces horreurs?... - ---Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret. -Vos deux petit-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable -a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos -intentions; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner -mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable -de me diriger, car il me prend heureusement pour un sabreur. - ---Comment, mes petits-enfants... - ---Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place -Saint-Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons de -vin de Champagne, et en compagnie de Maxence... - ---Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres, dit monsieur Hochon. - ---Fario m'a donné des renseignements sur leur existence nocturne, -reprit Philippe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon -oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le -peu de paroles que mon Espagnol a entendu dire par Max à vos enfants. -Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de _chipper_ -les cinquante mille francs de rente sur le Grand-Livre, et de s'en -aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile à leur -pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage de -mon oncle; mais je ne sais comment faire. - ---J'y penserai, dit le vieillard. - -Philippe et monsieur Hochon se séparèrent en voyant venir quelques -personnes. - -Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean-Jacques Rouget ne souffrit -autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore -épouvantée avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxence. -Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très-vieux, en le -voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa -le plan très-simple de quitter le pays et d'aller épouser Maxence à -Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres -de rente sur le Grand-Livre. Le vieux garçon, guidé, non point par -intérêt pour ses héritiers ni par avarice personnelle, mais par sa -passion, se refusait à donner l'inscription à Flore, en lui objectant -qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point -Flore aimait Maxence, et il se voyait abandonné dès qu'elle serait -assez riche pour se marier. Quand Flore, après avoir employé les -cajoleries les plus tendres, se vit refusée, elle déploya ses rigueurs: -elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Védie -qui vit ce vieillard un matin les yeux tout rouges d'avoir pleuré -pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeunait seul, et -Dieu sait comme! - -Or, le lendemain de sa conversation avec monsieur Hochon, Philippe, qui -voulut faire une seconde visite à son oncle, le trouva très-changé. -Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui -parla tendrement, et joua si bien la comédie, que Philippe devina le -péril de la situation par tant de sollicitude déployée en sa présence. -Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision -avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père Rouget -et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un -grand coup. - ---Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui -trahissait l'intention de sortir. - ---Oh! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse -tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe? - ---Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi. - ---Monsieur est bien malingre, dit mademoiselle Brazier. Il n'a pas -voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant -vers le bonhomme qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte -les fous. - -Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la -regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa victime. - ---Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard, -mon oncle ne serait pas libre de se promener seul avec moi? - ---Mais si, monsieur, répondit Flore qui ne pouvait guère répondre autre -chose. - ---Hé! bien, venez, mon oncle? Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne -et son chapeau... - ---Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'est-ce pas, monsieur? - ---Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle... - ---Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore. - ---Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre -ses deux tyrans d'accord. - ---Mon oncle, vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus; -car alors la ville d'Issoudun aurait raison: vous seriez sous la -domination de mademoiselle Flore Brazier. Que mon oncle vous aime, -très-bien! reprit-il en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que -vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre. Mais que -vous rendiez le bonhomme malheureux?.... halte là! Quand on veut une -succession, il faut la gagner. Venez-vous, mon oncle?... - -Philippe vit alors une hésitation cruelle se peignant sur la figure de -ce pauvre imbécile dont les yeux allaient de Flore à son neveu. - ---Ah! c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh! bien adieu, -mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains. - -Il se retourna vivement quand il fut à la porte, et surprit encore une -fois un geste de menace de Flore à son oncle. - ---Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je -vous trouverai à votre porte: je vais faire à monsieur Hochon une -visite de dix minutes... Si nous ne nous promenons pas, je me charge -d'envoyer promener bien du monde... - -Et Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hochon. - -Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à -monsieur Hochon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le -vieux monsieur Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la -salle du feu que le vieillard avait fait allumer contre son habitude. -Habillée à cette heure indue, madame Hochon occupait son fauteuil au -coin de la cheminée. Les deux petits-fils, prévenus par Adolphine d'un -orage amassé depuis la veille sur leurs têtes, avaient été consignés -au logis. Mandés par Gritte, ils furent saisis de l'espèce d'appareil -déployé par leurs grands-parents, dont la froideur et la colère -grondaient sur eux depuis vingt-quatre heures. - ---Ne vous levez pas pour eux, dit l'octogénaire à monsieur Héron, car -vous voyez deux misérables indignes de pardon. - ---Oh! grand-papa! dit François. - ---Taisez-vous, reprit le solennel vieillard, je connais votre vie -nocturne et vos liaisons avec monsieur Maxence Gilet; mais vous n'irez -plus le retrouver chez la Cognette à une heure du matin, car vous ne -sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations -respectives. Ah! vous avez ruiné Fario? Ah! vous avez plusieurs fois -failli aller en Cour d'Assises... Taisez-vous, dit-il en voyant Baruch -ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maxence, -qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun -les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après -ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille -et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à -un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Pour mille -écus, vous devenez espions; à dix mille écus, vous assassineriez sans -doute?... Mais n'avez-vous pas déjà presque tué madame Bridau? car -monsieur Gilet savait très-bien que Fario lui avait donné le coup de -couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau. -Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris -par vous l'intention où était madame Agathe de rester ici. Vous! mes -petits-fils, les espions d'un tel homme? Vous des maraudeurs?... Ne -saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà -tué, en 1806, une pauvre jeune créature? Je ne veux pas avoir des -assassins ou des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et -vous irez vous faire pendre ailleurs! - -Les deux jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de -plâtre. - ---Allez, monsieur Héron, dit l'avare au notaire. - -Le vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait que la fortune -claire et liquide des deux enfants Borniche était de soixante-dix mille -francs, somme qui représentait la dot de leur mère; mais monsieur -Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se -trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune -de ses petits-enfants Borniche. La moitié revenant à Baruch se soldait -par vingt mille francs. - ---Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout -seul! Moi, je reste maître de donner mon bien et celui de madame -Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à -notre chère Adolphine: oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair -de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux!... - ---Une très-belle fortune! dit monsieur Héron. - ---Monsieur Maxence Gilet vous indemnisera, dit madame Hochon. - ---Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements?... -s'écria monsieur Hochon. - ---Pardon! dit Baruch en balbutiant. - ---_Pardon, et ferai plus_, répéta railleusement le vieillard en imitant -la voix des enfants. Si je vous pardonne, vous irez prévenir monsieur -Maxence de ce qui vous arrive, pour qu'il se tienne sur ses gardes.... -Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous -vous conduirez. Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par une -bonne conduite d'un jour ni celle d'un mois que je vous jugerai, mais -par celle de plusieurs années!... J'ai bon pied, bon œil, bonne santé. -J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous mettrez -les pieds. Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à -Paris étudier la banque chez monsieur Mongenod. Malheur à vous, si -vous n'allez pas droit: on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez -messieurs Mongenod et fils; voici sur eux un bon de pareille somme. -Ainsi, libérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine -par une quittance, dit-il en prenant le compte des mains de Héron et -le tendant à Baruch. - ---Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au -lieu d'en avoir à toucher, dit le vieillard en regardant son autre -petit-fils. Monsieur Héron, lisez-lui son compte, il est clair... -très-clair. - -La lecture se fit par un profond silence. - ---Vous irez avec six cents francs par an à Poitiers faire votre Droit, -dit le grand-père quand le notaire eut fini. Je vous préparais une -belle existence; maintenant, il faut vous faire avocat pour gagner -votre vie. Ah! mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans? -apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper: -j'ai des bottes de sept lieues. - -Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes -signés, Gritte annonça monsieur le colonel Philippe Bridau. Madame -Hochon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de -les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, et savoir quel effet -cette scène avait produit sur eux. - -Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et -parlèrent à voix basse. - ---J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur -Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur -Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rente ne peut être -vendue que par le titulaire lui-même ou par un mandataire; or, depuis -votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune -Étude; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu -signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à -l'instant; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il -faut l'enregistrer, et le digne monsieur Héron a les moyens d'en être -averti. Si donc le bonhomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez -où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il aura -fait. - ---La procuration n'est pas donnée, dit Philippe, on la -veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne; -et--elle--ne--se--don--ne--ra--pas, s'écria le soudard en voyant son -oncle sur le pas de la porte et le montrant à monsieur Hochon à qui -il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si -grands, de sa visite.--Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter. -Mignonnet m'a dit que tous les officiers de la vieille armée fêtaient -chaque année à Issoudun l'anniversaire du couronnement de l'Empereur; -eh! bien, dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons. - ---S'il a la procuration le premier décembre au matin, il prendra la -poste pour aller à Paris, et laissera là très-bien l'anniversaire... - ---Bon, il s'agit de chambrer, mon oncle; mais j'ai le regard qui plombe -les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler monsieur Hochon par un -coup d'œil atroce. - ---S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute -découvert un moyen de gagner la partie, fit observer le vieil avare. - ---Oh! Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller. -Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan un de mes anciens -soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute, Benjamin -Bourdet est aux ordres de mon Espagnol, qui lui-même a mis un de ses -chevaux à la disposition de Benjamin. - ---Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petits-enfants, vous -ferez certes une bonne action. - ---Aujourd'hui, grâce à moi, l'on sait dans tout Issoudun ce que -monsieur Maxence a fait la nuit depuis six ans, répondit Philippe. -Et les _disettes_, selon votre expression, vont leur train sur lui. -Moralement, il est perdu!... - -Dès que Philippe sortit de chez son oncle, Flore entra dans la chambre -de Maxence pour lui raconter les moindres détails de la visite que -venait de faire l'audacieux neveu. - ---Que faire? dit-elle. - ---Avant d'arriver au dernier moyen, qui sera de me battre avec ce -grand cadavre-là, répondit Maxence, il faut jouer quitte ou double en -essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu! - ---Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore, -il lui nommera les choses par leur nom. - ---Écoute-moi donc, dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que -je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position? Demande -un cheval et un char-à-bancs au père Cognet, il les faut à l'instant! -tout doit être _paré_ en cinq minutes. Mets là-dedans toutes tes -affaires, emmène la Védie et cours à Vatan, installe-toi là comme une -femme qui veut y demeurer, emporte les vingt mille francs qu'il a dans -son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à -revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai -sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de -sa promenade, Jean-Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il -voudra courir après toi... Eh! bien, moi, je me charge alors de lui -parler... - -Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus bras -dessous et allait se promener avec lui sur le boulevard Baron. - ---Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en -suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de -voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt-dix mille -livres de rente. - ---Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se -ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous -avez diablement raison, elle est sucrement belle! Au lieu de vous -_chouchoûter_, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout -simple; elle voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser -Maxence, qu'elle adore... - ---Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout de même. - ---Eh! bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre sœur, -reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple -comme mon gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson, -indigne d'avoir servi dans la Garde Impériale, ne vînt se caser dans -votre ménage... - ---Oh! si tu faisais cela? dit le vieillard. - ---C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son -oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une -condition, fit le soudard. - ---Laquelle? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air -hébété. - ---Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre, -traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos -cinquante mille francs de rente, uniquement pour s'en aller se marier à -Paris, et y faire la noce avec votre million.... - ---J'en ai bien peur, répondit Rouget. - ---Hé! bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine -prochaine. - ---Oui, mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire -perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon, -ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître, -surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur. - ---Hé! bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre -la procuration, et prévenez-moi la veille de la signature. Cela me -suffira: Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué. -Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai -marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous -aimera, tonnerre de Dieu! ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la -cravacherai. - ---Oh! je ne souffrirai jamais cela. Un coup frappé sur Flore -m'atteindrait au cœur. - ---Mais c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les -chevaux. Un homme se fait ainsi craindre, aimer et respecter. Voilà -ce que je voulais vous dire dans le tuyau de l'oreille.--Bonjour, -messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier, je promène mon oncle, -comme vous voyez, et je tâche de le former; car nous sommes dans un -siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs -grands-parents. - -On se salua respectivement. - ---Vous voyez dans mon cher oncle les effets d'une passion malheureuse, -reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser -là comme Baba; vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore -pas le complot, et il n'a pas la force de se passer de _nanan_ pendant -quelques jours pour le déjouer. - -Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle. - ---Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pas deux -manières de délivrer mon oncle: il faut que le colonel Bridau tue le -commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous -fêtons le couronnement de l'Empereur après-demain, je compte sur vous -pour arranger les places au banquet de manière à ce que je sois en face -du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes -témoins. - ---Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme -vice-président, sera votre vis-à-vis, dit Mignonnet. - ---Oh! ce drôle aura pour lui le commandant Potel et le capitaine -Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ces -incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été déjà ses seconds, -ils lui seront fidèles... - ---Vous voyez, mon oncle, dit Philippe, comme cela se mitonne; ainsi ne -signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre, -heureux, aimé de Flore, et sans votre Cour des Aides. - ---Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence -a tué neuf hommes en duel. - ---Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler, -répondit Philippe. - ---Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet. - ---Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse, -vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son -deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle -fondra en larmes; mais... laissez couler l'eau! - -Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de Philippe et -s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget avec lequel ils se -promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena -son oncle, auquel il dit pour dernière parole:--Ne prenez aucune -détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a -coûté plus cher que Flore ne vous coûtera jamais!... Aussi m'a-t-elle -appris à me conduire comme il faut pour le reste de mes jours avec -le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants, c'est des bêtes -inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire -condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là! - -Il était environ deux heures après midi quand le bonhomme rentra chez -lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins d'après les -ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer. - ---Qu'y a-t-il, demanda Jean-Jacques. - ---Ah! monsieur, madame est partie avec la Védie! - ---Pa...artie dit le vieillard d'un son de voix étranglé. - -Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des marches de son -escalier. Un moment après, il se releva, regarda dans la salle, dans -la cuisine, monta dans son appartement, alla dans toutes les chambres, -revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en -larmes. - ---Où est-elle? criait-il en sanglotant. Où est-elle? Où est Max? - ---Je ne sais pas, répondit Kouski, le commandant est sorti sans me rien -dire. - -Gilet, en très-habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner -par la ville. En laissant le vieillard seul à son désespoir, il lui -faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils. -Mais pour empêcher que Philippe n'assistât son oncle dans cette -crise, Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à personne. -Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation -devenait alors excessivement critique. Pendant sa tournée en ville, -Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent -été très-empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale -se faisait contre lui. Les œuvres des Chevaliers de la Désœuvrance -occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph -Bridau, maintenant éclaircie, déshonorait Max dont la vie et les œuvres -recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant -Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui. - ---Qu'as-tu, Potel? - ---Mon cher, la Garde Impériale est polissonnée dans toute la ville!... -Les _péquins_ t'embêtent, et par contre-coup, ça me touche à fond de -cœur. - ---De quoi se plaignent-ils? répondit Max. - ---De ce que tu leur faisais les nuits. - ---Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu?... - ---Ceci n'est rien, dit Potel. - -Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un -bourguemestre:--Eh! on vous la payera, votre ville, si on la brûle! -Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance. - ---Quoi, encore? dit Gilet. - ---La Garde est contre la Garde! voilà ce qui me crève le cœur. C'est -Bridau qui a déchaîné tous ces Bourgeois sur toi. La Garde contre la -Garde?... non, ça n'est pas bien! Tu ne peux pas reculer, Max, et il -faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à -cette grande canaille-là, et de le descendre; car alors les bourgeois -n'auraient pas vu la Garde contre la Garde. A la guerre, je ne dis pas: -deux braves de la Garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas là de -péquins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans -la Garde. Un homme de la Garde ne doit pas se conduire ainsi, devant -des bourgeois, contre un autre homme de la Garde! Ah! la Garde est -embêtée, et à Issoudun, encore! où elle était honorée!... - ---Allons, Potel, ne t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même tu -ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire... - ---Tu ne serais pas chez Lacroix après-demain?... s'écria Potel en -interrompant son ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir -l'air de fuir Bridau? non, non. Les Grenadiers à pied de la Garde -ne doivent pas reculer devant les Dragons de la Garde. Arrange tes -affaires autrement, et sois là!... - ---Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis -m'y trouver et faire aussi mes affaires! Car, se dit-il en lui-même, il -ne faut pas que la procuration soit à mon nom. Comme l'a dit le vieux -Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol. - -Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Bridau, frémit -entre ses dents; il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait et -revint par le boulevard Vilate en se parlant à lui-même:--Avant de me -battre, j'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs, au moins cette -inscription ne sera pas à ce Philippe. Je l'aurai fait mettre au nom de -Flore. D'après mes instructions, l'enfant ira droit à Paris, et pourra, -si elle le veut, épouser le fils de quelque Maréchal de l'Empire qui -sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch, qui ne -transférera l'inscription que sur mon ordre. - -Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en -apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi jamais -ne vit-on à un si haut degré, réuni chez un militaire, les qualités -qui font le grand général. S'il n'eût pas été arrêté dans sa carrière -par la captivité, certes, l'Empereur aurait eu dans ce garçon un de -ces hommes si nécessaires à de vastes entreprises. En entrant dans la -salle où pleurait toujours la victime de toutes ces scènes à la fois -comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation: il fit -l'étonné, il ne savait rien, il apprit avec une surprise bien jouée le -départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelques lumières -sur le but de ce voyage inexplicable. - ---Madame m'a dit comme ça, fit Kouski, de dire à monsieur qu'elle avait -pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient -en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses -gages, depuis vingt-deux ans. - ---Ses gages? dit Rouget. - ---Oui, reprit Kouski.--«Ah! je ne reviendrai plus,» qu'elle s'en -allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée -à monsieur, faisait des représentations à madame). «Non! non! qu'elle -disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu -me traiter comme la dernière des dernières!» Et elle pleurait!... à -chaudes larmes. - ---Eh! je me moque bien de Philippe! s'écria le vieillard que Maxence -observait. Où est Flore? Comment peut-on savoir où elle est? - ---Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit -froidement Maxence. - ---Philippe, dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?... -Il n'y a que toi, mon bon Max, qui saura trouver Flore, elle te suivra, -tu me la ramèneras... - ---Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max. - ---Parbleu! s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te -tuer. - ---Ah! s'écria Gilet en riant, nous verrons... - ---Mon ami, dit le vieillard, retrouve Flore et dis-lui que je ferai -tout ce qu'elle voudra!... - ---On l'aura bien vue passer quelque part en ville, dit Maxence à -Kouski, sers-nous à dîner, mets tout sur la table, et va t'informer, -de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a -prise mademoiselle Brazier. - -Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un -enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait -comme la cause de tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion, -comme celle de Rouget pour Flore, ressemble étonnamment à l'enfance. A -six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et -annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan. - ---Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski. - ---Voulez-vous venir ce soir à Vatan? dit Max au vieillard, la route -est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux votre -raccommodement ce soir à huit heures que demain matin. - ---Partons, s'écria Rouget. - ---Mets tout doucement les chevaux, et tâche que la ville ne sache rien -de ces bêtises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. Selle mon cheval, -j'irai devant, dit-il à l'oreille de Kouski. - -Monsieur Hochon avait déjà fait savoir le départ de mademoiselle -Brazier à Philippe Bridau, qui se leva de table chez monsieur Mignonnet -pour courir à la place Saint-Jean; car il devina parfaitement le but -de cette habile stratégie. Quand Philippe se présenta pour entrer chez -son oncle, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que -monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne. - ---Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la -Grande-Narette, va dire à Benjamin de monter à cheval; il est urgent -que je sache ce que deviendront mon oncle et Maxence. - ---On attelle le cheval au berlingot, dit Fario qui surveillait la -maison de Rouget. - ---S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval, -et reviens avec Benjamin chez monsieur Mignonnet. - ---Que comptez-vous faire? dit monsieur Hochon qui sortit de sa maison -en voyant Philippe et Fario sur la place. - ---Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste, -non-seulement à bien observer les mouvements de l'ennemi, mais encore -à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier -son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue. -Tenez, si mon oncle et Maxence sortent ensemble dans le berlingot, -ils vont à Vatan; Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore -qui _fugit ad salices_! car cette manœuvre est du général Virgile. Si -cela se joue ainsi, je ne sais ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à -moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir, -les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second cheval -me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant -mon oncle, ce qui paraît nécessaire et vraisemblable, le drôle est -perdu! vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la -succession, nous autres vieux soldats... Et, comme pour ce dernier coup -de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin de -m'y entendre avec mon ami Carpentier. - -Après avoir serré la main à monsieur Hochon, Philippe descendit la -Petite-Narette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes -après, monsieur Hochon vit partir Maxence au grand trot, et sa -curiosité de vieillard fut alors si puissamment excitée qu'il resta -debout à la fenêtre de sa salle, attendant le bruit de la vieille -demi-fortune qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean-Jacques -lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance. Kouski, sans doute -sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville. - ---S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hochon. - -En ce moment un petit gars du faubourg de Rome arriva chez monsieur -Hochon, il apportait une lettre pour Baruch. Les deux petits-fils du -vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes -chez leur grand-père. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient -reconnu combien ils devaient ménager leurs grands-parents. Baruch ne -pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hochon sur -son grand-père et sa grand'mère Borniche; monsieur Hochon ne manquerait -pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si -sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand -mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François, -Baruch avait beaucoup à perdre; il fut donc pour une soumission -absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le payement des -dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre -les mains de son grand-père; il n'espérait de fortune que de lui, -puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De -solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes gens dont -le repentir fut stimulé par leurs intérêts compromis, et madame Hochon -les rassura sur leurs dettes envers Maxence. - ---Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-les par une -conduite sage, et monsieur Hochon s'apaisera. - -Aussi, quand François eut lu la lettre par-dessus l'épaule de Baruch, -lui dit-il à l'oreille:--Demande conseil à grand-papa? - ---Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard. - ---Lisez-la-moi, je n'ai pas mes lunettes. - - «Mon cher ami, - - «J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les circonstances - graves où je me trouve, à me rendre service en acceptant - d'être le fondé de pouvoir de monsieur Rouget. Ainsi, sois à - Vatan demain à neuf heures. Je t'enverrai sans doute à Paris; - mais sois tranquille, je te donnerai l'argent du voyage et - te rejoindrai promptement, car je suis à peu près sûr d'être - forcé de quitter Issoudun le 3 décembre. Adieu, je compte sur - ton amitié, compte sur celle de ton ami - - »MAXENCE.» - ---Dieu soit loué! fit monsieur Hochon, la succession de cet imbécile est -sauvée des griffes de ces diables-là! - ---Cela sera si vous le dites, fit madame Hochon, et j'en remercie Dieu, -qui sans doute aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est -toujours passager. - ---Vous irez à Vatan, vous accepterez la procuration de monsieur Rouget, -dit le vieillard à Baruch. Il s'agit de mettre cinquante mille francs -de rente au nom de mademoiselle Brazier. Vous partirez bien pour Paris; -mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de moi. Ne -faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez-vous dans la -dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à roulier... - ---Ah! bien, fit François que le bruit d'une voiture dans la -Grande-Narette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau: -le père Rouget et monsieur Philippe Bridau reviennent ensemble dans la -calèche, Benjamin et monsieur Carpentier les suivent à cheval!... - ---J'y vais, s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur -tout autre sentiment. - -Monsieur Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette -lettre que son neveu lui dictait: - - «Mademoiselle, - - «Si vous ne partez pas, aussitôt cette lettre reçue, pour - revenir chez moi, votre conduite marquera tant d'ingratitude - pour mes bontés, que je révoquerai le testament fait en - votre faveur en donnant ma fortune à mon neveu Philippe. - Vous comprenez aussi que monsieur Gilet ne doit plus être - mon commensal, dès qu'il se trouve avec vous à Vatan. Je - charge monsieur le capitaine Carpentier de vous remettre la - présente, et j'espère que vous écouterez ses conseils, car il - vous parlera comme ferait - - »Votre affectionné, - - »J.-J. ROUGET.» - ---Le capitaine Carpentier et moi nous avons _rencontré_ mon oncle, qui -faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver mademoiselle Brazier et -le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à monsieur -Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner tête -baissée dans un piége: ne sera-t-il pas abandonné par cette fille dès -qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre -à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rente! En -écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son -toit, la belle fuyarde!... Je promets de rendre mademoiselle Brazier -souple comme un jonc pour le reste de ses jours, si mon oncle veut me -laisser prendre la place de monsieur Gilet, que je trouve plus que -déplacé ici. Ai-je raison?... Et mon oncle se lamente. - ---Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris le meilleur moyen -pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez -votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous ce qu'elle -était dans les premiers jours. - ---Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire, -dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus. - ---Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe. - ---Mais ouvrez donc les yeux? fit monsieur Hochon à Rouget. On veut vous -dépouiller et vous abandonner... - ---Ah! si j'en étais sûr!... s'écria l'imbécile. - ---Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petit-fils -Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez! - ---Quelle horreur! s'écria Carpentier en entendant la lecture de la -lettre que Rouget fit en pleurant. - ---Est-ce assez clair, mon oncle? demanda Philippe. Allez, tenez-moi -cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez -l'être: moitié fil, moitié coton. - ---Elle aime trop Maxence, elle me quittera, fit le vieillard en -paraissant épouvanté. - ---Mais, mon oncle, Maxence ou moi, nous ne laisserons pas après demain -la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun... - ---Eh! bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous -me promettez qu'elle reviendra, allez! Vous êtes un honnête homme, -dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom... - ---Le capitaine Carpentier lui soufflera dans l'oreille que je fais -venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu -mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre! - -Le capitaine partit en conduisant lui-même la vieille calèche, il fut -accompagné de Benjamin à cheval, car ou ne trouva plus Kouski. Quoique -menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place, -le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin -d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire. -Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir -avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin. - -En apprenant la fuite de Kouski, Philippe dit à Benjamin:--Tu -remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper -derrière la calèche à l'insu de Flore, pour te trouver ici en même -temps qu'elle.--Ça se dessine, papa Hochon! fit le lieutenant-colonel. -Après-demain le banquet sera jovial. - ---Vous allez vous établir ici, dit le vieil avare. - ---Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires. -Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de -l'appartement de Gilet, mon oncle y consent. - ---Qu'arrivera-t-il de tout ceci? dit le bonhomme épouvanté. - ---Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre heures d'ici, -douce comme une peau de pêche, répondit monsieur Hochon. - ---Dieu le veuille! fit le bonhomme en essuyant ses larmes. - ---Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers -onze heures et demie ici. Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas -heureux comme un pape? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe -à l'oreille de monsieur Hochon, restez avec nous jusqu'à l'arrivée -de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa -résolution; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à mademoiselle la -Rabouilleuse ses vrais intérêts. - -Monsieur Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse -de sa demande; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père -Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que -devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe: - ---Mon oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous -reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos -rentes, vous vous conduirez désormais par mes conseils, et tout ira -comme le Paradis. - -Quand, à onze heures et demie, on entendit le bruit du berlingot dans -la Grande-Narette, la question fut de savoir si la voiture revenait -pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une -horrible angoisse, qui fut remplacée par l'abattement d'une joie -excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture -tourna pour entrer. - ---Kouski, dit Philippe en donnant la main à Flore pour descendre, vous -n'êtes plus au service de monsieur Rouget, vous ne coucherez pas ici ce -soir, ainsi faites vos paquets; Benjamin, que voici, vous remplace. - ---Vous êtes donc le maître? dit Flore avec ironie. - ---Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore -dans la sienne comme dans un étau. Venez! nous devons nous _rabouiller_ -le cœur, à nous deux. - -Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la -place Saint-Jean. - ---Ma toute belle, après-demain Gilet sera mis à l'ombre par ce bras, -dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait -descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon -pauvre imbécile d'oncle: _benè sit!_ Si je reste sur mes quilles, -marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, je -connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus -jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans; elles rendront mon -oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez -votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai -comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoutez-la bien? Il n'y -a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le -plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en -connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche! - -Pendant cette allocution, Flore trembla comme une personne prise par la -fièvre. - ---Tuer Max?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune. - ---Allez, tenez, voilà mon oncle... - -En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint -dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son -trésor; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma. - ---C'est aujourd'hui la saint Lambert, qui quitte sa place la perd, dit -Benjamin au Polonais. - ---Mon maître vous fermera le bec à tous, répondit Kouski en allant -rejoindre Max qui s'établit à l'hôtel de la Poste. - -Le lendemain, de neuf heures à onze heures, les femmes causaient entre -elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il n'était bruit -que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père -Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout. - ---Que va-t-il se passer demain, au banquet du Couronnement, entre Max -et le colonel Bridau? - -Philippe dit à la Védie deux mots:--Six cents francs de rente viagère, -ou chassée! qui la rendirent neutre pour le moment entre deux -puissances aussi formidables que Philippe et Flore. - -En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le -vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage. Hélas! en amour, -une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi -tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne -se montra qu'au moment du déjeuner en descendant avec Rouget à qui -elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la -place de Max le terrible soudard à l'œil d'un bleu sombre, à la figure -froidement sinistre. - ---Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour à -son oncle. - ---Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu -peux te battre avec le commandant Gilet... - ---Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe, il -n'a qu'à s'en aller d'Issoudun, s'embarquer pour l'Amérique avec une -pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi -s'acheter les meilleures marchandises possibles et à lui souhaiter bon -voyage! Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable que de -faire les cent coups à Issoudun la nuit, et le diable dans votre maison. - ---Hé! bien, c'est gentil, cela! dit Rouget en regardant Flore. - ---En A...mé...é...ri...ique! répondit-elle en sanglotant. - ---Il vaut mieux jouer des jambes à New-York que de pourrir dans une -redingote de sapin en France... Après cela, vous me direz qu'il est -adroit: il peut me tuer! fit observer le colonel. - ---Voulez-vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et -soumis en implorant Philippe. - ---Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires; je resterai -cependant avec mon oncle pendant ce temps-là, car je ne quitte plus le -bonhomme, répondit Philippe. - ---Védie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant -que je le prie de... - ---De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la -parole à Flore. - ---Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je -veux lui parler... - -La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille, le -saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et -impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle -s'accoutumait à plier devant Philippe comme le pauvre Rouget s'était -accoutumé à plier devant elle; elle attendit avec anxiété le retour de -la Védie; mais la Védie revint avec un refus formel de Max, qui priait -mademoiselle Brazier de lui envoyer ses effets à l'hôtel de la Poste. - ---Me permettez-vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques -Rouget. - ---Oui, mais tu reviendras, fit le vieillard. - ---Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une -heure votre procuration pour vendre vos rentes, dit Philippe en -regardant Flore. Allez avec la Védie pour sauver les apparences, -mademoiselle. Il faut désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle. - -Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de -s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute sa -ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Rabouilleuse -combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble -en Amérique; mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune du -père Rouget, et qui ne voulait pas montrer le fond de son cœur à cette -fille, persista dans son intention de tuer Philippe. - ---Nous avons commis une lourde sottise, dit-il. Il fallait aller tous -les trois à Paris y passer l'hiver; mais, comment imaginer, dès que -nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi? Il -y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. J'ai pris le -colonel pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées: voilà ma -faute. Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre, -maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant -le colonel, il m'a perdu dans l'opinion de la ville, je ne puis me -réhabiliter que par sa mort... - ---Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me -débarrasser de ce sauvage-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus -sage... - ---Que penserait-on de moi? s'écria-t-il poussé par le préjugé des -_Disettes_. Non. D'ailleurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçon-là ne -me paraît pas devoir être très-fort: il est sorti de l'École pour aller -à l'armée, il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a voyagé depuis -en Amérique; ainsi, mon mâtin n'a jamais mis le pied dans une salle -d'armes, tandis que je suis sans égal au sabre! Le sabre est son arme, -j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être -l'insulté, et je l'enfoncerai. Décidément cela vaut mieux. Rassure-toi: -nous serons les maîtres après demain. - -Ainsi le point d'honneur fut chez Max plus fort que la saine politique. -Revenue à une heure chez elle, Flore s'enferma dans sa chambre pour -y pleurer à son aise. Pendant toute cette journée, les _Disettes_ -allèrent leur train dans Issoudun, où l'on regardait comme inévitable -un duel entre Philippe et Maxence. - ---Ah! monsieur Hochon, dit Mignonnet accompagné de Carpentier qui -rencontrèrent le vieillard sur le boulevard Baron, nous sommes -très-inquiets, car Gilet est bien fort à toute arme. - ---N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien -mené cette affaire... Et je n'aurais pas cru que ce gros sans-gêne -aurait si promptement réussi. Ces deux gaillards ont roulé l'un vers -l'autre comme deux orages... - ---Oh! fit Carpentier, Philippe est un homme profond, sa conduite à la -Cour des Pairs est un chef-d'œuvre de diplomatie. - ---Hé! bien, capitaine Renard, disait un bourgeois, on disait qu'entre -eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en -découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux entre gens de la -vieille Garde. - ---Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce pauvre garçon s'amusait -la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est -un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans -s'occuper à quelque chose! - ---Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué -leur jeu. Le colonel ne devait-il pas venger son frère Joseph? -Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon. - ---Bah! un artiste, dit Renard. - ---Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que monsieur -Gilet allait s'emparer de cinquante mille livres de rente, au moment où -le colonel s'est établi chez son oncle. - ---Gilet, voler des rentes à quelqu'un?... Tenez, ne dites pas cela, -monsieur Ganivet, ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions -avaler votre langue, et sans sauce! - -Dans toutes les maisons bourgeoises on fit des vœux pour le digne -colonel Bridau. - -Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée -qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur -la place du Marché, devant un restaurateur nommé Lacroix en attendant -Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le -couronnement était indiqué pour cinq heures, heure militaire. On -causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget -dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir -une réunion chez un marchand de vin sur la Place. Parmi les officiers, -Potel et Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami. - ---Est-ce que nous devons nous mêler de ce qui se passe entre deux -héritiers, disait Renard. - ---Max est faible avec les femmes, faisait observer le cynique Potel. - ---Il y aura des sabres de dégaînés sous peu, dit un ancien -sous-lieutenant qui cultivait un marais dans le Haut-Baltan. Si -monsieur Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le -bonhomme Rouget, il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un -valet sans demander raison. - ---Certes, répondit sèchement Mignonnet. Une sottise qui ne réussit pas -devient un crime. - -Max, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors -accueilli par un silence assez significatif. Potel, Renard prirent -leur ami chacun par un bras, et allèrent à quelques pas causer avec -lui. En ce moment, on vit venir de loin Philippe en grande tenue, -il traînait sa canne d'un air imperturbable qui contrastait avec la -profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses -deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet, -de Carpentier et de quelques autres. Cet accueil, si différent de celui -qu'on venait de faire à Maxence, acheva de dissiper dans l'esprit de ce -garçon quelques idées de couardise, de sagesse si vous voulez, que les -instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une -fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même. - ---Nous nous battrons, dit-il au capitaine Renard, et à mort! Ainsi, ne -me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle. - -Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile, les trois bonapartistes -revinrent se mêler au groupe des officiers. Max, le premier, salua -Philippe Bridau qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus -froid regard. - ---Allons, messieurs, à table, fit le commandant Potel. - ---Buvons à la gloire impérissable du petit Tondu, qui maintenant est -dans le paradis des Braves, s'écria Renard. - -En sentant que la contenance serait moins embarrassante à table, chacun -comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita -dans la longue salle basse du restaurant Lacroix, dont les fenêtres -donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement à table, -où, comme l'avait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent -en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout -des ex-Chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se -passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation -critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette -collision, tout en regardant le duel comme nécessaire. - -Tout alla bien jusqu'au dessert, quoique les deux athlètes -conservassent, malgré l'entrain apparent du dîner, une espèce -d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle -que, l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un -admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté; mais, pour les -connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle. - -Quand le dessert fut servi, Philippe dit:--Remplissez vos verres, mes -amis? Je réclame la permission de porter la première santé. - ---Il a dit _mes amis_, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille -de Max. - -Max se versa du vin. - ---A la Grande-Armée! s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable. - ---A la Grande-Armée! fut répété comme une seule acclamation par toutes -les voix. - -En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples -soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Kouski, qui -répétèrent à la Grande-Armée! - ---Entrez, mes enfants! on va boire à _sa_ santé! dit le commandant -Potel. - -Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les -officiers. - ---Tu vois bien qu'_il_ n'est pas mort! dit Kouski à un ancien sergent -qui sans doute avait déploré l'agonie de l'Empereur enfin terminée. - ---Je réclame le second toast, fit le commandant Mignonnet. - -On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se -leva. - ---A ceux qui ont tenté de rétablir _son_ fils, dit-il. - -Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau, en lui tendant -leurs verres. - ---A moi, dit Max qui se leva. - ---C'est Max! c'est Max! disait-on au dehors. - -Un profond silence régna dans la salle et sur la place, car le -caractère de Gilet fit croire à une provocation. - ---Puissions-nous _tous_ nous retrouver à pareil jour, l'an prochain! - -Et il salua Philippe avec ironie. - ---Ça se masse, dit Kouski à son voisin. - ---La police à Paris ne vous laissait pas faire des banquets comme -celui-ci, dit le commandant Potel à Philippe. - ---Pourquoi, diable! vas-tu parler de police au colonel Bridau? dit -insolemment Maxence Gilet. - ---Le commandant Potel n'y entendait pas malice, _lui_!... dit Philippe -en souriant avec amertume. - -Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler des mouches -s'il y en avait eu. - ---La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à -Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins; -mais, avouons-le? il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un -homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin, je -ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à -qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra -m'a coûté des sommes folles. - ---Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher colonel? demanda Max -en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique. - ---Prenez-le comme vous le voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe. - ---Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre -demain, avec... - ---Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole -à Gilet et montrant ses deux voisins. - ---Maintenant, dit Max, continuons les santés? - -Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton ordinaire de la -conversation, il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les -écouta. - ---Ah! çà, vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples -soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois!... -Pas un mot sur ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la -Vieille-Garde. - ---Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds. - ---Vive son petit! Puisse-t-il régner sur la France! s'écria Potel. - ---Mort à l'Anglais! s'écria Carpentier. - -Ce toast eut un succès prodigieux. - ---Honte à Hudson-Lowe! dit le capitaine Renard. - -Le dessert se passa très-bien, les libations furent très-amples. Les -deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que -ce duel, où il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux -hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les -disputes ordinaires. Deux _gentlemen_ ne se seraient pas mieux conduits -que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois -groupés sur la Place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais -militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert. - -A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue -était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de -l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui faisait -partie du banquet en sa qualité d'ancien chirurgien-major, avait été -prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent -que le combat ne durerait pas plus de dix minutes. - -A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, monsieur Hochon -amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher. - ---Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de -larmes, et je viens vous supplier de ne pas sortir demain sans faire -vos prières... Élevez votre âme à Dieu. - ---Oui, madame, répondit Philippe à qui le vieil Hochon fit un signe en -se tenant derrière sa femme. - ---Ce n'est pas tout! dit la marraine d'Agathe, je me mets à la place -de votre pauvre mère, et je me suis dessaisi de ce que j'avais de -plus précieux, tenez!... Elle tendit à Philippe une dent fixée sur un -velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts, -et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée.--C'est une -relique de sainte Solange, la patronne du Berry; je l'ai sauvée à la -Révolution; gardez cela sur votre poitrine demain matin. - ---Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre? demanda Philippe. - ---Oui, répondit la vieille dame. - ---Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse, -s'écria le fils d'Agathe. - ---Que dit-il? demanda madame Hochon à son mari. - ---Il dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon. - ---Eh! bien, n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je prierai pour -vous. - ---Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas -nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le cœur à monsieur -Hochon. - -La vieille dame voulut embrasser Philippe sur le front. Puis en -descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à -Benjamin pour obtenir de lui qu'il cousît la relique dans le gousset du -pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu -de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure -contre Gilet; mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si -chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte -Solange. - -A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max, -accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré -qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils -y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet -mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les -deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de -lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes -respectives; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne et s'avancer à -volonté quand les témoins auraient dit:--Allez! - ---Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gilet. - ---Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur. - -Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, leur chair -s'entrevit alors en rose sous la percale des chemises. Chacun armé -d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ trois livres, et -de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et -attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré -le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été -de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une -sensation involontaire. - ---C'est de fiers mâtins! - -Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel. - -Au moment où le signal:--Allez! fut donné, Maxence aperçut la tête -sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les Chevaliers -avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son -magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de -haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son -adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les -experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus -habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui -rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet -en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier -ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et -y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que, -devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus -mal qu'à l'ordinaire. - ---Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu! - -Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de -bâtoniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin -de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait -un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut -songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux! tandis -que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux -de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un -maître garni de son plastron dans une salle. - -Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe -un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens -du peuple au terrible combat dit _de la savate_. La victoire dépend -d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair, -auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court -pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte -consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du -corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence -semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre. -Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les -connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter -le sabre des mains. - ---Ramassez-le! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à -tuer un ennemi désarmé. - -Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de -supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs -par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait -perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup -de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il -voulut réparer sa honteuse défaite par une hardiesse. Il ne songea plus -à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur -le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le -colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de -la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour -du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui -destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième -minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi -dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max, -les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe -chez son oncle. - -Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il -était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité -par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le -sang-froid, et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation -ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite, -sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas -regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui -valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme -aux exploits de l'Ordre de la Désœuvrance, au grand contentement de la -ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce -duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont -les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes -éloges accordés aux deux adversaires. - ---Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit monsieur Mouilleron, c'eût -été un bon _débarras_ pour le gouvernement. - -La situation de Flore Brazier eût été très-embarrassante, sans la crise -aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber, elle fut prise d'un -transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée -par les péripéties de ces trois journées; si elle eût joui de sa santé, -peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle, -dans l'appartement de Max et dans les draps de Max, le meurtrier de -Max. Elle fut entre la vie et la mort pendant trois mois, soignée par -monsieur Goddet qui soignait également Philippe. - -Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes: - - «A monsieur Desroches, avoué. - - »J'ai déjà tué la plus venimeuse des deux bêtes, ça n'a pas - été sans me faire ébrécher la tête par un coup de sabre; mais - le drôle y allait heureusement de main-morte. Il reste une - autre vipère avec laquelle je vais tâcher de m'entendre, car - mon oncle y tient autant qu'à son gésier. J'avais peur que - cette Rabouilleuse, qui est diablement belle, ne détalât, car - mon oncle l'aurait suivie; mais le saisissement qui l'a prise - en un moment grave l'a clouée dans son lit. Si Dieu voulait - me protéger, il rappellerait cette âme à lui pendant qu'elle - se repent de ses erreurs. En attendant, j'ai pour moi, grâce - à monsieur Hochon (ce vieux va bien!), le médecin, un nommé - Goddet, bon apôtre qui conçoit que les héritages des oncles - sont mieux placés dans la main des neveux que dans celles de - ces drôlesses. Monsieur Hochon a d'ailleurs de l'influence - sur un certain papa Fichet dont la fille est riche, et que - Goddet voudrait pour femme à son fils; en sorte que le billet - de mille francs qu'on lui a fait entrevoir pour la guérison - de ma caboche, entre pour peu de chose dans son dévouement. - Ce Goddet, ancien chirurgien-major au 3e régiment de ligne, - a de plus été chambré par mes amis, deux braves officiers, - Mignonnet et Carpentier; en sorte qu'il _cafarde_ avec sa - malade. - - »--Il y a un Dieu, après tout, mon enfant, voyez-vous? lui - dit-il en lui tâtant le pouls. Vous avez été la cause d'un - grand malheur, il faut le réparer. Le doigt de Dieu est dans - ceci (c'est inconcevable tout ce qu'on fait faire au doigt - de Dieu!). La religion est la religion; soumettez-vous, - résignez-vous, ça vous calmera d'abord, ça vous guérira - presqu'autant que mes drogues. Surtout restez ici, soignez - votre maître. Enfin, oubliez, pardonnez, c'est la loi - chrétienne. - - »Ce Goddet m'a promis de tenir la Rabouilleuse pendant - trois mois au lit. Insensiblement, cette fille s'habituera - peut-être à ce que nous vivions sous le même toit. J'ai mis - la cuisinière dans mes intérêts. Cette abominable vieille a - dit à sa maîtresse que Max lui aurait rendu la vie bien dure. - Elle a, dit-elle, entendu dire au défunt qu'à la mort du - bonhomme, s'il était obligé d'épouser Flore, il ne comptait - pas entraver son ambition par une fille. Et cette cuisinière - est arrivée à insinuer à sa maîtresse que Max se serait - défait d'elle. Ainsi tout va bien. Mon oncle, conseillé par - le père Hochon, a déchiré son testament.» - - - «A Monsieur Giroudeau (aux soins de mademoiselle Florentine), - rue de Vendôme, au Marais. - - »Mon vieux camarade, - - »Informe-toi si ce petit rat de Césarine est occupée, et - tâche qu'elle soit prête à venir à Issoudun dès que je - la demanderai. La luronne arriverait alors courrier par - courrier. Il s'agira d'avoir une tenue honnête, de supprimer - tout ce qui sentirait les coulisses; car il faut se présenter - dans le pays comme la fille d'un brave militaire, mort au - champ d'honneur. Ainsi, beaucoup de mœurs, des vêtements - de pensionnaire, et de la vertu première qualité: tel sera - l'ordre. Si j'ai besoin de Césarine, et si elle réussit, à - la mort de mon oncle, il y aura cinquante mille francs pour - elle; si elle est occupée, explique mon affaire à Florentine; - et, à vous deux, trouvez-moi quelque figurante capable de - jouer le rôle. J'ai eu le crâne écorné dans mon duel avec - mon mangeur de succession qui a tortillé de l'œil. Je te - raconterai ce coup-là. Ah! vieux, nous reverrons de beaux - jours, et nous nous amuserons encore, ou l'Autre ne serait - pas l'Autre. Si tu peux m'envoyer cinq cents cartouches, on - les déchirera. Adieu, mon lapin, et allume ton cigare avec - ma lettre. Il est bien entendu que la fille de l'officier - viendra de Châteauroux, et aura l'air de demander des - secours. J'espère cependant ne pas avoir besoin de recourir à - ce moyen dangereux. Remets-moi sous les yeux de Mariette et - de tous nos amis.» - -Agathe, instruite par une lettre de madame Hochon, accourut à Issoudun, -et fut reçue par son frère qui lui donna l'ancienne chambre de -Philippe. Cette pauvre mère, qui retrouva pour son fils maudit toute sa -maternité, compta quelques jours heureux en entendant la bourgeoisie de -la ville lui faire l'éloge du colonel. - ---Après tout, ma petite, lui dit madame Hochon le jour de son arrivée, -il faut que jeunesse se passe. Les légèretés des militaires du temps de -l'Empereur ne peuvent pas être celles des fils de famille surveillés -par leurs pères. Ah! si vous saviez tout ce que ce misérable Max se -permettait ici, la nuit!... Issoudun, grâce à votre fils, respire et -dort en paix. La raison est arrivée à Philippe un peu tard, mais elle -est venue; comme il nous le disait, trois mois de prison au Luxembourg -mettent du plomb dans la tête; enfin sa conduite ici enchante monsieur -Hochon, et il y jouit de la considération générale. Si votre fils peut -rester quelque temps loin des tentations de Paris, il finira par vous -donner bien du contentement. - -En entendant ces consolantes paroles, Agathe laissa voir à sa marraine -des yeux pleins de larmes heureuses. - -Philippe fit le bon apôtre avec sa mère, il avait besoin d'elle. Ce fin -politique ne voulait recourir à Césarine que dans le cas où il serait -un objet d'horreur pour mademoiselle Brazier. En reconnaissant dans -Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise -par son oncle, il voulait s'en servir préférablement à une Parisienne, -capable de se faire épouser par le bonhomme. De même que Fouché dit -à Louis XVIII de se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de -donner une _Charte_, Philippe désirait rester couché dans les draps de -Gilet; mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation -qu'il venait de se faire en Berry; or, continuer Max auprès de la -Rabouilleuse serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de -la sienne. Il pouvait, sans se déshonorer, vivre chez son oncle et aux -dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme; mais il ne pouvait -avoir Flore que réhabilitée. Au milieu de tant de difficultés, stimulé -par l'espoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan -de faire sa tante de la Rabouilleuse. Aussi, dans ce dessein caché, -dit-il à sa mère d'aller voir cette fille et de lui témoigner quelque -affection en la traitant comme une belle-sœur. - ---J'avoue, ma chère mère, fit-il en prenant un air cafard et regardant -monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compagnie à la chère -Agathe, que la façon de vivre de mon oncle est peu convenable, et il -lui suffirait de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la -considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame -Rouget que la servante-maîtresse d'un vieux garçon? N'est-il pas plus -simple d'acquérir par un contrat de mariage des droits définis que de -menacer une famille d'exhérédation? Si vous, si monsieur Hochon, si -quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser -un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis mademoiselle Brazier -serait heureuse en se voyant accueillie par vous comme une sœur, et par -moi comme une tante. - -Le lit de mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par -madame Hochon, qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables -sentiments de Philippe. On parla du colonel dans tout Issoudun comme -d'un homme excellent et d'un beau caractère, à cause surtout de sa -conduite avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet -père, son médecin, cet homme si puissant sur l'esprit d'un malade, -la respectable madame Hochon, mue par l'esprit religieux, Agathe si -douce et si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage -avec Rouget. Quand, séduite à l'idée d'être madame Rouget, une digne -et honnête bourgeoise, elle désira vivement se rétablir pour célébrer -ce mariage, il ne fut pas difficile de lui faire comprendre qu'elle -ne pouvait pas entrer dans la vieille famille des Rouget en mettant -Philippe à la porte. - ---D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n'est-ce pas à lui que vous -devez cette haute fortune? Max ne vous aurait jamais laissée vous -marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille, si vous avez -des enfants, ne vengerez-vous pas Max? car les Bridau seront déshérités. - -Deux mois après le fatal événement, en février 1823, la malade, -conseillée par tous ceux qui l'entouraient, priée par Rouget, reçut -donc Philippe, dont la cicatrice la fit pleurer, mais dont les manières -adoucies pour elle et presque affectueuses la calmèrent. D'après le -désir de Philippe, on le laissa seul avec sa future tante. - ---Ma chère enfant, lui dit le soldat, c'est moi qui dès le principe, -ai conseillé votre mariage avec mon oncle; et, si vous y consentez, il -aura lieu dès que vous serez rétablie... - ---On me l'a dit, répondit-elle. - ---Il est naturel que si les circonstances m'ont contraint à vous faire -du mal, je veuille vous faire le plus de bien possible. La fortune, -la considération et une famille valent mieux que ce que vous avez -perdu. Mon oncle mort, vous n'eussiez pas été long-temps la femme de -ce garçon, car j'ai su de ses amis qu'il ne vous réservait pas un -beau sort. Tenez, ma chère petite, entendons-nous? nous vivrons tous -heureux. Vous serez ma tante, et _rien que ma tante_. Vous aurez soin -que mon oncle ne m'oublie pas dans son testament; de mon côté, vous -verrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage... -Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les -gens les plus sensés, toute la ville vous conseille de faire cesser -une position illégale, et personne ne vous en veut de me recevoir. On -comprend que, dans la vie, les intérêts passent avant les sentiments. -Vous serez, le jour de votre mariage, plus belle que vous n'avez -jamais été. Votre indisposition en vous pâlissant vous a rendu de -la distinction. Si mon oncle ne vous aimait pas follement, parole -d'honneur, dit-il en se levant et lui baisant la main, vous seriez la -femme du colonel Bridau. - -Philippe quitta la chambre en laissant dans l'âme de Flore ce dernier -mot pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à cette -fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds. -Philippe venait de jouer en petit la scène que joue Richard III avec -la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de cette scène montre -que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur et -y dissipe le deuil le plus réel, Voilà comment dans la vie privée la -Nature se permet ce qui, dans les œuvres du génie, est le comble de -l'Art; son moyen, à elle, est _l'intérêt_, qui est le génie de l'argent. - -Au commencement du mois d'avril 1823, la salle de Jean-Jacques Rouget -offrit donc, sans que personne s'en étonnât, le spectacle d'un superbe -dîner donné pour la signature du contrat de mariage de mademoiselle -Flore Brazier avec le vieux célibataire. Les convives étaient monsieur -Héron; les quatre témoins, messieurs Mignonnet, Carpentier, Hochon et -Goddet père; le maire et le curé; puis Agathe Bridau, madame Hochon -et son amie madame Borniche, c'est-à-dire les deux vieilles femmes -qui faisaient autorité dans Issoudun. Aussi la future épouse fut-elle -très-sensible à cette concession obtenue par Philippe de ces dames, -qui y virent une marque de protection nécessaire à donner à une fille -repentie. Flore fut d'une éblouissante beauté. Le curé, qui depuis -quinze jours instruisait l'ignorante Rabouilleuse, devait lui faire -faire le lendemain sa première communion. Ce mariage fut l'objet de cet -article religieux publié dans le Journal du Cher à Bourges et dans le -Journal de l'Indre à Châteauroux. - - «Issoudun. - - «Le mouvement religieux fait du progrès en Berry. Tous les - amis de l'Église et les honnêtes gens de cette ville ont été - témoins hier d'une cérémonie par laquelle un des principaux - propriétaires du pays a mis fin à une situation scandaleuse - et qui remontait à l'époque où la religion était sans - force dans nos contrées. Ce résultat, dû au zèle éclairé - des ecclésiastiques de notre ville, aura, nous l'espérons, - des imitateurs, et fera cesser les abus des mariages non - célébrés, contractés aux époques les plus désastreuses du - régime révolutionnaire. - - »Il y a eu cela de remarquable dans le fait dont nous - parlons, qu'il a été provoqué par les instances d'un colonel - appartenant à l'ancienne armée, envoyé dans notre ville par - l'arrêt de la Cour des Pairs, et à qui ce mariage peut faire - perdre la succession de son oncle. Ce désintéressement est - assez rare de nos jours pour qu'on lui donne de la publicité.» - -Par le contrat, Rouget reconnaissait à Flore cent mille francs de dot, -et il lui assurait un douaire viager de trente mille francs. Après la -noce, qui fut somptueuse, Agathe retourna la plus heureuse des mères -à Paris, où elle apprit à Joseph et à Desroches ce qu'elle appela de -bonnes nouvelles. - ---Votre fils est un homme trop profond pour ne pas mettre la main sur -cette succession, lui répondit l'avoué quand il eut écouté madame -Bridau. Aussi vous et ce pauvre Joseph n'aurez-vous jamais un liard de -la fortune de votre frère. - ---Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre -garçon, dit la mère, sa conduite à la Cour des Pairs est celle d'un -grand politique, il a réussi à sauver bien des têtes!... Les erreurs de -Philippe viennent de l'inoccupation où restaient ses grandes facultés; -mais il a reconnu combien le défaut de conduite nuisait à un homme qui -veut parvenir; et il a de l'ambition, j'en suis sûre; aussi ne suis-je -pas la seule à prévoir son avenir. Monsieur Hochon croit fermement que -Philippe a de belles destinées. - ---Oh! s'il veut appliquer son intelligence profondément perverse à -faire fortune, il arrivera, car il est capable de tout, et ces gens-là -vont vite, dit Desroches. - ---Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnêtes? demanda madame -Bridau. - ---Vous verrez! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera -toujours l'homme de la rue Mazarine, l'assassin de madame Descoings, le -voleur domestique; mais, soyez tranquille: il paraîtra très-honnête à -tout le monde! - -Le lendemain du mariage, après le déjeuner, Philippe prit madame Rouget -par le bras quand son oncle se fut levé pour aller s'habiller, car ces -nouveaux époux étaient descendus, Flore en peignoir, le vieillard en -robe de chambre. - ---Ma belle-tante, dit-il en l'emmenant dans l'embrasure de la croisée, -vous êtes maintenant de la famille. Grâce à moi, tous les notaires y -ont passé. Ah! çà, pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu. -Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée -par moi mieux que par une duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans -me donner le bras, et vous ne me quitterez point. Quant à ce qui peut -se passer à la maison, je m'y tiendrai, sacrebleu, comme une araignée -au centre de sa toile. Voici qui vous prouvera que je pouvais, pendant -que vous étiez dans votre lit, hors d'état de remuer ni pied ni patte, -vous faire mettre à la porte sans un sou. Lisez? - -Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfaite: - - «Mon cher enfant, Florentine, qui vient enfin de débuter à - l'Opéra, dans la nouvelle salle, par un pas de trois avec - Mariette et Tullia, n'a pas cessé de penser à toi, ainsi que - Florine, qui définitivement a lâché Lousteau pour prendre - Nathan. Ces deux matoises t'ont trouvé la plus délicieuse - créature du monde, une petite fille de dix-sept ans, belle - comme une Anglaise, l'air sage comme une lady qui fait ses - farces, rusée comme Desroches, fidèle comme Godeschal; et - Mariette l'a stylée en te souhaitant bonne chance. Il n'y - a pas de femme qui puisse tenir contre ce petit ange sous - lequel se cache un démon: elle saura jouer tous les rôles, - empaumer ton oncle et le rendre fou d'amour. Elle a l'air - céleste de la pauvre Coralie, elle sait pleurer, elle a une - voix qui vous tire un billet de mille francs du cœur le plus - granitique, et la luronne sable mieux que nous le vin de - Champagne. C'est un sujet précieux; elle a des obligations - à Mariette, et désire s'acquitter avec elle. Après avoir - lampé la fortune de deux Anglais, d'un Russe, et d'un prince - romain, mademoiselle Esther se trouve dans la plus affreuse - gêne; tu lui donneras dix mille francs, elle sera contente. - Elle vient de dire en riant:--Tiens, je n'ai jamais fricassé - de bourgeois, ça me fera la main! Elle est bien connue de - Finot, de Bixiou, de des Lupeaulx, de tout notre monde enfin. - Ah! s'il y avait des fortunes en France, ce serait la plus - grande courtisane des temps modernes. Ma rédaction sent - Nathan, Bixiou, Finot qui sont à faire leurs bêtises avec - cette susdite Esther, dans le plus magnifique appartement - qu'on puisse voir, et qui vient d'être arrangé à Florine - par le vieux lord Dudley, le vrai père de de Marsay, que la - spirituelle actrice a _fait_, grâce au costume de son nouveau - rôle. Tullia est toujours avec le duc de Rhétoré, Mariette - est toujours avec le duc de Maufrigneuse; ainsi, à elles - deux, elle t'obtiendront une remise de ta surveillance à la - fête du Roi. Tâche d'avoir enterré l'oncle sous les roses - pour la prochaine Saint-Louis, reviens avec l'héritage, et tu - en mangeras quelque chose avec Esther et tes vieux amis qui - signent en masse pour se rappeler à ton souvenir; - - »NATHAN, FLORINE, BIXIOU, FINOT, MARIETTE, - FLORENTINE, GIROUDEAU, TULLIA.» - -La lettre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait -l'effroi de son âme et de son corps. La tante n'osa regarder son neveu -qui fixait sur elle deux yeux d'une expression terrible. - ---J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez; mais je veux du -retour. Je vous ai faite ma tante pour pouvoir vous épouser un jour. -Vous valez bien Esther auprès de mon oncle. Dans un an d'ici, nous -devons être à Paris, le seul pays où la beauté puisse vivre. Vous vous -y amuserez un peu mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi, -je rentrerai dans l'armée, je deviendrai général et vous serez alors -une grande dame. Voilà votre avenir, travaillez-y... Mais je veux un -gage de notre alliance. Vous me ferez donner, d'ici à un mois, la -procuration générale de mon oncle, sous prétexte de vous débarrasser -ainsi que lui des soins de la fortune. Je veux, un mois après, une -procuration spéciale pour transférer son inscription. Une fois -l'inscription en mon nom, nous aurons un intérêt égal à nous épouser un -jour. Tout cela, ma belle tante, est net et clair. Entre nous, il ne -faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage, -tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée. - -Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand, un quart d'heure -après, la Védie entra pour desservir, elle trouva sa maîtresse pâle -et en moiteur, malgré la saison. Flore éprouvait la sensation d'une -femme tombée au fond d'un précipice, elle ne voyait que ténèbres -dans son avenir; et, sur ces ténèbres se dessinaient, comme dans un -lointain profond, des choses monstrueuses, indistinctement aperçues -et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid humide des souterrains. -Elle avait instinctivement peur de cet homme, et néanmoins une -voix lui criait qu'elle méritait de l'avoir pour maître. Elle ne -pouvait rien contre sa destinée: Flore Brazier avait par décence un -appartement chez le père Rouget; mais madame Rouget devait appartenir -à son mari, elle se voyait ainsi privée du précieux libre arbitre que -conserve une servante-maîtresse. Dans l'horrible situation où elle se -trouvait, elle conçut l'espoir d'avoir un enfant; mais, durant ces -cinq dernières années, elle avait rendu Jean-Jacques le plus caduque -des vieillards. Ce mariage devait avoir pour le pauvre homme l'effet -du second mariage de Louis XII. D'ailleurs la surveillance d'un homme -tel que Philippe, qui n'avait rien à faire, car il quitta sa place, -rendit toute vengeance impossible. Benjamin était un espion innocent -et dévoué. La Védie tremblait devant Philippe. Flore se voyait seule -et sans secours! Enfin, elle craignait de mourir; sans savoir comment -Philippe arriverait à la tuer, elle devinait qu'une grossesse suspecte -serait son arrêt de mort: le son de cette voix, l'éclat voilé de ce -regard de joueur, les moindres mouvements de ce soldat, qui la traitait -avec la brutalité la plus polie, la faisaient frissonner. Quant à la -procuration demandée par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun -était un héros, il l'eut dès qu'il la lui fallut; car Flore tomba sous -la domination de cet homme comme la France était tombée sous celle de -Napoléon. Semblable au papillon qui s'est pris les pattes dans la cire -incandescente d'une bougie, Rouget dissipa rapidement ses dernières -forces. - -En présence de cette agonie, le neveu restait impassible et froid comme -les diplomates, en 1814, pendant les convulsions de la France impériale. - -Philippe, qui ne croyait guère en Napoléon II, écrivit alors au -Ministre de la Guerre la lettre suivante que Mariette fit remettre par -le duc de Maufrigneuse. - - «Monseigneur, - - »Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après - lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis libre - d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Excellence - daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le Roi pensera - qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à celle du - Royaume. Le Roi, qui a trouvé naturel que son aide-de-camp, - le général Rapp, pleurât son ancien maître, aura sans doute - de l'indulgence pour moi: Napoléon fut mon bienfaiteur. - - »Je supplie donc Votre Excellence de prendre en considération - la demande que je lui adresse d'un emploi dans mon grade, en - l'assurant ici de mon entière soumission. C'est assez vous - dire, Monseigneur, que le Roi trouvera en moi le plus fidèle - sujet. - - »Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai - l'honneur d'être, - - »De Votre Excellence, - - »Le très-soumis et très-humble serviteur, - - PHILIPPE BRIDAU, - - Ancien chef d'escadron aux Dragons de la Garde, officier - de la Légion d'Honneur, en surveillance sous la Haute - Police à Issoudun.» - -A cette lettre était jointe une demande en permission de séjour à -Paris pour affaires de famille, à laquelle monsieur Mouilleron annexa -des lettres du Maire, du Sous-Préfet et du commissaire de police -d'Issoudun, qui tous donnaient les plus grands éloges à Philippe, en -s'appuyant sur l'article fait à propos du mariage de son oncle. - -Quinze jours après, au moment de l'Exposition, Philippe reçut la -permission demandée et une lettre où le Ministre de la Guerre lui -annonçait que, d'après les ordres du Roi, il était, pour première -grâce, rétabli comme lieutenant-colonel dans les cadres de l'armée. - -Philippe vint à Paris avec sa tante et le vieux Rouget, qu'il mena, -trois jours après son arrivée, au Trésor, y signer le transfert de -l'inscription, qui devint alors sa propriété. Ce moribond fut, ainsi -que la Rabouilleuse, plongé par leur neveu dans les joies excessives de -la société si dangereuse des infatigables actrices, des journalistes, -des artistes et des femmes équivoques où Philippe avait déjà dépensé -sa jeunesse, et où le vieux Rouget trouva des Rabouilleuses à en -mourir. Giroudeau se chargea de procurer au père Rouget l'agréable -mort illustrée plus tard, dit-on, par un maréchal de France. Lolotte, -une des plus belles _marcheuses_ de l'Opéra, fut l'aimable assassin -de ce vieillard. Rouget mourut après un souper splendide donné par -Florentine, il fut donc assez difficile de savoir qui du souper, qui de -mademoiselle Lolotte avait achevé ce vieux Berrichon. Lolotte rejeta -cette mort sur une tranche de pâté de foie gras; et, comme l'œuvre -de Strasbourg ne pouvait répondre, il passe pour constant que le -bonhomme est mort d'indigestion. Madame Rouget se trouva dans ce monde -excessivement décolleté comme dans son élément; mais Philippe lui donna -pour chaperon Mariette qui ne laissa pas faire de sottises à cette -veuve, dont le deuil fut orné de quelques galanteries. - -En octobre 1823, Philippe revint à Issoudun muni de la procuration -de sa tante, pour liquider la succession de son oncle, opération qui -se fit rapidement, car il était à Paris en janvier 1824 avec seize -cent mille francs, produit net et liquide des biens de défunt son -oncle, sans compter les précieux tableaux qui n'avaient jamais quitté -la maison du vieil Hochon. Philippe mit ses fonds dans la maison -Mongenod et fils, où se trouvait le jeune Baruch Borniche, et sur la -solvabilité, sur la probité de laquelle le vieil Hochon lui avait donné -des renseignements satisfaisants. Cette maison prit les seize cent -mille francs à six pour cent d'intérêt par an, avec la condition d'être -prévenue trois mois d'avance en cas de retrait des fonds. - -Un beau jour, Philippe vint prier sa mère d'assister à son mariage, -qui eut pour témoins Giroudeau, Finot, Nathan et Bixiou. Par le -contrat, madame veuve Rouget, dont l'apport consistait en un million -de francs, faisait donation à son futur époux de ses biens dans le cas -où elle décéderait sans enfants. Il n'y eut ni billets de faire part, -ni fête, ni éclat, car Philippe avait ses desseins: il logea sa femme -rue Saint-Georges, dans un appartement que Lolotte lui vendit tout -meublé, que madame Bridau la jeune trouva délicieux, et où l'époux -mit rarement les pieds. A l'insu de tout le monde, Philippe acheta -pour deux cent cinquante mille francs, rue de Clichy, dans un moment -où personne ne soupçonnait la valeur que ce quartier devait un jour -acquérir, un magnifique hôtel sur le prix duquel il donna cinquante -mille écus de ses revenus, en prenant deux ans pour payer le surplus. -Il y dépensa des sommes énormes en arrangements intérieurs et en -mobilier, car il y consacra ses revenus pendant deux ans. Les superbes -tableaux restaurés, estimés à trois cent mille francs, y brillèrent de -tout leur éclat. - -L'avénement de Charles X avait mis encore plus en faveur qu'auparavant -la famille du duc de Chaulieu, dont le fils aîné, le duc de Rhétoré, -voyait souvent Philippe chez Tullia. Sous Charles X, la branche -aînée de la maison de Bourbon se crut définitivement assise sur le -trône, et suivit le conseil que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait -précédemment donné de s'attacher les militaires de l'Empire. Philippe, -qui sans doute fit de précieuses révélations sur les complots de 1820 -et 1822, fut nommé lieutenant-colonel dans le régiment du duc de -Maufrigneuse. Ce charmant grand seigneur se regardait comme obligé -de protéger un homme à qui il avait enlevé Mariette. Le corps de -ballet ne fut pas étranger à cette nomination. On avait d'ailleurs -décidé dans la sagesse du conseil secret de Charles X de faire prendre -à Monseigneur le Dauphin une légère couleur de libéralisme. Mons -Philippe, devenu quasiment le menin du duc de Maufrigneuse, fut donc -présenté non-seulement au Dauphin, mais encore à la Dauphine à qui ne -déplaisaient pas les caractères rudes et les militaires connus par leur -fidélité. Philippe jugea très-bien le rôle du Dauphin, et il profita -de la première mise en scène de ce libéralisme postiche, pour se faire -nommer aide-de-camp d'un Maréchal très-bien en cour. - -En janvier 1827, Philippe, qui passa dans la Garde Royale -lieutenant-colonel au régiment que le duc de Maufrigneuse y commandait -alors, sollicita la faveur d'être anobli. Sous la Restauration, -l'anoblissement devint un quasi-droit pour les roturiers qui servaient -dans la Garde. Le colonel Bridau, qui venait d'acheter la terre de -Brambourg, demanda la faveur de l'ériger en majorat au titre de comte. -Il obtint cette grâce en mettant à profit ses liaisons dans la société -la plus élevée, où il se produisait avec un faste de voitures et de -livrées, enfin dans une tenue de grand seigneur. Dès que Philippe, -lieutenant-colonel du plus beau régiment de cavalerie de la Garde, -se vit désigné dans l'Almanach sous le nom de comte de Brambourg, il -hanta beaucoup la maison du lieutenant-général d'artillerie comte de -Soulanges, en faisant la cour à la plus jeune fille, mademoiselle -Amélie de Soulanges. Insatiable et appuyé par les maîtresses de tous -les gens influents, Philippe sollicitait l'honneur d'être un des -aides-de-camp de Monseigneur le Dauphin. Il eut l'audace de dire à la -Dauphine «qu'un vieil officier blessé sur plusieurs champs de bataille -et qui connaissait la grande guerre, ne serait pas, dans l'occasion, -inutile à Monseigneur.» Philippe, qui sut prendre le ton de toutes -les courtisaneries, fut dans ce monde supérieur ce qu'il devait être, -comme il avait su se faire Mignonnet à Issoudun. Il eut d'ailleurs -un train magnifique, il donna des fêtes et des dîners splendides, en -n'admettant dans son hôtel aucun de ses anciens amis dont la position -eût pu compromettre son avenir. Aussi fut-il impitoyable pour les -compagnons de ses débauches. Il refusa net à Bixiou de parler en faveur -de Giroudeau qui voulut reprendre du service, quand Florentine le lâcha. - ---C'est un homme sans mœurs! dit Philippe. - ---Ah! voilà ce qu'il a répondu de moi, s'écria Giroudeau, moi qui l'ai -débarrassé de son oncle. - ---Nous le repincerons, dit Bixiou. - -Philippe voulait épouser mademoiselle Amélie de Soulanges, devenir -général, et commander un des régiments de la Garde Royale. Il demanda -tant de choses, que, pour le faire taire, on le nomma commandeur de -la Légion-d'Honneur et commandeur de Saint-Louis. Un soir, Agathe et -Joseph, revenant à pied par un temps de pluie, virent Philippe passant -en uniforme, chamarré de ses cordons, campé dans le coin de son beau -coupé garni de soie jaune, dont les armoiries étaient surmontées d'une -couronne de comte, allant à une fête de l'Élysée-Bourbon; il éclaboussa -sa mère et son frère en les saluant d'un geste protecteur. - ---Va-t-il, va-t-il, ce drôle-là? dit Joseph à sa mère. Néanmoins il -devrait bien nous envoyer autre chose que de la boue au visage. - ---Il est dans une si belle position, si haute, qu'il ne faut pas lui -en vouloir de nous oublier, dit madame Bridau. En montant une côte si -rapide, il a tant d'obligations à remplir, il a tant de sacrifices à -faire, qu'il peut bien ne pas venir nous voir, tout en pensant à nous. - ---Mon cher, dit un soir le duc de Maufrigneuse au nouveau comte de -Brambourg, je suis sûr que votre demande sera prise en bonne part; mais -pour épouser Amélie de Soulanges, il faudrait que vous fussiez libre. -Qu'avez-vous fait de votre femme?... - ---Ma femme?... dit Philippe avec un geste, un regard et un accent -qui furent devinés plus tard par Frédérick-Lemaître dans un de ses -plus terribles rôles. Hélas! j'ai la triste certitude de ne pas la -conserver. Elle n'a pas huit jours à vivre. Ah! mon cher Duc, vous -ignorez ce qu'est une mésalliance! une femme qui était cuisinière, qui -a les goûts d'une cuisinière et qui me déshonore, car je suis bien à -plaindre. Mais j'ai eu l'honneur d'expliquer ma position à madame la -Dauphine. Il s'est agi, dans le temps, de sauver un million que mon -oncle avait laissé par testament à cette créature. Heureusement, ma -femme a donné dans les liqueurs; à sa mort, je deviens maître d'un -million confié à la maison Mongenod; j'ai de plus trente mille francs -dans les cinq, et mon majorat qui vaut quarante mille livres de rente. -Si, comme tout le fait supposer, monsieur de Soulanges a le bâton de -maréchal, je suis en mesure, avec le titre de comte de Brambourg, -de devenir général et pair de France. Ce sera la retraite d'un -aide-de-camp du Dauphin. - -Après le Salon de 1823, le premier peintre du Roi, l'un des plus -excellents hommes de ce temps, avait obtenu pour la mère de Joseph -un bureau de loterie aux environs de la Halle. Plus tard, Agathe put -fort heureusement permuter, sans avoir de soulte à payer, avec le -titulaire d'un bureau situé rue de Seine, dans une maison où Joseph -prit son atelier. A son tour, la veuve eut un gérant et ne coûta -plus rien à son fils. Or, en 1828, quoique directrice d'un excellent -bureau de loterie qu'elle devait à la gloire de Joseph, madame Bridau -ne croyait pas encore à cette gloire excessivement contestée comme -le sont toutes les vraies gloires. Le grand peintre, toujours aux -prises avec ses passions, avait d'énormes besoins; il ne gagnait pas -assez pour soutenir le luxe auquel l'obligeaient ses relations dans -le monde aussi bien que sa position distinguée dans la jeune École. -Quoique puissamment soutenu par ses amis du Cénacle, par mademoiselle -Des Touches, il ne plaisait pas au Bourgeois. Cet être, de qui vient -l'argent aujourd'hui, ne délie jamais les cordons de sa bourse pour les -talents mis en question, et Joseph voyait contre lui les classiques, -l'Institut, et les critiques qui relevaient de ces deux puissances. -Enfin le comte de Brambourg faisait l'étonné quand on lui parlait -de Joseph. Ce courageux artiste, quoique appuyé par Gros et par -Gérard, qui lui firent donner la croix au Salon de 1827, avait peu de -commandes. Si le Ministère de l'Intérieur et la Maison du Roi prenaient -difficilement ses grandes toiles, les marchands et les riches étrangers -s'en embarrassaient encore moins. D'ailleurs, Joseph s'abandonne, comme -on sait, un peu trop à la fantaisie, et il en résulte des inégalités -dont profitent ses ennemis pour nier son talent. - ---La grande peinture est bien malade, lui disait son ami Pierre Grassou -qui faisait des croûtes au goût de la Bourgeoisie dont les appartements -se refusent aux grandes toiles. - ---Il te faudrait toute une cathédrale à peindre, lui répétait Schinner, -tu réduiras la critique au silence par une grande œuvre. - -Ces propos effrayants pour la bonne Agathe corroboraient le jugement -qu'elle avait porté tout d'abord sur Joseph et sur Philippe. Les faits -donnaient raison à cette femme restée provinciale: Philippe, son enfant -préféré, n'était-il pas enfin le grand homme de la famille? elle voyait -dans les premières fautes de ce garçon les écarts du génie; Joseph, -de qui les productions la trouvaient insensible, car elle les voyait -trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissait pas -plus avancé en 1828 qu'en 1816. Le pauvre Joseph devait de l'argent, -il pliait sous le poids de ses dettes, _il avait pris un état ingrat, -qui ne rapportait rien_. Enfin, Agathe ne concevait pas pourquoi l'on -avait donné la décoration à Joseph. Philippe devenu comte, Philippe -assez fort pour ne plus aller au jeu, l'invité des fêtes de Madame, ce -brillant colonel qui, dans les revues ou dans les cortéges, défilait -revêtu d'un magnifique costume et chamarré de deux cordons rouges, -réalisait les rêves maternels d'Agathe. Un jour de cérémonie publique, -Philippe avait effacé l'odieux spectacle de sa misère sur le quai -de l'École, en passant devant sa mère au même endroit, en avant du -Dauphin, avec des aigrettes à son schapska, avec un dolman brillant -d'or et de fourrures! Devenue pour l'artiste une espèce de sœur grise -dévouée, Agathe ne se sentait mère que pour l'audacieux aide-de-camp de -Son Altesse Royale Monseigneur le Dauphin! Fière de Philippe, elle lui -devrait bientôt l'aisance, elle oubliait que le bureau de loterie dont -elle vivait lui venait de Joseph. - -Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si tourmenté par le total du -mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les Arts, -elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la -maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de -jamais demander un liard à Joseph. Aussi n'avait-elle pas d'argent; -mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle -attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite de son fils; -elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par avance -du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph, dont l'opinion sur -Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches. - -A l'insu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante: - - «A Monsieur le comte de Brambourg. - - «Mon cher Philippe, tu n'as pas accordé le plus petit - souvenir à ta mère en cinq ans! Ce n'est pas bien. Tu devrais - te rappeler un peu le passé, ne fût-ce qu'à cause de ton - excellent frère. Aujourd'hui Joseph est dans le besoin, - tandis que tu nages dans l'opulence; il travaille pendant que - tu voles de fêtes en fêtes. Tu possèdes à toi seul la fortune - de mon frère. Enfin, tu aurais, à entendre le petit Borniche, - deux cent mille livres de rente. Eh! bien, viens voir Joseph? - Pendant ta visite, mets dans la tête de mort une vingtaine - de billets de mille francs: tu nous les dois, Philippe; - néanmoins, ton frère se croira ton obligé, sans compter le - plaisir que tu feras à ta mère - - »Agathe BRIDAU (née Rouget).» - -Deux jours après, la servante apporta dans l'atelier, où la pauvre -Agathe venait de déjeuner avec Joseph, la terrible lettre suivante: - - «Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle Amélie de - Soulanges en lui apportant des coquilles de noix, quand, sous - le nom de comte de Brambourg, il y a celui de - - »Votre fils, - - »PHILIPPE BRIDAU.» - -En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier, -Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant, -et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut -à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait -avec rage une esquisse, il pencha la tête en dehors de sa toile pour -voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lâcha -palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre! Il prit -Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appartement, et -envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph -put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse -qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser cette réponse -dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette -pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence -maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de -se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines -que dura non pas la maladie, mais l'agonie de cette pauvre femme. En -effet, Bianchon, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le -dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour. - ---A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se -trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort le moins amère -possible. - -Agathe se sentit d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama, -le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son -confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui, -quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce -qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours. - ---En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? Ne l'aimé-je pas de toute mon -âme? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute? -Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps -de la réparer? - ---Non, dit le vieillard d'une voix douce. Hélas! votre vie paraît être -pure et votre âme semble être sans tache; mais l'œil de Dieu, pauvre -créature affligée, est plus pénétrant que celui de ses ministres! J'y -vois clair un peu trop tard, car vous m'avez abusé moi-même. - -En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu -jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe -se dressa sur son lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et -d'inquiétude. - ---Dites! dites, s'écria-t-elle. - ---Consolez-vous! reprit le vieux prêtre. A la manière dont vous êtes -punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère ici-bas que -pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards -favorables, ils seront repétris dans l'Humanité jusqu'à ce qu'ils -soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils -arriveront à la maturité des fruits célestes. Votre vie, ma fille, n'a -été qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes -creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaibli -en nous. Vous avez donné votre cœur à un monstre en qui vous avez vu -votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est -votre gloire véritable! Vous avez été si profondément injuste que -vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant: vous tenez votre -existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment -pillée. Le fils pauvre, qui vous aime sans être récompensé par une -tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien; tandis que le -riche, qui n'a jamais songé à vous et qui vous méprise, souhaite votre -mort. - ---Oh! pour cela!... dit-elle. - ---Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les -espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes! Femme, vos -souffrances et vos tourments vous annoncent que vous jouirez de la -paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a -jamais été diminuée par les injustices de votre préférence maternelle, -aimez-le donc bien! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers -jours; enfin, priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous. - -Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère -embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Éclairée -par ce trait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit -en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de -ce repentir d'une créature en faute, uniquement par ignorance, qu'il -sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre -de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était -allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au payement de -ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en -croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans -être vu de la malade. - -Un sanglot entrecoupé par ces mots:--Me pardonnera-t-il? fit lever -Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au -délire qui précède la mort. - ---Qu'as-tu, ma mère? lui dit-il effrayé de voir les yeux rougis de -pleurs et la figure accablée de la malade. - ---Ah! Joseph! me pardonneras-tu, mon enfant? s'écria-t-elle. - ---Eh! quoi? dit l'artiste. - ---Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être... - ---En voilà une charge? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé?... -Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu -pas ma femme de ménage? est-ce que je ne te vois pas tous les jours? -Est-ce que je n'entends pas ta voix? Est-ce que tu n'es pas la douce -et l'indulgente compagne de ma vie misérable? Tu ne comprends pas la -peinture?... Eh! mais ça ne se donne pas! Et moi qui disais hier à -Grassou:--Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une -bonne mère; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a -soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre -embarras... - ---Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi! et je ne te rendais pas tendresse -pour tendresse. Ah! comme je voudrais vivre!... donne-moi ta main?... - -Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et -le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux -resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à -Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, fut si frappé -de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour -lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants -serrée, en disant comme un insensé:--O ma mère! ma mère! - ---Ah! je me sens pardonnée! dit-elle. Dieu doit confirmer le pardon -d'un enfant à sa mère! - ---Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit: je me -sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en -replaçant sa mère sur l'oreiller. - -Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort -chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des -mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait -que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère -ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien; et, soutenue -par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces -mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien, -Fulgence Ridal, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à -Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la -malade. - ---Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur! -s'écria-t-elle un soir en entendant une discussion sur un tableau. - -De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère; il ne quitta pas la -chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette -tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand -peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes -qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère -furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être: des anges -qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières -et répandant des pleurs; mais en s'unissant à lui par la pensée et par -l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent, -Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans -ce cœur, et dit un jour à d'Arthez:--Elle a trop aimé ce brigand de -Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir... - -Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien -que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet infâme parvenu -qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin -d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé -d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope, -Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission. -Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui -le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le -colonel se mit à rire. - ---Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul -service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus -tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec -mademoiselle de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera -ma position. Tu comprends très-bien que je voudrais enterrer le nom -de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père-Lachaise!... Mon -frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop -d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi! Voyons?... -si tu devenais député, tu as une fière _platine_, tu serais craint -comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des -Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'mère Descoings -vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme qui ressemblait -à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la -présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer? Tu -souhaiterais, sacrebleu! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée -dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre -chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser -voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera -grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il -ne sera pas mon fils. - -Il sonna, vint le valet de chambre auquel il dit:--Mon ami déjeune avec -moi, sers-nous un petit déjeuner fin. - ---Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère, -reprit Bixiou. Qu'est-ce que cela te coûterait d'avoir l'air d'aimer la -pauvre femme pendant quelques heures?... - ---Ouitch! dit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je -suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, -à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph!... -Merci. - -Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid -jusque dans l'âme. - ---Philippe sait-il que je suis malade? dit Agathe d'une voix dolente le -soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission. - -Joseph sortit étouffé par ses larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait -au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il -répondit:--Hélas! mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un fils!... - -En entendant ce mot qu'elle comprit, Agathe eut une crise par laquelle -commença son agonie. Elle mourut vingt heures après. - -Dans le délire qui précéda sa mort, ce mot:--De qui donc Philippe -tient-il?... lui échappa. - -Joseph mena seul le convoi de sa mère. Philippe était allé, pour -affaire de service, à Orléans, chassé de Paris par la lettre suivante -que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir: - - «Monstre, ma pauvre mère est morte du saisissement que ta - lettre lui a causé, prends le deuil; mais fais-toi malade: - je ne veux pas que son assassin soit à mes côtés devant son - cercueil. - - »JOSEPH B.» - -Le peintre, qui ne se sentit plus le courage de peindre, quoique -peut-être sa profonde douleur exigeât l'espèce de distraction mécanique -apportée par le travail, fut entouré de ses amis qui s'entendirent pour -ne jamais le laisser seul. Donc, Bixiou, qui aimait Joseph autant -qu'un railleur peut aimer quelqu'un, faisait, quinze jours après le -convoi, partie des amis groupés dans l'atelier. En ce moment, la -servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée, -dit-elle, par une vieille femme qui attendait une réponse chez le -portier. - - «Monsieur, - - »Vous à qui je n'ose donner le nom de frère, je dois - m'adresser à vous, ne fût-ce qu'à cause du nom que je porte... - -Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto. -Ces mots: _comtesse Flore de Brambourg_, le firent frissonner, car il -pressentit quelque horreur inventée par son frère. - ---Ce brigand-là, dit-il, _ferait_ le diable _au même_! Et ça passe pour -un homme d'honneur! Et ça se met un tas de coquillages autour du cou! -Et ça fait la roue à la cour au lieu d'être étendu sur la roue! Et ce -roué se nomme monsieur le comte! - ---Et il y en a beaucoup comme ça! dit Bixiou. - ---Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son -tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale, elle m'aurait fait -couper le cou comme à son poulet, sans dire: Il est innocent!... - -Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et -la lut à haute voix... - - »Est-il convenable que madame la comtesse Bridau de - Brambourg, quels que puissent être ses torts, aille mourir à - l'hôpital? Si tel est mon destin, si telle est la volonté de - monsieur le Comte et la vôtre, qu'elle s'accomplisse; mais - alors, vous qui êtes l'ami du docteur Bianchon, obtenez-moi - sa protection pour entrer dans un hôpital. La personne qui - vous apportera cette lettre, monsieur, est allée onze jours - de suite à l'hôtel de Brambourg, rue de Clichy, sans pouvoir - obtenir un secours de mon mari. L'état dans lequel je suis ne - me permet pas de faire appeler un avoué afin d'entreprendre - d'obtenir judiciairement ce qui m'est dû pour mourir en - paix. D'ailleurs, rien ne peut me sauver, je le sais. Aussi, - dans le cas où vous ne voudriez pas vous occuper de votre - malheureuse belle-sœur, donnez-moi l'argent nécessaire pour - avoir de quoi mettre fin à mes jours; car, je le vois, - monsieur votre frère veut ma mort, il l'a toujours voulue. - Quoiqu'il m'ait dit qu'il avait trois moyens sûrs pour tuer - une femme, je n'ai pas eu l'intelligence de prévoir celui - dont il s'est servi. - - »Dans le cas où vous voudriez m'honorer d'un secours, et - juger par vous-même de la misère où je suis, je demeure rue - du Houssay, au coin de la rue Chantereine, au cinquième. Si - demain je ne paye pas mes loyers arriérés, il faut sortir! Et - où aller, monsieur?... Puis-je me dire - - »Votre belle-sœur, - - »Comtesse FLORE DE BRAMBOURG.» - ---Quelle fosse pleine d'infamies! dit Joseph, qu'est-ce qu'il y a -là-dessous? - ---Faisons d'abord venir la femme, ça doit être une fameuse préface de -l'histoire, dit Bixiou. - -[Illustration: BIXIOU. - -«Votre nom?» dit Joseph, pendant que Bixiou croquait la femme appuyée -sur un parapluie, etc., etc. - -UN MÉNAGE DE GARÇON.] - -Un instant après, apparut une femme que Bixiou désigna par ces mots: -des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et de -vieilles robes les unes sur les autres, bordées de boue à cause de -la saison, tout cela monté sur de grosses jambes à pieds épais, mal -enveloppés de bas rapiécés et de souliers qui dégorgeaient l'eau par -leurs lézardes. Au-dessus de ce monceau de guenilles s'élevait une de -ces têtes que Charlet a données à ses balayeuses, et caparaçonnée d'un -affreux foulard usé jusque dans ses plis. - ---Votre nom? dit Joseph pendant que Bixiou croquait la femme appuyée -sur un parapluie de l'an II de la République. - ---Madame Gruget, pour vous servir. J'ai _évu_ des rentes, mon petit -monsieur, dit-elle à Bixiou dont le rire sournois l'offensa. Si ma -pôv'fille n'avait pas eu l'accident d'aimer trop quelqu'un, je serais -autrement que me voilà. Elle s'est jetée à l'eau, sous votre respect, -ma pôv'Ida! J'ai donc _évu_ la bêtise de nourrir un quaterne; c'est -pourquoi, mon cher monsieur, à soixante-dix-sept ans, je garde les -malades à raison de dix sous par jour, et nourrie... - ---Pas habillée! dit Bixiou. Ma grand'mère s'habillait, elle! en -nourrissant son petit bonhomme de terne. - ---Mais, sur mes dix sous, il faut payer un garni... - ---Qu'est-ce qu'elle a, la dame que vous gardez? - ---Elle n'a rien, monsieur, en fait de monnaie, s'entend! car elle a une -maladie à faire trembler les médecins... Elle me doit soixante jours, -voilà pourquoi je continue à la garder. Le mari, qui est un comte, car -elle est comtesse, me payera sans doute mon mémoire quand elle sera -morte; _pour lorsse_, je lui ai donc avancé tout ce que j'avais... mais -je n'ai plus rien: j'ai mis tous mes effets au _mau pi-é-té_!... Elle -me doit quarante-sept francs douze sous, outre mes trente francs de -garde; et comme elle veut se faire périr avec du charbon: Ça n'est pas -bien, que je lui dis... _même_ que j'ai dit à la portière de la veiller -pendant que je m'absente, parce qu'elle est _capable_ de se jeter par -la croisée. - ---Mais qu'a-t-elle? dit Joseph. - ---Ah! monsieur, le médecin des sœurs est venu, mais rapport à la -maladie, fit madame Gruget en prenant un air pudibond, il a dit qu'il -fallait la porter à l'hospice... le cas est mortel. - ---Nous y allons, fit Bixiou. - ---Tenez, dit Joseph, voilà dix francs. - -Après avoir plongé la main dans la fameuse tête de mort pour prendre -toute sa monnaie, le peintre alla rue Mazarine, monta dans un fiacre, -et se rendit chez Bianchon qu'il trouva très-heureusement chez lui; -pendant que, de son côté, Bixiou courait, rue de Bussy, chercher leur -ami Desroches. Les quatre amis se retrouvèrent une heure après rue du -Houssay. - ---Ce Méphistophélès à cheval nommé Philippe Bridau, dit Bixiou à -ses trois amis en montant l'escalier, a drôlement mené sa barque -pour se débarrasser de sa femme. Vous savez que notre ami Lousteau, -très-heureux de recevoir un billet de mille francs par mois de -Philippe, a maintenu madame Bridau dans la société de Florine, -de Mariette, de Tullia, de la Val-Noble. Quand Philippe a vu sa -Rabouilleuse habituée à la toilette et aux plaisirs coûteux, il ne lui -a plus donné d'argent, et l'a laissée s'en procurer... vous comprenez -comment? Philippe, au bout de dix-huit mois, a fait ainsi descendre -sa femme, de trimestre en trimestre, toujours un peu plus bas; enfin, -au moyen d'un jeune sous-officier superbe, il lui a donné le goût des -liqueurs. A mesure qu'il s'élevait, sa femme descendait, et la comtesse -est maintenant dans la boue. Cette fille, née aux champs, a la vie -dure, je ne sais pas comment Philippe s'y est pris pour se débarrasser -d'elle. Je suis curieux d'étudier ce petit drame-là, car j'ai à me -venger du camarade. Hélas! mes amis! dit Bixiou d'un ton qui laissait -ses trois compagnons dans le doute s'il plaisantait ou s'il parlait -sérieusement, il suffit de livrer un homme à un vice pour se défaire -de lui. _Elle aimait trop le bal et c'est ce qui l'a tuée!...._ a dit -Hugo. Voilà! Ma grand'mère aimait la loterie et Philippe l'a tuée par -la loterie! Le père Rouget aimait la gaudriole et Lolotte l'a tué! -Madame Bridau, pauvre femme, aimait Philippe, elle a péri par lui!... -Le Vice! le Vice! mes amis!... Savez-vous ce qu'est le Vice? c'est -le Bonneau de la mort! - ---Tu mourras donc d'une plaisanterie! dit en souriant Desroches à -Bixiou. - -[Illustration: Bénard et Cie, Damiette, 2. - -MADAME GRUGET - -... Des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et -de vieilles robes les unes sur les autres; etc.] - -A partir du quatrième étage, les jeunes gens montèrent un de ces -escaliers droits qui ressemblent à des échelles, et par lesquels on -grimpe à certaines mansardes dans les maisons de Paris. Quoique Joseph, -qui avait vu Flore si belle, s'attendît à quelque affreux contraste, -il ne pouvait pas imaginer le hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux -d'artiste. Sous l'angle aigu d'une mansarde, sans papier de tenture, -et sur un lit de sangle dont le maigre matelas était rempli de bourre -peut-être, les trois jeunes gens aperçurent une femme, verte comme une -noyée de deux jours, et maigre comme l'est une étique deux heures avant -sa mort. Ce cadavre infect avait une méchante rouennerie à carreaux -sur sa tête dépouillée de cheveux. Le tour des yeux caves était rouge -et les paupières étaient comme des pellicules d'œuf. Quant à ce -corps, jadis si ravissant, il n'en restait qu'une ignoble ostéologie. -A l'aspect des visiteurs, Flore serra sur sa poitrine un lambeau de -mousseline qui avait dû être un petit rideau de croisée, car il était -bordé de rouille par le fer de la tringle. Les jeunes gens virent pour -tout mobilier deux chaises, une méchante commode sur laquelle une -chandelle était fichée dans une pomme de terre, des plats épars sur -le carreau, et un fourneau de terre dans le coin d'une cheminée sans -feu. Bixiou remarqua le reste du cahier de papier acheté chez l'épicier -pour écrire la lettre que les deux femmes avaient sans doute ruminée en -commun. Le mot dégoûtant ne serait que le positif dont le superlatif -n'existe pas et avec lequel il faudrait exprimer l'impression causée -par cette misère. Quand la moribonde aperçut Joseph, deux grosses -larmes roulèrent sur ses joues. - ---Elle peut encore pleurer! dit Bixiou. Voilà un spectacle un peu -drôle: des larmes sortant d'un jeu de dominos! Ça nous explique le -miracle de Moïse. - ---Est-elle assez desséchée?... dit Joseph. - ---Au feu du repentir, dit Flore. Eh! je ne peux pas avoir de prêtre, -je n'ai rien, pas même un crucifix pour voir l'image de Dieu!... Ah! -monsieur, s'écria-t-elle en levant ses bras qui ressemblaient à deux -morceaux de bois sculpté, je suis bien coupable, mais Dieu n'a jamais -puni personne comme je le suis!... Philippe a tué Max qui m'avait -conseillé des choses horribles, et _il_ me tue aussi. Dieu se sert de -_lui_ comme d'un fléau!... Conduisez-vous bien, car nous avons tous -notre Philippe. - ---Laissez-moi seul avec elle, dit Bianchon, que je sache si la maladie -est guérissable. - ---Si on la guérissait, Philippe Bridau crèverait de rage, dit -Desroches; aussi vais-je faire constater l'état dans lequel se trouve -sa femme; il ne l'a pas fait condamner comme adultère, elle jouit de -tous ses droits d'épouse; il aura le scandale d'un procès. Nous allons -d'abord faire transporter madame la comtesse dans la maison de santé -du docteur Dubois, rue du Faubourg-Saint-Denis: elle y sera soignée -avec luxe. Puis, je vais assigner le comte en réintégration du domicile -conjugal. - ---Bravo, Desroches! s'écria Bixiou. Quel plaisir d'inventer du bien qui -fera tant de mal! - -Dix minutes après, Bianchon descendit et dit à ses deux amis:--Je cours -chez Desplein, il peut sauver cette femme par une opération. Ah! il va -bien la faire soigner, car l'abus des liqueurs a développé chez elle -une magnifique maladie qu'on croyait perdue. - ---Farceur de médecin, va! Est-ce qu'il n'y a qu'une maladie? demanda -Bixiou. - -Mais Bianchon était déjà dans la cour, tant il avait hâte d'annoncer -à Desplein cette grande nouvelle. Deux heures après, la malheureuse -belle-sœur de Joseph fut conduite dans l'hospice décent créé par le -docteur Dubois, et qui fut, plus tard, acheté par la Ville de Paris. -Trois semaines après, la _Gazette des Hôpitaux_ contenait le récit -d'une des plus audacieuses tentatives de la chirurgie moderne sur une -malade désignée par les initiales F. B. Le sujet succomba, bien plus -à cause de l'état de faiblesse où l'avait mis la misère que par les -suites de l'opération. Aussitôt, le colonel comte de Brambourg alla -voir le comte de Soulanges, en grand deuil, et l'instruisit de la -_perte douloureuse_ qu'il venait de faire. On se dit à l'oreille dans -le grand monde que le comte de Soulanges mariait sa fille à un parvenu -de grand mérite qui devait être nommé maréchal-de-camp et colonel d'un -régiment de la Garde Royale. De Marsay donna cette nouvelle à Rastignac -qui en causa dans un souper au Rocher de Cancale où se trouvait Bixiou. - ---Cela ne se fera pas! se dit en lui-même le spirituel artiste. - -Si, parmi les amis que Philippe méconnut, quelques-uns, comme -Giroudeau, ne pouvaient se venger, il avait eu la maladresse de -blesser Bixiou qui, grâce à son esprit, était reçu partout, et qui ne -pardonnait guère. En plein rocher de Cancale, devant des gens sérieux -qui soupaient, Philippe avait dit à Bixiou qui lui demandait à venir à -l'hôtel de Brambourg:--Tu viendras chez moi quand tu seras ministre!... - ---Faut-il me faire protestant pour aller chez toi? répondit Bixiou en -badinant; mais il se dit en lui-même:--Si tu es un Goliath, j'ai ma -fronde et je ne manque pas de cailloux. - -Le lendemain, le mystificateur s'habilla chez un acteur de ses amis et -fut métamorphosé, par la toute-puissance du costume, en un prêtre à -lunettes vertes qui se serait sécularisé; puis, il prit un remise et -se fit conduire à l'hôtel de Soulanges. Bixiou, traité de farceur par -Philippe, voulait lui jouer une farce. Admis par monsieur de Soulanges, -sur son insistance à vouloir parler d'une affaire grave, Bixiou joua -le personnage d'un homme vénérable chargé de secrets importants. -Il raconta, d'un son de voix factice, l'histoire de la maladie de -la comtesse morte dont l'horrible secret lui avait été confié par -Bianchon, l'histoire de la mort d'Agathe, l'histoire de la mort du -bonhomme Rouget dont s'était vanté le comte de Brambourg, l'histoire de -la mort de la Descoings, l'histoire de l'emprunt fait à la caisse du -journal et l'histoire des mœurs de Philippe dans ses mauvais jours. - ---Monsieur le comte, ne lui donnez votre fille qu'après avoir pris -tous vos renseignements; interrogez ses anciens camarades, Bixiou, le -capitaine Giroudeau, etc. - -Trois mois après, le colonel comte de Brambourg donnait à souper chez -lui à du Tillet, à Nucingen, à Rastignac, à Maxime de Trailles et à de -Marsay. L'amphitryon acceptait très-insouciamment les propos à demi -consolateurs que ses hôtes lui adressaient sur sa rupture avec la -maison de Soulanges. - ---Tu peux trouver mieux, lui disait Maxime. - ---Quelle fortune faudrait-il pour épouser une demoiselle de Grandlieu? -demanda Philippe à de Marsay. - ---A vous?... on ne donnerait pas la plus laide des six à moins de dix -millions, répondit insolemment de Marsay. - ---Bah! dit Rastignac, avec deux cent mille livres de rente, vous auriez -mademoiselle de Langeais, la fille du marquis; elle est laide, elle a -trente ans, et pas un sou de dot: ça doit vous aller. - ---J'aurai dix millions dans deux ans d'ici, répondit Philippe Bridau. - ---Nous sommes au 16 janvier 1829! s'écria du Tillet en souriant. Je -travaille depuis dix ans, et je ne les ai pas, moi!... - ---Nous nous conseillerons l'un l'autre, et vous verrez comment -j'entends les finances, répondit Bridau. - ---Que possédez-vous en tout? demanda Nucingen. - ---En vendant mes rentes, en exceptant ma terre et mon hôtel que je ne -puis et ne veux pas risquer, car ils sont compris dans mon majorat, je -ferai bien une masse de trois millions... - -Nucingen et du Tillet se regardèrent; puis, après ce fin regard, du -Tillet dit à Philippe:--Mon cher comte, nous travaillerons ensemble si -vous voulez. - -De Marsay surprit le regard que du Tillet avait lancé à Nucingen et qui -signifiait:--A nous les millions. - -En effet, ces deux personnages de la haute banque étaient placés au -cœur des affaires politiques de manière à pouvoir jouer à la Bourse, -dans un temps donné, comme à coup sûr, contre Philippe quand toutes -les probabilités lui sembleraient être en sa faveur, tandis qu'elles -seraient pour eux. Et le cas arriva. En juillet 1830, du Tillet et -Nucingen avaient déjà fait gagner quinze cent mille francs au comte de -Brambourg, qui ne se défia plus d'eux en les trouvant loyaux et de bon -conseil. Philippe, parvenu par la faveur de la Restauration, trompé -surtout par son profond mépris pour les _Péquins_, crut à la réussite -des Ordonnances et voulut jouer à la Hausse; tandis que Nucingen et -du Tillet, qui crurent à une révolution, jouèrent à la baisse contre -lui. Ces deux fins compères abondèrent dans le sens du colonel comte -de Brambourg et eurent l'air de partager ses convictions, ils lui -donnèrent l'espoir de doubler ses millions et se mirent en mesure de -les lui gagner. Philippe se battit comme un homme pour qui la victoire -valait quatre millions. Son dévouement fut si remarqué, qu'il reçut -l'ordre de revenir à Saint-Cloud avec le duc de Maufrigneuse pour y -tenir conseil. Cette marque de faveur sauva Philippe; car il voulait, -le 28 juillet, faire une charge pour balayer les boulevards, et il -eût sans doute reçu quelque balle envoyée par son ami Giroudeau, qui -commandait une division d'assaillants. - -Un mois après, le colonel Bridau ne possédait plus de son immense -fortune que son hôtel, sa terre, ses tableaux et son mobilier. Il -commit de plus, dit-il, la sottise de croire au rétablissement de -la branche aînée, à laquelle il fut fidèle jusqu'en 1834. En voyant -Giroudeau colonel, une jalousie assez compréhensible fit reprendre du -service à Philippe qui, malheureusement, obtint en 1835 un régiment -dans l'Algérie où il resta trois ans au poste le plus périlleux, -espérant obtenir les épaulettes de général; mais une influence -malicieuse, celle du général Giroudeau, le laissait là. Devenu dur, -Philippe outra la sévérité du service, et fut détesté, malgré sa -bravoure à la Murat. Au commencement de la fatale année 1839, en -faisant un retour offensif sur les Arabes pendant une retraite devant -des forces supérieures, il s'élança contre l'ennemi, suivi seulement -d'une compagnie qui tomba dans un gros d'Arabes. Le combat fut -sanglant, affreux, d'homme à homme, et les cavaliers français ne se -débarrassèrent qu'en petit nombre. En s'apercevant que leur colonel -était cerné, ceux qui se trouvèrent à distance ne jugèrent pas à -propos de périr inutilement en essayant de le dégager. Ils entendirent -ces mots:--_Votre colonel! à moi! un colonel de l'Empire!_ suivis de -hurlements affreux, mais ils rejoignirent le régiment. Philippe eut une -mort horrible, car on lui coupa la tête quand il tomba presque haché -par les yatagans. - -Joseph, marié vers ce temps par la protection du comte de Sérizy à la -fille d'un ancien fermier millionnaire, hérita de l'hôtel et de la -terre de Brambourg, dont n'avait pu disposer son frère, qui tenait -cependant à le priver de sa succession. Ce qui fit le plus de plaisir -au peintre, fut la belle collection de tableaux. Joseph, à qui son -beau-père, espèce de Hochon rustique, amasse tous les jours des écus, -possède déjà soixante mille francs de rente. Quoiqu'il peigne de -magnifiques toiles et rende de grands services aux artistes, il n'est -pas encore membre de l'Institut. Par suite d'une clause de l'érection -du majorat, il se trouve comte de Brambourg, ce qui le fait souvent -pouffer de rire au milieu de ses amis, dans son atelier. - ---_Les bons comtes ont les bons habits_, lui dit alors son ami Léon de -Lora qui, malgré sa célébrité comme peintre de paysage, n'a pas renoncé -à sa vieille habitude de retourner les proverbes, et qui répondit à -Joseph à propos de la modestie avec laquelle il avait reçu les faveurs -de la destinée: Bah! _la pépie vient en mangeant!_ - - Paris, novembre 1842. - - - - -LES PARISIENS EN PROVINCE. - -(PREMIÈRE HISTOIRE.) - - -L'ILLUSTRE GAUDISSART. - - A MADAME LA DUCHESSE DE CASTRIES. - - -Le Commis-Voyageur, personnage inconnu dans l'antiquité, n'est-il -pas une des plus curieuses figures créées par les mœurs de l'époque -actuelle? n'est-il pas destiné, dans un certain ordre de choses, -à marquer la grande transition qui, pour les observateurs, soude -le temps des exploitations matérielles au temps des exploitations -intellectuelles. Notre siècle reliera le règne de la force isolée, -abondante en créations originales, au règne de la force uniforme, -mais niveleuse, égalisant les produits, les jetant par masses, et -obéissant à une pensée unitaire, dernière expression des sociétés. -Après les saturnales de l'esprit généralisé, après les derniers -efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un -point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-ils pas toujours? Le -Commis-Voyageur n'est-il pas aux idées ce que nos diligences sont aux -choses et aux hommes? il les voiture, les met en mouvement, les fait -se choquer les unes aux autres; il prend, dans le centre lumineux, sa -charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce -pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié, -un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de -ses dogmes. Curieuse figure! Cet homme a tout vu, il sait tout, il -connaît tout le monde. Saturé des vices de Paris, il peut affecter la -bonhomie de la province. N'est-il pas l'anneau qui joint le village -à la capitale, quoique essentiellement il ne soit ni Parisien, ni -provincial? car il est voyageur. Il ne voit rien à fond; des hommes -et des lieux, il en apprend les noms; des choses, il en apprécie les -surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure; -enfin son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il -s'intéresse à tout, et rien ne l'intéresse. Moqueur et chansonnier, -aimant en apparence tous les partis, il est généralement patriote au -fond de l'âme. Excellent mime, il sait prendre tour à tour le sourire -de l'affection, du contentement, de l'obligeance, et le quitter pour -revenir à son vrai caractère, à un état normal dans lequel il se -repose. Il est tenu d'être observateur sous peine de renoncer à son -métier. N'est-il pas incessamment contraint de sonder les hommes par -un seul regard, d'en deviner les actions, les mœurs, la solvabilité -surtout; et pour ne pas perdre son temps, d'estimer soudain les chances -de succès? aussi l'habitude de se décider promptement en toute affaire -le rend-elle essentiellement _jugeur_: il tranche, il parle en maître -des théâtres de Paris, de leurs acteurs et de ceux de la province. -Puis il connaît les bons et les mauvais endroits de la France, _de -actu et visu_. Il vous piloterait au besoin au Vice ou à la Vertu avec -la même assurance. Doué de l'éloquence d'un robinet d'eau chaude que -l'on tourne à volonté, ne peut-il pas également arrêter et reprendre -sans erreur sa collection de phrases préparées qui coulent sans arrêt -et produisent sur sa victime l'effet d'une douche morale? Conteur, -égrillard, il fume, il boit. Il a des breloques, il impose aux gens -de menu, passe pour un milord dans les villages, ne se laisse jamais -_embêter_, mot de son argot, et sait frapper à temps sur sa poche pour -faire retentir son argent, afin de n'être pas pris pour un voleur -par les servantes, éminemment défiantes, des maisons bourgeoises où -il pénètre. Quant à son activité, n'est-ce pas la moindre qualité de -cette machine humaine? Ni le milan fondant sur sa proie, ni le cerf -inventant de nouveaux détours pour passer sous les chiens et dépister -les chasseurs; ni les chiens subodorant le gibier, ne peuvent être -comparés à la rapidité de son vol quand il soupçonne _une commission_, -à l'habileté du croc en jambe qu'il donne à son rival pour le devancer, -à l'art avec lequel il sent, il flaire et découvre un placement de -marchandises. Combien ne faut-il pas à un tel homme de qualités -supérieures! Trouverez-vous, dans un pays, beaucoup de ces diplomates -de bas étage, de ces profonds négociateurs parlant au nom des calicots, -du bijou, de la draperie, des vins, et souvent plus habiles que les -ambassadeurs, qui, la plupart, n'ont que des formes? Personne en -France ne se doute de l'incroyable puissance incessamment déployée -par les Voyageurs, ces intrépides affronteurs de négations qui, dans -la dernière bourgade, représentent le génie de la civilisation et les -inventions parisiennes aux prises avec le bon sens, l'ignorance ou la -routine des provinces. Comment oublier ici ces admirables manœuvres qui -pétrissent l'intelligence des populations, en traitant par la parole -les masses les plus réfractaires, et qui ressemblent à ces infatigables -polisseurs dont la lime lèche les porphyres les plus durs! Voulez-vous -connaître le pouvoir de la langue et la haute pression qu'exerce la -phrase sur les écus les plus rebelles, ceux du propriétaire enfoncé -dans sa bauge campagnarde;... écoutez le discours d'un des grands -dignitaires de l'industrie parisienne au profit desquels trottent, -frappent et fonctionnent ces intelligents pistons de la machine à -vapeur nommé Spéculation. - ---Monsieur, disait à un savant économiste le -directeur-caissier-gérant-secrétaire-général et administrateur de l'une -des plus célèbres Compagnies d'Assurance contre l'Incendie, monsieur, -en province, sur cinq cent mille francs de primes à renouveler, il -ne s'en signe pas de plein gré pour plus de cinquante mille francs; -les quatre cent cinquante mille restants nous reviennent ramenés par -les instances de nos agents qui vont chez les Assurés retardataires -les _embêter_, jusqu'à ce qu'ils aient signé de nouveau leurs chartes -d'assurance, en les effrayant et les échauffant par d'épouvantables -narrés d'incendies, etc. Ainsi l'éloquence, le flux labial entre pour -les neuf dixièmes dans les voies et moyens de notre exploitation. - -Parler! se faire écouter, n'est-ce pas séduire? Une nation qui a ses -deux Chambres, une femme qui prête ses deux oreilles, sont également -perdues. Ève et son serpent forment le mythe éternel d'un fait -quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde. - ---Après une conversation de deux heures, un homme doit être à vous, -disait un avoué retiré des affaires. - -Tournez autour du Commis-Voyageur? Examinez cette figure? N'en oubliez -ni la redingote olive, ni le manteau, ni le col en maroquin, ni la -pipe, ni la chemise de calicot à raies bleues. Dans cette figure, si -originale qu'elle résiste au frottement, combien de natures diverses -ne découvrirez-vous pas? Voyez! quel athlète, quel cirque, quelles -armes: lui, le monde et sa langue. Intrépide marin, il s'embarque, muni -de quelques phrases, pour aller prêcher cinq à six cent mille francs -en des mers glacées, au pays des Iroquois, en France! Ne s'agit-il -pas d'extraire, par des opérations purement intellectuelles, l'or -enfoui dans les cachettes de province, de l'en extraire sans douleur! -Le poisson départemental ne souffre ni le harpon ni les flambeaux, -et ne se prend qu'à la nasse, à la seine, aux engins les plus doux. -Penserez-vous maintenant sans frémir au déluge des phrases qui -recommence ses cascades au point du jour, en France? Vous connaissez le -Genre, voici l'Individu. - -[Illustration: GAUDISSART - -...... Chacun de dire en le voyant:--_Ah! voilà l'illustre Gaudissart!