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+The Project Gutenberg EBook of Le Monde comme il va, vision de Babouc
+by Voltaire
+(#12 in our series by Voltaire)
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+Title: Le Monde comme il va, vision de Babouc
+
+Author: Voltaire
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+Release Date: February, 2004 [EBook #5138]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 12, 2002]
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+Edition: 10
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-Latin-1
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE MONDE COMME IL VA, VISION DE BABOUC ***
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+This eBook was produced by Carlo Traverso.
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+Title: Le Monde comme il va, vision de Babouc
+
+Author: Voltaire (Jean-Marie Arouet) 1694-1778
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-Latin-1
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+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
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+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
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+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE.
+
+ TOME XXXIII
+
+ DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+
+ RUE JACOB, N° 24.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE
+
+ PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+ PAR M. BEUCHOT.
+
+ TOME XXXIII.
+
+ ROMANS. TOME I.
+
+ A PARIS,
+
+ CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+
+ RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+
+ RUE DU BATTOIR, N° 2O.
+
+ MDCCCXXIX.
+
+
+
+
+ LE MONDE
+
+ COMME IL VA
+
+ VISION DE BABOUC
+
+ 1746
+
+
+
+
+Préface de l'Éditeur
+
+
+Longchamp, secrétaire de Voltaire de 1746 à 1754, dit dans ses
+_Mémoires_[*] que _Babouc, ou le Monde comme il va_, fut composé en
+1746, pendant la retraite de Voltaire à Sceaux ; et je n'ai rien
+trouvé qui contredise Longchamp. La plus ancienne édition que je
+connaisse est celle de 1748, dans le tome VIII de l'édition faite à
+Dresde des _Oeuvres de Voltaire_. Ce conte fait aussi partie du
+_Recueil de pièces en vers et en prose, par l'auteur de la tragédie
+de Sémiramis_, 1750, in-12.
+
+ [*] _Mémoires sur Voltaire_, etc., 1826, 2 vol. in-8°; voyez tom. II,
+ p. 240.
+
+C'est une imitation de _Babouc_, ou du moins de son titre, qu'a faite
+l'auteur inconnu d'une brochure intitulée: _La Lune comme elle va_,
+MDCCLXXXI, in-8°, de trente-six pages; brochure au-dessous de la
+critique, et relative aux discussions entre Joseph II et les
+Hollandais pour l'ouverture de l'Escaut.
+
+La révolution française a fait naître trois imitations de Babouc :
+I. _Le Retour de Babouc à Persépolis, ou la suite du Monde comme il
+va_, 1789, in-8°, a eu deux éditions; c'est un opuscule de trente
+pages: je n'ai pu en découvrir l'auteur. II. Le Fils de Babouc à
+Persépolis, ou le Monde nouveau, Paris, décembre, 1790, in-8°, de
+cent vingt-quatre pages. III. _Nouvelle Vision de Babouc, ou la Perse
+comme elle va_, 1796, in-8°, de cent douze pages, contenant seulement
+la première partie, et l'annonce de la seconde. Je ne crois pas que la
+seconde partie ait paru. L'auteur s'appelait Bunel.
+
+ ------
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
+sont de Voltaire.
+
+Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
+et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
+chacun.
+
+Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
+des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un --, et sont, comme
+mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
+
+ BEUCHOT.
+
+4 octobre 1829.
+
+
+
+
+
+
+ LE MONDE
+ COMME IL VA,
+
+ VISION DE BABOUC.
+
+
+
+
+
+I. Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient
+un des premiers rangs, et il a le département de la Haute-Asie. Il
+descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de
+l'Oxus, et lui dit: Babouc, les folies et les excès des Perses ont
+attiré notre colère: il s'est tenu hier une assemblée des génies de la
+Haute-Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la
+détruirait. Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en
+rendre un compte fidèle, et je me déterminerai sur ton rapport à
+corriger la ville, ou à l'exterminer. Mais, seigneur, dit humblement
+Babouc, je n'ai jamais été en Perse; je n'y connais personne. Tant
+mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial; tu as reçu du ciel le
+discernement[1], et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; marche,
+regarde, écoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien
+reçu.
+
+ [1] L'édition de 1750, dont j'ai parlé dans ma préface, porte de
+ plus ces mots: «C'est un assez beau présent.» B.
+
+
+Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout
+de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armée
+persane, qui allait combattre l'armée indienne. Il s'adressa d'abord
+à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel
+était le sujet de la guerre. Par tous les dieux, dit le soldat, je
+n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon métier est de tuer et
+d'être tué pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais
+bien même dès demain passer dans le camp des Indiens; car on dit
+qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs
+soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse.
+Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine.
+
+Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il
+fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de
+la guerre. Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et
+que m'importe ce beau sujet? J'habite à deux cents lieues de
+Persépolis; j'entends dire que la guerre est déclarée; j'abandonne
+aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la
+fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. Mais vos
+camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous?
+Non, dit l'officier; il n'y a guère que nos principaux satrapes qui
+savent bien précisément pourquoi on s'égorge.
