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FIRMIN DIDOT, + + RUE JACOB, N° 24. + + + + + OEUVRES + + DE + + VOLTAIRE + + PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC. + + PAR M. BEUCHOT. + + TOME XXXIII. + + ROMANS. TOME I. + + A PARIS, + + CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, + + RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, + + RUE DU BATTOIR, N° 2O. + + MDCCCXXIX. + + + + + LE MONDE + + COMME IL VA + + VISION DE BABOUC + + 1746 + + + + +Préface de l'Éditeur + + +Longchamp, secrétaire de Voltaire de 1746 à 1754, dit dans ses +_Mémoires_[*] que _Babouc, ou le Monde comme il va_, fut composé en +1746, pendant la retraite de Voltaire à Sceaux ; et je n'ai rien +trouvé qui contredise Longchamp. La plus ancienne édition que je +connaisse est celle de 1748, dans le tome VIII de l'édition faite à +Dresde des _Oeuvres de Voltaire_. Ce conte fait aussi partie du +_Recueil de pièces en vers et en prose, par l'auteur de la tragédie +de Sémiramis_, 1750, in-12. + + [*] _Mémoires sur Voltaire_, etc., 1826, 2 vol. in-8°; voyez tom. II, + p. 240. + +C'est une imitation de _Babouc_, ou du moins de son titre, qu'a faite +l'auteur inconnu d'une brochure intitulée: _La Lune comme elle va_, +MDCCLXXXI, in-8°, de trente-six pages; brochure au-dessous de la +critique, et relative aux discussions entre Joseph II et les +Hollandais pour l'ouverture de l'Escaut. + +La révolution française a fait naître trois imitations de Babouc : +I. _Le Retour de Babouc à Persépolis, ou la suite du Monde comme il +va_, 1789, in-8°, a eu deux éditions; c'est un opuscule de trente +pages: je n'ai pu en découvrir l'auteur. II. Le Fils de Babouc à +Persépolis, ou le Monde nouveau, Paris, décembre, 1790, in-8°, de +cent vingt-quatre pages. III. _Nouvelle Vision de Babouc, ou la Perse +comme elle va_, 1796, in-8°, de cent douze pages, contenant seulement +la première partie, et l'annonce de la seconde. Je ne crois pas que la +seconde partie ait paru. L'auteur s'appelait Bunel. + + ------ + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, +sont de Voltaire. + +Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet +et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de +chacun. + +Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes +des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un --, et sont, comme +mes notes, signées de l'initiale de mon nom. + + BEUCHOT. + +4 octobre 1829. + + + + + + + LE MONDE + COMME IL VA, + + VISION DE BABOUC. + + + + + +I. Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient +un des premiers rangs, et il a le département de la Haute-Asie. Il +descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de +l'Oxus, et lui dit: Babouc, les folies et les excès des Perses ont +attiré notre colère: il s'est tenu hier une assemblée des génies de la +Haute-Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la +détruirait. Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en +rendre un compte fidèle, et je me déterminerai sur ton rapport à +corriger la ville, ou à l'exterminer. Mais, seigneur, dit humblement +Babouc, je n'ai jamais été en Perse; je n'y connais personne. Tant +mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial; tu as reçu du ciel le +discernement[1], et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; marche, +regarde, écoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien +reçu. + + [1] L'édition de 1750, dont j'ai parlé dans ma préface, porte de + plus ces mots: «C'est un assez beau présent.» B. + + +Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout +de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armée +persane, qui allait combattre l'armée indienne. Il s'adressa d'abord +à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel +était le sujet de la guerre. Par tous les dieux, dit le soldat, je +n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon métier est de tuer et +d'être tué pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais +bien même dès demain passer dans le camp des Indiens; car on dit +qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs +soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. +Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine. + +Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il +fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de +la guerre. Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et +que m'importe ce beau sujet? J'habite à deux cents lieues de +Persépolis; j'entends dire que la guerre est déclarée; j'abandonne +aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la +fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. Mais vos +camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous? +Non, dit l'officier; il n'y a guère que nos principaux satrapes qui +savent bien précisément pourquoi on s'égorge. + +Babouc étonné s'introduisit chez les généraux; il entra dans leur +familiarité. L'un d'eux lui dit enfin: La cause de cette guerre, qui +désole depuis vingt ans l'Asie, vient originairement d'une querelle +entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un +bureau du grand roi des Indes. Il s'agissait d'un droit qui revenait +à peu près à la trentième partie d'une darique[2]. Le premier +ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de +leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en +campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette +armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, +les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient, l'univers +souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui +des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du +genre humain; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes +détruites et quelque province ravagée. + + [2] La darique vaut vingt-quatre francs: vojez tome XXXII, page + 494. B. + +Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être +conclue, le général persan et le général indien s'empressèrent de +donner bataille; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes +et toutes les abominations; il fut témoin des manoeuvres des +principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre +leur chef. Il vit des officiers tués par leurs propres troupes; il +vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirants, +pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts +de fange. Il entra dans les hôpitaux où l'on transportait les +blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de +ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir. +Sont-ce là des hommes, s'écria Babouc, ou des bêtes féroces? Ah! je +vois bien que Persépolis sera détruite." + +Occupé de cette pensée, il passa dans le camp des Indiens; il y fut +aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été +prédit; mais il y vit tous les mêmes excès qui l'avaient saisi +d'horreur. Oh, oh! dit-il en lui-même, si l'ange Ituriel veut +exterminer les Persans, il faut donc que l'ange des Indes détruise +aussi les Indiens. S'étant ensuite informé plus en détail de ce qui +s'était passé dans l'une et l'autre armée, il apprit des actions de +générosité, de grandeur d'âme, d'humanité, qui l'étonnèrent et le +ravirent. Inexplicables humains, s'écria-t-il, comment pouvez-vous +réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes? + + Cependant la paix fut déclarée. Les chefs des deux armées, dont +aucun n'avait remporté la victoire, mais qui, pour leur seul intérêt, +avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables, +allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix +dans des écrits publics, qui n'annonçaient que le retour de la vertu +et de la félicité sur la terre. Dieu soit loué! dit Babouc; +Persépolis sera le séjour de l'innocence épurée; elle ne sera point +détruite, comme le voulaient ces vilains génies: courons sans tarder +dans cette capitale de l'Asie. + + + +II. Il arriva dans cette ville immense par l'ancienne entrée, qui +était toute barbare, et dont la rusticité dégoûtante offensait les +yeux[3]. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps où +elle avait été bâtie; car, malgré l'opiniâtreté des hommes à louer +l'antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les +premiers essais sont toujours grossiers. + + [3] Persépolis étant Paris, l'entrée toute barbare est celle du + faubourg Saint-Marceau: voyez le chapitre XXII de _Candide_. B. + +Babouc se mêla dans la foule d'un peuple composé de ce qu'il y avait +de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se +précipitait d'un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au +bourdonnement continuel, au mouvement qu'il remarqua, à l'argent que +quelques personnes donnaient à d'autres pour avoir droit de s'asseoir, +il crut être dans un marché où l'on vendait des chaises de paille; +mais bientôt, voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux, en +fesant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les +hommes de côté, il s'aperçut qu'il était dans un temple. Des voix +aigres, rauques, sauvages, discordantes, fesaient retentir la voûte de +sons mal articulés, qui fesaient le même effet que les voix des +onagres quand elles répondent, dans les plaines des Pictaves[4], au +cornet à bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles; mais +il fut près de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit +entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils +remuèrent une large pierre, et jetèrent à droite et à gauche une terre +dont s'exhalait une odeur empestée; ensuite on vint poser un mort dans +cette ouverture, et on remit la pierre par-dessus. Quoi! s'écria +Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils +adorent la Divinité! Quoi! leurs temples sont pavés de cadavres! Je ne +m'étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent +Persépolis. La pourriture des morts, et celle de tant de vivants +rassemblés et pressés dans le même lieu, est capable d'empoisonner le +globe terrestre. Ah! la vilaine ville que Persépolis! Apparemment que +les anges veulent la détruire pour en rebâtir une plus belle, et la +peupler d'habitants moins malpropres, et qui chantent mieux. La +Providence peut