_] - -Il existe à Paris un incomparable Voyageur, le parangon de son -espèce, un homme qui possède au plus haut degré toutes les conditions -inhérentes à la nature de ses succès. Dans sa parole se rencontre à la -fois du vitriol et de la glu: de la glu, pour appréhender, entortiller -sa victime et se la rendre adhérente; du vitriol, pour en dissoudre -les calculs les plus durs. _Sa partie_ était _le chapeau_; mais son -talent et l'art avec lequel il savait engluer les gens lui avaient -acquis une si grande célébrité commerciale, que les négociants de -l'_Article-Paris_ lui faisaient tous la cour afin d'obtenir qu'il -daignât se charger de leurs commissions. Aussi, quand, au retour de ses -marches triomphales, il séjournait à Paris, était-il perpétuellement -en noces et festins; en province, les correspondants le choyaient; -à Paris, les grosses maisons le caressaient. Bienvenu, fêté, nourri -partout; pour lui, déjeuner ou dîner seul était une débauche, un -plaisir. Il menait une vie de souverain, ou mieux de journaliste. -Mais n'était-il pas le vivant feuilleton du commerce parisien? Il se -nommait Gaudissart, et sa renommée, son crédit, les éloges dont il -était accablé, lui avaient valu le surnom d'_illustre_. Partout où ce -garçon entrait, dans un comptoir comme dans une auberge, dans un salon -comme dans une diligence, dans une mansarde comme chez un banquier, -chacun de dire en le voyant:--Ah! voilà l'illustre Gaudissart. -Jamais nom ne fut plus en harmonie avec la tournure, les manières, -la physionomie, la voix, le langage d'aucun homme. Tout souriait au -Voyageur et le Voyageur souriait à tout. _Similia similibus_, il était -pour l'homœopathie. Calembours, gros rire, figure monacale, teint de -cordelier, enveloppe rabelaisienne; vêtement, corps, esprit, figure -s'accordaient pour mettre de la gaudisserie, de la gaudriole en toute -sa personne. Rond en affaires, bon homme, rigoleur, vous eussiez -reconnu en lui l'homme aimable de la grisette, qui grimpe avec élégance -sur l'impériale d'une voiture, donne la main à la dame embarrassée pour -descendre du coupé, plaisante en voyant le foulard du postillon, et -lui vend un chapeau; sourit à la servante, la prend ou par la taille -ou par les sentiments; imite à table le glouglou d'une bouteille en -se donnant des chiquenaudes sur une joue tendue; sait faire partir de -la bière en insufflant l'air entre ses lèvres; tape de grands coups -de couteau sur les verres à vin de Champagne sans les casser, et dit -aux autres:--Faites-en autant! qui _gouaille_ les voyageurs timides, -dément les gens instruits, règne à table et y gobe les meilleurs -morceaux. Homme fort d'ailleurs, il pouvait quitter à temps toutes ses -plaisanteries, et semblait profond au moment où, jetant le bout de son -cigare, il disait en regardant une ville:--Je vais voir ce que ces -gens-là ont dans le ventre! Gaudissart devenait alors le plus fin, le -plus habile des ambassadeurs. Il savait entrer en administrateur chez -le sous-préfet, en capitaliste chez le banquier, en homme religieux et -monarchique chez le royaliste, en bourgeois chez le bourgeois; enfin il -était partout ce qu'il devait être, laissait Gaudissart à la porte et -le reprenait en sortant. - -Jusqu'en 1830, l'illustre Gaudissart était resté fidèle à -l'_Article-Paris_. En s'adressant à la majeure partie des fantaisies -humaines, les diverses branches de ce commerce lui avaient permis -d'observer les replis du cœur, lui avaient enseigné les secrets de son -éloquence attractive, la manière de faire dénouer les cordons des sacs -les mieux ficelés, de réveiller les caprices des femmes, des maris, -des enfants, des servantes, et de les engager à les satisfaire. Nul -mieux que lui ne connaissait l'art d'amorcer les négociants par les -charmes d'une affaire, et de s'en aller au moment où le désir arrivait -à son paroxysme. Plein de reconnaissance envers la chapellerie, il -disait que c'était en travaillant l'extérieur de la tête qu'il en avait -compris l'intérieur, il avait l'habitude de coiffer les gens, de se -jeter à leur tête, etc. Ses plaisanteries sur les chapeaux étaient -intarissables. Néanmoins, après août et octobre 1830, il quitta la -chapellerie et l'article Paris, laissa les commissions du commerce -des choses mécaniques et visibles pour s'élancer dans les sphères les -plus élevées de la spéculation parisienne. Il abandonna, disait-il, la -matière pour la pensée, les produits manufacturés pour les élaborations -infiniment plus pures de l'intelligence. Ceci veut une explication. - -Le déménagement de 1830 enfanta, comme chacun le sait, beaucoup de -vieilles idées, que d'habiles spéculateurs essayèrent de rajeunir. -Depuis 1830, plus spécialement, les idées devinrent des valeurs; et, -comme l'a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, on -vole aujourd'hui plus d'idées que de mouchoirs. Peut-être, un jour, -verrons-nous une Bourse pour les idées; mais déjà, bonnes ou mauvaises, -les idées se cotent, se récoltent, s'importent, se portent, se vendent, -se réalisent et rapportent. S'il ne se trouve pas d'idées à vendre, -la Spéculation tâche de mettre des mots en faveur, leur donne la -consistance d'une idée, et vit de ses mots comme l'oiseau de ses grains -de mil. Ne riez pas! Un mot vaut une idée dans un pays où l'on est plus -séduit par l'étiquette du sac que par le contenu. N'avons-nous pas vu -la Librairie exploitant le mot _pittoresque_, quand la littérature -eut tué le mot _fantastique_. Aussi le Fisc a-t-il deviné l'impôt -intellectuel, il a su parfaitement mesurer le champ des Annonces, -cadastrer les Prospectus, et peser la pensée, rue de la Paix, hôtel du -Timbre. En devenant une exploitation, l'intelligence et ses produits -devaient naturellement obéir au mode employé par les exploitations -manufacturières. Donc, les idées conçues, après boire, dans le cerveau -de quelques-uns de ces Parisiens en apparence oisifs, mais qui livrent -des batailles morales en vidant bouteille ou levant la cuisse d'un -faisan, furent livrées, le lendemain de leur naissance cérébrale, à des -Commis-Voyageurs chargés de présenter avec adresse, _urbi et orbi_, à -Paris et en province, le lard grillé des Annonces et des Prospectus, -au moyen desquels se prend, dans la souricière de l'entreprise, -ce rat départemental, vulgairement appelé tantôt l'abonné, tantôt -l'actionnaire, tantôt membre correspondant, quelquefois souscripteur ou -protecteur, mais partout un niais. - ---Je suis un niais! a dit plus d'un pauvre propriétaire attiré par la -perspective d'être _fondateur_ de quelque chose, et qui, en définitive, -se trouve avoir fondu mille ou douze cents francs. - ---Les abonnés sont des niais qui ne veulent pas comprendre que, pour -aller en avant dans le royaume intellectuel, il faut plus d'argent que -pour voyager en Europe, etc., dit le spéculateur. - -Il existe donc un perpétuel combat entre le public retardataire qui -se refuse à payer les contributions parisiennes, et les percepteurs -qui, vivant de leurs recettes, lardent le public d'idées nouvelles, -le bardent d'entreprises, le rôtissent de prospectus, l'embrochent -de flatteries, et finissent par le manger à quelque nouvelle sauce -dans laquelle il s'empêtre, et dont il se grise, comme une mouche de -sa plombagine. Aussi, depuis 1830, que n'a-t-on pas prodigué pour -stimuler en France le zèle, l'amour-propre _des masses intelligentes -et progressives_! Les titres, les médailles, les diplômes, espèce -de Légion-d'Honneur inventée pour le commun des martyrs, se -sont rapidement succédé. Enfin toutes les fabriques de produits -intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leurs -réjouissances. De là les primes, de là les dividendes anticipés; de -là cette conscription de noms célèbres levée à l'insu des infortunés -artistes qui les portent, et se trouvent ainsi coopérer activement à -plus d'entreprises que l'année n'a de jours, car la loi n'a pas prévu -le vol des noms. De là ce rapt des idées, que, semblables aux marchands -d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au -cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent et traînent aux yeux -de leur sultan hébété, leur _Shahabaham_, ce terrible public qui, s'il -ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin -d'or. - -Cette folie de notre époque vint donc réagir sur l'illustre Gaudissart, -et voici comment. Une Compagnie d'Assurances sur la Vie et les -Capitaux entendit parler de son irrésistible éloquence, et lui -proposa des avantages inouïs, qu'il accepta. Marché conclu, traité -signé, le Voyageur fut mis en sevrage chez le secrétaire-général de -l'administration qui débarrassa l'esprit de Gaudissart de ses langes, -lui commenta les ténèbres de l'affaire, lui en apprit le patois, lui -en démonta le mécanisme pièce à pièce, lui anatomisa le public spécial -qu'il allait avoir à exploiter, le bourra de phrases, le nourrit de -réponses à improviser, l'approvisionna d'arguments péremptoires; et, -pour tout dire, aiguisa le fil de la langue qui devait opérer sur la -Vie en France. Or, le poupon répondit admirablement aux soins qu'en -prit monsieur le secrétaire-général. Les chefs des Assurances sur la -Vie et les Capitaux vantèrent si chaudement l'illustre Gaudissart, -eurent pour lui tant d'attentions, mirent si bien en lumière, dans la -sphère de la haute banque et de la haute diplomatie intellectuelle, -les talents de ce prospectus vivant, que les directeurs financiers -de deux journaux, célèbres à cette époque, et morts depuis, eurent -l'idée de l'employer à la récolte des abonnements. Le Globe, organe de -la doctrine saint-simonienne, et le Mouvement, journal républicain, -attirèrent l'illustre Gaudissart dans leurs comptoirs, et lui -proposèrent chacun dix francs par tête d'abonné s'il en rapportait un -millier; mais cinq francs seulement s'il n'en attrapait que cinq cents. -La PARTIE _Journal politique_ ne nuisant pas à la PARTIE _Assurances -de capitaux_, le marché fut conclu. Néanmoins Gaudissart réclama une -indemnité de cinq cents francs pour les huit jours pendant lesquels il -devait se mettre au fait de la doctrine de Saint-Simon, en objectant -les prodigieux efforts de mémoire et d'intelligence nécessaires pour -étudier à fond cet _article_, et pouvoir en raisonner convenablement, -«de manière, dit il, à ne pas se mettre dedans.» Il ne demanda rien -aux Républicains. D'abord, il inclinait vers les idées républicaines, -les seules qui, selon la philosophie Gaudissarde, pussent établir -une égalité rationnelle; puis Gaudissart avait jadis trempé dans les -conspirations des Carbonari français, il fut arrêté; mais relâché -faute de preuves; enfin, il fit observer aux banquiers du journal que -depuis Juillet il avait laissé croître ses moustaches, et qu'il ne -lui fallait plus qu'une certaine casquette et de longs éperons pour -représenter la République. Pendant une semaine, il alla donc se faire -saint-simoniser le matin au Globe, et courut apprendre, le soir, dans -les bureaux de l'Assurance, les finesses de la langue financière. Son -aptitude, sa mémoire étaient si prodigieuses, qu'il put entreprendre -son voyage vers le 15 avril, époque à laquelle il faisait chaque année -sa première campagne. Deux grosses maisons de commerce, effrayées de la -baisse des affaires, séduisirent, dit-on, l'ambitieux Gaudissart, et le -déterminèrent à prendre encore leurs commissions. Le roi des Voyageurs -se montra clément en considération de ses vieux amis et aussi de la -prime énorme qui lui fut allouée. - ---Écoute, ma petite Jenny, disait-il en fiacre à une jolie fleuriste. - -Tous les vrais grands hommes aiment à se laisser tyranniser par un être -faible, et Gaudissart avait dans Jenny son tyran, il la ramenait à onze -heures du Gymnase où il l'avait conduite, en grande parure, dans une -loge louée à l'avant-scène des premières. - ---A mon retour, Jenny, je te meublerai ta chambre, et d'une manière -soignée. La grande Mathilde, qui te scie le dos avec ses comparaisons, -ses châles véritables de l'Inde apportés par des courriers d'ambassade -russe, son vermeil et son Prince Russe qui m'a l'air d'être un fier -_blagueur_, n'y trouvera rien à redire. Je consacre à l'ornement de ta -chambre tous les Enfants que je ferai en province. - ---Hé! bien, voilà qui est gentil, cria la fleuriste. Comment, monstre -d'homme, tu me parles tranquillement de faire des enfants, et tu crois -que je te souffrirai ce genre-là? - ---Ah! ça, deviens-tu bête, ma Jenny?... C'est une manière de parler -dans notre commerce. - ---Il est joli, votre commerce! - ---Mais écoute donc; si tu parles toujours, tu auras raison. - ---Je veux avoir toujours raison! Tiens, tu n'es pas gêné à c't-heure! - ---Tu ne veux donc pas me laisser achever? J'ai pris sous ma protection -une excellente idée, un journal que l'on va faire pour les Enfants. -Dans notre partie, les Voyageurs, quand ils ont fait dans une ville, -une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent: J'ai -fait _dix enfants_; comme si j'y fais dix abonnements au journal le -Mouvement, je dirai: J'ai fait ce soir _dix mouvements_... Comprends-tu -maintenant? - ---C'est du propre! Tu te mets donc dans la politique? Je te vois à -Sainte-Pélagie, où il faudra que je trotte tous les jours. Ah! quand -on aime un homme, si l'on savait à quoi l'on s'engage, ma parole -d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres -hommes! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons -noirs; c'est des bêtises. - -Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue -d'Artois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là -demeurait mademoiselle Jenny Courand qui passait généralement pour être -secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le Voyageur ne démentait -pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny Courand obligeait l'Illustre -Gaudissart à mille petits soins, en le menaçant toujours de le planter -là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire dans -chaque ville où il s'arrêtait et lui rendre compte de ses moindres -actions. - ---Et combien faudra-t il d'enfants pour meubler ma chambre? dit-elle en -jetant son châle et s'asseyant auprès d'un bon feu. - ---J'ai cinq sous par abonnement. - ---Joli! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me faire riche! à moins -que tu ne _soyes_ comme le juif errant et que tu n'aies tes poches bien -cousues. - ---Mais, Jenny, je ferai des milliers d'enfants. Songe donc que les -enfants n'ont jamais eu de journal. D'ailleurs je suis bien bête de -vouloir t'expliquer la politique des affaires; tu ne comprends rien à -ces choses-là. - ---Eh! bien, dis donc, dis donc, Gaudissart, si je suis si bête, -pourquoi m'aimes-tu? - ---Parce que tu es une bête... sublime! Écoute, Jenny. Vois-tu, si je -fais prendre le Globe, le Mouvement, les Assurances et mes articles -Paris, au lieu de gagner huit à dix misérables mille francs par an en -roulant ma bosse, comme un vrai Mayeux, je suis capable de rapporter -vingt à trente mille francs maintenant par voyage. - ---Délace-moi, Gaudissart, et va droit, ne me tire pas. - ---Alors, dit le Voyageur en regardant le dos poli de la fleuriste, je -deviens actionnaire dans les journaux, comme Finot, un de mes amis, le -fils d'un chapelier, qui a maintenant trente mille livres de rente, -et qui va se faire nommer pair de France! Quand on pense que le petit -Popinot... Ah! mon Dieu, mais j'oublie de dire que monsieur Popinot -est nommé d'hier ministre du Commerce.... Pourquoi n'aurais-pas de -l'ambition, moi? Hé! hé! j'attraperais parfaitement le _bagoult_ de la -tribune et pourrais devenir ministre, et un crâne! Tiens, écoute-moi: - -«Messieurs, dit-il en se posant derrière un fauteuil, la Presse n'est -ni un instrument ni un commerce. Vue sous le rapport politique, la -Presse est une institution. Or nous sommes furieusement tenus ici de -voir politiquement les choses, donc... (Il reprit haleine.)--Donc nous -avons à examiner si elle est utile ou nuisible, à encourager ou à -réprimer, si elle doit être imposée ou libre: questions graves! Je ne -crois pas abuser des moments, toujours si précieux de la Chambre, en -examinant cet article et en vous en faisant apercevoir les conditions. -Nous marchons à un abîme. Certes, les lois ne sont pas feutrées comme -il le faut...» - ---Hein? dit-il en regardant Jenny. Tous les orateurs font marcher la -France vers un abîme; ils disent cela ou parlent du char de l'État, de -tempêtes et d'horizons politiques. Est-ce que je ne connais pas toutes -les couleurs! J'ai le _truc_ de chaque commerce. Sais-tu pourquoi? Je -suis né coiffé. Ma mère a gardé ma coiffe, je te la donnerai! Donc je -serai bientôt au pouvoir, moi! - ---Toi! - ---Pourquoi ne serais-je pas le baron Gaudissart, pair de France? -N'a-t-on pas nommé déjà deux fois monsieur Popinot député dans le -quatrième arrondissement, il dîne avec Louis-Philippe! Finot va, -dit-on, devenir conseiller d'État! Ah! si on m'envoyait à Londres, -ambassadeur, c'est moi qui te dis que je mettrais les Anglais à -_quia_. Jamais personne n'a fait le poil à Gaudissart, à l'Illustre -Gaudissart. Oui, jamais personne ne m'a enfoncé, et l'on ne m'enfoncera -jamais, dans quelque partie que ce soit, politique ou impolitique, ici -comme autre part. Mais, pour le moment, il faut que je sois tout aux -Capitaux, au Globe, au Mouvement, aux Enfants et à l'article de Paris. - ---Tu te feras attraper avec tes journaux. Je parie que tu ne seras pas -seulement allé jusqu'à Poitiers que tu te seras laissé pincer? - ---Gageons, mignonne. - ---Un châle! - ---Va! si je perds le châle, je reviens à mon article Paris et à la -chapellerie. Mais, enfoncer Gaudissart, jamais, jamais! - -Et l'illustre Voyageur se posa devant Jenny, la regarda fièrement, la -main passée dans son gilet, la tête de trois quarts, dans une attitude -napoléonienne. - ---Oh! es-tu drôle? Qu'as-tu donc mangé ce soir? - -Gaudissart était un homme de trente-huit ans, de taille moyenne, gros -et gras, comme un homme habitué à rouler en diligence; à figure ronde -comme une citrouille, colorée, régulière et semblable à ces classiques -visages adoptés par les sculpteurs de tous les pays pour les statues -de l'Abondance, de la Loi, de la Force, du Commerce, etc. Son ventre -protubérant affectait la forme de la poire; il avait de petites jambes, -mais il était agile et nerveux. Il prit Jenny à moitié déshabillée et -la porta dans son lit. - ---Taisez-vous, _femme libre_! dit-il. Tu ne sais pas ce que c'est que -la femme libre, le Saint-Simonisme, l'Antagonisme, le Fouriérisme, le -Criticisme, et l'exploitation passionnée, hé! bien, c'est... enfin, -c'est dix francs par abonnement, madame Gaudissart. - ---Ma parole d'honneur, tu deviens fou, Gaudissart. - ---Toujours plus fou de toi, dit-il en jetant son chapeau sur le divan -de la fleuriste. - -Le lendemain matin, Gaudissart, après avoir notablement déjeuné avec -Jenny Courand, partit à cheval, afin d'aller dans les chefs-lieux -de canton dont l'exploration lui était particulièrement recommandée -par les diverses entreprises à la réussite desquelles il vouait -ses talents. Après avoir employé quarante-cinq jours à battre les -pays situés entre Paris et Blois, il resta deux semaines dans cette -dernière ville, occupé à faire sa correspondance et à visiter les -bourgs du département. La veille de son départ pour Tours, il écrivit -à mademoiselle Jenny Courand la lettre suivante, dont la précision et -le charme ne pourraient être égalés par aucun récit, et qui prouve -d'ailleurs la légitimité particulière des liens par lesquels ces deux -personnes étaient unies. - - - LETTRE DE GAUDISSART A JENNY COURAND. - - «Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A - l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura - point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions - données. L'Assurance sur les Capitaux va très-bien. J'ai, de - Paris à Blois, placé près de deux millions; mais à mesure que - j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent - singulièrement plus dures, et conséquemment les millions - infiniment plus rares. L'article-Paris va son petit bonhomme - de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien _fil_, - je les embroche parfaitement ces bons boutiquiers. J'ai placé - cent soixante-deux châles de cachemire Ternaux à Orléans. - Je ne sais pas, ma parole d'honneur, ce qu'ils en feront, à - moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons. - Quant à l'Article-Journaux, diable! c'est une autre paire - de manches. Grand saint bon Dieu! comme il faut seriner - long-temps ces particuliers-là avant de leur apprendre un air - nouveau! Je n'ai encore fait que soixante-deux _Mouvements_! - C'est, dans toute ma route, cent de moins que les châles - Ternaux dans une seule ville. Ces farceurs de républicains, - ça ne s'abonne pas du tout: vous causez avec eux, ils - causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt - d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que - l'homme s'abonne? ah! bien, oui, je t'en fiche! Pour peu - qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une - douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un curedent, - mon homme parle alors de la consolidation des propriétés, des - impôts, des rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises, - et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme. Mauvaise - affaire! Généralement le Mouvement est mou. Je l'écris à ces - messieurs. Ça me fait de la peine, rapport à mes opinions. - Pour le Globe, autre engeance. Quand on parle de doctrines - nouvelles aux gens qu'on croit susceptibles de donner dans - ces _godans_-là, il semble qu'on leur parle de brûler leurs - maisons. J'ai beau leur dire que c'est l'avenir, l'intérêt - bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd; qu'il y a - bien assez long-temps que l'homme exploite l'homme, et que - la femme est esclave, qu'il faut arriver à faire triompher - la grande pensée providentielle et obtenir une coordonnation - plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement - de mes phrases... Ah! bien, oui, quand j'ouvre ces idées-là, - les gens de province ferment leurs armoires, comme si je - voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en - aller. Sont-ils bêtes ces canards-là! Le Globe est enfoncé. - Je leur ai dit.--Vous êtes trop avancés; vous allez en avant, - c'est bien; mais il faut des résultats, la province aime les - résultats. Cependant j'ai encore fait cent Globes, et vu - l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle. - Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais - pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globistes, - globards ou globiens, feront pour les réaliser; mais comme - ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux - qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de - dix francs par abonnement. Il y a un fermier qui a cru que - ça concernait les terres, à cause du nom, et je l'ai enfoncé - dans le Globe. Bah! il y mordra, c'est sûr, il a un front - bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah! parlez-moi - des Enfants! J'ai fait deux mille Enfants de Paris à Blois. - Bonne petite affaire! Il n'y a pas tant de paroles à dire. - Vous montrez la petite vignette à la mère en cachette de - l'enfant pour que l'enfant veuille la voir; naturellement - l'enfant la voit, il tire maman par sa robe jusqu'à ce qu'il - ait son journal, parce que papa _na_ son journal. La maman - a une robe de vingt francs, et ne veut pas que son marmot - la lui déchire; le journal ne coûte que six francs, il y - a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est - un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image, - deux éternels besoins de l'enfance. Ils lisent déjà, les - enragés d'enfants! Ici, j'ai eu, à la table d'hôte, une - querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à - manger tranquillement à côté d'un monsieur, en chapeau gris, - qui lisait les _Débats_. Je me dis en moi-même:--Faut que - j'essaie mon éloquence de tribune. En voilà un qui est pour - la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait - une fameuse assurance de mes talents ministériels. Et je me - mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal. - Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban, je me mets à - dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux, - les raisonnements en fa-dièze et toute la sacrée machine. - Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du juillet - dans les moustaches, près de mordre au _Mouvement_. Mais je - ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot - ganache. Bah! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris, - mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton, - qui prend le mors aux dents et se fâche. Moi je ressaisis mon - grand air, tu sais, et je lui dis:--Ah! çà, monsieur, vous - êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je - vous rendrai raison. Je me suis battu en Juillet.--Quoique - père de famille, me dit-il, je suis prêt à...--Vous êtes père - de famille, mon cher monsieur, lui répondis-je. Auriez-vous - des enfants?--Oui, monsieur.--De onze ans?--A peu près.--Hé! - bien, monsieur, le journal des Enfants va paraître: six - francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé - par les sommités littéraires, un journal bien conditionné, - papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos - meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et dont - les couleurs ne passeront pas. Puis je lâche ma bordée. Voilà - un père confondu! La querelle a fini par un abonnement.--Il - n'y a que Gaudissart pour faire de ces tours-là! disait le - petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot en lui - racontant la scène au café. - - Je pars demain pour Amboise. Je ferai Amboise en deux jours, - et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me - mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le - rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart! - on les roulera! ils seront roulés! roulés! Adieu, ma petite, - aime-moi toujours, et sois fidèle. La fidélité _quand même_ - est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui - t'embrasse sur les œils? - - »Ton FÉLIX, pour toujours.» - -Cinq jours après, Gaudissart partit un matin de l'hôtel du Faisan où -il logeait à Tours, et se rendit à Vouvray, canton riche et populeux -dont l'esprit public lui parut susceptible d'être exploité. Monté -sur son cheval, il trottait le long de la Levée, ne pensant pas -plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il a joué cent -fois. L'illustre Gaudissart allait, admirant le paysage, et marchait -insoucieusement, sans se douter que dans les joyeuses vallées de -Vouvray périrait son infaillibilité commerciale. - -Ici, quelques renseignements sur l'esprit public de la Touraine -deviennent nécessaires. L'esprit conteur, rusé, goguenard, -épigrammatique dont, à chaque page, est empreinte l'œuvre de Rabelais, -exprime fidèlement l'esprit tourangeau, esprit fin, poli comme il doit -l'être dans un pays où les Rois de France ont, pendant long-temps, tenu -leur cour; esprit ardent, artiste, poétique, voluptueux, mais dont les -dispositions premières s'abolissent promptement. La mollesse de l'air, -la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie -des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le -plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez -le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes -choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus -diverses, Rabelais et Semblançay; Plantin l'imprimeur, et Descartes; -Boucicault, le Napoléon de son temps, et Pinaigrier qui peignit la -majeure partie des vitraux dans les cathédrales, puis Verville et -Courier. Ainsi le Tourangeau, si remarquable au dehors, chez lui -demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan. Il -emploie son esprit à se moquer du voisin, à se réjouir, et arrive -au bout de la vie, heureux. La Touraine est la véritable abbaye de -Thélême, si vantée dans le livre de Gargantua; il s'y trouve, comme -dans l'œuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère -tant célébrée par Rabelais y trône. Quant à la fainéantise, elle est -sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire:--Tourangeau, -veux-tu de la soupe?--Oui.--Apporte ton écuelle?--Je n'ai plus faim. -Est-ce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus -beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d'un pays où -jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon -de ces faciles et douces mœurs. A ces questions, nulle réponse. Allez -dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif, -heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, ou poète comme -l'était Byron, une force inouïe, invincible vous obligerait à garder -vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux. - -L'Illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Vouvray, l'un de ces -railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la -perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une -cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup -à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était -alors particulièrement prise en haine et vilipendée; mais comme on -prend en haine, comme on vilipende en Touraine, avec un dédain et une -supériorité de plaisanterie digne du pays des bons contes et des tours -joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour en jour devant ce que -lord Byron a nommé le _cant_ anglais. - -Pour son malheur, après avoir débarqué au Soleil-d'Or, auberge tenue -par Mitouflet, un ancien grenadier de la Garde impériale, qui avait -épousé une riche vigneronne, et auquel il confia solennellement son -cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le boute-en-train du -bourg, le loustic obligé par son rôle et par sa nature à maintenir son -endroit en liesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait -de sept à huit mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur -le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste. -Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner, -sa fille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les -médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections, -guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons dîners; à -trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait à Tours et tracasser -le curé; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'un morceau de -terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la -vie de petite ville à la campagne. Il était d'ailleurs la notabilité -la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété -jalouse, envieuse, ruminant et colportant contre l'aristocratie les -médisances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau, -ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme -admirable de l'ignorance. Monsieur Vernier, ainsi se nommait ce petit -grand personnage du bourg, achevait de déjeuner, entre sa femme et sa -fille, lorsque Gaudissart se présenta dans la salle par les fenêtres de -laquelle se voyaient la Loire et le Cher, une des plus gaies salles à -manger du pays. - ---Est-ce à monsieur Vernier lui-même... dit le Voyageur en pliant avec -tant de grâce sa colonne vertébrale qu'elle semblait élastique. - ---Oui, monsieur, répondit le malin teinturier en l'interrompant et lui -jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre -d'homme auquel il avait affaire. - ---Je viens, monsieur, reprit Gaudissart, réclamer le concours de vos -lumières pour me diriger dans ce canton où Mitouflet m'a dit que vous -exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les -départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée -par des banquiers qui veulent... - ---Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier habitué -jadis à traiter avec le Commis-Voyageur et à le voir venir. - ---Positivement, répondit avec insolence l'Illustre Gaudissart. Mais -vous devez savoir, monsieur, puisque vous avez un tact si fin, qu'on -ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque -intérêt à se les laisser tirer. Je vous prie donc de ne pas me -confondre avec les vulgaires Voyageurs qui fondent leur succès sur -la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus Voyageur, je le fus, -monsieur, je m'en fais gloire. Mais aujourd'hui j'ai une mission de la -plus haute importance et qui doit me faire considérer par les esprits -supérieurs, comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Daignez -m'écouter, monsieur, et vous verrez que vous aurez gagné beaucoup -dans la demi-heure de conversation que j'ai l'honneur de vous prier -de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas -mis fictivement dans cette affaire comme dans quelques-unes de ces -honteuses spéculations que je nomme, moi, des _ratières_; non, non, -ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de -semblables _attrape-nigauds_. Non, monsieur, les meilleures et les -plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise, et comme -intéressées et comme garantie... - -Là Gaudissart déploya la rubannerie de ses phrases, et monsieur -Vernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt -qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de _garantie_, Vernier avait -cessé de faire attention à la rhétorique du Voyageur, il pensait à lui -jouer quelque bon tour, afin de délivrer de ces espèces de chenilles -parisiennes, un pays à juste titre nommé barbare par les spéculateurs -qui ne peuvent y mordre. - -En haut d'une délicieuse vallée, nommée la _Vallée Coquette_, à cause -de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas, et -paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en -monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait dans une petite -maison entourée d'un clos de vignes, un homme à peu près fou, nommé -Margaritis. D'origine italienne, Margaritis était marié, n'avait -point d'enfant, et sa femme le soignait avec un courage généralement -apprécié. Madame Margaritis courait certainement des dangers près d'un -homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux couteaux à -longue lame, avec lesquels il la menaçait parfois. Mais qui ne connaît -l'admirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent -aux êtres souffrants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une -bourgeoise si elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics -de l'hôpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens -de province à payer la pension de cent louis ou de mille écus exigée à -Charenton, ou par les Maisons de Santé? Si quelqu'un parlait à madame -Margaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle -préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en -gardant le _bonhomme_. Les incompréhensibles volontés que dictait la -folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoûment de cette aventure, -il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait -aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tête nue, dans -ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal; pour -le contenter, sa femme ou sa servante lui donnait un vieux journal -d'Indre-et-Loire; et depuis sept ans, il ne s'était point encore -aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin -n'eût-il pas observé, sans intérêt, le rapport qui existait entre la -recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques. -La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état -du ciel, relativement à ses effets sur la vigne. Ordinairement, quand -sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les -voisins ayant pitié de sa situation, venaient jouer chez elle au -boston; Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin, et -n'en bougeait point; mais quand dix heures sonnaient à son horloge -enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier -coup avec la précision mécanique des figures mises en mouvement par -un ressort dans les châsses des joujoux allemands, il s'avançait -lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au -regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du -Temple à Paris, et leur disait:--Allez-vous-en! A certaines époques, -cet homme recouvrait son ancien esprit, et donnait alors à sa femme -d'excellents conseils pour la vente de ses vins; mais alors il devenait -extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises -et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la -maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais -le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes. -Ainsi, à une dame qui lui demandait:--Comment vous sentez-vous -aujourd'hui, monsieur Margaritis?--Je me suis fait la barbe, et -vous?... lui répondait-il.--Êtes-vous mieux, monsieur? lui demandait -une autre.--Jérusalem! Jérusalem! répondait-il. Mais la plupart du -temps il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa -femme leur disait alors:--Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. Deux -ou trois fois en cinq ans, il lui arriva, toujours vers l'équinoxe, -de se mettre en fureur à cette observation, de tirer son couteau et -de crier:--Cette garce me déshonore. D'ailleurs, il buvait, mangeait, -se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun -avait-il fini par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention -que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ses bizarreries, -il y en avait une dont personne n'avait pu découvrir le sens; car, à -la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et -expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. Il voulait -toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin -de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais -quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des -deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours -madame Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un -prix exorbitant, et lui en remettait l'argent qu'il cachait, sans que -ni sa femme, ni sa servante eussent pu, même en le guettant, découvrir -où était la cachette. - -La veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, madame Margaritis -éprouva plus de peine que jamais à tromper son mari dont la raison -semblait revenue. - ---Je ne sais en vérité comment se passera pour moi la journée de -demain, avait-elle dit à madame Vernier. Figurez-vous que le bonhomme -a voulu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien fait _endêver_ -(mot du pays) pendant toute la journée, qu'il a fallu lui montrer deux -poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait heureusement deux -pièces qu'il n'a pas pu vendre; et à ma prière, il les a roulées dans -notre cellier. Ah! çà, ne voilà-t-il pas que le bonhomme, depuis qu'il -a vu les poinçons, prétend les brocanter lui-même? - -Madame Vernier venait de confier à son mari l'embarras où se trouvait -madame Margaritis un moment avant l'arrivée de Gaudissart. Au premier -mot du Commis-Voyageur, Vernier se proposa de le mettre aux prises avec -le bonhomme Margaritis. - ---Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'Illustre Gaudissart -eut lâché sa première bordée, je ne vous dissimulerai pas les -difficultés que doit rencontrer ici votre entreprise. Notre pays est -un pays qui marche à la grosse _suo modo_, un pays où jamais une idée -nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous -amusant à faire quatre repas par jour, en nous occupant à cultiver -nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce nous tâchons -_bonifacement_ de vendre les choses plus cher qu'elles ne coûtent. Nous -resterons dans cette ornière-là sans que ni Dieu ni diable puisse nous -en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil, et un bon conseil -vaut un œil dans la main. Nous avons dans le bourg un ancien banquier -dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus grande -confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si -vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes -convaincus, à la voix de monsieur Margaritis qui entraîne la mienne, -il se trouve à Vouvray vingt maisons riches dont toutes les bourses -s'ouvriront et prendront votre vulnéraire. - -En entendant le nom du fou, madame Vernier leva la tête et regarda son -mari. - ---Tenez, précisément, ma femme a, je crois, l'intention de faire une -visite à madame Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de -nos voisines. Attendez un moment, ces dames vous y conduiront.--Tu iras -prendre madame Fontanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme. - -Indiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente, la plus grande -goguenarde du pays, n'était-ce pas dire à madame Vernier de prendre -des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le -Commis-Voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois? -Monsieur et madame Vernier jouèrent si bien leur rôle que Gaudissart ne -conçut aucune défiance, et donna pleinement dans le piége; il offrit -galamment le bras à madame Vernier, et crut avoir fait, pendant le -chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant -d'esprit, de pointes et de calembours incompris. - -La maison du prétendu banquier était située à l'endroit où commence -la Vallée Coquette. Ce logis, appelé La Fuye, n'avait rien de bien -remarquable. Au rez-de-chaussée se trouvait un grand salon boisé, de -chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du bonhomme -et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui -servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce -rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les -plus humbles maisons en Touraine, était couronné par des mansardes -auxquelles on montait par un escalier bâti en dehors de la maison, -appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin, -plein de soucis, de seringas, de sureaux, séparait l'habitation des -clos. Autour de la cour, s'élevaient les bâtiments nécessaires à -l'exploitation des vignes. - -Assis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours -d'Utrecht jaune, Margaritis ne se leva point en voyant entrer les -deux dames et Gaudissart, il pensait à vendre ses deux pièces de -vin. C'était un homme sec, dont le crâne chauve par devant, garni de -cheveux rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux -enfoncés, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés; son -nez en lame de couteau; ses os maxillaires saillants, et ses joues -creuses; ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton -démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air -étrange, celui d'un vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier. - ---Monsieur Margaritis, lui dit madame Vernier, allons, remuez-vous -donc! Voilà un monsieur que mon mari vous envoie, il faut l'écouter -avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et causez avec -lui. - -En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit -signe de s'asseoir, et lui dit:--Causons, monsieur. - -Les trois femmes allèrent dans la chambre de madame Margaritis, -en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir -intervenir au besoin. A peine furent-elles installées que monsieur -Vernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre, et -entra sans bruit. - ---Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires.... - ---Publiques, répondit Margaritis en l'interrompant. J'ai pacifié la -Calabre sous le règne du roi Murat. - ---Tiens, il est allé en Calabre maintenant! dit à voix basse monsieur -Vernier. - ---Oh! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement. - ---Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d'un homme -qui pose pour son portrait chez un peintre. - ---Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre à -laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire -et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être -à le faire tenir tranquille, monsieur, si vous n'étiez pas un homme -supérieur... (Ici le fou s'inclina.) Je me contenterais de vous -chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dont les motifs -psychologiques valent la peine de vous être exposés. Écoutez! De toutes -les richesses sociales, le temps n'est-il pas la plus précieuse; et, -l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir? Or, y a-t-il rien qui consomme -plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle _le -pot au feu_, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question? Y -a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à -offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément -pauvre, vous êtes riche d'espérance? - ---De l'argent, nous y sommes, dit Margaritis. - ---Eh! bien, monsieur, je suis envoyé dans les Départements par une -compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte -énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou -en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée -de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs -talents, en leur escomptant quoi?... le temps _dito_, et d'en assurer -la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le -temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d'en représenter -pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet -espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous -êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute -d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante -chevaux. Ah! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre -de choses, mouvement dû à l'activité de notre époque, essentiellement -progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrons -aux idées d'une plus logique coordonnation des intérêts sociaux. Je -vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement -purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique -des idées. Au lieu d'être un propriétaire vivant de vos rentes, vous -êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète... - ---Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse. - ---Eh! bien, soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, vous êtes -peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus -loin... - -En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d'un air inquiet pour -voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en l'apercevant toujours -assis. - ---Vous n'êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais -vous vous sentez... - ---Je me sens, dit le fou. - ---Vous vous dites: Moi, je serai ministre. Eh! bien, vous peintre, -vous artiste, homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos -espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille -écus... - ---Vous m'apportez donc cent mille écus? dit le fou. - ---Oui, monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont -nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage -à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d'art, par -vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous êtes trompé, -vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme -j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital -intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci, -intellectuel. - ---Je comprends, dit le fou. - ---Vous signez un contrat d'Assurance avec l'administration qui vous -reconnaît une valeur de cent mille écus, à vous peintre... - ---Je suis peintre, dit le fou. - ---Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage -à les payer à votre famille, à vos héritiers; si, par votre mort, les -espérances, le pot au feu fondé sur le capital intellectuel venait -à être renversé. Le payement de la prime suffit à consolider ainsi -votre... - ---Votre caisse, dit le fou en l'interrompant. - ---Mais, naturellement, monsieur. Je vois que monsieur a été dans les -affaires. - ---Oui, dit le fou, j'ai fondé la Banque Territoriale de la rue des -Fossés-Montmartre, à Paris, en 1798. - ---Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que -chacun se reconnaît et s'attribue, ne faut-il pas que la généralité des -Assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois -pour cent? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une misère, -vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort. - ---Mais je vis, dit le fou. - ---Ah! si vous vivez long-temps! voilà l'objection la plus communément -faite, objection vulgaire, et vous comprenez que si nous ne l'avions -pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas dignes d'être... quoi?... -que sommes-nous, après tout? les teneurs de livres du grand bureau -des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je -rencontre partout des gens qui ont la prétention d'apprendre quelque -chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des gens qui -ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais -le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre -objection, monsieur, est un non-sens... - ---_Quèsaco?_ dit Margaritis. - ---Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués -dans votre charte d'assurance contre les chances de la mort, suivez -bien... - ---Je suis. - ---Eh! bien, vous avez réussi dans vos entreprises! vous avez dû réussir -précisément à cause de ladite charte d'assurance; car vous avez doublé -vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquiétudes -que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre -mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous -avez alors touché le capital intellectuel, pour lequel l'Assurance a -été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagatelle. - ---Excellente idée! - ---N'est-ce pas, monsieur? reprit Gaudissart. Je nomme cette Caisse de -bienfaisance, moi, l'Assurance mutuelle contre la misère!... ou, si -vous voulez, l'escompte du talent. Car le talent, monsieur, le talent -est une lettre de change que la Nature donne à l'homme de génie, et qui -se trouve souvent à bien longue échéance... hé! hé! - ---Oh! la belle usure! s'écria Margaritis. - ---Eh! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa -Gaudissart. Il faut que je domine mon homme par de plus hautes -considérations, par ma blague numéro 1.--Du tout, monsieur, s'écria -Gaudissart à haute voix, pour vous qui... - ---Accepteriez-vous un verre de vin? demanda Margaritis. - ---Volontiers, répondit Gaudissart. - ---Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste -deux pièces.--Vous êtes ici dans la tête de Vouvray, dit le bonhomme en -montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis? - -La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819. -Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre, et le -présenta solennellement à Gaudissart qui le but. - ---Mais vous m'attrapez, monsieur, dit le Commis-Voyageur, ceci est du -vin de Madère, vrai vin de Madère. - ---Je le crois bien dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray, -monsieur, est de ne pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme -vin d'entremets; il est trop généreux, trop fort; aussi vous le vend-on -à Paris pour du vin de Madère en le teignant d'eau-de-vie. Notre vin -est si liquoreux que beaucoup de marchands de Paris, quand notre -récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous -achètent nos vins; ils les coupent avec les vins des environs de Paris, -et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce -moment, mon cher et très-aimable monsieur, est un vin de roi, la tête -de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui -aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs -tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons -de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir -directement par nous. Connaissez-vous quelques personnes qui... - ---Revenons à notre affaire, dit Gaudissart. - ---Nous y sommes, monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux, -capiteux s'accorde avec capital en étymologie; or, vous parlez -capitaux... hein? _caput_, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient... - ---Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux -intellectuels... - ---J'ai réalisé, monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces? je -vous en arrangerais bien pour les termes. - ---Non, je parle dit l'illustre Gaudissart, de l'Assurance des -capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon -raisonnement. - -Le fou se calma, reprit sa pose et regarda Gaudissart. - ---Je dis, monsieur, que si vous mourez, le capital se paye à votre -famille sans difficulté. - ---Sans difficulté. - ---Oui, pourvu qu'il n'y ait pas suicide... - ---Matière à chicane. - ---Non, monsieur. Vous le savez, le suicide est un de ces actes toujours -faciles à constater. - ---En France, dit le fou. Mais... - ---Mais à l'étranger, dit Gaudissart. Eh! bien, monsieur pour terminer -sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger et la mort -sur le champ de bataille sont en dehors de... - ---Qu'assurez-vous donc alors?... rien du tout! s'écria Margaritis. Moi, -ma Banque Territoriale reposait sur... - ---Rien du tout, monsieur?... s'écria Gaudissart en interrompant le -bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère -et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels. - ---Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou. - ---Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous -banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a -un avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent, -il en demande... néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à -cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un -jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par -un système. Atroce civilisation! elle n'a pas de pain pour ses grands -hommes qui lui donnent son luxe; elle ne les nourrit que d'injures -et de moqueries, cette gueuse dorée!... L'expression est forte, mais -je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez -nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous -l'écoutons et il nous dit: «Messieurs de l'Assurance sur les capitaux, -ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant pour cent!...» -Eh! bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous -l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant -convive... - ---Il faut du vin alors... dit le fou. - ---Comme un puissant convive. Il signe sa Police d'Assurance, il prend -nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons, -ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a -besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de -l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les -usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh! -bien, monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système -social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations -entreprises par la Société sur la vie. Nous assurons les débiteurs, -moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers -à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus -avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur -des tables de mortalité reconnues fausses. Notre Société opérant sur -des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui -attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées -qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de -l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a -été chiffrée dans tous les sens... - ---Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais buvez un verre -de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur -l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette. -Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours. - ---Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre. - ---Cela est très-beau, très-neuf, très-utile; mais j'aime mieux les -escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la -rue des Fossés-Montmartre. - ---Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart; -mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons -maintenant la caisse Hypothécaire qui prête sur les propriétés et fait -en grand _le réméré_. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison -de celle de solidifier les espérances! solidifier les espérances, -coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui -en assurer la réalisation! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de -transition, de transition et de progrès tout à la fois! - ---Oui, de progrès, dit le fou. J'aime le progrès, surtout celui qui -fait faire à la vigne un bon temps... - ---Le temps, reprit Gaudissart sans entendre la phrase de Margaritis, -_le Temps_, monsieur, mauvais journal. Si vous le lisez, je vous -plains... - ---Le journal! dit Margaritis, je crois bien, je suis passionné pour -les journaux.--Ma femme! ma femme! où est le journal? cria-t-il en se -tournant vers la chambre. - ---Hé! bien, monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes -faits pour nous entendre. - ---Oui; mais avant d'entendre le journal, avouez-moi que vous trouvez ce -vin... - ---Délicieux, dit Gaudissart. - ---Allons, achevons à nous deux la bouteille. Le fou se versa deux -doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.--Hé! bien, -monsieur, j'ai deux pièces de ce vin-là. Si vous le trouvez bon et que -vous vouliez vous en arranger... - ---Précisément, dit Gaudissart, les Pères de la Foi Saint-Simonienne -m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur -grand et beau journal? Vous qui comprenez bien l'affaire des capitaux, -et qui me donnerez votre aide pour la faire réussir dans ce canton... - ---Volontiers, dit Margaritis, si... - ---J'entends, si je prends votre vin. Mais il est très-bon, votre vin, -monsieur, il est incisif. - ---On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien qui -vient en faire ici, à Tours. - ---Je le crois, monsieur. Le Globe dont vous avez entendu parler... - ---Je l'ai souvent parcouru, dit Margaritis. - ---J'en étais sûr, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tête -puissante, une caboche que ces messieurs nomment la tête chevaline: -y a du cheval dans la tête de tous les grands hommes. Or, on peut -être un beau génie et vivre ignoré. C'est une farce qui arrive assez -généralement à ceux qui, malgré leurs moyens, restent obscurs, et qui -a failli être le cas du grand Saint-Simon, et celui de M. Vico, homme -fort qui commence à se pousser. Il va bien, Vico! J'en suis content. -Ici nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'Humanité. -Attention, monsieur... - ---Attention, dit le fou. - ---L'exploitation de l'homme par l'homme aurait dû cesser, monsieur, -du jour où Christ, je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, est -venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité -n'a-t-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère. Or, -Saint-Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps. - ---Il est donc libéré? dit Margaritis. - ---Il a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant, il y a quelque -chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la -production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que -chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre, -et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité, font -travailler _tous_ au profit d'_un_ seul; de là la doctrine... - ---Que faites-vous des domestiques? demanda Margaritis. - ---Ils restent domestiques, monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être -domestiques. - ---Hé! bien, à quoi bon la doctrine? - ---Oh! pour en juger, monsieur, il faut vous mettre au point de vue -très-élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général -de l'Humanité. Ici, nous entrons en plein Ballanche! Connaissez-vous -monsieur Ballanche? - ---Nous ne faisons que de ça! dit le fou qui entendit _de la planche_. - ---Bon, reprit Gaudissart. Eh! bien, si le spectacle palingénésique des -transformations successives du Globe spiritualisé vous touche, vous -transporte, vous émeut; eh! bien, mon cher monsieur, le journal _le -Globe_, bon nom qui en exprime nettement la mission, le Globe est le -_cicerone_ qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles -dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement -politique et moral du monde. - ---_Quèsaco!_ dit le bonhomme. - ---Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit -Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin, -ne faut-il pas, à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces -messieurs... - ---Boivent-ils du vin? - ---Oui, monsieur. Leur maison est montée, je puis le dire, sur un -excellent pied, un pied prophétique: beaux salons, toutes les sommités, -grandes réceptions. - ---Eh! bien, dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien autant -besoin de vin que ceux qui bâtissent. - ---A plus forte raison, monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on -reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe. - ---Alors il leur faut du vin, du vin de Vouvray, les deux pièces qui me -restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle. - ---A combien cela met-il la bouteille? dit Gaudissart en calculant. -Voyons? il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous; mais -ce serait une bonne affaire. Ils payent tous les autres vins plus cher. -(Bon, je tiens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin -dont j'ai besoin, je vais te dominer.)--Eh! bien, monsieur, reprit-il, -des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parlons -franchement, vous avez une grande influence sur ce canton? - ---Je le crois, dit le fou. Nous sommes _la tête_ de Vouvray. - ---Hé! bien, vous avez parfaitement compris l'entreprise des capitaux -intellectuels? - ---Parfaitement. - ---Vous avez mesuré toute la portée du Globe? - ---Deux fois... à pied. - -Gaudissart n'entendit pas, parce qu'il restait dans le milieu de ses -pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher. - ---Or, eu égard à la situation où vous êtes, je comprends que vous -n'ayez rien à assurer à l'âge où vous êtes arrivé. Mais, monsieur, vous -pouvez faire assurer les personnes qui, dans le canton, soit par leur -valeur personnelle, soit par la position précaire de leurs familles, -voudraient se faire un sort. Donc, en prenant un abonnement au Globe, -et en m'appuyant de votre autorité dans le Canton pour le placement des -capitaux en rente viagère, car on affectionne le viager en province; -eh! bien, nous pourrons nous entendre relativement aux deux pièces de -vin. Prenez-vous le Globe? - ---Je vais sur le Globe. - ---M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton? - ---J'appuie... - ---Et... - ---Et... - ---Et je... Mais vous prenez un abonnement au Globe. - ---Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager. - ---Viager, monsieur?... Eh! oui, vous avez raison, il est plein de -vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien -imprimé, bon teint, feutré. Ah! ce n'est pas de la _camelote_, du -_colifichet_, du _papillotage_, de la soie qui se déchire quand on la -regarde; c'est foncé, c'est des raisonnements que l'on peut méditer à -son aise et qui font passer le temps très-agréablement au fond d'une -campagne. - ---Cela me va, répondit le fou. - ---Le Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs. - ---Cela ne me va plus, dit le bonhomme. - ---Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petits-enfants? - ---Beaucoup, répondit Margaritis qui entendit, vous _aimez_ au lieu de -vous _avez_. - ---Hé! bien, le journal des Enfants, sept francs par an. - ---Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonnement -d'Enfants, ça me va, belle idée. Exploitation intellectuelle, -l'enfant?... n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein? - ---Vous y êtes, monsieur, dit Gaudissart. - ---J'y suis. - ---Vous consentez donc à me piloter dans le canton? - ---Dans le canton. - ---J'ai votre approbation? - ---Vous l'avez. - ---Hé! bien, monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs... - ---Non, non, cent dix. - ---Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix pour les capacités de -la Doctrine, et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente, -vous me devez une commission. - ---Portez-leur cent vingt. (_Sans vin._) - ---Joli calembour. Il est non-seulement très-fort, mais encore -très-spirituel. - ---Non, spiritueux, monsieur. - ---De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. - ---Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos? - ---Volontiers, dit Gaudissart, ce vin porte singulièrement à la tête. - -Et l'illustre Gaudissart sortit avec monsieur Margaritis qui le promena -de provin en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et -monsieur Vernier purent alors rire à leur aise, en voyant de loin le -Voyageur et le fou discutant, gesticulant, s'arrêtant, reprenant leur -marche, parlant avec feu. - ---Pourquoi le bonhomme nous l'a-t-il donc emmené? dit Vernier. - -Enfin Margaritis revint avec le Commis-Voyageur, en marchant tous deux -d'un pas accéléré comme des gens empressés de terminer une affaire. - ---Le bonhomme a, fistre, bien enfoncé le Parisien!... dit monsieur -Vernier. - -Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à -jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux -pièces de vin. Puis, après avoir lu l'engagement du Voyageur, monsieur -Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au journal des -Enfants. - ---A demain donc, monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner -sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain. Vous -pourrez expédier directement le vin à Paris, à l'adresse indiquée, et -vous ferez suivre en remboursement. - -Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement -qui ne dût être bilatéral: il voulut un engagement de monsieur -Margaritis, qui, content comme l'est un fou de satisfaire son idée -favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin -du clos Margaritis. Et l'Illustre Gaudissart s'en alla sautillant, -chanteronnant _le Roi des mers, prends plus bas!_ à l'auberge du -Soleil-d'Or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le -dîner. Mitouflet était un vieux soldat naïvement rusé comme le sont les -paysans, mais ne riant jamais d'une plaisanterie, en homme accoutumé à -entendre le canon et à plaisanter sous les armes. - ---Vous avez des gens très-forts ici, lui dit Gaudissart en s'appuyant -sur le chambranle de la porte et allumant son cigare à la pipe de -Mitouflet. - ---Comment l'entendez-vous? demanda Mitouflet. - ---Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières. - ---De chez qui venez-vous donc, sans indiscrétion? demanda naïvement -l'aubergiste en faisant savamment jaillir d'entre ses lèvres la -sputation périodiquement expectorée par les fumeurs. - ---De chez un lapin nommé Margaritis. - -Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une -froide ironie. - ---C'est juste, le bonhomme en sait long! Il en sait trop pour les -autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre... - ---Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de -finance. - ---Oui, dit l'aubergiste. Aussi, pour mon compte, ai-je toujours -regretté qu'il soit fou. - ---Comment, fou? - ---Fou, comme on est fou, quand on est fou, répéta Mitouflet, mais -il n'est pas dangereux, et sa femme le garde. Vous vous êtes donc -entendus? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est -drôle. - ---Drôle! s'écria Gaudissart; drôle, mais votre monsieur Vernier s'est -donc moqué de moi? - ---Il vous y a envoyé? demanda Mitouflet. - ---Oui. - ---Ma femme, cria l'aubergiste, écoute donc. Monsieur Vernier n'a-t-il -pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis?... - ---Et quoi donc, avez-vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon -monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou? - ---Il m'a vendu deux pièces de vin. - ---Et vous les avez achetées? - ---Oui. - ---Mais c'est sa folie de vouloir vendre du vin, il n'en a pas. - ---Bon, dit le Voyageur. Je vais d'abord aller remercier monsieur -Vernier. - -Et Gaudissart se rendit bouillant de colère chez l'ancien teinturier, -qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auxquels il -racontait déjà l'histoire. - ---Monsieur, dit le prince des Voyageurs en lui jetant des regards -enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le -dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats, devez -me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant -en rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entendez-vous, monsieur -Vernier le teinturier? - -Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée comme un -tragédien prépare son entrée en scène. - ---Comment! répondit Vernier que la présence de ses voisins anima, -croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur -qui débarque en quatre bateaux dans Vouvray pour nous demander nos -capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des -peintres, des poétriaux; et qui, par ainsi, nous assimile gratuitement -à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu! Qu'avons-nous fait -pour cela, nous pères de famille? Un drôle qui vient nous proposer des -abonnements au Globe, journal qui prêche une religion dont le premier -commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses -père et mère! Ma parole d'honneur la plus sacrée, le père Margaritis -dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? -Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux, monsieur. Ces -messieurs peuvent vous attester que, quand vous auriez parlé à tous les -gens du canton, vous n'auriez pas été si bien compris. - ---Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour -insulté, monsieur, et vous me rendrez raison. - ---Hé! bien, monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous -être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez -de raison dans cette affaire-là pour que je vous en rende. Est-il -farceur, donc! - -A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un -soufflet; mais les Vouvrillons attentifs se jetèrent entre eux, et -l'Illustre Gaudissart ne souffleta que la perruque du teinturier, -laquelle alla tomber sur la tête de mademoiselle Claire Vernier. - ---Si vous n'êtes pas content, dit-il, monsieur, je reste jusqu'à -demain matin à l'hôtel du Soleil-d'Or, vous m'y trouverez, prêt à vous -expliquer ce que veut dire rendre raison d'une offense! Je me suis -battu en Juillet, monsieur. - ---Hé! bien, vous vous battrez à Vouvray, répondit le teinturier, et -vous y resterez plus long-temps que vous ne croyez. - -Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, qu'il trouvait pleine -de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie, le Voyageur -ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Vouvray fut mis en émoi par -l'aventure de Gaudissart et de monsieur Vernier. Il n'avait jamais été -question de duel dans ce bénin pays. - ---Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec monsieur Vernier, -je ne connais personne ici, voulez-vous me servir de témoin? dit -Gaudissart à son hôte. - ---Volontiers, répondit l'aubergiste. - -A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner que madame Fontanieu et -l'adjoint de Vouvray vinrent au Soleil-d'Or, prirent à part Mitouflet, -et lui représentèrent combien il serait affligeant pour le canton qu'il -y eût une mort violente; ils lui peignirent l'affreuse situation de -la bonne madame Vernier, en le conjurant d'arranger cette affaire, de -manière à sauver l'honneur du pays. - ---Je m'en charge, dit le malin aubergiste. - -Le soir Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du -papier. - ---Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart. - ---Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet; j'ai pensé que vous -seriez bien aise de faire quelques petites dispositions; enfin que vous -pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh! -cela ne tue pas. Êtes-vous fort aux armes? voulez-vous vous rafraîchir -la main? j'ai des fleurets. - ---Mais volontiers. - -Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques. - ---Voyons! - -L'hôte et le Voyageur se mirent tous deux en garde; Mitouflet, en sa -qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à -Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille. - ---Diable! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé. - ---Monsieur Vernier est plus fort que je ne le suis. - ---Diable! diable! je me battrai donc au pistolet. - ---Je vous le conseille, parce que, voyez-vous, en prenant de gros -pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule, on ne risque -jamais rien, les pistolets _écartent_, et chacun se retire en homme -d'honneur. Laissez-moi arranger cela? Hein! sapristi, deux braves gens -seraient bien bêtes de se tuer pour un geste. - ---Êtes-vous sûr que les pistolets _écarteront_ suffisamment? Je serais -fâché de tuer cet homme, après tout, dit Gaudissart. - ---Dormez en paix. - -Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent un peu blêmes -au bas du pont de la Cise. Le brave Vernier faillit tuer une vache qui -paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin. - ---Ah! vous avez tiré en l'air, s'écria Gaudissart. - -A ces mots, les deux ennemis s'embrassèrent. - ---Monsieur, dit le Voyageur, votre plaisanterie était un peu forte, -mais elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais -hors de moi, je vous tiens pour homme d'honneur. - ---Monsieur, nous vous ferons vingt abonnements au Journal des Enfants, -répliqua le teinturier encore pâle. - ---Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas -ensemble? les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de -s'entendre? - ---Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous -devez avoir un huissier ici... - ---Pourquoi? - ---Eh! je vais envoyer une assignation à mon cher petit monsieur -Margaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos. - ---Mais il ne les a pas, dit Vernier. - ---Hé! bien, monsieur, l'affaire pourra s'arranger, moyennant vingt -francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ait -_fait le poil_ à l'Illustre Gaudissart. - -Madame Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur -devait avoir raison, apporta les vingt francs au clément Voyageur, -auquel on évita d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus -joyeux cantons de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées -nouvelles. - -Au retour de son voyage dans les contrées méridionales, l'Illustre -Gaudissart occupait la première place du coupé dans la diligence de -Laffitte-Caillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il -daignait, depuis Angoulême, expliquer les mystères de la vie, en le -prenant sans doute pour un enfant. - -En arrivant à Vouvray, le jeune homme s'écria:--Voilà un beau site! - ---Oui, monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pas tenable, à -cause des habitants. Vous y auriez un duel tous les jours. Tenez, -il y a trois mois, je me suis battu là, dit-il en montrant le pont -de la Cise, au pistolet, avec un maudit teinturier; mais... je l'ai -_roulé_!... - - Paris, novembre 1832. - - - - -LES PARISIENS EN PROVINCE. - -(DEUXIÈME HISTOIRE.) - - -LA MUSE DU DÉPARTEMENT. - - A MONSIEUR LE COMTE FERDINAND DE GRAMONT. - - _Mon cher Ferdinand, si les hasards_ (habent sua fata - libelli) _du monde littéraire font de ces lignes un long - souvenir, ce sera certainement peu de chose en comparaison - des peines que vous vous êtes données, vous le d'Hozier, le - Chérin, le Roi d'armes des_ ÉTUDES DE MŒURS; _vous à qui les - Navarreins, les Cadignan, les Langeais, les Blamont-Chauvry, - les Chaulieu, les d'Arthez, les d'Esgrignon, les Mortsauf, - les Valois, les cent maisons nobles qui constituent - l'aristocratie de la_ COMÉDIE HUMAINE _doivent leurs - belles devises et leurs armoiries si spirituelles. Aussi_ - L'ARMORIAL DES ÉTUDES DE MŒURS INVENTÉ PAR FERDINAND DE - GRAMONT, GENTILHOMME, _est-il une histoire complète du - blason français, où vous n'avez rien oublié, pas même les - armes de l'Empire, et que je conserverai comme un monument - de patience bénédictine et d'amitié. Quelle connaissance - du vieux langage féodal dans le_: Pulchrè sedens, meliùs - agens! _des Beauséant? dans le_: Des partem leonis! - _des d'Espard? dans le_: Nese vend! _des Vandenesse? Enfin, - quelle coquetterie dans les mille détails de cette savante - iconographie qui montrera jusqu'où la fidélité sera poussée - dans mon entreprise, à laquelle vous, poète, vous aurez aidé_ - - _Votre vieil ami_, - DE BALZAC. - - -Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire une ville qui -par sa situation attire infailliblement l'œil du voyageur. Sancerre -occupe le point culminant d'une chaîne de petites montagnes, dernière -ondulation des mouvements de terrain du Nivernais. La Loire inonde -les terres au bas de ces collines, en y laissant un limon jaune qui -les fertilise, quand il ne les ensable pas à jamais par une de ces -terribles crues également familières à la Vistule, cette Loire du -Nord. La montagne au sommet de laquelle sont groupées les maisons de -Sancerre, s'élève à une assez grande distance du fleuve pour que le -petit port de Saint-Thibault puisse vivre de la vie de Sancerre. Là -s'embarquent les vins, là se débarque le merrain, enfin toutes les -provenances de la Haute et de la Basse-Loire. - -A l'époque où cette histoire eut lieu, le pont de Cosne et celui de -Saint-Thibault, deux ponts suspendus, étaient construits. Les voyageurs -venant de Paris à Sancerre par la route d'Italie ne traversaient plus -la Loire de Cosne à Saint-Thibault dans un bac, n'est-ce pas assez -vous dire que le Chassez-croisez de 1830 avait eu lieu; car la maison -d'Orléans a partout choyé les intérêts matériels, mais à peu près comme -ces maris qui font des cadeaux à leurs femmes avec l'argent de la dot. - -Excepté la partie de Sancerre qui occupe le plateau, les rues sont plus -ou moins en pente, et la ville est enveloppée de rampes, dites les -Grands Remparts, nom qui vous indique assez les grands chemins de la -ville. Au delà de ces remparts, s'étend une ceinture de vignobles. Le -vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du -pays qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet, -assez semblables aux produits de la Bourgogne pour qu'à Paris les -palais vulgaires s'y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets -parisiens une rapide consommation, assez nécessaire d'ailleurs à des -vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept à huit ans. Au-dessous -de la ville, sont assis quelques villages, Fontenay, Saint-Satur qui -ressemblent à des faubourgs, et dont la situation rappelle les gais -vignobles de Neufchâtel en Suisse. La ville a conservé quelques traits -de son ancienne physionomie, ses rues sont étroites et pavées en -cailloux pris au lit de la Loire. On y voit encore de vieilles maisons. -La tour, ce reste de la force militaire et de l'époque féodale, -rappelle l'un des siéges les plus terribles de nos guerres de religion -et pendant lequel les Calvinistes ont bien surpassé les farouches -Caméroniens de Walter Scott. - -La ville de Sancerre, riche d'un illustre passé, veuve de sa puissance -militaire, est en quelque sorte vouée à un avenir infertile, car le -mouvement commercial appartient à la rive droite de la Loire. La -rapide description que vous venez de lire prouve que l'isolement de -Sancerre ira croissant, malgré les deux ponts qui la rattachent à -Cosne. Sancerre, l'orgueil de la rive gauche, a tout au plus trois -mille cinq cents âmes, tandis qu'on en compte aujourd'hui plus de -six mille à Cosne. Depuis un demi-siècle, le rôle de ces deux villes -assises en face l'une de l'autre a complétement changé. Cependant -l'avantage de la situation appartient à la ville historique, où de -toutes parts l'on jouit d'un spectacle enchanteur, où l'air est d'une -admirable pureté, la végétation magnifique, et où les habitants en -harmonie avec cette riante nature sont affables, bons compagnons et -sans puritanisme, quoique les deux tiers de la population soient restés -calvinistes. - -Dans un pareil état de choses, si l'on subit les inconvénients de -la vie des petites villes, si l'on se trouve sous le coup de cette -surveillance officieuse qui fait de la vie privée une vie quasi -publique; en revanche, le patriotisme de localité, qui ne remplacera -jamais l'esprit de famille, se déploie à un haut degré. Aussi la ville -de Sancerre est-elle très-fière d'avoir vu naître une des gloires de -la Médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre, -Étienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués. -L'Arrondissement de Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit -grands propriétaires, les hauts barons de l'Élection, essaya de secouer -le joug électoral de la Doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. Cette -conjuration de quelques amours-propres froissés échoua par la jalousie -que causait aux coalisés l'élévation future d'un des conspirateurs. -Quand le résultat eut montré le vice radical de l'entreprise, on -voulut y remédier en prenant l'un des deux hommes qui représentent -glorieusement Sancerre à Paris, pour champion du pays aux prochaines -élections. - -Cette idée était extrêmement avancée pour notre pays, où, depuis 1830, -la nomination des notabilités de clocher a fait de tels progrès que les -hommes d'État deviennent de plus en plus rares à la Chambre élective. -Aussi ce projet, d'une réalisation assez hypothétique, fut-il conçu -par la femme supérieure de l'Arrondissement, _dux femina facti_, mais -dans une pensée d'intérêt personnel. Cette pensée avait tant de racines -dans le passé de cette femme et embrassait si bien son avenir, que -sans un vif et succinct récit de sa vie antérieure, on la comprendrait -difficilement. Sancerre s'enorgueillissait alors d'une femme -supérieure, long-temps incomprise, mais qui, vers 1836, jouissait -d'une assez jolie renommée départementale. Cette époque fut aussi le -moment où les noms des deux Sancerrois atteignirent, à Paris, chacun -dans leur sphère, au plus haut degré l'un de la gloire, l'autre de la -mode. Étienne Lousteau, l'un des collaborateurs des Revues, signait le -feuilleton d'un journal à huit mille abonnés; et Bianchon, déjà premier -médecin d'un hôpital, officier de la Légion-d'Honneur et membre de -l'Académie des sciences, venait d'obtenir sa chaire. - -Si ce mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de -blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le _Sandisme_, tant il -est vrai que, moralement parlant, le bien est presque toujours doublé -d'un mal. Cette lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes qui, sans -leurs prétentions au génie, eussent été charmantes. Le Sandisme a -cependant cela de bon que la femme qui en est attaquée faisant porter -ses prétendues supériorités sur des sentiments méconnus, elle est en -quelque sorte le _Bas-Bleu_ du cœur: il en résulte alors moins d'ennui, -l'amour neutralisant un peu la littérature. Or l'illustration de George -Sand a eu pour principal effet de faire reconnaître que la France -possède un nombre exorbitant de femmes supérieures, assez généreuses -pour laisser jusqu'à présent le champ libre à la petite-fille du -maréchal de Saxe. - -La femme supérieure de Sancerre demeurait à La Baudraye, maison de -ville et de campagne à la fois, située à dix minutes de la ville, dans -le village ou, si vous voulez, le faubourg de Saint-Satur. Les La -Baudraye d'aujourd'hui, comme il est arrivé pour beaucoup de maisons -nobles, se sont substitués aux La Baudraye dont le nom brille aux -croisades et se mêle aux grands événements de l'histoire berruyère. -Ceci veut une explication. - -Sous Louis XIV, un certain échevin nommé Milaud, dont les ancêtres -furent d'enragés Calvinistes, se convertit lors de la révocation -de l'Édit de Nantes. Pour encourager ce mouvement dans l'un des -sanctuaires du calvinisme, le Roi nomma cettui Milaud à un poste élevé -dans les Eaux et Forêts, lui donna des armes et le titre de Sire de -la Baudraye en lui faisant présent du fief des vrais La Baudraye. Les -héritiers du fameux capitaine La Baudraye tombèrent, hélas! dans l'un -des piéges tendus aux hérétiques par les Ordonnances, et furent pendus, -traitement indigne du Grand Roi. Sous Louis XV, Milaud de La Baudraye -de simple Écuyer, devint Chevalier, et eut assez de crédit pour placer -son fils cornette dans les mousquetaires. Le cornette mourut à -Fontenoy, laissant un enfant à qui le Roi Louis XVI accorda plus tard -un brevet de fermier-général, en mémoire du cornette mort sur le champ -de bataille. - -Ce financier, bel esprit occupé de charades, de bouts rimés, de -bouquets à Choris, vécut dans le beau monde, hanta la société du duc -de Nivernois, et se crut obligé de suivre la noblesse en exil; mais -il eut soin d'emporter ses capitaux. Aussi le riche émigré soutint-il -alors plus d'une grande maison noble. Fatigué d'espérer et peut-être -aussi de prêter, il revint à Sancerre en 1800, et racheta La Baudraye -par un sentiment d'amour-propre et de vanité nobiliaire explicable -chez un petit-fils d'Échevin; mais qui sous le Consulat avait d'autant -moins d'avenir que l'ex-fermier-général comptait peu sur son héritier -pour continuer les nouveaux La Baudraye. Jean-Athanase-Melchior Milaud -de La Baudraye, unique enfant du financier, né plus que chétif, était -bien le fruit d'un sang épuisé de bonne heure par les plaisirs exagérés -auxquels se livrent tous les gens riches qui se marient à l'aurore -d'une vieillesse prématurée, et finissent ainsi par abâtardir les -sommités sociales. - -Pendant l'émigration, madame de La Baudraye, jeune fille sans aucune -fortune et qui fut épousée à cause de sa noblesse, avait eu la patience -d'élever cet enfant jaune et malingre auquel elle portait l'amour -excessif que les mères ont dans le cœur pour les avortons. La mort de -cette femme, une demoiselle de Castéran-La-Tour, contribua beaucoup à -la rentrée en France de monsieur de La Baudraye. Ce Lucullus des Milaud -mourut en léguant à son fils le fief sans lods et ventes, mais orné de -girouettes à ses armes, mille louis d'or, somme assez considérable en -1802, et ses créances sur les plus illustres émigrés, contenues dans le -portefeuille de ses poésies avec cette inscription: _Vanitas vanitatum -et omnia vanitas!_ - -Si le jeune La Baudraye vécut, il le dut à des habitudes d'une -régularité monastique, à cette économie de mouvement que Fontenelle -prêchait comme la religion des valétudinaires, et surtout à l'air -de Sancerre, à l'influence de ce site admirable d'où se découvre un -panorama de quarante lieues dans le val de la Loire. De 1802 à 1815, -le petit La Baudraye augmenta son ex-fief de plusieurs clos, et -s'adonna beaucoup à la culture des vignes. Au début, la Restauration -lui parut si chancelante qu'il n'osa pas trop aller à Paris y faire -ses réclamations; mais après la mort de Napoléon il essaya de monnayer -la poésie de son père, car il ne comprit pas la profonde philosophie -accusée par ce mélange des créances et des charades. Le vigneron -perdit tant de temps à se faire reconnaître de messieurs les ducs de -Navarreins et autres (telle était son expression), qu'il revint à -Sancerre, appelé par ses chères vendanges, sans avoir rien obtenu que -des offres de services. La Restauration rendit assez de lustre à la -noblesse pour que La Baudraye désirât donner un sens à son ambition -en se donnant un héritier. Ce bénéfice conjugal lui paraissait assez -problématique; autrement, il n'eût pas tant tardé; mais, vers la fin -de 1823, en se voyant encore sur ses jambes à quarante-trois ans, âge -qu'aucun médecin, astrologue ou sage-femme n'eût osé lui prédire, il -espéra trouver la récompense de sa vertu forcée. Néanmoins, son choix -indiqua, relativement à sa chétive constitution, un si grand défaut de -prudence qu'il fut impossible de n'y pas voir un profond calcul. - -A cette époque, Son Éminence Monseigneur l'archevêque de Bourges venait -de convertir au catholicisme une jeune personne appartenant à l'une de -ces familles bourgeoises qui furent les premiers appuis du Calvinisme, -et qui, grâce à leur position obscure, ou à des accommodements avec -le ciel, échappèrent aux persécutions de Louis XIV. Artisans au XVIe -siècle, les Piédefer, dont le nom révèle un de ces surnoms bizarres -que se donnèrent les soldats de la Réforme, étaient devenus d'honnêtes -drapiers. Sous le règne de Louis XVI, Abraham Piédefer fit de si -mauvaises affaires, qu'il laissa vers 1786, époque de sa mort, ses -deux enfants dans un état voisin de la misère. L'un des deux, Tobie -Piédefer partit pour les Indes en abandonnant le modique héritage à son -aîné. Pendant la révolution, Moïse Piédefer acheta des biens nationaux, -abattit des abbayes et des églises à l'instar de ses ancêtres, et -se maria, chose étrange, avec une catholique, fille unique d'un -Conventionnel mort sur l'échafaud. Cet ambitieux Piédefer mourut en -1819, laissant à sa femme une fortune compromise par des spéculations -agricoles, et une petite fille de douze ans d'une beauté surprenante. -Élevée dans la religion calviniste, cet enfant avait été nommée Dinah, -suivant l'usage en vertu duquel les religionnaires prenaient leurs noms -dans la Bible pour n'avoir rien de commun avec les saints de l'Église -romaine. - -Mademoiselle Dinah Piédefer, mise par sa mère dans un des meilleurs -pensionnats de Bourges, celui des demoiselles Chamarolles, y devint -aussi célèbre par les qualités de son esprit que par sa beauté; mais -elle s'y trouva primée par des jeunes filles nobles, riches et qui -devaient plus tard jouer dans le monde un rôle beaucoup plus beau -que celui d'une roturière dont la mère attendait les résultats de la -liquidation Piédefer. Après avoir su s'élever momentanément au-dessus -de ses compagnes, Dinah voulut aussi se trouver de plain-pied avec -elles dans la vie. Elle inventa donc d'abjurer le calvinisme, en -espérant que le Cardinal protégerait sa conquête spirituelle et -s'occuperait de son avenir. Vous pouvez juger déjà de la supériorité -de mademoiselle Dinah qui, dès l'âge de dix-sept ans, se convertissait -uniquement par ambition. L'archevêque imbu de l'idée que Dinah Piédefer -devait faire l'ornement du monde, essaya de la marier. Toutes les -familles auxquelles s'adressa le Prélat s'effrayèrent d'une fille douée -d'une prestance de princesse, qui passait pour la plus spirituelle des -jeunes personnes élevées chez les demoiselles de Chamarolles, et qui -dans les solennités un peu théâtrales des distributions de prix, jouait -toujours les premiers rôles. Assurément mille écus de rentes, que -pouvait rapporter le domaine de La Hautoy indivis entre la fille et la -mère, étaient peu de chose en comparaison des dépenses auxquelles les -avantages personnels d'une créature si spirituelle entraînerait un mari. - -Dès que le petit Melchior de La Baudraye apprit ces détails dont -parlaient toutes les sociétés du département du Cher, il se rendit à -Bourges, au moment où madame Piédefer, dévote à grandes Heures, était à -peu près déterminée ainsi que sa fille à prendre, selon l'expression du -Berry, le premier chien coiffé venu. Si le Cardinal fut très-heureux de -rencontrer monsieur de La Baudraye, monsieur de La Baudraye fut encore -plus heureux d'accepter une femme de la main du Cardinal. Le petit -homme exigea de son Éminence la promesse formelle de sa protection -auprès du Président du Conseil, à cette fin de palper les créances sur -les ducs de Navarreins et autres en saisissant leurs indemnités. Ce -moyen parut un peu trop vif à l'habile ministre du pavillon Marsan, -il fit savoir au vigneron qu'on s'occuperait de lui en temps et lieu. -Chacun peut se figurer le tapage produit dans le Sancerrois par le -mariage insensé de monsieur de La Baudraye. - ---Cela s'explique, dit le Président Boirouge, le petit homme aurait, -m'a-t-on dit, été très-choqué d'avoir entendu, sur le Mail, le -beau monsieur Milaud, le Substitut de Nevers, disant à monsieur -de Clagny en lui montrant les tourelles de La Baudraye:--Cela me -reviendra!--Mais, a répondu notre Procureur du Roi, il peut se marier -et avoir des enfants.--Ça lui est défendu! Vous pouvez imaginer la -haine qu'un avorton comme le petit La Baudraye a dû vouer à ce colosse -de Milaud. - -Il existait à Nevers une branche roturière des Milaud qui s'était assez -enrichie dans le commerce de la coutellerie pour que le représentant de -cette branche eût abordé la carrière du Ministère Public, dans laquelle -il fut protégé par feu Marchangy. - -Peut-être convient-il d'écheniller cette histoire où le moral joue -un grand rôle, des vils intérêts matériels dont se préoccupait -exclusivement monsieur de La Baudraye, en racontant avec brièveté les -résultats de ses négociations à Paris. Ceci d'ailleurs expliquera -plusieurs parties mystérieuses de l'histoire contemporaine, et les -difficultés sous-jacentes que rencontraient les Ministres pendant la -Restauration, sur le terrain politique. Les promesses ministérielles -eurent si peu de réalité que monsieur de La Baudraye se rendit à Paris -au moment où le cardinal y fut appelé par la session des Chambres. - -Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé par -monsieur de La Baudraye, se tira d'affaire. Le Sancerrois vit arriver -un matin à l'hôtel de Mayence où il s'était logé rue Saint-Honoré, près -de la place Vendôme, un confident des Ministres qui se connaissait en -liquidations. Cet élégant personnage sorti d'un élégant cabriolet et -vêtu de la façon la plus élégante fut obligé de monter au numéro 37, -c'est-à-dire au troisième étage, dans une petite chambre où il surprit -le provincial se cuisinant au feu de sa cheminée une tasse de café. - ---Est-ce à monsieur Milaud de La Baudraye que j'ai l'honneur... - ---Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de chambre. - -Après avoir lorgné ce produit incestueux d'un ancien par-dessus chiné -de madame Piédefer et d'une robe de feu madame de La Baudraye, le -négociateur trouva l'homme, la robe de chambre et le petit fourneau -de terre où bouillait le lait dans une casserole de fer-blanc si -caractéristiques, qu'il jugea les finasseries inutiles. - ---Je parie, monsieur, dit-il audacieusement, que vous dînez à quarante -sous chez Hurbain, au Palais-Royal. - ---Et pourquoi?... - ---Oh! je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en -gardant son sérieux. Tous les créanciers des princes y dînent. Vous -savez qu'on trouve à peine dix pour cent des créances sur les plus -grands seigneurs... Je ne vous donnerais pas cinq pour cent d'une -créance sur le feu duc d'Orléans... et même sur..... (il baissa la -voix) sur MONSIEUR... - ---Vous venez m'acheter mes titres... dit le vigneron qui se crut -spirituel. - ---Acheter!... fit le négociateur, pour qui me prenez-vous?.... Je suis -monsieur des Lupeaulx, maître des requêtes, secrétaire-général du -Ministère, et je viens vous proposer une transaction. - ---Laquelle? - ---Vous n'ignorez pas, monsieur, la position de votre débiteur... - ---De mes débiteurs... - ---Hé! bien, monsieur, vous connaissez la situation de vos débiteurs, -ils sont dans les bonnes grâces du Roi, mais ils sont sans argent, -et obligés à une grande représentation... Vous n'ignorez pas les -difficultés de la politique: l'aristocratie est à reconstruire, en -présence d'un Tiers-État formidable. La pensée du Roi, que la France -juge très-mal, est de créer dans la pairie une institution nationale, -analogue à celle de l'Angleterre. Pour réaliser cette grande pensée, -il nous faut des années et des millions.... Noblesse oblige, le duc de -Navarreins, qui, vous le savez, est Premier Gentilhomme de la Chambre, -ne nie pas sa dette, mais il ne peut pas... (soyez raisonnable? Jugez -la politique? Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble -aussi!) donc il ne peut pas vous payer... - ---Monsieur... - ---Vous êtes vif, dit des Lupeaulx, écoutez?... il ne peut pas vous -payer en argent; hé! bien, en homme d'esprit que vous êtes, payez-vous -en faveurs... royales ou ministérielles. - ---Quoi, mon père aura donné en 1793, cent mille... - ---Mon cher monsieur, ne récriminez pas! Écoutez une proposition -d'arithmétique politique: La recette de Sancerre est vacante, un ancien -payeur général des armées y a droit, mais il n'a pas de chances; -vous avez des chances et vous n'y avez aucun droit; vous obtiendrez -la recette. Vous exercerez pendant un trimestre, vous donnerez votre -démission et monsieur Gravier vous donnera vingt mille francs. De plus, -vous serez décoré de l'Ordre Royal de la Légion-d'Honneur. - ---C'est quelque chose, dit le vigneron beaucoup plus appâté par la -somme que par le ruban. - ---Mais, reprit des Lupeaulx, vous reconnaîtrez les bontés de Son -Excellence en rendant à Sa Seigneurie le duc de Navarreins tous vos -titres.... - -Le vigneron revint à Sancerre en qualité de Receveur des Contributions. -Six mois après il fut remplacé par monsieur Gravier, qui passait pour -l'un des hommes les plus aimables de la Finance sous l'Empire et qui -naturellement fut présenté par monsieur de La Baudraye à sa femme. - -Dès qu'il ne fut plus Receveur, monsieur de La Baudraye revint à -Paris s'expliquer avec d'autres débiteurs. Cette fois, il fut nommé -Référendaire au Sceau, baron, et officier de la Légion-d'Honneur. Après -avoir vendu la charge de Référendaire au Sceau, le baron de La Baudraye -fit quelques visites à ses derniers débiteurs, et reparut à Sancerre -avec le titre de Maître des Requêtes, avec une place de Commissaire -du Roi près d'une Compagnie Anonyme établie en Nivernais, aux -appointements de six mille francs, une vraie sinécure. Le bonhomme La -Baudraye, qui passa pour avoir fait une folie, financièrement parlant, -fit donc une excellente affaire en épousant sa femme. - -Grâce à sa sordide économie, à l'indemnité qu'il reçut pour les biens -de son père nationalement vendus en 1793, le petit homme réalisa, vers -1827, le rêve de toute sa vie! En donnant quatre cent mille francs -comptant et prenant des engagements qui le condamnaient à vivre pendant -six ans, selon son expression, de l'air du temps, il put acheter, sur -les bords de la Loire, à deux lieues au-dessus de Sancerre, la terre -d'Anzy dont le magnifique château bâti par Philibert de Lorme est -l'objet de la juste admiration des connaisseurs. Il fut enfin compté -parmi les grands propriétaires du pays! Il n'est pas sûr que la joie -causée par l'érection d'un majorat composé de la terre d'Anzy, du fief -de La Baudraye et du domaine de La Hautoy, en vertu de Lettres Patentes -en date de décembre 1829, ait compensé les chagrins de Dinah qui se -vit alors réduite à une secrète indigence jusqu'en 1835. Le prudent -La Baudraye ne permit pas à sa femme d'habiter Anzy et d'y faire le -moindre changement, avant le dernier payement du prix. - -Ce coup d'œil sur la politique du premier baron de La Baudraye explique -l'homme en entier. Ceux à qui les manies des gens de province sont -familières reconnaîtront en lui _la passion de la terre_, passion -dévorante, passion exclusive, espèce d'avarice étalée au soleil et -qui souvent mène à la ruine par un défaut d'équilibre entre les -intérêts hypothécaires et les produits territoriaux. Les gens qui, de -1802 à 1827, se moquaient du petit La Baudraye en le voyant trotter -à Saint-Thibault et s'y occuper de ses affaires avec l'âpreté d'un -bourgeois vivant de sa vigne, ceux qui ne comprenaient pas son dédain -de la faveur à laquelle il avait dû ses places aussitôt quittées -qu'obtenues, eurent enfin le mot de l'énigme quand ce formicaléo sauta -sur sa proie, après avoir attendu le moment où les prodigalités de la -duchesse de Maufrigneuse amenèrent la vente de cette terre magnifique, -depuis trois cents ans dans la maison d'Uxelles. - -Madame Piédefer vint vivre avec sa fille. Les fortunes réunies de -monsieur de La Baudraye et de sa belle-mère, qui s'était contentée -d'une rente viagère de douze cents francs en abandonnant à son gendre -le domaine de La Hautoy, composèrent un revenu visible d'environ quinze -mille francs. - -Pendant les premiers jours de son mariage, Dinah obtint des changements -qui rendirent La Baudraye une maison très-agréable. Elle fit un jardin -anglais d'une cour immense en y abattant des celliers, des pressoirs -et des communs ignobles. Elle ménagea derrière le manoir, petite -construction à tourelles et à pignons qui ne manquait pas de caractère, -un second jardin à massifs, à fleurs, à gazons, et le sépara des vignes -par un mur qu'elle cacha sous des plantes grimpantes. Enfin elle -introduisit dans la vie intérieure autant de comfort que l'exiguïté -des revenus le permit. Pour ne pas se laisser dévorer par une jeune -personne aussi supérieure que Dinah paraissait l'être, monsieur de La -Baudraye eut l'adresse de se taire sur les recouvrements qu'il faisait -à Paris. Ce profond secret gardé sur ses intérêts donna je ne sais -quoi de mystérieux à son caractère, et le grandit aux yeux de sa femme -pendant les premières années de son mariage, tant le silence a de -majesté!... - -Les changements opérés à La Baudraye inspirèrent un désir d'autant -plus vif de voir la jeune mariée, que Dinah ne voulut pas se montrer, -ni recevoir, avant d'avoir conquis toutes ses aises, étudié le -pays, et surtout le silencieux La Baudraye. Quand, par une matinée -de printemps, en 1825, on vit, sur le Mail, la belle madame de La -Baudraye en robe de velours bleu, sa mère en robe de velours noir, -une grande clameur s'éleva dans Sancerre. Cette toilette confirma la -supériorité de cette jeune femme, élevée dans la capitale du Berry. On -craignit, en recevant ce phénix berruyer, de ne pas dire des choses -assez spirituelles, et naturellement on se gourma devant madame de la -Baudraye qui produisit une espèce de terreur parmi la gent femelle. -Lorsqu'on admira dans le salon de La Baudraye un tapis façonné comme un -cachemire, un meuble pompadour à bois dorés, des rideaux de brocatelle -aux fenêtres, et sur une table ronde un cornet japonais plein de fleurs -au milieu de quelques livres nouveaux; lorsqu'on entendit la belle -Dinah jouant à livre ouvert sans exécuter la moindre cérémonie pour -se mettre au piano, l'idée qu'on se faisait de sa supériorité prit de -grandes proportions. Pour ne jamais se laisser gagner par l'incurie -et par le mauvais goût, Dinah avait résolu de se tenir au courant des -modes et des moindres révolutions du luxe en entretenant une active -correspondance avec Anna Grossetête, son amie de cœur au pensionnat -Chamarolles. Fille unique du Receveur Général de Bourges, Anna, grâce -à sa fortune, avait épousé le troisième fils du comte de Fontaine. Les -femmes, en venant à La Baudraye, y furent alors constamment blessées -par la priorité que Dinah sut s'attribuer en fait de modes; et, quoi -qu'elles fissent, elles se virent toujours en arrière, ou, comme -disent les amateurs de courses, _distancées_. Si toutes ces petites -choses causèrent une maligne envie chez les femmes de Sancerre, la -conversation et l'esprit de Dinah engendrèrent une véritable aversion. -Dans le désir d'entretenir son intelligence au niveau du mouvement -parisien, madame de La Baudraye ne souffrit chez personne ni propos -vides, ni galanterie arriérée, ni phrases sans valeur; elle se refusa -net au clabaudage des petites nouvelles, à cette médisance de bas -étage qui fait le fond de la langue en province. Aimant à parler des -découvertes dans la science ou dans les arts, des œuvres franchement -écloses au théâtre, en poésie, elle parut remuer des pensées en remuant -les mots à la mode. - -L'abbé Duret, curé de Sancerre, vieillard de l'ancien clergé de France, -homme de bonne compagnie à qui le jeu ne déplaisait pas, n'osait se -livrer à son penchant dans un pays aussi libéral que Sancerre, il -fut donc très-heureux de l'arrivée de madame de La Baudraye, avec -laquelle il s'entendit admirablement. Le Sous-Préfet, un vicomte de -Chargebœuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la -Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province. -Quant à monsieur de Clagny, le Procureur du Roi, son admiration pour -la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa -tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce et de -beauté. C'était un grand homme sec, à figure patibulaire ornée de deux -yeux terribles, à orbites charbonnées, surmontées de deux sourcils -énormes, et dont l'éloquence, bien différente de son amour, ne manquait -pas de mordant. - -Monsieur Gravier était un petit homme gros et gras qui, sous l'Empire, -chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste -éminent de payeur-général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne -avec certains généraux en chef appartenant alors à l'Opposition, il sut -mettre à profit ces liaisons parlementaires auprès du Ministre, qui, -par égard à sa position perdue, lui promit la recette de Sancerre, et -finit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du temps de -l'Empire s'était alourdi chez monsieur Gravier, il ne comprit pas ou ne -voulut pas comprendre la différence énorme qui sépara les mœurs de la -Restauration de celles de l'Empire; mais il se croyait bien supérieur -à monsieur de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les -modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites -redingotes serrées, il avait au cou des cravates de soieries à la mode -ornées de bagues à diamants, tandis que le Procureur du Roi ne sortait -pas de l'habit, du pantalon et du gilet noirs, souvent râpés. - -Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction, -le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme -de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre -elles:--Madame de La Baudraye doit joliment se moquer de nous... -Cette opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les -femmes d'aller à La Baudraye. Atteinte et convaincue de pédantisme -parce qu'elle parlait correctement, Dinah fut surnommée la Sapho de -Saint-Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues -grandes qualités de celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises. -Enfin on alla jusqu'à nier une supériorité, purement relative -d'ailleurs, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait point. -Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité; -Dinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert -se fit autour d'elle. Étonnée de ne voir les femmes, malgré ses -avances, qu'à de longs intervalles et pendant des visites de quelques -minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à monsieur de Clagny. - ---Vous êtes une femme trop supérieure pour que les autres femmes vous -aiment, répondit le Procureur du Roi. - -Monsieur Gravier, que la pauvre délaissée interrogea, se fit énormément -prier pour lui dire:--Mais, belle dame, vous ne vous contentez pas -d'être charmante, vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, vous -êtes au fait de tout ce qui s'écrit, vous aimez la poésie, vous êtes -musicienne, et vous avez une conversation ravissante: les femmes ne -pardonnent pas tant de supériorités!... - -Les hommes dirent à monsieur de La Baudraye:--Vous qui avez une femme -supérieure, vous êtes bien heureux... Et il finit par dire:--Moi qui ai -une femme supérieure, je suis bien, etc... - -Madame Piédefer, flattée dans sa fille, se permit aussi de dire des -choses dans ce genre:--Ma fille, qui est une femme très-supérieure, -écrivait hier à madame de Fontaine telles, telles choses. - -Pour qui connaît le monde, la France, Paris, n'est-il pas vrai que -beaucoup de célébrités se sont établies ainsi? - -Au bout de deux ans, vers la fin de l'année 1825, Dinah de La -Baudraye fut accusée de ne vouloir recevoir que des hommes; puis on -lui fit un crime de son éloignement pour les femmes. Pas une de ses -démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée, -ou dénaturée. Après avoir fait tous les sacrifices qu'une femme bien -élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de -La Baudraye eut le tort de répondre à une fausse amie qui vint déplorer -son isolement:--J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans! - -Cette phrase produisit des effets terribles dans Sancerre, et fut, plus -tard, cruellement retournée contre la Sapho de Saint-Satur, quand, en -la voyant sans enfants après cinq ans de mariage, on se moqua du petit -La Baudraye. - -Pour faire comprendre cette plaisanterie de province, il est nécessaire -de rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu, le Bailli de Ferrette, -de qui l'on disait qu'il était l'homme le plus courageux de l'Europe -parce qu'il osait marcher sur ses deux jambes, et qu'on accusait aussi -de mettre du plomb dans ses souliers, pour ne pas être emporté par le -vent. Monsieur de La Baudraye, petit homme jaune et quasi diaphane, -eût été pris par le Bailli de Ferrette pour premier gentilhomme de sa -chambre, si ce diplomate eût été quelque peu Grand-Duc de Bade au lieu -d'en être l'envoyé. Monsieur de La Baudraye dont les jambes étaient -si grêles qu'il mettait par décence de faux mollets, dont les cuisses -ressemblaient au bras d'un homme bien constitué, dont le torse figurait -assez bien le corps d'un hanneton, eût été pour le bailli de Ferrette -une flatterie perpétuelle. En marchant, le petit vigneron retournait -souvent ses mollets sur le tibia, tant il en faisait peu mystère, -et remerciait ceux qui l'avertissaient de ce léger contre-sens. Il -conserva les culottes courtes, les bas de soie noirs et le gilet blanc -jusqu'en 1824. Après son mariage, il porta des pantalons bleus et des -bottes à talons, ce qui fit dire à tout Sancerre qu'il s'était donné -deux pouces pour atteindre au menton de sa femme. On lui vit pendant -dix ans la même petite redingote vert-bouteille à grands boutons de -métal blancs, et une cravate noire qui faisait ressortir sa figure -froide et chafouine, éclairée par des yeux d'un gris bleu, fins et -calmes comme des yeux de chat. Doux comme tous les gens qui suivent un -plan de conduite, il paraissait rendre sa femme très-heureuse en ayant -l'air de ne jamais la contrarier, il lui laissait la parole, et se -contentait d'agir avec la lenteur, mais avec la ténacité d'un insecte. - -Adorée pour sa beauté sans rivale, admirée pour son esprit par les -hommes _les plus comme il faut_ de Sancerre, Dinah entretint cette -admiration par des conversations auxquelles, dit-on plus tard, elle -se préparait. En se voyant écoutée avec extase, elle s'habitua par -degrés à s'écouter aussi, prit plaisir à pérorer, et finit par regarder -ses amis comme autant de confidents de tragédie destinés à lui donner -la réplique. Elle se procura d'ailleurs une fort belle collection de -phrases et d'idées, soit par ses lectures, soit en s'assimilant les -pensées de ses habitués, et devint ainsi une espèce de serinette dont -les airs partaient dès qu'un accident de la conversation en accrochait -la détente. Altérée de savoir, rendons-lui cette justice, Dinah lut -tout jusqu'à des livres de médecine, de statistique, de science, de -jurisprudence; car elle ne savait à quoi employer ses matinées, après -avoir passé ses fleurs en revue et donné ses ordres au jardinier. Douée -d'une belle mémoire, et de ce talent avec lequel certaines femmes se -servent du mot propre, elle pouvait parler sur toute chose avec la -lucidité d'un style étudié. Aussi, de Cosne, de La Charité, de Nevers -sur la rive droite, et de Léré, de Vailly, d'Argent, de Blancafort, -d'Aubigny sur la rive gauche, venait-on se faire présenter à madame de -La Baudraye, comme en Suisse on se faisait présenter à madame de Staël. -Ceux qui n'entendaient qu'une seule fois les airs de cette tabatière -suisse, s'en allaient étourdis et disaient de Dinah des choses -merveilleuses qui rendirent les femmes jalouses à dix lieues à la ronde. - -Il existe dans l'admiration qu'on inspire, ou dans l'action d'un -rôle joué je ne sais quelle griserie morale qui ne permet pas à la -critique d'arriver à l'idole. Une atmosphère produite peut-être par -une constante dilatation nerveuse fait comme un nimbe à travers lequel -on voit le monde au-dessous de soi. Comment expliquer autrement la -perpétuelle bonne foi qui préside à tant de nouvelles représentations -des mêmes effets, et la continuelle méconnaissance du conseil que -donnent ou les enfants, si terribles pour leurs parents, ou les maris -si familiarisés avec les innocentes roueries de leurs femmes! Monsieur -de La Baudraye avait la candeur d'un homme qui déploie un parapluie aux -premières gouttes tombées: quand sa femme entamait la question de la -traite des nègres, ou l'amélioration du sort des forçats, il prenait -sa petite casquette bleue et s'évadait sans bruit avec la certitude de -pouvoir aller à Saint-Thibault surveiller une livraison de poinçons, et -revenir une heure après en retrouvant la discussion à peu près mûrie. -S'il n'avait rien à faire, il allait se promener sur le Mail d'où se -découvre l'admirable panorama de la vallée de la Loire, et prenait un -bain d'air pendant que sa femme exécutait une sonate de paroles et des -duos de dialectique. - -Une fois posée en femme supérieure, Dinah voulut donner des gages -visibles de son amour pour les créations les plus remarquables de -l'Art; car elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique en -comprenant dans l'Art, la poésie et la peinture, la page et la statue, -le meuble et l'opéra. Aussi devint-elle moyen-âgiste. Elle s'enquit -des curiosités qui pouvaient dater de la Renaissance, et fit de ses -fidèles autant de commissionnaires dévoués. Elle acquit ainsi, dans les -premiers jours de son mariage, le mobilier des Rouget à Issoudun, lors -de la vente qui eut lieu vers le commencement de 1824. Elle acheta de -fort belles choses en Nivernais et dans la Haute-Loire. Aux étrennes, -ou le jour de sa fête, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir -quelques raretés. Ces fantaisies trouvèrent grâce aux yeux de monsieur -de La Baudraye, il eut l'air de sacrifier quelques écus au goût de sa -femme, mais, en réalité, l'homme aux terres songeait à son château -d'Anzy. Ces _antiquités_ coûtaient alors beaucoup moins que des -meubles modernes. Au bout de cinq ou six ans, l'antichambre, la salle -à manger, les deux salons et le boudoir que Dinah s'était arrangés au -rez-de-chaussée de La Baudraye, tout, jusqu'à la cage de l'escalier, -regorgea de chefs-d'œuvre triés dans les quatre départements -environnants. Cet entourage, qualifié d'étrange dans le pays, fut -en harmonie avec Dinah. Ces merveilles sur le point de revenir à la -mode frappaient l'imagination des gens présentés, ils s'attendaient -à des conceptions bizarres et ils trouvaient leur attente surpassée -en voyant à travers un monde de fleurs ces catacombes de vieilleries -disposées comme chez feu du Sommerard, cet _Old Mortality_ des meubles! -Ces trouvailles étaient d'ailleurs autant de ressorts qui, sur une -question, faisaient jaillir des tirades sur Jean Goujon, sur Michel -Columb, sur Germain Pilon, sur Boulle, sur Van Huysium, sur Boucher, -ce grand peintre berrichon; sur Clodion le sculpteur en bois, sur les -placages vénitiens, sur Brustolone, ténor italien, le Michel-Ange -des cadres; sur les treizième, quatorzième, quinzième, seizième et -dix-septième siècles, sur les émaux de Bernard de Palissy, sur ceux de -Petitot, sur les gravures d'Albrecht Durer (elle prononçait _Dur_), sur -les vélins enluminés, sur le gothique fleuri, flamboyant, orné, pur à -renverser les vieillards et à enthousiasmer les jeunes gens. - -Animée du désir de vivifier Sancerre, madame de La Baudraye tenta d'y -former une Société dite Littéraire. Le président du tribunal, monsieur -Boirouge, qui se trouvait alors sur les bras une maison à jardin -provenant de la succession Popinot-Chandier, favorisa la création de -cette Société. Ce rusé magistrat vint s'entendre sur les statuts avec -madame de La Baudraye, il voulut être un des fondateurs, et loua sa -maison pour quinze ans à la Société Littéraire. Dès la seconde année, -on y jouait aux dominos, au billard, à la bouillotte, en buvant du -vin chaud sucré, du punch et des liqueurs. On y fit quelques petits -soupers fins, et l'on y donna des bals masqués au carnaval. En fait de -littérature, on y lut les journaux, l'on y parla politique, et l'on y -causa d'affaires. Monsieur de La Baudraye y allait assidûment, à cause -de sa femme, disait-il plaisamment. - -Ces résultats navrèrent cette femme supérieure, qui désespéra de -Sancerre, et concentra dès lors dans son salon tout l'esprit du pays. -Néanmoins, malgré la bonne volonté de messieurs de Chargebœuf, Gravier, -de Clagny, de l'abbé Duret, des premier et second substituts, d'un -jeune médecin, d'un jeune juge-suppléant, aveugles admirateurs de -Dinah, il y eut des moments où, de guerre lasse, on se permit des -excursions dans le domaine des agréables futilités qui composent le -fonds commun des conversations du monde. Monsieur Gravier appelait -cela: _passer du grave au doux_. Le wisth de l'abbé Duret faisait une -utile diversion aux quasi-monologues de la Divinité. Les trois rivaux, -fatigués de tenir leur esprit tendu sur des _discussions de l'ordre le -plus élevé_, car ils caractérisaient ainsi leurs conversations, mais -n'osant témoigner la moindre satiété, se tournaient parfois d'un air -câlin vers le vieux prêtre. - ---Monsieur le curé meurt d'envie de faire sa petite partie, -disaient-ils. - -Le spirituel curé se prêtait assez bien à l'hypocrisie de ses -complices, il résistait, il s'écriait:--Nous perdrions trop à ne pas -écouter notre belle inspirée! Et il stimulait la générosité de Dinah -qui finissait par avoir pitié de son cher curé. - -Cette manœuvre hardie inventée par le Sous-Préfet fut pratiquée avec -tant d'astuce que Dinah ne soupçonna jamais l'évasion de ses forçats -dans le préau de la table à jouer. On lui laissait alors le jeune -substitut ou le médecin à gehenner. Un jeune propriétaire, le dandy de -Sancerre, perdit les bonnes grâces de Dinah pour quelques imprudentes -démonstrations. Après avoir sollicité l'honneur d'être admis dans -ce Cénacle, en se flattant d'en enlever la fleur aux autorités -constituées qui la cultivaient, il eut le malheur de bâiller pendant -une explication que Dinah daignait lui donner, pour la quatrième fois -il est vrai, de la philosophie de Kant. Monsieur de La Thaumassière, -le petit-fils de l'historien de Berry, fut regardé comme un homme -complétement dépourvu d'intelligence et d'âme. - -Les trois amoureux en titre se soumettaient à ces exorbitantes dépenses -d'esprit et d'attention dans l'espoir du plus doux des triomphes, au -moment où Dinah s'humaniserait, car aucun d'eux n'eut l'audace de -penser qu'elle perdrait son innocence conjugale avant d'avoir perdu ses -illusions. En 1826, époque à laquelle Dinah se vit entourée d'hommages, -elle atteignait à sa vingtième année, et l'abbé Duret la maintenait -dans une espèce de ferveur catholique; les adorateurs de Dinah se -contentaient donc de l'accabler de petits soins, ils la comblaient -de services, d'attentions, heureux d'être pris pour les chevaliers -d'honneur de cette reine par les gens présentés qui passaient une ou -deux soirées à La Baudraye. - ---Madame de La Baudraye est un fruit qu'il faut laisser mûrir, telle -était l'opinion de monsieur Gravier qui attendait. - -Quant au magistrat, il écrivait des lettres de quatre pages auxquelles -Dinah répondait par des paroles calmantes en tournant après le dîner -autour de son boulingrin, en s'appuyant sur le bras de son adorateur. -Gardée par ces trois passions, madame de La Baudraye, d'ailleurs -accompagnée de sa dévote mère, évita tous les malheurs de la médisance. -Il fut si patent dans Sancerre qu'aucun de ces trois hommes n'en -laissait un seul près de madame de La Baudraye que leur jalousie y -donnait la comédie. Pour aller de la Porte-César à Saint-Thibault, il -existe un chemin beaucoup plus court que celui des Grands-Remparts, et -que dans les pays de montagnes on appelle _une coursière_, mais qui -se nomme à Sancerre _le Casse-cou_. Ce nom indique assez un sentier -tracé sur la pente la plus roide de la montagne, encombré de pierres -et encaissé par les talus des clos de vignes. En prenant le Casse-cou, -l'on abrége la route de Sancerre à La Baudraye. Les femmes, jalouses -de la Sapho de Saint-Satur, se promenaient sur le Mail pour regarder -ce Longchamps des autorités, que souvent elles arrêtaient en engageant -dans quelque conversation tantôt le Sous-Préfet, tantôt le Procureur du -Roi qui donnaient alors les marques d'une visible impatience ou d'une -impertinente distraction. Comme du Mail on découvre les tourelles de -La Baudraye, plus d'un jeune homme y venait contempler la demeure de -Dinah en enviant le privilége des dix ou douze habitués qui passaient -la soirée auprès de la reine du Sancerrois. Monsieur de La Baudraye eut -bientôt remarqué l'ascendant que sa qualité de mari lui donnait sur -les galants de sa femme, et il se servit d'eux avec la plus entière -candeur, il obtint des dégrèvements de contribution, et gagna deux -procillons. Dans tous ses litiges, il fit pressentir l'autorité du -Procureur du Roi de manière à ne plus se rien voir contester, et il -était difficultueux et processif en affaires comme tous les nains, mais -toujours avec douceur. - -Néanmoins, plus l'innocence de madame de La Baudraye éclatait, moins -sa situation devenait possible aux yeux curieux des femmes. Souvent, -chez la présidente Boirouge, les dames d'un certain âge discutaient -pendant des soirées entières, entre elles bien entendu, sur le ménage -La Baudraye. Toutes pressentaient un de ces mystères dont le secret -intéresse vivement les femmes à qui la vie est connue. Il se jouait -en effet à La Baudraye une de ces longues et monotones tragédies -conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l'avide -scalpel du Dix-Neuvième Siècle n'allait pas, conduit par la nécessité -de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur, -ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédents avait -respectés. Et ce drame domestique explique assez bien la vertu de Dinah -pendant les premières années de son mariage. - -Une jeune fille dont les succès au pensionnat Chamarolles avaient eu -l'orgueil pour ressort, dont le premier calcul avait été récompensé -par une première victoire, ne devait pas s'arrêter en si beau chemin. -Quelque chétif que parût être monsieur de La Baudraye, il fut, pour -mademoiselle Dinah Piédefer, un parti vraiment inespéré. Quelle pouvait -être l'arrière-pensée de ce vigneron, en se mariant à quarante-quatre -ans avec une jeune fille de dix-sept ans, et quel parti sa femme -pouvait-elle tirer de lui? Tel fut le premier texte des méditations -de Dinah. Le petit homme trompa perpétuellement l'observation de -sa femme. Ainsi, tout d'abord, il laissa prendre les deux précieux -hectares perdus en agrément autour de La Baudraye, et il donna presque -généreusement les sept à huit mille francs nécessaires aux arrangements -intérieurs dirigés par Dinah qui put acheter à Issoudun le mobilier -Rouget, et entreprendre chez elle le système de ses décorations -Moyen-Age, Louis XIV et Pompadour. La jeune mariée eut alors peine à -croire que monsieur de La Baudraye fût avare, comme on le lui disait, -ou elle put penser avoir conquis un peu d'ascendant sur lui. Cette -erreur dura dix-huit mois. Après le second voyage de monsieur de La -Baudraye à Paris, Dinah reconnut chez lui la froideur polaire des -avares de province en tout ce qui concernait l'argent. A la première -demande de capitaux, elle joua la plus gracieuse de ces comédies dont -le secret vient d'Ève; mais le petit homme expliqua nettement à sa -femme qu'il lui donnait deux cents francs par mois pour sa dépense -personnelle, qu'il servait douze cents francs de rente viagère à madame -Piédefer pour le domaine de La Hautoy, qu'ainsi les mille écus de la -dot étaient dépassés d'une somme de deux cents francs par an. - ---Je ne vous parle pas des dépenses de notre maison, dit-il en -terminant, je vous laisse offrir des brioches et du thé le soir -à vos amis, car il faut que vous vous amusiez; mais, moi qui ne -dépensais pas quinze cents francs par an avant mon mariage, je -dépense aujourd'hui six mille francs, y compris les impositions, les -réparations, et c'est un peu trop, eu égard à la nature de nos biens. -Un vigneron n'est jamais sûr que de sa dépense: les façons, les impôts, -les tonneaux; tandis que la recette dépend d'un coup de soleil ou -d'une gelée. Les petits propriétaires, comme nous, dont les revenus -sont loin d'être fixes, doivent _tabler_ sur leur minimum, car ils -n'ont aucun moyen de réparer un excédant de dépense ou une perte. Que -deviendrions-nous, si un marchand de vin faisait faillite? Aussi, pour -moi, des billets à toucher sont-ils des feuilles de chou. Pour vivre -comme nous vivons, nous devons donc avoir sans cesse une année de -revenus devant nous, et ne compter que sur les deux tiers de nos rentes. - -Il suffit d'une résistance quelconque pour qu'une femme désire la -vaincre, et Dinah se heurta contre une âme de bronze cotonnée des -manières les plus douces. Elle essaya d'inspirer des craintes et de -la jalousie à ce petit homme, mais elle le trouva cantonné dans la -tranquillité la plus insolente. Il quittait Dinah pour aller à Paris, -avec la certitude qu'aurait eue Médor de la fidélité d'Angélique. Quand -elle se fit froide et dédaigneuse, pour piquer au vif cet avorton par -le mépris que les courtisanes emploient envers leurs protecteurs et -qui agit sur eux avec la précision d'une vis de pressoir, monsieur de -La Baudraye attacha sur sa femme ses yeux fixes comme ceux d'un chat -qui, devant un trouble domestique, attend la menace d'un coup avant -de quitter la place. L'espèce d'inquiétude inexplicable qui perçait à -travers cette muette indifférence épouvanta presque cette jeune femme -de vingt ans, elle ne comprit pas tout d'abord l'égoïste tranquillité -de cet homme comparable à un pot fêlé, qui, pour vivre, avait réglé les -mouvements de son existence avec la précision fatale que les horlogers -donnent à leurs pendules. Aussi le petit homme échappait-il sans cesse -à sa femme, elle le combattait toujours à dix pieds au-dessus de la -tête. - -Il est plus facile de comprendre que de dépeindre les rages auxquelles -se livra Dinah, quand elle se vit condamnée à ne pas sortir de -La Baudraye, ni de Sancerre, elle qui rêvait le maniement de la -fortune et la direction de ce nain à qui, dès l'abord, géante, elle -avait obéi pour commander. Dans l'espoir de débuter un jour sur le -grand théâtre de Paris, elle acceptait le vulgaire encens de ses -chevaliers d'honneur, elle voulait faire sortir le nom de monsieur -de La Baudraye de l'urne électorale, car elle lui crut de l'ambition -en le voyant revenir par trois fois de Paris après avoir gravi -chaque fois un nouveau bâton de l'échelle sociale. Mais, quand elle -interrogea le cœur de cet homme, elle frappa comme sur du marbre!... -L'ex-receveur, l'ex-référendaire, le maître des requêtes, l'officier -de la Légion-d'Honneur, le commissaire royal était une taupe occupée à -tracer ses souterrains autour d'une pièce de vigne! Quelques élégies -furent alors versées dans le cœur du Procureur du Roi, du Sous-Préfet, -et même de monsieur Gravier, qui, tous, en devinrent plus attachés à -cette sublime victime; car elle se garda bien, comme toutes les femmes -d'ailleurs, de parler de ses calculs, et, comme toutes les femmes aussi -en se voyant hors d'état de spéculer, elle honnit la spéculation. - -Dinah, battue par ces tempêtes intérieures, atteignit, indécise, à -l'année 1827, où, vers la fin de l'automne, éclata la nouvelle de -l'acquisition de la terre d'Anzy par le baron de La Baudraye. Ce petit -vieux eut alors un mouvement de joie orgueilleuse qui changea, pour -quelques mois, les idées de sa femme; elle crut à je ne sais quoi de -grand chez lui en lui voyant solliciter l'érection d'un majorat. Dans -son triomphe, le petit baron s'écria:--Dinah, vous serez comtesse -un jour! Il se fit alors, entre les deux époux, de ces replâtrages -qui ne tiennent pas, et qui devaient fatiguer autant qu'humilier une -femme dont les supériorités apparentes étaient fausses, et dont les -supériorités cachées étaient réelles. Ce contre-sens bizarre est plus -fréquent qu'on ne le pense. Dinah, qui se rendait ridicule par les -travers de son esprit, était grande par les qualités de son âme; mais -les circonstances ne mettaient pas ces forces rares en lumière, tandis -que la vie de province adultérait de jour en jour la petite monnaie -de son esprit. Par un phénomène contraire, monsieur de La Baudraye, -sans force, sans âme et sans esprit, devait paraître un jour avoir un -grand caractère en suivant tranquillement un plan de conduite d'où sa -débilité ne lui permettait pas de sortir. - -Ceci fut, dans cette existence, une première phase qui dura six ans, -et pendant laquelle Dinah devint, hélas! une femme de province. A -Paris, il existe plusieurs espèces de femmes; il y a la duchesse et -la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme -du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l'est plus; -il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive -gauche de la Seine; mais en province il n'y a qu'une femme, et cette -pauvre femme est la femme de province. Cette observation indique une -des grandes plaies de notre société moderne. Sachons-le bien! la France -au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones: Paris et la -province; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province -que pour lui demander de l'argent. Autrefois, Paris était la première -ville de province, la Cour primait la Ville; maintenant Paris est -toute la Cour, la Province est toute la Ville. Quelque grande, quelque -belle, quelque forte que soit à son début une jeune fille née dans un -département quelconque; si, comme Dinah Piédefer, elle se marie en -province et si elle y reste, elle devient bientôt femme de province. -Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, -l'insouciance de la toilette, l'horticulture des vulgarités envahissent -l'être sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit, la belle -plante dépérit. Comment en serait-il autrement? Dès leur bas âge, les -jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour -d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre -des médiocrités, les pères de province ne marient leurs filles qu'à -des garçons de province; personne n'a l'idée de croiser les races, -l'esprit s'abâtardit nécessairement; aussi, dans beaucoup de villes, -l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid. -L'homme s'y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des -convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales. -Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à -plumes éclatantes s'envole à Paris. Inférieure comme femme, une femme -de province est encore inférieure par son mari. Vivez donc heureuse -avec ces deux pensées écrasantes? Mais l'infériorité conjugale et -l'infériorité radicale de la femme de province sont aggravées d'une -troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre cette figure -sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement. -L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent à -elles-mêmes n'est-elle pas la certitude d'être pour quelque chose dans -la vie d'un homme supérieur choisi par elles en connaissance de cause, -comme pour prendre leur revanche du mariage où leurs goûts ont été -peu consultés? Or, en province, s'il n'y a point de supériorité chez -les maris, il en existe encore moins chez les célibataires. Aussi, -quand la femme de province commet sa petite faute, s'est-elle toujours -éprise d'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène, d'un garçon -qui porte des gants, qui passe pour savoir monter à cheval; mais, au -fond de son cœur, elle sait que ses vœux poursuivent un lieu commun -plus ou moins bien vêtu. Dinah fut préservée de ce danger par l'idée -qu'on lui avait donnée de sa supériorité. Elle n'eût pas été pendant -les premiers jours de son mariage aussi bien gardée qu'elle le fut par -sa mère, dont la présence ne lui fut importune qu'au moment où elle -eut intérêt à l'écarter, elle aurait été gardée par son orgueil, et -par la hauteur à laquelle elle plaçait ses destinées. Assez flattée -de se voir entourée d'admirateurs, elle ne vit pas d'amant parmi eux. -Aucun homme ne réalisa le poétique idéal qu'elle avait jadis crayonné -de concert avec Anna Grossetête. Quand, vaincue par les tentations -involontaires que les hommages éveillaient en elle, elle se dit:--Qui -choisirais-je, s'il fallait absolument se donner? elle se sentit une -préférence pour monsieur de Chargebœuf, gentilhomme de bonne maison -dont la personne et les manières lui plaisaient, mais dont l'esprit -froid, dont l'égoïsme, dont l'ambition bornée à une préfecture et à un -bon mariage la révoltaient. Au premier mot de sa famille, qui craignit -de lui voir perdre sa vie pour une intrigue, le vicomte avait déjà -laissé sans remords dans sa première sous-préfecture une femme adorée. -Au contraire la personne de monsieur de Clagny, le seul dont l'esprit -parlât à celui de Dinah, dont l'ambition avait l'amour pour principe -et qui savait aimer, lui déplaisait souverainement. Quand elle fut -condamnée à rester encore six ans à La Baudraye, elle allait accepter -les soins de monsieur le vicomte de Chargebœuf; mais il fut nommé -préfet et quitta le pays. Au grand contentement du Procureur du Roi, -le nouveau Sous-Préfet fut un homme marié dont la femme devint intime -avec Dinah. Monsieur de Clagny n'eut plus à combattre d'autre rivalité -que celle de monsieur Gravier. Or monsieur Gravier était le type du -quadragénaire dont se servent et dont se moquent les femmes, dont les -espérances sont savamment et sans remords entretenues par elles comme -on a soin d'une bête de somme. En six ans, parmi tous les gens qui lui -furent présentés, de vingt lieues à la ronde, il ne s'en trouva pas un -seul à l'aspect de qui Dinah ressentît cette commotion que cause la -beauté, la croyance au bonheur, le choc d'une âme supérieure, ou le -pressentiment d'un amour quelconque, même malheureux. - -Aucune des précieuses facultés de Dinah ne put donc se développer, -elle dévora les blessures faites à son orgueil constamment opprimé -par son mari qui se promenait si paisiblement et en comparse sur la -scène de sa vie. Obligée d'enterrer les trésors de son amour, elle -ne livra que des dehors à sa société. Par moments, elle se secouait, -elle voulait prendre une résolution virile; mais elle était tenue en -lisières par la question d'argent. Ainsi, lentement et malgré les -protestations ambitieuses, malgré les récriminations élégiaques de son -esprit, elle subissait les transformations provinciales qui viennent -d'être décrites. Chaque jour emportait un lambeau de ses premières -résolutions. Elle s'était écrit un programme de soins de toilette que -par degrés elle abandonna. Si, d'abord, elle suivit les modes, si elle -se tint au courant des petites inventions du luxe, elle fut forcée de -restreindre ses achats au chiffre de sa pension. Au lieu de quatre -chapeaux, de six bonnets, de six robes, elle se contenta d'une robe -par saison. On la trouva si jolie dans un certain chapeau qu'elle -fit servir le chapeau l'année suivante. Il en fut de tout ainsi. -Souvent elle immola les exigences de sa toilette au désir d'avoir un -meuble gothique. Elle en arriva, dès la septième année, à trouver -commode de faire faire sous ses yeux ses robes du matin par la plus -habile couturière du pays. Sa mère, son mari, ses amis la trouvèrent -charmante ainsi. Comme elle n'avait sous les yeux aucun terme de -comparaison, elle tomba dans les piéges tendus aux femmes de province. -Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit -inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque; -si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque, -elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent: mais -la femme de province, jamais! Si sa taille est trop courte, si son -embonpoint se place mal, eh! bien, elle en prend son parti, et ses -adorateurs, sous peine de ne pas l'aimer, doivent l'accepter comme -elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce -qu'elle n'est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs -effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes -avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée, et qui -étonnent quand une femme de province se produit à Paris ou devant des -Parisiens. Dinah, dont la taille était svelte, la fit valoir à outrance -et ne s'aperçut point du moment où elle devint ridicule, où, l'ennui -l'ayant maigrie, elle parut être un squelette habillé. Ses amis, en -la voyant tous les jours, ne remarquaient point les changements -insensibles de sa personne. Ce phénomène est un des résultats naturels -de la vie de province. Malgré le mariage, une jeune fille reste encore -pendant quelque temps belle, la ville en est fière; mais chacun la -voit tous les jours, et quand on se voit tous les jours, l'observation -se blase. Si, comme madame de La Baudraye, elle perd un peu de son -éclat, on s'en aperçoit à peine. Il y a mieux, une petite rougeur, -on la comprend, on s'y intéresse. Une petite négligence est adorée. -D'ailleurs la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que -les légères altérations sont à peine remarquées, et peut-être finit-on -par les regarder comme des grains de beauté. Quand Dinah ne renouvela -plus sa toilette par saison, elle parut avoir fait une concession à la -philosophie du pays. - -Il en est du parler, des façons du langage, et des idées, comme du -sentiment: l'esprit se rouille aussi bien que le corps, s'il ne se -renouvelle pas dans le milieu parisien; mais ce en quoi la vie de -province se signe le plus, est le geste, la démarche, les mouvements, -qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme -de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère -sans accidents, sans transitions; elle n'a rien à éviter, elle va -comme les recrues, dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des -obstacles: car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province où -elle est connue, où elle est toujours à sa place et où tout le monde -lui fait place. La femme perd alors le charme de l'imprévu. Enfin, -avez-vous remarqué le singulier phénomène de la réaction que produit -sur l'homme la vie en commun? Les êtres tendent, par le sens indélébile -de l'imitation simiesque, à se modeler les uns sur les autres. On -prend, sans s'en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les -attitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah -se mit au diapason de sa société. En prenant les idées de monsieur de -Clagny, elle en prit le son de voix; elle imita sans s'en apercevoir -les manières masculines en ne voyant que des hommes: elle crut se -garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant; mais comme il arrive -à certains railleurs, il resta quelques teintes de cette moquerie dans -sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le -phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent -l'heure et le moment de se faire valoir; tandis que madame de La -Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi de -théâtral et de dominateur, un air de _prima donna_ entrant en scène -que des sourires moqueurs eussent bientôt réformés à Paris. - -Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses -adorateurs enchantés, elle crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle -eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombée de la -montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison. - -En 1828, après le départ de monsieur de Chargebœuf, elle fut -agitée par l'attente d'un petit bonheur: elle allait revoir la -baronne de Fontaine. A la mort de son père, le mari d'Anna, devenu -Directeur-Général au Ministère des Finances, mit à profit un congé -pour mener sa femme en Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrêter -un jour à Sancerre chez son amie d'enfance. Cette entrevue eut je -ne sais quoi de funeste. Anna, beaucoup moins belle au pensionnat -Chamarolles que Dinah, parut en baronne de Fontaine mille fois plus -belle que la baronne de La Baudraye, malgré sa fatigue et son costume -de route. Anna descendit d'un charmant coupé de voyage chargé des -cartons de la Parisienne: elle avait avec elle une femme de chambre -dont l'élégance effraya Dinah. Toutes les différences qui distinguent -la Parisienne de la femme de province éclatèrent aux yeux intelligents -de Dinah, elle se vit alors telle qu'elle paraissait à son amie qui -la trouva méconnaissable. Anna dépensait six mille francs par an -pour elle, le total de ce que coûtait la maison de monsieur de La -Baudraye. En vingt-quatre heures, les deux amies échangèrent bien des -confidences; et la Parisienne, se trouvant supérieure au phénix du -pensionnat Chamarolles, eut pour son amie de province de ces bontés, -de ces attentions, en lui expliquant certaines choses, qui firent -de bien autres blessures à Dinah: car la provinciale reconnut que -les supériorités de la Parisienne étaient en surface; tandis que les -siennes étaient à jamais enfouies. - -Après le départ d'Anna, madame de La Baudraye, alors âgée de vingt-deux -ans, tomba dans un désespoir sans bornes. - ---Qu'avez-vous? lui dit monsieur de Clagny en la voyant si abattue. - ---Anna apprenait à vivre, dit-elle, pendant que j'apprenais à -souffrir... - -Il se jouait, en effet dans le ménage de madame de La Baudraye -une tragi-comédie en harmonie avec ses luttes relativement à la -fortune, avec ses transformations successives, et dont, après l'abbé -Duret, monsieur de Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par -désœuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire -anonyme. - -Quoique l'alliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse -dans la littérature française, il est néanmoins des exceptions à cette -règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans -ces Études, seront commises envers la charte du Conte; car, pour faire -entrevoir les luttes intimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre, -il est nécessaire d'analyser un poème, le fruit de son profond -désespoir. - -Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du -vicomte de Chargebœuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret qui -lui dit de convertir ses mauvaises pensées en poésie; ce qui peut-être -explique certains poètes. - ---Il vous arrivera comme à ceux qui riment des épitaphes ou des élégies -sur des êtres qu'ils ont perdus: la douleur se calme au cœur à mesure -que les alexandrins bouillonnent dans la tête. - -Ce poème étrange mit en révolution les départements de l'Allier, de -la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un poète capable de lutter -avec les illustrations parisiennes. PAQUITA LA SÉVILLANE par JAN -DIAZ fut publiée dans l'Écho du Morvan, espèce de Revue qui lutta -pendant dix-huit mois contre l'indifférence provinciale. Quelques gens -d'esprits prétendirent à Nevers que Jan Diaz avait voulu se moquer de -la jeune école qui produisait alors ses poésies excentriques, pleines -de verve et d'images, où l'on obtint de grands effets en violant la -muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes. - -Le poème commençait par ce chant. - - Si vous connaissiez l'Espagne, - Son odorante campagne, - Ses jours chauds aux soirs si frais; - D'amour, de ciel, de patrie, - Tristes filles de Neustrie, - Vous ne parleriez jamais. - - C'est que là sont d'autres hommes - Qu'au froid pays où nous sommes! - Ah! là, du soir au matin, - On entend sur la pelouse - Danser la vive Andalouse - En pantoufles de satin. - - Vous rougiriez les premières - De vos danses si grossières, - De votre laid Carnaval - Dont le froid bleuit les joues, - Et qui saute dans les boues, - Chaussé de peau de cheval. - - C'est dans un bouge obscur, c'est à de pâles filles - Que Paquita redit ces chants; - Dans ce Rouen si noir, dont les frêles aiguilles - Mâchent l'orage avec leurs dents; - Dans ce Rouen si laid, si bruyant, si colère... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Une magnifique description de Rouen, où jamais Dinah n'était allée, -faite avec cette brutalité postiche qui dicta plus tard tant de -poésies juvénalesques, opposait la vie des cités industrielles à la -vie nonchalante de l'Espagne, l'amour du ciel et des beautés humaines -au culte des machines, enfin la poésie à la spéculation. Et Jan Diaz -expliquait l'horreur de Paquita pour la Normandie en disant: - - Paquita, voyez-vous, naquit dans la Séville - Au bleu ciel, aux soirs embaumés; - Elle était, à treize ans, la reine de sa ville, - Et tous voulaient en être aimés. - Oui, trois toréadors se firent tuer pour elle; - Car le prix du vainqueur était - Un seul baiser à prendre aux lèvres de la belle - Que tout Séville convoitait. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le poncif du portrait de la jeune Espagnole a servi depuis à tant de -courtisanes dans tant de prétendus poèmes qu'il serait fastidieux de -reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais, pour juger des -hardiesses auxquelles Dinah s'était abandonnée, il suffit d'en donner -la conclusion. Selon l'ardente madame de La Baudraye, Paquita fut si -bien créée pour l'amour qu'elle pouvait difficilement rencontrer des -cavaliers dignes d'elle; car, - - . . . . . . . . . . dans sa volupté vive, - On les eût vus tous succomber, - Quand au festin d'amour, dans son humeur lascive, - Elle n'eût fait que s'attabler. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Elle a pourtant quitté Séville la joyeuse, - Ses bois et ses champs d'orangers, - Pour un soldat normand qui la fit amoureuse - Et l'entraîna dans ses foyers. - - Elle ne pleurait rien de son Andalousie, - Ce soldat était son bonheur! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Mais il fallut un jour partir pour la Russie - Sur les pas du grand Empereur. - -Rien de plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et du -capitaine d'artillerie normand qui, dans le délire d'une passion rendue -avec un sentiment digne de Byron, exigeait de Paquita une promesse de -fidélité absolue, dans la cathédrale de Rouen, à l'autel de la Vierge, -qui - - Quoique vierge est femme, et jamais ne pardonne - Aux traîtres en serments d'amour. - -Une grande portion du poème était consacrée à la peinture des -souffrances de Paquita seule dans Rouen, attendant la fin de la -campagne; elle se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer -de joyeux couples, elle contenait l'amour dans son cœur avec une -énergie qui la dévorait, elle vivait de narcotiques, elle se dépensait -en rêves! - - Elle faillit mourir, mais elle fut fidèle. - Quand son soldat fut de retour, - A la fin de l'année il retrouva la belle - Digne encor de tout son amour. - Mais lui, pâle et glacé par la froide Russie - Jusque dans la moelle des os, - Accueillit tristement sa languissante amie... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le poème avait été conçu pour cette situation exploitée avec une verve, -une audace qui donnait un peu trop raison à l'abbé Duret. Paquita, en -reconnaissant les limites où finissait l'amour, ne se jetait pas, comme -Héloïse et Julie, dans l'infini, dans l'idéal; non, elle allait, ce -qui peut-être est atrocement naturel, dans la voie du Vice, mais sans -aucune grandeur, faute d'éléments, car il est difficile de trouver à -Rouen des gens assez passionnés pour mettre une Paquita dans son milieu -de luxe et d'élégance. Cette affreuse réalité, relevée par une sombre -poésie, avait dicté quelques-unes de ces pages dont abuse la Poésie -moderne, et un peu trop semblables à ce que les peintres appellent des -_écorchés_. Par un retour empreint de philosophie, le poète, après -avoir dépeint l'infâme maison où l'Andalouse achevait ses jours, -revenait au chant du début: - - Paquita maintenant est vieille et ridée, - Et c'était elle qui chantait: - - Si vous connaissiez l'Espagne, - Son odorante, etc... - -La sombre énergie empreinte en ce poème d'environ six cents vers, -et qui, s'il est permis d'emprunter ce mot à la peinture, faisait -un vigoureux repoussoir à deux séguidilles, semblables à celle qui -commence et termine l'œuvre, cette mâle expression d'une douleur -indicible épouvanta la femme que trois départements admiraient sous le -frac noir de l'anonyme. Tout en savourant les enivrantes délices du -succès, Dinah craignit les méchancetés de la province où plus d'une -femme, en cas d'indiscrétion, voudrait voir des rapports entre l'auteur -et Paquita. Puis la réflexion vint: Dinah frémit de honte à l'idée -d'avoir exploité quelques-unes de ses douleurs. - ---Ne faites plus rien, lui dit l'abbé Duret, vous ne seriez plus une -femme, vous seriez un poète. - -On chercha Jean Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah fut -impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle une mauvaise idée, dans le cas -où quelque hasard fatal révélerait son nom, elle fit un charmant poème -en deux chants sur le _Chêne de la Messe_, une tradition du Nivernais -que voici. - -Un jour les gens de Nevers et ceux de Saint-Saulge, en guerre les uns -contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille -mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la forêt de -Faye. Entre les deux partis se dressa de dessous un chêne un prêtre -dont l'attitude, au soleil levant, eut quelque chose de si frappant que -les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut -dite sous un chêne, et à la voix de l'Évangile ils se réconcilièrent. -On montre encore un chêne quelconque dans le bois de Faye. - -Ce poème, infiniment supérieur à _Paquita la Sévillane_, eut beaucoup -moins de succès. Depuis ce double essai, madame de La Baudraye, en se -sachant poète, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux qui -la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux sur Paris, -elle aspirait à la gloire et retombait dans son trou de La Baudraye, -dans ses chicanes journalières avec son mari, dans son cercle où les -caractères, les intentions, le discours étaient trop connus pour ne -pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux -littéraires une distraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie, -la poésie eut de grands retentissements, si elle occupa ses forces, la -littérature lui fit prendre en haine la grise et lourde atmosphère de -province. - -Quand, après la révolution de 1830, la gloire de George Sand rayonna -sur le Berry, beaucoup de villes envièrent à La Châtre le privilége -d'avoir vu naître une rivale à madame de Staël, à Camille Maupin, et -furent assez disposées à honorer les moindres talents féminins. Aussi -vit-on alors beaucoup de Dixièmes Muses en France, jeunes filles ou -jeunes femmes détournées d'une vie paisible par un semblant de gloire! -D'étranges doctrines se publiaient alors sur le rôle que les femmes -devaient jouer dans la Société. Sans que le bon sens qui fait le -fond de l'esprit en France en fût perverti, l'on passait aux femmes -d'exprimer des idées, de professer des sentiments qu'elles n'eussent -pas avoués quelques années auparavant. Monsieur de Clagny profita de -cet instant de licence pour réunir, en un petit volume in-18 qui fut -imprimé par Desroziers, à Moulins, les œuvres de Jan Diaz. Il composa -sur ce jeune écrivain, ravi si prématurément aux Lettres, une notice -spirituelle pour ceux qui savaient le mot de l'énigme; mais qui n'avait -pas alors en littérature le mérite de la nouveauté. Ces plaisanteries, -excellentes quand l'incognito se garde, deviennent un peu froides -quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais sous ce rapport, la notice -sur Jan Diaz, fils d'un prisonnier espagnol et né vers 1807, à Bourges, -a des chances pour tromper un jour les faiseurs de _Biographies -Universelles_. Rien n'y manque, ni les noms des professeurs du collége -de Bourges, ni ceux des condisciples du poète mort, tels que Lousteau, -Bianchon, et autres célèbres berruyers qui sont censés l'avoir connu -rêveur, mélancolique, annonçant de précoces dispositions pour la -poésie. Une élégie intitulée: _Tristesse_ faite au collége, les deux -poèmes de _Paquita la Sévillane_ et du _Chêne de la messe_, trois -sonnets, une description de la cathédrale de Bourges et de l'hôtel de -Jacques-Cœur, enfin une nouvelle intitulée _Carola_, donnée comme -l'œuvre pendant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient -le bagage littéraire du défunt dont les derniers instants, pleins de -misère et de désespoir, devaient serrer le cœur des êtres sensibles de -la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan où il avait expiré, -près de Château-Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait!... - -Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent -cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette -moyenne des âmes sensibles et poétiques dans trois départements de -la France, est de nature à rafraîchir l'enthousiasme des auteurs -sur la _furia francese_ qui, de nos jours, se porte beaucoup plus -sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de monsieur de -Clagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou huit -exemplaires enveloppés dans les journaux forains qui rendirent compte -de cette publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris -se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction. Nathan, pris -pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, fit sur le grand homme un -article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens -enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collége qui ne -se rappelaient point Jan Diaz, attendit des nouvelles de Sancerre, et -apprit que Jan Diaz était le pseudonyme d'une femme. On se passionna, -dans l'arrondissement de Sancerre, pour madame de La Baudraye, en qui -l'on voulut voir la future rivale de George Sand. Depuis Sancerre -jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantait le poème qui, dans un autre -temps, eût été bien certainement honni. Le public de province, comme -tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des -Français, le juste-milieu: il vous met aux nues ou vous plonge dans la -fange. - -A cette époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil de madame de -La Baudraye, était mort; autrement il l'eût empêchée de se livrer -à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient -au cœur de Dinah qui substitua le tapage de la gloire à toutes ses -ambitions trompées. La poésie et les rêves de la célébrité, qui depuis -son entrevue avec Anna Grossetête avaient endormi ses douleurs, ne -suffisaient plus, après 1830, à l'activité de ce cœur malade. L'abbé -Duret, qui parlait du monde quand la voix de la religion était -impuissante, l'abbé Duret qui comprenait Dinah, qui lui peignait un bel -avenir en lui disant que Dieu récompenserait toutes les souffrances -noblement supportées, cet aimable vieillard ne pouvait plus -s'interposer entre une faute à commettre et sa belle pénitente qu'il -nommait sa fille. Ce vieux et savant prêtre avait plus d'une fois tenté -d'éclairer Dinah sur le caractère de monsieur de La Baudraye, en lui -disant que cet homme savait haïr; mais les femmes ne sont pas disposées -à reconnaître une force à des êtres faibles, et la haine est une trop -constante action pour ne pas être une force vive. En trouvant son mari -profondément indifférent en amour, Dinah lui refusait la faculté de -haïr. - ---Ne confondez pas la haine et la vengeance, lui disait l'abbé, c'est -deux sentiments bien différents, l'un est celui des petits esprits, -l'autre est l'effet d'une loi à laquelle obéissent les grandes âmes. -Dieu se venge et ne hait pas. La haine est le vice des âmes étroites, -elles l'alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le -prétexte de leurs basses tyrannies. Aussi gardez-vous de blesser -monsieur de La Baudraye; il vous pardonnerait une faute, car il y -trouverait un profit, mais il serait doucement implacable si vous le -touchiez à l'endroit où l'a si cruellement atteint monsieur Milaud de -Nevers, et la vie ne serait plus possible pour vous. - -Or, au moment où le Nivernais, le Sancerrois, le Morvan, le Berry -s'enorgueillissaient de madame de La Baudraye et la célébraient sous -le nom de Jan Diaz, le petit La Baudraye recevait un coup mortel de -cette gloire. Lui seul savait les secrets du poème de _Paquita la -Sévillane_. Quand on parlait de cette œuvre terrible, tout le monde -disait de Dinah:--Pauvre femme! pauvre femme! Les femmes étaient -heureuses de pouvoir plaindre celle qui les avait tant opprimées, et -jamais Dinah ne parut plus grande qu'alors aux yeux du pays. Le petit -vieillard, devenu plus jaune, plus ridé, plus débile que jamais, ne -témoigna rien; mais Dinah surprit parfois, de lui sur elle, des regards -d'une froideur venimeuse qui démentaient ses redoublements de politesse -et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être -une simple brouille de ménage; mais en s'expliquant avec son insecte, -comme le nommait monsieur Gravier, elle sentit le froid, la dureté, -l'impassibilité de l'acier: elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie -depuis onze ans; elle fit, avec intention de la faire, ce que les -femmes appellent une scène; mais le petit La Baudraye se tint sur un -fauteuil les yeux fermés, en écoutant sans perdre son calme. Et le nain -eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu -tort d'écrire: elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint -parole. Aussi fût-ce une désolation dans tout le Sancerrois. - ---Pourquoi madame de La Baudraye ne compose-t-elle plus de vers -(_verse_)? fut le mot de tout le monde. - -A cette époque, madame de La Baudraye n'avait plus d'ennemies, on -affluait chez elle, il ne se passait pas de semaine qu'il n'y eût de -nouvelles présentations. La femme du Président du Tribunal, une auguste -bourgeoise née Popinot-Chandier, avait dit à son fils, jeune homme de -vingt-deux ans, d'aller à La Baudraye y faire sa cour, et se flattait -de voir son Gatien dans les bonnes grâces de cette femme supérieure. -Le mot _femme supérieure_ avait remplacé le grotesque surnom de Sapho -de Saint-Satur. La Présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé -l'opposition contre Dinah, fut si heureuse d'avoir vu son fils agréé, -qu'elle dit un bien infini de la Muse de Sancerre. - ---Après tout, s'écria-t-elle en répondant à une tirade de madame de -Clagny qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse de son mari, c'est -la plus belle femme et la plus spirituelle de tout le Berry! - -Après avoir roulé dans tant de halliers, s'être élancée en mille -voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré -les souffrances des drames les plus noirs en en trouvant les sombres -plaisirs achetés à bon marché, tant la monotonie de sa vie était -fatigante, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré -d'éviter. En voyant monsieur de Clagny se sacrifiant toujours et qui -refusa d'être Avocat-Général à Paris où l'appelait sa famille, elle -se dit:--Il m'aime! elle vainquit sa répugnance et parut vouloir -couronner tant de constance. Ce fut à ce mouvement de générosité chez -elle que Sancerre dut la coalition qui se fit aux élections en faveur -de monsieur de Clagny. Madame de La Baudraye avait rêvé de suivre à -Paris le député de Sancerre. Mais, malgré de solennelles promesses, -les cent cinquante voix données à l'adorateur de la belle Dinah, qui -voulait faire revêtir la simarre du Garde des Sceaux à ce défenseur de -la veuve et de l'orphelin, se changèrent en une _imposante minorité_ de -cinquante voix. La jalousie du Président Boirouge, la haine de monsieur -Gravier, qui crut à la prépondérance du candidat dans le cœur de Dinah, -furent exploitées par un jeune Sous-Préfet que, pour ce fait, les -Doctrinaires firent nommer Préfet. - ---Je ne me consolerai jamais, dit-il à un de ses amis en quittant -Sancerre, de ne pas avoir su plaire à madame de La Baudraye, mon -triomphe eût été complet... - -Cette vie intérieurement si tourmentée offrait un ménage calme, deux -êtres mal assortis mais résignés, je ne sais quoi de rangé, de décent, -ce mensonge que veut la Société, mais qui faisait à Dinah comme un -harnais insupportable. Pourquoi voulait-elle quitter son masque après -l'avoir porté pendant douze ans? D'où venait cette lassitude quand -chaque jour augmentait son espoir d'être veuve? Si l'on a suivi toutes -les phases de cette existence, on comprendra très-bien les différentes -déceptions auxquelles Dinah, comme beaucoup de femmes, d'ailleurs, -s'était laissé prendre. Du désir de dominer monsieur de La Baudraye, -elle était passée à l'espoir d'être mère. Entre les discussions de -ménage et la triste connaissance de son sort, il s'était écoulé -toute une période. Puis, quand elle avait voulu se consoler, le -consolateur, monsieur de Chargebœuf, était parti. L'entraînement qui -cause les fautes de la plupart des femmes lui avait donc jusqu'alors -manqué. S'il est enfin des femmes qui vont droit à une faute, n'en -est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui -n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets! -Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs, -qu'elle n'aima pas assez monsieur de Clagny pour lui pardonner son -insuccès. Son installation dans le château d'Anzy, l'arrangement de -ses collections, de ses curiosités qui reçurent une valeur nouvelle du -cadre magnifique et grandiose que Philibert de Lorme semblait avoir -bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent -de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public à qui les -motifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et -de suppositions. - -La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes -fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices, frappa madame de -La Baudraye; elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se -passionna pour lui, moins peut-être à cause de son talent qu'à cause -de ses succès auprès des femmes; elle inventa, pour l'amener dans le -pays, l'obligation pour Sancerre d'élire aux prochaines Élections une -des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par -Gatien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popinot; -puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousteau de réveiller -l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions où -quelques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur député -parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage, -madame de La Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs, -elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni -Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les -vacances. Bianchon, qui, l'année précédente, avait obtenu sa chaire -après un brillant concours, ne pouvait quitter son enseignement. - -Au mois de septembre, en pleines vendanges, les deux Parisiens -arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les -tyranniques occupations de la récolte de 1836; il n'y eut donc aucune -manifestation de l'opinion publique en leur faveur. - ---_Nous faisons four_, dit Lousteau en parlant à son compatriote la -langue des coulisses. - -En 1836, Lousteau, fatigué par seize années de luttes à Paris, usé -tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les -mécomptes, paraissait avoir quarante-huit ans, quoiqu'il n'en eût que -trente-sept. Déjà chauve, il avait pris un air byronien en harmonie -avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur sa figure par -l'abus du vin de Champagne. Il mettait les stigmates de la débauche sur -le compte de la vie littéraire en accusant la Presse d'être meurtrière, -il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talents afin de donner -du prix à sa lassitude. Il crut nécessaire d'outrer dans sa patrie -et son faux dédain de la vie et sa misanthropie postiche. Néanmoins, -parfois ses yeux jetaient encore des flammes comme ces volcans qu'on -croit éteints; et il essaya de remplacer par l'élégance de la mise tout -ce qui pouvait lui manquer de jeunesse aux yeux d'une femme. - -Horace Bianchon, décoré de la Légion-d'Honneur, gros et gras comme un -médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux longs, un -front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette -physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son -léger compatriote. - -Ces deux illustrations restèrent inconnues pendant toute une matinée à -l'auberge où elles étaient descendues, et monsieur de Clagny n'apprit -leur arrivée que par hasard. Madame de La Baudraye, au désespoir, -envoya Gatien Boirouge, qui n'avait point de vignes, inviter les deux -Parisiens à venir pour quelques jours au château d'Anzy. Depuis un -an, Dinah faisait la châtelaine, et ne passait plus que les hivers -à La Baudraye. Monsieur Gravier, le Procureur du Roi, le Président -et Gatien Boirouge offrirent aux deux hommes célèbres un banquet -auquel assistèrent les personnes les plus littéraires de la ville. -En apprenant que la belle madame de La Baudraye était Jan Diaz, les -deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château -d'Anzy dans un char-à-bancs que Gatien mena lui-même. Ce jeune homme, -plein d'illusions, donna madame de La Baudraye aux deux Parisiens -non-seulement comme la plus belle femme du Sancerrois, comme une -femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand, -mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde -sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard -feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent -au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger casimir noir, -à guimpe, semblable à une amazone sans queue; car ils reconnurent des -prétentions énormes dans cette excessive simplicité. Dinah portait un -béret de velours noir à la Raphaël d'où ses cheveux s'échappaient en -grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une assez jolie taille, -de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de -la vie qui vient d'être esquissée. Dans le Berry, l'étrangeté de cette -mise _artiste_ déguisait les romanesques affectations de la femme -supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse, -qui étaient en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les -deux amis échangèrent un regard, et prirent une attitude profondément -sérieuse pour écouter madame de La Baudraye qui leur fit une allocution -étudiée en les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie. -Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de -fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy. - ---Comment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle -que vous l'êtes et qui paraît si supérieure, a-t-elle pu rester en -province? Comment faites-vous pour résister à cette vie? - ---Ah! voilà, dit la châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond -désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a -pas de choix, tel est le tuf sur lequel repose notre existence et où -s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y -nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à -l'insouciance! L'insouciance tient au désespoir ou à la résignation. -Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caractère, lui paraît -un plaisir. Quelques-unes se jettent dans les confitures et dans les -lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la -vendange ou de la moisson, dans la conservation des fruits, dans la -broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues -de petite ville. D'autres tracassent un piano inamovible qui sonne -comme un chaudron au bout de la septième année, et qui finit ses jours, -asthmatique, au château d'Anzy. Quelques dévotes s'entretiennent des -différents crus de la parole de Dieu: l'on compare l'abbé Fritaud à -l'abbé Guinard. On joue aux cartes le soir, on danse pendant douze -années avec les mêmes personnes, dans les mêmes salons, aux mêmes -époques. Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles -sur le Mail, de visites d'étiquette entre femmes qui vous demandent -où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de -l'intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond -de l'eau dormante de la vie de province, au nord par les mariages sur -le tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les petits mots -piquants. Aussi le voyez-vous? dit-elle en se posant, une femme a des -rides à vingt-neuf ans, dix ans avant le temps fixé par les ordonnances -du docteur Bianchon, elle se couperose aussi très-promptement, et -jaunit comme un coing quand elle doit jaunir, nous en connaissons qui -verdissent. Quand nous en arrivons là, nous voulons justifier notre -état normal. Nous attaquons alors de nos dents acérées comme des -dents de mulot, les terribles passions de Paris. Nous avons ici des -puritaines à contre-cœur qui déchirent les dentelles de la coquetterie -et rongent la poésie de vos beautés parisiennes, qui entament le -bonheur d'autrui en vantant leurs noix et leur lard rances, en exaltant -leur trou de souris économe, les couleurs grises et les parfums -monastiques de notre belle vie sancerroise. - ---J'aime ce courage, madame, dit Bianchon. Quand on éprouve de tels -malheurs, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus. - -Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la -province à ses hôtes dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien -Boirouge poussa le coude à Lousteau en lui lançant un regard et un -sourire qui disaient: Hein? vous ai-je trompés? - ---Mais, madame, dit Lousteau, vous nous prouvez que nous sommes encore -à Paris, je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans -mon feuilleton... - ---Oh! monsieur, répliqua-t-elle, défiez-vous des femmes de province. - ---Et pourquoi? dit Lousteau. - -Madame de La Baudraye eut la rouerie, assez innocente d'ailleurs, de -signaler à ces deux Parisiens entre lesquels elle voulait choisir un -vainqueur, le piége où il se prendrait, en pensant qu'au moment où il -ne le verrait plus, elle serait la plus forte. - ---On se moque d'elles en arrivant, puis quand on a perdu le souvenir de -l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui -fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont -rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera.... -Prenez garde! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par -ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et -de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion -excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province, -elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment, elle y trouve une -occupation et l'étend sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux -que l'attachement d'une femme de province: elle compare, elle étudie, -elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense -à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or -une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment -brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En -province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à -marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine -à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la -passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de -tout cela n'existe ici. - ---C'est vrai, dit Lousteau, il y a dans le cœur d'une femme de province -des _surprises_ comme dans certains joujoux. - ---Oh! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant -un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu; vient une partie -de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est -fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque -chose de très-naturel. Au lieu de calomnier la femme de province -en la croyant dépravée, un poète, comme vous, ou un philosophe, -un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les -merveilleuses poésies inédites, enfin toutes les pages de ce beau roman -dont le dénoûment profite à quelque heureux sous-lieutenant, à quelque -grand homme de province. - ---Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient -en effet assez enleveuses... - ---Dam! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot -par un petit geste d'épaules. - ---Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes -représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le -journaliste. - ---Quelle est donc la cause de vos maux? demanda Bianchon. - ---Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme -supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout -entier. La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la -nation est divisée en cinquante petits États, là chacun peut avoir une -physionomie, et une femme reflète alors l'éclat de la sphère où elle -règne. Ce phénomène social se voit encore, m'a-t-on dit, en Italie, -en Suisse et en Allemagne; mais en France, comme dans tous les pays à -capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera la conséquence forcée -de la centralisation. - ---Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de -l'originalité que par une fédération d'États français formant un même -empire, dit Lousteau. - ---Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à -conquérir trop de pays, dit Bianchon. - ---L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres -n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à -laquelle le génie français finira par remédier; mais elle a quelque -chose de plus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est un bien -autre mal! - ---L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste qui prévit une -tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre -l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses -magnifiques parcs, elle ne vient à Londres _que pendant deux mois_, ni -plus ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit. - ---Oui, dit madame de La Baudraye, Londres est la capitale des boutiques -et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y -recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots -d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle -passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle -se dit bonjour, et s'en va promptement: elle est si peu amusante -qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés -_la saison_. - ---Aussi, dans la perfide Albion du _Constitutionnel_, s'écria Lousteau -pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il -chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du -royaume. - ---Mais de charmantes femmes anglaises! répliqua madame de La Baudraye -en souriant. Voici, ma mère, à laquelle je vais vous présenter, -dit-elle en voyant venir madame Piédefer. - -Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux -du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à -visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa -les Parisiens libres pendant quelques instants. - ---Eh! bien, dit Gatien à Lousteau, qu'en pensez-vous? - ---Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout -bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste. - ---Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un -ange! - ---Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez -le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai -plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a -bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un -trop grand feu... - -Gatien Boirouge trouva moyen de dire à madame de La Baudraye le mot du -feuilletoniste, pendant le dîner qui fut plantureux, sinon splendide, -et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur -dans la conversation révéla l'indiscrétion de Gatien. Étienne essaya -de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour -Bianchon. Néanmoins, au milieu de la soirée, la baronne redevint -gracieuse pour Lousteau. N'avez-vous pas remarqué combien de grandes -lâchetés sont commises pour de petites choses? Ainsi cette noble -Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait au fond de -sa province une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de -poésies inédites, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau, -la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en -serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds lui demandant -merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album. -Madame de La Baudraye avait donné dans la manie des autographes: elle -possédait un volume oblong qui méritait d'autant mieux son nom que -les deux tiers des feuillets étaient blancs. La baronne de Fontaine, -à qui elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de -peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers -que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un -mot de Béranger, _Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse_ -écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie par Scribe, -une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la -signature de David d'Angers, trois notes d'Hector Berlioz. Monsieur de -Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire, -autographe très-recherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre -excessivement courte de Napoléon, qui toutes trois étaient collées sur -le vélin de l'album. Monsieur Gravier, pendant un voyage, avait fait -écrire sur cet album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi, -les premiers artistes, comme Frédérick-Lemaître, Monrose, Bouffé, -Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal; car il connaissait une société de -vieux garçons _nourris_, selon leur expression, _dans le Sérail_, qui -lui procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant -plus précieux à Dinah qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à -posséder un album. - -Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur -lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques -par leurs amis et connaissances. - -O vous qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux -et primitifs, hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand, -craignant de ne pas garder ses hôtes plus de deux jours, elle pria -Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant. - -Le médecin fit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la -première page: - - «_Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour tous - ses crimes une absolution dans ses poches._ - - »J.-B. DE CLAGNY.» - ---Appuyons cet homme assez courageux pour plaider la cause de la -monarchie, dit à l'oreille de Lousteau le savant élève de Desplein. Et -Bianchon écrivit au-dessous: - - «_Ce qui distingue Napoléon d'un porteur d'eau n'est sensible - que pour la Société, cela ne fait rien à la Nature. Aussi la - démocratie, qui se refuse à l'inégalité des conditions, en - appelle-t-elle sans cesse à la Nature._ - - »H. BIANCHON.» - ---Voilà les riches, s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur bourse -une pièce d'or comme les pauvres en tirent un liard... Je ne sais, -dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser de -l'hospitalité que de vous demander quelques stances... - ---Ah! madame, vous me flattez, Bianchon est un grand homme; mais moi, -je suis trop obscur!... Dans vingt ans d'ici, mon nom serait plus -difficile à expliquer que celui de monsieur le Procureur du Roi dont la -pensée inscrite sur votre album indiquera certainement un Montesquieu -méconnu. D'ailleurs il me faudrait au moins vingt-quatre heures pour -improviser quelque méditation bien amère; car, je ne sais peindre que -ce que je ressens... - ---Je voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gracieusement -madame de La Baudraye en tendant son album, je vous garderais plus -longtemps. - -Le lendemain, à cinq heures du matin, les hôtes du château d'Anzy -furent sur pied. Le petit La Baudraye avait organisé pour les Parisiens -une chasse; moins pour leur plaisir que par vanité de propriétaire, -il était bien aise de leur faire arpenter ses bois et de leur faire -traverser les douze cents hectares de landes qu'il rêvait de mettre en -culture: entreprise qui voulait quelque cent mille francs, mais qui -pouvait porter de trente à soixante mille francs les revenus de la -terre d'Anzy. - ---Savez-vous pourquoi le Procureur du Roi n'a pas voulu venir chasser -avec nous? dit Gatien Boirouge à monsieur Gravier. - ---Mais il nous l'a dit, il doit tenir l'audience aujourd'hui, car -le Tribunal juge correctionnellement, répondit le Receveur des -Contributions. - ---Et vous croyez cela? s'écria Gatien. Eh! bien, mon papa m'a -dit:--Vous n'aurez pas monsieur Lebas de bonne heure, car monsieur de -Clagny a prié son substitut de tenir l'audience. - ---Ah! ah! fit Gravier, dont la physionomie changea, et monsieur de La -Baudraye qui part pour la Charité! - ---Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit Horace Bianchon à -Gatien. - ---Horace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous -occupez autant les uns des autres, vous perdez votre temps à des riens. - -Horace Bianchon regarda Étienne Lousteau comme pour lui dire que -les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient -incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, monsieur Gravier laissa -les deux hommes célèbres et Gatien s'y engager, sous la conduite du -garde, dans un pli du terrain. - ---Eh! bien, attendons le financier, dit Bianchon quand les chasseurs -arrivèrent à une clairière. - ---Ah! bien, si vous êtes un grand homme en Médecine, répliqua Gatien, -vous êtes un ignorant en fait de vie de province. Vous attendez -monsieur Gravier?... mais il court comme un lièvre, malgré son petit -ventre rondelet; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Gatien -tira sa montre) Bien! il arrivera juste à temps. - ---Où?... - ---Au château pour le déjeuner, répondit Gatien. Croyez-vous que je -serais à mon aise si madame de La Baudraye restait seule avec monsieur -de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée. - ---Ah! çà, madame de La Baudraye en est donc encore à faire un choix? -dit Lousteau. - ---Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que monsieur de Clagny n'ait -fini par fasciner madame de La Baudraye: s'il a pu lui montrer dans la -députation quelques chances de revêtir la simarre des Sceaux, il a bien -pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles, -sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poète -crotté. Si Dinah voit monsieur de Clagny Procureur-Général, elle peut -le voir joli garçon. L'éloquence a de grands priviléges. D'ailleurs -madame de La Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle -rêve des grandeurs parisiennes. - ---Mais quel intérêt avez-vous à cela, dit Lousteau, car si elle aime le -Procureur du Roi... Ah! vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps, -et vous espérez lui succéder. - ---Vous autres, dit Gatien, vous rencontrez à Paris autant de femmes -différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre où il ne -s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions -désordonnées à la vertu; quand la plus belle vous tient à une distance -énorme par des regards dédaigneux comme si elle était princesse de -sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de -chercher à deviner les secrets de cette femme: car alors elle sera -forcée d'avoir des égards pour lui. - ---Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant. - ---J'accorde à madame de La Baudraye trop de bon goût pour croire -qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon. - ---Horace, dit le journaliste, voyons, savant interprète de la nature -humaine, tendons un piége à loup au Procureur du Roi, nous rendrons -service à notre ami Gatien, et nous rirons. Je n'aime pas les -Procureurs du Roi. - ---Tu as un juste pressentiment de la destinée, dit Horace. Mais que -faire? - ---Eh! bien, racontons, après le dîner, quelques histoires de femmes -surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des -circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de -La Baudraye et monsieur de Clagny. - ---Pas mal, dit Bianchon, il est difficile que l'un ou l'autre ne se -trahissent pas par un geste ou par une réflexion. - ---Je connais, reprit le journaliste en s'adressant à Gatien, un -directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée, -n'admet que des histoires où les amants sont brûlés, hachés, pilés, -disséqués; où les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte -alors ces effroyables histoires à sa femme en espérant qu'elle lui -sera fidèle par peur; il se contente de ce pis-aller, le modeste mari: -«Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute!» lui dit-il en -traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès. - ---Madame de La Baudraye est parfaitement innocente, ce jeune homme a -la berlue, dit Bianchon. Madame Piédefer me paraît être beaucoup trop -dévote pour inviter au château d'Anzy l'amant de sa fille. Madame de -La Baudraye aurait à tromper sa mère, son mari, sa femme de chambre et -celle de sa mère; c'est trop d'ouvrage, je l'acquitte. - ---D'autant plus que son mari ne la quitte pas, dit Gatien en riant de -son calembour. - ---Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler -Dinah, dit Lousteau. Jeune homme, et toi Bianchon, je vous demande -une tenue sévère, montrez-vous diplomates, ayez un laissez-aller sans -affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels, -vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Ce matin -nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le Procureur du Roi. - -La soirée commença triomphalement pour Lousteau qui remit à la -châtelaine son album où elle trouva cette élégie. - - SPLEEN. - - Des vers de moi chétif et perdu dans la foule - De ce monde égoïste où tristement je roule, - Sans m'attacher à rien; - Qui ne vis s'accomplir jamais une espérance, - Et dont l'œil, affaibli par la morne souffrance, - Voit le mal sans le bien! - - Cet album, feuilleté par les doigts d'une femme, - Ne doit pas s'assombrir au reflet de mon âme. - Chaque chose en son lieu; - Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie, - De bals resplendissants, de vêtements de soie, - Et même un peu de Dieu. - - Ce serait exercer sanglante raillerie - Que de me dire, à moi, fatigué de la vie: - Dépeins-nous le bonheur! - Au pauvre aveugle-né vante-t-on la lumière, - A l'orphelin pleurant parle-t-on d'une mère, - Sans leur briser le cœur? - - Quand le froid désespoir vous prend jeune en ce monde, - Quand on n'y peut trouver un cœur qui vous réponde, - Il n'est plus d'avenir. - Si personne avec vous quand vous pleurez ne pleure, - Quand il n'est pas aimé, s'il faut qu'un homme meure, - Bientôt je dois mourir. - - Plaignez-moi! plaignez-moi! car souvent je blasphème - Jusqu'au nom saint de Dieu, me disant à moi-même: - Il n'a pour moi rien fait. - Pourquoi le bénirais-je, et que lui dois-je en somme? - Il eût pu me créer beau, riche, gentilhomme, - Et je suis pauvre et laid! - - ÉTIENNE LOUSTEAU. - - Septembre 1836, château d'Anzy. - ---Et vous avez composé ces vers depuis hier?... s'écria le Procureur du -Roi d'un ton défiant. - ---Oh! mon Dieu, oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop! -J'aurais voulu faire mieux pour madame. - ---Ces vers sont ravissants, fit Dinah en levant les yeux au ciel. - ---C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit -Lousteau d'un air profondément triste. - -Chacun devine que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire -depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la -Restauration par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudraye -regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie -inspirent, et monsieur de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la -haine pour ce faux Jeune Malade. Il se mit au trictrac avec le curé de -Sancerre. Le fils du Président eut l'excessive complaisance d'apporter -la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombât d'aplomb -sur madame de La Baudraye qui prit son ouvrage, elle garnissait de -laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se -groupèrent auprès de ces personnages. - ---Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le -journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance? - ---Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop _d'affectation_ dans la -bienfaisance faite à son de trompe. - ---Vous êtes bien indiscret, dit monsieur Gravier. - ---Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est -l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame. - ---Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah, elle est pour monsieur -de La Baudraye. - -Le Procureur du Roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la -corbeille comme s'il se fût dit intérieurement:--Voilà ma corbeille à -papier perdue! - ---Comment, madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux -d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait de si -charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et -noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze -ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi. - ---Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madame de La Baudraye -en levant sur Étienne son bel œil gris plein de coquetterie. - ---Les Parisiens ne croient à rien, dit le Procureur du Roi d'un ton -amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une -effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous -faites, messieurs les écrivains, vos Revues, vos pièces de théâtre, -toute votre infâme littérature repose sur l'adultère... - ---Eh! monsieur le Procureur du Roi, reprit Étienne en riant, je vous -laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que -vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché -plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez; mais -j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose -qui ressemblât à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez; -il faut condamner Homère et son Iliade qui roule sur la belle Hélène; -il faut condamner le Paradis Perdu de Milton, Ève et le serpent me -paraissent un gentil petit adultère symbolique. Il faut supprimer les -Psaumes de David, inspirés par les amours excessivement adultères de -ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridate, le Tartuffe, -l'École des femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer -de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les -romans du moyen-âge, l'Histoire de France, l'Histoire romaine, etc., -etc. Je ne crois pas, hormis l'Histoire des Variations de Bossuet et -les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si -vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à -l'encontre des lois. - ---Le beau malheur! dit monsieur de Clagny. - -Étienne, piqué de l'air magistral que prenait monsieur de Clagny, -voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui -consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans -le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable -plaisanterie de journaliste. - ---En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous -mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation du magistrat, -en revêtant la robe du Procureur-Général à toutes les époques, car tous -les gouvernements ont leur Ministère public, eh! bien, la religion -catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité -conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le -gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, -puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ. -Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous -n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait -aujourd'hui en s'appuyant sur un mystère de ce genre. Croyez-vous -qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle -opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra -pas racheter encore l'humanité? est-elle meilleure aujourd'hui que sous -Tibère? - ---Votre raisonnement est un sacrilége, répondit le Procureur du Roi. - ---D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une -mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques. -Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, Anytus, organe du -parti aristocratique d'Athènes et demandant la mort de Socrate, -représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de -pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient -alors aussi logiques que les procureurs-généraux qui demandaient la -tête des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la -tête des républicains armés contre le trône de juillet, et celles des -novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous -prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles -d'Athènes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels; -pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles -de la Montagne: supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait -un léger 93 dans l'empire romain ou dans l'Attique. - ---Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le Procureur du Roi. - ---A l'adultère! Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe -peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur -l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son -Coran est une réimpression de la Bible et de l'Évangile, et que Dieu -n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de -chameaux, son prophète. - ---S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a -malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible. - ---Et il n'y aurait pas de religion, dit madame Piédefer dont le visage -avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion. - ---Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon à l'oreille d'Étienne, -ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser. - ---Si j'étais écrivain ou romancier, dit monsieur Gravier, je prendrais -le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et -d'étranges choses, je sais que dans le nombre des maris trompés il -s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui, dans la -crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur, -dit-il en regardant Étienne. - ---Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Lousteau, je n'ai -jamais trouvé ridicules les maris trompés; au contraire, je les aime... - ---Ne trouvez-vous pas un mari sublime de confiance? dit alors Bianchon; -il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du -charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en -moquez; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez: dites-moi quel est -le moyen terme pour un homme d'esprit? - ---Si monsieur le Procureur du Roi ne venait pas de se prononcer si -ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est -violée, je vous raconterais une vengeance de mari, dit Lousteau. - -Monsieur de Clagny jeta ses dés d'une façon convulsive, et ne regarda -point le journaliste. - ---Comment donc, mais une narration de vous, s'écria madame de La -Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander... - ---Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talent; elle me -fut, et avec quel charme! racontée par un de nos écrivains les plus -célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles -Nodier. - ---Eh! bien, dites, reprit Dinah, je n'ai jamais entendu monsieur -Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre. - ---Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez qu'il y -eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier -consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations -avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures -militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les -séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les ressorts -machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela -ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette -époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé -par les Chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences -entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de -l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris -avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son -arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même -de son débarquement; car il vint en bateau, sous un déguisement de -maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes -les chances de son entreprise; son passe-port, ses papiers étaient si -bien en règle que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent -de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le -nom, avait bien médité son rôle: il se réclama de sa famille d'emprunt, -allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire -qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle -que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop -précises. Dans le doute, ces alguasils aimèrent mieux commettre un -acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel -le Ministre paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps -de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de -ce que nous nommons aujourd'hui la _légalité_. Le chevalier fut donc -provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures -eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique -ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroitement -le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut -alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, -dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur -des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices; on -y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme -dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis -et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé -d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient -fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit, -qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait -de la Providence; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, -et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier -ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais -c'était aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une figure -attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. -Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait -un excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le commandant -assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à -sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant -était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait -peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité -de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, -il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils! en prison -l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment -qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette -galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les -femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point -assez obscur de son histoire: mais toujours est-il constant que le -commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires -sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, -abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des -divertissements prodigués aux captifs. La cellule située sous la -plate-forme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une -épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le -pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba -dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation -des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes -affaires: il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage -du triste _état de prisonnier_, se replia sur lui-même, et apprécia -la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours, -il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les -prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats -nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docteur -(il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces -inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la -volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit -un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule -pouvait le rendre libre. Un matin le porte-clefs chargé d'apporter la -nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné -sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés, et le regarda -singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à -peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier -fut-il très-étonné lorsque cet homme lui dit:--Monsieur, vous avez -sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler monsieur Lebrun -ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point -de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela -m'est bien indifférent. A chacun son métier, les vaches seront bien -gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous êtes -monsieur Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de -madame la duchesse de Maillé...--Hein? ajouta-t-il d'un air de triomphe -après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir, -se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût -empirer par l'aveu de son véritable nom.--Eh! bien, quand je serais -le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.--Oh! tout est -gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu -de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant! Si j'étais -soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai -donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon -argent. Tenez, monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche -une petite lime, avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dam! -ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite -par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'était une espèce de -baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le -donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les -supports des créneaux.--Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le -fer assez près pour que vous puissiez passer.--Oh! sois tranquille! j'y -passerai, dit le prisonnier.--Et assez haut pour qu'il vous reste de -quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.--Où est-elle? demanda -Beauvoir.--La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde -à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge afin de faire supposer -que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur -suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous couler tout -doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans -les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent. -Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a -une sentinelle au _dret_ de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit -noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous -risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais...--C'est bon! -c'est bon, je ne pourrirai pas ici, s'écria le chevalier.--Ah! ça se -pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête. Beauvoir -prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. -L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait -guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. -Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les -barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en -bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, -afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde, et se mit -à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et -cette profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie des prisonniers. -Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier -les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur -sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer -qui restait dans la baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus -obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. -C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions, -l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers, -même involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles -serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause -du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à -son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre -le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout -alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à -terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec -ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant -pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où -il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une -raison frivole l'en empêcha: son chapeau venait de tomber, heureusement -il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien! -Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position; il se demanda -si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piége: mais dans quel -intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la -partie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les -clartés indécises du crépuscule; heure qui ne serait peut-être pas -tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit -de grimper vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment où -il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur -le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il -aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent pieds -entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.--Merci, -commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis, -après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea -nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence -sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute; -il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit l'arrivée du -perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il -avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à -l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en -sifflant; mais, quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui -asséna sur le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba -comme une masse, sans jeter un cri: la barre lui avait brisé la tête. -Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita -son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des -sentinelles de la porte principale, il s'évada. - -Ni le Procureur du Roi, ni madame de La Baudraye ne parurent croire -qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les -intéressés se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la -parfaite indifférence des deux prétendus amants. - ---Bah! j'ai mieux à vous conter, dit Bianchon. - ---Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Lousteau pour dire -que Bianchon avait sa petite réputation de conteur. - -Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car -tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'anecdotes comme -madame de La Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre -docteur choisit celle connue sous le nom de La Grande Bretèche et -devenue si célèbre qu'on en a fait au Gymnase-Dramatique un vaudeville -intitulé _Valentine_. Aussi est-il parfaitement inutile de répéter ici -cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants -du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les -gestes, dans les intonations qui valut tant d'éloges au docteur chez -mademoiselle des Touches quand il la raconta pour la première fois. -Le dernier tableau du Grand d'Espagne mourant de faim et debout dans -l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot de -ce mari répondant à une dernière prière de sa femme:--Vous avez juré -sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne! produisit tout son effet. -Il y eut un moment de silence assez flatteur pour Bianchon. - ---Savez-vous, messieurs, dit alors madame de La Baudraye, que l'amour -doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de -pareilles situations? - ---Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit monsieur -Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là. - ---Vous venez après de grands acteurs, lui dit madame de La Baudraye en -fêtant les deux Parisiens par un regard coquet, n'importe, allez. - ---Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le Receveur des -contributions, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages -de cette ville à une fête offerte par l'armée française à la capitale -nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y -furent pas très-rieurs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart des -conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés -assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec -autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La fête -était impérialement belle. Rien ne fut épargné dans le but de donner -aux Espagnols une haute idée de l'Empereur, s'ils voulaient le juger -d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais, -entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français -s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant -que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse -fête.--Ma foi, dit le Chirurgien en chef du Corps d'armée où j'étais -Payeur Général, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince -Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule, -je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les -Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les -poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi, -comme une superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols, -un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont -vivement prévenu contre ses mœurs. Eh! bien, depuis notre entrée à -Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le -complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure -que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoute volontiers mes -pressentiments, et dès demain je détale. Murat ne me refusera certes -pas mon congé, car, grâce aux services que nous rendons, nous avons -des protections toujours efficaces.--Puisque tu tires ta crampe, -dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain qui, du -beau langage et des courtisaneries impériales, ne se souciait guère. -Le Chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour -reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sûr qu'aucun -Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:--Nous ne sommes ici que -des Français, volontiers, colonel Hulot. Il y a six jours, je revenais -tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir -quitté le général Montcornet dont l'hôtel se trouve à quelques pas du -mien. Nous sortions tous les deux de chez l'Ordonnateur en chef, où -nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin -d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent -sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau. -Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté; mais le drap -étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus -rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du -manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de -femme, en mauvais français:--Si vous criez, ou si vous faites mine -de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque, -le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans -scrupule. Tenez-vous donc tranquille. Maintenant je vais vous apprendre -la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine -d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos -instruments de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous -de votre part; ils vous seront nécessaires, nous vous emmenons dans -une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher -d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari -le sache. Quoique monsieur quitte peu madame, de laquelle il est -toujours passionnément épris, et qu'il surveille avec toute l'attention -de la jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la -croit malade. Vous allez donc faire l'accouchement. Les dangers -de l'entreprise ne vous concernent pas: seulement, obéissez-nous; -autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui -ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre -imprudence.--Et qui êtes-vous? lui dis-je en cherchant la main de mon -interlocutrice dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit -d'uniforme.--Je suis la camériste de madame, sa confidente, et toute -prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment -aux exigences de notre situation.--Volontiers, dis-je en me voyant -embarqué de force dans une aventure dangereuse. A la faveur de l'ombre, -je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient en -harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées. -Cette bonne créature s'était sans doute soumise par avance à tous les -hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant -silence, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes -dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser satisfaisant. L'amant -que j'avais en vis-à-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied -dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait -pas le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.--Je ne puis -être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la camériste -en réponse aux bêtises que je lui débitais emporté par la chaleur -d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle.--Et -laquelle?--Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens. -Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans -lumière.--Bon, lui dis-je. Notre conversation en était là quand la -voiture arriva près d'un mur de jardin.--Laissez-moi vous bander les -yeux, me dit la femme de chambre, vous vous appuierez sur mon bras, -et je vous conduirai moi-même. Elle me serra sur les yeux un mouchoir -qu'elle noua fortement derrière ma tête. J'entendis le bruit d'une -clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte par le -silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de -chambre, au corps cambré, et qui avait du _meného_ dans son allure... - ---C'est, dit le Receveur en prenant un petit ton de supériorité, un -mot de la langue espagnole, un idiotisme qui peint les torsions que -les femmes savent imprimer à une certaine partie de leur robe que vous -devinez... - ---La femme de chambre (je reprends le récit du Chirurgien en Chef) me -conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à -un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent -dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison.--Silence, -maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même! -Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrai plus vous -parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous -sauver la vie. Puis, elle ajouta, mais à haute voix:--Madame est dans -une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer -dans la chambre et devant le lit de son mari; ne toussez pas, marchez -doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles, -ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant -grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La -camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud -d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en -expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me -trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une -lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de -gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond -d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tête était couverte -d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de -larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur -sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement que ses dents y -entraient; jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait -sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse -avait fait deux arcs-boutants de ses jambes, en les appuyant sur -une espèce de commode; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux -bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient -horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les -angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que -le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et -immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante -régularité. Je voulus examiner la camériste; mais elle avait remis -le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, -et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement -prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de -sa maîtresse, et replia en double sur la figure un voile de mousseline. -Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à -certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance -de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers la fille pour -l'instruire de cet événement. En ce moment, le défiant inconnu tira son -poignard; mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui -lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un -léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair, -il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir. -La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la -mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres -de limonade tout préparés, en me faisant un signe négatif. Je compris -qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me -desséchait le gosier. L'amant eut soif; il prit un verre vide, l'emplit -de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente -qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage, -et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux. -L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonner en comprenant que je venais -de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur -son manteau. La femme ne jeta pas un cri, mais elle tressaillait comme -une bête fauve surprise et suait à grosses gouttes. Dans un instant -horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de -son mari; le mari venait de se retourner; de nous quatre elle seule -avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des -rideaux. Nous nous arrêtâmes, et, à travers les trous de leurs masques, -la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se -dire:--Le tuerons-nous s'il s'éveille? J'étendis alors la main pour -prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol -crut que j'allais boire un des verres pleins; il bondit comme un chat, -posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés, et me laissa le -sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées, -tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui -pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir -ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de -craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme, -jeté dans une entreprise si aventureuse, avait pris, en prévision d'une -fuite, des diamants sur papier: il les mit à mon insu dans ma poche. -Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, -mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui -nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre -les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La -camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura -pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant -fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre -avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha -sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de -les fermer, et sortit le premier en m'invitant par un geste à tenir -le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à -ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant -l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde. -Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je -respirai comme si l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine. -Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur -ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la -petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet -monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et -je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous -trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes -chacun le nôtre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa -main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture, car il -avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec -la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre -objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous -parcourions. Au petit jour je me trouvai près de ma porte et l'Espagnol -s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Atocha.--Et vous n'avez rien -aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez -affaire? dit le colonel au chirurgien.--Une seule chose, reprit-il. -Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près -au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée -de poils bruns. En ce moment l'indiscret chirurgien pâlit; tous les -yeux fixés sur les siens en suivirent la direction: nous vîmes alors -un Espagnol dont le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se -voyant l'objet de notre attention, cet homme disparut avec une légèreté -de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite.--Sarpejeu, -mes amis! s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé. -J'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux, -vous m'enterrerez ici!--Es-tu bête? dit le colonel Hulot. Falcon -s'est mis à la piste de l'Espagnol qui nous écoutait, il saura bien -nous en rendre raison.--Hé! bien, s'écrièrent les officiers en voyant -revenir le capitaine tout essoufflé.--Au diable? répondit Falcon, il -a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas -qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison! il en connaît les -passages, les détours, et m'a facilement échappé.--Je suis perdu! dit -le chirurgien d'une voix sombre.--Allons, tiens-toi calme, Béga (il -s'appelait Béga), lui répondis-je, nous nous casernerons à tour de -rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir nous t'accompagnerons. En -effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu -reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit -à rester chez lui. Le surlendemain Béga avait obtenu son renvoi en -France, il faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à -laquelle Murat donnait une forte escorte; il achevait de dîner en -compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une -jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers -descendirent aussitôt en craignant quelque piége. L'inconnue ne put que -dire à son amant:--Prenez garde! et tomba morte. Cette femme était la -camériste, qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour -sauver le chirurgien. Diable! diable! s'écria le capitaine Falcon, -voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde -qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Béga resta -singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le -tourmentaient, il se remit à table, et but immodérément, ainsi que ses -compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au -milieu de la nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu que -firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. -Il se mit sur son séant; en proie à la trépidation mécanique qui nous -saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant -lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le -même regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria:--Au -secours! A moi, mes amis! A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par -un rire amer.--L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Cette -espèce de sentence dite, l'inconnu montra les trois amis profondément -endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, -le présenta vivement à Béga en lui faisant voir un signe semblable -à celui qu'il avait si imprudemment décrit:--Est-ce bien le même? -demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut -le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le -mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur. - ---Il faut raconter cela, dit le journaliste, à des charbonniers, car -il faut une foi robuste. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de -l'Espagnol, a causé? - ---Monsieur, répondit le Receveur des contributions, j'ai soigné ce -pauvre Béga, qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances. -Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir -Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement -je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fit alors espérer -la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais à un bal -chez madame de Listomère où devaient se trouver plusieurs Espagnols -de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un Grand -d'Espagne, un _Afrancesado_ en exil, arrivé depuis quinze jours en -Touraine. Il était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour -la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné -de sa femme, dont le bras droit était absolument immobile. Nous nous -séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes -pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo? Sous des -orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui -restaient fixes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux -offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il -était maigre. La femme! imaginez-la? non, vous ne la feriez pas vraie. -Elle avait cette admirable taille qui a fait créer ce mot de _meného_ -dans la langue espagnole; quoique pâle, elle était belle encore; son -teint par un privilége inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur; -mais son regard, plein du soleil de l'Espagne, tombait sur vous comme -un jet de plomb fondu.--Madame, demandai-je à la marquise vers la fin -de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?--Dans la -guerre de l'indépendance, me répondit-elle. - ---L'Espagne est un singulier pays, dit madame de La Baudraye, il y -reste quelque chose des mœurs arabes. - ---Oh! dit le journaliste en riant, cette manie de couper les bras y est -fort ancienne, elle reparaît à certaines époques comme quelques-uns de -nos _canards_ dans les journaux, car ce sujet avait déjà fourni des -pièces au Théâtre Espagnol, dès 1570... - ---Me croyez-vous donc capable d'inventer une histoire? dit monsieur -Gravier piqué de l'air impertinent de Lousteau. - ---Vous en êtes incapable, répondit le journaliste. - ---Bah! dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturges -sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces dans la vie -réelle que les événements de la vie réelle montent sur le théâtre et -se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la -comédie de Tartuffe, à l'exception du dénoûment: on n'a jamais pu -dessiller les yeux à Orgon. - ---Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme -celle que vient de nous raconter monsieur Gravier? dit madame de La -Baudraye. - ---Eh! mon Dieu, s'écria le Procureur du Roi, _sur les dix ou douze -crimes saillants qui se commettent_ par année en France, il s'en trouve -la moitié dont les circonstances sont au moins aussi extraordinaires -que celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpassent en -romanesque. Cette vérité n'est-elle pas d'ailleurs prouvée par la -publication de la _Gazette des Tribunaux_, à mon sens l'un des -plus grands abus de la Presse. Ce journal, qui ne date que de 1826 -ou 1827, n'existait donc pas lors de mon début dans la carrière du -Ministère public, et les détails du crime dont je vais vous parler -n'ont été connus au delà du Département où il fut _perpétré_. Dans -le faubourg Saint-Pierre-des-Corps à Tours, une femme, dont le mari -avait disparu lors du licenciement de l'armée de la Loire en 1816 -et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se fit remarquer par une -excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de -province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces -des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes -prosélytes, elle porta la croix, elle y cloua son cœur en argent -traversé d'une flèche, et, long-temps après la mission, elle allait -tous les soirs faire sa prière aux pieds de la croix qui fut plantée -derrière le chevet de la cathédrale. Enfin vaincue par ses remords, -elle se confessa d'un crime épouvantable. Elle avait égorgé son mari -comme on avait égorgé Fualdès, en le saignant, elle l'avait salé, mis -dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il se fût agi -d'un porc. Et pendant fort long-temps, tous les matins, elle en coupait -un morceau et l'allait jeter dans la Loire. Le confesseur consulta ses -supérieurs, et avertit sa pénitente qu'il devait prévenir le Procureur -du Roi. La femme attendit la descente de la justice. Le Procureur du -Roi, le Juge d'Instruction en visitant la cave y trouvèrent encore la -tête du mari dans le sel et dans un des poinçons.--Mais, malheureuse, -dit le Juge d'Instruction à l'_inculpée_, puisque vous avez eu la -barbarie de jeter ainsi dans la rivière le corps de votre mari, -pourquoi n'avez-vous pas fait disparaître aussi la tête, il n'y aurait -plus eu de preuves...--Je l'ai bien souvent essayé, monsieur, dit-elle; -mais je l'ai toujours trouvée trop lourde. - ---Eh! bien, qu'a-t-on fait de la femme?... s'écrièrent les deux -Parisiens. - ---Elle a été condamnée et exécutée à Tours, répondit le magistrat; mais -son repentir et sa religion avaient fini par attirer l'intérêt sur -elle, malgré l'énormité du crime. - ---Eh! sait-on, dit Bianchon, toutes les tragédies qui se jouent -derrière le rideau du ménage que le public ne soulève jamais... Je -trouve la justice humaine malvenue à juger des crimes entre époux; -elle y a tout droit comme police, mais elle n'y entend rien dans ses -prétentions à l'équité. - ---Bien souvent la victime a été pendant si long-temps le bourreau, -répondit naïvement madame de La Baudraye, que le crime paraîtrait -quelquefois excusable si les accusés osaient tout dire. - -Cette réponse provoquée par Bianchon, et l'histoire racontée par le -Procureur du Roi, rendirent les deux Parisiens très-perplexes sur la -situation de Dinah! Aussi lorsque l'heure du coucher fut arrivée, y -eut-il un de ces conciliabules qui se tiennent dans les corridors de -ces vieux châteaux où les garçons restent tous, leur bougeoir à la -main, à causer mystérieusement. Monsieur Gravier apprit alors le but de -cette amusante soirée où l'innocence de madame de La Baudraye avait été -mise en lumière. - ---Après tout, dit Lousteau, l'impassibilité de notre châtelaine -indiquerait aussi bien une profonde dépravation que la candeur la plus -enfantine... Le Procureur du Roi m'a eu l'air de proposer de mettre le -petit La Baudraye en salade... - ---Il ne revient que demain, qui sait ce qui se passera cette nuit? dit -Gatien. - ---Nous le saurons, s'écria monsieur Gravier. - -La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries, -parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. Monsieur -Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa de mettre les scellés à -la porte de madame de La Baudraye et sur celle du Procureur du Roi. -Les canards accusateurs du poète Ibicus ne sont rien en comparaison -du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture -d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placées si bas -ou si haut qu'il est impossible de se douter de ce piége. Le galant -sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée, la coïncidence des -cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin, -le journaliste, le Receveur des contributions et Gatien vinrent pieds -nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se -promirent de venir à cinq heures du matin vérifier l'état des scellés. -Jugez de leur étonnement et du plaisir de Gatien, lorsque tous quatre, -un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux et -trouvèrent celui du Procureur du Roi et celui de madame de La Baudraye -dans un satisfaisant état de conservation. - ---Est-ce la même cire? dit monsieur Gravier. - ---Est-ce les mêmes cheveux? demanda Lousteau. - ---Oui, dit Gatien. - ---Ceci change tout, s'écria Lousteau, vous aurez battu les buissons -pour Robin-des-Bois. - -Le Receveur des contributions et le fils du Président s'interrogèrent -par un coup d'œil qui voulait dire: N'y a-t-il pas dans cette phrase -quelque chose de piquant pour nous? devons-nous rire ou nous fâcher? - ---Si, dit le journaliste à l'oreille de Bianchon, Dinah est vertueuse, -elle vaut bien la peine que je cueille le fruit de son premier amour. - -L'idée d'emporter en quelques instants une place qui résistait depuis -neuf ans aux Sancerrois sourit alors à Lousteau. Dans cette pensée, -il descendit le premier dans le jardin espérant y rencontrer la -châtelaine. Ce hasard arriva d'autant mieux que madame de La Baudraye -avait aussi le désir de s'entretenir avec son critique. La moitié des -hasards sont cherchés. - ---Hier, vous avez chassé, monsieur, dit madame de La Baudraye. Ce matin -je suis assez embarrassée de vous offrir quelque nouvel amusement; à -moins que vous ne vouliez venir à La Baudraye, où vous pourrez observer -la province un peu mieux qu'ici: car vous n'avez fait qu'une bouchée -de mes ridicules; mais le proverbe sur la plus belle fille du monde -regarde aussi la pauvre femme de province. - ---Ce petit sot de Gatien, répondit Lousteau, vous a répété sans -doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous -adorait. Votre silence avant-hier pendant le dîner et pendant toute -la soirée m'a suffisamment révélé l'une de ces indiscrétions qui ne -se commettent jamais à Paris. Que voulez-vous! je ne me flatte pas -d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces -histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions à vous et -à monsieur de Clagny quelque remords... Oh! rassurez-vous, nous avons -la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse -pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes -yeux... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez -pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et -en terres qui vous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des -regains! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de monsieur de La Baudraye -avec nos escompteurs de Paris: c'est la même nature. Vingt-huit ans, -belle, sage, sans enfants... tenez, madame, je n'ai jamais rencontré le -problème de la vertu mieux posé... L'auteur de _Paquita la Sévillane_ -doit avoir rêvé bien des rêves!... Je puis vous parler de toutes ces -choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je -suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on -au métier que j'ai fait?... - -En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du Pays -de Tendre, dans laquelle les passions vraies font de si longues -patrouilles, il allait droit au but et se mettait en position de se -faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années, -témoin le pauvre Procureur du Roi pour qui la dernière faveur -consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras -de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme! Aussi, pour ne -pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de La Baudraye -essaya-t-elle de consoler le Manfred du Feuilleton en lui prophétisant -tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé. - ---Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé, -dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contre-sens de -la vie. Voyez monsieur de Gentz tombant, dans sa vieillesse, amoureux -de Fanny Ellsler, et abandonnant les révolutions de juillet pour les -répétitions de cette danseuse? - ---Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je crois à l'amour, mais -je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts -qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être -ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la -réalité... - -Madame de La Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans -le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes -hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées, -et qui, s'il n'était pas supérieur, jouait au moins très-bien la -supériorité. Étienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première -représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris, -l'air de Paris. Elle passa l'une des journées les plus agréables de -sa vie entre Étienne et Bianchon qui lui racontèrent les anecdotes -curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui -seront quelque jour l'_ana_ de notre siècle; mots et faits vulgaires -à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit -beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berry, mais dans -l'évidente intention de flatter madame de La Baudraye et de l'amener -sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer -cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame de La -Baudraye qui parut à monsieur de Clagny, au Receveur des contributions -et à Gatien plus affectueuse que la veille avec Étienne. Ces amants de -Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient -tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, à les entendre, rien de si -spirituel ne s'était dit. Les Heures s'étaient envolées sans qu'on pût -en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux -comme deux prodiges. - -Ces exagérations trompetées sur le Mail eurent pour effet de faire -arriver seize personnes le soir au château d'Anzy, les unes en -cabriolet de famille, les autres en char-à-bancs, et quelques -célibataires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces -provinciaux firent plus ou moins bien leurs entrées dans l'immense -salon d'Anzy que Dinah, prévenue de cette invasion, avait éclairé -largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses -beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée -comme un de ses grands jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent -des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant -les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de -rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fleurs plus -artificieuses qu'artificielles se présentèrent audacieusement sur -des bonnets bisannuels! La Présidente Boirouge, cousine de Bianchon, -échangea quelques phrases avec le docteur, de qui elle obtint une -consultation gratuite en lui expliquant de prétendues douleurs -nerveuses à l'estomac dans lesquelles il reconnut des indigestions -périodiques. - ---Prenez tout bonnement du thé tous les jours une heure après votre -dîner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous -éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon. - ---C'est décidément un bien grand médecin, dit la Présidente en revenant -auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame -Gorju la femme du maire. - ---On dit, répliqua sous son éventail madame de Clagny, que Dinah l'a -fait venir bien moins pour les Élections que pour savoir d'où provient -sa stérilité... - -Dans le premier moment de leur succès, Lousteau présenta le savant -médecin comme le seul candidat possible aux prochaines Élections. Mais -Bianchon, au grand contentement du nouveau Sous-Préfet, fit observer -qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la -politique. - ---Il n'y a, dit-il, que des médecins sans clientèle qui puissent se -faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'État, des penseurs, des -gens dont les connaissances soient universelles, et qui sachent se -mettre à la hauteur où doit être un législateur: voilà ce qui manque -dans nos Chambres, et ce qu'il faut à notre pays! - -Deux ou trois jeunes personnes, quelques jeunes gens et les femmes -examinaient Lousteau comme si c'eût été un faiseur de tours. - ---Monsieur Gatien Boirouge prétend que monsieur Lousteau gagne vingt -mille francs par an à écrire, dit la femme du maire à madame de Clagny, -le croyez-vous? - ---Est-ce possible? puisqu'on ne paye que mille écus un Procureur du -Roi... - ---Monsieur Gatien, dit madame Chandier, faites donc parler tout haut -monsieur Lousteau, je ne l'ai pas encore entendu... - ---Quelles jolies bottes il a, dit mademoiselle Chandier à son frère, et -comme elles reluisent! - ---Bah! c'est du vernis? - ---Pourquoi n'en as-tu pas? - -Lousteau finit par trouver qu'il _posait_ un peu trop, et reconnut -dans l'attitude des Sancerrois les indices du désir qui les avait -amenés.--Quelle charge pourrait-on leur faire? pensa-t-il. - -En ce moment, le prétendu valet de chambre de monsieur de La Baudraye, -un valet de ferme vêtu d'une livrée, apporta les lettres, les journaux, -et remit un paquet d'épreuves que le journaliste laissa prendre à -Bianchon, car madame de La Baudraye lui dit en voyant le paquet dont -la forme et les ficelles étaient assez typographiques:--Comment! la -littérature vous poursuit jusqu'ici? - ---Non pas la littérature, répondit-il, mais la Revue où j'achève une -nouvelle et qui paraît dans dix jours. Je suis venu sous le coup de: -_La fin à la prochaine livraison_, et j'ai dû donner mon adresse à -l'imprimeur. Ah! nous mangeons un pain bien chèrement vendu par les -spéculateurs en papier noirci! Je vous peindrai l'espèce curieuse des -Directeurs de Revue. - ---Quand la conversation commencera-t-elle? dit alors à Dinah madame de -Clagny comme on demande: A quelle heure le feu d'artifice? - ---Je croyais, dit madame Popinot-Chandier à sa cousine la Présidente -Boirouge, que nous aurions des histoires. - -En ce moment où, comme un parterre impatient, les Sancerrois faisaient -entendre des murmures, Lousteau vit Bianchon perdu dans une rêverie -inspirée par l'enveloppe des épreuves. - ---Qu'as-tu? lui dit Étienne. - ---Mais voici le plus joli roman du monde contenu dans une maculature -qui enveloppait tes épreuves. Tiens, lis: _Olympia ou les Vengeances -romaines_. - ---Voyons, dit Lousteau en prenant le fragment de maculature que lui -tendit le docteur, et il lut à haute voix ceci: - - - 204 OLYMPIA, - - caverne. Rinaldo s'indignant de la lâcheté de ses - compagnons, qui n'avaient de courage qu'en plein air - et n'osaient s'aventurer dans Rome, jeta sur eux un - regard de mépris. - - --Je suis donc seul!... leur dit-il. - - Il parut penser, puis il reprit:--Vous êtes des - misérables, j'irai seul, et j'aurai seul cette riche - proie... Vous m'entendez!... Adieu. - - --Mon capitaine!... dit Lamberti, et si vous étiez - pris sans avoir réussi?... - - --Dieu me protége!... reprit Rinaldo en montrant le - ciel. - - A ces mots, il sortit, et rencontra sur la route - l'intendant de Bracciano - - ---La page est finie, dit Lousteau que tout le monde avait -religieusement écouté. - ---Il nous lit son ouvrage, dit Gatien au fils de madame -Popinot-Chandier. - ---D'après les premiers mots, il est évident, mesdames, reprit le -journaliste en saisissant cette occasion de mystifier les Sancerrois, -que les brigands sont dans une caverne. Quelle négligence mettaient -alors les romanciers dans les détails, aujourd'hui si curieusement, si -longuement observés, sous prétexte de couleur locale! Si les voleurs -sont dans une caverne, au lieu de: _en montrant le ciel_, il aurait -fallu: _en montrant la voûte_. Malgré cette incorrection, Rinaldo me -semble un homme d'exécution, et son apostrophe à Dieu sent l'Italie. -Il y avait dans ce roman un soupçon de couleur locale. Peste! des -brigands, une caverne, un Lamberti qui sait calculer... Je vois tout -un vaudeville dans cette page. Ajoutez à ces premiers éléments un bout -d'intrigue, une jeune paysanne à chevelure relevée, à jupes courtes, -et une centaine de couplets détestables... oh! mon Dieu, le public -viendra. Et puis, Rinaldo... comme ce nom-là convient à Lafont! En -lui supposant des favoris noirs, un pantalon collant, un manteau, -des moustaches, un pistolet et un chapeau pointu; si le directeur -du Vaudeville a le courage de payer quelques articles de journaux, -voilà cinquante représentations acquises au Vaudeville et six mille -francs de droits d'auteur si je veux dire du bien de la pièce dans mon -feuilleton. Continuons. - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 197 - - La duchesse de Bracciano retrouva son gant. Certes, - Adolphe, qui l'avait ramenée au bosquet d'orangers, - put croire qu'il y avait de la coquetterie dans - cet oubli; car alors le bosquet était désert. Le - bruit de la fête retentissait vaguement au loin. - Les _fantoccini_ annoncés avaient attiré tout le - monde dans la galerie. Jamais Olympia ne parut plus - belle à son amant. Leurs regards, animés du même - feu se comprirent. Il y eut un moment de silence - délicieux pour leurs âmes et impossible à rendre. Ils - s'assirent sur le même banc où ils s'étaient trouvés - en présence du chevalier de Paluzzi et des rieurs - - ---Malepeste! je ne vois plus notre Rinaldo, s'écria Lousteau. Mais -quels progrès dans la compréhension de l'intrigue un homme littéraire -ne fera-t-il pas à cheval sur cette page? La duchesse Olympia est une -femme _qui pouvait oublier à dessein ses gants dans un bosquet désert_! - ---A moins d'être placé entre l'huître et le sous-chef du bureau, les -deux créations les plus voisines du marbre dans le règne zoologique, il -est impossible de ne pas reconnaître dans Olympia _une femme de trente -ans_! dit madame de La Baudraye. Adolphe en a dès lors vingt-deux, car -une Italienne de trente ans est comme une Parisienne de quarante ans. - ---Avec ces deux suppositions, le roman peut se reconstruire, reprit -Lousteau. Et ce chevalier de Paluzzi! hein!... quel homme! Dans ces -deux pages le style est faible, l'auteur était peut-être un employé des -Droits-Réunis, il aura fait le roman pour payer son tailleur... - ---A cette époque, dit Bianchon, il y avait une censure, et il faut être -aussi indulgent pour l'homme qui passait sous les ciseaux de 1805 que -pour ceux qui allaient à l'échafaud en 1793. - ---Comprenez-vous quelque chose? demanda timidement madame Gorju, la -femme du Maire, à madame de Clagny. - -La femme du Procureur du Roi, qui, selon l'expression de monsieur -Gravier, aurait pu mettre en fuite un jeune Cosaque en 1814, se -raffermit sur ses hanches comme un cavalier sur ses étriers, et fit une -moue à sa voisine qui voulait dire:--On nous regarde! sourions comme si -nous comprenions. - ---C'est charmant! dit la mairesse à Gatien. De grâce, monsieur -Lousteau, continuez? - -Lousteau regarda les deux femmes, deux vraies pagodes indiennes, et -put tenir son sérieux. Il jugea nécessaire de s'écrier: Attention! en -reprenant ainsi: - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 209 - - robe frôla dans le silence. Tout à coup le cardinal - Borborigano parut aux yeux de la duchesse. Il avait - un visage sombre; son front semblait chargé de - nuages, et un sourire amer se dessinait dans ses - rides. - - --Madame, dit-il, vous êtes soupçonnée. Si vous êtes - coupable, fuyez: si vous ne l'êtes pas, fuyez encore: - parce que, vertueuse ou criminelle, vous serez de - loin bien mieux en état de vous défendre... - - --Je remercie Votre Éminence de sa sollicitude, - dit-elle, le duc de Bracciano reparaîtra quand je - jugerai nécessaire de faire voir qu'il existe - - ---Le cardinal Borborigano! s'écria Bianchon. Par les clefs du pape! -si vous ne m'accordez pas qu'il se trouve une magnifique création -seulement dans le nom, si vous ne voyez pas à ces mots: _robe frôla -dans le silence!_ toute la poésie du rôle de _Schedoni_ inventé par -madame Radcliffe dans _le Confessionnal des Pénitents noirs_, vous êtes -indigne de lire des romans... - ---Pour moi, reprit Dinah qui eut pitié des dix-huit figures qui -regardaient Lousteau, la fable marche. Je connais tout: Je suis à Rome, -je vois le cadavre d'un mari assassiné dont la femme, audacieuse et -perverse, a établi son lit sur un cratère. A chaque nuit, à chaque -plaisir, elle se dit: Tout va se découvrir!... - ---La voyez-vous, s'écria Lousteau, étreignant ce monsieur Adolphe, elle -le serre, elle veut mettre toute sa vie dans un baiser!... Adolphe me -fait l'effet d'être un jeune homme parfaitement bien fait, mais sans -esprit, un de ces jeunes gens comme il en faut aux Italiennes. Rinaldo -plane sur l'intrigue que nous ne connaissons pas, mais qui doit être -corsée comme celle d'un mélodrame de Pixérécourt. Nous pouvons nous -figurer d'ailleurs que Rinaldo passe dans le fond du théâtre, comme un -personnage des drames de Victor Hugo. - ---Et c'est le mari peut-être, s'écria madame de La Baudraye. - ---Comprenez-vous quelque chose à tout cela? demanda madame Piédefer à -la Présidente. - ---C'est ravissant, dit madame de La Baudraye à sa mère. - -Tous les gens de Sancerre ouvraient des yeux grands comme des pièces de -cent sous. - ---Continuez, de grâce, fit madame de La Baudraye. - -Lousteau continua. - - - 216 OLYMPIA, - - --Votre clef!... - - --L'auriez-vous perdue? - - --Elle est dans le bosquet... - - --Courons... - - --Le cardinal l'aurait-il prise?... - - --Non... La voici... - - --De quel danger nous sortons! - - Olympia regarda la clef, elle crut reconnaître la - sienne; mais Rinaldo l'avait changée: ses ruses - avaient réussi, il possédait la véritable clef. - Moderne Cartouche, il avait autant d'habileté - que de courage, et, soupçonnant que des trésors - considérables pouvaient seuls obliger une duchesse à - toujours porter à sa ceinture - - ---Cherche!... s'écria Lousteau. La page qui faisait le recto suivant -n'y est pas, il n'y a plus pour nous tirer d'inquiétude que la page 212 - - - 212 OLYMPIA, - - --Si la clef avait été perdue! - - --Il serait mort... - - --Mort! ne devriez-vous pas accéder à la dernière - prière qu'il vous a faite, et lui donner la liberté - aux conditions qu'il... - - --Vous ne le connaissez pas... - - --Mais... - - --Tais-toi. Je t'ai pris pour amant, et non pour - confesseur. - - Adolphe garda le silence. - - ---Puis voilà un amour sur une chèvre au galop, une vignette dessinée -par _Normand_, gravée par _Duplat_... Oh! les noms y sont, dit Lousteau. - ---Eh! bien, la suite? dirent ceux des auditeurs qui comprenaient. - ---Mais le chapitre est fini, répondit Lousteau. La circonstance de -la vignette change totalement mes opinions sur l'auteur. Pour avoir -obtenu, sous l'Empire, des vignettes gravées sur bois, l'auteur devait -être un Conseiller d'État ou madame Barthélemy-Hadot, feu Desforges ou -Sewrin. - ---_Adolphe garda le silence!..._ Ah! dit Bianchon, la duchesse a moins -de trente ans. - ---S'il n'y a plus rien, inventez une fin! dit madame de La Baudraye. - ---Mais, dit Lousteau, la maculature n'a été tirée que d'un seul côté. -En style typographique, le côté de _seconde_, ou, pour vous mieux -faire comprendre, tenez, le revers qui aurait dû être imprimé, se -trouve avoir reçu un nombre incommensurable d'empreintes diverses, elle -appartient à la classe des feuilles dites de _mise en train_. Comme -il serait horriblement long de vous apprendre en quoi consistent les -dérèglements d'une feuille de _mise en train_, sachez qu'elle ne peut -pas plus garder trace des douze premières pages que les pressiers y -ont imprimées, que vous ne pourriez garder un souvenir quelconque du -premier coup de bâton qu'on vous eût donné, si quelque pacha vous eût -condamnée à en recevoir cent cinquante sur la plante des pieds. - ---Je suis comme une folle, dit madame Popinot-Chandier à monsieur -Gravier; je tâche de m'expliquer le Conseiller d'État, le Cardinal, la -clef et cette maculat... - ---Vous n'avez pas la clef de cette plaisanterie, dit monsieur Gravier; -eh! bien, ni moi non plus, belle dame, rassurez-vous. - ---Mais il y a une autre feuille, dit Bianchon qui regarda sur la table -où se trouvaient les épreuves. - ---Bon, dit Lousteau, elle est saine et entière! Elle est signée IV; -J, _2e édition_. Mesdames, le IV indique le quatrième volume. Le J, -dixième lettre de l'alphabet, la dixième feuille. Il me paraît dès -lors prouvé que, sauf les ruses du libraire, _les Vengeances romaines_ -ont eu du succès, puisqu'elles auraient eu deux éditions. Lisons et -déchiffrons cette énigme? - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 217 - - corridor; mais, se sentant poursuivi par les gens de - la duchesse, Rinaldo - - ---Va te promener! - ---Oh! dit madame de La Baudraye, il y a eu des événements importants -entre votre fragment de maculature et cette page. - ---Dites, madame, cette précieuse _bonne feuille_! Mais la maculature -où la duchesse a oublié ses gants dans le bosquet appartient-elle au -quatrième volume? Au diable! continuons: - - - ne trouve pas d'asile plus sûr que d'aller - sur-le-champ dans le souterrain où devaient être - les trésors de la maison de Bracciano. Léger comme - la Camille du poète latin, il courut vers l'entrée - mystérieuse des Bains de Vespasien. Déjà les torches - éclairaient les murailles, lorsque l'adroit Rinaldo, - découvrant avec la perspicacité dont l'avait doué - la nature, la porte cachée dans le mur, disparut - promptement. Une horrible réflexion sillonna l'âme - de Rinaldo comme la foudre quand elle déchire les - nuages. Il s'était emprisonné!... Il tâta le - - ---Oh! cette bonne feuille et le fragment de _maculature_ se suivent! -La dernière page du fragment est la 212 et nous avons ici 217! Et, en -effet, si _dans la maculature_, Rinaldo, qui a volé la clef des trésors -de la duchesse Olympia en lui en substituant une à peu près semblable, -se trouve _dans cette bonne feuille_, au palais des ducs de Bracciano, -le roman me paraît marcher à une conclusion quelconque. Je souhaite -que cela soit aussi clair pour vous que cela le devient pour moi... -Pour moi, la fête est finie, les deux amants sont revenus au palais -Bracciano, il est nuit, il est une heure du matin. Rinaldo va faire un -bon coup! - ---Et Adolphe?... dit le Président Boirouge qui passait pour être un peu -leste en paroles. - ---Et quel style! dit Bianchon: _Rinaldo qui trouve l'asile d'aller!..._ - ---Évidemment ni Maradan, ni les Treuttel et Wurtz, ni Doguereau n'ont -imprimé ce roman-là, dit Lousteau; car ils avaient des correcteurs à -leurs gages, qui revoyaient leurs épreuves: un luxe que nos éditeurs -actuels devraient bien se donner, les auteurs d'aujourd'hui s'en -trouveraient bien... Ce sera quelque pacotilleur du quai... - ---Quel quai? dit une dame à sa voisine. On parlait de bains... - ---Continuez, dit madame de La Baudraye. - ---En tout cas, ce n'est pas d'un Conseiller d'État, dit Bianchon. - ---C'est peut-être de madame Hadot, dit Lousteau. - ---Pourquoi fourrent-ils là-dedans madame Hadot de La Charité? demanda -la Présidente à son fils. - ---Cette madame Hadot, ma chère présidente, répondit la châtelaine, -était une femme auteur qui vivait sous le Consulat... - ---Les femmes écrivaient donc sous l'Empereur? demanda madame -Popinot-Chandier. - ---Et madame de Genlis, et madame de Staël? fit le Procureur du Roi -piqué pour Dinah de cette observation. - ---Ah! - ---Continuez, de grâce, dit madame La Baudraye à Lousteau. - -Lousteau reprit la lecture en disant: Page 218! - - - 218 OLYMPIA, - - mur avec une inquiète précipitation, et jeta un cri - de désespoir quand il eut vainement cherché les - traces de la serrure à secret. Il lui fut impossible - de se refuser à reconnaître l'affreuse vérité. - La porte, habilement construite pour servir les - vengeances de la duchesse, ne pouvait pas s'ouvrir - en dedans. Rinaldo colla sa joue à divers endroits, - et ne sentit nulle part l'air chaud de la galerie. - Il espérait rencontrer une fente qui lui indiquerait - l'endroit où finissait le mur, mais, rien, rien!... - la paroi semblait être d'un seul bloc de marbre... - - Alors il lui échappe un sourd rugissement - d'hyène....... - - ---Hé! bien, nous croyions avoir récemment inventé les cris de hyène? -dit Lousteau, la littérature de l'Empire les connaissait déjà, les -mettait même en scène avec un certain talent d'histoire naturelle; ce -que prouve le mot _sourd_. - ---Ne faites plus de réflexions, monsieur, dit madame de La Baudraye. - ---Vous y voilà, s'écria Bianchon, l'_intérêt_, ce monstre romantique, -vous a mis la main au collet comme à moi tout à l'heure. - ---Lisez! cria le Procureur du Roi, je comprends! - ---Le fat! dit le Président à l'oreille de son voisin le Sous-Préfet. - ---Il veut flatter madame de La Baudraye, répondit le nouveau -Sous-Préfet. - ---Eh! bien, je lis de suite, dit solennellement Lousteau. - -On écouta le journaliste dans le profond silence. - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 219 - - Un gémissement profond répondit au cri de Rinaldo; - mais, dans son trouble, il le prit pour un écho, tant - ce gémissement était faible et creux! il ne pouvait - pas sortir d'une poitrine humaine... - - --Santa Maria! dit l'inconnu. - - --Si je quitte cette place, je ne saurai plus - la retrouver! pensa Rinaldo quand il reprit son - sang-froid accoutumé. Frapper, je serai reconnu: que - faire? - - --Qui donc est là? demanda la voix. - - --Hein! dit le brigand, les crapauds parleraient-ils, - ici? - - --Je suis le duc de Bracciano! Qui - - - 220 OLYMPIA, - - que vous soyez, si vous n'appartenez pas à la - duchesse, venez, au nom de tous les saints, venez à - moi... - - --Il faudrait savoir où tu es, monseigneur le duc, - répondit Rinaldo avec l'impertinence d'un homme qui - se voit nécessaire. - - --Je te vois, mon ami, car mes yeux se sont - accoutumés à l'obscurité. Écoute, marche droit... - bien... tourne à gauche... viens... ici... Nous voilà - réunis. - - Rinaldo, mettant ses mains en avant par prudence, - rencontra des barres de fer. - - --On me trompe! cria le bandit. - - --Non, tu as touché ma cage... - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 221 - - Assieds-toi sur un fût de porphyre qui est là. - - --Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une - cage? demanda le bandit. - - --Mon ami, j'y suis, depuis trente mois, debout, sans - avoir pu m'asseoir... Mais qui es-tu, toi? - - --Je suis Rinaldo, le prince de la campagne, le chef - de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort - des scélérats, que toutes les dames admirent et que - les juges pendent par une vieille habitude. - - --Dieu soit loué!... Je suis sauvé... Un honnête - homme aurait eu peur; tandis que je suis sûr de - pouvoir très-bien - - - 222 OLYMPIA, - - m'entendre avec toi, s'écria le duc. O mon cher - libérateur, tu dois être armé jusqu'aux dents. - - --_E verissimo!_ - - --Aurais-tu des... - - --Oui, des limes, des pinces... _Corpo di Bacco!_ - je venais emprunter indéfiniment les trésors des - Bracciani. - - --Tu en auras légitimement une bonne part, mon cher - Rinaldo, et peut-être irai-je faire la chasse aux - hommes en ta compagnie... - - --Vous m'étonnez, Excellence!... - - --Écoute-moi, Rinaldo! Je ne te parlerai pas du désir - de vengeance qui me ronge le cœur: je suis là depuis - trente mois--tu es Italien--tu - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 223 - - me comprendras! Ah! mon ami, ma fatigue et mon - épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du - mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano - est encore une des plus belles femmes de Rome, je - l'aimais assez pour en être jaloux... - - --Vous, son mari!... - - --Oui, j'avais tort peut-être! - - --Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo. - - --Ma jalousie fut excitée par la conduite de la - duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que - j'avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il - était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle - affection... - - ---Mille pardons! mesdames, dit Lousteau; mais voyez-vous, il m'est -impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de -l'Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le -caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque tenait -le milieu entre le sommaire des chapitres du _Télémaque_ et les -réquisitoires du Ministère public. Elle avait des idées, mais elle -ne les exprimait pas, la dédaigneuse! elle observait, mais elle ne -faisait part de ses observations à personne, l'avare! il n'y avait que -Fouché qui fît part de ses observations à quelqu'un. _La littérature se -contentait alors_, suivant l'expression d'un des plus niais critiques -de la Revue des Deux-Mondes, _d'une assez pure esquisse et du concours -bien net de toutes les figures à l'antique; elle ne dansait pas sur -les périodes_! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle -n'avait pas de mois à faire chatoyer; elle vous disait Lubin aimait -Toinette, Toinette n'aimait pas Lubin; Lubin tua Toinette, et les -gendarmes prirent Lubin qui fut mis en prison, mené à la Cour d'Assises -et guillotiné. Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh! bien, -aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots. - ---Et quelquefois les morts, dit monsieur de Clagny. - ---Ah! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ces R! - ---Que veut-il dire? demanda madame de Clagny que ce calembour inquiéta. - ---Il me semble que je marche dans un four, répondit la Mairesse. - ---Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien. - ---Aujourd'hui, reprit Lousteau, les romanciers dessinent des -caractères; et au lieu du contour net, ils vous dévoilent le cœur -humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin. - ---Moi, je suis effrayé de l'éducation du public en fait de littérature, -dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles XII qui ont fini -par savoir la guerre, le lecteur a fini par apprendre l'art. Jadis -on ne demandait que de l'intérêt au roman; quant au style, personne -n'y tenait, pas même l'auteur; quant à des idées, zéro; quant à la -couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style, -de l'intérêt, du pathétique, des connaissances positives; il a exigé -les _cinq_ sens littéraires: l'invention, le style, la pensée, le -savoir, le sentiment; puis la Critique est venue, brochant sur le tout. -Le critique, incapable d'inventer autre chose que des calomnies, a -prétendu que toute œuvre qui n'émanait pas d'un cerveau complet était -boiteuse. Quelques charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir -les cinq sens littéraires, s'étant alors montrés, ceux qui n'avaient -que de l'esprit, que du savoir, que du style ou que du sentiment, ces -éclopés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires se sont -mis à crier que tout était perdu, ils ont prêché des croisades contre -les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres. - ---C'est l'histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer -Dinah. - ---De grâce! s'écria monsieur de Clagny, revenons au duc de Bracciano. - -Au grand désespoir de l'assemblée, Lousteau reprit la lecture de la -_bonne feuille_. - - - 224 OLYMPIA, - - Alors je voulus m'assurer de mon malheur, afin de - pouvoir me venger sous l'aile de la Providence et - de la Loi. La duchesse avait deviné mes projets. - Nous nous combattions par la pensée avant de nous - combattre le poison à la main. Nous voulions nous - imposer mutuellement une confiance que nous n'avions - pas; moi pour lui faire prendre un breuvage, elle - pour s'emparer de moi. Elle était femme, elle - l'emporta; car les femmes ont un piége de plus que - nous autres à tendre, et j'y tombai: je fus heureux; - mais le lendemain matin je me réveillai dans cette - cage de fer. Je rugis pendant toute la journée dans - l'obscurité - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 225 - - de cette cave, située sous la chambre à coucher de - la duchesse. Le soir, enlevé par un contre-poids - habilement ménagé, je traversai les planchers et vis - dans les bras de son amant la duchesse qui me jeta - un morceau de pain, ma pitance de tous les soirs. - Voilà ma vie depuis trente mois! Dans cette prison - de marbre, mes cris ne peuvent parvenir à aucune - oreille. Pas de hasard pour moi. Je n'espérais plus! - En effet, la chambre de la duchesse est au fond du - palais, et ma voix, quand j'y monte, ne peut être - entendue de personne. Chaque fois que je vois ma - femme, elle me montre le poison que j'avais préparé - - - 226 OLYMPIA, - - pour elle et pour son amant; je le demande pour moi, - mais elle me refuse la mort, elle me donne du pain et - je mange! J'ai bien fait de manger, de vivre, j'avais - compté sans les bandits!... - - --Oui, Excellence; quand ces imbéciles d'honnêtes - gens sont endormis, nous veillons, nous... - - --Ah! Rinaldo, tous mes trésors sont à toi, nous - les partagerons en frères, et je voudrais te donner - tout... jusqu'à mon duché... - - --Excellence, obtenez-moi du pape une absolution _in - articulo mortis_, cela me vaudra mieux pour faire mon - état. - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 227 - - --Tout ce que tu voudras; mais lime les barreaux de - ma cage et prête-moi ton poignard..... Nous n'avons - guère de temps, va vite... Ah! si mes dents étaient - des limes... J'ai essayé de mâcher ce fer... - - --Excellence, dit Rinaldo en écoutant les dernières - paroles du duc, j'ai déjà scié un barreau. - - --Tu es un dieu! - - --Votre femme était à la fête de la princesse - Villaviciosa; elle est revenue avec son petit - Français, elle est ivre d'amour, nous avons donc le - temps. - - --As-tu fini? - - --Oui... - - - 228 OLYMPIA, - - --Ton poignard? demanda vivement le duc au bandit. - - --Le voici. - - --Bien. - - --J'entends le bruit du ressort. - - --Ne m'oubliez pas! dit le bandit qui se connaissait - en reconnaissance. - - --Pas plus que mon père, dit le duc. - - --Adieu! lui dit Rinaldo. Tiens, comme il s'envole! - ajouta le bandit en voyant disparaître le duc. _Pas - plus que son père_, se dit-il, si c'est ainsi qu'il - compte se souvenir de moi... Ah! j'avais pourtant - fait le serment de ne jamais nuire aux femmes..... - - Mais laissons, pour un moment, le - - - OU LES VENGEANCES ROMAINES. 229 - - bandit livré à ses réflexions, et montons comme le - duc dans les appartements du palais. - - ---Encore une vignette, un Amour sur un colimaçon! Puis la 230 est une -page blanche, dit le journaliste. Voici deux autres pages blanches -prises par ce titre, si délicieux à écrire quand on a l'heureux malheur -de faire des romans: _Conclusion_! - - - CONCLUSION. - - Jamais la duchesse n'avait été si jolie; elle sortit - de son bain vêtue comme une déesse, et voyant Adolphe - - - 234 OLYMPIA, - - couché voluptueusement sur des piles de coussins:--Tu - es bien beau, lui dit-elle. - - --Et toi, Olympia!... - - --Tu m'aimes toujours? - - --Toujours mieux, dit-il... - - --Ah! il n'y a que les Français qui sachent aimer! - s'écria la duchesse... M'aimeras-tu bien ce soir? - - --Oui... - - --Viens donc? - - Et, par un mouvement de haine et d'amour, soit que le - cardinal Borborigano lui eût remis plus vivement au - cœur son mari, soit qu'elle se sentît plus d'amour à - lui montrer, elle fit partir le ressort et tendit les - bras à - - ---Voilà tout! s'écria Lousteau, car le prote a déchiré le reste en -enveloppant mon épreuve; mais c'est bien assez pour nous prouver que -l'auteur donnait des espérances. - ---Je n'y comprends rien, dit Gatien Boirouge qui rompit le premier le -silence que gardaient les Sancerrois. - ---Ni moi non plus, répondit monsieur Gravier. - ---C'est cependant un roman fait sous l'Empire, lui dit Lousteau. - ---Ah! dit monsieur Gravier, à la manière dont l'auteur fait parler le -bandit, on voit qu'il ne connaissait pas l'Italie. Les bandits ne se -permettent pas de pareils _concetti_. - -Madame Gorju vint à Bianchon, qu'elle vit rêveur, et lui dit en lui -montrant Euphémie Gorju, sa fille, douée d'une assez belle dot:--Quel -galimatias! Les ordonnances que vous écrivez valent mieux que ces -choses-là. - -La mairesse avait profondément médité cette phrase, qui, selon elle, -annonçait un esprit fort. - ---Ah! madame, il faut être indulgent, car nous n'avons que vingt pages -sur mille, répondit Bianchon en regardant mademoiselle Gorju dont la -taille menaçait de tourner à la première grossesse. - ---Eh! bien, monsieur de Clagny, dit Lousteau, nous parlions hier -des vengeances inventées par les maris, que dites-vous de celles -qu'inventent les femmes? - ---Je pense, répondit le Procureur du Roi, que le roman n'est pas -d'un Conseiller d'État, mais d'une femme. En conceptions bizarres, -l'imagination des femmes va plus loin que celle des hommes, témoin le -Frankenstein de mistriss Shelley, le Leone Leoni de George Sand, les -œuvres d'Anne Radcliffe et le Nouveau Prométhée de Camille Maupin. - -Dinah regarda fixement monsieur de Clagny en lui faisant comprendre, -par une expression qui le glaça, que, malgré tant d'illustres exemples, -elle prenait cette réflexion pour _Paquita la Sévillane_. - ---Bah! dit le petit La Baudraye, le duc de Bracciano que sa femme a mis -en cage, et à qui elle se fait voir tous les soirs dans les bras de son -amant, va la tuer... Vous appelez cela une vengeance?... Nos tribunaux -et la société sont bien plus cruels... - ---En quoi? fit Lousteau. - ---Eh! bien voilà le petit La Baudraye qui parle, dit le Président -Boirouge à sa femme. - ---Mais on laisse vivre la femme avec une maigre pension, le monde lui -tourne alors le dos; elle n'a plus ni toilette ni considération, deux -choses qui selon moi sont toute la femme, dit le petit vieillard. - ---Mais elle a le bonheur, répondit fastueusement madame de La Baudraye. - ---Non, répliqua l'avorton en allumant son bougeoir pour aller se -coucher, car elle a un amant... - ---Pour un homme qui ne pense qu'à ses provins et à ses baliveaux, il a -du trait, dit Lousteau. - ---Il faut bien qu'il ait quelque chose, répondit Bianchon. - -Madame de La Baudraye, la seule qui pût entendre le mot de Bianchon, se -mit à rire si finement et si amèrement à la fois, que le médecin devina -le secret de la vie intime de la châtelaine dont les rides prématurées -le préoccupaient depuis le matin. Mais Dinah ne devina point, elle, les -sinistres prophéties que son mari venait de lui jeter dans un mot, et -que feu le bon abbé Duret n'eût pas manqué de lui expliquer. Le petit -La Baudraye avait surpris dans les yeux de Dinah, quand elle regardait -le journaliste en lui rendant la balle de la plaisanterie, cette rapide -et lumineuse tendresse qui dore le regard d'une femme à l'heure où la -prudence cesse, où commence l'entraînement. Dinah ne prit pas plus -garde à l'invitation que lui faisait ainsi son mari d'observer les -convenances, que Lousteau ne prit pour lui les malicieux avis de Dinah -le jour de son arrivée. - -Tout autre que Bianchon se serait étonné du prompt succès de Lousteau; -mais il ne fut même point blessé de la préférence que Dinah donnait -au Feuilleton sur la Faculté, tant il était médecin! En effet, Dinah, -grande elle-même, devait être plus accessible à l'esprit qu'à la -grandeur. L'amour préfère ordinairement les contrastes aux similitudes. -La franchise et la bonhomie du docteur, sa profession, tout le -desservait. Voici pourquoi: les femmes qui veulent aimer, et Dinah -voulait autant aimer qu'être aimée, ont une horreur instinctive pour -les hommes voués à des occupations tyranniques; elles sont, malgré -leurs supériorités, toujours femmes en fait d'envahissement. Poète et -feuilletoniste, le libertin Lousteau paré de sa misanthropie offrait -ce clinquant d'âme et cette vie à demi oisive qui plaît aux femmes. Le -bon sens carré, les regards perspicaces de l'homme vraiment supérieur -gênaient Dinah, qui ne s'avouait pas à elle-même sa petitesse, elle se -disait:--Le docteur vaut peut-être mieux que le journaliste, mais il -me plaît moins. Puis, elle pensait aux devoirs de la profession et se -demandait si une femme pouvait jamais être autre chose qu'un _sujet_ -aux yeux d'un médecin qui voit tant de _sujets_ dans sa journée! La -première proposition de la pensée inscrite par Bianchon sur l'album, -était le résultat d'une observation médicale qui tombait trop à plomb -sur la femme, pour que Dinah n'en fût pas frappée. Enfin Bianchon, à -qui sa clientèle défendait un plus long séjour, partait le lendemain. -Quelle femme, à moins de recevoir au cœur le trait mythologique de -Cupidon, peut se décider en si peu de temps? Ces petites choses qui -produisent les grandes catastrophes, une fois vues en masse par -Bianchon, il dit en quatre mots à Lousteau le singulier arrêt qu'il -porta sur madame de La Baudraye et qui causa la plus vive surprise au -journaliste. - -Pendant que les deux Parisiens chuchotaient, il s'élevait un orage -contre la châtelaine parmi les Sancerrois, qui ne comprenaient rien à -la paraphrase ni aux commentaires de Lousteau. Loin d'y voir le roman -que le Procureur du Roi, le Sous-Préfet, le Président, le premier -Substitut Lebas, monsieur de La Baudraye et Dinah en avaient tiré, -toutes les femmes groupées autour de la table à thé n'y voyaient qu'une -mystification, et accusaient la muse de Sancerre d'y avoir trempé. -Toutes s'attendaient à passer une soirée charmante, toutes avaient -inutilement tendu les facultés de leur esprit. Rien ne révolte plus les -gens de province que l'idée de servir de jouet aux gens de Paris. - -Madame Piédefer quitta la table à thé pour venir dire à sa fille:--Va -donc parler à ces dames, elles sont très-choquées de ta conduite. - -Lousteau ne put s'empêcher de remarquer alors l'évidente supériorité de -Dinah sur l'élite des femmes de Sancerre: elle était la mieux mise, ses -mouvements étaient pleins de grâce, son teint prenait une délicieuse -blancheur aux lumières, elle se détachait enfin sur cette tapisserie -de vieilles faces, de jeunes filles mal habillées, à tournures -timides, comme une reine au milieu de sa cour. Les images parisiennes -s'effaçaient, Lousteau se faisait à la vie de province; et, s'il avait -trop d'imagination pour ne pas être impressionné par les magnificences -royales de ce château, par ses sculptures exquises, par les antiques -beautés de l'intérieur, il avait aussi trop de savoir pour ignorer -la valeur du mobilier qui enrichissait ce joyau de la Renaissance. -Aussi lorsque les Sancerrois se furent retirés un à un reconduits par -Dinah, car ils avaient tous pour une heure de chemin; quand il n'y -eut plus au salon que le Procureur du Roi, monsieur Lebas, Gatien et -monsieur Gravier qui couchaient à Anzy, le journaliste avait-il déjà -changé d'opinion sur Dinah. Sa pensée accomplissait cette évolution que -madame de La Baudraye avait eu l'audace de lui signaler à leur première -rencontre. - ---Ah! comme ils vont en dire contre nous pendant le chemin, s'écria -la châtelaine en rentrant au salon après avoir mis en voiture le -Président, la Présidente, madame et mademoiselle Popinot-Chandier. - -Le reste de la soirée eut son côté réjouissant; car, en petit comité, -chacun versa dans la conversation son contingent d'épigrammes sur -les diverses figures que les Sancerrois avaient faites pendant les -commentaires de Lousteau sur l'enveloppe de ses épreuves. - ---Mon cher, dit en se couchant Bianchon à Lousteau (on les avait mis -ensemble dans une immense chambre à deux lits), tu seras l'heureux -mortel choisi par cette femme, née Piédefer! - ---Tu crois? - ---Eh! cela s'explique: tu passes ici pour avoir eu beaucoup d'aventures -à Paris, et, pour les femmes, il y a dans un homme à bonnes fortunes je -ne sais quoi d'irritant qui les attire et le leur rend agréable; est-ce -la vanité de faire triompher leurs souvenirs entre tous les autres? -s'adressent-elles à son expérience, comme un malade surpaye un célèbre -médecin? ou bien sont-elles flattées d'éveiller un cœur blasé? - ---Les sens et la vanité sont pour tant de choses dans l'amour, que -toutes ces suppositions peuvent être vraies, répondit Lousteau. Mais -si je reste c'est à cause du certificat d'innocence instruite que tu -donnes à Dinah! Elle est belle, n'est-ce pas? - ---Elle deviendra charmante en aimant, dit le médecin. Puis, après tout, -ce sera un jour ou l'autre une riche veuve! Et un enfant lui vaudrait -la jouissance de la fortune du sire de La Baudraye... - ---Mais c'est une bonne action que de l'aimer, cette femme, s'écria -Lousteau. - ---Une fois mère, elle reprendra de l'embonpoint, les rides -s'effaceront, elle paraîtra n'avoir que vingt ans... - ---Eh! bien, fit Lousteau en se roulant dans ses draps, si tu veux -m'aider, demain, oui, demain, je... Enfin, bonsoir. - -Le lendemain, madame de La Baudraye, à qui depuis six mois son mari -avait donné des chevaux dont il se servait pour ses labours et une -vieille calèche qui sonnait la ferraille, eut l'idée de reconduire -Bianchon jusqu'à Cosne où il devait aller prendre la diligence de -Lyon à son passage. Elle emmena sa mère et Lousteau; mais elle se -proposa de laisser sa mère à La Baudraye, de se rendre à Cosne avec -les deux Parisiens et d'en revenir seule avec Étienne. Elle fit une -charmante toilette que lorgna le journaliste: brodequins bronzés, bas -de soie gris, une robe d'organdi, une mantille de dentelle noire et -une charmante capote de gaze noire, ornée de fleurs. Quant à Lousteau, -le drôle s'était mis sur le pied de guerre: bottes vernies, pantalon -d'étoffe anglaise plissé par-devant, un gilet très-ouvert qui laissait -voir une chemise extrafine, et les cascades de satin noir broché de sa -plus belle cravate, une redingote noire, très-courte et très-légère. - -Le Procureur du Roi et monsieur Gravier se regardèrent assez -singulièrement quand ils virent les deux Parisiens dans la calèche, et -eux comme deux niais au bas du perron. Monsieur de La Baudraye, qui -du haut de la dernière marche faisait au docteur un petit salut de sa -petite main, ne put s'empêcher de sourire en entendant monsieur de -Clagny disant à monsieur Gravier:--Vous auriez dû les accompagner à -cheval. - -En ce moment Gatien, monté sur la tranquille jument de monsieur de La -Baudraye, déboucha par l'allée qui conduisait aux écuries et rejoignit -la calèche. - ---Ah! bon, dit le Receveur des contributions, l'enfant s'est mis de -planton. - ---Quel ennui! s'écria Dinah en voyant Gatien. En treize ans, car voici -bientôt treize ans que je suis mariée, je n'ai pas eu trois heures de -liberté... - ---Mariée, madame? dit le journaliste en souriant. Vous me rappelez un -mot de feu Michaud qui en a tant dit de si fins. Il partait pour la -Palestine, et ses amis lui faisaient des représentations sur son âge, -sur les dangers d'une pareille excursion. Enfin, lui dit l'un d'eux, -vous êtes marié?--Oh! répondit-il, je le suis si peu! - -La sévère madame Piédefer ne put s'empêcher de sourire. - ---Je ne serais pas étonnée de voir monsieur de Clagny monté sur mon -poney venir compléter l'escorte, s'écria Dinah. - ---Oh! si le Procureur du Roi ne nous rejoint pas, dit Lousteau, -vous pourrez vous débarrasser de ce petit jeune homme en arrivant à -Sancerre. Bianchon aura nécessairement oublié quelque chose sur sa -table, comme le manuscrit de sa première leçon pour son Cours, et vous -prierez Gatien d'aller le chercher à Anzy. - -Cette ruse, quoique simple, mit madame de La Baudraye en belle -humeur. La route d'Anzy à Sancerre, d'où se découvrent par échappées -de magnifiques paysages, d'où souvent la superbe nappe de la Loire -produit l'effet d'un lac, se fit gaiement, car Dinah était heureuse -d'être si bien comprise. On parla d'amour en théorie, ce qui permet aux -amants _in petto_ de prendre en quelque sorte mesure de leurs cœurs. -Le journaliste se mit sur un ton d'élégante corruption pour prouver -que l'amour n'obéissait à aucune loi, que le caractère des amants en -variait les accidents à l'infini, que les événements de la vie sociale -augmentaient encore la variété des phénomènes, que tout était possible -et vrai dans ce sentiment, que telle femme après avoir résisté pendant -long-temps à toutes les séductions et à des passions vraies, pouvait -succomber en quelques heures à une pensée, à un ouragan intérieur dans -le secret desquels il n'y avait que Dieu! - ---Eh! n'est-ce pas là le mot de toutes les aventures que nous nous -sommes racontées depuis trois jours, dit-il. - -Depuis trois jours l'imagination si vive de Dinah était occupée des -romans les plus insidieux, et la conversation des deux Parisiens -avait agi sur cette femme à la manière des livres les plus dangereux. -Lousteau suivait de l'œil les effets de cette habile manœuvre pour -saisir le moment où cette proie, dont la bonne volonté se cachait sous -la rêverie que donne l'irrésolution, serait entièrement étourdie. -Dinah voulut montrer La Baudraye aux deux Parisiens, et l'on y joua -la comédie convenue du manuscrit oublié par Bianchon dans sa chambre -d'Anzy. Gatien partit au grand galop à l'ordre de sa souveraine, madame -Piédefer alla faire des emplettes à Sancerre, et Dinah seule avec les -deux amis prit le chemin de Cosne. - -Lousteau se mit près de la châtelaine et Bianchon se plaça sur le -devant de la voiture. La conversation des deux amis fut affectueuse et -pleine de pitié pour le sort de cette âme d'élite si peu comprise, et -surtout si mal entourée. Bianchon servit admirablement le journaliste -en se moquant du Procureur du Roi, du Receveur des contributions et de -Gatien; il y eut je ne sais quoi de si méprisant dans ses observations -que madame La Baudraye n'osa pas défendre ses adorateurs. - ---Je m'explique parfaitement, dit le médecin en traversant la Loire, -l'état où vous êtes restée. Vous ne pouviez être accessible qu'à -l'amour de tête qui souvent mène à l'amour de cœur, et certes aucun de -ces hommes-là n'est capable de déguiser ce que les sens ont d'odieux -dans les premiers jours de la vie aux yeux d'une femme délicate. -Aujourd'hui, pour vous, aimer devient une nécessité. - ---Une nécessité! s'écria Dinah qui regarda le médecin avec curiosité. -Dois-je donc aimer par ordonnance? - ---Si vous continuez à vivre comme vous vivez, dans trois ans vous serez -affreuse, répondit Bianchon d'un ton magistral. - ---Monsieur?... dit madame de La Baudraye presque effrayée. - ---Excusez mon ami, dit Lousteau d'un air plaisant à la baronne, il est -toujours médecin, et l'amour n'est pour lui qu'une question d'hygiène. -Mais il n'est pas égoïste, il ne s'occupe évidemment que de vous, -puisqu'il s'en va dans une heure... - -A Cosne, il s'attroupa beaucoup de monde autour de la vieille calèche -repeinte sur les panneaux de laquelle se voyaient les armes données par -Louis XIV aux néo-La Baudraye: _de gueules à une balance d'or, au chef -cousu d'azur chargé de trois croisettes recroisettées d'argent; pour -support, deux lévriers d'argent colletés d'azur et enchaînés d'or_. -Cette ironique devise: _Deo sic patet fides et hominibus_, avait été -infligée au calviniste converti par le satirique d'Hozier. - ---Sortons, on viendra nous avertir, dit la baronne qui mit son cocher -en vedette. - -Dinah prit le bras de Bianchon, et le médecin alla se promener sur le -bord de la Loire d'un pas si rapide que le journaliste dut rester en -arrière. Un seul clignement d'yeux avait suffi au docteur pour faire -comprendre à Lousteau qu'il voulait le servir. - ---Étienne vous a plu, dit Bianchon à Dinah, il a parlé vivement à votre -imagination, nous nous sommes entretenus de vous hier au soir, et il -vous aime... Mais c'est un homme léger, difficile à fixer, sa pauvreté -le condamne à vivre à Paris, tandis que tout vous ordonne de vivre à -Sancerre... Voyez la vie d'un peu haut... faites de Lousteau votre ami, -ne soyez pas exigeante, il viendra trois fois par an passer quelques -beaux jours près de vous, et vous lui devrez la beauté, le bonheur et -la fortune. Monsieur de La Baudraye peut vivre cent ans, mais il peut -aussi périr en neuf jours, faute d'avoir mis le suaire de flanelle dont -il s'enveloppe; ne compromettez donc rien. Soyez sages tous deux. Ne me -dites pas un mot... J'ai lu dans votre cœur. - -Madame de La Baudraye était sans défense devant des affirmations si -précises et devant un homme qui se posait à la fois en médecin, en -confesseur et en confident. - ---Eh! comment, dit-elle, pouvez-vous imaginer qu'une femme puisse se -mettre en concurrence avec les maîtresses d'un journaliste... Monsieur -Lousteau me paraît agréable, spirituel, mais il est blasé, etc., etc... - -Dinah revint sur ses pas et fut obligée d'arrêter le flux de paroles -sous lequel elle voulait cacher ses intentions; car Étienne, qui -paraissait occupé des progrès de Cosne, venait au-devant d'eux. - ---Croyez-moi, lui dit Bianchon, il a besoin d'être aimé sérieusement; -et s'il change d'existence, son talent y gagnera. - -Le cocher de Dinah accourut essoufflé pour annoncer l'arrivée de la -diligence, et l'on hâta le pas. Madame de La Baudraye allait entre les -deux Parisiens. - ---Adieu, mes enfants, dit Bianchon avant d'entrer dans Cosne, je vous -bénis... - -Il quitta le bras de madame de La Baudraye en le laissant prendre à -Lousteau qui le serra sur son cœur avec une expression de tendresse. -Quelle différence pour Dinah! le bras d'Étienne lui causa la plus vive -émotion quand celui de Bianchon ne lui avait rien fait éprouver. Il -y eut alors entre elle et le journaliste un de ces regards rouges qui -sont plus que des aveux. - ---Il n'y a plus que les femmes de province qui portent des robes -d'organdi, la seule étoffe dont le chiffonnage ne peut pas s'effacer, -se dit alors en lui-même Lousteau. Cette femme, qui m'a choisi pour -amant, va faire des façons à cause de sa robe. Si elle avait mis une -robe de foulard, je serais heureux... A quoi tiennent les résistances... - -Pendant que Lousteau recherchait si madame de La Baudraye avait eu -l'intention de s'imposer à elle-même une barrière infranchissable en -choisissant une robe d'organdi, Bianchon aidé par le cocher, faisait -charger son bagage sur la diligence. Enfin il vint saluer Dinah qui -parut excessivement affectueuse pour lui. - ---Retournez, madame la baronne, laissez-moi... Gatien va venir, lui -dit-il à l'oreille. Il est tard, reprit-il à haute voix... Adieu! - ---Adieu, grand homme! s'écria Lousteau en donnant une poignée de main à -Bianchon. - -Quand le journaliste et madame de La Baudraye, assis l'un près de -l'autre au fond de cette vieille calèche, repassèrent la Loire, ils -hésitèrent tous deux à parler. Dans cette situation, la parole par -laquelle on rompt le silence possède une effrayante portée. - ---Savez-vous combien je vous aime? dit alors le journaliste à -brûle-pourpoint. - -La victoire pouvait flatter Lousteau, mais la défaite ne lui causait -aucun chagrin. Cette indifférence fut le secret de son audace. Il prit -la main de madame de La Baudraye en lui disant ces paroles si nettes, -et la serra dans ses deux mains; mais Dinah dégagea doucement sa main. - ---Oui, je vaux bien une grisette ou une actrice, dit-elle d'une voix -émue tout en plaisantant; mais croyez-vous qu'une femme qui, malgré -ses ridicules, a quelque intelligence, ait réservé les plus beaux -trésors du cœur pour un homme qui ne peut voir en elle qu'un plaisir -passager... Je ne suis pas surprise d'entendre de votre bouche un mot -que tant de gens m'ont déjà dit... mais... - -Le cocher se retourna.--Voici monsieur Gatien... dit-il. - ---Je vous aime, je vous veux, et vous serez à moi, car je n'ai jamais -senti pour aucune femme ce que vous m'inspirez! cria Lousteau dans -l'oreille de Dinah. - ---Malgré moi, peut-être? répliqua-t-elle en souriant. - ---Au moins faut-il pour mon honneur que vous ayez l'air d'avoir été -vivement attaquée, dit le Parisien à qui la funeste propriété de -l'organdi suggéra une idée bouffonne. - -Avant que Gatien eût atteint le bout du pont, l'audacieux journaliste -chiffonna si lestement la robe d'organdi, que madame de La Baudraye se -vit dans un état à ne pas se montrer. - ---Ah! monsieur!... s'écria majestueusement Dinah. - ---Vous m'avez défié, répondit-il. - -Mais Gatien arrivait avec la célérité d'un amant dupé. Pour regagner un -peu de l'estime de madame de La Baudraye, Lousteau s'efforça de dérober -la vue de la robe froissée à Gatien en se jetant pour lui parler hors -de la voiture du côté de Dinah. - ---Courez à notre auberge, lui dit-il, il en est temps encore, la -diligence ne part que dans une demi-heure, le manuscrit est sur la -table de la chambre occupée par Bianchon, il y tient, car il ne saurait -comment faire son Cours. - ---Allez donc, Gatien, dit madame de La Baudraye en regardant son jeune -adorateur avec une expression pleine de despotisme. - -L'enfant, commandé par cette insistance, rebroussa, courant à bride -abattue. - ---Vite à La Baudraye, cria Lousteau au cocher, madame la baronne est -souffrante... Votre mère sera seule dans le secret de ma ruse, dit-il -en se rasseyant auprès de Dinah. - ---Vous appelez cette infamie une ruse? dit madame de La Baudraye en -réprimant quelques larmes qui furent séchées au feu de l'orgueil irrité. - -Elle s'appuya dans le coin de la calèche, se croisa les bras sur la -poitrine et regarda la Loire, la campagne, tout, excepté Lousteau. Le -journaliste prit alors un ton caressant et parla jusqu'à La Baudraye -où Dinah se sauva de la calèche chez elle en tâchant de n'être vue -de personne. Dans son trouble, elle se précipita sur un sofa pour y -pleurer. - ---Si je suis pour vous un objet d'horreur, de haine ou de mépris, eh! -bien, je pars, dit alors Lousteau qui l'avait suivie. - -Et le roué se mit aux pieds de Dinah. Ce fut dans cette crise que -madame Piédefer se montra disant à sa fille:--Eh! bien, qu'as-tu? que -se passe-t-il? - ---Donnez promptement une autre robe à votre fille, dit l'audacieux -Parisien à l'oreille de la dévote. - -En entendant le galop furieux du cheval de Gatien, madame de La -Baudraye se jeta dans sa chambre où la suivit sa mère. - ---Il n'y a rien à l'auberge, dit Gatien à Lousteau qui vint à sa -rencontre. - ---Et vous n'avez rien trouvé non plus au château d'Anzy, répondit -Lousteau. - ---Vous vous êtes moqués de moi, répliqua Gatien d'un petit ton sec. - ---En plein, répondit Lousteau. Madame de La Baudraye a trouvé -très-inconvenant que vous la suiviez sans en être prié. Croyez-moi, -c'est un mauvais moyen pour séduire les femmes que de les ennuyer. -Dinah vous a mystifié, vous l'avez fait rire, c'est un succès qu'aucun -de vous n'a eu depuis treize ans auprès d'elle, et que vous devez à -Bianchon. Oui, votre cousin est l'_auteur du manuscrit_!... Le cheval -en reviendra-t-il? demanda Lousteau plaisamment pendant que Gatien se -demandait s'il devait ou non se fâcher. - ---Le cheval!... répéta Gatien. - -En ce moment madame de La Baudraye arriva, vêtue d'une robe de velours, -et accompagnée de sa mère qui lançait à Lousteau des regards irrités. -Devant Gatien, il était imprudent à Dinah de paraître froide ou sévère -avec Lousteau qui, profitant de cette circonstance, offrit son bras à -cette fausse Lucrèce; mais elle le refusa. - ---Voulez-vous renvoyer un homme qui vous a voué sa vie? lui dit-il en -marchant près d'elle, je vais rester à Sancerre et partir demain. - ---Viens-tu, ma mère? dit madame de La Baudraye à madame Piédefer en -évitant ainsi de répondre à l'argument direct par lequel Lousteau la -forçait à prendre un parti. - -Le Parisien aida la mère à monter en voiture, il aida madame de La -Baudraye en la prenant doucement par le bras, et il se plaça sur le -devant avec Gatien, qui laissa le cheval à La Baudraye. - ---Vous avez changé de robe, dit maladroitement Gatien à Dinah. - ---Madame la baronne a été saisie par l'air frais de la Loire, répondit -Lousteau, Bianchon lui a conseillé de se vêtir chaudement. - -Dinah devint rouge comme un coquelicot, et madame Piédefer prit un -visage sévère. - ---Pauvre Bianchon, il est sur la route de Paris, quel noble cœur! dit -Lousteau. - ---Oh! oui, répondit madame de La Baudraye, il est grand et délicat, -celui-là... - ---Nous étions si gais en partant, dit Lousteau, vous voilà souffrante, -et vous me parlez avec amertume, et pourquoi?... N'êtes-vous donc pas -accoutumée à vous entendre dire que vous êtes belle et spirituelle? -moi, je le déclare devant Gatien, je renonce à Paris, je vais rester -à Sancerre et grossir le nombre de vos cavaliers-servants. Je me suis -senti si jeune dans mon pays natal, j'ai déjà oublié Paris et ses -corruptions, et ses ennuis, et ses fatigants plaisirs... Oui, ma vie me -semble comme purifiée... - -Dinah laissa parler Lousteau sans le regarder; mais il y eut un moment -où l'improvisation de ce serpent devint si spirituelle sous l'effort -qu'il fit pour singer la passion par des phrases et par des idées dont -le sens, caché pour Gatien, éclatait dans le cœur de Dinah, qu'elle -leva les yeux sur lui. Ce regard parut combler de joie Lousteau qui -redoubla de verve et fit enfin rire madame de La Baudraye. Lorsque, -dans une situation où son orgueil est blessé si cruellement, une femme -a ri, tout est compromis. Quand on entra dans l'immense cour sablée et -ornée de son boulingrin à corbeilles de fleurs qui fait si bien valoir -la façade d'Anzy, le journaliste disait:--Lorsque les femmes nous -aiment, elles nous pardonnent tout, même nos crimes; lorsqu'elles ne -nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus! Me -pardonnez-vous? ajouta-t-il à l'oreille de madame de La Baudraye en lui -serrant le bras sur son cœur par un geste plein de tendresse. Dinah ne -put s'empêcher de sourire. - -Pendant le dîner et pendant le reste de la soirée, Lousteau fut d'une -gaieté, d'un entrain charmant; mais, tout en peignant ainsi son -ivresse, il se livrait par moments à la rêverie en homme qui paraissait -absorbé par son bonheur. Après le café, madame de La Baudraye et sa -mère laissèrent les homme se promener dans les jardins. Monsieur -Gravier dit alors au Procureur du Roi:--Avez-vous remarqué que madame -de La Baudraye, qui est partie en robe d'organdi, nous est revenue en -robe de velours? - ---En montant en voiture à Cosne, la robe s'est accrochée à un bouton -de cuivre de la calèche et s'est déchirée du haut en bas, répondit -Lousteau. - ---Oh! fit Gatien percé au cœur par la cruelle différence des deux -explications du journaliste. - -Lousteau, qui comptait sur cette surprise de Gatien, le prit par le -bras et le lui serra pour lui demander le silence. Quelques moments -après, Lousteau laissa les trois adorateurs de Dinah seuls, en -s'emparant du petit La Baudraye. Gatien fut alors interrogé sur les -événements du voyage. Monsieur Gravier et monsieur de Clagny furent -stupéfaits d'apprendre que Dinah s'était trouvée seule au retour de -Cosne avec Lousteau; mais plus stupéfaits encore des deux versions -du Parisien sur le changement de robe. Aussi l'attitude de ces trois -hommes déconfits fut-elle très-embarrassée pendant la soirée. Le -lendemain matin, chacun d'eux eut des affaires qui l'obligeaient à -quitter Anzy, où Dinah resta seule avec sa mère, son mari et Lousteau. - -Le dépit des trois Sancerrois organisa dans la ville une grande -clameur. La chute de la Muse de Berry, du Nivernais et du Morvan -fut accompagnée d'un vrai charivari de médisances, de calomnies et -de conjectures diverses parmi lesquelles figurait en première ligne -l'histoire de la robe d'organdi. Jamais toilette de Dinah n'eut autant -de succès, et n'éveilla plus l'attention des jeunes personnes qui ne -s'expliquaient point les rapports entre l'amour et l'organdi dont -riaient tant les femmes mariées. La Présidente Boirouge, furieuse de la -mésaventure de son Gatien, oublia les éloges qu'elle avait prodigués -au poème de Paquita la Sévillane; elle fulmina des censures horribles -contre une femme capable de publier une pareille infamie. - ---La malheureuse fait ce qu'elle a écrit! disait-elle. Peut-être -finira-t-elle comme son héroïne!... - -Il en fut de Dinah dans le Sancerrois comme du maréchal Soult dans -les journaux de l'Opposition: tant qu'il est ministre, il a perdu la -bataille de Toulouse; dès qu'il rentre dans le repos, il l'a gagnée! -Vertueuse, Dinah passait pour la rivale des Camille Maupin, des femmes -les plus illustres; mais heureuse, elle était _une malheureuse_. - -Monsieur de Clagny défendit courageusement Dinah, il vint à plusieurs -reprises au château d'Anzy pour avoir le droit de démentir le bruit qui -courait sur celle qu'il adorait toujours, même tombée, et il soutint -qu'il s'agissait entre elle et Lousteau d'une collaboration à un grand -ouvrage. On se moqua du Procureur du Roi. - -Le mois d'octobre fut ravissant, l'automne est la plus belle saison des -vallées de la Loire; mais en 1836 il fut particulièrement magnifique. -La nature semblait être la complice du bonheur de Dinah qui, selon les -prédictions de Bianchon, arriva par degrés à un violent amour de cœur. -En un mois, la châtelaine changea complétement. Elle fut étonnée de -retrouver tant de facultés inertes, endormies, inutiles jusqu'alors. -Lousteau fut un ange pour elle, car l'amour de cœur, ce besoin réel -des âmes grandes, faisait d'elle une femme entièrement nouvelle. Dinah -vivait! elle trouvait l'emploi de ses forces, elle découvrait des -perspectives inattendues dans son avenir, elle était heureuse enfin, -heureuse sans soucis, sans entraves. Cet immense château, les jardins, -le parc, la forêt étaient si favorables à l'amour! Lousteau rencontra -chez madame de La Baudraye une naïveté d'impression, une innocence, si -vous voulez, qui la rendit originale: il y eut en elle du piquant, de -l'imprévu beaucoup plus que chez une jeune fille. Lousteau fut sensible -à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie; -mais qui chez Dinah fut vraie: elle apprenait de lui l'amour, il était -bien le premier dans ce cœur. Enfin, il se donna la peine d'être -excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs, -un répertoire de récitatifs, de cantilènes, de nocturnes, de motifs, -de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?), -qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de -Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces de ce trésor dans -l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son -aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits -ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre -ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcaroles. Enfin, il -épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir -d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend -admirablement bien ce manége. - ---Si cette femme-là m'oublie!... se disait-il parfois en revenant avec -elle au château d'une longue promenade dans les bois, je ne lui en -voudrai pas, elle aura trouvé mieux!... - -Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette -délicieuse partition et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils -s'aiment véritablement. Mais Lousteau ne pouvait pas avoir le temps -de se répéter, car il comptait quitter Anzy vers les premiers jours -de novembre, son feuilleton le rappelait à Paris. Avant déjeuner, -la veille du départ projeté, le journaliste et Dinah virent arriver -le petit La Baudraye avec un artiste de Nevers, un restaurateur de -sculptures. - ---De quoi s'agit-t-il? dit Lousteau, que voulez-vous faire à votre -château? - ---Voici ce que je veux, répondit le petit vieillard en emmenant le -journaliste, sa femme et l'artiste de province sur la terrasse. - -Il montra sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, un précieux -cartouche soutenu par deux sirènes, assez semblable à celui qui décore -l'arcade actuellement condamnée par où l'on allait jadis du quai des -Tuileries dans la cour du vieux Louvre, et au-dessus de laquelle on -lit: _Bibliothèque du cabinet du Roi_. Ce cartouche offrait le vieil -écusson des d'Uxelles qui _portent d'or et de gueules, à la fasce de -l'un à l'autre, avec deux lions de gueules à dextre et d'or à senestre -pour supports; l'écu timbré du casque de chevalier, lambrequiné des -émaux de l'écu et sommé de la couronne ducale_. Puis pour devise: _Cy -paroist!