+
+Babouc étonné s'introduisit chez les généraux; il entra dans leur
+familiarité. L'un d'eux lui dit enfin: La cause de cette guerre, qui
+désole depuis vingt ans l'Asie, vient originairement d'une querelle
+entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un
+bureau du grand roi des Indes. Il s'agissait d'un droit qui revenait
+à peu près à la trentième partie d'une darique[2]. Le premier
+ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de
+leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en
+campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette
+armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres,
+les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient, l'univers
+souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui
+des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du
+genre humain; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes
+détruites et quelque province ravagée.
+
+ [2] La darique vaut vingt-quatre francs: vojez tome XXXII, page
+ 494. B.
+
+Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être
+conclue, le général persan et le général indien s'empressèrent de
+donner bataille; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes
+et toutes les abominations; il fut témoin des manoeuvres des
+principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre
+leur chef. Il vit des officiers tués par leurs propres troupes; il
+vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirants,
+pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts
+de fange. Il entra dans les hôpitaux où l'on transportait les
+blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de
+ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir.
+Sont-ce là des hommes, s'écria Babouc, ou des bêtes féroces? Ah! je
+vois bien que Persépolis sera détruite."
+
+Occupé de cette pensée, il passa dans le camp des Indiens; il y fut
+aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été
+prédit; mais il y vit tous les mêmes excès qui l'avaient saisi
+d'horreur. Oh, oh! dit-il en lui-même, si l'ange Ituriel veut
+exterminer les Persans, il faut donc que l'ange des Indes détruise
+aussi les Indiens. S'étant ensuite informé plus en détail de ce qui
+s'était passé dans l'une et l'autre armée, il apprit des actions de
+générosité, de grandeur d'âme, d'humanité, qui l'étonnèrent et le
+ravirent. Inexplicables humains, s'écria-t-il, comment pouvez-vous
+réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?
+
+ Cependant la paix fut déclarée. Les chefs des deux armées, dont
+aucun n'avait remporté la victoire, mais qui, pour leur seul intérêt,
+avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables,
+allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix
+dans des écrits publics, qui n'annonçaient que le retour de la vertu
+et de la félicité sur la terre. Dieu soit loué! dit Babouc;
+Persépolis sera le séjour de l'innocence épurée; elle ne sera point
+détruite, comme le voulaient ces vilains génies: courons sans tarder
+dans cette capitale de l'Asie.
+
+
+
+II. Il arriva dans cette ville immense par l'ancienne entrée, qui
+était toute barbare, et dont la rusticité dégoûtante offensait les
+yeux[3]. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps où
+elle avait été bâtie; car, malgré l'opiniâtreté des hommes à louer
+l'antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les
+premiers essais sont toujours grossiers.
+
+ [3] Persépolis étant Paris, l'entrée toute barbare est celle du
+ faubourg Saint-Marceau: voyez le chapitre XXII de _Candide_. B.
+
+Babouc se mêla dans la foule d'un peuple composé de ce qu'il y avait
+de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se
+précipitait d'un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au
+bourdonnement continuel, au mouvement qu'il remarqua, à l'argent que
+quelques personnes donnaient à d'autres pour avoir droit de s'asseoir,
+il crut être dans un marché où l'on vendait des chaises de paille;
+mais bientôt, voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux, en
+fesant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les
+hommes de côté, il s'aperçut qu'il était dans un temple. Des voix
+aigres, rauques, sauvages, discordantes, fesaient retentir la voûte de
+sons mal articulés, qui fesaient le même effet que les voix des
+onagres quand elles répondent, dans les plaines des Pictaves[4], au
+cornet à bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles; mais
+il fut près de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit
+entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils
+remuèrent une large pierre, et jetèrent à droite et à gauche une terre
+dont s'exhalait une odeur empestée; ensuite on vint poser un mort dans
+cette ouverture, et on remit la pierre par-dessus. Quoi! s'écria
+Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils
+adorent la Divinité! Quoi! leurs temples sont pavés de cadavres! Je ne
+m'étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent
+Persépolis. La pourriture des morts, et celle de tant de vivants
+rassemblés et pressés dans le même lieu, est capable d'empoisonner le
+globe terrestre. Ah! la vilaine ville que Persépolis! Apparemment que
+les anges veulent la détruire pour en rebâtir une plus belle, et la
+peupler d'habitants moins malpropres, et qui chantent mieux. La
+Providence peut avoir ses raisons; laissons-la faire.
+
+ [4] Les Pietaves sont les Poitevins, habitants du Poitou. B.
+
+
+
+III. Cependant le soleil approchait du haut de sa carrière. Babouc
+devait aller dîner à l'autre bout de la ville, chez une dame pour
+laquelle son mari, officier de l'armée, lui avait donné des lettres.