avoir ses raisons; laissons-la faire. + + [4] Les Pietaves sont les Poitevins, habitants du Poitou. B. + + + +III. Cependant le soleil approchait du haut de sa carrière. Babouc +devait aller dîner à l'autre bout de la ville, chez une dame pour +laquelle son mari, officier de l'armée, lui avait donné des lettres. +Il fit d'abord plusieurs tours dans Persépolis; il vit d'autres +temples mieux bâtis et mieux ornés, remplis d'un peuple poli, et +retentissant d'une musique harmonieuse; il remarqua des fontaines +publiques, lesquelles, quoique mal placées[5], frappaient les yeux par +leur beauté; des places où semblaient respirer en bronze les meilleurs +rois[6] qui avaient gouverné la Perse; d'autres places où il entendait +le peuple s'écrier: Quand verrons-nous ici le maître que nous +chérissons? Il admira les ponts magnifiques élevés sur le fleuve, les +quais superbes et commodes, les palais bâtis à droite et à gauche, une +maison immense[7] où des milliers de vieux soldats blessés et +vainqueurs rendaient chaque jour grâces au Dieu des armées. Il entra +enfin chez la dame, qui l'attendait à dîner avec une compagnie +d'honnêtes gens. La maison était propre et ornée, le repas délicieux, +la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne +d'elle; et Babouc disait en lui-même à tout moment: L'ange Ituriel se +moque du monde de vouloir détruire une ville si charmante. + + [5] C'est de Paris que Voltaire parle, sous le nom de Persépolis: + les fontaines mal placées sont la fontaine de la rue de Grenelle, + faubourg Saint Germain, et la fontaine des Innocents, qui était + alors au coin des rues aux Fers et de Saint-Denis. C'est de 1788 + que date la construction de cette dernière fontaine telle qu'elle + est aujourd'hui. Voyez, dans le tome XIX, la liste des _Artistes + célèbres du Siècle de Louis XIV_ (après l'article MANSARD). B. + + [6] Les seuls rois qui eussent des statues étaient Henri IV, Louis + XIII, Louis XIV. La statue de Louis XV ne Fut érigée que beaucoup + plus tard, en 1763; elle avait été votée, en 1748, par le prévôt des + marchands et les échevins de la ville de Paris. B. + + [7] L'Hôtel des Invalides. B. + + + +IV. Cependant il s'aperçut que la dame, qui avait commencé par lui +demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus tendrement +encore, sur la fin du repas, à un jeune mage. Il vit un magistrat +qui, en présence de sa femme, pressait avec vivacité une veuve; et +cette veuve indulgente[7] avait une main passée autour du cou du +magistrat, tandis qu'elle tendait l'autre à un jeune citoyen très beau +et très modeste. La femme du magistrat se leva de table la première, +pour aller entretenir dans un cabinet voisin son directeur qui +arrivait trop tard, et qu'on avait attendu à dîner; et le directeur, +homme éloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de véhémence et +d'onction, que la dame avait quand elle revint les yeux humides, les +joues enflammées, la démarche mal assurée, la parole tremblante. + + + [8] L'édition de 1750 porte: «Cette veuve indulgente lorgnait + vivement le magistrat tandis qu'elle tendait la main à un jeune + citoyen, etc.» B. + +Alors Babouc commença à craindre que le génie Ituriel n'eût raison. +Le talent qu'il avait d'attirer la confiance le mit dès le jour même +dans les secrets de la dame: elle lui confia son goût pour le jeune +mage, l'assura que dans toutes les maisons de Persépolis il trouverait +l'équivalent de ce qu'il avait vu dans la sienne. Babouc conclut +qu'une telle société ne pouvait subsister; que la jalousie, la +discorde, la vengeance, devaient désoler toutes les maisons; que les +larmes et le sang devaient couler tous les jours; que certainement les +maris tueraient les galants de leurs femmes, ou en seraient tués; et +qu'enfin Ituriel ferait fort bien de détruire tout d'un coup une ville +abandonnée à de continuels désordres. + + + +V. Il était plongé dans ces idées funestes, quand il se présenta à la +porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement à parler +au jeune magistrat. Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui +donna fièrement, et d'un air distrait, quelques papiers, et le +congédia. Babouc demanda quel était cet homme. La maîtresse de la +maison lui dit tout bas: C'est un des meilleurs avocats de la ville; +il y a cinquante ans qu'il étudie les lois. Monsieur, qui n'a que +vingt-cinq ans, et qui est satrape[9] de loi depuis deux jours, lui +donne à faire l'extrait d'un procès qu'il doit juger demain; et qu'il +n'a pas encore examiné. Ce jeune étourdi fait sagement, dit Babouc, +de demander conseil à un vieillard; mais pourquoi n'est-ce pas ce +vieillard qui est juge? Vous vous moquez, lui dit-on; jamais ceux qui +ont vieilli dans les emplois laborieux et subalternes ne parviennent +aux dignités. Ce jeune homme a une grande charge, parceque son père +est riche, et qu'ici le droit de rendre la justice s'achète comme une +métairie[10]. O moeurs! ô malheureuse ville! s'écria Babouc; voilà le +comble du désordre; sans doute, ceux qui ont ainsi acheté le droit de +juger vendent leurs jugements: je ne