_ parole fière et sonnante. - ---Je veux remplacer les armes de la maison d'Uxelles par les miennes; -et comme elles se trouvent répétées six fois dans les deux façades et -dans les deux ailes, ce n'est pas une petite affaire. - ---Vos armes d'hier! s'écria Dinah, et après 1830!... - ---N'ai-je pas constitué un majorat? - ---Je concevrais cela si vous aviez des enfants, lui dit le journaliste. - ---Oh! répondit le petit vieillard, madame de La Baudraye est encore -jeune, il n'y a pas encore de temps perdu. - -Cette fatuité fit sourire Lousteau qui ne comprit pas monsieur de La -Baudraye. - ---Hé! bien, _Didine_, dit-il à l'oreille de madame de La Baudraye, à -quoi bon tes remords? - -Dinah plaida pour obtenir un jour de plus, et les deux amants se -firent leurs adieux à la manière de ces théâtres qui donnent dix fois -de suite la dernière représentation d'une pièce à recettes. Mais -combien de promesses échangées! combien de pactes solennels exigés par -Dinah et conclus sans difficultés par l'impudent journaliste! Avec la -supériorité d'une femme supérieure, Dinah conduisit, au vu et au su -de tout le pays, Lousteau jusqu'à Cosne, en compagnie de sa mère et du -petit La Baudraye. - -Quand, dix jours après, madame de La Baudraye eut dans son salon à La -Baudraye messieurs de Clagny, Gatien et Gravier, elle trouva moyen -de dire audacieusement à chacun d'eux:--Je dois à monsieur Lousteau -d'avoir su que je n'étais pas aimée pour moi-même. - -Et quelles belles tartines elle débita sur les hommes, sur la nature -de leurs sentiments, sur le but de leur vil amour, etc. Des trois -amants de Dinah, monsieur de Clagny, seul, lui dit:--je vous aime -_quand même_!... Aussi Dinah le prit-elle pour confident et lui -prodigua-t-elle toutes les douceurs d'amitié que les femmes confisent -pour les Gurth qui portent ainsi le collier d'un esclavage adoré. - -De retour à Paris, Lousteau perdit en quelques semaines le souvenir -des beaux jours passés au château d'Anzy. Voici pourquoi. Lousteau -vivait de sa plume. Dans ce siècle, et surtout depuis le triomphe -d'une bourgeoisie qui se garde bien d'imiter François Ier ou Louis -XIV, vivre de sa plume est un travail auquel se refuseraient les -forçats, ils préféreraient la mort. Vivre de sa plume, n'est-ce pas -créer: créer aujourd'hui, demain, toujours... ou avoir l'air de créer; -or le semblant coûte aussi cher que le réel! Outre son feuilleton -dans un journal quotidien qui ressemblait au rocher de Sisyphe et qui -tombait tous les lundis sur la barbe de sa plume, Étienne travaillait -à trois ou quatre journaux littéraires. Mais, rassurez-vous! il ne -mettait aucune conscience d'artiste à ses productions. Le Sancerrois -appartenait, par sa facilité, par son insouciance, si vous voulez, à ce -groupe d'écrivains appelés du nom de _bons enfants_. En littérature, -à Paris, de nos jours, la bonhomie est une démission donnée de toutes -prétentions à une place quelconque. Lorsqu'il ne peut plus ou qu'il ne -veut plus rien être, un écrivain se fait journaliste et bon enfant. On -mène alors une vie assez agréable. Les débutants, les bas-bleus, les -actrices qui commencent et celles qui finissent leur carrière, auteurs -et libraires caressent ou choyent ces plumes à tout faire. Lousteau, -devenu viveur, n'avait plus guère que son loyer à payer en fait de -dépenses. Il avait des loges à tous les théâtres. La vente des livres -dont il rendait ou ne rendait pas compte soldait son gantier; aussi -disait-il à ces auteurs qui s'impriment à leurs frais;--J'ai toujours -votre livre dans les mains. Il percevait sur les amours-propres des -redevances en dessins, en tableaux. Tous ses jours étaient pris par -des dîners, ses soirées par le théâtre, la matinée par les amis, par -des visites, par la flânerie. Son feuilleton, ses articles, et les -deux nouvelles qu'il écrivait par an pour les journaux hebdomadaires, -étaient l'impôt frappé sur cette vie heureuse. Étienne avait cependant -combattu pendant dix ans pour arriver à cette position. Enfin connu -de toute la littérature, aimé pour le bien comme pour le mal qu'il -commettait avec une irréprochable bonhomie, il se laissait aller en -dérive, insouciant de l'avenir. Il régnait au milieu d'une coterie -de nouveaux venus, il avait des amitiés, c'est-à-dire des habitudes -qui duraient depuis quinze ans, des gens avec lesquels il soupait, il -dînait, et se livrait à ses plaisanteries. Il gagnait environ sept à -huit cents francs par mois, somme que la prodigalité particulière aux -pauvres rendait insuffisante. Aussi Lousteau se trouvait-il alors aussi -misérable qu'à son début à Paris quand il se disait:--Si j'avais cinq -cents francs par mois, je serais bien riche! Voici la raison de ce -phénomène. - -Lousteau demeurait rue des Martyrs, dans un joli petit rez-de-chaussée -à jardin, meublé magnifiquement. Lors de son installation, en -1833, il avait fait avec un tapissier un arrangement qui rogna son -bien-être pendant long-temps. Cet appartement coûtait douze cents -francs de loyer. Or les mois de janvier, d'avril, de juillet et -d'octobre étaient, selon son mot, des mois indigents. Le loyer et -les notes du portier faisaient rafle. Lousteau n'en prenait pas -moins des cabriolets, n'en dépensait pas moins une centaine de -francs en déjeuners; il fumait pour trente francs de cigares, et ne -savait refuser ni un dîner, ni une robe à ses maîtresses de hasard. -Il anticipait alors si bien sur le produit toujours incertain des -mois suivants, qu'il ne pouvait pas plus se voir cent francs sur sa -cheminée, en gagnant sept à huit cents francs par mois, que quand il en -gagnait à peine deux cents en 1822. - -Fatigué parfois de ces tournoiements de la vie littéraire, ennuyé du -plaisir comme l'est une courtisane, Lousteau quittait le courant, il -s'asseyait parfois sur le penchant de la berge, et disait à certains -de ses intimes, à Nathan, à Bixiou, tout en fumant un cigare au fond -de son jardinet, devant un gazon toujours vert, grand comme une table -à manger:--Comment finirons-nous? Les cheveux blancs nous font leurs -sommations respectueuses!... - ---Bah! nous nous marierons, quand nous voudrons nous occuper de notre -mariage, autant que nous nous occupons d'un drame ou d'un livre, disait -Nathan. - ---Et Florine? répondait Bixiou. - ---Nous avons tous une Florine, disait Étienne en jetant son bout de -cigare sur le gazon et pensant à madame Schontz. - -Madame Schontz était une femme assez jolie pour pouvoir vendre -très-cher l'usufruit de sa beauté, tout en en conservant la nue -propriété à Lousteau, son ami de cœur. Comme toutes ces femmes qui, -du nom de l'église autour de laquelle elles se sont groupées, ont -été nommées _Lorettes_, elle demeurait rue Fléchier, à deux pas de -Lousteau. Cette Lorette trouvait une jouissance d'amour-propre à -narguer ses amies en se disant aimée par un homme d'esprit. Ces détails -sur la vie et les finances de Lousteau sont nécessaires; car cette -pénurie et cette existence de Bohémien à qui le luxe parisien était -indispensable, devaient cruellement influer sur l'avenir de Dinah. - -Ceux à qui la Bohême de Paris est connue comprendront alors comment, -au bout de quinze jours, le journaliste, replongé dans son milieu -littéraire, pouvait rire de sa baronne, entre amis, et même avec madame -Schontz. Quant à ceux qui trouveront ces procédés infâmes, il est à peu -près inutile de leur en présenter des excuses inadmissibles. - ---Qu'as-tu fait à Sancerre? demanda Bixiou à Lousteau quand ils se -rencontrèrent. - ---J'ai rendu service à trois braves provinciaux, un Receveur des -contributions, un petit cousin, et un Procureur du Roi qui tournaient -depuis dix ans, répondit-il, autour d'une de ces cent et une dixièmes -muses qui ornent les départements, sans y plus toucher qu'on ne touche -à un plat monté du dessert, jusqu'à ce qu'un esprit fort y donne un -coup de couteau... - ---Pauvre garçon! disait Bixiou, je disais bien que tu allais à Sancerre -pour y mettre ton esprit au vert. - ---Ton calembour est aussi détestable que ma muse est belle, mon cher, -répliqua Lousteau. Demande à Bianchon. - ---Une muse et un poète, répondit Bixiou, ton aventure est alors un -traitement homœopathique. - -Le dixième jour, Lousteau reçut une lettre timbrée de Sancerre. - ---Bien! bien! fit Lousteau. «Ami chéri, idole de mon cœur et de mon -âme...» Vingt pages d'écriture! une par jour et datée de minuit! Elle -m'écrit quand elle est seule... Pauvre femme. Ah! ah! _Post-scriptum._ -«Je n'ose te demander de m'écrire comme je le fais, tous les jours; -mais j'espère avoir de mon bien-aimé deux lignes chaque semaine pour me -tranquilliser...»--Quel dommage de brûler cela! c'est crânement écrit, -se dit Lousteau qui jeta les dix feuillets au feu après les avoir lus. -Cette femme est née pour _faire de la copie_. - -Lousteau craignait peu madame Schontz de laquelle il était aimé _pour -lui-même_; mais il avait supplanté l'un de ses amis dans le cœur -d'une marquise. La marquise, femme assez libre de sa personne, venait -quelquefois à l'improviste chez lui, le soir, en fiacre, voilée, et se -permettait, en qualité de femmes de lettres, de fouiller dans tous les -tiroirs. Huit jours après, Lousteau, qui se souvenait à peine de Dinah, -fut bouleversé par un nouveau paquet de Sancerre: huit feuillets! -seize pages! Il entendit les pas d'une femme, il crut à quelque visite -domiciliaire de la marquise et jeta ces ravissantes et délicieuses -preuves d'amour au feu... sans les lire! - ---Une lettre de femme! s'écria madame Schontz en entrant, le papier, la -cire sentent trop bonne... - ---Monsieur, voici, dit un facteur des messageries en posant dans -l'antichambre deux énormissimes bourriches. Tout est payé. Voulez-vous -signer mon registre?... - ---Tout est payé! s'écria madame Schontz. Ça ne peut venir que de -Sancerre. - ---Oui, madame, dit le facteur. - ---Ta dixième muse est une femme de haute intelligence, dit la Lorette -en défaisant une bourriche pendant que Lousteau signait, j'aime une -Muse qui connaît le ménage et qui fait à la fois des pâtés d'encre -et des pâtés de gibier.--Oh! les belles fleurs!... s'écria-t-elle -en découvrant la seconde bourriche. Mais il n'y a rien de plus -beau dans Paris!... De quoi? de quoi? un lièvre, des perdreaux, un -demi-chevreuil. Nous inviterons tes amis et nous ferons un fameux -dîner, car Athalie possède un talent particulier pour accommoder le -chevreuil. - -Lousteau répondit à Dinah; mais au lieu de répondre avec son cœur, -il fit de l'esprit. La lettre n'en fut que plus dangereuse, elle -ressemblait à une lettre de Mirabeau à Sophie. Le style des vrais -amants est limpide. C'est une eau pure qui laisse voir le fond du cœur -entre deux rives ornées des riens de la vie, émaillées de ces fleurs -de l'âme nées chaque jour et dont le charme est enivrant mais pour deux -êtres seulement. Aussi dès qu'une lettre d'amour peut faire plaisir au -tiers qui la lit, est-elle à coup sûr sortie de la tête et non du cœur. -Mais les femmes y seront toujours prises, elles croient alors être -l'unique source de cet esprit. - -Vers la fin du mois de décembre, Lousteau ne lisait plus les lettres de -Dinah qui s'accumulèrent dans un tiroir de sa commode toujours ouvert, -sous ses chemises qu'elles parfumaient. Il advenait à Lousteau l'un -de ces hasards que ces Bohémiens doivent saisir par tous ses cheveux. -Au milieu de ce mois, madame Schontz, qui s'intéressait beaucoup à -Lousteau, le fit prier de passer chez elle un matin pour affaire. - ---Mon cher, tu peux te marier, lui dit-elle. - ---Souvent, ma chère, heureusement! - ---Quand je dis te marier, c'est faire un beau mariage. Tu n'as pas -de préjugés, on n'a pas besoin de gazer: voici l'affaire. Une jeune -personne a commis une faute, et la mère n'en sait pas le premier -baiser. Le père est un honnête Notaire plein d'honneur, il a eu la -sagesse de ne rien ébruiter. Il veut marier sa fille en quinze jours, -il donne une dot de cent cinquante mille francs, car il a trois autres -enfants; mais!...--pas bête--il ajoute un supplément de cent mille -francs de la main à la main pour couvrir le déchet. Il s'agit d'une -vieille famille de la bourgeoisie parisienne, quartier des Lombards... - ---Eh! bien, pourquoi l'amant n'épouse-t-il pas? - ---Mort. - ---Quel roman! il n'y a plus que rue des Lombards où les choses se -passent ainsi... - ---Mais ne vas-tu pas croire qu'un frère jaloux a tué le séducteur?... -Ce jeune homme est tout bêtement mort d'une pleurésie, attrapée en -sortant du spectacle. Premier clerc, et sans un liard, mon homme avait -séduit la fille pour avoir l'Étude: en voilà une vengeance du ciel! - ---D'où sais-tu cela? - ---De Malaga, le Notaire est son milord. - ---Quoi, c'est Cardot, le fils de ce petit vieillard à queue et poudré, -le premier ami de Florentine!... - ---Précisément. Malaga, dont l'amant est un petit criquet de musicien -de dix-huit ans, ne peut pas en conscience le marier à cet âge-là; -elle n'a encore aucune raison de lui en vouloir. D'ailleurs monsieur -Cardot veut un homme d'au moins trente ans. Ce Notaire, selon moi, -sera très-flatté d'avoir pour gendre une célébrité. Ainsi, tâte-toi, -mon bonhomme? Tu payes tes dettes, tu deviens riche de douze mille -francs de rente, et tu n'as pas l'ennui de te rendre père: en voilà, -des avantages! Après tout, tu épouses une veuve consolable. Il y a -cinquante mille livres de rente dans la maison, outre la charge; tu -ne peux donc pas avoir un jour moins de quinze autres mille francs de -rente, et tu appartiens à une famille qui, politiquement, se trouve -dans une belle position. Cardot est le beau-frère du vieux Camusot le -Député qui est resté si longtemps avec Fanny Beaupré. - ---Oui, dit Lousteau, Camusot le père a épousé la fille aînée à feu le -petit père Cardot, et ils faisaient leurs farces ensemble. - ---Eh! bien, reprit madame Schontz, madame Cardot, la Notaresse, est -une Chiffreville, des fabricants de produits chimiques, l'aristocratie -d'aujourd'hui, quoi? des Potasse! Là est le mauvais côté: tu auras -une terrible belle-mère... oh! une femme à tuer sa fille si elle la -savait _dans l'état où_... Cette Cardot si dévote, elle a les lèvres -comme deux faveurs d'un rose passé... Un viveur comme toi ne serait -jamais accepté par cette femme-là, qui, dans une bonne intention, -espionnerait ton ménage de garçon et saurait tout ton passé; mais -Cardot fera, dit-il, usage de son pouvoir paternel. Le pauvre homme -sera forcé d'être gracieux pendant quelques jours pour sa femme, une -femme de bois, mon cher; Malaga, qui l'a rencontrée, l'a nommée une -brosse de pénitence. Cardot a quarante ans, il sera Maire dans son -arrondissement, il deviendra peut-être Député. Il offre, à la place -des cent mille francs, de donner une jolie maison, rue Saint-Lazare, -entre cour et jardin, qui ne lui a coûté que soixante mille francs -à la débâcle de juillet; il te la vendrait, histoire de te fournir -l'occasion d'aller et venir chez lui, de voir la fille, de plaire à -la mère... Cela te constituerait un avoir aux yeux de madame Cardot. -Enfin, tu serais comme un prince, dans ce petit hôtel. Tu te feras -nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un Ministère où -il n'y aura pas de livres. Eh! bien, si tu places ton argent en -cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en -gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera quatre... Trouve mieux? -Tu te marierais à un agneau sans tache, il pourrait se changer en -femme légère au bout de deux ans... Que t'arrive-t-il? un dividende -anticipé. C'est la mode! Si tu veux m'en croire, il faut venir dîner -demain chez Malaga. Tu y verras ton beau-père, il saura l'indiscrétion, -censée commise par Malaga contre laquelle il ne peut pas se fâcher, et -tu le domines alors. Quant à ta femme... Eh!... mais sa faute te laisse -garçon... - ---Ah! ton langage n'est pas plus hypocrite qu'un boulet de canon. - ---Je t'aime pour toi, voilà tout, et je raisonne. Eh! bien, qu'as-tu -à rester là comme un Abd-el-Kader en cire? Il n'y a pas à réfléchir. -C'est pile ou face, le mariage. Eh! bien, tu as tiré pile? - ---Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau. - ---J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour -toi ce soir. - ---Eh! bien, oui... - -Lousteau passa la soirée à écrire à la marquise une longue lettre où -il lui disait les raisons qui l'obligeaient à se marier: sa constante -misère, la paresse de son imagination, les cheveux blancs, sa fatigue -morale et physique, enfin quatre pages de raisons. - ---Quant à Dinah, je lui enverrai le billet de faire part, se dit-il. -Comme dit Bixiou, je n'ai pas mon pareil pour savoir couper la queue à -une passion... - -Lousteau, qui fit d'abord des façons avec lui-même, en était arrivé le -lendemain à craindre que ce mariage manquât. Aussi fut-il charmant avec -le Notaire. - ---J'ai connu, lui dit-il, monsieur votre père chez Florentine, je -devais vous connaître chez mademoiselle Turquet. Bon chien chasse de -race. Il était très-bon enfant et philosophe, le petit père Cardot, car -(vous permettez), nous l'appelions ainsi. Dans ce temps-là Florine, -Florentine, Tullia, Coralie et Mariette étaient comme les cinq doigts -de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez -que mes folies ne sont plus à faire... Dans ce temps-là, le plaisir -m'emportait, j'ai de l'ambition aujourd'hui; mais nous sommes dans une -époque où pour parvenir il faut être sans dettes, avoir une fortune, -femme et enfants. Si je paye le cens, si je suis propriétaire de mon -journal au lieu d'en être un rédacteur, je deviendrai député tout comme -tant d'autres! - -Maître Cardot goûta cette profession de foi. Lousteau s'était mis sous -les armes, il plut au Notaire, qui, chose assez facile à concevoir, -eut plus d'abandon avec un homme qui avait connu les secrets de la -vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain -Lousteau fut présenté, comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare, -au sein de la famille Cardot, et il y dîna trois jours après. - -Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du -Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'Économie y mettait les moindres -dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses. -Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on -y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui -siégeait sur tous les meubles. Les draperies pendaient tristement. -La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon. Lousteau n'eût pas -connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage il aurait -deviné que l'existence du Notaire se passait sur un autre théâtre. Le -journaliste aperçut une grande jeune personne blonde, à l'œil bleu, -timide et langoureux à la fois. Il plut au frère aîné, quatrième clerc -de l'Étude, que la gloire littéraire attirait dans ses piéges, et qui -devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans. -Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, fit l'homme religieux et -monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur. - -Vingt jours après la présentation, au quatrième dîner, Félicie Cardot, -qui étudiait Lousteau du coin de l'œil, alla lui offrir sa tasse de -café dans une embrasure de fenêtre et lui dit à voix basse, les larmes -dans les yeux:--Toute ma vie, monsieur, sera employée à vous remercier -de votre dévouement pour une pauvre fille... - -Lousteau fut ému, tant il y avait de choses dans le regard, dans -l'accent, dans l'attitude.--Elle ferait le bonheur d'un honnête homme, -se dit-il en lui pressant la main pour toute réponse. - -Madame Cardot regardait son gendre comme un homme plein d'avenir; mais, -parmi toutes les belles qualités qu'elle lui supposait, elle était -enchantée de sa moralité. Soufflé par le roué Notaire, Étienne avait -donné sa parole de n'avoir ni enfant naturel ni aucune liaison qui pût -compromettre l'avenir de la chère Félicie. - ---Vous pouvez me trouver un peu exagérée, disait la dévote au -journaliste; mais quand on donne une perle comme ma Félicie à un homme, -on doit veiller à son avenir. Je ne suis pas de ces mères qui sont -enchantées de se débarrasser de leurs filles. Monsieur Cardot va de -l'avant, il presse le mariage de sa fille, il le voudrait fait. Nous -ne différons qu'en ceci... Quoiqu'avec un homme comme vous, monsieur, -un littérateur dont la jeunesse a été préservée de la démoralisation -actuelle par le travail, on puisse être en sûreté; néanmoins, vous -vous moqueriez de moi, si je mariais ma fille les yeux fermés. Je -sais bien que vous n'êtes pas un innocent, et j'en serais bien fâchée -pour ma Félicie (ceci fut dit à l'oreille), mais si vous aviez de ces -liaisons... Tenez, monsieur, vous avez entendu parler de madame Roguin, -la femme d'un Notaire qui a eu, malheureusement pour notre corps, une -si cruelle célébrité. Madame Roguin est liée, et cela depuis 1820, avec -un banquier... - ---Oui, du Tillet, répondit Étienne qui se mordit la langue en songeant -à l'imprudence avec laquelle il avouait connaître du Tillet. - ---Eh! bien, monsieur, si vous étiez mère, ne trembleriez-vous pas en -pensant que votre fille peut avoir le sort de madame du Tillet? A son -âge, et née de Grandville, avoir pour rivale une femme de cinquante -ans passés!... J'aimerais mieux voir ma fille morte que de la donner -à un homme qui aurait des relations avec une femme mariée... Une -grisette, une femme de théâtre se prennent et se quittent! Selon moi, -ces femmes-là ne sont pas dangereuses, l'amour est un état pour elles, -elles ne tiennent à personne, un de perdu, deux de retrouvés!... Mais -une femme qui a manqué à ses devoirs doit s'attacher à sa faute, elle -n'est excusable que par sa constance, si jamais un pareil crime est -excusable! C'est ainsi du moins que je comprends la faute d'une femme -comme il faut, et voilà ce qui la rend si redoutable... - -Au lieu de chercher le sens de ces paroles, Étienne en plaisanta chez -Malaga, où il se rendit avec son futur beau-père; car le Notaire et le -journaliste étaient au mieux ensemble. - -Lousteau s'était déjà posé devant ses intimes comme un homme important: -sa vie allait enfin avoir un sens, le hasard l'avait choyé, il -devenait sous peu de jours propriétaire d'un charmant petit hôtel rue -Saint-Lazare; il se mariait, il épousait une femme charmante, il aurait -environ vingt mille livres de rente; il pourrait donner carrière à -son ambition; il était aimé de la jeune personne, il appartenait à -plusieurs familles honorables... Enfin, il voguait à pleines voiles sur -le lac bleu de l'espérance. - -Madame Cardot avait désiré voir les gravures de Gil Blas, un de ces -livres _illustrés_ que la librairie française entreprenait alors, et -Lousteau la veille en avait remis les premières livraisons à madame -Cardot. La Notaresse avait son plan, elle n'empruntait le livre que -pour le rendre, elle voulait un prétexte de tomber à l'improviste -chez son gendre futur. A l'aspect de ce ménage de garçon, que son mari -lui peignait comme charmant, elle en saurait plus, disait-elle, qu'on -ne lui en disait sur les mœurs de Lousteau. Sa belle-sœur, madame -Camusot, à qui le fatal secret était caché, s'effrayait de ce mariage -pour sa nièce. Monsieur Camusot, Conseiller à la Cour royale, fils -d'un premier lit, avait dit à sa belle-mère, madame Camusot, sœur de -maître Cardot, des choses peu flatteuses sur le compte du journaliste. -Lousteau, cet homme si spirituel, ne trouva rien d'extraordinaire à ce -que la femme d'un riche Notaire voulût voir un volume de quinze francs -avant de l'acheter. Jamais l'homme d'esprit ne se baisse pour examiner -les bourgeois qui lui échappent à la faveur de cette inattention; et, -pendant qu'il se moque d'eux, ils ont le temps de le garrotter. - -Dans les premiers jours de janvier 1837, madame Cardot et sa fille -prirent une urbaine et vinrent, rue des Martyrs, rendre les livraisons -du Gil Blas au futur de Félicie, enchantées toutes deux de voir -l'appartement de Lousteau. Ces sortes de visites domiciliaires se -font dans les vieilles familles bourgeoises. Le portier d'Étienne ne -se trouva point; mais sa fille, en apprenant de la digne bourgeoise -qu'elle parlait à la belle-mère et à la future de monsieur Lousteau, -leur livra d'autant mieux la clef de l'appartement que madame Cardot -lui mit une pièce d'or dans la main. - -Il était alors environ midi, l'heure à laquelle le journaliste revenait -de déjeuner du Café Anglais. En franchissant l'espace qui se trouve -entre Notre-Dame-de-Lorette et la rue des Martyrs, Lousteau regarda par -hasard un fiacre qui montait par la rue du Faubourg-Montmartre, et crut -avoir une vision en y apercevant la figure de Dinah! Il resta glacé sur -ses deux jambes en trouvant effectivement sa Didine à la portière. - ---Que viens-tu faire ici? s'écria-t-il. - -Le vous n'était pas possible avec une femme à renvoyer. - ---Eh! mon amour, s'écria-t-elle, n'as-tu donc pas lu mes lettres?... - ---Si, répondit Lousteau. - ---Eh! bien? - ---Eh! bien? - ---Tu es père, répondit la femme de province. - ---Bah! s'écria-t-il sans prendre garde à la barbarie de cette -exclamation. Enfin, se dit-il en lui-même, il faut la préparer à la -catastrophe... - -Il fit signe au cocher de s'arrêter, donna la main à madame de La -Baudraye, et laissa le cocher avec la voiture pleine de malles, en -se promettant bien de renvoyer _illico_, se dit-il, la femme et ses -paquets d'où elle venait. - ---Monsieur! monsieur! cria la petite Paméla. - -L'enfant avait de l'intelligence, et savait que trois femmes ne doivent -pas se rencontrer dans un appartement de garçon. - ---Bien! bien! fit le journaliste en entraînant Dinah. - -Paméla crut alors que cette femme inconnue était une parente, elle -ajouta cependant:--La clef est à la porte, votre belle-mère y est! - -Dans son trouble, et en s'entendant dire par madame de la Baudraye -une myriade de phrases, Étienne entendit: _ma mère y est_, la seule -circonstance qui, pour lui, fût possible, et il entra. La future et la -belle-mère, alors dans la chambre à coucher, se tapirent dans un coin -en voyant l'entrée d'Étienne et d'une femme. - ---Enfin, mon Étienne, mon ange, je suis à toi pour la vie s'écria Dinah -en lui sautant au cou et l'étreignant pendant qu'il mettait la clef en -dedans. La vie était une agonie perpétuelle pour moi dans ce château -d'Anzy, je n'y tenais plus, et, le jour où il a fallu déclarer ce qui -fait mon bonheur, eh! bien, je ne m'en suis jamais senti la force. Je -t'amène ta femme et ton enfant! Oh! ne pas m'écrire! me laisser deux -mois sans nouvelles!... - ---Mais, Dinah! tu me mets dans un embarras... - ---M'aimes-tu?... - ---Comment ne t'aimerais-je pas?... Mais ne valait-il pas mieux rester à -Sancerre... Je suis ici dans la plus profonde misère, et j'ai peur de -te la faire partager... - ---Ta misère sera le paradis pour moi. Je veux vivre ici, sans jamais en -sortir... - ---Mon Dieu, c'est joli en paroles, mais... - -Dinah s'assit et fondit en larmes en entendant cette phrase dite avec -brusquerie. Lousteau ne put résister à cette explosion, il serra la -baronne dans ses bras, et l'embrassa. - ---Ne pleure pas, Didine! s'écria-t-il. - -En lâchant cette phrase, le feuilletoniste aperçut dans la glace le -fantôme de madame Cardot, qui, du fond de la chambre, le regardait. - ---Allons, Didine, va toi-même avec Paméla voir à déballer tes malles, -lui dit-il à l'oreille. Va, ne pleure pas, nous serons heureux. - -Il la conduisit jusqu'à la porte, et revint vers la notaresse pour -conjurer l'orage. - ---Monsieur, lui dit madame Cardot, je m'applaudis d'avoir voulu voir -par moi-même le ménage de celui qui devait être mon gendre. Dût ma -Félicie en mourir, elle ne sera pas la femme d'un homme tel que vous. -Vous vous devez au bonheur de votre Didine, monsieur. - -Et la dévote sortit en emmenant Félicie qui pleurait aussi, car Félicie -s'était habituée à Lousteau. L'affreuse madame Cardot remonta dans son -urbaine en regardant avec une insolente fixité la pauvre Dinah, qui -sentait encore dans son cœur le coup de poignard du: _C'est joli en -paroles_; mais qui, semblable à toutes les femmes aimantes, croyait -néanmoins au:--_Ne pleure pas, Didine!_ - -Lousteau, qui ne manquait pas de cette espèce de résolution que donnent -les hasards d'une vie agitée, se dit:--Didine a de la noblesse, une -fois prévenue de mon mariage, elle s'immolera à mon avenir, et je sais -comment m'y prendre pour l'en instruire. - -Enchanté de trouver une ruse dont le succès lui parut certain, il se -mit à danser sur un air connu:--Larifla! fla, fla! Puis, une fois -Didine emballée, reprit-il en se parlant à lui-même, j'irai faire -une visite et un roman à maman Cardot: j'aurai séduit sa Félicie à -Saint-Eustache... Félicie, coupable par amour, porte dans son sein le -gage de notre bonheur, et... larifla, fla, fla!... le père ne peut pas -me démentir, fla, fla... ni la fille... larifla! _Ergo_ le notaire, sa -femme et sa fille sont enfoncés, larifla, fla, fla!... - -A son grand étonnement, Dinah surprit Étienne dansant une danse -prohibée. - ---Ton arrivée et notre bonheur me rendent ivre de joie!... lui dit-il -en lui expliquant ainsi ce mouvement de folie. - ---Et moi qui ne me croyais plus aimée!... s'écria la pauvre femme en -lâchant le sac de nuit qu'elle apportait et pleurant de plaisir sur le -fauteuil où elle se laissa tomber. - ---Emménage-toi, mon ange, dit Étienne en riant sous cape, j'ai deux -mots à écrire afin de me dégager d'une partie de garçon, car je veux -être tout à toi. Commande, tu es ici chez toi. - -Étienne écrivit à Bixiou. - - «Mon cher, ma baronne me tombe sur les bras, et va me faire - manquer mon mariage si nous ne mettons pas en scène une - des ruses les plus connues des mille et un vaudevilles du - Gymnase. Donc, je compte sur toi, pour venir, en vieillard de - Molière, gronder ton neveu Léandre sur sa sottise, pendant - que la dixième Muse sera cachée dans ma chambre; il s'agit - de la prendre par les sentiments, frappe fort, soit méchant, - blesse-la. Quant à moi, tu comprends, j'exprime un dévouement - aveugle. Viens, si tu peux, à sept heures. - - »Tout à toi, - - »E. LOUSTEAU.» - -Une fois cette lettre envoyée par un commissionnaire à l'homme de -Paris qui se plaisait le plus à ces railleries que les artistes ont -nommées _des charges_, Lousteau parut empressé d'installer chez lui -la Muse de Sancerre; il s'occupa de l'emménagement de tous les effets -qu'elle avait apportés, il la mit au fait des êtres et des choses du -logis avec une bonne foi si parfaite, avec un plaisir qui débordait si -bien en paroles et en caresses, que Dinah put se croire la femme du -monde la plus aimée. Cet appartement où les moindres choses portaient -le cachet de la mode lui plaisait beaucoup plus que son château -d'Anzy. Paméla Migeon, cette intelligente petite fille de quatorze -ans, fut questionnée par le journaliste à cette fin de savoir si elle -voulait devenir la femme de chambre de l'imposante baronne. Paméla -ravie entra sur-le-champ en fonctions en allant commander le dîner -chez un restaurateur du boulevard. Dinah comprit alors quel était -le dénûment caché sous le luxe purement extérieur de ce ménage de -garçon en n'y voyant aucun des ustensiles nécessaires à la vie. Tout -en prenant possession des armoires, des commodes, elle forma les plus -doux projets, elles changerait les mœurs de Lousteau, elle le rendrait -casanier, elle lui compléterait son bien-être au logis. La nouveauté de -sa position en cachait le malheur à Dinah, qui voyait dans un mutuel -amour l'absolution de sa faute, et qui ne portait pas encore les yeux -au delà de cet appartement. Paméla, dont l'intelligence était égale à -celle d'une lorette, alla droit chez madame Schontz lui demander de -l'argenterie en lui racontant ce qui venait d'arriver à Lousteau. Après -avoir tout mis chez elle à la disposition de Paméla, madame Schontz -courut chez Malaga, son amie intime, afin de prévenir Cardot du -malheur advenu à son futur gendre. - -Sans inquiétude sur la crise qui affectait son mariage, le journaliste -fut de plus en plus charmant pour la femme de province. Le dîner -occasionna ces délicieux enfantillages des amants devenus libres et -heureux d'être enfin à eux-mêmes. Le café pris, au moment où Lousteau -tenait sa Dinah sur ses genoux devant le feu, Paméla se montra tout -effarée. - ---Voici monsieur Bixiou! que faut-il lui dire? demanda-t-elle. - ---Entre dans la chambre, dit le journaliste à sa maîtresse, je l'aurai -bientôt renvoyé, c'est un de mes plus intimes amis, à qui d'ailleurs il -faut avouer mon nouveau genre de vie. - ---Oh! oh! deux couverts et un chapeau de velours gros-bleu! s'écria le -compère... je m'en vais... Voilà ce que c'est de se marier, on fait ses -adieux. Comme on se trouve riche quand on déménage, hein? - ---Est-ce que je me marie? dit Lousteau. - ---Comment! tu ne te maries plus, à présent? s'écria Bixiou. - ---Non! - ---Non! Ah! çà, que t'arrive-t-il, ferais-tu par hasard des sottises? -Quoi!... toi qui, par une bénédiction du ciel, as trouvé vingt mille -francs de rente, un hôtel, une femme appartenant aux premières familles -de la haute bourgeoisie, enfin une femme de la rue des Lombards... - ---Assez, assez, Bixiou, tout est fini, va-t'en! - ---M'en aller! j'ai les droits de l'amitié, j'en abuse. Que t'est-il -arrivé? - ---Il m'est arrivé cette dame de Sancerre, elle est mère, et nous allons -vivre ensemble, heureux le reste de nos jours... Tu saurais cela -demain, autant te l'apprendre aujourd'hui. - ---Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tête, comme -dit Arnal. Mais si cette femme t'aime pour toi, mon cher, elle s'en -retournera d'où elle vient. Est-ce qu'une femme de province a jamais -pu avoir le pied marin à Paris? elle te fera souffrir dans tous tes -amours-propres. Oublies-tu ce qu'est une femme de province? mais elle -a le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elle déploie autant de -talent à éviter la grâce que la Parisienne en met à l'inventer. Écoute, -Lousteau? que la passion te fasse oublier en quel temps nous vivons, je -le conçois; mais, moi, ton ami, je n'ai pas de bandeau mythologique -sur les yeux... Eh! bien, examine ta position? Tu roules, depuis quinze -ans dans le monde littéraire, tu n'es plus jeune, tu marches sur tes -tiges, tant tu as marché!... Oui, mon bonhomme, tu fais comme les -gamins de Paris qui pour cacher les trous de leurs bas les remploient -et tu as le mollet aux talons! Enfin ta plaisanterie est vieillotte. Ta -phrase est plus connue qu'un remède secret... - ---Je te dirai, comme le Régent au cardinal Dubois _assez de coups de -pied comme ça!_ s'écria Lousteau tout en riant. - ---Oh, vieux jeune homme, répondit Bixiou, tu sens le fer de l'opérateur -à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'est-ce pas? Eh! bien, dans le feu de -la jeunesse, sous la pression de la misère, qu'as-tu gagné? Tu n'es -pas en première ligne et tu n'as pas mille francs à toi. Voilà ta -position chiffrée. Pourras-tu, dans le déclin de tes forces, soutenir -par ta plume un ménage, quand ta femme, si elle est honnête, n'aura -pas les ressources d'une lorette pour extraire _un billet de mille_ -des profondeurs où l'homme le garde? Tu t'enfonces dans _le troisième -dessous_ du théâtre social... Ceci n'est que le côté financier. Voyons -le côté politique? Nous naviguons dans une époque essentiellement -bourgeoise, où l'honneur, la vertu, la délicatesse, le talent, le -savoir, le génie, en un mot, consiste à payer ses billets, à ne -rien devoir à personne, et à bien faire ses petites affaires. Soyez -rangé, soyez décent, ayez femme et enfant, acquittez vos loyers et -vos contributions, montez votre garde, soyez semblable à tous les -fusiliers de votre compagnie, et vous pouvez prétendre à tout, devenir -ministre, et tu as des chances, puisque tu n'es pas un Montmorency! -Tu allais remplir toutes les conditions voulues pour être un homme -politique, tu pouvais faire toutes les saletés exigées pour l'emploi, -même jouer la médiocrité, tu aurais été presque nature. Et, pour une -femme qui te plantera là, au terme de toutes les passions éternelles, -dans trois, cinq ou sept ans, après avoir consommé tes dernières forces -intellectuelles et physiques, tu tournes le dos à la sainte famille, -à la rue des Lombards, à tout un avenir politique, à trente mille -francs de rente, à la considération... Est-ce là par où devait finir un -homme qui n'avait plus d'illusions?... Tu ferais pot-bouille avec une -actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de -cabinet; mais vivre avec une femme mariée?... c'est tirer à vue sur le -malheur! c'est avaler toutes les couleuvres du vice sans en avoir les -plaisirs... - ---Assez, te dis-je, tout finit par un mot: j'aime madame de La -Baudraye et je la préfère à toutes les fortunes du monde, à toutes les -positions... J'ai pu me laisser aller à une bouffée d'ambition... mais -tout cède au bonheur d'être père. - ---Ah! tu donnes dans la paternité? Mais, malheureux, nous ne sommes -les pères que des enfants de nos femmes légitimes! Qu'est-ce que c'est -qu'un moutard qui ne porte pas notre nom? c'est le dernier chapitre -d'un roman! On te l'enlèvera, ton enfant! Nous avons vu ce sujet-là -dans vingt vaudevilles, depuis dix ans... La Société, mon cher, pèsera -sur vous, tôt ou tard. Relis Adolphe? Oh! mon Dieu! je vous vois, quand -vous vous serez bien connus, je vous vois malheureux, triste-à-pattes, -sans considération, sans fortune, vous battant comme les actionnaires -d'une commandite attrapés par leur gérant! Votre gérant, à vous, c'est -le bonheur. - ---Pas un mot de plus, Bixiou. - ---Mais je commence à peine. Écoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le -mariage depuis quelque temps; mais, à part son avantage d'être la seule -manière d'établir les successions, comme il offre aux jolis garçons -sans le sol un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous -ses inconvénients! Aussi, n'y a-t-il pas de garçon qui ne se repente -tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille -livres de rentes... - ---Tu ne veux donc pas me comprendre! s'écria Lousteau d'une voix -exaspérée, va-t'en... Elle est là... - ---Pardon, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt... tu es majeur.... et -elle aussi, fit-il d'un ton plus bas mais assez haut cependant pour -être entendu de Dinah. Elle te fera joliment repentir de son bonheur... - ---Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu! - ---Un homme à la mer! cria Bixiou. - ---Que le diable emporte ces amis qui se croient le droit de vous -chapitrer, dit Lousteau en ouvrant la porte de sa chambre où il trouva -sur un fauteuil madame La Baudraye affaissée étanchant ses yeux avec un -mouchoir brodé. - ---Que suis-je venue faire ici?... dit-elle. Oh! mon Dieu! pourquoi?... -Étienne, je ne suis pas si femme de province que vous le croyez... Vous -vous jouez de moi. - ---Chère ange, répondit Lousteau qui prit Dinah dans ses bras, la -souleva du fauteuil et l'amena quasi morte dans le salon, nous avons -chacun échangé notre avenir, sacrifice contre sacrifice. Pendant que -j'aimais à Sancerre, on me mariait ici; mais je résistais... va, -j'étais bien malheureux. - ---Oh! je pars! s'écria Dinah en se dressant comme une folle et faisant -deux pas vers la porte. - ---Tu resteras, ma Didine, tout est fini. Va! cette fortune est-elle à -si bon marché? ne dois-je pas épouser une grande blonde dont le nez est -sanguinolent, la fille d'un notaire, et endosser une belle-mère qui -rendrait des points à madame Piédefer en fait de dévotion... - -Paméla se précipita dans le salon, et vint dire à l'oreille de -Lousteau:--Madame Schontz!... - -Lousteau se leva, laissa Dinah sur le divan et sortit. - ---Tout est fini, mon bichon, lui dit la lorette. Cardot ne veut pas -se brouiller avec sa femme à cause d'un gendre. La dévote a fait une -scène... une scène sterling! Enfin, le premier clerc actuel, qui était -second premier clerc depuis deux ans, accepte la fille et l'Étude. - ---Le lâche! s'écria Lousteau. Comment, en deux heures, il a pu se -décider. - ---Mon Dieu, c'est bien simple. Le drôle, qui avait les secrets du -premier clerc défunt, a deviné la position du patron en saisissant -quelques mots de la querelle avec madame Cardot. Le notaire compte sur -ton honneur et sur ta délicatesse, car tout est convenu. Le clerc, dont -la conduite est excellente, il se donnait le genre d'aller à la messe! -un petit hypocrite fini, quoi! plaît à la notaresse. Cardot et toi, -vous resterez amis. Il va devenir directeur d'une compagnie financière -immense, il pourra te rendre service. Ah! tu te réveilles d'un beau -rêve. - ---Je perds une fortune, une femme, et... - ---Une maîtresse, dit madame Schontz en souriant, car te voilà plus -que marié, tu seras embêtant, tu voudras rentrer chez toi, tu n'auras -plus rien de décousu, ni dans tes habits, ni dans tes allures... -Laisse-la-moi voir par le trou de la porte?... demanda la lorette. Il -n'y a pas, s'écria-t-elle, de plus bel animal dans le désert! tu es -volé! C'est digne, c'est sec, c'est pleurard, il lui manque le turban -de lady Dudley. - -Et la lorette se sauva. - ---Qu'y a-t-il encore?... demanda madame de La Baudraye à l'oreille de -laquelle avaient retenti le froufrou de la robe de soie et les murmures -d'une voix de femme. - ---Il y a, mon ange, s'écria Lousteau, que nous sommes indissolublement -unis... On vient de m'apporter une réponse verbale à la lettre que tu -m'as vu écrire et par laquelle je rompais mon mariage... - ---C'est là cette partie dont tu te dégageais? - ---Oui! - ---Oh! je serai plus que ta femme, je te donne ma vie, je veux être ton -esclave!... dit la pauvre créature abusée. Je ne croyais pas qu'il me -fût possible de t'aimer davantage!... Je ne serai donc pas un accident -dans ta vie, je serai toute ta vie? - ---Oui, ma belle, ma noble Didine... - ---Jure-moi, reprit-elle, que nous ne pourrons être séparés que par la -mort!... - -Lousteau voulut embellir son serment de ses plus séduisantes -chatteries. Voici pourquoi. - -De la porte de son appartement où il avait reçu le baiser d'adieu de -la lorette à celle du salon où gisait la Muse étourdie de tant de -chocs successifs, Lousteau s'était rappelé l'état précaire du petit La -Baudraye, sa fortune, et ce mot de Bianchon sur Dinah:--Ce sera une -riche veuve! Et il se dit en lui-même:--J'aime mieux cent fois madame -de La Baudraye que Félicie pour femme! - -Aussi son parti fut-il promptement pris: il décida de jouer l'amour -avec une admirable perfection, et son lâche calcul, sa violente -passion eurent de fâcheux résultats. En effet, pendant son voyage de -Sancerre à Paris, madame de La Baudraye avait médité de vivre dans un -appartement à elle, à deux pas de Lousteau; mais les preuves d'amour -que son amant venait de lui donner en renonçant à ce bel avenir, et -surtout le bonheur si complet des premiers jours de ce mariage illégal -l'empêchèrent de parler de cette séparation. Le lendemain devait être -et fut une fête au milieu de laquelle une pareille proposition faite -_à son ange_ eût produit la plus horrible discordance. De son côté -Lousteau, qui voulait tenir Dinah dans sa dépendance, la maintint dans -une ivresse continuelle, à coups de fêtes. Ces événements empêchèrent -donc ces deux êtres si spirituels d'éviter le bourbier où ils -tombèrent, celui d'une cohabitation insensée dont malheureusement tant -d'exemples existent, à Paris, dans le monde littéraire. - -Ainsi fut accompli dans toute sa teneur le programme de l'amour en -province si railleusement tracé par madame de La Baudraye à Lousteau, -mais dont, ni l'un ni l'autre, ils ne se souvinrent. La passion est -sourde et muette de naissance. - -Cet hiver fut donc, à Paris, pour madame de La Baudraye, tout ce que le -mois d'octobre avait été pour elle à Sancerre. Étienne, pour initier -_sa femme_ à la vie de Paris, entremêla cette nouvelle lune de miel de -parties de spectacles où Dinah ne voulut aller qu'en baignoires. Au -début, madame de La Baudraye garda quelques vestiges de sa pruderie -provinciale, elle eut peur d'être vue, elle cacha son bonheur. Elle -disait:--Monsieur de Clagny, monsieur Gravier sont capables de me -suivre! Elle craignait Sancerre à Paris. Lousteau, dont l'amour-propre -était excessif, fit l'éducation de Dinah, il la conduisit chez les -meilleures faiseuses, et lui montra les jeunes femmes alors à la mode -en les lui recommandant comme des modèles à suivre. Aussi l'extérieur -provincial de madame de La Baudraye changea-t-il promptement. Lousteau, -rencontré par ses amis, reçut des compliments sur sa conquête. Pendant -cette saison Étienne produisit peu de littérature, et s'endetta -considérablement, quoique la fière Dinah eût employé toutes ses -économies à sa toilette, et crût n'avoir pas causé la plus légère -dépense à son chéri. Au bout de trois mois, Dinah s'était acclimatée, -elle s'était enivrée de musique aux Italiens, elle connaissait les -répertoires de tous les théâtres, leurs acteurs, les journaux et -les plaisanteries du moment; elle s'était accoutumée à cette vie de -continuelles émotions, à ce courant rapide où tout s'oublie. Elle ne -tendait plus le cou, ne mettait plus le nez en l'air, comme une statue -de l'Étonnement, à propos des continuelles surprises que Paris offre -aux étrangers. Elle savait respirer l'air de ce milieu spirituel, -animé, fécond, où les gens d'esprit se sentent dans leur élément et -qu'ils ne peuvent plus quitter. - -Un matin, en lisant les journaux que Lousteau recevait tous, deux -lignes lui rappelèrent Sancerre et son passé, deux lignes auxquelles -elle n'était pas étrangère et que voici: - -«Monsieur le baron de Clagny, Procureur du Roi près le Tribunal de -Sancerre, est nommé Substitut du Procureur-général près la Cour royale -de Paris.» - ---Comme il t'aime, ce vertueux magistrat! dit en souriant le -journaliste. - ---Pauvre homme! répondit-elle. Que te disais-je? Il me suit. - -En ce moment, Étienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus -brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on -s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où néanmoins l'amour -conserve de la saveur. On se connaît, mais on ne s'est pas encore -compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de l'âme, on ne -s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée, -les paroles, le geste à propos des plus grands comme des plus petits -événements. On est dans l'enchantement, il n'y a pas eu de collision, -de divergences d'opinions, de regards indifférents. Les âmes vont -à tout propos du même côté. Aussi, Dinah disait-elle à Lousteau de -ces magiques paroles accompagnées d'expressions, de ces regards plus -magiques encore que toutes les femmes trouvent alors. - ---Tue-moi quand tu ne m'aimeras plus.--Si tu ne m'aimais plus, je crois -que je pourrais te tuer et me tuer après. - -A ces délicieuses exagérations, Lousteau répondait à Dinah:--Tout ce -que je demande à Dieu, c'est de te voir ma constance. Ce sera toi qui -m'abandonneras!... - ---Mon amour est absolu... - ---Absolu, répéta Lousteau. Voyons? Je suis entraîné dans une partie -de garçon, je retrouve une de mes anciennes maîtresses, elle se moque -de moi; par vanité, je fais l'homme libre, et je ne rentre que le -lendemain matin ici... M'aimerais-tu toujours? - ---Une femme n'est certaine d'être aimée que quand elle est préférée, -et si tu me revenais, si... oh! tu me fais comprendre le bonheur de -pardonner une faute à celui qu'on adore... - ---Eh! bien, je suis donc aimé pour la première fois de ma vie! -s'écriait Lousteau. - ---Enfin, tu t'en aperçois! répondait-elle. - -Lousteau proposa d'écrire une lettre où chacun d'eux expliquerait les -raisons qui l'obligeraient à finir par un suicide; et, avec cette -lettre en sa possession, chacun d'eux pourrait tuer sans danger -l'infidèle. Malgré leurs paroles échangées, ni l'un ni l'autre ils -n'écrivirent leur lettre. - -Heureux pour le moment, le journaliste se promettait de bien tromper -Dinah quand il en serait las, et de tout sacrifier aux exigences de -cette tromperie. Pour lui, madame de La Baudraye était toute une -fortune. Néanmoins, il subit un joug. En se mariant ainsi, madame -de La Baudraye laissa voir et la noblesse de ses pensées, et cette -puissance que donne le respect de soi-même. Dans cette intimité -complète, où chacun dépose son masque, la jeune femme conserva de -la pudeur, montra sa probité virile et cette force particulière -aux ambitions qui faisait la base de son caractère. Aussi Lousteau -conçut-il pour elle une involontaire estime. Devenue Parisienne, Dinah -fut d'ailleurs supérieure à la plus charmante lorette: elle pouvait -être amusante, dire des mots comme Malaga; mais son instruction, -les habitudes de son esprit, ses immenses lectures lui permettaient -de généraliser son esprit; tandis que les Schontz et les Florine -n'exercent le leur que sur un terrain très-circonscrit. - ---Il y a chez Dinah, disait Étienne à Bixiou, l'étoffe d'une Ninon et -d'une Staël. - ---Une femme chez qui l'on trouve une bibliothèque et un sérail est bien -dangereuse, répondait le railleur. - -Une fois sa grossesse devenue visible, madame de La Baudraye résolut -de ne plus quitter son appartement; mais avant de s'y renfermer, de -ne plus se promener que dans la campagne, elle voulut assister à la -première représentation d'un drame de Nathan. Cette espèce de solennité -littéraire occupait les deux mille personnes qui se croient tout Paris. -Dinah, qui n'avait jamais vu de première représentation, éprouvait une -curiosité bien naturelle. Elle en était d'ailleurs arrivée à un tel -degré d'affection pour Lousteau qu'elle se glorifiait de sa faute; elle -mettait une force sauvage à heurter le monde, elle voulait le regarder -en face sans détourner la tête. Elle fit une toilette ravissante, -appropriée à son air souffrant, à la maladive morbidesse de sa figure. -Son teint pâli lui donnait une expression distinguée, et ses cheveux -noirs en bandeaux faisaient encore ressortir cette pâleur. Ses yeux -gris étincelants semblaient plus beaux cernés par la fatigue. Mais une -horrible souffrance l'attendait. Par un hasard assez commun, la loge -donnée au journaliste, aux premières, était à côté de celle louée par -Anna Grossetête. Ces deux amies intimes ne se saluèrent pas, et ne -voulurent se reconnaître ni l'une ni l'autre. - -Après le premier acte, Lousteau quitta sa loge et y laissa Dinah -seule, exposée au feu de tous les regards, à la clarté de tous les -lorgnons, tandis que la baronne de Fontaine et la comtesse Marie de -Vandenesse, venue avec Anna, reçurent quelques-uns des hommes les plus -distingués du grand monde. La solitude où restait Dinah fut un supplice -d'autant plus grand, qu'elle ne sut pas se faire une contenance avec sa -lorgnette en examinant les loges; elle eut beau prendre une pose noble -et pensive, laisser son regard dans le vide, elle se sentait trop le -point de mire de tous les yeux; elle ne put cacher sa préoccupation, -elle fut un peu provinciale, elle étala son mouchoir, elle fit -convulsivement des gestes qu'elle s'était interdits. Enfin, dans -l'entr'acte du second au troisième acte, un homme se fit ouvrir la loge -de Dinah! Monsieur de Clagny se montra respectueux, mais triste. - ---Je suis heureuse de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir que -m'a causé votre promotion, dit-elle. - ---Eh! madame, pour qui suis-je venu à Paris?... - ---Comment? dit-elle. Serais-je donc pour quelque chose dans votre -nomination? - ---Pour tout. Dès que vous n'avez plus habité Sancerre, Sancerre m'est -devenu insupportable, j'y mourais... - -Dinah tendit la main au Substitut. - ---Votre amitié sincère me fait du bien, dit-elle. Je suis dans une -situation à choyer mes vrais amis, maintenant je sais quel est leur -prix... Je croyais avoir perdu votre estime; mais le témoignage que -vous m'en donnez par votre visite me touche plus que vos dix ans -d'attachement. - ---Vous êtes le sujet de la curiosité de toute la salle, reprit le -Substitut. Ah! chère, était-ce là votre rôle? Ne pouviez-vous pas être -heureuse et rester honorée?..... Je viens d'entendre dire que vous êtes -la maîtresse de monsieur Étienne Lousteau, que vous vivez ensemble -maritalement!... Vous avez rompu pour toujours avec la Société, même -pour le temps où, si vous épousiez votre amant, vous auriez besoin de -cette considération que vous méprisez aujourd'hui... Ne devriez-vous -pas être chez vous, avec votre mère qui vous aime assez pour vous -couvrir de son égide; au moins les apparences seraient gardées... - ---J'ai le tort d'être ici, répondit-elle, voilà tout. J'ai dit adieu -sans retour à tous les avantages que le monde accorde aux femmes qui -savent accommoder leur bonheur avec les convenances. Mon abnégation est -si complète que j'aurais voulu tout abattre autour de moi pour faire -de mon amour un vaste désert plein de Dieu, de lui, et de moi.... Nous -nous sommes fait l'un à l'autre trop de sacrifices pour ne pas être -unis; unis par la honte, si vous voulez, mais indissolublement unis... -Je suis heureuse, et si heureuse que je puis vous aimer à mon aise, en -ami, vous donner plus de confiance que par le passé; car maintenant il -me faut un ami!... - -Le magistrat fut vraiment grand et même sublime. A cette déclaration -où vibrait l'âme de Dinah, il répondit d'un son de voix déchirant:--Je -voudrais aller vous voir afin de savoir si vous êtes aimée... je -serais tranquille, votre avenir ne m'effrayerait plus... Votre ami -comprendra-t-il la grandeur de vos sacrifices, et y a-t-il de la -reconnaissance dans son amour?... - ---Venez rue des Martyrs, et vous verrez! - ---Oui, j'irai, dit-il. J'ai déjà passé devant la porte sans oser vous -demander. Vous ne connaissez pas encore la littérature, reprit-il. -Certes, il s'y trouve de glorieuses exceptions; mais ces gens de -lettres traînent avec eux des maux inouïs, parmi lesquels je compte -en première ligne la publicité qui flétrit tout! Une femme commet une -faute avec... - ---Un Procureur du Roi, dit la baronne en souriant. - ---Eh! bien, après une rupture, il y a quelques ressources, le monde -n'a rien su; mais avec un homme plus ou moins célèbre, le public a -tout appris. Eh! tenez... quel exemple vous en avez là, sous les yeux. -Vous êtes dos à dos avec la comtesse Marie de Vandenesse qui a failli -faire les dernières folies pour un homme plus célèbre que Lousteau, -pour Nathan, et les voilà séparés à ne pas se reconnaître... Après -être allée au bord de l'abîme, la comtesse a été sauvée on ne sait -comment, elle n'a quitté ni son mari, ni sa maison; mais comme il -s'agissait d'un homme célèbre, on a parlé d'elle pendant tout un hiver. -Sans la grande fortune, le grand nom et la position de son mari, sans -l'habileté de la conduite de cet homme d'État qui s'est montré, dit-on, -excellent pour sa femme, elle eût été perdue: à sa place, toute autre -femme n'aurait pu rester honorée comme elle l'est... - ---Comment était Sancerre quand vous l'avez quitté? dit madame de La -Baudraye pour changer la conversation. - ---Monsieur de La Baudraye a dit que votre tardive grossesse exigeait -que vos couches se fissent à Paris, et qu'il avait exigé que vous y -allassiez pour y avoir les soins des princes de la médecine, répondit -le Substitut en devinant bien ce que Dinah voulait savoir. Ainsi, -malgré le tapage qu'a fait votre départ, jusqu'à ce soir vous étiez -encore dans la _légalité_. - ---Ah! s'écria-t-elle, monsieur de La Baudraye conserve encore des -espérances? - ---Votre mari, madame a fait comme toujours: il a calculé. - -Le magistrat quitta la loge en voyant le journaliste y entrer, et il le -salua dignement. - ---Tu as plus de succès que la pièce, dit Étienne à Dinah. - -Ce court moment de triomphe apporta plus de joie à cette femme qu'elle -n'en avait eu pendant toute sa vie en province; mais, en sortant du -théâtre, elle était pensive. - ---Qu'as-tu, ma Didine? demanda Lousteau. - ---Je me demande comment une femme peut dompter le monde? - ---Il y a deux manières: être madame de Staël, ou posséder deux cent -mille francs de rentes! - ---La Société, dit-elle, nous tient par la vanité, par l'envie de -paraître... Bah! nous serons philosophes! - -Cette soirée fut le dernier éclair de l'aisance trompeuse où madame -de La Baudraye vivait depuis son arrivée à Paris. Trois jours après, -elle aperçut des nuages sur le front de Lousteau qui tournait dans -son jardinet autour du gazon en fumant un cigare. Cette femme, à qui -les mœurs du petit La Baudraye avaient communiqué l'habitude et le -plaisir de ne jamais rien devoir, apprit que son ménage était sans -argent en présence de deux termes de loyer, à la veille enfin d'un -_commandement_! Cette réalité de la vie parisienne entra dans le cœur -de Dinah comme une épine; elle se repentit d'avoir entraîné Lousteau -dans les dissipations de l'amour. Il est si difficile de passer du -plaisir au travail que le bonheur a dévoré plus de poésies que le -malheur n'en a fait jaillir en jets lumineux. Heureuse de voir Étienne -nonchalant, fumant un cigare après son déjeuner, la figure épanouie, -étendu comme un lézard au soleil, jamais Dinah ne se sentit le courage -de se faire l'huissier d'une Revue. Elle inventa d'engager, par -l'entremise du sieur Migeon, père de Paméla, le peu de bijoux qu'elle -possédait, et sur lesquels _ma tante_, car elle commençait à parler -la langue du quartier, lui prêta neuf cents francs. Elle garda trois -cents francs pour sa layette, pour les frais de ses couches, et remit -joyeusement la somme due à Lousteau qui labourait sillon à sillon, ou -si vous voulez, ligne à ligne, une Nouvelle pour une Revue. - ---Mon petit chat, lui dit-elle, achève ta Nouvelle sans rien sacrifier -à la nécessité, polis ton style, creuse ton sujet. J'ai trop fait la -dame, je vais faire la bourgeoise et tenir le ménage. - -Depuis quatre mois, Étienne menait Dinah au café Riche dîner dans un -cabinet qu'on leur réservait. La femme de province fut épouvantée en -apprenant qu'Étienne y devait cinq cents francs pour les derniers -quinze jours. - ---Comment, nous buvions du vin à six francs la bouteille! une sole -normande coûte cent sous!... un petit pain vingt centimes!... -s'écria-t-elle en lisant la note que lui tendit le journaliste. - ---Mais, être volé par un restaurateur ou par une cuisinière, il y a peu -de différence pour nous autres, dit Lousteau. - ---Tu vivras comme un prince pour le prix de ton dîner. - -Après avoir obtenu du propriétaire une cuisine et deux chambres de -domestiques, madame de La Baudraye écrivit deux mots à sa mère en lui -demandant du linge et un prêt de mille francs. Elle reçut deux malles -de linge, de l'argenterie, deux mille francs par une cuisinière honnête -et dévote que sa mère lui envoyait. - -Dix jours après la représentation où ils s'étaient rencontrés, monsieur -de Clagny vint voir madame de La Baudraye à quatre heures, en sortant -du Palais, et il la trouva brodant un petit bonnet. L'aspect de cette -femme si fière, si ambitieuse, dont l'esprit était si cultivé, qui -trônait si bien dans le château d'Anzy, descendue à des soins de ménage -et cousant pour l'enfant à venir, émut le pauvre magistrat qui sortait -de la Cour d'Assises. En voyant des piqûres à l'un de ces doigts -tournés en fuseau qu'il avait baisés, il comprit que madame de La -Baudraye ne faisait pas de cette occupation un jeu de l'amour maternel. -Pendant cette première entrevue, le magistrat lut dans l'âme de Dinah. -Cette perspicacité chez un homme épris était un effort surhumain. Il -devina que Didine voulait se faire le bon génie du journaliste, le -mettre dans une noble voie; elle avait conclu des difficultés de la -vie matérielle à quelque désordre moral. Entre deux êtres unis par -un amour, si vrai d'une part et si bien joué de l'autre, plus d'une -confidence s'était échangée en quatre mois. Malgré le soin avec lequel -Étienne se drapait, plus d'une parole avait éclairé Dinah sur les -antécédents de ce garçon dont le talent fut si comprimé par la misère, -si perverti par le mauvais exemple, si contrarié par des difficultés -au-dessus de son courage. Il grandira dans l'aisance, s'était-elle dit. -Et elle voulait lui donner le bonheur, la sécurité du chez soi, par -l'économie et par l'ordre familiers aux gens nés en province. Dinah -devint femme de ménage comme elle était devenue poète, par un élan de -son âme vers les sommets. - ---Son bonheur sera mon absolution. - -Cette parole, arrachée par le magistrat à madame de La Baudraye, -expliquait l'état actuel des choses. La publicité donnée par Étienne à -son triomphe le jour de la première représentation avait assez mis à -nu aux yeux du magistrat les intentions du journaliste. Pour Étienne, -madame de La Baudraye était, selon une expression anglaise, une assez -belle plume à son bonnet. Loin de goûter les charmes d'un amour -mystérieux et timide, de cacher à toute la terre un si grand bonheur, -il éprouvait une jouissance de parvenu à se parer de la première femme -comme il faut qui l'honorait de son amour. Néanmoins le Substitut fut -pendant quelque temps la dupe des soins que tout homme prodigue à -une femme dans la situation où se trouvait madame de la Baudraye, et -que Lousteau rendait charmants par des câlineries particulières aux -hommes, dont les manières sont nativement agréables. Il y a des hommes, -en effet, qui naissent un peu singes, chez qui l'imitation des plus -charmantes choses du sentiment est si naturelle, que le comédien ne se -sent plus, et les dispositions naturelles du Sancerrois avaient été -très-développées sur le théâtre où jusqu'alors il avait vécu. - -Entre le mois d'avril et le mois de juillet, moment où Dinah devait -accoucher, elle devina pourquoi Lousteau n'avait pas vaincu la misère: -il était paresseux et manquait de volonté. Certainement le cerveau -n'obéit qu'à ses propres lois; il ne reconnaît ni les nécessités de -la vie, ni les commandements de l'honneur. On ne produit pas une -belle œuvre parce qu'une femme expire, ou pour payer des dettes -déshonorantes, ou pour nourrir des enfants. Néanmoins il n'existe pas -de grands talents sans une grande volonté. Ces deux forces jumelles -sont nécessaires à la construction de l'immense édifice d'une gloire. -Les hommes d'élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de la -production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en état. Ils -domptent la paresse, ils se refusent aux plaisirs énervants, ou n'y -cèdent qu'avec une mesure indiquée par l'étendue de leurs facultés: -ainsi s'expliquent Scribe, Rossini, Walter Scott, Cuvier, Voltaire, -Newton, Buffon, Bayle, Bossuet, Leibnitz, Lope de Véga, Calderon, -Boccace, l'Arétin, Aristote, enfin tous les gens qui divertissent, -régentent ou conduisent leur époque. La volonté peut et doit être un -sujet d'orgueil bien plus que le talent. Si le talent a son germe dans -une prédisposition cultivée, le vouloir est une conquête faite à tout -moment sur les instincts, sur les goûts domptés, refoulés, sur les -fantaisies et les entraves vaincues, sur les difficultés de tout genre -héroïquement surmontées. - -L'abus du cigare entretenait la paresse de Lousteau. Si le tabac endort -le chagrin, il engourdit infailliblement l'énergie. Tout ce que le -cigare éteignait au physique, la Critique l'annihilait au moral chez -ce garçon si facile au plaisir. La Critique est funeste au critique -comme le Pour et le Contre à l'avocat. A ce métier, l'esprit se fausse, -l'intelligence perd sa lucidité rectiligne. L'Écrivain n'existe que -par des partis pris. Aussi doit-on distinguer deux Critiques, de même -que, dans la peinture, on reconnaît l'Art et le Métier. Critiquer à -la manière de la plupart des feuilletonistes actuels, c'est exprimer -des jugements tels quels d'une façon plus ou moins spirituelle, comme -un avocat plaide au Palais les causes les plus contradictoires. Les -journalistes bons enfants trouvent toujours un thème à développer dans -l'œuvre qu'ils analysent. Ainsi fait, ce métier convient aux esprits -paresseux, aux gens dépourvus de la faculté sublime d'imaginer, ou -qui, la possédant, n'ont pas le courage de la cultiver. Toute pièce de -théâtre, tout livre devient sous leurs plumes un sujet qui ne coûte -aucun effort à leur imagination, et dont le compte-rendu s'écrit, ou -moqueur ou sérieux, au gré des passions du moment. Quant au jugement, -quel qu'il soit, il est toujours justifiable avec l'esprit français -qui se prête admirablement au Pour et au Contre. La conscience est -si peu consultée, ces _bravi_ tiennent si peu à leur avis, qu'ils -vantent dans un foyer de théâtre l'œuvre qu'ils déchirent dans leurs -articles. On en a vu passant, au besoin, d'un journal à un autre sans -prendre la peine d'objecter que les opinions du nouveau feuilleton -doivent être diamétralement opposées à celles de l'ancien. Bien plus, -madame de La Baudraye souriait en voyant faire à Lousteau un article -dans le sens légitimiste et un article dans le sens dynastique sur un -même événement. Elle applaudissait à cette maxime dite par lui:--Nous -sommes les Avoués de l'opinion publique!... L'autre Critique est toute -une science, elle exige une compréhension complète des œuvres, une -vue lucide sur les tendances d'une époque, l'adoption d'un système, -une foi dans certains principes; c'est-à-dire une jurisprudence, un -rapport, un arrêt. Ce critique devient alors le magistrat des idées, le -censeur de son temps, il exerce un sacerdoce; tandis que l'autre est -un acrobate qui fait des tours pour gagner sa vie, tant qu'il a des -jambes. Entre Claude Vignon et Lousteau, se trouvait la distance qui -sépare le Métier de l'Art. - -Dinah, dont l'esprit se dérouilla promptement et dont l'intelligence -avait de la portée, eut bientôt jugé littérairement son idole. Elle vit -Lousteau travaillant au dernier moment, sous les exigences les plus -déshonorantes, et _lâchant_, comme disent les peintres d'une œuvre où -manque _le faire_; mais elle le justifiait en se disant:--C'est un -poète! tant elle avait besoin de se justifier à ses propres yeux. En -devinant ce secret de la vie littéraire de bien des gens, elle devina -que la plume de Lousteau ne serait jamais une ressource. L'amour lui -fit alors entreprendre des démarches auxquelles elle ne serait jamais -descendue pour elle-même. Elle entama par sa mère des négociations avec -son mari pour en obtenir une pension, mais à l'insu de Lousteau dont la -délicatesse devait, dans ses idées, être ménagée. - -Quelques jours avant la fin de juillet, Dinah froissa de colère la -lettre où sa mère lui rapportait la réponse définitive du petit La -Baudraye. - -«Madame de La Baudraye n'a pas besoin de pension à Paris quand elle -a la plus belle existence du monde à son château d'Anzy: qu'elle y -vienne!» - -Lousteau ramassa la lettre et la lut. - ---Je nous vengerai, dit-il à madame de La Baudraye de ce ton sinistre -qui plaît tant aux femmes quand on caresse leurs antipathies. - -Cinq jours après, Bianchon et Duriau, le célèbre accoucheur, étaient -établis chez Lousteau qui, depuis la réponse du petit La Baudraye, -étalait son bonheur et faisait du faste à propos de l'accouchement de -Dinah. Monsieur de Clagny et madame Piédefer, arrivée en hâte, étaient -les parrain et marraine de l'enfant attendu, car le prévoyant magistrat -craignit de voir commettre quelque faute grave à Lousteau. Madame de La -Baudraye eut un garçon à faire envie aux reines qui veulent un héritier -présomptif. Bianchon, accompagné de monsieur de Clagny, alla faire -inscrire cet enfant à la Mairie comme fils de monsieur et de madame -de La Baudraye, à l'insu d'Étienne qui, de son côté, courait à une -imprimerie faire composer ce billet: - - _Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée - d'un garçon._ - - _Monsieur Étienne Lousteau a le plaisir de vous en faire - part._ - - _La mère et l'enfant se portent bien._ - -Un premier envoi de soixante billets avait été fait par Lousteau, quand -monsieur de Clagny, qui venait savoir des nouvelles de l'accouchée, -aperçut la liste des personnes de Sancerre à qui Lousteau se proposait -d'envoyer ce curieux billet de faire part, écrite au-dessous des -soixante Parisiens qui l'allaient recevoir. Le Substitut saisit la -liste et le reste des billets, il les montra d'abord à madame Piédefer -en lui disant de ne pas souffrir que Lousteau recommençât cette infâme -plaisanterie, et il se jeta dans un cabriolet. Le dévoué magistrat -commanda chez le même imprimeur un autre billet ainsi conçu: - - _Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée - d'un garçon._ - - _Monsieur le baron Melchior de La Baudraye a l'honneur de - vous en faire part._ - - _La mère et l'enfant se portent bien._ - -Après avoir fait détruire épreuves, composition, tout ce qui pouvait -attester l'existence du premier billet, monsieur de Clagny se mit en -course pour intercepter les billets partis; il en substitua beaucoup -chez les portiers, il obtint la restitution d'une trentaine; enfin, -après trois jours de courses, il n'existait plus qu'un seul billet -de faire part, celui de Nathan. Le Substitut était revenu cinq fois -chez cet homme célèbre sans pouvoir le rencontrer. Quand, après avoir -demandé un rendez-vous, monsieur de Clagny fut reçu, l'anecdote du -billet de faire part avait couru dans Paris; les uns la prenaient -pour une de ces spirituelles calomnies, espèce de plaie à laquelle -sont sujettes toutes les réputations, même les éphémères; les autres -affirmaient avoir lu le billet et l'avoir rendu à un ami de la famille -La Baudraye; beaucoup de gens déblatéraient contre l'immoralité des -journalistes, en sorte que le dernier billet existant était devenu -comme une curiosité. Florine, avec qui Nathan vivait, l'avait montré -timbré de la poste, affranchi par la poste, et portant l'adresse -écrite par Étienne. Aussi, quand le Substitut eut parlé du billet de -faire part, Nathan se mit-il à sourire. - ---Vous rendre ce monument d'étourderie et d'enfantillage? s'écria-t-il. -Cet autographe est une de ces armes dont ne doit pas se priver un -athlète dans le cirque. Ce billet prouve que Lousteau manque de -cœur, de bon goût, de dignité, qu'il ne connaît ni le monde, ni la -morale publique, qu'il s'insulte lui-même quand il ne sait plus qui -insulter... Il n'y a que le fils d'un bourgeois venu de Sancerre pour -être un poète et qui devient le _bravo_ de la première Revue venue, -qui puisse envoyer un pareil billet de faire part! Convenez-en? ceci, -monsieur, est une pièce nécessaire aux archives de notre époque... -Aujourd'hui Lousteau me caresse, demain il pourra demander ma tête... -Ah! pardon de cette plaisanterie, je ne pensais pas que vous êtes -Substitut. J'ai eu dans le cœur une passion pour une grande dame, et -aussi supérieure à madame de La Baudraye que votre délicatesse, à -vous, monsieur, est au-dessus de la gaminerie de Lousteau; mais je -serais mort avant d'avoir prononcé son nom... Quelques mois de ses -gentillesses et de minauderies m'ont coûté cent mille francs et mon -avenir; mais je ne les trouve pas trop chèrement payés!... Et je ne -me suis jamais plaint!... Que les femmes trahissent le secret de leur -passion, c'est leur dernière offrande à l'amour; mais que ce soit -nous... il faut être bien Lousteau pour ça! Non, pour mille écus je ne -donnerais pas ce papier. - ---Monsieur, dit enfin le magistrat après une lutte oratoire d'une -demi-heure, j'ai vu à ce sujet quinze ou seize littérateurs, et vous -seriez le seul inaccessible à des sentiments d'honneur?... Il ne s'agit -pas ici d'Étienne Lousteau, mais d'une femme et d'un enfant qui l'un et -l'autre ignorent le tort qu'on leur fait dans leur fortune, dans leur -avenir, dans leur honneur. Qui sait, monsieur, si vous ne serez pas -obligé de demander à la justice quelque bienveillance pour un ami, pour -une personne à l'honneur de laquelle vous tiendrez plus qu'au vôtre? la -justice pourra se souvenir que vous avez été impitoyable... Un homme -comme vous peut-il hésiter? dit le magistrat. - ---J'ai voulu vous faire sentir tout le prix de mon sacrifice, répondit -alors Nathan qui livra le billet en pensant à la position du magistrat -et acceptant cette espèce de marché. - -Quand la sottise du journaliste eut été réparée, monsieur de Clagny -vint lui faire une semonce en présence de madame Piédefer; mais il -trouva Lousteau très-irrité de ces démarches. - ---Ce que je faisais, monsieur, répondit Étienne, était fait avec -intention. Monsieur de La Baudraye a soixante mille francs de rentes, -et refuse une pension à sa femme; je voulais lui faire sentir que -j'étais le maître de cet enfant. - ---Eh! monsieur, je vous ai bien deviné, répondit le magistrat. Aussi -me suis-je empressé de recevoir le parrainage du petit Melchior, il -est inscrit à l'État-Civil comme fils du baron et de la baronne de La -Baudraye, et, si vous avez des entrailles de père, vous devez être -joyeux de savoir cet enfant héritier d'un des plus beaux majorats de -France. - ---Eh! monsieur, la mère doit-elle mourir de faim? - ---Soyez tranquille, monsieur, dit amèrement le magistrat qui avait fait -sortir du cœur de Lousteau l'expression du sentiment dont la preuve -était depuis si long-temps attendue, je me charge de cette négociation -avec monsieur de La Baudraye. - -Et monsieur de Clagny sortit la mort dans le cœur: Dinah, son -idole, était aimée par intérêt! N'ouvrirait-elle pas les yeux trop -tard?