+Il fit d'abord plusieurs tours dans Persépolis; il vit d'autres
+temples mieux bâtis et mieux ornés, remplis d'un peuple poli, et
+retentissant d'une musique harmonieuse; il remarqua des fontaines
+publiques, lesquelles, quoique mal placées[5], frappaient les yeux par
+leur beauté; des places où semblaient respirer en bronze les meilleurs
+rois[6] qui avaient gouverné la Perse; d'autres places où il entendait
+le peuple s'écrier: Quand verrons-nous ici le maître que nous
+chérissons? Il admira les ponts magnifiques élevés sur le fleuve, les
+quais superbes et commodes, les palais bâtis à droite et à gauche, une
+maison immense[7] où des milliers de vieux soldats blessés et
+vainqueurs rendaient chaque jour grâces au Dieu des armées. Il entra
+enfin chez la dame, qui l'attendait à dîner avec une compagnie
+d'honnêtes gens. La maison était propre et ornée, le repas délicieux,
+la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne
+d'elle; et Babouc disait en lui-même à tout moment: L'ange Ituriel se
+moque du monde de vouloir détruire une ville si charmante.
+
+ [5] C'est de Paris que Voltaire parle, sous le nom de Persépolis:
+ les fontaines mal placées sont la fontaine de la rue de Grenelle,
+ faubourg Saint Germain, et la fontaine des Innocents, qui était
+ alors au coin des rues aux Fers et de Saint-Denis. C'est de 1788
+ que date la construction de cette dernière fontaine telle qu'elle
+ est aujourd'hui. Voyez, dans le tome XIX, la liste des _Artistes
+ célèbres du Siècle de Louis XIV_ (après l'article MANSARD). B.
+
+ [6] Les seuls rois qui eussent des statues étaient Henri IV, Louis
+ XIII, Louis XIV. La statue de Louis XV ne Fut érigée que beaucoup
+ plus tard, en 1763; elle avait été votée, en 1748, par le prévôt des
+ marchands et les échevins de la ville de Paris. B.
+
+ [7] L'Hôtel des Invalides. B.
+
+
+
+IV. Cependant il s'aperçut que la dame, qui avait commencé par lui
+demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus tendrement
+encore, sur la fin du repas, à un jeune mage. Il vit un magistrat
+qui, en présence de sa femme, pressait avec vivacité une veuve; et
+cette veuve indulgente[7] avait une main passée autour du cou du
+magistrat, tandis qu'elle tendait l'autre à un jeune citoyen très beau
+et très modeste. La femme du magistrat se leva de table la première,
+pour aller entretenir dans un cabinet voisin son directeur qui
+arrivait trop tard, et qu'on avait attendu à dîner; et le directeur,
+homme éloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de véhémence et
+d'onction, que la dame avait quand elle revint les yeux humides, les
+joues enflammées, la démarche mal assurée, la parole tremblante.
+
+
+ [8] L'édition de 1750 porte: «Cette veuve indulgente lorgnait
+ vivement le magistrat tandis qu'elle tendait la main à un jeune
+ citoyen, etc.» B.
+
+Alors Babouc commença à craindre que le génie Ituriel n'eût raison.
+Le talent qu'il avait d'attirer la confiance le mit dès le jour même
+dans les secrets de la dame: elle lui confia son goût pour le jeune
+mage, l'assura que dans toutes les maisons de Persépolis il trouverait
+l'équivalent de ce qu'il avait vu dans la sienne. Babouc conclut
+qu'une telle société ne pouvait subsister; que la jalousie, la
+discorde, la vengeance, devaient désoler toutes les maisons; que les
+larmes et le sang devaient couler tous les jours; que certainement les
+maris tueraient les galants de leurs femmes, ou en seraient tués; et
+qu'enfin Ituriel ferait fort bien de détruire tout d'un coup une ville
+abandonnée à de continuels désordres.
+
+
+
+V. Il était plongé dans ces idées funestes, quand il se présenta à la
+porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement à parler
+au jeune magistrat. Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui
+donna fièrement, et d'un air distrait, quelques papiers, et le
+congédia. Babouc demanda quel était cet homme. La maîtresse de la
+maison lui dit tout bas: C'est un des meilleurs avocats de la ville;
+il y a cinquante ans qu'il étudie les lois. Monsieur, qui n'a que
+vingt-cinq ans, et qui est satrape[9] de loi depuis deux jours, lui
+donne à faire l'extrait d'un procès qu'il doit juger demain; et qu'il
+n'a pas encore examiné. Ce jeune étourdi fait sagement, dit Babouc,
+de demander conseil à un vieillard; mais pourquoi n'est-ce pas ce
+vieillard qui est juge? Vous vous moquez, lui dit-on; jamais ceux qui
+ont vieilli dans les emplois laborieux et subalternes ne parviennent
+aux dignités. Ce jeune homme a une grande charge, parceque son père
+est riche, et qu'ici le droit de rendre la justice s'achète comme une
+métairie[10]. O moeurs! ô malheureuse ville! s'écria Babouc; voilà le
+comble du désordre; sans doute, ceux qui ont ainsi acheté le droit de
+juger vendent leurs jugements: je ne vois ici que des abîmes
+d'iniquité.
+
+ [9] Satrape de loi signifie ici conseiller au parlement. Il
+ arrivait souvent aux conseillers-rapporteurs de charger quelque
+ avocat de faire les extraits dos procès à juger. B.