vois ici que des abîmes +d'iniquité. + + [9] Satrape de loi signifie ici conseiller au parlement. Il + arrivait souvent aux conseillers-rapporteurs de charger quelque + avocat de faire les extraits dos procès à juger. B. + + [10] Voltaire n'a cessé de s'élever contre la vénalité des offices + de judicature; et c'est la suppression de la vénalité qui l'avait + rendu partisan des mesures prises eu 1771. Voyez l'_Histoire du + parlement_, chapitre LXIX, tome XXII, pages 366-67, dans les + _Mélanges_, année 1771, différentes pièces relatives au parlement + Maupeou; dans la _Correspondance_, la lettre à madame de Florian, + du 1er avril 1771, et autres lettres. B. + +Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, un jeune guerrier, +qui était revenu ce jour même de l'armée, lui dit: Pourquoi ne +voulez-vous pas qu'on achète les emplois de la robe? j'ai bien acheté, +moi, le droit d'affronter la mort à la tête de deux mille hommes que +je commande; il m'en a coûté quarante mille dariques d'or cette année, +pour coucher sur la terre trente nuits de suite en habit rouge, et +pour recevoir ensuite deux bons coups de flèches dont je me sens +encore. Si je me ruine pour servir l'empereur persan que je n'ai +jamais vu, M. le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour +avoir le plaisir de donner audience à des plaideurs. Babouc indigné +ne put s'empêcher de condamner dans son coeur un pays où l'on mettait +à l'encan les dignités de la paix et de la guerre; il conclut +précipitamment que l'on y devait ignorer absolument la guerre et les +lois, et que, quand même Ituriel n'exterminerait pas ces peuples, ils +périraient par leur détestable administration. + + +Sa mauvaise opinion augmenta encore à l'arrivée d'un gros homme, qui, +ayant salué très familièrement toute la compagnie, s'approcha du jeune +officier, et lui dit: Je ne peux vous prêter que cinquante mille +dariques d'or; car, en vérité, les douanes de l'empire ne m'en ont +rapporté que trois cent mille cette année. Babouc s'informa quel +était cet homme qui se plaignait de gagner si peu; il apprit qu'il y +avait dans Persépolis quarante[11] rois plébéiens qui tenaient à bail +l'empire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque. + + [11] _Quarante_ est ce qu'on lit dans les éditions depuis 1756. Les + éditions de 1748 et 1750 portent, _soixante et douze_. Le nombre + des fermiers-généraux a varié. Louis XV, en 1765, avait créé vingt + nouvelles places. Voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du + Siècle de Louis XV_. B. + + + +VI. Après dîner il alla dans un des plus superbes temples de la +ville; il s'assit au milieu d'une troupe de femmes et d'hommes qui +étaient venus là pour passer le temps. Un mage parut dans une machine +élevée, qui parla long-temps du vice et de la vertu. Ce mage divisa +en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'être divisé; il +prouva méthodiquement tout ce qui était clair; il enseigna tout ce +qu'on savait. Il se passionna froidement, et sortit suant et hors +d'haleine. Toute l'assemblée alors se réveilla, et crut avoir assisté +à une instruction. Babouc dit: Voilà un homme qui a fait de son +mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens; mais son +intention était bonne: il n'y a pas là de quoi détruire Persépolis. + +Au sortir de cette assemblée, on le mena voir une fête publique qu'on +donnait tous les jours de l'année; c'était dans une espèce de +basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles +citoyennes de Persépolis, les plus considérables satrapes rangés avec +ordre formaient un spectacle si beau, que Babouc crut d'abord que +c'était là toute la fête. Deux ou trois personnes, qui paraissaient +des rois et des reines, parurent bientôt dans le vestibule de ce +palais; leur langage était très différent de celui du peuple; il était +mesuré, harmonieux, et sublime. Personne ne dormait, on écoutait dans +un profond silence, qui n'était interrompu que par les témoignages de +la sensibilité et de l'admiration publique. Le devoir des rois, +l'amour de la vertu, les dangers des passions étaient exprimés par des +traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des larmes. Il ne +douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu'il +venait d'entendre, ne fussent les prédicateurs de l'empire. Il se +proposa même d'engager Ituriel à les venir entendre; bien sûr qu'un +tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la ville. + +Dès que cette fête fut finie, il voulut voir la principale reine qui +avait débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure; il se +fit introduire chez sa majesté; on le mena par un petit escalier, au +second étage, dans un appartement mal meublé, où il trouva une femme +mal vêtue, qui lui dit d'un air noble et pathétique: Ce métier-ci ne +me donne pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m'a fait +un enfant; j'accoucherai bientôt; je manque d'argent, et sans argent +on n'accouche point. Babouc lui donna cent dariques d'or, en disant: +S'il n'y avait que ce mal-là dans la ville, Ituriel aurait tort de se +tant fâcher. + +De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences +inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait +connaissance, l'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit +avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour chez +lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses +tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au +jour de la punition de la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa +porte; c'était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa +bourse, que Babouc avait laissée par mégarde sur son comptoir. +Comment se peut-il, s'écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si +généreux, après n'avoir pas eu honte[12] de me vendre des colifichets +quatre fois au-dessus de leur valeur? Il n'y a aucun négociant un peu +connu dans cette ville, lui répondit le marchand, qui ne fût venu vous +rapporter votre bourse; mais on vous a trompé quand on vous a dit que +je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus +qu'il ne vaut, je vous l'ai vendu dix fois davantage: et cela est si +vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas +même ce dixième. Mais rien n'est plus juste; c'est la fantaisie +passagère[13] des hommes qui met le prix à ces choses frivoles; c'est +cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie; c'est elle +qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux; c'est +elle qui excite l'industrie, qui entretient le goût, la circulation, +et l'abondance. + + [12] On lit _de honte_ dans l'édition de 1748, faite à Dresde; mais + l'édition de 1750, faite probablement sous les yeux de l'auteur, + quoique portant l'adresse d'Amslerdam, porte seulement: _eu + honte_. B. + + [13] C'est d'après l'édition de 1750 que j'ai ajouté le mot + passagère. B. + +Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus chèrement qu'à +vous, et par là je suis utile à l'empire. Babouc, après avoir un peu +rêvé, le raya de ses tablettes[14]; car enfin, disait-il, les arts du +luxe ne sont en grand nombre dans un empire que quand tous les arts +nécessaires sont exercés, et que la nation est nombreuse et opulente. +Ituriel me paraît un peu sévère. + + [14] C'est aussi d'après l'édition de 1750 que je rétablis la fin de + cet alinéa. B. + + + +VII. Babouc, fort incertain sur ce qu'il devait penser de Persépolis, +résolut de voir les mages et les lettrés; car les uns étudient la +sagesse, et les autres la religion; et il se flatta que ceux-là +obtiendraient grâce pour le reste du peuple. Dès le lendemain matin +il se transporta dans un collège de mages. L'archimandrite lui avoua +qu'il avait cent mille écus de rente pour avoir fait voeu de pauvreté, +et qu'il exerçait un empire assez étendu en vertu de son voeu +d'humilité; après quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit +frère qui lui fit les honneurs. + +Tandis que ce frère lui montrait les magnificences de cette maison de +pénitence, un bruit se répandit qu'il était venu pour réformer toutes +ces maisons. Aussitôt il reçut des mémoires de chacune d'elles; et +les mémoires disaient tous en substance: «Conservez-nous, et détruisez +toutes les autres.» A entendre leurs apologies, ces sociétés étaient +toutes nécessaires; à entendre leurs accusations réciproques, elles +méritaient toutes d'être anéanties. Il admirait comme il n'y avait +aucune d'elles qui, pour édifier l'univers, ne voulût en avoir +l'empire. Alors il se présenta un petit homme qui était un demi-mage, +et qui lui dit: Je vois bien que l'oeuvre va s'accomplir; car Zerdust +est revenu sur la terre; les petites filles prophétisent, en se fesant +donner des coups de pincettes par-devant et le fouet par-derrière[15]. +Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand-lama. +Comment! dit Babouc, contre ce pontife-roi qui réside au +Thibet?--Contre lui-même.--Vous lui faites donc la guerre, et vous +levez contre lui des armées?--Non; mais il dit que l'homme est libre; +et nous n'en croyons rien; nous écrivons contre lui de petits livres +qu'il ne lit pas; à peine a-t-il entendu parler de nous, il nous a +seulement fait condamner, comme un maître ordonne qu'on échenille les +arbres de ses jardins. Babouc frémit de la folie de ces hommes qui +fesaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient +renoncé au monde, de l'ambition et de la convoitise orgueilleuse de +ceux qui enseignaient l'humilité et le désintéressement; il conclut +qu'Ituriel avait de bonnes raisons pour détruire toute cette engeance + + [15] Tel est le texte de 1748 et de toutes les autres éditions. + Mais l'édition de 1750, que j'aurais peut-être dû suivre, porte: + + «... par-derrière. Il est évident que le monde va finir: ne + pourriez-vous point, avant cette belle époque, nous protéger contre + le grand-lama?--Quel galimatias, dit Babouc, contre le grand-lama? + contre ce pontife-roi qui réside au Thibet?--Oui, dit le petit + demi-mage avec un air opiniâtre, contre lui-même.--Vous lui faites + donc la guerre, vous avez donc des armées? dit Babouc.