--Pauvre femme! se disait le magistrat en s'en allant. - -Rendons-lui cette justice, car à qui la rendrait-on si ce n'est -à un Substitut? il aimait trop sincèrement Dinah pour voir dans -l'avilissement de cette femme un moyen d'en triompher un jour, il était -tout compassion, tout dévouement: il aimait. - -Les soins exigés pour la nourriture de l'enfant, les cris de l'enfant, -le repos nécessaire à la mère pendant les premiers jours, la présence -de madame Piédefer, tout conspirait si bien contre les travaux -littéraires, que Lousteau s'installa dans les trois chambres louées au -premier étage pour la vieille dévote. Le journaliste obligé d'aller aux -premières représentations sans Dinah, et séparé d'elle la plupart du -temps, trouva je ne sais quel attrait dans l'exercice de sa liberté. -Plus d'une fois il se laissa prendre sous le bras et entraîner dans une -joyeuse partie. Plus d'une fois, il se retrouva chez la lorette d'un -ami dans le milieu de la Bohême. Il revoyait des femmes d'une jeunesse -éclatante, mises splendidement, et à qui l'économie apparaissait -comme une négation de leur jeunesse et de leur pouvoir. Dinah, malgré -la beauté merveilleuse qu'elle montra dès son troisième mois de -nourriture, ne pouvait soutenir la comparaison avec ces fleurs sitôt -fanées, mais si belles pendant le moment où elles vivent les pieds -dans l'opulence. Néanmoins la vie de ménage eut de grands attraits pour -Étienne. En trois mois, la mère et la fille, aidées par la cuisinière -venue de Sancerre et par la petite Paméla, donnèrent à l'appartement -un aspect tout nouveau. Le journaliste y trouva son déjeuner, son -dîner servis avec une sorte de luxe. Dinah, belle et bien mise, avait -soin de prévenir les goûts de son cher Étienne, qui se sentit le roi -du logis où tout jusqu'à l'enfant fut subordonné, pour ainsi dire, -à son égoïsme. La tendresse de Dinah éclatait dans les plus petites -choses, il fut donc impossible à Lousteau de ne pas lui continuer les -charmantes tromperies de sa passion feinte. Cependant Dinah prévit dans -la vie extérieure où Lousteau se laissait engager, une cause de ruine -et pour son amour et pour le ménage. Après dix mois de nourriture, elle -sevra son fils, remit sa mère dans l'appartement d'Étienne, et rétablit -cette intimité qui lie indissolublement un homme à une femme quand une -femme est aimante et spirituelle. Un des traits les plus saillants -de la Nouvelle due à Benjamin Constant, et l'une des explications de -l'abandon d'Ellénore est ce défaut d'intimité journalière ou nocturne, -si vous voulez, entre elle et Adolphe. Chacun des deux amants a -son chez soi, l'un et l'autre ont obéi au monde, ils ont gardé les -apparences. Ellénore, périodiquement quittée, est obligée à d'énormes -travaux de tendresse pour chasser les pensées de liberté qui saisissent -Adolphe au dehors. Le perpétuel échange des regards et des pensées -dans la vie en commun donne de telles armes aux femmes que, pour les -abandonner, un homme doit objecter des raisons majeures qu'elles ne -fournissent jamais tant qu'elles aiment. - -Ce fut tout une nouvelle période et pour Étienne et pour Dinah. Dinah -voulut être nécessaire, elle voulut rendre de l'énergie à cet homme -dont la faiblesse lui souriait, elle y voyait des garanties. Elle lui -trouva des sujets, elle lui en dessina les canevas; et, au besoin, -elle lui écrivit des chapitres entiers. Elle rajeunit les veines de -ce talent à l'agonie par un sang frais, elle lui donna ses idées, ses -jugements; enfin, elle fit deux livres qui eurent du succès. Plus -d'une fois elle sauva l'amour-propre d'Étienne au désespoir de se -sentir sans idées, en lui dictant, lui corrigeant, ou lui finissant ses -feuilletons. Le secret de cette collaboration fut inviolablement gardé: -madame Piédefer n'en sut rien. Ce galvanisme moral fut récompensé par -un surcroît de recettes qui permit au ménage de bien vivre jusqu'à la -fin de l'année 1838. Lousteau s'habituait à voir sa besogne faite par -Dinah, et il la payait comme dit le peuple dans son langage énergique, -_en monnaie de singe_. Ces dépenses du dévouement deviennent un trésor -auquel les âmes généreuses s'attachent. Il y eut un moment où Lousteau -coûtait trop à Dinah pour qu'elle pût jamais renoncer à lui. Mais elle -eut une seconde grossesse. L'année fut terrible à passer. Malgré les -soins des deux femmes, Lousteau contracta des dettes; il excéda ses -forces pour les payer par son travail pendant les couches de Dinah qui -le trouva héroïque, tant elle le connaissait bien! Après cet effort, -épouvanté d'avoir deux femmes, deux enfants, deux domestiques, il se -regarda comme incapable de lutter avec sa plume pour soutenir une -famille, quand lui seul n'avait pu vivre. Il laissa donc les choses -aller à l'aventure. Ce féroce calculateur outra la comédie de l'amour -chez lui pour avoir au dehors plus de liberté. La fière Dinah soutint -le fardeau de cette existence à elle seule. Cette pensée: _il_ m'aime! -lui donna des forces surhumaines. Elle travailla comme travaillent -les plus vigoureux talents de cette époque. Au risque de perdre sa -fraîcheur et sa santé, Didine fut pour Lousteau ce que fut mademoiselle -Delachaux pour Gardane dans le magnifique conte vrai de Diderot. Mais -en se sacrifiant elle-même, elle commit la faute sublime de sacrifier -sa toilette; elle fit reteindre ses robes, elle ne porta plus que du -noir. - ---Elle pua le noir, comme disait Malaga qui se moquait beaucoup de -Lousteau. - -Vers la fin de l'année 1839, Étienne, à l'instar de Louis XV, en était -arrivé, par d'insensibles capitulations de conscience, à établir une -distinction entre sa bourse et celle de son ménage, comme Louis XV -distinguait entre son trésor secret et sa cassette. Le misérable trompa -Dinah sur le montant des recettes. En s'apercevant de ces lâchetés, -madame de La Baudraye eut d'atroces souffrances de jalousie. Elle -voulut mener de front la vie du monde et la vie littéraire, elle -accompagna le journaliste à toutes les premières représentations, et -surprit chez lui des mouvements d'amour-propre offensé. Le noir de -la toilette déteignait sur lui, rembrunissait sa physionomie, et le -rendait parfois brutal. Jouant, dans son ménage, le rôle de la femme, -il en eut les féroces exigences: il reprochait à Dinah le peu de -fraîcheur de sa mise, tout en profitant de ce sacrifice qui coûte tant -à une maîtresse; absolument comme une femme qui, après vous avoir -ordonné de passer par un égout pour lui sauver l'honneur, vous dit:--Je -n'aime pas la boue! quand vous en sortez. - -Dinah ramassa les guides jusqu'alors assez flottantes de la domination -que toutes les femmes spirituelles exercent sur les gens sans volonté; -mais à cette manœuvre elle perdit beaucoup de son lustre moral: les -soupçons qu'elle laissa voir attirent aux femmes des querelles où le -manque de respect commence, parce qu'elles descendent elles-mêmes de -la hauteur à laquelle elles se sont primitivement placées. Puis elle -fit des concessions. Ainsi Lousteau put recevoir plusieurs de ses -amis, Nathan, Bixiou, Blondet, Finot dont les manières, les discours, -le contact étaient dépravants. On essaya de persuader à madame de -La Baudraye que ses principes, ses répugnances étaient un reste de -pruderie provinciale. Enfin on lui prêcha le code de la supériorité -féminine. Bientôt sa jalousie donna des armes contre elle. Au carnaval -de 1840, elle se déguisait, allait au bal de l'Opéra, faisait quelques -soupers afin de suivre Étienne dans tous ses amusements. - -Le jour de la Mi-Carême, ou plutôt le lendemain, à huit heures du -matin, Dinah déguisée arrivait du bal pour se coucher. Elle était allée -épier Lousteau qui, la croyant malade, avait disposé de sa mi-carême -en faveur de Fanny Beaupré. Le journaliste prévenu par un ami, s'était -comporté de manière à tromper la pauvre femme, qui ne demandait pas -mieux que d'être trompée. En descendant de sa citadine, Dinah rencontra -monsieur de La Baudraye, à qui le portier la désigna. Le petit -vieillard dit froidement à sa femme en la prenant par le bras:--Est-ce -vous, madame?... - -Cette apparition du pouvoir conjugal devant lequel elle se trouvait si -petite, et surtout ce mot glaça presque le cœur à cette pauvre créature -surprise en débardeur. Pour mieux échapper à l'attention d'Étienne, -elle avait pris le déguisement sous lequel il ne la chercherait point. -Elle profita de ce qu'elle était encore masquée pour se sauver sans -répondre, alla se déshabiller, et monta chez sa mère où l'attendait -monsieur de La Baudraye. Malgré son air digne, elle rougit en présence -du petit vieillard. - ---Que voulez-vous de moi, monsieur? dit-elle. Ne sommes-nous pas à -jamais séparés?... - ---De fait, oui, répondit monsieur de La Baudraye; mais légalement, -non... - -Madame Piédefer faisait des signes à sa fille que Dinah finit par -apercevoir. - ---Il n'y a que vos intérêts qui puissent vous amener ici, dit-elle avec -amertume. - ---Nos intérêts, répondit froidement le petit homme, car nous avons des -enfants... Votre oncle Silas Piédefer est mort à New-York, où, après -avoir fait et perdu plusieurs fortunes dans divers pays, il a fini par -laisser quelque chose comme sept à huit cent mille francs, on dit douze -cent mille francs; mais il s'agit de réaliser des marchandises... Je -suis le chef de la communauté, j'exerce vos droits. - ---Oh! s'écria Dinah, en tout ce qui concerne les affaires, je n'ai de -confiance qu'en monsieur de Clagny; il connaît les lois, entendez-vous -avec lui; ce qui sera fait par lui sera bien fait. - ---Je n'ai pas besoin de monsieur de Clagny, dit monsieur de La -Baudraye, pour vous retirer mes enfants... - ---Vos enfants! s'écria Dinah, vos enfants à qui vous n'avez pas envoyé -une obole! vos enfants!... - -Elle n'ajouta rien qu'un immense éclat de rire; mais l'impassibilité du -petit La Baudraye jeta de la glace sur cette explosion. - ---Madame votre mère vient de me les montrer, ils sont charmants, je ne -veux pas me séparer d'eux, et je les emmène à notre château d'Anzy, dit -monsieur de La Baudraye, quand ce ne serait que pour leur éviter de -voir leur mère déguisée comme se déguisent les... - ---Assez! dit impérieusement madame de La Baudraye. Que vouliez-vous de -moi en venant ici?... - ---Une procuration pour recueillir la succession de notre oncle Silas... - -Dinah prit une plume, écrivit deux mots à monsieur de Clagny et dit à -son mari de revenir le soir. A cinq heures, l'Avocat-Général, monsieur -de Clagny avait eu de l'avancement, éclaira madame de La Baudraye -sur sa position; mais il se chargea de la régulariser en faisant un -compromis avec le petit vieillard, que l'avarice avait amené. Monsieur -de La Baudraye, à qui la procuration de sa femme était nécessaire pour -agir à sa guise, l'acheta par les concessions suivantes: il s'engagea -d'abord à faire à sa femme une pension de dix mille francs tant qu'il -lui conviendrait, fut-il dit dans l'acte, de vivre à Paris; mais, à -mesure que les enfants atteindraient à l'âge de six ans, ils seraient -remis à monsieur de La Baudraye. Enfin le magistrat obtint le paiement -préalable d'une année de la pension. Le petit La Baudraye vint dire -adieu galamment à sa femme et à ses enfants, il se montra vêtu d'un -petit paletot blanc en caoutchouc. Il était si ferme sur ses jambes et -si semblable au La Baudraye de 1836, que Dinah désespéra d'enterrer -jamais ce terrible nain. - -Du jardin où il fumait un cigare, le journaliste vit monsieur de la -Baudraye pendant le temps que cet insecte mit à traverser la cour; mais -ce fut assez pour Lousteau: il lui parut évident que le petit homme -avait voulu détruire toutes les espérances que sa mort pouvait inspirer -à sa femme. Cette scène si rapide changea beaucoup les dispositions -de son cœur et de son esprit. En fumant un second cigare, il se mit à -réfléchir à sa position. La vie en commun qu'il menait avec la baronne -de La Baudraye lui avait jusqu'à présent coûté tout autant d'argent -qu'à elle. Pour se servir d'une expression commerciale, les comptes se -balançaient à la rigueur. Eu égard à son peu de fortune, à la peine -avec laquelle il gagnait son argent, Lousteau se regardait moralement -comme le créancier. Assurément, l'heure était favorable pour quitter -cette femme. Fatigué de jouer depuis environ trois ans une comédie qui -ne devient jamais une habitude, il déguisait perpétuellement son ennui. -Ce garçon, habitué à ne rien dissimuler, s'imposait au logis un sourire -semblable à celui du débiteur devant son créancier. Cette obligation -lui devenait de jour en jour plus pénible. Jusqu'alors l'intérêt -immense que présentait l'avenir lui avait donné des forces; mais quand -il vit le petit La Baudraye partant aussi lestement pour les États-Unis -que s'il s'agissait d'aller à Rouen par les bateaux à vapeur, il ne -crut plus à l'avenir. Il rentra du jardin dans le salon élégant où -Dinah venait de recevoir les adieux de son mari. - ---Étienne, dit madame de La Baudraye, sais-tu ce que mon seigneur et -maître vient de me proposer? Dans le cas où il me plairait d'habiter -Anzy pendant son absence, il a donné ses ordres, et il espère que les -bons conseils de ma mère me décideront à y revenir avec mes enfants... - ---Le conseil est excellent, répondit sèchement Lousteau qui connaissait -assez Dinah pour savoir la réponse passionnée qu'elle mendiait -d'ailleurs par un regard. - -Ce ton, l'accent, le regard indifférent, tout frappa si durement cette -femme qui vivait uniquement par son amour, qu'elle laissa couler de -ses yeux le long de ses joues deux grosses larmes sans répondre, et -Lousteau ne s'en aperçut qu'au moment où elle prit son mouchoir pour -essuyer ces deux perles de douleur. - ---Qu'as-tu, Didine? reprit-il atteint au cœur par cette vivacité de -sensitive. - ---Au moment où je m'applaudissais d'avoir conquis à jamais notre -liberté, dit-elle,--au prix de ma fortune!--en vendant--ce qu'une -mère a de plus précieux--ses enfants!...--car il me les prend à l'âge -de six ans--et, pour les voir, il faudra retourner à Sancerre!--un -supplice!--ah! mon Dieu! qu'ai-je fait! - -Lousteau se mit aux genoux de Dinah et lui baisa les mains en lui -prodiguant ses plus caressantes chatteries. - ---Tu ne me comprends pas, dit-il. Je me juge, et ne vaux pas tous ces -sacrifices, mon cher ange. Je suis, littérairement parlant, un homme -très-secondaire. Le jour où je ne pourrai plus faire la parade au bas -d'un journal, les entrepreneurs de feuilles publiques me laisseront là, -comme une vieille pantoufle qu'on jette au coin de la borne. Penses-y? -nous autres danseurs de corde, nous n'avons pas de pension de retraite! -Il se trouverait trop de gens de talent à pensionner, si l'État entrait -dans cette voie de bienfaisance! J'ai quarante-deux ans, je suis devenu -paresseux comme une marmotte. Je le sens: mon amour (il lui baisa bien -tendrement la main) ne peut que te devenir funeste. J'ai vécu, tu le -sais, à vingt-deux ans avec Florine; mais ce qui s'excuse au jeune âge, -ce qui semble alors joli, charmant, est déshonorant à quarante ans. -Jusqu'à présent, nous avons partagé le fardeau de notre existence, elle -n'est pas belle depuis dix-huit mois. Par dévouement pour moi, tu vas -mise tout en noir, ce qui ne me fait pas honneur... - -Dinah fit un de ces magnifiques mouvements d'épaule qui valent tous les -discours du monde... - ---Oui, dit Étienne en continuant, je le sais, tu sacrifies tout à mes -goûts, même ta beauté. Et moi, le cœur usé dans les luttes, l'âme -pleine de pressentiments mauvais sur mon avenir, je ne récompense pas -ton suave amour par un amour égal. Nous avons été très-heureux, sans -nuages, pendant long-temps... Eh! bien, je ne veux pas voir mal finir -un si beau poème, ai-je tort?... - -Madame de La Baudraye aimait tant Étienne, que cette sagesse digne de -monsieur de Clagny lui fit plaisir, et sécha ses larmes. - ---Il m'aime donc pour moi! se dit-elle en le regardant avec un sourire -dans les yeux. - -Après ces quatre années d'intimité, l'amour de cette femme avait fini -par réunir toutes les nuances découvertes par notre esprit d'analyse et -que la société moderne a créées; un des hommes les plus remarquables -de ce temps, dont la perte récente afflige encore les lettres, -Beyle (Stendhal) les a, le premier, parfaitement caractérisées. -Lousteau produisait sur Dinah cette vive commotion, explicable par le -magnétisme, qui met en désarroi les forces de l'âme, de l'esprit et -du corps, qui détruit tout principe de résistance chez les femmes. Un -regard de Lousteau, sa main posée sur celle de Dinah la rendaient tout -obéissance. Une parole douce, un sourire de cet homme fleurissaient -l'âme de cette pauvre femme, émue ou attristée par la caresse ou par -la froideur de ses yeux. Lorsqu'elle lui donnait le bras en marchant à -son pas, dans la rue ou sur le boulevard, elle était si bien fondue en -lui qu'elle perdait la conscience de son _moi_. Charmée par l'esprit, -magnétisée par les manières de ce garçon, elle ne voyait que de légers -défauts dans ses vices. Elle aimait les bouffées de cigare que le vent -lui apportait du jardin dans la chambre, elle allait les respirer, -elle n'en faisait pas une grimace, elle se cachait pour en jouir. Elle -haïssait le libraire ou le directeur du journal qui refusait à Lousteau -de l'argent en objectant l'énormité des avances déjà faites. Elle -allait jusqu'à comprendre que ce bohémien écrivît une nouvelle dont le -prix était à recevoir, au lieu de la donner en paiement de l'argent -reçu. Tel est sans doute le véritable amour, il comprend toutes -les manières d'aimer: amour de cœur, amour de tête, amour-passion, -amour-caprice, amour-goût, selon les définitions de Beyle. Didine -aimait tant, qu'en certains moments où son sens critique, si juste, -si continuellement exercé depuis son séjour à Paris, lui faisait voir -clair dans l'âme de Lousteau, la sensation l'emportait sur la raison, -et lui suggérait des excuses. - ---Et moi, lui répondit-elle, que suis-je? une femme qui s'est mise -en dehors du monde. Quand je manque à l'honneur des femmes, pourquoi -ne me sacrifierais-tu pas un peu de l'honneur des hommes? Est-ce que -nous ne vivons pas en dehors des conventions sociales? Pourquoi ne -pas accepter de moi ce que Nathan accepte de Florine? nous compterons -quand nous nous quitterons, et... tu sais!... la mort seule nous -séparera. Ton honneur, Étienne, c'est ma félicité; comme le mien est ma -constance et ton bonheur. Si je ne te rends pas heureux, tout est dit. -Si je te donne une peine, condamne-moi. Nos dettes sont payées, nous -avons dix mille francs de rentes, et nous gagnerons bien, à nous deux, -huit mille francs par an... _Je ferai du théâtre!_ Avec quinze cents -francs par mois, ne serons-nous pas aussi riches que les Rostchild? -Sois tranquille. Maintenant j'aurai des toilettes délicieuses, je te -donnerai tous les jours des plaisirs de vanité comme le jour de la -première représentation de Nathan... - ---Et ta mère qui va tous les jours à la messe, qui veut t'amener un -prêtre et te faire renoncer à ton genre de vie. - ---Chacun son vice. Tu fumes, elle me prêche, pauvre femme! mais elle -a soin des enfants, elle les mène promener, elle est d'un dévouement -absolu, elle m'idolâtre; veux-tu l'empêcher de pleurer?... - ---Que dira-t-on de moi?... - ---Mais nous ne vivons pas pour le monde! s'écria-t-elle en relevant -Étienne et le faisant asseoir près d'elle. D'ailleurs, nous serons un -jour mariés... nous avons pour nous les chances de mer... - ---Je n'y pensais pas, s'écria naïvement Lousteau qui se dit en -lui-même: Il sera toujours temps de rompre au retour du petit La -Baudraye. - -A compter de cette journée, Lousteau vécut luxueusement, Dinah pouvait -lutter, aux premières représentations, avec les femmes les mieux mises -de Paris. Caressé par ce bonheur intérieur, Lousteau jouait avec ses -amis, par fatuité, le personnage d'un homme excédé, ennuyé, ruiné par -madame de La Baudraye. - ---Oh! combien j'aimerais l'ami qui me délivrerait de Dinah! Mais -personne n'y réussirait! disait-il, elle m'aime à se jeter par la -fenêtre si je le lui disais. - -Le drôle se faisait plaindre, il prenait des précautions contre la -jalousie de Dinah, quand il acceptait une partie. Enfin il commettait -des infidélités sans vergogne. Quand monsieur de Clagny, vraiment -désespéré de voir Dinah dans une situation si déshonorante, quand elle -pouvait être si riche, si haut placée et au moment où ses primitives -ambitions allaient être accomplies, arriva lui dire:--On vous trompe! -Elle répondit:--Je le sais! - -Le magistrat resta stupide. Il retrouva la parole pour faire une -observation. - ---M'aimez-vous encore? lui demanda madame de La Baudraye en -l'interrompant au premier mot. - ---A me perdre pour vous... s'écria-t-il en se dressant sur ses pieds. - -Les yeux de ce pauvre homme devinrent comme des torches, il trembla -comme une feuille, il sentit son larynx immobile, ses cheveux frémirent -dans leurs racines, il crut au bonheur d'être pris par son idole comme -un vengeur, et ce pis-aller le rendit presque fou de joie. - ---De quoi vous étonnez-vous? lui dit-elle en le faisant rasseoir, voilà -comment je l'aime. - -Le magistrat comprit alors cet argument _ad hominem_! Et il eut des -larmes dans les yeux, lui qui venait de faire condamner un homme à -mort! La satiété de Lousteau, cet horrible dénoûment du concubinage, -s'était trahie en mille petites choses qui sont comme des grains de -sable jetés aux vitres du pavillon magique où l'on rêve quand on aime. -Ces grains de sable, qui deviennent des cailloux, Dinah ne les avait -vus que quand ils avaient eu la grosseur d'une pierre. Madame de La -Baudraye avait fini par bien juger Lousteau. - ---C'est, disait-elle à sa mère, un poète sans aucune défense contre -le malheur, lâche par paresse et non par défaut de cœur, un peu trop -complaisant à la volupté; enfin, c'est un chat qu'on ne peut pas haïr. -Que deviendrait-il sans moi? J'ai empêché son mariage, il n'a plus -d'avenir. Son talent périrait dans la misère. - ---Oh! ma Dinah! s'écria madame Piédefer, dans quel enfer vis-tu?... -Quel est le sentiment qui te donnera les forces de persister... - ---Je serai sa mère! avait-elle dit. - -Il est des positions horribles où l'on ne prend de parti qu'au moment -où nos amis s'aperçoivent de notre déshonneur. On transige avec -soi-même, tant qu'on échappe à un censeur qui vient faire le Procureur -du Roi. Monsieur de Clagny, maladroit comme un _patito_, venait de se -faire le bourreau de Dinah! - ---Je serai, pour conserver mon amour, ce que madame de Pompadour fut -pour garder le pouvoir, se dit-elle quand monsieur de Clagny fut parti. - -Cette parole dit assez que son amour devenait lourd à porter, et qu'il -allait être un travail au lieu d'être un plaisir. - -Le nouveau rôle adopté par Dinah était horriblement douloureux, mais -Lousteau ne le rendit pas facile à jouer. En sa qualité de bon enfant, -quand il voulait sortir après dîner, il jouait de petites scènes -d'amitié ravissantes, il disait à Dinah des mots vraiment pleins de -tendresse, il prenait son compagnon par la chaîne, et quand il l'en -avait meurtrie dans les meurtrissures, le royal ingrat disait:--T'ai-je -fait mal? - -Ces menteuses caresses, ces déguisements eurent quelquefois des suites -déshonorantes pour Dinah qui croyait à des retours de tendresse. Hélas! -la mère cédait avec une honteuse facilité la place à Didine. Elle se -sentit comme un jouet entre les mains de cet homme, et elle finit par -se dire:--Eh! bien, je veux être son jouet! en y trouvant des plaisirs -aigus, des jouissances de damné. - -Quand cette femme d'un esprit si viril, se jeta par la pensée dans -la solitude, elle sentit son courage défaillir. Elle préféra les -supplices prévus, inévitables de cette intimité féroce, à la privation -de jouissances d'autant plus exquises qu'elles naissaient au milieu -de remords, de luttes épouvantables avec elle-même, de _non_ qui se -changeaient en _oui_! Ce fut à tout moment la goutte d'eau saumâtre -trouvée dans le désert, bue avec plus de délices que le voyageur -n'en goûte à savourer les meilleurs vins à la table d'un prince. -Quand Dinah se disait à minuit:--Rentrera-t-il, ne rentrera-t-il -pas? elle ne renaissait qu'au bruit connu des bottes d'Étienne, elle -reconnaissait sa manière de sonner. Souvent elle essayait des voluptés -comme d'un frein, elle se plaisait à lutter avec ses rivales, à ne -leur rien laisser dans ce cœur rassasié. Combien de fois joua-t-elle -la tragédie du Dernier Jour d'un Condamné, se disant:--Demain, nous -nous quitterons! Et combien de fois un mot, un regard, une caresse -empreinte de naïveté la fit-elle retomber dans l'amour? Ce fut souvent -terrible! elle tourna plus d'une fois autour du suicide en tournant -autour de ce gazon parisien d'où s'élevaient des fleurs pâles!... Elle -n'avait pas, enfin, épuisé l'immense trésor de dévouement et d'amour -que les femmes aimantes ont dans le cœur. Adolphe était sa Bible, elle -l'étudiait; car, par-dessus toutes choses, elle ne voulait pas être -Ellénore. Elle évita les larmes, se garda de toutes les amertumes si -savamment décrites par le critique auquel on doit l'analyse de cette -œuvre poignante, et dont la glose paraissait à Dinah presque supérieure -au livre. Aussi relisait-elle souvent le magnifique article du seul -critique qu'ait eu la Revue des Deux-Mondes, et qui se trouve en tête -de la nouvelle édition d'Adolphe. - ---«Non, se disait-elle en en répétant les fatales paroles, non, -je ne donnerai pas à mes prières la forme du commandement, je ne -m'empresserai pas aux larmes comme à une vengeance, je ne jugerai pas -les actions que j'approuvais autrefois sans contrôle, je n'attacherai -point un œil curieux à ses pas; s'il s'échappe, au retour il ne -trouvera pas une bouche impérieuse, dont le baiser soit un ordre sans -réplique. Non! mon silence ne sera pas une plainte, et ma parole ne -sera pas une querelle!...» Je ne serai pas vulgaire, se disait-elle en -posant sur sa table le petit volume jaune qui déjà lui avait valu ce -mot de Lousteau:--Tiens? tu lis Adolphe!... N'eussé-je qu'un jour où il -reconnaîtra ma valeur et où il se dira: Jamais la victime n'a crié! ce -serait assez! D'ailleurs, les autres n'auront que des moments, et moi -j'aurai toute sa vie! - -En se croyant autorisé par la conduite de sa femme à la punir au -tribunal domestique, monsieur de La Baudraye eut la délicatesse de -la voler pour achever sa grande entreprise de la mise en culture des -douze cents hectares de brandes, à laquelle, depuis 1836, il consacrait -ses revenus en vivant comme un rat. Il manipula si bien les valeurs -laissées par monsieur Silas Piédefer, qu'il put réduire la liquidation -authentique à huit cent mille francs, tout en en rapportant douze cent -mille. Il n'annonça point son retour à sa femme; mais, pendant qu'elle -souffrait des maux inouïs, il bâtissait des fermes, il creusait des -fossés, il plantait des arbres, il se livrait à des défrichements -audacieux qui le firent regarder comme un des agronomes les plus -distingués du Berry. Les quatre cent mille francs, pris à sa femme, -passèrent en trois ans à cette opération, et la terre d'Anzy dut, -dans un temps donné, rapporter soixante-douze mille francs de rentes, -nets d'impôts. Quant aux huit cent mille francs, il en fit emploi en -quatre et demi pour cent, à quatre-vingts francs, grâce à la crise -financière due au Ministère dit du Premier Mars. En procurant ainsi -quarante-huit mille francs de rentes à sa femme, il se regarda comme -quitte envers elle. Ne pouvait-il pas lui représenter les douze cent -mille francs le jour où le quatre et demi dépasserait cent francs. Son -importance ne fut plus primée à Sancerre que par celle du plus riche -propriétaire foncier de France dont il se faisait le rival. Il se -voyait cent quarante mille francs de rente, dont quatre-vingt-dix en -fonds de terres formant son majorat. Après avoir calculé qu'à part ses -revenus, il payait dix mille francs d'impôts, trois mille francs de -frais, dix mille francs à sa femme et douze cents à sa belle-mère, il -disait en pleine Société Littéraire:--On prétend que je suis un avare, -que je ne dépense rien, ma dépense monte encore à vingt-six mille cinq -cents francs par an. Et je vais avoir à payer l'éducation de mes deux -enfants! ça ne fait peut-être pas plaisir aux Milaud de Nevers, mais la -seconde maison de La Baudraye aura peut-être une aussi belle carrière -que la première. J'irai vraisemblablement à Paris, solliciter du Roi -des Français le titre de comte (monsieur Roy est comte), cela fera -plaisir à ma femme d'être appelée madame la comtesse. - -Cela fut dit d'un si beau sang-froid, que personne n'osa se moquer -de ce petit homme. Le Président Boirouge seul lui répondit:--A votre -place, je ne me croirais heureux que si j'avais une fille... - ---Mais, dit le baron, j'irai bientôt à Paris... - -Au commencement de l'année 1841, madame de La Baudraye, en se sentant -toujours prise comme pis-aller, en était revenue à s'immoler au -bien-être de Lousteau: elle avait repris les vêtements noirs; mais -elle arborait cette fois un deuil, car ses plaisirs se changeaient -en remords. Elle avait trop souvent honte d'elle-même pour ne pas -sentir parfois la pesanteur de sa chaîne, et sa mère la surprit en -ces moments de réflexion profonde où la vision de l'avenir plonge les -malheureux dans une sorte de torpeur. Madame Piédefer, conseillée -par son confesseur, épiait le moment de lassitude que ce prêtre lui -prédisait devoir arriver, et sa voix plaidait alors pour les enfants. -Elle se contentait de demander une séparation de domicile sans exiger -une séparation de cœur. - -Dans la nature, ces sortes de situations violentes ne se terminent pas, -comme dans les livres, par la mort ou par des catastrophes habilement -arrangées; elles finissent beaucoup moins poétiquement par le dégoût, -par la flétrissure de toutes les fleurs de l'âme, par la vulgarité des -habitudes, mais très-souvent aussi par une autre passion qui dépouille -une femme de cet intérêt dont on les entoure traditionnellement. Or, -quand le bon sens, la loi des convenances sociales, l'intérêt de -famille, tous les éléments de ce qu'on appelait la morale publique -sous la Restauration, en haine du mot Religion catholique, fut appuyé -par le sentiment de blessures un peu trop vives; quand la lassitude -du dévouement arriva presque à la défaillance, et que, dans cette -situation, un coup par trop violent, une de ces lâchetés que les -hommes ne laissent voir qu'à des femmes dont ils se croient toujours -maîtres, met le comble au dégoût, au désenchantement, l'heure est -arrivée pour l'ami qui poursuit la guérison. Madame Piédefer eut donc -peu de chose à faire pour détacher la taie aux yeux de sa fille. Elle -envoya chercher l'Avocat-Général. Monsieur de Clagny acheva l'œuvre en -affirmant à madame de La Baudraye que, si elle renonçait à vivre avec -Étienne, son mari lui laisserait ses enfants, lui permettrait d'habiter -Paris et lui rendrait la disposition de _ses propres_. - ---Quelle existence! dit-il. En usant de précautions, avec l'aide de -personnes pieuses et charitables, vous pourriez avoir un salon et -reconquérir une position. Paris n'est pas Sancerre! - -Dinah s'en remit à monsieur de Clagny du soin de négocier une -réconciliation avec le petit vieillard. Monsieur de La Baudraye avait -bien vendu ses vins, il avait vendu des laines, il avait abattu des -réserves, et il était venu, sans rien dire à sa femme, à Paris y placer -deux cent mille francs en achetant, rue de l'Arcade, un charmant -hôtel provenant de la liquidation d'une grande fortune aristocratique -compromise. Membre du Conseil-Général de son département depuis -1826 et payant dix mille francs de contributions, il se trouvait -doublement dans les conditions exigées par la nouvelle loi sur la -pairie. Quelque temps avant l'élection générale de 1842, il déclara -sa candidature au cas où il ne serait pas fait pair de France. Il -demandait également à être revêtu du titre de comte et promu commandeur -de la Légion-d'Honneur. En matière d'élections, tout ce qui pouvait -consolider les nominations dynastiques était juste; or, dans le cas -où monsieur de La Baudraye serait acquis au gouvernement, Sancerre -devenait plus que jamais le bourg pourri de la Doctrine. Monsieur -de Clagny, dont les talents et la modestie étaient de plus en plus -appréciés, appuya monsieur de La Baudraye; il montra dans l'élévation -de ce courageux agronome des garanties à donner aux intérêts -matériels. Monsieur de La Baudraye, une fois nommé comte, pair de -France et commandeur de la Légion-d'Honneur, eut la vanité de se faire -représenter par une femme et par une maison bien tenue, il voulait, -dit-il, jouir de la vie. Il pria sa femme, par une lettre que dicta -l'Avocat-Général, d'habiter son hôtel, de le meubler, d'y déployer -ce goût dont tant de preuves le charmaient, dit-il, dans son château -d'Anzy. Le nouveau comte fit observer à sa femme que l'éducation de -leurs fils exigeait qu'elle restât à Paris, tandis que leurs intérêts -territoriaux l'obligeaient à ne pas quitter Sancerre. Le complaisant -mari chargeait donc monsieur de Clagny de remettre à madame la comtesse -soixante mille francs pour l'arrangement intérieur de l'hôtel de La -Baudraye en recommandant d'incruster une plaque de marbre au-dessus de -la porte cochère avec cette inscription: _Hôtel de La Baudraye_. Puis, -tout en rendant compte à sa femme des résultats de la liquidation Silas -Piédefer, monsieur de La Baudraye annonçait le placement en quatre et -demi pour cent des huit cent mille francs recueillis à New-York, et -lui allouait cette inscription pour ses dépenses, y compris celles -de l'éducation des enfants. Quasi forcé de venir à Paris pendant une -partie de la session à la Chambre des Pairs, il recommandait alors à sa -femme de lui réserver un petit appartement dans un entresol au-dessus -des communs. - ---Ah! çà, mais il devient jeune, il devient gentilhomme, il devient -magnifique, que va-t-il encore devenir? c'est à faire trembler, dit -madame de La Baudraye. - ---Il satisfait tous les désirs que vous formiez à vingt ans!... -répondit le magistrat. - -La comparaison de sa destinée à venir avec sa destinée actuelle -n'était pas soutenable pour Dinah. La veille encore, Anna de Fontaine -avait tourné la tête pour ne pas voir son amie de cœur du pensionnat -Chamarolles. - -Dinah se dit:--Je suis comtesse, j'aurai sur ma voiture le manteau bleu -de la pairie, et dans mon salon les sommités de la politique et de la -littérature... je la regarderai, moi!... - -Cette petite jouissance pesa de tout son poids au moment de la -conversion. - -Un beau jour, en mai 1842, madame de La Baudraye paya toutes les -dettes de son ménage, et laissa mille écus sur la liasse de tous les -comptes acquittés. Après avoir envoyé sa mère et ses enfants à l'hôtel -La Baudraye, elle attendit Lousteau tout habillée, comme pour sortir. -Quand l'ex-roi de son cœur rentra pour dîner, elle lui dit:--J'ai -renversé la marmite, mon ami. Madame de La Baudraye vous donne à dîner -au Rocher de Cancale. Venez? - -Elle entraîna Lousteau stupéfait du petit air dégagé que prenait cette -femme, encore asservie le matin à ses moindres caprices, car elle -aussi! avait joué la comédie depuis deux mois. - ---Madame de La Baudraye est ficelée comme pour une _première_, dit-il -en se servant de l'abréviation par laquelle on désigne en argot de -journal une première représentation. Et pourquoi pas, Dinah? - ---N'oubliez pas le respect que vous devez à madame de La Baudraye, dit -gravement Dinah. Je ne sais plus ce que signifie ce mot _ficelée_... - ---Comment Didine? fit-il en la prenant par la taille. - ---Il n'y a plus de Didine, vous l'avez tuée, mon ami, répondit-elle en -se dégageant. Et je vous donne la première représentation de madame la -comtesse de La Baudraye... - ---C'est donc vrai, notre insecte est pair de France? - ---La nomination sera ce soir dans le Moniteur, m'a dit monsieur de -Clagny qui lui-même passe à la Cour de Cassation. - ---Au fait, dit le journaliste, l'entomologie sociale devait être -représentée à la Chambre... - ---Mon ami, nous nous séparons pour toujours, dit madame de La Baudraye -en comprimant le tremblement de sa voix. J'ai congédié les deux -domestiques. En rentrant, vous trouverez votre ménage en règle et sans -dettes. J'aurai toujours pour vous, mais secrètement, le cœur d'une -mère. Quittons-nous tranquillement, sans bruit, en gens comme il faut. -Avez-vous un reproche à me faire sur ma conduite pendant ces six années? - ---Aucun, si ce n'est d'avoir brisé ma vie et détruit mon avenir, dit-il -d'un ton sec. Vous avez beaucoup lu le livre de Benjamin Constant, et -vous avez même étudié l'article de Gustave Planche; mais vous ne l'avez -lu qu'avec des yeux de femme. Quoique vous ayez une de ces belles -intelligences qui ferait la fortune d'un poète, vous n'avez pas osé -vous mettre au point de vue des hommes. Ce livre, ma chère, a les deux -sexes. Vous savez?... Nous avons établi qu'il y a des livres mâles -ou femelles, blonds ou noirs... Dans Adolphe, les femmes ne voient -qu'Ellénore, les jeunes gens y voient Adolphe, les hommes y voient -Ellénore et Adolphe, les politiques y voient la vie sociale! Vous vous -êtes dispensée, comme votre critique d'ailleurs, d'entrer dans l'âme -d'Adolphe. Ce qui tue ce pauvre garçon, ma chère, c'est d'avoir perdu -son avenir pour une femme; de ne pouvoir rien être de ce qu'il serait -devenu, ni ambassadeur, ni ministre, ni poète, ni riche. Il a donné six -ans de son énergie, du moment de la vie où l'homme peut accepter les -rudesses d'un apprentissage quelconque, à une jupe qu'il a devancée -dans la carrière de l'ingratitude, car une femme qui a pu quitter son -premier amant devait tôt ou tard laisser le second. Adolphe est un -Allemand blondasse qui ne se sent pas la force de tromper Ellénore. -Il est des Adolphe qui font grâce à leur Ellénore des querelles -déshonorantes, des plaintes, et qui se disent: Je ne parlerai pas de -ce que j'ai perdu! je ne montrerai pas toujours à l'Égoïsme que j'ai -couronné mon poing coupé comme fait le Ramorny de la Jolie Fille de -Perth; mais ceux-là, ma chère, on les quitte... Adolphe est un fils de -bonne maison, un cœur aristocrate qui veut rentrer dans la voie des -honneurs, des places, et rattraper sa dot sociale, sa considération -compromise. Vous jouez en ce moment à la fois les deux personnages. -Vous ressentez la douleur que cause une position perdue, et vous vous -croyez en droit d'abandonner un pauvre amant qui a eu le malheur de -vous croire assez supérieure pour admettre que si chez l'homme le cœur -doit être constant, le sexe peut se laisser aller à des caprices... - ---Et croyez-vous que je ne serai pas occupée de vous rendre ce que je -vous ai fait perdre? Soyez tranquille, répondit madame de La Baudraye -foudroyée par cette sortie, votre Ellénore ne meurt pas, et si Dieu lui -prête vie, si vous changez de conduite, si vous renoncez aux lorettes -et aux actrices, nous vous trouverons mieux qu'une Félicie Cardot. - -Chacun des deux amants devint maussade: Lousteau jouait la tristesse, -il voulait paraître sec et froid; tandis que Dinah, vraiment triste, -écoutait les reproches de son cœur. - ---Pourquoi, dit Lousteau, ne pas finir comme nous aurions dû commencer, -cacher à tous les yeux notre amour, et nous voir secrètement? - ---Jamais! dit la nouvelle comtesse en prenant un air glacial. Ne -devinez-vous pas que nous sommes, après tout, des êtres finis. Nos -sentiments nous paraissent infinis à cause du pressentiment que nous -avons du ciel; mais ils ont ici-bas pour limites les forces de notre -organisation. Il est des natures molles et lâches qui peuvent recevoir -un nombre infini de blessures et persister; mais il en est de plus -fortement trempées qui finissent par se briser sous les coups. Vous -m'avez... - ---Oh! assez, dit-il, _ne faisons plus de copie_!... Votre article me -semble inutile, car vous pouvez vous justifier par un seul mot: _Je -n'aime plus_!... - ---Ah! c'est moi qui n'aime plus!... s'écria-t-elle étourdie. - ---Certainement. Vous avez calculé que je vous causais plus de chagrins, -plus d'ennuis que de plaisirs, et vous quittez votre associé... - ---Je le quitte!... s'écria-t-elle en levant les deux mains. - ---Ne venez-vous pas de dire: _Jamais_!... - ---Eh! bien, oui, _jamais_, reprit-elle avec force. - -Ce dernier jamais, dicté par la peur de retomber sous la domination de -Lousteau, fut interprété par lui comme la fin de son pouvoir, du moment -où Dinah restait insensible à ses méprisants sarcasmes. Le journaliste -ne put retenir une larme: il perdait une affection sincère, illimitée. -Il avait trouvé dans Dinah la plus douce Lavallière, la plus agréable -Pompadour qu'un égoïste qui n'est pas roi pouvait désirer; et, comme -l'enfant qui s'aperçoit qu'à force de tracasser son hanneton, il l'a -tué, Lousteau pleurait. - -Madame de La Baudraye s'élança hors de la petite salle où elle dînait, -paya le dîner et se sauva rue de l'Arcade en se grondant et se trouvant -féroce. - -Dinah passa tout un trimestre à faire de son hôtel un modèle du -comfortable. Elle se métamorphosa elle-même. Cette double métamorphose -coûta trente mille francs au delà des prévisions du jeune pair de -France. - -Le fatal événement qui fit perdre à la famille d'Orléans son héritier -présomptif ayant nécessité la réunion des Chambres en août 1842, le -petit La Baudraye vint présenter ses titres à la noble Chambre plus tôt -qu'il ne le croyait. Il fut si content des œuvres de sa femme qu'il -donna les trente mille francs. En revenant du Luxembourg, où, selon -les usages, il fut présenté par deux pairs, le baron de Nucingen et -le marquis de Montriveau, le nouveau comte rencontra le vieux duc de -Chaulieu, l'un de ses anciens créanciers, à pied, un parapluie à la -main; tandis qu'il se trouvait campé dans une petite voiture basse sur -les panneaux de laquelle brillait son écusson et où se lisait: _Deo -sic patet fides et hominibus_. Cette comparaison mit dans son cœur une -dose de ce baume dont se grise la Bourgeoisie depuis 1830. Madame La -Baudraye fut effrayée en revoyant alors son mari mieux qu'il n'était -le jour de son mariage. En proie à une joie superlative, l'avorton -triomphait à soixante-quatre ans de la vie qu'on lui déniait, de la -famille que le beau Milaud de Nevers lui interdisait d'avoir, de sa -femme qui recevait chez elle à dîner monsieur et madame de Clagny, le -curé de l'Assomption et ses deux introducteurs à la Chambre. Il caressa -ses enfants avec une fatuité charmante. La beauté du service de table -eut son approbation. - ---Voilà les toisons du Berry, dit-il en montrant à monsieur de Nucingen -les cloches surmontées de sa nouvelle couronne, elles sont d'argent! - -Quoique dévorée d'une profonde mélancolie contenue avec la puissance -d'une femme devenue vraiment supérieure, Dinah fut charmante, -spirituelle, et surtout parut rajeunie dans son deuil de cœur. - ---L'on dirait, s'écria le petit La Baudraye en montrant sa femme à -monsieur de Nucingen, que la comtesse a moins de trente ans! - ---Ah! _matame aid eine fame te drende ansse?_ reprit le baron qui se -servait des plaisanteries consacrées en y voyant une sorte de monnaie -pour la conversation. - ---Dans toute la force du terme, répondit la comtesse, car j'en ai -trente-cinq, et j'espère bien avoir une petite passion au cœur... - ---Oui, ma femme m'a ruinée en potiches, en chinoiseries... - ---Madame a eu ce goût-là de bonne heure, dit le marquis de Montriveau -en souriant. - ---Oui, reprit le petit La Baudraye en regardant froidement le marquis -de Montriveau qu'il avait connu à Bourges, vous savez qu'elle a ramassé -en 25, 26 et 27 pour plus d'un million de curiosités qui font d'Anzy un -musée... - ---Quel aplomb! pensa monsieur de Clagny en trouvant ce petit avare de -province à la hauteur de sa nouvelle position. - -Les avares ont des économies de tout genre à dépenser. Le lendemain du -vote de la loi de régence par la Chambre, le petit pair de France alla -faire ses vendanges à Sancerre et reprit ses habitudes. Pendant l'hiver -de 1842 à 1843, la comtesse de La Baudraye, aidée par l'Avocat-Général -à la Cour de Cassation, essaya de se faire une société. Naturellement -elle prit un jour, elle distingua parmi les célébrités, elle ne voulut -voir que des gens sérieux et d'un âge mûr. Elle essaya de se distraire -en allant aux Italiens et à l'Opéra. Deux fois par semaine, elle y -menait sa mère et madame de Clagny, que le magistrat força de voir -madame de La Baudraye. Mais, malgré son esprit, ses façons aimables, -malgré ses airs de femme à la mode, elle n'était heureuse que par ses -enfants sur lesquels elle reporta toutes ses tendresses trompées. -L'admirable monsieur de Clagny recrutait des femmes pour la société de -la comtesse et il y parvenait! Mais il réussissait beaucoup plus auprès -des femmes pieuses qu'auprès des femmes du monde. - ---Elles l'ennuient! se disait-il avec terreur en contemplant son idole -mûrie par le malheur, pâlie par les remords, et alors dans tout l'éclat -d'une beauté reconquise et par sa vie luxueuse et par sa maternité. - -Le dévoué magistrat, soutenu dans son œuvre par la mère et par le -curé de la paroisse, était admirable en expédients. Il servait chaque -mercredi quelque célébrité d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie ou de -Prusse à sa chère comtesse; il la donnait pour une femme _hors ligne_ à -des gens auxquels elle ne disait pas deux mots; mais qu'elle écoutait -avec une si profonde attention qu'ils s'en allaient convaincus de sa -supériorité. Dinah vainquit à Paris par le silence, comme à Sancerre -par sa loquacité. De temps en temps, une épigramme sur les choses ou -quelque observation sur les ridicules révélait une femme habituée -à manier les idées, et qui quatre ans auparavant avait rajeuni le -feuilleton de Lousteau. Cette époque fut pour la passion du pauvre -magistrat comme cette saison nommée l'été de la Saint-Martin dans les -années sans soleil. Il se fit plus vieillard qu'il ne l'était pour -avoir le droit d'être l'ami de Dinah sans lui faire tort; mais comme -s'il eût été jeune, beau, compromettant, il se mettait à distance en -homme qui devait cacher son bonheur. Il essayait de couvrir du plus -profond secret ses petits soins, ses légers cadeaux que Dinah montrait -au grand jour. Il tâchait de donner des significations dangereuses à -ses moindres obéissances. - ---Il joue à la passion, disait la comtesse en riant. - -Elle se moquait de monsieur de Clagny devant lui, et le magistrat se -disait:--Elle s'occupe de moi! - ---Je fais une si grande impression à ce pauvre homme, disait-elle en -riant à sa mère, que si je lui disais oui, je crois qu'il dirait non. - -Un soir monsieur de Clagny ramenait en compagnie de sa femme sa chère -comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la -première représentation de _la Main droite et la Main gauche_, le -premier drame de Léon Gozlan. - ---A quoi pensez-vous? demanda le magistrat effrayé de la mélancolie de -son idole. - -La persistance de la tristesse cachée mais profonde qui dévorait la -comtesse était un mal dangereux que l'Avocat-Général ne savait pas -combattre, car le véritable amour est souvent maladroit, surtout -quand il n'est pas partagé. Le véritable amour emprunte sa forme au -caractère. Or, le digne magistrat aimait à la manière d'Alceste, quand -madame de La Baudraye voulait être aimée à la manière de Philinte. -Les lâchetés de l'amour s'accommodent fort peu de la loyauté du -Misanthrope. Aussi Dinah se gardait-elle bien d'ouvrir son cœur à son -_Patito_. Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne -fange? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait -à qui rapporter ses succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les -souvenirs de ses misères revenaient mêlés au souvenir de voluptés -dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper -d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou -furieuses. - -Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la -main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot. - ---Voulez-vous la main droite ou la main gauche? répondit-elle en -souriant. - ---La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et -de la vérité. - ---Eh! bien, je l'ai vu, lui répliqua-t-elle en parlant de manière à -n'être entendue que du magistrat. En l'apercevant triste, profondément -découragé, je me suis dit: A-t-il des cigares? a-t-il de l'argent? - ---Eh! si vous voulez la vérité, je vous dirai, s'écria monsieur de -Clagny, qu'il vit maritalement avec Fanny Beaupré. Vous m'arrachez -cette confidence!... je ne vous l'aurais jamais appris: vous auriez cru -peut-être à quelque sentiment peu généreux chez moi. - -Madame de La Baudraye donna une poignée de main à l'Avocat-général. - ---Vous avez pour mari, dit-elle à son chaperon, un des hommes les plus -rares. Ah! pourquoi... - -Et elle se cantonna dans son coin en regardant par les glaces du coupé; -mais elle supprima le reste de sa phrase que l'Avocat-Général devina: -Pourquoi Lousteau n'a-t-il pas un peu de la noblesse de cœur de votre -mari!... - -Néanmoins cette nouvelle dissipa la mélancolie de madame de La -Baudraye, qui se jeta dans la vie des femmes à la mode; elle voulut -avoir du succès, et elle en obtint; mais elle faisait peu de progrès -dans le monde des femmes; elle éprouvait des difficultés à s'y -produire. Au mois de mars, les prêtres amis de madame Piédefer et -l'Avocat-Général frappèrent un grand coup en faisant nommer madame -la comtesse de La Baudraye quêteuse pour l'œuvre de bienfaisance -fondée par madame de Carcado. Enfin elle fut désignée à la cour pour -recueillir les dons en faveur des victimes du tremblement de terre de -la Guadeloupe. - -La marquise d'Espard, à qui monsieur de Canalis lisait les noms de ces -dames à l'Opéra, dit en entendant celui de la comtesse:--Je suis depuis -bien long-temps dans le monde, je ne me rappelle pas quelque chose de -plus beau que les manœuvres faites pour le sauvetage de l'honneur de -madame de La Baudraye. - -Pendant les jours de printemps, qu'un caprice de notre planète fit -luire sur Paris dès la première semaine du mois de mars et qui permit -de voir les Champs-Élysées feuillés et verts à Longchamp, plusieurs -fois déjà, l'amant de Fanny-Beaupré, dans ses promenades avait aperçu -madame de La Baudraye sans être vu d'elle. Il fut alors plus d'une fois -mordu au cœur par un de ces mouvements de jalousie et d'envie assez -familiers aux gens nés et élevés en province, quand il revoyait son -ancienne maîtresse, bien posée au fond d'une jolie voiture, bien mise, -un air rêveur, et ses deux enfants à chaque portière. Il s'apostrophait -d'autant plus en lui-même qu'il se trouvait aux prises avec la plus -aiguë de toutes les misères, une misère cachée. Il était, comme toutes -les natures essentiellement vaniteuses et légères, sujet à ce singulier -point d'honneur qui consiste à ne pas déchoir aux yeux de son public, -qui fait commettre des crimes légaux aux hommes de Bourse pour ne pas -être chassés du temple de l'agiotage, qui donne à certains criminels -le courage de faire des actes de vertu. Lousteau dînait et déjeunait, -fumait comme s'il était riche. Il n'eût pas, pour une succession, -manqué d'acheter les cigares les plus chers, pour lui, comme pour le -dramaturge ou le prosateur avec lesquels il entrait dans un Débit. -Le journaliste se promenait en bottes vernies; mais il craignait des -saisies qui, selon l'expression des huissiers, avaient reçu tous les -sacrements. Fanny-Beaupré ne possédait plus rien d'engageable, et -ses appointements étaient frappés d'oppositions! Après avoir épuisé -le chiffre possible des avances aux Revues, aux journaux et chez les -libraires, Étienne ne savait plus de quelle encre faire or. Les jeux, -si maladroitement supprimés, ne pouvaient plus acquitter, comme jadis, -les lettres de change tirées sur leurs tapis verts par les Misères au -désespoir. Enfin, le journaliste était arrivé à un tel désespoir, qu'il -venait d'emprunter au plus pauvre de ses amis, à Bixiou, à qui jamais -il n'avait rien demandé, cent francs! - -Ce qui peinait le plus Lousteau, ce n'était pas de devoir cinq mille -francs, mais de se voir dépouillé de son élégance, de son mobilier -acquis par tant de privations, enrichi par madame de La Baudraye. Or, -le 3 avril, une affiche jaune arrachée par le portier après avoir -fleuri le mur, avait indiqué la vente d'un beau mobilier pour le samedi -suivant, jour des ventes par autorité de justice. - -Lousteau se promena, fumant des cigares et cherchant des idées; car -les idées, à Paris, sont dans l'air, elles vous sourient au coin d'une -rue, elles s'élancent sous une roue de cabriolet avec un jet de boue! -Le flâneur avait déjà cherché des idées d'articles et des sujets de -nouvelles pendant tout un mois; mais il n'avait rencontré que des amis -qui l'entraînaient à dîner, au théâtre, et qui grisaient son chagrin, -en lui disant que le vin de Champagne l'inspirerait. - ---Prends garde, lui dit un soir l'atroce Bixiou qui pouvait tout à la -fois donner cent francs à un camarade et le percer au cœur avec un mot. -En t'endormant toujours soûl, tu te réveilleras fou. - -La veille, le vendredi, le malheureux, malgré son habitude de la -misère, était affecté comme un condamné à mort. Jadis, il se serait -dit:--Bah! mon mobilier est vieux, je le renouvellerai. Mais il se -sentait incapable de recommencer des tours de force littéraires. -La librairie dévorée par la contrefaçon payait peu. Les journaux -lésinaient avec les talents éreintés, comme les directeurs de théâtre -avec les ténors qui baissent d'une note. Et d'aller devant lui, l'œil -sur la foule sans y rien voir, le cigare à la bouche et les mains dans -ses goussets, la figure crispée en dedans, un faux sourire sur les -lèvres. Il vit alors passer madame de La Baudraye en voiture, elle -prenait le boulevard par la rue de la Chaussée-d'Antin pour se rendre -au Bois. - ---Il n'y a plus que cela, se dit-il. - -Il rentra chez lui s'y adoniser. Le soir, à sept heures, il vint en -citadine à la porte de madame de La Baudraye et pria le concierge de -faire parvenir à la comtesse un mot ainsi conçu: - -«_Madame la comtesse veut-elle faire à monsieur Lousteau la grâce de le -recevoir un instant, et à l'instant._» - -Ce mot était cacheté d'un cachet qui, jadis, servait aux deux amants. -Madame de La Baudraye avait fait graver sur une véritable cornaline -orientale: _parce que!_ Un grand mot, le mot des femmes, le mot qui -peut expliquer tout, même la création. - -La comtesse venait d'achever sa toilette pour aller à l'Opéra, le -vendredi était son jour de loge. Elle pâlit en voyant le cachet. - ---Qu'on attende! dit-elle en mettant le billet dans son corsage. - -Elle eut la force de cacher son trouble et pria sa mère de coucher les -enfants. Elle fit alors dire à Lousteau de venir, et elle le reçut dans -un boudoir attenant à son grand salon, les portes ouvertes. Elle devait -aller au bal après le spectacle, elle avait mis une délicieuse robe en -soie brochée à raies alternativement mates et pleines de fleurs, d'un -bleu pâle. Ses gants garnis et à glands laissaient voir ses beaux bras -blancs. Elle étincelait de dentelles, et portait toutes les jolies -futilités voulues par la mode. Sa coiffure à la Sévigné lui donnait -un air fin. Un collier de perles ressemblait sur sa poitrine à des -soufflures sur de la neige. - ---Qu'avez-vous, monsieur? dit la comtesse en sortant son pied de -dessous sa robe pour pincer un coussin de velours, je croyais, -j'espérais être parfaitement oubliée... - ---Je vous dirais _jamais_, vous ne voudriez pas me croire, dit Lousteau -qui resta debout et se promena tout en mâchant des fleurs qu'il prenait -à chaque tour aux jardinières dont les massifs embaumaient le boudoir. - -Un moment de silence régna. Madame de La Baudraye, en examinant -Lousteau, le trouva mis comme pouvait l'être le plus scrupuleux dandy. - ---Il n'y a que vous au monde qui puissiez me secourir et me tendre une -perche, car je me noie, et j'ai déjà bu plus d'une gorgée.... dit-il -en s'arrêtant devant Dinah et paraissant céder à un effort suprême. Si -vous me voyez, c'est que mes affaires vont bien mal. - ---Assez! dit-elle, je vous comprends... - -Une nouvelle pause se fit entre eux pendant laquelle Lousteau se -retourna, prit son mouchoir, et eut l'air d'essuyer une larme. - ---Que vous faut-il, Étienne? reprit-elle d'une voix maternelle. -Nous sommes en ce moment de vieux camarades, parlez-moi comme vous -parleriez... à... à Bixiou... - ---Pour empêcher mon mobilier de sauter demain à l'hôtel des -Commissaires-Priseurs, dix-huit cents francs! Pour rendre à mes amis, -autant? trois termes au propriétaire que vous connaissez... Ma tante -exige cinq cents francs... - ---Et pour vous, pour vivre... - ---Oh! j'ai ma plume!... - ---Elle est à remuer d'une lourdeur qui ne se comprend pas quand on vous -lit... dit-elle en souriant avec finesse.--Je n'ai pas la somme que -vous me demandez... Venez demain à huit heures, l'huissier attendra -bien jusqu'à neuf, surtout si vous l'emmenez pour le payer. - -Elle sentit la nécessité de congédier Lousteau qui feignait de ne pas -avoir la force de la regarder; mais elle éprouvait une compassion à -délier tous les nœuds gordiens que noue la Société. - ---Merci! dit-elle en se levant et tendant la main à Lousteau, votre -confiance me fait un bien!... Oh! il y a long-temps que je ne me suis -senti tant de joie au cœur... - -Lousteau prit la main, l'attira sur son cœur et la pressa tendrement. - ---Une goutte d'eau dans le désert, et... par la main d'un ange!... Dieu -fait toujours bien les choses! - -Ce fut dit moitié plaisanterie et moitié attendrissement; mais, -croyez-le bien, ce fut aussi beau, comme jeu de théâtre, que celui -de Talma dans son fameux rôle de Leicester où tout est en nuances de -ce genre. Dinah sentit battre le cœur à travers l'épaisseur du drap, -il battait de plaisir, car le journaliste échappait à l'épervier -judiciaire; mais il battait aussi d'un désir bien naturel à l'aspect de -Dinah rajeunie et renouvelée par l'opulence. Madame de La Baudraye, en -examinant Étienne à la dérobée, aperçut la physionomie en harmonie avec -toutes les fleurs d'amour qui, pour elle, renaissaient dans ce cœur -palpitant; elle essaya de plonger ses yeux, une fois, dans les yeux de -celui qu'elle avait tant aimé, mais un sang tumultueux se précipita -dans ses veines et lui troubla la tête. Ces deux êtres échangèrent -alors le même regard rouge qui, sur le quai de Cosne, avait donné -l'audace à Lousteau de froisser la robe d'organdi. Le drôle attira -Dinah par la taille, elle se laissa prendre, et les deux joues se -touchèrent. - ---Cache-toi, voici ma mère! s'écria Dinah tout effrayée. Et elle courut -au-devant de madame Piédefer.--Maman, dit-elle (ce mot était pour la -sévère madame Piédefer une caresse qui ne manquait jamais son effet), -voulez-vous me faire un grand plaisir, prenez la voiture, allez -vous-même chez notre banquier monsieur Mongenod, avec le petit mot que -je vais vous donner. Venez, venez, il s'agit d'une bonne action, venez -dans ma chambre? - -Et elle entraîna sa mère qui semblait vouloir regarder la personne qui -se trouvait dans le boudoir. - -Deux jours après, madame Piédefer était en grande conférence avec -le curé de la paroisse. Après avoir écouté les lamentations de -cette vieille mère au désespoir, le curé lui dit gravement:--Toute -régénération morale qui n'est pas appuyée d'un grand sentiment -religieux, et poursuivie au sein de l'Église, repose sur des fondements -de sable... Toutes les pratiques, si minutieuses et si peu comprises -que le catholicisme ordonne, sont autant de digues nécessaires à -contenir les tempêtes du mauvais esprit. Obtenez donc de madame votre -fille qu'elle accomplisse tous ses devoirs religieux et nous la -sauverons... - -Dix jours après cette conférence, l'hôtel de La Baudraye était fermé. -La comtesse et ses enfants, sa mère, enfin toute sa maison, qu'elle -avait augmentée d'un précepteur, était partie pour le Sancerrois où -Dinah voulait passer la belle saison. Elle fut charmante, dit-on, pour -le comte. - - * * * * * - - NOTE DE L'AUTEUR.--Page 360, ligne 27, au lieu de Tobie - Piédefer, lisez Silas Piédefer. On peut pardonner à l'auteur - de s'être rappelé trop tard que les calvinistes n'admettent - pas le livre de Tobie dans les Saintes-Écritures. - - -FIN DU SIXIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - -SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. - - - LES CÉLIBATAIRES: (deuxième histoire) LE CURÉ DE TOURS. 1 - - LES CÉLIBATAIRES: (troisième histoire) UN MÉNAGE DE - GARÇON. 63 - - LES PARISIENS EN PROVINCE: (première histoire) - L'ILLUSTRE GAUDISSART. 318 - - LES PARISIENS EN PROVINCE: (deuxième histoire) LA MUSE - DU DÉPARTEMENT. 355 - - -FIN DE LA TABLE. - - * * * * * - - Corrections. - - Les fautes d'impression en début ou en fin de ligne ont été - tacitement corrigées, ainsi que les erreurs typographiques - dans les noms Chapeloud, Bridau, Grande-Narette, - Petite-Narette, Rouget, Gaudissart et Clagny. Également la - ponctuation a été tacitement corrigée par endroits. - - De plus, les corrections suivantes ont été apportées. - - Page 2: «wisth» est orthographié ainsi dans l'original (au - wisth chez madame de Listomère). - Page 5: «supris» remplacé par «surpris» (Birotteau, surpris de - plus en plus). - Page 6: inséré «l» (l'appartement de Chapeloud). - Page 8: «Brst» remplacé par «Bast» (Bast, le lendemain - mademoiselle m'a donné). - Page 11: «soupposer» remplacé par «supposer» (ait pu me - supposer couché). - Page 14: «circonscription» remplacé par «circonspection» - (l'extrême circonspection de ses rapports avec - mademoiselle Gamard). - Page 22: «pouiller» remplacé par «pouillé» (le _pouillé_ des - évêques). - Page 34: «mot» remplacé par «mots» (ne pourraient pas prononcer - ces trois mots). - Page 41: «Allouette» remplacé par «Alouette» (l'emmena - sur-le-champ à l'Alouette). - Page 59: «Lu» remplacé par «Lui» (Lui qui, depuis ses - malheurs, peut à peine marcher). - Page 62: «vssez» remplacé par «assez» (Les âmes assez vastes). - Page 66: «intentions» remplacé par «attentions» (ni les - attentions ni le respect). - Page 66: «honheur» remplacé par «bonheur» (ne porta point - bonheur à son oncle). - Pages 66 et 67: l'orthographe du nom «Roberspierre» est conforme - à l'original. - Page 67: «mit» remplacé par «mis» (comme si l'échafaud y eût - mis l'inexplicable contagion). - Page 74: «sanglottant» remplacé par «sanglotant» (tout en - sanglotant). - Page 77: «fusins» remplacé par «fusains» (le cadet pour des - fusains). - Page 77: «sa» remplacé par «se» (Sa passion l'avait amenée à se - contenter). - Page 81: «est» remplacé par «es» (Depuis quand es-tu là). - Page 94: «sonscription» remplacé par «souscription» (cette - fameuse souscription). - Page 101: «un» remplacé par «une» (une espèce de poulailler). - Page 101: «cet» remplacé par «ces» (ces mots magiques). - Page 109: «frances» remplacé par «francs» (son billet de mille - francs). - Page 109: «devinatoire» remplacé par «divinatoire» (mais le sens - divinatoire). - Page 121: «serrurrier» remplacé par «serrurier» (un serrurier - qui demeurait à deux pas). - Page 121: «fois» remplacé par «foi» (l'insigne mauvaise foi). - Page 131: «Chargé» remplacé par «Chargée» (Chargée uniquement - du déjeuner). - Page 131: «constitutionunel» remplacé par «constitutionnel» (les - limites du gouvernement constitutionnel). - Page 131: «tos» remplacé par «tous» (tous les services rendus). - Page 133: «abmirablement» remplacé par «admirablement» (ils - s'unirent admirablement). - Page 133: l'orthographe du mot «dam!» est conforme à l'original. - Page 148: «tous» remplacé par «tout» (la fable de tout le pays). - Page 173: «Lous» remplacé par «Louis» (comme on sculptait sous - Louis XV). - Page 188: «vouz» remplacé par «vous» (vous voyez venir ici). - Page 203: «un» remplacé par «une» (pour ficeler une dinde). - Page 215: «quantités» remplacé par «quantité» (en consommeront - une certaine quantité). - Page 224: «anecdocte» remplacé par «anecdote» (l'anecdote du - cadeau). - Page 233: «tout-puissante» remplacé par «toute-puissante» (où la - religion sera toute-puissante). - Page 236: «la» remplacé par «le» (qui le trouva dormant). - Page 241: supprimé «du» (au petit jour). - Page 249: «Autun.n» remplacé par «Autun.» (au lieu d'Autun.) - Page 263: «destination» remplacé par «destinations» (à vos - destinations respectives). - Page 266: «le» remplacé par «les» (emporte les vingt mille - francs). - Page 267: «boulevart» remplacé par «boulevard» (le boulevard - Baron). - Page 293: «ait» remplacé par «ai» (c'est moi qui dès le - principe, ai conseillé votre mariage). - Page 295: «pronfondément» remplacé par «profondément» (son - intelligence profondément perverse). - Page 301: «battaille» remplacé par «bataille» (sur plusieurs - champs de bataille). - Page 301: «une» remplacé par «un» (un homme sans mœurs). - Page 324: «retardaire» remplacé par «retardataire» (entre le - public retardataire qui se refuse à payer). - Page 326: «qnand» remplacé par «quand» (Ah! quand on aime un - homme). - Page 332: «arrrive» remplacé par «arrive» (et arrive au bout de - la vie). - Page 335: «joujous» remplacé par «joujoux» (les châsses des - joujoux allemands). - Page 336: «Jéruralem» remplacé par «Jérusalem» (Jérusalem! - répondait-il). - Page 337: «a les» remplacé par «les a» (il les a roulées). - Page 337: inséré «ni» (Dieu ni diable). - Page 342: «attrappez» remplacé par «attrapez» (Mais vous - m'attrapez, monsieur). - Page 344: «capitanx» remplacé par «capitaux» (Messieurs de - l'Assurance sur les capitaux). - Page 352: «Vauvray» remplacé par «Vouvray» (madame Fontanieu et - l'adjoint de Vouvray). - Page 360: lire «Silas Piédefer» au lieu de «Tobie Piédefer» - (voir la note de l'auteur, page 509). - Page 366: «galaterie» remplacé par «galanterie» (ni propos vides, - ni galanterie arriérée). - Page 366: il faut sans doute lire «fraîchement» au lieu de - «franchement» (des œuvres franchement écloses au - théâtre). - Page 367: «un» remplacé par «une» (une espèce d'oasis). - Page 368: «on» remplacé par «ont» (au souvenir de ceux qui l'ont - connu). - Page 375: «d'abord» remplacé par «l'abord» (ce nain à qui, dès - l'abord). - Page 383: «Un» remplacé par «Une» (Une magnifique description de - Rouen). - Page 383: «ponsif» remplacé par «poncif» (Le poncif du portrait - de la jeune Espagnole). - Page 384: «portant» remplacé par «pourtant» (Elle a pourtant - quitté Séville). - Page 390: «qu'il» remplacé par «qui» (et qui n'y arrivent - qu'après avoir erré). - Page 392: «simplicicité» remplacé par «simplicité» (dans cette - excessive simplicité). - Page 394: «provinces» remplacé par «province» (dans le cœur - d'une femme de province). - Page 401: «daus» remplacé par «dans» (perdu dans la foule). - Page 404: «ils» remplacé par «il» (il s'en trouve). - Page 411: «anssi» remplacé par «aussi» (aussi noire, aussi - obscure). - Page 414: «joloux» remplacé par «jaloux» (le jaloux mari). - Page 416: «voyont» remplacé par «voyant» (en voyant revenir le - capitaine). - Page 417: «soigué» remplacé par «soigné» (j'ai soigné ce pauvre - Béga). - Page 420: «applaties» remplacé par «aplaties» (deux petites - boules de cire aplaties). - Page 421: «fait» remplacé par «faire» (j'ai comploté de faire - raconter). - Page 426: «mile» remplacé par «mille» (six mille francs de - droits). - Page 434: «d'alle» remplacé par «d'elle» (il était aimé d'elle). - Page 444: «découvre» remplacé par «découvrent» (d'où se - découvrent par échappées de magnifiques paysages). - Page 459: «hommme» remplacé par «homme» (Le pauvre homme). - Page 463: «garotter» remplacé par «garrotter» (le temps de le - garrotter). - Page 472: «elles» remplacé par «elle» (deux lignes auxquelles - elle n'était pas étrangère). - Page 476: «le» remplacé par «la» (unis par la honte). - Page 477: inséré «vous» (ou si vous voulez). - Page 483: «le» remplacé par «la» (la gaminerie de Lousteau). - Page 491: «Stendalh» remplacé par «Stendhal». - Page 492: il faut sans doute lire «Rothschild» au lieu de - «Rostchild» (aussi riches que les Rostchild). - Page 494: «esquises» remplacé par «exquises» (d'autant plus - exquises). - Page 494: «supérieur» remplacé par «supérieure» (la glose - paraissait à Dinah presque supérieure au livre). - Page 498: «abrévation» remplacé par «abréviation» (l'abréviation - par laquelle on désigne). - Page 504: «entendu» remplacé par «entendue» (de manière à n'être - entendue que du magistrat). - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's La Comédie humaine volume VI, by Honoré de Balzac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE VOLUME VI *** - -***** This file should be named 51381-0.txt or 51381-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/3/8/51381/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