+
+ [10] Voltaire n'a cessé de s'élever contre la vénalité des offices
+ de judicature; et c'est la suppression de la vénalité qui l'avait
+ rendu partisan des mesures prises eu 1771. Voyez l'_Histoire du
+ parlement_, chapitre LXIX, tome XXII, pages 366-67, dans les
+ _Mélanges_, année 1771, différentes pièces relatives au parlement
+ Maupeou; dans la _Correspondance_, la lettre à madame de Florian,
+ du 1er avril 1771, et autres lettres. B.
+
+Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, un jeune guerrier,
+qui était revenu ce jour même de l'armée, lui dit: Pourquoi ne
+voulez-vous pas qu'on achète les emplois de la robe? j'ai bien acheté,
+moi, le droit d'affronter la mort à la tête de deux mille hommes que
+je commande; il m'en a coûté quarante mille dariques d'or cette année,
+pour coucher sur la terre trente nuits de suite en habit rouge, et
+pour recevoir ensuite deux bons coups de flèches dont je me sens
+encore. Si je me ruine pour servir l'empereur persan que je n'ai
+jamais vu, M. le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour
+avoir le plaisir de donner audience à des plaideurs. Babouc indigné
+ne put s'empêcher de condamner dans son coeur un pays où l'on mettait
+à l'encan les dignités de la paix et de la guerre; il conclut
+précipitamment que l'on y devait ignorer absolument la guerre et les
+lois, et que, quand même Ituriel n'exterminerait pas ces peuples, ils
+périraient par leur détestable administration.
+
+
+Sa mauvaise opinion augmenta encore à l'arrivée d'un gros homme, qui,
+ayant salué très familièrement toute la compagnie, s'approcha du jeune
+officier, et lui dit: Je ne peux vous prêter que cinquante mille
+dariques d'or; car, en vérité, les douanes de l'empire ne m'en ont
+rapporté que trois cent mille cette année. Babouc s'informa quel
+était cet homme qui se plaignait de gagner si peu; il apprit qu'il y
+avait dans Persépolis quarante[11] rois plébéiens qui tenaient à bail
+l'empire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque.
+
+ [11] _Quarante_ est ce qu'on lit dans les éditions depuis 1756. Les
+ éditions de 1748 et 1750 portent, _soixante et douze_. Le nombre
+ des fermiers-généraux a varié. Louis XV, en 1765, avait créé vingt
+ nouvelles places. Voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du
+ Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+
+VI. Après dîner il alla dans un des plus superbes temples de la
+ville; il s'assit au milieu d'une troupe de femmes et d'hommes qui
+étaient venus là pour passer le temps. Un mage parut dans une machine
+élevée, qui parla long-temps du vice et de la vertu. Ce mage divisa
+en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'être divisé; il
+prouva méthodiquement tout ce qui était clair; il enseigna tout ce
+qu'on savait. Il se passionna froidement, et sortit suant et hors
+d'haleine. Toute l'assemblée alors se réveilla, et crut avoir assisté
+à une instruction. Babouc dit: Voilà un homme qui a fait de son
+mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens; mais son
+intention était bonne: il n'y a pas là de quoi détruire Persépolis.
+
+Au sortir de cette assemblée, on le mena voir une fête publique qu'on
+donnait tous les jours de l'année; c'était dans une espèce de
+basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles
+citoyennes de Persépolis, les plus considérables satrapes rangés avec
+ordre formaient un spectacle si beau, que Babouc crut d'abord que
+c'était là toute la fête. Deux ou trois personnes, qui paraissaient
+des rois et des reines, parurent bientôt dans le vestibule de ce
+palais; leur langage était très différent de celui du peuple; il était
+mesuré, harmonieux, et sublime. Personne ne dormait, on écoutait dans
+un profond silence, qui n'était interrompu que par les témoignages de
+la sensibilité et de l'admiration publique. Le devoir des rois,
+l'amour de la vertu, les dangers des passions étaient exprimés par des
+traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des larmes. Il ne
+douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu'il
+venait d'entendre, ne fussent les prédicateurs de l'empire. Il se
+proposa même d'engager Ituriel à les venir entendre; bien sûr qu'un
+tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la ville.
+
+Dès que cette fête fut finie, il voulut voir la principale reine qui
+avait débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure; il se
+fit introduire chez sa majesté; on le mena par un petit escalier, au
+second étage, dans un appartement mal meublé, où il trouva une femme
+mal vêtue, qui lui dit d'un air noble et pathétique: Ce métier-ci ne
+me donne pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m'a fait
+un enfant; j'accoucherai bientôt; je manque d'argent, et sans argent
+on n'accouche point. Babouc lui donna cent dariques d'or, en disant:
+S'il n'y avait que ce mal-là dans la ville, Ituriel aurait tort de se
+tant fâcher.
+
+De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences
+inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait
+connaissance, l'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit
+avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour chez
+lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses
+tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au
+jour de la punition de la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa
+porte; c'était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa
+bourse, que Babouc avait laissée par mégarde sur son comptoir.