--Non, dit + l'autre, mais nous avons écrit contre lui trois on quatre mille gros + livres qu'on ne lit point, et autant de brochures, que nous fesons + lire par des femmes: à peine a-t-il entendu, etc.» B. + + + +VIII. Retiré chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour +adoucir son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se +réjouir. Il en vint deux fois plus qu'il n'en avait demandé, comme +les guêpes que le miel attire. Ces parasites se pressaient de manger +et de parler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et +eux-mêmes, et jamais leurs contemporains, excepté le maître de la +maison. Si quelqu'un d'eux disait un bon mot, les autres baissaient +les yeux et se mordaient les lèvres de douleur de ne l'avoir pas dit. +Ils avaient moins de dissimulation que les mages, parcequ'ils +n'avaient pas de si grands objets d'ambition. Chacun d'eux briguait +une place de valet et une réputation de grand homme; ils se disaient +en face des choses insultantes, qu'ils croyaient des traits d'esprit. +[16]Ils avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouc. L'un +d'eux le pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne l'avait pas assez +loué il y avait cinq ans; un autre demanda la perte d'un citoyen qui +n'avait jamais ri à ses comédies; un troisième demanda l'extinction de +l'académie, parcequ'il n'avait jamais pu parvenir à y être admis. Le +repas fini, chacun d'eux s'en alla seul, car il n'y avait pas dans +toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler +ailleurs que chez les riches qui les invitaient à leur table. Babouc +jugea qu'il n'y aurait pas grand mal quand cette vermine périrait dans +la destruction générale. + + [16] Cette phrase et la suivante furent ajoutées en 1756. Les + éditions de 1748 et 1750 portent: «traits d'esprit. Le repas fini, + etc.» B. + + + +IX. Dès qu'il se fut défait d'eux, il se mit à lire quelques livres +nouveaux. Il y reconnut l'esprit de ses convives. Il vit surtout +avec indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais +goût, que l'envie, la bassesse et la faim ont dictées; ces lâches +satires où l'on ménage le vautour, et où l'on déchire la colombe; ces +romans dénués d'imagination, où l'on voit tant de portraits de femmes +que l'auteur ne connaît pas. + +Il jeta au feu tous ces détestables écrits, et sortit pour aller le +soir à la promenade. On le présenta à un vieux lettré qui n'était +point venu grossir le nombre de ses parasites. Ce lettré fuyait +toujours la foule, connaissait les hommes, en fesait usage, et se +communiquait avec discrétion. Babouc lui parla avec douleur de ce +qu'il avait lu et de ce qu'il avait vu. + +Vous avez lu des choses bien méprisables, lui dit le sage lettré; mais +dans tous les temps, dans tous les pays, et dans tous les genres, le +mauvais fourmille, et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le +rebut de la pédanterie, parceque, dans toutes les professions, ce +qu'il y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente +avec le plus d'impudence. Les véritables sages vivent entre eux +retirés et tranquilles; il y a encore parmi nous des hommes et des +livres dignes de votre attention. Dans le temps qu'il parlait ainsi, +un autre lettré les joignit; leurs discours furent si agréables et si +instructifs, si élevés au-dessus des préjugés et si conformes à la +vertu, que Babouc avoua n'avoir jamais rien entendu de pareil. Voilà +des hommes, disait-il tout bas, à qui l'ange Ituriel n'osera toucher, +ou il sera bien impitoyable. + +Raccommodé avec les lettrés, il était toujours en colère contre le +reste de la nation. Vous êtes étranger, lui dit l'homme judicieux qui +lui parlait; les abus se présentent à vos yeux en foule, et le bien +qui est caché, et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes, vous +échappe.[17] Alors il apprit que parmi les lettrés il y en avait +quelques uns qui n'étaient pas envieux, et que parmi les mages même il +y en avait de vertueux. Il conçut à la fin que ces grands corps, qui +semblaient en se choquant préparer leurs communes ruines, étaient au +fond des institutions salutaires; que chaque société de mages était un +frein à ses rivales; que si ces émules différaient dans quelques +opinions, ils enseignaient tous la même morale, qu'ils instruisaient +le peuple, et qu'ils vivaient soumis aux lois; semblables aux +précepteurs qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le +maître veille sur eux-mêmes. Il en pratiqua plusieurs, et vit des +âmes célestes. Il apprit même que parmi les fous [18] qui +prétendaient faire la guerre au grand-lama, il y avait eu de très +grands hommes. Il soupçonna enfin qu'il pourrait bien en être des +moeurs de Persépolis comme des édifices, dont les uns lui avaient paru +dignes de pitié, et les autres l'avaient ravi en admiration. + + [17] Ce texte est de 1751. Dans les éditions de 1748 et 1750, on + lit: «...vous échappe. Alors ils le menèrent chez le principal + mage, qu'on appelait le surveillant, Babouc vit dans ce mage un + homme digne d'être à la tête des justes; il sut qu'il y en avait + beaucoup qui lui ressemblaient. Il conçut même que ces grands corps, + etc.» + + Le mot évêque, en latin _episcopus_, vient du grec _episcopos_, qui + veut dire inspecteur. En 1748 et 1750 l'archevêque de Paris était + Christophe de Beaumont, alors récemment nommé, mais qui se rendit + bientôt _ridicule et odieux à tout Paris_ (voyez tome XXII, page + 339). Beaumont, vingt-cinq ans après, ne permit pas qu'à la mort + de Voltaire on fît le service d'usage jusque-là pour chaque membre + de l'académie française. B. + + [18] Les jansénistes. B. + + + +X. Il dit à son lettré: Je conçois très bien que ces mages, que +j'avais crus si dangereux, sont en effet très utiles, surtout quand un +gouvernement sage les empêche de se rendre trop nécessaires; mais vous +m'avouerez au moins que vos jeunes magistrats, qui achètent une charge +de juge dès qu'ils ont appris à monter à cheval, doivent étaler dans +les[19] tribunaux tout ce que l'impertinence a de plus ridicule, et +tout ce que l'iniquité a de plus pervers; il vaudrait mieux sans doute +donner ces places gratuitement à ces vieux jurisconsultes qui ont +passé toute leur vie à peser le pour et le contre. + + [19] L'édition de 1750 porte: leurs. B. + +Le lettré lui répliqua: Vous avez vu notre armée avant d'arriver à +Persépolis; vous savez que nos jeunes officiers se battent très bien, +quoiqu'ils aient acheté leurs charges: peut-être verrez-vous que nos +jeunes magistrats ne jugent pas mal, quoiqu'ils aient payé pour juger. + +Il le mena le lendemain au grand tribunal, où l'on devait rendre un +arrêt important. La cause était connue de tout le monde. Tous ces +vieux avocats qui en parlaient étaient flottants dans leurs opinions; +ils alléguaient cent lois, dont aucune n'était applicable au fond de +la question; ils regardaient l'affaire par cent côtés, dont aucun +n'était dans son vrai jour: les juges décidèrent plus vite que les +avocats ne doutèrent. Leur jugement fut presque unanime; ils jugèrent +bien, parcequ'ils suivaient les lumières de la raison; et les autres +avaient opiné mal, parcequ'ils n'avaient consulté que leurs livres. + + +Babouc conclut qu'il y avait souvent de très bonnes choses dans les +abus. Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui +l'avaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent, car +l'empereur ayant eu besoin d'argent, il trouva en une heure, par leur +moyen, ce qu'il n'aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires; +il vit que ces gros nuages, enflés de la rosée de la terre, lui +rendaient en pluie ce qu'ils en recevaient[20]. D'ailleurs les +enfants de ces hommes nouveaux, souvent mieux élevés que ceux des +familles plus anciennes, valaient quelquefois beaucoup mieux; car rien +n'empêche qu'on ne soit un bon juge, un brave guerrier, un homme +d'état habile, quand on a eu un père bon calculateur. + + [20] Voyez daus les _Mélanges_, année 1749, le morceau intitulé: + _Embellissements de Paris_. B. + + + +XI. Insensiblement Babouc fesait grâce à l'avidité du financier, qui +n'est pas au fond plus avide que les autres hommes, et qui est +nécessaire[21]. Il excusait la folie de se ruiner pour juger et pour +se battre, folie qui produit de grands magistrats et des héros. Il +pardonnait à l'envie des lettrés, parmi lesquels il se trouvait des +hommes qui éclairaient le monde; il se réconciliait avec les mages +ambitieux et intrigants, chez lesquels il y avait plus de grandes +vertus encore que de petits vices; mais il lui restait bien des +griefs, et surtout les galanteries des dames; et les désolations qui +en devaient être la suite le remplissaient d'inquiétude et d'effroi. + + [21] 1750 porte: «très nécessaire.» B. + +Comme il voulait pénétrer dans toutes les conditions humaines, il se +fit mener chez un ministre; mais il tremblait toujours en chemin que +quelque femme ne fût assassinée en sa présence par son mari. Arrivé +chez l'homme d'état, il resta deux heures dans l'antichambre sans être +annoncé, et deux heures encore après l'avoir été. Il se promettait +bien dans cet intervalle de recommander à l'ange Ituriel et le +ministre et ses insolents huissiers. L'antichambre était remplie de +dames de tout étage, de mages de toutes couleurs, de juges, de +marchands, d'officiers, de pédants; tous se plaignaient du ministre. +L'avare et l'usurier disaient: Sans doute cet homme-là pille les +provinces; le capricieux lui reprochait d'être bizarre; le voluptueux +disait: Il ne songe qu'à ses plaisirs; l'intrigant se flattait de le +voir bientôt perdu par une cabale; les femmes espéraient qu'on leur +donnerait bientôt un ministre plus jeune. + +Babouc entendait leurs discours; il ne put s'empêcher de dire: Voilà +un homme bien heureux, il a tous ses ennemis dans son antichambre; il +écrase de son pouvoir ceux qui l'envient; il voit à ses pieds ceux qui +le détestent. Il entra enfin; il vit un petit vieillard courbé sous +le poids des années et des affaires, mais encore vif et plein +d'esprit.