+Comment se peut-il, s'écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si
+généreux, après n'avoir pas eu honte[12] de me vendre des colifichets
+quatre fois au-dessus de leur valeur? Il n'y a aucun négociant un peu
+connu dans cette ville, lui répondit le marchand, qui ne fût venu vous
+rapporter votre bourse; mais on vous a trompé quand on vous a dit que
+je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus
+qu'il ne vaut, je vous l'ai vendu dix fois davantage: et cela est si
+vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas
+même ce dixième. Mais rien n'est plus juste; c'est la fantaisie
+passagère[13] des hommes qui met le prix à ces choses frivoles; c'est
+cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie; c'est elle
+qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux; c'est
+elle qui excite l'industrie, qui entretient le goût, la circulation,
+et l'abondance.
+
+ [12] On lit _de honte_ dans l'édition de 1748, faite à Dresde; mais
+ l'édition de 1750, faite probablement sous les yeux de l'auteur,
+ quoique portant l'adresse d'Amslerdam, porte seulement: _eu
+ honte_. B.
+
+ [13] C'est d'après l'édition de 1750 que j'ai ajouté le mot
+ passagère. B.
+
+Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus chèrement qu'à
+vous, et par là je suis utile à l'empire. Babouc, après avoir un peu
+rêvé, le raya de ses tablettes[14]; car enfin, disait-il, les arts du
+luxe ne sont en grand nombre dans un empire que quand tous les arts
+nécessaires sont exercés, et que la nation est nombreuse et opulente.
+Ituriel me paraît un peu sévère.
+
+ [14] C'est aussi d'après l'édition de 1750 que je rétablis la fin de
+ cet alinéa. B.
+
+
+
+VII. Babouc, fort incertain sur ce qu'il devait penser de Persépolis,
+résolut de voir les mages et les lettrés; car les uns étudient la
+sagesse, et les autres la religion; et il se flatta que ceux-là
+obtiendraient grâce pour le reste du peuple. Dès le lendemain matin
+il se transporta dans un collège de mages. L'archimandrite lui avoua
+qu'il avait cent mille écus de rente pour avoir fait voeu de pauvreté,
+et qu'il exerçait un empire assez étendu en vertu de son voeu
+d'humilité; après quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit
+frère qui lui fit les honneurs.
+
+Tandis que ce frère lui montrait les magnificences de cette maison de
+pénitence, un bruit se répandit qu'il était venu pour réformer toutes
+ces maisons. Aussitôt il reçut des mémoires de chacune d'elles; et
+les mémoires disaient tous en substance: «Conservez-nous, et détruisez
+toutes les autres.» A entendre leurs apologies, ces sociétés étaient
+toutes nécessaires; à entendre leurs accusations réciproques, elles
+méritaient toutes d'être anéanties. Il admirait comme il n'y avait
+aucune d'elles qui, pour édifier l'univers, ne voulût en avoir
+l'empire. Alors il se présenta un petit homme qui était un demi-mage,
+et qui lui dit: Je vois bien que l'oeuvre va s'accomplir; car Zerdust
+est revenu sur la terre; les petites filles prophétisent, en se fesant
+donner des coups de pincettes par-devant et le fouet par-derrière[15].
+Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand-lama.
+Comment! dit Babouc, contre ce pontife-roi qui réside au
+Thibet?--Contre lui-même.--Vous lui faites donc la guerre, et vous
+levez contre lui des armées?--Non; mais il dit que l'homme est libre;
+et nous n'en croyons rien; nous écrivons contre lui de petits livres
+qu'il ne lit pas; à peine a-t-il entendu parler de nous, il nous a
+seulement fait condamner, comme un maître ordonne qu'on échenille les
+arbres de ses jardins. Babouc frémit de la folie de ces hommes qui
+fesaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient
+renoncé au monde, de l'ambition et de la convoitise orgueilleuse de
+ceux qui enseignaient l'humilité et le désintéressement; il conclut
+qu'Ituriel avait de bonnes raisons pour détruire toute cette engeance
+
+ [15] Tel est le texte de 1748 et de toutes les autres éditions.
+ Mais l'édition de 1750, que j'aurais peut-être dû suivre, porte:
+
+ «... par-derrière. Il est évident que le monde va finir: ne
+ pourriez-vous point, avant cette belle époque, nous protéger contre
+ le grand-lama?--Quel galimatias, dit Babouc, contre le grand-lama?
+ contre ce pontife-roi qui réside au Thibet?--Oui, dit le petit
+ demi-mage avec un air opiniâtre, contre lui-même.--Vous lui faites
+ donc la guerre, vous avez donc des armées? dit Babouc.--Non, dit
+ l'autre, mais nous avons écrit contre lui trois on quatre mille gros
+ livres qu'on ne lit point, et autant de brochures, que nous fesons
+ lire par des femmes: à peine a-t-il entendu, etc.» B.
+
+
+
+VIII. Retiré chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour
+adoucir son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se
+réjouir. Il en vint deux fois plus qu'il n'en avait demandé, comme
+les guêpes que le miel attire. Ces parasites se pressaient de manger
+et de parler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et
+eux-mêmes, et jamais leurs contemporains, excepté le maître de la
+maison. Si quelqu'un d'eux disait un bon mot, les autres baissaient
+les yeux et se mordaient les lèvres de douleur de ne l'avoir pas dit.
+Ils avaient moins de dissimulation que les mages, parcequ'ils
+n'avaient pas de si grands objets d'ambition. Chacun d'eux briguait
+une place de valet et une réputation de grand homme; ils se disaient
+en face des choses insultantes, qu'ils croyaient des traits d'esprit.
+[16]Ils avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouc. L'un
+d'eux le pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne l'avait pas assez
+loué il y avait cinq ans; un autre demanda la perte d'un citoyen qui
+n'avait jamais ri à ses comédies; un troisième demanda l'extinction de
+l'académie, parcequ'il n'avait jamais pu parvenir à y être admis. Le
+repas fini, chacun d'eux s'en alla seul, car il n'y avait pas dans
+toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler
+ailleurs que chez les riches qui les invitaient à leur table. Babouc
+jugea qu'il n'y aurait pas grand mal quand cette vermine périrait dans
+la destruction générale.
+
+ [16] Cette phrase et la suivante furent ajoutées en 1756. Les
+ éditions de 1748 et 1750 portent: «traits d'esprit. Le repas fini,
+ etc.» B.
+
+
+
+IX. Dès qu'il se fut défait d'eux, il se mit à lire quelques livres
+nouveaux. Il y reconnut l'esprit de ses convives. Il vit surtout
+avec indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais
+goût, que l'envie, la bassesse et la faim ont dictées; ces lâches
+satires où l'on ménage le vautour, et où l'on déchire la colombe; ces
+romans dénués d'imagination, où l'on voit tant de portraits de femmes
+que l'auteur ne connaît pas.
+
+Il jeta au feu tous ces détestables écrits, et sortit pour aller le
+soir à la promenade. On le présenta à un vieux lettré qui n'était
+point venu grossir le nombre de ses parasites. Ce lettré fuyait
+toujours la foule, connaissait les hommes, en fesait usage, et se
+communiquait avec discrétion. Babouc lui parla avec douleur de ce
+qu'il avait lu et de ce qu'il avait vu.
+
+Vous avez lu des choses bien méprisables, lui dit le sage lettré; mais
+dans tous les temps, dans tous les pays, et dans tous les genres, le
+mauvais fourmille, et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le
+rebut de la pédanterie, parceque, dans toutes les professions, ce
+qu'il y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente
+avec le plus d'impudence. Les véritables sages vivent entre eux
+retirés et tranquilles; il y a encore parmi nous des hommes et des
+livres dignes de votre attention. Dans le temps qu'il parlait ainsi,
+un autre lettré les joignit; leurs discours furent si agréables et si
+instructifs, si élevés au-dessus des préjugés et si conformes à la
+vertu, que Babouc avoua n'avoir jamais rien entendu de pareil. Voilà
+des hommes, disait-il tout bas, à qui l'ange Ituriel n'osera toucher,
+ou il sera bien impitoyable.
+
+Raccommodé avec les lettrés, il était toujours en colère contre le
+reste de la nation. Vous êtes étranger, lui dit l'homme judicieux qui
+lui parlait; les abus se présentent à vos yeux en foule, et le bien
+qui est caché, et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes, vous
+échappe.[17] Alors il apprit que parmi les lettrés il y en avait
+quelques uns qui n'étaient pas envieux, et que parmi les mages même il
+y en avait de vertueux. Il conçut à la fin que ces grands corps, qui
+semblaient en se choquant préparer leurs communes ruines, étaient au
+fond des institutions salutaires; que chaque société de mages était un
+frein à ses rivales; que si ces émules différaient dans quelques
+opinions, ils enseignaient tous la même morale, qu'ils instruisaient
+le peuple, et qu'ils vivaient soumis aux lois; semblables aux
+précepteurs qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le
+maître veille sur eux-mêmes. Il en pratiqua plusieurs, et vit des
+âmes célestes. Il apprit même que parmi les fous [18] qui
+prétendaient faire la guerre au grand-lama, il y avait eu de très
+grands hommes. Il soupçonna enfin qu'il pourrait bien en être des
+moeurs de Persépolis comme des édifices, dont les uns lui avaient paru
+dignes de pitié, et les autres l'avaient ravi en admiration.
+
+ [17] Ce texte est de 1751. Dans les éditions de 1748 et 1750, on
+ lit: «...vous échappe. Alors ils le menèrent chez le principal
+ mage, qu'on appelait le surveillant, Babouc vit dans ce mage un
+ homme digne d'être à la tête des justes; il sut qu'il y en avait
+ beaucoup qui lui ressemblaient. Il conçut même que ces grands corps,
+ etc.»
+
+ Le mot évêque, en latin _episcopus_, vient du grec _episcopos_, qui
+ veut dire inspecteur. En 1748 et 1750 l'archevêque de Paris était
+ Christophe de Beaumont, alors récemment nommé, mais qui se rendit
+ bientôt _ridicule et odieux à tout Paris_ (voyez tome XXII, page
+ 339). Beaumont, vingt-cinq ans après, ne permit pas qu'à la mort
+ de Voltaire on fît le service d'usage jusque-là pour chaque membre
+ de l'académie française. B.