[22] + + [22] C'est le cardinal de Fleuri que Voltaire désigne ici; il en + fait encore l'éloge dans le _Panégyrique de Louis XV_ (voyez les + _Mélanges_, année 1748). B. + +Babouc lui plut, et il parut à Babouc un homme estimable. La +conversation devint intéressante. Le ministre lui avoua qu'il était +un homme très malheureux, qu'il passait pour riche, et qu'il était +pauvre; qu'on le croyait tout puissant, et qu'il était toujours +contredit; qu'il n'avait guère obligé que des ingrats, et que dans un +travail continuel de quarante années il avait eu à peine un moment de +consolation. Babouc en fut touché, et pensa que, si cet homme avait +fait des fautes, et si l'ange Ituriel voulait le punir, il ne fallait +pas l'exterminer, mais seulement lui laisser sa place. + + + +XII. Tandis qu'il parlait au ministre entre brusquement la belle dame +chez qui Babouc avait dîné; on voyait dans ses yeux et sur son front +les symptômes de la douleur et de la colère. Elle éclata en reproches +contre l'homme d'état, elle versa des larmes; elle se plaignit avec +amertume de ce qu'on avait refusé à son mari une place où sa naissance +lui permettait d'aspirer, et que ses services et ses blessures +méritaient; elle s'exprima avec tant de force, elle mit tant de grâces +dans ses plaintes, elle détruisit les objections avec tant d'adresse, +elle fit valoir les raisons avec tant d'éloquence, qu'elle ne sortit +point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari. + +Babouc lui donna la main: Est-il possible, madame, lui dit-il, que +vous vous soyez donné toute cette peine pour un homme que vous n'aimez +point, et dont vous avez tout à craindre? Un homme que je n'aime +point! s'écria-t-elle: sachez que mon mari est le meilleur ami que +j'aie au monde, qu'il n'y a rien que je ne lui sacrifie, hors mon +amant; et qu'il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maîtresse. +Je veux vous la faire connaître; c'est une femme charmante, pleine +d'esprit, et du meilleur caractère du monde; nous soupons ensemble ce +soir avec mon mari et mon petit mage; venez partager notre joie. + +La dame mena Babouc chez elle. Le mari, qui était enfin arrivé plongé +dans la douleur, revit sa femme avec des transports d'allégresse et de +reconnaissance: il embrassait tour-à-tour sa femme, sa maîtresse, le +petit mage, et Babouc. L'union, la gaieté, l'esprit, et les grâces, +furent l'âme de ce repas. Apprenez, lui dit la belle dame chez +laquelle il soupait, que celles qu'on appelle quelquefois de +malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d'un très honnête +homme; et pour vous en convaincre, venez demain dîner avec moi chez la +belle Téone[23]. Il y a quelques vieilles vestales qui la déchirent; +mais elle fait plus de bien qu'elles toutes ensemble. Elle ne +commettrait pas une légère injustice pour le plus grand intérêt; elle +ne donne à son amant que des conseils généreux; elle n'est occupée que +de sa gloire: il rougirait devant elle, s'il avait laissé échapper une +occasion de faire du bien; car rien n'encourage plus aux actions +vertueuses que d'avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une +maîtresse dont on veut mériter l'estime. + + [23] On a prétendu que sous le nom de Téone Voltaire désignait + madame du Châtelet; ce serait plutôt la marquise de Pompadour. B. + + +Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où régnaient +tous les plaisirs. Téone régnait sur eux; elle savait parler à chacun +son langage. Son esprit naturel mettait à son aise celui des autres; +elle plaisait sans presque le vouloir; elle était aussi aimable que +bienfesante; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes +qualités, elle était belle. + +Babouc, tout Scythe et tout envoyé qu'il était d'un génie, s'aperçut +que, s'il restait encore à Persépolis, il oublierait Ituriel pour +Téone. Il s'affectionnait à la ville, dont le peuple était poli, +doux, et bienfesant, quoique léger, médisant, et plein de vanité. Il +craignait que Persépolis ne fût condamnée; il craignait même le compte +qu'il allait rendre. + + +Voici comme il s'y prit pour rendre ce compte. Il fit faire par le +meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les +métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus +viles; il la porta à Ituriel: Casserez-vous, dit-il, cette jolie +statue, parceque tout n'y est pas or et diamants? Ituriel entendit à +demi-mot; il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis, et +de laisser aller le monde comme il va; car, dit-il, si tout n'est pas +bien, tout est passable[24]. On laissa donc subsister Persépolis, et +Babouc fut bien loin de se plaindre, comme Jonas, qui se fâcha de ce +qu'on ne détruisait pas Ninive[25]. Mais quand on a été trois jours +dans le corps d'une baleine, on n'est pas de si bonne humeur que quand +on a été à l'opéra, à la comédie, et qu'on a soupé en bonne compagnie. + + [24] Fin du chapitre en 1748 et 1750. Le reste fut ajouté en 1756. + B. + + [25] Voyez, dans la Bible, le chapitre IV de _Jonas_. B. + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE MONDE COMME IL VA, VISION DE BABOUC *** + + + +This file should be named 5138-8.txt or 5138-8.zip + + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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