+
+ [18] Les jansénistes. B.
+
+
+
+X. Il dit à son lettré: Je conçois très bien que ces mages, que
+j'avais crus si dangereux, sont en effet très utiles, surtout quand un
+gouvernement sage les empêche de se rendre trop nécessaires; mais vous
+m'avouerez au moins que vos jeunes magistrats, qui achètent une charge
+de juge dès qu'ils ont appris à monter à cheval, doivent étaler dans
+les[19] tribunaux tout ce que l'impertinence a de plus ridicule, et
+tout ce que l'iniquité a de plus pervers; il vaudrait mieux sans doute
+donner ces places gratuitement à ces vieux jurisconsultes qui ont
+passé toute leur vie à peser le pour et le contre.
+
+ [19] L'édition de 1750 porte: leurs. B.
+
+Le lettré lui répliqua: Vous avez vu notre armée avant d'arriver à
+Persépolis; vous savez que nos jeunes officiers se battent très bien,
+quoiqu'ils aient acheté leurs charges: peut-être verrez-vous que nos
+jeunes magistrats ne jugent pas mal, quoiqu'ils aient payé pour juger.
+
+Il le mena le lendemain au grand tribunal, où l'on devait rendre un
+arrêt important. La cause était connue de tout le monde. Tous ces
+vieux avocats qui en parlaient étaient flottants dans leurs opinions;
+ils alléguaient cent lois, dont aucune n'était applicable au fond de
+la question; ils regardaient l'affaire par cent côtés, dont aucun
+n'était dans son vrai jour: les juges décidèrent plus vite que les
+avocats ne doutèrent. Leur jugement fut presque unanime; ils jugèrent
+bien, parcequ'ils suivaient les lumières de la raison; et les autres
+avaient opiné mal, parcequ'ils n'avaient consulté que leurs livres.
+
+
+Babouc conclut qu'il y avait souvent de très bonnes choses dans les
+abus. Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui
+l'avaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent, car
+l'empereur ayant eu besoin d'argent, il trouva en une heure, par leur
+moyen, ce qu'il n'aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires;
+il vit que ces gros nuages, enflés de la rosée de la terre, lui
+rendaient en pluie ce qu'ils en recevaient[20]. D'ailleurs les
+enfants de ces hommes nouveaux, souvent mieux élevés que ceux des
+familles plus anciennes, valaient quelquefois beaucoup mieux; car rien
+n'empêche qu'on ne soit un bon juge, un brave guerrier, un homme
+d'état habile, quand on a eu un père bon calculateur.
+
+ [20] Voyez daus les _Mélanges_, année 1749, le morceau intitulé:
+ _Embellissements de Paris_. B.
+
+
+
+XI. Insensiblement Babouc fesait grâce à l'avidité du financier, qui
+n'est pas au fond plus avide que les autres hommes, et qui est
+nécessaire[21]. Il excusait la folie de se ruiner pour juger et pour
+se battre, folie qui produit de grands magistrats et des héros. Il
+pardonnait à l'envie des lettrés, parmi lesquels il se trouvait des
+hommes qui éclairaient le monde; il se réconciliait avec les mages
+ambitieux et intrigants, chez lesquels il y avait plus de grandes
+vertus encore que de petits vices; mais il lui restait bien des
+griefs, et surtout les galanteries des dames; et les désolations qui
+en devaient être la suite le remplissaient d'inquiétude et d'effroi.
+
+ [21] 1750 porte: «très nécessaire.» B.
+
+Comme il voulait pénétrer dans toutes les conditions humaines, il se
+fit mener chez un ministre; mais il tremblait toujours en chemin que
+quelque femme ne fût assassinée en sa présence par son mari. Arrivé
+chez l'homme d'état, il resta deux heures dans l'antichambre sans être
+annoncé, et deux heures encore après l'avoir été. Il se promettait
+bien dans cet intervalle de recommander à l'ange Ituriel et le
+ministre et ses insolents huissiers. L'antichambre était remplie de
+dames de tout étage, de mages de toutes couleurs, de juges, de
+marchands, d'officiers, de pédants; tous se plaignaient du ministre.
+L'avare et l'usurier disaient: Sans doute cet homme-là pille les
+provinces; le capricieux lui reprochait d'être bizarre; le voluptueux
+disait: Il ne songe qu'à ses plaisirs; l'intrigant se flattait de le
+voir bientôt perdu par une cabale; les femmes espéraient qu'on leur
+donnerait bientôt un ministre plus jeune.
+
+Babouc entendait leurs discours; il ne put s'empêcher de dire: Voilà
+un homme bien heureux, il a tous ses ennemis dans son antichambre; il
+écrase de son pouvoir ceux qui l'envient; il voit à ses pieds ceux qui
+le détestent. Il entra enfin; il vit un petit vieillard courbé sous
+le poids des années et des affaires, mais encore vif et plein
+d'esprit.[22]
+
+ [22] C'est le cardinal de Fleuri que Voltaire désigne ici; il en
+ fait encore l'éloge dans le _Panégyrique de Louis XV_ (voyez les
+ _Mélanges_, année 1748). B.
+
+Babouc lui plut, et il parut à Babouc un homme estimable. La
+conversation devint intéressante. Le ministre lui avoua qu'il était
+un homme très malheureux, qu'il passait pour riche, et qu'il était
+pauvre; qu'on le croyait tout puissant, et qu'il était toujours
+contredit; qu'il n'avait guère obligé que des ingrats, et que dans un
+travail continuel de quarante années il avait eu à peine un moment de
+consolation. Babouc en fut touché, et pensa que, si cet homme avait
+fait des fautes, et si l'ange Ituriel voulait le punir, il ne fallait
+pas l'exterminer, mais seulement lui laisser sa place.
+
+
+
+XII. Tandis qu'il parlait au ministre entre brusquement la belle dame
+chez qui Babouc avait dîné; on voyait dans ses yeux et sur son front
+les symptômes de la douleur et de la colère. Elle éclata en reproches
+contre l'homme d'état, elle versa des larmes; elle se plaignit avec
+amertume de ce qu'on avait refusé à son mari une place où sa naissance
+lui permettait d'aspirer, et que ses services et ses blessures
+méritaient; elle s'exprima avec tant de force, elle mit tant de grâces
+dans ses plaintes, elle détruisit les objections avec tant d'adresse,
+elle fit valoir les raisons avec tant d'éloquence, qu'elle ne sortit
+point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari.
+
+Babouc lui donna la main: Est-il possible, madame, lui dit-il, que
+vous vous soyez donné toute cette peine pour un homme que vous n'aimez
+point, et dont vous avez tout à craindre? Un homme que je n'aime
+point! s'écria-t-elle: sachez que mon mari est le meilleur ami que
+j'aie au monde, qu'il n'y a rien que je ne lui sacrifie, hors mon
+amant; et qu'il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maîtresse.
+Je veux vous la faire connaître; c'est une femme charmante, pleine
+d'esprit, et du meilleur caractère du monde; nous soupons ensemble ce
+soir avec mon mari et mon petit mage; venez partager notre joie.
+
+La dame mena Babouc chez elle. Le mari, qui était enfin arrivé plongé
+dans la douleur, revit sa femme avec des transports d'allégresse et de
+reconnaissance: il embrassait tour-à-tour sa femme, sa maîtresse, le
+petit mage, et Babouc. L'union, la gaieté, l'esprit, et les grâces,
+furent l'âme de ce repas. Apprenez, lui dit la belle dame chez
+laquelle il soupait, que celles qu'on appelle quelquefois de
+malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d'un très honnête
+homme; et pour vous en convaincre, venez demain dîner avec moi chez la
+belle Téone[23]. Il y a quelques vieilles vestales qui la déchirent;
+mais elle fait plus de bien qu'elles toutes ensemble. Elle ne
+commettrait pas une légère injustice pour le plus grand intérêt; elle
+ne donne à son amant que des conseils généreux; elle n'est occupée que
+de sa gloire: il rougirait devant elle, s'il avait laissé échapper une
+occasion de faire du bien; car rien n'encourage plus aux actions
+vertueuses que d'avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une
+maîtresse dont on veut mériter l'estime.
+
+ [23] On a prétendu que sous le nom de Téone Voltaire désignait
+ madame du Châtelet; ce serait plutôt la marquise de Pompadour. B.
+
+
+Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où régnaient
+tous les plaisirs. Téone régnait sur eux; elle savait parler à chacun
+son langage. Son esprit naturel mettait à son aise celui des autres;
+elle plaisait sans presque le vouloir; elle était aussi aimable que
+bienfesante; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes
+qualités, elle était belle.
+
+Babouc, tout Scythe et tout envoyé qu'il était d'un génie, s'aperçut
+que, s'il restait encore à Persépolis, il oublierait Ituriel pour
+Téone. Il s'affectionnait à la ville, dont le peuple était poli,
+doux, et bienfesant, quoique léger, médisant, et plein de vanité. Il
+craignait que Persépolis ne fût condamnée; il craignait même le compte
+qu'il allait rendre.
+
+
+Voici comme il s'y prit pour rendre ce compte. Il fit faire par le
+meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les
+métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus
+viles; il la porta à Ituriel: Casserez-vous, dit-il, cette jolie
+statue, parceque tout n'y est pas or et diamants? Ituriel entendit à
+demi-mot; il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis, et
+de laisser aller le monde comme il va; car, dit-il, si tout n'est pas
+bien, tout est passable[24]. On laissa donc subsister Persépolis, et
+Babouc fut bien loin de se plaindre, comme Jonas, qui se fâcha de ce
+qu'on ne détruisait pas Ninive[25]. Mais quand on a été trois jours
+dans le corps d'une baleine, on n'est pas de si bonne humeur que quand
+on a été à l'opéra, à la comédie, et qu'on a soupé en bonne compagnie.
+
+ [24] Fin du chapitre en 1748 et 1750. Le reste fut ajouté en 1756.
+ B.
+
+ [25] Voyez, dans la Bible, le chapitre IV de _Jonas_. B.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE MONDE COMME IL VA, VISION DE BABOUC ***
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